extrait de entretien avec le cardinal schönborn sur amoris laetitia

Transcription

extrait de entretien avec le cardinal schönborn sur amoris laetitia
EXTRAIT DE
ENTRETIEN AVEC LE CARDINAL
SCHÖNBORN SUR AMORIS LAETITIA
Antonio Spadaro s.j.
S’entretenir avec le cardinal Christoph Schönborn, archevêque
de Vienne, revient à créer un espace de réflexion qui exige calme,
attention, intériorité. Le cardinal a présenté le texte d’Amoris laetitia
au cours de la conférence de presse officielle du 8 avril 2016 auprès
de la salle de presse du Vatican. Par la suite, le pape François luimême, lors d’une conférence de presse tenue à l’occasion de son
vol retour de Lesbos, le 16 avril 2016, a affirmé que l’archevêque de
Vienne avait bien saisi et correctement transmis la signification de
l’Exhortation. Le souverain pontife a exprimé ce jugement en public
à plusieurs reprises. Les propos du cardinal sur l’interprétation de ce
document revêtent donc une valeur particulière.
Certains ont parlé de «Amoris laetitia» comme d’un document
mineur, quasi d’une opinion personnelle du pape, sans véritable poids
magistériel. Quelle valeur a cette Exhortation? Est-elle un acte du
magistère? Cela semble évident, mais il est bien de le préciser pour éviter
que certaines voix ne créent de la confusion parmi les fidèles en affirmant
qu’elle ne l’est pas...
C’est évidemment un acte du magistère: une Exhortation
apostolique. Il est clair que le pape ici exerce son rôle de pasteur et de
maître, de docteur de la foi après avoir bénéficié de la consultation des
deux synodes… Je pense – sans aucun doute – que l’on peut parler
d’un document pontifical d’une très grande qualité, une véritable
leçon de sacra doctrina qui nous reconduit à l’actualité de la Parole de
Dieu. Je dois dire que mes différentes lectures me font à chaque fois
saisir la finesse de sa composition et la multitude de détails riches
d’enseignement. Dans l’Exhortation, il y a des passages qui ont très
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nettement une valeur doctrinale explicite, qui se reconnaissent au
ton et au contenu de l’énoncé, à sa place par rapport à l’intentionnalité
du texte … «Je demande avec insistance... Il n’est plus possible
de dire… J’ai voulu faire clairement part à toute l’Église…» etc.
Amoris laetitia est un acte du magistère actualisant pour aujourd’hui
l’enseignement de l’Église. De même que nous lisons le concile de
Nicée dans la lumière du concile de Constantinople, Vatican I dans
la lumière de Vatican II, nous lisons maintenant les interventions
magistérielles antérieures sur la famille dans la lumière de son
apport. Nous sommes vitalement amenés à discerner la continuité
des principes de la doctrine dans des discontinuités de perspectives
ou d’expressions historiquement conditionnées. C’est la fonction
propre du magistère vivant d’interpréter authentiquement la Parole
de Dieu écrite ou transmise.
Certaines choses vous ont-elles surpris? D’autres vous ont-elles fait
réfléchir? Avez-vous dû relire certains passages plusieurs fois?
J’ai surtout été heureusement surpris par la méthodologie. Dans
ce domaine des réalités humaines, il a fondamentalement renouvelé
le discours de l’Église, dans la ligne d’Evangelii gaudium bien
sûr, mais également de Gaudium et spes, où principes doctrinaux
et considération des hommes d’aujourd’hui sont en continuelle
involution. C’est une disponibilité profonde à accueillir la réalité.
Ce regard ouvert à la réalité et à la fragilité peut-il nuire à la force
de la doctrine?
Absolument pas. Le grand défi du pape est de montrer que ce
regard appréciatif, empreint de bienveillance et de confiance, ne
nuit pas à la fermeté de la doctrine mais participe de sa colonne
vertébrale. Le pape François perçoit la doctrine comme l’aujourd’hui
de la Parole de Dieu, Verbe incarné dans notre histoire, doctrine
transmise en écoutant les questions qui se posent sur le chemin.
Il refuse un regard de repli sur des énoncés abstraits, coupés
du sujet vivant témoignant aujourd’hui d’une Bonne nouvelle,
une rencontre avec qui change la vie. Le regard abstrait de type
doctrinaire domestique des énoncés pour imposer leur généralisation
à une élite, en oubliant que «fermer les yeux sur son prochain rend
aveugle aussi devant Dieu» (Benoît XVI, Deus caritas est, 16).
