Les Héroïdes

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Les Héroïdes
Les Héroïdes
Les Héroïdes (en latin Heroides ou Epistulae heroidum) sont un recueil latin de lettres
fictives, ou héroïdes, composé par Ovide. Ce sont des lettres d'amour fictives qui
reprennent des éléments mythiques, écrites, pour la plupart, par des héroïnes
mythologiques ou quasi-légendaires, se plaignant de l'absence ou de l'indifférence de
l'être aimé. Les six dernières sont constituées de trois lettres d'héroïnes auxquelles
répondent leurs amants respectifs.
Lettre I
Lettre II
Lettre III
Lettre IV
Lettre V
Lettre VI
Lettre VII
Lettre VIII
Lettre IX
Lettre X
Lettre XI
Lettre XII
Lettre XIII
Lettre XIV
Lettre XV
Lettres XVI et XVII
Lettres XVIII et XIX
Lettres XX et XXI
Pénélope à Ulysse
Phyllis à Démophon
Briséis à Achille
Phèdre à Hippolyte
Œnone à Pâris
Hypsipyle à Jason
Didon à Énée
Hermione à Oreste
Déjanire à Hercule
Ariane à Thésée
Canacé à Macarée
Médée à Jason
Laodamie à Protésilas
Hypermnestre à Lyncée
Sappho à Phaon
Pâris à Hélène et réponse
Léandre à Héro et réponse
Acontios à Cydippe et réponse
1
Ovide
Les Lettres d’amour
Les Héroïdes
Texte tiré de la préface de Jean-Pierre Néraudau
DES LETTRES D'UN GENRE NOUVEAU
Détourné de l'épopée et de la tragédie, Ovide exploite cette double veine dans un genre
Ce sont des poèmes d'inégale
longueur1, écrits en distiques élégiaques2, et qu'Ovide
appelle des « lettres ». Elles sont écrites par des héroïnes
appartenant à la fable, en latin des Héroïdes, qui ont donné au recueil son titre
qu'il invente pour la circonstance. […]
exact d'Epistulae Heroidum, « Lettres d'héroïnes », abrégé en Héroïdes.
Ce titre ne convient pas à toutes les lettres. En effet, Sappho (lettre XV) n'est pas une
héroïne fabuleuse mais une poétesse qui a vécu à Lesbos au VIe siècle, dont on lisait
encore les œuvres, et qui doit à son génie poétique son statut d'héroïne. D'autre part,
après les quinze premières lettres qui sont écrites par des femmes et qui ne reçoivent pas
de réponse, les six dernières sont des paires comportant une lettre écrite par un homme
et la réponse de sa destinatrice.
On convient en général qu'Ovide a écrit ces lettres en plusieurs moments. Les premières
sont celles qu'il cite, et comme elles sont comprises entre la première et la quinzième, il
dut y avoir une première publication de quinze lettres, plus tard complétée par les six
dernières, pour lesquelles il a suivi l'exemple de son ami Sabinus, qui, à peine les
premières Héroïdes étaient-elles écrites, leur avait donné des réponses. On ne peut pas
préciser davantage, mais il apparaît qu'Ovide a pratiqué ce genre pendant plusieurs
années, et encore dans Les Métamorphoses la lettre de Byblis à son frère Caunus serait
1
La première (Pénélope à Ulysse), la plus brève, compte 116 vers; la seizième (Pâris à Hélène), 378 vers.
Certaines lettres comportent des lacunes, en particulier à l'incipit.
2
Strophe composée de deux vers (un distique) formée pour le premier d'un hexamètre dactylique et pour
le second d'un pentamètre dactylique. C'est par excellence le vers de l'élégie grecque et latine de
l'Antiquité. (Note de l’adaptateur)
2
une véritable héroïde, si elle était en distiques élégiaques au lieu d'être en hexamètres
dactyliques (IX, 530-565).
