Mensans n°8 - Mensa France

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Mensans n°8 - Mensa France
Mensans
Numéro 8, Mai 2009, ISSN 1771-8813
E n a t t e n d a n t. . .
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quoi
Qui
comment
où
pourquoi
Quand
Édité et publié par Mensa France, 20 rue Léonard de Vinci, 75116 PARIS.
www.mensa.fr
à propos
azertyuiop^qsdfgh
Mensa France
quelques mots sur l’association
l’adhésion.
les moyens
Mensa France est une
association à but non lucratif
(loi 1901) affiliée à Mensa
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être membre, il faut avoir passé
dans des conditions régulières un
test psychotechnique approuvé
par le psychologue international
de Mensa et avoir atteint un
score se situant dans les 2 % les
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Lors des séances organisées
par Mensa France, nous faisons
passer trois de ces tests. Il suffit
donc d’en réussir au moins un
pour pouvoir devenir membre de
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accès à vie à l’association. Au
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France, notamment l’édition de
ce magazine.
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une large part de son
budget à l’édition de ses
publications (Contacts,
Mensans, Annuaire). Le reste
sert entre autre à financer le
site internet, l’organisation
de l’assemblée générale
annuelle et les conventions
nationales semestrielles, mais
aussi l’Université d’été et des
conférences.
Mensans, ISSN 1771-8813.
Édité par Mensa France
Siret : 312 478 894 00032.
NAF 804D
Dépôt légal mai 2009.
Imprimé par France Quercy,
Mercues, à 1 200 exemplaires.
Mensa France,
association loi 1901,
20 rue Léonard de Vinci
75116 PARIS
Contact : [email protected]
Site web : www.mensa.fr
Directeur de publication :
Alain Séris
Rédacteur en chef :
Françoise Courtaux
Suivi de fabrication :
Emmanuel Marc Dubois
Ont également participé à
l’élaboration de ce numéro :
Jean-Marc Baggio, Nadège
Berthaud, Michèle Boulogne,
Bruce Bracken, Angélique
Desprez, Sonia Deshayes,
Christine Doucet, Catherine
Froment, Ariane Geay, Monique
Henry, Barbara Langford, Daniel
Lauton, Michèle Nahon, Francis
Pacherie, Jacques Quintallet,
Guillaume Schenk, Stéphanie
Tuya, Marc Vidal, Valentin Vidal,
Frédéric Vouille.
responsabilite
Mensa n’a pas d’opinion.
Mensa France permet à des
personnes au QI élevé de se
rencontrer.
Les textes sont publiés et les
activités sont organisées sous la
responsabilité de leurs auteurs et
organisateurs respectifs.
Mensans n° 8
Photo photolibre.fr.
jklmwxcvbn,cvazer
Édito
Le numéro sur LA COULEUR
n’a suscité qu’un courrier, celui
de Michelle Nahon, rappelant
l’importance du gris et de ses
nuances.
Une critique nous est parvenue : quelqu’un n’aime ni
le ton, ni les sujets, et conteste l’opportunité de publier
une revue inutile et inintéressante. La rédactrice, mise
en cause, reconnait volontiers – mais pas plus – la
faiblesse de sa culture : confondre exhausser et
exaucer serait-il dû à la vogue des talonnettes, ici
intellectuelles ? ; les capucines sont comestibles, mais
orange.
Vous avez été nombreux à relever le défi « En
attendant... » sur des tons variés. Beaucoup d’humour
avec les productions du SIG Casumir ou d’Angélique, et
la blague soviétique de Jean-Marc. Des interrogations
sérieuses sur l’état du monde et l’avenir de l’humanité
(Guillaume, Monique H.), dont un appel à l’action
(Daniel). Enfin des états d’âme, réels (Barbara,
Stéphanie) ou fictifs (avec Christine, à lire deux fois) et
des brèves sur le quotidien (Ariane ou Nadège).
Dans le numéro 9, je vous propose un nouveau défi :
« Cuisine et Esprit ». Envoyez vos contributions à
[email protected] avant le 15 septembre 2009.
Sommaire
À propos de Mensa
2
Éditorial
3
Gris-Gris
3
En attendant le prix Nobel pour Casumir 5
Remue-méninges
10
La salle d’attente
11
Personnellement...
15
Ce que j’attends ?
16
Sur le quai
17
La tante à qui ?
18
La vertu perdue du xxie siècle
21
En attendant...
22
Le sage, le fou et moi
22
En attendant qu’il soit trop tard ?
23
La fin de l’attente
25
Solution de la p. 5
26
En attente de réponse
31
En attendant ma Lada
31
Gris-gris
Michelle Nahon
Je n’avais encore lu que la page 17 intitulée
« poésie » du dernier Mensans lorsqu’un rêve
m’interpella sur le gris. Je ne suis ni peintre, ni
coloriste, ni artiste pour parler du gris et pourtant je
me sentais invitée à le faire en béotienne.
Deux des textes de cette page faisant allusion
au gris ne sont pas très positifs pour cette couleur
(est‑ce bien une couleur au fait ?) : « un moment
gris et cassé » écrit Alain de Wally. Quant à Agnex,
le petit gris n’a pas ses faveurs, il se prend pour un
grand. Est-ce pour cela, moi qui adore les nuances
de gris surtout dans les échanges où répondre
« blanc ou noir » aussi bien que « oui ou non »
m’est quasi impossible, que mon inconscient a
attiré mon attention ?
Est-ce en raison d’une enfance trop longtemps
prolongée puisqu’il paraît que le nouveau-né vit
dans le gris et que l’enfant prend conscience du
monde des couleurs au cours de ses trois premières
années ? Nous n’oublions jamais d’ailleurs le gris
de notre enfance. Lorsque nous fermons les yeux,
même dans l’obscurité, notre vision intérieure est
grise.
Est-ce en raison de mon signe astrologique, la
Balance, qui me rend incapable d’aller aux extrêmes
et me maintient dans la nuance centrale ?
Mensans n° 8
azertyuiop^qsdfgh
Est-ce en raison de ma passion pour les couchers
de soleil, certes, ils ne sont pas gris mais ils nous
proposent souvent un tel nuancier de couleurs que
j’aime les teintes intermédiaires même dans le gris ?
Je ne suis pas près d’oublier ma déception en allant
au Togo alors que je me réjouissais de voir mon
premier coucher de soleil africain. J’avais décidé
de monter sur la terrasse de l’hôtel pour mieux le
contempler. Le temps que l’ascenseur pourtant
rapide me déposât au dernier étage, le soleil avait
plongé dans la mer sans laisser aucune trace et,
en quelques minutes, déjà l’obscurité gagnait. Je
redescendis tristement en me demandant s’il était
possible d’expliquer en partie la psychologie des
Africains vivant à l’équateur par leur soleil sans
nuance. Il fait clair ou il fait noir, point à la ligne…
J’ai constaté les jours suivants que le lever du
soleil éliminait en quelques secondes l’obscurité de
la nuit et la remplaçait par une lumière éclatante,
pénible pour les yeux qui n’ont même pas le temps
de s’adapter au passage du noir au blanc, sans le
gris intermédiaire de l’aube !
Ferai-je allusion à mon cerveau pour justifier de
mon intérêt pour le gris ? Je n’ose pas : tous, vous
avez immédiatement pensé à notre matière grise,
cette matière qui revêt tant d’importance pour
nous !
Est-ce en raison de mon intérêt pour les rêves et
en particulier les miens que je note avec soin ? La
plupart du temps les rêves ne sont pas en couleur,
c’est plutôt rare, ni d’ailleurs en noir et blanc, couleurs
trop crues. Ils s’imprègnent dans notre mémoire au
matin dans une multitude de nuances de gris qui
ne nous gênent nullement. Nous y reconnaissons
les choses et les personnes sans avoir besoin de
la couleur ou alors ils sont un peu brumeux, comme
s’ils venaient de couches profondes de l’inconscient
et qu’ils avaient besoin d’être éclairés et clarifiés
par la conscience. Nous retrouvons là encore les
étapes de notre petite enfance.
Mensans n° 8
Oui, revenons à la petite enfance pour mieux
saisir l’importance du gris : le gris est le centre du
monde de la couleur pour le tout-petit, sa référence.
Henri Pfeiffer dans Harmonie des couleurs propose
le schéma d’une sphère idéale de la couleur qui me
convient tout à fait. Il place au centre de la sphère
le gris, retrouvant la structure de nos origines. Pour
lui, les valeurs pures sont le blanc, le gris et le noir.
Ensuite, chacun du centre de cette sphère se tourne
vers ses couleurs favorites ou les explore toutes.
La grande question que je me pose maintenant
dans cette réflexion est la suivante : lorsque nous
arrivons à unifier les opposés dans notre cons­
cience, ce qui suppose une grande ouverture
d’esprit et un discernement hors du commun, par
exemple concilier le noir et le blanc, le jour et la
nuit, le bien et le mal, à quoi arrive-t-on ? À une
grisaille brumeuse d’où plus grand-chose n’émerge
ou à un nuancier extraordinaire de gris où nous
sommes capables de discerner ce qui appartient
à chacun des opposés auxquels se sont ajoutées
de nouvelles nuances de gris inattendues, le tout
valant plus que l’addition de chacune des parties,
ce qui fait émerger de nouvelles données nées de
cette synthèse ?
Les alchimistes – mais oui, eux ! – ne donneraientils pas la clé aussi bien des étapes de la petite enfance
que du processus de conciliation des oppositions
de la vie ? Vous êtes intrigués. Réfléchissez… oui,
je sais, vous ne faites que cela… Que voulaient
faire les alchimistes ? Transformer le plomb en or.
Quelle est la couleur du plomb ? Gris ; gris bleuté
je vous l’accorde, mais nous sommes dans les tons
de gris. Ils l’associaient à Saturne qui les symbolise
souvent, isolés dans leur laboratoire / oratoire
sombre et gris, réfléchissant, méditant œuvrant,
manipulant. Et par différentes étapes, ils voulaient
arriver à créer le métal le plus éclatant, inaltérable,
le métal solaire, l’or, symbole de la conscience et de
la connaissance.
Bibliographie : un seul livre consulté.
Chevalier (Jean), Gheerbault (Alain), Dictionnaire
des Symboles, Paris, Ed. Robert Laffont, Collection
Bouquins, 1982.
Michèle Nahon
jklmwxcvbn,cvazer
En attendant le prix Nobel pour Casumir
Jacques Quintallet
(ce qui ne saurait tarder avec de tels coups de
maître)
– En attendant ?
– Oui, en attendant.
– Quoi ?
– Quoi, en attendant ?
– En attendant quoi ?
– Quoi, en attendant quoi ?
– Quoi ? En attendant quoi ? On attend quoi ?
Qu’est-ce que c’est qu’on attend, en attendant ?
– Je ne sais pas, moi, en attendant quoi. C’est
Vidal qui a dit. Il a dit comme ça, Vidal, il a dit
que Casumir n’avait pas encore atteint la gloire
littéraire planétaire ni le prix Nobel, et que donc il
fallait écrire « En attendant ».
– En attendant quoi ?
– Eh bien, « En attendant », avec des guillemets,
pas en attendant quelque chose, juste « En
attendant », comme ça.
– Ah ? Alors il faut écrire « En attendant », avec des
guillemets ? C’est Vidal qui l’a dit ?
– Oui, Vidal l’a dit.
– Mais c’est tout ce qu’il a dit ?
– Presque ; apparemment, en plus, il y avait des
points de suspension après « en attendant », à
l’intérieur des guillemets.
– Ah bon ? Des points de suspension ?
– Oui. Il paraît que c’est la rédac’ chef qui l’a dit. « En
attendant », elle a dit, et les points de suspension.
À Vidal.
– Ah, je vois. Alors c’est une sorte d’exercice
imposé ?
– Oui. Du moins si on en croit Vidal.
– Et la gloire de Casumir en dépend ?
– Oui, la gloire de Casumir en dépend, a dit Vidal.
Et le prix Nobel.
– Si la rédac’ chef l’a dit à Vidal et que Vidal l’a dit,
alors il faut le faire.
– Oui. Faisons-le.
– Comment s’y prendre ?
La rédac’ chef n’a jamais rien dit à Vidal.
– Eh bien essayons de mettre quelque chose à la
place des points de suspension.
– Voilà, c’est une idée. Quoi ?
– Quoi, « quoi » ?
– On met quoi à la place des points de suspension
qu’il y a après « En attendant » ?
– C’est toute la question. Je pense que c’est à ça
que la rédac’ chef voulait qu’on réponde. Et aussi
Vidal.
– Vidal, je croyais qu’il voulait faire accéder Casumir
à la gloire littéraire planétaire ? Et au prix Nobel ?
– Oui, mais il pense qu’on ne pourra le faire qu’en
disant en attendant quoi.
– Quel con.
– Oui. Mais sympathique.
– Oui.
– Et la rédac’ chef ?
– Quoi, la rédac’ chef ?
– Sympathique aussi, la rédac’ chef ?
– Je ne sais pas. Sûrement sympathique, oui.
– Et conne ?
– Ça je ne sais pas. Sûrement pas, puisqu’elle est à
Mensa et que son journal s’appelle Mensans.
