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HENRI-PIERRE ROCHÉ.
Profession : écrivain.
Thèse présentée par Xavier Rockenstrocly,
sous la direction du Professeur Claude MARTIN.
Université Lumière-Lyon II
1996
Si je meurs avant, qui pourrait en tirer ce qui y est ?
Henri-Pierre Roché, Journal, 10 août 1922.
Remerciements
L’exercice est quelque peu formel. Mais au moment de présenter ce travail, il
se veut sincère et espère n’oublier personne.
Qu’il me soit permis d’abord de dire la dette contractée à l’égard du Rotary
Club grâce auquel j ’ai pu me rendre à Austin (Texas). Ce voyage, comme on le
verra, a été décisif pour mes recherches. Que Jacques Fleur y et Alfred Delsart
soient bien sûrs que j e sais combien j e leur suis redevable : sans eux, sans leur
ténacité, ce travail ne ressemblerait pas à ce qu’il est.
Il faudrait citer nombre de personnes qui de près ou de loin ont suivi mon
travail. Ceux qui m’ont fait passer des films de Truffaut aux livres de Roché, ceux
qui ont guetté l’apparition de son nom dans un livre, un j ournal ou une exposition,
ceux qui ont accepté des rendez -vous, ceux qui ont assuré la logistique : merci donc
à Bruno et Isabelle Gu édel, à Jean C. Roché, à Fernand et Michèle Soubeyran.
Merci aussi à Linda Ashton, du HRHRC à Austin pour tous les manuscrits qu’elle a
mis à ma disposition, et à Frank Yezel pour son accueil et ses conseils. Merci à
Jackie Feschet et à François Rubert qui restent persuadés que j e sais me servir d’un
ordinateur. Merci enfin à tous ceux et toutes celles qui ont supporté mes humeurs,
qui ont manifesté leur intérêt pour Roché : famille et amis, toutes générations
confondues ...
L’inavouable J.H. saura -t-il que son soutien, le j our, la nuit, m’a été
précieux ?
C’est presque un cliché : j e remercie très sincèrement et très vivement mon
directeur de thèse, le professeur Claude Martin. Mais si cliché il y a, celui -ci est
remotivé : le professeur Martin a touj ours été présent, et surtout quand il n’avait
pas à l’être : longs silences, courriers en retard, rendez -vous déplacés... Il a
touj ours fait preuve d’une extrême attention à ce travail. Il a été, en outre, et ce
n’est pas là sa moinde qualité, le seul, sans doute, à ne j amais douter que celui -ci
soit achevé un j our.
Il faudrait inventer une mention spéciale, un titre nouveau pour le décerner à
Sylvie Fornero qui a lu et relu, corrigé et corrigé encore, sans j amais se lasser, tout
en soutenant les nombreuses faiblesses du scripteur : ce travail lui doit beaucoup,
plus encore.
A ma femme,
à mon fils Théo,
pour le temps et les baisers volés.
INTRODUCTION
Il y a du mystère, du secret chez Henri -Pierre Roché. Et ce
mystère, ce secret ne manquent pas d’être paradoxaux. Les ouvrages
consacrés à la peinture et à la sculpture contemporaines le citent
tous, ou presque, comme collectionneur, marchand d’art, ami de
Marcel Duchamp et de Constantin Brancusi, de Pablo Picasso et de
Man Ray. Le succès des films de François Truffaut, Jules et Jim et
Deux Anglaises et le Continent , ont sorti l’écrivain de l’anonymat,
ce que la publication de ses romans sur la fin de sa vie n’avait pas
réussi à faire. Mais malgré cette notoriété, Roché est resté un
inconnu.
La parution des Carnets par les éditions André Dimanche, en
1990, a révélé l’existence du Journal de Roché. Les quelque dixhuit mois ainsi édités permettaient de donner un nouveau jour à
l’œuvre : celle-ci est d’inspiration autobiographique, tout ce que
raconte Jules et Jim, ou presque, est vrai; cet homme a eu une vie
incroyable, une vie digne d’un, de plusieurs romans. L’édition des
Carnets a permis de voir aussi l’homme au travail. Son existence
parisienne se confond avec celle de Montparnasse, et il gagne sa vie
en aidant des collectionneurs à acheter des tableaux contemporains.
Les éditions Dimanche n’en sont pas restées là : la publication du
journal d’Helen Hessel, en 1991, a permis de lire la même histoire,
développée d’un autre point de vue. Ces personnages de roman
devenaient des personnes, comme ces personnes étaient devenues
des personnages. Mais l’interruption du projet éditorial a mis fin
aux espoirs de voir l’ensemble de l’entreprise formée par Roché
prendre corps. Deux années du Journal étaient ainsi disponibles,
mais l’histoire, elle, se déroulait sur plus de vingt -cinq ans. Il
manquait aussi les années pendant lesquell es le roman s’est écrit.
C’est le désir de comprendre comment le romancier procédait et quel
homme il était qui a motivé ce travail. Car la publication des
Carnets a eu un effet inattendu : pendant longtemps, on n’a parlé de
Jules et Jim qu’en fonction de l’adaptation de François Truffaut. Il
semble que le Journal, au lieu d’éclairer la technique narrative du
romancier, est fait oublier l’œuvre au profit d’une débat sur la
morale, ou l’absence de morale, de Roché. Pourtant à regarder les
textes de près, on aperçoit quelle est la vie de l’auteur et comment il
écrit son livre.
L’un des mystères de Roché réside en ceci : il est un écrivain
qui a très peu publié. Deux romans, quelques récits dans des revues,
dont certains réunis dans un recueil de nouvelles. C’est pourtant
l’un des écrivains les plus prolixes du siècle. C’est ce qu’on
soupçonne lorsqu’on découvre le livre de Carlton Lake et Linda
Ashton qui font une présentation raisonnée 1 des documents de Roché
déposés au Harry Ransom Humanities Research Cente r (HRHRC) de
l’Université du Texas, à Austin. Le HRHRC conserve effectivement
tous les documents de Roché achetés après la mort de l’écrivain. La
surprise est encore plus grande lorsqu’on découvre la réalité du
fonds. Il réunit une masse de manuscrits, correspondances, articles...
telle qu’il faut certainement six mois pour tout dépouiller. Cet
écrivain qui publie peu a couvert des dizaines de milliers de feuilles
de son écriture ronde. Tout n’est pas d’égale valeur dans cet
ensemble : aux manuscrits achevés, aux lettres envoyées ou reçues
s’ajoutent des fragments de récits qui ne seront jamais complets, des
notes diverses sur tel ou tel sujet... la production est aussi
éclectique qu’abondante.
Nous avons pu nous rendre quinze jours à Austin et prendre
connaissance du fonds. La durée du séjour a commandé d’impérieux
et douloureux choix : nous n’avons pu consulter qu’une partie des
documents. Nous avons cherché à privilégier deux aspects, qui
correspondent aux deux directions de notre étude. Un aspect
biographique : la vie de Roché était méconnue, il s’agissait de
trouver les documents qui nous permettraient de restituer Roché
dans sa continuité et dans son temps. Pour cela, nous avons
privilégié la lecture de l’intégralité du Journal et de la plupart des
carnets 2 de Roché. Soit plus de sept mille cinq cents pages tapées à
la machine, et plusieurs centaines de pages manuscrites, couvertes
d’une minuscule écriture, préférant les abréviations à la syntaxe
classique du français. Nous avons aussi consulté une par tie de la
correspondance entre Roché et sa mère, entre Roché et les Hessel,
entre Roché et les sœurs Hart.
1
Carlton Lake, Linda Ashton, Henri-Pierre Roché, An Introduction, 1991, éditions du HRHRC.
Le Journal correspond à la réécriture des carnets sur lesquels Roché prenait ses notes quotidiennes. Sur cette
distinction nous nous expliquons plus loin.
2
L’autre direction privilégiée concerne l’écriture des œuvres. Le
HRHRC a classé l’ensemble des documents par œuvre. Nous avons
donc pu avoir à disposition l’intégralité des documents ayant servi à
la rédaction de Jules et Jim et de Deux Anglaises et le continent ,
ainsi que les correspondances qui leur étaient liées. L’étude de ces
sources est importante : elles montrent comment Roché écrit, elles
montrent l’écrivain en train de fabriquer son roman.
Ces choix motivés laissaient évidemment de côté de nombreux
autres documents. Nous n’avons pu consulter les manuscrits de Deux
Semaines à la Conciergerie pendant la bataille de la Marne , ni ceux
de Don Juan et de Victor. Nous n’avons pas pris connaissance de
plusieurs textes de nouvelles, de récits, d’articles qui sont restés
inédits, soit parce qu’ils sont inachevés soit parce que Roché ne les
jugeait pas publiables. Nous n’avons pas lu non plus, à l’exc eption
de quelques-uns, les dizaines de textes concernant la peinture :
préfaces de catalogues, présentations d’exposition, monographies,
mais aussi correspondance privée avec Duchamp, avec Picasso, avec
Marie Laurencin... ou encore avec des collectionneurs. Il y a encore
bien des secrets à dévoiler dans les archives du HRHRC.
La vie d’Henri-Pierre Roché couvre une période importante du
siècle : il a vingt ans lorsque commence le XX è me siècle. On peut
retenir trois grandes directions à sa vie, qui ne manq ue pas de
ruptures et de discontinuité. Roché est d’abord un observateur :
observateur de ses contemporains, plus particulièrement de ses amis.
Et la plupart de ceux-ci sont des artistes. Son don d’observation fait
de lui un découvreur : les premières toiles de Marie Laurencin,
celles de Wols, par exemple; ou encore les premières sculptures de
Brancusi et celles de François Stalhy. Il joue ainsi un rôle non
négligeable dans l’éclosion d’importants talents. En travaillant pour
des collectionneurs, il favoris e aussi l’introduction de l’art
contemporain français aux USA. Mais Roché a une autre passion
dans la vie : les femmes. Et la tentation est grande de comparer la
collection de tableaux de Roché et le nombre de femmes avec
lesquelles il a connu une histoire. Ce goût des femmes et des
expériences guide une bonne part de sa vie. Enfin, nous l’avons déjà
souligné, Roché est un écrivain : et c’est toujours ainsi qu’il se
définit, même si Jules et Jim ne paraît que lorsqu’il est âgé de
soixante-quatorze ans. C’est toujours ainsi qu’il décline son
identité, soulignant le choix opéré dans sa vie, même si l’œuvre
n’est publiée que tardivement. Il passe un temps très important de
ses journées à écrire. Ses écrits sont tous d’inspiration
autobiographique ( même les articles sur la peinture : il ne parle que
des peintres qu’il connaît personnellement ). Vie et œuvres sont
inextricablement liées.
Ce maillage des œuvres à la vie soulève plusieurs problèmes,
tous d’actualité, concernant ce que l’on pourrait appeler l’écri ture
du Moi. Même sous le masque du roman se reconnaît l’inspiration
autobiographique, pour peu qu’on ait lu les Carnets. Mais la mise en
relation du texte et de la vie ne suffit pas à expliquer comment on
passe d’un compte rendu à une œuvre d’art. C’est ce passage que
nous avons cherché à comprendre : les romans de Roché n’ont
d’intérêt que parce que ce sont des œuvres. C’est donc en tant que
telles qu’il faut les étudier. Nos analyses combineront donc étude
structurale et analyse génétique de façon à fair e ressortir la
spécificité de chaque roman. Au préalable, nous aurons rendu
compte de ce que l’on pourrait appeler « l’hypotexte », c’est-à-dire
le Journal dans ce qu’il a de commun avec les autres journaux
intimes, mais surtout dans ce qui lui est particulière.
Il reste du mystère, du secret chez Henri -Pierre Roché. Nous
espérons cependant avoir contribué à éclairer cet auteur discret
d’une lumière nouvelle, lui donnant l’importance littéraire qui est la
sienne. Son œuvre est trop courte pour prétendre a ux plus hautes
places du siècle. Mais le silence qui continue de peser sur elle n’est
pas justifié par sa qualité. L’homme aussi, quelque jugement moral
qu’on puisse porter sur lui, ne manque pas d’intérêt, tant il répond à
sa façon et on n’est pas obligé de le prendre pour modèle, à deux
questions, au moins, que chacun se pose : l’amour et l’art.
PREMIERE PARTIE :
VIE D’HENRI-PIERRE ROCHÉ.
I. LES ANNÉES CHASTES : 1879 - 1902.
A. UN HOMME A FEMMES.
1. Les premières femmes d’Henri -Pierre Roché.
L’enfance d’Henri -Pierre Roché est tout entière dominée par les
femmes, comme si cette période inaugurale de la vie formait l’échantillon de
sa vie future. Henri -Pierre Roché naît le 28 mai 1879, à Paris, de Pierre
Roché, pharmacien, et de Clara Coquet.
Pierre Roché est né en 1846, il termine ses études lorsqu’il demande
Clara en mariage. Sa mère vient de mourir et il a remarqué cette jeune femme
dans la librairie tenue par Mme Coquet mère. Il l’épouse donc, lui fait
partager son goût pour la peinture, en l’emmenant au Louvre le plus souvent
possible. C’est d’ailleurs là qu’il continue de la conduire quand Clara est
enceinte, dans l’année qui suit leur mariage, espérant ainsi donner le goût des
belles choses à son enfant. Henri -Pierre naît donc et s’installe au numéro 1 de
la rue de Médicis, dont les fenêtres donnent sur le jardin du Luxembourg.
Mais peu après, avant qu’Henri -Pierre Roché n’ait deux ans, Pierre, son père,
meurt d’une fièvre cérébrale, et est enterré à Mareuil, en Charente, d’où la
famille est originaire. Henri -Pierre Roché n’a donc jamais connu son père.
C’est sa mère qui va l’élever. Commence ainsi une cohabitation qui durera
jusqu’à sa mort.
Clara est une forte personnalité, qui a connu la famine au cours de la
guerre franco-prussienne de 1870 et qui, à la suite du décès de son époux,
décide de vivre et d’élever son enfant malgré tout. Elle s’installe alors chez
ses parents, au 70 boulevard Saint -Michel et voue une fidélité à son mari
digne d’Andromaque : elle ne se remarie pas malgré son âge et son fils ne lui
connaît aucune histoire. Elle gère le capital familial, peu important, mais
suffisant encore pour, grâce aux rentes , élever Henri-Pierre. Henri-Pierre qui
d’ailleurs n’est plus appelé comme cela et ne le sera plus, par personne : seul
le prénom de Pierre, qui est aussi celui de son père, lui restera. Clara est
exigeante et l’éducation de Pierre est primordiale : elle ne supporte pas les
caprices ni les manquements à la discipline. Pierre comprend vite qu’il est
inutile de perdre son temps lorsque sa mère a dit non. Il subit une de ses
colères lorsque, comme il le rapporte dans Deux Anglaises et le Continent , il
n’arrive pas à prononcer la syllabe formée par les lettres D.I.A.. Elle met
également au point un système de punition « autogestionnaire »,
particulièrement redoutable et sans aucun doute très culpabilisateur : lorsque
Pierre mérite d’être puni, il choisit lui -même, après discussion, la punition 3.
Clara fait de la force et de la détermination des valeurs premières. Bien des
années plus tard, Roché dresse une liste des héros de sa mère : Jésus,
Beethoven, Lincoln, Lamennais, Dostoievski, Don Quichotte, Lénine, La
Fontaine, Molière, Guignol, Charlot. La liste ne manque pas de surprendre,
mais il ne s’y trouve que des personnalités fortes qui n’ont pas renoncé, et des
créateurs d’exception qui ne se lassent pas de contempler le triste spectacle de
l’humanité. Peut-être sont-ils ce que Clara veut être, veut que son fils soit.
C’est certainement pourquoi elle lui donne ce conseil : « Il y a deux sortes
d’hommes : les dupeurs et les dupés. Pour avoir l’esprit pur, il vaut mieux être
dupé. Cela te fera gagner tellement de t emps » 4. Cette sentence, Roché ne
l’oubliera pas et la recopiera dans Deux Anglaises et le Continent .
Le grand-père lui aussi semble vouloir intervenir dans son éducation,
notamment en multipliant les reproches à l’heure du déjeuner. Mais cela ne
paraît guère aller plus loin et dans les souvenirs qu’Henri -Pierre Roché laisse
de cette période, le grand -père n’apparaît pratiquement pas. Sa mort en 1898
n’en fera pas non plus un confident pour l’entrée dans la vie, ni un modèle
qu’il faudrait suivre.
Sa grand-mère, qu’il nommera Vieux -Pape, arrondit les angles et sera
jusqu’à sa mort, celle qui console, qui joue et amuse, pardonne aussi. C’est
avec elle qu’il va au jardin du Luxembourg, comme tous les enfants du
quartier, comme beaucoup d’enfants de Paris dont il mène la vie, une vie un
3
C’est ce que raconte Jean C. Roché, le fils d’Henri-Pierre Roché, dans une conversation privée.
Cette anecdote est rapportée dans un texte de 1940, qui traite de l’Europe à partir des souvenirs personnels de
Roché. Elle est reprise presque textuellement dans Deux Anglaises et le Continent, page 141.
4
peu terne, sans relief particulier, de ces vies comme en vivent des milliers de
petits rentiers à cette époque. Une vie sans père mais choyée. Une vie
commune donc, rythmée par le calendrier religieux - la première communion
par exemple - et le calendrier scolaire.
2. Les études.
Malgré l’attention des femmes qui l’entourent, Roché reste un enfant de
santé fragile. De fréquents maux de têtes le saisissent, et compte tenu des
antécédents paternels, rongent d’inquiétude sa mère. Sans doute cela renforce t-il le sentiment de solitude que manifeste Roché à cette époque : son enfance
est solitaire et l’école, loin d’être un lieu de vie épanouissant, est un véritable
calvaire. Il se souvient de l’établissement tenu par des prêtre s où il reste neuf
ans, où il se voûte « d’abord neuf heures puis treize heures et demie par
jour » 5 et qu’il exècre. Pas plus que le cours Bossuet, le lycée Louis Le Grand
ne semble pas laisser de souvenirs impérissables non plus, même s’il retrouve
plus tard des camarades, un député, un psychiatre... et il ne s’y opère aucune
de ces rencontres, ami ou professeur, qui orientent de manière décisive la vie.
Mais si l’école demeure lourde et sans grand intérêt, Roché est un élève qui
réussit ses examens : il passe son premier baccalauréat en octobre 1995, le
second en 1996.
Il suit alors une voie traditionnelle, au moins en partie : il devient
étudiant à l’Académie Julian où il exerce ses talents de dessinateur. Mais
surtout, il s’inscrit en Droit et en Sciences Politiques et rêve d’embrasser la
carrière diplomatique. L’enfant Roché semble donc emprunter un chemin qui
ne peut manquer de satisfaire celles qui le surveillent de près. Et sans doute
Clara est-elle contente, qui a toujours soutenu la nécessité de l’apprentissage
des langues. N’apprend -elle pas le latin, le grec et l’anglais en même temps
que Pierre ? Seul l’allemand, pour des raisons historiques et personnelles, fait
encore obstacle à sa volonté d’accompagner son fils. Pas pour très longtemps.
3. Les voyages.
Les vacances sont certainement familiales ( dans la famille du père
notamment où Roché se rend au moins une fois au cours de cette période ).
Plusieurs étés à partir de 1894 se passeront à l’étranger. Au grand dam des
familles bien pensant es que le sentiment revanchard ne lâche pas, Clara décide
d’accompagner Pierre dans un périple allemand. C’est à cette occasion que,
sur le tas, elle prononce ses premiers mots dans la langue que jusqu’ici elle
5
C’est un souvenir que raconte Henri-Pierre Roché dans son Journal, à la date du samedi 17 juillet 1920.
n’avait pas consenti à apprendre. L’année suivante, en 1895, Clara et Pierre
partent de nouveau ensemble et visitent trente villes en soixante jours. Le
journal qu’elle tient à l’occasion de ce dernier voyage montre, dans un style
très narratif, le long périple entrepris, les multiples excursions, le s rencontres
inopinées, les hôtels, la visite des musées et la passion de Pierre pour la
peinture, particulièrement celle de Rubens.
Ces deux voyages outre-Rhin annoncent ceux qui entraîneront Roché
dans tous les endroits du monde. Ils témoignent d’une volonté de découvrir le
monde, de l’appréhender et de le comprendre. En ce sens, Clara Roché a été
une initiatrice : loin de développer des sentiments haineux à l’égard de ceux
qui ont vaincu la France, elle suscite au contraire la curiosité de son fils. Le s
voyages à venir en Angleterre, en Suisse, en Italie notamment seront à l’image
des premiers. Et Roché pratiquera ainsi les deux langues vivantes qu’il a
apprises au lycée, et les parlera couramment. Cet apprentissage in situ des
langues étrangères est très important pour Clara qui y voit un atout
supplémentaire pour son fils dans sa carrière future.
Mais elle ne limite pas ses efforts aux voyages. Les rencontres doivent
se faire quotidiennes : elle fait venir chez elle des étudiants, qu’Henri -Pierre
rencontre par la force des choses : une Anglaise, une Américaine, Otto, un
Allemand, qui plus tard s’installera en Turquie et auquel Clara rendra visite
juste avant la guerre de 14 -18 6.
Cette mère à la vie difficile, qui s’est consacrée absolument à son
enfant, refusant toute autre histoire que celle du fils de son mari, malgré
l’austérité de ses manières et sans doute la rigidité de certains principes,
s’impose en même temps comme une femme exceptionnelle : sa volonté de
rencontrer les autres témoignent d’ une belle ouverture d’esprit, dont Roché
bénéficiera largement. Mais elle a aussi une présence, celle du commandeur,
dont il n’est pas forcément facile de se débarrasser. Les relations entre la mère
et son fils seront difficiles, et si Roché s’est émancipé au moins en partie de
Clara, elle reste, jusqu’à la fin de sa vie, la personne qui compte le plus dans
la vie d’Henri-Pierre Roché.
B. LIQUIDER ŒDIPE...
6
C’est ce que note Roché, en 1943, dans une esquisse de texte intitulé Ma mère et l’Allemagne, début d’un
ouvrage qu’il voulait entreprendre sur l’Europe.
1. Clara, encore...
Les conditions dans lesquelles se déroule l’enfance de Roché indiquent
suffisamment l’importance de sa mère et la place qu’elle ne peut manquer
d’occuper dans sa vie. Il se joue là à la fois une répulsion et une
identification. Elle demeure le seul réel modèle de l’enfance solitaire. Le culte
qu’elle continue de vouer à son défunt mari la conduit à éduquer son fils
comme il l’aurait sans doute fait, lui. La peinture par exemple devient non
seulement un art que l’on contemple mais aussi un art que l’on commence à
pratiquer. Les souvenirs qu’engrange Clara lors du voyage de 1895 d ans un
journal peuvent servir de modèle à la première expérience diariste de Pierre,
trois ans plus tard. Il dira d’ailleurs combien cette femme modèle toutes ses
activités et s’empare de toutes ses pensées. Jusqu’à cette nuit, alors qu’il a
quinze ou seize ans : il voit sa mère s’approcher de lui et le violer. Mais ce
viol est spécial : elle lui glisse quelque chose de pointu dans l’urètre, ce qui le
tord de douleur. Elle reviendra une nouvelle fois et réitérera l’expérience.
Roché date de ce rêve l’efface ment définitif de sa mère comme objet sexuel,
objet de désir 7. Ce viol est traumatisant et castrateur. Il faudra surmonter cette
vision terrifiante des femmes. Et tenir sa mère à l’écart. Elle est un
personnage d’importance dans cette enfance. Les romans montreront comment
elle intervient tout au long de la vie de son fils d’une manière ou d’une autre.
A tel point qu’il se demande en 1929 si sa vie n’est pas le résultat de son
enfance et de son éducation, de sa faible constitution et de sa fatigue, qui
l’empêchent de mener toute chose jusqu’au bout : l’aspect physique ( il est
grand, il est maigre ) et l’éducation semblent tarauder l’esprit de Roché
jusqu’à un âge relativement avancé.
2. Les premières expériences.
Car dès lors que Clara n’est plus à elle seule l’idéal féminin, il faut se
construire un nouveau type de relation au monde et à ceux qui l’occupent.
Clara avait mis en garde Pierre contre les différentes pratiques homosexuelles
7
Ce rêve est raconté avec minutie dans Deux Anglaises et le Continent. Mais Roché y fait allusion plusieurs fois,
notamment dans un essai de chronologie de sa vie, daté du 6 novembre 1929, où il écrit : « Rêve Clara me violant
douleur ». Il rapporte également dans son Journal une conversation qu’il a avec Marthe Bernson, graphologue,
dont le mari est psychologue, le 27 juillet 1944, à Beauvallon : « Marthe me questionne sur mes rêves re-Klara,
que je lui raconte depuis celui douloureux de 16 ans, avant ma première éjaculation jusqu’à ceux après sa mort ».
possibles. Comme un bon fils, il semble avoir écouté sa mère 8. Mais c’est pour
mieux se rattraper avec le sexe féminin.
L’importance de la question sexuelle éclate à longueur de textes chez
Roché, quelle que soit la nature des textes en question. Il parle même d’un
premier livre qu’il écrit à sept ans et qui raconte ses premières amours. Mais il
note aussi qu’il le brûle lorsqu’il a douze ans. C’est aussi à cette période, à
dix ans, qu’il s’invente une sœur. Mais dans ses rêves érotiques, les filles ont
un sexe comme le sien. Comme tous les enfants, il est travaillé par la
différence sexuelle.
Henri-Pierre Roché semble avoir été un adolescent en retard, si l’on en
croit les dates qu’il donne, dans la découverte de sa propre sexualité. Il date
de 1895 environ sa première éjaculation, qui le surprend et lui est
douloureuse. Mais il apprend vite. Il lutte contre cette tendance qui s’est
imposée facilement à lui, pointant sur le calendrier ses contre -performances
dans sa volonté d’abstinence. Le combat est difficile et il avouera jusqu’à
trois éjaculations par nuit au cour s du deuxième voyage en Allemagne. C’est
certainement au cours de ce même voyage qu’il fait preuve d’un instinct
exhibitionniste, à Bruxelles 9 - instinct dont il ne sera plus jamais question. Il
s’agit là en fait du développement d’un adolescent ordinaire, à la découverte
de lui-même et des autres.
A la même période, il connaît des flirts innocents, comme il les
nommera plus tard. Soit parce que les jeunes filles se refusent à lui, soit parce
qu’il n’ose pas entreprendre, rien ne semble aboutir avant 189 7 10. Cette annéelà Roché a sa première expérience sexuelle, avec une certaine Ida ( que nous
ne sommes pas parvenu à identifier : s’agit -il de la bonne? de la bonne de la
grand-mère? d’un modèle d’une école de peinture? ou encore ... ). Madeleine
viendra en deuxième position ( il la reverra treize ans après ). Roché est
maintenant un jeune homme. Il étudie sérieusement, consciencieusement. Il se
rend aussi à l’Académie Julian où il rencontre des artistes, qui certainement le
conduisent dans les hauts lieux de la capitale. Sa vie semble désormais réglée.
Il lui faut attendre la fin des études et le service militaire, mais tout semble
sur la bonne voie pour accéder à l’âge adulte. Un accident, en lui -même
négligeable, le cloue chez lui, boulevard Arago où il habite désormais avec sa
mère. C’est là qu’il rencontre une jeune Anglaise dont l’apparition va secouer
le bel ordonnancement de sa vie.
8
C’est au moins ce qu’il rapporte dans un brouillon de Deux Anglaises et le Continent qu’il n’a finalement pas
conservé. Mais on peut se demander si c’est tout à fait exact. Le 16 mars 1942, il fait allusion à « Bézy à
Bossuet », puis à « Colas à Bossuet » qui peuvent laisser entendre une expérience en la matière, au cours Bossuet.
9
Ces informations sont consignées dans un texte daté du 6 novembre 1929, mentionné à la note 5. Ce texte est un
essai de chronologie de l’enfance de Roché jusqu’à 1905. Les dates ne sont pas toujours fiables et le texte est très
lacunaire.
10
Il est extrêment difficile de parvenir à une chronologie : à cette époque Roché ne tient pas de journal et ce n’est
qu’à l’aide de différents textes, qui souvent se contredisent, où la pratique des pseudonymes n’est pas cohérente,
que l’on peut tenter de mettre un ordre.
C. LES DEUX ANGLAISES.
Cette rencontre s’effectue sous le triple signe de la mère, des voyages et
de la sexualité. Elle est une étape majeure dans le processus de formation de
la personnalité de Roché, le conduisant à des attitudes parfois schizophrènes,
impossibles à poursuivre et qui l’obligeront à faire des choix que jusqu’alors
il repousse. Violet Hart est une jeune fille sage, bien élevée, qui vient
apprendre la sculpture, non pour profiter de la vie de bohème de Paris, mais
parce que là sont les meilleures écoles d’une activité que sa mère juge
convenable. Sa mère est veuve, comme Clara, mais elle a quatre enf ants. La
mort de son mari l’oblige à prendre en main un patrimoine familial qui est loin
d’être important mais qui suffit pour entretenir un certain standing et payer
des études aux enfants : deux garçons et deux filles, qu’elle élève avec dignité
et sérieux. La dernière, fraîchement débarquée à Paris donc, est évidemment
introduite dans une bonne société, aux mœurs irréprochables, à la moralité
avérée. C’est par exemple avec Clara Roché qu’elle visite les musées ou
qu’elle se rend chez d’autres femmes pour prendre le thé et converser en
français. Sans doute Pierre est -il l’un des premiers garçons de son âge qu’elle
approche depuis qu’elle est à Paris. Pierre qui jusqu’alors ne s’est jamais
intéressé aux protégées de sa mère. Il naît pourtant entre eux une grande
sympathie, nourrie par la découverte de l’art de l’un et l’autre pays. Violet
tombe évidemment amoureuse de Pierre. Lui qui vit ses premiers désordres
sexuels ne le remarque pas ou est intimidé auprès de cette jeune fille présentée
par sa mère. Si un sentiment de connivence et d’échange s’amplifie, il n’est
pour lui pas question d’amour, comme si ce terrain, celui de sa mère, était
interdit. Violet ne montre rien, ne dit rien d’elle. Elle parle en revanche
beaucoup de sa sœur aînée, Margaret, qui est restée avec sa mère en
Angleterre. Margaret, absente donc, devient une espèce d’obstacle dans les
relations entre Pierre et Violet, que celle -ci dresse dès que pourrait se glisser
entre eux le moindre soupçon d’amour. Et c’est tout naturellement pour faire
connaissance de Margaret que Madame Roché et son fils débarquent en
Angleterre pendant l’été 1898.
1. Eté 1898 - Mai 1902 : l’expérience anglaise, l’expérience
française.
a. Deux sœurs, un frère.
L’accueil est glacial. Les frères se méfient de ce garçon français et
l’histoire récente entre les deux pays (Fachoda est de juillet 1898) a laissé des
traces. Madame Hart jauge l’individu. Et surtout Margaret est invisible,
atteinte d’une maladie des yeux qui fait craindre la cécité complète. Ce n’est
que petit à petit semble-t-il que des relations plus normales se nouent : les
frères apprennent le cricket à Pierre, tous vont se baigner, nus, dans la mer,
garçons et filles séparés. Surtout les yeux de Margaret sont moins fatigués et
elle participe de plus en plus à la vie des enfants. Des enfants, car ce sont des
enfants : leurs jeux sont puérils, leurs conversations innocentes, leurs rapports
manifestement dénués de toute ambiguïté. Sous le regard des deux mères, ces
enfants sont de gentils enfants, ce qui convient parfaitement à l’ambiance
anglaise. Tout est si calme et si serein qu’il est convenu de revenir l’été
suivant. Ce qui sera fait. Dans la même ambiance de fraternité. Roché pourra
noter plus de cinquante ans plus tard dans un résumé de Deux Anglaises et le
Continent:
ensemble,
Ils se lient d’une amitié basée sur la franchise (...).
Ils sont frère et sœurs d’élection, ils travaillent et voyagent souvent
deux années, en innocence et en liberté 11.
Frère et sœurs d’élection dans une contrée qu i ne connaît ni péché ni
tentation.
b. Schizophrénie ?
La présence de la mère altère sans aucun doute la personnalité de Pierre.
Et lorsqu’une seconde, tout aussi autoritaire et puritaine, se met à le
surveiller, il oblitère tout ce qui ne manquerait pas de contrevenir à cette
société si harmonieuse. C’est pourquoi il en profite lorsqu’il est à Paris.
Revenu dans son territoire, là où il peut quitter le regard de sa mère, Roché
mène une toute autre vie. Dans la même année où se déroulent ses deux
séjours anglais, il multiplie les expériences qui feraient se pâmer d’horreur
Mrs. Hart.
11
Résumé de Deux Anglaises et le Continent du 23 décembre 1954, conservé au HRHRC.
En 1899, Roché tient une espèce de journal, qui ne satisfait pas aux
règles d’une activité diariste, mais raconte des épisodes de sa vie amoureuse
pendant ces deux années. Il n’occupe pas moins de soixante -dix pages, « sec
témoignage de jeune mâle » comme il l’indiquera lui -même après avoir relu ce
document, le 5 avril 1949. Il s’agit de raconter « de Marcelle aux Folies
Bergères ». Marcelle donc : une petite ouvrière qu’i l aborde dans la rue et qui
explique rapidement qu’elle sait éviter les enfants... Et Marcelle a une sœur,
lui a un ami, C., non identifié. Voilà deux couples formés. Mais C. en pince
pour Marcelle qui le lui rend bien. C’est le premier triangle de l’histoire
amoureuse de Roché. Dans une attitude très mâle, il négocie sa place, cherche
à en profiter aussi : il décide et impose aux deux autres de la partager, à tour
de rôle, ce qu’ ils acceptent. En même temps qu’il vit une chaste relation avec
les deux sœurs anglaises, il connaît sa première expérience avec une fille qu’il
partage sciemment avec un tiers.
Plus tard il rencontre Henriette sur les boulevards (ce sont les débuts de
Roché en la matière et il use de procédés bien simples, triviaux même).
Henriette est difficile à accoster, mais finit par se rendre. Comme toujours
dans ce journal, les descriptions sont très réalistes et le langage y est cru. Pas
d’amour, mais de l’exercice physique, délicat ici, puisque Henriette vit
douloureusement l’expérience du sexe.
C’est au cours de cette période que Roché inaugure un procédé dont il se
servira à plusieurs reprises : il publie une annonce matrimoniale dans un
journal. Il ne le fait d’ailleurs pas que pour lui, deux de ses amis, au moins,
profitent de l’aubaine. Il donne rendez -vous et incognito vient voir si celle qui
est là l’intéresse ou non. Si oui, alors il se présente. Les critères pour
révoquer sans le dire celle qui a répondu à son invitation sont divers :
physique, mais aussi attitude (prétentieuse , austère...). Par cette technique (et
l’on verra qu’elle joue un rôle primordial dans la vie de Roché ), il reçoit plus
de cent réponses, à la première publication.
C’est ainsi qu’il rencontre Maria. Maria est une intellectuelle, qui a,
semble-t-il, une bonne expérience de l’amour. Elle initie d’ailleurs Pierre à
plusieurs techniques. Ce n’est pas le plus important. Il doit partir à la
campagne et confie sa maîtresse à son ami J.(certainement Jo Samarin ). Non
pour qu’il la surveille, mais pour qu’il en profite. C’est que Pierre a un projet
: il « offre » sa maîtresse à son ami à condition qu’il lui fasse un compte rendu
exact de ce qui se passe entre eux. C’est l’occasion pour Pierre de mesurer
deux capacités : sa réaction à l’annonce de son cocuage : il cherche à
comprendre dans les lois de l’amour le mécanisme de la jalousie. La seconde
est sa capacité à anticiper l’évolution des relations amoureuses. Le protocole
sera respecté et Roché en tirera plus d’un enseignement : J. envoie
scrupuleusement le dét ail de ce qui se passe et Roché s’amuse des lettres de
Maria. Lorsque celle-ci finit par être au courant de la transaction dont elle a
été l’objet, Roché étudie avec minutie cette histoire racontée de deux points
de vue différents. Le retour à Paris est morose : J. et Pierre se donnent un jour
chacun, mais le suc de l’expérience passée rend banale la poursuite de
l’histoire à laquelle il sera mis un terme rapidement. En conclusion de cet
épisode annonciateur d’aventures futures, Pierre note dans son petit c ahier :
Reprendre ce ménage à trois avec J. et avec une autre femme ( qui
écrirait ou
qui serait transparente : bâtir et faire un volume ) 12.
J. ne sera pas le partenaire de cette nouvelle aventure amoureuse. Mais
l’idée restera.
Suivent une passade de quarante -huit heures avec « la Lyonnaise » au
cours de laquelle il prend conscience que l’amour est aussi un spectacle, et
quelques passages dans différentes maisons closes.
Ainsi, lorsque les deux Anglaises débarquent à Paris au cours de l’hiver
1899-1900, Roché est loin de représenter la figure du gendre idéal pour la
mère qui accompagne ses filles. Mais personne ne sait quelle vie il mène et la
visite de la capitale est très classique. Tout au plus discute -t-on de tel ou tel
tableau vu au Louvre. Elles ont loué un appartement non loin du boulevard
Arago et voient souvent leurs amis français, bien que la vie de Pierre soit
alors terriblement occupée : ses études qu’il poursuit, ses amis qu’il rencontre,
ses amours qui défilent, les deux Anglaises qu’il conduit. Et selon qu’il est
occupé à l’une ou l’autre activité, il montre l’un ou l’autre visage de sa
personnalité. Plus tard, il pensera écrire un texte intitulé Janus 13 à propos
d’une autre personne. Il aurait pu l’écrire pour lui.
Ce surmenage a un prix à payer. Au printemps 1900, il est envoyé dans
un sanatorium pour une cure de repos. Il y reste quelques mois, et au cours de
l’été, il rejoint en bicyclette la famille Hart et sa mère en Suisse. Les vacances
paraissent idylliques dans ce cadre d e montagne, malgré un nouveau problème
au genou pour Pierre. Certainement entre les jeunes gens la question de
l’amour est débattue, mais comme s’il s’agissait d’une affaire qui ne les
concernait que de loin. C’est J. qui dans une lettre envoyée à Pierre parle
d’une histoire d’amour. Mais Pierre est offusqué. L’été se passe donc,
renforçant les relations entre les trois jeunes gens sans que rien de décisif se
déroule. Pierre obtiendra même l’autorisation de rester après le départ de sa
mère.
12
Journal de 1898-1899, conservé au HRHRC.
Il s’agit en fait de Janusse (sic), une biographie de Denise Roché, dont il sera beaucoup question plus loin,
qu’il envisage d’écrire en novembre 1955.
13
A l’automne, Pierre part faire son service militaire en Mayenne. Période
difficile mais qu’il apprécie. Dans un texte de 1943, il s’épanche avec
ravissement sur les manœuvres auxquelles il participe et qu’il décrit
longuement. Il est d’une moralité exemplaire et est outré par les systèmes de
combines qu’il entrevoit, notamment pour profiter de l’infirmerie quand on
n’est pas malade. Il connaîtra lui -même ce lieu pour un problème respiratoire.
Il reste donc de santé assez fragile.
Est-ce au cours de cette période qu’i l se rend en Espagne, comme le
suggère le roman ? Est-ce plus tard, puisque l’événement n’est pas relaté dans
le Journal de 1898-1899 ? Ou alors plus tôt, mais sans avoir l’importance que
le traitement romanesque lui accorde ? Il est actuellement impossible de le
dater avec précision. Il est en revanche certain que dans la conscience de
Roché, cette aventure a une place primordiale : le roman est certainement
fidèle à ce qui se passe. Ce qui importe ici n’est pas le détail de l’affaire, mais
ce que Pierre en retire pour lui et pour sa vie : jusqu’alors l’amour physique
avait l’intérêt de la découverte mais le plaisir y était mécanique, dit -il. A
Burgos, il connaît sa première grande jouissance, qu’il cherchera désormais à
retrouver avec ses conquêtes. Voilà qui change qualitativement la quête
amoureuse de Pierre.
c. La gestion des affaires.
Son service militaire accompli, Pierre ne poursuit pas ses études. Il se
destinait à la carrière diplomatique, mais on l’en dissuade : Deux Anglaises et
le Continent rapporte l’anecdote véridique suivante : son professeur Alfred
Sorel, après s’être renseigné sur sa fortune et sur son nom, comprend qu’il n’a
aucun avenir au Quai d’Orsay. Aussi lui conseille -t-il d’abandonner là tout
espoir de réussite administrative et de mettre à profit sa curiosité pour
voyager, se faisant payer ses séjours en rédigeant des articles pour différents
journaux. Certainement cette intervention de Sorel est déterminante. D’abord
parce qu’il abandonne effectivement ses études. Ensuite parce qu’elle donne
un nom générique à toutes ses activités, rémunérées ou non, rapportées dans la
presse ou dans son Journal, d’ordre public ou d’ordre privé : être curieux. Et
c’est en curieux qu’il quitte la France et s’installe en Angleterre, pour un
temps au moins, à Londres. Il vit dans une pauvre cité, participe à la vie de
celle-ci, notamment aux patrouilles de nuit et à la lutte contre la prostitution
dans ce quartier défavorisé. Là encore, lui qui a fait l’expérience des maisons
closes... C’est son vis age angélique qu’il présente dans la nouvelle demeure
des Hart, lorsqu’il s’y rend. Rien ne paraît changé, la situation entre les jeunes
gens est d’une extraordinaire stabilité. Peut -être rien ne se serait -il passé si la
rumeur n’avait joué le rôle d’élément modificateur. Cette rumeur traduit la
réaction des personnes bien intentionnées du village face à ce trio qui certes
n’est jamais pris en faute, mais qui affiche des mœurs que le puritanisme
anglais supporte mal. Surtout lorsqu’il y a des épisodes noctu rnes, à deux.
Mrs. Hart est très sensible à la rumeur et à la moralité de ses filles. Et elle
somme Pierre de s’expliquer. C’est cette exigence qui l’oblige à se déclarer.
Margaret se dit qu’elle n’est pas prête. Et sans doute Roché ne l’est -il
pas plus, mais l’enchaînement des événements bouscule une situation
confortable. Pierre tente de sacrifier son sentiment - on ne sait comment -. Il
reçoit des dizaines de lettres de Margaret qui se dit sa sœur et se propose de
l’aider à se détacher d’elle : elle crie son innocence et jure que sa mère ne
l’avait pas mise au courant de son intervention. Elle explique pourquoi cet
amour lui semble impossible : elle a à travailler pour ses études de biologie et
pour la gestion des biens de la famille. Et puis Pierre n’est peut -être pas
l’homme, le seul, qui soit sur terre pour elle. Toutes ses lettres disent
l’impossibilité de ce mariage. Mais leur nombre et le discours sur l’amour qui
se fait jour, particulièrement dans l’ambiguïté des définitions de l’amour
fraternel et de l’amour conjugal laissent surtout entendre le verbe « aimer ».
Et lorsque Margaret finit par dire la chose envisageable au bout de plusieurs
mois, alors Pierre « essaie de retrouver le bonheur » et surtout annonce le
projet à Clara. Ce qu’une mère a fini par obtenir pour mettre en conformité
une situation fleurant le scandale, il faut désormais le faire accepter par
l’autre. Qui réagira en mère de son fils comme l’autre a réagi en mère de sa
fille. Clara multiplie les avertissements, les mises en gar de. Elle opère un
spectaculaire revirement de sentiment à l’égard de Margaret. Violet, qui vit
chez elle à Paris, en fait les frais et finit par quitter l’appartement du
boulevard Arago tant l’ambiance y devient détestable. Puis après un bref
séjour de Pierre à Paris, ils traversent tous deux la Manche. Les motifs
d’opposition sont classiques : la santé des deux jeunes gens, leur jeunesse, les
nationalités, la situation professionnelle... Clara triomphe : Pierre et Margaret
se séparent pendant un an au bout duquel ils choisiront. Clara triomphe et Mrs
Hart n’est certainement pas mécontente non plus. Et Margaret doit être
particulièrement soulagée. Dans ses prières à Dieu, elle qui est extrêmement
croyante doit lui demander la force d’accomplir ce mariage. L’idée de l’amour
humain paraît l’effrayer. Elle imaginerait volontiers un monde fraternel, sans
sexualité. Et lorsque, dans un accès de vérité, Pierre lui confie l’aventure avec
Burgos, alors elle s’écrie :
Alors vous avez été accompli dans ce Mal hide ux. Vous en avez fait
14
partie .