Ces lettres, citées dans Les Amours et dans L'Art d'aimer, sont étroitement liées à la
première production poétique d'Ovide qui, jusqu'au moment où il entreprend Les
Métamorphoses, à l'extrême fin de l'ère païenne, traite de plusieurs façons mais presque
exclusivement du thème de l'amour. Même la tragédie, aujourd'hui perdue, qu'il avait
consacrée à Médée devait être une réflexion sur les violences de la passion. Comme
Médée, qui du reste est l'auteur d'une lettre (XII) et qui est citée dans deux autres (VI et
XVII), les héroïnes qui écrivent sont des amantes qui explorent la passion amoureuse sur
d'autres modes que celui des Amours et de L'Art d'aimer, qui sont des manuels de
libertinage. Le ton libertin est encore celui du bref traité, très mutilé, Sur les produits de
beauté pour le visage féminin, et même, sans doute, celui de la palinodie moqueuse que
présente le traité intitulé Les Remèdes à l'amour, où le poète feint de guérir les flammes
qu'il a jusque-là allumées. Si L'Art d'aimer est brûlé et interdit dans les bibliothèques de
l'empire, parce qu'Ovide y est allé trop loin dans la dérision des valeurs prônées par le
pouvoir, le reste de sa production érotique ne les conteste pas moins, et même Les
Héroïdes, malgré l'éloignement mythologique de leur sujet.
Ovide présente donc Les Héroïdes comme des lettres relevant d'un genre nouveau. Il est
impossible que, sur un point si important pour le jugement esthétique des Anciens, il se
soit vanté ou ait menti. Il ne peut cependant revendiquer totalement l'invention de la
lettre en vers, car avant lui, Catulle avait écrit à son ami Manlius une lettre en distiques
élégiaques (poème 68), et un billet érotique à une amie qu'il souhaitait rencontrer
(poème 32). Properce a écrit en distiques élégiaques la lettre d'Aréthuse à Lycotas
(Élégies, IV, 3), probablement antérieure aux Héroïdes et si proche d'elles qu'elle en
définit vraisemblablement le programme poétique. Enfin, dans le même temps à peu près
qu'Ovide composait Les Héroïdes, Horace composait des Épîtres en vers. L'originalité
revendiquée ne tient donc pas à l'écriture d'une lettre en vers.
Tiendrait-elle au choix du sujet, qui est constamment l'amour? Là encore, l'incertitude sur
le rapport chronologique entre l'élégie de Properce et Les Héroïdes empêche de répondre
avec fermeté. Et de plus, on ignore si les poètes alexandrins avaient pratiqué ce genre.
L'originalité pourrait être alors dans le choix des correspondants. […] En effet, les auteurs
supposés des Héroïdes sont des personnages fabuleux. Et aucune lettre fictive, parlant
d'amour et écrite par une héroïne de la fable ne semble avoir été composée par un poète
alexandrin. Si de telles lettres avaient existé, Ovide se serait fait une gloire, non pas d'avoir
inventé un genre, mais de l'avoir introduit à Rome.
3
La nouveauté, c'est donc la lettre d'amour écrite en
distiques élégiaques par une héroïne qui l'adresse au héros
qu'elle aime et qui est loin d'elle. Ce genre relève à
l'évidence du jeu littéraire, mais Ovide, conformément à
son habituelle pratique de la poésie, a mêlé le sérieux au
jeu, et il a exploité toutes les virtualités de la forme qu'il
créait. Ainsi, après avoir donné aux femmes l'initiative d'envoyer des lettres qui restent
sans réponses, il l'a plus tard donnée aux hommes, mettant de ce fait les femmes dans
une posture nouvelle qui n'impliquait plus la déréliction et le silence, et la nouveauté du
genre est sans doute plus complexe qu'il n'y paraît.
Bien qu'elles soient fictives, ces lettres présentées comme des textes adressés à un
destinataire absent respectent les caractères normatifs du genre épistolaire3, que sont
les actes d'envoi, d'écriture, et de lecture. Naturellement, il s'agit d'un effet de réel et
personne ne va croire que ces lettres ont existé, ne serait-ce déjà que parce que l'idée
que l'écriture existait dans les temps mythologiques est parfaitement fantaisiste. La
fiction est entretenue par le poète avec désinvolture, car, si le lecteur peut deviner que
certaines lettres ont été acheminées par une nourrice complice, celle par exemple de
Phèdre à Hippolyte (IV), ou celle de Canacé à Macarée (XI), si Ovide mentionne le bateau
qui va emporter la lettre de Léandre à Héro (XVIII, 9 et suiv.), il ne dit pas comment sont
acheminées la lettre de Pénélope, qui ignore où se trouve Ulysse (I), celle d'Ariane, isolée
sur une île (X), ou celle encore d'Hypermestre qui est en prison (XIV). Le cas extrême est
donné par la lettre que Déjanire continue d'écrire, alors même qu'elle apprend
qu'Hercule, son destinataire, est sur le point de mourir (IX).