– Ça jette. Mais Vidal aussi, il est à Mensa ?
– Oui. C’est pour ça qu’il est plus sympathique que
con.
– C’est vrai. Du reste je te rappelle que toi aussi tu
es à Mensa. C’est même pour ça que tu as le droit
d’écrire « En attendant » dans Mensans.
– C’est vrai.
– Alors faisons-lui plaisir.
– À qui ?
– À Vidal, puisqu’il est plus sympathique que con.
– Oui, j’allais t’en prier. En plus ça te permet
d’œuvrer à ta gloire littéraire planétaire et au prix
Nobel, puisque toi aussi tu es à Casumir, en plus
d’être à Mensa. Même, à la limite, tu es plus à
Casumir qu’à Mensa, même si c’est obligatoire
d’être à Mensa pour être à Casumir.
Supposition totalement gratuite, on voit bien que vous
ne la connaissez pas.
Il serait préférable que vous ayez raison.
Mensans n° 8
azertyuiop^qsdfgh
– C’est vrai. Donc : en attendant, et en attendant
quoi ?
– Je ne sais pas.
– Alors informons-nous.
– Comment ?
– En allant voir Gougoule, c’est ce que tout le
monde fait quand il veut s’informer.
– Alors allons voir Gougoule et tapons « en
attendant », avec les guillemets mais sans les
points de suspension.
– D’accord. Que dit Gougoule ?
– Gougoule ne te laisse même pas finir de taper
« en attendant », il te propose des solutions.
– Lesquelles ?
– Celles que beaucoup d’autres ont déjà
cherchées.
– Et donc ?
– Donc, Gougoule dit : « en attendant demain », « en
attendant Godot », « en attendant les soldes »,
« en attendant minuit », « en attendant le songe »,
« en attendant bébé » et « en attendant l’or ». Je
t’épargne les doublons comme « en attendant
demain saison 2 » et « en attendant demain le
film » et « en attendant Godot résumé ».
– Résumé ? En attendant Godot résumé ? Mais
c’est idiot de le résumer, non ?
– Oui, ça n’a aucun intérêt.
– Pourtant tu l’as déjà fait. Dans un livre.
– Oui, aux éditions Bréal, collection « Connaissance
d’une œuvre », 4,90 euro, 4,66 sur Amazon port
offert, c’est un cadeau. Et ça évite aux élèves
de lire En attendant Godot, puisque je le leur
résume.
– Mais c’est dommage, non ? C’est un chef-d’œuvre,
En attendant Godot ?
– Oui, c’est un chef-d’œuvre, mais les élèves ne le
savent pas, ils préfèrent qu’on le leur résume. Et
qu’on leur dise pourquoi c’est un chef-d’œuvre ;
mais sans le lire, s’ils peuvent éviter de le lire.
– Donc en faisant un livre sur En attendant Godot,
sous couvert d’aider à la vulgarisation de la
culture, tu détournes en fait les jeunes de cette
même culture, et d’abord de la lecture ?
– Oui, sauf de celle de mon livre.
– C’est honteux.
Mensans n° 8
– Oui, mais c’est payé. Mal, mais payé. Et je vais
récidiver avec Fin de partie, parce que la pièce
est au programme du baccalauréat littéraire l’an
prochain, et que Bréal veut avoir Fin de partie
dans la collection « Connaissance d’une œuvre »,
4,90 euro, 4,66 sur Amazon port offert, pour
empêcher les élèves de le lire.
– Tu vas le faire ?
– Oui.
– C’est honteux.
– Oui, mais c’est payé. Mal, mais payé. D’ailleurs
dépêchons-nous, parce qu’il faut que j’aie fini les
cent vingt-huit pages dans deux heures.
– Mais tu n’as pas commencé ?
– Non, mais ce n’est pas grave, de toute
façon les élèves ne verront pas la
différence ; ni leurs professeurs, qui sont
les premiers à les dégoûter de lire. Mais
comme je suis consciencieux et que je
veux avoir au moins trois minutes à la fin
pour peaufiner mon manuscrit, tout de
même, dépêchons-nous.
– Mais est-ce que tu veux user du même
stratagème que dans cet article où on dit
en attendant quoi ?
– Quel stratagème ?
– Tu sais, « tirer à la ligne », ça s’appelle. Par
exemple en abusant des stichomythies ?
– Les stichomythies ?
– Oui. Les dialogues où chacun ne dit qu’un
ou deux mots, pour aller plus souvent à la
ligne.
– Un ou deux ?
– Oui, un ou deux.
– Pour aller plus souvent à la ligne ?
– Oui, à la ligne.
– Non, ça Bréal ne voudrait pas. Ils veulent
des livres sérieux. Si les cent vingt-huit pages sont
écrites en moins de deux heures ou s’il y a des
stichomythies ils s’en aperçoivent.
– Et alors ils ne publient pas le livre ?
– Si, ils le publient, parce que les élèves ne verront
pas la différence ; ni leurs professeurs. Mais ils
paient moins. Alors vu que déjà sans stichomythies
c’est mal payé…
jklmwxcvbn,cvazer
– De toute façon je me trompe, « stichomythie » ce
n’est que dans les vers.
– Il faut qu’on refasse tout en vers ?
– Non, tu n’aurais pas le temps de finir ton livre.
– C’est vrai.
– Donc enchaînons.
– Oui. Observons d’abord à quel point l’écriture
journalistique vampirise certains titres de livres
qu’aucun journaliste n’a jamais lus…
– Ils ne les ont pas lus ?
– Non, parce qu’avant ils étaient élèves et que leurs
professeurs les en ont dégoûtés ; et ils ont lu mes
livres pour avoir les résumés.
– C’est vrai.
– Donc je disais, et je te prie de ne plus m’inter­
rompre, que les journalistes vampirisent les titres
sans savoir ce qu’ils veulent dire et les recasent
à tous les coins de phrase, parce que ça donne
l’illusion qu’ils sont cultivés. « En attendant les
montants compensatoires », ça donne, ou « D’un
krach l’autre », ou Mensans qui donne pour thème
« En attendant… »
– C’est honteux.
– Oui.
– Mais ça n’a rien à voir avec « En attendant… ».
– C’est vrai. Bon, alors je clique sur « recherche
Gougoule », et là, toc !
– Quoi, toc ?
– Eh bien, les mêmes que tout à l’heure ! Ah non,
tiens, pas tout à fait. Il n’y a plus « en attendant
les soldes », une fois qu’on n’est plus dans la
recherche mais dans les résultats.
– Ce doit être parce que les soldes sont un piège
à cons ?
– Oui, sûrement. Moi en tout cas, quand j’y arrive,
dans les soldes, il n’y a plus que des trucs très
moches que même si on me les donnait je ne
voudrais pas, c’est pour ça qu’ils sont en soldes. Il
n’y a plus non plus « en attendant minuit ».
– C’est trop tard, minuit. Moi, à minuit, je dors.
– Oui, moi aussi. Et il n’y a plus non plus « en
attendant le songe », parce qu’on ne rêve plus.
– Sauf parfois des rêves érotiques.
– Oui, mais rarement. En revanche, il y a bien
« En attendant Godot », dans Wikipedia, avec un
résumé encore plus court que celui que j’ai fait
dans mon livre aux éditions Bréal, 4,66 euro port
offert. Et Wikipedia ne renvoie même pas à mon
livre.
– C’est embêtant, parce que les lycéens, ils iront
plutôt sur Wikipédia qu’acheter ton livre ?
– Oui, dès que c’est plus court ils y vont, les
lycéens. Wikipedia, c’est la science à la portée
des lycéens. Heureusement qu’avec toute la
publicité habilement dissimulée dans ce texte, les
Mensans, eux, l’achèteront, mon livre. Et même le
deuxième quand il sera paru.
– Mais les Mensans, ils iront lire directement En
attendant Godot, non ?
– C’est vrai. Mais pas tous. Il y en a aussi qui
préfèrent les résumés, des Mensans.
– Alors ils iront voir Wikipedia.
– Oui. Tant pis, je ne deviendrai pas riche cette
fois-ci, il faudra que j’attende la gloire littéraire
planétaire de Casumir, et le prix Nobel, comme Le
Clézio, qui est ennuyeux mais qui va être riche
parce qu’il a le prix Nobel. Continuons. Donc je
illustration : Sonia Deshayes
Mensans n° 8
azertyuiop^qsdfgh
continue : « en attendant l’été ». Ça, c’est bien.
Mais je vois que c’est de la communication visuelle
en milieu culturel à Vichy, Allier. Je pense que ce
sera pire que Wikipedia.
– Moi aussi. Ensuite ?
– Il y a bien « En attendant l’or », mais c’est « la
revue trimestrielle de la création de la scène
littéraire alternative ». À mon avis ils attendront
l’or longtemps.
– Oui. Ils s’en consoleront en collectionnant les
poncifs et les cascades de génitifs. De toute façon
ces gens ne sont pas intéressés par l’argent, ni
a fortiori par l’or, sauf dans les métaphores bidon
parce que Breton s’est cru
plus malin que tout le monde
en faisant mettre sur sa
tombe « Je cherche l’or du
temps ». Quel con.
– Tant mieux, l’or et l’argent,
il en restera plus pour mes
livres aux éditions Bréal.
Et pour Casumir, quand il
aura atteint la gloire littéraire
planétaire ; et le prix Nobel.
– Bon. Ensuite ?
– Ensuite il y a « En Attendant Bébé », avec des
majuscules partout ; ce sont des vêtements pour
femmes enceintes.
– Mais une femme enceinte, c’est gros et c’est laid,
non ? À quoi bon essayer de cacher ça avec des
vêtements ?
– C’est parce qu’elles pensent n’être ni grosses ni
laides, mais rayonnantes de féminité accomplie
dans leur future maternité, tu ne peux pas
comprendre. Et ça fait marcher le commerce.
– Bon. Ensuite ?
– Ensuite il y a « en attendant H5N1 ».
– H5N1 c’est la grippe aviaire, non ?
– Oui. C’est un blog sur la médecine. Il dit aussi que
Margaret Thatcher est méchante et qu’elle a bien
mérité ses attaques cérébrales, et que l’accès aux
soins est menacé parce qu’il faut désormais payer
cinquante centimes et que les pauvres ne peuvent
pas payer cinquante centimes. En fait c’est un
ancien médecin qui est devenu romancier et qui
fait des romans sur la médecine. Il est journaliste,
aussi. Et blogueur – ça se dit comme ça, non ?
– Ça craint. Comme tous les journalistes.
– Oui. Mais il y a sûrement bien pire. En tout cas
ses livres sont plus chers que ceux des éditions
Bréal, donc ce n’est pas un rival sérieux. Pour
Casumir on ne sait pas, ils n’ont pas encore publié
de livre.
– Nous n’avons pas encore publié de livre, tu veux
dire.
– Oui. Poursuivons. « En attendant lundi » : il s’agit
de créer aléatoirement des pochettes de disques ;
le mode d’emploi est très simple. On ne voit pas
le rapport. De toute façon, tant qu’on n’est pas
retraité, il faut être fou pour attendre lundi.
– Ensuite ?
– « En attendant Mado ». C’est un groupe éclectique
à vocation stéréophonique de Bordeaux, un
big band intimiste qui fait du swizzakapouche
alternatif, triste et violent.
– Du swizzakapouche ?
– Oui.
– Triste et violent ?
– Disent-ils.
– Alors laissons-les faire, nous ne sommes pas de
taille à discuter.
– Oui. Et puis « en attendant la censure », qui
craint qu’on s’aperçoive plus vite de leur manque
d’éthique que de leur manque de talent ; et ils
ont aussi des pubs pour le baptême de l’air et le
paintball.
– La rédac’ chef de Mensans, tu crois qu’elle va
censurer ?
illsutration Sonia Deshayes
Mensans n° 8
jklmwxcvbn,cvazer
– Peut-être qu’elle va trouver ça trop long, à force
de tirer à la ligne, forcément.
– Mais elle publiera quand même, comme Bréal ?
– Je ne sais pas. Ah tiens, il y a aussi une recherche
actualités, qui m’informe de ce qu’on aurait pu
faire si on n’était pas si feignant : « Se dégourdir
les jambes sur des rythmes d’aujourd’hui en
attendant le gala de danse, voila le programme
que proposait le club Sailly-dancing samedi ».
– Tant pis. Et c’est tout ?
– Oui, c’est tout. Pour la page 1. Mais personne ne
va jamais au-delà de la page 1.
– Et tu crois que ça suffira pour le prix Nobel, pour
Casumir ?
– Largement. La plupart des prix Nobel n’ont
rien écrit d’intéressant, aucune raison de se
démarquer.
– Mais le prix Nobel récompense « une œuvre
littéraire faisant la démonstration d’une impres­
sionnante force idéaliste », et Casumir n’a pas
démontré d’impressionnante force idéaliste ; il est
même plutôt cynique, non ?
– Non, Casumir n’a pas démontré d’impressionnante
force idéaliste ; mais Beckett non plus, et il a eu le
prix Nobel.
– C’est pour ça que tu écris un peu comme lui, en
moins bien ?
