un siecle de migrations marocaines

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un siecle de migrations marocaines
UN SIECLE
DE MIGRATIONS
MAROCAINES
1
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
2
5
Migrance
34, rue de Citeaux
LE MAROC MIGRATOIRE ENTRE MONDIALISATION
ET MÉMOIRE VIVE
Gildas Simon,
Professeur émérite de géographie, Université de Poitiers
75012 Paris
7
Téléphone : 01 49 28 57 75
Télécopie : 01 49 28 09 30
Courrier électronique :
[email protected]
IMMIGRATION ET ÉMIGRATION :
LA NOUVELLE LOI MAROCAINE
Abdelkrim Belguendouz,
Professeur de sciences économiques
à l’Université Mohammed V – Agdal, Rabat
http://www.generiques.org
11
Numéro de commission
paritaire : 73784
Directeur de la publication :
Saïd Bouziri
LES MIGRATIONS MAROCAINES
ET LEURS RELATIONS AVEC LE MAROC
Mohamed Charef,
Enseignant-chercheur, département de géographie
de l’Université Ibn Zohr,
Faculté des lettres et sciences humaines, Agadir
16
Comité de rédaction :
Mustapha Belbah,
Marc Bernardot,
Hassan Bousetta,
André Costes (✝), Yvan Gastaut,
Alec Hargreaves,
L’ASPECT MIGRATOIRE
DANS LA LITTÉRATURE MAGHRÉBINE
M’Hamed Wahbi,
Faculté des lettres et sciences humaines, Agadir
LES MIGRATIONS DE TRAVAIL
AU MIROIR DE LA POÉSIE BERBERE
Claude Lefébure,
CNRS Paris
Smaïn Laacher, Anne Morelli,
24
Nouria Ouali, Benjamin Stora,
Jalila Sbaï, Patrick Veglia,
Djamal Oubechou
Coordination éditoriale :
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Driss El Yazami
Secrétariat de rédaction :
Laurence Canal,
POUR UNE HISTOIRE DES MIGRATIONS
MAROCAINES EN FRANCE
Mustapha Belbah,
Groupe d’analyse des politiques publiques (GAPP-CNRS) et
Patrick Veglia,
Chargé d’études à Génériques, Paris
Sarah Clément,
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Delphine Folliet,
Patrick Veglia
Ont participé à ce numéro :
Elkbir Atouf, Mimoun Aziza,
Mustapha Belbah,
LES MIGRATIONS MAROCAINES
DANS LES ARCHIVES FRANÇAISES
Patrick Veglia,
Chargé d’études à Génériques, Paris
Abdelkrim Belguendouz,
46
Hassan Bousetta,
Mohamed Charef,
Yvan Gastaut,
Claude Lefébure,
Gildas Simon, Patrick Veglia,
M’Hamed Wahbi
3
UN SIECLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
SOMMAIRE
PRÉSENTATION
SOMMAIRE
LES MAROCAINS EN FRANCE DE 1910 À 1965 :
HISTOIRE D’UNE MIGRATION PROGRAMMÉE
Elkbir Atouf,
Docteur/chercheur en Histoire sociale contemporaine
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Coordination du numéro :
Mustapha Belbah
Couverture :
UN SIECLE ET DEMI D’ÉMIGRATION RIFAINE :
DE L’ÉMIGRATION SAISONNIERE
À L’ÉMIGRATION PERMANENTE
Mimoun Aziza,
Professeur d’histoire contemporaine,
Faculté des lettres et des sciences, Meknès
LES CONFLITS DANS L’AUTOMOBILE EN FRANCE
AU DÉBUT DES ANNÉES 1980 :
UN MOUVEMENT SOCIAL MAROCAIN ?
Yvan Gastaut,
Maître de conférences en histoire contemporaine,
Centre de la Méditerranée moderne et contemporaine,
Université de Nice Sophia-Antipolis
MIGRATIONS MAROCAINES :
UN ENJEU POUR DEMAIN
Hassan Bousetta,
Université de Liège
Haut gauche :
Rue des Archives.
73
Bas droit : Bloncourt/Rue
des Archives.
Autres photos : Associations
des Marocains de France.
Crédits photos :
Agence Rue des Archives,
86
Gérald Bloncourt/
Rue des Archives,
Association des Marocains
de France,
Fonds Génériques
Maquette : Antonio Bellavita
97
Imprimerie : Montligeon
Ce numéro a été réalisé en
collaboration avec le Centre
de documentation,
d’information et de formation
en droits de l’Homme de
Rabat.
Migrance est publié
avec le concours
du Fonds d’action et
de soutien pour l’intégration
et la lutte contre
les discriminations (FASILD)
et du ministère
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
de l’Emploi, du Travail
et de la Cohésion sociale
(Direction de la population
et des migrations).
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UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
elon les chiffres du ministère marocain des Affaires étrangères, plus de
deux millions de Marocains résident
aujourd’hui hors du pays, soit plus de
7 % de la population. 80 % de ces émigrés vivent en Europe, 13 % se répartissent entre les différents pays arabes
et un peu plus de 5 % vivent en Amérique (Canada
et États-Unis d’Amérique). Ces chiffres, qui ne
concernent que les personnes inscrites auprès des
consulats, suffisent pourtant à montrer l’ampleur
du phénomène.
S
Depuis l’indépendance du pays en 1956, le
nombre d’émigrants n’a donc cessé de croître et la
base sociale de l’émigration de s’élargir jusqu’à
concerner aujourd’hui pratiquement toutes les
couches sociales et toutes les régions du royaume.
Cette généralisation de l’émigration s’accompagne
d’une globalisation en ce qui concerne les destinations. Elle n’est plus limitée à l’Europe occidentale où les Marocains se classent parmi les premières
communautés d’immigrés en France, en Belgique,
aux Pays-Bas, en Espagne et en Italie, mais concerne aujourd’hui les cinq continents.
Dans le mouvement général des migrations internationales ce fait est relativement récent. Il s’accélère paradoxalement à partir de la seconde moitié
des années soixante-dix, au moment même où la
plupart des pays d’Europe occidentale suspendent
l’immigration de travail et continue à progresser
alors que ces mêmes pays décident de fermer leurs
frontières devant de nouvelles immigrations. Le
nombre de Marocains en France a augmenté de 90 %
entre 1974 et 1986, passant de 300.000 à plus de
575.000. Il se situerait aujourd’hui autour de 900.000.
Généralisée et globalisée, l’émigration marocaine a également connu durant les trente dernières
années d’importantes transformations sociologiques
et démographiques. La féminisation, le rajeunissement avec l’émergence de seconde et de troisième
générations témoignent d’un processus de sédentarisation largement avancé. Ces dynamiques
s’accompagnent d’une volonté d’intégration de plus
en plus affirmée dans les pays d’accueil. Celle-ci se
manifeste notamment par l’accroissement des
mariages “ exogames ” et par le nombre de ceux qui
5
PRÉSENTATION
Présentation
acquièrent la nationalité de leur pays d’accueil. La
communauté marocaine en France fournit, depuis
le début des années quatre-vingt-dix, le premier
contingent d’acquéreurs de la nationalité française avec une moyenne annuelle de 10.000 naturalisations.
*)- Les contributions qui ne sont pas reprises dans ce numéro,
seront intégrées lors de la publication des actes du colloque
(NDLR).
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
Depuis les accords Schengen et le renforcement
des réglementations européennes sur l’immigration
en provenance des pays du Sud, nous assistons à
deux phénomènes jusqu’ici inédits dans la migration marocaine. D’une part, le Maroc devient de fait
une zone d’attente, de transit et donc d’immigration, pour tous ceux qui ne parviennent plus à accéder à l’espace européen par des moyens légaux, ce
qui implique entre autres des effets altérant les
capacités de régulation de l’État marocain. D’autre
part, un phénomène de “ contagion ” migratoire se
développe. Il s’alimente des carences de l’État et
des frustrations de tout ordre qui touchent des catégories jusque là épargnées telles les diplômés, les
professionnels qualifiés, les cadres supérieurs et
parfois même des fonctionnaires.
Génériques et le Centre de documentation,
d’information et de formation en droits de l’Homme, avec le concours scientifique de l’observatoire
régional des migrations - Espaces & Sociétés
(ORMES), l’association marocaine d’études et de
recherches sur les migrations (AMERM) et la Chaire Unesco “ migration et droits humains ”, ont organisé les 13, 14 et 15 juin 2003 un colloque international intitulé “ Entre protection des droits et mondialisation – Dynamiques migratoires marocaines :
histoire, économie, politique et culture ”. L’objectif de ce colloque visait autant à faire un état des
lieux sur les dynamiques migratoires marocaines
contemporaines qu’à valoriser les travaux, de plus
en plus nombreux, sur ce sujet. Ce numéro de
Migrance, qui reprend les communications consacrées à l’histoire des migrations marocaines, s’inscrit dans cette démarche(*).
6
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
entre mondialisation
et mémoire vive
T
mentation ou support de réseaux terroristes), nous
affirmons préférer ce qui rapproche et unit les
hommes, à ce qui les sépare, les divise, ou a fortiori à ce qui les oppose.
outes sortes d’enjeux se profilent et
s’entremêlent autour des migrations
sur notre planète engagée dans une
nouvelle mondialisation, enjeux
locaux autant qu’internationaux,
enjeux géopolitiques autant que de
société (dans les pays d’origine, lutte contre la pauvreté, enjeux affectifs et éducatifs,
dans les pays d’accueil à espérance de vie prolongée, apports de population active et de compétences),
enjeux culturels et symboliques autant que matériels. Si la culture n’est pas le moteur principal de
la migration, elle en est, par contre, l’un des vecteurs actifs, non exclusif des autres. Tout au long de
l’histoire des hommes, une des fonctions essentielles
des migrations n’a-t-elle pas été, au final, d’articuler, de relier entre eux les différents segments culturels et sociaux de l’humanité ?
Penser globalement les migrations
Pour le chercheur, constater que les migrations
d’aujourd’hui signent les déséquilibres et les contradictions du monde actuel ne suffit pas ou ne suffit
plus. Le problème qui se pose à la fois sur le plan de
l’analyse scientifique, mais aussi de la réflexion
éthique est : comment pouvons-nous construire une
réflexion qui prenne en compte l’ensemble des réalités des nouvelles migrations et de mobilité internationale, et pas seulement celles de l’immigration
ou de l’émigration, une réflexion qui soit aussi attentive aux aspirations des sociétés de départ, qu’aux
inquiétudes tout aussi légitimes des sociétés de transit ou d’accueil ?
Notre mise en commun des connaissances et de
la réflexion sur les dynamiques migratoires marocaines exprime fortement cette conception ouverte de la culture. Tout en reconnaissant la spécificité et l’apport de chaque culture, et sans verser dans
une vision angélique des rapports entre individus et
entre sociétés, en dépit aussi de “ la face sombre ”
des réalités migratoires (trafics en tous genres, ali-
Les migrants d’aujourd’hui, qu’ils soient marocains ou de toute autre nationalité, ont parfaitement
intégré qu’ils fonctionnent désormais à l’intérieur
d’espaces transnationaux de plus en plus étendus,
de plus en plus complexes, qui leur offrent donc
toutes sortes de possibilités et d’opportunités. Mais
globaliser l’interrogation dans l’ensemble du champ
7
LE MAROC MIGRATOIRE ...
Le Maroc migratoire
échanges de toute vie sociale, ont toujours accompagné les phases d’accélération de la mondialisation, comme en témoigne le caractère remarquablement mondialisé des grandes migrations européennes mais aussi asiatiques vers l’Amérique du
nord entre 1850 et 1914. Dans la phase actuelle de
la mondialisation dominée par le développement
extraordinaire de la circulation et des échanges
internationaux des idées, des biens et des services,
dans le cadre plus ou moins souple des firmes transnationales, des réseaux techniques ou/et des réseaux
sociaux, la migration a pris – me semble-t-il, – un
sens, une signification autre. Cette signification est
celle que nous trouvons au cœur des dynamiques
migratoires actuelles marocaines,– celle d’une réponse à la mise en contact instantanée, au face-à-face
immédiat, voire à la confrontation des différentes
parties d’un “ espace-monde ”, réel ou supposé tel
(un “ spectacle-monde ” produit et mis en scène
comme nous le savons). Se révèle aussi l’appropriation étonnamment rapide, par les circulants et les
migrants, des moyens techniques mis à leur disposition par la mondialisation et leur capacité à projeter et à déployer des réseaux sociaux dans des
espaces mondialisés ou en voie de mondialisation :
horizons migratoires mondialisés, nouvelles logiques,
formes inédites de mobilités et de rapports transnationaux, nouveaux contenus humains et culturels
(migration des compétences). Cette prise de
conscience favorise chez les migrants l’adoption de
nouvelles stratégies de mobilité géographique et
sociale de plus en plus complexes, où les logiques
liées à l’éducation, à la formation et à l’accomplissement professionnel prennent de plus en plus
d’importance, comme les stratégies à large rayon
d’action en termes de résidence, d’investissements
ou de projets, de lieux de vie et de retraite. Cette
évolution des mobilités internationales, transnationales, porte interrogation, notamment dans le domaine du droit international.
migratoire ne veut pas dire la contourner, en instrumentalisant le changement d’échelle pour dévier
les aspects problématiques ou délicats de la question, mais c’est essayer de reconnaître, de comprendre les interactions, les interdépendances fonctionnant de part et d’autre dans l’ensemble des
espaces humainement concernés par ces mobilités
transnationales. C’est se laisser interpeller par la
géographie globale de l’interrogation migratoire, au
lieu de l’enfermer dans la seule logique, dans la seule perception de l’émigration, de l’immigration et/ou
de l’intégration.
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
Mondialisation, mutations,
et transnationalisation
des migrations marocaines
Le Maroc de 2003 est indiscutablement à un
moment clé, à un tournant ou à un carrefour de son
histoire migratoire. La migration marocaine, dont
les traditions migratoires vers les autres pays musulmans et africains sont anciennes, a été longtemps
tournée vers l’ancienne métropole coloniale dans le
cadre de relations de dépendance (il y a pratiquement un siècle, les premiers migrants marocains
partaient travailler en France dans les raffineries
de sucre de Nantes et de Marseille). Elle fut ensuite associée à partir des années 1980 à toute la mutation du système socioéconomique et réglementaire
sud-européen, et travaillée en profondeur par deux
processus puissants, apparemment contradictoires :
la mondialisation et l’ancrage dans la durée.
Les migrations marocaines sont quasi-emblématiques de cette approche des nouvelles mobilités, de la mondialisation des flux et des dynamiques,
des aspirations et des frustrations des sociétés où
qu’elles soient, au nord ou au sud, et quels que soient
leurs vécus et leurs héritages culturels. Il n’est pas
dans mon propos de vouloir entrer dans l’analyse de
la notion particulièrement complexe de mondialisation, surtout si on l’inscrit dans une vision historique fondée sur le temps long. Je voudrais simplement souligner que dans le passé les migrations
humaines, situées par nature au cœur même des
Dans ce contexte, rien d’étonnant que les migrations clandestines signent, de manière récurrente, les contradictions entre ce monde (cet hyper-
8
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
Un parallèle s’impose ici avec l’autre gardien sud de
la Méditerranée, la Turquie, l’autre grand carrefour
maritime et continental de la Méditerranée, prise
aussi dans l’étau de la double contrainte, entre exigences européennes et pression migratoire mondialisée en provenance d’horizons asiatiques de plus
en plus diversifiés.
Non seulement la migration marocaine évolue
dans ses contenus humains, dans ses pratiques spatiales, dans ce qui est “ signifié ” par les nouveaux
comportements de mobilité, mais on constate aussi que la position, “ le lieu ” du Maroc dans l’espace
migratoire mondial ont profondément changé, modifiant de ce fait le rôle, la fonction assignée dans
l’espace migratoire sud-européen et mondial. Certes,
le Maroc reste soumis aux tendances lourdes de la
migration économique, comme le confirment les
enquêtes récentes du Netherlands Interdisciplinary Demographic Institute (NIDI, 1999) et les statistiques démographiques de la Division de la Population de l’ONU : de 1960 à 2000, on a enregistré un
solde migratoire négatif de 1.834.000 ; après le repli
des années 1980-1985, le solde négatif s’accentue
au cours de la décennie 1990-2000 et se rapproche
de celui des années 1970. Les éléments de connaissance que nous possédons sur l’origine locale des
émigrants actuels font penser que la géographie des
flux migratoires marocains s’est profondément modifiée, avec une nette prépondérance du Maroc du
Nord et des grandes métropoles urbaines.
L’ancrage dans la durée, au demeurant classique
dans toute migration, complexifie à son tour le schéma traditionnel, apportant son lot de nouvelles questions traversant, interrogeant sans fin la nouvelle
société des Marocains à l’étranger mais aussi la société d’origine. L’évolution depuis les années 1970 est
considérable. Avec le développement rapide de nouvelles générations élevées en Europe, l’acquisition
croissante d’une nationalité européenne, cette immigration, initialement ouvrière et masculine, à fort
taux de rotation entre les deux rives, s’est muée en
présence permanente, en nouvelle composante de
la société européenne. Les processus d’intégration
s’accélèrent, sous des formes diversifiées à l’intérieur des différents pays d’accueil (France, Belgique,
Pays-Bas). Et même si une certaine mobilité, un certain nomadisme risquent de perdurer vers les nouveaux pays de fixation de l’Europe du Sud, il est clair
que la sédentarisation est irréversible pour la grande majorité de ceux qui se sont fixés sur la rive nord
de la Méditerranée.
Mais leur nouvelle appartenance sociospatiale
ne signifie pas du tout coupure ou rupture par rapport à leur société d’origine. Double nationalité, établissement d’entreprises et de réseaux de toutes
sortes entre leur pays d’Europe et le Maroc, circulation migratoire incessante entre les deux espaces :
les Marocains d’Europe sont des experts de la double
appartenance, juridique, spatiale et culturelle, des
“ passeurs ” fort efficaces de la relation entre la rive
nord franco-européenne et la rive sud du monde
méditerranéo-atlantique, avec la même efficacité
que celle déployée par les Turcs entre l’Europe continentale et l’Asie occidentale.
Mais à ses fonctions migratoires traditionnelles
de pays d’origine et de foyer de départ toujours actif,
la mondialisation des flux migratoires sur l’ensemble
du continent africain et l’organisation défensive du
système migratoire européen dans le cadre de l’espace Schengen assignent au Maroc le double statut de
pays de transit, en réalité d’impasse pour la plupart
des migrants d’origine maghrébine et ouest-africaine, et celui de glacis migratoire, dont la métaphore
d’origine militaire ne me semble pas déplacée (les
barrages érigés à Ceuta et Melilla évoquent pour moi
la version contemporaine du “ rivage des Syrtes ” !).
9
LE MAROC MIGRATOIRE ...
marché mondial) à ouverture obligatoire, effectivement de plus en plus interconnecté et circulant,
et le renforcement du protectionnisme dans le
domaine migratoire Sud-Nord. Dans ce monde de
mobilités, l’assignation à résidence est de plus en
plus insupportable pour qui se perçoit aussi citoyen
du monde.
mais la mémoire des mobilités est comme elles, éphémère, fragile, volatile.
La culture de l’émigration mais aussi de la migration, que les Marocains ont acquise depuis près d’un
siècle maintenant, leur savoir-migrer et circuler, leur
capacité à déployer leurs réseaux à longue distance
dans l’espace (désormais présents outre-atlantique,
au Québec et sur la côte est des États-Unis), le sentiment d’appartenance et le lien à la société d’origine qui évolue en perdurant, –d’une appartenance
exclusive initiale vers des appartenances multiples–
posent, pour le moins, la question de l’émergence
d’une nouvelle diaspora. Sans entrer là encore dans
le débat sémantique autant qu’idéologique de la définition, de la genèse, de l’évolution toujours discutée
de ce concept en expansion, dont on perçoit bien la
pertinence opératoire dans le contexte de la mondialisation, il est clair que la migration marocaine
a engendré une construction identitaire stable dans
la double dimension de la durée et de l’espace, un
véritable système relationnel et circulatoire (retours
annuels et visites familiales réguliers, envois de fonds
– 3 milliards d’euros en 2001 –, flux de marchandises), système qui fonctionne de plus en plus en
système autonome, et qui constitue, à notre sens,
l’un des liens les plus forts, entre le Nord et le Sud
de la Méditerranée et au-delà, une plate-forme
chaque jour plus ouverte sur le reste du monde.
Une véritable culture historique et scientifique
s’est constituée autour de la question de la migration marocaine. C’est pourquoi je voudrais faire une
suggestion : pourrait-on imaginer, suggérer que cette culture, cette mémoire vive puisse être mise au
service de tous au Maroc même, dans le cadre d’un
Musée dédié à la migration et aux Marocains de
l’étranger, un lieu qui soit consacré à la mémoire
vivante de tout ce mouvement de la société marocaine avec l’extérieur, de ces millions d’hommes et
de femmes qui sont partis, mais conservent dans
leur cœur un attachement si fort à leurs origines
marocaines.
Rares, trop rares sont à travers le monde les lieux
de mémoire de la migration. Certes, on connaît la
fonction hautement symbolique d’Ellis Island célébrant la mémoire collective des migrants et leur rôle
dans la construction de la nation américaine ; par
ailleurs, on peut voir dans deux régions du Portugal
des monuments à la gloire des Portugais fixés aux
quatre coins du monde, mais il n’y a pas, à ma
connaissance, de lieu qui rappelle et qui explique
toute cette richesse symbolique que portent ceux
qui, partis, demeurent en lien avec leurs origines.
En honorant la mémoire et le présent de toute la
migration et des Marocains à l’étranger, le Maroc
s’honorerait lui-même en donnant une existence
physique, concrète à ce qui est une part de lui-même.
Symbolique, car porteur d’une mémoire vive pour
tous les Marocains de l’extérieur, ce lieu pourrait
aussi avoir une vocation pédagogique pour les nouvelles générations marocaines mais aussi pour ceux
qui visitent le Maroc, non seulement intéressés par
la beauté de ses paysages ou la richesse de son patrimoine historique ou culturel mais qui souhaitent
aussi mieux comprendre ce pays en profondeur.
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
Conclusion
Entre mémoire vive et mondialisation :
pour la création au Maroc d’un musée de
la migration et des Marocains à l’étranger
Le rapprochement de ces deux concepts (mémoire vive, mondialisation) peut surprendre : d’un côté
un processus engageant le futur et de l’autre un
retour plongeant au cœur du passé. Mais une sorte
de dialectique interne lie ces deux termes, car plus
la mondialisation se développe comme une sorte de
machine à uniformiser, plus la nécessité s’affirme,
où que ce soit dans le monde, de préserver l’identité des sociétés et le caractère vivant de leurs héritages : la migration au Maroc comme dans bien
d’autres pays d’origine, fait partie de ces héritages,
Gildas Simon
Professeur émérite de géographie,
Université de Poitiers
10
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
et émigration :
la nouvelle loi marocaine
P
rinée par le Conseil des ministres du 24 janvier 2003,
la procédure d’adoption de ce projet exigeait son passage et son acceptation par les deux chambres du
Parlement.
ubliée au Bulletin Officiel n°516 du
20 novembre 2003, la “ loi n° 02-03
relative à l’entrée et au séjour des
étrangers au Maroc, à l’émigration
et l’immigration irrégulières ” est
entrée officiellement en application
le jour même. Le texte comporte
trois titres. Le premier, consacré à l’entrée et au
séjour des étrangers au Maroc, est composé de 49
articles regroupés en sept chapitres : dispositions
générales, des titres de séjour, de la reconduite à
la frontière, de l’expulsion, dispositions communes
à la reconduite à la frontière et à l’expulsion, dispositions diverses, dispositions pénales. Le second
titre est beaucoup plus court, comportant sept
articles (50 à 56) consacrés entièrement aux dispositions pénales relatives à l’émigration et à l’immigration irrégulières. Le titre III (articles 57 et 58)
est relatif aux dispositions transitoires.
La convocation de celui-ci en session extraordinaire a été faite à partir du 5 février 2003 avec un
agenda très chargé et une procédure en accéléré,
qui concernait également un projet de loi contre le
terrorisme, introduisant ainsi, de manière fâcheuse, un amalgame entre la migration et le terrorisme. Le vote final du projet a eu lieu fin juin après
discussion et adoption tout d’abord par les députés,
puis par les conseillers.
Quelle évaluation peut-on faire de ce texte ?
quelles sont, à notre sens, les avancées que l’on peut
y déceler et quels sont les éléments discutables ?
Une décolonisation nécessaire
La loi n°02-03 a un premier mérite. Jusqu’à la
date de l’adoption de ce texte, la législation marocaine relative d’une part à l’émigration vers l’étranger, d’autre part à l’entrée et au séjour des étrangers au Maroc, était anachronique. Elle avait besoin
Ce texte avait d’abord fait l’objet d’un projet de
loi soumis au Conseil du gouvernement marocain
le 9 janvier 2003 et adopté par celui du 16 janvier
2003, après quelques retouches très formelles et
superficielles. La nouvelle version ayant été enté-
11
IMMIGRATION ET ÉMIGRATION : LA NOUVELLE LOI...
Immigration
Le Dahir des Poux et des Punaises
Mais la palme revient au Dahir du 8 novembre
1949 (16 moharram 1369) portant réglementation
de l’émigration des travailleurs marocains. Ce texte
est resté en vigueur jusqu’en 2003, servant de base
juridique pour les condamnations au titre de l’émigration clandestine par les tribunaux marocains
(emprisonnement d’un mois à deux ans et une
amende de 12 000 francs anciens, ou l’une de ces
deux peines seulement). Le texte utilisait des
notions coloniales comme le “Trésorier général du
protectorat ” (article 4), “le Directeur de l’Intérieur ”
(article 2), la “ Zone française du Maroc ” (articles
2 et 11), “ le territoire de la zone française ” (articles
10 et 12), “ la zone frontalière espagnole ” (du Maroc)
(article 7), “ le rapatriement d’un Marocain aux frais
du protectorat ” (article 9).
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
d’être unifiée, mise à niveau, d’intégrer les dispositions modernes des normes internationales et les
avancées en matière de droit humains. Cette actualisation était d’autant plus nécessaire que cette législation, dans ses deux volets, date de la période du
protectorat. Elle avait besoin en premier lieu d’être
décolonisée, tant elle portait atteinte fondamentalement à la dignité nationale et à celle des citoyens.
Il nous suffit de reprendre l’intitulé des textes encore en vigueur jusqu’à l’adoption de la nouvelle loi,
c’est-à-dire plus d’un demi-siècle après le recouvrement de l’indépendance, pour saisir leur connotation heurtant pour le moins le sentiment national :
- Dahir du 15 novembre 1934 (7 chaâbane 1353)
réglementant l’immigration en zone française de
l’Empire chérifien, signé le 17 novembre 1934 pour
promulgation et mise à exécution par le commissaire
résident général, Henri Ponsot.
- Dahir du 21 février 1951 (14 joumada 1370) modifiant et complétant le Dahir du 15 novembre 1934
(7 chaabane 1353) réglementant l’immigration en
zone française de l’Empire chérifien, signé pour promulgation et mise à exécution par le commissaire
résident général et par délégation par le ministre
plénipotentiaire, délégué à la résidence générale,
J. De Blesson.
- Arrêté du 17 avril 1959 (8 choual 1378) du ministère du Travail et des Questions sociales, portant
extension à l’ancienne zone de protectorat espagnol
et de la province de Tanger, de la législation relative à l’immigration en vigueur en zone sud.
Ce Dahir comportait encore d’autres dispositions
humiliantes. Dans une optique de rapport de maître
à esclave, l’article 5 parlait de la situation où “ il
s’agit d’un domestique dont le maître quitte la zone
française ”. Le Dahir stipulait par ailleurs au niveau
de l’article 4, que “ les travailleurs marocains ne pourront quitter le territoire de la zone française de notre
Empire, s’ils ne sont pas pourvus d’un certificat de
désinsectisation ” (sic !), c’est-à-dire que les candidats au départ doivent présenter un certificat médical montrant qu’ils n’ont pas de poux, de punaises…
La loi n°02-03 a un second mérite. L’établissement et la clarification d’un arsenal légal pour
gérer ces domaines, sont de très loin supérieurs à
l’inexistence d’un cadre juridique adéquat en la matière, ou à son maintien de manière floue ou disparate. Les droits de l’Homme ne pouvant être protégés
sans l’apport de techniques juridiques, la production de la norme juridique demeure indispensable
pour recevoir la formulation claire de ce qui est permis et de ce qui ne l’est pas, ainsi que la sanction
effective des violations et des transgressions à la règle
juridique. Il ne saurait en effet être question de délit
ou d’infraction, a fortiori de crime ou de sanction,
sans l’existence d’un texte juridique.
Cette législation et cette réglementation complètement dépassées, parlaient encore de zone française de l’Empire chérifien et de zone espagnole,
et faisaient toujours référence à certaines institutions ou services du protectorat français comme le
secrétaire général du protectorat , le trésorier général du protectorat, le directeur de l’Intérieur, le commissaire résident général.
12
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
Ceux qui ont décidé de pratiquer “ l’ahrig ”, c’està-dire pratiquement d’affronter volontairement la
mort, compte tenu des graves dangers encourus,
seront-ils dissuadés par ces mesures ?
L’emprisonnement de ces victimes n’aboutira-til pas seulement à engorger les prisons marocaines
déjà surpeuplées ? Début 2003, le nombre des détenus dans les prisons marocaines se situait en effet
à 53 000, pour une capacité d’accueil ne dépassant
guère les 32 000.
Par ailleurs, et selon l’article 52, est puni d’un
emprisonnement de six mois à trois ans et d’une
amende de 50 000 à 500 000 dirhams, quiconque organise ou facilite l’entrée ou la sortie des nationaux
ou des étrangers de manière clandestine, en particulier en effectuant leur transport, à titre gratuit
ou onéreux. Lorsque ces faits “ sont commis de manière habituelle, le coupable est puni de la réclusion
de dix à quinze ans et d’une amende de 500 000 à
1 000 000 de dirhams ”.
De manière plus générale, si certains aspects de
l’immigration et de l’émigration irrégulières, en
rapport avec la mafia des passeurs, sont du ressort
du pénal, la question migratoire dans son ensemble,
telle qu’elle est abordée dans la loi n°02-03, a obéi
en quasi-totalité à une logique sécuritaire exclusive, avec “ l’importation ” notamment des notions de
“ zone d’attente ” et de “ camps de rétention pour
étrangers ” combattues en Europe par les ONG de
droits humains3. On a profité de la prédisposition
de l’opinion publique à se doter d’une armature juridique anti-terroriste à la suite des attentats meurtriers et barbares du 16 mai 2003 à Casablanca, pour
faire par ailleurs une législation concernant le
domaine migratoire, dans un esprit foncièrement
répressif. La problématique migratoire ne peut se
ramener à l’émigration irrégulière et à l’immigration clandestine, alors que l’essentiel de la loi et de
sa philosophie, se place sous le signe de la crimi-
En cas d’incapacité permanente ou de décès qui
s’en suit, les sanctions, selon le même article sont
encore plus lourdes : “ s’il résulte du transport des
personnes dont l’entrée ou la sortie clandestine du
territoire marocain est organisée une incapacité permanente, la peine prévue est la réclusion de quinze à vingt ans. La peine est la réclusion perpétuelle lorsqu’il en résulte la mort ”.
13
IMMIGRATION ET ÉMIGRATION : LA NOUVELLE LOI...
Autres sanctions non justifiées
Par contre, on reste perplexe devant les sanctions prévues contre les immigrés irréguliers euxmêmes, arrêtés au Maroc, et ceux qui tentent
“ l’ahrig ” vers l’Europe (nationaux ou étrangers)2.
Ainsi et selon l’article 50 de la loi, est punie d’une
amende de 3000 à 10.000 dirhams et d’un emprisonnement de un à six mois, ou de l’une de ces deux
peines seulement, sans préjudice des dispositions
du code pénal applicables en la matière, toute personne qui quitte le territoire marocain, ou s’y introduit de manière clandestine.
En troisième lieu, la lutte contre les trafiquants
de main-d’œuvre est à saluer. En effet, le combat
sans relâche ni répit contre les réseaux mafieux
d’immigration et d’émigration illégales, qui exploitent la misère humaine, est une nécessité impérieuse.
C’est ainsi que les peines infligées dans la loi n°0203 aux responsables du trafic d’êtres humains et à
leurs complices se justifient dans leur principe et
sévérité. La fermeté doit être de mise. Selon l’article
51, qui vise le cas de fonctionnaires ou de membres
des forces de sécurité, est punie de deux à cinq ans
d’emprisonnement avec une amende de 50 000 à
500 000 dirhams1, toute personne qui prête son
concours ou son assistance pour l’accomplissement
de l’acte d’émigration ou d’immigration irrégulières
“ si elle exerce un commandement des forces
publiques ou en fait partie, ou qu’elle est chargée
d’une mission de contrôle, ou si cette personne est
l’un des responsables ou des agents ou employés dans
les transports terrestres, maritimes ou aériens, ou
dans tout autre moyen de transport, quel que soit
le but de l’utilisation de ce moyen de transport ”.
titre le Maroc “ à poursuivre une politique migratoire visant à mettre fin à la dichotomie existant entre
ce que le pays demande pour ses migrants à l’étranger, en termes de protection et d’assistance, et le
traitement qu’il offre aux migrants étrangers relevant de sa juridiction ”.
nalisation de la migration et de sa pénalisation, y
compris pour les immigrés et les émigrés euxmêmes, et pas uniquement contre les organisateurs de la traite, les rabatteurs, les passeurs et les
mafias avec tous leurs complices.
Au total, la loi n°02-03 n’est pas équilibrée. La
notion de “ trouble à l’ordre public ” est utilisée de
manière démesurée pour justifier beaucoup de
mesures répressives : refus d’entrée d’un étranger
au Maroc, refus de délivrance d’un titre de séjour,
retrait de ce titre, rétention des étrangers en zone
d’attente avant leur reconduite à la frontière, interdiction du territoire… sans envisager de recours réels
et effectifs.
La défense des droits des immigrés marocains
en Europe notamment et ailleurs dans le monde, est
en effet également inséparable de l’humanisation
de la législation marocaine elle-même en matière
migratoire. Celle-ci doit prendre en considération
également le droit d’asile, les droits économiques,
sociaux, culturels, cultuels et même politiques des
étrangers, tels la liberté d’expression et d’opinion,
la liberté d’appartenance à une association, à un syndicat, voire même le droit de vote aux élections
locales5.
Par ailleurs, la loi n’a pas intégré les dispositions
de conventions internationales que le Maroc a ratifiées, telle la Convention internationale sur la protection des droits de tous les travailleurs migrants
et de leurs familles, entrée en application le 1er juillet
2003, mais sans qu’aucun des grands pays d’immigration du Nord, comme l’Espagne, ne l’ait ratifiée.
Bien entendu, le Maroc doit contrôler ses frontières, savoir qui rentre et qui sort du pays, assurer
sa sécurité et protéger sa stabilité. Certes aussi, le
Maroc connaît ses propres difficultés économiques
et problèmes sociaux. Mais on ne peut parler d’un
Maroc “ victime ” d’une “ invasion ” subsaharienne
pour justifier une loi de l’inhospitalité. Est-ce
“ rêver ” de penser que, dans ses rapports avec les
étrangers, il doit être un pays d’accueil dans le plein
respect des droits de l’Homme, et qu’il faudra très
certainement dans un proche avenir, prendre en
considération le caractère, non pas temporaire
mais durable, d’une partie de l’immigration d’origine subsaharienne que la notion de transit ou de
passage, ne fait qu’occulter !
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
En fait, pour comprendre le contexte politique
et régional, ainsi que les motivations profondes de
cette loi, il faudrait revenir à la note de présentation qui accompagnait le projet. Il s’agit de “ permettre au Maroc d’assumer pleinement ses engagements envers ses principaux partenaires, notamment en matière de lutte commune contre la migration clandestine frontalière, dans sa double
composante nationale et étrangère ”.
Autrement dit, il s’agit de faire du Maroc le vigile de l’Europe pour protéger le vieux continent de
“ l’avalanche ” des “ sudistes ” et particulièrement
des Subsahariens4. L’utilisation par Rabat en 2004
des charters de l’humiliation et de la honte pour renvoyer notamment les Nigérians est un exemple de
cette sous-traitance sécuritaire. Dans son rapport
sur sa visite au Maroc effectuée fin 2003, Gabriela
Rodriguez Pizarro, Rapporteuse spéciale sur les
droits humains des migrants, encourage à juste
De par sa position géographique à la pointe
nord de l’Afrique et à quelques encablures de l’Europe et dans le tourbillon de la mondialisation libérale qui secoue la planète, le Maroc ne peut rester
hermétique aux mouvements migratoires. Cette
perspective, où le Maroc sera de plus en plus un pays
de destination finale, où une partie de ceux qui arrivent d’Afrique subsaharienne essentiellement, y
resteront de plus en plus, nécessite bien entendu
14
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
IMMIGRATION ET ÉMIGRATION : LA NOUVELLE LOI...
un changement de mentalité, une reconnaissance
de ce fait et l’adoption de mesures en conséquence, y compris en matière de législation sur l’immigration. Plus vite les nouvelles réalités seront prises
en compte, plus les tensions et difficultés liées à cette
présence pourront être évitées.
Abdelkrim Belguendouz
Professeur de sciences économiques
à l’Université Mohammed V – Agdal, Rabat
1)- 1 euro équivaut à 10 dirhams environ.
2)- Voir Abdelkrim Belguendouz, L’ahrig du Maroc,
l’Espagne et l’UE. Plus d’Europe… sécuritaire, Ed Boukili
Impression, Kénitra, 2002, 310 p.
L’ahrig : substantif désignant le fait d’émigrer illégalement ;
littéralement : mettre le feu, faire brûler. D’où la désignation
des émigrants illégaux par le terme : harragas, les brûleurs.
3)- A la date de livraison de cette contribution (juillet 2004),
les textes d’application qui précisent notamment, de qui relèvent ces centres de rétention, n’avaient pas encore vu le jour…
4)- Voir Abdelkrim Belguendouz, Le Maroc non africain,
gendarme de l’Europe ? Alerte au projet de loi n°02-03 relative à l’entrée et au séjour des étrangers au Maroc, à l’émigration et l’immigration irrégulières, Imprimerie Beni Snassen, Salé, 2003, 129 p.
5)- Encore faut-il, bien entendu, que le gouvernement
reconnaisse dans la pratique le droit de vote et d’éligibilité des
Marocains résidant à l’étranger dans les institution élues au
Maroc. S’agissant des élections législatives et de la nécessaire représentation des Marocains résidant à l’étranger au Parlement à Rabat, voir A. Belguendouz Marocains des ailleurs
et Marocains de l’intérieur, Imprimerie Beni Snassen, Salé,
novembre 2003, 159 p.
15
Les migrations
marocaines et leurs relations
avec le Maroc
L
double idéalisation qui prend de l’ampleur en
s’accroissant avec la distance et l’évolution chronologique de leur migration. Paradoxalement, on
constate aussi qu’ils se sont adaptés avec une rapidité étonnante aux mutations sociologiques, économiques, juridiques et politiques en mettant en place leurs propres stratégies. Ces dernières ne coïncidant pas forcément, ni avec celles du Maroc, ni
avec celles des pays “ d’accueil ”.
Ainsi, il est apparu au cours des études menées,
que les émigrés marocains ont, semble-t-il, une perception quelque peu éclatée de l’espace. Apparaissant, à cet égard, comme écartelés entre leur espace d’origine et les espaces d’installation ; ayant même
à l’âge de la retraite, du mal à se défaire de leur
mobilité. Ils ne sont plus, comme par le passé, tentés par le retour définitif au pays, ceci relevant plus
d’un discours, que d’une mise en pratique. Se disant
“ fiers de leur territoire d’origine ”, mais revendiquant tout en même temps celui d’installation. Ainsi, la circulation, incessante entre le Maroc et les
pays d’arrivée et le maintien d’une double résidence ici et là-bas, laissent supposer la naissance d’une
Tout laisse croire que l’affirmation selon laquelle l’émigration n’a de signification que si elle permet le retour, est battue en brèche par de nouvelles
contraintes et par un nouvel ordre mondial qualifié
de mondialisation ou globalisation. Plusieurs facteurs semblent en fait être la cause de ce changement, comme la situation socio-économique qui prévaut au Maroc, la remise en question de la politique
de rotation migratoire, le renforcement de la stabilisation par l’encouragement du regroupement familial, le verrouillage des frontières, l’émergence d’une
double appartenance culturelle (exprimée bien souvent dès la deuxième génération), la rigidité de la
législation dans les pays d’immigration et le développement de nouvelles technologies de transports
et de télécommunications qui favorisent une mobilité transnationale accrue. À cet égard, nous utili-
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
e mouvement migratoire marocain
s’est forgé au fil du temps une spécificité et des caractéristiques qui lui
sont propres, comparativement au
reste de l’émigration maghrébine à
laquelle il est bien souvent identifié.
Par son épaisseur historique, son
importance numérique, son dynamisme permanent,
sa diffusion géographique, le poids de l’attachement
au pays et son évolution professionnelle, il se distingue sur de nombreux points saillants des autres
pays du Maghreb.
16
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
Survol historique
Il n’est pas dans notre intention de faire un fastidieux récapitulatif de type historique dont l’intérêt pratique immédiat ne semble pas ici des plus
opportuns. Nous laissons aux historiens cette tâche.
Je n’omettrai cependant pas de signaler qu’a contrario de certaines idées répandues (et parfois même
dans des milieux spécialisés) que :
* l’émigration marocaine n’a pas démarré avec
la seule circonstance historique de la colonisation
algérienne à savoir en 1830 mais ;
* que cette dernière a été autonome très tôt
(avant même l’avènement de l’islam !) dans la mesure où il y avait des échanges commerciaux avec
l’Afrique sub-saharienne que les historiens qualifient de commerce “ muet ” ;
* elle avait ses motivations et ses dynamiques
propres de déplacement, dans la mesure où elle était
liée à des conditions socio-économiques précises
comme les épisodes de sécheresse, les crises politiques et la volonté parfois de répandre la foi musulmane ou pour effectuer le pèlerinage vers La Mecque.