Ovide, après les poètes élégiaques qui l'ont précédé, montre dans toute son œuvre
qu'une des meilleures voies pour atteindre la vérité sur les passions et l'ensemble des
comportements humains est le détour par la fable. Les Héroïdes participent à cette quête
en présentant d'abord une investigation suivie des caractères du genre choisi, en
l'occurrence la lettre.
Ainsi Phèdre écrit à Hippolyte qu'elle a tenté de lui parler trois fois et que trois fois la
parole lui a manqué. Elle ajoute (IV, 10) : « Ce que je n'osai pas dire, Amour m'a ordonné
3
Sur l'opportunité de parler, aujourd'hui de « genre », voir Geneviève Haroche-Bouzinac, L'Épistolaire. La lettre
dans l'Antiquité ne constitue pas un genre reconnu.
4
de l'écrire. » On ne saurait dire plus clairement que la lettre est le substitut de la parole,
et cette remarque, qui serait banale si Hippolyte était éloigné de Phèdre, comme la
plupart des héros le sont par rapport aux héroïnes qui leur écrivent, prend une résonance
particulière dans la situation de proximité où se trouvent Phèdre et Hippolyte. À michemin entre l'intervention de la nourrice auprès d'Hippolyte, dans l'Hippolyte d'Euripide,
et l'aveu direct de Phèdre, dans la Phèdre de Sénèque, la lettre ici est un « objet brûlant »,
une « métonymie du corps4 », qui porte au jeune homme le désir de Phèdre.
[…]
Phèdre, craignant qu'Hippolyte ne lise pas sa lettre, lui écrit (IV, 3) : « Quelle qu'elle soit,
lis ma lettre en entier. Quel mal peut faire la lecture d'une lettre? » Si elle écrit ces mots,
c'est parce qu'elle sait qu'Hippolyte risque d'être effrayé par les paroles qu'il redira en les
lisant. Que pourra-t-il penser par exemple en disant à voix basse (IV, 20-21) : « Je brûle
intérieurement, je brûle, et une blessure secrète fait saigner mon cœur », sinon qu'il
risque d'être contaminé par la passion?
[…]
L'oralité de la lecture donne aux lettres une force d'autant
plus inquiétante que le lecteur, comme investi par la
personne du scripteur, qui, lui-même, a murmuré les mots
qu'il écrivait, risque de succomber à un ordre de réalité que
créent les mots mais qui lui est étranger.
Ainsi conçue, la lettre est une tentative de possession du destinataire qui est invité à
interpréter un rôle qui lui est dicté. Inversement, l'auteur de la lettre, méditant cette prise
de possession de son destinataire, met en place le rôle qui lui semble le plus favorable à
cette captation de l'autre. C'est manifeste dans les lettres dont Ovide a pris le sujet dans
le théâtre tragique5, mais c'est vrai aussi des autres lettres, car toutes relèvent de la
même rhétorique théâtrale, qui met en place une psychologie, un éthos destiné à
provoquer un drame, un pathos. Toutes sont écrites dans un style rapide, emporté par
des interrogations, des exclamations, des apostrophes, qui sont autant d'effets destinés
4
Ces expressions sont empruntées à Caroline Kruse, « Un objet brûlant », dans La Lettre d'amour, p. 20-26, qui
est une réflexion sur l'usage de la lettre d'amour dans le théâtre de Marivaux.
5
Ce sont les lettres de Phèdre (IV), d'Hermione (VIII), de Déjanire (IX), de Canacé (XI), de Médée (XII), de
Laodamie (XIII) et d'Hypermestre (XIV).
5
à communiquer au destinataire un état passionnel et à le faire sortir de la quiétude où
peut-être il s'était installé. La lettre, nécessaire soliloque, quand elle ne reçoit pas de
réponse, et c'est le cas de quinze Héroïdes, ou quand elle n'en attend même pas […],
appelle un dialogue imaginaire. Ce dialogue est instauré dans les six autres lettres et défini
par Cydippe comme une alternance de propos (colloquii uices, XXI, 18), qui serait, comme
au théâtre, un échange de répliques.