Le sexe, c’est le diable. Mais un diable qui s’apprivoise, puisque le
« oui » est presque prononcé. Le délai d’un an qui s’impose au jeune couple
lui permettra de mieux l’approcher encore. C’est peut -être pour raconter cette
14
Lettre de Margaret Hart à Henri-Pierre Roché, datée du 20 février 1902.
lente approche qu’elle propose de tenir un journal, le Journal de la
séparation. Au bout de l’année, Pierre et Margaret échangeront leur journal et
chacun y trouvera la réponse de l’autre.
Il semble que même Roché ait accepté le marché imposé par les mères.
Et c’est avec maman qu’il rentre à Paris, boulevard Arago. Cette soumission
concerne manifestement tout ce qui est social : ici, c’était cet acte social
majeur, dont dépendent la réputation des familles, leur place et leur rôle, le
mariage, qui était en jeu. Pierre jouera encore six mois, avant d’opérer des
choix définitifs.
2. Mai 1902- Octobre 1902.
Pour la première fois Roché tient un journal réellement. Il n’y aura
pratiquement plus d’interruption. Mais ce Journal de la séparation ne
correspond pas encore tout à fait à une écriture diariste : Roché le tient par
intermittences, n’en fait pas le centre d’une activité importante pour lui. C’est
normal, puisque ce journal n’est pas intime, il a un destinataire final. Et
Roché retiendra aussi l’idée que Margaret en tient un de son côté, pour le lui
envoyer plus tard : ce croisement des journaux est une idée qui mûrira.
La conséquence la plus immédiate de cette séparation consentie, c’est
bien évidemment le retour de Pierre à Paris. Il effectue un court séjour près
d’Innsbrück avec sa mère, où il fait quelques courses en montagne et chante la
gloire de la beauté en y associant Margaret, mais ce sont surtout ses
retrouvailles avec Paris qui importent.
a. Un « Fliegende Hollander ».
au port utilité 15.
Il me semble que j e suis un Fliegende Hollander qui ne doit pas rentrer
que j e dois explorer la souffrance et que ce sera là mon
Ce qui caractérise le plus Roché au début de cette période, c’est son
indécision. Il semble pourtant qu’une bo nne partie du chemin vers le « non »
ait été faite rapidement. Il lui faut aussi trouver un moyen de s’insérer dans la
société : l’Angleterre retardait ce moment, le projet de mariage pouvait en
15
Journal de la séparation, en date du 15 juin 1902.
former un des aspects. Rentré en France, il lui faut faire quelque chose. Il
décide alors qu’il sera écrivain. Ou philosophe. Quelque chose qui lui
permettra de dire l’humanité, ses découvertes sur cette humanité. Piètres
découvertes, il faut l’avouer. Sa séparation lui tient lieu de drame romantique
et il s’épand en de longs textes sur sa misère. Le Journal est le lieu des
analyses, où il recense les trois choix qui s’offrent à lui : « adieu - ami mariage » 16. Et de mesurer les avantages et les inconvénients non du mariage,
mais de la pose que celui -ci requiert :
Je n’ai pas confiance en moi assez pour te prendre avec moi. Il me
semble que
c’est plus beau, plus fort, de renoncer l’un à l’autre, que
c’est là un amour plus
grand, plus éternel, moins assouvi 17.
Imagerie romantique, pose fin de siècle, il n’é vite pas même le
déguisement stendhalien :
Je veux pouvoir risquer ma vie à mon gré : dans une épidémie, une
bataille, une
expérience de médecine, un effort moral - Je veux
pouvoir me tuer si j e veux .
Quel degré de sincérité attribuer à de tels propos, sachant qu’ils seront
lus par celle qu’il a demandée en mariage ? Un degré élevé sans doute, si on
les compare avec d’autres propos plus crus. Roché semble adhérer avec
sincérité à une pensée et un discours amoureux très romantiques, rompus aux
clichés les plus éculés. Sincère dans sa souffrance, dans celle qu’il peut penser
susciter. Mais il est clair que ce discours sert aussi de masque à une décision
déjà prise même si ce n’est pas consciemment.
Il conforte son opinion en lisant Stendhal justement, mais aussi
Schopenhauer. Et surtout il découvre Nietzsche. Cette lecture est d’une grande
importance et détermine son attitude à cette période. Il mentionne plusieurs
fois son admiration, veut en conseiller la lecture à Margaret en guise
d’explication à son retournement. Il en recopie des dizaines de citations sur
quatorze pages 18, où se glisse ce commentaire :
Je devrai tout subordonner à l’Effort - au Travail
Roché est touché par l’énergie nietzschéenne. Il se sent des choses
importantes à faire dans ce monde, même si elles ne sont pas comprises tout
de suite, même si elles vont à l’encontre de la morale ambiante. Il ne s’y
trompe pas relevant toutes les références au surhomme dépassant les notions
du bien et du mal comme celles -ci :
16
Ibid., même date.
Ibid., même date.
18
Recueil de quatorze pages numérotées de a. à n. ayant pour titre : Nietzsche et J. de Gaultier. 1902.
17
L’homme doi t devenir meilleur et plus méchant. Le plus grand mal est
nécessaire pour
le plus grand bien du surhumain.
La guerre est la bonne épreuve 19.
Margaret peut-elle être la femme d’un homme qui se fixe une tâche aussi
importante ? Leur mariage est -il désormais non seulement souhaitable mais
même possible ? La résolution de Roché s’affirme de plus en plus nettement.
Le « Fliegende Hollander » va bien fuir définitivement le port où l’attend sa
gentille fiancée.
b. Les nouvelles expériences féminines.
La première partie du Journal de la séparation n’élude pas la question,
même si elle reste muette sur les pratiques de Roché. En revanche, il note, ce
qui n’a pas dû manquer de surprendre Margaret, des fantasmes révélateurs :
Plus tard, comme il me serait utile de faire avec Violet si elle voulait
bien des
expériences. Si nous demeurions dans la même ville et que 10 j ours de
suite,un
quart d’heure chaque j our j e venais avec des soins infinis et
imperceptiblement
torturer sa pudeur, seulement pour q u’elle puisse faire des notes et
répondre à
des questions soigneusement posées à l’avance. Je crois que si elle
voit bien ce
que j e demande, elle acceptera. Elle ou moi, l’un des deux, elle plutôt,
aurait les
yeux bandés. Nous ne parlerions pas - et elle n’aurait qu’un signe à
faire pour
tout arrêter. Pour que cela serve, il faut que nous ayons une confiance
absolue
l’un dans l’autre et qu’elle comprenne bien, que son esprit soit bien
prêt. Je ne
peux faire cela qu’avec elle, car j e ne pour rais pas avec Margaret. Je
lui en
20
parlerai peut -être plus tard, c’est important .
Roché se reprend, barre tout et met une note indiquant qu’il s’est mal
exprimé, que ce n’est pas du tout ce qu’il veut dire. Pourtant il reprend la
même idée le 23 juin 1902. Sans se reprendre cette fois -ci. C’est qu’à propos
des femmes, Roché prend des résolutions :
19
20
Ibid. Ces citations sont tirées de Par delà le Bien et le Mal.
Journal de la séparation en date du 9 juin 1902.
Pour l’instant, j e veux chercher une ou des autres femmes. J’en ai la
volonté.
C’est une expérience nécessaire - en appliquant strictement mes règles
de non
nuisance sociale 21.
Le mariage s’éloigne à grande vitesse. Et Roché effectue de nouvelles
« expériences », rendues nécessaires par sa volonté de découvrir le mystère de
l’humanité, et plus spécialement de la gent féminine. Il rencontre une
prostituée près des Folies -Bergères, juste avant son départ en voyage, et
l’interroge non sur ses pratiques mais sur son histoire. Car il veut savoir, est
prêt à prendre des notes, mais le rôle est déjà pris : l’un des clients de cette
femme est justement un écr ivain. Et pourtant c’est une histoire édifiante que
celle de cette pauvre femme qui fuit des parents qui ont arrangé un mariage
pour elle et qui a préféré se prostituer, avec un seul homme par jour, plutôt
que de céder. Le lendemain, c’est le jour de Roché.
Ce sont des expériences qui donnent à penser : Roché n’est pas avare au
détour des pages de sentences définitives :
Le coït sert à décristalliser pour pouvoir recristalliser ailleurs et
autrement (du
moins pour moi, et j usqu’ici).
Le coït est un suicide partiel - il contient la volupté de
22
l’irrémédiable .
Roché se tourne tout entier vers cette recherche : les femmes semblent
la grande affaire de sa vie. Et une grande liberté de mœurs règne. Au moins
parvient-il, par le biais des annonces par exemple, à en trouver facilement qui
n’ont pas l’esprit de Margaret. Dès lors, il peut lui dire « non », ayant renoncé
à suivre la voie austère du mariage monogamique :
Si mes études se tournent vers les relations de l’homme et de la
femme,
j ’expéri menterai
23
monogamie ... etc .
l’une
après
l’autre,
si
je
puis,
polygamie
et
L’ordre des mots n’est pas sans importance ici : c’est bien la polygamie
qui est première. Quant au « etc. » final, il est la promesse de terrains encore
vierges pour la connaissance de l’être humain. Le choix est donc bien fait.
c. L’écriture.
21
Ibid., en date du 23 juin 1902.
Dans un texte daté du 15 août 1902, conservé au HRHRC..
23
Journal de la séparation, en date du 1er août 1902, alors qu’il a déjà vu une dizaine de ses soixante
correspondantes à la suite de la parution d’une annonce.
22
C’est à cette date que Roché se voue à l’écriture. Et l’expérience du
journal n’y est certainement pas pour rien. Certes il avait déjà écrit, une
nouvelle: Invitus Invitam et aussi un conte pour enfants, une amusante histoire
de loup qui paraît dans le magazine Jean-Pierre en 1903. Mais aussi Lilliane,
une nouvelle, datée d’avril 1902, révélatrice d’un état d’esprit qui travaille
Roché : Lilliane est la narratrice. Le récit n’est guère cohérent, tout au plus
s’agit-il de bribes. Après avoir menacé de mort un homme parce qu’il veut
conquérir sa virginité, son bien suprême, la narratrice pense à sa sœur de lait
qui se « prêtera à la fantaisie » pendant qu’elle lui offrira sa bouche - ce qui
ne le dispensera pas de la mort. L’affaire s’arrange. Et après qu’il a joui, elle
interroge. Deux fins sont proposées, toutes les deux pareillement barrées. La
première :
« Ah! hurla-t-il. Ah! Ah ! Et il tomba mort.
J’aurais voulu savoir. »
L’autre :
« Mais il ne répondit rien et sortit sans me regarder. »
Dans le choix de la fin se lisent aussi les tourments de Roché quant à sa
situation instable : mourir ou être le bel indifférent, c’est aussi hésiter entre se
soumettre ou prendre soi -même ses affaires en main.
C’est l’astreinte du journal qui est pour lui un déclencheur. Terrain de
réflexion, lieu d’entraînement, esthétisation des tranches de vie, choix des
sujets, il offre une véritable source pour qui veut se lancer dans l’écriture sans
en avoir fait encore l’effort. A l’écriture du Journal qui ne sera quasiment pas
interrompue jusqu’en 1959 s’ajoute une profusion de projets, d’idées ( ainsi ce
plan pour une pièce à propos de l’amour libre, qu’il indique le 13 octobre
1902 ), mais aussi des t ravaux finis ou en cours. Il mentionne une nouvelle
intitulée : Le Modèle dont nous n’avons pas trace sinon ce commentaire dans
le Journal, le 24 Juin 1902 : « j’ai voulu élever l’idée du modèle ».
Commencée le 10 août 1902, une autre : Les trois jeunes filles , inachevée. Au
cours d’un voyage avec sa mère, le narrateur arrive dans une pension suisse,
vaste chalet dans les montagnes, où il remarque très vite les trois filles de la
maison, toutes trois bien différentes les unes des autres. L’angoisse du
narrateur réside dans son souci de plaire. Suit une description de chacune des
jeunes filles et du degré d’intérêt qu’elles suscitent chez le narrateur. La
nouvelle n’est pas achevée et on ne sait quelle aventure aboutira. L’intérêt
d’un tel texte est d’y retrouver le personnage de la mère, un choix de filles, un
narrateur qui déguise à peine l’auteur - la nouvelle est écrite à Rinn, lieu où
elle se déroule. La matière autobiographique y est donc très marquée. Mais
n’est-ce pas là le lot de la plupart des appre ntis-écrivains ? Et il écrit de très
nombreux poèmes, dans l’esprit des changements qui l’affectent à cette
époque. Ainsi on trouve par exemple : Hymne des Décadents; Complainte des
Parents Embêtants; Mes Trois Pipes; Amies; Elle est passée en voiture ; Rêve
d’un poète pauvre et seul qui a la fièvre ... Certains expriment nettement les
préoccupations du moment :
Jeune Fille
Jeune Fille
Jeune Fille
Que fais-tu de ton sexe?
Jeune Fille
Jeune Fille
Sais-tu que ton ventre est creux ?
Sais-tu, J eune Fille, que tu as en toi
Un trou qui est la quintessence de toi -même (...)
ou encore La Ballade des Coïts Désespérés :
Une deux
Je t’aim’
une deux
Je t’aim’
une deux
Je t’aim’
une deux !
Je t’aim’
C’est tiède et ça serre - c’est bon (...)
On le voit. La facture poétique n’est peut -être pas des plus recherchées,
bien que le rythme soit étudié, et ces écrits de jeunesse ne frappent pas par
leur qualité. Il n’en reste pas moins qu’ils sont dans l’air du temps et qu’ils
confirment Roché dans sa volonté de faire œuvre.
d. Jo Samarin.
C’est à Jo Samarin qu’est dédié le dernier poème cité. C’est selon toute
vraisemblance lui qui est le « J. » de l’histoire de Maria. Lui encore qui écrit
au cours de l’été 1900 pour dire à son ami Pierre que c’est bien d’histoires
d’amour qu’il s’agit avec ses deux Anglaises. Lui qui juste auparavant lui a
rendu visite au sanatorium. Il existe, c’est sûr, une grande complicité entre les
deux jeunes hommes. Et c’est ensemble, sans aucun doute, qu’ils font leurs
premières armes dans la vie. Roché a parlé à plusieurs reprises de son ami Jo
aux jeunes Anglaises, qui finissent par comprendre son importance. Et pour
Pierre, retrouver Paris, c’est d’abord, évidemment, le retrouver. Il est peu
probable qu’il n’ait été dans le coup des petites annonces. C’est avec Jo
Samarin que Roché déniche ce petit appartement au septième étage au numéro
45 de la rue d’Alésia, un petit appartement qui doit servir de garçonnière à
Roché. Car l’émancipation est affaire de territoire. Et qu itter le boulevard
Arago, c’est empêcher Clara d’intervenir dans la nouvelle vie qu’il se prévoit.
Certes il ne quitte pas le domicile maternel : il gardera toujours ses habitudes
chez sa mère, où il aura en permanence sa chambre et un bureau, qui ne seront
pas conservés par nostalgie ou espoir vain : Pierre vit chez sa mère. Ce n’est
que lorsqu’il est accompagné qu’il utilise Alésia. Trouver cet appartement
avec Jo, c’est évidemment un signe de leur complicité. D’autant que les
projets ne manquent pas. Des projets d’écriture, de collaboration, d’aventures
communes. Jo est manifestement l’ami de cette période trouble, pendant
laquelle Roché vit un tournant de son existence, où nombre des repères qui
jusqu’alors étaient les siens disparaissent ou sont rendus illisibles par son
histoire, mais où bien de projets se dessinent. Jo est l’ami de ces moments
difficiles et précieux, déprimants et enthousiasmants. Mais Jo Samarin ne
participera pas à l’aventure. Le 20 octobre 1902, Pierre note dans le Journal
de la séparation : « Samarin : typhoïde ». Et sans commentaire, il annonce sa
mort le 23. Il y a là une accélération de l’histoire de Roché, une nécessité de
précipiter les événements, de s’orienter de manière définitive dans une
direction qui rejette dans l’ombre d’un passé révolu l’histoire d’amour
conjugal avec Margaret. S’il n’y a rien ou presque dans le Journal, c’est par
pudeur. Ceux, celles qui connaissent son attachement pour son ami parlent en
son nom. Margaret pense à rompre le silence entre eux quand elle apprend la
mort de Jo. Elle ne comprend pas encore que celle -ci la concerne directement
parce qu’elle met un terme définitif à ce qui en six mois est devenu, petit à
petit, son projet, à elle : car en même temps que Roché s’éloigne de Margaret,
celle-ci parcourt le chemin inverse. Et quand elle s’apprête à dire « oui », elle
reçoit le « non » de Pierre. Le 24 octobre, Pierre lui adresse une lettre :
Samarin est mort hier soir.
J’enverrai le cahier contenant tout ce que j ’ai à dire le 15 Novembre
matin.
Ecrire boulevard Arago - si vous voulez après le 15 24.
24
Lettre à Margaret Hart, datée du 24 octobre 1902.
II. LA BELLE EPOQUE : 1902-1920
A. NOVEMBRE 1902-NOVEMBRE 1907
1. Paris
Par un incroyable concours de circonstances, mais aussi parce que leurs
glorieux aînés se sont illustrés là, Paris devient, redevient le centre du monde
des arts et des lettres, pendant quelques années. Particulièrement à
Montparnasse. Montparnasse est encore un quartier populaire de Paris, avec un
côté village très prononcé : on y respire l’odeur du crottin de cheval, mais
aussi l’air brassé par les arbres qui bordent les boulevards; on y trouve des
loyers à prix très réduit qui attirent les artistes et les étudiants - l’Université
n’est pas loin. Les rues sont pleines et les cafés paraissent ne jamais
désemplir. On trouve tout le monde ici : des Français, ceux de Paris et ceu x de
province, qui n’ont pas l’air français, mais qui se rassurent justement avec cet
esprit de grande famille qui règne là. Il y a aussi des étrangers, des étrangers
de tous les coins du monde, qui se retrouvent par communautés, mais qui ne
craignent pas non plus de se mélanger : des Russes, des Roumains, des
Bulgares... des Allemands, des Espagnols, des Belges et des Hollandais...Ils
s’appellent Kisling, Brancusi, Braque, Pascin, Van Dongen, Picasso,
Modigliani, Soutine, Zadkine, Archipenko. D’autres moin s connus, certes,
mais qui ne passent pas pour autant inaperçus dans ce Montparnasse d’avant guerre. Ils habitent à la Ruche, au 2 passage Dantzig, où ils s’entassent dans
de petits ateliers qui leur servent aussi de logement. Sans argent le plus
souvent, ils mènent quand même grande vie, une vie de bohème libre. Il y a un
goût de république libertaire et internationaliste dans l’air des cafés de
Montparnasse à cette époque - c’est d’ailleurs l’époque où Lénine et Trotsky,
en exil, n’hésitent pas à venir pr endre leur café au milieu des artistes. La
Closerie des Lilas est le centre des poètes et chaque semaine on s’y retrouve
autour de Paul Fort et d’André Salmon pour y réciter ses vers. Jean Moréas,
Guillaume Apollinaire y viendront. Le Dôme est plutôt le centre des peintres,
mais Paul Fort n’hésite pas à s’y rendre aussi. Il se crée des amitiés, des
complicités, des théories. On s’y bagarre, on s’y amuse, on organise de
grandes fêtes, des bals masqués, et l’on participe aux réunions rituelles comme
celle du Bal des Quat’z -arts. La baronne d’Oettingen offre non seulement des
réceptions dans son grand appartement, mais elle assure aussi le financement
d’une revue Les Soirées de Paris qui fait une large place à la reproduction de
tableaux, de sculptures, qui présente l’art nègre... Car Montparnasse vit aussi
à l’heure de la révolution cubiste, même si lorsqu’il peint Les Demoiselles
d’Avignon, Picasso est toujours installé au Bateau Lavoir. Peu de temps après,
il s’installera rue Scholcher, au numéro 5.
Roché connaît toutes ces personnes, plus ou moins bien, mais il les
connaît. Il fait la connaissance de Picasso alors que celui -ci habite
Montmartre. Après avoir tenté d’apprendre à faire de la peinture, il apprend à
la voir, à la reconnaître. Il achète sa première toile en 1900, à un savetier qui
a représenté son échoppe sur la place du Tertre. Il écoute les artistes parler,
les regarde peindre, il assiste en temps réel à l’éclosion de l’art contemporain.
Cette passion pour la peinture ne quittera jamais Roché : il s’imposera pour
son flair artistique, pour sa collection personnelle. Le dernier texte publié de
son vivant Adieu, brave petite collection 24 est consacré au bilan de cette
aventure de plus d’un demi -siècle. C’est à ce titre qu’il sera connu, davantage
que comme écrivain. C’est à ce titre aussi qu’il réussit à gagner sa vie.
2. Les voyages.
Ils demeurent une des entreprises majeures de Roché. Un nouveau séjour
en Allemagne le conduit à Munich entre avril et octobre 1903. S’il rencontre
beaucoup de femmes, il est surtout introduit dans le milieu des artistes de
cette ville, particulièrement dans le Schwabing, qui sera quelques années plus
tard le centre de ses activités avec Franz Hessel. Il y rencontre par exemple
Grossmann, le directeur du Tagebuch. Il compose de nombreux poèmes,
comme c’est désormais son habitude. De retour à Paris, il souffre à nouveau
de surmenage. Sa mère, Clara, a raison : Pierre est de santé fragile qui ne peut
en permanence brûler la vie par les deux bouts. Il lui est nécessaire de
s’organiser davantage, de choisir parmi ses multiples activités. Mais cela
n’interrompt pas sa fièvre nomade et son envie d’arpenter le monde, au moins
l’Europe. En mars 1904, il quitte Paris avec son ami russe Semenoff, un
écrivain qui publie des textes dans la revue L’Ermitage et qui s’est installé à
Paris, pour se rendre à Nice, puis en Italie. Ils font le tour des grandes villes
de la Péninsule, menant joyeuse vie, visitant musées, églises et maisons
closes. Roché abandonne son compagnon pour rejoin dre Violet, la sœur
anglaise, installée elle aussi à Paris pour parfaire sa sculpture, qui a décidé de
se donner à lui. Elle met en scène leur rendez -vous, fixant le lieu et la durée
du séjour. Ce sera à Lucerne, près du lac, pendant dix jours. L’initiation de
Violet est très fidèlement reprise dans Deux Anglaises et le Continent. Et c’est
en passant par Paris où il retrouve Clara que Roché part pour la suite de l’été à
Knokke, où doit le rejoindre Violet, qui se dédit au dernier moment pour des
raisons familiales. C’est là aussi qu’ayant entrepris une jeune fille et lui ayant
donné rendez-vous pour la nuit, Roché l’attend en vain : elle s’est trompée
d’étage et est entrée dans la chambre de Clara...
On le voit : Roché poursuit ses investigations. Mais, à l’exception du
séjour en Allemagne, ses courtes escapades sont touristiques : elles ne le
satisfont pas réellement. Il aura désormais tendance à chercher à s’installer
dans l’endroit visité pour tenter d’en comprendre « l’âme », comme il a pu le
faire en Angleterre, sans, avoue-t-il, parvenir à percer le mystère.
3. La mise en place de la figure amoureuse.
a. Libération.
La fin de ses « fiançailles » avec Margaret libère totalement Roché et le
conduit à profiter pleinement de son choix pour la polygamie. Encore que le
mot qu’il emploie lui -même ne convienne guère. Il y a pour le polygame des
obligations à l’égard de ses épouses. Il n’en est rien ici. Roché multiplie les
aventures sans lendemain, procède à des essais divers et variés, se livre pour
le plaisir et la connaissance à toutes les aventures qu’il suscite ou que le
hasard place sur son chemin. La condition première de ce qu’il définit comme
une liberté, c’est le célibat et le refus des enfants. Ainsi il note :
Avoir un enfant, c’est renoncer au présent, c’est croire au futur 24.
Cette attitude mêle nihilisme et romantisme. Ce refus du futur, cette
tentation du présent le conduisent aussi à penser la vie et la mort comme des
moments, des instants de l’existence. Mais toujours sur le mode du jeu , sans
réel système de pensées. Il joue, par exemple, à apprivoiser la mort en plaçant
un pistolet dans sa bouche, lors de son séjour à Munich. « Cela a son charme »
ne manque-t-il pas de rapporter.Et toujours ces attitudes suscitent les
réflexions sentencieuses et creuses d’un adolescent qui n’arriverait pas à
grandir.
b. Variété et uniformité.
Mais c’est surtout dans l’instant qu’il se dépasse. Tout paraît possible.
Ainsi cette visite qu’il effectue, en novembre 1906, à minuit, dans
l’appartement d’une femme qui vient de le racoler sur un boulevard pour lui
montrer les seins de ses deux filles de quatorze ans. Ce que Roché regarde,
avec plaisir, sans autre considération que la satisfaction d’avoir connu une
expérience nouvelle. Il se pense un homme libre et curieux. Curieux du
mystère féminin, de sa magie - pour reprendre une question que François
Truffaut attribue à son héros très proche de Roché dans L’Homme qui aimait
les Femmes - il cherche par la pratique à résoudre ce problème. Il est
impossible de dresser une comptabilité de ses maîtresses à ce moment -là.
D’autant que leur identification reste très problématique, voire irréalisable,
car Roché introduit les pseudonymes dans son Journal, pour brouiller les
cartes. Certaines importent plus que d’autres. Les textes qui leur sont
consacrés dans le Journal en témoignent. Il s’agit souvent des plus
« bizarres » selon le mot de Roché lui -même à cette époque. Ainsi il fait
paraître une nouvelle annonce matrimoniale en 1902 pour le compte d’un de
ses amis, garde pour lui toutes les propositions un peu spéciales et donne
rendez-vous à ses prétendantes. C’est ainsi qu’il rencontre Peppa, le 24
décembre. Peppa qui a un amant, qui en voudrait un second. Ce sera fait le 8
janvier. Maga intéresse davantage Roché, au moins au début. Elle est vierge.
Et surtout elle intéresse aussi son ami Hanski. Maga ne sait plus auquel se
vouer, une fois que Roché lui a pris sa virginité. Et Roché, dans une attitude
qui lui deviendra familière, laisse faire, leur demande de choisir . Lui ne
choisit pas et poursuit son expérience. Il retrouve Norr, dont il ne se souvient
plus, dans un café où il est en compagnie d’un autre de ses amis, Ross.
Quelques heures plus tard, elle les emmène tous deux dans sa chambre. Ces
trois histoires, quelques exemples possibles parmi tant d’autres, se passent en
un mois.
Roché accuse aussi un net penchant pour les rousses. C’est le cas de
Sacha. Il ne peut manquer de les comparer à Nuk, c’est -à-dire Margaret, la
première Anglaise : « mon premier amour d’il y a sept ans », écrit-il en
rapprochant Nuk et Sacha. Le souvenir de cet amour non abouti continue donc,
malgré tout, à le hanter. D’autant que les ponts ne sont pas coupés : Margaret
écrit toujours des lettres à Pierre, qui continue à voir Violet. Car dans la vie
de Roché, une part est dévolue aux conquêtes du moment, une autre aux
conquêtes précédentes. C’est bien le cas de Violet justement, qui de nouveau à
Paris, retrouve celui qui est devenu son premier amant. Mais Roché a du mal à
se mettre dans la peau de l’amant officiel et unique. Autant il éprouve un réel
plaisir à jouer les Pygmalion avec Violet dans sa découverte de l’amour
physique, autant il ne pense pas lui sacrifier ses autres femmes ni ses
activités. C’est pour cela qu’il est conduit à proposer à Violet de prendre un
autre amant. Ce que Violet fait, avec Volochine, un russe marié, qui l’entraîne
en Europe Centrale. Mais le temps de la coexistence, à défaut de cohabitation,
se révèle plus difficile que prévu pour Roché : il se découvre j aloux de Mouff,
le surnom qu’il lui donne dans son Journal, et a du mal à imaginer Violet le
quittant tout à fait. Il a raison, d’ailleurs : elle ne le quittera tout à fait que
fort tard, reprenant toujours Roché comme amant lors de ses séjours à Paris.
C’est au cours de l’un d’eux que sa sœur Margaret lui rend visite et demande à
revoir Pierre. Ils se retrouvent le 4 et le 5 mai 1906, dans l’atelier de Violet et
échangent de longs baisers, annonciateurs d’une intimité plus profonde.
Une autre personne occupe alors une bonne partie du temps de Roché. Il
en parle pour la première fois le 26 mars 1906. Elle est jeune, pas exactement
jolie mais « intéressante » :
Flap a vingt ans. Sa robe noire moule un corps d’une coulée de chair
nerveuse.
A partir du coude, ses petits avant -bras sont nus, de peau un peu
brune, avec des
mains fines. Cheveux châtain foncé, elle frise un peu. Sa figure est
française,
long nez presque trop fin, hauts sourcils mobiles, yeux en amandes,
vifs, qui
s’entendent avec la longue bouche aux coins retroussés, méfiante
d’elle-même et
d’autrui, ironique, dont soudain, au milieu, la lèvre inférieure se fait
charnue.
Elle est directe, franche, fait la gamine, parle cru, mélange hardiesse
et naïveté,
très j eune fille, vierge.(...)
Dîner dans un petit restaurant d’artistes. Elle est curieuse, surtout des
femmes,
les examine, fait des suppositions (...).
Elle est peintre, fait surtout des portraits d’elle -même, originaux, qui
me
plaisent.
Dans le Journal, il la nomme Flap. Elle s’appelle en fait Marie
Laurencin. Elle a vingt -trois ans, rencontre des gens à l’insu de sa mère. Elle a
déjà fait connaissance avec Braque à l’Académie de peinture Humbert où elle
apprend son métier en 1904. C’est l’année suivante qu’elle peint son premier
autoportrait. Et ce sont de fait ses autoportraits, qu’elle multiplie par la suite,
qui séduisent Roché. Il devient son premier acheteur. Et son premier amant.
Pourtant elle le déroute d’abord, par ses comportements enfantins, ses
questions ingénues et son refus absolu de l’amour physique. Mais elle cherche
quand même à séduire les hommes. Elle noue une relation platonique avec un
autre homme, et Roché et lui entreprennent de faire tomber un à un les
obstacles qu’elle dresse entre les hommes et elle. Elle offre une belle
résistance, ce qui ne peut déplaire à Roché :
Ne croyez pas que vous pourrez me prendre. Cela n’arrivera j amais 24.
lui jette-t-elle le jour où elle se laisse embrasser pour la première fois.
L’approche est donc lon gue, passant par plusieurs étapes amusantes pour
Roché, qui la trouve petite « bête ». Elle se promène nue devant lui,
commentant son propre corps avec la technique du peintre face à son modèle.
Puis petit à petit, elle se laisse caresser. C’est le 24 juin 1906, soit trois mois
après leur première rencontre, qu’elle accepte tout à fait Roché. C’est lui
encore qui entreprend alors son apprentissage érotique. C’est ensemble qu’ils
vivront d’étranges relations avec un Allemand qui fera bientôt apparition dans
leur vie. C’est une de ses rencontres qui annoncent une grande amitié. Roché
sera l’ami, après avoir été l’amant, de Marie, jusqu’à sa mort.
Ces rencontres - rappelons qu’il n’y a là que quelques exemples témoignent à la fois d’une grande diversité, en nombre évidemment, mais aussi
en style, en intention. Il n’est pas possible de dresser le portrait -type de la
maîtresse de Roché. « Toutes les femmes sont différentes » dit-il et il faut les
goûter toutes. Cette diversité, si elle témoigne bien de la perf ormance
physique de l’auteur, n’est pas pour autant le signe d’une grande excentricité
dans les figures de l’amour. Il est difficile d’envisager ici une typologie sur la
question mais l’amour physique selon Roché n’est guère imaginatif, guère
créatif. Peut-être ses maîtresses s’en satisfont -elles pleinement pour un temps
- il le dit pour la majorité d’entre elles. Mais sur la durée, on ne peut
s’empêcher de noter la répétition des mêmes figures. C’est -à-dire que ce qui
pourrait s’apparenter à une débauche s ’avère être une sexualité au fond assez
sage. Comme l’est une personne qui fait son apparition au cours de cette
période.
c. Mno.
A la fin de décembre 1902 ou au début de janvier 1903, une jeune
femme de la campagne, habitant un village appelé Montereau 24, répond à une
petite annonce matrimoniale : on promet un mariage sage. Elle part pour Paris,
se rend au rendez -vous donné par son correspondant, rencontre alors Henri Pierre Roché. Leur relation sera complexe, parfois difficile, mais elle ne
cessera jusqu’à la mort de celle que Roché appelle Mno le plus fréquemment
dans son Journal. Son nom véritable est Maria Pauline Bonnard, mais c’est
sous le prénom de Germaine qu’elle est connue. Fille de Gustave Charles
Bonnard et d’Emilie Félicité Drouin, elle est née le 13 mars 1877 à Ivry sur
Seine. C’est peut -être la photo qu’elle joint à sa réponse qui décide Roché à la
rencontrer. Germaine est une jeune fille à l’air timide, grande, mince, brune.
Elle ne correspond absolument pas à ces femmes de la vie parisien ne de
l’époque, mais plutôt à ce qu’elle est : une jeune provinciale fraîchement
débarquée à Paris. Mais pas une de ces bonnes paysannes, saines, éclatantes de
santé; son aspect frêle, chétif, maladif émeut Roché.
Pourquoi Germaine répond -elle à cette annonce ? Nous n’en savons rien.
Nous ne savons rien non plus de ce que fut sa vie avant ce rendez -vous
déterminant pour tous deux. Comment réagit -elle à ses manies de Don Juan ?
Quel enjeu représente pour lui cette nouvelle fille ? Il semble bien que Don
Juan ait eu une faiblesse. Germaine n’est pas et ne sera pas une fille de plus.
Et dès le premier jour, la relation qui s’établit entre eux est d’une autre nature
que celles que Roché a connues jusqu’alors. Il rapporte ainsi que lors de leur
première nuit passée ensemble, c’est elle qui le prend, lui étant trop ému pour
entreprendre quoi que ce soit. Certes Don Juan a parfois des faiblesses. Mais
celle-ci inaugure une nouvelle approche de l’amour. C’est l’occasion de
nouveaux poèmes, loin de la veine crue qui précède :
Son rêve
Son pied
Son nez frais
Ah ! un nouveau désir
Geneviève 24.
Il souffle un nouvel air dans l’univers de Roché. Il ne faut cependant
pas croire que cela transforme sa vie. Il vient de rompre avec l’illusion d’un
mariage unique et éternel avec Margaret, ce n’est pas pour céder à la première
sirène venue, fût -elle Germaine. Leur relation n’est d’ailleurs pas sans
interruption. Roché ne veut d’abord pas s’attacher et n’entretient pas le
couple. Ils restent ainsi sept mois sans se v oir entre mars et octobre 1903.
C’est-à-dire que même particulièrement touché par cette jeune femme, Roché
entend rester fidèle à son principe de vie. Et pourtant, après ces sept mois
silencieux et leurs retrouvailles, il note :
Nous étions restés sept mois sans nous voir - sans nous voir et en nous
aimant 24?
Pas de coup de foudre qui empêcherait les deux amants de se séparer, de
continuer de vivre comme avant. Mais une relation durable qui se met en
place. Roché dit à de nombreuses reprises que c’est une photo de Germaine
enfant, à l’âge de trois ans, qui le séduit. Germaine y donne l’image d’une
pauvre petite fille abandonnée. Roché est là pour l’adopter. Et l’on ne peut
adopter temporairement. C’est un acte qui engage la vie entière.
Roché n’est pas fidèle. Mais Germaine l’est pour lui. C’est, dans cette
relation, son trait de caractère dominant : la fidélité. Germaine sera la fidèle
de l’infidèle. Quoi qu’il arrive ou presque. Roché prend grand soin de ne pas
se dévoiler. Mais si habile qu’il tent e d’être, Germaine finit par savoir, se
doute, craint. Il y aura des silences, des cris, des pleurs, beaucoup de pleurs,
mais elle pardonnera toujours. Et après chacun de ces moments difficiles, il
semble que leur amour se renouvelle, se renforce.
Il n’y a pas que l’infidélité de Roché qui soit source de problème. C’est
son attitude générale dans la vie qui est en cause. Elle ne pouvait sans doute
pas rêver d’un amant plus attentionné que celui -ci quand il est avec elle. Il la
comble. Mais il est aussi at tentif à son égard quand il est à ses côtés qu’il est
peu soucieux d’elle quand il s’en éloigne. L’époque ne prédispose pas à la
libre discussion sur la contraception et l’avortement. Mais c’est Germaine
seule - et la même chose se reproduira avec d’autres - qui doit assumer deux
avortements au cours de cette période ( le 17 juin 1905 et le 24 janvier 1906 ).
Roché aime cette constance. Elle représente un changement radical d’avec les
autres femmes qu’il connaît. C’est la raison pour laquelle Germaine devie nt un
point de repère dans sa vie : elle en est un des rares éléments de stabilité.
Germaine, c’est la « modération ». C’est le premier nom qu’il lui donne,
outre Geneviève - Geneviève, à cause de la douceur à prononcer ce prénom ?
Très vite Modération se transforme en Mno ou Meno. C’est ainsi qu’elle
apparaît dans le Journal. Modération dans sa vie. C’est à ses côtés qu’il tente
de se refaire une santé après la dépression pour surmenage qui le saisit lors de
son retour de Munich en 1903. C’est elle qu’il appelle son épouse, avec elle
qu’il passe plusieurs jours, à plusieurs reprises, à Valvins, loin de la fièvre
parisienne. Elle est effectivement épouse, puisqu’elle l’attend toujours. Roché
est à ce point amoureux qu’il ne peut mettre sur le même plan leur amour et sa
quête de femmes. Il y a deux mondes séparés, cloisonnés, qui ne se rencontrent
jamais. Il mène au sens propre une double vie. S’il n’y avait que cette
situation - un homme aime une femme, mais a de nombreuses aventures - seul
le nombre de ses conquêtes pourrait éventuellement étonner. Mais l’instinct de
chasseur qui caractérise Roché l’entraîne à rechercher des situations plus
conflictuelles, qui mettent en danger la stabilité d’une relation hors du monde
qu’il fréquente habituellement.
d. Fermer le triangle féminin : la rivale.
Les deux pôles de la vie de Roché ne communiquent pas entre eux, étant
de fait trop éloignés l’un de l’autre. Les expériences entreprises ne peuvent
rivaliser avec l’harmonie qu’a su créer Mno. Mais il se présente t oujours une
personne qui se détache un peu des autres. Elle appartient bien au premier
pôle. Mais pour une raison ou une autre, elle prend un tel ascendant sur Roché
que sa relation avec Mno peut être remise en cause. Elles seront plusieurs à
perturber l’équilibre édifié, cette espèce de compromis implicite qui gouverne
leur histoire. C’est le cas d’Opia, par exemple. Roché la rencontre dans un
café, La Closerie des Lilas vraisemblablement, en janvier 1906. Elle attire les
regards, impose rapidement une for te personnalité, dispose d’une cour qui la
sert. Roché connaît un de ses admirateurs et c’est ainsi que, après avoir passé
une grande partie de la soirée et de la nuit dans différents cafés et autres
cabarets, Roché se retrouve chez Opia avec plusieurs amis et son amant
officiel. Roché est invité à venir fumer de l’opium ( d’où, on l’a compris, le
surnom d’Opia ). Cette nuit s’éternise et Roché, dont c’est la première prise,
décrit avec minutie ce qu’il ressent, cette impression de n’être plus qu’un
cerveau. Le tableau qu’il dresse respire bien l’ambiance de ces années
parisiennes. Il n’apprécie que peu cette drogue : elle le rend malade, elle
diminue sérieusement ses capacités sexuelles. Il n’en deviendra pas dépendant.
Ce qui importe, ce n’est pas, en fait, cette pratique à l’aspect souvent sordide,
c’est la manière dont s’impose Opia. Elle fascine Roché à la fois par son
physique - elle n’est pas à proprement belle, mais elle est mince et garde un
corps qui l’intéresse bien qu’elle soit plus âgée que ses maîtresses habituelles
- et par les rapports qu’elle entretient avec les autres. Elle est libre, n’a pas de
mari mais un amant officiel, d’autres officieux. Et lorsqu’on lui dit dans une
conversation qu’on a rencontré son amant, elle demande lequel. Ses amants,
elle les domine, les manipule, les rend jaloux. Roché est stupéfait de la
hauteur avec laquelle elle traite les hommes. Au point qu’il en a un peu peur,
en même temps qu’il la suit dans toutes ses sorties nocturnes. Au fond, elle lui
ressemble un peu.
Cette ressemblance les oblige à s’apprivoiser d’abord. Et l’une des
caractéristiques de la rivale, c’est justement d’être un objet de désir, et pas
d’abord de plaisir. La séduction opère bien des deux côtés mais il faut un
temps pour lever les obstacles qui l’empêchent de s’accomplir immédiatement.
Et ce temps passé ne fait qu’exacerber le sentiment amoureux. Roché attend
sept mois pour rejoindre Opia dans son lit. Il vient de séjourner avec Maga en
Bretagne. Alors qu’il rejoint cette dernière en train, il rencontre Opia. Ils se
donnent rendez-vous à la fin du mois d’août. La peur inhibe et le début est
proche du fiasco. Mais le temps de la connaissance passé, ils vivent vingt
jours d’une rare intensité. Vingt jours pendant lesquels, à l’aide de stupéfiants
pour Opia, avec sa conscience et sa volonté de précision pour Pierre, ils
brûlent toute leur passion. C’est cet excès qui conduit à la compétition. Non
entre eux, ils n’ont pas à faire leurs preuves, mais à la compétition entre Opia
et Mno. Car seule M no peut rivaliser. Pas avec les mêmes armes : les amours
de Germaine sont aussi calmes que celles d’Opia sont torrides. L’ivresse du
moment et du plaisir fait trouver bien fade l’existence tranquille et rangée de
la petite maîtresse fidèle. Les turbulences d’Opia, qui s’épuise dans le
mouvement incessant de sa vie, exercent une attraction très forte sur Roché.
D’autant qu’Opia ne craint pas les autres filles et est prête à tout entendre.
Roché lui parle de cette aventure singulière qu’il a avec Mno. Opia ne se sent
pas en concurrence avec elle. Mais si jamais Mno était mise au courant
d’Opia, alors certainement elle s’effondrerait. C’est pourquoi Roché ne lui dit
rien alors qu’il dit toujours Mno à ses maîtresses. En Bretagne, comme chaque
fois que ce genre d’histoires lui arrive, Roché met en balance Opia et Mno. Il
se demande quelle vie il doit mener, et avec qui. Dans ces moments -là, Mno
paraît réellement en danger.
Ainsi se met en place le triangle féminin de la vie de Roché. Un sommet
stable, qui est comme un port d’attache, un havre de paix, lieu du
ressourcement et de la tendresse; un deuxième sommet fait de toutes les
passades et autres expériences auxquelles il se livre incessamment; le
troisième qui fait apparaître une figure qui rivalise avec Mno, qui peut prendre
la place qu’elle occupe au sein de ce qu’on peut nommer le « système Roché ».
Ce système concrétise ce qui sera une grande partie de sa vie. Bien des
événements pourront s’expliquer par lui. Bien des drames viendront du
brouillage de ces sommets et, pourrait -on dire, du non-respect de la place de
chacune.
Opia n’aura en définitive été qu’une aventure, certes d’une grande
intensité mais sans importance a posteriori. Lorsque Roché rentre à Paris, il
l’évite tout d’abord, ayant retrouvé Mno. Et quand il la revoit, après les
reproches qu’elle lui fait de l’avoir délaissée, il se rend compte, comme elle
d’ailleurs, que l’épisode est sans suite. La constance et la fidélité de Mno
sortent gagnantes de l’épreuve.
Il y a chez Roché une quête s ans fin, peut-être sans but, des femmes. Il
n’est plus un adolescent qui expérimente pour découvrir. Il lui faut alors
trouver une explication à cette perpétuelle course à la séduction. Car on l’a
vu, son activité sort du cadre commun. Il doit lui donner une justification qui
lui permette de vivre en bonne intelligence avec lui -même : Roché ne paraît
pas du tout être un « détraqué sexuel », un homme qui ne contrôlerait pas ses
instincts. Il devient au contraire, petit à petit une espèce d’artiste du sexe et
de la séduction. Il a bien conscience de sa différence d’avec le commun des
mortels, et même s’il vit dans un milieu où maîtresses et amants sont légion, il
lui est nécessaire de mettre en accord sa pratique et un discours amoureux.
Cette question ne manquera pas de resurgir tout au long de sa vie. Ainsi dès
1903 il postule que « l’idée de contradiction [est] ruinée par celle du temps ».
Et surtout il s’interroge :
N’est-on pas sincère avec toutes les femmes ? Sincérités successives 24.