Je suis intrigué par le fait que le pape parle des situations irrégulières en
mettant l’adjectif entre guillemets et en le faisant précéder de l’expression
«soi-disant». À votre avis, cela a-t-il une signification particulière?
Le grand événement de ce document, c’est qu’il dépasse les
catégories de «réguliers» et d’«irréguliers». Il n’y a pas, de façon
simpliste, d’un côté les mariages et les familles qui fonctionnent, qui
sont bien, et les autres qui ne le sont pas. Il parle de cette réalité qui
concerne tout le monde : nous sommes des viatores, nous sommes en
chemin. Nous sommes tous sous le péché et tous nous avons besoin
de la miséricorde. Dans la plus orthodoxe des situations, l’appel à
la conversion est aussi réel que dans une situation irrégulière. C’est
seulement au deuxième plan qu’il faut parler du péché, de l’échec,
des blessures, qui touchent la réalité familiale. Il dit très souvent: les
situations «dites irrégulières». Ce n’est pas du tout du relativisme,
au contraire il est très clair sur la réalité du péché. Il ne nie pas qu’il
y ait des situations régulières ou irrégulières, mais il dépasse cette
perspective pour pratiquer l’Évangile : que celui d’entre vous qui n’a
jamais péché jette la première pierre.
Le souverain pontife, écoutant les Pères synodaux, a pris conscience
du fait que l’on ne peut plus parler d’une catégorie abstraite de personnes
ni enfermer la praxis de l’intégration dans une règle générale.
Sur le plan des principes, la doctrine du mariage et des
sacrements est claire. Le pape François l’a réexprimée avec une
clarté communicative. Sur le plan de la discipline, «étant donné la
multiplicité des situations concrètes», on ne devait pas s’attendre à
«une nouvelle législation générale du genre canonique, applicable
à tous les cas» (AL 300). Sur le plan de la pratique face aux
situations difficiles et aux familles blessées, «il faut seulement un
nouvel encouragement au discernement responsable personnel
et pastoral des cas particuliers, qui devrait reconnaître que, étant
donné que le degré de responsabilité n’est pas le même dans tous
les cas, les conséquences ou les effets d’une norme ne doivent pas
nécessairement être toujours les mêmes.» (AL 300). Il ajoute de
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façon très claire et sans ambiguïté que ce discernement concerne
également la vie «sacramentelle, étant donné que le discernement
peut reconnaître que dans une situation particulière, il n’y a pas de
faute grave» (Note 336). Précisant par ailleurs que «la conscience des
personnes doit être mieux prise en compte par la praxis de l’Église»
(AL 303), notamment dans un colloque «avec le prêtre, dans le for
interne» (AL 300).
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Après cette Exhortation, savoir si tous les divorcés remariés peuvent
accéder aux sacrements ou si aucun d’entre eux ne le peut n’a plus aucun
sens.
Il y a la doctrine sur la foi et les mœurs, il y a la discipline
fondée sur la sacra doctrina et la vie ecclésiale, et il y a la praxis
personnellement et communautairement conditionnée. Amoris
laetitia se situe à ce niveau très concret de la vie de chacun. Là où il
y a une évolution clairement exprimée par le pape François c’est dans
la perception par l’Église des éléments conditionnant et atténuants
propres à notre époque. «L’Église a une solide réflexion sur les
conditionnements et les circonstances atténuantes. Par conséquent,
il n’est plus possible de dire que tous ceux qui se trouvent dans une certaine
situation dite ‘‘irrégulière’’ vivent dans une situation de péché mortel,
privés de la grâce sanctifiante. Les limites n’ont pas à voir uniquement
avec une éventuelle méconnaissance de la norme. Un sujet, même
connaissant bien la norme, peut avoir une grande difficulté à saisir
les «valeurs comprises dans la norme» ou peut se trouver dans des
conditions concrètes qui ne lui permettent pas d’agir différemment
et de prendre d’autres décisions sans une nouvelle faute. Comme les
Pères synodaux l’ont si bien exprimé, il peut exister des facteurs qui
limitent la capacité de décision». (AL 301).
C’était l’orientation déjà contenue dans le fameux n. 84 de «Familiaris
consortio» qu’il reprend plusieurs fois : «Les pasteurs doivent savoir que,
par amour de la vérité, ils ont l’obligation de bien discerner les diverses
situations».