[…]
Or, en regardant les œuvres d'Ovide, il apparaît que ces deux textes ne peuvent
s'appliquer ni à la tragédie Médée, à laquelle le verbe saltare ne convient pas, ni aux
Métamorphoses, trop récemment publiées pour avoir été « souvent » représentées, ni à
L'Art d'aimer, interdit. Restent Les Amours et Les Héroïdes, et celles-ci plutôt que ceux-là,
car elles se prêtent manifestement à un traitement théâtral, et pas seulement celles dont
les arguments viennent du théâtre tragique6. D'ailleurs Ovide invite les jeunes femmes
qui veulent plaire à leur amant à chanter (cantare) l'une ou l'autre des Héroïdes, comme
si elles étaient des cantates7. C'est dire que la lecture muette que nous pratiquons
aujourd'hui mutile considérablement l'efficacité poétique des textes.
La lecture à haute voix participe de la théâtralité du genre que redoublent les descriptions
précises des postures, des gestes et des décors, qui sont comme autant de didascalies.
Voici par exemple comment Ariane abandonnée déclame sa solitude (X, 17-20) : « La lune
m'éclairait, je regarde si je puis apercevoir autre chose que le rivage; à mes yeux ne s'offre
rien, que le rivage. Je cours de ce côté, d'un autre, partout, d'un pas incertain. Un sable
profond retient mes pieds de jeune fille. »
Par le recours à la fiction, à la forme poétique et à la musique, Ovide propose donc une
définition approfondie de la lettre, jusqu'à en faire un monologue tragique. De ce fait le
caractère informatif habituel à une lettre est estompé au profit de méditations
intérieures. Ainsi Pénélope, qui informe son mari de la situation alarmante où elle se
trouve, entremêle ses informations de confidences sur son état d'âme […].
Ovide a limité le sujet de ses lettres à l'épanchement de sentiments amoureux, suivant la
même démarche qui, avec L'Art d'aimer, fait passer le genre du traité didactique dans la
dépendance de la poésie galante. Mais la passion qui bouleverse les héroïnes met en
6
Ces remarques sont empruntées à Augustin-F. Sabot, « Les Héroïdes d'Ovide », p. 2576-2577.
La cantate composée en 1796 par Beethoven sur un monologue de Médée (Opus 65):
Ah, perfido, spergiuro,
Barbaro traditor, tu parti?
ou encore les opéras de Charpentier (Médée, 1693) et de Cherubini (Médée, 1797), donnent une idée de l'effet
dramatique que pouvaient produire Les Héroïdes mises en musique.
7
6
lumière la nature de la lettre, qui, dans l'Antiquité, du fait encore de l'oralité de la lecture,
a une fonction de représentation qui établit entre le scripteur et le destinataire une
relation de quasi-présence. Mais cette relation est profondément différente de celle
qu'entretiennent les lettres véritables puisqu'elle s'établit par l'intermédiaire d'un texte
qui fait passer les procédés rhétoriques de la lettre dans la poésie.
DE LA RHÉTORIQUE À LA POÉSIE
Le passage de la rhétorique à la poésie apparaît le plus clairement dans les lettres
inspirées du théâtre tragique, tant grec8 que latin, mais là Ovide accentue plus qu'il ne le
crée un rapport déjà ancien entre la rhétorique et la tragédie. Il apparaît déjà chez les
Grecs, chez Euripide surtout, et il est manifeste dans la tragédie latine. Les débats, qui se
jouent dans des monologues ou dans des affrontements plus ou moins violents entre les
personnages, sont conçus dans la tragédie selon les règles de la rhétorique. Inversement
les règles de la rhétorique sont souvent illustrées par des exemples empruntés au théâtre
tragique. À partir d'Auguste, ce rapport devient plus étroit, du moment que les tragédies
disparaissent peu à peu des scènes publiques, où les remplacent les pantomimes, et sont
écrites le plus souvent pour être lues devant un public de choix.