Elle faisait ainsi converger des motivations parfois
quelque peu éloignées (religieuse, idéologique, commerciale, professionnelle) ;
* par sa situation d’extrême couchant du Maghreb, le Maroc est devenu carrefour entre l’Europe et
l’Afrique sub-saharienne mais aussi un point d’extension vers le levant. Aussi existait-il des voies de circulation qui sillonnaient le Sahara vers “ Bilad Soudan ”. Une autre voie vers l’Égypte à travers les oasis
sahariennes qui contournait la Tunisie par le sud en
passant directement par la Tripolitaine. La dernière allait dans la direction du levant par le nord en
traversant l’Oranie, l’Algérie et la Tunisie. Sans compter la voie maritime partant du nord du Maroc dans
Néanmoins, il convient de reconnaître que la
colonisation de l’Algérie a permis de dynamiser la
demande en main-d’œuvre. De même, par la suite,
le protectorat sur le Maroc a favorisé les mouvements en mettant en place les conditions matérielles
de sa réalisation (accaparement des terres fertiles,
morcellement des parcelles jusque-là indivises,
réduction des terrains de parcours et de nomadisme, etc.). De même pour l’appel en provenance de
la métropole en vue d’assurer les contingents de
tirailleurs et d’ouvriers qui faisaient alors défaut.
Ces phénomènes généralisés ont eu pour résultat la
diffusion de l’émigration à l’ensemble du territoire
marocain et non plus aux seuls foyers traditionnels
qu’étaient le Souss et le Rif.
L’indépendance créera de façon momentanée un
arrêt de l’émigration qui ne résistera cependant pas
à l’appel des “ trente glorieuses ” conjugué aux difficultés économiques surgissant dans le pays devenu indépendant. C’est une émigration toujours
d’hommes jeunes, souvent illettrés, sans qualification aucune, et vivant loin de leur famille.
Avec l’arrêt de l’immigration officielle, un changement s’opère sous la forme du regroupement familial, qui donnera à cette communauté les caractéristiques que nous lui connaissons aujourd’hui. Celle
d’une population qui s’est féminisée, rajeunie et qualifiée sur le plan professionnel, aspirant ainsi à une
assimilation sans pour autant vouloir renier ses spécificités socio-historiques. Sans omettre par ailleurs
17
LES MIGRATIONS MAROCAINES...
la direction de l’Égypte et de la Syrie. Avec le développement de la marine à vapeur, elle connaîtra un
succès grandissant assurant une sécurité relative
qui faisait défaut aux routes de l’époque. Ce qui faisait même dire à un chroniqueur de la fin du XVIIIe
(Zayani dans Atterjema al Koubra) : “ mieux vaut
se noyer que de passer par l’oasis de Barka ”. Circulation à tel point prégnante que pour les Tunisiens, tout arrivant venu du couchant est aussitôt
nommé “ Gharbi ”, le faisant bizarrement associer
à la profession de gardien !
sons le terme transnational non dans le sens du préfixe trans : au-delà (transalpin), mais dans sa seconde acception : à travers (transsibérien). On est amené à constater qu’ils produisent ainsi des constructions territoriales réticulaires marquées, non par la
contiguïté des lieux, mais par la continuité des
logiques communautaires.
espaces n’est pas la compensation de l’autre, mais
l’un prend appui sur l’autre, comme complément
nécessaire à la fois pour se définir et pour vivre. Le
“ pays ” est le lieu où l’on se ressource, mais aussi
un lieu où l’on va et d’où l’on repart. C’est le lieu de
l’enfance, de la tradition, des racines et le modèle
du passé. En suffit à témoigner la fièvre du retour,
cette fuite affolée vers le “ pays ” qui le rend éminemment désirable. Souvent sur le mode d’un
manque qu’il faut nécessairement combler ; d’un
appel auquel on ne peut pas résister. L’orientation
du trajet, n’ayant pas la même allure à l’aller et au
retour, de même que les objets que l’on transporte
dans un sens ou dans un autre, ce qui leur donne
signifiance et révèle cette soif de vouloir vivre “ ici
et là-bas ”. Bref, l’émigré/immigré se dédouble pour
être “ ici ” et “ là-bas ”, pour tirer le meilleur de
chaque système et pour se nourrir des deux espaces.
que dans cette approche rapide du phénomène
migratoire nous n’avons pas opéré de distinction
réductrice entre musulmans et juifs marocains en
migration. Certes, des spécificités existent tout particulièrement depuis la fin du XIXe siècle et l’émergence du mouvement sioniste, cette particularité
devenant plus saillante avec la création de l’État
d’Israël, où vivent actuellement environ soixantequinze mille juifs d’origine marocaine. Rendant ainsi la donne migratoire plus complexe même s’il existe toujours une tendance à l’entraide entre ces deux
communautés (par exemple on trouve souvent le cas
de migrants musulmans marocains travaillant en
collaboration avec un compatriote juif, de même au
niveau des réseaux suivis par les uns et les autres
dans le périple migratoire).
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
Les allers et retours
L’immigration représente dans de nombreux cas
la “ ghorba ”, à savoir l’isolement, la solitude, le
manque de chaleur humaine, etc., et contraste de
ce fait avec les valeurs idéalisées du Maroc en général et du pays d’origine en particulier. Nous utilisons ici la notion géographique du pays, comme
l’espace qui se traverse à pied dans la journée, et où
l’on va en un aller et retour dans la journée ; donc
un espace d’inter connaissance. C’est aussi ce que
l’on tient, à qui l’on tient ou à quoi l’on est tenu.
Pour ces retours en vacances, les émigrés/immigrés n’expriment pas toujours les raisons qui les font
venir de très loin à la recherche d’une trace, d’une
ombre qui rétrécit de plus en plus avec le temps, du
minuscule vestige de leurs racines qu’il faut arroser
par ces retours, sans quoi elles s’effilochent ; cherchant aussi à écouter, se remplir des paysages et de
la vie, un peu fruste, dépouillée de tout superflu
consumériste. De revivre les raisons de leur départ,
à savoir partir pour le compte de ceux qui restent.
Pour eux, les voyages de retours ordonnent le passé, organisent le présent et décident de l’avenir ; ils
ne forment peut-être pas, mais tout au moins ils guérissent.
Le pays représente la chaleur, l’ensoleillement,
l’accueil, la générosité, la solidarité, la sécurité,
l’endroit où il fait bon vivre (on peut multiplier à
l’infini les atouts dont les immigrés bardent cet espace, tout particulièrement lors de moments de contrariétés, de difficultés ou de problèmes de tous genres
rencontrés en exil). De ce fait, il y a comme une
volonté “ inconsciente ” de mystification, en tant
que “ terre originelle ”. Ainsi, la migration a-t-elle
eu pour conséquence, la nécessité de continuer des
relations sociales à la fois avec le territoire d’origine et hors du territoire, avec l’éclosion d’une
conscience commune dans un espace réticulaire.
Ces retours sont toujours sujets d’exultation familiale et occasion de voir ceux qui vivent sur place et
ceux qui étaient partis mais reviennent pour les
vacances. Toutefois, après l’effusion des premiers
jours, l’émigré se consacre à consolider ses relations
sociales ou à les réactiver, participant aux cérémonies familiales resserrées sur cette période, et surtout à régler ses problèmes administratifs. Mais ce
qui est surprenant, c’est qu’ils ne prennent que très
rarement des vraies vacances avec repos et déten-
Généralement, dans leurs discours, l’un des
18
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
Afin d’illustrer ceci, il nous semble nécessaire
de citer des exemples significatifs, sans chercher
pour autant ni à donner une liste exhaustive, ni à
faire des biographies. Ainsi, la plupart des émigrés
qui ont investi dans le domaine touristique à Agadir
ou à Tiznit, ont toujours une activité commerciale à
l’étranger. C’est le cas notamment du patron de
l’hôtel Ali Baba (trois étoiles) et du patron d’une
résidence de vacances à Agadir, l’un et l’autre ont
toujours des restaurants à Paris et vivent entre les
deux pays. C’est aussi le cas du créateur et directeur d’une agence de voyages charter (Safar Tour),
qui tout en commercialisant les produits de ses collègues immigrés, comme l’hôtel Ali Baba, s’est lancé dans la construction du plus grand hôtel de Tiznit. Dans le secteur des transports, les deux sociétés privées de transport collectif urbain d’Agadir, à
savoir Atlas et Grand-Agadir, appartiennent à des
immigrés commerçants dans la région parisienne,
qui ont créé des sociétés de transport international
par autocar entre le Maroc et l’Europe (Hebdo et
Assa Tour), en même temps ils possèdent des restaurants qu’utilisent entre autres les voyageurs de
leurs autocars. Il existe ainsi une remarquable diversification et complémentarité des activités, qui ignorent les frontières. Mais sans avoir pour autant la
stature et l’organisation de grandes sociétés structurées de dimension internationale.
Même chose pour les logements construits au
pays par les émigrés qui représentent bien souvent
un gros investissement, mais leur semblent nécessaires, puisque répondant au besoin de marquer leur
territoire, de le baliser et de préserver la mémoire
du passé.
Les réseaux commerciaux
Les travaux d’Alain Tarrius1, ont été parmi les
premiers à décrire et analyser les itinéraires qui ont
conduit les immigrés maghrébins en France à développer une stratégie commerciale sur plusieurs
espaces, en s’appuyant sur des réseaux communautaires. Les études que nous avons entreprises dans
le Sud-Ouest marocain ont mis l’accent sur l’importance de la circulation des marchandises, surtout
d’une manière informelle, entre les pays d’installation et le Maroc. Avec aussi une circulation interne,
entre les différents points d’ancrage de la communauté marocaine, que ce soit en Europe ou en
Afrique. Mais au cours des enquêtes, nous nous
sommes aperçus que les entrepreneurs émigrés/immigrés développent des projets complémentaires et parfois non ; d’abord dans le pays d’installation, et dans une étape ultérieure au Maroc. À
l’instar des retraités, ils ne cherchent pas à réinvestir la totalité de leurs bénéfices au Maroc. Au
contraire, en fonction des opportunités, ils s’appuient
sur l’un ou l’autre des espaces, afin de faire fonc-
Du fait de l’importance des relations familiales,
certains s’en servent comme base pour développer
leurs activités. Pour exemple, le cas de ce vieil immigré qui s’est spécialisé dans le thé, boulevard de Clichy à Paris, est très éloquent. Malgré son âge avancé, il supervise le fonctionnement des activités et
effectue des voyages entre Tiznit, Agadir, Casablanca et Paris, où sa famille a essaimé dans des activi-
19
LES MIGRATIONS MAROCAINES...
tionner leurs entreprises et fructifier leurs investissements. Ils sont à l’affût des occasions et n’hésitent pas à élargir les domaines d’investissement, que
ce soit la restauration, l’hôtellerie, les transports, le
commerce alimentaire, les bibelots, le bâtiment et
les travaux publics, etc.
te. En ce sens, nous parlons des parents, qui se mettent au service de la famille étendue aux dépens de
leur propre repos. Tout se passe comme si la famille, les relations sociales et l’air du pays suffisaient
pour se “ ré-oxygéner ” et retrouver une nouvelle forme pour affronter les difficultés à la fois du travail
et de la “ ghorba ”. C’est aussi l’occasion de renforcer les liens sociaux et de résorber un certain “ déficit de citoyenneté ” par une approche préventive
dans un cadre familial et dans un environnement,
un territoire et un espace appropriés. Tout laisse
croire que la plupart des émigrés n’ont pas intériorisé le sens des vacances, telles qu’elles se conçoivent et se pratiquent dans le pays de séjour.
tement du Maroc. Au début c’était la poterie, le
bois, les tissus, mais on remarque actuellement la
présence de produits manufacturés, tels que l’huile, les pains de sucre, la confiture, les boissons
gazeuses qui ne se fabriquent et ne se commercialisent pas dans les pays d’accueil, comme par
exemple antérieurement la marque “ la Cigogne ”2,
ou les matelas pour les canapés traditionnels (entre
70 et 110 centimètres de largeur). Une usine marocaine de Casablanca a ouvert, en 1997, une boutique pour commercialiser ces matelas traditionnels à Paris. La plupart de ces produits transitent
par des circuits informels, ils sont transportés par
petites quantités entre le Maroc et les pays d’installation. Là aussi, les transports par autocars et
fourgonnettes, qui entretiennent une liaison permanente entre le Maroc et les pays d’installation
facilitent l’approvisionnement de ces circuits parallèles. Mais, généralement le filon finit par être officialisé, comme c’est le cas notamment des boissons et des matelas en France. Sinon, il est repris
par des autochtones, par exemple la menthe qu’un
Marocain fait acheminer par avion de Tiznit vers
Paris, où elle est distribuée tous les jours. Mais
après le développement de sa culture dans les jardins ouvriers, il y a eu la production sous serres
dans la région nantaise notamment. Par conséquent, on voit que les entrepreneurs impliquent à
la fois le pays d’installation et la région d’origine,
s’organisant de manière à constituer une continuité spatiale, que favorisent le développement des
nouvelles techniques de communication et d’information, la rapidité et la baisse du coût des transports. Nous avons, de ce fait, affaire à des entrepreneurs transnationaux d’un genre nouveau, créant
ainsi un nouveau type de rapports socio-économiques entre pays de départ et d’arrivée.
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
tés commerciales. En plus du commerce du thé, il y
a la production et la vente de cassettes audio et
vidéos. Cette maison de production, sise à Casablanca, est gérée par l’un de ses fils. Elle s’est spécialisée dans la production des chansons berbères
sous forme de vidéo-clips ou par l’enregistrement
de concerts. Mais en même temps, elle est la première à se lancer dans la production de films berbères, qui rencontrent beaucoup de succès, que ce
soit au Maroc ou à l’étranger auprès de la communauté marocaine. La distribution est assurée par le
réseau familial et relationnel, au Maroc et à l’étranger. Un autre fils s’occupe des commerces et des multiples affaires. Ainsi, à titre d’exemple, il a profité
de la liquidation d’une carrière en France, pour se
porter acquéreur du matériel de concassage et créer
une entreprise dans la province de Tiznit. Il est donc
clair que cet entreprenariat repose sur des idées et
des compétences acquises à l’étranger, mais surtout
il exploite l’avantage d’être sur plusieurs pays et de
pouvoir tirer profit à la fois de l’information et des
écarts entre les possibilités économiques existantes.
Un exemple similaire, mais dans le nord-ouest du
Maroc, illustre ce constat. Un émigré marocain, après
des années de périple aux Pays-Bas, a construit une
usine originale par son fonctionnement, près de
Tétouan, où il emploie plusieurs centaines de femmes
pour décortiquer les crevettes. Il reçoit des crevettes
pêchées dans la mer du Nord, qui traversent l’Europe par camion frigorifique. Une fois à Algésiras, la
remorque traverse le détroit de Gibraltar avec les
crevettes à décortiquer et le camion récupère, dans
cette même ville, une remorque chargée de crevettes
déjà décortiquées. Que ces investissements soient
le fruit d’un intérêt économique individuel et/ou
familial est incontestable, mais ils répondent aussi
à un soupçon de désir de participer au développement de sa région d’origine et de se montrer en tant
que tel.
En guise de conclusion :
paradoxes
Il est impossible de conclure sur ce que sera la
future configuration des migrations marocaines et
le devenir de leur rapport avec le “ pays ”. Cette analyse conduit cependant à faire plusieurs remarques.
Ces échanges fonctionnent dans les deux sens.
Pour s’en convaincre, il suffit d’observer par
exemple les magasins tenus par des Marocains ; il
y a de plus en plus de produits qui viennent direc-
20
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
- Bien des parents craignent pour leurs enfants
et leur descendance l’expérience angoissante du
déracinement et de l’absence d’ancrage véritable.
Être né ici, mais n’être à proprement parler de nulle part ; ne pas posséder la mémoire, mais simplement la mémoire de la mémoire. À la question “ d’où
descendez-vous ”, Borges répond par une boutade
qu’il descend du bateau3. Kafka à son tour se demande s’il faut : “ tout acquérir, non seulement le présent et l’avenir, mais encore le passé, cette chose
que tout homme reçoit gratuitement en partage ;
cela aussi je dois l’acquérir, c’est peut-être la plus
dure des besognes ; si la terre tourne à droite, je ne
sais si elle le fait, je dois tourner à gauche pour rattraper le passé ”4.
- Comme le note Pierre Bourdieu, l’immigré est
“ Ni citoyen ni étranger, ni vraiment du côté du
même, ni totalement du côté de l’autre, l’ “ immigré ” se situe en ce lieu “ bâtard ”, dont parle aussi Platon, la frontière de l’être et du non-être social.
Déplacé, au sens d’incongru et d’importun, il suscite l’embarras ; et la difficulté que l’on éprouve à
le penser... ne fait que reproduire l’embarras que
crée son inexistence encombrante ”6. N’ayant pas le
choix entre ici et là-bas, l’émigré/immigré doit se
dédoubler pour vivre dans les deux à la fois ; élément actif dans la construction de réseaux transnationaux, qui dans sa quête de la liberté de circulation tente de combiner et de classifier les loyautés. C’est cette forme “ d’allégeance ” à portée plus
juridique que sociale et identitaire, qui est devenue
une nécessité pour pouvoir vivre pleinement “ l’immigration/émigration ”. La naturalisation7 ne veut pas
dire cesser d’être “ marocain ” ou de s’identifier aux
intérêts de sa “ région ”, son “ pays ” et sa “ religion ”,
- Le maintien des liens avec le pays ne repose
pas uniquement sur des considérations individuelles.
Il est en fait conditionné par la mise en œuvre
d’actions efficaces de promotion de l’image des émigrés/immigrés et des politiques menées pour leur
arrimage au “ pays ”. Il faut notamment rappeler que
les jeunes ne parlent pas forcément l’arabe, que les
parents sont souvent analphabètes, que les opérations d’apprentissage de l’arabe ne furent pas jusqu’à présent une réussite et qu’il ne saurait être
21
LES MIGRATIONS MAROCAINES...
question de sacrifier cette population. Les enfants
de la deuxième génération, nés ou ayant grandi dans
les pays d’accueil se trouvent à la croisée des chemins ; tout dépend d’eux : perpétuer, transmettre
ou oublier le pays des parents. Mais quelle que soit
la couleur de leur passeport, ils auront en commun
d’être d’origine marocaine. Toutefois, il est à craindre
que la disparition des parents ne les éloigne davantage encore de la notion d’appartenance à une communauté d’origine. Il est nécessaire de les aider à
exprimer leur singularité, de consolider leurs rapports avec le Maroc et de faire perdurer le sentiment
d’appartenance à une communauté, sans quoi les
futures générations risquent de ne conserver qu’un
nom ou un prénom de famille5. Ils sont de plus en
plus rares les enfants d’émigrés qui fréquentent
l’école maternelle sans connaître un mot de la langue
du pays d’installation. Moins nombreux par contre
ceux d’entre eux qui maîtrisent quelques rudiments
de vocabulaire, d’écriture et de culture arabe. Il faut
leur faire découvrir le pays, sa culture, ses traditions
et son économie, il s’agit de cultiver chez eux l’appartenance au Maroc, et de nourrir le “ désir du pays ”.
- À l’aube du troisième millénaire, on observe un
changement dans le comportement des
émigrés/immigrés marocains qui “ surfent ” au minimum sur deux systèmes politico-juridiques, deux cultures, deux lieux de résidence. Leurs pérégrinations
sont l’expression d’un dilemme et des difficultés de
faire un choix ferme entre deux espaces. Résultat,
ils ne tranchent pas, ils ne coupent pas comme par
le passé avec le pays d’immigration, mais ils “ zappent ” et vivent dans “ un mouvement en boucle ”
entre les deux espaces. D’un point à l’autre, d’un
espace à l’autre, en l’occurrence, le “ pays ” d’origine et le lieu d’installation, ils tracent un axe autour
duquel gravitent leur vie et leurs intérêts dans un
réseau communautaire de plus en plus dense, en
stolinification permanente et qui s’élargit géographiquement de jour en jour.
cela signifie simplement pouvoir être à l’aise dans
ses territoires. C’est le compromis indispensable
dans la recherche de l’aisance et du confort économique, social et juridique, c’est un moyen d’avancer
vers la sphère publique et plus de visibilité.
1)- Voir notamment Alain Tarrius, Les fourmis de l’Europe : migrants riches, migrants pauvres et nouvelles villes
internationales, Paris, L’Harmattan, coll. Logiques Sociales,
1992, 208 p.
2)- Dans certains magasins, on trouve parfois même du
Coca-Cola, mais avec la mise en bouteille au Maroc !
3)- La question de la recherche des origines et de la filiation est un thème récurrent de la littérature sud-américaine,
voir notamment Le labyrinthe de la solitude d’Octavio Paz,
Fayard “ Horizon libre ”, Paris, 1959, 259 p.
4)- Cité par Haim Zafrani, Juifs d’Andalousie et du Maghreb, Paris, Ed. Maisonneuve & Larose, 1996, p. 410.
5)- Mark C. Taylor, “ Ce qui apparaît un nom propre finit
toujours par se renverser en marque impropre ”, in Errance :
lecture de Jacques Derrida, Paris, Les éditions du Cerf, 1985,
p. 241.
6)- Pierre Bourdieu, “ Préface ”, in l’immigration ou les
paradoxes de l’altérité, Sayad Abdelmalek, Bruxelles, Editions Universitaires et De Boeck, 1991, p. 9.
7)- Pour Philippe Poutignat et Jocelyne Streiff-Fenart, les
frontières ethniques ne sont pas des barrières : “ elles ne sont
jamais occlusives, mais plus ou moins fluides, mouvantes
et perméables ”. Ph. Poutignat et J. Streiff-Fenart, Théories
de l’ethnicité suivi de Les groupes ethniques et leurs frontières, F. Barth, Paris, Editions PUF-Le Sociologue, 1995, p.
169.
8)- Nous utilisons volontairement “ enracinement ”, pour
éviter le débat épineux sur assimilation, insertion, intégration. Même si de nos jours l’intégration est de plus en plus
conçue comme une interpénétration et une fusion de groupes
culturels différents, sur la base de dénominations communes.
Voir à ce sujet, Ph. Poutignat et J. Streiff op. cit.. En France,
le Haut conseil à l’intégration, définit l’intégration comme un
“ processus spécifique par lequel il s’agit de susciter la participation active à la société nationale d’éléments variés,
tout en acceptant la subsistance de spécificité culturelles,
sociales et morales, en tenant pour vrai que l’ensemble s’enrichit de cette variété et de cette complexité ”, cité dans le dossier “ penser l’intégration ”, Revue Sciences Humaines, n° 96,
de juillet 1999, p. 25. Joseph Roth considère que : “ Le plus
haut degré de l’assimilation devrait être celui où chacun,
aussi étranger qu’il fût, devrait le rester, afin de se sentir
chez lui où il se trouverait ”, Croquis de voyage, Paris, Ed.
Seuil, 1994.
- Théoriquement qu’on le veuille ou pas, qu’on
s’en accommode ou pas, l’immigration internationale marocaine se stabilise dans la plupart des pays
d’accueil et se stabilisera encore plus avec le temps.
Il est impossible de continuer à penser que ses liens
avec le Maroc demeureront ce qu’ils sont de nos
jours, il y aura forcément une coupure pour une grande partie de cette population. Il n’y aurait finalement là que le résultat logique d’un enracinement8
ailleurs, celui que d’autres mouvements migratoires
plus anciens ont connu, il suffit de voir les Libanais,
les Syriens, les Japonais en Amérique latine9 ou les
Italiens. Mais dans le cas de l’émigration marocaine, ce qui pourrait favoriser le maintien de liens avec
le Maroc, c’est d’une part la proximité géographique
et surtout le développement des transports et des
nouvelles technologies de l’information et de la communication.
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
- Le Maroc n’a pas d’autre choix : face au développement de la migration internationale, à sa diffusion spatiale et à sa durabilité, il doit entreprendre,
sans gaspillage et avec pragmatisme, avec une détermination bien arrêtée et sans négliger aucun
concours, pour mieux ancrer les enfants des émigrés/immigrés dans la société marocaine. L’enjeu
est d’une grande importance, il ne concerne rien
moins que l’avenir du Maroc dans le monde à travers cette “ diaspora économique ”.
Mohamed Charef
Enseignant-chercheur,
département de géographie
de l’Université Ibn Zohr,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Agadir
22
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
LES MIGRATIONS MAROCAINES...
9)- A titre anecdotique, les Japonais ont tenté de favoriser la ré-émigration des ressortissants d’origine japonaise,
mais ces derniers n’ont pas réussi à se réintégrer dans la société de leurs aïeux ; ils ont eu des difficultés à s’adapter au mode
de vie nippon et à la langue.
23
L’aspect migratoire
dans la littérature
maghrébine
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
N
nier ou Émile Ajar), des écrits par procuration sous
forme de récits de vie (Maurizio Catani) et les récits
de la “ seconde génération ”, œuvres que nous ne
développerons pas ici.
Ainsi, un survol quand bien même généralisant
de la production des écrivains maghrébins d’expression française, suffit à montrer qu’une relative prise de conscience est apparue dès le tournant historique des indépendances maghrébines (avec néanmoins l’existence de précurseurs littéraires majeurs
et ce, en pleine colonisation).
Dans leur ensemble les écrivains ont exprimé
leur point de vue sur la question en matière d’immigration. Émettant leur opinion sur le sujet, il semble
qu’ils aient implicitement invité à réfléchir sur la
place qu’occupe cette dernière dans les relations
franco-maghrébines. La plupart d’entre eux ayant
consacré au moins un ouvrage au thème de l’exil
migratoire vers la métropole française.
Bien que le rapport entretenu avec ce thème reste quelque peu spécifique, selon que l’on ait affaire
à des auteurs directement concernés par la problématique ou se sentant globalement interpellés par
le sujet, il n’en est pas moins vrai que la lecture de
toutes les œuvres produites sur le sujet laisse transparaître un malaise certain. Car il aurait été difficile en outre pour les romanciers d’éluder une réalité qui touche d’aussi près et aussi profondément
ous convenons dès maintenant que
si l’objet de notre communication
peut sembler dans un premier temps
quelque peu à la périphérie de la
question centrale de ces journées,
nous verrons progressivement qu’en
fait, il n’en est rien.
Bien au contraire, il existe un certain nombre de
liens récurrents entre le traitement littéraire du fait
migratoire et cette problématique socio-économique,
vue sous un aspect dynamique, mondialisant. “ Immigration ” le terme même conduisant à aborder
l’ensemble des référents habituels auxquels il est
renvoyé sur le plan économique, statistique ; avec
de plus la lourdeur des chiffres, la sécheresse des
statistiques et l’opacité des théories. Or cette immigration n’est pas une simple translation spatiale,
substitution géographique de lieux. Elle est aussi et
surtout une aventure humaine, expérience spirituelle par laquelle le migrant traverse et se trouve
traversé par des lieux, y imprimant une marque aussi minime ou négative soit-elle. Il transite certes
d’abord avec son corps mais aussi son cœur et son
âme.
La littérature en tant que production socioculturelle ne pouvait manquer d’aborder ce thème. On
trouvera des auteurs français (comme Michel Tour-
24
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
25
L’ASPECT MIGRATOIRE DANS LA LITTÉRATURE MAGHRÉBINE
années cinquante, et qui a publié un roman intitulé Les boucs, le sarcasme émerge chez cet éternel
déçu à la fois du Maghreb puis de l’occident. On
peut dire globalement qu’à travers ce récit, l’auteur
choisit de décrire les conditions extrêmes de vie d’un
groupe de Nord-Africains. Néanmoins, si le roman
dépeint dans son ensemble un univers proche de
celui que connaissaient certains migrants, il n’en
reste pas moins que l’ouvrage relève d’un parti pris
affiché à la fois sur les plans esthétique et thématique. C’est en réalité sous la forme d’un exercice
personnel critique, que l’auteur crie sa totale désillusion vis-à-vis de valeurs hexagonales autrefois encensées.
Le tableau socio-économique ainsi brossé au fil
des chapitres reste foncièrement pessimiste, car
l’auteur s’attache le plus souvent à décrire les êtres
et les lieux sans entrer dans une quelconque analyse de rapports humains les régissant théoriquement.
Cette approche de surface va pourtant en s’approfondissant en ce qui concerne par exemple leurs
aspirations intimes ou bien les raisons objectives
leur permettant de ne pas désespérer malgré tout.
Conçu, semble-t-il, comme une sorte de “ descente
aux enfers ” ou de reportage réaliste, le récit parvient à appréhender le personnage sous l’unique
dimension du social. Pourtant le travail de fiction
produit décrit bien cette première “ mort ” de l’immigré comme constat de déception face au regard négateur et annihilant de l’autre.
De plus, l’auteur marocain y retrace un cheminement spécifique, à savoir le trajet migratoire particulier emprunté par les exilés de la première heure ; ceux qui se sont trouvés humiliés alors qu’à peine débarqués du fait des “ événements ” d’Algérie
principalement. La question n’étant pas encore celle
d’un retour mythique au pays d’origine mais bien
de l’arrivée matérielle dans le pays d’accueil.
Le lecteur ne peut en définitive qu’être saisi, en
parcourant ce roman, par le nihilisme de fait des
personnages dont l’activité sociale semble orientée
vers la destruction (comportement reproché aussi
de nos jours aux adolescents maghrébins de France).
Il semble qu’il n’y ait pas de rédemption possible
la communauté. Et c’est la raison pour laquelle de
nombreux auteurs ont développé par contrecoup des
thèmes mettant en avant leurs préoccupations principales sur la question.
Dans un premier temps, les romans ont servi à
montrer sous un angle généralement identique le
pays d’origine. Le regard y est de plus teinté d’une
certaine lecture ethnographique de la société maghrébine. Il s’agit pour les auteurs de témoigner en
faveur d’un passé désormais révolu, époque toujours
empreinte d’ordre et de certitudes (ce qu’ont fait
par exemple les écrits de Mouloud Feraoun).
Progressivement, une description romanesque
tendra à porter sur le Maghreb contemporain d’alors
et ce, en servant d’illustration à une position contestataire se voulant être d’abord une remise en cause. Ainsi, l’écrivain devenu par force anti-conformiste, si ce n’est provocateur, peut-il finalement
aborder la question d’un exil aliénant et du traumatisme occasionné chez le sujet. Une thématique
générale finit par s’inscrire dans l’ensemble des productions littéraires, évoquant à tous coups la nostalgie du départ ; de même que la déception à l’arrivée sur le sol de France. Chaque auteur traitant
néanmoins la question selon un style propre. On passe alors au fil des textes, du récit autobiographique
à une écriture hyperréaliste.
À se pencher sur la biographie des principaux
auteurs maghrébins concernés, le lecteur finit par
prendre connaissance de l’importance qu’a occupé
l’exil dans leur vie personnelle. Il devient alors évident que cette expérience de la rupture avec le sol
natal puisse sensibiliser l’écrivain et nourrir son
œuvre de ce thème majeur. Seulement, quand bien
même le déracinement affinerait le regard porté sur
la société d’appartenance, il n’en demeure pas moins
que le romancier s’est trouvé matériellement coupé de ses compatriotes et du mouvement socioculturel évolutif régissant la société de départ dans son
ensemble. Celui-ci se voit donc le plus souvent
condamné à se référer aux rêves et souvenirs d’antan
selon une vision focale quelque peu idéalisante. Ce
qui nous montre le parcours de leur vie.
Avec Driss Chraïbi, installé en France depuis les
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
sociologique finissent par
s’enchevêtrer, faisant du personnage un “ Ulysse contemporain ”
fatalement séduit par une société
de consommation dont il se voit
pourtant dès le départ exclu.
En définitive ce roman novateur
par bien des aspects permet à l’écrivain d’effectuer une remise en cause de présupposés socio-politiques
liés à l’émigration. Chez ce romancier,
la narration commence et finit au
même point. Elle fait des évènements
rapportés un cycle de haines et de malheurs. Le lecteur est ainsi amené à comprendre et admettre que l’émigration est
un fléau à enrayer.
Avec L’homme qui enjamba la
mer, roman écrit conjointement
par deux auteurs (Ramdane et
Mengouchi) nous nous trouvons,
pour une fois, placés d’emblée au
sein de l’immigration. Un cliché évocateur des conditions de vie matérielles des travailleurs maghrébins
nous est proposé. Avec de plus le
recours à une technique narrative faite de tableaux dépeints de manière successive.
À cet effet, les immigrés, personnages centraux, se trouvent placés dans
des situations caractéristiques, celles du
travail, de l’habitat ou du repos. Bien
qu’elle ne soit pas véritablement manifeste, une certaine forme de contestation
parvient cependant à transparaître à la lecture de
l’œuvre. L’essentiel de l’histoire se déroulant au sein
du microcosme aliénant que constitue le foyer pour
travailleurs immigrés.
On remarque que le cadre physique dépeint tente de traduire la part relative de sordide présente
dans l’existence quotidienne des ouvriers nord-africains. Le rêve servant cependant d’exutoire aux personnages, leur permettant ainsi de vivre au sein
pour ces lascars, aussi usent-ils de la
mythomanie, de la violence et
d’autres expédients tout aussi répréhensibles. En contrepoint, on voit
se dresser la figure du héros appelé “ yalan waldik ”, à la fois proche
et pourtant distant des boucs comme peut l’être le romancier. Le
récit de vie affleure avec ce style
propre à Driss Chraïbi dont l’écriture est concise au point d’en
être hallucinante, mais les complications, surcharge, maniérisme sont d’autant plus
gênants que le sujet, le témoignage sur la vie des Nord-Africains en France offrait à lui seul matière assez riche.
Le romancier algérien Rachid
Boudjedra aborde lui, plus directement, la question de l’immigration
en évoquant dans son roman intitulé Topographie idéale pour une
agression caractérisée, l’histoire
tragique d’un immigré maghrébin
perdu (à la fois spatialement et
identitairement) dans le métro
parisien. Ainsi par un traitement
littéraire particulier, le personnage nous est rétrospectivement
dépeint au cours d’une enquête criminelle le concernant.
Durant la succession des
différents chapitres, “ le héros ” parcourt le
dédale des couloirs souterrains tel un Thésée moderne. Marchant inexorablement au-devant de sa destinée, cette dernière prendra les traits d’un personnage au racisme exacerbé. On remarque que sur
le plan narratif, tout est fait pour tenter de traduire le désarroi dans lequel se trouve placé l’immigré, et ceci jusqu’à son inaptitude à saisir le sens
des messages verbaux et publicitaires (“ Gaulois
réveillez vos instincts ”). Par ailleurs avec l’articulation du thème du labyrinthe, le mythique et le
26
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
27
L’ASPECT MIGRATOIRE DANS LA LITTÉRATURE MAGHRÉBINE
égard, on remarquera que le travail descriptif effectué porte essentiellement sur le problème d’une solitude imposée, qui serait capable d’infliger à l’individu migrant une seconde mort. L’unique issue étant
le repli forcé sur une activité fantasmatique substitutive, si ce n’est délirante.
Incidemment, le thème permet au narrateur
d’évoquer les conditions socio-historiques qui ont
contribué à la migration. Celles qui ont fait de la
mémoire le lieu privilégié de la catharsis ; ainsi
qu’une certaine forme de contestation psychosomatique. Nous comprenons qu’en fin de compte, le
sujet est condamné à projeter indéfiniment son moi
sur un objet de désir devenu utopique parce que
matériellement inaccessible pour lui. Et que d’autre
part, un échec patent généralisé est le seul résultat
possible de son émigration. C’est pourquoi le personnage prendra la décision de sortir de son isolement physique et psychique en acceptant de faire
face à la dure réalité du monde extérieur.
Le roman se clôt finalement sur une totale ambiguïté, volontairement entretenue puisqu’on ne sait
ce qu’il adviendra du personnage (ira-t-il rejoindre
sa compagne palestinienne ou rentrera-t-il au pays ?).
Cela permettra en tout cas au romancier de tenter
d’établir une conclusion sur les objectifs et les limites
de l’écriture dans le désir que celle-ci a de vouloir
traduire la réalité.
On voit donc que globalement, la thématique
tourne autour :
- de l’arrivée en France (retraçant cette première
mort de l’émigré, produite par le choc ressenti) ;
- d’un quotidien fait de travail et de vie domestique d’où les rapports socio-affectifs sont quasi
absents ;
- de l’imaginaire comme réponse et compensation face à un vécu des plus négatifs, amenant l’individu à se replier sur le passé, l’intimité perdue et
l’idéalisation ;
- de la politique, c’est-à-dire des raisons de la
migration et des revendications exprimées ; le personnage devenant un porte-parole idéologique des
positions de l’auteur.
d’une marge fantasmatique à la fois aliénante et
protectrice.
En un curieux travail d’association, le narrateur
lie l’activité professionnelle des immigrés aux
“ strates, couches et sédiments ” matérialisant la
mémoire individuelle des sujets expatriés. D’où une
proximité symbolique existant entre la terre du chantier et les déracinés maghrébins, restés toujours nostalgiques de leur sol natal.
Il n’en demeure pas moins que le lecteur éprouve parfois quelques difficultés à saisir la trame de
ce livre qualifié par sa maison d’édition de “ politique-fiction ” et dont il peut à la limite, garder le
souvenir d’une description sociologique relativement
poétisante.
Faisant suite à des travaux théoriques et pratiques en psychologie, Tahar Ben Jelloun a publié
divers écrits orientés vers une thématique répétée.
Principalement celle de l’exil et plus particulièrement, celui rencontré par ses compatriotes maghrébins, dans leurs tentatives d’adaptation à la transplantation. Soulignant de plus les incidences psychopathologiques dues à cet effort douloureux d’assimilation d’un modèle de vie nouveau.
Une fiction éditée en 1976, intitulée La réclusion solitaire, reprendra pour l’essentiel les thèmes
développés dans une de ses recherches antérieures
intitulée La plus haute des solitudes. Dans ce roman,
l’auteur brosse le portrait d’un personnage quelque
peu névrotique qui, après avoir été rejeté par “ la
société ”, finit par s’éprendre d’une affiche publicitaire représentant une femme (en une forme de
transfert fétichiste extrême).
De plus, la malle tenant lieu métaphoriquement
d’habitation au personnage, symbolise les conditions
de vie de ses congénères. L’objet devenant par extension, le motif signifiant d’un certain enfermement
social et psychologique, à même de souligner les tendances schizophréniques du sujet.
La part de romanesque que l’on peut néanmoins
concéder au texte découle d’une évocation tour à
tour réaliste, puis fantasmatique.
Elle semble en mesure de figurer l’état psychologique plus ou moins instable du personnage. À cet
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
La situation de l’exilé
dans le roman
En une sorte de traitement quasi-obligé, la grande majorité des romans font
état d’un quotidien quelque peu révélateur quant à l’existence menée par le
travailleur immigré. L’activité sociale
du personnage n’étant souvent décrite ou plutôt suggérée qu’à l’occasion
d’un dysfonctionnement relationnel
(comme celui d’une inaptitude à
aborder l’univers féminin par
exemple). L’écrivain devient de cette façon, le médiateur d’une réalité semblant impossible à formuler
par le personnage, ainsi que le témoin
d’une protestation muette de ces individus face à la situation qui est la leur. Les
conditions de vie et de travail (formulation quasi-tautologique dans les cas en
question), sont les premiers éléments
saillants d’une réalité foncièrement
négative souvent évoquée par les romanciers.
“ Ici quand j’ai débarqué, j’avais
des problèmes pour dormir et puis
des crises, je ne travaillais pas
bien et j’allais de boulot en boulot… et toujours clandestin, sans
papiers, sans rien. Il a fallu
attendre avant d’avoir une carte comme tout le monde, mais
ça va pas. Il me reste le désordre. ”
(Tahar Ben Jelloun, La réclusion solitaire)
La désillusion extrême
constitue donc la première
expérience de l’exilé, elle fait
suite à son arrivée immédiate.
Le sujet ainsi placé dans la réalité amorce par conséquent une
tentative d’adaptation et voit
s’opérer au sein de son moi, un
effondrement total. De fait, une
réelle inadaptation socioculturelle semble qualifier le migrant dès
son arrivée en cela que des valeurs,
érigées en dogme dans une société
consumériste, viennent ébranler les
représentations qu’il se faisait du
monde où :
“ (Lui) perplexe et
paniqué et ne comprenant
rien à ce déluge de mots,
restant des signes plus
cabalistiques, trompeurs et
perfides mais dénués de toute signification, déments
dans leur gesticulation calligraphique… ” (Rachid Boudjedra, Topographie idéale…)
Ainsi, devant les yeux du
migrant, la cité dévoile d’emblée son
caractère totalement factice ; elle
demeure pour lui l’espace de l’altérité absolue (celle du dominant
aujourd’hui qui fut aussi colonisateur
hier). En cela, la culture médiatique
indique généralement dès les premiers contacts le
profond fossé qui sépare la culture de l’étranger d’avec
les usages locaux.
Or, face à l’indifférence collective qui est en soi
une forme de rejet patent, ou suite à toute agression
xénophobe, seule une certitude intérieure ontologique
peut permettre à l’individu de dépasser la minéralité qui lui est prêtée faisant dire à un personnage :
“ Je marchais au milieu de la rue, je traversais et les passants et les voitures, j’étais devenu
De même, le choc de la rencontre du migrant avec
le monde froid et distant de la société d’arrivée se traduit par une forme de désarroi psychique, et l’individu resté seul depuis sa décision initiale de migration
plonge en fin de compte dans un univers qui a pour
effet principal de le réifier.
“ Il ne comprend pas que c’est là que nous
sommes détenus fous, vivant dans des mansardes
pour éviter des hôtels non moins sordides. ” (Ibid)
28
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
L’autre (la femme surtout) constituant pour le
Maghrébin exilé un obstacle insurmontable où :
“ Elles me renvoyaient l’une après l’autre mon
sourire dans un kleenex en boule mouillée. Je
ramassais le refus et continuais mon chemin. ”
(Ibid)
Placé dans une solitude frustrante, l’étranger ainsi devenu objet anonyme doit-il faire face à un amer
constat d’échec. Il arrive de plus que le sentiment
d’aliénation soit au départ la dynamique d’une certaine prise de conscience chez le narrateur, avouant :
“ L’idée d’exister autrement me hantait. ”
(Tahar Ben Jelloun)
Et seul le transfert affectif projeté par le sujet, sur
une femme devenue enfin complice, pourra alors le
libérer des affres de l’exil et du sentiment objectif
d’aliénation. La pulsion vers une mixité ethnique marquera le désir d’entrer dans le monde de l’autre :
“ Dans une ville, une foule où il ne connaissait personne, où il n’était lui-même personne.
Une fille qui se moquait pas mal de tous ces
regards pointés sur eux, qui continuait d’aller à
ses côtés… ” (Mohamed Dib)
Lorsque toute tentative d’ouverture se trouve rejetée, alors le sujet finira par percevoir sa condition de
façon désormais lucide s’interrogeant en disant :
“ Mais que faisons-nous dans ce territoire, un
supermarché de l’esclavage et de l’indifférence ? ”
(Ibid)
Parvenant ainsi au constat politique de sa situation et avouant finalement :
“ Je suis venu dans ton pays du cœur, expulsé du mien, un peu volontairement beaucoup par
besoin. ” (Tahar Ben Jelloun)
M’Hamed Wahbi
Faculté des lettres et sciences humaines,
Agadir
On l’aura saisi, l’intérêt de cette littérature, d’un
point de vue critique (et en dehors du seul plaisir du
29
L’ASPECT MIGRATOIRE DANS LA LITTÉRATURE MAGHRÉBINE
texte au sens où le définissait Roland Barthes), peut
porter entre autres, sur le domaine :
- de la sociocritique, à travers une lecture des interactions sociales du migrant avec le milieu, et ce, malgré le prisme difractant de la littérature ;
- de la psychocritique, en une analyse de comportements récurrents (plus ou moins déviants), à la
fois individuels et/ou collectifs.
