250 ans de sciences naturelles dans le Jura

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250 ans de sciences naturelles dans le Jura
250 ans de sciences naturelles
dans le Jura
Francine Barth, Damien Becker,
Joseph Chalverat, Gaël Comment
et Olivier Maridet
La richesse du Jura dans le domaine des sciences naturelles a suscité
de nombreuses vocations depuis 250 ans, dont certaines ont parfois
rayonné bien au-delà de notre région. La botanique, la zoologie, la minéralogie, la paléontologie et l’astronomie constituent une liste non exhaustive illustrant la diversité des thématiques développées dans le Jura
pendant plus de deux siècles. A l’occasion du 25e anniversaire de son
ouverture au public, le Musée jurassien des sciences naturelles (MJSN)
de Porrentruy a souhaité rendre hommage à 25 personnalités qui ont
marqué l’histoire et le développement des sciences naturelles dans notre
région au travers d’une exposition.
Préambule
Il est probablement impossible de recenser de façon certaine tous les naturalistes professionnels ou amateurs, tous les passionnés des sciences et tous
les collectionneurs qui ont contribué au développement des sciences naturelles dans le Jura. La sélection de seulement 25 personnalités illustrant
l’étude du patrimoine naturel du Jura depuis 250 ans était une gageure, un
choix cornélien en tout cas. Au-delà de ces 25 chefs de file, tout un chacun
comprendra que cette exposition rend hommage à toutes les personnes,
jusqu’au moins connues, qui ont contribué à faire connaître notre région et sa
richesse naturelle. Parmi ces portraits, Jules Thurmann, Fédéric-Louis Koby
ou Albert Perronne côtoient des personnalités moins connues ou parfois
méconnues des Jurassiens, mais qui font partie intégrante de l’histoire de la
région. La préparation de cette exposition a également permis de découvrir
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ou de redécouvrir à quel point l’histoire des sciences naturelles dans le Jura
et les parcours individuels de ceux qui y ont contribué sont intimement liés
à l’histoire du Musée et du Jardin botanique.
Pour toutes ces raisons, il nous a paru opportun de publier la rétrospective
des sciences naturelles jurassiennes présentée dans cette exposition. Après un
bref historique de l’institution, les biographies succinctes de 24 personnalités
scientifiques régionales constituent l’ossature de cet article. La 25e personnalité est volontairement restée anonyme et représente l’avenir des sciences
naturelles dans le Jura. Elle projette l’espoir de voir naître une relève.
Survol historique du Musée jurassien
des sciences naturelles
Le Musée jurassien des sciences naturelles et son Jardin botanique sont
passés, au cours de leur histoire, par de nombreuses étapes qui illustrent aussi
bien leur enrichissement que l’évolution de la conception même de ce que
sont des collections muséologiques.
Après Antoine Lémane, qui fonde en 1796 le Jardin botanique sous
régime français, Jules Thurmann donne en 1832 un nouvel essor au Jardin
et développe les collections par de nouvelles acquisitions. A cette époque, les
collections sont considérées comme un domaine réservé à quelques érudits
qui y placent leurs objets d’études. Les acquisitions de personnes extérieures
à l’institution sont rares. Entre 1860 et 1870, le Jardin botanique et ses collections passent par une période difficile au cours de laquelle les collections sont
sous la responsabilité de divers professeurs de l’Ecole cantonale, qui marquent la transition jusqu’à ce que Joseph Ducret reprenne les choses en main.
Entre 1875 et 1922, Frédéric-Louis Koby donne une assise définitive aux
collections par ses recherches originales sur les coraux fossiles, en devenant
une référence mondiale pour ce groupe zoologique. Il va aussi convaincre de
nombreux collectionneurs de faire don du fruit de leurs recherches pour
enrichir les collections, qui, à partir de cette étape, se veulent un ensemble
plus complet d’objets représentant les domaines des sciences naturelles, mais
restent encore mal organisées et sans inventaire systématique.
Au début du XXe siècle, l’Ecole cantonale se développant, une place limitée est laissée aux collections, qui sont heureusement sauvegardées avant
d’être reléguées dans les greniers de l’école. Dans cette conjoncture difficile,
entre 1922 et 1948, Henri Jenni, puis Edmond Guéniat, ont la charge de
gérer ces collections.
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Dès les années 1950, les conservateurs décident de faire émerger de l’obscurité les trésors presque ignorés de tous. Robert Sandrin initie la période
moderne en faisant actualiser les fossiles par l’Université de Bâle. Grâce au
travail de François Guenat, qui s’est mis à dresser les inventaires des objets
accumulés depuis deux siècles, les collections voient ensuite leur valeur
scientifique reconnue. En 1967, il en commence l’inventaire et réalise un
premier catalogue de fossiles qui constitue le point de départ d’une série qui
a permis de mettre en relief l’ampleur des collections et d’assurer la sauvegarde d’un patrimoine scientifique. Pourtant, si, à cette époque le Jardin
botanique est depuis longtemps accessible au public, les collections restent
un outil pédagogique réservé aux étudiants de l’Ecole cantonale et à quelques
privilégiés.
En 1979, avec la création du Canton du Jura naît l’idée d’un Musée jurassien des sciences naturelles (MJSN) ouvert à tous. Un concept – « Du big
bang à l’homme » – est élaboré par une toute nouvelle commission scientifique. Dès 1982, ce projet démarre et met 7 ans pour aboutir car il est entièrement réalisé par trois bénévoles qui y consacrent leurs loisirs. François
Guenat, Joseph Chalverat et Gottfried Keller deviennent alors tour à tour
concepteurs scientifiques, documentalistes et maquettistes, graphistes, illustrateurs et décorateurs, réalisateurs de modèles et taxidermistes, installateurs
de vitrines...
François Guenat en devient le premier conservateur à partir de 1989, puis
Joseph Chalverat, qui le secondait bénévolement depuis 30 ans, lui succède
en 1999 ; celui-ci fait alors don de son herbier, de sa collection ostéologique
liée à la faune actuelle et de plusieurs préparations (squelettes et taxidermies).
Jacques Ayer dès 2009 et Damien Becker depuis 2012 prennent ensuite la
rélève.
Le rayonnement de l’institution auprès du public induit depuis son ouverture quantité de donations. Herbiers, taxidermies, insectes naturalisés, fossiles, minéraux, planches d’histoire naturelle et ouvrages bibliographiques
sont au fur et à mesure enregistrés au sein des collections.
Avec JURASSICA et son projet de Centre de gestion, les collections sont
aujourd’hui plus que jamais vivantes, ouvertes au public comme aux chercheurs du monde entier. Elles servent à des fins pédagogiques, scientifiques
et muséologiques. La conservation et la mise en valeur du patrimoine régional sont enfin devenues des priorités, avec des méthodes modernes de conservation adaptées aux contraintes techniques de chaque objet et une gestion
informatique de l’ensemble des collections.
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Christian Franz von Eberstein (1719-1797)
A l’origine des collections du Musée
Christian Franz von Eberstein naît le
4 novembre 1719 à Eichstätt, en Bavière
(Fig. 1). Sa carrière est essentiellement ecclésiastique, et, à partir de 1789, il exerce la fonction de prévôt de l’église cathédrale de Bâle
à Arlesheim. En 1793, il doit s’exiler et ses
biens sont confisqués par le régime français.
Collectionneur, comme nombre d’érudits
de son époque, il avait constitué un cabinet
d’histoire naturelle, une importante bibliothèque et une petite collection d’art.
Inventoriés par le commissaire Dagobert
Raspieler à Delémont, les objets de la collection d’Eberstein parviennent à Porrentruy
en 1799 pour servir à l’enseignement des
Fig. 1: Armoiries de famille de
sciences à l’Ecole centrale. Le MJSN trouve
Christian Franz von Eberstein
(1719-1797).
son origine dans cet embryon de collection.
Ce n’est qu’en mars 2004 que la collection, oubliée depuis près de
200 ans, est redécouverte. Felix Ackermann, docteur en histoire de l’Art,
souhaitant rédiger une biographie du chanoine Eberstein, prend contact avec
le conservateur du MJSN et apporte l’inventaire de Raspieler dont personne
au MJSN ne connaissait l’existence. Il veut vérifier s’il existe encore dans les
collections des traces du cabinet scientifique d’Eberstein. C’est ainsi qu’une
ancienne collection, attribuée à Jules Thurmann, a pu être mise en relation
avec les spécimens d’Eberstein : « trois casques » (coquillages), « deux bénitiers » dits « mains jointes » (coquillages) autrefois, une « mâchoire d’un très
petit requin » et « deux pièces d’albâtre de Biberstein ». En présence de ces
pièces et d’un grand nombre d’autres recoupements, il est alors possible
d’affirmer que ces objets avaient appartenu à la collection d’Eberstein.