D'ailleurs la conception des Héroïdes doit beaucoup à l'éthopée, un exercice couramment
pratiqué dans les écoles de rhétorique. C'était un discours, proche de la suasoire9, qui
consistait à faire parler un personnage, historique ou mythologique, saisi dans un
moment particulièrement dramatique de son existence10. Parmi les sujets connus, on
trouve le discours de Médée avant qu'elle tue ses enfants, ou celui d'Achille, furieux que
Briséis lui ait été enlevée, deux sujets qui ne sont pas éloignés des Héroïdes III et XII. II
fallait dans ces exercices inventer une argumentation et définir le caractère qui convenait
au personnage qui était censé parler. Ovide accentue l'effet de fantaisie qui naît de la
recherche, à l'intérieur d'un sujet puisé dans la réserve mythologique, d'une
8
Ovide a pu s'inspirer d'Eschyle pour l'Héroïde XIV, de Sophocle pour les Héroïdes VIII et IX et d'Euripide pour les
Héroïdes IV, XI, XII et XIII.
9
Un discours propre à persuader. (Note de l’adaptateur)
10
Voici par exemple les sujets des sept suasoires transmises par Sénèque le Père dans son recueil de
Controverses et suasoires : Alexandre délibère s'il doit lancer ses navires sur l'Océan; les trois cents
Lacédémoniens restés seuls face à Xerxès délibèrent s'ils doivent fuir; Agamemnon délibère s'il immolera
Iphigénie; Alexandre délibère s'il entrera dans Babylone malgré un oracle défavorable; les Athéniens
délibèrent s'ils abattront les monuments de leurs victoires sur les Perses, Xerxès menaçant de revenir s'ils ne le
font pas; Cicéron délibère s'il doit demander la vie à Antoine; Cicéron délibère s'il brûlera ses œuvres, sur la
promesse d'Antoine de lui laisser la vie sauve, s'il le fait.
7
vraisemblance psychologique. On le constate dès la première lettre, où Pénélope affirme
sa fidélité et son amour, conformément à l'image qu'on se fait communément d'une
bonne épouse. Qu'importe si son mari jamais ne la reçoit!
Ovide, sorti de l'école, a cessé d'écrire des « vers en prose » et il a résolument écrit en
vers des discours auxquels il était habitué, mais en leur donnant la forme nouvelle de
lettres. Sans cesse la rhétorique affleure dans ses lettres, qui pour beaucoup sont des cris
d'indignation de femmes qui estiment ne pas avoir mérité le sort qu'elles subissent. Elles
plaident souvent au nom de leurs mérites non reconnus et des serments trahis.
[…]
Les héroïnes d'Ovide sont des femmes de lettres dans les deux acceptions du terme, et
elles aiment manier les mots et les figures. Les antithèses, les chiasmes, les comparaisons,
les subtilités spirituelles leur sont familiers. Ovide n'a pas tenté de différencier leur
écriture, et elles sont toutes également virtuoses du même style. Héroïnes fabuleuses,
elles connaissent par cœur leur mythologie, et elles évoluent dans une géographie et à
travers des généalogies qu'elles expriment en de savantes périphrases, qui donnent au
temps et à l'espace une densité étrange, comme si l'on se trouvait à l'orée d'une
impénétrable forêt. Mais, héroïnes des temps lointains, portant des noms grecs, elles
écrivent comme les précieuses de l'époque impériale. Ovide montre surtout la force
extraordinaire du langage qui façonne une situation et l'âme de ses protagonistes. Il est,
en poésie, à la fois chant et incantation magique, ce que le latin dit avec le seul mot
carmen. Le langage des Héroïdes est constamment un charme.
Il l'est quand il suggère des scènes empreintes d'une grande sensibilité poétique. La
nature apparaît dans les rêveries bucoliques de Phèdre et d'Œnone et au travers de
nombreuses comparaisons. Mais
c'est la mer surtout qui est décrite
comme un personnage intégré au monde élégiaque,
puisque c'est elle qui sépare les couples […]. Le paysage est
toujours un état d'âme, composé de déréliction et
d'agitation, comme les flots désertés par les voiles de la
perfidie.
Le charme naît surtout de la transformation des tonalités épique et tragique par la
tonalité élégiaque. La grandeur et l'horreur sont atténuées par l'humanisation des
8
personnages et par l'artifice même de l'entreprise littéraire. Il en ressort un pathétique
permanent mais tempéré par le plaisir de l'écriture.