En conclusion, nous dirons que les principaux écrivains ayant fait de la littérature maghrébine de langue
française le moyen d’expression privilégié de leurs
options idéologiques ou affects, et de l’immigration
de leurs compatriotes, un thème central ou accessoire de leurs œuvres, qu’ils auront su dessiner avec
beaucoup de justesse et de sensibilité (et parfois avec
un excès compréhensible) une situation socio-économique, mais aussi politique, propre à ces décennies.
Leur regard, emprunt pour beaucoup d’autobiographies, reste pour nous aujourd’hui un témoignage
historique des conditions de “ servage ” faites à toute une génération d’hommes exilés, soumis aux lois
du grand capital. C’est aussi un cri et une dénonciation virulente de l’atteinte aux droits humains élémentaires non plus seulement socio-économiques
mais aussi et surtout psychoaffectifs. S’attachant à
décrire une souffrance d’autant plus profonde que
silencieuse et parfois plus ou moins consciente. Il
s’agit bien ici d’aliénation et de réification que l’analyse socio-psychologique peut tenter de mettre en
équation, mais dont seul l’écrivain véritable, peut saisir dans les zones d’ombre, expressions muettes, lignes
mouvantes du dire humain, la portée profonde et signifiance véritable.
Face à la non-reconnaissance effective de toute
une génération et à cette perte d’identité dans la trajectoire migratoire, il reste à ancrer des lieux de référence, un imaginaire compensateur afin de réinvestir l’espace du symbolique désormais perdu. C’est là
un devoir de mémoire que nous avons à leur égard.
une transparence, un mouchoir en papier que le
vent emportait. ” (Mohamed Dib, Habel)
Les migrations
de travail au miroir
de la poésie berbère
La poésie villageoise et celle
des poètes semi professionnels
Dans le Maroc rural, pour un ensemble de raisons où dominent l’exiguïté des ressources et le mode
collectivement contrôlé de leur mise en valeur, les
groupements berbères présentent, en général, une
taille restreinte et beaucoup de cohésion. On n’arrive pas à faire qu’aucune tête ne dépasse ; mais que
toutes s’emplissent des mêmes valeurs, d’une consensuelle idéologie, cela est voulu ; et la poésie orale,
souvent une activité collective, toujours un discours
convenu, fortement y contribue.
Le distique (izli) ou la très courte pièce que les
gens improvisent pour la danse chantée collective
ne véhiculent forcément qu’une pensée ramassée
mais, malicieuse ou frappée de sagesse, elle est ressassée longuement :
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
L
es populations berbérophones du
Maroc, Chleuhs du Sud-Ouest d’abord,
ont ouvert en France le chemin de la
migration marocaine de travail.
Représentées dès avant la Grande
Guerre, elles comptaient en 1930 pour
les neuf dixièmes de cette maind’œuvre ; en 1960, après qu’ait augmenté la part des
arabophones, encore pour les trois quarts. Alors, et
comme s’emballait la demande des pays du Nord,
sont venus s’ajouter des Imazighen de l’Atlas central, plus les Rifains que ne captaient pas en priorité la Belgique, les Pays-Bas, ou l’Allemagne.
Ces populations ne sont pas muettes, lors même
que se prononcent sur les migrations ouvrières maghrébines, sans jamais avoir privilégié l’écoute, tant
d’intervenants de tant et tant de disciplines ou officines... Les premières à ressentir, elles élaborent
aussi. Et ce, jusque dans les campagnes les plus
déshéritées. La poésie orale en particulier, souvent
une création collective, toujours un discours consensuel ou convenu, leur est, plus qu’un exutoire, un
système d’appréhension des choses de ce monde.
Dans plusieurs de mes publications, je m’y suis spécialement intéressé et reprendrai ici l’essentiel du
propos.
Biljik, c’est la Belgique que veut la jeunesse :
L’argent s’y trouve mais “ faut déjà y aller ! ”
(Lortat-Jacob 1980 : 136, retraduit).
Ceux qui menaient bestiaux ramènent de France des autos :
Les voilà, pour le coup, qui peinent à conduire ;
Moi, je n’ai pas quitté le Maroc, de nectar je vis :
Eh, j’aurai bien butiné ! C’est pas comme nos “ vacanciers ”...
(Peyron 1993 : 204, retraduit).
30
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
Bien sûr, le premier distique évoque moins un
long franchissement que les péripéties liées à l’obtention du passeport. Pour amoindrir cent jalousies, les
citations suivantes brocardent le retour des émigrés
au volant de véhicules internationalement immatriculés d’un F français (fakans, se moquent les laissés pour compte), un B valant “ Belgique ” (bakans),
voire un GB britannique (grand’ bakans) ; cependant, ces chauffeurs néophytes restent maladroits :
une embardée est probable car la chance, ça va, ça
vient...
Maurras [sic] est venu aux bergeries d’El Kelaa,
Il a choisi des moutons, il a laissé les brebis.
O filles, mettons le voile du deuil !
Maurras a pris nos garçons ;
O filles, mettons le voile du deuil !
Maurras nous a humiliées.
(Souag 1976 : 43).
Là-haut, Touda brahim n Ayt Ayd, treize ou quatorze ans, m’avait dit : “ Si les hommes ont Mora,
pourquoi pas nous Tamorat ! ? ” — c’est grammatical, en berbère, et en français... piquant. Le publicateur quant à lui, un jeune enseignant, aura vu dans
le rabatteur des Houillères un héritier prévisible du
doctrinaire de l’Action Française.
À l’écart des oreilles masculines, les femmes ont
des joutes (timnadin) où former aussi, à l’occasion,
un point de vue sur la migration :
– … Tirou cultive ses champs à wausmmid et dans
la plaine en contrebas
Pendant que Ou-Tekhchi fait l’esclave chez les Juifs ;
– Je préfère mon émigré et ses mandats à vos campements
sur les pentes du Jebel Koucer ;
– Eh ! J’y ai vécu, et n’en ai pas crié divorce :
L’ambre et l’argent suivaient avec moi le troupeau,
Je porte fibules, et toi pas, ma pauvre Haddjou…
(Lefébure 1977 : 117).
Les citations précédentes sont représentatives
de genres courts. Et réservés aux cantons d’origine.
Mais voici l’ample poésie des “ chansonniers ”, des
“ trouveurs ” préfère Paulette Galand-Pernet (1972),
ces poètes-musiciens itinérants, audacieux comme
des satiristes à la scène, et que conduit un raïs en
pays chleuh, l’amdyaz chez les Imazighen. Leur art
se prête à des développements, et il a accompagné,
lui, les migrants dans leur exil.
Dans la région parisienne, en effet, jusqu’à ce
que leurs familles commencent à entourer des travailleurs de plus en plus nombreux, le communautarisme berbère et les méthodes de recrutement
voulues par certaines entreprises ont concouru à la
formation d’agrégats quasi ethniques, parfois villageois et lignagers jusque dans le détail du plan au
sol. Dans les colonies ainsi formées, aux jours de
repos, la nostalgie certes s’allégeait, mais aussi le
sens des valeurs traditionnelles se réassurait à l’écoute des chants de trouveurs ; un disque tournait, ou
Mais c’est à l’unisson qu’elles clament contre la
croqueuse d’hommes :
O Fransa, tu es bien sorcière :
Qui accoste, il s’écrie pour qu’un autre embarque.
(Lefébure 1992 : 257).
À l’unisson, qu’elles mêlent leurs inquiétudes :
Malheur ! Je grimperai au sommet du Tichka.
Pour voir les jeunes travailler parmi les étrangers.
Caporal, ne donne ni pelle ni pioche à mon ami trop jeune !
Mère, prie pour qu’il ne m’enterre pas parmi les étrangers !
31
MIGRATIONS DE TRAVAIL ET POÉSIE
Les vers précédents et le morceau qui va suivre
ont été recueillis en contrebas du Haut Dadès, dans
le sillon sud-atlasique, entre Tinrhir et Kelaa des
Mgouna. Ce secteur et, jusqu’aux sables, l’ensemble
du Sud, furent prospectés, trente ans durant, par un
agent recruteur des Houillères du Nord et du Pasde-Calais, M. Félix Mora ; le chœur féminin reprend :
Que le cœur ne te poigne, quand tu vois ceux de France
Revenir au volant. Car ce qu’ils en ont en main,
c’est que la roue tourne !
(Peyron 1993 : 204, retraduit).
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
bien un Maître et sa troupe officiaient. Raïs Lahoucine ou Sihal, par exemple, travailleur émigré luimême après avoir fait le baladin dans la région de
Tiznit ; au début des années soixante, l’ORTF l’enregistra dans plusieurs titres pour nourrir ses programmes à destination des immigrés chleuhs :
En trouver un qui ne soit pas expatrié !
En Tunisie l’un, l’autre à Paris ou à Saint-Étienne.
Mais qui s’en va pour le bien des siens reste irréprochable.
Bien nés sont, et grandis vertueux,
Ceux que leur sort ne contente pas, qui ne se résignent
point à l’impuissance.
Quel n’est pas notre étonnement, ah ! comment
comprendrions-nous !
De voir parmi les nôtres, ouvriers, des gens hors
de bon sens !
Il est parti, le voyageur, laissant là ses enfants,
Son père et sa mère et ses proches.
“ Me voilà sur le point de partir, leur dit-il,
Encore un mois ou deux : je vous enverrai de l’argent.
On peut écrire, partout, des mandats : je vous en enverrai ! ”
Mais il est à peine à Paris qu’il oublie sa famille,
À peine arrivé, les yeux emplis de choses jamais vues !
Jolies femmes, autobus et métro, mes amis,
Et l’avenue de l’Opéra ! Il fréquente les courses.
Quinzaine après quinzaine, l’argent lui fait défaut ;
Le voilà même, ô malheureux, sans argent de retour !
Vingt ans se passent, vingt ans et plus.
La prière ? Il n’a point prié ! Le ramadan ? Il l’a croqué !
………………………………………………………
Le voyage est pour nous chose bonne, convenable et licite,
Mais le terme en doit être bien affirmé :
Un an, ou deux, trois au plus, seront suffisants.
À Dieu nous demandons de nous accorder le pardon.
(Galand-Pernet 1972 : 86-87).
“ Même les cimetières, ce sont les ouvriers de
France qui les entretiennent / Et les tombeaux des
saints locaux ainsi qu’une bonne part des mosquées ”, poursuit le poème. Puis vient sa leçon, et
je reprends maintenant la traduction de Paulette
Galand (1972 : 51) :
Ah ! combien d’hypothèques a levé le mandat de Paris !
Combien de miséreux — et je dis vrai — ont reçu
de quoi vivre !
À qui observe la prière tout est licite
De ce que lui gagna la sueur du travail.
……………………………………………………
Quelle mauvaise raison pourrait-on donc trouver
Pour se refuser au voyage outre-mer ?
Trois décennies ayant passé, on a vu la prudence de Lahoucine ou Sihal : partir en France, oui, mais
ne pas s’y éterniser. Une dizaine d’années encore,
l’émigration marocaine multipliée par dix, et voici
l’opinion toute négative d’un amdyaz réputé dans
l’Atlas central :
Les Marocains ont migré, déserté, ils ne sont pas restés.
Par Dieu, le résultat c’est bien de la misère !
Considérez les jeunes, tel ou tel parmi les enfants ;
Ils affirment : “ Un peu plus grands nous partirons tous ”.
J’ai voulu voir auprès des vieux, ils ont regretté :
“ Si nous étions valides, tous nous partirions, car ici rien
de bon ”.
Regardez ceux-ci prier, les hypocrites !
“ J’égrène mon chapelet, diront-ils, je récite mes litanies ”,
Quand ils comptent l’argent sur leurs doigts !
S’impatientent pour un contrat !
Oublieux des plus courts versets ; oh ! l’haïssable
concupiscence.
Le poème qu’on vient de lire, ici presque dans
son intégralité, prenait position dans un débat auguré dès les origines. Est-il permis de partir travailler
chez les Européens ; par rapport aux siens, eu égard
à l’Islam ? Dans les années trente, un Maître si talentueux qu’il reste dans toutes les mémoires, le raïs
Lhadj Belaïd, s’était évidemment prononcé sur la
question. Non sans frôler l’innovation blâmable, mais
avec toute l’habileté du lettré formé dans une zaouïa
prestigieuse – ce qui est exceptionnel pour un adepte de “ la science des tripes ”, la poésie – lui, avait
chanté que la migration est souhaitable :
32
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
Aïe, ma mère ! Je suis un gerfaut perdu dans le ciel de
Paris,
Le pauvre : point de falaise sous la brise pour se poser,
Se conforter longtemps sous le plumage.
Aïe, mon père ! Je suis un esquif perdu dans les ténèbres
océanes ;
Le pauvre : point de sillage pour guider son retour
Vers l’onde limpide et douce du pays natal.
De la plume d’un solitaire que les générations à
venir se partageront avec ferveur, le créateur de la
lyrique chleuhe moderne, Ali Sadki Azayko :
Si Belaïd, au risque de l’innovation répréhensible, s’efforçait de raffiner sur ce qu’est le respect
dû à son sort chez les musulmans, notre amdyaz fait
en sens inverse l’effort du théologien, voire joue le
politicien. Au final, en quelques traits choisis parmi les plus aptes à susciter le dégoût, il brosse un
portrait expressionniste de l’émigré contaminé par
l’Occident :
Gennevilliers, les nues l’ennoient
Mais qu’est-ce qui s’y noie ?
Toute une humanité, la peine et le tourment au cœur.
Ceux de mon sol point ne s’adaptent
- Soleil ! toi tu les enfantas ; l’ombre désacclimate C’est l’amour du pays qui les expatria.
Et vous les jours, les années : tout ce temps à tuer
Quand eux n’espèrent qu’une aube, qui ne vient pas...
Il s’est embelli de mèches, notre émigré, le bel Européen !
Il pue le vin comme un colporteur les épices.
Et sa bouche empeste la fumée autant que la gueule du
fourneau ;
Au demeurant dans cette vie déjà brûlé, avant
d’atteindre l’autre, et ne le sachant.
(Lefébure 1987 : 33-7)
Secoue la chape, Gennevilliers ! Là, le soleil est là !
Ebroue-toi des langueurs
Et puise à l’allégresse !
Il n’est pas si lointain ce jour d’entre nos jours
Géant.
Avec Ousman, une mutation
expressive et musicale
À l’heure où le poème qu’on vient de lire s’écoutait dans l’Atlas central, et tandis que la poésie chantée de raïs continuait d’être appréciée, quelques
jeunes Chleuhs entreprirent de mettre la musique
berbère au diapason du monde. On était en 1973, le
Ce poème composé lors d’un premier séjour en
France, en 1969, n’est pas d’une veine usuelle chez
l’auteur. Il a été mis en musique par Ammouri Mbark
et la chanson figure sur sa sixième cassette (1988) ;
la télévision marocaine l’a plusieurs fois diffusée.
De la deuxième cassette de Ammouri en trans-
33
MIGRATIONS DE TRAVAIL ET POÉSIE
groupe Ousman allait naître avant que son mélodiste
et soliste attitré, Ammouri Mbark, ne fasse cavalier
seul : j’ai relaté ailleurs une décennie de l’aventure
et vanté ses mérites (Lefébure 1986).
D’un collecteur et créateur chleuh, originaire
des Idaw Mahmoud, Amarir, voici l’essentiel d’un
court poème mis en musique en 1980 :
À quoi bon un décor carrelé pour toi qui t’en tiens
éloigné ?
Et de quel attrait l’automobile quand bien même
on se l’est procurée ?
Tu possèdes des abris à moutons, tu as du bien, cependant
Ne va pas croire que tu en jouiras dans la nuit du tombeau.
Malheur à qui t’offense, ô Seigneur,
Tandis que cette vie passe, comme la pluie par le soleil
chassée.
Le thésauriseur que vaut-il, l’ingrat qui n’a pas rendu
grâces ?
C’est comme s’il avait acquis une terre desséchée,
Il confie la semence au désert, ainsi la perd...
Et qui conteste mon poème, je le dis,
En tient pour notre désarroi du temps du Protectorat.
Jours révolus, clarté retrouvée, les Français ont dû
passer la main.
Dieu ! Dieu ! Lui seul est éternel.... Accordons-nous
le pardon.
encore en activité dans le nord de la France. Cela
n’est pas rien dans l’histoire de la migration marocaine de travail. Des gars du Sud en bonne santé,
soixante-cinq kilos au moins et l’épaule dûment tamponnée “ bon pour le service ”, il en est passé 80 000
dans les mines françaises. Au meilleur du plein
emploi, en 1964 et 1965, 11 000 d’entre eux s’y époumonaient ensemble, la moitié au fond, presque tous
sur le front de taille. Cependant, où sont les sources
pour une histoire de ce vécu ? Quelles traces littéraires a-t-il laissé ? On est obligé de constater qu’à
l’exclusion d’une page – allez, deux – dans Les Boucs
de Driss Chraïbi (1955) et de deux demi-pages dans
Le déterreur de Mohammed Khaïr-Eddine (1973),
rien n’est remonté en surface de toutes ces vies au
fond. Rien n’a filtré, n’a percolé. Et voilà pourquoi
azemz ad, pardon : toute la poésie chantée des populations maghrébines, aussi bien la professionnelle
que la villageoise, dès lors qu’elle a été transcrite,
traduite, glosée par ses spécialistes, voilà pourquoi
cette littérature devrait rejoindre au Panthéon des
œuvres la littérature imprimée qui fascine tant d’universitaires des deux côtés de la Méditerranée. Ah de
Khaïr-Eddine, il y a ce cri aussi, pour fuir Agadir
après le séisme :
fuge, il nous faut absolument retenir azemz ad “ Ce
temps, cette époque-ci ”, un texte écrit vers 1978
avec Ahmed Hajjaji, un ancien émigré :
Triptyque du temps présent
Ce monde veut l’embrouille, non de saines transactions ;
Au voisin, le voisin se querelle ; ah ça, tu sévis, discorde !
Vents de poussières par l’Est, brouillard par l’Ouest…
Et ça claque, Machreq, ça tonne en ton mitan !
Les maîtres, deux vous êtes, mais toi l’orphelin, pas un
ne te voit
– Tes lopins : voilà ce qui, l’un contre l’autre, les fait
gronder tels des chiens !
Nous avions donné du fer au forgeron, donné la forge
aussi,
Afin qu’il procure un soc, et que nous labourions…
Lui en a fait sa lame, c’est pour nous égorger,
Il vise ce qu’ont transmis nos pères, voudrait nous dépouiller.
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
Fut un temps, par chez nous, le razzieur soldait l’esclave ;
L’agent des Houillères mène à présent les deux dans
des souterrains…
Jusqu’à ce que le souffle et la force leur manquent.
Alors : “ bon vent ! ”
Le gars est comme une outre crevée, inapte à puiser.
Fais-moi un passeport je veux partir en France
Etre un simple mineur
Dans le rectum du sol noir.
(Khaïr-Eddine 1967 : 31)
L’heure n’est plus à la spéculation religieuse et
morale mais à la dénonciation des équilibres du monde. En trois scènes enchâssées l’une dans l’autre
comme des poupées russes, sans rejeter le symbolisme de la poésie chleuhe ni son réalisme d’image,
le procès est mené. Ou plutôt, un jugement est mis
à portée de l’esprit de l’auditeur. La composition
musicale, puisque cette dimension importe davantage que dans le travail des trouveurs, propose au
demeurant son aide. Ainsi la scène “ internationale ” tend-elle à se séparer des tableaux suivants, qui
sont liés du coup, par le fait qu’un récitatif presque
traditionnel la propose, entrecoupé de la la la évoquant la diction d’une mélodie-mètre.
Un tout autre commentaire s’impose à présent.
On a fermé, fin 1990, la dernière mine de charbon
Si la région Nord et Pas-de-Calais a longtemps
capté pour le charbon la dixième partie des effectifs marocains en France, l’Ile-de-France toujours
en concentra trois fois plus, elle qui pour les étrangers, avec le tiers d’entre eux, vient en tête des
régions de programme. Les Hauts-de-Seine, depuis
leur création, sont le premier département par la
population marocaine comme pour l’ensemble des
émigrés. Et Gennevilliers fait une capitale par la statistique comme pour les littérateurs ; dans la boucle
nord-ouest de la Seine, entre le Port aux péniches
et les Grésillons, de la limite avec Villeneuve-laGarenne aux garnis du Fossé-de-l’Aumône — quel
34
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
Chraïbi Driss, Les Boucs, Paris, Denoël, 1955.
Galand-Pernet Paulette, Recueil de poèmes
chleuhs I : chants de trouveurs, Paris, Klincksieck,
1972.
Khair-Eddine Mohamed, Agadir, Paris, Seuil,
1967.
Lefébure Claude, “ Tensons des Ist-’Atta : la poésie féminine beraber comme mode de participation
sociale ”, Littérature orale arabo-berbère 8, 1977,
p. 109-142.
Lefébure Claude, “ Ousman, la chanson berbère
reverdie ”, pp. 189-208 in Henry (J.R.) éd. Nouveaux
enjeux culturels au Maghreb. Paris, CNRS, 1986.
Lefébure Claude, “ Contrat mensonger, un chant
d’amdyaz sur l’émigration ”, Etudes et documents
berbères 3, 1987, p. 28-46.
J’entends vos pleurnicheries, les gars,
Je n’en vois pas le motif et je voudrais comprendre...
Si c’est ta providence, ô mon Dieu :
Ce roumi n’est pas à craindre, ni ses légions !
Si l’on doit quitter ce pays : mais nous l’avions en tête !
Souvenez-vous, quand on leur a crié de fuir le nôtre,
Et face au refus usé de la force et des armes.
Ce que le moindre sillon donnait, eux le prenaient ;
Mais nous, pourquoi s’inquiéter, nous ne tenons rien ;
On n’est pas là médecin, ou pilote d’avion.
Où que j’aille, la pioche est à ma main,
Et je m’y ferai serf pour mon pain.
Il m’attriste celui qui pleurniche : “ où irais-je ? ”
Pardi, mon frère : “ chez nous ! ” Où nous naquîmes, on nous
attend.
Je ne vais pas pleurer en route, la joie m’excite plutôt
Quand j’avance vers les miens, vers ceux dont je suis né.
Lefébure Claude, “ France, terre d’écueils. Une
suite d’extraits littéraires berbères ”, pp. 251-262 in
Basfao Kacem / Henry Jean-Robert (éd.), Le Maghreb, l’Europe et la France, Paris, CNRS, 1992.
Lortat-Jacob Bernard, Musique et fêtes au Haut
Atlas, Paris, Mouton / EHESS, 1980.
Peyron Michel, Isaffen ghbanin / Rivières profondes, Casablanca, Wallada, 1993.
Souag (M.), “ L’ahidous pleure les exilés ”, Lamalif 82, 1976, p. 42-44.
Claude Lefébure
CNRS, Paris
35
MIGRATIONS DE TRAVAIL ET POÉSIE
Références
toponyme, quel lapsus ! —, on trouvait vers 1970 un
Marocain plus un Algérien sur six habitants.
Les Marocains sont ici nombreux à travailler dans
l’industrie automobile où l’on a longtemps apprécié
leur docilité ou su l’obtenir. Mais avec “ le printemps
de la dignité ” à Renault-Flins, Talbot-Poissy, CitroënAulnay surtout, un an après l’élection présidentielle du 10 mai 1981, beaucoup de choses ont changé
pour les immigrés dans l’entreprise et, par contrecoup, dans la société civile. Si l’intimidation a fléchi dans la sphère restreinte, les tendances xénophobes se sont au contraire accusées dans le cadre
global. Avec des thèses discriminatrices et d’exclusion, le Front National n’a cessé de progresser. En
a-t-on produit des discours sur le phénomène Le Pen,
en produira-t-on encore ! Cependant je traduirai
pour conclure cette œuvre d’un épicier chleuh natif
des Ammeln, alentour Tafraout, et installé à Aulnaysous-Bois, Ali Amayou l’un des paroliers d’Ammouri Mbark :
Pour une histoire
des migrations marocaines
en France
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
L
me les cachots d’Alger et ceux de Salé regorgent de
captifs chrétiens.”
Ce serait d’ailleurs dans ce contexte, autour de
la question des prisonniers des deux rives et de leur
sort, que se sont noués des rapports diplomatiques
entre le Maroc et la France. Des échanges, par
ambassadeurs interposés, entre le roi de France
Louis XIV et le sultan du Maroc Moulay Ismaël, aboutissent à la signature du Traité de Saint-Germainen-Laye en janvier 1682. Un traité qu’aucun des deux
monarques n’était disposé à respecter : le roi de
France était prêt à racheter ses sujets captifs au
Maroc mais refusait de libérer les sujets du sultan
employés sur ses galères puisque, semblait-il, “rien
ne valait les Marocains comme rameurs”. Ce petit
rappel historique dessine les contours d’une présence, ou du moins de contacts anciens des Marocains avec la France, et souligne qu’elle s’est toujours (et dès l’origine) caractérisée par la dualité
de deux figures à la fois distinctes et opposées : celle
de l’ambassadeur et celle du galérien.
Bien que les Marocains constituent aujourd’hui
l’un des principaux groupes immigrés en France et
que les sources sur le sujet offrent de grandes potentialités de recherche, l’historiographie n’en demeure pas moins étrangement lacunaire. Pendant l’entre-
es premiers contacts entre des populations originaires du Maroc et le territoire français tel qu’il se définit
aujourd’hui se perdent probablement
dans les origines lointaines de l’histoire des deux pays. Sans remonter
jusqu’à l’époque d’Annibal et des
cavaliers numides qui l’ont suivi en Gaule, ou à
l’époque plus tardive de la fameuse et controversée
bataille de Poitiers en 732, il est important de souligner que l’histoire de la présence de Marocains en
France n’est pas une conséquence exclusive, comme on a trop souvent tendance à l’affirmer, du seul
fait colonial.
Au XIIIe siècle déjà, Paris compta un petit groupe de Sarrazins. “Au nombre des corporations de la
cité existait celle des ‘tapissiers de tapis sarrazinois’. Ses statuts enregistrés entre 1258 et 1268
confirmèrent les coutumes que leur corporation
1
possédait.” Cette présence est également signalée
au XVe siècle à Marseille et à Perpignan, où le commerce avec les Maures enrichit à cette époque certains commerçants. Les contacts sont de plus en
plus fréquents en Méditerranée où la “course” s’organise et où les deux rives se font la guerre. “Les galères
royales sont garnies de Maures à cette époque, com-
36
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
de l’histoire du Maroc et de la France. Elle doit aussi et nécessairement prendre en compte l’histoire
mouvementée de leurs relations. La présence de
Marocains en France est en effet tributaire d’événements historiques tels que les deux conflits mondiaux, la reconstruction ou les Trente glorieuses pour
la France, et l’affaiblissement du pouvoir central
marocain, l’avènement du protectorat français puis
la proclamation de l’indépendance en 1956 pour le
Maroc. Ces événements, en partie liés, trahissent
des rapports historiques complexes faits de complicité, d’alliance, de méfiance et de conflits : des
rapports continus et relativement interdépendants
entre les deux pays depuis au moins le XVIIe siècle.
Les quelques tentatives, timides et modestes, pour
décrire leur histoire, insistent trop souvent sur
l’importance du fait colonial comme déclencheur et
comme élément décisif d’explication.
La coïncidence entre le début d’une présence
significative de Marocains dans l’Hexagone et la date
à laquelle le protectorat est proclamé sur le Maroc
est pour beaucoup dans l’élaboration de cette hypothèse. Une lecture strictement linéaire des courbes
statistiques que prend cette présence depuis 1912
contribue de fait à renforcer l’illusion de la légitimité d’une telle interprétation. Il y aurait eu de fait
deux immigrations, la première allant de 1912 à 1956,
la seconde commençant après l’indépendance du
Maroc et prenant son essor à partir de la signature
de la convention franco-marocaine de 1963.
Les migrations marocaines d’avant 1912, en rapport avec la France, étaient “de voisinage” : ainsi,
entre 15 000 et 20 000 Marocains participaient
annuellement aux moissons et aux vendanges dans
l’Algérie française. En Oranie, par exemple, leur
nombre avoisine les 50 000 à la fin des années qua5
rante . Les premières vagues de migration vers
l’Hexagone ont pour contexte le premier conflit mondial. Le Maroc sous protectorat, à l’instar des autres
colonies françaises, devait participer à l’effort de
guerre de sa puissance protectrice.
Ainsi, entre 1914 et 1918, le nombre de Marocains en France connaît une progression sans pré6
cédent, passant de 700 à 20 000 personnes . Il s’agit
Lectures dominantes des présences
marocaines en France
Une analyse chronologique de l’histoire de l’immigration et de la présence de Marocains en France
doit à la fois prendre en compte les grandes dates
37
HISTOIRE DES MIGRATIONS EN FRANCE
deux-guerres, les travaux faisant référence aux Marocains en France s’inscrivent dans une double production. D’une part, les études de droit et de géographie sur les étrangers, qui consacrent souvent
un chapitre aux “Nord-Africains” dans une optique
comparative de l’assimilation – chapitre s’appliquant
d’ailleurs paradoxalement surtout à ceux qui viennent d’Algérie – et, d’autre part, les publications sur
le monde colonial, parmi lesquelles la thèse de Joan2
ny Ray , qui reste encore l’une des principales références sur la présence marocaine en France. Après
la Seconde Guerre mondiale et jusqu’aux lendemains
de l’indépendance du Maroc, Les Cahiers nord-africains – l’ancêtre de la revue Hommes & Migrations
– consacrent plusieurs numéros aux Marocains en
3
France ou en région parisienne , en dressant un
panorama essentiellement social et économique,
avec des enquêtes qui, à une moindre échelle, ne
sont pas sans rappeler celles que réalise l’Institut
national d’études démographiques (INED) au même
moment sur les Italiens, les Polonais et les Algériens. Après la convention franco-marocaine de maind’œuvre de 1963, et plus particulièrement depuis les
années quatre-vingt, les travaux sur le sujet sont
ancrés dans la contemporanéité de la présence marocaine. Les études historiques restent confinées à
une région, ou traitent incidemment de la présence marocaine à travers un aspect particulier de
4
l’immigration : les mineurs, les ouvriers spécialisés (OS) dans l’industrie, etc. Ainsi, malgré une présence ancienne et diverse, aucune étude ne propose une lecture croisée et approfondie des temps et
des espaces migratoires qui rapprochent la France
et le Maroc depuis plus d’un siècle, et qui inscrirait
ces mouvements dans le contexte plus large des
dynamiques des migrations internationales et particulièrement des relations entre Europe et Afrique
du Nord.
vailleurs marocains sont notamment envoyées sur
les frontières de l’Est pour construire la ligne Maginot. Entre 1939 et 1940, trois contingents de 5 000
travailleurs sont recrutés au Maroc pour occuper
des emplois dans l’agriculture, les usines d’armement et les mines. Ils sont plutôt concentrés dans
la Loire (626 personnes), le Nord (1 143) et l’Est
12
(900) de la France . La défaite marque l’arrêt des
13
recrutements et la redistribution des Marocains
sur le territoire. Au début de la guerre, le Maroc a
fourni 28 000 travailleurs et 12 000 militaires à la
France ; certains ont été faits prisonniers par les
Allemands, d’autres sont recrutés plus tard par les
autorités d’occupation pour l’organisation Todt ou
le Service du travail obligatoire. Au total, au cours
de la Seconde Guerre mondiale, pour les seuls militaires, en incluant ceux qui ont contribué à la Libération, plus de 70 000 Marocains sont venus en
France. La mobilisation de ces contingents est considérable au regard de la population marocaine de la
zone française, estimée par le protectorat, lors du
recensement du 7 mars 1926, à environ 4 755 000
habitants – dont 4 393 429 Musulmans, 181 775 Israé14
lites et 180 463 Européens .
Comme aux lendemains de la Grande Guerre, les
rapatriements de travailleurs sont nombreux en 1945
– le nombre de Marocains chute de 44 000 à 16 458
l’année suivante –, modifiant leur répartition en
15
France , tandis que 2 000 à 3 000 militaires de la
1ère armée ou de retour de captivité sont “dispersés
16
sur le territoire par petits groupes” . Jusqu’au début
des années cinquante, l’Office national de l’immigration (ONI) contrôle et favorise l’introduction des
Marocains. Près de 4 000 ouvriers marocains sont
ainsi introduits entre 1946 et 1948, notamment par
17
les Charbonnages de France . Les entreprises développent ou réactivent parallèlement leurs propres
réseaux, par l’envoi d’agents recruteurs au Maroc.
De fait, l’ONI ne joue ce rôle de recruteur que pour
18
l’introduction de travailleurs saisonniers ; encore
faut-il rappeler que son action se limite souvent à
régulariser la situation de travailleurs entrés dans
le cadre d’une migration dite “volontaire” dans le
Midi de la France. Après une période de stagnation,
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
pour l’essentiel d’une migration masculine, originaire du Sud du Maroc. Ces travailleurs coloniaux
occupent des emplois laissés vacants par des Fran7
çais partis au front . Le recrutement et l’affectation
s’effectuent dans le cadre des services de la maind’œuvre créés par les ministères entre 1915 et 1916 :
l’Office de la main-d’œuvre agricole (ministère de
l’Agriculture), le Service des travailleurs coloniaux
(ministère de la Guerre) et le Service de la maind’œuvre étrangère (ministère du Travail). Cette première migration étant liée à la guerre, la plupart des
travailleurs sont rapatriés ensuite. L’effectif des
Marocains en France chute en 1919, pour se situer
aux alentours de 3 000 personnes. Quant aux soldats
marocains engagés dans l’armée française, ils constituent à leur retour des relais aux nouveaux flux en
provenance du Maroc : certains servent d’agents
recruteurs pour un patronat français en demande
8
de main-d’œuvre pour la reconstruction . Quelquesuns ne retournent pas dans leur pays après 1918,
mais s’installent en France, au gré des opportunités
de travail, dans les villes comme à la campagne. Le
contexte économique étant favorable en France, la
migration des Marocains va connaître un nouvel
9
essor entre 1921 et 1929 , passant de 15 000 à 21 000
personnes. Selon une enquête du ministère de l’Agriculture, réalisée en 1927, la répartition des Marocains, hors région parisienne, par secteurs industriels est la suivante : 3 130 dans les mines, 2 008
dans la métallurgie, 318 dans les entreprises de ter10
rassement et de construction .
Nouvelle contribution
à l’effort de guerre en 1940
Dans les années trente, l’installation des Marocains est contrariée par le décret du 10 août 1932
sur la protection de la main-d’œuvre nationale, même
si les effets de la loi sont assouplis dans certains secteurs, notamment agricoles. Les rapatriements
deviennent réguliers et le contrôle des départs au
11
Maroc comme des entrées en France se renforce .
À la veille de la Seconde Guerre mondiale, la France
met de nouveau à contribution ses colonies pour faire face à l’effort de guerre. Des compagnies de tra-
38
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
e
39
HISTOIRE DES MIGRATIONS EN FRANCE
c’est essentiellement la
convention de main-d’œuvre
signée le 1er juin 1963 qui
définit le cadre légal de
l’immigration entre les deux
20
pays . Enfin, l’accord du
10 novembre 1963 relatif à la
circulation des personnes
L’immigration
apporte plusieurs précisions
marocaine
destinées à “un contrôle plus
depuis 1956 :
le retour à une
efficace des flux migratoires
logique d’États ?
entre les deux pays” ; en réalité ce texte prend surtout en
Après l’indépendance du
compte les déplacements qui
Maroc, l’immigration s’effecs’effectuent du Maroc vers la
tue dans le cadre d’un rapport
France.
d’État à État et ses modalités
La convention de 1963
sont, en principe, définies par
inaugure une nouvelle ère
des accords et traités bilaté19
dans laquelle le Maroc
raux . Ainsi, le texte de la 5 Moussem de l’immigration marocaine en Europe, 1985, ATMF,
deviendra officiellement un
déclaration commune franco- Collection Génériques.
pays pourvoyeur de main-d’œuvre, d’autant plus que
marocaine du 2 mars 1956 garantit “les droits et
le contexte intérieur est propice à l’exode. Le pays
libertés des Français établis au Maroc et des Marorencontre des difficultés de tous ordres, relatives au
cains établis en France, dans le respect de la soupassage à une réalité postcoloniale et traverse pluveraineté des deux États”. En 1957, le régime de la
sieurs crises majeures. Chaque décennie est rythcirculation des personnes entre la France et le Maroc
mée par une série de contestations, conséquences
stipule que “les ressortissants marocains entrent
des politiques suivies (émeutes de Casablanca en
sur le territoire de la République française et en
1965, coups d’État de 1971 et de 1972, puis soulèvesortent sous le couvert du passeport marocain en
ment contre la vie chère au début des années quatrecours de validité”. Ce texte présente également une
vingt…), et leur lot de répressions et de violences
clause relative au rapatriement : “Le séjour sur le
prélude à de nouvelles formes d’émigration. L’incaterritoire de chacun des deux États peut être interpacité des gouvernements successifs à instaurer les
dit à ceux des ressortissants de l’autre État qui ne
bases d’un développement durable et cohérent, surjustifient pas de moyens d’existence. Chacun des
tout dans les campagnes, a déclenché des mouvedeux gouvernements se réserve le droit de demanments d’exode. Ces mouvements contribuent à leur
der le rapatriement des ressortissants de l’autre
tour au développement du chômage et du sousÉtat demeurant depuis moins de deux ans sur son
emploi, tant dans les villes que dans les campagnes.
territoire et démunis de moyens d’existence, à
L’immigration marocaine en France connaît alors
condition que les intéressés se trouvent dans un
un essor dans le domaine agricole, sous les effets
état de santé qui permette leur transport et n’aient
conjugués de la convention franco-marocaine de
pas sur le territoire de résidence d’attaches de famil1963, du développement de l’immigration “volonle en ligne directe.” La convention judiciaire du
taire” et des réseaux de saisonniers que les rapa5 octobre 1957 précise notamment les modalités de
triés d’Afrique du Nord, devenus exploitants agridélivrance des actes, le régime d’accès à l’assistancoles en métropole, ont développé ou simplement
ce judiciaire et les conditions d’extradition. Mais
enregistrée à la veille de
l’indépendance du Maroc,
l’émigration marocaine vers
la France connaît un nouvel
élan à partir des années
soixante.
essentiel dépend des choix politiques et économiques
du Maroc indépendant, et de l’autre des facteurs
favorables à l’immigration dans le contexte des Trente Glorieuses en France.
Une analyse qui s’appuierait sur l’ordre événementiel – même doublée d’une lecture statistique
du phénomène – peut si on n’y prend pas garde occulter les aspects les plus déterminants de cette histoire. Car pour instructif et pédagogique qu’elle puisse être, la démarche chronologique n’a pas permis,
chez ceux qui l’ont adoptée jusqu’ici, de montrer en
quoi cette immigration marocaine obéissait réellement à un schéma colonial puis postcolonial ou classique. Une lecture attentive des données et documents dont nous disposons à propos de cette migration et une analyse plus fine de ses réalités mettraient plutôt en évidence une logique qui opère aussi en sens inverse : l’intérêt de l’étude de cette histoire consiste également à montrer ce qu’il y a de
classique dans la première période, et comment la
seconde n’a pas opéré de réelle rupture avec un schéma colonial des plus traditionnels.
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
déplacé vers les départements du littoral méditerranéen et de la vallée de la Garonne.
Environ 600 000 Marocains
en France aujourd’hui
Dix ans après la convention de 1963, la France,
à l’instar d’autres pays européens, décide officiellement de suspendre l’immigration de travail. La décision française de 1974 a eu sur l’immigration marocaine des effets plutôt mitigés. En effet, selon les
chiffres du ministère de l’Intérieur français, du
31 décembre 1974 au 31 décembre 1986, le nombre
de Marocains en France serait passé de 302 302 à
575 448 individus, soit une augmentation de 90 %,
sur une période de douze ans. Selon les mêmes statistiques, le taux des Marocains par rapport à
l’ensemble des étrangers en France serait passé de
7,7 % en 1974 à 12,6 % dix années plus tard. Les effets
de la décision française peuvent cependant se mesurer dans des changements qualitatifs, notamment à
travers l’amplification de l’immigration familiale
(les femmes représentent près de 40 % des immigrés au début des années quatre-vingt contre 20 %
à peine vingt ans plus tôt), la politique d’aide au
retour ayant quant à elle montré ses limites. Avec
une croissance continue des naturalisations depuis
21
1990 , le nombre des Marocains en France se situe22
rait aujourd’hui aux alentours de 600 000 personnes .
Pour résumer, la migration marocaine en France
obéirait à un vecteur colonial avant 1956 et serait
de type classique après cette date. En effet, cette
migration se développe à partir de 1912, à la fois
dans un contexte de colonisation au Maroc et pour
obéir aux nécessités des conflits mondiaux dans lesquels la France est en première ligne. Ce schéma se
poursuit jusqu’à la première moitié des années cinquante où la France entre dans un processus de décolonisation et dans une logique de redéploiement
colonial, qui consiste à accéder aux exigences d’indépendance du Maroc et de la Tunisie pour renforcer
sa présence en Algérie. À partir de 1956, on retournerait à un schéma migratoire classique fonctionnant selon la théorie des “vases communicants” :
d’un côté des facteurs d’émigration dont le ressort
Le syndrome du modèle colonial
Les analyses de l’immigration marocaine en
France avant 1956 s’opèrent généralement sous
l’angle de l’histoire coloniale ; or, en observant de
plus près ce phénomène, la pertinence de ce schéma de lecture ne semble plus aussi évidente. Les
ruptures et les permanences des temps migratoires,
à l’exception notable du recrutement militaire, ne
correspondent pas nécessairement à celles des relations franco-marocaines. La question des Marocains
en France semble s’inscrire dans le contexte plus
général des présences étrangères, avec, bien entendu, des spécificités que génère le protectorat. Plusieurs éléments plaident en faveur d’un déroulement
de l’immigration marocaine de cette période selon
des étapes plus classiques que le cadre strictement
colonial :
• Le passage du Maroc sous protectorat français
ne semble pas induire de modification particulière
du mouvement des départs vers la France.