Saint Jean-Paul II poursuivait en distinguant trois cas: «Il y a en
effet une différence entre ceux qui se sont efforcés avec sincérité de
sauver un premier mariage et ont été injustement abandonnés, et
ceux qui par une faute grave ont détruit un mariage canoniquement
valide. Il y a enfin le cas de ceux qui ont contracté une seconde
union en vue de l’éducation de leurs enfants, et qui ont parfois,
en conscience, la certitude subjective que le mariage précédent,
irrémédiablement détruit, n’avait jamais été valide.» Chacun de ces
cas fait donc l’objet d’une validation morale différenciée. Ils sont
autant de point de départ différent dans une participation de plus
en plus profonde à la vie de l’Église à laquelle tous sont appelés. Déjà
implicitement pour Jean-Paul II on ne peut pas dire purement et
simplement que toute situation de divorcé remarié soit l’équivalent
d’une vie dans le péché mortel coupée de la communion d’amour
entre le Christ et l’Église. Il y a donc une non-équivalence pure
et simple entre la situation objective et la réalité de grâce devant
Dieu et son Église. Il ouvre une porte à une compréhension plus
large passant par le discernement des différents cas qui ne sont pas
objectivement identiques et par la prise en compte du for interne.
Il me semble que cette étape représente une évolution dans la
compréhension de la doctrine.
La complexité des situations familiales, qui dépasse de loin ce qui
était habituel dans nos sociétés occidentales il y a encore quelques
décennies, a rendu nécessaire un regard plus nuancé sur la complexité
de ces situations. Encore moins qu’auparavant la situation objective
d’une personne ne dit le tout d’une personne devant Dieu et devant
son Église. Cette évolution nous conduit vitalement à repenser ce
que nous visions lorsque nous parlions des situations objectives de
péché. Cela induit implicitement une évolution homogène dans la
compréhension et l’expression de la doctrine.
Je crois que c’est un point où le pape François a fait un pas
important. Il nous oblige à clarifier quelque chose, qui était resté
implicite dans Familiaris consortio, sur le lien entre l’objectivité
d’une situation de péché et la vie de grâce devant Dieu et son Église,
et par voie de conséquence l’imputabilité concrète du péché. Le
cardinal Ratzinger nous avait expliqué cela dans les années 90: on
ne parle plus automatiquement de situation de péché mortel dans
des situations de nouvelle union. Je me rappelle qu’en 1994, au
moment où la Congrégation pour la Doctrine de la Foi avait publié
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son document sur les divorcés remariés, j’avais posé la question au
cardinal Ratzinger : «Est-ce que la pratique ancienne qui allait de soi
et que j’ai connue avant le concile, celle de voir au for interne avec
son confesseur la possibilité de recevoir les sacrements à condition
de ne pas créer de scandale, est toujours valable ?» Sa réponse était
très claire, comme ce que dit le pape François: il n’y a pas de norme
générale qui puisse couvrir tous les cas particuliers. Autant la norme
générale est claire, autant il est clair qu’elle ne peut exhaustivement
couvrir tous les cas.
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Le pape affirme qu’il est possible «dans certains cas», alors qu’on est
dans une situation objective de péché - mais sans être subjectivement
coupable ou sans l’être entièrement, - de vivre dans la grâce de Dieu,
d’aimer, et de pouvoir également grandir dans la vie de grâce et de charité,
recevant dans ce but l’aide de l’Église, y compris celle des sacrements et
même de l’Eucharistie qui «n’est pas un prix destiné aux parfaits, mais
un généreux remède et un aliment pour les faibles». Comment intégrer
cette affirmation au sein de la doctrine classique de l’Église? Y a-t-il
rupture avec ce qui a été affirmé par le passé?
Toujours en tenant compte de l’angle de vue du document, ce
qui me semble fondamental dans la démarche de Amoris laetitia c’est
que - dans quelque catégorie abstraite nous puissions être rangés nous sommes tous appelés à mendier la miséricorde pour désirer
davantage la conversion: «je ne suis pas digne de te recevoir…». Si
le pape François n’a traité qu’en notes l’aide des sacrements «dans
certains cas» de situation irrégulière c’est bien que le problème, si
important soit-il, est mal posé quand on l’hypostasie et qu’on veut le
traiter via un discours général et non via le discernement singulier
du corps du Christ dont nous sommes tous et chacun redevables.