[…]
Mais c'est l'épopée surtout qui subit une profonde mutation en étant intégrée à des
monologues d'inspiration tragique et écrits en distiques élégiaques. L'Iliade, dans la lettre
de Pénélope, est racontée à la fin des repas par d'anciens combattants qui dessinent avec
quelques gouttes de vin le site de Troie (I, 32); Briséis incite Achille à reprendre le combat,
afin qu'il reste près d'elle (III) et Laodamie pense, comme Pénélope (I, 41-46), qu'il y a plus
de courage à aimer qu'à combattre (XIII, 79). Et la mission d'Énée, qui doit fonder en terre
italienne la puissance romaine, devient une perfidie dans la pensée de Didon (VII). Réduite
à de brefs récits et amputée de ses valeurs héroïques, de surcroît contaminée par la
tonalité tragique des lettres, l'épopée est dénaturée.
Il est évident que ce traitement du genre que venait d'illustrer Virgile, pour la plus grande
gloire du régime, n'était pas sans implication politique, mais Ovide n'était pas seul à jouer
avec l'épopée. Properce et Tibulle l'avaient déjà réduite et défigurée dans leurs élégies,
et des auteurs d'épopées, qui osaient succéder à Virgile, mêlaient l'amour aux exploits
héroïques. […]
Ainsi Ovide, en choisissant l'amour comme thème unique
de ses premières œuvres, s'inscrit dans un courant qu'il n'a
pas créé. De même, en donnant la parole aux héroïnes, il
rend compte de la place des femmes dans la vie sociale à
l'époque impériale et des mœurs des demi-mondaines qui
enchantaient les loisirs de la jeunesse dorée. Pour ces
femmes, il a écrit le troisième livre de L'Art d'aimer et Les
Héroïdes, où, pour la première fois, les victimes des
hommes pouvaient faire entendre leurs ressentiments, où
surtout elles exprimaient leur désir amoureux.
Mais Ovide ne sacrifie pas à la volonté d'être à la mode, il unit la mondanité à la quête
curieuse des mystères de l'amour. Le maniérisme de l'écriture reflète en vérité la
précision de l'analyse de la passion amoureuse. La surcharge ornementale et la manière
9
constante d'épuiser les virtualités d'une situation ou d'un trait traduisent la volonté de
sonder les cœurs dans leurs plus obscurs recoins et d'amener à la lumière des sentiments
cachés et de les nommer.
LES TOURMENTS DE L’AMOUR
Les Héroïdes sont donc novatrices par la rencontre de divers caractères jusque-là épars
dans les œuvres des autres poètes. […]
La lettre fictive, la parole laissée aux femmes, l'éloignement
mythologique, la création d'un pathétique né au
croisement du tragique et de l'épique, l'écriture
élégamment distanciée, l'accumulation enfin de tous ces
caractères composent pour une bonne part l'originalité
d'Ovide. Pour le reste, il est dans l'adéquation de la mise en œuvre littéraire aux
tourments amoureux subis par les femmes qui sont le sujet des lettres. Car, n'en doutons
pas, une vérité psychologique est cachée dans ces poèmes, où les femmes deviennent
toutes des Sappho, où le poète lui-même prend la place des femmes, ou, comme on disait
au XVIIe siècle, se fait « secrétaire des héroïnes amoureuses11 ».
Les Héroïdes doivent être lues comme un recueil, c'est-à-dire que chaque poème est à la
fois autonome et partie du tout. À les lire ainsi, on sera sensible à l'unicité du sujet et aux
variations de son traitement et derrière le ressassement de certains motifs on trouvera la
volonté de saisir les passions humaines dans leurs plus délicates nuances.
Il est vrai que l'ensemble donne une première impression de ressassement. Les motifs ne
sont pas infinis, et ils sont tous, ou presque, dans l'élégie de Properce (IV, 3) qui paraît
être le programme développé par Ovide. Mais il y a ajouté des variations qui tiennent aux
rapports entre la femme qui écrit et son destinataire. Pénélope et Laodamie sont des
épouses aimantes, fidèles, et séparées de leur mari par la guerre de Troie, achevée pour
l'une et pas encore commencée pour l'autre. Déjanire, épouse elle aussi, est trompée par
son mari, comme l'est la barbare Médée par le Grec Jason, qui n'accorde pas à leur
11
Ogier dans la Préface de la traduction par Marolles de trois lettres héroïques écrites en latin par Sabinus,
sur le modèle d'Ovide (1661).
10
mariage une grande valeur juridique. Les femmes qui ne sont pas mariées ont de leur
liaison une vision élégiaque et croient que les promesses tiennent lieu de contrat. […]
Malgré ces différences, toutes sont égales devant l'absence et devant le désir. Et elles le
savent, car, souvent, elles tirent de leur expérience douloureuse des vérités générales,
qu'elles expriment en des sentences qu'on peut extraire des textes et qui constituent une
morale fondatrice du code amoureux. En constituant ce recueil de lieux communs, elles
donnent à leur aventure singulière une valeur exemplaire et elles échappent un instant à
leur insupportable solitude. […]
Certaines héroïnes tentent aussi d'échapper à la conscience
de leur monstruosité et elles éprouvent l'urgence d'écrire
comme leur dernière chance de survie, l'ultime recours
contre le sort où leur passion les a plongées, à leur corps
défendant mais mal défendu.
Comme des papillons, qui vont se brûler aux lumières qui les attirent, elles tournent
autour des feux qu'elles ne peuvent confier qu'à ceux qui les ont allumés. Et leur passion,
presque toujours accompagnée d'une transgression, abandon physique, inceste,
désobéissance à un ordre ou à un vœu, est un chemin de croix.
[…]
Les larmes sont l'expression extrême d'une attente constamment définie dans ses
manifestations physiques et morales. Enfermées dans leur solitude, les héroïnes tournent
en rond sur elles-mêmes ou choisissent un poste d'observation d'où elles guettent au loin
la mer peuplée par les voiles qui emportent leur amant, ou désespérément vide des voiles
attendues.
[…]
Mais Ovide va plus loin que Properce en analysant avec constance les effets de la passion
sur les femmes solitaires. Elles-mêmes ne disposent pour les définir que d'un vocabulaire
restreint. « Je brûle intérieurement; je brûle et une blessure secrète fait saigner mon
cœur », écrit Phèdre, mêlant les symptômes oxymoriques du feu et du sang (IV, 19-20).
Phèdre est la seule héroïne qui sollicite le désir d'un homme qui ne l'a pas abandonnée,
et sa passion est le modèle du désir à l'état pur, qui, de ce fait, est innocent. Mais ce désir
11
est aussi celui de Didon (VII, 25) : « Je brûle comme les torches de cire enduites de
soufre », écrit-elle […].
[…]
À ce feu s'ajoutent l'aiguillon de la jalousie envers une rivale, imaginaire ou réelle, et
surtout le sentiment d'une insupportable aliénation. […]
Ainsi, Ovide a cherché à traduire le paroxysme de toutes les postures de la passion
amoureuse. De même que Virgile avait logé dans le même Champ des Pleurs des héroïnes
aussi diverses que Phèdre, Procris, Ériphyle, Évadné, Pasiphaé, Laodamie, Cénée et Didon
(Énéide, VI, 445-456), Ovide fait se rencontrer dans son recueil des femmes dont le point
commun est d'avoir souffert du mal d'amour. Et, de même que Virgile avait associé à
Didon diverses femmes, qui représentaient chacune une des facettes de son personnage,
de même Ovide peint, à travers ses héroïnes, le portrait de la femme amoureuse.
En extrayant chacune de ses héroïnes du contexte où se
déroulait leur histoire, Ovide a défini une image archétypale
de l'amour, qui est tributaire de l'analyse stoïcienne des
passions. Il montre comment les femmes ont subi une
agression, en général une trahison de l'homme à qui elles
avaient fait confiance. Elles éprouvent cette trahison
comme un déni de justice, et souvent elles rappellent leurs
bienfaits envers un ingrat et un parjure. Aucune ne trouve la réponse
philosophique à cette agression, qui serait d'y opposer la force de leur âme et elles
réagissent en fonction de leur condition de reine, d'esclave, de sœur, mais presque
toujours comme une femme offensée. Ovide ne manifeste pas la misogynie habituelle
aux Romains, et il ne donne pas le beau rôle aux hommes, bien que tous ne soient pas
également coupables. Mais dans l'ensemble ils trahissent la loyauté (fides) que les poètes
antérieurs à Ovide, Catulle, Tibulle, Properce, avaient posée comme fondement du pacte
(fœdus) amoureux. En ce sens Les Héroïdes sont la revanche de l'élégie et de ses grâces
féminines sur l'épopée et ses valeurs viriles.
Mais cette revanche est d'une rare violence. Les femmes
sont en proie à un cataclysme soudain, emportées par des
12
tornades qui sont les mêmes que celles qui déchaînent les
océans. L'univers entier est ébranlé et l'on voit se rompre
l'harmonie des quatre éléments qui le composent. Retenues sur
la terre, les yeux fixés sur la mer, elles brûlent d'un feu ardent et rêvent d'être comme
Orithye enlevée par le glacial vent du nord qui brûle d'amour pour elle, ou de s'envoler
pour rejoindre leur amour absent, au risque de s'engloutir dans les flots comme Icare. Le
monde qu'elles contemplent devient une métaphore de leur bouleversement intérieur.
Dans ce bouleversement, la retenue à laquelle elles aspirent est emportée. Le corps prend
la parole et ses spasmes deviennent des aveux qui expriment la honte d'être méprisables
et une horreur sublime. Les héroïnes disent le mal qu'elles éprouvent et le donnent à voir
en même temps, dans d'excessives hypotyposes qui célèbrent la surenchère hyperbolique
du langage : « je ne craignis pas de meurtrir ma poitrine, et de pousser des hurlements,
en m'arrachant les cheveux, semblable alors à une mère qui voit porter sur le bûcher
funèbre le corps inanimé du fils chéri qu'elle a perdu », écrit Sappho (XV, 113-116).
Comme une confession, mais sans la notion du péché et de Dieu, sans le secours de la
contrition, l'aveu de la passion aboutit à un excès désespéré, qui associe amor et mors12.
La mort est souvent au terme de l'amour, que ce soit celle des protagonistes ou celle de
victimes emportées dans la débâcle de passions qui leur sont étrangères. Ovide montre
que le style nouveau, conçu dans les écoles de rhéteurs, était le mieux adapté à
l'expression des contradictions internes qui ne peuvent se dire qu'en antithèses, en
chiasmes, en oxymores et dans la fulgurance de traits brefs et incisifs. Et ce style emporte
dans ses excès l'inuentio et la dispositio, qui étaient les bases du discours politique et
juridique.
On entrevoit, au terme de ces analyses, qu'Ovide a voulu donner à la lettre une position
littéraire inédite. Il a en littérature un point de vue que l'on pourrait dire « moderne ». En
effet, toute la tradition depuis Furetière jusqu'à Léautaud met la lettre dans les dessous
de la littérature, mais Jacques Derrida parle d'une forme qui « n'est pas un genre mais
tous les genres, la littérature même13 ». C'est bien ce que montre Ovide, quand il réunit
tous les genres à l'intérieur de ses lettres et qu'il les unifie grâce à l'expression lyrique de
sentiments personnels. Or, ces sentiments sont tellement extrêmes qu'ils nécessitent,
pour les traduire, l'exploitation de toutes les veines du langage. Aussi le langage de la
passion trahit-il la passion du langage et substitue-t-il au corps absent un corps de mots.
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Voir Julia Kristeva, Pouvoirs de l'horreur. Essai sur l'abjection. L'aveu et la confession, Points, Seuil, 1983.
La Carte postale, Flammarion, 1980.
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Et ce nouveau corps, qui s'exprime avec une prolixité libérée des contraintes morales et
sociales, s'enivre de sa liberté de parole et de l'amour de l'amour. « J'aimais aimer »,
mais si elles
aiment l'amour, qui blesse ou qui tue, c'est parce que le
discours amoureux est une exaltante folie, qui vaut d'être
vécue, même au prix de la mort.
écrira saint Augustin. Les héroïnes d'Ovide peuvent en dire autant,
Texte tiré de la préface de Jean-Pierre Néraudau dans le recueil Ovide – Lettres d’amour,
Les Héroïdes publié dans la collection Folio classiques aux Éditions Gallimard, 1999
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