Les éditions Al Dante, fameuse langue de Blois

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Les éditions Al Dante, fameuse langue de Blois
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Poésie. Une expo célèbre les dix ans de la maison menée par l'intransigeant homme-orchestre Laurent
Cauwet.
Les éditions Al Dante, fameuse langue de Blois
Par Eric LORET
QUOTIDIEN : Mardi 19 septembre 2006 - 06:00
Portrait d'éditeur : Al Dante Blois (Loir-et-Cher), bibliothèque Abbé-Grégoire, jusqu'au 4 octobre.
Il y a une phrase de Charles Pennequin qu'on ne se lasse pas de répéter, parce qu'elle colle au quotidien de tous ceux
qui n'ont pas encore abdiqué : «Je suis vivant, absolument vivant, c'est-à-dire dans la merde.» Il dit aussi, face positive
de la même idée : «Penser provoque des nuisances (pour l'entourage).» C'est ce qui ressort du week-end qui a ouvert
l'exposition consacrée par Henri Ronse et sa Caravane des poètes à l'intransigeant éditeur de poésie contemporaine
Laurent Cauwet, homme-orchestre d'Al Dante depuis dix ans, et toutes ses dents. Al Dante est «dans la merde»
structurellement comme tout ce qui résiste, donc vivant. Une table ronde en fit état samedi à l'Ecole d'art de Blois, qui
résumait un certain état de l'édition indépendante, «difficile, donc possible.»
Impubliable. Laurent Cauwet, 42 ans, ne publie que l'impubliable. Mais il faudra s'y faire, Paris n'est pas la tour Eiffel et
la poésie n'est plus l'idée douceâtre qu'on s'en fait. Ici, ce sont des livres objets, garnis de DVD ou CD, que les librairies
et bibliothèques ne savent où ranger. Livres d' «arts et écritures indociles» qui mettent en danger, provoquent des
éboulis de soi. Tel cet hommage à Christophe Tarkos de Jean-Luc Parant, dans un coin de la bibliothèque
Abbé-Grégoire, tas de pierre où sont encochés les livres du poète mort il y a deux ans. Sauf que ce tombeau sobre fut
réalisé par Parant du vivant de son ami : le témoignage se transforme en leçon de survie.
Oralité. A l'autre bout de cette exposition, on trouve Henri Ronse, cofondateur de la revue Obliques, directeur des
numéros de l'Arc consacrés à Bataille ou Joyce, metteur en scène bien connu et, depuis 2001, voué à la poésie dans la
région Centre. Avec Al Dante ( «Al comme Al Capone, Dante comme Alighieri, al dente comme des pâtes à point»), il
lance cet automne une série de «portraits d'éditeur», qui devrait se poursuivre avec celui de William Blake & Co.
Un portrait, c'est-à-dire des éditions originales (les coffrets de 33 t de Bernard Heidsieck, père de la poésie sonore), des
brouillons manuscrits (les animaux de Parant), mais aussi des photos de Julien Blaine (à partir de coraux aux formes
primitives), des collages de Pennequin en mille-feuilles ou des clichés de Françoise Janicot montrant différentes
performances. Puisque cinq des écrivains mis en lumière par ce portrait sont des champions de l'oralité, voire de la
vocifération, tel Blaine (membre fondateur du journal Libération ).
Parmi les auteurs présents ce week-end, Jean-Michel Espitallier égaie avec son Tractatus logo mecanicus (
«Wittgenstein à la façon d'un Alphonse Allais» ) et le gouailleur Raymond Federman fait revivre Beckett en lisant le
Livre de Sam. Mais c'est avec Pennequin que vient l'arrachement de la tête qu'on attend à chaque coin d'oeuvre. Difficile
de l'entendre sans broncher, sans passer du rire au glauque, sans être politiquement aiguillonné. Même des enfants de 5
ans restent scotchés à ses performances (on aurait cru qu'ils se carapateraient).
Blog. Les textes qu'il a interprétés ce week-end et qu'on retrouve en partie sur le livre-DVD Je me jette jouent sur des
mots réalités, transformant «je t'ramène» en «j't'emmerde» en passant par «je t'aime», ou commentant le concept
«européen» par «opéré plus rien» via «Europe est rien» et «repéré» d'après ce qu'on a pu en entendre, le texte étant
chez lui un effort physique sur partition libre.
Pennequin tient un blog (1) où poussent textes et collages, mais aussi d'inénarrables vidéos prises au téléphone. Ça
s'ouvre sur une petite déclaration d'amour : «Moi, j'aimerais être à toi, complètement, totalement, absolument,
j'aimerais t'être, te téter et t'être, j'aimerais te donner toi sur un plateau.»
(1) http://20six.fr/charles_pennequin
http://www.liberation.fr/culture/205208.FR.php
© Libération

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