• L’image d’un flux migratoire contrôlé dans le
40
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
Les effets de la dépendance
Une lecture en parallèle des six points retenus
pour l’analyse exposée ci-dessus montre une étonnante continuité entre une migration qualifiée de
coloniale avant 1956 et une migration pensée “ de
type classique ” depuis l’indépendance :
• L’émigration des Marocains vers l’Europe, et
plus particulièrement vers la France, comme nous
l’avons indiqué précédemment, prend son essor une
dizaine d’années après l’indépendance.
• L’image d’une migration classique opérée par
des individus à la recherche de meilleures conditions d’existence, et soumise aux réalités d’un arsenal législatif et réglementaire renforcé, ne reflète
pas toute la réalité de cette immigration.
• Les recrutements collectifs administrativement
encadrés et suivis de rapatriements se poursuivent
et sont encore effectifs de nos jours en France. Ils
semblent davantage obéir aux besoins ponctuels
d’une activité saisonnière comme l’agriculture (en
France, mais aussi en Espagne et en Italie).
• D’une manière ou d’une autre, le migrant reste acteur de son destin et les choix qu’il opère se
traduisent par une diversité des profils, qui ne sont
pas réductibles à ceux du jeune de banlieue ou du
travailleur “qui ne crée pas de problème”.
• La présence des Marocains s’est renforcée dans
de nombreux autres pays européens : Pays-Bas, Belgique ou Italie mais, paradoxalement, c’est vers les
deux anciennes puissances coloniales que cette
immigration a enregistré ses plus forts taux de croissance, toutes migrations confondues : la France et
plus récemment l’Espagne.
• Bien que le statut des Marocains se précise et
que plusieurs traités, de 1956 à 1963, définissent le
41
HISTOIRE DES MIGRATIONS EN FRANCE
dans une situation juridique plus proche de celle
des étrangers que de celle des citoyens français.
D’autre part, la condition de protégé ne permet pas
nécessairement de distinguer les Marocains des
autres étrangers, auprès de la population française,
dans les systèmes de représentations qui s’élaborent autour de l’altérité. Et cette tendance est encore renforcée par les événements en Algérie.
cadre de l’administration coloniale résiste mal à
l’observation des modes détournés ou clandestins
23
d’immigration . Et lorsque l’arrivée en France est
le fait d’un recrutement collectif, y compris dans le
contexte militaire, des redéploiements individuels
sont ensuite fréquents à l’intérieur du territoire.
• Les recrutements collectifs, souvent suivis de
rapatriements, qui prévalent pour les travailleurs
marocains, particulièrement en temps de guerre,
s’appliquent également à des nationalités européennes comme les Espagnols, les Portugais ou les
Grecs en 1914-1918.
• La diversité des trajectoires migratoires, autant
dans les modes de départ que dans les formes de
parcours, donne une plus grande complexité à l’immigration marocaine dans la durée que les analyses
régionales ou sectorielles ne lui accordent généralement. Celle-ci ne se résume donc pas à la figure
de l’ouvrier travailleur et docile ou du soldat rusé et
24
robuste. Les migrations imbriquées , la tradition
des échanges franco-marocains depuis le XIXe siècle,
l’influence des réseaux familiaux ou villageois,
l’importance des allers et retours, l’arrivée d’Euro25
péens établis au Maroc, les itinéraires des juifs
marocains, constituent quelques-uns des paramètres
qui contribuent à complexifier et à enrichir le fait
26
migratoire marocain en France .
• Les Marocains sont présents dans des pays qui
27
n’entretiennent aucun lien colonial avec le Maroc
mais leur présence est peu significative en Espagne,
autre puissance coloniale. Il faudrait d’ailleurs insister sur la multiplicité des acteurs en présence et sur
les différents rapports que le Maroc entretient avec
le Portugal, les États-Unis, l’Allemagne ou la Grande-Bretagne, avant – comme après – la convention
de Madrid (1890) et la conférence d’Algésiras (1906).
Si le statut de “protégé français” confère aux
Marocains des droits singuliers, les traités de réciprocité ou les conventions de travail attribuent également aux différentes nationalités présentes en
France des prérogatives particulières. De 1912 à
1956, ce statut est très loin d’être figé : oscillant
entre concessions et exclusions, au fil de décrets,
circulaires et instructions, il place les Marocains
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
cadre de la circulation des personnes
entre le Maroc et la France, les mouvements migratoires restent relativement
stables par rapport à la période précédente.
En outre, cette histoire reste marquée
par la continuité de deux figures socialement et économiquement opposées : d’un
côté l’ouvrier agricole, le mineur, l’OS ou
encore la femme de service, de l’autre, les
membres d’une aristocratie ou d’une bourgeoisie qui considèrent la France et l’Europe comme le prolongement naturel de leur
espace. Un espace vital pour leurs investissements économiques, pour la formation de leurs enfants ou encore comme
l’espace par excellence d’une consommation de prestige. Il n’y a donc pas lieu
d’opérer de véritables ruptures entre un
“avant” et un “après” l’indépendance dans
l’histoire de cette immigration. Une analyse qui ne tiendrait compte que de la
chronologie, sans restituer la diversité des
parcours et des situations, ne peut que
réduire une histoire dont les continuités
tout autant que les ruptures constituent
la richesse essentielle.
Alors que les sources existent et
qu’elles sont accessibles, l’histoire des Grève de la faim, 1981, archives de l’Association des Marocains en France (AMF).
migrations marocaines vers la France a du mal à se
un premier frein à la mise en œuvre d’une telle entrefaire. Est-ce parce que l’intérêt qu’elle présente est
prise. Encore faudrait-il s’entendre sur les mots avant
occulté par le fait colonial ? Ou qu’il est estimé, à
même de l’entreprendre.
tort, qu’elle est trop récente et ne constitue donc
Car l’étude de l’immigration marocaine est indispas un véritable objet d’histoire ? Ou encore que persociable d’une réflexion sur les champs sémantiques
sonne n’a trouvé un intérêt à l’écrire ?
qui la caractérisent aux différents temps où elle se
déroule. Les vocables sont révélateurs de l’image
des Marocains, au cœur d’ensembles plus vastes, de
Statut et représentation complexe
représentations dont ils font l’objet (perceptions
du Marocain
partiales, affectives, stéréotypées, confuses ou erroEn tout état de cause, la complexité du statut du
nées), et des préoccupations politiques du moment.
Marocain dans cette histoire, tour à tour sujet du
Ainsi, du début du XIXe siècle à nos jours, la désisultan, protégé français ou espagnol, ressortissant
d’un État moderne (statuts connaissant eux-mêmes
gnation des populations marocaines en France puides évolutions parfois déterminantes, dans le temps
se dans un vocabulaire mouvant, plus ou moins
et en fonction du lieu de présence), constitue déjà
contrôlé, inclusif ou exclusif, qui relève d’une concep-
42
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
Au Maroc tout d’abord, la conception de la nationalité ne se pose pas dans les mêmes termes qu’en
Europe, d’autant plus que la définition des frontières
méridionales et orientales reste ouverte et que le
système de protection implique plusieurs pays. Ainsi, en 1900, Mohammed Abd Allah Ben Saïd, agent
du sultan, adresse un mémorandum aux représentants des puissances étrangères présentes au Maroc
pour dénoncer “les abus qui se sont produits dans
l’Empire de Sa Majesté chérifienne, […] par suite du nombre croissant et irrégulier des sujets marocains devenus naturalisés, protégés, censaux et
Mokhalets, contrairement aux prescriptions de la
convention de Madrid de 1890 et des nombreuses
interventions irrégulières et contraires aux traités et règlements. […] Je vous demande donc qu’à
l’avenir dès qu’un individu sujet de Sa Majesté ou
naturalisé revenu au Maroc viendra vous demander un passeport de voyage dans votre pays, vous
le renvoyiez d’abord à la chancellerie du Makhzen
chérifien à Tanger : là, il sera pris note de son signalement, de son nom, de son origine, de sa résiden28
ce. Un certificat lui sera remis.”
Une histoire commune,
un statut d’étrangers
La législation en matière d’émigration connaît
quant à elle des changements réguliers sous l’administration du sultan, sous les protectorats français
et espagnol et plus tard sous l’administration du
Maroc moderne. En outre, l’état civil, mis en place
dans la seconde moitié du XXe siècle, n’empêche pas
les Marocains de continuer à “jouer” avec leur identité formelle. Par exemple, le dahir (décret) de 1915
introduit un état civil facultatif, et celui de 1950 le
rend obligatoire. De nombreux Marocains en France
prennent une fausse identité algérienne (souvent
après un transit par l’Algérie française). Enfin, la
présence de communautés et de groupes sociaux
aux statuts variables et mouvants a ses propres répercussions sur les formes d’émigration.
En France, le statut des Marocains est soumis au
régime des étrangers et le protectorat n’y change
rien. Le régime des étrangers, défini par les lois de
43
HISTOIRE DES MIGRATIONS EN FRANCE
tion coloniale, d’une perception ethnique, linguistique, historique ou géographique, d’une différenciation selon la religion, d’une revendication identitaire affirmée par un groupe, ou encore d’une
construction mentale : Maures, Sarrasins, Berbères,
Chleuhs, Rifains, Arabes, musulmans, juifs, indigènes, protégés, étrangers, immigrés, Nord-Africains,
Maghrébins, voire Chérifiens (en référence à l’Empire chérifien)… À chaque époque, la production du
discours sur les Marocains agglomère de nouveaux
éléments faisant référence aux parcours politiques
(réfugiés, immigrés…), migratoires (saisonniers,
permanents…), professionnels (étudiants, travailleurs…), militaires (tirailleurs ou goumiers…),
etc. Dans le langage quotidien, comme pour les
autres étrangers, des déclinaisons populaires du
vocabulaire, éphémères ou durables, contribuent à
poser avec plus ou moins de violence les jalons de
l’altérité. En définitive, tous ces mots, combinés les
uns aux autres, déclinés à l’intérieur de l’imaginaire colonial et des sphères de représentations qui
s’élaborent autour de l’étranger, contribuent à former des constellations sémantiques, particulièrement perceptibles dans les sources d’archives et qui
tendent souvent à brouiller la réalité d’un statut juridique déjà complexe.
Toute approche historique de l’immigration marocaine devrait, en préalable, s’attacher à éclaircir le
statut du Marocain, au Maroc, en France et ailleurs,
à restituer ses évolutions, pas nécessairement
linéaires, à relever ses contradictions, à mettre en
exergue ses aspects confus ou indéfinis, à montrer
enfin la multiplicité des interprétations qu’il suscite chez les différents acteurs. L’examen minutieux
des textes permettrait de mesurer l’impact de ce
“statut” sur le projet migratoire lui-même. Le degré
de connaissance du “régime” par les intéressés ou
leurs interlocuteurs, le décalage entre identité “administrative” et identité vécue conditionnent la marge de manœuvre dont dispose le migrant dans sa vie
quotidienne et professionnelle. Son statut l’oblige à
des contournements d’obstacles administratifs ou
législatifs. Cette réalité est d’ailleurs manifeste
depuis le XIXe siècle, et ce pour de multiples raisons.
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
les ruptures “politiques” et “la condition du migrant
marocain” : étranger avant 1956 et toujours “protégé” après cette date.
L’histoire des Marocains en France n’est pas dissociable de l’histoire du Maroc, pas plus qu’elle ne
l’est de l’histoire de France, et encore moins de l’histoire des rapports entre les deux pays. Mais elle doit
se faire en même temps que celle des migrations
marocaines dans le reste du monde, dont elle est
aussi une des composantes essentielles. Cette histoire est en outre nécessaire pour comprendre les
phénomènes des migrations internationales tels
qu’ils se dessinent aujourd’hui.
1888-1893, est renforcé durant la guerre : les décrets
du 2 avril et du 17 avril 1917 instituent une “carte
d’identité de travailleurs étrangers”, dont l’obligation sera d’ailleurs étendue à l’ensemble des étrangers, travailleurs ou non, résidant en France. Le régime de la carte d’identité sera maintenu après le
conflit, pour devenir un moyen de contrôler l’immigration et restreindre la liberté de mouvement dont
jouissaient les étrangers avant la guerre.
La mesure qui affecte le plus les Marocains est
la loi de 1932 relative à la protection de la maind’œuvre nationale. Après une controverse entre
ministères, un statut dérogatoire est accordé en 1934
aux ressortissants des protectorats nord-africains.
Car des voix se sont élevées pour dénoncer ce statut étrange qui fait du Marocain un soldat français,
lorsqu’il est sur le front et qu’il donne sa vie pour
défendre la France, et qui le transforme en un étranger lorsqu’il est travailleur. Mais la question de savoir
si les Marocains peuvent êtres considérés comme
citoyens de l’Union française se pose dès sa création
en 1946. En vertu de l’ordonnance de 1945, l’Office
national d’immigration (ONI) considère les Marocains comme des étrangers. Ce que dénoncent les
Cahiers nord-africains : “Il est anormal d’assimiler les protégés français dont on veut faire des
29
citoyens de l’Union française à des étrangers.” Si
l’article 81 de la Constitution de 1946 indique que
“tous les nationaux et ressortissants de l’Union
française ont la qualité de citoyen de l’Union française qui leur assure la jouissance des droits et
libertés garantis par le préambule de la présente
Constitution”, la condition juridique des Marocains
reste ambiguë. L’arrêt du 18 mars 1955 pris par le
Conseil d’État stipule : “Il est constant que les sujets
marocains ne sont pas, en l’état des dispositions
législatives et conventionnelles en vigueur, ressortissants de l’Union française et ne peuvent donc se
prévaloir de l’article 81 de la Constitution du 27
30
octobre 1946.” L’indépendance ne modifie pas radicalement le statut des Marocains, puisque ces derniers continuent de bénéficier en France de la “carte de protégé” jusqu’en 1959 ; il s’agit ici d’un nouvel indicateur, preuve s’il en faut du décalage entre
Mustapha Belbah,
groupe d’analyse des politiques publiques
(Gapp-CNRS), et
Patrick Veglia,
chargé d’études à l’association Génériques
1)- Cette citation et les suivantes sont extraites de la thèse de Joanny Ray, Les Marocains en France, Librairie du Recueil
Sirey, Paris, 1938.
2)- Joanny Ray, op. cit.
3)- Pierre Devillars, “L’immigration marocaine en France”,
in Les Cahiers nord-africains, n° 37, Paris, février 1954 ; Moussa El Tijani, “L’immigration marocaine dans la Seine, causes et
aspects socio-économiques”, ibid., n° 100, janvier-février 1964.
4)- Mohammed Maazouz, Les Marocains en Île-de-France,
Ciemi-L’Harmattan, Paris, 1988, 164 p. ; Mohamed El Moubaraki, Marocains du Nord, entre la mémoire et le projet, CiemiL’Harmattan, Paris, 1989, 256 p.
5)- Nadji Safir, in Kacem Basfao et Hinde Taarji, L’Annuaire de l’émigration, Maroc, EDIF, Casablanca, 1994.
6)- Pierre Devillars, L’immigration marocaine en France,
compte-rendu de mission à la direction des Offices du Maroc,
1948-1952, Rabat.
44
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
8)- Joanny Ray, op. cit.
9)- Mohammed Maazouz, op. cit. Cette période correspond
également à la “guerre de pacification” menée au Maroc par la
France et l’Espagne. Favoriser les départs de Marocains, dans
ce contexte, contribue à accroître les liens de dépendance entre
les tribus “dissidentes” et la France.
10)- Georges Daulatly, La main-d’œuvre étrangère en
France et la crise économique, Domat-Montchrestien, Paris,
1933.
11)- Dahir du 27 octobre 1931 portant réglementation de
la sortie des Marocains ; réglementation du statut des Marocains et des Tunisiens par le décret du 29 juin 1938 ; création
d’un service d’émigration au Maroc en 1938 par l’administration française.
12)- Chiffres du Service de la main-d’œuvre indigène nordafricaine et coloniale, Archives départementales de Lot-etGaronne, cote 2W6.
13)- Plusieurs projets n’ont ainsi pas vu le jour : un “dépôt
de 5 000 Nord-Africains, essentiellement Marocains” était à
l’étude près d’Agen, Archives départementales de Lot-et-Garonne, cote 1M31.
14)- À titre de comparaison, signalons que la zone espagnole enregistrait près de 1 070 400 habitants. Ces chiffres
n’incluent pas les 800 000 personnes vivant dans les zones dites
“insoumises”.
15)- P. Devillars constate des changements dans la répartition des Marocains sur le territoire métropolitain : “ SaintÉtienne qui avait compté plus de 3 000 Marocains en 1926 n’en
a plus que 600 en 1945 […] ; en Normandie, ils se sont repliés
vers la région parisienne ”, in “ L’immigration marocaine en
France ”, op. cit.
16)- À la Libération, ces soldats libérés sont affectés à la
garde des prisonniers allemands ou embauchés par des entreprises.
17)- P. Devillars, op. cit.
18)- Voir à ce propos Patrick Weil, La France et ses étrangers, Calmann-Lévy, Paris, 1991.
19)- Pour la seule période 1956-1974, la France et le Maroc
signent près de quarante accords dans plusieurs domaines :
administratif, militaire, industriel, agricole, judiciaire, culturel. Les différents textes sont présentés sur le site www.diplomatie.gouv.fr.
45
HISTOIRE DES MIGRATIONS EN FRANCE
20)- Cette convention, publiée au Journal officiel du 2 août
1963, contient quatorze articles, avec une annexe sur la procédure de “recrutement, sélection et acheminement des travailleurs marocains vers la France” et un protocole relatif à
la formation professionnelle des adultes.
21)- Zoubir Chattou et Mustapha Belbah, La double nationalité en question : enjeux et significations de la double appartenance, Karthala, Paris, 2002.
22)- Selon le dernier recensement Insee de 1999, il y avait
504 096 Marocains en France. Le ministère marocain des Affaires
étrangères recensait quant à lui pour la même année 860 000
individus.
23)- Dans les années vingt, il existe plusieurs liaisons maritimes régulières entre la France et le Maroc : Casablanca-Bordeaux et Casablanca-Marseille (Compagnie générale transatlantique), Tanger-Marseille (Compagnie Paquet). Les Marocains empruntent aussi les liaisons entre l’Algérie ou la Tunisie et la France (Port-Vendres, Marseille, Sète, Toulon…), ainsi que des “filières détournées” de traversées par les Baléares.
La première ligne aérienne ouverte entre le Maroc et la France,
y compris pour les passagers, est la liaison Toulouse-Casablanca.
24)- C’est-à-dire les migrations précédées de mouvements
internes, de déplacements vers la région d’Oran, la Tunisie,
l’Orient ou d’autres destinations.
25)- Il s’agit essentiellement d’Espagnols qui émigrent dans
le Sud de la France via Marseille, Sète ou Port-Vendres, dès la
fin du XIXe siècle.
26)- Cette diversité n’est pas tant liée aux origines sociales
qu’à la richesse des parcours et à la singularité des destins. Elle
ne remet en tout cas pas en cause la bipolarisation évoquée en
introduction entre la figure de l’Ambassadeur et celle du Galérien.
27)- En 1900, par exemple, selon les statistiques de l’administration khédiviale, le nombre de Marocains établis au Caire
s’élève à 487 personnes (environ 1 200 pour l’ensemble de l’Égypte). Il s’agit surtout de négociants de Fès – archives du ministère des Affaires Étrangères, Affaires diverses politiques, Maroc,
n° 1, janvier 1895-mai 1901.
28)- Archives du ministère des Affaires étrangères, Affaires
diverses politiques, Maroc, n° 1, janvier 1895-mai 1901.
29)- P. Devillars, op. cit.
30)- M. El Tijani, op. cit.
7)- Jocelyne Cesari, in Kacem Basfao et Hinde Taarji, op.
cit.
Les migrations
marocaines dans les archives
françaises
D
Le deuxième motif de la sous-exploitation des
archives est inhérent aux rapports entre histoire,
imaginaire et migrations marocaines. Dans les représentations collectives, en France tout au moins,
l’immigration marocaine est encore considérée au
regard de l’ensemble du siècle écoulé comme un
fait relativement récent. Une lecture linéaire des
statistiques, au gré des recensements, conforte cette vision qu’il convient de corriger pour restituer
l’ancienneté des présences marocaines en France,
indépendamment de l’importance numérique. Ainsi, depuis une vingtaine d’années, dans un contexte où l’histoire de l’immigration en France a connu
un véritable essor, l’immigration marocaine peine
à s’imposer comme un objet d’histoire à part entière ; et même dans les travaux qui revendiquaient
leur filiation à l’histoire, l’approche sociologique ou
les sources orales étaient souvent privilégiées par
rapport aux archives, pour parler des Marocains.
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
ans les archives françaises, les
sources sur l’histoire des migrations marocaines et des Marocains
en France se caractérisent par
une richesse et une diversité qui
offrent des possibilités de
recherche loin d’avoir été exploitées. En ce qui concerne les archives publiques, de
nombreux fonds restent encore vierges de toute lecture et surtout de toute interprétation. Les raisons
qui expliquent cette situation sont multiples.
La première est liée à l’état de la recherche historique sur le sujet. Tout d’abord, force est de constater que les travaux d’histoire sur les migrations
marocaines en France sont encore peu nombreux :
l’historiographie en témoigne. D’autre part, la majorité des études réalisées ces dernières années sur
le sujet se sont concentrées sur quelques secteurs
géographiques ou sur des fonds spécifiques, souvent dans le cadre d’études s’intéressant à un aspect
particulier de l’immigration. Une grande quantité
de fonds d’archives, notamment départementaux
et communaux, n’ont ainsi, semble-t-il, jamais été
utilisés en la matière.
Mais il faut cependant préciser que des obstacles
nuisent à la visibilité des Marocains dans les
archives. C’est là une troisième cause du déficit
d’exploitation des fonds. En premier lieu, les documents produits par les administrations au cours de
46
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
Les archives nationales
Les archives nationales sont réparties entre plusieurs centres, à Paris et dans des services localisés :
- Le Centre historique des archives nationales
(CHAN), situé à Paris, conserve les fonds d’archives
des administrations centrales, du Moyen Age à la fin
de la IVe République, ainsi que les archives des chefs
de l’État. Il communique également des fonds d’origine privée déposés par des personnes physiques ou
morales.
- Le Centre des archives contemporaines (CAC),
installé à Fontainebleau, en Seine-et-Marne, prolonge les collections du Centre historique de Paris.
Ce centre est destiné à recevoir les documents postérieurs à 1958, mais plusieurs versements présentent des archives antérieures à la Cinquième République.
- Le Centre des archives d’outre-mer (CAOM), à
Aix-en-Provence, rassemble les archives de l’histoire coloniale française, antérieures ou postérieures
à la Révolution, et celles de la présence française
en Algérie. En revanche, les fonds relatifs aux protectorats du Maroc et de la Tunisie ne sont pas
conservés dans ce centre, mais se trouvent au ministère des Affaires étrangères.
- Le Centre des archives du monde du travail
(CAMT), créé à Roubaix en 1993, est destiné à recevoir les fonds des archives des entreprises industrielles ou commerciales, des sociétés bancaires ou
d’assurances, des syndicats, des organisations professionnelles et associatives…
En ce qui concerne les fonds privés, les perspectives de recherche sont tout aussi grandes mais
le terrain reste en friche. Cependant, à la différence des immigrations plus anciennes, italienne par
exemple, pour lesquelles les documents ont souvent
été dispersés ou peu préservés, la plupart des
archives privées relatives aux Marocains en France
existent toujours. Il reste à les repérer, pour éviter
leur disparition, et à les mettre en lumière pour
qu’elles apportent leur légitime contribution à l’histoire. Cette prospection est d’ores et déjà amorcée
comme nous le verrons plus loin.
Les sources sur les Marocains sont présentes
dans de très nombreux fonds versés dans ces centres
d’archives nationales et il est impossible d’en donner ici un descriptif, même des plus sommaires. Ces
sources couvrent en effet les aspects les plus divers
de la vie des Marocains en France ; nous en verrons
plus loin quelques aspects.
Avant de dresser un panorama général des
sources de l’histoire des migrations marocaines en
France, il convient d’esquisser une rapide présentation de l’organisation des archives publiques en
France, en privilégiant les centres qui offrent de
véritables ressources sur le sujet.
47
LES MIGRATIONS MAROCAINES DANS
Les archives à caractère
national
ces quarante dernières années ne sont pas tous versés dans les centres d’Archives et ceux qui l’ont été
ne sont pas encore nécessairement classés. Or, ces
documents correspondent à la période où l’immigration marocaine vers la France connaît sa plus
forte croissance. En second lieu, pour l’époque antérieure à 1956, en dehors des contingents de soldats
et de travailleurs des deux guerres mondiales qui
apparaissent assez distinctement dans les inventaires d’archives, la présence des migrants marocains est presque toujours occultée par la plus forte représentation numérique des Algériens. Et même
après l’indépendance du Maroc, le conflit algérien
et ses répercussions continuent d’occuper le devant
de la scène dans les fonds d’archives jusqu’au milieu
des années soixante. Il faut véritablement attendre
le début des années soixante-dix pour que les Marocains gagnent en visibilité dans les fonds publics.
Cependant, cette opacité dans les archives n’est en
aucun cas synonyme d’une absence : elle doit être
interprétée comme un défi à relever, comme un
chantier ludique jonché de jeux de pistes et de
richesses inédites.
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
Les archives des ministères
Si la plupart des ministères versent leurs documents aux Archives nationales, le ministère de la
Défense et celui des Affaires étrangères possèdent
leurs propres centres d’archives.
et du Centre administratif de la Gendarmerie nationale à Maisons-Alfort.
Les fonds de l’Armée de Terre présentent des
fonds très volumineux sur les Marocains ayant pris
part aux deux guerres mondiales.
Les archives du ministère des Affaires étrangères sont réparties dans trois centres : les “papiers”
du ministère sont conservés à la direction des
archives située au Quai d’Orsay, à Paris ; les archives
des ambassades, consulats et les fonds rapatriés
des anciens protectorats et mandats français sont
regroupés au Centre des archives diplomatiques
de Nantes ; enfin le bureau des archives de l’occupation française en Allemagne et en Autriche est
installé à Colmar. Les fonds conservés à Nantes et
à Paris sont d’une exceptionnelle richesse, non seulement sur la présence des Marocains en France
depuis le milieu du XIXe siècle, mais aussi sur leur
émigration au départ du Maroc ou de l’Algérie vers
l’Europe ou d’autres destinations (Sénégal, Égypte, Proche-Orient…). Les fonds du protectorat français au Maroc donnent ainsi à l’immigration marocaine en France cette particularité de bénéficier,
dans le pays d’accueil, de sources originales sur le
pays de départ. Les documents du ministère des
Affaires étrangères rendent compte plus largement
des relations étroites et des échanges franco-marocains depuis deux siècles.
D’autres ministères, notamment celui des
Finances et celui des Anciens combattants et Victimes de guerre, peuvent conserver des archives
relativement “anciennes” qui sont encore utilisées
par les services pour leurs différentes missions.
La Préfecture de police de Paris, qui dépend du
ministère de l’Intérieur, dispose de son propre service d’archives. Les sources sur les Marocains dans
la région parisienne y sont particulièrement nombreuses : il peut s’agir de dossiers individuels de
surveillance ou d’affaires collectives concernant le
logement, le travail, les activités associatives ou
politiques, etc.
Les archives
des grands corps de l’État
et des autres
organismes publics
Les grands corps de l’État, c’est-à-dire l’Assemblée nationale et le Sénat, le Conseil d’État, la Cour
des comptes, le Conseil économique et social ont
versé une partie de leurs documents aux Archives
nationales, mais conservent souvent les fonds les
plus contemporains.
Enfin, plusieurs organismes publics disposent
de services internes d’archives : c’est le cas de la
Banque de France, de la Caisse des dépôts et consignations, de l’Assistance publique/Hôpitaux de
Paris, d’entreprises et de services publics, comme
la Société nationale des chemins de fer… Mais une
grande partie des fonds anciens de ces organismes
a été versée aux Archives nationales.
Parmi les archives de ces institutions, celles de
l’Assemblée nationale et celles de l’Assistance
publique sont incontestablement les plus riches
dans le domaine de l’histoire des Marocains en
France.
Les fonds du ministère de la Défense sont répartis dans trois centres historiques, qui correspondent aux trois corps d’armée, et dans deux dépôts :
les trois centres historiques sont basés à Vincennes ;
il s’agit du service historique de la Marine, du service historique de l’Armée de Terre et du Service
historique de l’Armée de l’Air. Signalons que les
archives régionales de la marine marchande et de
la marine militaire sont conservées dans les cinq
ports militaires de Cherbourg, Brest, Lorient,
Rochefort et Toulon qui couvrent chacun un arrondissement maritime. Quant aux deux dépôts du
ministère de la Défense, il s’agit du dépôt central
de la Justice militaire, situé au Blanc, dans l’Indre,
48
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
soient conservés dans un service départemental ou
municipal.
Les archives départementales
Chaque département français est doté d’un Service d’archives. Le cadre de classement est identique pour tous les services. Ainsi, les fonds anciens
regroupent tous les documents antérieurs à la Révolution française ; les fonds de la période révolutionnaire sont classés dans une série spécifique ; les
fonds de l’époque moderne comportent les archives
de la période 1800-1940 ; enfin, tous les documents
postérieurs à 1940 constituent les fonds contemporains. Le classement des fonds anciens, révolutionnaires et modernes, d’une part, et celui des fonds
contemporains, d’autre part, ne répondent pas à la
même logique. En effet, les premiers sont classés
par séries et par sous-séries thématiques (agriculture, police, assistance, travaux publics…), tandis
que les archives contemporaines sont classées par
services versants (direction départementale de l’Agriculture, commissariat de police, administration des
Douanes…). Cette nuance prend toute son importance lors de la prospection de documents, car
l’approche des fonds est sensiblement différente
selon que le chercheur travaille sur les fonds
modernes ou sur les fonds contemporains.
Les archives départementales peuvent également
recevoir en dépôt des archives d’origine privée qui
sont classées séparément. Ces fonds ne sont pas à
négliger dans une recherche sur les migrations en
France, car ils contiennent souvent des documents
inédits et originaux.
D’autres fonds publics existent au niveau local,
comme les fonds de manuscrits des bibliothèques
municipales et les archives des chambres de commerce et d’industrie.
Les archives
sur les Marocains :
panorama et perspectives
Tous les centres que nous venons d’évoquer présentent, à des degrés divers, des archives sur les
migrations marocaines en France. Si pour certains
fonds à caractère national, le repérage des documents est relativement aisé, il n’en est pas de même
pour tous, et notamment pour les archives territoriales.
Les fonds d’archives publiques, lorsqu’ils ont été
classés, sont généralement dotés d’inventaires, plus
ou moins détaillés, qui permettent aux chercheurs
d’identifier les documents. Mais dans le cadre d’une
recherche précise, en l’occurrence ici sur les Marocains, ces instruments de recherche ne sont pas toujours très explicites. Souvent les inventaires font
état de la nature des documents (correspondance,
procès-verbaux, dossiers individuels…) et pas toujours de leur contenu.
D’autres instruments de recherche, les guides
thématiques, permettent de pallier ce déficit d’informations ou d’accéder plus rapidement à la source ;
concernant les Marocains en France, le Guide des
sources publiques et privées sur l’Histoire des Étrangers en France aux XIXe et XXe siècle se révèle particulièrement utile.
Les archives communales
En règle générale, les communes ayant une population inférieure à 2 000 habitants ont obligation de
verser leurs archives aux Archives départementales.
Ce qui n’exclut pas que les communes ayant un
nombre supérieur d’habitants puissent aussi effectuer un versement. Cependant, on constate, depuis
un certain nombre d’années, un accroissement du
nombre de communes qui se dotent de leur propre
service d’archives. Le classement des archives communales est théoriquement le même, que les fonds
Les documents relatifs aux Marocains en France
depuis la fin du XIXe siècle s’inscrivent dans des
ensembles concentriques plus vastes ou plus réduits :
- d’une part, des ensembles qui varient selon les
périodes et qui reflètent le statut des Marocains en
France : immigrés, indigènes, travailleurs coloniaux,
49
LES MIGRATIONS MAROCAINES DANS LES ARCHIVES
Les archives territoriales
tirailleurs, nord-africains, maghrébins, étrangers…
- d’autre part, des groupes
sociaux et professionnels (étudiants, travailleurs agricoles,
mineurs, femmes…).
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
Ainsi, toute recherche sur les
Marocains dans les archives françaises sera facilitée par la prise
en compte préalable de plusieurs
facteurs, parmi lesquels :
- les lieux de présence des
Marocains en France, différents
selon les époques.
- l’évolution de l’organigramme et des attributions des services
préfectoraux et ministériels, comme des administrations locales et
nationales, qui ont été en charge
des affaires concernant les étrangers, les Nord-africains, les
affaires marocaines…
Les sources publiques et privées françaises couvrent les
aspects les plus divers de l’histoire des Marocains en France. Nous
nous limiterons ici à évoquer
quelques aspects seulement de la
Al Jalya, journal de l’AMF, 1981, archives de l’Association des Marocains en France (AMF).
richesse et de la variété des
archives, qui couvrent plus d’un siècle de migrations
sence marocaine en France sont disponibles dans
(voir aussi les extraits d’inventaire proposes dans la
les archives locales comme dans les archives natiosuite de cet article).
nales. Numériques ou nominatifs, ces documents
Des documents sur l’émigration et l’immigraaffichent une périodicité plus ou moins régulière.
tion sont présents dans les fonds des assemblées,
Les fonds des administrations de l’Intérieur et
des ministères et des préfectures, dans ceux de la
de la Justice contiennent de très nombreux dossiers
Police des ports et des Compagnies maritimes. Ils
se présentent sous la forme de textes législatifs, de
individuels et familiaux constitués dans le cadre
de demandes de naturalisation, de cartes d’identicorrespondance, de contrats individuels ou collecté, de titres de séjour ou de travail, de regroupetifs de travail, de registres de passagers des navires,
ments familiaux, de rapatriements…
de rapports circonstanciés sur l’arrivée de Marocains…
Les documents de services de police présentent
Des sources sérielles et statistiques sur la pré-
50
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
Comme pour les archives publiques nous limiterons cette présentation à quelques pistes.
Les syndicats, les entreprises, et les organisations professionnelles constituent l’une de ces premières pistes : par exemple, le secteur international du syndicat Confédération française démocratique du travail (CFDT) a produit des archives sur
les manifestations en faveur des immigrés et contre
le racisme, sur la politique syndicale pour la formation, le logement et la défense des travailleurs immigrés depuis la fin des années 1960.
Les fonds relatifs à l’assistance et à l’hébergement des immigrés marocains sont particulièrement
fournis pour la période qui couvre les années 19201980. Par exemple, les archives départementales et
communales de Paris et de la région parisienne ainsi que les archives de la Préfecture de police renseignent sur le Service de surveillance, de protection et d’assistance des Nord-Africains résidant ou
de passage à Paris et dans le département de la Seine et sur les foyers de la capitale et de sa banlieue.
Les Archives de l’Assistance publique/Hôpitaux de
Paris et celles du ministère des Affaires sociales
livrent des informations sur l’assistance hospitalière (notamment sur l’hôpital franco-musulman de
Bobigny). Les procès-verbaux de la commission des
affaires culturelles et sociales de l’Assemblée nationale offrent de précieux renseignements sur la politique à l’égard des étrangers, notamment en matière de logement dans les années 1970.
Les fonds d’associations et organismes de solidarité constituent un second ensemble cohérent sur
les Marocains en France. Citons par exemple, la
Fédération des associations de soutien aux travailleurs immigrés (FASTI) ou encore le Service
social d’aide aux émigrants (SSAE). Le siège et les
bureaux départementaux de ce dernier organisme
présentent des archives sur l’action sociale en faveur
des réfugiés et des immigrés, parmi lesquels de nombreux Marocains, des années 1920 à nos jours.
Les fonds des associations de Marocains et de
Maghrébins en France sont bien évidemment à privilégier. Actuellement, certains fonds comme celui
de l’Association des travailleurs maghrébins de
France (ATMF) sont déjà classés.
L’intérêt des archives personnelles, qu’il s’agisse de personnalités politiques, de militants, d’intellectuels ou de particuliers plus anonymes, n’est plus
à démontrer. Certains de ces fonds sont déposés dans
des organismes publics ou privés, comme la Fondation nationale des sciences politiques (FNSP), l’Institut d’histoire au temps présent (IHTP), la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC), la Bibliothèque littéraire Jacques
Doucet. Citons par exemple le fonds Roger Paret,
orientaliste et intellectuel engagé, qui fut secrétai-
On pourrait ainsi multiplier les exemples en évoquant d’autres aspects, comme l’éducation, le monde du travail, les engagements militants, les loisirs
ou la pratique religieuse…
Si les archives publiques conservent une quantité de sources incontournables pour l’étude des
migrations marocaines en France, il est néanmoins
indispensable d’enrichir le corpus par des documents
d’origine privée. Ces derniers permettent en effet
51
LES MIGRATIONS MAROCAINES DANS LES ARCHIVES
de contrebalancer la vision parfois unilatérale que
véhiculent les archives publiques.
des informations à caractère collectif sur les communautés marocaines en France : les services de
police ont produit des rapports ponctuels sur les
Marocains dans le cadre d’un secteur géographique
ou à l’occasion d’évènements particuliers. D’une
manière plus régulière, les rapports des Renseignements généraux et des préfets au ministre de
l’Intérieur réservent souvent un paragraphe aux
populations étrangères, à leurs associations, et à
leurs activités politiques et sociales… ; ces rapports
sont souvent élaborés à partir des procès-verbaux
communiqués par la police et la gendarmerie (procès-verbaux qui sont encore plus circonstanciés).
Le croisement de ces sources devrait permettre
de saisir toutes les nuances de l’histoire complexe
des Marocains en France ; de restituer toute la part
d’imaginaire que véhicule cette histoire, comme les
représentations mouvantes qu’elle génère entre
Français et Marocains depuis deux siècles.
re du Comité France-Maghreb ; le fonds Joël Normann, avocat et membre du Parti communiste ; le
fonds Alexandre Parodi, premier ambassadeur de
France au Maroc après l’indépendance ; le fonds
François Mauriac… Plusieurs personnes ont déposé récemment leurs archives personnelles à l’association Génériques : ces documents relatifs aux associations d’étudiants maghrébins ou aux Comités de
lutte contre la répression au Maroc constituent un
premier noyau pour la reconstitution de fonds plus
larges.
Si toutes ces archives concernent l’histoire des
migrations marocaines, elles constituent également
un chapitre important de l’histoire de la population
marocaine et de celle plus large du Maroc : elles doivent être lues comme un patrimoine commun aux
deux rives de la Méditerranée.
Un rapprochement des fonds existant au Maroc
et en France permettrait d’enrichir encore cette histoire, à l’image des initiatives et des échanges qui
existent déjà entre la France et plusieurs autres pays
européens sur le thème des migrations.
Bien d’autres pistes pourraient être présentées
ici, comme les organismes d’hébergement, les
agences photographiques de presse, les organismes
de formation, les services des églises catholiques ou
protestantes, les films de fiction et d’actualité, la
presse ou encore la littérature.
LES MIGRATIONS MAROCAINES
EN FRANCE DANS LES ARCHIVES PUBLIQUES
FRANÇAISES : EXTRAITS
L
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
Les extraits d’inventaire proposés
ci-dessous constituent une première synthèse
des éléments recueillis sur les Marocains dans
les archives publiques françaises.
Ils concernent les archives nationales et
territoriales et les archives antérieures à 1914
du ministère des Affaires étrangères.
Les fonds du Service historique de l’Armée
de Terre, de la Marine, de l’Armement
ou les archives du XXe siècle du Quai d’Orsay
n’y figurent pas.
e Centre historique des archives nationales
à Paris conserve des documents sur les relations franco-marocaines et sur la présence
de Marocains en France au XIXe siècle, particulièrement dans le minutier central des notaires
de Paris, dans les dossiers de la Cour des Pairs, dans
les fonds du ministère de la Justice et dans les
papiers d’origine privée. Parmi les services d’archives
départementales, il semble que ceux de Paris (ancien
département de la Seine) et des Bouches-du-Rhône
soient les plus représentatifs quant aux affaires marocaines antérieures à 1912.
Extraits
CHAN, Minutier central, ET/XVIII/973
Procuration donnée par Mehmet Smael, négociant sujet de l’empereur du Maroc, demeurant à Tétouan, venu à Paris y réclamer une car-
52
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
[Marocains et Algériens en France : voyage à Marseille de Sidi Bouez-
tiana, Calbiousem, capitaine Bortigue, sorti de Gibraltar pour Libour-
za2, agent de Beirouk, le cheikh de Wad Noun, pour favoriser les rela-
ne en l’an VI, à Moyse Serror, négociant algérien de Mahon, pour récla-
tions commerciales entre la France et son pays (1844-1846) ; voyage
mer la restitution du brigantin ragusain Saint-Véloce, capitaine Jean
en France du pacha de Tétouan El Hadj Abdelkader Achache, ambas-
Balletin, sorti de Marseille avec une cargaison appartenant audit
sadeur de l’empereur du Maroc (1845) ; Mustapha Ducali Raba, maro-
constituant pour aller la consigner à Tituan, à Sidi Hagi Mahmet Fedri-
cain de Gibraltar se rendant à Londres, arrivé à Paris avec Peter di
ca, négociant marocain, capturé en mer et mené à Mahon. An VIII
Natale, son interprète (1845) ; arrivée à Marseille de Marocains chargés de missions en Égypte par leur souverain3 (1845) ; Abdalla el Catib,
18
CHAN, Ministère de la Justice, BB 196
négociant né à Tétouan en 1818, demeurant depuis un an à Marseille,
Rixe à Marseille entre Mahomet El Berberi, beau-frère du dey d’Alger,
sollicite l’autorisation de fixer son domicile en France (1852). Juifs
et plusieurs Marocains et Tunisiens. 1807
marocains en Algérie : demande d’autorisation d’établir leur domicile sur le territoire français, à l’effet d’y jouir des droits civils, par des
CHAN, Cour des Pairs, CC 443 159
commerçants établis depuis longtemps en Algérie et dont les familles
Le rabbin Mafrigano Jacob Oussano, ayant perdu sa fortune à Paris,
sont retenues au Maroc (1851). Pèlerins marocains à Marseille : deman-
demande un secours pour rentrer au Maroc d’où il est originaire. 17
de de passage gratuit sur les Paquebots de la Méditerranée à desti-
mars 1829
nation d’Alexandrie4 ; secours pour des familles marocaines sans ressources à leur retour de la Mecque. 1845-1850.]