– Oui, parce que si j’écrivais comme Sartre, ça
m’obligerait à décliner le prix ; prix qui pourtant,
lui, est bien payé. Quel con.
– Oui, mais normalien. Et agrégé. Ce sont des
gages de sérieux. Même les futurs agrégés ont
acheté mon livre sur En attendant Godot l’année
où la pièce était au programme de l’agrégation,
pour avoir le résumé plutôt que de lire la pièce, et
pour empêcher ensuite leurs élèves de la lire.
– Et Pontoppidan ?
– Quoi, Pontoppidan ?
– Il a aussi eu le prix Nobel, en 1917, et il n’a pas eu
la gloire littéraire planétaire.
– Oui, mais il avait un nom ridicule. Et 1917 était
une mauvaise année pour le prix Nobel. Casumir
ne l’acceptera qu’en temps de paix.
– Bon. Alors ça va être fini ?
– Oui, ça va être fini.
– Alors finalement, qu’est-ce qu’on attend ?
– Le prix Nobel. Ou, à défaut, la mort, c’est là qu’on
a le moins de risques de se tromper, il n’y a que
le délai qui varie.
– Mais ce n’est pas une fin drôle ?
– Non, ce n’est pas une fin drôle. Si la fin était
drôle Casumir n’obtiendrait pas la gloire littéraire
planétaire, ni le prix Nobel.
– Bon. Alors ne finissons pas de manière drôle.
– D’accord.
– Mais on se fiche un peu de la tête des lecteurs ?
– Ce n’est pas grave, ils ne lisent pas, les lecteurs.
– Même les lecteurs mensans ?
– Surtout les lecteurs mensans, ils pensent trop vite
pour lire.
– Bon. Alors finissons-en et allons-nous-en.
– Finissons et allons.
– On y va ?
– Allons-y.
(Ils ne bougent pas.)
Jacques Quintallet
Qu’est-ce que CASUMIR ?
Le SIG Casumir (Club Anti-Social d’UMour
et d’IRonie) a été fondé en 2000 par Jacques
Quintallet et Laurent Nadot ; Casumir recrutant
par cooptation et avec une parcimonie qui confine
au refus de principe, c’est suite à la défection du
second qu’une campagne de détection de talents
approfondie (mais rapide, étant donné la rareté
du matériau disponible) y a glorieusement agrégé
Marc Vidal.
Casumir se consacre à l’étrange et, qui pis est,
peu rentable entreprise de faire rire les honnêtes
gens ; d’où l’on déduit que ceux qu’il ne fait pas
rire sont des malhonnêtes – sans préjudice de
probables autres tares.
Mensans n° 8
Remue méninges
azertyuiop^qsdfgh
bon pli – Apporte la solution après l’attente
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Beckett – Œuvre qui prend un temps infini
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– Attendu par ceux qui se ruaient vers
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pas le propriétaire pour récolter 16. Attend
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sa suite – Noix – On peut y mouiller pour
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VERTICALEMENT
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1. Forme d’attente plus adaptée aux unijam­
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ça n’attend pas ! – Calendrier qui n’attend
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pas les laïques 4. Possessif – N’attendit
13. Préservent des agressions du temps
– Attendue chez Daudet 14. Attendu chez
l’Ouest 15. Son carnaval est attendu toute
l’année par les Cariocas – Conjonction
– Obtenue avec ou sans attente – N’attend
attendre – Quand lui seul le sait, n’attendez
qu’incertitude ! 17. Rendent l’attente encore
plus douloureuse.
bistes 2. Tâche entière du veilleur – Y être
affublé d’un bonnet ne soulage pas l’attente
3. En attendant le contrat définitif ? – Là,
pas L’Atalante pour exprimer sa révolte
– Talent virtuose qui s’exprime sans attente
– Exclamation spontanée 5. Enduit avec le
HORIZONTALEMENT
temps – Perlera avec le temps 6. Petit canal – Espagnol qui
1. Attendues par les garnements, espérées par les maso­
chanta de douloureux champs – Groupement désordonné de
chistes – Lancée pour attendre – Lancé quand on ne peut plus
M’s – Attendu après le suivant 7. Une 2ème fois à l’envers
attendre 2. Ne bougera pas le premier – Attend en espagnol
– Enlaça – Pour une communication itinérante et immédiate
3. Fait virer au rouge à la moindre attente ou contrariété – Celui
8. Rapporte fidèlement – Pronom – Attend de grossir pour
qui y est condamné attend souvent son retour 4. Des rochers
devenir un grand cours – Pas polie 9. Attendent et supportent
qui attendent dans le sable – A attendu 1988 pour ne plus
– La mosquée des 3 portes vous y attend 10. Blanchit sans
être vraiment une île – Le Cardinal Balue y attendit 11 ans
attendre – Centre fromager du Nord – Attendus pour nouer
– Fabricant de rumeurs – Article étranger 5. Au Nigeria ou aux
11. Attendus dans les aquariums – Conservation criminelle
Pays-Bas – Dans la poche du Scandinave – Version moderne
– Possessif 12. Attend souvent le rut pour s’exprimer ainsi
de la langue d’Esope (on peut en attendre le pire et le meilleur)
– Attendu dans de nombreux jeux – Attendu à Saint-Moritz
– A cru, n’est pas attendue 6. Largeur – Perçu – Lieu d’attente
comme à Passau – Geste auguste dont on attend le résultat
pour prisonnier rétif – Largeur chinoise 7. On n’en attend
13. Attend les matières qui la suivent – Pas plus attendu que la
pas de l’arbitraire – Attend de l’oxygène pour se développer
tuile – Réchauffera 14. Attendit en faisant tapisserie – N’attend
8. Attendu sur un bon système de tuyauterie – Possessif – Trop
pas forcément son Robinson – Partie de Rodez 15. Vous
tard ! 9. Attendit Othello pour assouvir sa vengeance – Lieu
n’attendrez pas pour le remarquer s’il est appeal – N’attend
d’attente oisive – Pas besoin de l’attendre pour qu’elle surgisse
aucune contrainte externe quand il est arbitre – Dans la poche
10. Nécessite une très longue attente avant de passer à la
du Nippon – Premier d’une série 16. Attendu à la place du
suivante – N’attendit pas pour se faire pro­cla­mer 1er pré­sident
bow-window – Rouge et blanc (en guise de réminiscence du
de sa nouvelle république – Pousse à l’action sans attendre
dernier n° !) – Cale de positionnement – Ce linge attend son
11. Dans le doute – Il sait prendre son temps avant de se faire
contenu avant de bouillir 17. Lieu d’attente active.
sculpter (mort ou vif) – Diminués au fil du temps 12. Attend le
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Mensans n° 8
Mots croisés de Michèle Boulogne
jklmwxcvbn,cvazer
La salle d’attente
Angélique desprez
20 mai 2005
C’est un monsieur d’un certain âge, seul. J’écris
« d’un certain âge », et je m’avise que l’expression
s’emploie avec les dames plutôt qu’avec les
messieurs. Il semble que ceux-ci passent
directement de jeune à vieux, sans passer par
l’antichambre d’« un certain âge » - en raison du fait
sans doute qu’elle est déjà entièrement remplie de
toutes ces dames qui ne deviennent jamais vieilles.
Mais à la limite c’est sans importance. Il est seul, et
la solitude est sans âge. Quoiqu’il s’agisse moins
de solitude que d’isolement.
C’est cela qui le pousse à prendre la parole, sans
crier gare, alors qu’il était resté jusqu’à présent
sagement coi sur son quant-à-lui, ainsi qu’il est de
mise dans une salle d’attente. Le voici qui entreprend
d’expliquer à la cantonade qu’il n’en a pas pour
longtemps, juste une ordonnance à prendre, le
médecin vient d’avoir ses résultats, il a téléphoné
chez lui ce matin. « Ah oui », se manifeste la dame
d’à côté, d’un ton suisse qui résume l’indifférence
polie et vaguement gênée de la cantonade.
…
Il reprend, tournant sa casquette dans ses mains :
ça va pas être long, il prend son ordonnance il
repart. « Mmh », entend-on côté suisse.
…
…
C’est pas rien d’avoir mal comme ça, il a pas
dormi de la nuit quasiment, mais bon il s’est quand
même levé ce matin, pour son ordonnance, dit-il
à sa casquette. « Mmh mmh », opine sa voisine,
toujours aussi suisse.
…
…
Bien obligé de se lever hein, c’est comme ça quand
on est seul, faut bien se débrouiller que voulez-vous,
tente encore la casquette. « Mmh mmh », ponctue
sa voisine, plus suisse que jamais.
Tic, lance le patient seul.
Tac, émet la patiente suisse.
La dame en face de lui ne toque pas. Et
contrairement à la Suisse, ne le regarde pas : sa
tête reste orientée en face, mais vide de regard
et d’expression. Ne trouvant dans son répertoire
aucun comportement adapté à la situation, elle
s’en extrait. Elle ne laisse que son corps sur les
lieux, avec juste ce qu’il faut d’âme à l’intérieur pour
assurer la maintenance minimum de l’organisme,
garder les yeux ouverts et ne pas avoir la mâchoire
qui pend.
J’occupe le quatrième côté de ce carré de vie
en suspension. Lâchement, j’écris cette scène
au lieu d’y participer. Intérieurement, je consulte
mon gênomètre : l’embarras social est plus élevé
que dans une salle d’attente ordinaire. Par salle
d’attente ordinaire, j’entends une pièce où chacun
s’efforce de faire abstraction de l’existence des
autres, tout en gardant la sienne bien emballée à
l’intérieur, afin de ne pas déranger – ainsi tout le
monde est bien rangé et proprement plié dans sa
boîte, ce qui fait quand même moins fouillis. Car
partager cet espace anonyme avec des inconnus,
même momentanément, constitue au mieux une
expérience assez désagréable, au pire une véritable
épreuve, pour la plupart de mes concitoyens – je
dis mes concitoyens, car il est évident que chaque
culture a une façon particulière d’envisager le lien
social. Ou de ne pas l’envisager en l’occurrence.
D’ailleurs, même sans aller chercher l’exotisme, ne
serait-ce qu’en France on a l’exemple du midi, avec
De toute façon le corps tout seul c’est bien suffisant
pour une visite chez le médecin. C’est ce qu’on appelle
le corps médical.
Mensans n° 8
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azertyuiop^qsdfgh
ses cigales, son romaring, son accint rocailleux et
tout ce qui s’ensuit, qui est réputé pour sa chaleur
(humaine je veux dire) et sa convivialité.
Vu depuis la Normandie, des Français comme ça
c’est quasiment des étrangers. C’est la fameuse
fracture sociale entre la France du haut et celle
du bas. Le déséquilibre Nord/Sud. Je sais ce que
vous allez me dire : vous allez m’informer que les
expressions « fracture sociale », « France d’en
haut et France d’en bas », et « déséquilibre Nord/
Sud » se rapportent à des réalités économiques,
et sont donc sans rapport avec les désarrois de la
sociabilité dans les salles d’attente normandes.
Avant de répondre à cette objection, je ne peux
éluder une petite parenthèse sur cette fameuse
France avec étage et rez-de-chaussée. L’innovation
de M. Raffarin n’aura certes pas constitué à établir
que la France est coupée en deux – cette scission
permanente, les Français la découvrent et la
pratiquent dès leur âge le plus tendre, de sorte que
la plupart des terrains de réflexion deviennent des
stades où deux équipes s’affrontent dans une lutte
sans concession, quoique souvent désabusée : de
l’affaire Dreyfus à la peine de mort en passant par
les Shadocks, tout est bon pour se renvoyer la balle
de la discorde. Ce n’est pas pour rien d‘ailleurs que
c’est le pays du référendum : on est généralement
pour ou contre, rarement bien au contraire.
Le nouvel élément apporté par le Premier ministre,
donc, c’est le tracé de cette division : il y a un haut, il
y a un bas, et toute la pulpe, elle reste en haut.
La France est donc scindée (outre en un haut et
en un bas) entre :
1) ceux qui pensent que la pulpe devrait être
redistribuée équitablement, car il est injuste qu’un
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Mensans n° 8
petit nombre ait tout, laissant le plus grand nombre
sans rien, ou si peu.
2) ceux qui pensent que c’est à la bouteille de se
secouer un peu, car il est injuste d’obtenir sans
efforts ce que d’autres ont obtenu en se donnant
du mal.
Vous noterez que présenté comme ça, la
plupart des gens se trouveront d’accord avec les
deux camps. Cela pourrait être déstabilisant si
l’enjeu principal était de se former une opinion et
de l’argumenter. Mais ce qui compte en France,
c’est moins d’avoir des solutions à juger, que des
problèmes à désapprouver. Aussi grâce à ce qui
précède pourra-t-on se plaindre simultanément
du trop grand pouvoir de l’Etat, et de son
impuissance.