L’inventaire Raspieler de 1794 montre que cette collection est de fait issue du
cabinet de curiosités du chanoine. Ces cabinets, ancêtres des musées actuels,
ont hélas pour la plupart disparu–vendus, dissociés ou fusionnés dans
d’autres collections. Par chance, cela n’a pas été le cas à Porrentruy, et il est
donc exceptionnel de disposer aujourd’hui encore d’un ensemble presque
intact et aussi bien documenté. Ainsi, cette collection acquiert une dimension
historique pour le moins inattendue.
Christian Franz von Eberstein décède le 10 janvier 1797 à Bâle.
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Antoine Lémane (1749-1818)
Révolutionnaire et instigateur du Jardin botanique
Antoine Lémane naît le 2 mars
1749 à Porrentruy (Fig. 2). Abbé, puis
politicien local, il exerce notamment
la fonction de président de la commune de Porrentruy en 1790. En tant
que meneur de la Révolution à
Porrentruy, il est arrêté en 1790 et
enfermé au château. Il est relâché lors
de l’entrée des troupes françaises
dans l’Evêché le 30 avril 1792. En
prenant la tête du mouvement révolutionnaire de l’époque, il contribue à la
Fig. 2: Portrait imaginé d’Antoine Lémane
chute du gouvernement épiscopal et à
(1749-1818).
l’établissement de la République rauracienne. Tour à tour, il est nommé représentant du peuple auprès des armées
de Rhin-et-Moselle, administrateur du Mont-Terrible, et, après le rattachement de ce département au Haut-Rhin, président du canton de Porrentruy.
Après la Révolution française, chaque capitale départementale devait être
dotée d’une école centrale, d’un musée de sciences naturelles et d’un jardin
botanique. Le 7 avril 1794, la convention décrète donc la création de ces
institutions à Porrentruy, devenue capitale du Département du Mont-Terrible.
Le premier acte officiel connu concernant le Jardin botanique date du 17 mai
1795. C’est Antoine Lémane, abbé défroqué, qui prend immédiatement
les mesures nécessaires à son organisation. Il organise son jardin selon un
système de carrés, eux-mêmes divisés en plusieurs bandelettes sur le modèle
du Jardin des Plantes de Paris, qui lui a fourni les graines de 240 espèces.
L’Ecole ouvre le 30 mai 1796, mais la nomination de Lémane comme
professeur d’histoire naturelle n’a lieu qu’à l’été 1798. Pour cet homme irascible, les difficultés sont énormes ; les arbrisseaux et arbustes sont victimes
de déprédations, et il est évident que le Jardin botanique serait resté à l’état de
projet si ce professeur enthousiaste, énergique et influent ne s’en était pas
occupé avec une volonté de fer. Hélas, l’existence du Jardin botanique est
de courte durée, car en mai 1803 le département est fondu dans celui du
Haut-Rhin, et un arrêté supprime l’Ecole centrale. En 1815, à l’occasion
du rattachement au canton de Berne, le jardin redevient potager.
A la fin de sa carrière, Lémane séjourne quelque temps à Paris, puis
revient à Porrentruy, où il meurt le 17 octobre 1818.
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L’idée d’un jardin botanique ayant germé, une quinzaine d’années plus
tard, c’est sous la houlette de Thurmann qu’il prendra véritablement forme.
Le Jardin botanique de Porrentruy est ainsi l’un des plus anciens de Suisse.
Après Lémane et Thurmann, les jardiniers responsables François FricheJoset, Joseph Seuret, Adolf Schmid, Joseph Tièche, Charles Brebeck,
Francesco Carrangelo et actuellement Alain Mertz sont d’autres noms
importants de l’histoire du Jardin botanique. Si l’on doit à Robert Sandrin
la construction des serres, c’est François Guenat qui a instauré le Jardin
jurassien ainsi que les collections de roses et d’iris.
Louis-Joseph Jecker (1801-1851)
Depuis le Mexique, il étoffe les collections du Musée
Louis-Joseph Jecker voit le jour à
Porrentruy le 24 juillet 1801 (Fig. 3). Il
débute ses études au collège de la ville.
Qualifié d’élève exceptionnel, il rejoint
Strasbourg pour y poursuivre ses études
pendant six mois, puis part pour Paris. Il est
simultanément bachelier ès lettres et ès
sciences. En 1824 et 1825, il est reçu successivement docteur en médecine, puis
en chirurgie. En 1826, il va s’installer
à Veracruz, au Mexique, alors en pleine
guerre civile. Il met son talent de médecin
Fig. 3: Louis-Joseph Jecker (1801-1851). et de chirurgien au service des nombreux
blessés. Son courage et ses actes ne tardent pas à le faire connaître et il est
alors engagé par l’épouse du président de la République pour soigner son
mari. Sa clientèle ne cesse ensuite de croître : les plus riches se pressent à son
cabinet et il se fait dès lors un nom et une fortune. Cela n’étant pas primordial
pour lui, qui veut laisser une trace dans son pays d’adoption, il fonde une
école de médecine. Grâce à sa persévérance, la première école du « Nouveau
Monde » voit le jour. Il ne laisse pas de côté pour autant son pays d’origine et
envoie à Thurmann de magnifiques échantillons de minéraux pour sa collection ainsi que des peaux d’oiseaux des tropiques qui étaient montées par
Jacques Ceppi, pharmacien à Porrentruy. C’est au cœur de cette donation
que se trouve l’origine de la prestigieuse collection d’oiseaux naturalisés du
MJSN.
Amateur d’art, il collectionne aussi les peintures et les gravures, parmi
lesquelles on trouve notamment l’œuvre complète de Marc Antoine. En 1838,
il regagne l’Europe afin de retrouver sa famille, puis retourne à Mexico où
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il gère le consulat français. Il gagne finalement Paris, où il demeure définitivement à partir de 1845. Souffrant d’une maladie qui déforme ses doigts, il
est obligé de renoncer à la pratique de la médecine opératoire. Il décède le 13
mars 1851 et est enterré au cimetière Saint-Germain à Porrentruy. Auparavant,
il avait doté de 100 000 francs – une fortune à l’époque – l’hôpital de
Porrentruy, de même que celui de la Salpétrière à Paris.
Auguste Quiquerez (1801-1882)
Prospecteur multiple et infatigable
Auguste Quiquerez naît à Porrentruy le 8
décembre 1801 (Fig. 4). Il est à la fois ingénieur, historien, archéologue et géologue.
Ses études d’ingénieur à Paris et ses talents
d’autodidacte lui permettent d’acquérir de
nombreuses connaissances dans le domaine
des sciences de la Terre. En 1846, il est
nommé ingénieur des mines du Canton de
Berne et passe ainsi des centaines de jours
par an à étudier le sous-sol jurassien. Très
vite, Auguste Quiquerez prédit que les ressources de minerais ne sont pas aussi abondantes que présumées. Cette déclaration
engendre un fort mécontentement, car l’inFig. 4: Auguste Quiquerez (1801-1882).
dustrie sidérurgique dynamise grandement
l’économie de la région et les rendements sont encore bons à cette époque. On
le traite alors de « taupe rousse dont il est urgent de se débarrasser ». Suite à cet
épisode, il découvre même un jour que la corde qui doit l’aider à descendre
dans un puits de mine a été sabotée ! A travers sa fonction, il développe également une archéologie du fer dans la vallée de Delémont en recherchant les
origines de l’exploitation du minerai local depuis le Moyen-Age. Il fait ainsi
office de pionnier sur le plan de l’archéologie industrielle. C’est même lui qui
a établi la première carte archéologique du Jura en 1876 ,où l’époque romaine
est mise en évidence au détriment de la préhistoire et du début du MoyenAge. Considéré comme le père de l’historiographie jurassienne, il est aussi
l’auteur de nombreux écrits relatifs au premier âge du fer et à l’histoire
minière et sidérurgique du Canton du Jura.
Si Auguste Quiquerez survit à une tentative d’assassinat, les mines vont
toutefois avoir raison de lui. Le 4 juillet 1882, à l’âge de 81 ans, il descend
dans un puits et en revient couvert de terre et de boue ; il décède quelques jours
plus tard, le 13 juillet, emporté par une pneumonie. Son corps repose
aujourd’hui au château de Soyhières.
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Il n’a pas de successeur direct, et il faut attendre les années 1920 pour voir
un nouvel essor dans l’archéologie jurassienne. Ce dernier est dû à Albert
Perronne et Frédéric-Edouard Koby, qui s’attaquent à la préhistoire et à la
paléontologie par la fouille de multiples cavernes et cavités.
Jules Thurmann (1804-1855)
Fameux géologue et botaniste, il donne l’impulsion au Musée
Jules Thurmann naît le 5 novembre 1804
à Neuf-Brisach, dans le Haut-Rhin (F), où
son père est cantonné (Fig. 5). Il n’a que
15 mois quand celui-ci décède ; sa mère,
Marie-Thérèse née Raspieler, décide de
s’établir dans sa commune d’origine,
Porrentruy. Avant de fréquenter 2 ans
durant le Collège de la ville, Jules Thurmann est éduqué par sa mère au cours des
15 premières années de sa vie. Il poursuit
ses études à Strasbourg (bachelier ès lettres
et études de droit), puis à l’Ecole royale des
mines de Paris. Ses études achevées, il
revient s’établir à Porrentruy et devient
Fig. 5 : Jules Thurmann (1804-1855).
bourgeois de cette cité en 1828. En 1832,
Jules Thurmann est appelé à restaurer l’enseignement scientifique lors de la
mise sur pied de l’Ecole cantonale de Porrentruy. En outre, il dirige l’aménagement définitif du Jardin botanique et en fait un remarquable instrument de
travail scientifique. Passionné de géologie et habitant une région où les fossiles abondent, il fonde également un cabinet de géologie et de minéralogie.
Cette passion lui vaut même le surnom de « fou des pierres ». Cette même
année, à l’occasion de la publication de son Essai sur les soulèvements jurassiques, il organise un séjour d’une semaine pour que les membres de la
Société géologique de France puissent découvrir les chaînes jurassiennes de
Porrentruy à La Neuveville. Il observe aussi les relations entre les roches et la
flore, ce qui l’amène à rédiger en 1849 son Essai de phytostatique appliqué à
la chaîne du Jura et aux contrées voisines, un ouvrage considéré comme
pionnier dans l’étude de la phytosociologie.
A noter aussi l’édition à titre posthume par Auguste Etallon, son disciple
de Gray en France, d’un ouvrage paléontologique fondamental, Lethea
bruntrutana, dans lequel figurent de remarquables lithographies des fossiles
des Marnes du Banné. Le monde scientifique reconnaissait déjà dans son
œuvre « la plus grande date de la science géologique jurassienne ».
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Il est également l’un des membres fondateurs et le premier président de la
Société jurassienne d’Emulation (SJE). Jules Thurmann en reste le président
jusqu’à sa mort, qui survient le 25 juillet 1855 à Porrentruy des suites du
choléra. Sa tombe, décorée des fossiles du Banné, se trouve au cimetière
Saint-Germain.
Gustave Adolphe Scheurer (1818-1892)
Grand collecteur de fossiles et de pièces minéralogiques
Gustave Adolphe Scheurer naît en 1818
à Colmar (Fig. 6). Ses études l’orientent
vers l’industrie textile alors en plein développement en Alsace au milieu du
XIXe siècle. Après avoir dirigé la manufacture Haussmann à Logelbach (F), son
mariage l’amène, à partir de 1852, à
reprendre la direction de la manufacture de
son beau-père à Audincourt (F). En 1885, il
s’installe à Lure (Haute-Saône) avec ses
deux fils pour y fonder une entreprise de
filature et tissage de coton. Celle-ci est
ensuite dirigée jusqu’en 1936 par son petitfils Maurice Scheurer.
Fig. 6: Gustave Adolphe Scheurer
Epris de science et de culture, Gustave
(1818-1892).
Adolphe Scheurer portera jusqu’à sa mort
un grand intérêt à la géologie et à l’archéologie et y consacrera tous ses loisirs.
Parcourant les Vosges, le Kaiserstuhl et le Jura, comme en témoignent sa
description des sites géologiques et la provenance des pièces de sa collection,
il recueille des échantillons, les identifie et les classe selon les méthodes de
l’époque. Durant les 30 années de sa vie passées à Audincourt, il consacre ses
recherches à la région du Doubs, riche en sites géologiques et en fossiles. La
richesse du Jura suisse et la notoriété de l’Ecole géologique de Porrentruy le
conduisent non seulement à en prospecter les lieux, mais surtout à y entretenir
des contacts scientifiques, notamment avec Jules Thurmann. C’est dans le
cadre de la Société industrielle de Mulhouse, de la Société belfortaine d’Emulation et surtout de la Société montbéliardaise d’Emulation que Gustave
Adolphe Scheurer expose et confronte le résultat de ses recherches. Les relations suivies de ces associations étendent les échanges de connaissances
scientifiques et d’échantillons remarquables avec d’autres régions de France
ou de l’étranger. Ceci explique sans doute la présence dans sa collection de
pièces d’origine lointaine. Scheurer décède en 1892. Son petit-fils, Maurice,
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en raison de ses liens d’amitié avec Lucien Lièvre, professeur à l’Ecole cantonale de Porrentruy, fait don de la collection minéralogique et géologique de
son grand-père sur la promesse qu’un musée serait créé. Promesse réalisée
près de 40 ans plus tard. Son arrière-petit-fils, Fernand Scheurer, et ses
enfants, intéressés par la collection de leur ancêtre, ont récemment complété
la donation.
Jean-Baptiste Greppin (1819-1881)
Médecin et géologue amateur de premier plan
Jean-Baptiste Greppin voit le jour à
Courfaivre, son village d’origine, le 28 juillet 1819 (Fig. 7). Il fréquente tout d’abord
le Collège de Delémont, puis celui de
Fribourg-en-Brisgau, avant d’entreprendre
des études de médecine à Berne, Munich et
Paris. En 1846, il s’établit comme médecin-chirurgien d’abord à Delémont, puis à
Bâle (1867). Il devient également membre
du Grand Conseil bernois, puis bâlois. JeanBaptiste Greppin voue son temps libre à la
géologie et à la paléontologie. Il poursuit
notamment les travaux de Jules Thurmann
et d’Amanz Gressly, avec lesquels il s’est
Fig. 7: Jean-Baptiste Greppin
lié d’amitié. Il est l’auteur d’innombrables
(1819-1881).
notices et publications, dont un ouvrage
capital : Description géologique du Jura bernois et de quelques districts
adjacents (1870), qui devient un ouvrage de référence pour qui veut obtenir
des renseignements géologiques sur le territoire de la région. Il se consacre
tout spécialement à l’étude des couches encore à peine explorées du Tertiaire
du Jura. Il a aussi participé aux travaux préparatoires pour la construction des
chemins de fer.
Il décrit les ossements de dinosaure découverts à Moutier en 1850 et
conservés actuellement au Musée d’histoire naturelle de Bâle. Ce dinosaure
appartient à un cousin européen de l’apatosaure et du diplodocus américains,
parfois appelé Cetiosauriscus greppini en son honneur. Avec les restes de
platéosaures mis au jour dans le Fricktal et les nombreuses traces découvertes
à Courtedoux, le « saurien de Moutier », long de 10 m et daté de 140 millions
d’années, fait partie des trouvailles les plus significatives jamais faites en
Suisse dans le domaine des dinosaures. En 1870, il récolte aussi la puissante
mâchoire inférieure d’un dinothère dans les sables du Montchaibeux. Ce
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fossile est actuellement conservé au Musée d’histoire naturelle de Berne,
mais un moulage a été effectué par l’Atelier VOLUME pour le MJSN, qui
en conserve donc une copie. Jean-Baptiste Greppin décède le 26 octobre
1881 à Bâle.
Frédéric-Louis Koby (1852–1930)
Savant jurassien de notoriété internationale
Fédéric-Louis Koby naît le 2 octobre
1852 à Delémont (Fig. 8). Il fréquente le
collège de la ville et occupe tout d’abord un
poste de comptable dans l’étude d’avocat
d’Albert Gobat. Il poursuit ensuite des
études de sciences naturelles à l’Ecole
polytechnique fédérale de Zurich (18721875). Nommé professeur à l’Ecole cantonale de Porrentruy, il en devient recteur de
1890 à 1918, et directeur du Jardin botanique. Il fait de nombreux voyages en
Russie, en France et au Portugal. Il est
connu pour son œuvre scientifique très
riche comprenant une vingtaine de publiFig. 8: Frédéric-Louis Koby
cations, toutes relatives à la géologie et à la
(1852–1930).
paléontologie, pour lesquelles il a collaboré
notamment avec Paul Choffat et Perceval De Loriol. Il consacre une grande
partie de ses recherches aux coraux jurassiques et crétacés des chaînes du
Jura. Il publie notamment Monographie des Polypiers jurassiques de la
Suisse (1880-1889). Ce travail remarquable regroupe des descriptions de
fossiles des environs de Porrentruy, Saint-Ursanne, Delémont, Laufon, ainsi
que de tous les coraux des collections géologiques particulières ou des principaux musées de la Suisse, et d’un bon nombre d’espèces provenant de localités coralligènes françaises. Cette publication rencontre un grand succès
chez les spécialistes et fait de lui une autorité dans le domaine de la paléontologie. Les demandes de renseignements et de déterminations de fossiles
affluent de Suisse, des principales villes européennes, et même de Russie. Ses
travaux le placent au sein de l’avant-garde des géologues et paléontologues
et lui valent notamment le titre de Docteur honoris causa de l’Université de
Bâle (1888). Il reçoit de nombreuses distinctions scientifiques provenant
entre autres de la Société impériale des naturalistes de Moscou (1890), de la
Société des naturalistes de Bâle (1900) et de celle de Berne (1924), ainsi que
de l’Académie des Sciences de Lisbonne (1906) et de celle du Portugal
(1908).
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Il collectionne aussi avec passion d’autres fossiles du Jura et passe maître
dans l’art de les extraire. Plus de la moitié des fossiles de la collection du
MJSN a été recueillie par Koby. Chercheur passionné, il aime aussi explorer
les grottes et cavernes. Il effectue d’ailleurs plusieurs relevés, dont ceux de
Milandre et Réclère. On lui doit aussi un ouvrage sur les possibilités de trouver de la houille à Cornol (1889).
Koby décède le 6 avril 1930 à Porrentruy et est enterré au cimetière « en
Solier ». Sur sa pierre tombale figure l’inscription : Dr F.L. Koby géologue
1852-1930, et de belles ammonites sont scellées au bas de celle-ci.
Edouard-Théophile-Juste Butignot (1865-1954)
Médecin, mycologue et botaniste passionné
Originaire de Bourgogne par son père
qu’il n’a pas connu, Edouard Butignot
naît à Delémont en 1865 et obtient sa maturité à l’Ecole cantonale de Porrentruy en
1885 (Fig. 9). Ses études de médecine le
conduisent à Genève, où il acquiert la nationalité suisse en 1887, ainsi que le brevet de
médecin en 1888. Il ouvre un cabinet médical à Delémont en 1892. Exerçant de nombreuses années en tant que médecin des
écoles, des prisons et des hôpitaux, sa profession est rapidement délogée dans son
cœur par la mycologie et la botanique, qui
resteront ses passions de prédilection.
Fig. 9: Edouard-Théophile-Juste
Correspondant du Bulletin de la Société
Butignot (1865-1954).
mycologique de France, il a l’honneur de
recevoir la dédicace d’une nouvelle espèce de champignon qui porte
aujourd’hui son nom, le Trametes butignotii. Franc-maçon et adepte du spiritisme, il a une réputation sulfureuse, mais ceci ne l’empêche pas de faire
partie du Conseil de la paroisse Saint-Marcel dont il classe les archives, ni de
recevoir de nombreux curés à sa table. Isolé à la fin de sa vie et toujours passionné de sciences, il s’éteint le 12 juin 1954.
Son herbier contient près de 2000 plantes diverses (1400 phanérogames,
environ 400 mousses et plus de 100 lichens), dont il a fait cadeau au Collège
de Delémont. Ce dernier, ne pouvant assumer le suivi ni l’entretien qu’exige
un tel legs et afin d’en garantir la pérennité, l’a cédé au MJSN. Après sa
retraite, François Guenat, ancien conservateur, s’est attelé à l’inventaire de
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cet herbier. L’Institut botanique de Genève a hérité des fiches d’observations
mycologiques sur lesquelles Butignot consignait ses notes de terrain, croquis,
dessins d’études microscopiques et même ses aquarelles, car le naturaliste
était aussi artiste.
Frédéric-Edouard Koby (1890-1969)
Ophtalmologiste et explorateur de grottes et gouffres
Frédéric-Edouard Koby naît le 12 septembre 1890 à Porrentruy (Fig. 10). Fils de
Frédéric-Louis Koby, il est étudiant en
médecine à Bâle et à Lausanne, où il obtient
son doctorat en 1917. Il décide de se spécialiser en ophtalmologie, domaine dans
lequel il va rapidement se faire un nom. Il
part ensuite pour Colmar et Paris pour parfaire sa formation. Vouant aussi une part
importante de sa vie à la spéléologie et à
la paléontologie, il fouille avec Albert
Perronne, Edmond Gueniat et Pierre
Reusser de nombreux gouffres, grottes et
cavernes de la région jurassienne, dont la
Fig. 10: Frédéric-Edouard Koby
rivière souterraine l’Ajoulote, les grottes de
(1890-1969).
Milandre, de Saint-Brais et du Simmental.
Dès 1946, il mène des recherches qui le poussent à d’importantes révisions
sur la chronologie des sols des grottes et sur le remplissage de celles-ci. On lui
doit quelque 110 titres, dont le célèbre Précis de biomicroscopie, qui le fait
connaître à l’étranger.
Il réunit une importante collection de vestiges fossiles du quaternaire, dont
une part importante concerne l’ours des cavernes (Ursus spelaeus). Nul autre
que lui n’a su mieux reconstituer, avec perspicacité et réalisme, le mode de
vie, les habitudes et la morphologie de l’ours des cavernes, au point d’en
devenir le meilleur spécialiste au monde. On lui doit entre autres la théorie du
charriage osseux, qui est l’érosion des ossements due au passage répété des
ours durant des dizaines de millénaires. C’est lui aussi, dans les cavernes de
Saint-Brais, qui a la chance de découvrir en 1956 le plus ancien vestige
humain de Suisse : l’incisive supérieure gauche d’un homme de Néandertal,
véritable joyau de la préhistoire suisse datant de 40 000 à 50 000 ans. Une
seule découverte analogue est venue, en 1964, confirmer l’existence de
l’Homme de Néandertal dans le Jura : il s’agit d’un fragment de mandibule
trouvé à Cotencher, dans le canton de Neuchâtel.
21
Frédéric-Edouard Koby décède en 1969, à l’âge de 79 ans. Sa collection,
conservée au MJSN, est principalement composée de crânes et d’ossements
d’ours. Sa bibliothèque scientifique, étoffée d’un nombre impressionnant de
publications, a aussi été léguée au Musée.
Albert Perronne (1891-1982)
Marchand de souliers peu commun
Albert Perronne naît en 1891 à Blamont,
dans le Doubs. C’est en 1893 que sa famille
s’installe à Porrentruy, où il effectue sa
scolarité (Fig. 11). Il entre ensuite au pensionnat à Zoug, où il apprend l’allemand,
l’italien et l’espéranto ; il obtient ensuite sa
maturité à l’Ecole cantonale de Porrentruy
en 1911. Il poursuit ses études par une
licence en chimie-minéralogie à la Sorbonne de Paris, puis par un doctorat en
chimie-physique à l’Université de Lausanne.
Il reprend le magasin de chaussures de
ses parents et se marie en 1919. En 1923, il
fait la connaissance de Frédéric-Edouard
Fig. 11: Albert Perronne (1891-1982).
Koby, qui devient son ami. Il explore avec
lui tous les gouffres et cavernes qui leur sont signalés, et ils entreprennent
notamment les fouilles du Camp de Jules César au Mont Terri (Cornol) et de
la Bâme de Courtemaîche. De nombreux croquis, dessins, plans de cavernes
et photographies sont réalisés par Perronne dans le cadre de ses recherches.
En 1932, Frédéric-Edouard Koby et Perronne descendent à 165 m dans le
gouffre de Fornet-Dessus, une profondeur jamais atteinte jusque-là dans une
cavité naturelle. De 1935 à 1936, il participe aussi avec Lucien Lièvre et
Edmond Guéniat à l’exploration du Trou du Creugenat et à la découverte de
la rivière souterraine l’Ajoulote au Creux-des-Prés, à Chevenez.
En 1948, il acquiert un avion Piper et obtient son brevet de pilote. Alors
âgé de 57 ans, il commence à voler pour observer du ciel le Jura et ses plissements géologiques. Après ses explorations en sous-sol, c’est du ciel qu’il
continue ses observations. Il est considéré comme un pionnier de la photographie aérienne dans le Jura. Avec son appareil Leica, il réalise aussi une
multitude de photos sur divers sujets entre 1932 et 1974. Il documente notamment les événements sociaux et politiques, les transformations urbaines,
22
ses fouilles géologiques ou encore le développement économique de
Porrentruy. En 1981, il fait don de ses négatifs et de sa collection au Musée
de l’Hôtel-Dieu de Porrentruy.
Albert Perronne décède en 1982, à l’âge de 91 ans.
Georges Jeanbourquin (1904-1996)
Abbé des orchidées
Georges Jeanbourquin naît le 24 mai
1904 aux Bois (Fig. 12). Il débute ses études
pour devenir prêtre au Collège de SaintMaurice, où il obtient son certificat de
maturité. Il fait des études de théologie à
Fribourg, à Lucerne et à Soleure (19391941), où il est ordonné prêtre en 1931.
Il prend son premier poste à la paroisse
de Porrentruy en qualité de vicaire, puis
est nommé curé à Saint-Brais, où il fait
construire la petite chapelle Notre-Dame du
Vernois. Il est ensuite curé de Develier, puis
de Bourrignon. Dès 1973, il passe sa retraite
à Saint-Brais, où il se fait construire une
serre destinée à la culture des orchidées. Il
peut dès lors se consacrer à sa passion et à
Fig. 12: Georges Jeanbourquin
(1904-1996).
des recherches historiques. On lui donne le
surnom de « prêtre aux orchidées » ; il voue en effet une passion infinie pour
ces fleurs rares des coteaux secs, ce qui lui permet de publier deux ouvrages
sur ces espèces : Orchidées du Jura (1979) et Captivantes orchidées (1989).
L’abbé Jeanbourquin s’est forgé une réputation au fil des années : il communique avec beaucoup de savants ainsi qu’avec des amateurs de toute l’Europe, et échange des bulbes rares et des photos précieuses. Des ennuis de
santé l’obligent à ralentir ses activités. Il est hospitalisé à Saignelégier, où il
décède en 1996, à l’âge de 92 ans et dans la 65e année de son sacerdoce. Il était
une figure majeure du clergé jurassien, apiculteur, musicien, directeur de
chœur, historien dans son temps libre et amoureux du Jura, de son histoire et
de son patrimoine. En plus d’une donation de quelques orchidées et de sa
collection de photographies et d’ouvrages de sa précieuse collection, il a
financé par un legs la construction d’une serre pour les cactées du Jardin
botanique de Porrentruy.
23
Edmond Juillerat (1909 – 2000)
Ingénieur forestier et brillant mycologue
Edmond Juillerat naît en 1909 à
Porrentruy (Fig. 13). Il suit une formation
d’ingénieur forestier et est connu dans le
milieu scientifique en raison de ses activités
dans le domaine de la mycologie. Il est
membre fondateur de la Société des
Sciences naturelles du Pays de Porrentruy
(SSNPP), dont il anime la section mycologique. Edmond Juillerat effectue chaque
semaine un relevé des milieux naturels du
Jura. En 1982, une collaboration s’installe
avec François Guenat, le conservateur qui
vient d’acquérir un appareil à lyophiliser
Fig. 13: Edmond Juillerat (1909-2000).
pour le MJSN. C’est l’occasion de conserver les spécimens fongiques qu’il rapporte de chacune de ses explorations
hebdomadaires pour les introduire dans les collections du Musée.
Ses recherches dans 8 milieux naturels types du Jura, caractérisés à
l’époque par Jean-Louis Richard de l’Université de Neuchâtel, constituent
un fonds de près de 10 000 fiches d’observations. Cette grande base documentaire, unique au monde au moment de la constitution du MJSN, permet
au Musée de se constituer à l’époque une « salle de mycologie », et de présenter la phytosociologie des champignons dans des vitrines reconstituant
les milieux étudiés. A travers cette exposition, Edmond Juillerat réussit à
transmettre aux visiteurs la rigueur de son raisonnement scientifique, indispensable pour progresser dans la connaissance de ce groupe très diversifié.
Le thème de la phytosociologie mycologique est alors à la pointe des
recherches dans plusieurs universités, et Edmond Juillerat est considéré
comme un véritable pionner en la matière.
Edmond Juillerat décède le 31 mars 2000 à Porrentruy.
24
Pierre Locuty (1910 – 2000)
Ingénieur et spécialiste des cactus
Pierre Locuty naît à Champigneulles
(Nancy) en 1910 (Fig. 14). Il vit de nombreuses années à Thoune avant de venir
s’installer au moment de sa retraite à
Fregiécourt. Ingénieur chimiste et docteur
ès sciences, Pierre Locuty consacre sa vie
professionnelle aux problèmes d’emballage
des produits alimentaires, notamment au
téflonnage des boîtes de conserve. Sa passion pour les cactus débute en 1942. Il est
alors membre de l’IOS ‒ International
Organization for Succulent Plant Study.
Dès 1948, il préside la Société suisse des
amateurs de cactées, et cela pendant de
Fig. 14: Pierre Locuty (1910-2000).
nombreuses années. Son attention est surtout portée sur les problèmes liés à l’écologie des plantes grasses. Son but est
de trouver un moyen simple de cultiver les cactus, et il conçoit un terreau
idéal constitué de sable quartzeux, de plâtre et de tourbe, soigneusement
proportionnés. Au moment de sa retraite, il s’installe en Ajoie avec son
importante collection. En 1980, il en offre la majeure partie au MJSN. Les
cactus actuellement visibles dans la serre des plantes grasses du Jardin botanique comptent plus de 700 spécimens appartenant à 450 espèces.
Son intérêt pour ces plantes ne faiblit pas jusqu’à son décès survenu le 10
décembre 2000, alors qu’il a 90 ans.
25
Gottfried Keller (1916-1997)
Ancien professeur mué en muséologue
Né en 1916, Gottfried Keller effectue
toute sa scolarité à Delémont, puis poursuit
sa formation à l’Ecole normale de
Porrentruy (Fig. 15). Il est nommé instituteur et continue parallèlement ses études
à l’Université de Berne, où il obtient son
brevet de chimiste. Il décroche un poste à
l’Ecole cantonale de Porrentruy, où il
enseignera la physique jusqu’à sa retraite.
En 1979, une commission scientifique est
mise sur pied pour élaborer un concept
d’exposition en vue de la création du
MJSN. Le Parlement jurassien venait d’acFig. 15: Gottfried Keller (1916-1997).
corder les crédits nécessaires à la transformation de la Villa Beucler en musée. Gottfried Keller, alors au début de sa
retraite, prend contact pour proposer à la Commission scientifique les
modèles de structures cristallines qu’il fabrique. Sa proposition est acceptée
et il s’investit dès lors dans la création de molécules, puis prend aussi une part
de plus en plus importante dans la réalisation de l’exposition dont le fil rouge
muséographique adopté est « Du big-bang à l’Homme ».
Son célèbre modèle moléculaire d’hémoglobine d’un mètre cube trouve
une place de choix dans cette exposition, qui est encore aujourd’hui ancrée
dans l’histoire du MJSN. Gottfried Keller participe également à la conception
et à la réalisation de la partie consacrée à la genèse de la matière et à l’inventaire des roches. Il organise aussi des voyages afin d’acquérir les spécimens
nécessaires pour compléter l’exposition. C’est ainsi, et aussi grâce à de généreux donateurs, qu’il fait bénéficier le Musée des très beaux objets faisant
partie encore aujourd’hui de l’exposition permanente des fossiles remarquables, dont un squelette complet d’ichthyosaure de Holzmaden, une plaque
de poissons fossiles du Liban, une feuille de palmier d’Amérique du Nord
ou encore un spécimen exceptionnel du célèbre Oiseau de Confucius
(Confuciusornis sanctus) du Crétacé chinois. Soucieux de soutenir le déploiement du MJSN et très investi dans la promotion de l’institution, il a créé avec
son épouse la Fondation Marthe et Gottfried Keller pour le développement du
MJSN, fondation qui soutient financièrement des projets du Muséum.
Gottfried Keller décède en novembre 1997. Il disparaît sans avoir pu
mener à bien son dernier projet consistant à compléter l’important inventaire
de calcites du MJSN.
26
André Montavon (1919-1993)
Résistant et collectionneur de lépidoptères du bout du monde
André Montavon naît le 26 octobre 1919
à Cœuve et est le second fils d’une famille
de 4 enfants (Fig. 16). Ses parents, qui sont
instituteurs, possèdent une propriété en
Franche-Comté (Valleroy). Après avoir
fréquenté l’école de son village natal et
le progymnase de l’Ecole cantonale de
Porrentruy, il poursuit ses études au Lycée
Victor Hugo, puis à la Faculté des Lettres de
Besançon. Après la guerre, il obtient aussi
une licence ès Lettres à la Sorbonne. En
1942, il s’engage dans la résistance et prend
le commandement du groupe Alsace. Il
participe avec ses camarades à de multiples
Fig. 16: André Montavon (1919-1993).
actions de combats, et ce jusqu’au 10 juin
1943, date à laquelle il est arrêté par la Gestapo à Besançon suite à une trahison. Il est condamné à mort, le 18 septembre 1943, en même temps que
16 autres de ses camarades des groupes Guy-Mocquet et Marius-Vallet. En
raison de sa nationalité suisse et de l’intervention de sa famille, il n’est pas
exécuté comme ses camarades, et sa peine est commuée en déportation en
échange de deux ressortissants allemands détenus en Suisse. Il est emmené
au camp de Neuengamm, en Allemagne, où il demeure jusqu’à la fin de la
guerre. Libéré, il est envoyé en Suède pour être soigné par la Croix-Rouge.
Son attitude héroïque lui vaut d’être décoré de la médaille de la Résistance,
de la médaille des combattants volontaires de la Résistance, et d’être nommé
Officier de la Légion d’honneur.
En 1949, il part pour le Venezuela, et quelques années plus tard pour
l’Amérique du Sud. Là-bas, il exerce plusieurs métiers : professeur à l’Université de Caracas, planteur de riz ou encore représentant.
Revenu sur le Vieux Continent en 1949, André Montavon entreprend une
nouvelle carrière de professeur à l’Ecole cantonale de Porrentruy. Pour cela,
il obtient son diplôme de maître secondaire en 1960. Il enseigne alors – et ce
jusqu’à sa retraite en 1982 – le français, l’allemand, la géographie et l’histoire
au progymnase et la philosophie au gymnase. Chaque année, André
Montavon fait aussi de longs voyages outre-mer qui lui permettent de constituer une superbe collection de papillons du monde entier.
André Montavon décède le 15 juin 1993, à Besançon, dans sa 74e année.
En 1994, son épouse fait don de sa collection au MJSN de Porrentruy. Cet
ensemble est un joyau remarquable de quelque 6000 spécimens parfaitement
27
préparés et déterminés. Plus de 25 ouvrages de référence, précieux et
richement illustrés, accompagnaient la donation et font aujourd’hui encore
partie de la bibliothèque du MJSN.
Jürg Rutschmann (1920-)
Chimiste épris de plantes bizarres
Jürg Rutschmann naît en 1920 (Fig. 17).
Il est chimiste et directeur de recherche dans
la pharma bâloise Sandoz. En 1956, alors
qu’il a 36 ans, il se promène sur la Costa
Brava et est interloqué par une plante en
forme de boule accrochée à une cage de fil
de fer. La propriétaire de la plante lui dit
qu’il s’agit d’ « œillets de l’air ». En réalité, il
s’agit d’un Tillandsia, plante de la famille
des broméliacées, qu’on ne trouve à l’état
sauvage qu’en Amérique centrale et du Sud.
A partir de ce moment-là, Jürg Rutschmann
se passionne pour ces fleurs et entreprend
de les rechercher dans leurs habitats. Durant plus de 30 ans, il sillonne les routes et
Fig. 17: Jürg Rutschmann (1920-).
les pistes du continent sud-américain et
du Mexique. Il voyage notamment au Chili, en Equateur, au Pérou et en
Argentine. Il collectionne près de 550 espèces sur les 800 que compte ce
genre menacé. Il est le seul amateur de tillandsias en Suisse et fait des
échanges de plantes avec d’autres collectionneurs d’Allemagne et
d’Autriche.
C’est chez lui, à Oberwil, que Jürg Rutschmann prend soin de ses plantes
avant d’en faire don à un jardin botanique. Il propose initialement sa collection au Jardin botanique de Bâle, qui n’a pas l’espace nécessaire pour
l’accueillir. C’est finalement à Porrentruy qu’il décide de léguer ses tillandsias. Sa donation comprend 1500 plantes, qui sont transférées d’Oberwil à
Porrentruy en mars 2010. C’est la plus importante collection de tillandsias de
Suisse. Elle comprend notamment 8 espèces nouvelles, dont une porte son
nom : Tillandsia jürgrutschmanni. Cette espèce étonnante colonise près de
Mexico une falaise de 1000 m et ne fleurit, en parfaite synchronisation, que
tous les 5 ans. C’est justement lors d’une de ces floraisons spectaculaires
qu’elle a été découverte par Jürg Rutschmann.
28
François Guenat (1937-)
Professeur passionné, auteur des premiers inventaires
et fondateur du Musée
Originaire du Noirmont, François
Guenat naît à Bienne en 1937 (Fig. 18). Il
réalise toute sa scolarité dans cette ville,
puis parachève sa formation au Gymnase
de Neuchâtel, où il obtient un certificat de
maturité scientifique. Durant sa jeunesse, il
aspire à une carrière de pilote militaire puis
de pilote de ligne. Hélas, la poliomyélite
ruine son espoir de faire carrière dans ce
domaine. Il obtient tout de même son brevet
de vol à voile et à moteur. Une nouvelle
orientation professionnelle le conduit à
l’Université de Neuchâtel, où il obtient une
licence en biologie. Dès 1964, il embrasse
la carrière d’enseignant, d’abord à Bienne
Fig. 18: François Guenat (1937-).
puis à l’Ecole cantonale de Porrentruy, où il
est nommé professeur de biologie et de chimie. Il y restera jusqu’à l’âge de la
retraite. Le professeur Robert Sandrin, qui avait la charge des collections
scientifiques et du Jardin botanique, lui cède sa place en 1966. Ce poste de
conservateur, qu’il exerce parallèlement à son travail de professeur, l’entraîne alors dans une aventure qui va durer plus de 30 ans.
Au Jardin botanique, il prend part à plusieurs réalisations. Dès 1968, à
l’issue de la réfection de l’église des Jésuites, il crée le Jardin jurassien, remarquable par sa rocaille et les divers milieux naturels des chaînes jurassiennes, puis il installe notamment une collection de 180 variétés d’iris entre
les plates-bandes systématiques. Dans le parc de la villa Beucler, pour illustrer le thème de l’évolution, il fait planter des arbres mutants et des espèces
reliques de l’ère secondaire ; il met aussi sur pied un arboretum d’anciennes
variétés ajoulotes (pommiers et poiriers). Le legs en 1998 de l’abbé Jeanbourquin lui permet d’entreprendre la construction d’une nouvelle serre, qui
abrite aujourd’hui les plantes grasses et la collection de Pierre Locuty.
Concernant les collections scientifiques, en 1967, il en commence l’inventaire et réalise un premier catalogue de fossiles. C’est également sous son
impulsion, avec le soutien dʼAlphonse Widmer, recteur de l’Ecole cantonale, que la villa Beucler est achetée par l’Etat de Berne en 1973. Ce bâtiment
est alors meublé de compactus et équipé de salles de classe pour l’enseignement de la biologie. Depuis 1979, une équipe de bénévoles le seconde dans
l’élaboration du MJSN, qui sera inauguré en 1989.
29
Dès 1972, très intéressé par l’ornithologie, il surveille les zones de nidification du Faucon pèlerin avec son petit avion et réalise une étude approfondie
de la vie du Martin-pêcheur, qui devait déboucher sur un doctorat ; mais la
mise sur pied du MJSN le contraint à renoncer à ce projet. Très investi dans la
vie scientifique locale, il est membre du Cercle d’études scientifiques de la
Société jurassienne d’Emulation dès 1967 et membre fondateur de la Société
des Sciences naturelles du Pays de Porrentruy. Il entre également dans le
Conseil d’administration de la Station ornithologique suisse de Sempach,
qu’il représente au sein du comité de Nos Oiseaux . En juillet 1999, il prend sa
retraite, pendant laquelle il consacre une bonne partie de ses loisirs aux inventaires des collections du MJSN. Il a aussi fait don au Musée de son remarquable herbier.
Henri-Paul Kauffmann (1942-)
Jurassien amoureux de coquillages exotiques
Henri-Paul Kauffmann voit le jour en
1942 (Fig. 19). Ressortissant de Porrentruy, il s’exile pour son travail d’abord à
Londres, puis à Vevey et Genève, avant de
partir en Asie, où il restera plus de 10 ans,
principalement à Hong Kong et Singapour. Passionné par les coquillages, il effectue de nombreux voyages de prospection
dans les ports et les marchés du Sud-Est
asiatique. C’est ainsi qu’il rencontre Sue,
qui deviendra son épouse.
Sue et Henri-Paul Kauffmann vivent en
Afrique
du Sud et habitent Wellington, non
Fig. 19: Henri-Paul Kauffmann (1942-).
loin de la Table Mountain, à portée des
grands parcs naturels. Les oiseaux sont aussi une de leur passion ; ils en ont
identifié 296 sur les quelque 900 espèces que compte l’Afrique australe. Ils
partagent leur passion commune pour l’observation de la nature avec des
classes qu’ils conduisent en sorties de découvertes. Désirant léguer le fruit de
leur collecte, en 2003, les époux Kauffmann prennent la décision d’offrir au
MJSN la remarquable collection qu’ils ont constituée. Cette collection de
coquillages comprend 204 espèces du genre Cypraea et 176 du genre Conus,
ainsi que 79 espèces voisines. Les spécimens collectionnés avec intérêt sont
devenus un véritable fleuron parmi les collections scientifiques du MJSN. Ils
complètent un inventaire de biodiversité que le Musée s’efforce de mettre à
jour. A ces coquillages sont joints 18 ouvrages fondamentaux, qui constituent
30
la littérature scientifique de détermination. Ils sont enregistrés dans la bibliothèque du MJSN, pour laquelle ils constituent un trésor.
Maurice Kottelat (1957-)
Autorité mondiale en ichthyologie
Maurice Kottelat naît en 1957 à
Courrendlin (Fig. 20). Il est lʼun des plus
fameux ichtyologues du monde et représente la référence internationale au
sein de la communauté des taxonomistes
des poissons d’eau douce d’Eurasie.
Paradoxalement, il est relativement peu
connu des Jurassiens. Licencié en sciences
naturelles à l’Université de Neuchâtel en
1987, il obtient son doctorat en 1989 à
l’Université d’Amsterdam, est honoré du
titre de docteur honoris causa par l’UniverFig. 20: Maurice Kottelat (1957-).
sité de Neuchâtel en 2006 et lauréat du Prix
Jules Thurmann de la Société jurassienne
d’Emulation en 2007. Il est également affilié au Raffles Museum of
Biodiversity Research de Singapour en tant que chercheur associé, membre
correspondant du Muséum d’histoire naturelle de Genève, membre d’honneur de l’American Society of Ichthyologists and Herpetologists, membre
de la Commisssion internationale de nomenclature zoologique et président
de la Société européenne d’ichtyologie. A signaler qu’en 1998, soutenu
à l’époque par l’empereur du Japon, un projet d’installation du siège de
cette société aurait pu se réaliser dans l’enceinte du MJSN, projet qui ne vit
malheureusement pas le jour.
Maurice Kottelat a toujours travaillé comme chercheur indépendant.
En 2007, il a cosigné le fameux European freshwater fishes : plus de
650 pages décrivant toute la biodiversité ichtyologique des lacs, rivières et
marais d’Europe connue à ce jour. Avant cette contribution colossale, considérée par beaucoup comme la bible sur les poissons d’Europe, seules 170
espèces de poissons d’eau douce étaient recensées. Désormais, ce sont 580
espèces européennes qui constituent un registre incluant le Caucase et
la Russie.
Malgré l’importance considérable de son travail en Europe, c’est en Asie
du Sud-Est qu’il a construit l’essentiel de sa renommée. Les milieux d’eau
douce de cette région n’ont plus de secrets pour ce Jurassien qui, enfant, se
31
passionnait pour les loches et les vairons de la Birse. Travailleur acharné, il
est aussi doté d’un instinct de chasseur. Lorsqu’il inventorie un plan d’eau, il
repère mieux que quiconque les zones où vont se réfugier les poissons. En
2006, en compagnie de son collègue du Raffle Museum of Biodiversity
Research de Singapour Tan Heok Hui, il annonce la découverte, dans une
mare de tourbière sur l’île indonésienne de Sumatra, du plus petit poisson du
monde, Paedocypris progenetica. Il est aussi à l’origine de la description de
près de 500 espèces de poissons, amphibiens, crabes et crevettes nouvelles
pour la science.
Philippe Saunier (1961-1998)
Naturaliste, taxidermiste et sculpteur d’animaux éteints
Fils d’instituteur naturaliste, Philippe
Saunier naît à Grandval en 1961 et grandit
en développant son intérêt pour le monde
vivant (Fig. 21). Très tôt, il s’intéresse à la
récolte des plantes, à l’observation des
mammifères ainsi que des oiseaux, et collectionne les coquillages et les fossiles.
Durant ses études gymnasiales au Lycée
cantonal de Porrentruy, il trouve l’occasion
d’affirmer ses talents de naturaliste en suivant les cours de biologie dispensés par
François Guenat. Après l’obtention de sa
maturité, il entreprend des études pour
devenir enseignant secondaire, mais se
Fig. 21: Philippe Saunier (1961-1998).
rend rapidement compte que sa vocation
est ailleurs et s’en va à Saint-Gall pour
effectuer un apprentissage de taxidermiste. Il deviendra rapidement un
virtuose dans ce domaine. Ses préparations sont primées dans des concours
internationaux, en Allemagne et en Suisse notamment. Les musées de Coire,
Lucerne et Berne font rapidement partie de ses clients, car ils ont reconnu chez Philippe Saunier la rigueur de son travail et la qualité artistique de
ses œuvres.
De la taxidermie, il se dirige ensuite vers la sculpture animalière. Avec le
sculpteur jurassien Hervé Bénard, il fonde l’Atelier VOLUME, dans lequel
Joseph Chalverat fonctionne comme conseiller scientifique. Au sein d’un
atelier à Porrentruy, puis à Eschert où il habitera jusqu’à son décès, Philippe
Saunier fait naître avec VOLUME l’œuvre du célèbre sculpteur italien
32
Mario Merz, qui décore le hall de la gare de Zurich. Il entreprend également
une bonne partie des sculptures de dinosaures et d’autres animaux disparus
du Préhisto-Parc de Réclère : tarbosaure, styracosaure, stégosaure, ours des
cavernes, mégacéros, smilodon et platybélodon peuvent y être admirés. Alors
qu’il commence à décrocher des mandats de travail importants auprès
des musées et auprès d’instances étudiant les dinosaures en Amérique du Sud,
il disparaît brusquement en 1998, à l’âge de 37 ans.
Le MJSN possède une collection de Philippe Saunier qui se compose d’un
herbier, de plusieurs animaux empaillés dont un lionceau primé, de nombreux fossiles et surtout du smilodon (tigre à dents de sabre), coulé en bronze,
qui orne le parc de la villa Beucler.
Bernhard Hostettler (1961-)
Paléontologue autodidacte devenu docteur
Bernhard Hostettler voit le jour en
décembre 1961 et passe son enfance à
Berne et Adelboden (Fig. 22). Tout d’abord
instituteur à Berne, il est depuis toujours passionné par la paléontologie. Cette
passion le fait même emménager à
Glovelier en 1995, au cœur d’une région où
les fossiles abondent. La même année,
l’Association Pro musée paléontologique
est fondée et il en devient président,
Werner Erzberger vice-président et
Regina Hostettler secrétaire. Les investigations qu’il a conduites avec quelques
Fig. 22: Bernhard Hostettler (1961-).
membres de l’association sur la route de
contournement de Glovelier sont à l’origine des découvertes des premières
traces de dinosaures du Jura. Des mises au jour uniques de tortues et autres
fossiles remarquables aboutissent à la création de la Paléontologie A16 en
février 2000. Depuis les débuts de ce projet, Bernhard Hostettler est engagé
comme technicien de fouilles et soutient diverses recherches sur le terrain
grâce à ses excellentes connaissances de la faune fossile de la chaîne jurassienne. Dès l’automne 2001, il débute des études de paléontologie à l’Université de Berne. En 2002, il est engagé à temps partiel au Musée d’histoire
naturelle de Berne comme préparateur en sciences de la terre et est également
assistant à la gestion des collections.
33
Le 3 juillet 2002, l’Association Pro musée paléontologique est dissoute et
remplacée par la Fondation paléontologique jurassienne, dont Bernhard
Hostettler est toujours président. Ses membres, tous bénévoles, ont constitué
une collection remarquable de plus de 40 000 fossiles. Cette fondation a pour
but de soutenir et de développer la paléontologie régionale, de préserver par
des fouilles de sauvetage et des visites de contrôle les sites fossilifères, de
transmettre savoirs et connaissances et de vulgariser la paléontologie tout en
rendant accessible sa collection.
Au fil des ans et avec plusieurs dizaines d’années d’expérience, il est
devenu (tout comme son épouse Regina d’ailleurs) un fin spécialiste de la
préparation des fossiles. Grand connaisseur des échinodermes (oursins, crinoïdes) et des ammonites, la biostratigraphie du Jurassique n’a également
plus de secret pour lui. Depuis 2010, il rédige d’ailleurs une thèse qu’il a
défendue en juin 2014 et dont le titre est : Lithostratigraphie, Biostratigraphie
und Faziesentwicklung im Callovien und basalen Oxfordien des zentralen
Nordwestschweizer Juras.
Michel Ory (1966-)
Chasseur d’astéroïdes
Michel Ory naît le 18 avril 1966 et est
originaire de Develier (Fig. 23). Il suit
l’école primaire et secondaire à Delémont
puis obtient en 1985 une maturité scientifique au Lycée cantonal de Porrentruy. Il
poursuit ses études à l’Université de
Genève, où il acquiert un diplôme de
sciences physiques en 1990. Après s’être
lancé dans une formation de journaliste
scientifique à Carouge, il obtient son titre
en 1992. A l’Institut pédagogique de
Porrentruy, il passe ensuite son certificat
d’aptitudes pédagogiques pour l’enseignement de la physique au secondaire II en
Fig. 23: Michel Ory (1966-).
1994. Il est actuellement professeur de physique au Lycée cantonal de Porrentruy.
Il découvre le 28 août 2008 la fameuse comète périodique nommée P/2008
Q2 (Ory) en son honneur. Il est le premier astronome amateur suisse à recevoir, en 2009 et grâce à cette découverte, le Prix Edgar Wilson décerné par le
Smithsonian Astrophysical Observatory de l’Université de Harvard. Il a aussi
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été lauréat du premier Prix d’encouragement de la culture et des sciences de
la ville de Delémont en 2008. En décembre de la même année, le village de
Vicques, où il pratique sa passion pour l’astronomie, a même baptisé une de
ses places « Place de la Comète P/2008 Q2 (Ory) ». Depuis l’Observatoire
astronomique jurassien à Vicques (www.jura-observatory.ch), il a également
découvert deux supernovae, 315 astéroïdes, dont un astéroïde « géocroiseur »,
et l’astéroïde baptisé « Hippolochos », le plus lointain astéroïde jamais découvert depuis la Suisse. Il est aussi le découvreur, depuis le télescope robotisé
Tenagra situé en Arizona, de 11 astéroïdes. L’astéroïde 2000XS10 découvert
au Creusot (F) par Jean-Claude Merlin est baptisé en son honneur « (67979)
Michelory ».
Il effectue en 2007 un séjour au nouvel observatoire de l’Oukaimeden
(Université Caddi Ayyad, Marrakech, Maroc) pour œuvrer à sa certification
par l’Union astronomique internationale. En 2010 et 2011, grâce notamment
à la Société jurassienne d’astronomie, un télescope automatique de 50 cm a
été installé à 2750 m d’altitude. Ce projet amateur, baptisé « Morocco
Oukaimeden Sky Survey » (www.moss-observatory.org), a permis à Michel
Ory de découvrir plus de 500 astéroïdes et une comète non périodique C/2013
V5 (Oukaimeden), qui devrait être visible à l’œil nu en septembre 2014, mais
seulement dans l’hémisphère sud. Il est président de la Société jurassienne
d’astronomie depuis 1997, l’un des 7 membres-constructeurs de l’Observatoire astronomique jurassien, et a fait partie de la commission du MJSN de
2003 à 2007, quʼil a aussi présidée. En 2010, il est cité par le journal Le Temps
parmi les « dix personnalités qui font le canton du Jura en 2010 ». Il œuvre
encore aujourd’hui à de futures découvertes en astronomie et est membre du
conseil scientifique de JURASSICA.
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Géraldine Paratte (1979-)
De la géologie à la documentation inédite des traces
de dinosaures
Géraldine Paratte naît le 20 mai 1979 à
Saint-Imier (Fig. 24). Fille d’un père guide
de montagne et garde-forestier et d’une
mère institutrice, elle passe son enfance à
Cormoret ,où elle effectue son école obligatoire avant d’obtenir une maturité scientifique au Lycée Blaise-Cendrars de La
Chaux-de-Fonds. Sensibilisée à la nature,
et plus particulièrement à la montagne, dès
son plus jeune âge, elle effectue des études
de géologue à l’Université de Neuchâtel
et est engagée dès 2004 à la Section de
Paléontologie du Canton du Jura (Paléontologie A16), principalement dans le
Fig. 24: Géraldine Paratte (1979-).
domaine des traces de dinosaures. Après
avoir été successivement technicienne de
fouilles et responsable de chantier, elle travaille actuellement en tant que
responsable d’études et afin de gérer l’organisation et la mise en forme pour
la publication des nombreuses données ichnologiques récoltées sur les sites
à traces de dinosaures des chantiers autoroutiers de l’A16. Entre 2004 et
2011, elle a été impliquée dans de nombreuses activités de mise en valeur
pour la Paléontologie A16, Paléojura et JURASSICA. Elle est aussi secrétaire de l’Association des amis du MJSN et membre du conseil scientifique
de la Fondation Jules Thurmann.
Il faut se rendre à l’évidence : l’histoire des sciences naturelles jurassiennes s’est jusqu’ici écrite au masculin ; les 23 personnalités présentées
précédemment dans l’exposition sont toutes des hommes. Si la place des
femmes dans la science est presque inexistante au XIXe siècle, cette situation
a progressivement (et lentement) changé au cours du XXe siècle, entre autres
grâce à la réussite scientifique de figures emblématiques féminines telles que
Rosalind Elsie Franklin (physique-chimie), Amalie Emmy Noether (mathématiques), Lise Meitner (physique) ou encore Marie Curie (physique).
Malgré tout, aujourd’hui, des études récentes montrent que moins d’un tiers
des chercheurs sont des femmes dans les pays industrialisés, et ce bien que les
femmes occupent une place de plus en plus importante dans la plupart des
champs de la vie économique, sociale et politique.
Géraldine Paratte représente une nouvelle génération de scientifiques, tout
comme Elizabeth Feldmeyer-Christe, biologiste spécialiste des tourbières
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et actuelle présidente de la Commission du MJSN. D’une part, ces femmes
illustrent l’intégration croissante de la gent féminine dans la recherche,
notamment dans les sciences naturelles, mais elles illustrent également un
renouveau dans les sciences avec l’apport de méthodes modernes (ex : études
quantitatives et statistiques, reconstruction 3D de démarches des dinosaures),
qui viennent compléter et enrichir l’approche naturaliste classique de leurs
prédécesseurs. Attendons encore 25 ans et espérons que pour le 50e anniversaire du MJSN la parité soit atteinte.
Et maintenant...
L’exposition du 25e anniversaire du MJSN a permis de mettre en évidence
24 naturalistes qui, avec leurs collaborateurs, pairs, successeurs et correspondants, ont marqué les sciences naturelles du Jura. Mais qui est donc le ou la
25e naturaliste tant attendu(e) ? De nombreuses personnalités auraient pu être
choisies, pourtant une place est restée volontairement vide, à disposition pour
l’avenir des sciences naturelles dans la région. Une part de mystère est donc
laissée... qui sera le prochain scientifique à marquer l’histoire ? Vous ? Dans
tous les cas, une relève est attendue, qu’elle soit portée par les professionnels,
les étudiants ou les amateurs.
Au niveau institutionnel, JURASSICA doit être l’élément fédérateur : à lui
de perpétuer la tradition des sciences naturelles dans le Jura, par son Muséum,
son Centre de gestion des collections, son Jardin botanique, ses satellites de
découvertes et ses projets futurs.
BIOGRAPHIES
Francine Barth, muséologue diplômée de l’Université de Neuchâtel, est collaboratrice associée au
JURASSICA Muséum.
Damien Becker, docteur ès Sciences (Paléontologie) et habilité de l’Université de Fribourg, est
conservateur du JURASSICA Muséum.
Joseph Chalverat, biologiste diplômé de l’Université de Neuchâtel, est ancien conservateur du Musée
jurassien des sciences naturelles et professeur retraité du Lycée cantonal de Porrentruy.
Gaël Comment, géologue diplômé de l’Université de Neuchâtel, est collaborateur scientifique au
JURASSICA Muséum.
Olivier Maridet, docteur ès Sciences (Paléontologie) de l’Université de Lyon, est gestionnaire des
collections au JURASSICA Muséum.
ILLUSTRATIONS
Michael Musson est photographe et graphiste indépendant à Soulce.
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