CHAN, Archives privées, 42 AP 1 (fonds Guizot)
3. Idem. 1853-1866
Arrivée de l’ambassadeur du Maroc[…]. 1840-1846
[Ambassades : réception et séjour à Marseille du grand chérif Sidi
Abd el Selam et de sa suite, arrivés à bord du Marocain de Tanger et
Archives départementales des Bouches-du-Rhône, sous-série 1 M
devant embarquer pour la Mecque sur l’Albatros (juillet 1853) ; ajour-
1083, 1289, 1290, 1302 et 1435
nement du voyage en France d’Abd el Selam, de retour de la Mecque,
Marocains : voyage et séjour de personnalités marocaines (XIXe-1912) ;
en raison de la mort de Moulai Abd Allah (novembre 1853-janvier
surveillance de suspects et d’agents panislamiques ; contrebande
1854) ; projet d’envoi d’une ambassade marocaine en France à bord
d’armes pour le Maroc (1892-1914).
du Talisman (1864) ; arrivée à Marseille d’une ambassade marocaine
à bord du vapeur le Catinat (décembre 1865) ; décoration de l’ordre
Les dossiers du Quai d’Orsay se révèlent très
riches pour cette période, notamment en ce qui
concerne les ambassades marocaines en France,
les relations commerciales et maritimes entre la
France et le Maroc et le rôle joué par le port de
Marseille dans ce domaine, comme en témoignent
les dépouillements réalisés dans les dossiers des
affaires politiques diverses de 1825 à 1914.
impérial de la Légion d’honneur attribué aux membres de la mission
marocaine envoyée à Paris auprès de l’empereur (1866). Internés :
libération, à l’occasion de la fête de l’empereur, de six Marocains5
arrêtés en Algérie et internés à l’Ile Sainte-Marguerite (Cannes) où
se trouvent 42 prisonniers arabes (septembre 1853). Demandes
d’admission à domicile : Haïm Turgeman, négociant israélite installé à Marseille, natif du Maroc où sa famille est établie à Mogador,
marié à une Française (avril-mai 1858) ; Mohammed Benami, originaire de Fez, marchand de pierres fines rue Vivienne à Paris (décembre
Extraits
1862-février 1863).]
Archives du ministère des Affaires étrangères, dossiers Maroc (1825-
4. Idem. 1867-1879
1895)
[Ambassades : voyage à Paris de Sid Bargache, 1er ministre du sultan,
1. Affaires diverses. 1825-1857
afin de complimenter l’empereur pour l’Exposition universelle (août
[Demande d’exequatur par Jacques Altaras, chef d’une maison de
1867) ; arrivée en France d’Abd el Selam, grand chérif de Ouasanne
commerce de Marseille, entretenant des relations très suivies avec
(avril 1869) ; mise à disposition d’un navire pour le transport de Tan-
le Maroc, chargé, par un firman de Moulay Adb al-Rahman, de veiller
ger à Marseille de l’ambassade que le sultan propose d’envoyer à Paris
1
aux intérêts des Marocains et principalement des Hadgi (pèlerins) . ]
(janvier 1879). Placement de jeunes étudiants en Europe : trois jeunes
2. Idem. 1845-1852
Maures que le gouvernement marocain à l’intention d’envoyer en
53
LES MIGRATIONS MAROCAINES DANS LES ARCHIVES
gaison capturée par un corsaire français sur le vaisseau danois Chris-
France pour y étudier à l’institution Massin (juin-février 1879). Ques-
presse, notamment de la Liberté et du Figaro sur Gessling, dit Abdel
tions de nationalité et naturalisations : commerçants et bijoutiers
Kerim Bey7 ; demande de renseignements sur Pimienta8, censal de la
israélites originaires de Tlemcen, installés à Debdou et Taza (octobre
maison Landau de Bordeaux, représentant à Tanger de plusieurs mai-
1877-juin 1878). Rapport de l’administration des Douanes à Marseille
sons de commerce française et correspondant du journal La France ;
sur les armes et munitions de guerre expédiées au Maroc : souffre qui
séjour à Paris d’El Arbi Abaroudi, marocain originaire de Tanger 9 ; le
aurait été payé par Montanaro, consul d’Italie, acheté par Mazut,
chérif d’Ouezzan demande l’admission de son fils au lycée d’Alger puis
marocain demeurant rue Paradis à Marseille chez lequel étaient des-
dans la cavalerie française.]
cendus plusieurs officiers marocains, et expédié à bord du vapeur le
11. Idem.1889-1891
Moselle faisant un service régulier entre Marseille et le Maroc (avril
[Mission marocaine en France (1889) ; projet du sultan du Maroc
1876). Suppliques : Abraham et Moïse Merciano, de Marseille, deman-
d’envoyer en France plusieurs jeunes Marocains destinés à devenir
dent au ministre d’intervenir pour mettre fin aux persécutions dont
officiers d’artillerie10 (1889-1890) ; réclamation de créances dues par
seraient victimes leurs familles à Debdou (septembre 1877-mars
le sultan du Maroc à Joseph Ben Sadoum, ancien négociant de Tlem-
1878).]
cen, naturalisé français et demeurant rue Malher à Paris (1890) ;
6. Idem. 1882-1883
Louis Gessling11, autrichien installé à Courbevoie, prenant le nom de
[Kassem El Aoudi, Taher Ben El Hadj El Aoudi et Mohammed Ben El
Hadj Abd el Kerim Bey, propose ses services à la France pour une mis-
Kaâb, élèves marocains placés pendant trois ans à l’institution Ménor-
sion confidentielle dans le Rif (1891) ; décès de Si El Mebrouk12, maro-
val, 35 boulevard Henri IV à Paris (1883). À signaler également, dans
cain interné au dépôt de Calvi depuis février 1888 (1891).]
ce dossier, le recrutement d’ouvriers marocains dans la région d’Oran
12. Idem. 1892
pour les travaux du chemin de fer du Haut-Sénégal et l’admission du
[Admission de Mouley Tehami, frère du chérif d’Ouazzan, dans un
fils du chérif d’Ouezzan au lycée d’Alger.]
hospice de Marseille après la mort de son père qui le maintenait dans
7. Idem. 1884-1885
une prison de Tanger ; Gessling, de Courbevoie, propose ses services
[Ambassades marocaines : projet de loi et rapport au nom de la com-
au gouvernement pour les affaires du Maroc.]
mission des Finances, présentés par la Chambre des Députés et le
Sénat, sur l’ouverture d’un crédit extraordinaire de 50 000 francs pour
Archives du ministère des Affaires étrangères, dossiers Maroc (1896-
les frais de réception de l’ambassade ; dépêche de l’agence Havas, à
1914)
Alger, sur l’entretien accordé au journal Akhbar par les ambassadeurs
3. 1904
qui témoignent des “ agréables impressions ” laissées par leur voya-
[El Mehdi Ben El Arbi El Menebhi, ministre et émissaire du sultan
ge en France ; voyage à Marseille et à Paris de Mohamed Bargash,
Moulai Abdul Aziz, accompagné de Mustapha Beyra, interprète syrien
ministre des Affaires étrangères du Maroc. 1884-1885. Élèves maro-
engagé au Caire, et de Toledano, agent à Tanger de la maison alle-
cains en France : demande d’admission, pour six mois, par le gouver-
mande Halser : transit à Marseille lors de son voyage à la Mecque ;
nement marocain, de 25 jeunes dans un régiment du Génie en France ;
séjour à Paris et réception par le Président Loubet à son retour du
sommes versées par le Pacha de Tanger pour dix jeunes Marocains,
Caire. Janvier-juillet 1894]
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
e
membres de la mission installée à la caserne du 2 régiment du Génie
8. Juin-décembre 1913
à Montpellier et placée sous le commandement de Mohamed Ben Abd
[Annonce du passage à Marseille de Moulay El Hassan, venant du Cai-
El Kader ; envoi d’armuriers en France et en Grande-Bretagne, par le
re et se rendant au Maroc, signalé comme un agent panislamique (24
gouvernement marocain, afin qu’ils étudient la fabrication des armes.
septembre) ; rapport du préfet des Bouches-du-Rhône sur le séjour
1884. Demande de naturalisation : Haïm Benchimol, natif de Tanger
au Frioul de Moulay El Hassan, ayant pris ses repas dans les restau-
et censal interprète près la légation de France (1883).]
rants fréquentés par les Orientaux, en compagnie d’un Tunisien de
8. Idem. 1886
l’Armée beylicale et de deux Marocains arrivés de Port-Saïd par le
[Élèves marocains à l’École du Génie de Montpellier6 : copies rédi-
bateau Le Karnac (1er octobre 1913).]
gées par six élèves sur “ le Faucon ”, conte arabe, avec annotations
Si les fonds relatifs aux relations franco-marocaines et à l’émigration marocaine après l’instauration du Protectorat sont particulièrement bien
de l’instructeur ; lettre de M. de Castro, instructeur, au ministre de
France à Tanger (juillet 1886) ; prolongation du séjour en France et
renvoi de deux élèves au Maroc. Dossiers particuliers : articles de
54
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
tions franco-Marocaines et projet de convention franco-marocaine.
En premier lieu figurent des documents à caractère diplomatique sur le séjour en France de personnalités marocaines, sur les relations francomarocaines et, à partir de 1956, sur l’établissement
des conventions bilatérales.
Archives départementales de la Haute-Corse, 1006 W 130 et 1016 W
1956-1958
Archives départementales de l’Allier, 1 M 1098 et 1100
Séjours à Vichy de Moulay Hafid, sultan du Maroc et d’El Hadj Glaoui,
pacha de Marrakech. 1912-1913
Archives départementales de la Corse du Sud, 116 W 1
Séjour du Sultan du Maroc en Corse. 1953
122
Séjour du sultan du Maroc en Corse (1953-1954) et voyage du roi du
Maroc à Bastia (1959).
Archives départementales de la Loire, 10 M 140
Extraits
Visite d’une mission marocaine à Saint-Étienne.1909
CHAN, Papiers des chefs de l’État, série AG
Déjeuner en l’honneur du sultan du Maroc (26 août et 15 septembre
Archives communales de Biarritz, 3 K 1/A1
1932).
Séjour du prince du Maroc. 1949
Sultan du Maroc Mohammed Ben Youssef et sa famille (1947-1950).
Dans les archives centrales (CHAN et Centre
des archives contemporaines), comme dans les
archives territoriales, les sources sur l’immigration
marocaine se confondent souvent avec les documents relatifs aux nord-africains (avant les années
1970) ou aux étrangers. Les inventaires donnent
aussi des renseignements spécifiques aux mouvements migratoires entre la France et le Maroc,
notamment sur l’entrée et la sortie du territoire,
le transit par la France, le contrôle aux frontières
et dans les ports, les conditions juridiques d’immigration.
Discours lors des négociations franco-marocaines à Paris (15 février
1956)
Visite en France de Hassan II (2 février 1970)
CHAN, ministère de l’Instruction publique, F17 17586
Convention culturelle franco-marocaine (1957)
CHAN, Secrétariat général du gouvernement et Premier ministre,
F60 476 et 752
Voyages en France du Sultan du Maroc. 1939-1945
CHAN, ministère de la Justice, BB18 2490
Lettre de Rachid Moussanbach, marocain et musulman, demeurant
Extraits
à Paris, sollicitant une audience de Briand afin de lui expliquer la
CHAN, Police générale, F7 14701, 16088, 16112
philosophie orientale pour l’aider à soumettre la révolte de Fez. 1912
Embarquements et débarquements clandestins, rapatriement proCHAN, Archives privées, 457 AP 117 et 118 (fonds Bidault)
gressif des Marocains entrés clandestinement ; transit par la France
Exil en Corse du sultan Ben Youssef. 1953
d’israélites se rendant d’Égypte ou du Maroc en Israël ; mouvement
CHAN, Archives privées, 475 AP 192 (fonds Lyautey)
des ressortissants marocains dressé par la police de l’air et des fron-
Visite du sultan Moulay Youssef en France, notamment en Lorraine.
tières. 1935-1955
1926-1931
CHAN, Archives privées, 580 AP 15 et 23 (fonds Pineau)
CHAN, ministère de la Justice, BB183203
Arrivée du sultan Mohamed V à Paris pour l’ouverture des négocia-
Entrée irrégulière de Marocains en France. 1939
55
LES MIGRATIONS MAROCAINES DANS LES ARCHIVES
représentés et identifiés au ministère des Affaires
étrangères, ils connaissent une dispersion plus
importante dans les Archives nationales, départementales et communales. Pour ces derniers
centres, l’inventaire national des sources publiques
et privées entrepris par Génériques depuis 199213
permet de repérer et de mettre en perspective les
différentes sources disponibles et d’en dresser une
typologie.
Extraits
Centre des archives contemporaines (CAC), ministère des Affaires
sociales
CHAN, Police générale, F7 15167
Contrôle de l’immigration marocaine (1964-1972) ; relations entre la
Application des lois sociales aux Algériens résidant en France, exten-
France et le Maroc au sujet de l’immigration (1945-1980).
sion de cette mesure aux Tunisiens et Marocains. 1937
CAC, ministère de l’Intérieur, sous-direction des étrangers et de la
CHAN, Secrétariat général du gouvernement et Premier ministre,
circulation transfrontière
F60 703, 755 et 761
Circulation des personnes entre la France et le Maroc (1945-1961) ;
Application des lois sociales aux Algériens résidant en France, exten-
statistique des mouvements de ressortissants marocains (1968-1975) ;
sion de cette mesure aux Tunisiens et Marocains ; naturalisations et
conditions de l’immigration marocaine en France (1952-1985).
accession à certaines fonctions des naturalisés originaires des pays
de protectorat. Années 1930
Les Marocains en France. Vers 1937-1939
CAC, sûreté générale, archives rapatriés de Moscou
Rapatriements de Marocains résidant en France. 1934-1939
CAC, versement du Service social d’aide aux émigrants
Archives départementales de l’Aisne, 5 M 1535
Dossiers administratifs des aides sociales accordées aux migrants et
Rapatriements des Algériens et des Marocains. 1936-1939
réfugiés (Maroc). Années 1960
Archives départementales des Bouches-du-Rhône, M 6 11358 et 7 W
Archives départementales de l’Ain, R 684
62
Recensement des Marocains, Algériens, Tunisiens et Syriens. 1927
Embarquements clandestins de travailleurs tunisiens, algériens et
marocains vers Marseille (1923) ; départ de juifs marocains vers Israël
Archives départementales des Alpes-Maritimes, 195 W 118
(1949-1953).
Recensement des Tunisiens et Marocains. 1958
Archives départementales de la Haute-Garonne, Préfecture
Archives départementales de l’Ariège, 97 W 10
Statistiques et graphiques de l’entrée en France de Marocains par
Statut et cartes d’identité des Marocains et Tunisiens. 1950-1958
l’aérodrome de Toulouse-Blagnac (1958-1961) ; rapports de police sur
le passage d’individus pourvus de passeports marocains à la frontiè-
Archives départementales de l’Aude, 506 W 15 et 1250 W 12
re espagnole (1958).
Enregistrement des cartes de séjours délivrées aux Marocains et Tunisiens. 1959-1963
Archives départementales de la Gironde, 4 M 641
Rapatriement de Marocains sans travail et expulsés. 1919-1932
Archives départementales du Calvados, Z 2742
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
Z 2742 Surveillance et recensement des indigènes des colonies et pro-
Archives nationales et territoriales présentent
ensuite des documents sur le statut et le recensement des Marocains, sur la délivrance de visas, passeports, actes de notoriété ou d’état civil, titres de
séjour et cartes d’identité, mais aussi des dossiers
d’étrangers, de naturalisation, ou d’aide sociale,
qui constituent autant d’éléments permettant de
reconstituer les parcours collectifs et personnels
des migrants en France.
tectorats français. 1921-1940
Archives communales de Toulouse, 95/297
Demandes de renseignements par des Marocains et des Algériens sur
des membres de leur famille établis à Toulouse. Années 1950
Archives départementales du Jura, fonds de la préfecture
Dossiers d’étrangers de Marocains. 1933 à 1962
Archives départementales du Nord, 641 W 171348 à 171453
Naturalisations de Marocains (1963-1976).
56
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
ville pour aller travailler à Roumazières en Charente (3 avril 1921) ;
Enquêtes à Gueugnon sur la délivrance irrégulière de pièces d’iden-
infraction à la loi du 8 août 1893 par un Marocain, manoeuvre à Aubin
tité à des Marocains.
(6 septembre 1921) ; audition d’un travailleur marocain (27 novembre
1920).
Les références à l’activité professionnelle des
Marocains en France, en dehors des travailleurs
recrutés pendant les deux guerres mondiales, sont
assez rares dans les inventaires d’archives des deux
premiers tiers du XXe siècle. Mais le dépouillement
des dossiers conservés dans les séries ou versements consacrés au monde du travail et à l’activité économique révèlent, sur l’ensemble du territoire, l’abondance des sources sur les Marocains.
Archives départementales des Bouches du Rhône, SC 56838
Dossiers de main-d’œuvre étrangère : Tunisiens et Marocains protégés. 1955-1964
Archives départementales de la Gironde, 1 M 415
Rapport du commissaire central de Bordeaux au préfet sur une grève de manoeuvres, "la plupart espagnols et marocains". 25 juillet 1918
Archives départementales du Jura, 41 J
Extraits
Accidents du travail de manutentionnaires et scieurs marocains à la
CHAN, F60 720 et 825
Tournerie ouvrière de Lavans-lès-Saint-Claude.
Travailleurs marocains en France, notamment agricoles. 1937-1939
Archives départementales de la Loire, 15 J
CHAN, BB18 2617 et 2627
Ouvriers marocains des Houillères de la Loire. 1946-1950
Incidents à l’usine de la Boulonnerie d’Aquitaine à la Souys (quartier
Archives départementales de la Loire, 84 M 35
de La Bastide à Bordeaux) entre grévistes français et marocains ;
Ouvriers algériens et marocains. 1926-1927
bagarre entre ouvriers marocains et ouvriers français au Havre. 1920
Archives départementales du Pas-de-Calais, 1 W 51838
CAC, Groupements de l’industrie métallurgique de la région pari-
Liste des Marocains introduits par les houillères du bassin du Nord
sienne
et du Pas-de-Calais.
Compléments à des enquêtes de salaires et dossiers sur l’embauche
Archives départementales de la Seine-Saint-Denis, série W
de travailleurs marocains. 1938-1963
Ouvriers marocains chez Citroën
CAC, archives rapatriées de Moscou (Sûreté générale)
Les dossiers relatifs aux soldats et travailleurs
militaires marocains pendant les deux guerres mondiales sont aussi bien présents dans les fonds des
affaires civiles que les militaires, dans les archives
publiques que dans les papiers privés. Ces documents se concentrent sur la période 1914-1947.
Chômeurs marocains, tunisiens et algériens résidant en France (1938)
Archives départementales de l’Ariège, 15 M 29
Société minière de Roquelaure (commune de Lassur) : incident grave entre ouvriers parisiens et marocains (20 mars 1920). Société des
plâtrières de Tarascon, grèves à l’usine d’Arignac : incidents entre
ouvriers français et marocains (4 et 5 janvier 1921) ; cinq Marocains
Extraits
n’ayant pas cessé le travail (18 août 1925).
7
CHAN, sûreté nationale, F 14924 et 14925
Archives départementales de l’Aveyron, 10 M 34
Rapports des commissions régionales de contrôle des communica-
10 M 34 Office de placement : introduction de travailleurs marocains
tions téléphoniques : observations sur les travailleurs marocains recru-
et contrat de travail pour ouvrier de nationalité marocain. 28 avril
tés depuis le début de la guerre. 1940
1925
Archives départementales de l’Aveyron, 9 U 71/1, 8 et 42
CHAN, travail et sécurité sociale, F22 2047
Procès-verbaux de gendarmerie : un Marocain ayant quitté Decaze-
l’Office marocain des mutilés et anciens combattants (F22 2047)
57
LES MIGRATIONS MAROCAINES DANS LES ARCHIVES
Archives départementales de Saône-et-Loire, M 1752
CHAN, ministère de la Justice, BB18 2573, 2578, 2594 et 2595
vailleurs marocains du groupement colonial de Decazeville. 9 juillet
Bagarre entre Marocains et habitants du Havre ; rixes graves à l’usi-
1918
ne métallurgique de Tamaris (commune d’Alès) entre ouvriers français et marocains ; rapport du procureur général de Bordeaux sur les
Archives communales d’Arles, M 26
interprètes utilisés par le tribunal correctionnel de Bordeaux dans
Construction d’un monument aux Marocains morts pour la France.
les affaires où sont impliqués des Marocains et autres musulmans, à
1921
la suite d’une intervention d’Albin Rozet, député de la Haute-Marne ;
assassinats qui seraient commis, dans le ressort d’Amiens, par des
Archives départementales de la Côte-d’Or, 20 M 277 et W 4061
spahis marocains. 1915-1918
Marocains à Sainte-Colombe-sur-Seine (1917) ; travailleurs algériens,
tunisiens et marocains (1943-1945).
CHAN, 149 AP (fonds Mangin)
Opérations de la 1
ère
division marocaine. 1918
Archives départementales du Gard, 1 W 147
CHAN, 414 AP (fonds Foch)
Troupes marocaines du camp de Morancez. 1947
Spahis marocains. 1929
CHAN, 475 AP, (fonds Lyautey)
Archives départementales de la Haute-Garonne, 15 Z 728
Troupes marocaines. 1915-1926
Kabyles et Marocains : recrutement et contrat d’embauche, effectifs,
CHAN, 509 AP 5 (fonds Messimy)
états nominatifs, hébergement, refus et cessation de travail à la pou-
Toupes marocaines (juillet-août 1914)
drerie nationale. Guerre 1914-1918
CHAN, archives photographiques Zucca, 218 Mi 4
Archives départementales de la Gironde, 5 M 235 et 10 R 37
“ Dans le no man’s land avec le corps franc marocain” (48 clichés).
Lettre du commissaire spécial au préfet sur “ les conditions dans les-
Seconde Guerre mondiale
quelles sont installés les travailleurs marocains et algériens ” ; usine
de Floirac, bagarre entre ouvriers grecs et marocains. 1916-1918
CAOM, fonds ministériels, Affaires politiques 905 Dr 2
Maroc: proclamation adressée par le Sultan aux troupes marocaines
Archives départementales de l’Indre, 8 R 32
combattant en France. 1915
Établissements travaillant pour la défense nationale : note sur des
ressortissants marocains placés en usine. 1916
CAOM, Direction des affaires militaires, FM DAM 5
Tirailleurs et travailleurs de l’Afrique du Nord (Maroc, Algérie, Tuni-
Archives départementales de la Haute-Marne, 244 M 4
sie) : groupement de main-d’œuvre nord-africaine de Toulouse, rap-
Grève de 35 Marocains, employés par la Société de distillation des
port de novembre 1917 ; répartition des travailleurs dans les établis-
combustibles et par la Société générale d’entreprises, aux aciéries de
sements métropolitains, salaires (1917).
Micheville. 1917-1918
Archives départementales des Alpes-de-Haute-Provence, 20 W 25 et
Archives départementales de Meurthe-et-Moselle, 1277 W/237
51 W 173
Révolte de militaires marocains (mars 1951)
Travailleurs marocains à Saint-Auban (1940-1942)
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
Archives départementales du Nord, 85 W 4973527
Archives départementales de l’Aude, 13 M 19 et 260
Demande de renseignement sur une compagnie de travailleurs maro-
Travailleurs marocains berbères introduits dans l’Aude par la fédé-
cains occupés aux mines d’Aniche. 1940
ration des employeurs agricoles répartis par équipes aux travaux de
battage, de sulfatage et de vendange.
Archives départementales des Pyrénées-Orientales, 20 Fi 38 et 10 M
70
Archives départementales de l’Aveyron, 9 U 71/8
Distribution de viande, en plein champ, aux tirailleurs marocains
Procès-verbaux de gendarmerie : voies de faits exercées sur les tra-
(1914) ; grève aux mines de fer de Batère, ouvriers marocains ayant
58
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
Association de solidarité et de défense des Marocains en France ;
seille (août 1917).
nationalisme marocain (Istiqlal, Parti d’unité musulmane du Maroc
français, Parti socialiste marocain, Parti démocratique des hommes
Archives départementales de Tarn-et-Garonne, 58.3R1
libres, Parti libéral démocratique). 1947-1957
Marocains à l’usine des métaux de Castelsarrasin. 1917
Archives départementales des Alpes-Maritimes, 131 W 1910
Archives communales de Belfort, 7 Fi 19
Algériens, Tunisiens et Marocains : surveillance des activités poli-
Tirailleurs marocains à Belfort.
tiques
Archives départementales du Doubs, 100 W 10
Les archives publiques offrent des sources originales sur l’engagement politique et syndical comme sur la vie associative des Marocains en France.
Ces documents, surtout pour la période la plus
contemporaine, sont à mettre en perspective avec
les archives privées de l’immigration marocaine14.
Diffusion de journaux dans les communautés algériennes, marocaines
et tunisiennes à Besançon et dans la région de Sochaux et Montbéliard. 1950-1953.
Archives départementales de la Haute-Garonne, fonds de la préfecture
Rapport des Renseignements généraux sur la colonie marocaine en
Extraits
Haute-Garonne : ; enquêtes de police sur le séjour en France de ressortissants marocains. 1956-1961
CHAN, BB182911
Protestation contre la dissolution de l’Action marocaine et contre les
Archives départementales des Yvelines, 4 M 2/71
condamnations arbitraires prononcées au Maroc (1937).
Comité d’action des ouvriers algériens, tunisiens et marocains d’Argenteuil et de Bezons : distribution de tracts en arabe et français en vue
CHAN, 78 AJ 44 (tracts)
d’une réunion le 12 juin 1926, tracts saisis sur un Marocain.
Comité de lutte contre la répression au Maroc. Mars 1978
Archives départementales du Val-de-Marne, 72 J 1185 (fonds de l’InsCHAN, 412 AP 8 et 31 à 34 (fonds de l’Union démocratique et socia-
titut d’histoire sociale)
liste de la résistance)
Défilés du 1er mai 1971 : Association des Marocains en France (pho-
8e congrès, Aix-les-Bains : messages et télégramme de la colonie maro-
to noir et blanc).
caine de Paris. Octobre 1954
Archives communales de Perpignan, Secrétariat général
CAC, Fonds russes (Sûreté générale)
Amicale des travailleurs et commerçants marocains dans les Pyré-
Information au sujet de l’édition de la revue communiste Maghreb,
nées-Orientales, construction d’une mosquée.
organe du Comité d’action des Marocains à Paris (1935-1936) ; surveillance policière des activités en France des membres des organi-
Le chercheur trouvera aux archives nationales
et territoriales bien d’autres aspects de la présence des Marocains en France, par exemple sur la vie
culturelle, la production artistique ou, comme le
montrent les derniers extraits proposés ci-dessous,
sur l’enseignement.
sations nationalistes marocaines (1936-1938) ; renseignements relatifs à des ressortissants du Maroc, membres des organisations nationalistes, suspectés d’avoir participé à l’attentat contre le général
Noguès (1937-1938) ; réunion organisée à Paris par l’Association de
solidarité et de défense des Marocains de France (années 1930) ;
notes d’information relatives aux activités et à la direction de L’Ouvrier
marocain, association de bienfaisance fondée à Jarville (1935).
CAOM, Fonds rapatriés d’Algérie
59
LES MIGRATIONS MAROCAINES DANS LES ARCHIVES
l’intention de prendre le train à Amélie-les-Bains pour rentrer à Mar-
Extraits
1)- Altaras justifie sa demande en expliquant : “ depuis
l’établissement d’un service commercial de bateaux à vapeur
français avec le Maroc, le nombre des pèlerins qui passent par
Marseille devient de plus en plus considérable et le deviendrait encore si ces pèlerins trouvaient en France un représentant qui leur facilite l’accomplissement des formalités. ”.
2)- Muni d’un passeport délivré à Marseille, Sidi Bouezza
quitte la France à bord du “ Jeune Victor ”, bâtiment français.
À son arrivée au Maroc, il est mis en état d’arrestation sur
ordre du fils de l’Empereur, auprès duquel il avait été envoyé
par le caïd de Mogador.
3)- Il s’agit notamment de Sidi Salah, marabout et chérif
de Bokhara, d’El Hadj Ahmed-Al-Gassal et de Sidi Mohammed
Ben Sultan Seroun-Cherif.
4)- Pour se rendre à la Mecque, les Pèlerins marocains
empruntent un itinéraire qui les mènent d’Oran (ou Alger) à
Marseille, puis de Marseille en Égypte (avec parfois une escale à Malte). Parmi ces pèlerins, qui sont souvent accompagnés
d’une suite composée d’une dizaine de personnes, signalons :
Abderrahman Ben Mohammed, secrétaire de l’Empereur du
Maroc, et El Mohdy, son frère ; Omar Ben Makhlouf, taleb (lettré) et Boubekr, son frère ; Ben Achache, ancien ambassadeur
du Maroc à Paris, et ses frères ; le fils de l’Empereur ; les fils
de Ben Driz, premier ministre…
5)- Ces Marocains, originaires de Fez ou du Rif, sont dirigés sur Tanger, avec interdiction de pénétrer sur le territoire algérien. Le dossier 3 “ Maroc ” contient également des
documents sur les Marocains en Algérie.
6)- D’autres élèves marocains avaient été envoyés dans
des écoles d’Allemagne et de Belgique.
7)- Sur ce personnage, cf. le dossier 11 “ Maroc ”.
8)- Ce personnage, né à Tanger, adopté par l’Alliance israélite universelle, fait ses études à Paris. Il est nommé professeur à l’école israélite de Tunis avant de retourner à Tanger
pour y occuper des fonctions commerciales.
9)- Après un voyage en Allemagne, où il aurait rencontré
le fils Krupp, Abaroudi vient à Paris pour négocier, auprès
d’industriels et de banquiers, la fourniture de canons pour le
compte de l’empereur du Maroc. Ne parlant pas le français, il
s’adjoint Elie Ben Sadoun comme interprète ; ce dernier lui a
été procuré par les frères Mathi, algériens tenant un bureau
d’achat et de vente de reconnaissance du Mont de Piété, cour
de Boni.
10)- Un précédent contingent de jeunes Marocains avait
CHAN, ministère de l’Intérieur, F1a 5060
Création d’écoles marocaines en France. 1958-1960
CHAN, Ministère de l’Agriculture, F10 2502
Enseignement agricole : élèves marocains. 1927-1947
CHAN, fonds de l’Académie de Paris, AJ167043
Cité universitaire : Maison du Maroc. 1928-1955
CHAN, École nationale des Beaux-arts, AJ52941 et 7043
Bourses des Étudiants marocains et tunisiens (1968-1970) ; candidats
marocains (1953-1957)
CHAN, 475 AP (fonds Lyautey)
Voyages en France d’étudiants marocains. 1923-1925
CAC, fonds rapatriés de Moscou
Création à Paris par les étudiants marocains du “Comité de secours
aux Marocains victimes de la sécheresse”. 1937
CAOM, fonds rapatriés d’Algérie, FR ALG const 93/4511
Association des étudiants marocains et étudiants musulmans de Montpellier. 1959
Archives départementales de la Haute-Garonne, fonds de la préfecture
Activité de l’association des étudiants marocains de Toulouse
(décembre 1955-avril 1956) ; étudiants marocains (1953-1960).
Archives départementales du Val-de-Marne, 60 J 2/44
Tract de l’Union Nationale des Étudiants Marocains.
Archives communales de Nantes, série I, n°30
Visite des élèves officiers indigènes marocains de l’école militaire de
Meknès. 24 juillet 1926.
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
Patrick Veglia
Chargé d’études à Génériques
60
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
LES MIGRATIONS MAROCAINES DANS LES ARCHIVES
été attaché au 2e régiment du Génie à Montpellier. Le dossier
fait état des conditions dans lesquelles pourraient être reçus
ces jeunes à Versailles et contient la requête de Jules Erckmann, capitaine d’artillerie à la Fère, ayant résidé plusieurs
années au Maroc comme officier attaché à la mission militaire française au Maroc, qui propose de recevoir ces jeunes dans
sa batterie.
11)- Cet aventurier autrichien, installé à Mogador vers
1882, se fait passer pour un médecin du sultan ou pour parent
d’un descendant du prophète Mahomet. Il est emprisonné par
le pacha de Tanger après avoir arboré sur sa demeure le
pavillon d’Araucanie (Patagonie), contrée dont il souhaite se
faire reconnaître comme représentant. Renié par la légation
d’Autriche et rentré en France, il s’installe à Courbevoie la
Garenne sous un faux nom (voir aussi les dossiers 8 et 12
“ Maroc ” et le dossier 1, “ Maroc nouvelle série ”).
12)- El Mebrouk appartient à la famille des marabouts des
Ouled Sidi Mohammed Ben Abdallah Ben Cheikh. Il est interné comme émissaire de Bou-Amama, algérien insurgé contre
la présence française.
13)- Les Étrangers en France. Guide des sources
d’archives publiques et privées au XIXe et XXe siècles, Paris,
Génériques, Direction des archives de France, tomes I-III,
CXX-2408 p., 1999, tome IV, 2005.
14)- Voir à ce sujet les inventaires disponibles sur le site
Internet de Génériques : www.generiques.org.
61
Les Marocains
en France de 1910 à 1965 :
histoire d’une migration
programmée
1
D
mières migrations marocaines en France. En définitive, la Première Guerre mondiale a provoqué
une migration militarisée qui a eu des conséquences
directes et irrémédiables sur les populations marocaines, dans la mesure où elle a eu un rôle déclencheur pour toutes les migrations d’après-guerre.
Aussi, fait majeur et fondamental, pour la première fois des milliers de Marocains ont eu l’occasion
de découvrir l’univers d’une guerre moderne, d’une
société de consommation attractive, et des idées
nouvelles qui vont bousculer la conscience collective. Le séjour des soldats et travailleurs marocains
en France était bénéfique à plus d’un titre, notamment pour l’émergence d’une conscience sociale
et politique. Indéniablement, les Marocains qui ont
participé à la guerre de 1914-1918, ont été largement déracinés et ce n’est nullement le fruit du
hasard si des milliers d’entre eux sont revenus en
France durant l’entre-deux-guerres pour y travailler
comme simples manœuvres. En somme, l’expérience de la colonisation ainsi que les conséquences
de la Première Guerre mondiale, ont bouleversé
des structures sociales archaïques. L’évolution des
processus sociaux vers la modernité, la liberté et
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
ans des conditions historiques
marquées par la pénétration française en Afrique du Nord, il existe forcément des liens étroits
entre la colonisation et la Première Guerre mondiale, l’évolution des processus sociaux au
Maroc ainsi que l’émigration/l’immigration, sans
négliger pour autant le choix contestable de la politique économique du Maroc indépendant. Ce dernier n’a pas hésité à utiliser et instrumentaliser
l’émigration comme outil de gestion de la situation
socio-politique des années 1950-1960. C’est ainsi
que nous sommes en présence d’une “ immigration
programmée ”2, et ce, depuis le début du XXe siècle.
Les premières migrations marocaines
déclenchées par la
Première Guerre mondiale
L’immigration marocaine était insignifiante
avant l’instauration du protectorat. Ce fut la guerre de 1914-1918 qui déclencha incontestablement
le phénomène migratoire marocain ; les années de
cette guerre marquent bien ainsi le début des pre-
62
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
Au total, ce sont environ 350 à 400 000 Marocains
qui ont été recrutés en tant que soldats ou travailleurs “ coloniaux ” durant la période allant de
1914 à 1956 : on reconnaît officiellement 37 150 soldats et 35 500 travailleurs marocains3 qui ont participé à l’effort de guerre. Mais le travail analytique
et la comparaison des documents disponibles nous
autorisent à penser que ces chiffres sont largement
sous-estimés. C’est ainsi que l’effort fourni pendant
la guerre de 1914-1918 est estimé à 85 000 travailleurs
et soldats marocains qui ont séjourné en France. De
plus, pour assurer la “ pacification ” et la sécurité
du Maroc colonial, l’effectif de 70 à 80 000 soldats
était le minimum nécessaire. Quant au recrutement
opéré pendant la Seconde Guerre mondiale, il fallait compter sur un effectif minimum situé entre 70
et 90 000 militaires marocains selon les documents
disponibles4. Sans oublier toutefois les soldats marocains qui ont participé aux diverses guerres de décolonisation en Afrique ou en Asie. D’autant plus que
la concurrence fut rude avec l’Espagne qui a enrôlé durant la guerre civile (1936-1939) plus de 87 000
Marocains dans les troupes franquistes, si l’on en
croit des sources espagnoles officielles5. Ces chiffres
nous renseignent sur les masses considérables de
Marocains qui ont été occupés, militarisés et déracinés durant la colonisation. Il est significatif de
remarquer que ce recrutement militaire intensif
constitue un mode de déracinement irréversible,
voire une condition sociologique préalable pour provoquer les migrations massives qui vont s’opérer
durant la période post-coloniale.
Le développement inégal
des migrations “ nord-africaines ”6
Les migrations internes vers les chantiers de la
colonisation, le recrutement militaire intensif, l’émigration vers l’Algérie voisine jusqu’à la fermeture
des frontières algéro-marocaines après le déclenchement de la guerre d’Algérie en 1954, ont large-
63
LES MAROCAINS EN FRANCE 1910-1965
ment absorbé et épuisé les potentialités humaines
marocaines restant ainsi sur place. Par conséquent,
l’immigration de masse est reportée ; en fait elle reste en suspens en attendant les conditions sociologiques et historiques qui vont se réaliser au début
des années 1960, concretisées par la signature de la
convention de main-d’œuvre franco-marocaine du
1er juin 1963, la première du genre. Contrairement
à l’immigration algérienne, qui elle, commence à se
développer massivement depuis l’entre-deux-guerres.
Á titre d’exemple, on recense officiellement 71 028
entrées algériennes en 19247. Lors du recensement
de 19548 la population algérienne en France atteignait 211 675 personnes, effectif qui a presque triplé en trente ans. Alors que ce même recensement
établissait la présence de 10 734 Marocains, contre
un effectif de 4 800 Tunisiens. D’ailleurs, pendant
toute la période coloniale, l’effectif de l’immigration
marocaine est resté relativement stable et tournait
autour d’une vingtaine de milliers de travailleurs.
Cette situation contrastée entre les deux migrations algéro-marocaines renvoie nécessairement aux
structures sociales et économiques des deux sociétés. En effet, la colonisation du Maroc (1912-1956)
est beaucoup plus récente par rapport à celle de
l’Algérie (1830-1962) : les déplacements de populations rurales les plus brutaux et les plus massifs qu’a
connus l’histoire ont été opérés dans l’ Algérie coloniale. La violence militaire, combinée à la généralisation des échanges monétaires, ont détruit les
cadres spatiaux et les structures fondamentales de
l’économie traditionnelle, voire la “ pensée paysanne algérienne ”9 elle-même, et ce, dès la fin du XIXe
siècle. De fait, l’ancien mode de vie, ne pouvait plus
faire face à la “ dépaysannisation ” collective et à
“ l’urbanisation sauvage ” et rapide. L’histoire algérienne est alors fortement accélérée par des processus sociaux qui donnent naissance aux mécanismes structurels de l’urbanisation et de migrations
internes massives. C’est à travers ces transformations internes que les Algériens vont prendre
conscience qu’une vie meilleure est possible ailleurs,
d’où le prolongement de l’expérience migratoire
interne vers la France. Dans ces conditions, le mou-
les idéaux progressistes capables d’assurer une vie
meilleure a émergé à travers la pénétration coloniale.
Une préférence historique
pour Clichy et Gennevilliers
D’un autre côté, la répartition géographique des
Marocains en France demeure inégale, à l’image des
autres immigrations qui se concentrent principalement dans la capitale économique et politique du
pays ainsi que dans sa région. En effet, les Marocains travaillaient et se logeaient dans la Seine qui
exerce un pouvoir attractif sur plus de 50 % d’entre
eux, et ce depuis l’entre-deux-guerres, avec toutefois une préférence particulière pour Gennevilliers
et Clichy qui ont toujours été les “ fiefs ” par excellence de l’immigration marocaine.
vement migratoire algérien en France ne peut-être
que massif. À cela s’ajoute le fait que les Algériens
bénéficient de la “ libre circulation ” entre l’Algérie
et la métropole instaurée durant l’entre-deux-guerres
et confirmée par le “ statut organique de l’Algérie ”
de septembre 1947.
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
En effet, la situation qui concerne les Algériens
est tout à fait différente de celle des Marocains : à
la veille de la décolonisation, l’urbanisation, le salariat et la monétarisation n’ont pas encore été complètement généralisés et achevés. En plus de cela,
le lobby fort des colons européens au Maroc n’hésitait pas à exercer la pression sur le Résident général pour que ce dernier interdise l’émigration marocaine : chose faite en 192810, pour ainsi maintenir
les bas salaires et disposer d’une main-d’œuvre abondante sur place. En effet, il a fallu attendre le début
des années 1960 pour que le développement massif
de l’immigration marocaine en France se profile.
Ainsi, cette dernière passe officiellement de 30 000
personnes environ en 1960 à un peu plus de 87 000
en 1965, soit une population qui a triplé en cinq ans :
c’est une évolution sans précédent sur toute notre
période (1912-1965). On peut même dire sans risque
de se tromper que l’immigration marocaine va se
substituer à l’immigration algérienne, depuis la signature de la convention franco-marocaine de maind’œuvre le 1er juin 1963.
La particularité de l’origine
géographique des migrants marocains
Les départs marocains en France étaient limités au sud marocain (situation similaire à celle de
la Kabylie en Algérie), notamment la région qualifiée administrativement de “ territoire d’Agadir ”
qui reste le principal foyer d’émigration : plus de
90 % de Marocains présents en France avant 1942
sont originaires de cette région, 80 % environ pour
la période 1942-1956, et un peu plus de 70 % au
milieu des années 1960. L’explication de ce phénomène renvoie encore une fois à l’histoire de la colonisation et à l’impact de la guerre de 1914-1918. Le
premier Résident général, Lyautey (1912-1925), a
largement favorisé et orienté cette “ région berbère ” du sud marocain, non “ pacifiée ” encore vers
l’émigration, tout en interdisant les départs des
zones “ pacifiées ”. Cette situation a été dictée pour
des raisons militaires, politiques et idéologiques :
c’est en effet dans cette “ région berbère ” que la
colonisation militaire a eu la résistance la plus
acharnée, à tel point que la dite “ pacification ” n’est
achevée définitivement qu’en 1936. L’émigration ici
est un moyen certain de disloquer les rapports
sociaux et de vider ainsi cette région de sa population masculine active et résistante. D’ailleurs, il est
prouvé que les premiers Marocains recrutés par le
STC (Service des Travailleurs Coloniaux, 1916-1918),
étaient tous originaires de cette région du sud marocain11. Cette question de l’origine géographique des
Un rôle secondaire socialement,
mais structurel économiquement
Pendant toute la période à laquelle cette
recherche est consacrée, l’immigration “ nord-africaine/maghrébine ” s’est contentée de jouer un rôle
marginal sur le plan social. En fait, il s’agit d’une
main-d’œuvre qui a toujours occupé le bas de l’échelle sociale sans aucune promotion notable. Néanmoins, ce rôle demeure important voire structurel
pour des milliers d’entreprises qui ont besoin d’une
main-d’œuvre non qualifiée professionnellement et
donc moins coûteuse.