Contradiction ? Non. Je relis : se plaindre simulta­
nément du trop grand pouvoir de l’État – pouvoir
de prélever (non attendez, pas prélever, ça fait
prise de sang inoffensive – ponctionner, c’est mieux
ponctionner ça fait sangsue) l’argent du contribuable
(non attendez, pas du contribuable, le contribuable
c’est celui qui se demande quels pots de vin ont
payé ses impôts – du travailleur, c’est mieux
travailleur c’est celui qui paie de sa personne. Et
puis c’est une espèce en voie d’extinction, il faut en
conserver la mémoire pour les générations futures),
travailleur qui cherche en vain dans son compte
en banque les traces des richesses par son travail
produites, telles d’improbables pépites d’or dans
le ruisseau de sa fortune qui a peu de chances de
devenir une grande rivière ; et de son impuissance
– impuissance à augmenter le pouvoir d’achat du
consommateur.
Vous voyez ? Il suffit de regarder une contradiction
à travers le prisme de l’intérêt personnel pour voir
apparaître, sous vos yeux éblouis, la logique et la
cohérence. C’est encore un sujet qu’on pourrait
développer, mais c’était censé être juste une petite
parenthèse.
J’en reviens donc à ma Normandie, comme dans
la chanson. Vous remarquerez d’ailleurs, enfin ceux
qui connaissent les paroles, qu’il est question dans
cette dernière de paysages (de séjour pour être
jklmwxcvbn,cvazer
exacte) et de printemps, des hirondelles normandes
qui ne s’arrêtent pas aux champs de l’Helvétie, et du
doux ciel de notre France à côté duquel franchement
on peut laisser les gondoles à Venise, bref il y est
question de l’endroit. Soyons bien clair sur ce point :
la Normandie est effectivement un des endroits les
plus intéressants du monde, premièrement parce
que c’est mon bled, deuxièmement parce que les
Alliés y ont débarqué, et troisièmement parce que
c’est mon bled.
Mais… cet endroit comme tous les endroits du
monde possède son envers, ici, c’est le cas de le
dire, l’envers du décor. Vous connaissez peut-être
cette blague : c’est Dieu qui est en train de créer le
monde, et au moment de faire la France, les anges
s’étonnent qu’il y mette tout ce qu’il a de mieux :
les plus beaux paysages, les climats les plus doux,
la cuisine la plus savoureuse, les femmes les plus
séduisantes, le meilleur système de protection
sociale, les meilleurs vignobles, et 98% des variétés
de fromage disponibles dans cet univers… et tout
ça pour ce petit coin de terre ? Et qu’est-ce qui va
rester pour les autres? Alors Dieu leur dit : Oui mais
attendez, après je vais mettre les Français.
Maintenant vous comprenez que si la chanson
parle si bien de la Normandie, c’est pour mieux se
taire sur les Normands. La Normandie tout le monde
a envie de la revoir, à commencer par les Normands
eux-mêmes. Les Normands personne n’a envie de
les revoir, à commencer par les Normands euxmêmes. Car c’est en Normandie que Dieu a mis
ses Français les plus… Français. La preuve, c’est
que juste à côté il y a les Parisiens. « Paris est une
blonde, qui plaît à tout le monde » dit la chanson.
Paris. Notez bien là encore. Paris. Pas les Parisiens.
Qui ne plaisent à personne. À commencer par les
Parisiens eux-mêmes. D’ailleurs, je n’invente rien,
Jésus lui-même a passé son temps à dénoncer la
fausse piété des Parisiens. Alors.
Si le Français en général, et le Normand en
particulier (pour ne rien dire du Parisien), est si peu
attiré par son compatriote, ce n’est pas, loin s’en
faut, parce qu’il lui préfèrerait les étrangers. On
constate bien au contraire, que si deux Français
(et à plus forte raison Normands, laissons les
Parisiens) se rencontrent en dehors de leur enceinte
protectrice habituelle, leur horreur commune de
l’étranger ne manquera sans doute pas de susciter
entre eux une sorte de rapprochement, alors même
qu’ils ne se seraient seulement pas regardés
dans des conditions normales, par normales
j’entends à l’intérieur du bercail. De là d’ailleurs,
vraisemblablement, leur hâte à regagner leurs
pénates où ils peuvent tranquillement s’ignorer les
uns les autres. Non, si le Français en général, et le
Normand en particulier, ne trouve pas son semblable
assez bien pour lui, c’est tout simplement parce que
de toute façon il ne trouve rien qui soit assez bien
pour lui. Quand on vit au milieu de tout ce qui se
fait de mieux, être entouré de sinistres crétins est
une amère déception pour tous les sinistres crétins
concernés.
À aucun moment le Normand, et par extension le
Français, ne songe à se demander s’il est assez
bien pour ce qui l’entoure. Car il s’apercevrait alors
aussitôt qu’effectivement, en tenant compte des
inévitables imperfections, et comparativement au
sort du reste du monde, la France est un endroit
où il pourrait faire plutôt bon vivre. Sans sa tête de
pioche. Dieu merci, cette mortifiante lucidité lui est
épargnée, grâce au réflexe bien ancré selon lequel
c’est toujours le monde extérieur qui doit être remis
en question, ce qui est une tâche inépuisable, et
non lui-même, ce qui serait une tâche inépuisable
aussi mais beaucoup moins drôle.
C’est pourquoi le Français, si bien représenté en
la personne du Normand, observe avec passion
Photo Bruce Bracken
Mensans n° 8
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autour de lui, en général pour déceler tout ce qui
cloche, tâche ingrate qui lui prend beaucoup de
temps et d’énergie car, ne nous voilons pas la face,
des choses qui clochent il y en a à ne plus savoir où
donner de la tête (contre le mur). Ne serait-ce qu’en
France. Mais maintenant avec la mondialisation,
et bien sûr avec l’époque dans laquelle on vit,
j’allais l’oublier celle-là, c’est à l’échelle planétaire
que l’esprit français peut s’en donner à cœur triste
pour dresser le (catastrophique) relevé de tout ce
qui est gravissime et scandaleux dans cette (triste)
époque / cette société (sur le déclin) / ce monde
(en crise). Une fois le bilan (bien sûr non exhaustif)
soigneusement dressé, il reste à se forger une
opinion, élaborée ou sommaire, convenue ou
originale, mais définitive, et qui en tout état de
cause ne se veut pas alarmiste mais.
Notez le mot « forger ». La fabrication d’une opinion
est une chose sérieuse. L’homme contemporain est
tenu d’avoir une opinion sur tout ce qui bouge, voire
sur ce qui ne bouge pas, bien que ce soit moins
urgent. Tout le monde s’attend à ce qu’il en ait une.
Etre informé du sujet sur lequel on est amené à
se prononcer est un plus. Raisonner avec rigueur
dépasse les espérances. Je préfère ne même pas
parler d’aller jusqu’à agir en conformité avec ce
qu’on pense (et qui est censé correspondre à ce
qu’on dit), ce sont des cimes tellement mythiques
qu’on n’est même pas sûr qu’elles existent.
Mais à défaut de posséder ces deux atouts (pour
ne rien dire des cimes mythiques), c’est-à-dire dans
la quasi-totalité des cas, on devra être dûment
nanti d’une opinion tout de même, parce que sinon
qu’est-ce qu’on va dire quand quelqu’un va nous
14
Mensans n° 8
parler. Ca et les enfants. Vous savez, ces petites
personnes qui vous arrivent au coude, et qui ont
déjà des questions dont vous n’avez toujours pas la
réponse (d’ailleurs soyons honnêtes, bien souvent
vous n’aviez même pas la question). C’est gênant.
Heureusement il y a l’opinion, le poisson findus de
la pensée. Le mouflet vous lance une question,
vous ripostez par une opinion bien sentie, fin de la
question, ah ils en savent des choses les grands !
Il existe donc, sur ce sujet essentiel, trois façons
principales de se situer. Il y a ceux dont l’opinion est
la colonne vertébrale. Aussi, lorsque deux personnes
de cette catégorie ne sont pas d’accord, chacune se
demande comment fait l’autre pour tenir debout, et
entreprend alors de lui sauver la vie en lui expliquant
son erreur par A plus B divisé par Z. Force est de
constater que la plupart du temps, chacun tend à
conserver sa propre erreur, qui n’en est d’ailleurs
pas une puisque c’est l’autre qui se trompe. Mieux,
chacun est encore plus qu’avant convaincu de son
idée, puisqu’il vient de l’argumenter. Il apparaît donc
clairement que conformément à ce qu’on croit, le
débat d’opinion vise bel et bien à convaincre, mais
que contrairement à ce qu’on croit, il ne vise pas à
convaincre l’autre, mais à se convaincre soi-même.
L’autre n’est qu’un accessoire, que le jeu social
a l’habitude d’utiliser mais qui n’est même pas
indispensable. On obtiendra exactement le même
résultat en se parlant tout seul. C’est d’ailleurs ce
qui se passe dans bien des cas, vous l’avez vu
dans la vie ou à la télé. Pendant que l’un parle,
l’autre ne l’écoute pas (à quoi bon, il se trompe),
mais prépare ce qu’il va dire ensuite. On pourrait
se demander pourquoi l’interlocuteur est venu, si on
ne voyait pas qu’il se livre au même manège de son
côté. Ca va moins vite que tout seul mais ça permet
de faire des pauses, voire de penser à autre chose
en même temps.
Une variante, ou plutôt une anti-variante, de cette
attitude, est le débat juif. Alors que précédemment,
l’accord était non seulement possible mais même
Suite page 25
Photo Bruce Bracken
jklmwxcvbn,cvazer
Personnellement...
Stéphanie Tuya
Personnellement, je ne suis pas du genre à
attendre, je veux dire pas de ceux qui attendent
sans rien faire et pourtant j’attends ! On dit de moi
que je suis patiente, et c’est une qualité qui va
avec l’attente pourtant l’attente telle que je me la
représente c’est être assis quelque part à attendre
quelque chose, tout est indéfini sauf l’attente en
elle-même qui focalise toute l’attention et même
notre physique vu que l’attente apparaît souvent
comme un moment passif, un moment d’arrêt dans
une vie qui serait mouvante.
Quand j’étais petite j’attendais les différents
moments de l’année qui me mettaient en joie, par
exemple la rentrée des classes après l’été, le père
Noël, le carnaval, mon anniversaire, Pâques, le
premier mai, le mois de juin et l’été pour ensuite
recommencer mais j’attendais aussi de grandir...
Mais même en attendant tout cela la vie continuait
son cours ce n’était finalement que des dates sur un
calendrier, des échéances qui finissaient bien par
arriver, il suffisait d’être patient donc entre deux on
tue le temps. Cette attente était toujours remplie de
joie car ces dates rompaient le quotidien et faisait
que la vie était particulière, l’attente était tout aussi
intéressante car l’évènement n’était pas encore
passé et donc il était encore porteur de tous les
possibles, de suspense...
Puis, en devenant plus âgée j’ai attendu d’avoir
mon bac pour quitter la maison familiale, j’ai
attendu d’avoir mon travail pour être indépendante
financièrement... J’attendais que la vie m’apporte
ce que j’en attendais bien sûr en travaillant pour
obtenir le diplôme, en étudiant ou passant des
concours pour les obtenir, en provoquant la chance
et le destin. Cette attente là est très active, je me
sentais impliquée dans mes attentes et donc cela
les légitimait en partie.
Il y a cependant des choses que l’on attend et
sur lesquelles on a aucune prise, la demande en
mariage espérée qui tarde un peu, la venue d’un
enfant, les résultats d’une analyse dont va dépendre
un état de santé futur... Dans ces cas là l’attente est
chargée d’inquiétude et l’on y peut rien.
Et puis il y a des grandes attentes que les injustices
s’arrêtent, la paix dans le monde... Pour diminuer
l’attente j’agis, j’essaye de m’engager pour ce que
je crois juste c’est là où l’on se rend compte que
toute action est finalement dérisoire et que l’attente
est personnelle mais pour des désirs universels
alors parfois c’est un peu comme être seul au milieu
de l’océan.
Un jour viendra, où j’attendrais seulement le
jour suivant comme une victoire quotidienne
rythmée seulement par les repas ou les rendezvous quotidiens d’une émission de télévision dans
l’attente de l’ultime représentation, c’est l’attente
qu’on préfère oublier, parfois il ne vaut mieux pas
penser à l’endroit où se rend le train que nous
attendons tous.
Alors, en attendant (de se rencontrer, de vous lire,
de partager, d’échanger...)
Photos Courtaux et Catherine Froment
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azertyuiop^qsdfgh
Ce que j’attends ?
barbara langford
Dans le film Matrix, lorsque Neo rencontre Trinity
dans la boîte de nuit et lui demande pourquoi
elle le cherchait, elle répond que ce ne sont pas
les réponses mais « c’est la question qui nous
pousse ». Ma question à moi, celle qui me hante
depuis que j’ai commencé à réfléchir sérieusement
et dont la réponse m’échappe toujours, contient
toute l’angoisse d’avoir perçu qu’il existe une partie
de moi-même que j’ai trahie en toute innocence.
Comment la retrouver ?
C’est une grande chose que savoir ce qu’on
attend. D’en avoir la connaissance et, par
conséquent, d’avoir le point de repère à partir
duquel on peut foutre le camp, s’embarquer pour
le retrouver. Année après année, l’angoisse d’une
perte m’accompagne, l’attente de quelque chose
qui n’a jamais fait son apparition, comme une
force à mes côtés, mais toujours insaisissable, ou
comme quelque chose qui m’attend au prochain
virage mais s’évanouit sitôt le virage passé. C’est
l’Inconnu.
