LAP 4_Joséphine - Points

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LAP 4_Joséphine - Points
Irudaya Niketan Jules Monchanin
25 B/1 Kalaisanather Koil street
Big Natham
Chengalpet 603002
Tamil Nadu - Inde
Joséphine RODUIT
Le 10 juin 2011
Lettre No 4
Mes amis,
Laissez-moi aujourd’hui vous emmener déjeuner chez Jeyamma.
Nous prenons la route qui mène a la décharge, deux petites minutes, nous y sommes :« Vanakkam amma ! »
Il est près de huit heures. Notre tamoule s’affaire depuis longtemps déjà : traire les vaches, couper du bois,
tournée pour vendre le lait, préparation des idlis, du sambar et des vadais…
Ses beaux cheveux gris serrés dans un chignon, pommettes saillantes et joues creusées.
Les yeux vifs. Elle esquisse un sourire malin.
Gaïtri et Divia balayent une petite place et nous nous installons sous le toit de palmes de leur grand-mère.
Indira akka termine sa toilette – huile de coco sur les cheveux, poudre et maquillage – puis s’en va travailler.
Les flammes réchauffent la marmite. Jeyamma verse du sambar sur les idlis et nous tend une assiette. Nous y
plongeons nos doigts… Délicieux !
Aussitôt, Lalita, le chat, et Jackie, le chien, envahissent nos genoux, réclamant une part.Un dindon curieux
s’avance sous l’auvent. Malheur à lui s’il picore trop près du déjeuner !
Prenez garde à vos vêtements. Attaché derrière nous, le petit veau a faim lui aussi. Dans notre dos, poules,
coqs et chiens se poursuivent. Vaches et buffles attendent dans un champ de terre.
Puis commence le défilé des voisins, venus échanger quelques roupies contre un repas. Jeyamma est discrète
mais efficace. Elle est attentive aux besoins de chacun. Sans en avoir l’air, elle ne perd pas un mot de nos
discutions et lance un gag de temps à autre. Elle nous reçoit simplement, sans cérémonies ni grands discours.
Nous sommes de la famille. Elle apprécie nos compliments sur le repas. Dans ses yeux, dans ses fortes
poignées de mains, elle en dit plus que par des mots.
Jeyamma et Mathilde
1
Mais pardonnez-moi, je ne vous ai pas encore annoncé les changements au 25 B Kalaisanather Koil Street.
Fin mars, Renée s’est envolée pour les USA. Puis Marguerite est rentrée en France.
Ces deux départs m’ont rappelé l’urgence de me donner lors de chaque visite.Ce n’est pas facile de quitter ses
amis. Les femmes ont tenté de les retenir : qu’elles se marient ici !
Chez les tamouls, on part toujours en promettant de revenir. Mais cette fois, Rani et Maga ne sont pas
certaines de revoir Chengalpet.
Le dernier jour, une messe est célébrée au Point-Cœur. Ils sont venus – musulmans, hindous ou chrétiens –
remercier et soutenir leurs amies.
Fidèle depuis dix ans, notre grand-père brahmane Sampath appa était là, malgré le match de cricket !
Cette petite fête n’est pas une fin de mission, c’est un nouvel envoi pour mes deux « sisters ».
Renée et Bakiam Mary,
après la messe
Les amis demandent de leurs nouvelles – sont-elles
mariées maintenant ? – et attendent impatiemment une
lettre. Comme ils le font d’ailleurs pour les anciennes : ils
se réjouissent des photos de mariage d’Olivia, sont
affectés par l’accident d’Aurélie.
Renée et Marguerite m’ont beaucoup aidée à découvrir et
aimer le Tamil Nadu. J’ai appris avec elles quelques us et
coutumes, la cuisine, la langue.
J’ai reçu des amitiés à faire grandir encore.
J’ai appris que je ne sais pas pardonner vraiment, sans
l’aide de Dieu. J’ai surtout compris dans les larmes et les
rires, qu’on ne peut vivre en sœurs sans avoir Marie pour
mère et modèle.
Et je m’étonne encore de l’idée qu’a eue Dieu de nous
mettre ensemble, toutes les cinq !
2
Elles sont parties. C’est l’occasion pour moi de m’investir encore plus, de poursuivre le chemin qu’elles
m’ont ouvert.
Elles sont parties. Elles restent pourtant toutes proches. Mais attendez, ce n’est pas tout !
L’été dernier, Agnès a prononcé ses vœux définitifs, elle est maintenant laïque consacrée. Elle passe quelques
temps en France, pour célébrer une messe d’action de grâce avec sa famille. Elle reviendra en juillet –
heureusement, j’ai encore tant à vivre avec elle !
Alors nous n’étions que deux pour ce mois de mai. C’est une drôle d’expérience, une communauté à deux. A
vivre 24 heures ensemble, on finit par se connaitre un peu. C’est beau.
