Alexandre Jardin : « Je ne laisserai pas la France à l

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Alexandre Jardin : « Je ne laisserai pas la France à l
Alexandre Jardin : « Je ne laisserai
pas la France à l’extrême droite »
Cet écrivain populaire, fondateur de plusieurs associations, vient
d’appeler à une « Alliance des citoyens en marche » pour l’élection
présidentielle de 2017.
Je ne serais pas arrivé là si…
… Si je n’avais pas eu cette enfance magique. Cette mère et ce père qui
n’étaient retenus ni par la peur ni par aucun autre frein. Ma mère avait
trois hommes dans sa vie, et c’était assumé. Mon père, Pascal Jardin,
écrivain et scénariste, avait fait sienne la maison de campagne de Seine-etMarne qu’un des hommes de maman avait achetée en vidant le compte en Suisse
de son associé.
Il s’était installé dans la chambre principale. Il y perdait au poker les
millions qu’il n’avait pas. Et qu’il remboursait dans la foulée en écrivant
des scénarios en trois semaines. Quand il trouvait que la vie manquait de
sel, il m’emmenait en voiture glisser un chèque en blanc dans le bottin d’une
cabine téléphonique, en me disant : « Si quelqu’un trouve le chèque, mon
fils, on est ruinés. Alors, vivons ! »
Ce n’était pas inquiétant pour l’enfant que vous étiez ?
Les enfants aiment la vie ! Parfois, mon père me réveillait en pleine nuit
pour faire des farces téléphoniques. Il appelait Michel Poniatowski, le
ministre de l’intérieur, qui finissait par le reconnaître. Alors mon père
hurlait qu’on était découverts, cernés. On se barricadait, on sortait les
Winchester et on tirait sur les volets des voisins.
Il ne faisait pas de distinguo entre la réalité et les films qu’il écrivait.
C’était très romanesque. J’ai reçu un correspondant anglais. Un soir, mon
père nous a fait enfiler une veste par-dessus le pyjama, et nous a emmenés au
Paradis latin. Il nous a montré la femme dont il était fou, qui sortait nue
d’une cage de fauve sous les ordres d’un dompteur agitant un fouet. John, le
correspondant, a voulu revenir l’année suivante.
Que disiez-vous de cette vie à l’école ?
J’habitais dans le 16e arrondissement de Paris, j’allais à l’école
catholique. Entre les aubes blanches et les femmes fouettées, je faisais le
grand écart. En 5e, j’ai voulu en partir, ma mère m’a fait la confiance
inouïe d’accepter. Elle m’a inscrit dans une école autogérée, « L’école et la
ville », quartier de l’Opéra, tenue par des soixante-huitards. Les
terminales, le jeudi, avaient cours d’entraînement à l’orgasme. Au bout d’un
an, j’ai supplié ma mère de me remettre dans le système normal – elle avait
donc eu raison de m’écouter ! Pour pouvoir être admis à l’Ecole alsacienne,
j’ai dû devenir bon en classe.
Comment avez-vous fait face au décès prématuré de votre père, Pascal Jardin,
à l’âge de 46 ans ?
J’avais 15 ans. Ma mère m’a dit : « Tu es maintenant le chef de la famille. »
La phrase d’une femme désespérée. D’un coup, c’était la fin de la fête.
L’argent comptait. D’autant qu’il n’y en avait plus. La magie s’était
évaporée.
Et vous passez d’une vie fantasque au sérieux de Sciences Po Paris, section
économique et financière…
Je suis sans père, il faut que je gagne vite ma vie. Pourtant à Sciences Po,
au bout de trois mois, je me rends compte que les professeurs sont fous,
qu’ils ne sont pas dans la vie, mais dans leur monde, avec leur vocabulaire
propre, leurs présupposés. Je me souviens d’un gros clash avec un prof : il
voulait me faire écrire qu’une baisse d’impôts est une « dépense fiscale ».
Finalement, ce n’est pas l’économie mais l’écriture qui vous permet très vite
de gagner votre vie. Comment y venez-vous ?