Qu’est-ce que c’est, cet
Inconnu qu’on cherche ?
Mes filles m’ont dit, « C’est
la religion, Maman ! Tu
n’es pas Croyante ! » Un
psychologue dirait, « Prenez
des vacances – vous êtes
fatiguée. » Ma mère m’a
dit « Get a Job ! » Certains
de mes amis disaient « Vis
chaque jour comme si c’était
le dernier ! » (bien sûr leur
façon de le faire n’était
pas la mienne). La grande
inquiétude est d’achever
sa vie sans avoir jamais
rencontré
l’Inconnu,
et,
pour moi, de passer mes
jours avec cette portion
congrue de moi-même, de
ne jamais accéder qu’à cette
partie superficielle et connue de mon être au lieu
de celle qui m’est proche mais désespérément
inaccessible.
Dans le roman de Graham Greene La Puissance
et la Gloire, le « Padre Whisky » comme on
l’appelle, se retrouve finalement devant le peloton
d’exécution. Ce n’est qu’à ce moment-là qu’il
éprouve un immense remords en reconnaissant
qu’il aurait pu être un saint (lui, mais pas moi).
Dans les dernières secondes avant d’être fusillé,
il prend conscience des milliers d’opportunités
(indépendantes de sa volonté) que lui offrit sa
vie de dépasser ses habitudes programmées et
familières, mais il a préféré rester en deçà des
grilles, dans la petitesse et le connu. Ce thème,
le problème de l’éloignement de l’esprit, est très
présent dans les romans de Graham Greene.
Comme il était catholique, on a souvent assimilé
ce problème au péché originel ; pour moi, par
contre, c’est plus simplement le problème (loin
d’être simple) de l’unification
(le re-ligio) avec l’autre côté
d’une âme tourmentée.
L’angoisse dont je parle
n’est donc pas celle d’être
victime de ce qu’on fuit
– dans la mesure où existe­
rait quelque chose qui
menacerait ses victimes –
mais plutôt celle de ne pas
arriver à rattraper ce qu’on
cherche. Alors que toutes les
angoisses s’accompagnent
des mêmes sentiments
de futilité, tourment et
accablement, je cherche
simplement à me réintégrer
la partie de moi qui me fuit.
Je sais bien qu’au fond
de moi demeurent des
forces, mais je sais aussi
qu’elles ont été exilées par
Photo Courtaux
16
Mensans n° 8
jklmwxcvbn,cvazer
la petitesse, comme si le valet avait pris la place
de son maître. Presque comme si j’étais une
marionnette dont quelqu’un tire les ficelles ; mais
si je coupais ces ficelles, ce serait m’amputer d’une
partie intégrante de moi-même. Pourtant, quel
que soit le type d’angoisse qu’on ressent, c’est
le premier signe du début de la fin de l’ignorance.
Dans Matrix, les gens n’avaient même pas cette
forme de conscience, l’angoisse ; ils marchaient
comme endormis, branchés à ce qui les manipulait
(le Matrix), prêts à défendre et protéger ce système
en train de les détruire (Neo a dit qu’ils étaient les
gardiens du système). Morpheus donnait un cachet
rouge à ceux qui éprouvaient une angoisse, une
inquiétude constante, « a splinter in the brain »
(une écharde dans le cerveau) (Morpheus – Je
suis ici !). Quand on est parvenu à savoir qu’une
partie de soi-même ne s’exprime pas, on porte une
plaie vive.
Ici on peut reconsidérer la légende de Sire Gauvain
et de sa rencontre avec le roi Amfortas dont la plaie
à la jambe ne guérissait pas. Pour qui sait voir le
parallélisme entre légendes et vie intérieure, et son
caractère symbolique, Amfortas est l’âme blessée.
Amfortas était entouré de courtisans (équivalents
des aspects connus de soi-même) qui ne se
rendaient jamais compte que leur roi était blessé.
Ils évitaient de faire référence à la plaie, et celle-ci
continuait à tourmenter Amfortas. Il a fallu et suffi
qu’arrive l’étranger Gauvain (qui représente-t-il ?),
engagé dans sa Quête, qu’il voit la plaie et demande
à Amfortas, avec un réel intérêt et en toute sincérité,
« What’s with your leg ? » pour qu’aussitôt la jambe
commence à guérir.
Moi, j’attends. J’attends que ma question à moimême trouve sa réponse.
Quand je travaillais dans un bar à Los Angeles, il
y avait un groupe de rock qui venait jouer de temps
en temps. Il s’appelait « Walking Wounded » (Les
Blessées qui Marchent). Nous rigolions, en ce
temps-là, de ce choix de nom.
Ces jours-ci, ça n’est plus drôle.
Barbara Langford
Sur le quai
En attendant mon train
Je regarde passer la foule
Voyageurs du jour
Valises et sacs se croisent, roulent en tous sens
Dans l’attente, impatiente
Les minutes s’égrènent
Au débarquement, sifflement, grondement
Effervescence agitation
Effusions et déceptions
Manège rythmé des passants
Toujours un train en gare
Prêt au départ
Nadège Berthaud
Photo Courtaux
Mensans n° 8
17
azertyuiop^qsdfgh
La tante à qui ?
Marc Vidal
L’attente sous la tente (je sais, c’est facile et
assez mauvais, mais si je ne la fais pas, je vais
être malade, autant vous l’infliger de suite, mieux
vaut des remords que des regrets) : Ce peut être
un délicieux souvenir de vacances au camping des
Flots Bleus l’été de vos seize ans ou au contraire
d’un calamiteux poireautage à l’abri d’un barnum
lors d’une cérémonie officielle arrosée d’une
pluie battante. Les agapes après ces corvées
associatives, politiques, municipales et hypocrites
ne servent d’ailleurs qu’à vous remercier d’avoir
attendu la fin des discours format robinet-d’eautiède. Dans le premier cas, estival, ce peut être très
agréable, à condition que la belle ne se soit pas
trompée de guitoune et n’ait pas terminé chez le
bellâtre de la rangée quatre (l’imbécile qui avait une
moto). Dans le second, ne pas attendre l’ouverture
du buffet et mettre des sacs congélation au fond de
ses poches (le sucré à droite et le salé à gauche),
ceux qui n’ont jamais vécu ça sont de mauvais
citoyens.
Ça n’attend pas : Curieuse expression qui permet
de ranger dans la même catégorie un souverain
étranger, une cérémonie de mariage ou un pied
de cochon à la Sainte-Ménehould. Il est à noter
que ce qui n’attend pas se fait généralement
attendre longtemps : les tractations diplomatiques
serrées pour le prince de Pétaouchnok (il lui faut
impérativement des tripes de hérisson frites
dans de la graisse d’urus, mais servies tièdes,
et accessoirement il signera l’achat de douze
centrales électriques à pédales, de cinquante
chars légers et de deux wagons-citernes de Chanel
n° 5), la publication des bans pour les noces (en
espérant que les précédentes épouses iroquoise,
auvergnate, sibéro-tahitienne et poldève ne se
J’atteste ici avec la dernière énergie que la première
version soumise à mon attentive relecture mentionnait à
cet endroit une épouse « crypto-malgache » ; il semble
toutefois que, pour des raisons indépendantes de la
volonté de Casumir et de sa traditionnelle et résolue
indépendance vis-à-vis de toute forme de censure, la
référence à la Grande Île ait finalement été retirée par la
18
Mensans n° 8
manifestent pas) et surtout les vingt-quatre heures
de cuisson du pied de cochon ménéhildien (plus le
passage au four, au moins dix minutes, un enfer).
On peut compenser avec un fin-gras, dix heures à
90°, mais c’est dur.
Attendre la fin : Phrase terrible si elle n’est
pas immédiatement suivie d’un quelconque
complément : de la pièce de théâtre ou du film
(par exemple quand on est coincé au milieu
du rang pendant Le Soulier de Satin avec une
envie pressante), du voyage (parce que les deux
informaticiens assis en face de vous vont enfin
s’arrêter de parler et que vous serez débarrassé
du gamin mal élevé à votre gauche, qui mâche
des chouinegommes malodorants en jouant sur
sa console couinante), de la guerre (sauf si on
est marchand de civières, de bandes molletières
ou de bombardiers lourds), du repas (quand votre
voisin de droite vous raconte son circuit touristique
à dos de yack au Bouboulistan méridional avec
une fistule mais sans sa femme), du monde (quand
on vient de recevoir sa feuille d’impôts). Utilisée
seule, l’expression signifie évidemment qu’on va
bientôt claquer, et s’applique aussi bien au vieillard
thésaurisateur qu’à ses rapaces héritiers, au
naufragé qui a glissé du canot qu’aux requins qui le
suivent en claquant des dents, au condamné au pal
qu’au bourreau qui attend l’heure de la soupe.
Ne plus rien attendre. Sagesse suprême. Quelqu’un
qui déciderait de ne plus jamais attendre aurait
toutes les chances de réussir, mais serait en même
temps assez difficile à vivre. Et il pourrait toujours
lui arriver quelque chose d’inattendu (un autobus
en traversant la rue, un pot d’azalées du 4e étage,
couardise bien connue de l’auteur, qui a semble-t-il jugé
prudent de se tenir à l’écart des sollicitations divergentes
que lui ont soumises les partisans respectifs de l’ex- (et
peut-être futur) président Ravalomanana et de l’actuel (et
peut-être futur ex-) président Rajoelina, visant à lui faire
ajouter, en note à « crypto-malgache », respectivement
« secrètement originaire du pays qui donna le jour au
grand Ravalomanana » ou « ressortissante née sous
X de la nation qui offrit au monde l’illustre Rajoelina ».
(Jacques Quintallet, SIG Casumir)
jklmwxcvbn,cvazer
un voisin suicidaire amateur de serpents rares,
une amanite phalloïde cueillie trop précipitamment,
une chute d’astéroïde, un réveil de volcan, un virus
bête dans une crotte de souris, un frelon taquin,
un tétanos subreptice, la fonte de la banquise,
écartons la peau de banane, très surfaite), de toute
façon, il finirait sans doute lynché par la foule au
bureau de poste parce qu’il ne voulait pas faire la
queue. Ne plus rien attendre de la vie est aussi un
bon début de sagesse, on ne peut plus avoir que
des surprises, ce qui est très excitant. Que ce soit
l’annonce d’un raz-de-marée à Dijon ou le décès
d’une tante à héritage, on ne s’y attendait plus
(surtout la première hypothèse, reconnaissons-le
honnêtement), rajoutons, pour faire bonne mesure
dans l’improbable, le remboursement des Emprunts
Russes en franc-or, l’annulation de la vente de la
Louisiane par le Tribunal de Commerce de Béthune
et le dépistage systématique des surdoués par
l’Éducation nationale.
À trop attendre...
Dans le même registre, ne plus rien attendre de
quelqu’un ou de quelque chose (du Gouvernement,
du facteur, de son chien, des études, de sa
banque, de l’humanité, de ses parents, de l’oncle
d’Amérique, de la voisine du dessus, des anges,
de la collection de timbres, du yoga, de la tisane
de queues de cerises, de la recherche spatiale) est
également la preuve d’un grand bon sens (quoique
pour la tisane, ça peut se discuter).
Attendre les résultats. Encore une phrase
par trop mystérieuse si elle n’est pas précisée
promptement, car elle s’applique aussi bien au
baccalauréat qu’au taux de cholestérol, à un
plan de relance de l’économie de 20 milliards de
maravédis qu’au score de l’équipe (vétérans) du
club de natation en lisier de Jailly-de-la-Couane.
Attendre les résultats le soir des élections est
un des moments les plus délicieux de la vie en
démocratie : la vacuité des propos des cuistres est
proportionnelle à leur capacité à se contredire dans
le quart d’heure suivant. Ces pirouettes dialectiques
n’ont d’équivalent que la valse des girouettes qui
hument le vent en attendant de prendre position sur
la ligne de départ d’une pathétique ruée vers le rata
ministériel. Autant dire que l’attente de l’annonce
de la composition du gouvernement est aussi
palpitante qu’un steeple-chase de chevaux de bois
pour qui n’est pas journaliste ou potentiel ratisseur
de gamelles. En revanche, l’attente du résultat des
courses fait vibrer tout un monde, qu’il s’agisse du
prix de Pontault-Combault (oui, ça existe !) ou d’une
épreuve d’escargots sur terrain plat. On m’a parlé
d’un championnat de cafards sur table de cuisine
dans un restaurant chinois qui s’est terminé par un
duel au tranchoir. Il y a des choses avec lesquelles
on ne plaisante pas.
La délicieuse attente. Aucune étude un peu sérieuse
sur le sujet ne peut ignorer cette formule standard
qui a enrichi des générations de dramaturges et de
romanciers, de Feydeau à Guitry, de Paul Bourget à
Max du Veuzit, de Balzac à Maupassant. Elle évoque
d’emblée tout un monde de corsets et de caleçons
longs, d’alcôves à froufrous, de garçonnières
traquenardesques, de bottines à boutons, de
pâmoisons opportunes et de placards surpeuplés.