Avec beaucoup de perspicacité il nous demande de méditer 1
Co 11, 17-34 (AL 186). C’est le principal endroit où il parle de la
communion eucharistique. Une manière de déplacer le problème en
le situant là où saint Paul le place et une manière subtile d’indiquer
une autre herméneutique pour répondre aux questions récurrentes.
Il faut entrer dans le concret de la vie pour «discerner le corps»
en mendiant de la miséricorde. Il est possible que celui qui est en
règle manque de discernement et mange son propre jugement. Il
est possible que, dans certains cas, celui qui est dans une situation
objective de péché puisse recevoir l’aide des sacrements.
Nous accédons aux sacrements en situation de mendicité, comme
le publicain au fond de la synagogue qui n’ose pas lever les yeux,
et qui la reçoit parce qu’il sait qu’il n’en est pas digne. Le pape nous
invite à ne pas regarder uniquement les conditions extérieures, qui
ont leur importance, mais à nous demander si nous avons cette soif
du pardon miséricordieux en vue de mieux répondre au dynamisme
sanctificateur de la grâce. Le passage entre la règle générale et le “en
certains cas” ne peut pas se faire seulement par des considérations de
situations formelles.
Que veut dire «dans certains cas»? Pourquoi n’en fait-il pas comme
une sorte d’inventaire pour illustrer ce qu’il veut dire ?
Parce que sinon nous tombons dans de la casuistique abstraite et,
plus grave, nous créons (même par mode d’une norme d’exception)
un droit à recevoir l’eucharistie en situation objective de péché. Là,
il me semble que le pape nous met devant l’obligation, par amour
de la vérité, de discerner les cas singuliers au for interne comme au
for externe.
Pour que je comprenne : ici François parle d’une “situation objective
de péché”. Il ne se réfère pas à ceux qui ont reçu une déclaration de nullité
d’un premier mariage et se sont remariés, ni à ceux qui sont en mesure
de satisfaire l’exigence de vivre comme “frère et sœur”. Bien qu’ils soient
dans une situation irrégulière ils ne vivent pas dans une situation de
péché. Le pape se réfère donc à ceux qui ne réussissent pas à réaliser
objectivement notre conception du mariage, à transformer leur mode de
vie selon cette exigence. Est-ce exact ?
Oui, c’est exact. Dans sa grande expérience de l’accompagnement,
lorsqu’il parle des situations objectives de péché, le pape François
ne se contente donc pas des trois cas d’espèces distingués dans
Familiaris consortio (n. 84), mais il se réfère plus amplement à ceux
«qui ne réalisent pas objectivement notre conception du mariage» et
«dont la conscience doit être mieux prise en compte» «à partir de la
reconnaissance du poids des conditionnements concrets»(AL 303).
La conscience joue un rôle fondamental…
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Oui, «cette conscience peut reconnaître non seulement qu’une
situation ne répond pas objectivement aux exigences générales
de l’Évangile», mais «elle peut aussi reconnaître sincèrement et
honnêtement ce qui, pour le moment, est la réponse généreuse
qu’on peut donner à Dieu, et découvrir avec une certaine assurance
morale que cette réponse est le don de soi que Dieu lui-même
demande au milieu de la complexité concrète des limitations, même
si elle n’atteint pas encore pleinement l’idéal objectif» (AL 303).
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«Evangelii gaudium», «Amoris lætitia»... il semblerait que le pape
François veuille insister fortement sur le thème de la joie. Selon vous,
pourquoi? Pourquoi la miséricorde inquiète-t-elle ? Pourquoi l’inclusion
préoccupe-t-elle? Quelles peurs les paroles du pape font-elles naître
chez certains?
L’appel à la miséricorde nous renvoie à l’exigence de sortir
de nous-même pour faire miséricorde et obtenir en retour la
miséricorde du Père. C’est l’Église en sortie d’Evangelii gaudium.
Cette sortie de soi-même fait peur. Nous devons sortir de nos
sécurités préfabriquées pour nous laisser rejoindre par le Christ. Le
pape François nous prend par la main pour nous mettre dans la
droite ligne du témoignage de la foi: attester une rencontre qui
change la vie, une rencontre amoureuse qui ne peut se faire qu’en
sortant à la rencontre des autres. La conversion pastorale cherche
continuellement cette présence de Dieu à l’œuvre aujourd’hui. C’est
cette présence qui provoque la joie. La joie de l’amour.