64
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
Jusqu’en 1954, les habitants d’Oujda, et surtout
ceux du Rif, étaient presque inexistants en France,
car ils étaient employés dans les chantiers de l’Algérie coloniale. En revanche, après le déclenchement
de la guerre d’Algérie (qui a eu pour conséquence
la fermeture des frontières algéro-marocaines), les
populations du Rif notamment ont été condamnées
à chercher des revenus de substitution en Europe,
plus précisément après le soulèvement de 19581959. C’est ce qui incita le pouvoir marocain en place à utiliser et à orienter l’émigration vers l’Europe, depuis les régions agitées socio-politiquement,
afin d’acheter la paix sociale. Dans ce contexte, le
Rif souffre d’un déséquilibre concernant ses structures socio-démographiques et écologiques. Ces
structures sont conditionnées par le manque
d’hommes valides et actifs. Ces derniers qui s’occupaient de la terre et de l’élevage ont émigré vers
l’Europe, laissant derrière eux des femmes, des
enfants et des vieillards, totalement dépendants
des revenus de l’immigration.
Migrations “ clandestines ”
ou “ l’armée de réserve
de main-d’œuvre ”
L’immigration marocaine en France a été marquée par les départs “ clandestins ”, dont la proportion dépasse ou avoisine les 90 % de l’effectif
marocain présent en France durant la période coloniale, mais cette proportion diminua entre 1956 et
1965 pour atteindre les 40 % environ. La presse12,
les documents13 et surtout les sources14 de l’époque
sont unanimes sur ce fait indéniablement établi.
La cause principale de ce phénomène réside dans
le pouvoir considérable que le patronat européen
avait sur l’économie du Maroc colonial et le protectorat, comme l’a démontré la thèse de René Gallissot15. C’est ainsi que la Résidence générale a instauré une réglementation draconienne compliquant
la tâche des candidats à l’émigration, et permettant aux colons de bénéficier d’une “ armée de réserve ” de main-d’œuvre abondante (et/ou stockée)
pour pratiquer ainsi les bas salaires. Pis encore,
l’immigration marocaine a été purement et simplement interdite en 1928. Ce qui fait que les Marocains n’avaient d’autre choix que celui de quitter
le Maroc clandestinement et par tous les moyens :
d’où le trafic de faux papiers, les embarquements
clandestins, etc.
Indéniablement, le pouvoir marocain a parfaitement réussi l’instrumentalisation politique et
idéologique de l’émigration. C’est pour cette raison
d’ailleurs que la migration rifaine se caractérise par
sa grande dispersion en Europe, entre les pays avec
lesquels le Maroc a signé des conventions de maind’œuvre. Alors que la migration originaire de la province d’Agadir est majoritairement implantée en
France. Ce n’est que pendant les années 1960 que
nous assistons à la généralisation consolidée des
départs concernant toute la carte géographique du
Maroc, avec une forte présence des populations
urbanisées, représentant toutes les villes maro-
Après l’indépendance du Maroc, les mécontents
de la politique économique et sociale sont nombreux et n’ont qu’une seule obsession : se faire délivrer un passeport et quitter le pays vers d’autres
65
LES MAROCAINS EN FRANCE 1910-1965
caines sans exception. Toutefois, il faut signaler que
des régions comme Casablanca, Agadir et le Rif
dominent les départs vers l’Eldorado européen. C’est
ce contexte socio-historique, lié aux régions de
départs et qui trouve son origine dans notre période, qui nous renseigne sur un fait tout à fait original, à savoir que l’immigration marocaine, à l’image de l’immigration turque, est la plus largement
répartie en Europe : la France en premier lieu, mais
aussi la Belgique, les Pays-Bas, l’Espagne, l’Italie,
l’Allemagne, sans parler des pays arabes.
départs a fortement marqué l’émigration marocaine jusqu’à présent, dans la mesure où les premiers
migrants ont conditionné ces départs migratoires,
en cautionnant ou recommandant à leurs
employeurs, des membres de leurs familles, des
amis ou des voisins du même village. D’où le rôle
primordial de la structure sociale et familiale dans
l’alimentation et la reproduction des migrations.
rité de ces migrants n’a pas de socialisation politique et syndicale, contrairement aux ouvriers européens, qui eux, n’hésitent pas à recourir à la grève
pour défendre leurs droits.
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
horizons. Mais la lenteur administrative et les complications des démarches pour monter les dossiers,
le laxisme du Makhzen, sans oublier la corruption
généralisée et pratiquée systématiquement pour la
délivrance des passeports et les pièces annexes, ne
font que décourager les candidats à l’émigration
qui sont obligés de faire autrement et partir clandestinement. Pourtant, force est de remarquer que
contrairement aux idées reçues et écrites souvent,
laissant toute une littérature abondante sur ladite
“ immigration clandestine ”, nous préférons parler
plutôt de départs clandestins : car si une grande
majorité de ces départs est effectivement clandestine, le travail et le séjour en France, en revanche,
ne le sont pas ou ne le sont plus après les nombreuses “ régularisations ” collectives qui se voulaient toujours exceptionnelles alors qu’elles étaient
plutôt structurelles. D’autant plus que le migrant
marocain concerné ici n’avait aucun mal à trouver
un employeur et à se faire “ régulariser ”.
Les Nord-Africains ou
l’institutionnalisation d’une
représentation collective négative
Les employeurs en France ont une préférence
indiscutable pour les Marocains au détriment des
Algériens, “ les Marocains ont une productivité
supérieure à celle des Algériens ”. Une documentation abondante officielle et privée16 confirme cette constatation intrigante. Cette représentation renvoie d’abord à la politique coloniale qui consiste à
diviser pour régner afin de faciliter la domination,
l’aliénation et la relégation, puisqu’il n’y a aucune
science exacte qui a pu démontrer que la productivité de telle ou telle nationalité est supérieure à
une autre. Seulement il paraît que les travailleurs
marocains étaient absents des luttes sociales et
politiques menées dans l’immigration. Alors que les
Algériens se distinguaient par une socialisation politique et syndicale frappante, faisant d’eux des “ agitateurs ” désignés. En fait, ils étaient souvent en
conflit avec les employeurs ou/et l’administration
française. En outre, la violence de la guerre d’Algérie n’a fait qu’accentuer et empoisonner les rapports entre les Algériens et l’opinion publique française. Par voie de conséquence, les traces et les
séquelles de ces relations conflictuelles sont toujours vivaces dans les esprits.
Dans ces conditions, c’est bien l’employeur qui
transgresse la loi en vigueur et en connaissance de
cause ; ajoutons que c’est grâce à cet employeur que
tel ou tel Marocain a pu “ régulariser ” sa situation.
L’employeur gagne “ l’argent de la redevance ” qu’il
devait payer aux organismes d’introduction de maind’œuvre (la Société Générale depuis les années 1920
et l’ONI, l’Office National d’Immigration depuis 1945,
devenant l’OMI, l’Office des Migrations Internationales en 1988), par lesquels il fallait impérativement passer, sans oublier la pratique des bas salaires
pour des emplois que les ouvriers européens n’acceptent guère. C’est ainsi que ces départs irréguliers
ont des avantages évidents pour le patronat qui présente les interventions effectuées en faveur des
“ migrants régularisés ” comme une “ faveur
octroyée ” et non comme une obligation pour le capital qui doit impérativement “ stocker l’armée de
réserve ” de main-d’œuvre et acheter à bas prix la
force de travail des manœuvres non qualifiés. La
dite “ clandestinité ” devient ainsi une nécessité
pour les employeurs et une “ soupape de sécurité ”
pour le pays d’accueil, parce qu’une grande majo-
L’opinion publique française reste, d’une manière générale, défavorable aux populations maghrébines dans l’immigration, même s’il faut reconnaître
une nuance, voire un préjugé favorable pour les Marocains. Cette situation est déjà conditionnée par le
statut colonial qui a été réservé à ces populations,
statut qui demeure pendant toute la colonisation,
rigide, primitif et archaïque. En effet, ce statut a fait
la vie belle aux colons européens au détriment des
populations locales qui étaient privées des droits
sociaux, politiques et syndicaux. C’est ainsi que
66
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
hôpital servait en premier lieu à canaliser des informations utiles pour l’identification23 des Nord-Africains impliqués dans les groupements nationalistes,
car l’ENA (l’Étoile Nord Africaine) de Messali Hadj,
depuis sa création en 1926, demandait déjà l’indépendance de toute l’Afrique du Nord.
Le rôle du premier mouvement
d’étudiants marocains
En Algérie, c’est le FLN qui a encadré la révolution militaire permettant la libération du peuple
algérien, et il est fort significatif qu’ici ce sont les
“ hommes d’armes ” qui l’ont emporté sur les
“ hommes de plume ”. Alors qu’au Maroc la situation est différente ; ce sont les “ hommes de plume ”
qui ont instauré et récupéré le “ nationalisme royal ”,
un fait qui reste unique dans le monde arabo-musulman, excluant ainsi les masses populaires des fruits
de la “ marocanisation ” pour laquelle ces derniers
ont risqué ou laissé leur vie. La comparaison entre
les nationalismes algérien et marocain est pertinente à plus d’un titre. En effet, le nationalisme algérien né dans l’immigration, s’est formé essentiellement dans la mouvance des masses populaires immigrées à l’image de (l’autodidacte) Messali Hadj, qui
créa l’ENA en 1926, le PPA (le Parti du peuple algérien), puis enfin le MTLD (Mouvement pour le
triomphe des libertés démocratiques). Tous ces mouvements politiques ont fait de Messali Hadj le pionnier et le fondateur incontestable et incontesté du
nationalisme algérien.
Les institutions
de la politique coloniale musulmane
dans l’immigration
C’est dans ce contexte historique marqué par
l’impérialisme et la domination qu’on assiste à l’institutionnalisation de toute une “ politique coloniale musulmane nord-africaine18 ” dans l’immigration,
et ce, depuis l’entre-deux-guerres. Cette politique
est symbolisée par la fondation de la Mosquée de
Paris, dans la construction19 de laquelle le Maroc a
joué un rôle capital (1922-1926), et par la “ Brigade
nord-africaine ” (1925-1945)20, connue aussi sous le
nom de la “ rue Lecomte ” ou encore, le “ Bureau
Arabe ”. Ce service “ d’assistance ” qui se voulait
protecteur, officiellement, fut une véritable structure policière qui contrôla et surveilla les nationalistes et intellectuels nord-africains menaçant les
intérêts de la politique française. Une troisième institution a été réservée spécifiquement aux Nord-Africains immigrés, l’Hôpital franco-musulman de Bobigny21, hôpital qui a marqué le paysage socio-sanitaire de la région parisienne et a fait couler beaucoup d’encre à propos des motivations officielles qui
ont justifié sa création. En réalité, il s’agissait d’une
médicalisation qui a eu pour objectif non-avoué de
séparer la population parisienne des populations
nord-africaines, ces dernières étant jugées “ spéciales et spécifiques ”, car “ porteuses de maladies
contagieuses, héréditaires et coloniales ”22. Or, cet
Au contraire, le mouvement national marocain
est formé initialement par les “ couches supérieures ”
de la société marocaine. C’est ainsi que les intellectuels et les étudiants24 vont jouer un rôle, si ce
n’est pas le rôle premier au sein de ce mouvement
national. Si les ouvriers algériens vont largement se
distinguer par leur politisation dans l’immigration,
ce n’est pas le cas de leurs compatriotes étudiants
qui se distinguaient par leur passivité et par leur
absence du combat socio-politique jusqu’au milieu
des années 1940, et il faudra attendre le milieu des
années 1950 pour les remarquer aux côtés du FLN.
67
LES MAROCAINS EN FRANCE 1910-1965
“ l’infériorisation ” est institutionnalisée face à la
machine de la “ supériorité civilisationnelle ” que
l’impérialisme s’est chargé de diffuser et de reproduire dans cette partie de l’Afrique. La présence des
Maghrébins en France a été souvent marquée (et
elle l’est toujours) par une vision conceptuelle qui
les renvoie systématiquement à leur infériorité intériorisée, consciemment ou inconsciemment, par
l’opinion française. Une opinion qui reste toujours
conditionnée et enfermée dans ce que Sami Naïr a
appelé Le regard des vainqueurs17. C’est sous la
pression de cette opinion que les pouvoirs publics
ont inventé des institutions “ spécifiques ” aux immigrés nord-africains.
France, suite à l’enseignement de masse remarqué
depuis la première décennie de l’indépendance. Le
résultat de ce changement qui a permis à plusieurs
étudiants d’origine modeste d’accéder à l’université, est la radicalisation politique du mouvement étudiant marocain organisé au sein de l’UNEM (l’Union
nationale des étudiants du Maroc), proche de l’UNFP
(l’Union nationale des forces populaires) de Mehdi
Ben Barka. Pour illustrer notre propos, il suffit de
rappeler la tragédie de Casablanca des 23-25 mars
1965, déclenchée par les lycéens et largement
appuyée par les étudiants issus de tous les milieux
sociaux, ou encore les manifestations estudiantines,
réprimées dans le sang, qui ont marqué le Maroc des
années 1970 et 1980.
Quant aux étudiants marocains, ils monopolisèrent
l’espace de l’immigration à travers lequel ils acquirent une socialisation politique pertinente, en rencontrant et en s’appuyant sur les intellectuels progressistes du Quartier latin (français, européens et
“ tiers-mondistes ”25), quartier qui a fortement marqué l’imaginaire politique et socioculturel des étudiants marocains de l’époque.
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
Il faut toutefois mentionner que ce mouvement
estudiantin marocain est resté longtemps enfermé
et conditionné par son origine bourgeoise, qui a été
menacée socio-économiquement par la colonisation.
En effet, “ la bourgeoisie aristocratique ” marocaine (de Fès) “ comprit très vite que son salut dépendait du démantèlement de l’appareil du protectorat et de l’éviction des intérêts étrangers ”26. Ceci
dit, les éléments les plus dynamiques du mouvement
étudiant formé en France, durant les années 19271939, représentèrent le noyau dur du mouvement
nationaliste, devenant plus tard l’élite politique pensante du Maroc post-colonial : comme M. H. El Ouazzani le plus “ progressiste ” parmi eux, Ahmed Balafej qui fut Premier ministre du premier gouvernement du Maroc indépendant, ou encore Mohammed
El Fassi, Omar Abdeljalil, Mohammed El Kholti, etc.
L’originalité de l’immigration
judéo-marocaine
Avant la création de l’État hébreu en 1948, l’émigration des Juifs du Maroc en France était presque
insignifiante, exceptée la “ transplantation ” de la
communauté judéo-marocaine de Saint-Fons, située
dans la région lyonnaise. En effet, l’enquête27 que
nous avons menée sur le territoire de cette commune nous a permis de révéler, pour la première
fois, qu’un petit groupe de Juifs marocains originaires de Marrakech et de Mogador (l’actuelle
Essaouira), était venu en France lors de la guerre
de 1914-1918. Á la fin du conflit armé, ce petit groupe a réussi à rester dans la commune de Saint-Fons
pour y travailler. Ce sont ces primo-migrants en
France (les Aich Aknin28, les Ben Attar, les Bitton)
qui sont à l’origine de la fondation de la communauté judéo-marocaine de Saint-Fons. Cette communauté atteignait un effectif de 250 à 400 personnes dans les années 193029. Ceci étant dit, l’enracinement de cette communauté judéo-marocaine à
Saint-Fons reste un cas tout à fait original et unique
dans l’histoire des migrations juives nord-africaines
de l’entre-deux-guerres. Car c’était la première communauté judéo-marocaine, voire nord-africaine, fondée dans cette région.
Les étudiants marocains en France des années
1950-1960 ont continué à perpétuer la tradition protestataire “ bourgeoise ” inaugurée par leurs aînés
des années 1930. Cette opposition leur a permis
d’être récupérés et “ fonctionnarisés ” par le pouvoir makhzénien, à l’image des intellectuels de la
fin des années 1950, formés à Paris : Mohammed
Douiri, Mohammed Boucetta, Mohammed Tahiri,
Abdelhafid Kadiri, pour ne citer que ces noms. Les
stratégies de récupération politique et “ élitiste ” et
d’alliance sociale et familiale, sont une constante
bien rodée de l’histoire contemporaine du Maroc,
dont John Waterbury a analysé les mécanismes socioanthropologiques structurels. Pourtant, depuis le
milieu des années 1960, nous assistons à un changement notable de la diversification de l’origine géographique et sociale des étudiants marocains en
Les conséquences de la Seconde Guerre mon-
68
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
La décolonisation du Maghreb eut pour conséquence directe et indirecte l’arrivée massive en
France des Juifs originaires de cette région. C’est
ainsi qu’on assista à une profonde mutation des structures socio-démographiques, professionnelles, culturelles et économiques voire politiques du judaïsme français. De même, malgré la francisation des
Juifs du Maroc, ces derniers donnent une importance capitale à l’affirmation de leur “ marocanité ”
en tant qu’identité collective absorbée par le devoir
de mémoire (l’exemple du CRJM, Centre de
recherche sur les Juifs du Maroc, illustre typiquement notre propos), ce qui leur permet de sauvegarder les traditions ancestrales pour ne pas devenir “ les colonisés de l’intérieur ” à l’image des “ minorités régionales ” complètement assimilées par la
“ machine républicaine française ”.
Deux événements majeurs vont contribuer aux
départs à la fois collectifs et massifs des Juifs marocains :
- la création de l’État d’Israël a joué le rôle d’un
pays d’accueil concurrentiel et supplémentaire.
C’est ainsi que l’État hébreu représente désormais
une identité juive ou sioniste, réelle ou fictive, pour
des milliers de migrants judéo-marocains en quête
d’un symbole identitaire.
- l’interdiction du pouvoir marocain de toute
migration juive vers Israël en septembre 1956, a été
mal vécue par la communauté juive du Maroc, ce
qui a fortement renforcé le sentiment d’insécurité
et d’instabilité. Par conséquent, les organisations
Par ailleurs, l’immigration des Juifs du Maroc est
une migration sélective selon “ le capital socioculturel ” des “ catégories sociales ” concernées. La
grande majorité de Juifs marocains qui demeure fortement pénétrée par l’idéologie sioniste a opté pour
l’immigration en Israël : c’est la catégorie sociale la
plus pauvre au sens large du terme, représentant en
effet les Juifs des mellahs et des bidonvilles qui n’ont
guère profité de la marocanisation. Par contre, ceux
qui possédaient un “ capital social évolué ” et qui se
69
LES MAROCAINS EN FRANCE 1910-1965
sionistes et les services secrets israéliens ont pris
la relève pour organiser les départs clandestinement, mais ces départs ont été jugés par les responsables israéliens insuffisants et risqués. D’où
les accords monnayés qui ont été provoqués par le
Mossad32 et signés en 1961, pour laisser partir
120 000 Juifs du Maroc entre 1961 et 1965 : ce sont
les départs les plus massifs de toute l’histoire de
l’immigration marocaine de cette période. Ces personnes ont transité par la France, dont le camp du
Grand Arenas de Marseille servait de “ refuge transitoire ” avant l’embarquement vers Israël. Toutefois, plusieurs milliers de Juifs marocains ont profité de leur séjour à Marseille pour rester en France
et s’y implanter.
diale et le nouveau contexte géopolitique international, la création de l’État d’Israël, ont changé la
donne en bouleversant les structures traditionnelles
des diasporas juives à travers le monde. Désormais,
on assiste à l’implantation en Afrique du Nord et
surtout au Maroc des organisations sionistes considérant le Maroc comme un réservoir pour peupler
Israël. En 1948, le Maroc colonial comptait entre
220 et 230 000 Juifs, soit la communauté la plus
importante de cette région. Ce nombre a été réduit
à 60 000 Juifs au milieu des années 196030 : situation qui s’explique par de nombreux départs vers
Israël notamment, mais aussi vers l’Amérique du
Nord et l’Europe. Les incertitudes qui ont marqué
le Maroc après son indépendance, et plus précisément les soulèvements populaires tragiques qui ont
secoué le pays entre 1958 et 1965, la guerre des Six
Jours de juin 1967, ont accéléré l’immigration judéomarocaine. Il est vrai que le gouvernement marocain a tout fait pour intégrer les Juifs marocains
dans la vie publique et privée. Par contre, la classe politique marocaine a été divisée sur ce qui a été
appelé par la presse de l’époque “ la question juive ”. C’est ainsi que Mehdi Ben Barka, par exemple,
“ se prononçait ouvertement pour la liberté religieuse et contre la marginalisation des Juifs marocains. Contrairement à Allal El Fassi, qui lui, opta
pour leur exclusion de la vie économique et politique ”, mentionne René Gallissot31.
distinguaient par leur “ occidentalisation ” à la française, ont choisi de se “ transplanter ” en terre hexagonale ; ces Juifs représentent ainsi “ la classe
moyenne ” la plus dynamique du Maroc, leur nombre
atteignait, en 1965, 32 000 personnes environ.
1)- Cette contribution reprend l’essentiel des résultats
d’une thèse doctorale soutenue et présentée par l’auteur à
l’Université de Perpignan. Le choix chronologique (1910-1965)
est dicté par deux raisons renvoyant d’abord aux premières
traces de la présence marocaine en France, attestée par
l’auteur de la première thèse soutenue sur l’immigration marocaine : Joanny Ray, Les Marocains en France, Ed. Maurice
Lavergne, Paris, 1937, 396 pages. Quant à 1965, ce fut l’année
des émeutes sanglantes de Casablanca du 23 mars. En outre,
ce fut le 29 octobre de la même année que l’opposant marocain Mehdi Ben Barka fut enlevé à Paris et assassiné. L’assassinat de Ben Barka qui a empoisonné les relations diplomatiques franco-marocaines pendant des mois a eu pour conséquence la suspension unilatérale de l’immigration marocaine en France par Charles de Gaule, alors Président de la République.
2)- Voir notre article : “ Les Marocains en France, histoire d’une immigration programmée (1914-1992) ”, in La
Médina, le magazine des cultures et sociétés, n° 16, juilletaoût 2002, pp. 64-65.
3)- Archives du Quai d’Orsay, série Afrique (19181940), sous-série “ Affaires générales ”.
4)- Voir le rapport du commandant Pierre Dugrais sur Les
soldats marocains, 1947 (disponible au CHEAM/Paris), et M.
H. El Ouazzani, Moudakkirates (en arabe, Mémoires, 6 tomes),
1986, T. 2 (1937-1946), p. 59. Voir aussi la thèse inédite de
Mohammed Bekraoui, Le Maroc et la Première Guerre mondiale (1914-1920), thèse soutenue à l’Université de Provence-Institut d’histoire des pays d’outre-mer (sous la direction
de J.-L. Miège), 1987, (2 T., 445 pages, plus illustrations et
annexes).
5)- M. Ibn Azzuz Hakim, Actitud de los Moros ante el
alzamiento, Marruecos : 1936, 1997, pp. 190-191.
6)- Nous utilisons le terme “ nord-africain ” tel qu’il a été
d’usage durant la colonisation française dans cette région.
Ce fut une terminologie chargée idéologiquement et politiquement pour désigner les populations locales du Maroc, de
la Tunisie et de l’Algérie, appelées communément “ indigènes ”, une façon de ne pas reconnaître l’identité nationale de tel ou tel peuple. Le terme “ Maghrébin ” n’est institutionnalisé définitivement qu’après la décolonisation de l’Algérie en 1962.
7)- Voir Recensement général de la population de
l’INSEE, 1924 et Annuaire statistique de l’INSEE, Vol. 72.
Pour terminer, il faut dire que contrairement aux
pays anglo-saxons, en France, à l’instar des autres
pays européens, “ l’histoire de l’immigration est
presque absente des disciplines universitaires à
l’image des manuels scolaires ”. Espérant toutefois
que cette première thèse sur l’histoire des migrations marocaines, dont les grandes lignes sont présentées ici, contribue à la restitution de la mémoire collective qui ne supportera pas trop longtemps
cet “ oubli historique ”. Autrement dit, il faut impérativement intégrer l’histoire de l’immigration dans
la conscience nationale pour espérer restituer les
inconscients collectifs des uns et des autres.
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
Elkbir Atouf
Docteur, chercheur en histoire sociale
contemporaine
70
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
71
LES MAROCAINS EN FRANCE 1910-1965
1926) ”, in Le Journal hebdomadaire n°48, du 12-18 janvier
2002, pp. 20-21.
20)- Voir Elkbir Atouf, “ La Brigade nord-africaine ou la
police de l’immigration (1925-1945) ”, in Le Journal hebdomadaire, n°50, du 26 janvier au 1er février 2002, pp. 20-22.
Voir aussi, du même auteur, “ Le service de surveillance et
de protection des indigènes nord-africains ”, in Islam, Revue
trimestrielle d’histoire et de théologie musulmane, n°1, janvier-mars 2002, pp. 42-43.
21)- Pour faire le point sur l’histoire de cette institution, voir Elkbir Atouf, “ L’hôpital de Bobigny symbole de la
politique coloniale musulmane dans l’immigration ”, dans
la Revue islam, n°1, op. cit. , pp. 44-45.
22)- Archives du Quai d’Orsay, op. cit., Archives de la police parisienne, notamment les délibérations des Conseils municipaux des années 1930, et le rapport de Raoul Aubaud (qui
fut Secrétaire d’État au ministère de l’Intérieur) sur la maind’œuvre nord-africaine, 1938, 65 p.
23)- Faut-il ajouter que le directeur de l’hôpital francomusulman à l’époque, n’est autre que M. Gérolami, qui dirigeait aussi, et en même temps, la Brigade nord-africaine et
les autres services de la “ rue Lecomte ”. Il fut l’administrateur principal des Communes Mixtes, avant d’être détaché
par le Gouvernement général de l’Algérie pour diriger les
fameuses structures policières de l’immigration nord-africaine depuis 1925. M. Gérolami parlait couramment l’arabe
et le berbère.
24)- Pour comprendre l’apport primordial des étudiants
marocains dans la vie politique au Maroc ainsi que dans
l’immigration, voir Elkbir Atouf, “ Le rôle du premier mouvement d’étudiants marocains dans l’autonomisation politique des Nord-Africains en France (1927-1939) ”, in Revue
islam, n°2, sept.-nov. 2002, pp. 42-45, et du même auteur,
“ La migration estudiantine marocaine en France de 1956 à
1965 ”, in Le Journal hebdomadaire, n°72, du 29 juin-5 juil.
2002, pp. 17-20.
25)- La terminologie “ tiers-monde/tiers-mondiste-s ” a
été inventée par le démographe Alfred Sauvy au début des
années 1950.
26)- John Waterbury, Le commandeur des croyants, la
monarchie marocaine et son élite, Ed. PUF (première édition), 1975, p. 126.
27)- Nous avons publié une partie des résultats de l’enquête. Voir Elkbir Atouf, “ La migration juive du Maroc (1919-
8)- Voir Recensement général de la population de
l’INSEE, 1954.
9)- Pierre Bourdieu et Abdelmalek Sayad, Le déracinement, Les éditions de Minuit, 1964, Paris, 224 p.
10)- Archives du Quai d’Orsay, op. cit, Circulaire n°46 Tr.
du 13 juillet 1928.
11)- Archives du Quai d’Orsay, Ibid. ; Abdallah Baroudi,
Maroc impérialisme et émigration, Editions Hiwar (2e éd.),
Paris/Rotterdam, 1989, p. 137 et suiv. (211 p.), ainsi que la
thèse de J. Ray, op. cit.
12)- Voir notamment les nombreux articles de l’Humanité et le Populaire de l’époque.
13)- La thèse de J. Ray, op. cit., et A. Baroudi, op. cit.
14)- Archives du Quai Orsay, série Afrique (Affaires musulmanes et Affaires générales : 1918-1940) ainsi que la Série M
(1950-1955). Voir aussi les Archives interministérielles de
Fontainebleau, série TR 14 341 et suiv. (concernant les années
1950-1960).
15)- René Gallissot, Le patronat européen au Maroc
(1931-1942), thèse éditée en 1964 (rééd. par EDDIF en
1990), 294 p.
16)- Archives du Quai d’Orsay (séries précitées), Archives
interministérielles de Fontainebleau, op. cit., les documents
du CHEAM, le rapport de P. Laroque et F. Ollive (rapporteurs
pour le Conseil d’État) sur Les Nord-Africains en France,
1938 (2 vol. dactyl. de 305 p.), la thèse de J. Ray, et enfin le
rapport de Pierre Devillars (qui fut le directeur de l’Office
du Maroc à Paris entre 1948 et 1951), L’immigration marocaine en France, 1952 (rapport de 151 p.).
17)- Sami Naïr, Le regard des vainqueurs, Ed. FiguresGrasset, Paris, 1992, 244 p.
18)- Pour plus de détails sur cette question, voir Elkbir
Atouf, “ Les institutions coloniales conçues pour les Musulmans de l’Afrique du Nord dans l’immigration ”, in Revue
Migrations et Santé, n° 110-111, juillet/août 2002, pp. 161192. Voir aussi nos articles publiés dans le quotidien marocain Libération, n°3374, n°3375, n°3376 et n°3377 des 7-11
janvier 2002.
19)- Pour avoir une idée précise sur les circonstances historiques de la fondation de cette mosquée, voir Elkbir Atouf,
“ La Mosquée de Paris. Quel rôle fut joué par le Maroc dans
sa fondation ? ”, in La Médina, le magazine des cultures et
sociétés, n°16, juillet-août 2002, pp. 64-65. Et du même auteur,
“ Le pourquoi de la fondation de la Mosquée de Paris (1922-
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
1942) ”, in Le Journal hebdomadaire n°59, 30 mars-5 avril,
pp. 26-27, 1e partie, n°60, 6-12 avril, pp. 28-29, 2e partie et
n°61, 13-19 avril, pp. 42-43, 3e partie) de l’année 2002. Voir
aussi et du même auteur “ L’histoire de la transplantation de
la communauté judéo-marocaine de Saint-Fons (1919-1945) ”,
article à paraître dans Archives juives.
28)- Voir témoignage/entretien qui nous a été accordé
par David Aknin à Villeurbanne le 10 février 2000. David n’est
autre que le fils aîné de Aich Aknin, l’un des pionniers et premiers migrants, en tant que Juifs du Maroc, à Saint-Fons.
29)- Voir les archives municipales de la commune de SaintFons.
30)- Voir les Archives nationales de Rabat, non cotées.
31)- René Gallissot et Jacques Kergoat, (actes de colloque) Mehdi Ben Barka, de l’indépendance marocaine à la
Tricontinentale, 1997, p. 112, 214 pp.
32)- Concernant le rôle du Mossad, les services secrets
israéliens, dans l’organisation de l’immigration juive marocaine vers l’État hébreu, en passant par les accords monnayés
et signés entre le Maroc et Israël : cf. Agnès Ben Simon, Hassan II et les Juifs, histoire d’une émigration secrète, Ed.
Seuil, 1991 (235 p.), voir notamment pp. 163-167.
72
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
de migrations rifaines :
de l’émigration saisonnière
à l’émigration permanente
Le Rif terre d’émigration :
aux origines du mouvement migratoire
dans le Rif
chiffre presque équivalent au nombre de Rifains qui
fréquentaient chaque année l’Algérie dans les années
1940. Ainsi il nous paraît indispensable de présenter la région du Rif et de brosser un tableau de la
société rifaine, de son évolution au cours des deux
derniers siècles. Pour des raisons pratiques et méthodologiques et pour mieux cerner ce phénomène, nous
nous limiterons à la région du Rif oriental qui correspond administrativement à l’actuelle province de
Nador.
L
e but de cette contribution est
d’apporter un éclairage sur le thème
de l’émigration dans le Rif. L’approche
historique que nous adoptons nous
permettra de comprendre les origines
de ces mouvements pendant les deux
derniers siècles (avant, pendant et
après la colonisation). Il s’agit essentiellement de
traiter le thème de la relation entre la population
et les ressources du pays. Le Rif est, dans ce cas, un
bon exemple à étudier : ici l’émigration a toujours
été vitale et indispensable à la survie de la population. Face à la pauvreté de son territoire, l’homme
rifain a toujours su trouver des ressources complémentaires ailleurs, c’est-à-dire en quittant temporairement son pays. Ce qui fait du Rif un foyer traditionnel des départs à l’étranger. Dès les années
1970, la province de Nador comptait le taux d’émigration le plus haut. En 1974, 45 000 émigrés originaires de cette province travaillaient en Europe,
Le pays rifain
Le Rif des géographes est toute cette région comprise entre Tanger à l’ouest et Oued Moulouya à l’est.
Pour les habitants du pays, ce terme ne désigne
qu’une région très limitée : la côte est méditerranéenne et son arrière-pays montagneux, autour de
la ville d’Al-Hoceima c’est-à-dire l’actuel Rif central.
Les géographes espagnols de l’époque coloniale utilisaient le terme Rif pour désigner toute la région
mise sous le protectorat espagnol, en faisant la distinction entre le Rif oriental, le Rif central et le Rif
occidental ou le pays de Jabala. Chaque région a ses
particularités géographiques et humaines. Dans cet-
73
UN SIECLE ET DEMI D’ÉMIGRATION RIFAINE
Un siècle et demi
survivre dans ce milieu austère. La pêche pour les
tribus côtières, l’artisanat et l’émigration pour le
reste de la population, apportaient des compléments
de ressources importants. Ainsi les Rifains ont pu
souvent éviter les famines qui les menaçaient en
permanence. La présence humaine date de plusieurs
millénaires. Il s’agit d’une paysannerie à forte tradition sédentaire.
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
te contribution, nous limitons notre propos à la seule région du Rif oriental. Il s’agit d’un territoire qui
occupe une surface de plus de 6 000 kilomètres carrés. C’est une zone frontière entre le Haut Rif central et le Maroc oriental. Trois domaines peuvent
être étudiés afin de bien comprendre l’utilisation de
l’espace :
- La montagne est présente au nord, mais il ne
s’agit plus des montagnes élevées du Rif central. Les
sommets ne dépassent guère 1 500 mètres. Ce relief
compartimenté et littoral connaît un climat méditerranéen opposant une saison sèche et chaude l’été
et une période pluvieuse et plus fraîche commençant à l’automne et débordant sur le printemps. Malgré l’aridité qui caractérise le climat de ces montagnes, des sources offrent de l’eau en permanence,
ce qui est à l’origine des petites zones irriguées étagées dans les montagnes.
- La steppe domine au sud, où l’élevage prend
une part importante dans l’économie de cette zone,
encore plus que la culture.
- Et puis le littoral et la mer : l’influence de la
mer est importante sur le climat du littoral. La pêche
apporte des ressources d’appoint pour la population
des tribus côtières telles que Temsamane, Beni Saïd,
Béni Bou Gafer et Béni Chiker. Il y a des raisons historiques qui expliquent que la côte est moins peuplée que les montagnes. Depuis le XVe siècle, la côte
a été une ligne défensive contre les tentatives
d’implantation des Espagnols.
Le Rif sous le protectorat espagnol :
un héritage colonial conséquent
en matière d’émigration
La zone nord du Maroc, de Moulouya à la côte
atlantique, a été soumise à partir de 1912 au protectorat espagnol. C’est ce qui a déterminé une orientation particulière de son développement. L’action
du protectorat espagnol, sur le plan économique a
été beaucoup moins importante ; pratiquement aucune infrastructure capable de favoriser l’activité économique n’existe. Peu de choses ont été entreprises
pour améliorer le sort du fellah, moderniser l’agriculture, ou mettre en valeur les nouvelles terres.
Une large partie de la classe politique marocaine
pense que la marginalisation dont souffre actuellement cette région est due en partie à l’héritage colonial1. Lors de l’indépendance du Maroc, cette région
figurait parmi les plus déshéritées du pays. Elle a
non seulement souffert des conséquences désastreuses d’une guerre qui a duré de 1921 à 1927, mais
de surcroît, elle n’a bénéficié ni des travaux d’infrastructure nécessaires, ni d’investissements capables
de générer le développement économique souhaité.
Le bilan de cette colonisation à l’indépendance du
pays est très maigre, la région manquait des infrastructures nécessaires au développement économique, n’avait presque pas d’industrie, ses équipements sociaux étaient modestes : il n’y avait que
quelques hôpitaux, dispensaires, orphelinats et
écoles, mais des bureaux de contrôle (Oficinas de
la Intervención) et des casernes militaires partout ;
il y avait deux militaires au kilomètre carré, un pour
19 habitants en zone espagnole contre un pour 80
habitants au Maroc français. La communication entre
la zone occidentale et la zone orientale du protec-
En général, toute la vie humaine dans le Rif
s’organise en fonction de la rareté de l’eau. La plus
grande partie des cultures se fait l’hiver, aussi bien
en plaine qu’en moyenne montagne : en été, ce ne
sont partout que de vastes campagnes nues. De
même, des sources au pied des montagnes servent
à arroser quelques champs. Les contraintes du milieu
physique et la surpopulation ont poussé les habitants à mettre le maximum de terres en culture ;
toutes les parcelles cultivables, même les plus petites
situées sur les pentes des collines et dans les vallées étroites, sont exploitées. La diversification de
leurs ressources était une nécessité pour pouvoir
74
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
A notre avis, sur le plan culturel, l’Espagne a bien
mieux réussi à s’implanter que la France. À titre
d’exemple, la langue espagnole était parlée dans les
coins les plus reculés du Rif. Ce phénomène est dû
principalement à la présence des soldats et des petits
paysans espagnols dans le milieu rural, à côté des
Rifains. À vrai dire les conditions de vie de la population espagnole n’étaient guère meilleures que celles
des autochtones et il n’y a pas eu de véritable élite
“ hispanophone ”. Le phénomène était très réduit :
il s’agissait uniquement des fils de quelques notables
formés “ à l’espagnole ” ayant fréquenté les universités espagnoles. Sur le plan socio-économique, les
changements apportés par la colonisation n’étaient
pas aussi importants que dans la zone de l’occupation française. Ils n’ont modifié que partiellement
l’économie de la région. L’agriculture demeurera le
principal secteur de l’économie rifaine. Cependant,
il faut signaler que d’autres facteurs ont été à l’origine de ces changements. Il s’agit des conséquences
d’une guerre coloniale qui a duré plus de dix-huit
ans (1909-1927), de l’imposition d’une nouvelle administration coloniale et de la participation de dizaines
de milliers de Rifains à la guerre civile espagnole.
Sans oublier les catastrophes naturelles, sécheresses
et famines, qui ont entraîné des mouvements d’exode rural et d’émigration. Cette mauvaise situation
s’est aggravée après l’indépendance du pays à cause de certaines mesures prises par le nouveau gouvernement marocain. Dès 1958, la langue espagnole a été remplacée par la langue française dans
l’administration, ce qui a participé à la marginalisation de l’élite locale formée dans les écoles espagnoles. En 1963, les mêmes mesures ont été prises
dans les écoles : le français a remplacé l’espagnol.
De plus, cette région n’apparaîtra pas dans les programmes de développement du pays malgré la situation de crise dont elle souffrait, surtout en ayant subi
les conséquences de la guerre de libération nationale. L’Espagne, de son côté, a tourné le dos à son
L’histoire de l’émigration saisonnière
vers l’Algérie
Le Rif a été historiquement et géographiquement
une région ouverte sur l’ouest algérien. Tout au long
des siècles derniers, des liens se sont tissés entre le
Rif et l’Oranie. Les relations commerciales remontent aux temps les plus reculés. Depuis plusieurs
siècles, Oran est le port du grand marché du Rif qui
concurrence celui de Melilla situé en plein Rif oriental. Ces liens sont apparus également lorsque l’émir
Abd el-Kader, chef de la résistance algérienne, se
réfugia au Maroc : il y trouva l’appui des tribus
rifaines. La conquête française a élargi ces relations
en facilitant les moyens de transport. Dès le début
du défrichement des terres et de l’implantation d’une
nouvelle économie de type colonial en Algérie, les
Rifains commencent à se rendre dans ce pays voisin, à la recherche de travail chez les colons français. L’un des premiers témoignages dont nous disposons, situe le début de cette émigration vers la
moitié du XIXe siècle :
“ Le 18 novembre de la même année 1852, agissant
sans doute en représailles, les Espagnols de Melilla
s’emparent d’une barque marchande appartenant à
des Guelaya, et qui faisait route pour Oran où, de plus
75
UN SIECLE ET DEMI D’ÉMIGRATION RIFAINE
ancienne colonie. Depuis cette date, on n’entend
plus parler du Rif. Ce silence peut être justifié par
les mauvais souvenirs que garde une partie de la
population espagnole de ce pays. Ce n’est qu’à partir des années 1980, ce qui correspond à l’augmentation du flux migratoire marocain vers l’Espagne,
que la classe politique et une large partie de la population espagnole commencent à s’intéresser au pays
voisin, et particulièrement à la zone nord qui représente le grand pourvoyeur de la main-d’œuvre
migrante. Cela correspond à l’adhésion de l’Espagne
à la Communauté Européenne en 1985 et au dynamisme économique qui en a découlé. La présence
des milliers de Marocains sur le territoire ibérique
a suscité un intérêt particulier chez les universitaires espagnols, un besoin de redécouvrir cette
ancienne colonie.
torat était à peine possible. À la fin du protectorat,
le réseau routier dépassait à peine 2000 kilomètres
et les chemins de fer 230 kilomètres.
Nous trouvons les traces de cette émigration dans
la littérature orale rifaine sous forme de chansons,
comme dans cet exemple, où les Rifains expriment
le regret des absents en Algérie :
en plus, d’année en année, les travailleurs de cette tribu viennent maintenant louer leurs bras colons à
l’époque des moissons ”2.
En s’appuyant sur les documents de “ Archivo
Histórico Nacional ” de Madrid, David Hart signale
que la première mention des relations de Ait Ouariaghel avec l’Algérie date de 18563.
“ Oh, Moha, mon pigeon, toi qui fais la moisson
au Tassala
Reviens, reviens, ô mon frère, assez pour toi
de misère.
Voici que les garçons couchent dans la maison
et les héritiers se partagent ta terre ”10.