On sait que rien de ce qui est pontellois-combalusien ne
saurait échapper à la sagacité de notre historiographe,
dont le Recensement préliminaire des principales
sources municipales, ecclésiastiques et minérales
relatives au décollement de Sainte Gourdasse par le
bon peuple de Pontault et Combault en l’an de grâce
1237 (Paris, Éditions de l’Étêtage, 1975) ne cessent de
faire autorité auprès des sorbonagres et de sa bellesœur. (Jacques Quintallet, SIG Casumir)
photo Valentin Vidal
Mensans n° 8
19
azertyuiop^qsdfgh
Il convient de noter qu’au théâtre, la délicieuse
attente est généralement gâchée par l’arrivée
intempestive d’une personne inadéquate (l’épouse,
le cocu, la concierge, le Commissaire de police, un
cambrioleur, le cousin de province, la modiste, un
créancier, le pique-assiette ou la quête des Petites
Sœurs des Pauvres, voire tous en même temps ou
par petits paquets), le théâtre de boulevard distille
par nécessité les emmerdeurs dans cette impatiente
félicité. Mais si cette attente était justement
récompensée, ce ne serait plus qu’une sordide
histoire de coucherie. Et si la belle ou le coquin
posait un lapin, les rebondissements seraient limités.
Certains ont toutefois usé de ce procédé, avec plus
ou moins de bonheur, mais rien ne vaut une bonne
attente délicieuse parasitée par des fâcheux. C’est
comme l’oignon dans la cuisine, difficile de s’en
passer pour faire un bon fond de sauce. Même si
parfois tromper l’attente peut vous remplir un acte
ou quelques chapitres, pas forcément ennuyeux,
comme en témoignent les facéties nocturnes et
lubriques à travers Bar-le-Duc de La Guillaumette et
Croquebol dans Le train de 8h47.
Cette dernière référence bidassière amène à la
salle d’attente de la gare, aujourd’hui généralement
remplacée par un sinistre local où l’on peut à peine
poser son postérieur sur un siège plastique mal
fichu et de couleur hideuse manufacturé par un
industrieux ami du président de la Compagnie.
Autant dire que l’attente est mal vue dans ces lieux
où pourtant beaucoup passent leur vie à attendre.
De récents et moins récents événements ayant mis
ce genre d’exercice à la mode, il est préférable de
glisser sur ce sujet explosif.
Ce rapide survol ne pouvant prétendre à être
exhaustif (plusieurs volumes de divers formats
n’y suffiraient certes pas), il reste à remercier
la Rédactrice en Chef d’avoir attendu jusqu’au
dernier jour ces vaticinations dont on ne peut
certes rien attendre de sérieux, sauf le Prix Nobel,
bien sûr.
Marc Vidal - SIG Casumir
Fin de vacances
photo Valentin Vidal
20
Mensans n° 8
jklmwxcvbn,cvazer
La patience : la vertu perdue du xxie siècle
Guillaume schenk
Quel est le point commun entre Alexis de
Tocqueville et les reality shows type « star
académie », « la nouvelle star »… A priori aucun.
Et bien détrompez-vous !!!
« L’un des caractères distinctifs des siècles
démocratiques, c’est le goût qu’y éprouvent tous les
hommes pour les succès faciles et les jouissances
présentes. Ceci se retrouve dans les carrières
intellectuelles comme dans toutes les autres. La
plupart de ceux qui vivent dans les temps d’égalité
sont pleins d’une ambition à la fois vive et molle, ils
veulent obtenir sur le champ de grands succès, mais
ils désireraient se dispenser de grands efforts… »
A. de Tocqueville (De la démocratie en Amérique)
L’anticipation et la lucidité de cette analyse datant
du milieu du xixe siècle vous jaillissent à la figure.
Il suffit de regarder les programmes de TV réalité
pour valider les propos d’A. de Tocqueville. Les
valeurs du moment sont de « réussir » vite, très
vite, par des moyens rapides, pour gagner succès
et argent. Celui qui contemple, prend du recul et
son temps est un feignant, qu’attend-il ? C’est
tellement plus simple de prendre tout, tout de suite
: les conséquences, on verra après. Le but, c’est
d’avoir « réussi » le plus tôt possible.
À 30 ans, il est désormais faisable d’avoir « tout »
et rapidement : mari ou femme (meetic, speed
dating), maison-voitures-écrans plats… (les crédits
sont là), une belle carte de visite (la mode est à la
carte du directeur-manager, même si on est seul
à son poste !!!), d’avoir fait le tour du monde, un
corps parfait (chirurgie esthétique) et si les femmes
pouvaient accoucher en moins de 9 mois ce serait
bien aussi… Quelle belle affiche marketing : avec
notre société voilà ce que je vous propose, vite
et restez dans les rails, c’est our way of life. En
contrepartie je vous demanderai de vous dépêcher,
d’être performant et de ne pas réfléchir pour…
consommer.
Nos sociétés fonctionnent sur des bases de plus
en plus rapides en termes de communications
(TGV, Internet…), de développement (urbains,
entreprises…), de performances (chiffre d’affaires,
salaires, bénéfices, physiques, sexuelles…). Tout
doit aller plus loin, plus vite, plus fort dans des
temps restreints.
La confusion est grande entre d’un côté les gains
de temps offerts par les progrès technologiques, le
rouleau compresseur de la société de consommation
et de l’autre les capacités à construire sa vie et la
lier au développement d’un monde en harmonie
avec son environnement au sens large.
À construire trop vite et sans direction, sens,
éthique, tout s’écroule aussi rapidement. La crise
de la finance mondiale en est un exemple flagrant.
Où est passée la vertu de la patience ?
La patience individuelle pour construire une identité
solide, un développement personnel ayant du sens
à travers des activités demandant du temps avec
un plaisir de s’améliorer et d’avancer. L’exemple de
l’apprentissage des arts martiaux avec son humilité,
la patience et la force en découlant est typique.
Prendre le temps de se connaître « deviens qui tu es
» et non pas deviens quelqu’un le plus vite possible
même si ce n’est pas toi mais celui demandé par la
société de consommation !!!
La patience collective pour définir un projet
collectif de développement, de construire à un
rythme humain cette nouvelle société, ce nouveau
monde respectueux de l’individu avant les biens
de consommation. Prendre du recul pour forger
un sens et donner au monde une direction
harmonieuse, et non pas la croissance économique
à tout prix : écologique, humaine, philosophique…
la catastrophe globale de la petite île de Nauru nous
a fourni un exemple à petite échelle.
Gageons que l’intelligence collective des hommes
nous conduira sur un autre chemin et que la patience
saura reprendre toute sa place au xixe siècle.
Mensans n° 8
21
azertyuiop^qsdfgh
En attendant...
Avant j’étais toujours en retard à mes rendez-vous,
si bien que c’était l’autre qui m’attendait. Et lorsque
par mégarde j’arrivais la première, l’attente était
angoissante : je me demandais si l’autre allait arriver
ou s’il était déjà reparti ; et si je m’étais trompée
d’heure ? ou de jour ? ou de lieu ? (c’est le problème
quand on est intelligent, on gamberge vite...).
C’est pour cela que j’étais toujours en retard (sans
rire) !
Depuis que j’en ai pris conscience, ça va mieux
et j’arrive à peu près à l’heure. Surtout que lorsque
j’arrive la première : Allo, t’es où ?… ouais… ouais…
ouais … ah ça y est je te vois !
Ariane Geay
Le sage, le fou et moi
Le sage n’attend que ce qui est certain d’arriver :
. les trains (sauf les jours de grèves bien
entendu !),
. la chute des feuilles,
. le retour du printemps,
. que la marée remonte,
. qu’il arrive enfin au guichet après 2 h de
queue,
. etc.
. que les «intelligents» considèrent que le reste de
l’humanité est malgré tout leur alter ego,
. etc.
Bref, je suis folle mais, s’il vous plait, n’essayez
pas de me guérir !
Monique Henry
Le fou, lui, attend :
. que le monde devienne un lieu où
reignent la concorde, l’égalité, la
tolérance, l’amour...,
. que les riches acceptent de partager un
peu avec les plus pauvres,
. que les couleurs de peaux, les
différences de religions, de cultures, de
sexes n’aient plus aucune importance
dans les relations humaines,
photos F. Courtaux et photolibre.fr
22
Mensans n° 8
jklmwxcvbn,cvazer
Démographie
En attendant qu’il soit trop tard ?
daniel lauton
Phénomène complexe et artificiel, la crise
économique ne doit pas masquer les symptômes
planétaires concrets : épuisement progressif
des ressources, augmentation des déchets,
surproduction de gaz carbonique… D’une année
à l’autre, lentement mais sûrement, la situation
se dégrade. Des spécialistes préconisent
l’adaptation nécessaire de nos modes de vie
par densification des villes, agriculture forcée,
élevage nécessairement industriel*…
Manifestement, la démographie prend des
proportions inquiétantes. Le vieillissement de
la population est certes évoqué, toutefois le
phénomène s’accentue mondialement. Voyons les
prévisions et les données actuelles (ined.fr).
Année
Population
(en millions)
Données actuelles par pays
*Quelle différence entre l’élevage industriel et
l’élevage naturel ?
Un veau en liberté se nourrit du lait de sa mère.
À un certain âge, il aura envie de consommer la
bonne herbe. Dès lors il cessera d’être un veau car
la viande blanche se transformera en viande rouge.
Depuis des années déjà, nos veaux industriels sont
nourris au lait de soja et farines, car c’est plus rentable
de vendre le lait de la vache. Ce veau ne risque pas
de manger de l’herbe car il est entouré de béton.
Le premier animal en liberté est appelé un veau
de lait. Lorsqu’il cesse d’être un veau parce qu’il
mange l’herbe, il pèse quatre-vingt kilogrammes.
Le deuxième est abattu lorsqu’il pèse deux cents
kilogrammes. Étonnez‑vous que sa viande rejette
de l’eau et réduise à la cuisson…
Quelques personnages inadaptés ou nostalgiques
luttent contre la « malbouffe », dont l’élevage
industriel serait l’un des nombreux exemples.
Population totale (en milliers) Taux de croissance naturelle
500
205
Afrique
1 009 362
22,63
1500
458
Amérique latine et Caraïbes
586 590
13,40
2010
6 843
Amérique septentrionale
345 345
5,42
2020
7 578
Europe
730 848
-1,60
2050
9 076
Océanie
35 084
8,92
2100
???
4 120 925
11,31
Asie
Fermer le robinet pendant qu’on se brosse les
dents, ne pas laisser les téléviseurs en veille,
encourager le covoiturage, trier ses déchets,
remplacer ses ampoules ? Les conseils prodigués
par les médiatiques semblent puérils et un peu
ridicules au regard de l’échelle du problème. Le
mode de vie des pays industrialisés exige un
changement urgent, à l’échelle des nuisances que
nous générons.
L’autre priorité, en parallèle, c’est améliorer
rapidement le sort des humains dans les zones les
plus pauvres.
Enfin, il apparaît que la surpopulation est une
cause directe du début de catastrophe écologique
que nous connaissons, même si on évite d’aborder
ouvertement ce sujet. Les chiffres parlent d’eux
mêmes. Il est peut-être possible d’atteindre
9 milliards, voire 15 milliards d’humains. Mais avec
quel mode de vie ? Jusqu’où ? Un parasite ne se
développe t-il pas jusqu’à détruire son support ?
Comment une régulation de la démographie
mondiale interviendra-t-elle ? Réponse : soit sale­
ment, soit très salement. Nous supposons que le
problème se résoudra probablement très salement,
car nous connaissons trop les intérêts particuliers,
les politiques à court terme, l’égoïsme, l’appétit de
pouvoir, la loi du plus fort. Souvenez-vous aussi
que certains hommes d’état ont une forte culture de
guerre, même dans des pays dits civilisés.
En attendant sans rien faire, on va dans le mur
avec une extrême myopie.
Mensans n° 8
23
azertyuiop^qsdfgh
Question : pourquoi communiquons-nous si peu
sur ce sujet ? Pourquoi ne pas en parler ouver­
tement ?
Examinons comment fonctionne le triangle
gouvernement / media / opinion publique.
1.L’opinion publique ne s’empare en général
d’un sujet que lorsque les media l’abordent très
largement.
2.Les media s’intéressent surtout aux ragots
des politiciens, à l’actualité spectaculaire, à la
catastrophe mondiale et aux joueurs de balles.
3.Le gouvernement est forcé de traiter les sujets
soulevés par les media, c’est pourquoi le silenceradio règne sur nombre de sujets complexes. Il y
a assez à faire avec le quotidien social.
Cette vision est schématique, mais assez réelle. Revenons à la démographie :
a.Le problème est actuellement masqué au niveau
médiatique.
b.Il reste hors du champ de conscience de l’opinion
publique.
c.Si l’opinion publique n’exerce pas de pression,
les gouvernements ne vont pas s’en occuper
en transparence. Ils y travaillent depuis
des années en freinant autant que possible
l’immigration, mais sans évoquer publiquement
le fond, et selon le strict périmètre national. Si
on caricature, l’opinion publique s’étale entre les
extrêmes, depuis les nationalistes qui veulent
virer les étrangers qui piquent nos ressources,
jusqu’aux humanistes qui estiment que chacun
a le droit d’exister sur terre sans notion de
propriété.
Pourquoi souhaiter que l’opinion publique et les
media s’emparent de ce sujet ?
Pour la transparence et la morale. Il est important
d’examiner courageusement la démographie
mondiale aux niveaux qualitatif et quantitatif, de
décrire les risques, de chercher les solutions
les moins sales et les étapes pour y parvenir. La
question mérite des débats ouverts afin de produire
une conscience collective mondiale.
Soyons paranoïaques une minute :
• J’ai peur que des solutions immorales et très
sales s’élaborent en secret.
• J’ai peur de catastrophes bactériologiques
localisées. Une éprouvette anonyme tombe dans
une réserve d’eau potable…
• J’ai peur d’une famine aggravée, provoquée par
la manipulation volontaire de plants offerts à
certains pays déjà mal lotis.
• J’ai peur de guerres orchestrées dans l’ombre…
• Et j’ai peur d’une amplification de la situation
au fil des années, jusqu’à une urbanisation trop
vulnérable. Une destruction de la production
d’électricité par exemple se traduirait par un
exode vers la campagne, la famine…
• Je n’ai aucune solution, mais je crois qu’une
première étape majeure consiste à communiquer
pour provoquer une conscience du problème
démographique à l’échelle mondiale, afin que
les gouvernements soient contraints de traiter les
solutions en transparence.
C’est mieux que ne rien faire, c’est un
commencement.
En attendant, ça ne va pas s’arranger tout seul.
Si vous partagez cette vision, alors, dans vos
milieux associatifs, professionnels, dans vos sites,
vos forums, faites passer le message.
N’attendons pas trop...
Daniel Lauton
Photo photolibre.fr
24
Mensans n° 8
jklmwxcvbn,cvazer
La fin de l’attente
christine Doucet
Je suis prêt.
J’ai passé ma vie à attendre ce moment, cet
instant chatoyant qui me projettera au premier
plan. Les feux de la rampe seront braqués sur
moi pourtant, je ne ressens aucune appréhension,
aucune peur. Au fond de moi, je sais que je suis né
pour vivre cette brûlante seconde qui sera le faîte
de ma carrière.
Ils seront tous là pour m’admirer, pour s’écrier
à l’unisson devant le danger qui me guette, pour
que leurs cœurs battent au même rythme que le
mien. Oui, ils seront tous là ! Ces gens anodins qui
viennent me regarder tournoyer autour de la Bête
pour quelques bribes de plaisir. Ces monsieur-toutle-monde qui s’extasient devant ce ballet de la mort
et qui prient avec honte et ferveur pour que le sang
coule. Ainsi, ils évacuent leurs propres échecs,
leurs angoisses et leurs haines. Ainsi et seulement
ainsi, ils se sentent vivants !
Tout à l’heure, face à la Bête, ils m’applaudiront et
m’encourageront. Un bref instant, ils souhaiteront
se tenir à ma place au centre de l’arène, au sein
même de la terreur, de la violence et de la mort. Mais
ce temps ne durera pas ! Très vite, ils se rendront
compte qu’ils ne possèdent pas les qualités vitales
pour être moi. Ils ne connaissent pas cette quiétude
étrange qui me cerne comme une maîtresse
exigeante, ils ne savent rien de cette force et de
ce courage que je vais bientôt devoir déployer pour
faire face à la bête.
Le sable chaud et le soleil brûlant ont toujours
fait partie de mon monde de la même manière que
la corrida est ma destinée. Déjà, j’entends l’arène
vibrante qui s’agite, les cris assoiffés de plaisir
anticipé qui me précèdent, qui m’acclament, qui me
réclament.
Malgré moi, un flot d’adrénaline traverse mon corps
tendu. J’étais prêt, je ne le suis plus ! Brusquement,
une peur irraisonnée m’envahit et me laisse tremblant,
tous mes sens à l’écoute des huées au‑dehors, de
cette foule frivole et capricieuse qui ne trouve aucun
sens à sa vie, de cette masse barbare qui exige ma
présence et qui porte sur ses lèvres le goût du sang.
Je ne suis pas encore entré en scène pourtant, je
suis déjà le héros du jour. Je devrais me sentir fier et
confiant mais mon assurance n’est que factice, mon
panache n’est qu’illusion !
Les gradins sont pleins à craquer, l’odeur fragile et
sucrée du sable chaud s’élève vers le ciel. Le temps
s’enfuit devant moi, trop rapide pour que je puisse
le saisir, le temps ne me laisse plus le temps. Et je
suis soudain terrifié !
Je sais que la Bête m’attend. Elle est là, prête à
se jeter sur moi pour me prendre ce qui est unique :
ma vie. Si je lui en donne l’occasion, elle n’hésitera
pas. Si je fais un seul faux mouvement, une simple
erreur de parcours, elle m’abattra aussitôt sans
remords, sans arrière-pensées, sans humanité.
Non, je ne suis pas prêt à mourir ! Je veux encore
sentir le parfum iodé de l’océan lorsque le vent se
jette à l’assaut du ressac, je veux encore entendre
le chant joyeux des oiseaux qui m’éveillent chaque
matin et le murmure des arbres caressés par la
brise. Je veux encore goûter les plaisirs simples de
la vie, de cette vie qui m’a été donnée par Dieu.
Je ne suis pas prêt mais je n’ai plus le choix.
C’est l’heure ! Je dois y aller à présent. Je dois
affronter la Bête.
Croquis F. Courtaux
Mensans n° 8
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azertyuiop^qsdfgh
Ils m’accompagnent jusqu’au seuil de l’arène et
cette terreur galopante qui a enflammé mon âme ne
me quitte plus. Elle est avec moi à présent, elle fait
partie de mon être.
Un jour, j’ai eu de la force et du courage mais pas
ce soir. Ce soir, je voudrais tout abandonner ! Je
suis prêt à reculer et à me terrer comme un lâche,
prêt à renier pour toujours mon honneur et ma
dignité, prêt à courber l’échine et à m’agenouiller
humblement devant la Bête. Parce que je ne veux
pas souffrir ! Parce que je ne veux pas mourir !
Alors, j’entre dans l’arène et le rugissement féroce
de la foule salue ma présence. J’aimerais croire
qu’ils m’aiment mais je sais qu’ils me haïssent. Ils
devinent en moi tout ce qu’ils ont été et tout ce qu’ils
ne sont plus. Encore un instant de répit et enfin, la
Bête est là, devant moi, de l’autre côté de l’arène.
Ses yeux noirs me fixent, luisants de haine et de
cruauté et je comprends brusquement que je ne
serai pas le plus fort ce soir.
Ai-je encore le temps de dire adieu à ma vie ?
Non, je ne crois pas. La Bête se lance sur moi et
il est déjà trop tard pour les regrets, trop tard pour
éviter cet homme vêtu de rouge qui me transperce
le flanc d’un coup de pique. Jusqu’à la hampe.
FIN
Christine Doucet
Solution de la page 5 :
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Suite de la page 14
finalement souhaité (du moment qu’on puisse
évoquer les imbéciles qui pensent différemment),
ici on le fuira comme la peste. On se gardera donc
bien d’être d’accord avec l’autre, quoi qu’il puisse
dire, et si par malheur on l’est, on s’en consolera
en le poussant dans ses derniers retranchements,
secouant le prunier des arguments jusqu’à être
entièrement recouverts de prunes et de feuillage.
Alors que précédemment, il s’agissait de citer
des génies qui pensent comme soi-même ou des
imbéciles qui pensent comme l’autre, on ne citera
ici que des génies qui ne pensent comme personne.
Enfin, non seulement faire mine de donner raison à
l’autre sans lui avoir opposé toutes les contradictions
possibles et imaginables serait un manque de tact
impensable, mais encore, raffinement suprême,
on ne se donnera raison à soi-même qu’à contrecœur, parce qu’il faut bien suspendre le débat le
temps de faire autre chose. Car évidemment un tel
débat ne saurait être que suspendu, jamais clos,
surtout dans le cas d’une étude, où la tradition veut
qu’on conclue en se mettant d’accord. Et pour se
réconforter de l’interruption, restera la certitude que
même si on s’est trouvé d’accord sur les grandes
lignes, beaucoup de points de détails et de nuances
distinguent la position de l’un de la position de
l’autre.
La troisième attitude, qui tente de tirer la leçon
de ce qui précède, est la fameuse (et redoutable)
tactique dite du « ptet ben qu’oui, ptet ben
que non », plus répandue dans sa variante du
« ça dépend ». Il vous est sans doute arrivé de
rencontrer quelqu’un de la première catégorie,
d’avoir bataillé contre une forteresse inexpugnable
d’arguments et de contre arguments, et peut-être
vous avez pensé à ce moment-là, qu’avec ces
gens-là, c’est difficile de défendre son point de vue.
Mais face à un interlocuteur Normand vous réalisez
que « difficile », ça appartient encore au domaine
du possible. Là le poisson est noyé dans l’œuf dès
le départ, car quoi que vous puissiez dire, de toute
façon d’un côté ça pourrait être comme ci, mais
d’un autre côté ça pourrait être comme ça, donc l’un
dans l’autre ça dépend, c’est pas facile tout ça, y a
du pour et du contre, y a à boire et à manger, alors
bon c’est selon. Tout de suite on entre dans une
autre dimension. Ce n’est plus du débat d’idées,
c’est de la mécanique quantique. Parce que bon, le
débat d’idées, qu’est-ce que c’est ? C’est ce qu’on
vient de voir :
•variante n° 1, vous émettez une opinion, l’autre
vous dit « oui », vous êtes content, l’autre aussi,
et vous vous confortez mutuellement dans ce que
vous pensez. Généralement en évoquant ceux
qui ne sont pas d’accord avec vous, parce que
la meilleure façon de prouver qu’on a raison c’est
quand même de démontrer que les autres ont
tort. Ou alors l’autre vous dit « non », vous n’êtes
pas content, l’autre non plus, vous vous confortez
chacun de votre côté dans ce que vous pensez,
là aussi en démontrant à l’autre qu’il a tort. Et
généralement en évoquant ceux qui sont d’accord
avec vous, parce que la meilleure façon de prouver
qu’on a raison c’est quand même de démontrer
que les autres sont d’accord avec vous.
•Variante n° 2, vous émettez une opinion, l’autre
ne vous dira jamais « oui », il ne manquerait plus
que ça, il vous dit donc « non », vous êtes content,
l’autre aussi, vous lui dites « pourquoi », il vous
dit « comment », vous lui dites « A+B », il vous
dit « divisé par Z », vous lui dites « ? », il vous dit
« ? », quatre heures plus tard vous avez parcouru
une quinzaine de sujets, aux termes desquels
vous retombez miraculeusement sur le sujet
initial, sur lequel vous n’êtes donc toujours pas
fixés, vous n’êtes pas d’accord, l’autre non plus,
vous êtes très content, l’autre aussi.
Mais là, l’autre vous dit « ptet ben qu’oui, ptet ben
que non ». Qu’est-ce que vous voulez faire avec ça.
Il pourrait au moins aller jusqu’à dire « peut-être ».
Déjà ça ferait moins péquenaud que « ptet ». Et
surtout, « peut-être » ça veut dire « oui », tout le
monde sait ça. Il suffit de voir la vitesse à laquelle
un interlocuteur s’engouffre dans la brèche ouverte
par un « peut-être ». C’est un truc du cerveau. Vous
Mensans n° 8
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savez que c’est le cerveau qui forme une image du
monde extérieur, en traitant toutes les informations
qui lui parviennent par les cinq sens. C’est un
phénomène exploité en dessin par exemple, on
peut suggérer des formes en quelques traits, rendre
des perspectives sur du plat, parce qu’on sait que
le cerveau va compléter automatiquement ce qui
manque, et interpréter ce qu’il voit, au lieu de juste
le voir. De la même manière, quand quelqu’un
prononce le mot « peut-être », le cerveau traduit et
vous entendez « oui, sûrement ». C’est une illusion
d’écoute. C’est comme les illusions d’optique,
ça le fait à tout le monde. Se contenter de voir et
d’entendre, au lieu d’interpréter, est une des choses
les plus difficiles qui soient. Parce que justement, le
cerveau est programmé pour interpréter.
On croit par ailleurs – à tort – que la puissance
de la pensée provient de la rapidité du cerveau, ce
qu’illustre bien l’expression « avoir l’esprit vif ». En
gros, plus le cerveau serait rapide, plus la personne
serait intelligente. Il n’en est rien. En fait, c’est tout
le contraire : la performance intellectuelle dépend
de la capacité à freiner la pensée. Autrement dit,
la seule chose qui doit être vraiment rapide, dans
la pensée, c’est le réflexe de la ralentir. Il suffit
d’ailleurs de voir ce qui se passe sur la route pour
s’en convaincre : l’automobiliste qui roule à une
vitesse raisonnable et réagit au quart de tour est un
bon conducteur, celui qui fonce à tombeau ouvert et
a des réflexes de mollusque est un danger public.