Juste après le bac, pour séduire une fille, j’ai écrit une pièce de théâtre
dont elle était le personnage central. Cela a marché… J’ai continué. J’ai
envoyé mes pièces à Jean Anouilh, qui m’a conseillé, enthousiaste, d’aller
voir Michel Bouquet au Théâtre de l’Atelier. Il voulait les jouer, mais son
agenda était plein pour deux ans. Pour le jeune homme de 18 ans que j’étais,
devenu adulte plus vite que les autres, attendre était impensable !
Un jour, dans une queue de cinéma, un homme m’interpelle. « Tu es un fils
Jardin ? » C’est un attaché de presse du cinéma qui a connu mon père lorsque
ce dernier, à 15 ans, était le gigolo d’une milliardaire (lui couchait avec
le chauffeur).
Il fait lire mes pièces à l’éditrice Françoise Verny. Je n’étais pas
d’accord, je ne voulais pas écrire de romans. Pour moi, la littérature,
c’était un monde de gens compassés, où l’on meurt jeune. L’éditrice a fini
par s’inviter, ivre morte, chez ma mère, et m’a fait un numéro dantesque.
« Ecris-moi un roman, chéri. » Là, je me suis senti en famille. Ça m’a
sécurisé. J’ai écrit Bille en tête, puis Le Zèbre.
Vous avez eu le Prix du premier roman, puis le prix Femina. Le succès, aussi
jeune, tourne la tête ?
Non, tout le monde était connu à la maison, je ne pouvais pas épater avec ça.
Claude Sautet était l’un des hommes de maman… Cela m’a juste permis de faire
des enfants très vite et de les élever.
Vous êtes romancier mais, depuis près de vingt ans, vous menez une double
vie, car vous créez aussi des associations. Lire et faire lire (des retraités
transmettent aux élèves le plaisir de la lecture), Mille mots (pour accroître
le vocabulaire des jeunes détenus), puis les Pompiers juniors dans les
collèges, le mouvement Bleu Blanc Zèbre (qui réunit ceux qui « réparent le
pays »)… D’où vient ce militantisme social ?
J’assiste à la percée du Front national (FN), dans la seconde moitié des
années 1990. Je vois que mon pays commence à se fracturer, que les classes
populaires rejettent les partis politiques, et que ces derniers sont dans le
même déni du réel que les élites françaises des années 1930.
Dans mon crâne, il y a cette obsession : la famille politique de mon grandpère, Jean Jardin, directeur de cabinet de Pierre Laval (d’avril 1942 à
octobre 1943), tous ces gens fondamentalement anti-français car hostiles à
l’universalisme qui fait la grandeur de notre culture, ne doivent pas
approcher du pouvoir.
Je veux faire ma part, gouverner en agissant sur le réel. Dans la lignée de
ma famille maternelle. Le grand-père de ma mère, ami intime de Jean Jaurès,
avait cédé toute la fortune familiale pour créer L’Humanité, il avait fondé
les boulangeries sociales et les caisses mutualistes…
Depuis 1998, je repère les bonnes pratiques partout en France et je tente de
bâtir des extensions nationales. Lire et faire lire, une idée née à Brest, ce
sont aujourd’hui près de 20 000 bénévoles retraités, 650 000 enfants
bénéficiaires. Si l’on sort les gens du désespoir, on les sauve des extrêmes.
Vous sillonnez en permanence la France, et vous en dressez un portrait assez
noir…
Si la réalité était sue, le FN serait encore plus haut… Je vois le
délabrement de pans entiers de la République. Les juges qui prononcent des
peines jamais exécutées. L’Ile-de-France est un point de croissance au-dessus
de la moyenne nationale. Mais 80 % du territoire est en récession depuis des
années. C’est cela, l’explosion du FN. Des territoires entiers de pauvreté.
Pas des îlots ! Neuf millions de personnes… J’ai cette sensation bizarre que
le pays hésite entre renaissance et chaos. Je vois une inventivité locale
prodigieuse et des pères de jeunes agriculteurs qui ont du mal à calmer leurs
fils armés.
Vous défendez l’action plutôt que la loi, les citoyens agissant contre les
élites politiques, les régions contre un Paris centralisateur… N’est-ce pas
du populisme ?
Ce mot, « populisme », c’est la dernière ligne
parisiennes qui, elles, font du populisme avec
tenues… La vérité, c’est que le système est en
administrativo-politique hors-sol confisque le
jacobinisme, à ce pouvoir vertical, descendant
de défense des élites
toutes leurs promesses non
train de disjoncter. Une caste
pouvoir. Il faut mettre fin au
et condescendant. Inefficace.
Après trente ans de réformes de l’éducation nationale, 20 % d’une classe
d’âge ne sait pas lire ! Si l’on ne parie pas sur les territoires, sur une
classe politique locale très au-dessus du lot, on ne s’en sortira pas.
Il faut raisonner à partir du terrain, du réel, de ceux qui font déjà leur
part. En finir avec l’approche administrative, normative, centralisatrice.
Quel sens est-ce que cela a, par exemple, de définir la politique du logement
ou de l’éducation à Paris ? Il faut parier sur les régions, leur confier
l’effectivité des grandes politiques.
Nous allons lancer un mouvement politique, une alliance entre les
« Faizeux », qui ont des solutions concrètes, et les grands élus locaux, qui
n’attendent plus rien du pouvoir central.
Vous semblez vous sentir personnellement responsable du sort de la France.
Est-ce lié au passé de votre famille ?
Moi, le petit-fils de collabo, je ne laisserai pas le pays à l’extrême
droite. Je ne permettrai pas le retour de l’indignité. Si le FN accédait au
pouvoir, et que je n’aie rien fait, j’en aurais tellement honte ! Or les
partis politiques qui prétendent s’opposer au FN le font monter par leur
prodigieuse inefficacité.
Pourquoi croire que le tragique est sorti de l’histoire ? Si le système est
capable d’envoyer Hollande et Sarkozy à l’élection présidentielle, et il en
est capable, alors on entre dans une zone de risque invraisemblable.
Le « Brexit » nous montre que les peuples qui souffrent n’ont plus peur de
l’incertain. L’Europe et la France partagent une maladie : le « hors-sol » de
la classe dirigeante, déconnectée du réel, des citoyens, entravant les
initiatives par un système normatif proliférant.
La publication, en 2010, de « Des gens très bien » (chez Grasset), sur le
passé collaborationniste de votre grand-père, a-t-elle constitué un tournant
dans votre engagement ?
C’est l’acte fondateur de ce que je suis aujourd’hui. Je ne me serais pas
autorisé à entrer franchement dans la sphère publique si je n’avais pas été
en ordre avec moi-même, et clair par rapport à mes cinq enfants.
Mon troisième fils m’a remercié pour ce livre, parce qu’il avait été attaqué
sur le sujet. J’en ai été très touché. En fait, c’est en début de 1re que
j’ai commencé à découvrir le véritable passé de mon grand-père. Mon père
écrivait sur lui, mais avec un regard d’enfant. Il y a des secrets de famille
cachés, d’autres qui sont montrés afin qu’on ne les voie pas…
Un copain de l’Ecole alsacienne anormalement cultivé, issu d’une famille de
marchands d’art juifs autrichiens, m’a dit un jour : « Il y a un problème
dans ta famille. » Il avait lu les livres de mon père, repéré que mon grandpère était aux affaires au moment de la rafle du Vél’ d’Hiv, et qu’il n’avait
pas démissionné.
Le bras droit d’un chef de gouvernement qui a trié les hommes. J’ai esquivé,
j’ai traîné mon copain au cinéma. Cela ne collait pas avec ma famille,
foldingue, libertaire. Il m’a fallu des années avant d’admettre l’impensable.
C’était mon nom ! C’était le grand-père qui me fascinait, enfant, ce mélange
de charme et de grande autorité. Il a rendu le rapport au réel impossible
pour sa descendance.
Vous avez viscéralement besoin de la fiction ?
Je suis fondamentalement écrivain et épris d’invention. J’écris mes romans
dans les trains, entre une réunion dans un quartier de prison pour mineurs,
et une autre à Pôle emploi ou au congrès de la CFDT… Plus je plonge dans le
réel, plus j’ai besoin de rêve. Je viens de remettre un roman chez Grasset.
Un vrai roman d’amour.
Propos recueillis par Pascale Krémer
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