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
En 1859, dans Le Maroc inconnu, Auguste Mouliéras4 rappelle que chaque année, plus de 20 000
Rifains viennent travailler chez les colons en Algérie. Louis Milliot5 rapporte vers 1934 que “ cette émigration remontait aussi loin que les souvenirs des
générations actuelles et d’après les témoignages
des anciens colons d’Oranie, il y a une cinquantaine d’années au moins que le défrichement et les
moissons y sont exécutés par des travailleurs
rifains ”. Les informations recueillies par Raymond
Bossard auprès des “ vieux ” du Rif oriental montrent que dans le douar de Lemsaratte6, de la commune rurale de Dar Kebdani, on allait en Algérie dès
avant la guerre avec les Espagnols, probablement
avant 1909. Les Guelaya étaient les premiers parmi
les Rifains à émigrer vers l’Algérie, étant donnée
leur situation près de Melilla, d’où ils embarquaient
en bateau vers Oran. Cette émigration, qui remonte au début de la deuxième moitié du XIXe siècle,
est devenue plus importante dans la dernière décennie du XIXe siècle, lorsqu’une liaison maritime fut
établie entre Melilla et Oran. Melilla ne devint un
véritable port qu’après 1892 et les bateaux firent
alors la navette entre cette enclave et l’Algérie. Ils
ont même participé à la construction des chemins
de fer de l’Afrique noire en 18957. En 1896, il y avait
15 524 Marocains en Algérie, le département d’Oran
en regroupant 11 8248.
Quant aux causes de cette émigration, elles sont
directement liées aux conditions dures du Rif et au
manque de ressources suffisantes pour la population. L’irrégularité de la pluie entraînait souvent des
sécheresses accompagnées de famines. À la fin du
XIXe siècle, le marquis de Segonzac, signale que dans
le Cap des Trois Fourches (tribu de Guelaya), qu’il
visita, il n’avait pas plu cette année-là en février et
que la prospérité était exceptionnelle, mais que
depuis six ans les pluies étant très limitées et les
récoltes ne suffisant plus, les jeunes hommes avaient
dû s’expatrier11. Devant les fortes densités et afin
d’éviter la famine, les Rifains ont dû constamment
rechercher des ressources d’appoint. Raymond Bossard affirme que les migrations de travail paraissent,
depuis 100 à 150 ans au moins, indissociables de
l’histoire des populations du Rif oriental et de leur
évolution économique12. Pendant la période pré-coloniale, l’émigration touchait toutes les couches
sociales, mais c’étaient surtout les petits propriétaires et les paysans sans terre qui émigraient le
plus, ainsi que les commerçants. Les véritables
causes de l’émigration à cette époque-là, se trouvaient dans la pauvreté des ressources du pays rifain.
Tous les écrits des voyageurs français et espagnols
qui ont visité le Rif à la fin du XIXe siècle et au début
du XXe en donnèrent l’image d’un pays pauvre, aride et incapable de nourrir convenablement sa population : une population formée de paysans sédentaires très attachés à la terre, symbole de leur identité. L’agriculture a toujours été à la base de leur vie
économique. La société rifaine était une société où
“ De longue date, nous connaissons le Rifain, qui a
coutume de venir en Algérie faire la moisson et les vendanges, comme un laborieux travailleur, courageux
et probe. D’autres fois il se montre un cheminot précieux et bien des kilomètres de rails furent posés par
lui, en Oranie principalement ”9.
76
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
Selon Fernando Benedicto Pérez13, cette surpopulation représentait un facteur négatif insurmontable ; elle est la cause primordiale de l’émigration
rifaine. L’aridité du climat et l’irrégularité des pluies
représentent un danger permanent qui menace la
vie des habitants et les incite à émigrer. Ce sont les
années de sécheresse qui connaissent le plus grand
nombre d’émigrants. Les famines de la fin du XIXe
siècle, citées par Segonzac, en sont le meilleur
exemple. El Telegrama del Rif14 du 29 mai 1908,
signale que le nombre d’émigrants rifains ayant
emprunté le bateau à Melilla pour se rendre à Oran
n’atteint pas 7 000, alors que les années précédentes,
il dépassait 15 000. Ceci est dû principalement au
fait que la récolte était bonne dans le Rif, et que
beaucoup de Rifains n’ont pas quitté leur foyer.
D’autres ont trouvé du travail dans les chantiers des
compagnies minières. Cependant, il faut signaler
que l’ampleur de cette émigration n’a jamais été
mesurée de façon précise. Les auteurs de la fin du
XIXe siècle évaluent le nombre d’émigrants entre
30 000 et 35 000. En 1904, la Société Royale de Géographie de Madrid l’estimait entre 40 000 et 50 000.
Les statistiques algériennes de 1911 concernant les
étrangers évaluent leur nombre à 102 065 dans le
département d’Oran et 58 268 à Alger. Précisons que
les Marocains, dont le nombre est estimé à 19 442,
ne sont pas classés parmi les étrangers.
Le faible volume des capitaux investis et la petite taille des entreprises industrielles n’ont occasionné que très peu d’opportunités de travail sur place. À titre d’exemple, l’effectif de la population active employée dans l’industrie en 1953 est de 9 713
77
UN SIECLE ET DEMI D’ÉMIGRATION RIFAINE
personnes, soit 0,94 % de la population totale de la
zone espagnole15. Les mines de Beni Bou Ifrour
employaient de 2 500 à 3 000 ouvriers dans les
meilleures conditions d’exploitation minière. En
général, ces emplois n’étaient pas de grande importance par rapport aux besoins de la population. Selon
Allal Sakrouhi16, l’intervention coloniale espagnole
se limitait à la mainmise sur les circuits d’échange
et de distribution et à leur extension à tout l’espace colonisé, ce qui a accentué localement la masse
disponible pour l’émigration. Les sources espagnoles
insistent sur l’importance de ce mouvement migratoire. Un recensement local en 1922, effectué chez
les Beni Bou Gafer permet de savoir que plus de la
moitié des foyers ont leur chef de famille en Algérie. Dans certains cas, chez les Beni Saïd ou chez
les Beni Chiker ou encore chez les Kebdana, le
nombre de travailleurs en Algérie était proportionnellement plus important que celui des ouvriers émigrés alors en Europe, conclut Raymond Bossard en
197917.
Ce mouvement préoccupait les autorités espagnoles. Dès les années 1930, des statistiques sur le
nombre de départs et de retours par tribu ont été
établies. Au début, elles n’avaient qu’une faible
valeur, et ce n’est qu’à partir de la Deuxième Guerre mondiale que les informations sont devenues plus
satisfaisantes. D’après Louis Milliot, dans les années
1930, un cinquième ou un quart de la population de
certaines tribus rifaines était obligé de se déplacer
à l’extérieur, notamment en Algérie pour pouvoir
subsister. Les travaux publics et les mines ont attiré surtout les gens des tribus où le travail s’est développé, notamment dans les régions minières, comme celle de Beni Bou Ifrour. Dans ces dernières,
l’émigration était très réduite. Fernando-Benedicto Pérez précise dans ce cas : “ il est nécessaire de
noter que le Rifain n’est pas nomade et s’il s’expatrie, c’est qu’il est poussé par le manque de ressources ”18.
Par contre, ceux qui vivaient près des lieux de
travail, comme les mines et les routes en construction, préféraient travailler sur place en tant que journaliers, même à un salaire inférieur à celui offert
prédominait l’élément paysan. La terre formait la
base de la rivalité entre les couches sociales dont
les membres n’étaient pas tous des propriétaires.
Dans ces conditions de surpopulation, la propriété
était très morcelée. Toutes les parcelles cultivables,
même les plus petites situées sur les pentes des collines et dans les vallées étaient exploitées. Ceci
entraînait un déséquilibre entre le nombre d’habitants et la superficie cultivable.
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
ci s’est rapidement fixée sur des propriétés acquises
par son travail et n’a plus fourni d’effectifs suffisants
pour les travaux de la terre. La population algérienne
avait été refoulée et manifestait peu d’enthousiasme à travailler sur les exploitations de nouveaux
maîtres, ce qui la faisait passer pour “ paresseuse ”
auprès de ces derniers. Nous avons là une autre raison qui encouragea les Rifains à aller demander un
complément de moyens de subsistance à la colonisation française en Algérie. Selon le témoignage de
quelques auteurs, les colons français étaient très
satisfaits des travaux effectués par les ouvriers rifains.
Ils les considéraient excellents travailleurs, les préféraient aux Algériens, car ils pouvaient effectuer
n’importe quel travail demandé sans se plaindre.
Leur but essentiel était de travailler durement et
pour longtemps.
par les colons français en Algérie. Mais une fois que
les occasions de travail sur place devenaient rares,
ils prenaient le chemin de l’émigration.
En réalité, il y avait un grand déséquilibre entre
le nombre d’habitants disponibles pour le travail et
la capacité d’emploi dans la région du Rif. La colonisation agricole était très limitée. Elle consistait
en quelques exploitations aux environs de Melilla
appartenant à la Compañía Española de colonización et quelques autres fermes entre Monte-Aruit
et Azib de Midar. Les plus prospères semblent être
celles qui se trouvaient sur la rive gauche de Moulouya dans les plaines de Sebra et Garet et qui ont
pu bénéficier de l’expérience des exploitations françaises d’en face. Ce facteur intervient de façon importante en ce qui concerne l’origine tribale des émigrants, dont les trois-quarts (76,7 %) proviennent
des quatre tribus de Temsaman, Beni Saïd, Beni Touzine et Tafersit. L’émigration atteint, dans ces régions,
20 % de l’effectif total des hommes des 15-50 ans, là
où les occasions de travail sur place sont rares.
Par contre, les tribus proches de Melilla comme
Guelaya, Beni Bou Yahyi, Beni Ulichek, Oulad Settout et Metalsa, bien qu’étant plus proches de l’Algérie que les précédentes, ne représentent que 3,3 %
des émigrants en âge de travailler19. Ceci est dû au
fait que les mines de Beni Bou Ifrour et les petits
villages autour de Melilla fournissaient de nombreuses journées de travail aux habitants. Mais sur
l’ensemble de la région, il faut bien dire que ce ne
sont là que des débouchés infimes par rapport aux
besoins de la population. La pénétration de l’économie capitaliste dans le Rif, même de façon modérée et moins marquée que dans la zone du protectorat français, créa chez le paysan rifain le besoin
d’un salaire. Ce besoin est devenu plus indispensable avec l’imposition du Terbib par les autorités
espagnoles et aussi pendant les années de famine
et de sécheresse.
La colonisation de l’Algérie et la création des
vignobles d’Oranie créèrent un besoin important de
main-d’œuvre. Le défrichement d’une grande partie des terrains de colonisation en Oranie fut commencé par la main-d’œuvre espagnole. Mais celle-
Avant de quitter le Rif, l’ouvrier préparait un
repas particulier auquel il invitait ses voisins et les
membres de sa grande famille. Et d’après Louis Milliot, “ l’ouvrier doit s’adresser aux bureaux d’“intervenciones” pour se procurer un passeport non timbré qui lui est délivré sur feuille simple, moyennant une redevance très modique d’une peseta, sans
photographie ni aucune formalité tracassière. Le
plus souvent, les immigrants possèdent, en outre,
une carte d’identité avec photographie et signalement dite “tarjeta de Identidad” ”20.
À notre connaissance et d’après les enquêtes que
nous avons menées auprès des anciens émigrés, nous
avons constaté que rares étaient les émigrants qui
respectaient ces formalités administratives. Notamment ceux qui empruntaient la voie terrestre et partaient en général à pied. Pour son transport, le travailleur rifain a besoin à l’époque d’une certaine
avance en argent. Quand il ne la possède pas, il est
obligé d’avoir recours à l’emprunt ou de partir à pied
en affrontant les risques de la route, comme c’était
le cas pendant les années de famine dans le Rif
(1941-1944). Les ouvriers qui partaient à pied pour
la première fois préféraient être accompagnés par
des anciens émigrants qui connaissaient le chemin
par expérience. En partant du Rif, ils empruntent
78
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
79
UN SIECLE ET DEMI D’ÉMIGRATION RIFAINE
recruteurs étaient envoyés d’Algérie, afin de ramener les équipes qui faisaient défaut dans les exploitations. D’après le rapport mensuel du protectorat
français de janvier 1930, les Espagnols ont pris des
mesures pour limiter et contrôler cette émigration.
Les Caïds dressaient des listes de ceux qui se trouvaient en Algérie21. “ Dans la circonscription de
Melilla de sévères mesures auraient été prises pour
empêcher l’exode habituel des indigènes vers l’Algérie ou le Maroc oriental. Les autorités espagnoles
auraient promis que d’importants travaux seraient
prochainement entrepris pour utiliser la maind’œuvre ”22.
Il faut signaler que les chiffres fournis par les
différentes sources ne sont qu’approximatifs. Il est
difficile de donner une valeur absolue aux chiffres
fournis par les services des douanes aux frontières
parce que d’une part, le contrôle ne s’opérait pas
sur la totalité des voies d’accès, et d’autre part,
chaque individu allait et venait fréquemment plusieurs fois au cours de la même année. En outre, les
Rifains essayaient d’échapper à tout contrôle dans
la mesure du possible. De même, sur les chantiers
algériens, les employeurs commettaient des erreurs
dans l’appréciation de l’origine ethnique de leurs
ouvriers. Les statistiques dont nous disposons sont
de deux sources. Il y a celles des entreprises de transports maritimes qui donnent les chiffres des ouvriers
rifains débarqués par elles à Oran : 5 500 en 1930,
15 400 en 1931, et 11 300 en 1932. Une autre source
d’information résulte d’un relevé qui a été effectué
sur les transports espagnols empruntant la route du
pont international de la Moulouya. Celui-ci représente les chiffres suivants : 19 000 en 1930, 34 000
en 1931 et 29 800 en 1932. D’après les statistiques
algériennes, le nombre de Marocains dans le département d’Oran en 1936 est de 19 902, dont 4 395
vivaient dans la ville d’Oran et 15 507 dans les autres
communes. Les communes qui comptaient plus de
mille Marocains en 1936 sont les suivantes23 : AïnTemouchent (1 390), Aïn-Kial (1 286), Er-Rahel
(1 297), Hammam-Bou-Hdjar (1 034), Laferriere
(1 114), Rio-Salado (1 292).
des itinéraires déterminés par l’expérience des
anciens et fixés par la coutume. Il y avait deux itinéraires principaux : celui qui passait par Taourirt
et aboutissait à Oujda, emprunté surtout par les
Metalsa et les Beni Bou Yahyi. Puis la basse Moulouya, franchie au pont international sur la route de
Berkane ou aux multiples gués situés en amont ou
en aval. Une partie de ces émigrants voyageait à pied
et une autre utilisait les autocars qui circulaient
dans la zone espagnole et traversaient le Maroc oriental. Les départs du douar s’effectuaient généralement en groupe, car le voyage n’était pas toujours
sûr, surtout lors du retour. Quelle que soit la saison,
grâce au mouvement incessant de va-et-vient entre
le Rif et l’Algérie, les intéressés se trouvent toujours
en nombre suffisant pour poursuivre le voyage. Ce
mouvement leur permet d’autre part, d’être renseignés progressivement sur l’état du marché de la
main-d’œuvre et sur le développement de la saison
des travaux. Ce sont des informations ainsi échangées en cours de route qui les guident vers telle ou
telle région algérienne.
En plus des dangers que présente le voyage
pédestre, il n’est pas avantageux en termes économiques car l’ouvrier perd en temps et en nourriture l’équivalent du transport en autocar. Cependant,
la moitié des émigrants empruntant la voie terrestre
voyageaient à pied, afin d’échapper aux formalités
de contrôle administratif instauré pour la traversée
de la zone française et l’entrée en Algérie. Les autorités espagnoles essayaient de canaliser ce courant
migratoire et de l’arrêter complètement en période
de difficultés. Par exemple, en 1928 après la conquête totale du pays, les autorités ont développé une
intense campagne de propagande en faveur d’un
détournement de ce courant vers le sud de l’Espagne
pour travailler à la récolte des olives. Mais les problèmes économiques et sociaux de l’Andalousie ont
rendu cette initiative impossible. Le développement
de ce mouvement dépendait des facteurs économiques propres aux deux pays à savoir le Maroc et
l’Algérie. Les opérations militaires de la conquête
de 1924 à 1928 ont provoqué une telle raréfaction
de travailleurs rifains en Algérie, que des émissaires
Signalons que ces statistiques fournies par les
recensements algériens comportent le nombre non
seulement des Rifains, mais aussi de tous les Marocains installés dans le département d’Oran. Après
la Deuxième Guerre mondiale, ce phénomène a pris
une autre ampleur. Les sécheresses et les famines
des années quarante ont fait augmenter le nombre
d’émigrants d’une manière spectaculaire. Nous avons
plus d’informations sur cette période grâce aux
“ Anuarios Estadísticos de la zona de Protectorado Español en Marruecos ” qui fournissaient des
renseignements et des statistiques annuels sur cette émigration. Ces annuaires présentent le nombre
de départs et de retours des émigrants, classés par
tribu et par sexe. Cependant, ces statistiques paraissent sous-évaluées, compte tenu du fait qu’il s’agit
d’un mouvement difficile à contrôler et que les renseignements concernant certaines tribus ne sont
pas fournis régulièrement. De plus, ces données ne
couvrent qu’une période limitée de l’histoire de ce
mouvement. 1941, année de la grande famine dans
le Rif, a connu le plus grand flux migratoire vers
l’Algérie : plus du quart de la population masculine
de certaines tribus du Rif oriental se trouvait en
Algérie, comme le montre le tableau suivant.
sur la côte atlantique, nous trouvons plusieurs
familles d’origine rifaine ”, écrit Pérez en 194824.
En 1957, David-Montgomery Hart signale à Tanger
le groupe des Rifains qu’il estime à 25 ou 30 000 personnes, venues pour la plupart “ à pied et à demimorts de faim en 1945 ”25.
Ce phénomène a permis aux Rifains de se mettre
en contact avec l’économie coloniale. Le travail, chez
les colons français en Algérie, était la première forme de salariat connue par les Rifains. L’impact de
cette émigration sur la société rifaine apparaît dès
le début du XXe siècle “ les Marocains, qui dans les
débuts n’achetaient que des produits de toute première nécessité, se créaient des besoins grâce à
l’argent qu’ils rapportaient de leur séjour en Algérie : ils voyaient leur puissance d’achat augmenter ”26. Les sommes d’argent rapportées dans le Rif
servaient de complément de ressources. Elles permettaient aussi à quelques-uns d’acquérir des lopins
de terre. À notre avis les conséquences de cette émigration sur la société rifaine étaient aussi importantes que les changements introduits par la colonisation espagnole. Celle-ci a participé à l’intensification de ce phénomène, en privant un grand
nombre de paysans de leurs terres sans créer sur
place un nombre important d’emplois agricoles.
Avant la colonisation espagnole, cette émigration
avait un caractère saisonnier, les séjours des Rifains
étaient courts, de trois à quatre mois, mais pendant
la période coloniale, les séjours commençaient à
être plus longs. Comme en témoigne M. Pascalet,
premier vice-président de la Chambre de commer-
L’Anuario Estadístico de 1942 estime la maind’œuvre marocaine disponible dans la zone espagnole pour l’émigration à 40 000 ouvriers dans le
milieu rural et à 6 000 dans les noyaux urbains. Ces
années de famine ont également entraîné un mouvement d’exode vers le Gharb et vers la région de
Loukos et Jbala. “ À Tétouan, Tanger, Larache et
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
Pourcentage des ouvriers émigrés par rapport à la population masculine
de certaines tribus du Rif oriental en 1941
Tribu
Temsaman
B. Saïd
B. Touzine
Tafersit
Total
Émigrants hommes
1 567
1 544
1 193
301
4 605
Source : Anuario Estadístico de la Zona del Protectorado 1942.
80
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
Population masculine
7 504
5 617
8 246
1 636
22 999
% de l’émigration
20,8%
27,5%
14,5%
18,4%
20%
L’émigration vers l’Europe :
le provisoire qui dure
Les études concernant le phénomène migratoire dans cette région sont nombreuses, et portent
notamment sur les conséquences économiques et
urbanistiques de l’émigration dans la province de
Nador30. Après l’indépendance du Maroc en 1956 et
de l’Algérie en 1962, l’ancien courant migratoire vers
l’Algérie s’est arrêté complètement et subitement,
ce qui a eu des conséquences néfastes sur la situation économique et sociale dans la région en question. À cela s’ajoute la mauvaise situation économique que traversait la région, due aux problèmes
que posait l’unification avec la zone sud du Maroc
qui était sous protectorat français. Cela coïncide
avec une forte demande de main-d’œuvre en Europe. Les autorités marocaines ont privilégié cette
région pour ce qui est de l’obtention des contrats de
travail dans les pays de l’Europe du Nord, afin de
soulager la situation et d’atténuer les tensions
sociales et l’agitation politique que connaissait la
région après les événements de 1958 et 1959, qui
sont une réponse et une réaction directe des Rifains
contre la marginalisation et l’abandon auquel ils
étaient voués. C’est dans ce contexte qu’a débuté ce
81
UN SIECLE ET DEMI D’ÉMIGRATION RIFAINE
nomiques. Mais jusqu’à l’indépendance de l’Algérie
en 1962, l’émigration ne s’est jamais complètement
arrêtée. Elle a certainement connu une baisse au
moment du déclenchement de la guerre de libération algérienne à partir de 1954. Il faut signaler à
cette occasion que beaucoup de Marocains de cette région ont aidé les Moujahidines algériens dans
leur lutte contre la colonisation française. Le long
séjour de Houari Boumédiène dans le petit village
de Segangan près de Nador à la fin des années 1950
est à cet égard, très significatif. L’arrêt immédiat de
ce mouvement au moment de l’indépendance de
l’Algérie a eu des conséquences catastrophiques sur
la région. Ceci coïncide avec les difficultés économiques liées aux départs des capitaux espagnols.
Rapidement ce courant migratoire a pris une autre
direction pour se diriger vers les pays du nord-ouest
européen à partir des années 1960.
ce d’Oujda “ cet exode commence au Rif dès la fin
de mois de mai et dure de quatre à cinq mois. La
moisson finie, ils se livrent au travail de la vigne
ou s’embauchent dans les entreprises de dépicage
pour attendre les vendanges. Ils ne retournent chez
eux qu’en septembre. Quelques-uns, très rares, restent en Algérie pour piocher la vigne ”27.
Mais ils ont toujours gardé le contact avec leur
pays. À tour de rôle et aux frais du groupe, ils retournent chez eux pour aller voir leur famille et leur porter leurs économies et celles des autres membres
du groupe. Ces émissaires, véritables rekkas ou
bouchta (déformation du terme français “ la poste ”) faisaient plusieurs allers-retours entre l’Algérie et le Rif. À Misserghin, près d’Oran, il y avait un
village presque entièrement composé de Rifains fixés
définitivement dans le pays. Et grâce au mouvement
de va-et-vient entre le Rif et l’Algérie, les intéressés
restaient en contact avec l’actualité dans le Rif. Aussi, le fait de vivre ensemble constituait un facteur
favorable au maintien des relations avec le pays. La
vie en groupe qu’ils menaient leur permettait de réaliser des économies. D’après plusieurs témoignages,
le Rifain dépensait la moitié de son salaire dans la
nourriture en Algérie et rapportait l’autre moitié
dans sa tribu. À part la nourriture, les ouvriers rifains
n’effectuaient aucun achat à l’intérieur du territoire algérien : les premiers achats avaient lieu à Oujda. Les sommes d’argent rapportées chaque année
dans le Rif sont estimées à environ 50 millions de
francs en 193228. En 1952, M. Counil parle d’un milliard de francs. La somme rapportée par chaque
ouvrier dans sa tribu est estimée à 27 000 francs en
1952, en prenant pour base un salaire moyen de 300
francs par jour pour un séjour de six mois par an :
(300 x 30 x 6) / 2 = 27 000 francs29. Ces sommes
d’argent ramenées d’Algérie ont contribué légèrement à modifier les modes de consommation dans
le Rif et à l’acceptation des types d’échange de nature capitaliste. Plusieurs facteurs faisaient varier le
nombre d’émigrants d’une année sur l’autre : les
récoltes dans le Rif, la concurrence des machines
agricoles plus perfectionnées, les événements politiques, les mesures administratives et les crises éco-
En 1964, la Belgique a signé avec le Maroc une
convention afin de recruter des ouvriers pour travailler dans les mines. Quant à la convention de maind’œuvre avec les Pays-Bas, elle a été signée tardivement, en mai 1969. Durant la première phase, les
émigrés issus des tribus de Temsamane, Béni Oulichek, Béni Touzine et Béni Said sont partis essentiellement en France, alors que ceux des tribus localisées à l’Est, Béni Chiker, Béni Sidel, Mazouja et
Kebadna, se sont installés principalement en Allemagne. La grande mobilité géographique caractérise les Rifains qui ont d’abord vécu dans d’autres pays
européens, comme la France, avant de s’installer en
Allemagne ou en Scandinavie.
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
phénomène qui continue jusqu’à nos jours et qui a
pris des dimensions importantes à plusieurs niveaux.
Chronologiquement on peut distinguer deux périodes
principales ayant marqué ce mouvement : la première allant des années 1960 à 1973 et la seconde
de 1973 à nos jours.
Première phase :
début des années 1960 à 1973
Les premiers Rifains à avoir émigré vers l’Europe sont les anciens travailleurs en Algérie qui allaient
retrouver leurs employeurs réinstallés dans le secteur agricole en Corse et dans le Midi de la France.
Selon les enquêtes menées par Raymond Bossard,
les premiers départs apparaissent vers 1958-1959 ;
d’après quelques témoignages qu’il a recueillis, ce
n’est qu’après la révolte de 1958-1959 que les autorités marocaines ont donné l’ordre de délivrer les
passeports aux Rifains qui se trouvaient déjà en Algérie pour qu’ils puissent partir en Europe. Beaucoup
d’habitants de la région de Nador se rendaient en
Algérie pour obtenir un passeport auprès du consulat marocain à Oran qui les délivrait plus facilement
aux Marocains résidant là-bas.
Les Rifains n’ont pas attendu la signature en juin
1963 de la convention de main-d’œuvre franco-marocaine. La même année, la République Fédérale
d’Allemagne a signé une convention de recrutement
de la main-d’œuvre marocaine. Plusieurs raisons
expliquent le choix de l’Allemagne de recruter des
ouvriers marocains dans cette région en particulier :
d’une part, les autorités marocaines voulaient accorder une certaine priorité, ouvrir la porte de l’émigration aux Rifains comme moyen de soulager la crise économique dont souffrait la région après les événements de 1958 comme nous l’avons déjà expliqué,
et également pour vider la région de ses éléments
perturbateurs ; d’autre part, les entreprises allemandes achetaient le minerai de fer à la Compagnie
espagnole des mines du Rif et avaient une certaine
connaissance de la région. Ces premiers groupes
d’émigrés partis en Allemagne étaient en quelque
sorte des pionniers qui ont pu, par la suite, procurer des contrats à leurs compatriotes.
À cette époque, la communauté de départ est
homogène. Le profil dominant de l’émigrant est de
type masculin, travailleur temporaire, individuel
(travailleur non accompagné de sa famille), en cours
de vieillissement, surtout employé dans les secteurs
industriel et minier. 8,4 % seulement des hommes
expatriés en Europe sont mariés. Généralement, leur
famille demeurée au pays vit sous la responsabilité
d’un proche parent (masculin). Néanmoins, cette
situation ne se prolonge pas, la fermeture des frontières européennes ayant entraîné, chez les émigrants, un changement de stratégie que nous allons
détailler.
Seconde phase :
la fermeture des frontières
européennes (1973)
La fermeture des frontières européennes à partir de 1973 n’a pas arrêté le flux des départs originaires du Rif oriental, cependant elle va obliger les
migrants à chercher d’autres destinations et à s’adapter à la nouvelle situation. Le flux va ainsi connaître
certaines mutations pour ce qui est de la structure
démographique et des activités professionnelles. Les
regroupements familiaux convertissent tout projet
migratoire provisoire en installation définitive de
toute la famille. Pour le cas du Rif, le regroupement
familial se faisait principalement vers l’Allemagne
et la Hollande. Selon Paolo De Mas, 60 % des familles
82
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
Impact de l’émigration
sur la société d’origine
L’analyse des effets que le phénomène migratoire produit sur la société d’origine permet de mieux
cerner l’influence que les transformations économiques exercent sur le système des relations sociales.
C’est parce que les activités liées à l’émigration
conquièrent de plus en plus l’espace urbain au Maroc
que l’exode rural s’accroît et que les villes connaissent un développement “ anarchique ”. Dans le cas
de la province de Nador, les études qui existent dans
ce domaine concernent principalement l’impact de
l’émigration dans le domaine urbain (la croissance
urbaine)33, alors que le côté culturel en est absent,
exception faite de celle de David A. McMurray34 qui
traite quelques aspects de ce phénomène.
Rapidement, Nador est devenue la ville élue par
les émigrés pour le retour, et le lieu privilégié de
leurs investissements. D’une part, le secteur de la
construction est dynamisé, d’autre part la consommation et le pouvoir d’achat des ménages bénéficient directement de cette injection de revenus supplémentaires. Le transfert des devises par les émigrants est devenu une ressource vitale pour de nombreuses familles. Une fois assurés les besoins fondamentaux de la vie, les revenus provenant de l’émigration sont dépensés pour satisfaire les besoins de
consommation en produits industriels. Ce qui n’est
pas sans provoquer d’importants changements au
niveau des besoins et des habitudes de consommation. Les devises transférées par les émigrants sont
83
UN SIECLE ET DEMI D’ÉMIGRATION RIFAINE
En dépit de la difficulté d’attribuer un seul rôle
spécifique à l’émigration, l’extension des structures
urbaines est principalement due à la combinaison
de facteurs internes (ruraux-urbains) et externes
(Rif-Europe). Par exemple, en investissant dans
l’immobilier, les émigrés rifains d’origine rurale favorisent l’installation en ville de leur famille restée au
village. L’investissement principal de l’émigrant est
l’acquisition d’une maison ou d’un terrain pour la
construction, sur plusieurs années, d’un logement
dont l’usage se réduit tout au plus à une occupation
estivale de quelques semaines. Cette pratique obéit
moins à une logique de rentabilité matérielle qu’à
une économie sociale et symbolique. Ces phénomènes ont des conséquences importantes aussi bien
sur l’économie locale que sur la reconfiguration de
l’espace urbain. Les données de l’étude élaborée par
Mohamed Berriane et Hans Hopfinger illustrent bien
les répercussions de la dynamique de l’émigration
sur l’économie locale. Ainsi sur un total de 1 700
commerces, 77 % des propriétaires affirment être
ou avoir été émigrants au moment de l’enquête.
Généralement, la gestion de leur commerce est
confiée à un membre de leur famille. Par ailleurs,
parmi les interviewés ayant affirmé n’être pas émigrants, 60 % ne sont pas originaires de la ville de
Nador, mais de tribus proches comme Béni Chikar
ou Béni Sidel35.
marocaines entrées en Hollande entre 1968 et 1990
proviennent de la zone nord-ouest (Nador, Tétouan,
Al-Hoceima)31. Ce regroupement familial se fait de
deux manières : en installant la famille ou en amenant dans le pays d’accueil, la femme récemment
épousée dans le pays d’origine en période estivale.
De cette nouvelle vie en famille résulte un équilibre
par sexe et âge de la structure démographique de la
communauté d’émigrants. Le nombre de femmes
augmente considérablement, comme l’indique le
registre statistique du consulat marocain à Francfort : alors que durant les années 1970, le pourcentage des femmes n’était que de 15,5 %, il atteint les
46 % en 198032. On assiste à un rajeunissement de la
population et à une diversification des activités professionnelles. Parallèlement s’opère un changement
des types d’emploi occupés : on passe du secteur
minier et sidérurgique des années 1960 à une augmentation des emplois des émigrés dans le tertiaire à partir de 1980. Cette évolution du projet migratoire rifain vers une résidence plus ou moins permanente de toute la famille à l’étranger ne signifie
point un relâchement des liens avec la région d’origine : la fréquence des retours se maintient et les
investissements dans l’immobilier sont relayés par
d’autres, plus productifs, dans différents secteurs
de l’économie urbaine.
signent également un aveu d’échec. Ainsi, selon Zoubir Chattou, en revendiquant une société à leur image, ces jeunes qui s’insurgent contre les valeurs établies dans leur pays, développent un sentiment de
rejet envers leur société et se retrouvent en conflit
avec leurs propres valeurs traditionnelles en essayant
d’adopter celles de la société occidentale38.
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
non seulement investies dans la consommation quotidienne et dans la construction, mais aussi dans des
projets commerciaux, dont la gestion est confiée fréquemment à un fils ou à un frère. Et le nombre de
commerçants ne cesse d’augmenter, depuis les
années 1960 plus fortement dans les grands souks.
La culture de l’émigration
ou les aspects culturels
de l’émigration
Dans leur tentative de réaliser le rêve, soutenu
par une vision imaginaire et nostalgique, du retour
assez fortuné pour vivre bien au pays, les émigrants
se trouvent, à leur insu, en train de transformer leur
pays36. La démonstration en est donnée par les effets
sur le discours des jeunes Nadoris (concernant
notamment leurs propres projets de vie), sur la célébration des mariages, et finalement sur la relation
entre l’émigration et la concurrence. Tous les
migrants potentiels conçoivent des projets en fonction de leur perception des autres pays. Néanmoins,
l’étranger n’est pas vu comme un espace homogène
et uniforme : une vision différente existe bel et bien
pour chaque pays européen. Ces différences marquent les projets des candidats à l’émigration. La
Hollande, l’Allemagne, la Belgique, la France,
l’Espagne et l’Italie n’ont pas la même “ valeur ”,
même si tous ces pays sont présentés positivement.
Aussi, ces distinctions sont-elles repérables dans
leurs discours, dépendants des “ images ” véhiculées par les émigrés eux-mêmes, à l’occasion de leur
retour pour les vacances37. Par contre, les jeunes à
Nador, comme dans le reste du Maroc, sont critiques
à l’égard de la société marocaine. L’opposition se
manifeste entre le rejet d’une réalité critique au
Maroc et la recherche d’une issue ailleurs prépare
ainsi les candidats à affronter le combat de leur vie :
franchir la frontière semée d’embûches, physiques
et symboliques, entre ces deux mondes, et se faire
une place ailleurs pour avoir sa place chez soi et au
Maroc. Souvent évoquées dans les discours des jeunes
concernant l’étranger, les valeurs de démocratie et
de droit au travail par exemple, attribuées à l’Europe expriment la dimension politique de leur vécu et
Mimoun Aziza
Professeur d’histoire contemporaine,
Faculté des lettres et des sciences humaines,
Meknès
1)- Chaara Ahmed, “ L’héritage colonial espagnol dans le
Maroc du Nord : une contrainte majeure au développement du
Rif ”, Revue de la Faculté des Lettres, Tétouan, n° 7, 1994, pp.
104-114.
2)- H. Duveyrier, “ La dernière partie inconnue du littoral
de la Méditerranée : le Rif ”, in Bulletin de la Géographie Historique et Descriptive, Paris, 1887, T. II, p. 142.
3)- David-Montgomery Hart, The Aith Waryaghar of the
Maroccan Rif: an Ethnography and History, Wenner Gren
Foundation for Anthropological Research in New York and the
University of Arizona Press, 1976.
4)- Auguste Mouliéras, Le Maroc inconnu, Vol. 1, “ Exploration du Rif ”, Paris, 1895.
5)- Louis Milliot, “ L’exode saisonnier des Rifains vers l’Algérie ”, in Bulletin Économique du Maroc, 1933-1934, p. 313.
84
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
85
UN SIECLE ET DEMI D’ÉMIGRATION RIFAINE
1909, pp. 2-3.
27)- Bulletin du Comité de l’Afrique Française, 1929, pp.
521-523.
28)- Louis Milliot, op. cit., p. 397.
29)- M. Counil, “ Les travailleurs marocains en Algérie ”,
mémoire de CHEAM, 1952.
30)- Nous signalons entre autres les travaux de Mohamed
Berriane, Hans Hopfinger, Nador, petite ville parmi les grandes,
URBAMA, Tours, 1999 ; “ Migration internationale de travail et
croissance urbaine dans la province de Nador (Maroc) ”, Revue
Européenne des Migrations Internationales, vol. 8, nº2, 1992,
pp.171-190 ; “ La Ville de Nador, pôle de développement industriel ? ”, in Mohamed Berriane, A. Laoina, (eds), Le Développement du Maroc septentrional, Facultés des lettres et sciences
humaines de Rabat, 1998, pp. 283-313 ; et la première étude
dans ce domaine de Raymond Bossard déjà citée.
31)- Paolo De Mas, “ Regroupement familial marocain aux
Pays-Bas, 1968-1987, un aperçu quantitatif ”, in Le Maroc et la
Hollande, publications de la Faculté des Lettres et des Sciences
Humaines de Rabat, série colloques et séminaires, n°16, 1990,
pp. 147-168.
32)- Mohamed Berriane, Hans Hopfinger, A. Kagemeier, A.
Herbert, H. Popp, 1996, op. cit,. pp. 184-185.
33)- À propos des conséquences de l’émigration sur la croissance urbaine à Nador, voir M. Berriane, H. Hopfinger, 1999, op.
cit., p. 79-89 ; H. Hopfinger, “ ‘ Polarization reversal ’, migration
internationale et développement régional : le cas de la ville de
Nador ”, in M. Berriane, H. Popp, (ed.), Migrations internationales entre le Maghreb et l’Europe : ses effets sur le pays de
destination et le pays d’origine, Actes du colloque maroco-allemand de Munich, Passau, Maghreb Studien, 1998, p. 207-216.
34)- David A. McMurray, In and Out of Morocco, Smuggling
and Migration in a Frontier Boomtown, University of Minnesota Press, 2002 ; D. McMurray, “ L’Impact socio-économique
et culturel de l’émigration sur la ville de Nador au Maroc ”, in
Migration Internationale et changements sociaux dans le
Maghreb, Faculté des Sciences Humaines et Sociales de Tunis,
vol. VII, 1997, pp. 373.
35)- M. Berriane, K. Hopfinger, A. Kagemeier, A. Herbert,
H. Popp, 1996, op. cit,. p. 184-185.
36)- D. McMurray, L’impact …, op. cit., p. 355.
37)- Zoubir Chattou, Migrations marocaines en Europe.
Le paradoxe des itinéraires, Paris, l’Harmattan, 1998.
38)- Ibid, p. 146.
6)- Raymond Bossard, “ Un espace de migration, les travailleurs du Rif oriental (province de Nador) ”, Thèse de 3e cycle
en géographie, Université de Montpellier, 1979, p. 52.
7)- Jean-Louis Miège, Le Maroc et l’Europe (1830-1894), T.
II, p. 391, Paris, 1960-1963.
8)- Victor Démontés, “ Les étrangers en Algérie ”, Bulletin
de la Société de Géographie d’Alger, 1898, pp. 204-205.
9)- Jean du Taillis, Le nouveau Maroc, suivi d’Un voyage
dans le Rif, Paris, 1925, p. 332.
10)- Cité par Louis Justinard, dans “ note sur la littérature
et la poésie chez les Rifains ”, in Bulletin de l’Enseignement
Public au Maroc, numéro spécial, janvier 1926, pp. 82-83.
11)- René Segonzac (marquis de), Voyages au Maroc (18991901), Armand-Colin, Paris, 1903.
12)- Raymond Bossard, op. cit., p. 43.
13)- Fernando Benedicto Pérez, “ Trabajadores rifeños en
Argelia ”, conférence prononcée à l’Académie des interventores,
1948-1949, Tétouan 1959, pp. 5-17.
14)- Journal espagnol publié à Melilla dès le début du XXe
siècle qui couvrait l’actualité de toute la région du Rif.
15)- Instituto Nacional de Estadística (Madrid), Anuario
Estadístico de la Zona del Protectorado, 1953.
16)- Allal Sakrouhi, “ La logique économique paysanne et
la logique du capital, étude de la dynamique sociale dans une
région ‘ périphérique ’ : cas du Rif de 1860 à 1920 ”, thèse de 3e
cycle, Université de Toulouse, 1982, p. 112.
17)- Raymond Bossard, op. cit.
18)- Fernando-Benedicto Pérez, op. cit, pp. 5-17.
19)- Anuario Estadístico de la Zona del Protectorado, 1942,
p. 303.
20)- Louis Milliot, op. cit., pp. 318-319.
21)- Archives Militaires de Vincennes (France), série 3 H
139.
22)- Louis Milliot, op. cit., p. 397.
23)- Répertoires statistiques des communes de l’Algérie
(recensement de 1936), Direction des services économiques,
service central des statistiques, Gouvernement général d’Algérie.
24)- Fernando Benedicto Pérez, op. cit., p. 9.
25)- David-Montgomery Hart, “ Notes on the Rifian Community of Tangier ”, in Middle East Journal, n°11, 1957, pp.
157-162.
26)- P. Barre,“ Melilla et les présides ”, in Bulletin de la
Société de Géographie Commerciale de Paris, Ed. Déchaud,
Les conflits dans
l’automobile en France
au début des années 1980 :
un mouvement social marocain ?
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
À
pour des objectifs de moins en moins spécifiques,
leurs luttes dans l’automobile devenant “atypiques
des immigrés et typiques des OS”8. L’immigré se
confondait avec l’OS, ce qui rendait obsolète toute
idée d’autonomie des étrangers dans les conflits
sociaux.
Toutefois au sein d’un mouvement social complexe, marqué par l’intégration des immigrés dans
le monde du travail français, plusieurs indices laissent croire qu’un mouvement social marocain, en
gestation depuis deux décennies, s’est épanoui à cette occasion. Tourné vers le pays d’origine, exprimant
une forme de contestation double, contre l’Amicale des Marocains en France et contre le pouvoir royal
et son gouvernement en difficulté depuis les émeutes
de Casablanca en juin 1981, ce mouvement atteste
de l’intensité des échanges spécifiquement marocains entre les deux rives de la Méditerranée sur le
plan des luttes politiques.
Dans ce cadre, entre la France et le Maroc, il ne
s’agissait pas d’échanges économiques, mais plutôt
d’un flux d’informations politiques ou idéologiques.
Il ne s’agissait pas non plus d’échanges interculturels mais plutôt d’un conflit interne au peuple marocain. Les migrants en lutte représentaient une force de contestation originale fédérée notamment par
l’AMF (Association des Marocains de France) et sa
partir du début des années 1980, les
grèves dans l’industrie automobile
focalisèrent l’attention des Français
sur l’immigration, soulignant l’importance des travailleurs marocains1 au
sein de la classe ouvrière2. Ce conflit
s’est déroulé sur fond de crise économique affectant un secteur automobile en proie
aux restructurations industrielles. Les ouvriers revendiquent des augmentations de salaire et remettent
en cause l’archaïsme des usines.