Bonne et incroyable nouvelle ! Prianga est retrouvée ! Elle a été recueillie au bord d’une route et placée dans
un orphelinat. Quelle joie pour la famille ! Un repas de fête est servi pour son retour. Au milieu de la horde
surexcitée des cousins, la petite est là, un peu sous le choc quand même. Mais Latha n’a désormais plus droit
de garder sa fille. La grand-mère et la tante s’en occupent. C’est trop dur pour l’enfant qui s’est sentie
abandonnée. C’est trop dur pour la maman qu’on exclut encore une fois. On lui enlève le droit d’être mère.
C’est pourtant tout ce qu’elle avait. Alors Latha est partie. Disparue. Où ? De quoi vit-elle ? Personne ne sait.
Chez Jewal, nous parlons anglais. Ou français parfois. Eh oui ! Il a vécu en France.
Il est plein d’idées, de projets. Il rénove du vieux mobilier, transforme le bâtiment voisin pour le louer. Avec
une cuisine à la française, sa maison n’a rien d’un logement tamoul (sauf peut-être les gribouillis de son fils
Ben sur les murs). Il vit avec ses vieux parents et son frère handicapé. Il l’a dit qu’il se sentait seul.
En Europe, il a de nombreux amis. Mais ici, personne ne comprend son art, ses créations, ses rêves.
Pas même sa famille. Après deux divorces, Jewal élève seul son fils de 3 ans. Il a le souci de l’instruire, de lui
offrir le meilleur avenir possible, de lui faire découvrir le monde. C’est touchant de le voir prendre soin de
Ben. Il nous confie ses projets. Et il nous apprend beaucoup sur l’Inde d’aujourd’hui.
Lorsqu’il nous invite à manger, il y met tout son talent. Il aime cuisiner pour faire plaisir à ses hôtes. A
chaque visite, je suis frappée par son besoin d’être écouté, par sa soif d’échanger, de se donner.
Pour Mathilde aussi, le temps des adieux est arrivé.
Préparer un départ, cela demande beaucoup :
Beaucoup d’energie. Beaucoup d’amour, de délicatesse. De confiance et de pardon.
Beaucoup de prières.
Beaucoup de rires.
Beaucoup de fatigues. (C’est dans ces moments-la qu’on rit le plus !)
C’est dans l’eucharistie que nous avons reçu l’amour et la force nécessaires à chaque instant pour nous
encourager tour a tour, pour nous aimer, jusqu’au bout ! Avec les contrariétés et les imprévus, qui eux-aussi
étaient là jusqu’au bout !
Tout ce mois de mai, nous avons annoncé son départ. Nos amis sont en souci : encore une qui s’en va !
Ils se tournent aussitôt vers moi .Comme je reste encore, les voila rassurés :« Mais il n’y a pas de nouvelle
prévue ? Tu vas être seule ? « Viens chez nous jusqu’au retour d’Agnès ! »
Nous ne savons pas. Nous espérons et prions ensemble. Nous attendons « la nouvelle »…
3
J’ai décliné les nombreuses invitations à séjourner chez les amis : Aurore est arrivée !
Elle vient de Tours. Elle a passé un an au Point-Cœur de Syrie. Pour des raisons de sécurité, la maison a
fermé. Elle poursuit donc sa mission chez les tamouls.
Encore quelques jours à trois, puis Mathilde retrouvera Paris. Mais déjà je me tourmente : il faut accueillir
Aurore, lui présenter les amis, lui trouver des vêtements, ne pas oublier d’appeler Rita et l’hôtel des enfants
handicapés. Il y a le mariage de samedi, il faut préparer la venue de ma famille, laver les habits, écrire cette
lettre aux parrains que je traine depuis plus d’un mois…Que va-t-on manger à midi ? Et cette ampoule qui est
cassée ? Et qui aller visiter aujourd’hui ? Et quand trouverai-je un peu de temps pour étudier le tamoul ? Et
aussi, et encore…
Stoooop !
A peine Mathilde a quitté les lieux, la fièvre frappe – comme on dit en tamoul.
Cadeau du Ciel. Seul moyen pour arrêter cette petite tête.
Pour que je Lui remette tout et que je Lui fasse confiance, vraiment.
Pour que je Le laisse faire.
Deux jours au lit, je ne me réveille que pour mieux serrer mon chapelet.
Et Aurore prend soin de moi.
Voyez, mes chers amis, comment va la vie ici.
Comme nous avons besoin de vous, chaque jour !
Merci. Merci pour vos prières, vos pensées et vos lettres. Pardonnez-moi, je ne vous réponds pas.
Mais je ne vous oublie pas, soyez-en sûrs.
Pour terminer la journée, montons sur le toit.
Les briques sont encore chaudes. Il fait bon, un léger vent dans les palmiers…
Le croissant de lune sourit.
Arrêtons-nous un moment pour contempler la nuit.
Puis nous descendrons à la chapelle, contempler Jésus.
Dernière prière avant le repos, le Rendez-vous à Marie.
Bien à vous,
Joséphine
Coucher de soleil depuis les
collines et fumées sur la
décharge
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