Or, ce que tout le monde comprend aisément
dans la conduite (sans forcément le mettre en
pratique, mais c’est une autre question), très peu
de gens en ont conscience dans la pensée (pour
ne rien dire de l’application). Et c’est ainsi que le
lot commun du cerveau standard, est de foncer
comme un bolide sur des interprétations erronées,
et de sauter la tête la première sur des conclusions
hâtives. Car le cerveau, qu’il soit médiocre, moyen,
ou exceptionnel, et quoi qu’il arrive, interprètera,
puisqu’il est fait pour ça. Mais faute d’être arrêté
dans sa course (au dernier mot), il interprètera en
fonction de ce que vous croyez, ou de ce qui vous
arrange, au lieu d’interpréter en fonction de ce qui
se passe effectivement.
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Mensans n° 8
Et c’est là qu’un bon « ça dépend » met le holà. Le
cerveau devient incapable de répondre à la seule
question qui importe vraiment, à savoir est-ce que
votre interlocuteur, à travers ces deux mots, vous
donne raison ou non. Et le voilà bloqué dans son
interprétation, tel un tambourin devant une partition
de piano. Résultat, non seulement vous en êtes
réduits à entendre ce que l’autre a vraiment dit,
mais en plus il s’avère que vous avez du mal à faire
la différence entre ce qu’il a dit, et rien. Vous saviez
peut-être que les Normands n’étaient pas très
bavards, maintenant vous savez pourquoi. Il faut
être un sportif de l’extrême pour essayer d’avoir une
conversation dans ces conditions. De même vous
comprenez mieux – je le signale au passage parce
que j’aime retomber sur mes pattes – ce qu’endure
le Normand moyen, en compagnie d’autres
Normands moyens, dans une salle d’attente.
Quand dans un sondage vous avez 3 % de « ne
se prononce pas », c’est que 3 % des sondés
étaient des Normands. Mais ce n’est pas forcément
parce qu’ils ne savent pas quoi dire. C’est juste
que si on opte pour une alternative, ça revient
généralement à éliminer l’autre, or parfois ça peut
être l’autre alternative qui est vraie, parce que bon
vous comprenez, ça dépend, suivant les cas c’est
selon.
Normalement un choix ça consiste à éliminer, mais
le Normand lui, il choisit de ne rien éliminer, parce
qu’on sait jamais, ça peut servir. Une personne à
qui on offre un chaton est tout au plus contente, seul
un Normand sera vraiment comblé : il a maintenant
trouvé un usage pour la ficelle et le bouton de culotte
cassé qu’il conserve depuis quinze ans dans le tiroir
de la cuisine. Par exemple dans ma ville, on gardé
un vieux château du xie siècle. Il est un peu usé
maintenant mais on s’en sert encore. Alors vous
allez me dire, mais les Anglais n’envahissent plus la
Normandie ! Bien sûr. Vous croyez qu’ils ne savent
pas qu’on a gardé le château ? Dans le reste du
monde, les archéologues sont obligés de creuser
Alors quand on est à la fois Normand et Juif, la moindre
discussion prend rapidement des allures de performance
olympique.
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pour trouver des vestiges. En Normandie il suffit de
monter dans des greniers. Mais on n’en entend pas
parler, parce qu’un Normand va dans son grenier
dans l’idée de le remplir plutôt que de le vider.
Le Normand conserve donc tout ce qui bouge, de
sorte que ça ne bouge plus, dans l’idée que ça peut
servir. Un jour. Mais de préférence pas aujourd’hui,
pour pas que ça s’use. Il est étonnant que la société
de consommation ait pris en Normandie, terre
où les gens partagent avec les vaches un goût
prononcé pour la contemplation. Une possession
est là, qui peut servir. Et, merveille des merveilles,
aussi longtemps qu’on ne s’en sert pas, on peut dire
« peut-être qu’on va s’en servir, peut-être qu’on ne
va pas s’en servir ». Le champ des possibles s’offre
à la rumination. Mais si on a le malheur de s’en
servir, c’en est fini du principe d’incertitude, on a
éliminé une option !
C’est avec la même économie que le Normand
parle, autrement dit qu’il se tait. Voyez-vous,
les mots, aussi longtemps qu’ils sont sagement
rangés dans leur étui, ne s’abîment pas, leurs
jolies boucles ne s’oxydent pas au contact de l’air.
Et surtout, tant qu’ils ne sont pas employés dans
un contexte particulier, sur un certain ton et avec
une certaine intention, par une personne précise,
ils peuvent signifier plein de choses. Alors qu’une
fois prononcés, c’est fini, ils n’ont plus qu’un sens,
un seul. Malheureusement, votre interlocuteur se
débrouille pour leur en attribuer un autre, souvent
exactement le contraire. Et c’est ainsi que les mots,
qu’hier encore, plongé dans le dico, vous preniez
plaisir à observer dans leur milieu naturel, tels des
agneaux à la pâture, se font bouffer tout crus par
un interlocuteur avide de conclusions hâtives. Vous
aurez beau protester que ce n’est pas ce que vous
avez voulu dire, on ne vous croira pas. Comme si
ça ne suffisait pas d’avoir du utiliser, pour un usage
unique, un mot qui pouvait signifier plein de choses,
il faut donc encore que ce sacrifice soit vain – pire :
qu’il se retourne contre vous.
C’est sans doute du côté de ces réflexions
amères et désabusées, qu’il faut chercher l’origine
d’une quatrième attitude possible sur le terrain
problématique des opinions : la fameuse technique
du « ah bah oui c’est sûr ». Ici nous ne sommes
plus dans le débat d’idées, où vous laissez votre
adversaire – car dès lors que les opinions s’en
mêlent on n’est plus face à un interlocuteur, mais
contre un adversaire – se débattre dans le jeu du
ni oui ni non (parce que bon, c’est selon) ; ni dans
le combat d’idées, où chacun se laisserait, comme
on dit, tuer sur place plutôt que de revenir sur ses
positions (ou plutôt que de ne pas les questionner,
dans le cas de la variante n° 2) – attitude qui serait
noble pour défendre une grande cause, ce qu’on
observe rarement, mais laisse perplexe lorsqu’elle
s’applique au sujet d’une décision d’arbitre ou d’un
héritage, ce qui constitue le cas le plus fréquent.
Laissant donc derrière nous les débats (s’enliser,
pour la variante n° 1 ; s’enrouler, pour la variante
n° 2) et les combats (faire rage), nous voici dans le
« ah bah » d’idées. Le principe en est simple : on
injecte à intervalles réguliers dans le discours de
l’interlocuteur des « ah bah… », des « bah oui »,
ou encore des « bah ça ! », tandis que ses propos
vous glissent dessus comme l’eau sur un canard.
Assorti de sa panoplie d’intonations diverses et
variées, ce monosyllabe peut servir pour toute une
conversation.
L’objectif de ce procédé étant d’avoir la paix,
son succès dépend de deux facteurs. D’une part,
si l’on évitera toujours à tout prix de contredire, on
prendra également soin de ne pas acquiescer avec
trop d’enthousiasme, ce qui serait perçu comme un
photo Frédéric Vouille
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encouragement, et risquerait de faire de vous un
« toi au moins tu me comprends ! », autrement dit
une cible de premier choix pour tous les incompris
en mal d’audience – ce qui serait certainement
faire preuve d’abnégation, mais c’est précisément
l’inverse du but de la manœuvre. D’autre part, on
devra fuir comme la peste les gens qui n’aiment pas
qu’on leur dise « oui oui », et tiennent au contraire
à savoir ce que vous pensez vraiment. Bien sûr,
dans la mesure où s’exprimer est avant tout un
acte de liberté, on pourrait croire qu’on a aussi
le droit de se taire sans encourir les foudres de
ses semblables. Mais encore une fois, s’agissant
de rapports humains, il faut résister à la tentation
d’être rationnel. Le fait qu’il soit absurde d’obliger
quelqu’un à s’exprimer librement n’a jamais
découragé personne.
Naturellement, en France, où l’on vous tire les vers
du nez dans l’espoir que vous n’allez pas être d’accord
et qu’on va pouvoir vous dire votre fait, une telle
attitude est tout à fait rédhibitoire, et contraint celui qui
l’adopte à la réclusion sociale. Ne parlons même pas
du contexte parisien, où elle ne peut tout simplement
pas survivre. Elle a malgré tout trouvé refuge en
Normandie. Ce n’est pas que le Normand n’ait pas le
goût de la polémique, mais il se trouve qu’il est aussi
fréquemment frappé de taciturnisme, lequel offre un
terreau favorable à la « bah attitude ». Le taciturnisme,
qu’on ne doit pas confondre avec le saturnisme, qui
consiste à avoir du plomb dans le corps, ni avec le
truisme, qui met du plomb dans la cervelle, consiste
à avoir du plomb sur la langue. Si mes concitoyens
(et par là j’entends également les autres Français, à
l’exception peut-être du sud) prennent plaisir à côtoyer
leurs proches, et à saluer leurs connaissances dans
la rue, il ne leur viendrait jamais à l’esprit d’adresser
la parole à un inconnu. Certains vont même jusqu’à
ne pas répondre quand on les aborde. Je le sais ça
m’est arrivé. Je suis pourtant, sans vouloir me vanter,
une créature charmante et fort civile. Mais certaines
personnes semblent penser que si elles vous donnent
l’heure, ou simplement trahissent par le moindre signe
qu’elles se sont aperçu de votre présence, elle vont
être foudroyées sur place.
D’où les magazines dans les salles d’attente. Ca
donne une contenance, et en plus comme ça on n’a
pas à regarder les autres. Pour ne rien dire de se parler.
Le seul problème c’est les chaises. Elles ne sont pas
dans le bon sens. On serait quand même plus à l’aise
en se tournant le dos. D’ailleurs ils ont fait la même
erreur dans le métro. Les gens sont face à face, et
chacune de ces faces reflète à l’infini un commun refus
d’entrer en contact les uns avec les autres. Le pire
étant que ce contact se produit malgré tout, au sens
propre, ce qui ne fait qu’aggraver l’épreuve. Dans ce
lieu où l’enjeu majeur est de remonter à fond toutes
les fermetures éclair de sa bulle individuelle, arrive la
fatidique heure de pointe, et avec elle une injection
massive de bulles fermées à bloc, qui s’agglutinent
les unes contre les autres, telles des globules prêts
à éclater. Dans ces conditions, ça ne servirait à rien
de se mettre des lunettes en mousse comme celles
qu’ils donnent dans les avions. Ne serait-ce qu’à
cause des odeurs, lesquelles ne partagent nullement
notre individualisme.
Tout cela pour dire (mais j’ai un peu digressé) que
je n’ai pas non plus adressé la parole à l’homme à
la casquette (vous vous souvenez, celui du début
du texte). À l’instar des gens qui ont gardé l’heure
pour eux, et qui ne m’ont pas indiqué mon chemin,
j’ai craint sans doute qu’en desserrant les lèvres, le
ciel ne me tombât sur la tête. Il est donc retombé
sur sa tête à lui.
Comme quoi en France, même Dieu n’est pas
heureux tous les jours.
Angélique Desprez
Photo F. Courtaux
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Mensans n° 8
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En attente de réponse
Cinq questions en attente de réponse…
L’attente du pire est-elle plus douloureuse que le pire ?
L’attente du mieux est-elle plus joyeuse que le mieux ?
L’attente de la mort marque-t-elle des moments de la vie ?
L’attente de devenir quelqu’un de meilleur dépend-elle des
autres ?
L’attente de rien conduit-elle au bonheur ou au malheur ?
Francis Pacherie
En attendant ma Lada
Dans les années 80, le délai d’attente pour obtenir
une voiture en Union Soviétique se comptait en
années. Et en plus, il fallait payer intégralement le
véhicule à la commande, et en espèces.
Un brave moujik se présente donc en 1982, le
23 avril, à 10h15 du matin, au bureau des ventes
pour commander, et payer, sa Lada. Après avoir
compté les billets, le fonctionnaire lui annonce qu’il
pourra venir chercher sa voiture le 18 mai 1997 à la
concession dont il dépend.
Le moujik lui demande alors s’il doit venir le matin,
ou l’après-midi.
Croyant à un mauvais esprit contestataire, le
fonctionnaire hausse le ton et lui demande s’il ne
se moque pas de lui, et par là-même du système
soviétique.
Très sérieusement, ce
dernier lui répond qu’il ne
se moque pas du tout,
mais qu’il a besoin de
savoir l’heure car il attend
le plombier à la même date
pour la fuite importante qu’il
a signalée il y a maintenant
six mois.
Jean-Marc Baggio
Sculpture Dune Dumas. Photo D.R.
Mensans n° 8
31
r
Culture et civilisation
Maintenant, pour votre plaisir, et pour
prochain thème :
vous rappeler que
vous êtes un mammifère
“Esprit
et cuisine”
omnivore, voici la version
en rouge et en petit
de l’image bleue de couverture.
Pour finir, revenons à Desproges citant
envoi
des pas
articles
Rackam le Rouge:
“Faut
me: prendre pour
[email protected]
un bleu.”
avant le 15 septembre
Guillaume Tunzini
Attention à la marche !
le varichair bientôt commercialisé
Le nom de l’émission était on ne peut plus

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