Les grèves amorcées à l’automne 1981 dans les
usines Peugeot-Sochaux, Renault-Billancourt et
Renault-Sandouville se poursuivirent au printemps
1982 à Citroën-Aulnay, Renault-Flins et Talbot-Poissy. En janvier 1983, d’autres grèves furent organisées à Renault-Flins3 et Billancourt4, chez CitroënAulnay5, Levallois, Nanterre ou chez Chausson à Gennevilliers6. Puis, après l’annonce d’un plan de licenciement, le mouvement se radicalisa à Talbot-Poissy et Citroën-Aulnay fin 1983-début 1984.
Les migrants marocains ont joué un rôle central
dans ce mouvement d’abord sur un plan numérique :
majoritaires dans les usines de montage, ils étaient
tous OS (ouvriers spécialisés) et l’essentiel des revendications les concernaient directement7. D’autre
part, dans ce contexte, les immigrés se battaient
86
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
Les révoltes des OS concernaient la requalification du travail, l’objectif étant de bénéficier d’hypothétiques possibilités de reconversion, d’évolution
de carrière, notamment par la formation continue11.
Les Marocains refusaient le statut d’“OS à vie” dans
lequel les dirigeants industriels et la société française semblaient vouloir les maintenir. L’ordre patronal dans les usines fut remis en cause, en même
temps que les luttes ouvrières et la capacité de mobilisation syndicale devenaient plus faibles. L’immigré, assimilé de plus en plus à l’OS, étouffé par
l’entreprise, écarté de la classe ouvrière et des mouvements sociaux, apparaissait toutefois plus combatif que dans les années 1970, comme en témoigne
la journaliste communiste Floriane Benoît : “ Des
hommes que l’on voulait condamner à vivre dans
l’ombre et la servitude, sont venus sur le devant de
la scène, transfigurés par leur libération. Des
hommes que leurs récentes conquêtes ont mis en
appétit et qui n’ont pas l’intention de s’en tenir là.
Ceux qu’on appelait hier les esclaves ambitionnent
aujourd’hui de construire la démocratie ”12. La
volonté de modifier l’image de “l’immigré-esclave”
animait tous les ouvriers de l’automobile comme le
montre l’étude de Maryse Tripier pour les usines de
Renault-Billancourt13. Plus qu’une lutte pour l’argent,
la révolte des travailleurs immigrés posait une question de fond, celle de “ l’existence, à l’aube du XXIe
siècle des OS qui ne veulent plus rester OS à vie ”14.
Les Marocains en première ligne :
un nouvel équilibre dans la lutte
en France
Si l’aspiration à la dignité était un motif de mobilisation spécifique au statut immigré, le contexte
difficile du début des années 1980 amena les Marocains de l’industrie automobile à se montrer parmi
les plus actifs pour proposer des revendications communes avec les travailleurs français. Jean Benoît
dans Le Monde notait en 1982 leur implication de
plus en plus nette dans les luttes sociales : “ Malgré
le chômage, malgré les résurgences d’un racisme
tous azimuts, les immigrés bougent, s’impliquent
dans le combat social, réclament leur part du changement. Certes, ils le font d’une manière encore
timide et très différenciée selon les secteurs et les
régions. Mais partout ils revendiquent, plus ou
moins fermement, pour eux-mêmes et leurs enfants,
les moyens de vivre décemment, la possibilité
d’avoir accès aux mêmes chances de formation, de
promotion que leurs compagnons de travail français ”9.
Deux conflits concernant le groupe Peugeot
furent particulièrement suivis entre 1982 et 1984, à
l’usine Citroën-Aulnay et l’usine Talbot-Poissy marqués par l’importance quantitative des immigrés
marocains concernés (72 et 70 %) et leur rôle déterminant dans les négociations. Ils demandaient une
normalisation des relations de travail et un fonctionnement régulier des institutions représentatives
du personnel. La victoire de la gauche avait introduit un changement de légitimité dans l’entreprise : l’autorité du patronat pouvait être plus facile-
Au cours des années 1981-1984, une série
d’actions concertées regroupant syndicats et immigrés se mirent en place et les OS migrants, par leur
double fonction de “travailleurs” et d’“immigrés”,
apparurent comme les représentants d’un futur mon-
87
LES CONFLITS DANS L’AUTOMOBILE ... 1980
de du travail davantage ouvert aux différences culturelles10.
branche dissidente l’ATMF (Association des travailleurs marocains de France) née officiellement
pendant le mouvement.
L’action des immigrés marocains employés dans
l’industrie automobile apparaît donc comme originale à plusieurs étages à une période charnière :
acteur d’un mouvement social français “ intégré ”,
ils participent également à un mouvement social
marocain, profitant d’une tribune dont ils ne disposaient pas dans leur pays d’origine. Cette situation
peu appréhendée par l’opinion française illustre bien
les vicissitudes des immigrés marocains de la “ première génération ” confrontés de manière aiguë au
début des années 1980 à la problématique du retour
au pays.
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
ment contestée, le pouvoir luimême étant susceptible de la
remettre en cause.
L’usine d’Aulnay (SeineSaint-Denis) avait été surnommée dans les années 1970, “l’usine de la peur”, en raison du climat d’intolérance qui y régnait.
Le syndicat CSL (Confédération
des syndicats libres), considéré
comme un “syndicat-maison”,
né de l’ancienne Confédération
française du travail (CFT) en
1978, empêchait toute initiatiOuvriers en grève, usine Talbot de Poissy, 1983. © Rue des Archives.
ve : tout était fait pour éloigner
les immigrés de la CGT15 et établir une hiérarchie
Dans cette usine moderne qui n’avait guère connu
de conflit, le 22 avril 1982, 1 500 travailleurs manientre les nationalités. L’Association des Marocains
festèrent dans les ateliers et le 26, la grève devint totade France en témoigna : “ La loi Citroën reposait
le, conséquence d’un “ras-le-bol accumulé”18. Le 28,
sur deux principes d’un même système : la dépenenviron 10 000 travailleurs de Seine-Saint-Denis cesdance et la répression (...). Le contremaître devient
alors le maître à qui l’esclave doit la vie (...). Les
sèrent le travail à Aulnay pour soutenir les grévistes
agents de la CFT étaient chargés de veiller à l’exéà l’appel des syndicats CGT, CFDT, FEN, du Parti comcution de telles consignes. Un véritable climat de
muniste et du Parti socialiste. Le lendemain, le
terreur s’était instauré : à l’entrée des ateliers, la
ministre du Travail, François Asensi insista sur
surveillance est permanente, toute distribution de
“l’urgente nécessité pour la direction de Citroën, de
tract était empêchée par la force (...). Dans les
mettre enfin une politique de respect des libertés synannées soixante-dix, la direction avait même insdicales prévues par la loi, des libertés et de la dignitallé des sonneries dans les ateliers : l’alarme est
té des travailleurs en général”.
donnée chaque fois que le ton monte quelque part.
Les membres des commandos se tenaient prêts à
Alors que le 6 mai, une manifestation regroupa
intervenir, des camions passaient au milieu des
plus de 30 000 personnes dans la capitale19, le mouchaînes pour ramasser les volontaires (...) ”16.
vement gagna peu à peu l’ensemble des usines
Citroën de la région parisienne20. Leurs dirigeants
acceptèrent de négocier à partir du 21 mai, conveL’usine d’Aulnay faisait figure de “forteresse patronant d’un accord fin mai. Le travail reprit le 1er juin
nale moyenâgeuse”17, avec ses vigiles intérimaires,
ses brimades quotidiennes et le système d’inscripdans l’euphorie : le 19 juin, des “méchouis de la victoire”, organisés par la CGT en Seine-Saint-Denis et
tion automatique à la CSL. Dans ce climat, à l’initiative de la CGT, les Marocains réclamèrent liberté
dans les Hauts-de-Seine rassemblèrent des milliers
dans l’usine et diminution des cadences. Le lien entre
de travailleurs français et immigrés marocains21.
migrants et CGT était le facteur essentiel du déclenchement du conflit, le secrétaire général CGT de
Une grève de protestation contre une série de
Citroën d’Aulnay étant un Marocain, Akka Ghazi.
licenciements fut lancée à l’usine Peugeot-Talbot de
Poissy (Yvelines) dans un contexte économique et
88
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
En juillet et septembre 1983, à l’initiative de la
CGT, des débrayages avaient déjà été organisés pour
protester contre un plan de 3 000 licenciements et
réclamer de meilleures conditions de travail, le droit
à la liberté d’action et d’expression au sein de l’usine. Le conflit, apparenté à une “grève pour la liberté”22 et conforté par le succès exemplaire de Citroën,
éclata le 7 décembre 1983, lorsque deux cents OS,
presque tous immigrés, se mirent en grève.
Le déroulement du conflit démontrait l’incapacité des syndicats à exprimer une véritable solidarité avec les travailleurs immigrés et la difficulté
pour le gouvernement de résoudre sans heurt un
conflit du travail27. En revanche, l’intégration des
migrants au sein des luttes sociales semblait en bonne voie.
Le 17 décembre, à l’issue de négociations entre
le gouvernement, la direction de PSA et les deux
fédérations CGT et CFDT de la métallurgie, la conclusion d’un accord réduisit le nombre de licenciements
à 2 000. Si la CGT, et à un degré moindre la CFDT,
jugèrent que l’aboutissement des négociations était
une victoire23, la décision ne satisfaisait pas les grévistes immigrés. Quatre d’entre eux, délégués CGT
décidés à aller plus loin, s’opposèrent à leur propre
organisation24. Les OS se dégageant de la tutelle syndicale, un climat tendu s’installa dans l’usine occupée : fin décembre l’usine de Poissy ressemblait,
selon le témoignage d’un journaliste de Libération,
à “une véritable cocotte-minute”25.
Le pays d’origine, autre enjeu
du mouvement social
Une partie militante de l’immigration marocaine, particulièrement sensible aux évolutions politiques du pays d’origine, allait profiter du conflit de
l’automobile pour soutenir et alimenter, au-delà du
terrain social français, une vive opposition au pouvoir royal, accusé de tourner le dos aux préoccupations des émigrés, de museler les associations marocaines en imposant des amicales jugées fantomatiques et la participation à de fallacieuses élections
législatives boycottées par la majorité des immigrés.
Le 31 décembre 1983, en application d’une ordonnance du tribunal de Versailles, les forces de l’ordre
évacuèrent l’usine occupée. Cette décision déclencha la colère des immigrés qui, par l’intermédiaire
de l’ATMF dénoncèrent à la fois le cynisme des dirigeants de PSA et la responsabilité du gouvernement.
Dans l’usine, de violents affrontements opposèrent
grévistes et non grévistes, donnant l’impression d’un
conflit racial comme l’insinuait Paris-Match : “ Dès
sept heures, le sanglant assaut commence. Des
régleurs brandissent leurs outils et une lance d’arrosage. Un ouvrier maghrébin est pris à parti à coups
de clef à molette. Tous disposent de solides munitions : les pièces détachées. On se bat aussi à main
En 1981, une situation économique désastreuse
obligea le gouvernement du Maroc à augmenter brutalement de 100 % le prix des produits de base, provoquant une réaction sociale insoupçonnée qui révéla la capacité des Marocains à s’organiser contre le
pouvoir. L’apport des émigrés, “partie intégrante du
peuple marocain”, apparut indispensable pour
encourager cette tendance. Des émeutes de la misère et de la faim venues des bidonvilles coûtèrent la
vie à des centaines de personnes : une forte répression s’abattit sur la population entre 1981 et 1984,
notamment à partir des événements de Casablanca
en juin 198128 jusqu’à ceux de Marrakech en janvier
89
LES CONFLITS DANS L’AUTOMOBILE ... 1980
nue (...). La bataille va sans merci durer plusieurs
heures. La direction et la CFDT, d’un seul accord,
appellent les CRS pour permettre aux occupants
de l’atelier B3 de sortir de l’usine dévastée. On évacue 50 blessés ”26. Le travail ne reprit que le 11 janvier dans la confusion, après de nombreuses réunions
autour des modalités de mise en œuvre du plan des
2 000 licenciements et d’un plan social concédé par
le groupe PSA.
politique difficile. Les restructurations industrielles
entraînant des suppressions d’emploi allaient de
pair avec la montée de l’extrême droite et la médiatisation de l’immigration.
1984. L’incurie des autorités, incapables de résoudre
les problèmes de la pauvreté, et la question des prisonniers politiques, mirent le pouvoir en difficulté.
Et les Marocains de France, engagés dans le mouvement social de l’automobile, ne manquèrent pas
de soutenir cette lutte en parallèle.
doxe, considérait pourtant ce retour au pays comme “ un objectif nécessaire et vital qui ne peut être
dissocié de la libération de notre peuple ”32.
En France, les Marocains critiquaient souvent
leur régime pour ses liens étroits avec le gouvernement français en matière de surveillance et de
répression, à l’image de propos tenus dans les
colonnes du journal de l’AMF Al Jalia en 1980 : “ Les
organes officiels marocains reprennent à leur compte les justifications des autorités françaises telles
que la fatalité de la crise économique, la nécessité
du sacrifice, l’amélioration de la coopération entre
le Maroc et la France, mais non sans embarras
puisque par ailleurs, sachant très bien les conséquences de telles mesures notamment concernant
l’accentuation du mécontentement populaire, ils
avancent l’idée purement démagogique de la possibilité d’assurer l’accueil des expulsés ”33. Mais
quel accueil ? La question restait posée, les émigrés
se montrant inquiets à l’idée de retourner au pays
sans être assurés d’obtenir un statut social satisfaisant. Parmi les militants, beaucoup constataient la
détérioration de la situation au Maroc, année après
année, au rythme des retours périodiques. Généralisé, ce constat empêchait d’envisager toute
démarche de réinstallation. Sans le dire, cette attitude illustre l’avancée inconsciente vers une situation d’intégration en France. Le premier congrès de
l’ATMF en décembre 1984 justifiait cette idée en
s’appuyant sur une déclaration de l’ambassadeur du
Maroc en France selon laquelle l’intérêt de l’État
marocain mais aussi des travailleurs émigrés était
de rester à l’étranger34.
L’action s’est développée dans un contexte de
crise politique ouverte au sein de l’immigration militante. Trois mois avant le début des grèves, une structure dissidente de l’AMF vit le jour sous le nom
d’Association des travailleurs marocains de France
(ATMF)29 en janvier 198230, profitant de l’arrivée de
la gauche au pouvoir qui favorisa l’éclosion d’associations étrangères. Créée en 1961, l’AMF rassemblait en France des militants politiques de l’opposition marocaine appartenant à l’UNFP (Union nationale des forces populaires) dont le chef de file avait
été au départ Mehdi Ben Barka. À partir de 1975,
cette association proche de la gauche et de l’extrême gauche connut des tourments et des débats
internes aboutissant à un éloignement fatal entre
certains membres.
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
Dans ces oppositions intestines, le rapport au
pays se trouvait en bonne place. L’ATMF avait pour
ambition de moderniser les milieux immigrés en
tenant à couper le cordon ombilical avec les luttes
“maroco-marocaines” de l’AMF. D’ailleurs, lors du
conflit, l’ATMF fut la seule organisation non syndicale à entrer dans les usines occupées par les grévistes dans une atmosphère de guérilla, prônant
l’égalité de statut entre OS immigrés et français et
créant des coordinations de délégués syndicaux afin
d’aider les grévistes de Peugeot à Mulhouse et d’organiser des collectes de soutien comme à Montbéliard
par exemple.
La problématique du retour connaissait une
intensité circonstancielle, obligeant les militants à
mener une lutte sur deux fronts : le patronat français et les autorités marocaines. Al Jalia défendait
ce choix : “ Plus que jamais, les luttes des immigrés marocains vont consolider et renforcer les
luttes des masses laborieuses marocaines contre la
minorité au pouvoir, pour le droit de vivre chez
nous, dignement et de jouir de notre pays ”35. La
L’AMF envisageait la lutte en France davantage
en vue d’un retour au pays. En conséquence, il ne
fallait pas la dissocier de l’enjeu ultime : la libération du peuple marocain31. Contre le phénomène de
l’immigration, mais également contre l’aide au retour,
vécue comme une expulsion, l’AMF en plein para-
90
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
La répression touchait les
émigrés jusque dans leur vie quotidienne : tracasseries concerManifestation, début des années 1970, archives de l’Association des Marocains en France (AMF).
nant le renouvellement de pas38
seports , mauvais traitement dans les ambassades
visite officielle en 1980 au Maroc de Lionel Stoléru,
secrétaire d’État à l’immigration et organisateur de
et consulats, interpellation ou arrestation des milila politique du retour était une aubaine : elle semtants de l’AMF, ATMF ou des syndiqués CGT ou CFDT
blait accréditer la continuité de la répression entre
lors de leur retour annuel au Maroc. Épine pour les
Maroc et France accablant des deux côtés de la Médiautorités consulaires, l’ATMF qui avait redoublé de
terranée des masses immigrées livrées au patronat.
critiques après les manifestations de 1984 fut l’objet
Toute la politique officielle pratiquée par les autod’une surveillance très stricte. À les en croire, certains militants étaient convoqués à l’ambassade pour
rités marocaines depuis l’Indépendance de 1956
y être soumis à interrogatoire, d’autres, sous préétait remise en cause36.
texte de corriger des erreurs, virent leurs passeports
confisqués. Le délai de restitution étant de six mois
En janvier 1977, un tract diffusé à Saint-Denis
à deux ans, les militants se trouvaient, durant cetconjointement par l’AMF et la CGT dénonçait déjà
te période, dans l’impossibilité de se rendre au
la répression “ qui frappe le peuple marocain parMaroc.
delà les frontières nationales. En effet, l’immigration marocaine reste en butte à cette répression
La personnalité d’Akka Ghazi, mise en avant par
organisée parallèlement par les polices marocaines
la CGT au plus fort du conflit social de l’automobiet européennes ”37. Puis lors des grèves en France,
le, suscita la suspicion des militants autour de sa
les travailleurs immigrés se mobilisèrent encore
collaboration présumée avec l’ambassade du Maroc.
contre la répression au Maroc, organisant en marSelon plusieurs témoins, les autorités auraient dit
ge du mouvement, diverses manifestations contre
à Akka Ghazi “ Tu peux mettre le feu à condition de
ambassade et consulats marocains. Par exemple en
janvier 1984, à la suite des graves émeutes de Marne pas parler du Maroc ”. Autour de cette figure
rakech, le consulat de Nanterre fut occupé au tercontroversée, une connivence entre autorités marome de manifestations qui avaient été pourtant intercaines et patronat français au travers des polices et
dites par la préfecture de police. À plusieurs reprises,
des amicales cherchait à briser l’élan syndical des
différents consulats furent investis pacifiquement
immigrés.
par des groupes de travailleurs immigrés posant leurs
91
LES CONFLITS DANS L’AUTOMOBILE ... 1980
revendications ouvrières, syndicales et politiques. En réponse,
les autorités marocaines intimidèrent des militants sur le sol
français à tel point qu’à la suite
des émeutes de 1984, plusieurs
militants marocains furent
contraints de fuir en Espagne ce
qui aboutit à la création de l’ATIME (Association des travailleurs
immigrés marocains en Espagne)
partenaire de l’ATMF.
te et une médiatisation de la question immigrée fondée sur l’inquiétude.
Les moussems, fêtes annuelles, moments forts
de rassemblement régulièrement organisés par
l’AMF puis l’ATMF, tentaient de casser la logique
répressive en proposant de réunir les travailleurs
immigrés marocains de différents pays européens
au début des années 1980 : par exemple, le 25 mai
1980 à Argenteuil, à l’AMF, se joignaient le RDMB
(Regroupement démocratique marocain en Belgique), le KMAN (Association des travailleurs marocains en Hollande) et l’UTMA (Union des travailleurs
marocains en Allemagne) et la structure informelle qui deviendra en 1984 l’ATIME (Association des
travailleurs immigrés marocains en Espagne). La
vie politique au Maroc était l’objet d’âpres discussions qui portaient sur les modalités d’un mouvement contre le pouvoir royal lancé du continent
européen.
Le désarroi était illustré par les ambiguïtés des
mouvements traditionnellement favorables aux immigrés dans le monde du travail, comme la CGT. Les OS
immigrés appartenaient à une génération d’ouvriers
en voie de disparition : cette fin de cycle, ne correspondant pas à un retour au pays escompté, aboutit
plutôt à l’apparition d’une nouvelle génération de
jeunes revendiquant sa place dans la société.
Après chaque mouvement de grève des OS, la
tendance xénophobe s’exprimait à l’occasion des
consultations électorales, municipales de mars 1983
après les événements d’Aulnay, européennes de juin
1984 après le conflit de Talbot-Poissy. Le climat dans
les usines s’était durci : le syndicat CSL d’Aulnay,
qui avait perdu plus de la moitié de ses adhérents
après le conflit du printemps 1982, prit l’habitude
de diffuser des tracts racistes. L’un d’entre eux parlait au sujet des Maghrébins, du “diktat d’une ethnie sur toutes les autres”40, un autre insinuait “ce
n’est pas la victoire de la CGT, mais une victoire
des immigrés !”41. Une tension xénophobe se manifestait entre ouvriers sous la forme d’une recrudescence de propos racistes. Lors des incidents chez
Talbot, les immigrés espérant des gestes solidaires
de la part des ouvriers français restèrent isolés. Dans
l’opinion, les aspirations à l’autonomie n’obtinrent
guère de soutien. Au contraire, le ministre du Travail, Jean Auroux, voyait l’apparition d’un “syndicalisme immigré” comme la pire des choses : “Nous
leur avons donné une liberté nouvelle. À charge
pour eux d’entrer dans le jeu des institutions nationales et des syndicats représentatifs. Je ne tolérerai pas la création de syndicats particularistes fondés sur une finalité qui ne serait pas la défense des
salariés ou qui serait le regroupement d’étrangers
refusant d’accepter les règles de notre pays ”42.
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
En 1986, lors de son 12e Congrès, l’AMF exprimait encore sa solidarité avec les luttes du peuple
marocain, et tenait à œuvrer pour améliorer les
conditions d’accueil des immigrés dans les consulats et les postes de douanes39. Le retour, forme
maquillée d’expulsion, posait le problème récurrent
de l’immigré victime du capitalisme : “ aujourd’hui
comme hier, le capitalisme européen décide de réexporter les immigrés au pays d’origine en appelant
cela le retour ”. L’objectif n’était pas de refuser le
retour, mais de s’en prendre au Maroc qui ne garantissait pas les droits et les conditions de vie suffisantes “vu l’effort fourni” par les émigrés. Donc le
retour ne semblait pas être une bonne solution sur
le plan collectif, seulement un choix individuel.
Autrement dit, toujours sans parler d’intégration, la
seule alternative était de rester en France.
Le doute des Français sur l’intégration
des OS marocains
L’opinion publique française, inquiète des effets
de la crise économique, loin d’envisager la relation
des Marocains à leur pays d’origine ne voulut voir
dans ces conflits que violence, racisme et gâchis.
Cette attitude était confortée par la perte d’influence de l’extrême gauche, la montée de l’extrême droi-
La double peur de l’islam et du communisme
influençait négativement les Français. L’ouvrage
d’un cadre supérieur de l’industrie automobile, L’éco-
92
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
Manifestation, 1er mai 1978, archives de l’Association des Marocains en France (AMF).
le des esclaves, présenta la grève de Citroën comme le premier stade d’une révolution communiste
à laquelle les Marocains auraient pris une part centrale : “ Quelques ouvriers rassemblés autour d’un
délégué CGT sont à l’origine de cette fantastique
opération révolutionnaire, le plus fabuleux
désordre très bien ordonné allait s’en suivre. Grève exemplaire, grande manœuvre insurrectionnelle où les bataillons d’émigrés ont joué sans faille
les rôles attendus d’eux, répétition générale de la
révolution marxiste, tel est le drame national dont
L’attitude de la CGT est révélatrice de la confusion qui régnait dans l’opinion, à la fois alliée et
adversaire, parfois solidaire, parfois réticente à
93
LES CONFLITS DANS L’AUTOMOBILE ... 1980
les Français en pantoufles ont
été contemporains sans se rendre
compte de ce qui se passait ”43.
L’auteur avança même que les
grèves n’étaient pas une révolte
d’immigrés. Sans la CGT, toute
cette agitation n’aurait pas eu
lieu : “ Le folklore coloré dissimulait une véritable machine de
guerre en train d’essayer de se
roder. Les bonnes gens croyaient
à une révolte de soutiers de
l’industrie et ils assistaient à
une opération révolutionnaire
de grande envergure dont les
immigrés étaient à la fois les
exécutants et les victimes ”44.
Claude Harmel45 ou encore Annie
Kriegel46 fantasmèrent sur des
tractations occultes de la CGT et
du PC pour mettre en péril l’appareil économique et pourquoi pas,
prendre le pouvoir. Un éditorial
du Figaro posa clairement la
question : “ Sommes-nous encore dans un État de droit ou sous
une dictature syndicale ? ”47. Le
quotidien cultivait l’idée d’une
“guérilla” dans les usines destinée à faire vaciller le pouvoir central, confortée par un reportage
de Paris-Match en janvier 1984,
“ Les rebelles de Talbot ”, présentant des travailleurs marocains armés et au
regard menaçant48. D’autres parlèrent d’un “islam
rouge”, entreprise de subversion des communistes,
destinée à renverser le pouvoir en utilisant la religion musulmane49. L’image du travailleur immigré
musulman portant le drapeau de la CGT est devenue médiatique50.
La CGT, pour s’opposer à la CSL, se posait en
défenseur des immigrés. Dans les discours, mots
d’ordre ou slogans, les immigrés criaient souvent
“Tahya CGT” (“Vive la CGT”) “CGT-rabihna” (“CGT,
nous avons gagné”). L’Humanité parlait dans ses
colonnes des “frères de chez Citroën”51 et les propos
de Floriane Benoît évoquaient leur rôle central dans
le mouvement social : “ Les immigrés ont toute leur
place dans le combat de classe, et leur lutte est, par
essence, un combat de classe ”. L’intégration des
immigrés au sein de la centrale était considérée
comme une priorité à tel point que la CGT fut accusée de fomenter l’agitation des immigrés52. Minute
estima que derrière la grève se préparait un mouvement subversif et enquêta “ Comment les communistes ont manipulé les OS immigrés pour déstabiliser Citroën ”53.
payer la cotisation, de participer aux réunions syndicales – et de créer au sein de l’usine un “contrôle des opinions et des appartenances”57. Autre
rumeur, la CGT ne parvenait pas à maîtriser les actes
des immigrés selon Minute58 ou Ewald : “ (...) Le
maire d’Aulnay n’est pas sûr de pouvoir contrôler
les Marocains. Ceux-ci ont fait leur prière sur le
parking tandis que des haut-parleurs clament
“Allah akbar” et ils paraissent très excités. Il lui
faut des arguments pour les convaincre de se disperser. On le verra pendant toute la durée des hostilités, des bruits seront colportés sur la difficulté
de contenir la colère des immigrés ”59. Minute et
Paris-Match utilisaient le terme de “grève sainte”
pour qualifier les conflits dans l’automobile, véritables “défis” aux syndicats incapables de les contrôler60. Paris-Match décrivit les affrontements du début
janvier 1984 comme des violences exclusivement
engendrées par les Marocains en déclarant, photographies à l’appui : “Les syndicats sont dépassés”.
L’idée d’une classe ouvrière solidaire était écornée
alors que l’image de la CGT se dégradait tant dans
l’opinion que chez les migrants.
La propagande syndicale destinée à rallier les
Marocains choqua une partie des Français. Non sans
habileté, la CGT était parvenue à susciter l’adhésion
des migrants en utilisant des interprètes, en diffusant des tracts en langue arabe, en affrétant des cars
spéciaux pour les manifestants54. Autre élément
déterminant, le respect voire l’encouragement de la
pratique religieuse : pour Gilles Kepel, la CGT aurait
favorisé l’implantation de l’islam au sein des usines
à partir de 1982, allant même jusqu’à flatter l’intégrisme chi’ite55. L’accusation de manipulation se doublait d’une accusation d’exploitation des immigrés,
comme le notait Ewald : “ nous avons vu des immigrés conduits en car au lieu de la manifestation,
conditionnés, munis de petits drapeaux, menés
comme un troupeau sur l’avenue de Wagram dans
un mouvement de va-et-vient, invités à crier en
cadence, chauffés et rembarqués par leurs gardiens ”56. Le Figaro insistait sur la pression exercée
par la CGT sur les ouvriers immigrés – obligation de
Les conflits de l’automobile marquent la fin d’un
cycle, une fin de parcours. Au début des années 1980,
leurs enfants arrivés progressivement à l’âge adulte récupérèrent, sous des formes différentes, le combat pour la dignité.
L’unique solution apportée aux immigrés à l’issue
des conflits de l’automobile était donc le retour61,
idée partagée à la fois par l’opinion française et les
immigrés. Rentrer au pays semblait la seule réponse aux licenciements dans l’industrie automobile, la
“fin des OS” correspondait à la “fin des immigrés”62.
Conséquence de la mécanisation et la modernisation de l’appareil de production, ces travailleurs
n’avaient plus leur place dans l’économie française,
comme l’évoqua Jean Auroux dès 1983 : “Je crois
qu’à long terme il faudra mener une politique de
co-développement : aider à la construction d’usines
dans ces États, former leurs travailleurs qui ont
immigré chez nous de façon qu’ils puissent revenir un jour dans leur pays, avec un métier cor-
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
l’égard des OS marocains. Si à partir de 1982, la centrale alors dirigée par Henri Krasucki enregistra de
fortes adhésions d’immigrés, elle ne répondit pas
réellement à leurs aspirations lors du conflit Talbot
en 1984.
94
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
Mais cette génération restera celle des “ sans voix ” :
absente du terrain social marocain, elle sera définitivement écartée du terrain social français.
Yvan Gastaut
Maître de conférences
en Histoire contemporaine,
Centre de la Méditerranée Moderne
et Contemporaine,
Université de Nice Sophia Antipolis
1)- Les travailleurs immigrés représentaient 53 % des 17 700
salariés de Renault-Flins, 55 % des 12 400 travailleurs de
Renault-Billancourt, 52 % des 3 700 ouvriers de chez Chausson
et 72 % des 6 500 salariés de Citroën-Aulnay, cf. Regards sur
l’actualité, juin 1983, article de Marc Anvers, “ Grèves dans
l’automobile ”.
2)- Catherine Wihtol de Wenden, Jacques Barou, Mustapha
Diop, Nicole Kerschen, Emile de Saint-Blaquat, Subhi Toma,
“ Les conflits des OS immigrés chez Renault (1981-1985) ”, rapport CNRS-RNUR, décembre 1985.
3)- Le 6 janvier 1983, à la suite d’une grève déclenchée par
200 pistoleurs et ponceurs de l’atelier de peinture, l’usine de
Flins s’immobilisa, plus de la moitié des 17.000 salariés furent
mis au chômage technique.
4)- La grève déclenchée d’atelier en atelier le 11 janvier
1983, paralysa l’établissement jusqu’au 27 janvier.
5)- Cf. Presse et immigrés en France, février 1983, article
de France Thépaut, “ Les conflits à Citroën-Aulnay ”.
6)- Chausson était une filiale de Renault-Peugeot ; la grève fut déclenchée le 17 janvier.
7)- Projet, janvier-février 1983, article d’Yves Duel, “ Portraits d’immigrés grévistes de l’automobile ”.
8)- Aude Yung au colloque des 7 et 8 juin 1984 à l’Assemblée nationale, “ Les immigrés et les luttes ouvrières ”, in Magali Morsy (dir), Les Nord-Africains en France, CHEAM, Paris,
1984.
9)- Jean Benoît, Le Monde, 3 décembre 1982.
10)- Catherine Wihtol de Wenden, “ L’émergence d’une force politique ? Les conflits des immigrés musulmans dans l’entreprise ”, in Esprit “ Français-immigrés ”, juin 1985.
11)- Yves Duel, “ Portraits d’immigrés en grévistes de l’automobile ”, in Esprit, juin 1985.
95
LES CONFLITS DANS L’AUTOMOBILE ... 1980
respondant à une offre d’emploi”63. Début 1984, les
cabinets ministériels relancèrent le dossier de l’aide
au retour, soutenus par les organisations syndicales64.
Pour Jack Ralite, ministre de l’Emploi et Pierre Bérégovoy, ministre de l’Économie, ces aides étaient considérées sans “aucun a priori idéologique”65.
Nombre de travailleurs étrangers, déçus par les
conditions de vie et le racisme dont ils étaient la
cible, envisagèrent de quitter la France. Libération
constatait chez les OS de Talbot la volonté de retour
au pays, indépendante de toute politique d’incitation du gouvernement66 et Les Nouvelles Littéraires
évoquaient une “génération usée”, sans avenir en
France67.
Cette impression de l’opinion française allait
totalement à l’encontre de la réalité. En effet, le
retour était de moins en moins à l’ordre du jour dans
les organisations militantes comme dans les milieux
issus de l’immigration. Si les vraies causes – incapacité de rentrer au pays due à un enracinement
définitif en France – n’étaient pas avouées, tout un
argumentaire plus ou moins artificiel allait dans ce
sens. Les grèves de l’automobile en France représentent un moment clé, révélateur de faux-semblants
et de malentendus chez les Marocains en Europe,
tourmentés entre pays de départ et pays d’accueil.
Partie prenante d’un mouvement social qui entérine enfin leurs aspirations, ils en sont encore à envisager l’éventualité du retour. Cette illusion sera rapidement gommée par l’émergence d’un discours sur
les “ secondes générations ”, délaissant les problématiques des ouvriers pour s’attacher à l’idée d’une
société multiculturelle.
Ce mouvement social marocain de l’étranger, lancé au début des années 1960 vit ses dernières heures
avec le conflit de l’automobile : il ne sera pas parvenu à jouer un rôle significatif en vue de déstabiliser le régime. Par la suite, la minorité d’immigrés
attachée à ce combat se détournera, faute d’énergie. En France, l’issue du conflit n’est guère différente pour ces immigrés marocains. Certes la dignité est acquise et sans en avoir la maîtrise, les OS
marocains en lutte ont été les précurseurs du processus d’intégration en France à partir des usines.
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
40)- Floriane Benoît, Citroën, le printemps de la dignité,
op.cit.
41)- Ibid.
42)- Propos recueillis dans Paris-Match, 11 février 1983.
43)- Ewald, L’école des esclaves-Citroën, la vérité, La Table
ronde, Paris, 1983.
44)- Floriane Benoit, Le printemps de la dignité, 1982,
op.cit.
45)- Claude Harmel, La CGT à la conquête du pouvoir :
l’exemple de Poissy, Paris, 1983.
46)- Le Figaro, 28 février 1983.
47)- Le Figaro, 23 février 1983.
48)- Paris-Match, 20 janvier 1984.
49)- Minute, 17 mai 1982.
50)- Paris-Match et Le Nouvel Observateur, 11 février 1983.
51)- L’Humanité, 24 juin 1982.
52)- Paris-Match, 11 février 1983.
53)- Minute, 17 mai 1982.
54)- Ewald, L’école des esclaves, op.cit.
55)- Gilles Kepel, Les banlieues de l’islam, Paris, Seuil,
1987.
56)- Ibid.
57 )- Le Figaro, 25 juin 1982.
58)- Minute, 12 février 1983.
59)- Ewald, L’école des esclaves, op. cit.
60)- Paris-Match, 11 février 1983.
61)- Jeune Afrique, 25 janvier 1984.
62)- Le Monde, 5-6 décembre 1982.
63)- Paris-Match, 11 février 1983.
64)- Voir les modalités mises en oeuvre par le gouvernement dans Le Monde, 1er février 1984.
65)- Libération, 27 décembre 1983.
66)- Libération, 21 décembre 1983.
67)- Les Nouvelles Littéraires, 5 janvier 1984.
12)- Floriane Benoît, Le printemps de la dignité, Paris, Editions sociales, 1982.
13)- Maryse Tripier, L’immigration dans la classe ouvrière, Paris, CIEMI-L’Harmattan, 1990, chap. 4, “ OS immigrés à
Billancourt, une génération d’OS à vie ? ”.
14)- L’Usine nouvelle, mai 1982.
15)- Jean Benoît dans Le Monde du 3 décembre 1982, “ Les
nouveaux immigrés - des conflits révélateurs ”.
16)- Cf. AMF, Ils ont écrit la dignité, publications de l’AMF,
1984.
17)- Selon l’expression de France Thépaut dans Presse et
immigrés en France, n°94, mai 1982.
18)- Témoignage chrétien, n°1974, 1982.
19)- Cette manifestation fut lancée à l’appel de l’union régionale CGT de l’Ile-de-France, des unions départementales CGT,
CFDT, FEN de Seine-Saint-Denis.
20)- Floriane Benoît, Le printemps de la dignité, op.cit.
21)- Ibid. et cf. Sylvie Le Gall, “ Citroën : anatomie d’un
conflit ”, in Interventions, janvier-mars 1985.
22)- Cf. AMF, Ils ont écrit la dignité, op.cit..
23)- Libération, 27 décembre 1983.
24)- Libération, 21 décembre 1983.
25)- Ibid.
26)- Compte rendu effectué dans Paris-Match, 20 janvier
1984, article de Jean Cau.
27)- Voir l’éditorial dans Libération du 21 décembre 1984.
28)- Le Monde, 30 juin 1981.
29)- L’ATMF est devenue en 2000 l’Association des travailleurs maghrébins de France.
30)- Voir les conditions de la création dans l’ouvrage de
Zakya Daoud, De l’immigration à la citoyenneté, Paris, mémoire de la Méditerranée, 2003.
31)- Al Jalia, Journal de l’AMF, mai 1980.
32)- Ibid.
33)- Ibid.
34)- Cf. rapport du 1er congrès de l’ATMF, 22-24 décembre
1984
35)- Al Jalia, Journal de l’AMF, mai 1980.
36)- Voir tracts de l’AMF, 19 février 1981 et 12 septembre
1984.
37)- Tract du 29 janvier 1977 distribué à St-Denis.
38)- Al Jalia, avril 1978.
39)- AMF, rapport du 12e Congrès, 29-31 mars 1986, Ferrassières.
96
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
marocaines :
un enjeu pour demain
A
Dans le cas de la migration marocaine contemporaine, on peut envisager un certain nombre de
dimensions exemplaires. Celles-ci se révèlent dans
les mutations qui s’opèrent en termes de rapport
de genre. Les femmes sont en effet de plus en plus
nombreuses à émigrer seules. L’âge des migrants a
également beaucoup diminué, au point d’engager
aujourd’hui une réflexion politique sur la question
des mineurs migrants non accompagnés qui sont
souvent aussi des sans papiers. Les mutations qui
s’opèrent dans les rapports de génération, dans les
modalités d’inscription dans les sociétés d’installation, l’évolution même de la question du travail
et le développement d’économies souterraines sont
autant de facteurs qui ont contribué à différencier
profondément les dynamiques migratoires marocaines contemporaines de celles des années 1960
et 1970.
lors qu’elle a été classiquement une
immigration de travail vers l’ancienne puissance coloniale, puis par
extension vers la Belgique, la Hollande et l’Allemagne, la réalité de la
migration marocaine concerne
aujourd’hui des horizons de plus en
plus lointains. Le professeur Gildas Simon parle à
propos de cette migration d’“ horizons mondialisés ”
dont la dynamique s’articule sur des “ réseaux transnationaux ” de plus en plus structurés.
Il est utile de rappeler ici que le regretté Abdelmalek Sayad, et dont l’influence théorique continue
à l’évidence à alimenter un grand nombre de spécialistes de ces questions, parlait au sujet de l’immigration algérienne en France d’une immigration
exemplaire. Exemplaire tout d’abord d’un rapport
de domination dont la migration est précisément
l’une des expressions. Exemplaire également d’une
condition de l’immigré qui est fondamentalement
constituée par le travail.
On assiste aujourd’hui à l’émergence de ce qui
n’est peut-être pas encore un champ, mais qui pourrait rapidement le devenir, et qu’on peut à tout le
97
MIGRATIONS MAROCAINES : UN ENJEU POUR DEMAIN
Migrations
Mais au-delà, des débats d’ordre théorique ou
sur les concept, les chercheurs sont confrontés de
manière croissante à une série d’interrogations
d’ordre épistémologique. Si l’immigration soulève
autant de débats passionnels, c’est aussi parce qu’il
s’agit d’un objet surdéterminé par une série d’investissements affectifs, idéologiques, politiques, etc.
Cette problématique est bien connue du point de
vue de l’étude de l’immigration et a fait l’objet d’analyses précises dans les travaux de Sayad, mais elle
se pose également de manière pressante du point
de vue de l’analyse de l’émigration qui est produite
par la société d’origine. À travers la question migratoire, de nombreuses questions se posent sur la place et le rôle des sciences sociales au Maroc. Interrogation qui en ouvre bien entendu d’autres sur les
conditions de production de la recherche, et qui
impose une réflexion urgente sur la rupture épistémologique dans ce domaine.
moins qualifier d’espace académique marocain
d’études et de recherches sur les migrations. On ne
peut en donner meilleure preuve que l’essor sans
précédent que connaît cette thématique au sein des
universités marocaines. Et le tournant que vit le
Maroc à travers l’immigration subsaharienne sur son
sol ne pourra qu’amplifier cet investissement des
chercheurs.
Il est urgent que s’engage aujourd’hui un dialogue entre chercheurs issus de différents horizons
géographiques et disciplinaires, d’une part, et entre
leurs approches du phénomène, d’autre part. La
confrontation entre les contributions de synthèse
et les monographies particulières permet d’éclairer
les différentes facettes des dynamiques migratoires
marocaines avec toute la richesse qu’autorise la multiplication de différents angles d’approche.
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
Cela dit, le caractère émergent de ce champ
d’étude n’aboutit pas encore à une cohérence sur le
plan théorique et conceptuel. Des concepts tels que
mondialisation, diasporas, réseaux transnationaux,
identité, intégration, circulation migratoire, territoires circulatoires, etc., sont de plus en plus mobilisés sans que soit toujours offerte la latitude d’explorer avec précision les contours de ces concepts et
notions.
Hassan Bousetta
Université de Liège
Cette difficulté n’est bien entendu pas propre
aux travaux qui s’attachent à étudier la migration
marocaine. Les études sur l’immigration, tant en
Europe qu’en Amérique du Nord, sont également
marquées par une certaine fragmentation théorique.
Elles sont également caractérisées dans le cas de
l’Europe par une sorte de fascination pour les Amériques qui a souvent conduit à importer des catégories d’analyse développées sous d’autres cieux et qui
n’ont pas toujours permis de clarifier les débats. Cette observation pose donc la question de l’éclatement
des paradigmes à l’intérieur desquels s’effectuent
ces différentes recherches sur la migration marocaine.
98
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES
99
MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005
100
UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES