SL - La fée Carabine

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SL - La fée Carabine
La fée Carabine
Daniel Pennac
(1987)
On parle beaucoup de Daniel Pennac en ce moment parce qu’une pièce tirée de son roman
Ancien malade des hôpitaux de Paris va bientôt se jouer dans la capitale. Pour ma part je viens
de lire La fée carabine, acheté il y a peu (quoiqu’avant la publicité pour la pièce de théâtre) : le
nom de cet auteur m’était familier et j’étais curieuse de savoir à quoi ressemblaient ses écrits.
L’amusante couverture illustrée par Jacques Tardi1 m’a également poussée à l’achat !
La fée carabine est un polar : j’en lis assez régulièrement, pour me délasser de lectures plus
« sérieuses » et je n’ai donc pas été dépaysée. Encore que l’auteur parvienne à présenter le
quartier parisien de Belleville comme tout à fait exotique – alors que nous autres Drouais n’en
sommes qu’à 89,3 km très précisément, ce qui n’en fait pas, objectivement, le bout du monde.
L’intrigue est plaisante et les personnages divertissants, qui composent une galerie de portraits
assez délirante. Je n’en dirai pas plus car si j’en dévoile trop, quel intérêt de lire le livre ? S’il
ne s’agit pas d’un chef-d’œuvre bouleversant, il se lit bien et permet de passer un bon moment.
J’ai été sensible à l’humour et à l’imagination débordante de Daniel Pennac, mais surtout à sa
capacité à manier la langue, surprise par la virtuosité avec laquelle il parvient à entrelacer un
vocabulaire et une syntaxe soutenus avec un registre familier et des mots crus. Le tout donne un
style vivant et personnel, très séduisant.
En plein milieu du roman, un paragraphe m’a époustouflée par son intelligence de la vie. Le
héros, Benjamin Malaussène, se rend chez sa petite amie : il trouve un appartement
complètement dévasté (le téléviseur et la chaîne stéréo ont même été vidés de leurs tripes
électroniques), et de Julia : point. Il en conclut que les gens capables d’une pareille violence
l’ont tuée. (Ils m’ont tué Julia). Et voici les réflexions que la certitude de la mort de sa bienaimée inspire à Malaussène :
Il y a ceux que le malheur effondre. Il y a ceux qui en deviennent tout rêveurs. Il y a ceux qui parlent de
tout et de rien au bord de la tombe, et ça continue dans la voiture, de tout et de rien, pas même du mort,
de petits propos domestiques, il y a ceux qui se suicideront après et ça ne se voit pas sur leur visage, il y
a ceux qui pleurent beaucoup et cicatrisent vite, ceux qui se noient dans les larmes qu’ils versent, il y a
ceux qui sont contents, débarrassés de quelqu’un, il y a ceux qui ne peuvent plus voir le mort, ils
essaient mais ils ne peuvent plus, le mort a emporté son image, il y a ceux qui voient le mort partout, ils
voudraient l’effacer, ils vendent ses nippes, brûlent ses photos, déménagent, changent de continent,
rebelotent avec un vivant, mais rien à faire, le mort est toujours là, dans le rétroviseur, il y a ceux qui
pique-niquent au cimetière et ceux qui le contournent parce qu’ils ont une tombe creusée dans la tête, il
y a ceux qui ne mangent plus, il y a ceux qui boivent, il y a ceux qui se demandent si leur chagrin est
authentique ou fabriqué, il y a ceux qui se tuent au travail et ceux qui prennent enfin des vacances, il y a
ceux qui trouvent la mort scandaleuse et ceux qui la trouvent naturelle avec un âge pour, des
circonstances qui font que, c’est la guerre, c’est la maladie, c’est la moto, la bagnole, l’époque, la vie, il
y a ceux qui trouvent que la mort c’est la vie.
J’ai annoté ce passage afin de pouvoir le retranscrire dans cet article et d’en faire profiter
même ceux qui ne liront pas La fée carabine. En plus du style nerveux et percutant que cet
extrait illustre bien, Daniel Pennac montre ici une connaissance de l’âme humaine et une
justesse de ton impressionnantes. On ne peut s’empêcher de penser en le lisant aux décès qui
ont jalonné notre existence, aux réactions de notre entourage, à nos propres réactions.
Je crois que c’est pour cela que j’aime autant la littérature : la sensibilité des écrivains est plus
affûtée que celle du commun des mortels ; ils ont la faculté d’observer la vie humaine et de la
retranscrire dans ce qu’elle a de plus profond, de plus universel. Ils nous aident à porter sur le
monde le regard aiguisé dont le quotidien nous prive souvent, et nous rappellent à quel point
nos expériences et nos émotions se ressemblent, au-delà de nos différences.
1
Le créateur du personnage d’Adèle Blanc-Sec, dont le travail aborde souvent la Première Guerre mondiale, avec une
grande rigueur historique.
Karin Lafont-Miranda - 2015
1

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