La succession des « sincérités » avec ses maîtresses sera la clef de voûte
de l’entreprise justificative de Roché. Elle permet de réaliser ses désirs sans
contradiction, puisqu’ils respectent la chronologie. Mais cette brève théorie se
renforce d’un autre idéal de Roché qui se nourrit de cette quête effrénée :
l’écriture.
4. Ecrire.
Roché commence au cours de cette période son activité de diariste. Il
jette sur un minuscule agenda quelques indications sur sa journée, et
particulièrement sur ses rencontres féminines, e t réécrit le tout pour en faire
des textes cohérents, écrits. A cette époque le Journal parle peu du Journal :
on voit bien que ce qui préoccupe Roché dans cette activité, c’est de garder
trace, mémoire de ce qui se passe dans ses journées. Il reste que tenir un
journal, c’est aussi se forcer à l’exercice quotidien de l’écriture. C’est
accepter de n’avoir pas terminé sa tâche. C’est donc mettre en œuvre des
processus rédactionnels qui s’inscrivent dans la durée, qui acceptent une
programmation, qui nécessit ent de penser des choix d’écriture. En ce sens
l’écriture diariste est aussi pour Roché un excellent exercice d’écriture. On
demeure frappé par la concomitance des activités d’écriture : en même temps
que le Journal débute le réel travail d’écriture littéraire. Roché s’était
d’ailleurs fixé un programme.
Le 3 octobre 1902, il rédige une longue page de son Journal et la
consacre à la décision qu’il a prise de faire un livre de son histoire anglaise.
S’il n’y a pas de calendrier, il y a un ordre des opérati ons à conduire pour
parvenir à l’ouvrage. Classement des notes, recherche de documents, travail
commun ou séparé avec Margaret, différentes options sont envisagées,
différentes stratégies sont élaborées. On sent chez Roché une sincère volonté
de se mettre à un travail qui structurerait sa vie, l’organiserait en vue de
produire une œuvre.
Un des exercices auxquels s’astreint Roché, c’est la traduction de
romans ou de nouvelles. Il traduit ainsi La Ronde de Schnitzler. Certainement
ce style de travail lui p ermet-il de mieux s’introduire dans les milieux
littéraires de l’époque et d’approcher des écrivains, des directeurs de revues
(ce sont souvent les mêmes ). André Salmon par exemple se souvient bien de
lui :
Ombres de la Closerie ! Je sais quelqu’un qui les saurait bien évoquer
toutes; un
de mes plus vieux camarades, un peu mon aîné et c’est
beaucoup dire; le moins
loquace des familiers de la terrasse, l’un de
24
ses meilleurs observateurs .
Il travaille justement pour Salmon et Paul Fort, puisqu’i l donne des
textes pour la revue Vers et Prose, en 1906 et 1907, traduits de l’anglais,
comme L’Heure du Thé, de FW Groves Campbell, ou Un Homme et Une
Femme, d’Albert Dreyfus, qu’il traduit de l’allemand. C’est encore dans Vers
et Prose qu’il fait paraître des poèmes chinois qui, déjà traduits en anglais,
sont réécrits par Roché. Il s’agit de poèmes du IX è m e siècle, traduits en anglais
par Herbert Giles. Cette traduction de poèmes chinois n’est pas sans
importance : Georges Auric, très jeune à l’époque les lit dans la revue et veut
les mettre en musique. Il raconte d’ailleurs que Roché est l’une des premières
personnes qu’il veut rencontrer lorsqu’il arrive à Paris en 1913 24. Pendant ce
temps, Albert Roussel, lui, en adapte plusieurs, comme Des fleurs font une
broderie :
Des fleurs font une broderie sur le gazon
J’ai vingt ans, le doux éclat du vin est dans ma tête
Les glands d’or brillent au mors de mon coursier blanc
Et la senteur du saule traîne sur le ruisseau.
Tant qu’elle n’a pas souri
Ces fleurs sont sans rayons
Quand ses tresses s’écroulent
Le paysage est gai
Ma main est sur sa manche
Mes yeux sont sur ses yeux
Va-t-elle me donner l’épingle de ses cheveux 24?
ou encore Réponse d’un époux sage :
Connaissant, Seigneur, mon état d’épouse
Tu m’as envoyé deux perles précieuses
Et moi comprenant ton amour, perles
Je les posai froidement sur la soie de ma robe
Car ma maison est de haut lignage
Mon époux, capitaine de la garde du Roi
Et un homme comme toi devrait dire
« Les liens de l’épouse ne se défont pas »
Avec les deux perles, j e te renvoie deux larmes
Deux larmes pour ne pas t’avoir connu plus tôt 24.
Ces paroles caractérisent bien, par leur côté un peu suranné et quelque
peu précieux, l’ambiance de ce début de siècle. Bien sûr, il est question
d’amour et la dernière chanson est même une mise à l’épreuve de la fidélité de
l’épouse. Cette traduction inaugure une collaboration entre Roché et des
musiciens qui se poursuivra plus tard. Mais Roché n’en reste pas aux
traductions. Il écrit ses propres œuvres.
Le 13 décembre 1902, il mentionne une nouvelle intitulée Raisin Crème.
La seule information dont nous disposons sur ce texte concerne les conditions
d’écriture : « choses écrites suivant une musique : Vraiment, vraiment,
vraiment... tes tétons sont doux, ma mie... Tes lèvres sont fondantes... ». Une
autre nouvelle intitulée Rouni est une histoire d’amour, signée Pierre Varhen,
pseudonyme de Roché 24. Le texte est manuscrit et tout laisse à penser que c’est
l’écriture de Madame Roché mère. Rouni pour retrouver une jeune fille qu’il
aime se glisse dans le funiculaire aérien qui sert au transport du charbon. Il
brave ainsi l’interdiction formelle de son entreprise, risque l’aventure qui est
pimentée par quelques frayeurs dues aux conditions du transport. Il arrive
enfin à bon port et la jeune fille s’écrit : « Rouni, Rouni, je t’aime ! Viens que
je te présente à mon père ! ». Reconnaissance officielle de l’exploit qui permet
à Rouni d’intégrer la famille ? On ne le sait pas, pas plus que ce que pense
Rouni de cet accueil : avoir risqué sa vie pour se retrouver devant le père
n’était peut-être pas son plan initial. Cette nouvelle de médiocre qualité ne
manque pas d’intérêt pourtant : elle met aux prises un protagoniste avec une
jeune fille et la nécessité pour l’obtenir de transgresser des règles sociales.
C’est surtout Tony et Barnett qui retient notre attention. Cette nouvelle
est commencée en 1903 lorsque Roché est à Munich. Munich, nous aurons
l’occasion de le voir, qui comptera beaucoup dans la vie de Roché, ne serait ce que parce que c’est là que réside Franz Hessel. Cette nouvelle qui ne sera
pas publiée a valeur d’annonce; elle contient par exemple ces deux phrases,
quasiment placées l’une à côté de l’autre :
Barnett très grand, sec dans son vieux paletot à taille (...) Toby, petit,
simple
un peu rond dans son paletot cloche 24.
Comment ne pas penser que quarante ans plus tard Roché se souviendra
de ce texte, même s’il ne le mentionne pas ? Toby et Barnett est l’histoire de
deux amis peintres qui finissent par ne plus pouvoir se quitter. Ils se
complètent merveilleusement bien et vivent en bonne harmonie dans un
quartier qui devient artiste. Leur peinture finit par être appréciée. Leur amitié
est telle que lorsque l’un est malade, l’autre le soigne et prend sa maladie. Un
jour Barnett assiste à une expérience chimique qui se déroule mal et devient
aveugle. Toby le veille à l’hôpital, puis le ramène dans son atelier où
l’aveugle paraît regarder ses toiles. Toby et Barnett vont le long de la Seine et
Toby sort son revolver et tue Barnett.
Cette histoire d’amitié qui va au -delà de la simple camaraderie
puisqu’elle accepte de prendre en charge la mort de l’autre est exemplaire de
la place qu’occupent les hommes dans la vie de Roché ( il n’est en fait que
peu question de femmes dans ce texte, qui ne sont que des modèles ou des
« professionnelles »). Ces deux hommes qui partagent tout, leur vie, leur
tranquillité, leur temps et même leur art forment un couple, mascul in certes
mais un couple, qui réussit là où les couples mixtes échouent. Il y a dans la
fraternité une grandeur qui permet de dépasser tous les obstacles de la vie
quotidienne.
Il est impossible de trouver des modèles réels à Toby et Barnett, même
si physiquement Barnett peut ressembler un peu à Roché, mais celui -ci n’a
certainement pas les qualités de peintre qu’il prête à son personnage. Nul
doute pourtant que cette nouvelle s’appuie sur une observation très minutieuse
de la vie des artistes de Montpar nasse, dans les moindres détails ( notamment
les ateliers, les cafés, les habitués de ces cafés ).
Roché juge parfois son travail suffisant pour le présenter à une revue.
C’est le cas des premières nouvelles publiées dans la revue L’Ermitage en
Février 1904 : Papiers d’un fou et Jules. La première est une étrange histoire.
Celle d’un homme qui vit dans un asile de fous et qui est retrouvé - mort sans
doute - dans le lit d’une jeune folle après des relations qui risquent de n’avoir
pas été stériles, selon la crainte du directeur. Et le même directeur joint des
papiers que ce fou avait écrits. Il s’agit de la narration des sensations de cet
homme qui perçoit l’univers dans son ensemble d’abord, puis qui se sent
devenir l’univers, le grand Tout. Il est « la Nébuleuse des Nébuleuses ». Il est.
Mais il perçoit une autre forme totalisante face à lui (« Si l’on est Tout, peut il y avoir un autre Tout? »). Petit à petit cette autre forme prend l’apparence
d’une femme et comme ils s’accouplent, « la matière suprêmis ée disparaît », et
il « l’engrosse du Néant » avant de transformer le Tout en Rien et ne pas
pouvoir terminer son dernier mot (« Né.... »). Cette nouvelle n’est pas sans
rappeler bon nombre d’autres, fantastiques, qui délèguent la parole à un fou.
Maupassant, Gogol... ont publié bien des textes qui trouvent un écho ici. Tout
comme le système d’énonciation qui enchâsse le récit lui -même. Le style n’est
pas étranger à l’esthétisation du langage supposé du fou et qui confine à la
poésie, mariage d’exclamations , de phrases brèves et de visions surréelles.
S’il n’est guère original, ce court récit est néanmoins un beau travail
d’écriture, achevé.
Le second texte publié à la suite de Papiers d’un fou semble lui aussi
annonciateur de ce qui va suivre. Jules trouve la mort pour avoir été trop
fasciné par les phares d’une locomotive, situation bien proche de celle que
connaîtra Helen Hessel quelque vingt ans plus tard .... Jules a un
comportement étrange, rapporte le narrateur, son ami, et tient des propos qui
étonnent. Il est en fait à la recherche de ce qui ne peut être dur. Aussi dit -il
préférer l’eau à la terre, l’air à l’eau, mais aucun des éléments n’a tout à fait
la qualité recherchée. Les femmes peuvent donner cette illusion un moment,
mais leur corps ne s’évanouit pas dès qu’on les touche. Les pensées elles mêmes sont soumises à la matérialité. Il reste peut -être la lumière : les
lanternes de la locomotive, qu’il aime. Un moment d’inattention du narrateur,
et Jules de vouloir les embrasser. « C’est avec des lanternes que nous
retrouvâmes sous les roues le corps broyé de mon pauvre ami ». L’étrangeté
des pensées et du comportement de Jules a fini par le tuer. Pour lui, rien n’est
réel ou plutôt le réel est ce qui tue ce qui, seul, peut avoir de l’intérêt. Mais
même l’amour, idée par excellence, a besoin de s’incarner. La lecture de cette
nouvelle, de facture plus classique que la précédente, rappelle encore bien la
production antérieure et contemporaine que Roché connaît à l’évidence. L’une
comme l’autre ne sont certainement pas les chefs -d’œuvre du genre. Mais elles
ne déparent pas non plus dans la revue, comme elles ne feraient pas injure
intégrées à un recueil de nouvelles. Seulement leur style manque de relief. Ce
qu’il importe de retenir surtout, c’est que Roché travaille, travaille beaucoup,
qu’il veut faire carrière et commence à publier des textes dont il est l’auteur.
C’est d’ailleurs sous la signature de Pierre Roché que ces deux nouvelles sont
publiées dans la revue l’Ermitage.
C’est dans la même rev ue, mais sous le pseudonyme de Jean Voru 24,
qu’il donne quelques mois plus tard deux autres nouvelles : Le Collectionneur
et Soniasse 24. Le Collectionneur raconte l’histoire d’Alexandre qui est devenu
impuissant et qui cultive la mémoire de ses anciennes maîtresses en regardant
la collection des plâtres qu’il en a fait. On le retrouve mort quelques temps
après, pendu au milieu des éléments épars de sa collection brisée. Le
collectionneur, s’il n’y prend garde, ne fait qu’entasser des éléments morts. La
vraie collection, elle, doit être vivante, ne pas être qu’un souvenir qui se
substitue à la vie. Surtout, cette nouvelle met encore en présence deux amis
dissemblables qui forment un couple très soudé. Elle donne aussi la clef de
son style :
Nous échangions plutôt des idées que des faits.
Le principe de l’échange entre les deux amis est identique à la volonté
de l’auteur : plutôt des idées que des faits. Le style de Roché connaîtra un
retournement complet.
Soniasse est d’un genre différent. Soniasse est co mmis dans une
épicerie. Tout le monde l’aime bien parce qu’il est drôle avec sa figure
impossible. Mais il est jaloux du bonheur de cet homme de lettres qui est
devenu son voisin de palier et de sa belle maîtresse. Cette situation le ronge
intérieurement et l’oblige à déménager après avoir pensé au suicide et au
meurtre. On est davantage là dans le récit naturaliste d’une tranche de vie,
d’une vie ratée.
D’autres nouvelles suivront, comme Un Berger, qui paraît dans la revue
Vers et Prose datée de septembre-novembre 1906. Dans un délire
hallucinatoire, un berger voit ses moutons se mettre à tourner, sans raison
apparente, sinon la maladie qui oblige à les tuer. Mais le mal gagne et finit par
atteindre le berger lui -même. Il existe dans cette nouvelle une vraie tension
qui, malgré un sujet très anecdotique, rend l’atmosphère étrange et envoûtante.
Mais l’avancée essentielle de Roché tient surtout dans l’existence même
de ces nouvelles. Il est passé de la déclaration d’intention régulièrement
affichée à un véritable travail de production littéraire. Et la réflexion qu’il ne
peut manquer de mener s’en ressent. Loin des grandes pétitions de principe sur
l’écriture et le monde, Roché perçoit, pressent ce qui sera la grande actualité
littéraire du XX è m e siècle, ce qui sera pour lui l’unique sujet d’écriture. Dans
le texte intitulé : Autobiographie de 1903, au milieu d’autres remarques
concernant les femmes ou les bordels, ces trois remarques :
Un homme qui s’écrirait lui -même - et non pas des œuvres - il faudrait
le
publier dans la chronologie des heures, dans le pêle -mêle de son unité
poussant
de front ses fruits divers : moment - pages - lettres - chapitres.
direct, n’est
Est-ce que le « j e » authentique et limité, monosuj et psychologique
pas la (seule) base certaine du roman moderne ?
Le temps n’est plus pour un écrivain de créer des types merveilleux et
divers - il
est (davantage) de se créer soi -même et de s’exposer (simplement).
Comment ne pas remarquer qu’avec un style parfois un peu am poulé,
Roché pointe là, de manière toute théorique, ce qui sera un des problèmes
fondamentaux du roman contemporain ? Et ce dès 1903, où si le « Je » n’a pas
manqué de faire son entrée sur la scène littéraire, il est loin d’en occuper le
centre comme cela deviendra le cas. Comment surtout ne pas penser que ce
programme, Roché l’appliquera ? « Monosujet », « je » est déjà l’unique objet
de ses désirs littéraires. Il sera l’unique objet de ses écrits, poussant la forme
du journal à cette somme considérable qu ’il est à la fin de sa vie; il utilisera
ce matériau pour faire. Sans doute faut -il aussi se demander si l’écriture le
crée lui-même, si c’est par son écriture que Roché prend figure humaine. On le
voit : la veine autobiographique, celle de l’écrit intime seront celles qui
irrigueront d’emblée l’œuvre de Roché. C’est aussi parce que sa vie lui
réserve des événement peu banals.
B. FRANZ HESSEL.
Le premier - les suivants le seront également - est dû à une rencontre
qui changera le cours de sa vie. A près la mort de Samarin, Roché n’a plus ce
type de relation intime avec un jeune homme de son âge. Il y a bien ses amis
Ross et Hanski, avec lesquels il partage beaucoup, notamment des femmes.
Mais cela semble bien loin de ce qu’il pouvait trouver dans sa relation avec
Samarin. Il lui faut attendre 1906 et sa rencontre avec Franz Hessel. Cette
rencontre est l’une de celles qui changent la vie d’un homme. Elle changera le
cours de la vie de Roché, l’arrivée de Franz tendant à faire fusionner des
éléments jusqu’alors épars. Avec Hessel, tout devient prétexte à littérature :
sexualité, voyages, l’écriture elle -même... Franz donnera une certaine unité à
la vie de Roché, même si celle -ci n’est pas forcément apparente.
1. Glob.
a. Un Allemand à Paris.
En arrivant à Paris en 1906, Hessel rejoint un groupe d’artistes
allemands déjà installés en France. C’est donc tout naturellement qu’il se
retrouve au café du Dôme avec Walter Bondy, Wilhelm Uhde, Rudolf Levy,
O.A.H Schmitz, d’autres encore, la plupart connus à Munich. Il habite
Montmartre, en face du Bateau Lavoir, puis s’installe à Montparnasse. Hessel
devient très vite un familier de Paris, une ville qui ne peut que le séduire, lui,
l’amoureux des grandes villes.
Franz Hessel est né le 21 novembre 1880, en Poméranie. Il est issu
d’une famille juive, qui réussit sa carrière dans la finance, le père étant
d’abord courtier en céréales, avant de devenir banquier quand la famille
s’installe à Berlin en 1888. Lorsque le père meurt en 1900, il laisse une
fortune importante à ses héritiers, même partagée entre la mère, Fanny Kaatz,
les deux frères, la sœur de Franz et lui -même. Franz n’aura aucun problème
d’argent au début de sa vie, même lorsqu’il décidera de consacrer son temps à
la littérature. Il s’installe en 1900 à Munich, après avoir tenté quelques études
en droit à Fribourg. Munich est la ville allemande qui compte, davantage que
Berlin, à cette époque. Il vit au cœur de Schwabing, du quartier et de ses
habitants, se liant avec toute la bohème de l’époque. Ais é, par rapport à la
plupart de ses amis, il est généreux. Ne paie -t-il pas le loyer d’un grand
appartement où viendra habiter la fameuse comtesse Franziska zu Reventlow,
qui l’entraîne dans tous les délires qui animent le quartier alors. Il entre dans
le cercle des écrivains proches de Stefan George. Hessel travaille : il écrit des
poèmes et des textes très brefs. Il a publié en 1905 un recueil de poèmes,
intitulé Verlorene Gespielen (Compagnons perdus). Mais cette vie si fantasque
soit-elle ne lui plaît gu ère au fond. Elle manque de calme et de sérénité, et
déjà il crée d’invraisemblables situations dont il lui est difficile de se sortir.
Aussi est-il amoureux de la comtesse qui ne le lui rend pas et qui installe son
amant chez lui. Hessel accepte. Il est amoureux d’une jeune fille, Luise
Bücking, la demande en mariage. Mais elle refuse, non parce qu’il n’est pas
gentil avec elle, mais parce qu’elle le préfère comme ami. Elle ne profitera pas
de lui comme le fait la comtesse, mais elle ne lui laisse aucune i llusion. En
mars 1906, il quitte Munich et rejoint Paris 24.
C’est le 10 novembre 1906 que Roché mentionne Hessel pour la
première fois dans son Journal sous le nom de Glob. Il en dresse un rapide
portrait, retenant qu’il est juif, qu’il est petit et rond et qu’il a une grande
compréhension et une sensibilité charmante. Mais certainement les deux
hommes se sont rencontrés auparavant. Au début du roman, Jules et Jim parle
du bal des Quat-z’arts qui a lieu traditionnellement en mai. Karin Ferroud,
elle, date ce premier contact du début du mois de mai 1906. Si Roché n’en
parle pas auparavant, c’est sans doute parce qu’il ne prête encore guère
attention à ce personnage, un Allemand comme tant d’autres Allemands, et qui
n’est pas précédé d’une réputation qui obligerait à y prendre garde d’emblée.
Un nouvel Allemand, poète, au Dôme, cela n’a rien de particulièrement
original. C’est certainement grâce à Roché - et à ses connaissances dans le
milieu de la peinture - que Hessel et son ami Schmitz peuvent entrer au ba l.
La rencontre n’est pas à proprement parler un coup de foudre et il faudra
quelques semaines avant que les deux hommes se découvrent réellement. Mais
dès lors, ils ne se quitteront pratiquement plus. Roché introduit Hessel partout
où lui-même a ses entrées. A la Closerie des Lilas, il présente son ami à Paul
Fort, à André Salmon, à Max Jacob. Avec Roché, Hessel découvre Picasso,
Matisse, Braque... L’hiver 1906 -1907 passe ainsi en conversations
quotidiennes et sans fin, sur l’art d’écrire, la peinture, les femmes.
L’atmosphère est presque celle d’une communion, en tout cas une sympathie
dans le sens premier du mot. Il ne s’agit pas de parler pour parler ou pour
informer, mais de parler pour se livrer tout entier à l’autre. Il semble que
bientôt il n’existe plus d’ombre dans l’intimité des deux personnages. Chacun
parlant la langue de l’autre peut tenter d’en comprendre la poésie, mais aussi
comment elle permet de penser. Textes, poèmes sont échangés, bien entendu,
mais aussi écrits ensemble. Roché entraîne H essel dans ses voyages en
France : Pontambert, Chartres, Bourges...
Leur relation atteint une telle intensité que, rapporte Roché dans son
roman, on leur prête des mœurs particulières. Peut -être aurait-ce pu être le
cas. Mais leur intimité s’exerce autrement, sans éviter la question du sexe.
Hessel est particulièrement introverti et maladroit quand il s’agit des femmes.
Pour Roché, c’est le contraire. Mais leurs conversations semblent tout à fait
libres, et cherchent à dire vrai. Roché note ainsi :
Glob raconte ses femmes, montre photos 24.
L’un et l’autre en quelque sorte se complètent : ils ne seront jamais
rivaux pour une femme. Non que l’un ne se plaise pas avec une femme séduite
par l’autre. Mais le partage se fait naturellement, amicalement. La situation se
présente rapidement. Le 15 novembre 1906, Roché présente Flap - Marie
Laurencin à Hessel. Ils chantent ensemble et se racontent des contes de fées.
C’est en réponse à une question de Marie Laurencin que Hessel définit peut être le mieux son atti tude à l’égard des femmes:
couchez-
Flap demande : « Et ces amies allemandes dont vous parlez, Mr Glob,
vous avec ? »
« Non et oui, et plutôt non », dit Glob et il explique ses amitiés
amoureuses 24.
C’est quelques jours plus tard qu’auront lieu les premières approches
affectives. Elles témoignent de la réelle complicité entre les deux hommes en
même temps que de leur aptitude à s’analyser :
Elle nous aime un peu, tous les deux, dit [Glob].
Oui, dis-j e.
Elle a dit : Nos j eux à vous et à moi, Glob, se suffisent, nous j ouons
pour j ouer.
Tandis qu’avec lui tout est une pente vers être prise.
Elle j oue mieux avec vous, dis -j e.
Elle couche mieux avec vous, dit -il.
Vous préférez j ouer.
Vous préférez coucher 24.
Car rien de réellement décisif ne s’est produit au cours de ces soirées à
trois. Il semble, comme le note Roché, que Hessel « n’y croit pas ». Mais cette
expérience, la première du genre, lève d’abord le tabou de l’exclusivité de la
relation et permet à chacun des hommes de mieux c omprendre l’autre.
Bien sûr, la vie de Roché ne se limite pas à cette relation triangulaire
avec Marie Laurencin. Il poursuit sa chasse et sa quête : elles trouvent place
dans le Journal; Messa, par exemple, Opia parfois mais sans conviction. Il
retrouve aussi Violet en mars 1907, qui est revenue à Paris et que sa sœur
Margaret rejoint. Il y a donc un nouveau rendez -vous, un nouveau baiser. Il y a
même le projet d’un voyage en Bretagne ensemble. Mais ce n’est qu’un projet
qui ne peut aboutir : car Violet révèle tout à sa sœur : sa vie parisienne, ses
amours et donc Roché. Le choc est violent pour Margaret qui le rencontre le
lendemain ( le 23 mars), lui reproche son attitude mais se laisse embrasser par
lui. Cette histoire n’arrive pas à trouver son terme, semble -t-il.
Il se rend chez Mno régulièrement. Mno qui occupe une place tellement
particulière dans la vie de Roché que Hessel ne lui est pas présenté. Il poursuit
aussi l’éducation de Marie Laurencin, seul, et elle a l’air d’apprendre assez
vite, à défaut d’y trouver un réel plaisir. Avec Marie Laurencin se joue une
autre partie de la vie de Roché : il lui achète ses premières toiles. Roché est
donc le premier acheteur de Marie. Il semble qu’elle soit son premier peintre.
Roché commence ce qu’il nommera à la fin de sa vie sa « chère petite
collection ». Elle occupera une bonne partie de son temps et de son énergie.
Mais à la suite de ces rencontres, Roché sent une menace peser sur lui : trop
de maris, trop de frères ont des comptes à régler avec lui et peuvent lui
chercher une juste mais néanmoins mauvaise querelle. Au moins le dit -il.
Peut-être sont-ce les femmes simplement qui finissent par mettre en danger sa
vie sinon son existence. Aussi décide -t-il d’accepter l’invitation de Franz et il
part pour Munich, le 27 mars.
b. Un Français à Munich.
C’est au tour de Franz de faire les honneurs de sa ville, bien que Roché
s’y fût déjà rendu en 1903. Les deux hommes vivent la vie des artistes,
fréquentent cafés et cabarets, Franz présentant à Pierre les nombreux amis
qu’il a là. Roché parle allemand à peu près couramment et même l’accent
bavarois ne semble pas poser problème. Roché cherche et finit par trouver une
chambre, les deux amis voulant préserver leur indépendance. D’autant que
Franz regagne Paris le 15 avril et laisse Pierre seul. Seul, pas exactement. En
trois semaines, il a eu le temps de l’introduire dans la société de Schwabing et
de lui faire connaître deux femmes importantes à ses yeux : la comtesse
Franziska zu Reventlow et Luise Bückling. La vie de la comtesse est
étonnante, c’est un personnage d’exception, digne d’un roman. D’origine
noble, elle vit en marge de sa classe qu’elle provoque par ses attitudes et ses
actes. Elle a un enfant, seule, court le monde, cherche en permanence avec
quoi payer son loyer. Elle traîne derrière elle une cour de prétendants et
d’amants, se refusant à ceux qui sont trop épris, comme c’est le cas de Hessel.
Hessel, elle en profitera pourtant, sans que celui -ci semble s’en apercevoir.
Elle est malade assez séri eusement lorsque Roché la rencontre à Munich,
rencontre qu’elle note dans son Tagebuch: « April bis Mitte Mai die Franzl Roché-Zeit - dann die Roché Zeit 24». Car il y aura bien un « temps Roché ».
Roché qui est séduit par cette femme à cause de sa force, de son caractère, de
sa résistance aussi. Elle ne cède pas tout de suite et lorsqu’enfin elle accepte
Roché, c’est le fiasco. La comtesse le fascine car elle le domine, y compris
physiquement. Certes cela ne durera pas, mais Roché reste impressionné par
cette force de domination et de vie peu commune. Leurs nuits sont maintenant
pleines et au matin, sans dormir, Franziska, que Roché nomme Fabia dans son
Journal, traverse la ville pour aller chercher son fils, qui étonne Roché
également. Lui qui prend grand soin d’éviter les enfants voit en celui -ci un
symbole de puissance et de liberté. L’image est forte : la comtesse reviendra
souvent sous la plume de Roché. D’abord parce qu’ils entretiendront une
correspondance. Ensuite parce que Roché en fera l’héroïne d’un de ses textes
de Don Juan et un des personnages de Jules et Jim.
L’autre femme est Luise Bücking. Elle est le grand amour sublimé de
Franz Hessel. Elle est toujours son espoir, car il ne renonce pas à elle malgré
ses refus réitérés. Elle est le contraire de Franziska. Longue, mince,
d’apparence presque maladive, elle n’a pas eu d’enfant, ayant pourtant été
enceinte d’un amant grossier. Les hommes restent traumatisants pour elle, et
lorsqu’elle retourne chez ses parents à Marbourg, elle y retrouve calme et
protection. Pas de scandale, pas de turbulence. S’il y a un art de Roché dans la
séduction, il consiste à comprendre très vite ce qu’attend une femme. Si elle
veut être conquise rapidement ou si elle demande du temps. Alors qu’il
entreprend la conquête de chacune des deux femmes, les « techniques »
s’avèrent tout à fait différentes. Il pénètre le monde de la comtesse, participe à
ses extravagances et ses bordées en ville. Avec Luise,qu’il nomme Wiesel
dans son Journal, il laisse le cours des choses se dé rouler doucement. Ce n’est
que petit à petit que s’opère le rapprochement, de soirées calmes en douces
journées, de légères caresses en baisers plus intimes. Roché y retrouve Mno,
bien sûr. C’est pourquoi si Franziska est un plaisir violent, elle n’est en rien
une rivale pour Mno. Wiesel peut le devenir. Et lorsque Roché quitte Munich
le 12 mai, il pense déjà à retourner voir Luise. Franz avait profité de Pierre
pour débuter ses amours françaises. Pierre a largement profité de Franz pour
son court séjour al lemand.
c. Un Allemand et un Français dans le tourbillon de la vie.
En rentrant à Paris Roché retrouve son ami et le tient, au courant des
derniers événements, ce qu’il avait déjà fait en partie par sa correspondance.
Mais décidément, si Roché n’est pas un homme ordinaire, Hessel ne l’est pas
non plus. Il n’est pas question de pardonner, ni de juger. Eventuellement de
comprendre, et de toutes façons, d’accepter. Luise, ce sera une autre
expérience à trois après Flap. Celle -ci justement se console de l’in constance
de ses premiers amants avec un homme grand et assez fort. Il s’appelle Pollop
dans le Journal, et Roché le connaît pour l’avoir rencontré à la Closerie des
Lilas ou chez Picasso, au Bateau Lavoir. Pollop, c’est évidemment
Apollinaire, que Roché n’apprécie que peu. Surtout, Hessel et lui sont touchés
de l’infidélité de Marie Laurencin. Contrairement à ce qu’ils pensaient, elle
leur était importante. Mais comme toujours, Roché sait accepter sa
déconvenue et reste, comme il le fera tout au long de sa vie, très attentif à
Flap, la femme, et à Marie Laurencin, le peintre, puisqu’il ne manque pas
d’acheter des toiles.
Il y a bien des femmes. Violet encore une fois, qui part rejoindre son
autre amant. Messa dont l’amant est l’homme qui a fait un enfant à Luise et
qui se trouve à Paris. Roché observe avec intérêt, en connaisseur pourrait -on
dire, ce rival. Il y a quelques séances de maisons closes; et Mno, bien sûr,
toujours. Surtout, une nouvelle arrivante, une jeune fille qui renverse tout sur
son passage, bouscule les habitudes et s’impose d’emblée. Elle sera appelée
Ofe. Elle tourne la tête aux hommes, à Roché en particulier qui se laisse
entraîner. C’est un amour brouillon, difficile à canaliser, imprévisible. Tous
les plans arrêtés sont systématiquement défaits. Elle est anglaise, parle mal le
français, le parlera toujours mal. Roché la croit mythomane et ses histoires
sont souvent rocambolesques. Elle est à Paris avec son mari, mais elle l’a
quitté. Elle n’a pas d’argent, mais semble satisfaite de s on sort dès lors qu’un
amant la comble. Avec Roché se multiplient les crises et les réconciliations,
les disparitions et les retrouvailles. Roché ne s’interroge pas trop sur ce
qu’elle fait lorsqu’elle est loin de lui. Elle se fait pardonner par des nuits
torrides. Il note ainsi dans son Journal:
J’aime la risquer.
J’ignore ce qu’elle fait, sa vie. Je ne sais qu’une chose : c’est qu’elle
me
revient 24.
Un voyage les conduit en août aux Pays -Bas avec Franz. Il n’y a pas là
de couple à trois, non pa r principe, mais parce que Franz se méfie un peu
d’elle. Il n’a pas tout à fait tort : elle est fantasque, aime provoquer et ne
supporte pas qu’on ne s’occupe pas d’elle tout le temps. Le séjour est émaillé
de ses scandales, de ses jeux, de ses colères. A la fin, Hessel et Roché la
mettent dans un train pour Paris et remontent tous deux le Rhin jusqu’à
Marbourg. Ce mois de septembre ne connaît pas les brusques embardées du
mois précédent. Tout au contraire y est calme. Wiesel reçoit Franz et Pierre
dans la demeure familiale. Et sa vue reprend Pierre :
Elle est là, seule, belle, j e l’aime tout de suite 24.
La vie s’organise en respectant les convenances bourgeoises de la petite
ville. Les parents font bon accueil, le frère joue au tennis... Franz, Pierre et
Luise ont peu de temps entre eux, les deux hommes rentrant dormir à
l’auberge, à une heure décente. Seules les promenades dans les bois sont
l’occasion de paroles et de caresses plus intimes. Franz, qui a compris qu’il ne
pourrait avoir le cœur de Luise, bénit la nouvelle aventure de Roché,
promettant d’être toujours là, en ami. Cette période est pleine de promesse et
d’avenir. Dans le train qui les ramène à Paris, Roché s’interroge sur une
possible vie commune avec Wiesel, envisage des enfants.
Mais Paris le replonge dans les trépidations d’Ofe. Il prend un
appartement, uniquement pour satisfaire cette relation. Il sait bien qu’elle est
excessive, malsaine :
Je voulais me dégoûter tout à fait d’elle et la laisser. Notre amour
devenait une
luxure brutale, avec un goût de rage et nous y donnions carrière
plusieurs fois
par nuit, et le matin encore. Cela avait sa beauté. Et nous étions fiers
et
mauvais 24.
Une frénésie le saisit en présence d’Ofe, qui ne le ménage guère. Elle le
met ainsi face à face avec son mari qui lui explique qu’ils ont repris leur vie
conjugale. Elle se déguise en homme et va flirter dans les rues de Paris. Elle
préserve sa fidélité avec Hessel, un jour que Roché est malade, expliquant que
coucher avec Franz, c’est être fi dèle. Et elle a raison : Roché aime les
situations troubles qui l’obligent à tester son discours sur l’amour. Car depuis
peu, il dispose d’un discours théorique sur l’amour qui n’est pas le fruit de
son empirisme. Le 21 janvier 1907, il indique dans son Journal qu’il vient
d’achever la lecture du livre d’Otto Weininger : Sexe et Caractère, que Leo
Stein, certainement, lui a fait découvrir (aussi lit -il la version anglaise de cet
ouvrage ).
La lecture de Sexe et Caractère ne peut que séduire Roché. Il trou ve là
en quelques centaines de pages un discours scientifique qui vient justifier sa
pratique. Pourtant tout le sépare d’Otto Weininger apparemment.
Profondément anti -femmes, le jeune psychologue viennois les aurait volontiers
chassées des bibliothèques où elles rendent, par leur féminité même,
impossible toute tentative de travail. La vie de ce jeune homme, avant son
suicide, est austère, sinistre. Lui -même est profondément complexé, vit la
sexualité comme un enfer. Il écrit donc Sexe et Caractère pour tenter de
dépasser ce traumatisme et en finir définitivement avec ce qu’il considère
comme le mal absolu. Le livre est un réquisitoire implacable contre la femme,
et les juifs, qu’il assimile à la femme. Il l’oppose à l’homme, paré de tous les
attributs, alors qu’elle n’est rien, dépourvue d’âme. L’homme raisonne, la
femme est tout entière instinct. Certes les types ne se rencontrent jamais
totalement accomplis dans la réalité, ce qui peut expliquer que l’on rencontre
des femmes plus ou moins intelligentes : m ais c’est la part de masculinité
qu’elles ont en elles qui, si elle est un peu développée, leur donne cette
aptitude. Cela se retrouve dans le problème de la sexualité. Pour l’homme
celle-ci vient en plus de son être; chez la femme elle est tout son être :
L’être de la femme est tout entier sexuel. La vie sexuelle, la sphère de
la
copulation et de la reproduction qui comprend le rapport à l’homme et
à l’enfant
absorbe F [c’est -à-dire le principe féminin] entièrement,
remplit son existence,
tandis que H [le principe masculin], tout en étant sexuel, est autre
chose
encore 24.
Dès lors, tout justifie la supériorité de l’homme. Y compris sa vocation
à libérer la femme, son plus grand ennemi n’étant autre qu’elle -même. Roché
parle souvent de cet ouvrage, le relit à plusieurs reprises : c’est dire qu’il
compte pour lui. Peut -être pas pour son discours contre les femmes, mais
plutôt pour son discours sur les hommes. Ceux -ci deviennent l’espoir pour les
femmes de se libérer. Et il est certain que Roché se sent l’âme d’un
libérateur ! On le remarque dans plusieurs de ses rencontres, passées ou à
venir, où il se sent une mission, presque un devoir à accomplir :
Je ne prétends pas que la femme soit mauvaise, antimorale; j e prétends
qu’elle
est au contraire incapable de l’être, elle est simplement amorale,
24
vulgaire .
On le voit aussi lorsque celles qu’il rencontre résistent : Weininger
offre une explication qui satisfait certainement Roché, en théorisant sur
l’aspect masculin de ces femmes -là. Celles-ci ont déjà été entreprises et la
libération est en cours. Cela justifie aussi bien des comportements :
Il faut s’inscrire en faux ici contre l’opinion trop répandue selon
laquelle les
« femmes » seraient toutes pareilles (que « qui en connaît une les
connaît
toutes »)(..) Qu’une opinion si manifestement erronée ait pu naître est
dû au fait
que chaque homme n’apprend à connaître intimement
dans sa vie que des
femmes appartenant à un groupe bien déterminé et présentant des traits
communs 24.
Cet ouvrage sert de fonds théorique aux amours de Roché, et il le
proposera souvent à la lecture de telle ou telle. Reste que la pratique seule
permet de se forger une opinion définitive sur les femmes. Il essaie, lui, de ne
pas puiser dans le même groupe, de diversifier autant que possible les femmes
qu’il aborde. Mais ce livre est important pour lui justement parce qu’il lui sert
de caution scientifique quant à sa pratique.
Pierre part avec Franz pour Berlin passer les fêtes de fin d’année. Ils
s’installent chez la mère de Franz, que Roché aura l’occasion de retrouver à
plusieurs reprises. Au cours de ce séjour, comme si les règles d’un jeu
particulier était fixé une fois pour toutes, Hessel couche avec une femme que
Roché retrouvera le lendemain. Non qu’il en ait une envie particulière, mais
pour voir. Et ce qu’il voit, ou plutôt ce qu’il apprend, confirme ce qu’il sait
depuis le début ou presque : Hessel est un amant faible, toujours trop rapide.
Cette femme, telle que la présente le Journal, n’a strictement aucune
importance pour Roché. Le seul intérêt qu’il a de la connaître réside justement
dans la comparaison. Et l’on peut commencer à s’interroger sur cette manière
de voir sa relation avec Hessel. Elle ne touche pas l’idée que Roché se fait de
son amitié avec Hessel, et l’un comme l’autre se rendront vite compte de la
qualité exceptionnelle de celle -ci. Mais il semble que Roché, comme pour se
rassurer devant son ami, qui par la force de son verbe et de sa présence séduit
les femmes autant qu’il les déçoit au lit, cherche par la comparaison à affirmer
une supériorité. Il n’y a nulle vantardise chez Roché, pas l’ombre d’un
sarcasme. Seulement, on peut l’envisager, le désir de se prouver, à lui et à lui
seul, que sur un terrain au moins, il surpasse son camarade. Sinon quel intérêt
peut-il trouver à revoir cette fille qui l’indiffère ? Un autre peut -être : est-ce
Ofe, leur relation, simplement les hasards de la vie ? Tout semble aller de plus
en plus vite, pour Roché en tout cas. Cette période paraî t multiplier les
relations, multiplier les situations délicates, faire courir Roché d’une femme à
une autre, tout en cherchant à en séduire d’autres encore.
Il s’agit bientôt de gérer - le terme est anachronique, mais il est celui
qui convient le mieux - la présence à Paris de Wiesel, que Franz et Pierre ont
ramenée d’Allemagne, et d’Ofe. Et surtout cette situation qui ne pouvait
manquer de se produire : le face-à-face Ofe - Wiesel. Ofe, toute délurée
qu’elle est, a tôt fait de comprendre la place qu’occ upe Wiesel dans la vie de
Roché. Mais elle ne fait pas de scandale, observe, compare elle aussi. Quant à
Wiesel qui pourrait être blessée d’une telle intrusion, elle se satisfait en
voyant comment Roché la traite, par rapport à Ofe. Cette rencontre au sommet
oppose deux tempéraments, deux forces, mais de natures tellement différentes
que pour Roché il ne peut y avoir concurrence. Hessel quant à lui continue de
jouer le rôle des brillants seconds. Et lorsque Wiesel craint d’être enceinte,
c’est lui que Roché envoie :
Gisèle sait que j e ne saurais pas la soigner aussi bien que Glob, elle
sait que peut être cela ne me plairait pas toute la nuit, elle a
peur d’être aussi laide devant
moi.... 24
Glob, l’ami qui occupe les fonctions de garde -malade, celui qui
intervient quand les crises font peur au Don Juan. Don Juan qui par une
dialectique pauvre, en tout cas fort discutable, rejette sur Wiesel la raison de
sa fuite... Mais, heureusement pour Roché, l’alerte est de courte durée et
Wiesel n’est pas encein te. Cette fausse alerte ne calme pas Roché dans ses
explorations. Il est prêt à courir les risques jusqu’au bout, et parodiant la
Bible, il écrit :
Celui qui frappera avec p.h. périra avec p.h . 24.
Car il faudrait citer Maud et Arla, la trouble rencontre avec Adler, un
jeune Allemand qui l’attire malgré son « instinct contre cela », Messa et ses
baisers prodigieux. Il y aura aussi beaucoup de virées dans les bordels, avec
choix des filles fait par Franz pour Pierre, par Pierre pour Franz. Roché
rejoindra son ami Semenoff, l’écrivain russe, à Badenweiller puis à Strasbourg
- une Strasbourg prussienne - où il retrouve Wiesel qui quitte Paris après
différentes expériences avec des prétendants. De Strasbourg il gagne Bâle,
puis les lacs italiens et enfin Venise. Pour la seule étape de Venise, il cite
quatre femmes. Fuir Ofe, qu’il appelle aussi le Chieng, à cause de sa
prononciation, ce n’est pas arrêter le tableau de chasse. Il constate même une
vie de « débauche » lorsqu’il retourne à Paris avec Semenoff. S eul peut-être le
mois d’octobre 1908 en Bourgogne, qu’il passe en partie avec Hessel qui l’a
rejoint à Rome, manifeste une accalmie. La nouvelle du suicide de Messa par
exemple, parce que son mari qui vient d’apprendre qu’elle le trompe depuis
longtemps, l’émeut, mais ne le calme pas. Et c’est au début de l’année 1909
que Margaret revient à Paris - Violet a annoncé son mariage : elle ne peut plus
être considérée comme une rivale par Margaret. C’est le 2 janvier qu’elle
s’offre à Roché.
Cet événement ne relance pas l’aventure, pour Roché, et nul doute qu’il
s’agace des lettres enflammées que persiste à lui envoyer Margaret. Elle
reviendra le voir en novembre de la même année, pour l’oublier dit -elle. La
cérémonie est presque identique : Roché se plaît au spectacle de cet amour
vieux de dix ans, mais sans plus. Et lorsqu’elle lui écrit avec enthousiasme
qu’elle est enceinte, alors que Roché est sûr d’avoir pris toutes les précautions
nécessaires, il jette sur son Journal ces mots :
Si elle[Margaret] en a un [un enfant], c’est une grave défaite pour moi.
Elle m’a
battu, et Dame Nature aussi 24.
Mais Margaret n’est pas enceinte et elle l’annonce à Roché qui est
soulagé. Elle se mariera avec un bon mari, fidèle et anglais. Sa vie est
ailleurs, avec d’autres. Avec Existence par exemple, la môme Existence
comme tout Montparnasse l’appelle, dont la vie est tellement incroyable que
Roché n’en revient pas. Ses histoires d’hommes l’entraînent aux quatre coins
du monde, dans des situations toutes plus extraordina ires les unes que les
autres. Roché, qui doit s’attendrir devant une telle destinée, ne l’oubliera pas,
qui en fera un épisode de Deux Anglaises et le Continent et pensera même à en
faire une nouvelle autonome. C’est qu’une vie comme celle -ci, aussi
compliquée soit-elle, apparaît certainement comme beaucoup plus simple à
Roché que celle de Wiesel. Son amour pour elle ne faiblit pas, mais il ne peut
s’empêcher de noter toutes les complications qu’elle met en travers de leur
relation. Au cours de ses différen ts séjours en France en 1909 et 1910, elle ne
se donne à Roché que petitement. La différence avec Mno réside certainement
là. Si elle se comporte ainsi, c’est par timidité et douleur, Roché le comprend
enfin. Avec Mno, les situations ne peuvent se détériorer car elle ne se cache
pas :
Je suis au courant de sa volupté [celle de Mno] - elle ne la cache point
et me
repousse à la moindre erreur - (W. et Nuk cachent la leur, j e ne sais
quand j e
leur fais plaisir, ou un peu mal) 24.
Et Mno ne montre pas une crainte insurmontable pour les enfants qui
empêche une sexualité normale. Car Mno, et Roché s’en félicite, a décidé une
fois pour toutes que c’était son problème à elle. Au moins le croit -il, et c’est
sûr, cela le rassure. Mno sort première des exercices de comparaison. Il ne la
voit pourtant guère au cours de cette période. Il ne l’abandonne pas, il ne
pense pas une seconde à la quitter. Il poursuit même ses observations comme
on vient de le voir, lors de leur rencontre, et ne l’en apprécie que plus. C ’est
d’ailleurs cette année-là qu’il l’introduit pour la première fois boulevard
Arago, en l’absence de sa mère. Mais s’il s’occupe moins d’elle, il ne délaisse
pas, en revanche, le milieu des arts.
Les rencontres avec Derain et Braque s’effectuent sur un terrain de
boxe. Comme beaucoup de membres de sa génération, Roché s’enthousiasme
pour ce sport de combat, participe à la Closerie des Lilas et au Dôme à la
discussion qui oppose boxe française et boxe anglaise, n’hésite pas à
s’entraîner et à monter sur le ring. C’est ainsi qu’il affronte les deux peintres,
qu’il connaît bien par ailleurs : son combat avec eux a été difficile. Il avoue
avoir été à la merci de Braque; quant à Derain, sa puissance compense
aisément sa lenteur. Mais Roché s’intéresse à eux pour d’autres raisons : il
poursuit ses investigations, visite des ateliers, persiste dans son idée d’acheter
des œuvres, mais des œuvres d’artistes qui n’ont aucune cote. Il est familier de
tous ceux qui compteront dans la peinture : Picasso, Gris, Pascin . Il connaît
Soutine et Kiesling. Et il n’hésite pas à acheter, lorsqu’il a un peu d’argent
pour cela. Des dessins de Picasso notamment, qui ne sont même pas signés ! Il
commence son rôle d’intercesseur entre les arts. C’est à cette époque qu’il fait
venir Gertrude et Leo Stein dans l’atelier de Pablo Picasso. Leo Stein dit de
Roché, qu’il voit alors très souvent, qu’il connaissait tout le monde. Gertrude,
dans L’Autobiographie d’Alice Toklas, raconte aussi l’épisode, de manière un
peu plus féroce, un diffé rend naissant assez rapidement entre eux. C’est Roché
qui traduit d’ailleurs le premier portrait de Picasso qu’elle écrit. C’est
certainement à cette époque qu’il entre en contact avec l’Américain John
Quinn.
Quinn est un homme extraordinaire. Il est né en 1870 dans l’Ohio d’une
famille bourgeoise irlandaise. Il fait des études de droit, s’installe à New York, et connaît un grand succès, grâce à sa compétence et à son acharnement
au travail. C’est alors un célibataire endurci qui entreprend une collection
d’œuvres du début du siècle. Deux voyages à Paris, en 1911 et 1912, le
convertissent à l’art français contemporain. C’est le début d’une fabuleuse
collection, riche de plus de deux mille cinq cents œuvres. Le rôle de Roché est
précisément de dénicher ces œuvres et de mettre Quinn en contact avec
l’artiste. Il oblige Roché, qui dit de lui qu’il lui a tout appris, à travailler plus
sérieusement, à ne plus agir en dilettante, à ne plus céder à de simples coups
de cœur fugaces, mais à discipliner son regard su r l’art en train de se créer. La
collaboration avec John Quinn, jusqu’à la mort de celui -ci, est une des
activités importantes de Roché au cours de cette période.
Roché continue à passer le plus clair de son temps avec Franz. Ils
connaissent une nouvelle histoire d’amour à trois avec celle qui s’appellera la
Lau dans le Journal. Hessel l’a débusquée seul. Elle est Allemande, s’appelle
en fait Erna Breyer, est veuve, cède assez vite à Hessel. Mais la maladresse
insigne de celui-ci la jette dans les bras de Roché au cours d’une soirée à
trois. L’éther qu’ils prennent leur fait perdre leurs marques et la connaissance
qu’ils ont l’un de l’autre et lorsque Roché, couché avec les deux autres dans le
même lit, s’intéresse de près à la Lau, il est sûr que Franz fait ou va faire de
même. Ce n’est pas ce qui se passe et Franz s’en va. Remords ? Non, les deux
nouveaux amants poursuivent, et recommenceront une nouvelle fois quelques
jours plus tard, sans que les rapports entre Franz et Pierre en soient affectés.
Ils forment même le projet de se rendre ensemble en Grèce. Franz
connaît justement un archéologue, qui a passé sa jeunesse au Schwabing
comme lui, et qui travaille là -bas. Le voyage est soigneusement préparé à la
Nationale. Les deux amis embarquent pour la Sicile, où Hessel guide la visite
à travers les temples. Arrivés au Pirée, ils visitent Athènes, et comme des
expéditionnaires, traversent le Péloponnèse, passant par Corinthe, Mycènes,
Tyrinthe, Nauplie, Epidaure, puis Patras et Olympie. C’est à Olympie, où
Roché est saisi d’une terrible dysenterie, qu’ils retrouvent l’ami de Hessel,
l’archéologue Albert Koch. La cohabitation entre Koch et Roché va s’avérer
difficile, le premier étant jugé par le second hautain, méprisant, fier de sa race
allemande. Mais c’est lui qui leur apprend la Grèce et leur montre, le 8 juin
1910, ce groupe en marbre : un jeune homme enlevant une jeune fille. Franz et
Pierre sont sous le charme, tournent une heure autour de l’œuvre, cherchent à
en percer le mystère, particulièrement ce lui du sourire de la jeune fille. Ils
n’en parlent pas sur le coup, un peu plus tard seulement. Koch les avait
pourtant avertis de la puissance de cette œuvre. Ils sont subjugués.
Le 18 juin, laissant Koch à ses travaux, Roché et Hessel quittent
Athènes et rentrent en France. Roché va poursuivre sa vie parisienne,
rencontre des gens importants, Chalupt, Satie, Auric. Il donne de nombreux
rendez-vous, retrouve Wiesel en Touraine d’où ils gagnent le Sud de la
France. Ces voyages avec Wiesel deviennent une espèce de rituel, il y en aura
d’autres de quelques semaines, dans les différentes régions de France,
jusqu’en septembre 1913. Une occasion de vérifier à la fois combien leur
relation résiste au temps et à la distance; et combien ce moment plaisant et
calme ne peut remplacer pour Roché l’éternité que lui offre Mno. Wiesel n’a
pas la disponibilité de Mno. Et l’amour est toujours compliqué avec elle, ce
qu’il n’est jamais avec Mno. Celle -ci reste le sommet inatteignable, malgré les
crises et les alertes. Il s emble au fond que cette relation qui s’inscrit
désormais dans la durée soit inaltérable.
d. Helen.
Même l’arrivée de trois jeunes Berlinoises ne trouble pas Roché. Il les
rencontre forcément au Dôme, où elles retrouvent leurs compatriotes, mais
aussi leurs compagnons d’ateliers. Augusta von Zitzewitz, Fanny Remak et
Helen Grund arrivent à Paris à l’automne 1912 pour étudier la peinture avec
Maurice Denis. Si elles travaillent, elles ne manquent pas les récréations
qu’offre chaque soir le spectacle de Pas cin, Lévy, Kauders. Eux non plus ne
les oublient pas et il semble que très vite le groupe, ou plutôt les différents
groupes les aient adoptées. Parmi toutes les personnes qui fréquentent le
Dôme, il y a Franz Hessel, bien sûr. Lui n’éblouit pas, il reste toujours discret,
arrivant tard, écoutant plus que participant. Cela n’empêche pas les
compliments. Il fit celui -ci à Helen Grund, qu’elle raconte ainsi :
Il s’assit à côté de moi sur la banquette rouge, me regarda de ses petits
yeux
bruns, la tête ge ntiment inclinée, et me dit paisiblement : « Vous avez
les yeux
de Goethe dans la force de l’âge » 24.
Quels sont les yeux de Goethe dans la force de l’âge ? En tout cas, il n’y
a là aucun coup de foudre. Il lui faudra du temps pour conquérir celle qui est
la plus belle, la plus intelligente, la plus forte des trois. Mais elle a remarqué
d’emblée qu’il n’était pas comme les autres et cette différence l’attire. Même
si elle devient très vite le centre d’intérêt de bon nombre de jeunes ou de
moins jeunes, particulièrement des peintres, c’est à Franz qu’elle s’attache.
Certes elle est Allemande. Mais c’est en France que Franz la rencontre. Et tout
cela, sans l’aide de Roché, singulièrement absent dans ce début d’histoire.
Roché ne mentionne pas Helen dans ses calepins au début : il ne lui trouve
donc pas d’intérêt particulier. Elle sera pourtant un redoutable actant dans sa
vie à venir.
Helen Grund est née le 30 avril 1886, dans une famille bourgeoise à
Berlin. Son père, forte personnalité, est banquier. I l éduque sa famille à la
littérature et à l’art. A dix -huit ans Helen suit des cours d’art, couche avec son
professeur, de trente ans plus âgé qu’elle. Tous habitent Berlin, et tous
participent d’une façon ou d’une autre à la vie berlinoise. La famille a connu
des antécédents douloureux : folie, suicide. Les frères et sœurs ( cinq enfants,
sans compter l’enfant de la bonne, qui est du père aussi) auront un destin
douloureux, s’inscrivant dans l’histoire familiale. Et une certaine vie de
bohème ne lui fait p as peur. Helen n’est pas très grande, mais sa chevelure
blonde et ses yeux bleus attirent. C’est surtout sa personnalité qui la fait
remarquer. Elle affiche un anticonformisme qui masque une exigence pour soi
et pour les autres importante et difficile à suivre. Il semble qu’Helen ait un
certain don pour le dessin. Elle peint vite, violemment. Mais elle n’exposera
que fort peu. Sa peinture ne laisse pas indifférent Roché lorsqu’il vient la voir
en compagnie de Franz, dans l’hôtel où elle habite. Pierre a mis une barrière
entre Helen et lui. Franz lui a effectivement demandé de faire exception pour
celle-ci à leurs convenances habituelles. Celle -ci, Franz veut la garder
exclusivement pour lui. Mieux, il veut l’épouser. Pierre le met certainement en
garde. Il y a chez Helen une telle force, un tel caractère, une telle liberté qu’il
risque de mettre sa propre vie en danger. Mais Hessel n’en tient pas compte. Il
annonce à leur ami commun Thankmar von Münchhausen ses fiançailles, le 2
juin 1913 et son prochain mari age à Berlin. C’est à ce moment qu’Helen
demande un rendez -vous à Pierre. Pierre arrive légèrement en retard et s’en
veut : Helen n’est pas au rendez -vous. Il l’attend quand même un moment,
puis s’en va, sûr qu’Helen ne le voyant pas arriver est repartie. En fait, elle
est plus en retard que lui. Deux jours après, Helen part pour Berlin avec Franz
pour se marier. Qu’auraient -ils pu se dire si le rendez -vous n’avait pas été
manqué ? Ce rendez -vous manqué n’inaugure-t-il pas une longue suite de
malentendus ?
Le mariage a lieu au mois de juillet, dans une ambiance exécrable. Les
frères d’Helen multiplient les propos antisémites, et personne ne dit rien.
Hessel entretient un rapport particulier avec la judéité. Il se découvre juif
comme bon nombre de jeunes à l’époque par l’injure. Il restera insensible à
celle-ci, au moins en apparence, s’intéressant à sa religion en même temps
qu’il s’en éloigne. Il n’empêche qu’une telle fête de mariage laisse des traces.
Tout comme en laissera le voyage de noces qu’offre la mère de Franz. A trois,
ils font un tour de France par les côtes atlantique et méditerranéenne. Mais
Franz ne sait pas refuser, ne sait pas dire non à sa mère. C’est elle qui
gouverne l’équipée au grand dam d’Helen qui, plusieurs fois, se sent humiliée,
sans que son mari ne réagisse. Franz aurait peut -être dû se méfier davantage :
Helen ne lui a-t-elle pas lancé un clair avertissement lorsque, quelques jours
après son mariage, elle s’est jetée dans la Seine ? En rentrant à Paris, le
couple s’est installé rue Schoelcher, dans l’appartement de Franz. Un soir, le
15 juillet, alors qu’ils sortent d’un restaurant avec Roché et que Franz s’est
montré désagréable toute la soirée en monopolisant la parole - comme il le
faisait lorsqu’il se rendait compte que Wiesel ou Franziska, par exemple, avec
qui il passait la soirée ne serait jamais sa maîtresse : alors il parlait pour
parler, noyant son désespoir sous un flot verbal qui irritait son invitée au plus
haut point. Helen ne supporte pas cette attitude, et lorsqu’i ls longent la Seine,
tout habillée, elle se jette dedans. L’eau est l’élément d’Helen, elle est une
excellente nageuse et ne risque rien, malgré ses vêtements. Mais Franz a une
belle frayeur, pendant que Pierre grave cette scène dans sa mémoire,
remarquant - pour la première fois ? - la force de caractère de la femme
d’Hessel.
Si Roché voit s’épanouir son ami, Helen n’est pas sa vie. La sienne se
poursuit ailleurs avec d’autres. Wiesel par exemple qui reviendra en France à
l’automne 1913. Il présente même Mno à sa mère, organise le déménagement
de son petit appartement de la rue d’Alésia pour la rue Bruller. Il fréquente
beaucoup peintres et musiciens, particulièrement Satie, Chalupt et Auric.
Quand il conduit Franz à la gare parce que le jeune couple a décidé de
s’installer en Allemagne, à Blankensee, au printemps 1914, Roché pense le
retrouver bientôt. C’est d’ailleurs prévu : il doit devenir le parrain du premier
enfant d’Helen et Franz. Et les deux hommes, en plus de leur conversation,
nourrissent des projets communs.
2. Ecrire avec Glob.
Il est certain que la rencontre entre Roché et Hessel influe sur les
travaux de l’un et de l’autre. Roché a déjà publié ses premiers écrits, mais cela
reste peu par rapport à Franz qui lui a publié un livre et qui travaille, en
permanence, sur différents projets. Il devient un modèle, notamment pour
l’aspect laborieux, discipliné du travail. Les témoignages s’accordent pour
dire que Franz organisait toute sa journée autour de ses activités littéraires et
que ce n’est que tard dans la soirée qu’il rejoignait ses amis, Roché
notamment. Et cette régularité, cette constance qui faisaient tant défaut à
Roché, il les acquiert maintenant. Apparaissent ainsi régulièrement dans son
Journal ces abréviations : « wh », pour work home, désignant ainsi le temps
passé à travailler. Les deux hommes se retrouvent aussi pour échanger leurs
travaux. Ils traduisent leurs poèmes. Roché produit des nouvelles aussi,
comme ce souvenir d’enfance : Petit François (cinq ans ) au Luxembourg . Et
c’est dans Le Mercure de France, en mai 1907, que paraît, sous la signature de
Jean Voru, une nouvelle, Monsieur Arisse. Cette nouvelle est plus étrange :
elle met en scène un vieux savant que sa jeune femme trompe. Il le sait, ne dit
rien, la surveille. Non pour la prendre en flagrant délit, mais pour en jouir. Et
c’est cette situation de voyeurisme particulier qui fait le raffinement de la
nouvelle : un dispositif permet de voir les deux amants à travers le mur de leur
chambre grâce aux rayons X, spécial ité du savant. Le spectacle est sidérant :
Je regarde - et j e vois ! Je vois deux squelettes posés l’un sur l’autre
et
mouvants 24.
Le narrateur a-t-il percé pour autant le mystère de Monsieur Arisse ?
Non, celui-ci, après lui avoir révélé ce secret, éconduit poliment son ami et la
nouvelle s’achève là. Sa qualité littéraire est réelle et elle introduit le thème
d’une sexualité dévoyée, dont le voyeurisme et le fétichisme sont les ressorts.
Le cadre et les exigences de la nouvelle conviennent bien à Roché.
Schnitzler, entre autres, lui fait découvrir les variations qu’accepte le genre, et
comment celui-ci s’est transformé au cours des vingt années qui précèdent.
Roché sent bien là dans l’écriture du récit bref une manière de dire le monde
qui l’entoure et le monde qu’il crée. L’actualité de la nouvelle à cette époque
montre bien que le genre est prisé et qu’il offre des possibilités sans fin : la
nouvelle s’est libérée du carcan de sa structure, abandonnant l’effet de chute
pour travailler l’effet sur le lecteur, pour le plonger le plus souvent dans
l’expectative, refusant de résoudre les problèmes qu’elle pose, laissant ainsi la
fin dans une tension qui sollicite non la perspicacité mais l’interrogation de
celui qui la lit. Elle devient ainsi le lieu de l’événement sans relief, de la
banalité du fait, de l’absence d’intérêt narratif. Elle ne résout rien, refuse le
système d’explication prééatabli, dénie à l’auteur un droit sur l’interprétation
à donner. Mais la nouvelle reste un éclat, un fragment, ce qui convient bien si
elle est mise en relation avec d’autres fragments. Le cadre de la nouvelle
s’avère donc opératoire pour peu qu’elle ne soit pas seule, qu’elle entre en
résonance avec d’autres. L’idée mûrit d’une écriture longue constituée de
textes courts. Pas question de trouver un artifice qui réunirait arbitrairement
des textes déjà parus, comme ce pouvait être le cas dans bien des recueils de
la fin de siècle précédent. Il s’agit de travailler à une unité profonde, à un lien
qui conduirait d’un tex te à l’autre, sans qu’il y ait pour autant continuité
narrative. C’est ce à quoi Roché s’attelle à partir de 1907 en commençant une
série de textes dont le héros est Don Juan. Il en écrira plusieurs dizaines au
cours des treize ans qui séparent le premier texte de la publication du recueil.
C’est le premier travail d’importance qu’il entame. Si la forme reste celle de
la nouvelle, le projet est nettement plus ambitieux que la simple collection.
D’une part parce qu’il lui faut trouver le fil conducteur. D’au tre part parce
qu’une nouvelle, deux, trois à la rigueur peuvent s’imaginer facilement autour
du même personnage, mais vingt ou trente ?
Mais Roché sait aussi qu’il veut utiliser son Journal pour faire son
œuvre. C’est donc là qu’il puisera ses sujets. Et l’entreprise est relativement
facile tant le nombre de ses aventures est important : il lui faut choisir
lesquelles mettre en forme. Le contenu est trouvé et en même temps que le
contenant, le fil qui reliera chaque nouvelle aux autres : lui. Ainsi il se met en
scène, faisant de son premier écrit d’ampleur un écrit autobiographique. C’est
au fond le seul sujet qui vaille. Hessel en est d’accord, qui écrit lui aussi des
textes autobiographiques. Et puis ce sujet est la seule manière de chercher à
comprendre ce qui reste la grande énigme : les femmes. Don Juan - Roché est
certes un séducteur, il sera aussi celui qui interroge ce mystère, qui s’interroge
sur ce mystère et sur lui -même.
La première œuvre consiste donc en une esthétisation des épisodes de sa
vie. Mais il introduit une première distance en créant un personnage. Ce ne
sera pas un texte à la première personne. Les expériences sont rapportées par
un narrateur extradiégétique, qui cependant délégue souvent sa parole à son
personnage, en recourant volontiers au monologue intérieur et au discours
indirect libre. C’est dire l’imbrication entre ces deux instances narratives.
Mais elles demeurent néanmoins disctinctes. Le texte déguise, masque, cache
la veine autobiographique. Il s’agit bien d’une entre prise d’esthétisation en ce
sens où la matière qu’offre la vie de Roché est travaillée, finalisée, pour tout
dire transformée par l’écriture. Le sujet Roché y devient l’objet Don Juan, qui
mis à distance par son propre auteur gagne son autonomie de personnage.
Peut-être sommes-nous ici devant un cas limite de « l’écriture de soi ».
Tout y est pour que l’auteur s’avoue personnage, mais l’esthétisation de
l’épisode de vie transforme suffisamment celui -ci pour qu’il acquiere une
identité propre, l’éloignant ainsi de son référent premier. Roché a soin semble t-il d’accentuer cette tendance. Son Don Juan évolue dans un « hors-temps »
moyenâgeux, et dans un espace non référentiel. Le temps est donc un non temps, un peu comme l’est celui des contes, l’espace un espace abstrait
marqué par des lieux précis mais indifférenciés ( une cathédrale, une auberge,
un bordel... ). C’est ce qui permet d’universaliser le propos autobiographique :
en sortant de la nouvelle tout indice susceptible de rapprocher auteur et
personnage, Roché cherche à donner à son écrit non la dimension d’un
témoignage, mais la valeur de l’universel. Dès lors Don Juan n’est plus une
figure concrète mais l’incarnation d’un doute, d’une interrogation sur les
femmes et la vie. Irréversiblement décontextualisé, Don Juan quitte la
référence concrète et devient atemporel, c’est -à-dire ayant valeur pour tous. Et
c’est d’ailleurs bien ce que représente en partie le mythe. Roché participe à
son enrichissement. Il s’agit de faire varier le thème autour de situ ations non
encore étudiées et d’imposer le choix d’un personnage célèbre de la littérature
par un style.
Ce style, Roché le veut poli à la perfection. Il travaille, peaufine la
forme de ses nouvelles, plusieurs fois, parfois sur une durée de plusieurs
années. Ce polissage cherche à rendre évidentes les démarches de Don Juan. Il
s’inscrit aussi dans la visée poétique, à laquelle contribuent aussi le temps et
l’espace. Le style de Roché n’est pas sans rappeler certains vers de Paul Fort,
certains textes en prose de Salmon, un peu apprêtés, parfois précieux, où le
langage finit par manquer d’aspérité. Il n’est évidemment pas sans rapport
avec celui de Hessel. De ses moments à Paris, Hessel prépare un livre, qui
viendra plus tard, après la guerre. Nul doute que le style qu’il y emploie est
déjà présent dans ce qu’il écrit sur place. Et ce livre, Romance Parisienne 24,
joue sur la transformation poétique de ses rencontres parisiennes, celle de
Pierre, d’Helen... L’on y trouve aussi cette tentative de poétiser le q uotidien,
de le dégager des contingences du monde, de l’esthétiser. Hessel et Roché
s’influencent manifestement l’un l’autre. Et il est évident que Roché montre à
Hessel ses textes, à mesure qu’il les écrit. Et comme il remet l’ouvrage en
chantier, les conseils de Franz sont entendus.
Roché reprend donc certains épisodes de sa vie pour en faire les
nouvelles de son recueil. L’on reconnaît, si l’on regarde de près, ou si l’on
suit les indications qui parfois émaillent le Journal, telle ou telle rencontre o u
encore telle ou telle aventure. C’est ainsi que la nouvelle qui sera l’avant dernière de la version définitive du recueil, Don Juan et Vénus, met en scène
la comtesse Franziska zu Reventlow et la relation qu’ils eurent ensemble à
Munich en 1907. La reprise de cet événement, on le voit, donne matière à de
multiples variations. Variations sur les mythes bien sûr, Vénus ne sortant plus
des eaux mais se promenant sur la grève. La rencontre Vénus - Don Juan est en
elle-même, pour le mythe de Don Juan, intéress ante. Elle ne se fait pas sur le
terrain de l’amour sexuel, mais sur celui de l’amour maternel. Rencontrer
Vénus, pour Don Juan, ce n’est pas le triomphe du chasseur, c’est la
régression au stade de l’enfant. Certes le premier moment est d’amour
physique. Mais c’est le personnage de l’enfant qui fait ici irruption : un petit
amour qui, en fait, est l’unique préoccupation de Vénus, Don Juan se
retrouvant ainsi ravalé au rang des utilités. Ce n’est pas la colère qui le saisit.
C’est le désir de redevenir enfa nt :
Il voudrait être bien plus petit encore qu’Eros, et tout entier dans le
ventre lisse,
soutenu du triple pli qui est son collier à lui - être chez soi là, sans
froid ni chaud,
yeux clos dans le beau 24.
Et lorsque l’enfant a disparu et que Don Juan regarde dormir Vénus, il
se produit une espèce de tremblement de terre, d’effondrement général, au
milieu d’une « chose neigeuse et élastique », d’un « fracas d’ailes qui
battent ». Alors Vénus s’envole, en lui souriant.
Cette nouvelle est exemplaire des transformations qu’opère Roché à
partir du compte rendu de sa relation avec la comtesse. L’on y retrouve son
physique, sa détermination, l’expression de son âge aussi. On y lit ce qui a
frappé Roché : son extrême fatigue, en même temps que son énergie. Il craint
ainsi, en regardant ses cernes, de l’avoir blessée à mort. On y revoit le fils de
Franziska. On peut même dire qu’on ne voit que lui, au centre de cette
nouvelle, petit personnage qui vient bouleverser l’agencement de Don Juan.
Car dès lors, Vénus n’est plus une femme, mais incarne la mère. Et ce qui était
anecdotique dans le Journal prend dans la nouvelle une importance qu’il ne
pouvait avoir dans la réalité. La comtesse revenait de Grèce avec son fils
lorsque Roché l’a rencontrée. Elle est revenue avec des photos dont certaines
la montraient nue, couchée dans le sable, avec son enfant sur le dos. Cette
mise en scène du corps de la femme modifie profondément la vision qu’en
avait jusqu’alors Roché. Ce n’est plus une femme, c’est une mère. Cela a urait
pu ternir leur histoire : Roché au contraire semble s’en amuser d’abord, puis
s’intéresser à la force que représente cet enfant pour cette femme malade.
L’idée de l’enfant croît chez Roché. Les avortements de Mno, les angoisses de
Wiesel, les lettres de Margaret rappellent souvent à Roché sa condition de
géniteur potentiel. Voici donc Don Juan confronté à cette donnée. Dépassé par
l’enfant qui le raille et le ridiculise, pendant que la femme est tout entière
mère. Une mère qu’il a eue, mais avant qu’e lle ne se révèle comme telle. Il la
voudrait encore, elle lui échappe, tirée par des colombes. Et c’est bien la
figure de la mère, de sa mère qui s’impose ici. La mère de Don Juan, c’est -àdire de nous tous, lecteurs. Dans les aventures amoureuses, c’est bien encore
elle qui se rappelle à Don Juan, même sous la forme de Vénus.
Le thème de Don Juan est propice, évidemment, à cette interprétation.
L’auteur suggère lui -même une telle analyse lorsqu’il écrit en 1912 : Don Juan
et son plafond. Don Juan est couché sur son lit, fixe son plafond et sur celui -ci
neuf points qui représentent les neuf femmes avec lesquelles il veut coucher
cette nuit. Après que Don Juan en a trouvé huit, la nouvelle s’achève ainsi :
Attention !
Il serait trop tard s’il allait oublier l’essentielle.
Il en oublie une, laquelle ?
Il faut en finir, mais comment ? Il les passe en revue sans prendre le
temps de leur
sourire.]
Angoisse.
Il a cherché longtemps et il n’a pas trouvé.
D’ailleurs, au fait, depuis touj o urs, il ne l’a j amais trouvée,
l’inconnue, la dernière 24.
Cette thématique de la mère est même explicitement reprise dans Don
Juan et Annette:
Il se met à penser à sa propre mère, et soudain il se mord les doigts. Il
ne veut
pas, il ne veut pas que sa mère ait j amais roulé sa tête et crié comme
Annette
tout à l’heure ! Et pourtant, Annette, c’était beau, et pourtant sa mère
( il pense à
la miniature bleue ) ç’aurait été très beau. Mais c’est
impossible ! Il ne veut pas !
Elle structure une bonne partie des petites fictions, et l’ensemble du
recueil quand il sera rassemblé.
Roché fait plusieurs tentatives pour ordonner et publier son recueil.
C’est à chaque fois l’occasion pour lui de reprendre son travail, d’apporter des
modifications de détail, de chercher à mieux rendre l’atmosphère particulière
que ses nouvelles doivent dégager. Car Roché le veut parfait. Cent fois il
reprend la même nouvelle, la restructure, la réécrit, y change un mot, en
déplace un autre. Et c’est cette perfection qu i peut nuire à la qualité générale
du recueil, tant on finit par se lasser d’une préciosité qui ne sied guère à Don
Juan, à Roché. Pourtant l’auteur ne manque pas d’y introduire une ironie
froide, distante elle aussi, qui renvoie le héros à ce qu’il est : un pauvre hère.
N’a-t-il pas de ses rêves nocturnes qui le laissent pantois et le renvoient à sa
jeune adolescence (Don Juan et la Route du Ciel ) ? Avec Bertrande, il se
produit précisément le contraire de ce qu’il attend : et Don Juan, qui vient de
se promettre de ne pas toucher cette fille, se montre bien peu perspicace à son
égard, elle qui justement vient lui dire que sa porte resterait ouverte... ( Don
Juan et Bertrande). Quant à Ophélie, Marie Laurencin, elle se trompe de
personnage, prend Don Juan pour Hamlet, dans une confusion qui ne manque
pas d’intérêt, crie son désir et son plaisir, un cri qu’Hamlet ne pouvait lui
faire pousser. Don Juan est ici le bras du destin, laissant mourir une Ophélie
qu’Hamlet était dans l’incapacité de rendre heureuse. Ma is seulement après
l’avoir prise. Ophélie est en fait la figure inversée de celle qui la précède :
Messaline, épuisant ce pauvre Don Juan qui, malgré tous ses efforts, ne peut
plus rien lui proposer : elle l’a littéralement vidé, sans y trouver son compte.
Ridicule et impuissant, Don Juan voit arriver Hercule... C’est dire que le
mythe est sérieusement écorné, malgré ce qui aurait pu apparaître comme
prétentieuse arrogance dans le titre.
Le 30 avril 1912, il envoie son manuscrit chez l’éditeur Fasquelle qui le
refuse, puis chez Calmann -Lévy, qui n’en voudra pas non plus. Pourtant les
échos qui parviennent à Roché sont plutôt positifs. Roché fait circuler auprès
de ses amis des copies de son manuscrit, et Marie Laurencin l’aime bien, elle
s’y reconnaît en Ophélie. Jacques Copeau lui dit le bien qu’il en pense, et un
vote est organisé à la NRF. Copeau et Gide votent pour, Rivière et
Schlumberger contre; le manuscrit est retourné. Pendant ce temps Roché
continue à écrire, introduit de nouveaux textes, en supp rime d’autres. Il le fera
jusqu’en 1920, date à laquelle Don Juan et ... trouve enfin une maison qui
l’accueille. Don Juan et ... n’aura aucun succès, même si Henry Céard et
Lucien Descaves, tous deux membres du jury, parlent de ce livre pour le prix
Goncourt 24. Il n’en reste pas moins un témoignage important sur l’époque et,
surtout, sur Roché. Son premier vrai travail le met aux prises avec ce qui est
son univers d’écrivain : l’expérience des femmes qu’il cherche à rendre à
travers une écriture qui puise a ux sources de l’autobiographie. Et là, déjà, les
masques dont il habille sa prose ne donnent pas à lire ces textes comme
autobiographiques. Seul le recours au Journal permet d’opérer le
rapprochement, de saisir quelle intimité recèlent ces nouvelles. Le destin de ce
premier ouvrage, qu’il écrit et soigne pendant plus de dix ans est évidemment
perturbé par l’arrivée de la guerre.
C.LA GUERRE.
1. La drôle de guerre de Montparnasse.
a. Deux semaines à la Conciergerie pendant la bataille de la Marne.
La guerre éclate quand Roché pense partir rejoindre Franz et Helen
Hessel. Helen vient d’accoucher de son premier fils, Ulrich, en Suisse, et
Pierre tout naturellement est le parrain de ce premier enfant. Le voyage est
reporté sine die. Les Allemands quittent précipitamment Montmartre et
Montparnasse. Certains vont rejoindre, comme le font les Français, leur armée
et combattre au front, d’autres décident de se porter volontaires. Hessel prend
ainsi le chemin des combats.
Roché a trente-cinq ans en août 1914. Il n’est pas encore mobilisé. Mais
l’ordre de rejoindre un corps peut intervenir à tout moment. La guerre occupe
toutes les conversations. Et détermine les agissements et les comportements.
Certains sont héroïques, d’autres un peu moins. C’est une dénonciation, venue
d’une ville de province, qui vaut à Roché d’être arrêté pour intelligence avec
l’ennemi. Sans doute trouve -t-on qu’il a reçu trop d’étrangers chez lui, que
trop de courrier lui est parvenu d’Allemagne. Ce citoyen est trop cosmopolite
pour être un vrai bon Français.
Roché est dans son appartement, boulevard Arago. Deux personnes, dont
un commissaire, se présentent chez lui et le somment de répondre à
l’accusation lancée contre lui. Il est stupéfait et ne trouve rien à dire. Un
mandat d’amener est délivré contre lui et Roché se retrouve au dépôt, dans une
cellule de la Conciergerie. Il pense à une rapide remise en liberté, dès que sa
bonne foi sera reconnue. Mais la guerre désorganise tout, particulièrement les
prisons, pleines de gens sur q ui pèse une accusation d’espionnage. Roché doit
attendre huit jours avant d’être interrogé, malgré l’intervention d’un de ses
amis, substitut. Rien n’est retenu contre lui, mais il n’est libéré qu’au bout de
seize jours, et sort alors que vient de s’achever la bataille de la Marne. Ainsi
le premier contact avec la guerre est une privation de liberté, en même temps
qu’un éloignement de la guerre, la prison n’apportant que de très lointains
échos des combats, de l’avancée prussienne, de la contre -offensive française.
Roché décide de rédiger le texte de cette aventure à fin de publication.
Il poursuit la rédaction de textes pour son Don Juan, mais trouve dans cette
expérience matière à récit. Il note ainsi :
L’article « Deux semaines à la Conciergerie », 43 pages est le plus
clair travail
de ma semaine 24.
La perspective d’écriture change. Il s’agit de rédiger scrupuleusement ce
qui s’est déroulé entre le moment de son arrestation et celui de sa libération.
C’est un texte étonnant de précision, de minut ie dans le détail de la
description. Cellule, personnes enfermées, personnel pénitentiaire, tout est
rendu avec un grand souci d’exactitude et sans commentaire. Le texte est
comme une chronique, ou mieux, un journal de prison, le procès verbal de
cette détention. Il commence par l’irruption du commissaire, puis vient le
trajet jusqu’au commissariat et enfin l’arrivée au dépôt. Roché passe
rapidement sur ses pensées - au début il est intéressé par l’expérience, sûr de
sortir sans délai - et s’attarde surtout à une galerie de portraits, ceux des
codétenus qui arrivent à partir du deuxième jour. La cellule est le théâtre d’un
huis-clos où cohabitent un détourneur de fonds, un professeur de grec, un
milliardaire américain, d’origine lorraine, un serveur de restaurant lorrain lui
aussi, un souteneur qui touve la profession peu sûre, un jeune garçon vitriolé
par la maîtresse qu’il a quittée... un Français travaillant en Allemagne, un
Allemand naturalisé Français ... chacun indique le motif de son incarcération
et, pour tuer le temps, raconte son histoire. Il y a là un petit résumé d’une
sociologie de la condition humaine. L’organisation de l’espace, de l’emploi du
temps, tout est également indiqué en détail. Ce qui surprend le plus dans ce
récit, ce n’est pas sa minutie pourtant remarquable, c’est l’absence de tout
commentaire pour l’accompagner :
Ainsi, non sans regret, j e quitte cette cellule où j ’ai eu des camarades
et où j ’ai
médité.
Le lecteur ne dispose pas des réflexions du personnage. Il s’agit bien
d’un compte rendu factuel de ce séjour à l’ombre forcée des tours de la
Conciergerie. Et ce récit ne manque pas d’intérêt précisément pour cette
raison : s’en tenir aux faits, même les plus minimes, telle est la règle du récit,
telle sera la marque de Roché dans ses écrits futurs. Moins l’auteur intervient,
explique, juge, fait le travail du lecteur au fond, plus le récit tient ses
promesses. C’est dans la narration des faits, des petits faits vrais, que résident
l’art de l’écriture et la morale de celle -ci. Et cette narration fuit le récit
d’imagination. La fiction disparaît au profit du factuel, rendu crédible par le
système d’énonciation à l’œuvre : le pacte de lecture n’est pas formellement
établi avec le lecteur, mais la précision des lieux, de l’espace fait que celui -ci
reconnaît la véracité de ce qui est rapporté et le comprend bien comme une
expérience vécue. Le « Je » ici est plein et entier, il est celui de l’auteur sans
doute aucun. Roché accepte de devenir l’objet de son écrit. Et en ce sens Deux
semaines à la Conciergerie pendant la bataille de la Marne rompt avec les
nouvelles de Don Juan.
Ce récit est publié en feuilleton dans le quotidien Le Temps les 27 et 29
novembre et le 2 décembre 1915 avant de paraître sous la forme d’un petit
livre illustré par Robert Bonfils, aux éditions Attinger Frères, en 1916. Mais
Roché est déçu :
Mon éditeur ne lance pas bien mon petit bouquin. Je ne le vois guère
aux
devantures, quand il disparaît à une où il était, il ne reparaît pas 24.
C’est pourtant le premier ouvrage qu’il publie. Ses amis en reçoivent
certainement un exemplaire. C’est le cas de Guillaume Apollinaire qui lui
écrit pour le remercier et lui dire qu’il a autant apprécié le livre que le
feuilleton. Diego Rivera fait également l’éloge du petit ouvrage.
En même temps sort une édition à tirage limité - quatre-vingt-dix neuf
exemplaires - de Fragmens sur Don Juan , l’orthographe de « fragmens »
renvoyant bien entendu à l’époque où est censé se dérouler le récit. Mais là
encore, par la force de s choses, la diffusion demeure confidentielle. Roché ne
s’impose pas comme un grand écrivain reconnu dès ses premiers écrits. A
travers eux pourtant, on peut saisir ce qui en fera un écrivain rare, mais tout
entier tendu vers ce souci de perfection formelle par suppression de ce qui est
pour lui l’accessoire : le commentaire et la théorie. On peut déjà mesurer le
chemin parcouru depuis la nouvelle : Le Collectionneur.
b. Au service de la France.
Roché n’a pas été mobilisé dès le début de la guerre. Il n e reste
cependant pas sans rien faire. Il a d’abord l’idée, une idée qui le reprendra au
moment de la Seconde Guerre Mondiale, de modifier la Marseillaise en
réécrivant certaines strophes. On ne sait en quel sens. L’ambiance belliqueuse
qui prévaut à l’époque laisse craindre le pire. Mais ce projet ne voit sans
doute jamais le jour. Il s’occupe de se faire affecter dans un service de
l’armée. Ce sera chose faite le 16 avril 1915, comme auxiliaire d’abord. Il
occupe un emploi de bureau : il est le secrétaire du Général Malleterre, chez
qui il va au rapport tous les matins. Ce général est très parisien, ne va pas au
front. Il fait préparer par Roché les conférences qu’il présente en l’envoyant
mener des recherches encyclopédiques à travers les bibliothèques de Paris sur
les guerres napoléonniennes par exemple ou encore sur Thucydide. Roché
réunit aussi la documentation nécessaire à l’écriture d’articles qui sont publiés
dans différents journaux, Le Temps (pour lequel le général tient une chronique
militaire jusqu’à la fin de la guerre) et L’Excelsior notamment. Il met
également à profit sa bonne connaissance de l’anglais et de l’allemand et
traduit nombre d’articles. Il entretient de bonnes relations avec les
correspondants des journaux américains, particulièrement le New York Times.
Lui-même signe quelques articles dont certains, comme « Kovno pris »,
paraissent dans plusieurs journaux. Il devient membre de l’Anglo -American
Press Association, liant là à l’occasion de banquets d’utiles relations pour plus
tard. S’il lui arrive d’être de garde et de se retrouver ainsi bloqué deux heures
à ne rien faire, son service lui laisse beaucoup de temps pour vaquer à ses
occupations. Sa mobilisation sous les drapeaux n’est donc pas
particulièrement pénible, par rapport à celle que connaissent des centaines de
milliers d’hommes de sa génération. Apollinaire, par exemple.
c. « Ah ! Dieu que la guerre est jolie... »
Montparnasse, où Roché continue d’habiter et de vivre au début de la
guerre, offre un visage insolite. Bien sû r beaucoup de ces fortes personnalités
qui lui donnaient cette allure si particulière ont disparu de ses cafés : tous les
Allemands, déjà, des Français aussi : Apollinaire, nous l’avons dit, mais aussi
Derain, Léger, Braque, Salmon. Cendrars, Zadkine, Kisling s’engagent. Mais
nombreux sont ceux qui sont restés, soit parce qu’ils sont des Français non
mobilisés, soit parce qu’ils sont étrangers et échappent à ce conflit. Les
témoignages de ceux -là sont éloquents et surprenants : le début de la guerre
correspond à une époque faste. D’abord parce qu’il règne une ambiance un peu
grisante au début du conflit; ensuite parce que le gouvernement subventionne
ceux qui ont perdu leur emploi du fait de la guerre; Chana Orloff témoigne
ainsi :
Pendant la guerre... c’était merveilleux. C’est honteux à dire.
L’endroit où j e
travaillais pour gagner ma vie était fermé (...) Le gouvernement
français a
organisé une aide aux artistes. Nous recevions 25 centimes par j our et
des repas
dans des cantines 24.
Ainsi certains artistes jusque là obligés de travailler pour gagner leur
vie se retrouvent payés à ne rien faire, c’est -à-dire payés pour exercer leur art
à plein temps. Certaines cantines sont appréciées par les artistes : celle de
Marie Vassilieff, le peintre russe qui a transformé son académie de peinture en
réfectoire en est un exemple.
Il continue de se développer dans ce quartier une activité débordante.
Certains de ces artistes sont bien connus, d’autres encore à découvrir. Picasso
est le maître incontesté et ses prix sont déjà inaccessibles pour Roché. Ainsi il
remarque chez Madame Vildrac, une grande collectionneuse, douze dessins de
Picasso :
Emotion profonde. Je les ai vus, il y a 12 ans, et pas achetés (...). Je
les signale
avec regret à Paul Rosenberg 24.
Mais Roché lui reste très attaché, particulièrement pendant cette
période, où ils se rendent souvent l’un chez l’autre, où ils se promènent
ensemble, souvent en silence : « nous nous taisons bien ensemble » note-t-il
le 27 janvier 1916. Peut -être est-ce pour cette raison que Picasso parle de
Roché comme d’une traduction : les mots ne sont que peu de choses pour
Roché lorsqu’il se trouve avec un tel génie. Il pense à lui pour illustrer son
Don Juan, n’ose pas encore lui en parler. Ils font aussi des affaires ensemble :
ainsi, en août 1916, Roché organise une vente entre Picasso et le couturier
Jacques Doucet; un Jacques Doucet qui se fait vertement reprendre par
Picasso, alors qu’il vient de traiter Apollinaire de fumiste :
Et puis après? Qu’est -ce que cela signifie ? Supposez que Michel -Ange
et
Léonard aient été des fumistes - qu’est-ce que cela changerait à leur
œuvre
24
?
Picasso et Roché tirent au sort le prix à formuler : 3 500 ou 4 000 francs
? C’est 4 000, c’est Picasso qui gagne. Ils se montrent leurs toiles aussi :
Picasso les siennes, Roché, celles qu’il achète. Car Roché poursuit sa
collection. Il vient de connaître une jeune femme, éplorée parce qu’elle a
perdu son mari depuis peu. Elle fait de la peinture. Roché s’occupe de la
consoler et regarde ses toiles. Pour la consoler, il couche avec elle. Ce qui fait
son effet, puisqu’elle veut déjà un enfant de lui. Elle a bien un autre amant
aussi, Thornald Hellessen, un peintre comme elle, mais qui la console moins
bien. Rapidement, Roché s’intéresse à sa peinture. Il achète ainsi vingt francs
chacun des dessins qu’elle réalise pour Don Juan. Comme il l’a fait avec
Marie Laurencin, Roché va suivre Hélène Perdriat, qu’il appelle la Reine dans
son Journal. Il lui achète plusieurs toiles, com me la Créole, la rencontre
fréquemment, l’encourage. Il lui présente Jacques Doucet qui acquiert
quatorze gravures. Il pose même pour elle. Roché emporte chez lui le portrait,
le montre à Picasso qui ne l’aime guère. Hélène Perdriat sera la deuxième
personne dont Roché entreprend de manière systématique la collection
d’œuvres. Il commence à avoir une certaine réputation pour ses connaissances
en peinture, mais également pour les toiles qu’il possède. Angel Zarraga, le
peintre mexicain, fait ainsi son appari tion dans la vie de Roché. Ce sera un de
ses « poulains », un de ceux qui complètent sa collection tout en l’obligeant à
se séparer de certains tableaux de façon à pouvoir en acheter d’autres. Ce qui
sera toujours sa façon de faire. Il vend ainsi à Doucet, qui lui a expliqué son
projet de collection, les Carnets de Laurencin de 1906.
Perdriat remplace Laurencin, exilée en Espagne après son mariage avec
un Allemand, Otto von Wätjen, un peintre de Montparnasse que Marie a
épousé en 1914, avec Roché pour tém oin. Certains comme Picabia et Gabrielle
Buffet ont choisi de s’installer aux Etats -Unis d’Amérique. La vie continue
pourtant à Paris. Apollinaire revient du front blessé et Roché lui rend visite à
l’Hôpital Italien. Il retrouve souvent Braque, Jacob, Paul Fort chez qui il
déjeune. Roché rencontre aussi beaucoup de musiciens. Satie bien sûr, qu’il a
souvent raccompagné chez lui, mais aussi Fred Barlow avec lequel il est
maintenant très lié, et au mariage duquel il est convié. Georges Auric est
arrivé à Paris et, après l’avoir beaucoup cherché, a enfin trouvé Roché. Celui ci lui donne une adaptation de la pièce de Shakespeare Songe d’une nuit d’été,
qu’il intitule Rêve d’une nuit d’été . Mais Auric, par insouciance dira -t-il ou
parce que le projet n’en vaut pas la peine, ne met en musique que le premier
acte et n’ira pas plus loin. C’est à cette époque aussi qu’il rencontre Cocteau.
Il n’y a rien d’étonnant à ce que les deux hommes, malgré l’affabilité dont ils
feront toujours preuve, ne s’apprécient guère : Cocteau l’extraverti, beau
parleur et savant metteur en scène de son propre personnage, est à l’opposé du
silencieux Roché, toujours en retrait, toujours en train d’observer 24. Il y a
Martineau, avec lequel Roché a justement un projet : Le Dahut. Il s’agit
certainement d’un livret que Roché a écrit et que Martineau doit mettre en
musique. Mais le 28 août 1915, Roché note dans son Journal que Martineau
est très mal. Il meurt le 15 septembre. Le projet n’a pas été mené jusqu’à son
terme. Roché écrit aussi un aut re texte qu’il reprend à plusieurs reprises et qui
s’intitule : Sakountala. Il dicte encore le premier acte d’une pièce titrée : Les
Dieux de Jade, qui, manifestement, n’a jamais été terminée. D’autres projets
sont en cours de réalisation, mais ne seront achevés que plus tard.
C’est au milieu de toutes ces rencontres que Roché travaille et il
continue de régner à Paris une atmosphère insouciante où s’élaborent de
nombreux projets (Roché pense par exemple à une revue pour l’après -guerre),
où l’on organise des repas fins, où l’on boit quantité de champagne. Le son du
canon n’arrive pas jusqu’à Montparnasse. La guerre semble irréelle, loin de ce
centre du monde des arts. Roché a pourtant une activité militaire. Elle reste
elle aussi en dehors de la boucherie générale. Il n’est fait mention qu’une
seule fois dans le Journal de la guerre réelle, celle qui tue les hommes . Et
lorsqu’il est enfermé à la Conciergerie et qu’il entend le son du canon, il
craint de n’avoir pas le temps de s’expliquer... La guerre est loin, Paris n’a
pas perdu son goût pour la vie, et les femmes de Roché sont toujours
présentes.
d. Les femmes et la guerre.
Pendant qu’il se donne mission de sauver Hélène Perdriat, Roché
soutient son train de vie donjuanesque, profitant aussi du couvre -feu instauré à
Paris pour rester un peu plus chez l’une ou l’autre. Il y a la Lionne, ou Ln, qui
n’aime guère toutes ces femmes qui sont autour de lui et qui a l’idée de lui
dérober son carnet. Il s’ensuit une scène de jalousie effroyable, qui reste sa ns
conséquence cependant. Il baptise une nouvelle maîtresse Nuk II, en souvenir
de Margaret, son premier amour, qu’il avait surnommée Nuk car c’était la
seule partie de son corps qu’il lui était permis de voir. Nuk II est rousse
comme la première, comme un certain nombre de ses maîtresses. Elle prépare
ses bagages pour New York. Roché ne sait pas encore qu’il la retrouvera là bas quelques mois plus tard. Il y a Simone, qui lui rappelle Ofe - le Chieng. Et
il fréquente avec constance plusieurs établissements de la capitale.
Il reste surtout Mno qui demeure la fidèle, qu’il retrouve une ou deux
fois par semaine. Mais, sans qu’elle en sache rien, comme d’habitude, elle a
une rivale. Une de ces femmes qui bousculent l’organisation de l’emploi du
temps de Roché car elles ne sont pas que de simples passades. Peut -être est-ce
Fred Barlow qui présente Jeanne Vaillant à Roché. En tout cas, Barlow la
connaît pour avoir été son amant quelque temps. Jeanne est peintre et gagne sa
vie en dessinant les catalogues du mus ée du Louvre. Elle a un fils, Jean -Paul,
qui est nain. Sa vie est à la fois simple et compliquée : elle a connu beaucoup
d’hommes, ne le cache pas. A cette date, l’amant en titre est Grillon - tel est le
pseudonyme que lui donne Roché - qui est le peintre Johnson. Il y en a un autre
qui est loin en ce moment, de tous ses amants le plus mauvais, mais qu’elle
aime et qu’elle ne quittera pas. Jeanne est prête à toutes les expériences,
toutes les découvertes en matière de sexe. Tout va aller très vite avec elle. Le
12 septembre est la date de leur première nuit. Dès le 26 octobre, ils ne sont
plus deux mais trois avec une Flamande. Expérience qui se reproduira souvent,
le troisième variant et le trio pouvant se transformer en quatuor. Roché
connaît là des moments de grandes jouissances, pratiquant ce qu’il n’oserait
proposer à Mno et qui lui procure des plaisirs infinis :
Le vice ? Qui ose en parler ? La sincérité couvre tout - on fait ce
qu’on peut.
C’est encore une forme de prière - s’ingénier, essayer es t le fait de
l’homme .
24
note-t-il dans son Journal après une de ces expériences à l’«effet
foudroyant ». Janot, ou encore Jnt, comme il la renomme dans son Journal,
prend une place prépondérante, aux dépens de Mno. C’est chez elle qu’il vient
désormais le soir, après ses dîners et visites en ville. Il dispose d’une chambre
dans son appartement, qu’il utilise quand Johnson est présent. Il règne dans
cette demeure une grande liberté de mœurs qui attire Roché comme un aimant.
Mais Janot n’est pas une maîtresse exigeante. Elle ne demande rien : ni
l’exclusivité, ni l’attention soutenue d’une amante possessive. Elle a sa vie
qui ne regarde pas ses amants. Elle a ses amants qui ne regardent pas non plus
ses autres amants. Très vite les relations qui s’instaurent entre eux sont de
fraternité plus que de sexualité. Et Roché a soin d’elle quand il est avec elle,
mais n’a pas ce souci de l’avoir toujours. C’est une autre forme de l’amour,
une autre connaissance dont il est en train de faire l’apprentissage. A la
différence d’une femme comme Opia, Janot permet à leur relation de
s’installer dans la durée. A tel point qu’il se sent la fibre paternelle : Roché
veut prendre en charge l’éducation de Jean -Paul. L’éducation sexuelle,
s’entend.
Le 27 août 1915, Roché reçoit par un tiers une lettre de Franz
accompagnée d’un portrait de son fils. Hessel est vivant. Il est envoyé sur le
front russe. Il écrit justement de longues lettres à son ami français, qu’il
appelle Claude et qui n’est autre que Pierre. Il lui écrit la guerr e et ses
souvenirs de la période pendant laquelle il vivait à Paris, Paris où il a
rencontré de nombreux amis et surtout une femme, cette femme... Il appellera
l’ensemble Romance Parisienne, mais il faudra attendre la fin de la guerre
pour que ces quatre lettres soient publiées. Car la guerre continue.
2. L’Amérique.
a. Roché en Amérique.
Compte tenu de ses fonctions de secrétaire et de sa connaissance de la
langue anglaise, on confie à Roché l’accompagnement à travers la France de
l’American Industrial Commission, qui vient se rendre compte de l’état de
l’industrie française pendant l’année 1916. Roché part donc faire un tour de
France avec les commissaires américains, se lie à eux. Il sert de traducteur, de
secrétaire, offre ses bons offices quand il le peut. C’est à Belfort qu’on lui
propose de venir aux USA pour traduire en français le volumineux rapport que
ne manquera pas de faire la commission. Roché accepte.
Avant de s’embarquer pour l’Amérique, il propose au directeur du
journal Le Temps de devenir un des correspondants de ce quotidien aux Etats
Unis. Il sera affecté aussi à la French High Commission in the United States.
Ainsi Roché quitte Paris, la France, l’Europe. En même temps que le champ de
guerre, il laisse là sa mère, Mno, Janot. Certainement sa mission est limitée
dans le temps, mais la décision de partir a pu être difficile à prendre. A moins
que, au-delà de son amour pour sa mère, au -delà de son amour pour ses
maîtresses, sa curiosité ait emporté la décision sans état d’âme.
Roché arrive à New York, à bord du Philadelphie, à la fin d’octobre
1916. Nous n’avons que peu d’informations sur le travail qu’il effectue
réellement sur place. Il traduit sans doute le rapport. Mais il reste plus
longtemps que prévu. Il se déplace souvent, va de New York à Washington, de
Washington à New York. Il assiste à de nombreuses conférences, à de
nombreuses réunions de commissions concernant l’industrie, le commerce, les
importations et les exportations. Il participe à des séances de travail au Séna t
et rédige des comptes rendus. Il dépouille la presse allemande, établit des
notes de synthèse. Il traduit de nombreux textes. L’ambiance de travail, les
rapports avec ses supérieurs, l’organisation américaine, tout lui plaît. Il s’agit
en fait ici de son premier vrai travail. Jusqu’alors, si l’on excepte la scolarité
dont il garde un si mauvais souvenir, Roché n’a jamais été soumis à un emploi
du temps régulier, à des contraintes dues à un horaire imposé, à un chef
irascible. En fait, Roché n’a jamais tra vaillé. Il se rend d’ailleurs compte de
cette importante modification dans son mode de vie et s’interroge sur les
conséquences que pourrait avoir à long terme cette activité régulière. Mais il
sait aussi qu’elle n’est que provisoire, le temps de la guerre. Et que ses autres
centres d’intérêt ne manquent pas d’ajouter le sel nécessaire à sa vie.
b. La vie à New York.
C’est évidemment à New York, plus qu’à Washington, que s’invente le
monde de l’après-guerre (au moins une bonne partie). C’est d’ailleurs à New
York que de nombreux artistes se trouvent. Et bien sûr, parmi eux, beaucoup
de Français et des habitués de Montparnasse que Roché connaît et qu’il
retrouve au café Brevoort, ou dans les multiples soirées qui s’organisent un
peu partout, un peu tout le temps. Sont là Varèse, Pascin, Sternheim,
Gallimard, Copeau, Jouvet, Dullin, et Jean Crotti aussi, le peintre suisse qui
fut élève de l’académie Julian et qui y a connu, peut -être, Roché... Depuis
janvier 1913, même s’ils ne résident pas toujours aux USA , Gabrielle Buffet et
Francis Picabia représentent la peinture française contemporaine et mènent
grande vie. Bien sûr, tous ces Français ne vivent pas qu’entre eux, mais aussi
au contact des artistes américains. Des peintres comme John Covert, Beatrice
Wood ou Man Ray; des critiques d’art, des écrivains...et des collectionneurs
comme Walter et Louise Arensberg, qui offrent l’hospitalité à qui veut dans
leur grand appartement de Manhattan, et qui commencent une des plus
importantes collections d’art contempo rain au monde. Walter est né en 1878,
Louise en 1879 (la même année que Roché), et ils sont arrivés du
Massachusetts à New York pour profiter pleinement de la vie artistique de la
ville. La manifestation qui décide ce déménagement, c’est l’ Armory Show,
c’est-à-dire the international exhibition of modern art qui se tient en février et
mars 1913, à New York et dont le principal instigateur n’est autre que John
Quinn. C’est à cette même exposition qu’un jeune Américain qui se fera
connaître sous le nom de Man Ray découvre Marcel Duchamp et Francis
Picabia. Pour Louise et Walter Arensberg, c’est aussi une découverte
fondamentale. Ils ne cesseront dès lors de s’intéresser à l’art, d’être des
mécènes et d’ouvrir leur grand appartement à tous les artistes américains ou
européens de l’avant -garde.
Il y a surtout une personne dont on a du mal à imaginer que Roché, lui
qui connaît tout le monde, ne la connaisse pas. C’est Marcel Duchamp. Il a
pourtant été élève, tout comme Roché, de l’académie Julian. Mais à cette
époque, il préfère jouer au billard plutôt que d’exercer ses talents de peintre.
C’est pourtant la raison qu’il invoque à ses parents pour venir retrouver ses
deux frères à Paris. Mais le temps perdu s’est rattrapé plus tard : Roché et
Duchamp deviennent très vite des amis qui seraient inséparables si l’un et
l’autre ne savaient le prix de la solitude. Il y a presque un effet de gémellité
entre les deux hommes : il est surprenant de voir combien ils se ressemblent (
c’est aussi vrai physiquement : des photos de Man Ray prises à New York
l’attestent ), combien ils réagissent de la même façon, combien ils vivent de
manière identique. Duchamp est déjà une personnalité aux Etats -Unis
lorsqu’arrive Roché. Il se trouve à New York depuis juin 1915. Il y avait déjà
exposé, à l’Armory Show, sa toile Nu descendant un Escalier , qui avait
provoqué un joli scandale et rendu célèbre son auteur, salué par une partie de
la critique comme le libérateur de l’art. Un libérateur qui mène grande vie,
bien que sans argent et ne tran sigeant pas sur les principes : on lui offre 10
000 $ pour son tableau : il refuse. Roché indique qu’à cette époque, il était
« avec Napoléon et Sarah Bernhardt, le Français le plus connu » 24. Roché et
Duchamp se rencontrent un soir, font en bande une tournée des cafés,
retrouvent Pascin. Par erreur, ce qui prouve combien Roché est ignorant de
Duchamp, il l’appelle Victor, puis un peu plus tard dans la nuit : « Totor ».
Comme les femmes du Journal, Duchamp est rebaptisé par Roché, sans dire
mot. C’est sous ce nom-là qu’il apparaît le plus souvent dans le Journal 24.
C’est sous ce nom -là que Roché en fait un personnage de roman, quarante ans
plus tard. Car la vie à New York est un roman.
Quelques jours après cette rencontre, Duchamp annonce à Roché son
intention de fonder une revue. Avec le peintre Béatrice Wood, Roché va
déposer le titre. Ils se trompent de bureau et commencent à remplir des
formulaires de mariage... Béatrice Wood a été présentée à Roché par Duchamp
et Picabia. Les deux s’entendent bien et ar rivent vite à un accord commun : ils
seront amis, pas amants. La revue s’intitule The Blind Man, et sur la
couverture on voit un chien emmenant un aveugle visiter une exposition d’art
moderne. La provocation est de mise. C’est au même moment qu’a lieu la
célèbre conférence d’Arthur Cravan, qui se termine par l’arrivée de la police.
Arthur Cravan qui fréquente aussi Duchamp et Picabia et qui exerce une
véritable fascination sur Roché car lui, au moins, n’a pas eu peur de boxer.
C’est à la même époque (tout c ela se déroule en un mois, le mois d’avril 1917)
que se prépare le Salon des Indépendants aux Grand Central Galleries . Louise
et Walter Arensberg participent financièrement à tous ces projets. Et si la
revue n’a aucun succès, le Salon, lui, a un retentissement considérable,
notamment parce que Duchamp veut y exposer sa Fontaine, ce qui ne sera
finalement pas autorisé. La polémique va bon train : Duchamp, officiellement
commissaire de l’exposition n’est pas consulté et ne sait où est passé son
urinoir. Man Ray qui apprend l’exclusion de Fontaine décide de retirer son
tableau. Et le numéro deux de The Blind Man (ou B.P.T. pour Béatrice, Pierre,
Totor) est lancé, sans plus de succès ( même si un bal est organisé pour
soutenir la revue ) : le sommaire de la revue est justement consacré à la
polémique née de Fontaine. Henri-Pierre Roché y signe un éditorial où il
explique qu’une telle exposition ne vaut que si le public peut « apprendre à
penser par lui-même, et à ne plus accepter machinalement les réputations
artistiques faites à l’étranger » Quant à Béatrice Wood, elle soutient la
provocation : « Franchement, je vais aux Indépendants pour m’amuser. Pour
moi, le peintre est l’homme qui dit merde et qui continue son chemin » 24. En
même temps, une autre revue d’art contemporain est arrivée à New York, avec
Picabia: 391. 391, c’est 291 + 100 et 291, c’est le nom d’une célèbre galerie
new yorkaise, tenue par Alfred Stieglitz, qui découvre et fait découvrir
l’avant-garde. Picabia et Gabrielle Buffet arrivent de Barcelon e où, entre
autres, ils ont retrouvé Marie Laurencin, et son mari qui sombre dans un
alcoolisme violent. Marie exécute plusieurs dessins pour la revue. Celle -ci
paraît plus élaborée que The Blind Man et touche plus de personnes autour du
monde. Quand la concurrence entre les deux revues devient évidente et
absurde, tous s’accordent à dire qu’il en est une de trop. Picabia et Roché
jouent le sort de l’une d’elles aux échecs. C’est Picabia qui gagne sur abandon
de Roché après trente-quatre coups. Il y aura bi en encore une revue appelée
the Rongwrong (Pire-que-tout), qui ne connaît qu’un numéro unique 24.
Toutes ces provocations, toutes ces recherches et ces mises en œuvre
sont une manière d’affirmer l’irruption imminente d’une nouvelle révolution
artistique. C’est ce que dit Duchamp, dans un propos rapporté par Roché le 26
mars 1918 :
Il dit qu’on n’a rien écrit de nouveau depuis le coup de dé de Mallarmé
- que
musique non plus depuis Debussy - autre génération.
C’est dans cette ambiance new yorkaise q u’il réalise le Grand Verre.
Roché vient souvent dans son atelier le voir travailler, discuter avec lui. Fait
exceptionnel : Duchamp laisse son atelier à Roché pour toute une journée afin
qu’il puisse bien regarder ses œuvres. Roché est subjugué par le travail de
Duchamp, par l’élaboration de ses tableaux. Il est fasciné par cet emploi
singulier et en même temps très théorique des objets. Ce qui le frappe, c’est
évidemment l’artiste et la radicalité de ses choix. Les toiles, les « readymade » et les verres. Duchamp donnera un exemplaire du Grand Verre à
Roché, qui sera longtemps le seul Verre en Europe, centre de sa collection.
Il s’invente une épopée mécanique et un arsenal.
Il aboutit à des formes inattendues, pleines d’autorité, et qui
accrochent
l’esprit.
La création reste inexplicable, même si on vous démonte l’outil 24.
relève-t-il à son propos. Mais Roché est aussi fasciné par l’homme qu’il est,
cette volonté de simplicité, cette recherche constante pour s’éloigner de la
dépendance matérielle. Le principe pour Duchamp n’est pas de spéculer avec
son œuvre, il est de faire une œuvre, ce qui change radicalement la conception
de l’art qui sévit jusqu’alors. Son but, et il l’affirme, ce n’est pas de vendre sa
collection aux plus offrants mais de faire en sorte qu’elle ne soit pas
dispersée. Et c’est ce qu’il finira par obtenir, en vendant la majorité de ses
œuvres aux Arensberg et à Katherine Dreier, une familière de Duchamp et des
Arensberg, qui fut peintre et collectionneuse et qui lors du salon d es
Indépendants à New York se prononça pour le retrait de Fontaine, avant de
devenir une intime de Duchamp. Les Arensberg et Katherine Dreyer ont légué
au musée de Philadelphie leur collection dans les années cinquante. Collection
qui devient alors principe même de l’œuvre, devient œuvre elle -même,
permettant de révéler ce que chacune des œuvres contient. C’est d’ailleurs
pour cela que Duchamp fabrique une valise contenant en condensé son œuvre.
Roché en possède un exemplaire.
Cette vie est un roman et Du champ en est le héros. Héros, évidemment,
ne convient pas : il est le centre vers lequel tous se tournent et duquel irradie
une lumière particulière. Roché tente de rendre cette lumière sous forme de
fiction. Il écrit d’abord un assez long texte sur Marcel Duchamp, intitulé
Souvenirs sur Marcel Duchamp et qui procède par fragments : petites
historiettes ou analyse subtile de La Mariée mise à nu par ses célibataires,
même. Ce très beau texte d’hommage dit bien l’artiste. Mais Roché, sans
doute, veut plus : il n’y a pas de différence entre l’artiste et l’être humain
qu’est Duchamp, et pour rendre cette vie, il faut le détour par le roman. C’est
celui-ci que Roché entreprendra à la fin de sa vie en écrivant Victor, qu’il
n’aura pas le temps de terminer. C’est dans la trame romanesque que
s’aperçoit la personnalité de Marcel Duchamp : dans ses relations avec les
femmes, et surtout dans son refus de quelques -unes parmi les plus belles ou
les plus en vue, dans les courts aphorismes qui défendent sa morale, une
morale purement individualiste et tournée vers l’expérimentation d’un nouvel
ordre des choses, dans sa détermination à conduire sa vie selon ses choix, quel
qu’en soit le prix à payer ou encore dans l’extrême minutie qui préside à son
travail quotidien, nous voyons se forger la personnalité de Duchamp. Le roman
restant en chantier, on ne peut lui donner un contour définitif, mais à travers
quatre-vingts pages se dessine la silhouette de cet étrange artiste, qui fascine
tant Roché.
Au milieu de toutes ses ac tivités - militaire et civile - Roché trouve le
temps de travailler pour lui. Non pas au roman consacré à Marcel Duchamp,
mais à différents autres textes. Il est correspondant du Temps et envoie
plusieurs articles. Il envisage d’écrire pour le Feuilleton de ce quotidien en
juillet 1917 et le projet d’un grand article sur la vie à New York, en novembre
1917 24. Il aide aussi plusieurs de ses compatriotes à traduire et à récrire leurs
textes, Copeau par exemple, pour un article à paraître dans le New York Times.
Sa vie en Amérique l’incite à réfléchir et à étudier les fausses
représentations françaises de ce pays. Il a ainsi l’idée d’un ouvrage sur
l’Amérique, une idée qui le poursuit longtemps mais qui n’a jamais trouvé le
commencement d’une réalisation.
Il suit aussi de très près la première d’un drame lyrique : Le Sauteriot,
écrit d’après la pièce d’Eduard von Keyserling et mis en musique par Sylvio
Lazzari. Comment Roché rencontre -t-il Lazzari ? Comment naît le projet?
Toujours est-il que c’est Roché qui doit adapter le drame, avec Martial
Perrier. Le sauteriot, c’est le surnom que l’on donne à la petite Orti, fille
naturelle du paysan Mikkel. Pauvre petite fille, battue, incomprise, elle doit
soigner Anne, sa belle-mère qui a bien voulu l’adopter. Anne doit prendre
quelques gouttes d’un très violent médicament. Mikkel a une sœur qui aime un
beau jeune homme dont Orti est amoureuse. Les deux amoureux se disputent et
Orti en profite et connaît son premier baiser. Mais elle a aussi promis sa vie
contre celle de sa belle-mère à la Vierge, qui l’a acceptée. Lorsqu’elle rentre à
la maison, sa belle-mère va mieux et Orti craint que l’échange ne soit en train
de s’accomplir. Elle décide de lui donner une forte dose de médicament. Mais
celui qu’elle pense être son amoureux s’est réconcilié avec sa promise. De
désespoir, c’est elle qui avale la fiole.
Drame de l’amour contrarié, à la limite du récit et de la légende, le texte
est surtout travaillé du point de vue de la musique. La première a lieu à
Chicago, en janvi er 1918. Roché, évidemment s’y rend. Mais c’est surtout le
verdict de New York qui importe. Le drame est monté le 11 février 1918. Des
applaudissements, mais Roché note que le succès n’est pas éclatant. Le
lendemain, la presse est peu favorable. Ce n’est pas le début de la gloire,
donc. Roché ne se sent pas responsable de l’échec : c’est en France qu’il
faudra voir. Ce sera fait deux ans plus tard. Le 8 avril 1920, l’Opéra Comique
de Paris donne le Sauteriot. Là encore, le succès est limité et le spectacle ne
passera pas l’été, au grand désespoir du compositeur.
Peut-être est-ce dû à ses traductions de poèmes chinois ? On lui
demande aussi de faire l’adaptation de The Yellow Jacket , la Tunique Jaune,
une pièce à la manière chinoise, de Georges Hazelton et Benrimo, sur une
musique de William Hurt. C’est une histoire fort compliquée de rivalité entre
les deux femmes de l’empereur qui commence par ces mots :
Avec toute cette félicité d’importance personnelle, j e suis pourtant
malheureux car j e
possède deux femmes : une première femme et une
seconde femme 24.
Et les deux femmes sont rivales, la seconde voulant être la première,
obtenant sa mort et celle de son fils, dont elle fait croire qu’il est difforme. Ce
sera, au milieu des palais et des jardins chinois, la revanche et le triomphe de
cet enfant. Il y a là un véritable mélange des genres qui doit être la manière
chinoise, à moins que cela tienne d’un baroque un peu désuet. La pièce a été
représentée à Londres, à Dusseldorf, à Munich, à Budapest, mais ja mais à
Paris, malgré plusieurs tentatives.
Roché travaille aussi à un nouveau texte, annoncé depuis novembre
1917. Henri-Pierre Roché est toujours resté en contact avec la comtesse
Franziska zu Reventlow et a échangé avec elle une importante correspondance.
Elle reste un incroyable personnage. Son fils, que Roché a connu petit, a été
enrôlé dans l’armée allemande, comme tous les jeunes de sa génération.
Franziska décide de l’enlever et de le faire déserter. Elle entreprend alors une
vaste opération pour parvenir à ses fins, s’installant à la frontière suisse,
soudoyant plusieurs personnes, lançant plusieurs opérations qui échouent,
jusqu’à cette dernière tentative qui fait passer Rodolphe au nez et à la barbe
des sentinelles. L’évasion a suscité nombre d’articles qui rendaient compte du
moral des troupes. Mais dans le mémoire que la comtesse envoie, et qui ne lui
parvient que le 5 juin 1918, tout est extraordinaire : l’évasion, bien sûr, mais
surtout l’expédition qu’elle suppose au préalable, les mensonges qu’il faut
raconter, les permissions qu’il faut solliciter... Roché se lance dans la
traduction et la réécriture de ce manuscrit de quatre -vingt-douze pages, qui
« s’annonce excellent ». Mais le projet n’a pas le temps d’aboutir, l’armistice
étant signée avant la publication du récit. Cette partie des Mémoires de la
comtesse de Reventlow ne verra pas le jour.
Bien sûr Roché, loin de son havre maternel et presque conjugal, loin de
Klara et Mno avec lesquelles il échange des lettres, n’est pas à l’abri d e la
séduction. A New York il a retrouvé Nuk II; il découvrira Nuk III. Woman
aussi, une relation très sexuelle, comme Roché en a connu une avec Opia.
Pallas, une vierge. Alisson, avec qui il travaille et Alissa qui est son amie.
Mais surtout il y a Cligneur, qui n’est autre que Louise Arensberg. C’est
arrivé sans que ni l’un ni l’autre s’en rende compte. L’intimité dans laquelle
ils vivent déjà depuis que Roché séjourne à New York ne les rapproche pas
d’abord. Pourtant Roché voit très souvent Louise, sans Walter, mais avec
Béatrice Wood. Béatrice Wood est à cette époque amoureuse de Duchamp, qui
ne veut pas d’elle. Elle se confie à Roché, qui devient son chaste confident,
tout en étant très fréquemment avec elle. Et c’est dans cette atmosphère
d’amitié qu’ils rejoignent souvent Louise. Celle -ci les entraîne plusieurs fois
en voyage pour quelques jours. Le cérémonial est toujours le même, Pierre et
Béatrice couchent chastement ensemble, Louise dans une autre chambre. Un
soir d’orage, Pierre rejoint Louise pou r la rassurer. C’est cette nuit -là qu’ils se
découvrent, que Pierre comprend combien Louise n’est pas heureuse avec
Walter, que sans le savoir, sans préméditation, il est tombé amoureux d’elle,
et elle de lui. Et ce soir -là, ils se le disent. Pourtant Roché rejoint Béatrice
dans sa chambre. Leur amour n’est consommé que plus tard, comme s’ils
avaient le temps devant eux. Ce qui suffirait déjà à différencier Louise
d’autres femmes américaines. Il y a chez Louise quelque chose d’autre qui
sécrète non plus de la curiosité mais de l’amour. C’est elle, la rivale de Mno.
C’est pour elle que Roché est peut -être prêt à tout abandonner. C’est pour lui
qu’elle envisage de divorcer. Avec Cligneur, Roché connaît une de ses
relations qui le transportent. Soulignons -le : il a des jouissances certainement
plus vives avec d’autres. Il y a ici une alchimie entre les corps et les esprits,
entre leurs regards posés sur le monde qui suggèrent qu’il se joue autre chose
qu’une nouvelle expérience :
Lou - sp : j amais assez. Envi e de sterben. Sp. si doux pur éthéré comme on
s’habitue à être ensemble - contact silencieux - un bref moment de sl.
Un
sommet de ma vie, volonté de ne pas perdre ça 24.
Pour Cligneur, Roché pense s’installer en Amérique et y poursuivre la
vie qu’il y a commencée. On ne sait pas comment évoluent les relations entre
Louise et Walter, ni entre Walter et Roché. Mais Roché, jusqu’alors, si l’on
peut dire, a toujours respecté le conjoint officiel de ses maîtresses. Un
divorce, un remariage engagent autre ment l’avenir qu’un simple adultère.
Pourtant si Roché semble véritablement épris, rien dans son Journal ne le
montre décidé à accepter les conséquences de ce qui n’est pas une aventure
banale. Mno reste très présente, notamment lorsqu’il reçoit du courrier. Et
quand elle l’appelle « mon mari », rien n’est plus sûr pour lui. Alors qu’il
vient de passer une semaine avec Cligneur, il écrit :
Retrouverai -j e une telle semaine ? Cligneur si beau, si tendre, sa seule
voix au
bouche de
phone guérit mes maux. En même t emps faim infinie de voir la petite
Meno 24.
Tant que la guerre dure et qu’il est employé à titre militaire, il n’a pas
besoin de faire un choix : l’histoire l’opère pour lui. Mais dès lors que la
guerre est finie...
c. La fin de la guerre.
Dès l’armistice signée, Roché est chargé d’organiser la tournée
américaine du colonel Reinach. Ce dernier se rend aux Etats -Unis pour
présenter un cycle de conférences dont le but réel est de faciliter la venue de
jeunes Américains en France. Entre le 27 novembre 1918 et le début janvier
1919, Roché s’informe des horaires de train, réserve des nuits d’hôtel, traduit
à ses hôtes discours et toasts ... Il fait de nouveau office de secrétaire. Il
entraîne son colonel dans un périple qui le conduit dans toutes les grandes
villes des USA : Détroit, Chicago, Denver, Colorado Springs, Salt Lake City,
San Francisco, Los Angeles, Albuquerque, New Orleans, la Floride, Boston,
d’autres encore... A chaque fois, conférences et réceptions, visite des
principales industries... Le colonel vient aussi voir comment se porte
l’Amérique et quelle leçon il pourrait en tirer pour l’Europe. Roché joue,
semble-t-il, à merveille son rôle d’attaché et d’intercesseur, et prend grand
plaisir à guider son supérieur comme à découvrir une Amérique qu’il ne
connaît pas ( c’est le cas avec Los Angeles, la ville des « movies »). Mais il ne
reste pas inactif et demeure en contact avec New York. C’est à ce moment -là
notamment que de Zayas, un de ces New Yorkais qui ont compris que la guerre
avait bouleversé tout le paysage artistique mondial et qui, lui, possède la
Modern Gallery à New York, pense organiser une grande exposition d’art
contemporain français. Roché est enthousiaste pour ce projet et met à
disposition son carnet d’adresses. Mieux : en rentrant à New York, il est
chargé par son autorité militaire de s’occuper de cette exposition d’envergure.
Le 2 février 1919, il embarque pour l’Europe où de Zayas l’a précédé. Il
retrouve sur le bateau, et pour quinze jours, Darius Milhaud, officiel lement
secrétaire d’ambassade, de retour du Brésil et celui qui a été son ambassadeur,
Paul Claudel... Claudel avec lequel Roché ne s’entend qu’à moitié. On profite
de la présence de telles personnalités pour organiser des fêtes et un concert
dont Roché est le « directeur artistique ».
L’exposition pour laquelle il quitte l’Amérique ne verra jamais le jour,
malgré les multiples démarches que Roché et de Zayas effectuent. Pour quelles
raisons ? On l’ignore. Mais Roché marque sa déception et parle de son
exposition « assassinée », sans doute par le Commissariat des Affaires de
Guerre Franco-Américaines, dont il dépendait. Dont il dépendait car depuis le
20 avril 1919, sa mission est officiellement terminée (il avait déjà changé de
statut, étant devenu attaché à titre civil au commissariat, le temps de son
travail pour l’exposition). Roché, en France, est donc rendu à la vie civile.
d. France USA France.
Après trois ans d’absence, Roché ne retrouve pas Paris comme il l’avait
quitté. Les bouleversements so nt divers et touchent tous les secteurs de la vie.
Les deux dernières années ont durement affecté l’arrière, Paris entre autres, et
à l’insouciance qui régna un certain temps a succédé une atmosphère plutôt
sombre. L’armistice n’y a mis fin que partiellement. Mais une volonté de se
défouler, de profiter de ce sursis que le hasard a accordé aux survivants fait de
Paris, de Montparnasse, le lieu de la fête ininterrompue. Des bals s’organisent,
en fonction des nationalités : le bal nègre, le bal russe, le bal suédois, et aussi
le bal des Indépendants... C’est l’époque où Pascin invite qui veut bien se
présenter chez lui. Une fois par semaine, il réserve un restaurant pour ses
convives. En même temps, un vent nouveau souffle de l’est et certains, parmi
les intellectuels, imaginent qu’il s’y passe des événements importants, non
seulement dignes d’intérêts mais en plus chargés d’un nouvel espoir pour un
nouveau monde débarrassé des guerres. Car, malgré la victoire, on supporte
mal un monde qui a généré cette horreu r. Sur le champ des ruines politiques
s’invente déjà un nouvel ordre. Roché n’est pas insensible à cette nouvelle
donnée politique dont l’onde de choc n’a pas fini de se faire sentir en France
et en Europe. Sur le bateau qui le ramène en France au mois de septembre
après un court séjour aux USA, il a ces mots définitifs :
Devant de nombreuses exigences des gens riches qui m’entourent, j e
me sens
bolcheviste : il faut un changement radical, le renversement des
positions 24.
Il avait déjà noté une tell e prise de position quelques mois avant, et qui
ne concernait pas seulement l’ordre politique et social :
Les vieux points de vue dégoûtent, inertes et stériles 24.
L’histoire montre combien Duchamp a raison : tout est encore à
inventer. Il est évident que le monde n’est plus tout à fait ce qu’il était, ni ce
qu’il devrait être. La vie après la guerre, après cette guerre ne peut pas être
tout à fait la même. Roché le sent bien qui s’impose de nouveaux objectifs, en
prenant de nouvelles résolutions :
Je veux maintenant affirmer par des actes les fruits de mes
méditations. Si
j ’échoue, il sera touj ours temps de rentrer dans la méditation et
l’écriture 24.
Cette curieuse phrase qui oppose action et écriture montre dans quel état
d’esprit se trouve Roché. Il va avoir quarante ans et n’a à peu près rien fait de
sa vie qui vaille à ses yeux qu’on s’arrête sur lui. Il sent aussi certainement
qu’est à l’ordre du jour un bouleversement intellectuel considérable et il en a
déjà eu un avant-goût avec les travaux de Marcel Duchamp. Roché voudrait
faire. Que faire, justement ? Méditer et écrire ne sont qu’activités passives,
oisives. Faire. S’affirmer par des actes. Les grandes déclarations se heurtent
parfois à la réalité économique qui s’impose, à Roché en particulier. Ou alors
est-ce là son « faire » ? Roché, à Paris, reprend sa vie d’avant -guerre. Mais les
besoins financiers sont pressants car la guerre a ruiné les petits rentiers, dont
les Roché. La question financière prend le pas sur les autres rapidement,
obligeant à trouver un moyen, des moyens pour subvenir à ses besoins. Il
continue sa collaboration avec des journaux, notamment l’Excelsior qui
l’envoie couvrir la Conférence de la Paix à Versailles. Il tente également de se
rendre en Allemagne, toujours pour le même journal, mais des pressions
venant du Ministère des Affaires Etrangères l’empêchent de partir pour Berlin,
compte tenu des événements violents qui s’y déroulent.
Roché poursuit ses projets de publication: il cherche un éditeur pour son
Don Juan, trouve Albin Michel, signe un contrat qui ne sera pas tenu. Il lui
faudra encore patienter et continuer à polir son œuvre.
Il a retrouvé aussi tous ses amis, ceux qui sont restés à Paris, ceux qui
sont rentrés des USA. Et la vie semble reprendre : Picasso, Picabia, Satie,
Cocteau... tous, sauf Apollinaire, sont au rendez -vous, parfois mutilés, comme
Blaise Cendrars, Braque ou Léger. Tous, si l’on excepte les Allemands. Les
nuits reprennent, les rencontres aussi. Roché est de plus en plus sûr de lui
pour la peinture. Il n’hésite plus à montrer sa collection, et reçoit ainsi Gide le
13 mai 1919, puis le 1 e r Novembre 1919, qui vient voir les Laurencins et les
Perdriats. Gide finira par acheter un Laurencin. Marie vit toujours en Espagne,
à cause de son mariage avec Otto Von Wätjen, et Roché se rend pour elle en
Allemagne afin de rapporter des toiles qu’elle avait laissées là -bas. C’est
l’année suivante que Roché en vend six à John Quinn, dont il devient
formellement le conseiller avec pour mission de déni cher des « œuvres dignes
des musées ». John Quinn donne là un ordre de mission paradoxal à Roché :
aucun musée ne voudrait des toiles que Quinn achète sur les conseils de
Roché. C’est pourtant celles -ci qui vaudront le plus cher quelques années plus
tard. C’est ainsi qu’il devient le propriétaire des plus grands maîtres du
moment, et qui le resteront. C’est ainsi qu’il se porte acquéreur de nombreuses
sculptures de Brancusi, l’ami de Roché, à partir de 1914; il en devient l’un des
principaux mécènes. Quinn, qui peut capitaliser, représente une part du rêve
américain : il achète tout, avec une confiance exceptionnelle en Roché, mais
aussi, comme en témoigne sa correspondance, avec un goût très sûr et un sens
de l’achat et donc de la négociation très fort. Le commerce de peinture
s’annonce donc, pour Roché, comme un travail qui compense le manque
d’argent dû aux suites de la guerre. Mais il ne peut y avoir de mauvaises
interprétations à ce commerce lucratif : Henri-Pierre Roché n’est pas un
marchand, c’est un artiste. D’autres construiront des fortunes là où lui sert
d’intercesseur. Certainement Roché aurait gardé des toiles de Braque ou de
Picasso qui sont achetées grâce à son intermédiaire par Quinn. Mais il les
aurait gardées pour le plaisir. Bien sûr, il gagne ainsi de l’argent. Jamais en
qualité d’agent exclusif. Roché remet toujours dans le circuit de la peinture
l’argent qu’elle peut lui rapporter. Pourtant, la collection qu’il finit par
posséder, comme le nom des peintres qu’il contribue à faire découvrir , en
France mais surtout à l’étranger, auraient pu rapporter gros. Mais décidément
l’argent n’intéresse pas Roché. Il n’aime que le plaisir et l’émotion de toiles
qu’il a réussi à éclairer.
Il ne se contente pas de ce commerce. Il rêve de retourner aux Etats Unis, de retrouver Cligneur. Pourtant les retrouvailles avec la France ont été
bonnes : Roché reprend ses habitudes. Clara ne semble pas trop affectée par la
guerre, même s’il lui a fallu prendre trois pensionnaires dans l’appartement du
boulevard Arago. Mno, fidèle pendant ces quarante mois de séparation, l’aime
toujours autant et a toujours autant besoin de lui. Et Janot, qui a trois amants
et un fiancé, et Françoise, son amie qui ne craint rien tant que d’être seule
dans son lit et rejoint celui de Janot et Pierre. Janot connaîtra un « incident »,
mais Roché ne peut se sentir responsable : comment savoir qui, avec Janot ?
Dès qu’il le peut Roché repart pour l’Amérique. Puisque l’exposition
n’a pas lieu, c’est comme secrétaire de Grosclaude, un ho mme d’affaire
rencontré début juin, qu’il s’embarque le 19 juillet 1919. Il est d’abord
installé au Ritz -Carlton, travaille comme employé de bureau. Mais une fois sa
tâche achevée, il retrouve la ville qu’il aime tant. Ce voyage n’est pas sans
nostalgie. Certes l’émotion des retrouvailles avec Louise Arensberg est forte,
mais c’est aussi un épisode qui s’achève sans que ni lui ni elle le sache. Les
deux personnalités sont trop fortes pour s’accorder longtemps et Roché,
amoureux de New York, a aussi réussi s on retour à Paris. Même Pallas perd de
l’intérêt, une fois qu’elle s’est donnée à lui. Et puis, avec la fin de la guerre,
la fête est finie, chacun est retourné chez soi. Lorsque le 18 septembre il
remonte sur le bateau, il s’avoue content de revoir Marcel Duchamp à Paris.
Paris qui malgré l’épisode américain demeure son point d’attache, le restera
toujours.
Le retour en France est l’occasion de faire aboutir un projet, d’en mettre
d’autres en chantier. Alors qu’il se rend dans la maison que Janot possè de à la
Bastidette, près de Gaillac, il projette d’exporter du vin de Gaillac aux Etats Unis et devenir ainsi un homme d’affaire. Mais c’est son travail d’écriture qui
lui tient le plus à cœur. Il vient d’avoir l’idée de l’ordre des nouvelles pour
son Don Juan : il opère une nouvelle sélection, inclut de nouveaux textes, en
supprime d’autres, comme ce Don Juan et les Deux Sœurs , qui n’est autre
qu’une première version de Deux Anglaises et le Continent . La première partie
comprendra « tout le primitif »; la deuxième « toutes les petites choses »; la
fin « la mythologie ». Et c’est au moment où l’Opéra Comique représente le
Sauteriot que Roché accepte un nouveau contrat en avril 1920 avec les
éditions de la Sirène, pour Don Juan qui enfin voit le jour. Il est signé du
pseudonyme Jean Roc, après bien des hésitations, pour ne pas chagriner sa
mère qui n’est pas très fière des aventures que raconte son fils. Mais treize ans
après le premier texte consacré à ce personnage, le recueil est finalement
imprimé. Il n’aura aucun succès, sinon d’estime parmi les amis de Roché qui
le lisent. Seul témoignage important : celui de Freud, de Sigmund Freud, qui
dans une lettre datée du 1 e r mars 1927 note combien sont proches les sources
auxquelles s’abreuvent l’artiste et l’analyste.
A quarante ans, Roché n’est donc pas installé dans la vie : que ce soit
pour son travail ou pour ses amours, rien ne semble définitivement engagé. Il
cède d’ailleurs à toutes les tentations : s’il ne repart pas aux USA au
printemps 1920, c’est s eulement parce que Cligneur n’est pas à New York à ce
moment-là. Il s’est proposé d’être l’initiateur sexuel de Jean -Paul, le fils de
Janot, et il prend son rôle très au sérieux. Il continue de humer l’air du temps.
Il assiste à des soirées Dada, organise des rencontres entre Duchamp et Satie,
entre Satie et Brancusi. Et lorsque Marie Laurencin a enfin le droit de rentrer,
c’est lui qui s’occupe d’elle au début. Il ne semble pas que l’évolution de
Roché soit très nette, malgré des années de guerre particuli èrement riches.
Pourtant, deux personnes s’imposent dans sa vie : par sa présence, Marcel
Duchamp; par son absence, Franz Hessel. Et c’est ce dernier qu’il choisit de
rejoindre, le 10 juillet 1920, après son départ avorté pour New York.
III. HELEN : 1920-1933.
Roché, malgré un nombre conséquent de voyages, de maîtresses, d’activités littéraires
et artistiques, mène au fond une vie relativement calme et particulièrement bien réglée. Son
emploi du temps est géré avec soin, évitant le mélange des genres et les rencontres
intempestives. La hiérarchisation de ses activités fait que sa vie est exemplaire par son aspect
ordonné. L’ensemble repose sur un statu quo qui lui laisse une entière liberté tout en évitant
de blesser les gens et en préservant les bases nécessaires à sa vie. Le triangle féminin le
soumet parfois à de rudes pressions et lui fait traverser des zones de turbulence, mais surtout il
lui assure le confort de son plaisir : une aventure quasi conjugale, une maîtresse exigeante, des
expériences intéressantes. Sa mère est présente, et fortement, dans sa vie. Les heurts sont
fréquents, mais il revient toujours boulevard Arago. C’est le lieu de son travail, le lieu où il
prend du recul par rapport à ses conquêtes, le lieu où il retrouve sa mère. Sans doute n’a-t-il
pas conscience de cet ordre sous-jacent, lui qui parle sans cesse de sa dispersion. C’est qu’il
ne sait pas encore que ce bel organigramme va exploser après l’arrivée d’Helen Hessel dans sa
vie. On entre dans ce que très justement Bassiak - Serge Revzani - a intitulé « Le Tourbillon »,
chanson du film de François Truffaut24. C’est le tourbillon de la vie de Roché qui commence
ici. Comme tout tourbillon, il entraîne tout ce qui se trouve sur son passage, pour le déposer
un peu plus loin, le reprendre et l’entraîner encore. La vie de Roché se lit comme un problème
de géographie, d’espace entre la France et l’Allemagne de l’après-guerre. C’est aussi un
problème de temps : le 26 janvier 1922, Roché note cette phrase dans son Journal :
Il me vient à l’idée d’établir un tableau des faits, des accords et des désaccords
essentiels, mois par mois avec Luk depuis août 1920.
C’est ce tableau des faits que nous avons tenté d’établir ici.
A. HOHENSCHÄFTLARN
1. Marbourg-Munich : 11 juillet 1920-10 août 1920.
Roché arrive en Allemagne le 11 juillet, mais ne se rend pas directement chez les
Hessel. Il passe d’abord par Marbourg où il retrouve Wiesel - Luise Bücking - que la guerre a
particulièrement affectée. Ses deux parents morts, c’est elle qui dirige la maison où Franz et
Pierre ont été reçus en 1907. Elle souffre des privations qui touchent tous les Allemands.
Pourtant Wiesel a gardé le calme qui la caractérisait. Il reste entre eux, après une absence de
sept ans une grande intimité, une grande sympathie. Roché quitte Marbourg et Wiesel, après
dix-sept jours de calme bonheur. Il sent bien d’ailleurs qu’il pourrait passer là toute sa vie,
comme il pourrait le faire avec Mno également.
Le 28 juillet, Roché arrive à Francfort, puis se rend à Baden-Baden où l’attendent
Thankmar de Münchhausen, que Franz et Pierre appelle « le Frangin », et Marie Laurencin,
qui ne peut toujours pas rentrer en France. Son mari est là aussi, qui facilite sa liaison avec le
Frangin. Tous se rendent à Munich où les attend Rudolf Levy, le peintre que Roché a bien
connu à Montparnasse. C’est d’ailleurs chez lui qu’il loge en attendant que Franz vienne le
chercher. Avec Levy et le Frangin, Roché parle de tout : de l’Allemagne, de littérature, de
peinture, bien sûr. Ils se remémorent leurs sorties parisiennes. Ils parlent sûrement de Franz et
Helen. Franz et le Frangin ont échangé une grande correspondance, le Frangin a été l’amant
d’Helen, il connaît bien leur situation. Il est très probable qu’il en informe Roché.
La naissance d’Uli - le surnom d’Ulrich Hessel, le premier enfant de Franz et Helen né
à Genève le 27 juillet 1914 - a été difficile. Les forceps ont été nécessaires, la tête a été
touchée, et son corps en gardera la trace, puisque Uli sera handicapé, son côté gauche se
développant moins bien que le droit. Quelques jours après la naissance, la guerre est déclarée
et Franz se fait un devoir de rejoindre son régiment, laissant seuls femme et enfant. Pour
Helen, cet abandon signe la fin d’un amour. A la guerre, Franz accepte toutes les tâches,
laissant les autres disposer de lui. Il est d’abord envoyé sur le front Ouest, puis sur le front Est.
Il écrit ses souvenirs, et malgré la guerre, son idée d’une entente par-dessus les frontières. Il
raconte sa vie à Paris, ce paradis terrestre où il a rencontré sa femme et son meilleur ami, et
dont il a été chassé.
La guerre de Franz n’a rien d’héroïque : il n’est pas un héros. C’est encore une source
de malentendus entre Helen et lui lorsqu’il revient en permission à Berlin, où ils habitent.
Helen attend un soldat, elle ne trouve qu’un pauvre homme fatigué. Stephan naît en 1917,
fruit d’une permission.
A la fin de la guerre, Franz rentre à Berlin et prend un emploi de bureau. La
dévaluation, les conséquences de l’après-guerre ont diminué considérablement le train de vie
des Allemands, des Hessel en particulier. Et l’attitude de Franz met Helen hors d’elle. Après
avoir tenté de se faire un nom dans la peinture, en exposant un tableau à la « Sécession »,
après avoir envisagé d’acheter une ferme sans avoir les moyens de le faire, Helen quitte le
domicile conjugal à la fin de l’automne 1919 pour aller « de l’autre côté des montagnes »
selon la formule qu’emploie Franz pour en parler à ses enfants24. Helen devient employée de
ferme, mène la vie très dure des paysans, y trouve du plaisir. Elle a déjà eu plusieurs amants
quand elle était à Berlin, notamment le Frangin que Franz tolérait. Elle est la maîtresse d’un
fermier pour lequel elle travaille.
Pendant ce temps, Franz quitte Berlin. Il emménage dans un chalet des environs de
Munich, dans la vallée de l’Isar. L’endroit est nommé Hohenschäftlarn, il est remarquable
pour sa beauté et son calme. Les enfants grandissent dans ce cadre idyllique sous l’autorité
d’Emmy Toepffer, la gouvernante. Munich est à une demi-heure de Hohenschäftlarn en train,
et Franz s’y rend souvent, retrouvant là plusieurs de ses anciens amis de Schwabing ou encore
des habitués du Dôme. A Munich habite aussi Johanna, que tout le monde appelle Bobann, la
sœur d’Helen - qui a épousé la veille de la guerre Alfred, le frère de Franz, sans jamais
partager sa vie. Hessel travaille à une traduction de L’Iliade, met en chantier celle de De
l’Amour de Stendhal, et achève la rédaction de Pariser Romanze, que l’éditeur Ernst Rowolt
publiera à la fin de 1920.
Helen retrouve sa famille en mai 1920. Elle explique qu’elle a été irrésistiblement
attirée par ses enfants. Il est vrai qu’elle est une mère très possessive, jalouse de ses enfants
qu’elle adore. Ulrich Hessel expliquera bien plus tard combien la force de cet amour lui a été
utile. Franz accepte son retour qui ne correspond pas pour autant à un retour à la vie
conjugale, Franz et Helen faisant désormais chambre à part.
2. Premier séjour à Hohenschäftlarn : 10 août 1920-15 octobre
1920.
Le 5 août 1920, Henri-Pierre Roché retrouve à Munich Franz Hessel :
Franz arrive chez nous à 11 heures.- De loin je reconnais sa silhouette et sa marche,
moins traînante qu’avant la guerre. - Je cours au-devant de lui dans la prairie. - Nous
nous embrassons, sur la bouche vite et naturellement. Nous ne nous sommes pas vus
depuis 1913, sept ans - rien n’est changé24.
Ni la guerre ni le temps ne paraissent avoir altéré leur relation et la conversation, leur
occupation favorite, reprend, semblant n’avoir jamais été interrompue. Les sujets ne manquent
pas : souvenirs, récits du temps de la guerre, dernières découvertes et derniers travaux, et
même un projet de revue franco-allemande, ce qui, dans le contexte, est particulièrement
révolutionnaire. Ils retrouvent aussi les lieux de leur premier séjour commun de 1907. Ils
restent à Munich pendant cinq jours, renouant avec le rythme de leur vie d’autrefois.
Le 10 août, ils rejoignent Hohenschäftlarn. Ils rencontrent dans le train Albert Koch,
l’archéologue qui a initié Franz et Pierre à l’archéologie grecque, et qui soigne un poumon
malade non loin de chez Franz et Helen. Franz l'accompagne, et Roché descend seul à la gare
de Hohenschäftlarn. Helen l'attend, il la trouve embellie et sent une force particulière en elle.
L'accueil est chaleureux, les enfants qu'il découvre sont beaux, malgré l'infirmité d'Uli. Roché
s'installe chez l'aubergiste du village, non loin du chalet des Hessel. Dès le lendemain
s'instaure entre les deux hommes l'habitude de converser longuement : Franz vient chercher
Pierre à l'auberge, et ils restent tous deux plusieurs heures à parler. Particulièrement Franz qui
fait le récit de son mariage raté avec Helen.
Roché est tout de suite en admiration devant Helen : il remarque immédiatement
l’emprise qu’elle a sur la maison, régissant tout, de l’intendance aux jeux, des discussions aux
visites à prévoir. Elle met une rage particulière à vouloir guérir Uli et éblouit Roché, par cette
volonté instinctive de mère, presque sauvage. Il a vite remarqué aussi le peu de place laissée à
Franz. Il a accepté le retour d’Helen et sa seule présence lui suffit. Lui aussi se soumet à son
autorité. C’est cette personnalité hors du commun qui se révèle aux yeux de Pierre. En fait,
Helen est presque une inconnue pour lui et ce qu’il découvre le fascine :
Il me semble que je pourrais aimer Hel. - sa force, sa franchise, ses contradictions24.
Mais en même temps que cette attraction, Roché sent bien les complications et la
difficulté d’une telle entreprise. Le même jour, il dit à Helen :
Je ne peux pas m'expliquer à vous. Nous ne sommes pas sur le même plan.
Sans doute ce qui se passe ensuite se dispense d’explications. Pierre est un
expérimentateur et la difficulté n’empêche pas de céder à la tentation. Helen est sûrement
agacée de la trop grande intimité de Franz et Pierre qui les détourne d’elle. Tout s’enchaîne
alors très vite : le l7 août, elle annonce qu'elle veut parler à Roché. A dix heures du soir, ils
partent tous deux, et, au cours d’une longue promenade, chacun raconte sa vie à l'autre. Sa vie,
au moins autant qu'il veut que l’autre la connaisse. En la raccompagnant au chalet, Pierre
effleure les lèvres d'Helen. Et s’ils étaient d’accord pour ne pas hâter les événements, les
circonstances en décident autrement : le lendemain, ils échangent leurs premiers baisers dans
une promenade au clair de lune qui réunit, outre eux deux, Franz et Fanny24, qui reste hostile à
Roché et est choquée par leur comportement. Le lendemain s'échangent entre eux des caresses
qui vont au-delà du simple flirt, et qui sont le véritable départ d'une connaissance intime des
corps.
Franz accepte, conseille même. Il sent Helen prête à repartir malgré son attachement
pour ses enfants. Koch, qui réside à côté de Hohenschäftlarn, semblait tout désigné pour être
le prétexte à une nouvelle aventure. Et Helen joue à mettre en balance Pierre et Koch. S’il a
son mot à dire, Franz préfère Pierre. Mais Pierre aussi joue.
Le 20 août, il se rend à Munich et loge chez la sœur d'Helen, Bobann. Ils échangent au
cours de la soirée quelques « kisses », selon l’expression de Roché, et quelques caresses très
intimes puisque Pierre veut « connaître sa forme intérieure ». Il se retire rapidement, en tout
cas avant de jouir. Pierre n’a pas prévu de rapporter à Helen ce qu’il a fait. Bobann est une des
femmes qui, dans le triangle féminin de Roché, ne comptent qu’au titre de l’expérience. Avec
Helen, cela peut être autre chose. Mais Fanny a eu vent de l’histoire et met en garde Helen
contre son amant volage. Ce sera la première crise entre eux. Helen, implacable, questionne,
refuse d’entendre les réponses, se sent trahie. Son flirt avec Koch ne peut être mis sur le même
plan. Mais c’est de Koch qu’elle veut se servir pour assouvir sa vengeance. C’est une des
faces du système d’Helen : rétablir l’équilibre, c’est-à-dire punir par là où on a péché, agir là
où cela blesse autant qu’elle a été blessée. Roché voit les ravages de cette crise, la première
qu’il subit. Il avait déjà vu Helen manifester sa grande force de caractère lors de son saut dans
la Seine, en 1913. Mais ce geste ne lui était pas destiné et il l’avait trouvé beau. Il y a aussi
une certaine forme de beauté dans l’expression de la colère d’Helen. C’est ce qui continue de
séduire Pierre, qui tente d’expliquer, de parler, de justifier. Helen finit par se calmer. Ce sera
une de leurs plus grandes nuits d’amour. Au paroxysme des intentions menaçantes succède le
paroxysme de l’amour. Mais Helen a la rancune tenace et elle veut s’assurer qu’il n’y a rien
entre sa sœur et son amant. Elle organise une soirée à laquelle se joint l’amant en titre de
Bobann et, dans cette situation, multiplie les provocations à l’égard de Roché. Celui-ci
demeure insensible et ne tombe pas dans le piège d’Helen. Mais il comprend que cette relation
demande plus d’attention que les autres car Helen est exigeante. Helen, c’est la fin de la calme
vie de Pierre.
Roché doit partir pour ses affaires et retrouver Wilhelm Udhe, collectionneur et
habitué du Dôme, ainsi qu'Otto Kahn, collectionneur de tableaux également. Ce voyage
professionnel, pourrait-on dire, dure une semaine. Pendant l'absence de Roché, Helen
rencontre fréquemment Koch, le faisant souffrir, mais lui donnant aussi, le 2 octobre, un
plaisir réel. Elle part faire une course en montagne le jour où Pierre doit revenir, supportant
mal son indécision et en même temps son assurance. En rentrant le soir, elle déloge Franz de
sa chambre, malgré ses protestations et y installe le grand lit, pour Roché et elle. La vie
reprend.
Mais dès le 6 septembre, Helen veut s'installer à Munich, pour pouvoir travailler à un
spectacle de danse qu'encourage fortement Roché. Ils trouvent refuge dans la pension située
sous l’appartement de Bobann et vont vivre là une splendide période d'amour, où les journées
entièrement passées au lit ne sont pas rares. Les jours s’écoulent à parler d’amour et à écrire
des articles. Libres de préjugé, ils acceptent que Bobann les dessine faisant l’amour.
Uli est malade, des furoncles sans gravité qu’Emmy et Franz soignent, mais Fanny, qui
rend souvent visite à Helen, exige d'elle qu'elle choisisse entre Pierre et ses enfants. Pierre
proteste, mais Helen ne choisit pas vraiment : elle décide de rentrer à Hohenschäftlarn avec
Roché, qui suit. Les enfants ou les amants, telle est l’alternative que Roché voudrait dépasser.
La première crise, les forts moments d’amour qu’ils ont déjà passés ensemble lui ont montré
que son histoire avec Helen allait être autre chose qu’une simple passade, qu’il s’agissait
d’inventer un nouveau mode de relation qui permette d’assumer cet amour débordant sans
faire souffrir tous les protagonistes, qu’ils soient volontaires, comme eux deux, ou
involontaires comme Franz et Mno. Pour cela, il faut trouver de nouvelles règles de jeu.
Deux jours après son retour, le 13 septembre, alors que les deux enfants vont bien,
Helen décide de retourner à Munich. Mais sur le quai de la gare se produit un accident.
Lorsqu’arrive la locomotive, Helen danse sur la voie. Une danse qui semble défier la machine
en même temps que Pierre, et Franz qui les accompagne. Un geste qui cherche à prouver sa
force et sa détermination, qui manifeste son existence. Comme un saut dans la Seine. Helen
sait nager, et le saut dans la Seine est une provocation réussie. Elle est moins rapide à la danse
et l’attrait des lumières de la locomotive l’empêche de sauter sur le côté assez tôt. La
locomotive a répondu au défi et heurté Helen. Elle est blessée, perd connaissance, est
ramassée par Franz et Pierre. Elle décide pourtant de partir, malgré les conditions difficiles de
voyage. Elle répète pendant tout le trajet: « J'ai soif. Tu m'aimes ? ». Roché la soigne et la
surveille. L'accident ne laissera aucune séquelle physique.
S’ils jouissent de Munich (Roché en profite notamment pour rencontrer Paul Klee), ils
retourneront vite à Hohenschäftlarn : le 18 septembre, ils sont au chalet, où ils poursuivent
leur histoire d'amour. La vie s'organise maintenant assez bien dans la maison. La gouvernante,
Emmy, n'est pas choquée par l'irruption de Roché, les enfants s'amusent, Franz travaille, et
entre deux caresses, Hélène invente de nouvelles activités pendant que Pierre fait son courrier
et écrit des poèmes évoquant leur situation, comme celui-ci:
J'aime ton mari plus que moi-même
Et je t'aime plus que moi-même.
Et ton mari m'aime
Et vous ne dormez plus ensemble
Et tu dors avec moi.
Il t'a fait deux enfants, c'est assez.
Et j'aime vos deux enfants
Et j'aime quand vous causez ensemble.24
C’est une véritable histoire à trois qui s’installe. Pierre et Helen, les amants. Franz et
Helen, le mari et la femme, la femme qui n’abandonne pas totalement son mari. Pierre et
Franz, les amis que rien ne peut séparer. Roché fait toujours attention à de possibles enfants,
mais il arrive des accidents. Surtout la prudence qu’il affiche en la matière exaspère Helen,
qui bouscule ses habitudes. Roché s’interroge sur la paternité. Franz le met en garde. Helen
pense que leur histoire exige un enfant. La question concrète de l’enfant fait de nouveau
irruption dans la vie de Roché. Plusieurs maîtresses en ont voulu de lui, Mno et Janot ont dû
se faire avorter. Chaque fois, Roché a donc évité de prendre cette responsabilité. L’idée n’est
pas déplaisante, tant qu’elle demeure abstraite :
Quid then ? Je désire l'enfant, plutôt plus tard.24
Mais la question prend un tour très concret : Helen est enceinte. Et c'est au moment où
elle décide d'aller voir un médecin que, en jouant, Roché se déchire les ligaments du genou
( le même genou qui a permis sa rencontre avec Violet Hart ) : il est cloué au lit pour une
semaine au moins. Helen part seule à Munich, rencontre le médecin qui confirme la grossesse,
obtient l'autorisation légale de se faire avorter à cause des antécédents familiaux (il y a
plusieurs cas de folie dans la famille Grund). Ce n'est pas la première fois qu'Helen subit un
avortement. Elle y a recouru au moins deux fois auparavant, dont la dernière au début de l'été,
pour ne pas avoir de troisième enfant avec Franz. Le médecin d'ailleurs la réprimande.24
Roché est totalement absent du choix d’Helen, très indécis sur ce qu'il convient de
faire. Helen, elle, prend ses responsabilités et le 30 septembre, elle avorte pendant qu'à
Hohenschäftlarn, Roché relit De L'Amour... Le 2 octobre, Helen rentre au chalet, affaiblie.
Elle n’en veut pas à Pierre de l’avoir laissée seule face à cette décision : sans doute est-ce ce
qui est déjà arrivé avec Franz. Et c’est une façon pour elle de manifester sa liberté. Mais la
question de l’enfant devient le centre de l’amour de Pierre et Helen. En effet, deux jours après
le retour d’Helen, Roché écrit dans son Journal :
Besoin irrésistible de faire un fils nous deux.
L’aspect théorique de cette question, son report systématique dans un lointain
hypothétique laissaient à Roché sa liberté. Ici, s’il n’est pas touché par l’instinct paternel, il
comprend que l’enfant est l’enjeu de son amour pour Helen. Helen qui n’est décidément pas
une maîtresse comme les autres. Car derrière cette exigence de maternité comme fruit vivant
de leur amour se profile celle de l’exclusivité et de la fidélité. Jusqu’alors, Roché n’avait pas à
se poser cette question, étant entendu que Mno restait dans sa vie. Il n’en parlait pas ou
lorsqu’il en parlait, c’était pour prévenir sa maîtresse de son existence. Et lorsque celle-ci se
posait en rivale, Mno triomphait toujours. Roché a bien parlé de Mno à Helen. Mno désormais
surnommée « 17 », parce qu’il y a dix-sept ans qu’il a fait sa connaissance. Mais la subtile
dialectique de Roché qui veut que Mno soit l’égale de Franz échappe à Helen. Et l’enfant que
veut Helen de Pierre doit incarner cette différence de traitement.
La fin du séjour de Roché à Hohenschäftlarn et à Munich se passe dans les hauteurs de
l'amour et des plans pour l'avenir, l'avenir du fils, notamment. Du fils, car il est entendu que ce
sera un fils, une fois pour toutes. Ils projettent aussi de faire de leur histoire un livre.
La veille du départ de Roché pour Paris, alors qu'ils sont à Munich tous les deux,
Helen organise une rencontre avec Ulhe ( de son vrai nom Paul Huldschinsky, marchand d'art
et d'antiquités, qui fut un amant d'Helen) pour affaires. Après cette visite, Helen reste seule
avec Ulhe et couche avec lui. Elle l'écrit dans son Journal :
Ulhe debout devant moi, porte ses mains sur moi, à gauche et à droite.
Je l’embrasse doucement : vieille bête - bête familière.
J'ai tout à fait oublié Pierre. - Et ça ne le regarde pas - ce n'est pas que je l'ai trompé.24
En retrouvant Pierre, Helen ne raconte rien de ce qui s’est passé. Sans doute finit-elle
par croire qu’elle a été effectivement fidèle. Au cours du séjour de Pierre à Hohenschäftlarn,
elle a eu deux amants, en plus de lui. Koch, qui servait sa stratégie pour aiguiser l’amour de
Pierre. Et Ulhe, qui n’entre pas dans ces considérants, puisqu’elle le tait, et l’écrit de telle
sorte que ni Franz ni Pierre ne comprendront ce qui s’est passé réellement.
C'est d'ailleurs une promesse de fidélité qu'ils échangent lorsqu'ils se quittent sur le
quai de la gare de Munich, quand Pierre regagne Paris pour ses affaires, en sachant qu'ils se
retrouveront en décembre ou janvier en Bavière ou à Berlin.
3. Première séparation : Paris, 16 octobre 1920 - 13 février 1921.
En rentrant à Paris, Pierre a deux obsessions : le fils et Helen. Le fils, pour savoir s’il a
bien raison de se lancer dans cette aventure paternelle qui, au fond, lui ressemble bien peu.
Mais il a compris que, sans lui, Helen lui échapperait. De plus, loin d’Helen et donc loin de le
faire, ce fils redevient théorique, il n’est qu’une idée avec laquelle il peut jouer, sans
implication concrète. Alors lorsqu’il en est question dans la correspondance, il est
enthousiaste. Aussi est-ce son seul souhait à l’aube de 1921 :
Salut 1921 !
Puisses-tu m’apporter un fils de Luk24.
On le voit : Roché est, à Paris, tout entier tendu vers cet objectif. Mais pour que celuici devienne réalisable, il reste l’autre problème : Helen. Roché ne sait pas encore son incartade
avec Ulhe. Est-elle aussi fidèle qu’elle le prétend ? N’a-t-elle pas la tentation de faire « des
essais » pour tester son amour ? Pierre et Helen se sont mis d’accord pour ne jamais se
téléphoner, l’écho de la voix de l’autre soulignant trop la distance qui existe entre eux. C’est
donc par lettres que s’effectuent les échanges, ce qui est, et sera plus encore, source de
malentendus et de crises. Les langues différentes, le temps de l’acheminement, l’absence de
l’autre pour demander des explications, tout contribue à une communication peu sûre et peu
efficace. Aussi quand Roché écrit à Helen qu’il peut partir aux Etats-Unis pour deux mois afin
de gagner facilement de l’argent, Helen répond :
Ton idée d’Amérique m’a amenée malgré moi à tomber amoureuse de Koch (...)
ou tu vas en Amérique - nous soignons nos indépendances.
ou tu viens pour m’expliquer que la fidélité a un sens que j’ignore24.
Roché a raconté sa vie à Helen et sans doute n’ignore-t-elle rien de Cligneur. Roché
répond sur le même ton : Helen est libre, elle peut faire ce qu’elle veut, même tuer son amour.
Mais il ne part pas pour les Etats-Unis. A distance, Helen influe sur ses choix, ce qu’aucune
maîtresse n’avait pu faire jusqu’alors (quelques jours, tout au plus, pouvaient être gagnés,
mais Roché avait le besoin de sentir qu’il disposait de lui sans contrainte). Il est soumis à cette
femme, pour laquelle il sacrifie beaucoup.
En arrivant à Paris, Roché est accueilli par sa mère et Mno. C’est chez elle
qu’il passera sa première nuit parisienne, mais une nuit chaste, voulant mettre en peu de temps
entre Helen et elle. Puisqu’il ne fait rien, il parle. Et dit son désir d’un enfant, pas avec elle
dont la morphologie a été jugée trop fragile par les médecins, mais avec une autre. Cette autre
pourrait avoir déjà des enfants, et abandonner celui-ci. Ils pourraient donc l’élever tous les
deux. Roché ne mentionne pas Helen, n’explique pas réellement son projet : tout cela reste
hypothétique. « Tout ce que tu voudras », répond Mno, admirable d’abnégation, mais pleurant
beaucoup. Pendant toute la durée du séjour parisien de Roché, elle fait bonne figure, tente de
dépasser son ressentiment. Roché, pour ne pas la blesser, dit-il, couche avec elle de
nombreuses fois. Mais il note à chaque fois qu’il ne « dévie pas d’Helen », tendu vers cet
objectif lointain. Coucher avec Mno, c’est une façon d’aimer Helen. C’est à cette époque qu’il
écrit ce petit poème, intitulé : MN et LUK:
Ta tête est appuyée sur mon épaule
Tu embaumes la fidélité
Autour de nous notre home
blanc et parfait
Et pourtant je pense à l’autre femme
moins douce que toi, moins sûre,
plus sauvage
à qui j’ai envie de faire un enfant,
un petit sauvage comme elle
et comme moi.
[Oh toi] tu es trop frêle
[pour que je songe à gonfler ton ventre]
nous nous suffisons toi et moi
Ce petit, à l’autre, sera-ce une aventure, ou une vie nouvelle 24?
L’image d’Helen et celle du fils envahissent donc sa vie amoureuse. Il ne la cesse
pourtant pas : il retrouve Guitte que lui avait présentée Janot, avec qui il a de nouveau des
rapports, et il ne refuse pas la soirée qu’elle lui propose de passer avec une autre jeune fille.
De même, lorsque, pour des raisons professionnelles, il est en contact avec la femme d’un
agent de théâtre américain, Harris, et qu’il apprend que celui-ci vient d’abandonner son
épouse tout en la chargeant de ses intérêts en France, il ne manque pas de la consoler en la
prenant dans ses bras et en l’entraînant dans sa chambre. Il s’agit en fait de vérifier qu’il ne
s’est pas trompé sur Helen. Coucher avec d’autres femmes, c’est vérifier sa supériorité sur
toutes. Helen est unique, et pour le savoir, pour en être sûr, il faut le vérifier. Et Roché vérifie.
Toujours à l’avantage d’Helen. Les autres femmes ne supportent pas la comparaison. Même
Mno, qui ne manque pourtant pas d’avantages. Mais son bassin est trop étroit pour les enfants.
Mno n’est désormais plus la seule. Elle est en train de perdre la place à part qu’elle occupait
sans le savoir.
La vie sentimentale de Roché devrait lui suggérer qu’Helen puisse tenter de donner un
pendant personnel à ses aventures. Et l’image de Koch revient fréquemment, puisque Roché
connaît les protagonistes. Il s’interroge sans cesse pour savoir s’il outrepasse ses droits, dont
la limite a été fixée par Helen. Mais ce qu’il veut par-dessus tout, c’est l’enfant. Cette envie
organise toute sa vie. Non qu’il s’occupe des détails matériels de l’arrivée du fils, mais il
cherche à gagner de l’argent pour le mettre à l’abri du besoin, avec sa mère. Roché tente de
trouver un moyen pour que son futur fils et toutes ses femmes, Helen, Mno, sa mère n’aient
plus à penser argent, entretenant en cela un mythe d’avant la guerre, loin des réalités des
années 20. La réalité, c’est la circulation des capitaux, la spéculation, y compris en peinture.
Et Roché travaille beaucoup. Il multiplie ses contacts chez les peintres, retrouve Picasso,
Braque, Derain, Pascin... Il sort fréquemment avec Cocteau et le Groupe des Six avec lequel il
réveillonne. Georges Bernheim et Paul Rosenberg, les marchands de tableaux, sont ses
relations les plus fréquentes. C’est qu’il y a une demande importante. Celle de John Quinn,
principalement, qui veut tout acheter. Roché regarde, expertise, propose à Quinn qui répond
par câble :
Quinn achète tout... Je gagne de l’argent enfin24.
Il achète par exemple les toiles que Marie Laurencin peignait lorsqu’il l’a retrouvée à
Baden-Baden (notamment Ninon de Lenclos) et quatre sculptures de Brancusi, auquel Roché
rend visite presque chaque jour. Il travaille aussi avec les musiciens. Il séjourne au mois de
novembre chez Fred Barlow et commence à écrire le livret d’un Don Quichotte. Il assiste à
l’inauguration de la librairie Gallimard, boulevard Raspail. C'est surtout son activité d'écriture
qui lui prend du temps : d'abord parce qu’il faut lire les épreuves de Don Juan, trouver une
couverture qui sera finalement faite par Jean Hugo, signer le bon à tirer. Aussi parce qu'il
commence à recevoir le Journal d'Helen, un texte qu’il lui a demandé d’écrire pour coucher
sur le papier leur histoire. C’est une tâche à laquelle Helen s'est mise avec entrain. Elle lui en
envoie donc les premières parties, qui éblouissent Roché : « C'est comme du Shakespeare »,
note-t-il le 8 novembre. Et c'est vrai qu'il y a dans ce Journal24 de la démesure dans le
tragique, du bouffon sous le drame, de l'ampleur dans la petitesse. Il y a surtout en germe une
formidable histoire d'amour dont la résolution n'est pas donnée d’avance et qui oscille
constamment entre le bonheur et la tragédie. Cette histoire se prête remarquablement à
l'écriture. Aussi l'envoi des carnets d'Helen permet de mesurer à la fois la manière dont la vie
se vit comme un livre et le problème de la mise en écriture de cette aventure. Le projet reste
d'écrire le « Livre », c'est-à-dire la mise en commun de quatre points de vue : ceux de Franz,
Bobann, Helen et Pierre. Ce dernier paraît tétanisé devant la tâche et mentionne à plusieurs
reprises ses hésitations. Toutefois il se lancera, ce qui donnera le Diary, pendant du Journal
d'Helen et qui est une réécriture développée de son Journal.
Il va accepter aussi le travail que lui propose le dramaturge allemand Carl Sternheim :
venir traduire avec lui sa pièce Berlin ou le juste Milieu. C'est sur la route pour rejoindre
Helen.
Il part donc le 13 février 1921, d'abord pour Darmstadt où il retrouve Sternheim. Ils
feront un court séjour à Munich (le 21 février), Munich où se trouvent aussi les Hessel. Mais
la rencontre se passe mal, Franz ayant l'impression de conduire une fiancée à son prétendant,
Helen de n'être rien dans la vie de Roché tout à ses affaires, et Pierre n'osant rien entreprendre
eu égard à la brièveté du séjour et à la bienséance qu’impose la présence de Sternheim. Roché
et Sternheim se rendent ensuite en Suisse à Uttwil, dans la maison de l'auteur allemand où ils
travaillent. La difficulté d’obtenir un visa pour la Bavière retarde Roché et ce n'est que le 15
mars qu'il est accueilli par Bobann à la gare de Munich.
4. Allemagne : deuxième séjour, 15 mars 1921 - 20 juin 1921.
Le lendemain, il arrive à Hohenschäftlarn, mais Helen est absente. Elle est chez Ilse, sa
sœur aînée, qui garde ses enfants. Roché et Hessel vivent alors des jours très paisibles, chacun
s'occupant de l'autre du mieux qu'il peut. Il règne un grand calme et les deux hommes
retrouvent le rythme de leur vie d’autrefois : conversation, lecture, écriture. Roché,
notamment, lit les derniers cahiers du Journal d'Helen et est émerveillé par son style, qui n’a
rien de commun avec le style lapidaire du sien. Mais surtout, il semble découvrir l’amour que
lui porte Helen :
Si j'avais su qu'Helen m'aimât la moitié de cela, je n'aurais pu
consentir à ce qu'elle supprime notre fils en octobre dernier.24
Dans sa lecture, Roché ne perce pas encore à jour tous les codes d'écriture d'Helen.
Elle rentre le 24 mars. Et annonce qu'elle a couché avec Koch, qu'elle a peut-être un
enfant de lui dans le ventre. Le coup est violent pour Roché qui depuis son départ de Paris fait
d’elle la femme idéale, comme si le rapprochement d’avec Helen l’éloignait des autres
femmes, comme si le voyage permettait une nouvelle cristallisation. Mais la logique d'Helen
est implacable: distant à Munich, c'est qu'il avait à se reprocher ses adieux trop appuyés à
Paris. Elle aussi est allée dire adieu. Roché est effondré, mais la laisse parler. Et la rhétorique
d’Helen, à la fois discours de la justicière et de l’amoureuse, finit par convaincre Pierre. C'est
bon pour leur amour, dit-elle.
Il faut maintenant attendre quelques temps pour être sûr qu’Helen n’est pas enceinte de
Koch. Cela n’empêche pas de grandes nuits d’amour. Mais cela rappelle sans cesse ce qu’a
fait Helen. Pierre cherche à comprendre, à trouver une explication, une logique à sa démarche.
Il interroge. Elle répond :
« Pour la liberté,(...), et aussi par justice envers Hubert, pour lui
donner sa
chance. »
- Elle parle, et je comprends soudain24.
Double retournement donc. Arrivant en amoureux transi, Roché ressent violemment la
trahison d’Helen. Mais c’est cette trahison qui relance leur amour. Car il existe un avenir pour
eux : ils font même des projets pour le « Fils » futur, cherchant à résoudre les problèmes
juridiques qu'il poserait : nom, nationalité, religion. Se décide alors le divorce d'Helen et
Franz, qui serait suivi du mariage d'Helen et Pierre, de la naissance de l’enfant qui porterait
ainsi le nom de son père, naissance elle-même immédiatement suivie de leur divorce, afin
qu'Helen puisse se remarier avec Franz. C'est deux jours après cette décision (le 30 mars)
qu'Helen annonce qu'elle n'est pas enceinte de Koch. Roché écrit :
La fille de Hubert n'est point en elle.
S'ouvre dès lors une grande période d'amour, où l'amour physique tient une place
importante, à la fois par sa qualité et par le temps qu'il exige. Le divorce est en cours, mais il
impose un délai avant de pouvoir commencer à faire un enfant qui s'appellerait Roché. Le
magistrat en charge de la procédure est parfois un peu choqué de voir le bonheur de ces troislà dans son bureau. Ils ont trouvé un point d'équilibre qui satisfait la maisonnée. Ils ont des
expériences sexuelles à trois, guère poussées, mais réelles, ou encore s'offrent en spectacle à
deux devant le troisième (Franz ou Pierre) sur les balcons du chalet. Le 21 avril, Roché relève:
Si je pouvais décrire à fond une minute de notre vie à trois et ses
problèmes, je ferais un immortel chef d'œuvre.
Rien ne semble pouvoir entacher ce bonheur. Le bonheur, pour Roché, c’est ce
moment-là, où ils vivent bien à trois sous le même toit. Ils inventent un nouveau mode de vie,
loin de toutes les hypocrisies sociales et familiales du monde qui les entoure. Ils ne pensent
même pas à choquer le bourgeois ni à théoriser leur expérience. Ils jouissent du bonheur. Tout
le monde écrit, tout le monde s’aime. Helen a entrepris d'écrire une nouvelle version de De
l'Amour. Même lorsque Roché lui confesse Guitte, en janvier dernier, Helen n'est intéressée
que par l'expérience, sans amertume : peut-être ont-ils même dépassé la jalousie. Pourtant
l'édifice reste fragile.
Thankmar de Münchhausen, le Frangin, vient passer deux jours au chalet. Pour des
raisons de place et parce qu’Helen l’ordonne, il se retrouve dans le même lit que Pierre et
Helen. Helen le connaît bien, il a déjà été son amant. Roché, aussi, le connaît bien, c’est lui
qui l’a initié en la matière lors d’un séjour à Paris avant-guerre. Ce que note Roché dans son
carnet est sans équivoque quant aux intentions d’Helen à l’égard du Frangin. Pierre ne
l’accepte pas et y met fin, glacé par l’attitude d’Helen. Helen s’offusque, change de place et
entreprend avec Pierre ce qu’elle faisait avec le Frangin, sans que celui-ci trouve à redire. La
nuit suivante, les positions ne prêteront plus à ce risque. Mais l’affaire vaut d’être relevée :
elle illustre particulièrement bien le paradoxe de leur situation. Ils veulent être libres, vivre
des expériences multiples, mais la condition de leur liberté, c’est la fidélité puisqu’il n’y a pas
de place pour le mensonge. Leur liberté a aussi besoin de se manifester et de s’affranchir de
cette contrainte. Et plus le trio se socialise, plus les tensions sont fortes : dans le calme de
Hohenschäftlarn, la situation trouve une remarquable stabilité. Mais qu’un intrus pénètre ce
monde clos ou que l’un d’eux en sorte pour la ville et l’équilibre est rompu.
Du 10 mai au 17 juin, Helen et Pierre séjournent à Berlin. L'inflation n'a pas encore
tout emporté, mais la ville vit encore dans le souvenir d'une révolution allemande qui a
échoué. C'est à la fois une ville d'affaires et une ville de débauche, la pointe avancée d'un art
nouveau et la rigidité d'une petite bourgeoisie inquiète de son avenir. C'est évidemment dans
Berlin la flamboyante que se promènent Helen et Pierre. Celle des lieux interlopes, des bars
homosexuels où Helen danse avec des filles; celle des barons déchus qui se saoulent au
champagne en faisant la cour aux femmes. Berlin, créatrice aussi avec ses marchands de
tableaux et ses producteurs de films. Roché voudrait se charger des droits du Cabinet du
Docteur Caligari pour la France, par exemple. Lieu de tentation aussi : Helen organise deux
rencontres afin de voir la réaction de Roché devant deux belles inconnues. Mais elle s'est
trompée, elles ne sont pas son genre. Son genre, ce serait plutôt Ilse, la sœur d'Helen, veuve,
qui élève ses enfants - le jeune Hans-Peter semble particulièrement amoureux de sa tante - et
prend en charge l'été les enfants de la famille dans une maison de campagne à Saarow. Helen
remarque l'attirance de Pierre pour sa sœur et en conçoit un vif dépit. Ilse n'est pas insensible
qui organise une mise en scène pour se débarrasser d'Helen : elle la convoque à Saarow,
pendant qu'elle se rend à Berlin où elle retrouve Roché. Mais Helen est prompte à la réaction :
elle revient avant que ne se commette « l'irréparable ».
Helen en veut à sa sœur, pas à Pierre. Mais l’atmosphère est plus tendue, la ville est un
lieu de grandes tentations. Et pour faire des expériences, pour vérifier la fidélité de l’autre, les
deux amants se provoquent, par des attitudes ambiguës, par des paroles blessantes. Le passé
ressurgit et c’est Mno ou Koch qui alimentent la conversation. Le sort de Mno n’est pas réglé
et si Pierre tolère bien Franz, Helen ne peut accepter Mno de la même façon. Pour Roché,
l’équation est simple et c’est la seule qui permette d’envisager leur relation dans la durée :
Mno, c’est l’équivalent pour Pierre de Franz pour Helen. Elle ne peut en aucun cas être
considérée comme un manque à l’exclusivité que demande Helen, et la retrouver, ce n’est pas
manquer à la fidélité. Helen refuse cette égalité qui fait la part trop belle à son amant et qui
peut justifier toutes les autres entreprises de séduction. Ces discussions n’empêchent pas
l’amour, mais alourdissent considérablement l’atmosphère, à tel point que Pierre en vient
parfois à regretter son passé : la vie y était plus simple et plus calme. En mettant en cause
Mno, Helen détruit la base de son système et le jette dans une situation inconnue et
constamment remise en cause. C'est pourquoi lorsque, le 10 juin, Helen lui annonce qu'elle a
eu deux amants en mars, Ulhe et un étranger, et qu'Ulhe a déjà été son amant la veille du
départ de Roché, le 14 octobre 1920, presque sous ses yeux (et en tout cas sous ses yeux de
lecteur puisqu'elle le rapporte à sa façon dans son Journal), Roché la frappe : deux gifles et
deux coups de poing. Helen appelle au secours. Franz qui est dans la chambre voisine se
précipite. Le long silence qui suit le fait sortir. Roché écrit qu'ils sont effrayés par leur amour.
Ils pleurent. Quelques heures après, ils se retrouvent et connaissent une grande nuit d'amour.
L'idée de l'enfant est plus présente que jamais. Et lorsqu'ils se séparent le 17 juin, Roché
repartant pour Paris, c'est bien dans l'idée de se retrouver le plus vite possible. Il n’y a pas de
raison dans cet amour-là. Le problème pour eux, c’est que Roché au moins (et Helen aussi à
sa façon, dans sa manière de préserver Franz, d’être mère) tente d’en trouver une. Il cherche à
placer Helen dans son système. Or, tel que celui-ci est élaboré, elle n’y a pas sa place. Ou plus
exactement, elle occupe toutes les places à la fois, interdisant à quiconque de s’immiscer : elle
se comporte à la fois comme une expérience, comme une force sexuelle, comme un amour
sans limite. Elle ne laisse pas même de place pour Clara. Son système de provocation mine
Pierre parce qu’il ne correspond pas à sa règle de vie. Et sans raison donc, c’est au moment où
la tension est extrême, où la rupture est imminente que se ravive cet amour fou.
5. Paris, 21 juin 1921- 17 août 1921.
Le retour à Paris est commandé par l’arrivée de John Quinn et de la poétesse
américaine Jeanne Foster, qui désormais l’accompagne. Et du 5 juillet au 15 août, Roché
s’emploie exclusivement à leur service. Pendant six semaines, ils rencontrent tout ce que Paris
compte d’artistes : Picasso, Braque, Dufy, Brancusi, Picabia, Pascin, Derain. C’est à ce
dernier qu’il commande un portrait de Jeanne. Quinn aime voir les artistes travailler. Roché
l’introduit dans les ateliers. Et dans les cuisines des artistes. Quinn retrouve aussi ses amis
écrivains qui séjournent en France : le poète Ezra Pound, l’écrivain Ford Maddox Ford, James
Joyce. Quinn profite de la vie parisienne et achète beaucoup. Et exige beaucoup aussi. De
Roché, notamment lorsqu’il lui faut le conduire à Verdun, sur le théâtre récent de la guerre. Il
est plus simple de travailler avec lui lorsqu’il est aux Etats-Unis. Mais comme Quinn achète
beaucoup, Roché s’enrichit aussi.
Il trouve le temps de travailler pour lui, de commencer un livret Arcis, de s’engager
dans un projet avec Satie pour Alice and the wonderland, il rédige un grand article sur Hélène
Perdriat.
Si cet ensemble d’activités ne lui laisse guère de loisirs, Pierre n’en oublie pas pour
autant Mno. Mno qui devient presque sa confidente, elle qui jusqu’alors était justement privée
de ses confessions. En rentrant à Paris, Pierre sait qu’il doit mettre au clair pour Mno une
situation qui est pourtant confuse. Elle fait preuve d’une abnégation admirable et se rend
compte que tout a changé :
dis
Elle dit : Es-tu le même ? » - Je dis : « Oui ». -Bientôt je l’assieds sur le divan et lui
mon besoin du Fils, avec Luk. - Effet terrible, navrant, sa figure décomposée24.
Le lendemain, après avoir passé la soirée sans Mno, avec Cocteau et Satie, après avoir
dormi en Arago où il note son bonheur de retrouver son lit, il retourne chez Mno :
Helen,
nous
me
Longuement, simplement, je parle, j’ouvre mon cœur : le désir du fils, ce qu’est
ce que pense Franz - nécessité - la meilleure solution pour elle-même. Mon instinct
paternel me ferait peut-être plus tard épouser une jeune fille si je le refoulais
maintenant. - Elle m’écoute, je le sens. - Nous pleurons sur le petit Jean que jadis
avons écarté. - « Pourtant il t’aurait gêné, dit-elle, tu aurais été esclave dans la vie :
c’était trop tôt. » Elle dit : « Je ne voulais plus te voir mais il n’y a que toi qui peux
consoler de la peine que tu me fais. » - A un moment, entre ses larmes, elle dit :
« Maintenant que j’en ai la force, je me hâte de consentir24.»
Deux discours qui convergent tous deux vers la satisfaction d’un seul. Il y a du
Weininger dans la manière dont Roché présente la chose à Mno : c’est presque pour elle qu’il
lui faut se marier avec Helen et avoir un enfant d’elle. C’est d’ailleurs son système de défense
quand il y pense seul. Dès que l’enfant sera né, Mno acceptera cette situation. Il suffit d’un
peu de patience. Et Mno va au-devant de ses désirs : d’abord il l’avait prévenue au retour de
son précédent voyage. Mais il ne s’agissait que d’une idée, alors qu’ici, tout est très concret, à
commencer par la mère potentielle. Mais surtout, Mno est soumise entièrement à Pierre : la
plaie qu’il a ouverte, lui seul peut la refermer. Etre trompée par Roché demande d’être
consolée par lui. Certainement le moment n’est pas facile pour Pierre. Mais Mno lui est
tellement fidèle, jusque dans son infidélité à lui, qu’il finit par croire, malgré quelques larmes,
que l’affaire est entendue. D’ailleurs le même jour, il lui promet :
Je ne pourrais pas être heureux si je ne te faisais d’abord joyeuse.
Car, et il a raison, Roché pense sa vie future avec Mno. Pas question pour lui d’une
rupture : il a aussi besoin d’elle.
Pendant que Roché annonce ses choix - sa mère Clara est plutôt contente, trouve
qu’Helen, sur certaines photos, lui ressemble; sur d’autres, qu’elle a l’air « d’une folle au
cabanon ». Surtout, pour elle, l’Allemagne est loin et que Pierre ait un fils là-bas ne lui semble
pas remettre en cause la place qu’elle occupe dans sa vie -, Helen et Franz divorcent. La
correspondance entre Helen et Pierre montre qu’au dernier moment Franz hésite, est tenté de
dire non à cet arrangement. Il tente de refuser le rôle du saint qu’on veut lui faire jouer.
Finalement, il se rend aux arguments d’Helen et le 11 juillet, elle annonce que le divorce est
prononcé. C’est une bonne nouvelle pour Roché car ses projets se concrétisent. Il n’est pas
dupe pour autant. Il sait bien que la vie avec Helen ne ressemble à rien de ce qu’il a connu,
qu’elle s’apparente à un combat où le moindre faux pas peut être fatal. Avec Helen, il n’a pas
forcément la maîtrise de la situation, comme c’est le cas avec les autres. C’est pourquoi il
tente de « nettoyer les mensonges », d’oublier tout le passé récent d’Helen, qui, à la naïve
question de Pierre sur le caractère inventé des histoires avec Ulhe et l’étranger, a certifié que
c’était l’exacte vérité. Du passé, faisons table rase et recommençons à zéro. Et pour s’en
convaincre, il est totalement chaste au cours de son séjour à Paris - ce qui ne veut pas dire
pour lui qu’il ne couche pas avec Mno, mais il ne jouit pas. Unique manifestation de sa
sexualité triomphante : à Saint-Robert où il passe quelques jours seul : « un tph pour
Helen »24.
Le 19 août, il prend le train pour Munich.
6. Munich-Berlin-Weimar : 20 août 1921-13 novembre 1921.
Les quinze premiers jours de ce séjour sont marqués par l’euphorie et l’inconscience.
Euphorie des retrouvailles, des espoirs d’enfantement. L’amour est violent, passionné, leur
fait dépasser les limites du monde :
Quel
Quelle différence avec le temps où nous faisions l’amour sans nous aimer encore.
sucre est l’amour et la confiance24.
La vie est douce et ressemble à des vacances : promenades, jeux avec les enfants,
rédaction et lecture des journaux... Un jour pourtant, Pierre dit à Helen qu’elle a « une petite
excroissance par derrière entre ses cuisses », due à l’un de ses accouchements, qui altère la
pureté de ses lignes. Helen décide de se faire opérer. Roché se demandera toujours pourquoi
elle a tenu à cette opération et ne sera pas content du résultat. C’est pourtant lui qui la
demande. Helen, elle, est très certainement touchée au plus profond d’elle-même. Elle ne
s’aime pas physiquement, le dit et le redit. Peut-être est-ce pour s’entendre dire le contraire.
Mais cette petite excroissance que critique Roché est une mise en cause de son intégrité
physique, dans ce qu’elle a de plus intime. Il lui faut à la fois obtempérer au désir de Roché,
pour toujours le séduire, et le punir de cet affront. En arrivant à Munich où elle a rendez-vous
avec le chirurgien pour savoir si l’opération peut se faire ou non, elle déclare tout à coup à
Pierre :
Laisse-moi, je vais faire l’irréparable24.
Roché répond sur le même ton :
C’est bien. Je ferai l’irréparable aussi, en même temps que toi.
L’équilibre étant rétabli par la menace, il ne se passera rien d’autre que la visite chez le
chirurgien ce jour-là. Mais l’épisode témoigne de la tension qui existe entre eux, notamment
dans le choix du mode de résolution des conflits : menaces, chantages, violences, tout est bon
pour rétablir son pouvoir et sa place. Et il semble que Roché comprenne et fasse sien le
système d’Helen, choisisse de répondre sur le même terrain.
Helen doit être hospitalisée quinze jours. Avant l’hospitalisation, elle est indisposée,
l’enfant n’est donc pas fait. Cette non-correspondance entre leur désir et la nature continue de
les affecter, et la crise est proche. Helen entreprend de multiples activités. Par exemple, celle
d’écrire un roman, dont Koch est le point de départ. C’est l’occasion pour eux de se jeter leur
passé à la figure, d’accuser l’autre de son manque de volonté à faire aboutir leur projet
commun. Le conflit éclate, d’une violence extrême. Mais comme d’habitude, il n’est que le
prélude à une longue nuit d’amour, tout aussi violente, mais dans le plaisir. Avec toujours le
même objectif : faire l’enfant.
Cinq jours plus tard, le 21 août, Helen est hospitalisée. C’est Franz qui se rend d’abord
à son chevet. Roché ne vient que le lendemain, puis plusieurs fois pendant le séjour d’Helen.
Ensemble, ils relisent Partage de Midi de Claudel. Mais Roché, donc, est mécontent de
l’opération car elle trouble sa connaissance physique d’Helen : son sexe a été recousu
« comme celui d’une vieille coquette » et Helen a maintenant une « nouvelle forme
intérieure ».
Lorsqu’Helen sort de l’hôpital et rentre à Hohenschäftlarn, le médecin lui a prescrit
deux mois d’abstinence sexuelle. Mais les amants ont du mal à respecter l’ordre médical.
Roché prévoit alors de partir pour Berlin retrouver Sternheim et assister à la première de
Manon Lescaut. Helen craint l’abandon puis accepte la proposition. Ils se retrouveront à
Weimar.
L’on pourrait croire que les situations se répètent à l’infini : joyeuses retrouvailles,
naissance d’un reproche supposé ou avéré, crise violente, réconciliation, séparation. Mais dans
le cycle qui semble ainsi s’établir s’introduit le doute sur la consistance de leur histoire. Après
plus d’un an et la remise en cause générale de sa vie, notamment de Mno, il n’est pas possible
pour Roché qu’Helen ne soit qu’une maîtresse parmi tant d’autres, ni même une de celles
comme Opia ou Woman qui lui ont fait connaître ses plus grands plaisirs sexuels. Il faut donc
poursuivre malgré les épreuves. L’idée du fils, à ce moment, est là pour donner un sens à ces
crises, qui même si elles se résolvent par d’extraordinaires nuits d’amour n’en altèrent pas
moins leur volonté. Qui de Pierre ou d’Helen ne fait pas l’enfant ? Cette histoire stérile vautelle d’être vécue si elle ne débouche pas sur une situation plus exaltante que celle qu’ils ont
connue ? Quel besoin de remettre en cause Mno si rien n’arrive, sinon des querelles
épuisantes où il faut toujours tout justifier ? Quant à Helen, pourquoi choisir cet homme
infidèle, incapable de lui faire un enfant, et qui ne témoigne pas de plus de volonté que
Franz ?
Roché arrive avec ces interrogations en tête à Berlin. Il se demande ainsi :
corps
Pourquoi Dieu m’aurait-il donné un sexe puissant et qui est la seule partie de mon
que je trouve belle 24?
Roché s’installe chez la mère de Franz, qui lui demande ce qu’il pense du couple de
son fils... Il vaque à ses affaires, n’ayant aucune tentation à chercher de quoi tromper Helen. Il
rencontre notamment Carl Einstein qui connaît si bien la peinture française. Il se rend à
Weimar le 27 octobre. Helen arrive le lendemain. Mais les retrouvailles sont difficiles et le
séjour n’est fait que de disputes, de malentendus, de provocations. Deux soirées racontent
bien l’impossible entente des deux amants. Un soir, Roché monte se coucher après avoir
étudié les cours de la Bourse, Bourse qui voit la chute du mark et l’échec d’une spéculation
qu’il avait entreprise. Helen est déjà au lit. Elle l’attend. Elle lui raconte la trame d’une pièce
de théâtre. Roché y reconnaît tout de suite leur histoire transposée. Il est facile d’identifier les
protagonistes. Et la fin de ce drame laisse peser le doute quant à l’identité du père d’un enfant
à venir. La fiction, ou la mythomanie, renvoie à ce point à leur vie, la frontière entre fiction et
vérité, mensonge et vérité devient tellement ténue que Roché ne sait plus que penser. La crise
éclate, suivie de sa nuit d’amour. Le lendemain soir, alors que Roché s’apprête à écrire, Helen
s’habille et annonce qu’elle sort, seule. Elle rentre à une heure du matin alors que Pierre,
fiévreux, s’imagine le pire. Quand elle arrive, elle raconte si bien sa soirée et sa fidélité,
malgré le petit boxeur, que Roché la croit. Seule l’idée de l’enfant, en fait, leur permet de tenir
au milieu de rapports qui se dégradent de jour en jour. Et lorsqu’à nouveau Helen sait qu’elle
n’est pas enceinte, elle abandonne : ne plus faire l’enfant maintenant, reprendre des forces et
confiance, attendre le prochain voyage de Pierre. La fin du séjour est empreinte de ce climat.
Roché subit un examen pour vérifier qu’il n’est pas stérile. Peut-être, comme le leur suggère
Franz dans une lettre qu’il leur envoie de Hohenschäftlarn, leur amour est-il trop parfait pour
avoir des enfants. Trop parfait ou trop violent.
Mais il reste ce désir pourtant. Qui les maintient ensemble, les fait parler. Trop, sans
doute, car lorsque Roché dit à Helen qu’il lui demanderait son autorisation si jamais Mno
voulait un enfant de lui, une nouvelle crise éclate. Le dernier jour n’a pas la gloire de leurs
grandes fêtes amoureuses. Une nouvelle altercation a lieu pour savoir qui part le premier. Que
pense Helen ? En tout cas Roché est épuisé par cet incessant combat, cette impossibilité
d’installer leur relation dans la durée autrement que dans un conflit permanent. Il compare
alors Helen à Penthésilée : il est un Achille loqueteux, le cœur déchiré par le triomphe de
l’amazone. La dernière nuit est sordide. Car pour Roché, c’est la dernière.
B.ALLERS ET RETOURS:NOVEMBRE 1921-1925.
Cette période est marquée par la multiplication des voyages de l’un et de l’autre pour
se retrouver ou se séparer, dans une véritable danse de séduction, d’amour et de mort, où ne
cessent d’alterner l’amour le plus brillant et les haines les plus folles. Jusqu’alors, c’est Roché
qui venait chez Helen, s’installait dans son pays. Désormais Helen aussi se déplace. Car leur
histoire n’est pas finie.
1. Paris, 16 novembre 1921- 16 août 1922.
A Paris, la vie n’est plus aussi calme. Mno demande des comptes, veut savoir où elle
en est et quelle est sa place dans cette affaire. Roché parle d’Helen, de l’enfant, de leur
difficulté à le faire. Mais il persiste dans sa volonté, malgré le séjour à Weimar et sa résolution
au moment du départ. Mno a une violente crise. Elle s’évanouit et, pendant quelques instants,
Roché la croit morte. « La tuer ou tuer l’enfant ?» s’interroge-t-il le 20 novembre.
L’alternative n’est pas la manière de penser de Roché qui procède plutôt par accumulation. Il
faut et la faire vivre et avoir l’enfant.
Roché tombe malade, une grippe dont il ne se défait pas et qui le tient couché, dans
son lit, chez sa mère. C’est fiévreux qu’il reçoit la nouvelle, le 8 décembre : Helen est
enceinte.
et
Agissons vite et prenons une direction.(...)
Je me révolte contre te faire un enfant que tu ne souhaites pas avec toute la générosité
simplicité qui ne manquent jamais si tout est en ordre.
Les réserves, conditions, précautions m’insultent, m’embêtent - sont bourgeoises et
médiocres.(...)
A toi de savoir. Je suis ouverte à toutes les possibilités. Ose tout dire. Ecris vite et
responsable. Je n’ai pas peur de quelques jours à la clinique. Comprends que j’évite
chaque mot qui voudrait « t’émouvoir »24.
Roché est perplexe. Cette annonce est problématique. Encore sous le coup du séjour à
Weimar, il ne peut croire que l’enfant puisse être fait autrement que dans une de ces grandes
périodes d’amour qu’ils connaissent. Le fait qu’Helen soit enceinte n’est donc pas « naturel ».
Il y a une deuxième raison qui nourrit sa perplexité. La lettre d’Helen est claire : elle l’oblige à
prendre ses responsabilités. Mno ne demandait rien, choisissait et assumait seule quand la
même situation s’est présentée. Helen a fait de même en 1920. Le voilà tout à coup
responsable du choix à faire. L’enfant n’est plus une idée, plus le soutien d’un amour qui
s’épuise, plus l’objectif à terme. Il est là et il faut choisir. Roché hésite, bien sûr. Il oscille en
permanence entre l'amour et la haine, le oui et le non, pèse Mno et Helen dans la balance de
ses sentiments. Il repense à Weimar, à Uhle, à Koch, à sa tranquille vie parisienne. A son
amour pour Helen aussi. Il décide de ne pas choisir et de renvoyer la décision à Franz et
Helen. A ce moment-là, Roché est manifestement incapable d’assumer non un enfant mais la
décision d’en avoir un. L’affaire doit se faire sans lui, incapable qu’il est de choisir.
Il y a quelque chose de pathétique dans cette volonté abstraite du fils qui ne peut
s’incarner. Car comment envisager un avenir qui occulterait cette incapacité à assumer des
choix et cette manie de recréer les mêmes situations ? Roché fait son deuil de l’enfant en
même temps qu’il se remet à rêver du prochain. D’un prochain qui viendrait à un bon
moment, dans une bonne phase de sa vie. Ce n’est pas le cas pour celui-ci. D’abord, ce
pourrait être une fille et Helen s’en désintéresserait alors. L’enfant le séparerait d’Arago où il
est si bien et où sa mère le soigne de sa grippe, puisqu’il lui faudrait suivre Helen pour être sûr
de sa fidélité. Et puis ce n’est pas l’enfant de l’amour partagé, plutôt la punition pour un
amour égoïste et fantaisiste. Il sait qu’Helen se fera avorter. Il l’imagine déjà en train de se
rendre à Munich.
Mais le 15 décembre, il reçoit une lettre d'Helen lui disant que le Fils est encore là et
qu'elle veut le voir pour décider. Roché accepte, télégraphie. Le débat est relancé, le choix à
nouveau ouvert et il écrit une longue lettre à Helen lui indiquant qu’il arrive, qu’il prend
toutes les dispositions pratiques pour leur mariage, l’argent... et dans laquelle il rappelle la
« condition Mno » ( Mno à qui il annonce la nouvelle et qui le congédie pour dix mois, le
temps de la naissance ) : divorcer dès la naissance de l'enfant. Mais Mno, dit-il, veut
l’engagement d'Helen contresigné par Franz.
Roché s’active à mettre en ordre ses affaires et s'occupe des dispositions pratiques :
argent, logement... tente d’envisager la situation de chacun des quatre protagonistes, Mno
étant de la partie. Il se renseigne au bureau des mariages : il pourrait épouser Helen à Baden
Baden d'ici trois semaines. La volonté d’Helen lui permet à nouveau de croire à l’idée d’un
fils. Et puis, il n’a pas à choisir ici, puisque c’est Helen qui ordonne. Rien n’indique dans le
Journal qu’il y ait une intention maligne de la part de Roché. Cette insistance à mettre en
avant Mno est-elle innocente, inconsciente ? Répond-elle à une impérieuse nécessité pour lui
ou s’agit-il d’une arme dans l’art de se défausser ?
Le 23 décembre, la lettre d’Helen est sans appel :
J’ai cru que toi et moi étions faits l'un pour l'autre. Veux-tu demander à Lilith de me
pardonner mon erreur, qui du moins a été sincère. C'est ma justification envers
elle.(...)
Je
J'ai agi comme si ton amour pour moi fut d'un seul morceau et le fils le but de ta vie.
n'ai pas honte de m'être trompée. Ce que tu m'offres, j'en ai honte.
N'en parlons plus, je mettrai tout en ordre24.
Le cerveau de Roché fait "ouf!" comme il le note dans son Journal. Helen a choisi
pour lui. Il n’a pas de responsabilité à prendre. Mieux : il a l’impression d’avoir pris les
siennes en mettant Mno en avant afin qu’elle ne soit pas oubliée. Son devoir était là. Quant à
ce que signifie un avortement, il n’en a aucune idée. Pour autant, il ne veut pas perdre Helen
et il lui écrit de nouveau, non à propos de l'enfant mais pour eux. Il imagine ses infidélités
pour le punir. Mais Roché se trompe : à Hohenschäftlarn, pas d'infidélité, mais la volonté de
mourir. Helen passe ses journées prostrée dans son lit, avec une arme à la main. L'avortement
n'a pas eu lieu. Des complications apparaissent pour obtenir les autorisations légales. Franz
alerte Pierre, dit craindre pour sa vie.
Le 16 janvier, Pierre avoue tout à Mno. Le 20 arrive la lettre de Franz qui annonce que
l'opération est faite.
Le 26 janvier, il reprendra sa relation avec Mno, comme auparavant.
La rupture est consommée. Helen va mieux, refuse de s’entretenir par courrier avec
Pierre, renvoie l’argent qu’il lui a fait parvenir. C’est Franz qui donne des nouvelles. Leur
amitié ne semble pas pâtir de ce nouvel épisode et Pierre espère le revoir longuement comme
autrefois lorsqu’il ira à Berlin.
Roché va relire son Journal. Il apprend par Franz qu'Helen veut compléter le sien pour
en faire un livre. La lecture que Roché fait de ses propres carnets l'éblouit: « Quel amour que
le nôtre. Je voudrais en être mort », note-t-il le 18 mars. Il va recopier des dates pour Helen et
les lui envoyer : ils travaillent à la même chose, travaillent la même matière. Plusieurs lettres
(25 avril, 6 mai) , et la lecture du Journal, et même les autres femmes : tout montre que « ça
ne meurt pas ». Mais il indique que si son amour reste toujours vif, il ne veut plus essayer
d’entreprendre quoi que ce soit.
Il propose à Helen de faire la préface pour l’édition allemande de Don Juan que les
Hessel ont traduit. Le 28 juin, Roché note sa volonté d’effacer Helen de ses souvenirs, de sa
vie. Le même jour, il reçoit de Franz une lettre dans laquelle se trouve la préface. Roché
comprend bien à quel point c’est écrit pour lui. Il en relève quelques lignes dans son Journal :
Dès le ventre de ta Mère tu commenças à pressentir l’énigme d’une forme intérieure une douceur et un trouble qui fixèrent ta route.
Tu suis depuis cette piste... cela t’attend, au bord du chemin, en formes et en êtres,
exigeant la solution.
Avec l’absence de choix d’un homme de peine, tu te donnes, calme, possédé, avec une
patience toujours neuve pour les commencements.
Le plus pauvre désir qui monte vers toi, tu l’accueilles dans tes bras, comme un
enfant.
L’entrée, centre unique et infaillible d’où tu comprendras et domineras - et qui te
ramène dans la caverne merveilleuse où tu commenças à comprendre.
ta
Ton acte corporel, sanctifié par son exactitude comme la promenade du somnambule,
curiosité inflexible et ton ramassement empoignent la passion vague et plantent le
sentiment flou dans une réalité qui les surpasse.
Séducteur ? Parce que dans ta marche sans trêve vers la tâche, toujours devant toi, tu
abandonnes celles qui s’émurent vers toi ?
Sans conscience ? Parce que tu ne t’attardes pas, soucieux d’observer ton propre
effet ?
sur
Toujours et quand même tu obéis à ta conscience - et tu lui es le plus fidèle, quand,
tes gardes, attaqué, tu protèges ta liberté, comme un instrument, comme une arme.
Va - Don Juan - nous t’aimons - nous te respectons - nous te plaignons.
Plus que les autres héros, tu es solitaire, sans compagnon, sans deuils, sans espoirs avec la foi du prédestiné tu te livres à ton travail de Danaïdes24.
Le portrait est de circonstance et le Don Juan de cette préface est bien Roché. Il y a
dans ce beau texte une description fine de la nature de Roché en même temps qu’une
compassion pour lui : nul mépris, nulle vengeance. L’histoire ne s’achève donc pas encore.
A Paris, l'attention de Roché se porte sur les enfants des autres, suivie généralement
par du dégoût.
Les rebondissements dans le feuilleton qu’il vit avec Helen ont eu pour effet de libérer
Roché de sa chasteté consentie. Mno reprend sa place dès lors que l’enfant n’est plus attendu
et que la rupture est entendue. Il a bien compris que l’exclusivité exigée par Helen n’était pas
faite pour lui. Il rencontre d'autres femmes, renouvelle des situations déjà connues, en
expérimente de nouvelles. Il se rend une fois encore au bordel.
Il fait la connaissance de Mathilde dans une boutique. Il la nomme Vyerge, d'abord. Il
s'agit pour lui de l'explorer pour son propre compte et veut avec elle se débarrasser d'Helen.
Mais il avoue aussi une autre mission : celle de l'éclairer à l'amour. Elle pourrait faire le fils,
mais Roché ne le veut pas. Il s'agit là d'un cours d'amour physique sans que le sentiment n'y
puisse rien : des caresses dans l'arrière boutique à la nuit passée chez Janot (le 10 mars), puis
régulièrement dans la boutique, Roché joue son rôle de libérateur mais limite cette relation en
racontant Mno. Pourtant son rôle de Pygmalion crée un espoir pour Mathilde. Elle est l'objet
de nombreuses comparaisons avec Helen, physiquement, sexuellement, quant à sa vocation
profonde de mère...
Vyerge n’est pas la seule. Le 6 mai, au Ciné Opéra, il se trouve à côté d'une russogrecque, qu’il nomme Assia, avec laquelle il couche, mais qui l'ennuie vite car trop exigeante.
Et le 17 mai, il retrouve Natacha, qu'il avait connue adolescente, éprise de lui. Après deux
promesses de mariage non tenues, elle est devenue chanteuse. Ils se retrouvent régulièrement,
elle trouble Roché mais il respecte sa virginité tout en l'initiant à de grandes caresses (Il se
rend même à la messe le 28 mai pour l'entendre chanter).
Que cherche-t-il ? Il est pris à nouveau dans un tourbillon de femmes à travers
lesquelles il espère masquer son échec. Il retrouve aussi sa vocation, celle qui justifie tout : il
se sent une mission envers Vyerge, aussi appelée Y., et Natacha :
leur
Il me semble que je remplis envers Y et Nata un devoir social urgent, celui de leur
donner une conscience sexuelle suffisamment développée pour qu'elles choisissent
homme, leur mari, en connaissance de cause24.
Mais il s'interroge aussi sur lui :
L'émotion sexuelle est-elle mon moteur essentiel24?
Etudier, pour mon plaisir, mais pour le bénéfice futur d'autrui, le
mécanisme de l'amour, comme, différemment, Stendhal et Freud24?
Je ne veux pas accroître la nature ni la race, mais l'ordonner 24.
Les questions que pose Roché demeurent sans réponse. Mais le fait même de les poser
montre combien Helen est constamment présente à son esprit. Et il y a une espèce d’appel qui
retentit en lui : la froide indifférence d’Helen dans les lettres qu’elle recommence à lui
envoyer, le souvenir de ces dernières années où le plaisir l’a foudroyé, la chair, somme toute,
triste des autres, tout se mêle pour faire naître le désir de la revoir. L’annonce de son
remariage avec Franz ne diminue pas sa volonté de retourner à Berlin : les « os » parlent et
sentent bien qu’avec Helen, ce n’est pas « une histoire finie »24. Pourtant chacun de son côté
s’arme contre l’autre. Roché souligne à plusieurs reprises combien il est fermé à l’idée
d’Helen. Parfois cependant, il avoue un certain intérêt à la revoir. Il imagine même séduire sa
sœur Ilse pour connaître la réaction d’Helen. Elle, de son côté, a envoyé une longue missive à
Pierre pour lui dire qu’il n’était plus un besoin pour son corps. Et à Berlin, où loge désormais
la famille Hessel, Roché se rend pour ses affaires.
Pendant toute cette période parisienne, il poursuit sur sa lancée et travaille beaucoup. Il
assiste à la vente Kanhweiler, y achète un Picasso que le peintre lui signe. Celui-ci, qu’il voit
beaucoup, par amitié et pour affaire, lui donne une aquarelle et dit son accord pour illustrer
l’édition allemande de Don Juan. Roché rencontre ses amis peintres, organise des ventes pour
eux, cherche à vendre le portrait de Max Jacob, peint par Modigliani et qu’il a acquis sans le
savoir pendant la guerre : le jour où il part pour les USA, il a rendez-vous avec Modigliani,
qu’il ne connaît pas personnellement. Plutôt que d’annuler le rendez-vous, Roché y délègue
un de ses amis (René Delange ?) avec pour mission d’acheter... n’importe quoi. Trois ans plus
tard, rentrant en France, Roché trouve le portrait de Max Jacob, qu’il connaît bien, mais qui
n’est pas un ami.
Il travaille évidemment pour John Quinn, qui intervient au plus haut niveau de
l’administration des USA, pour que ne soit pas remis en cause le Tarif Act autorisant l’entrée
en franchise totale des œuvres d’art sur le territoire des Etats-Unis. Il défend ainsi la liberté
d’échange artistique entre les USA et le monde. Il défend aussi sa capacité à accroître sa
collection. Roché lui vante des Brancusis, et aussi leurs socles, partie prenante des œuvres.
Toujours pour Quinn, Roché rend visite à Signac, rue Raynard, le 29 juillet 1922. Il sait que
Signac possède Le Cirque de Seurat. Il sait aussi que Quinn veut l’acheter quel que soit son
prix. Mais Signac répond qu’il veut le léguer au Louvre. Roché câble la réponse à Quinn.
Lorsque Quinn viendra en France, il lui présentera Signac.
A la même époque, Man Ray s’installe à Paris et monte le studio dans lequel il
photographiera le tout-Paris. Roché lui prête de l’argent pour s’installer. Mais c’est à lui qu’il
demande de développer les photos qu’il a faites d’Helen. Man Ray est le photographe attitré
de Roché.
Il écrit aussi pour Barlow, cherche à récupérer son argent pour une pièce vendue aux
USA, refuse une place de lecteur chez Calmann pour ne pas se disperser, et aussi parce qu’elle
n’est pas assez bien payée. De l’argent, Roché en a désormais, il avoue même n’en avoir
jamais gagné autant. Pourtant cet affairisme ne peut masquer ce qui lui tient le plus à cœur :
en relisant le Journal pour fournir à Helen les dates dont elle a besoin, il revoit « couler [sa]
vie ». Et son idée de faire de cette histoire une œuvre le poursuit. Une pièce de théâtre qui
mettrait en scène sous la forme de personnages Helen et lui, dans un huis-clos; ou alors la
plupart des protagonistes du drame, avec Franz, Mno, Koch, Bobann... Il imagine aussi un
roman par câble, mais sans donner de précisions sinon que les câbles seraient adressés à
Helen. Il est à la recherche d’une forme qui convienne à son récit et à sa pensée. La lecture de
ses carnets comme son histoire avec Helen le conduisent à penser l’amour et à chercher « une
loi simple » qui le régirait. S’il n’est pas sûr de lui dans ce qu’il fait, ou ne fait pas, il est en
revanche certain qu’il a raison de chercher dans cette direction : à la découverte du « Moi » et
de « l’Autre ». Dans son Journal, on le sent attentif à l’observation de lui-même. Roché lit les
ouvrages de psychologie. Il lit Freud en allemand, avant même sa traduction en France. Une
de ses lectures favorites est toujours De l’Amour de Stendhal. Il se voit d’ailleurs jouer un rôle
identique au sien :
J'écris, comme Stendhal, pour l'avenir. Pour quand on traitera les choses sexuelles à la
lumière, et quand on parlera d'un sexe sur un sexe comme d'une joue contre une joue,
avec toutes les nuances que ces choses comportent, chaque situation étant toujours
unique, sentimentalement et sensuellement24.
Mais Roché pense plus à écrire son journal qu’à faire réellement œuvre. Il pense
toujours se servir de ses écrits quotidiens, à cause de toute « la belle matière qu’il a entassée »
pour faire un livre ou une pièce. Mais il reste homme d’action.
Le voyage en Allemagne s’organise. Roché relance ses contacts, écrit aux Hessel à
quel moment il sera à Berlin, les prie de l’excuser pour la liberté qu’il a prise de donner leur
adresse pour faire suivre son courrier. Il prend aussi la précaution de dire qu’il n’a pas
l’intention de rencontrer Helen.
2. Berlin, 25 août 1922-15 octobre 1922.
C'est avec beaucoup d'appréhension qu'il quitte Paris pour l'Allemagne. Il part avec
Mno, qu'il laisse chez Wiesel à Marbourg. C'est la première fois qu'elles se rencontrent, mais
elles sont faites pour s'entendre. Même douceur, même amour silencieux pour Pierre... le
séjour de Mno se passe, à une petite crise près, sans problème, même si Mno soupçonne une
vieille histoire entre eux deux.
Les cinq jours qui suivent, Roché les passe chez les Dreyfus, à examiner l'état de leur
couple, entre Cronberg et Cologne. Il arrive le 26 août à Berlin, se retrouve seul sur le quai,
malgré sa lettre. A l'hôtel, il reçoit très rapidement un coup de téléphone de Franz qui présente
ses excuses pour son retard. Ils se retrouvent. Roché apprend l'indifférence d'Helen à sa venue,
ses histoires avec Breitenstratten, le champion de boxe allemand... A la lecture du Journal, on
ressent aussi une vraie joie : Franz est venu le retrouver seul, dans un café, ils ont la nuit pour
parler... La vie paraît parfois si simple. Mais avec Helen, ce n’est qu’une apparence :
l'indifférente Helen téléphone et dès qu'il entend sa voix, Roché est pris d'un fol espoir. Et le
soir même, en présence de Franz, ils se rencontrent. Helen est distante, ironique et pourtant là.
Et contrairement à ce qu'il craignait, le contact est renoué. Lui, il est pris.
Le lendemain, le 28 août, ils ont une longue conversation à trois pendant laquelle
Pierre et Helen énumèrent leurs reproches. Elle dit à Pierre que depuis dix mois, elle est
vierge, c'est-à-dire depuis leur séparation.... Et cet aveu touche Roché au plus profond de luimême :
Déjà je songe à notre troisième fils.24
Le lendemain, ils partent dîner tous les trois dans un restaurant des environs de Berlin.
Mais un détail retient l'attention de Roché : Helen a roulé sa chemise de nuit dans un papier de
soie et l'a donnée à Franz. Il s'attend à quelque coup de sa part. D'ailleurs, très vite, elle
annonce un rendez-vous avec UIhe. Roché se demande alors s'il lui faut partir définitivement.
Mais parce que c'est Helen, il décide d'aller voir quand même... Et lorsque Ulhe arrive, Helen
prend à part Roché, qui lui réaffirme sa liberté. Le repas est sordide pour Roché qui ne mange
rien. Lors du trajet du retour, Helen dit à Roché : « Je t'aime toujours », et, avec sa chemise de
nuit, part avec Ulhe. Roché ne dit rien. Il se retrouve avec Franz, son ami, avec qui il reprend
sa conversation. Peut-être même est-il soulagé.
Pourtant dès le lendemain matin, Helen téléphone à son hôtel. Le seul son de sa voix le
fait frémir. Elle lui dit : « Viens ». Et il vient. En la voyant, il est à nouveau épris et lorsqu'elle
lui raconte qu'elle n'a pas fait l'amour avec UIhe, il peut la toucher. S’ensuit alors une grande
discussion sur leur vie, puis les premières caresses. Et Helen comprend toutes les femmes de
Roché. C'est encore trop tôt pour faire l'amour, mais ils ont passé leur journée ensemble.
Dès lors, Helen et Pierre forment de nouveau un couple, avec une cicatrice
supplémentaire mais beaucoup de volonté pour l'avenir. Pierre devait faire un voyage
d'affaires à Prague durant une semaine; il n’y reste que trois jours. Lorsqu'Helen s'en va
chercher les enfants, le retour s'effectue dans la plus grande joie. Même les rencontres que
Roché peut faire avec Ulhe n'ont aucune incidence. Pourtant Helen ne ménage pas Pierre : le 8
septembre, le lendemain de son retour, elle dit qu'elle va coucher avec Ulhe, sans amour ni
caresse. Le 10, elle explique à Roché la mise en scène de sa mort : elle le voyait, là, assis au
bureau et elle a tiré. Le bureau en porte encore la trace. Elle ne va pas coucher avec Ulhe.
Mais le 29 août, si elle n'a pas exactement fait l'amour avec lui, lui a joui, non en elle, mais...
ne serait-elle pas enceinte ? Toute parole d’Helen est sujette à caution. Malgré tout, Pierre
supporte.
Du 10 au 18 septembre, Roché part seul chez les Sternheim, à Munich et à Dresde.
Lorsqu'il revient, il part avec Helen pour la mer du Nord, via Hambourg. Ils passent ainsi par
les villages de Husum (qui deviendra l'un des noms du sexe d'Helen) et Busum (qui deviendra
le nom de ses seins). Du 22 au 27 septembre, c'est une magnifique période d'amour mêlé de
mer et de nage pour Helen, qui montre son éclatante supériorité. Seul le 26, un oiseau mort sur
la plage...
Le couple rentre à Berlin le 28 et Roché peut disposer de l'atelier de Fanny. En fait le
plus souvent, il reste dans l'appartement des Hessel, se précipitant à la fin de la nuit sur le lit
laissé vide par la nouvelle bonne, en vacances. Berlin n’est pas Hohenschäftlarn, il faut sauver
les apparences et les enfants ont grandi. Parce qu'il lui faut rentrer, Pierre annonce le 15
octobre son départ pour Marbourg, puis Paris. Les quinze jours ont été essentiellement
consacrés à l'amour et Helen lui dispense cet avertissement :
Souviens-toi que ta présence m'est chère.
C’est à la fois une parole d’amour et une menace pour l’avenir.
Roché rend visite à Wiesel, demande des nouvelles du séjour de Mno, puis regagne
Paris le 25 octobre.
3. Paris-Berlin-Paris : 25 octobre 1922- 21 mars 1923.
A Paris, Roché reprend ses habitudes. Mno, bien sûr, Vyerge aussi. Mais il est
concentré sur Helen, et lui réserve sa jouissance. Helen ne donne pas de ses nouvelles et Pierre
s’inquiète : est-elle de nouveau enceinte ? Le 7 novembre, il sait qu’elle ne l’est pas. Elle dit
aussi sa fidélité.
Roché doit se rendre à Prague en vue de l’achat des droits d’une pièce de théâtre pour
les Etats-Unis. Il écourte son séjour praguois, et le 24 novembre, il est de nouveau à Berlin. Il
ne peut demeurer que quelques jours. Pourtant il reste dans la capitale allemande aussi
longtemps qu’il le peut. Il est installé dans l’appartement des Hessel, voit Helen toute la
journée, la retrouve la nuit dans sa chambre où elle a posé de grands rideaux cubistes, qu’elle
a peints elle-même et qui racontent l’histoire du « God » et de « Husum ». Ils connaissent une
de leurs grandes périodes d’amour, qui défient tout, la morale, le temps, l’espace. Le 5
décembre, Roché profite de son passage à Berlin pour traiter quelques affaires. Le 7, il
annonce qu’il regagnera Paris le 11 décembre. Les deux amants pleurent leur séparation. Et
Helen avoue que, pendant que Pierre travaillait le 5 décembre, elle est allée coucher avec un
autre homme. Roché se souvient que ce soir-là l’amour avait été particulièrement intense.
Comme il le sera de nouveau. Ils réagissent scrupuleusement selon leur habitude. Roché est
d’abord assommé par la nouvelle : « c’est donc sa fatalité, cela se reproduira donc toujours »,
note-t-il ce jour-là dans son carnet. Helen explique, justifie et avec la même éloquence que
Roché lorsqu’il parle d’Helen à Mno. Elle centre son discours sur la nécessité de toujours
relancer leur amour. Helen l’écrit de sa main dans le carnet de Roché. Et l’amour est relancé.
C’est en faisant des plans pour le mois de février qu’ils se séparent une nouvelle fois.
La vie à Paris est régulière. Mno, Vyerge qu’il débaptise et appelle Y., une autre
appelée le Tigre. Surtout Roché cherche à percer le mystère d’Helen, à comprendre à quel
point ses réactions sont semblables aux siennes. Malgré ses aventures, c’est le triomphe de la
raison d’Helen : lorsqu’elle le trompe, c’est pour protester contre lui. Ses maîtresses, son
emploi du temps, ses départs... Il établit des comparaisons, tente de rapprocher son
comportement de celui de Mno lorsqu’il lui a appris l’existence d’Helen.
Après plusieurs courriers, et des rendez-vous reportés, les deux amants se retrouvent à
Bâle le 22 mars.
4. Italie-Paris-Italie-Allemagne-Paris-Italie-Paris:24 mars 1923décembre 1923.
Les retrouvailles et les séparations se multiplient, tout comme les déplacements qui
deviennent incessants. Cette fois-ci, Helen aussi se déplace.
Après de lentes retrouvailles, ils partent pour Lugano. Ce voyage prend des allures de
fête pour Helen qui n'est pas sortie d'Allemagne depuis la guerre et qui redécouvre la
profusion des produits. Mais c'est surtout parce qu'il est une grande fête de l'amour que ce
séjour devient une référence de leur histoire. Ce sont des vacances où tout est fait pour
l'amour. Ils font des photos érotiques que Man Ray développera à Paris. Ils se laissent bercer
par le temps. Le 2 avril, il leur faudra se séparer après ces quelques jours lumineux. Ils doivent
se retrouver pendant l'été.
De retour à Paris, Roché travaille, sort, voit Mno. Mais cette période est surtout
importante car elle le voit se lancer dans de nouvelles histoires. Ainsi en est-il de Joëlle,
divorcée d'un premier mari, veuve du père de sa seconde fille et que Roché avait rencontrée
deux fois. C'est elle qui demande à le voir. Douze jours après avoir quitté Helen, il couche
avec elle. Sans risque de faire un enfant. Au fond, c'est comme dans un bordel, dit-il. Il
prévient bien Joëlle de l'impasse dans laquelle elle s'engage, mais elle veut y croire. Pour
Roché, il s'agit seulement d'une curiosité :
La clé des reins est chez Helen24.
Ici la sensation, pas vraiment du plaisir, est entièrement mécanique, vient du « frottis »
et pas de la « moelle ». La différence est désormais d’ordre physiologique. Et lorsqu'il se
demande pourquoi il entreprend cette expérience, il note cette phrase, nouvelle justification de
son comportement à l’égard de celles qui l’aimeraient bien tout à fait comme amant :
J'exaspère mon sens paternel24.
Il prend la résolution de ne plus voir Joëlle que comme ami - ce qui ne sera que
partiellement vrai -, lui conseille de prendre d'autres amants. Le 24 mai, jour de cette sage
résolution, il rencontre Irène, qu'il a connue vingt ans auparavant en Hongrie alors qu'elle
n'avait que 15 ans. Elle est divorcée, a perdu sa fille. Elle vient montrer ses tableaux à Roché.
L'aventure dure jusqu'au 30 juin :
Je ne me suis aperçu de rien sur la pente irrésistible24.
Ces liaisons ne sont pas réellement satisfaisantes. D’abord il s’efforce de ne pas jouir,
puisque tout doit être pour Helen et que c’est sa façon à lui d’être fidèle. Mais surtout, elles ne
le laissent pas tranquilles, l’obligent à se questionner, à comprendre et à trouver des repères
par rapport à Helen. Là où il n’était question que de comparer des corps, des extases, des
esprits, il lui faut un discours qui justifie son comportement. Il croit tenir deux explications :
c'est un devoir envers Helen de constater Irène et Joëlle. Constater c'est-à-dire ici comparer les
autres femmes à Helen pour, chaque fois, mesurer combien elle est exceptionnelle. Et la
résistance à jouir en elles est la preuve de son amour pour elle. Il ne la trompe donc pas plus
qu'elle ne l'a trompé avec Ulhe puisque cela conforte, développe leur amour. Roché s’abrite
derrière Helen : si elle justifie ce qu’elle a fait, alors ce que je fais est justifié. Mieux : je ne
m’en sers pas comme d’une arme contre elle. Le principe, on le voit, est à géométrie variable
et permet bien des développements. C’est à ce prix qu’ils peuvent se retrouver facilement à
Vérone le 29 juillet.
De Vérone, ils gagnent Venise, puis Malamocco. Comme à Lugano, davantage peutêtre, c'est un splendide séjour d'amour et de vacances. Il peut y avoir quelques heurts parfois,
notamment à propos de Mno, qui font remonter les souvenirs du séjour à Weimar, mais le
mois passé en Italie est merveilleux. La mer - Helen est une fille de l'eau -, le soleil, la
simplicité des gens qui les reçoivent, l'absence de rivalité entre eux, tout concourt à l'idylle
parfaite, loin du désordre monétaire et social de l'Allemagne. Loin du désordre de leur passion
lorsqu’elle s’écrit dans la vie quotidienne. Pourtant, la vie n’est pas tout à fait absente et Helen
veut rentrer, voir ses enfants et retourner à Heidebrink, sur la mer du Nord. Ils quittent l’Italie
le 30 août.
Ils arrivent à Berlin et s'installent chez Helen. Franz accepte leur présence à condition
qu'ils ne couchent pas ensemble sous son toit. Car Franz, bien que vivant enfermé dans la
petite chambre qui lui sert aussi de bureau, admet mal parfois le comportement du couple et ce
qui pourrait s’apparenter à du non-respect à son égard. C’est qu’il n’appartient plus à cette
histoire : trop d’événements se passent en dehors de lui. Son attitude s’en ressent. Le 1er
septembre, Helen et Pierre sont à Heidebrink, où ils veulent faire construire une maison, tant
ce lieu sauvage leur plaît. Grand amour, assombri parfois par l'idée de Mno... mais là encore,
la crise est surmontée. Ils parlent architecture, rencontrent un maître d'œuvre... Le 11
septembre arrive un câble de John Quinn qui oblige Roché à rentrer à Paris. Avec Helen, ils
passeront encore trois jours à Berlin, où Pierre tente des affaires et le 16 septembre, il monte
dans le train qui le conduit en France.
Ils se retrouvent pour un court séjour que Roché fait avec John Quinn à Berlin du 20
au 22 octobre et pendant lequel Roché passe douze heures avec elle.
L'arrivée de Quinn oblige Roché à beaucoup travailler (de 1O heures à 23 heures,
Quinn étant toujours très exigeant). Au cours de ce séjour, ils rendent visite à Braque, Picasso,
Brancusi, Delaunay, Doucet, Perdriat, Laurencin ... jouent au golf avec Brancusi et Satie.
Quinn n'est pas content du portrait de Derain et le fait rapporter par Roché...
Roché profite de son séjour parisien pour entretenir ses amitiés. Il rend visite
presque chaque jour à Brancusi, à qui il a présenté Joëlle, laquelle est devenue la maîtresse du
sculpteur. A Man Ray aussi. Il voit Parade, s’enthousiasme pour le Marchand d’oiseau, qu’a
écrit Hélène Perdriat sur une musique de Germaine Taillefer. Le 6 juillet, il assiste à une
réunion Dada, au théâtre Saint-Michel, qui se termine en pugilat général, où Eluard et Aragon
tombent sur Tzara. Il se contente de remarquer que lui se serait certainement mieux battu... Il
prépare une adaptation d’Hamlet pour son ami le chanteur Vanni-Marcoux et projette de
travailler avec Gance. Et lorsqu’il retrouve Signac avec Quinn, pour que ce dernier prenne
possession du Cirque de Seurat, Roché est fasciné par ce peintre, qu’il connaît peu, et qui a
deux ateliers, deux appartements, deux femmes... Roché présente donc Quinn à Signac.
Quinn, qui sait la volonté de Signac mais veut le tableau à tout prix, lui présente son achat
ainsi :
- Monsieur Signac, je veux acheter le Cirque pour le léguer au Louvre !
- Par exemple ! Alors je vous fais un prix ! (Il le mentionna.)
- C’est juste. J’achète. Je lègue. Je fais une lettre tout de suite ?
- Pas besoin. Vous l’avez dit. Cela suffit24.
Quinn, Jeanne Foster et Pierre partent tous trois faire un voyage en Italie du 6 au 16
octobre: Venise, Bologne, Florence, Sienne, Pérouse, Assise, Rome... au cours duquel Roché
observe ce drôle de couple qui fait chambre à part. C’est en effet le plus souvent Roché qui
partage la chambre de Quinn. Un problème cardiaque l’oblige à ménager sa santé. Quand
Quinn quitte Paris, avec Jeanne, Roché ne sait pas que c’est la dernière fois qu’il voit le
collectionneur américain. Le tableau de Seurat ne tardera pas à rejoindre les galeries du
Louvre.
Le 7 décembre, il reçoit une lettre d'Helen qui annonce la réalisation de la charpente de
leur maison. Et lorsqu'on interroge Roché sur ses amours, il parle de son « impuissance
d'amour à cause de son amour ». Le Journal ne mentionne plus aucune maîtresse... Les
voyages, les affaires conduisent-ils à stabiliser la situation amoureuse ?
A cause d’une grippe, Roché finit l’année dans les souvenirs, relisant ses carnets et
triant des photos. Il en est certaines, tirées par Man Ray, qui ont été prises lors des vacances à
Lugano, qui les mettent en scène tous les deux et que Roché trouvent « effrayantes de
beauté » :
C’est beau. Pourquoi les peintres ne peignent pas ça ? - Voilà le vrai
sujet humain, le plus important24.
5. Paris, 1924.
Cette année est marquée par deux événements importants : la mort de John Quinn et
les séjours d’Helen à Paris.
Picasso vient voir Roché et lui dit qu’il a trouvé chez Kahnweiler, le marchand
exclusif de Picasso et de Braque, dans sa cave, sous la poussière, roulée, une toile de
Rousseau qui pourrait intéresser John Quinn. Roché se rend chez Kahnweiler, voit le tableau,
met une option. Il câble à Quinn, qui hésite. Roché insiste, multiplie les câbles. Finalement,
Roché achète pour Quinn cette grande toile du Douanier Rousseau : La Bohémienne
endormie. Il achète pour lui un Braque. Peut-être s’agit-il de celui qu’il a vu rue Vignon, chez
Kahnweiler - c’étaient alors les débuts du marchand d’art - et qu’il n’a pas acheté le jour
même. Quand il revient, la toile est déjà vendue et Roché dit avoir patienté vingt ans avant de
la retrouver et de pouvoir l’acheter. Entre temps, les prix ont considérablement augmenté.
Mais Roché gagne de l’argent. Grâce à ses diverses collaborations, et surtout à son travail
avec Quinn. Mais les nouvelles qui lui parviennent sur sa santé sont très mauvaises et le 28
juillet, Jeanne envoie un câble à Roché : John Quinn est mort.
Roché prépare les faire-part pour ses amis français, écrit une notice pour les journaux.
S’achève ainsi une collaboration exemplaire. Il y a deux mille cinq cents pièces dans la
collection Quinn. Sa dispersion sera un des problèmes dont Roché aura à s’occuper.
Marcel Duchamp qui connaissait bien Quinn aussi - Quinn possédait trois Duchamps
que le peintre rachètera - est à Paris. Il retrouve Roché. Curieusement, Roché n’en profite pas
pour se faire introduire dans tout le milieu de l’avant-garde littéraire que fréquente assidûment
Duchamp. Il connaît bien Man Ray, Picabia, Duchamp, mais ne devient pas un familier de
ceux qui constituent le groupe des surréalistes. De même, il connaît bien Gallimard, Copeau,
Gide un peu, mais il ne participe pas à l’entreprise de la NRF. S’il est de plein pied dans
l’aventure de la peinture, il est en retrait de l’activité littéraire.
Ses rencontres avec Duchamp concernent en fait plutôt les femmes. Ils ont tous deux
une longue pratique commune, acquise lors de leur séjour à New-York pendant la guerre.
Mais si Duchamp n’a pas changé, Roché lui s’est assagi et refuse de participer au cadeau que
trois charmantes jeunes femmes veulent faire à Marcel. En entendant le récit de la nuit, il
regrette de ne pas s’y être rendu mais est content d’avoir tenu bon. Seule la fréquentation de
Mno est possible pendant cette période. Aussi est-il « pur » lorsqu’Helen arrive à Paris le 1er
mars. C’est la première fois qu’elle vient à Paris depuis le début de leur amour. La voici sur le
terrain de Roché.
Clara étant en Arago, il installe Helen à l'hôtel Récamier, place Saint Sulpice. Les
retrouvailles sont faciles : c'est simple, naturel, en même temps incroyable. L'essentiel du
temps se passe dans cette chambre d'hôtel jusqu'à épuisement sexuel. Entre leurs ébats, ils
profitent de Paris pour faire de nombreuses courses et reprendre leurs discussions, notamment
sur leur histoire et leur équilibre :
Si Franz a racine en Luk et Meno en moi, nous devons leur donner la sève, les nourrir.
Notre amour est assez fort, assez généreux pour cela24.
Ce sera le leitmotiv de l’argumentation de Pierre.
Le 13 mars, ils partent faire un voyage dans les Landes. Ils sont logés au milieu d'une
communauté de résiniers, dans une maison très simple, et mènent une vie très rustique. Ils se
promènent dans les dunes, profitent de la plage pour prendre des bains nus, chassent. Pierre
note combien un tel mode de vie simplifierait leur histoire.
Le 18, ils reviennent à Paris et reprennent jeux érotiques et discussions. Il s'agit de
savoir comment surmonter cette jalousie maladive, car plane toujours l'ombre de Mno (qui
croit Roché occupé avec des Américains) et celle d'Ulhe qui est Paris. Pour chasser ce
sentiment, Roché accepte de le rencontrer avec Helen. Mais il préfère sûrement l’emmener
chez Picasso qui dit se souvenir très bien d'elle avant la guerre.
Le 22 mars, au moment du départ pour Berlin, Helen aura cette phrase : « Tu mens
presque aussi bien que moi ».
Le séjour s’est plutôt bien passé et l’avenir se construit peu à peu. Mais il reste des
ambiguïtés, des provocations. Surtout Roché s’est vu dépossédé de son emploi du temps, au
profit exclusif d’Helen. La dernière phrase de celle-ci est lourde de menaces aussi. Dans la
rhétorique du trompé trompeur, elle a une longueur d’avance. Roché n’a pas vraiment
confiance. D’autant que les lettres qu’envoie Helen sont pleines d’ombre et de mystères quant
à ce qu’elle fait avec les hommes. Aussi, lorsque le 16 juin, il reçoit une lettre qu’il juge
ambiguë, Roché exige sur le champ qu’Helen lui réponde par télégramme l’un de ces mots :
Pure ou Impure. Helen s’exécute et répond : « Purs ». La présence du s inquiète Roché
davantage. Il réitère sa demande. Le 24 juin, il retrouve Saintonge (Yvonne Crotti) et couche
avec elle sans attendre la nouvelle réponse d’Helen qui arrive le 27 : « pure, pure, pure ». Mais
avec Saintonge, « le God ne marche pas, il est uniquement à Luk ». Pourtant lorsque quelques
jours après, le 7 juillet, il lit dans la nouvelle lettre d’Helen :
Pierre pardonne-moi: c'est arrivé. Je ne sais pas bien comment...
Roché est certain qu'Helen vient de le tromper. Il hésite sur le comportement à suivre, puis
décide :
Luk veut la guerre d'amour. Je la lui donnerai.
Il s'agit de « mettre son amour en danger pour le grandir » et donc de tromper Luk avec
Saintonge, ce qui est fait le 8 juillet. Il n'a pas de regret, mais pas envie de recommencer. Ce
qu'il fera pourtant le 15 juillet, ainsi qu'avec Mno (14 et 15 juillet). Entre temps, il distille les
informations par lettre à Helen, en espaçant savamment l'envoi des missives pour qu’elle
connaisse elle aussi le poison du doute. Le 16, il en reçoit une d'Helen qui explique le
contresens de Roché : en aucun cas elle ne l'a trompé. Il en a une profonde réaction physique
et ressent un amour intact pour Helen. Il craint maintenant sa vengeance. Il l’invite à Paris.
Helen arrive le 4 août, elle ne s’est pas vengée. Le séjour débute par une longue mise au point.
Puis l’amour fou reprend, sans précaution. Ils vivent un mois à Paris, au cœur de l’été, passant
le plus clair de leur temps dans l’appartement du boulevard Arago, folâtrant dans les ateliers,
chez Brancusi notamment qui leur fait la cuisine. C’est au cours de cet été-là qu’Helen se
blesse à la tête en perdant connaissance dans un théâtre et qu’elle sort de l’hôpital le visage
tuméfié.
Il y a bien des crises, des malentendus, des critiques, mais la situation se rétablit vite.
Jusqu’au 5 septembre : Roché arrive en retard car il a été retenu par ses affaires. Il passe
chercher Helen pour aller dîner. Mais après la soirée, elle éclate : soupçons, reproches. Et
Saintonge, et Mno... Les vacances dans le midi, prévues pour ce mois de septembre, sont
menacées. Les crises jusqu’alors ont ceci de bon qu’elles permettent aux amants de vivre une
nouvelle flambée d’amour. C’est ce qui se produit ici encore. Ils partiront dans le midi et
auront un de ces mois lumineux. Mais Helen est en manque de ses enfants. Elle retourne à
Berlin, Pierre à Paris.
C. HELEN A PARIS : 1925-1933.
La crise qui sévit en Allemagne a ruiné les Hessel. Franz travaille de plus en plus pour
l’éditeur Ernst Rowolt et programme plusieurs traductions importantes : par exemple, les
œuvres complètes de Balzac, dont il traduira personnellement plusieurs romans. Il a aussi en
projet la traduction de A l’ombre des jeunes filles en fleurs en collaboration avec son ami
Walter Benjamin. Malgré tout, les revenus demeurent insuffisants pour faire vivre la famille.
Helen accepte alors de devenir la correspondante parisienne de la rubrique « Mode » du grand
quotidien allemand : die Frankfurter Allgemeine Zeitung. La famille Hessel déménage et
s’installe à Fontenay-aux-Roses dans une grande maison. Cette fois-ci, Helen est à Paris et
sans date de départ.
1. Epouser Mno.
La maison de Fontenay a d’abord un aspect estival. Chacun y trouve sa place, même
Franz qui s’isole en bas. Roché y est très souvent et semble croire un moment au miracle.
Chacun travaille, et ils se retrouvent ensemble sous l’œil de Franz, qui joue toujours un rôle
modérateur dans leurs crises. Les enfants vont à l’école française et Emmy, qui est là aussi,
sait assez de français pour se débrouiller chez les commerçants. Mais après avoir travaillé
avec Walter Benjamin qui est aussi à Paris et qui a failli s’installer chez eux, Hessel rentre à
Berlin. Son absence rend toujours l’équilibre entre Helen et Pierre plus précaire. Surtout, il
n’est pas question de vacances. Pierre mène aussi sa vie professionnelle. Ainsi il doit
s’occuper de la collection de John Quinn et il se rend aux Etats-Unis.
de
En 1926, après sa mort, j’ai passé une quinzaine de jours, seul dans son appartement
Central Park, parmi sa collection : 30 Brancusis, 20 Picassos, le reste à l’avenant.
Je voyais les œuvres, les dates d’achats. Je suivais sa marche audacieuse 24.
Il achète lui-même une série de tableaux et avec Duchamp, qui a déjà racheté ses trois
toiles, et avec l’accord de Brancusi, il organise un montage financier qui lui permet d’avoir en
copropriété les œuvres du sculpteur. L’achat se fait pour 8 500$, soit la moitié du prix que
Quinn les avait achetées24. L’année suivante, Roché rachète les parts de Duchamp (ce sera sa
principale ressource à cette époque) et acquiert la totalité de la collection. Il en vendra une
partie, notamment l’un des Oiseaux au photographe américain Edward Steichen, qui conduira
Brancusi à porter plainte contre les Etats-Unis pour non-respect du Tarif Act pour lequel John
Quinn s’était tant battu. Il en vendra d’autres à Louise et Walter Arensberg, installés en
Californie, par l’intermédiaire de Duchamp, qui est resté en contact avec eux.
Il s’intéresse toujours aux nouveaux peintres dont les débuts sont forcément difficiles
et n’hésite pas à vendre des tableaux qui ont pris de la valeur pour soutenir ceux qui en ont
besoin. Roché n’est pas un mécène, ses moyens ne le lui permettent pas. C’est un observateur
avisé qui fait des paris sur l’avenir. Ainsi, il soutient Pedro Pruna, jeune peintre espagnol. Ou
encore Georges Papazoff24, bulgare comme Pascin dont il fera le sujet de son livre
Pascin...Pascin...Pascin..., qui arrive à Paris en 1924 et qu’il prend en charge financièrement :
dès 1925, il paie une série d’eaux fortes de son nouveau protégé. C’est certainement Roché
qui lui fait connaître Duchamp, et c’est ainsi qu’il entre dans la « Société Anonyme ». Roché
le suit longtemps, l’invite dans ses séjours à Saint-Robert, notamment, en 1930, d’où il
ramène une série de toiles. L’année précédente, en 1929, Roché a vendu un tableau d’Utrillo
pour en acheter plusieurs de Papazoff. A la fin de sa vie, ce dernier est toujours dans sa
collection, avec par exemple La flotte passe à l’attaque.
La vie professionnelle de Pierre est donc chargée. C’est elle aussi qui permet
d’améliorer l’ordinaire de la famille Hessel, par de menus cadeaux, une voiture pour Helen
par exemple. Mais dans la vie parisienne de Pierre, il ne peut y avoir qu’Helen. Il y a Clara
bien sûr, qui, comme mère, se manifeste toujours. Et puis Mno. La situation est nettement plus
délicate. Autant il est facile de trouver de bons motifs pour ne pas se rendre rue Froidevaux
pendant dix ou quinze jours, autant l’exercice est impossible dès lors qu’Helen est installée
pour une durée indéterminée à Paris. C’est d’autant plus difficile que la famille Hessel s’est
installée dans un appartement de Montparnasse, le quartier de Pierre, de Clara, de Mno. Mno
qui, en 1927, prend et lit un carnet de Pierre. Et qui comprend, c’est assez facile, tout.
La scène est d’une violence extrême. Car pour Mno, Helen est oubliée, cette histoire
d’enfant franco-allemand appartient au passé. Et la voilà qui occupe tout le temps que Pierre
ne lui consacre pas. Tout est faux depuis le début, les absences de Pierre n’étant que du temps
passé avec d’autres, les promesses n’étant que mensonges. Clara l’avait pourtant prévenue qui
lui avait dit un jour, en Arago, que, dans ses carnets, Pierre écrivait quand et avec qui il la
trompait. Nous n’avons aucun témoignage direct de Mno. Mais il y a plus de vingt ans qu’elle
aime Pierre d’un amour exclusif. Pendant vingt ans elle a attendu patiemment qu’il vienne la
rejoindre quand il le voulait. Et ces vingt ans n’ont été que vingt ans de mensonges. Bien sûr,
elle n’a pas été dupe. Elle s’est bien rendu compte que Pierre lui mentait. Plusieurs fois, elle le
questionne légèrement. Ce qui permet à Pierre de se croire autorisé à lui répondre légèrement
aussi. Quand elle rencontre Wiesel chez elle, à Marbourg, elle conçoit bien des soupçons. Et
cette affaire avec l’Allemande en est une preuve éclatante. Mais toujours il lui revient et redit
ces mots, des mots pour l’éternité. Sait-elle seulement qui a profité de l’appartement de la rue
Alésia, qui était le leur ? Là encore, des doutes, certainement, mais rien de précis pour les
étayer. Et aucune volonté de voir clair, Pierre étant son seul amour. Ne lui a-t-il pas promis, à
de multiples reprises, qu’ils vieilliraient ensemble ? La lecture du carnet impose de voir la
réalité autrement qu’on la voudrait. Pour Mno, tout s’effondre. Et si tout s’effondre pour elle,
tout s’effondre pour lui aussi. Car, quoi qu’il arrive, Mno reste son sommet stable. Helen a
essayé de tout envahir, mais en venant vivre en France, elle n’a fait que vérifier ce que Roché
soupçonnait déjà : l’intensité de leur amour ne résiste pas au temps ni au quotidien. Mno est
encore et toujours le point de repère sans lequel la vie ne peut se faire. Mais quels mots
trouver pour l’expliquer. Malgré la crise, Mno écoute, parle encore. Mais les paroles ne
suffisent plus. Puisqu’elle ne peut plus lui faire confiance, elle veut que la situation soit
inscrite dans la loi. Et pour désamorcer la crise, c’est-à-dire pour éviter qu’elle ne devienne
fatale, à l’un ou à l’autre, Roché respecte la promesse qu’il lui a donnée : l’épouser quand elle
le voudrait. Le 22 décembre 1927, à la mairie du XIVème arrondissement, Maria Pauline
Bonnard, dite Germaine, épouse Henri-Pierre Roché, dans le plus grand secret. Germaine et
Pierre forment un couple désormais légitime. Mais elle habite rue Froidevaux, lui boulevard
Arago. Et il a au moins une maîtresse en titre, qui attend beaucoup de lui, une Allemande,
Helen Hessel. Cette même année, il a appris la mort de Margaret Hart, son premier amour
anglais. Henri-Pierre Roché est à un tournant de sa vie.
2. Denise.
Les déboires conjugaux n’empêchent pas Roché de mener sa vie mondaine. Il continue
de rencontrer ses amis peintres et sculpteurs, achète et vend des tableaux. La mort de Quinn a
mis fin à une stabilité financière, même si, grâce au rachat à prix intéressant de certaines
œuvres, il n’est pas dans le besoin. Mais entretenir des peintres suppose aussi un fonds de
roulement important. Comment rencontre-t-il le maharajah d’Indore ? Certainement par son
réseau artistique. Il devient conseiller d’art et de décoration pour ce maharajah qui s’établit à
Saint Germain en Laye. Il travaille assez peu avec lui : c’est son fils qui pour des questions de
politique anglaise lui succéde rapidement. C’est le début d’un conte des Mille et une nuits,
chargé quand même de quelques rappels à la triviale réalité. La fonction de Roché est difficile
à définir. Ce sont ses connaissances en matière artistique qui le font embaucher. On lui
demande plus que cela. Mais en contrepartie, il gagne une sécurité financière qui ne lui fera
plus jamais défaut. C’est à ce titre que pendant cette période, Roché accompagne le jeune
maharajah Yeshwant Rao Holkar d’Indore, qui ne peut exercer le pouvoir avant vingt-et-un
ans, en France, en Europe Centrale, en Grèce. Il reste avec lui un certain temps à Oxford où il
effectue ses études. C’est en 1929 qu’il l’initie à l’art moderne. Mais sa tâche est plus large. Il
doit savoir choisir des tissus, trouver des meubles, retenir des hôtels; plus tard, il sera même
chargé en partie de l’administration des biens immobiliers français de celui qu’il appelle
« Bala ». Si sa fonction est difficile à définir, en revanche sa disponibilité doit être
permanente. Roché doit se rendre dans les meilleurs délais au rendez-vous, en France et
n’importe où dans le monde, dès que Bala l’ordonne. Ce qui n’est pas sans poser des
problèmes quand il s’agit de New-York. Ce qui peut être agréable lorsque c’est sur la Côte
d’Azur, où le maharajah mène grand train.
Pendant ce temps et sans doute à cause de ce temps qui lui est volé, les rapports avec
Helen se dégradent. Elle tente bien de le rendre jaloux pour rallumer la flamme, mais c’est un
stratagème qui ne fonctionne plus ou mal. Les crises n’en sont que plus violentes. Helen
couche avec un revolver sous son oreiller. A l’occasion d’une dispute, elle le sort, le braque
sur Pierre. C’est ce que Roché appelle les « revolver-night » Et sous la menace, Roché parle,
explique, explique encore qu’il ne veut en rien changer sa vie, qu’il ne peut laisser Mno... Et
lorsqu’Helen baisse son revolver, il a bien l’idée de partir, mais par manque de courage et par
pitié pour elle, il reste. S’il le peut, il ne parle pas, il la bat avec cette technique particulière du
boxeur, qui consiste à envoyer une rafale de petits coups qui étourdissent plus qu’ils
n’assomment la victime. Pourquoi Roché se rend-il encore chez Helen ? Par résignation,
habitude, pitié ? Pas par plaisir en tout cas, même si certaines nuits lui en procurent encore.
A partir du 28 février 1929, Clara entre en agonie. Elle se meurt d'un cancer. La
disparition de sa mère est très importante pour Roché qui a toujours vécu avec elle, et, au
fond, sous sa coupe. Elle meurt début mars. C’est l’occasion pour Roché d’un compte rendu
très détaillé des derniers instants de sa mère. Avec la remontée des souvenirs liés à cet instant.
Et l’énumération des ressentiments. Et de ce qu’elle emporte. Roché ne quitte plus Arago. Elle
meurt doucement dans la nuit. Elle est veillée par ses amis, très nombreux. Aussi par celles
qui ont tenté de lui prendre son fils : Helen, Mno, Janot. Man Ray passe aussi, prend des
photos.
Comme le Vieux Pape, la grand-mère, Clara est incinérée au Père Lachaise, où Pierre
se rend accompagné de Mno et de Marie, la vieille bonne.
La mort de Clara ouvre une nouvelle étape et règle quelques comptes. Pierre comprend
bien qu’il ne réalise pas encore la disparition de celle qui fut sa mère et avec qui il a vécu
pendant presque cinquante ans, bon gré mal gré, souvent en conflit, mais respectant
néanmoins ses avis, au moins pour la préserver. La mort de Clara lui procure un sentiment
d’indépendance, entre autres choses, parce qu’il occupe désormais seul l’appartement
d’Arago. En même temps, cette mort va compliquer un peu sa vie. Pour des histoires d’argent,
Mno et Helen demandant leur part d’héritage. Roché a depuis longtemps acheté sa
tranquillité : c’est lui qui entretient Mno, pour la plus grande part, même si elle fabrique des
poupées qu’elle vend. Et il donne régulièrement de l’argent à Helen, ou lui fait des cadeaux.
La mort de Clara, c’est un peu la mort de leur belle-mère - ce qui est vrai pour Mno. Mais si
les problèmes d’argent sont pénibles, il en est d’autres d’une importance plus grande encore.
C’est que pendant l’agonie et la mort de Clara, une nouvelle personne a fait irruption dans la
vie de Pierre.
Elle s’appelle Denise Renard. C’est René Delange, l’ami intime de Roché, journaliste
à l’Excelsior et travaillant aussi pour le cinéma, qui la lui présente. Denise est la meilleure
amie de Cam, la nouvelle fiancée de René. Denise Renard est née en 1894. Elle est de santé
très fragile et a la vertu du calvinisme dans lequel elle est élevée. Elle se consacre totalement
aux aveugles victimes de la guerre, perd son fiancé en mai 1918. Elle est soignée pour ses
troubles neurasthéniques. Lorsque meurt sa mère qu’elle a veillée, elle quitte son père,
s’installe à Paris en 1920, y achète un magasin d’antiquités en 1921 et travaille dans la
décoration. Elle a un amant Jean Thurian, de 1921 à 1928, puis un autre Henri Descoins. Elle
a fait deux tentatives de suicide, est soignée par le docteur Wallon, que Roché connaît
puisqu’ils ont fait leurs études ensemble à Louis Le Grand. Lorsqu’elle rencontre Pierre, en
février 1929, elle sait qu’elle va se faire opérer d’un sein. Quand elle apprend la mort de
Clara, Denise se rend boulevard Arago. Et c’est dans la chambre de Pierre, à quelques mètres
du corps de Clara, qu’ils font l’amour pour la première fois. Roché note :
Il semble que la mort ait une influence érotique24.
Particulièrement chez Pierre, qui n’oublie pas non plus de remercier comme il se doit
Mermaid, l’infirmière qui a soigné Clara. D’autres encore...
Mais pour Denise, c’est autre chose.
Dès leurs premières rencontres, Roché sent sa fragilité, semblable à la sienne. Il
raconte sa vie, elle raconte la sienne, lui dit qu’elle n’est pas viable. Elle a pourtant un grand
désir de maternité. Est-ce à cet instant que Pierre focalise sur elle son besoin de paternité ?
Cela fait-il son chemin doucement ? En tout cas, c’est au moment de la mort de sa mère,
lorsqu’il prend conscience qu’il est le dernier Roché qu’il accepte de faire un petit « Pierre
Denis » à cette femme fragile, pour lui donner une poupée pour la vie. Pierre ne renonce pas à
ses utopies et a l’idée de présenter Denise à Mno, au moment où Denise est hospitalisée après
son opération du sein. Mno l’appellera « la cancéreuse ». La rencontre est manquée. C’est que
pour Mno, tout enfant de Pierre avec une autre qu’elle met fin à la suprématie à laquelle elle
s’accroche grâce à son contrat de mariage.
Ce qui permet à Denise d’être adoptée immédiatement par Roché, c’est qu’il a
d’abord commencé par lui raconter sa vie, et qu’elle a tout accepté en bloc. Même Mno,
même Helen. Et Denise organise sa vie en fonction des impératifs de Roché qui lui raconte
tout. Il dépose son Journal chez elle pour être sûr qu’Helen ne le trouve pas. Or cette
confiance en Denise est réciproque. Elle aussi tient un journal, comme le lui a recommandé le
docteur Wallon, et régulièrement, ils les échangent. Si Denise est une parfaite nouvelle
partenaire, celle qu'il faut pour faire le fils, son irruption ne va pas sans poser quelques
problèmes. Avec trois maîtresses régulières et exigeantes, Roché court tout le temps : le 16
décembre 1929, par exemple, parmi beaucoup d'autres jours : à midi, il se fâche avec Mno qui
lui reproche Denise. Il va chez Mermaid pour se calmer, prend rendez-vous avec elle pour
dîner. Arago, 4 heures, une jeune femme (nous ne savons pas qui ) se décommande, hélas. Il
téléphone à Denise, qui lui annonce qu'elle a fait une fausse-couche. Il va dîner avec Mermaid
(il avait été quinze jours sans la voir vraiment) : « un charmant petit bordel bref »; il retourne
en Arago où il lit une lettre de Pallas, sa vierge américaine, qui lui demande un enfant; à
minuit, il est chez Den pour la consoler. Encore Helen ne s'est-elle pas manifestée.
Malgré tout il travaille. Il le doit. Il lui faut entretenir Mno, aider Helen, subvenir aux
besoins de Denise et se préparer à avoir un enfant. Il organise une exposition Pruna à
Barcelone qui est un grand succès. Il transforme presque son appartement d’Arago en une
galerie d’art où il présente ses œuvres à ses amis ou à des clients potentiels. Il travaille donc
beaucoup à son activité de marchand d’art. Plusieurs fois, il est appelé par Bala : en Italie où il
retrouve Lugano; à Vienne pour la dernière rencontre entre Bala et Louise, sa maîtresse. Ses
fonctions l’obligent à prendre la femme qu’on a choisie pour lui. A Paris en octobre 1929. A
la fin de 1930, alors qu’il est officiellement maharajah, Bala revient en France, voyage en
Europe. Roché le voit fréquemment et c’est l’occasion de festivités en tous genres. Les sorties
sont luxueuses (hôtel, repas, voitures, tout respire l'argent...) et l'on s'amuse beaucoup : on
tourne même un film à Berlin, dont le scénario a été demandé à Roché le jour même du
tournage et où il apparaît brièvement sous les traits d'un musicien et d'un bandit: Le Trésor de
Tuy-Tuy-Katapa. Roché achète beaucoup pour Bala, pas forcément des toiles, surtout des
meubles et des tapisseries, achats auxquels Denise prend une part de plus en plus importante.
Il travaille aussi à des adaptations cinématographiques avec Delange. Il rachète les
1900 invendus de Don Juan, s’interroge sur l’échec de son livre, se demande s’il ne rajouterait
pas un épisode sur la vieillesse de Don Juan.
Le 5 septembre 1930, Roché apprend que Denise est enceinte. Toute la première partie
de l'année est consacrée à cette conception et après deux tentatives ratées, et un traitement,
Denise attend enfin un bébé. Malgré son état, elle semble se satisfaire de la vie de Roché sauf
lorsqu'elle le conduit loin d'elle trop longtemps. Avant le traditionnel voyage à Saint Robert
avec Mno, en mai 1930, Denise lui écrit et le menace de le tromper, ce à quoi Roché répond :
« qu'elle fasse tout ce qu'elle jugerait bon pour notre amour, même revoir Jean » qu'elle va
effectivement revoir. Lors du deuxième séjour à Saint Robert en octobre, elle est malade de
l'absence de Roché et rêve à des chapelets de bébés morts que lui tend Mno. Elle a pourtant
passé un bon séjour à Chamonix et le bébé tient.
A cet enfant, il faut maintenant préparer un avenir : c'est-à-dire trouver une solution
pour qu'il reste bien à Denise sans qu'on sache qu'il est son enfant et celui de Roché. Se met au
point une solution compliquée : il faut l'abandonner, puis l'adopter. Pour que cette grossesse
scandaleuse ne fasse pas trop d'histoire, Denise doit laisser son appartement et s'installer dans
une pension pendant les deux derniers mois.
Elle accouche de Jean-Claude, leur fils, le 11 mai 1931. Denise paraît avoir surmonté
la maladie, les traces d'un passé encore cuisant et la jalousie. Sa grossesse s’est passée sans
trop de problèmes malgré sa santé fragile. Comme convenu, deux mois avant la date de
l’accouchement, elle a quitté son appartement et s'est installée dans une pension à Bellevue
avec Roché sous le nom de Mr et Mme Bernard. Denise a tout accepté : que Mno reste la
femme légitime, que l'enfant soit abandonné dès la naissance. Ils prennent conseil pour que
cette procédure conduise immédiatement à une adoption du bébé par Denise. Et règlent
également leur testament. Le 11 mai naît donc Jean Claude Pierre, de père et mère inconnus,
adopté par Denise Renard. Le père est d'ailleurs absent le jour de la naissance, se trouvant à
Londres pour régler des affaires financières avec Bala. Roché note sa fascination pour la
grossesse et aussi partiellement pour le bébé : mais dès que celui-ci pleure, il bat en retraite. Il
passe dans la semaine en moyenne deux soirées avec femme et enfant, s'amuse de leur
spectacle, l'admire souvent. Ses voyages le reconduisent étonné devant la croissance de JeanClaude. Il le regarde grandir et éprouve une grande fierté :
Je suis content qu'il ait, jusqu'ici, mon p.h., ce que j'ai de mieux" 24
Il reste une difficile appropriation de l'enfant par son père dont témoigne une hésitation
fréquente sur le possessif à employer : « son [celui de Denise] enfant, notre enfant ». Mais dès
la fin de l'année, il pense avec Denise à lui faire une petite sœur, ce qui vient d'être
médicalement autorisé. Cette naissance est évidemment l'occasion de retour en arrière pour
Roché, notamment sur les enfants qui n’ont pas vu pas le jour, avec Mno - et les problèmes
avec Clara ont joué de tout leur poids -, avec Helen et le souvenir de ses avortements.
Pourtant la situation avec Mno n'est guère plus simple, mais Roché garde pour elle une
tendresse et un amour qui paraissent infinis. Et leur relation a appris à s’inscrire dans le temps,
dans l’habitude. Les séjours à Saint-Robert, la maison de Roché en Corrèze, sont l’occasion
pour Pierre de dire et de manifester son amour. Ce qui ne va pas sans crises pourtant : et
celles-ci s'accélèrent même, sont de plus en plus violentes et rapprochées. Mno congédie
Roché, lui interdit de partager ses nuits. Le 22 septembre 1931, une nouvelle crise éclate et
Mno reproche une fois encore à Roché ses autres femmes. Elle lui demande même d'écrire sur
sa tombe : « Son mari la tua ». Roché ne peut que redire son amour. Cette crise, Roché la
raconte à Denise avec les réflexions qu'elle a suscitées. C'est alors Denise qui pleure et ne
supporte pas, malgré son air calme et son ironie distante, la présence des autres. Elle aussi est
prise de spasmes, d'étouffements.
Elle a emménagé dans une maison à Bellevue et peut s'occuper, lorsqu'elle ne travaille
pas, de Jean-Claude, « le petit Poto ». Celui-ci pose quelques problèmes à son père, lorsqu'il le
voit, pleurant toujours un peu plus. Mais il se noue un certain rapport entre ce père souvent
absent et l'enfant qu'il détaille toujours minutieusement. Roché parle de lune de miel pour sa
relation avec Denise : il est vrai qu'il décrit leur entreprise de « faire une petite sœur à JC »,
entreprise qui les occupe toute l'année lorsqu'ils se voient mais qui n'est jamais couronnée de
succès. Sont-ce les échecs ou les trop nombreuses absences du père ? Le poids aussi de subir
un homme qui se partage avec la meilleure volonté et la meilleure conscience, ou la plus
mauvaise foi, entre trois femmes ( « Il y a manque d'hommes. Ce n'est pas ma faute. Je fais de
mon mieux » constate-t-il en novembre 1932) ? Toujours est-il qu'à la fin de l'année, Denise
ne supporte plus la situation. Une situation paradoxale pour Roché qui réserve toute son
activité sexuelle à Denise pour faire la fille et qui est pourtant menacé d’être trompé à son
tour. En effet quand il parle de Mno ou d'Helen, Denise répond Jean ou Aveline. Jean est
« l'ex-fiancé et amant, toujours amoureux de Den, marié à une autre, genre H[elen], et qui
vient voir Den chez nous, en secret de tous, et pas de moi24 ». Aveline lui est marié aussi et
Roché le juge « dangereux ». Plusieurs fois, Denise menace de tout quitter et de prendre un
homme qui s'occuperait enfin et uniquement d'elle. Certainement Roché est décontenancé par
ces paroles, lui qui a toujours dit sa vie à Denise et qui croyait qu’elle l’avait acceptée. Mais
Denise répond que c’était son état dépressif qui lui faisait approuver n’importe quoi. Roché
est d’autant plus troublé qu’il a l’impression de lui donner le meilleur de lui-même. Mais il
faudra bien choisir. Helen a fait vaciller l’édifice. Denise le fait s’effondrer.
3. La dernière scène.
Ai-je noté que H. il y a deux mois m’avait, par derrière, dans mon auto, frappé avec la
poignée d’ivoire de sa canne, sur la tête24 ?
Roché ne se souvient plus s’il a noté ce coup-ci. Car les coups pleuvent désormais.
Helen fait preuve d’une extrême violence. Elle a le sentiment d’être constamment grugée par
cet homme qui ne s’intéresse plus guère à elle. Elle veut écrire un livre sur leur histoire pour
se venger. Roché aussi en a assez et il l’imagine au cours d'une crise plonger d'un parapet avec
sa voiture. Pourtant ils semblent revivre une belle histoire d'amour : pendant toute une
période, les esprits se calment, l'amour se fait avec intensité. Mais rien ne tient réellement et
lorsqu'elle se rend en Allemagne, en mars 1930, avec toute sa famille dans la nouvelle voiture
que lui a offerte Roché, celui-ci pense que si elle mourait, « Franz et moi nous aurions encore
nos grandes conversations ». Au cours de ce voyage, elle lui adresse une lettre où elle l'appelle
Jim, comme elle le faisait en 1923. Mais Roché ne supporte plus sa façon de s'imposer, de
forcer toujours. Le 9 septembre, parce qu'il ne veut rien changer à sa vie, Helen tente de le
frapper violemment avec un arbre à came. Roché passe chez le commissaire pour l'en
informer.
Il paraît se détacher chaque jour un peu plus d'elle mais l'inverse n'est peut-être pas
vrai. Toujours est-il qu'il ne rompt pas, emporté par la pitié qu'elle finit toujours par lui
inspirer, surtout à cause de son problème à la hanche qui la fait boiter, de la culpabilité qu'il
développe et de la peur de la voir sortir à nouveau son revolver et tuer Denise et son enfant.
Helen exerce sur lui une espèce de chantage ponctué de crises très violentes qu'ils ont du mal
à désamorcer. Le plus souvent Roché se rend chez Helen résigné, essayant d'en partir le plus
vite possible, mais obéissant lorsqu'elle lui ordonne de rester. Leurs relations sexuelles,
quoique désormais irrégulières, restent d'une très grande intensité physique et épuisent le cœur
de Roché.
Lorsqu'il se rend chez elle, il rencontre ses enfants, Uli notamment qui rate son bac et
apprend à jouer aux échecs avec Marcel Duchamp, familier de la maison, dont Helen traduit le
livre justement consacré aux échecs. Le chantage d'Helen concernant l'argent atteint un point
tel qu'il irrite Roché. Il semble qu'elle calcule ce qu'il doit ou plutôt, puisqu'il ne doit rien, ce
qu'elle exige de lui. Le couple Hessel est ruiné : chaque jour qui passe accentue encore la
faillite de la famille, la mort de la belle-mère d'Helen n'arrangeant aucunement les affaires tant
l'héritage, en soi conséquent, est dévalué par la crise allemande. L'appartement de Berlin que
visite Roché lorsqu'il va y retrouver Hessel en juillet 31 est entièrement sous-loué. Aussi
Helen exige-t-elle de l'argent, que ne peut ni ne veut lui procurer Roché. Elle est pourtant
payée comme correspondante de mode de la Frankfurter Allgemeine Zeitung. Il paie des
factures, mais fait passer Helen en dernière position de ses préoccupations financières. Ses
rapports avec elle ne cessent de se dégrader et il espère toujours une rupture dont elle aurait
l'initiative ou un amant qui la prendrait entièrement en charge. Ulhe, par exemple, qui a déjà
tant servi. Ultime notation sans appel : avec Helen :
Le spend remplace si bien la conversation24.
Pourtant il la conduit en Suisse, voyage dans l'automobile qu'il a payée. Le souvenir de
leur tentative d'avoir des enfants revient souvent à l'esprit de Roché. Mais il conclut toujours
que c’est impossible, compte tenu de l’infidélité chronique d’Helen, que ne partagent ni
Denise, ni Mno. Les avortements d'Helen se trouvent ainsi justifiés. En fait, Roché a souvent
peur d'Helen et de sa violence imprévue et dévastatrice. Peur physiquement d'elle et de ses
réactions. Aussi ne peut-il lui dire véritablement ce qui se passe : la grossesse et
l'accouchement de Denise, dont elle continue de tout ignorer. Il ne peut s'empêcher de penser :
J'espère tout le temps, sans le savoir, qu'elle mourra avant moi.24
Mais elle ne meurt pas.
La possible maladie de Mno, une maladie nerveuse, oblige Roché à dire à Helen que
Mno viendra peut-être s'installer en Arago. Larmes, déchirements, menaces de suicide et de
meurtre. L'enchaînement des crises devient caricatural de cette situation. Roché caractérise
d'ailleurs cette dernière comme le « jugement de Pâris constamment renouvelé ». Chaque crise
amène ses larmes, celles de Roché aussi. Tout semble se répéter indéfiniment. Seulement ils
vieillissent et Roché n'a plus sa belle santé physique d'antan.
Helen se fait opérer de la hanche en 1932. Uli subit l'ablation d'un testicule. La
situation financière est au plus bas, puisque le salaire d'Helen a été diminué, et les oblige à
déménager. Heureusement Kadi vient de réussir brillamment son premier baccalauréat. Mais
si Roché continue de rendre visite à cette famille, c'est plutôt en observateur de leur vie qu'en
amant.
Dans cet enchaînement permanent des crises qui ne conduisent plus nulle part, qui
n’ont aucune raison d’être, Roché va prendre le large. Bala l’invite. Avant son départ, une
violente altercation l’oppose à Mno, qui en larmes dit que c’est une bonne occasion d’en finir.
Roché prend le train puis le bateau à Gènes. Le 6 février, il est à Bombay, le 10 chez Bala. Il
est loin de tout, loin de toutes. Il fait d’extraordinaires rencontres, observe une vie sans
commune mesure avec la sienne, remarque les divinités phalliques, s’initie à la pensée
hindoue. Il assiste aux intrigues de la cour, dont il manque de faire les frais. Il participe à la
chasse aux tigres. Il en ramène une série de petits textes, comme Les Sadous, ces hommes
vénérés, qui « sales à notre sens, propres au leur, sous leur cendre de bouse de vache, nus et
baignés de rayons du soleil, frugaux, végétariens, purs esprits, vivent en paix avec les
microbes qui déciment les matérialistes, les sur-nourris, les sur-vêtus » et qui « sont plus près
que nous de la nature et de la vérité »24.Il s’intéresse aussi à la Baghavadgita et à la sagesse
hindoue, qui diabolise l’Europe : « vous trouverez le trésor partout où les Blancs ne sont pas
arrivés ». Il en rapporte l’idée d’une nouvelle : Tigre et Boa, dont il élabore le plan en 1956 et
qu’il ne rédigera pas. Le tigre, stupide et violent, se fait tuer par le boa qui ne pourra pas
même le manger. Le monde agité de Roché est loin. Au retour, il voyage avec M. et Mme
Penrose, qui sont très versés dans la philosophie hindoue et que Roché retrouvera. Car ce
voyage n’est pas sans conséquences.
Dès son retour, tout recommence. Il craint de plus en plus une crise de démence
d'Helen. Il se demande même si elle ne mène pas une enquête sur lui. Si oui, alors sa vie est en
danger et celle de son fils aussi. Au milieu de la nuit du 14 au 15 juillet 1933, Roché prend
l'initiative et raconte à Helen, qui l'écoute calmement, qu'il y a dans sa vie non seulement
Mno, mais aussi Denise. Helen interroge et découvre vite la vérité. Il y a Denise et un enfant.
Elle sort le revolver, menace de tuer Roché, qui riposte et la frappe. S’ensuit une pitoyable
journée où il faut attendre une amie d’Helen pour récupérer la clef qu’elle a jetée par la
fenêtre. C'est le dernier coup de théâtre de leur histoire. Ils ne se parleront plus que par
l'intermédiaire de leurs avocats, pour régler le différend financier.
IV. MARI, PERE ET AMANT : L’ECHEC. 1933-1941.
A. A L’HEURE DES BILANS.
Roché a 54 ans. Il est marié à une femme avec laquelle il n’habite pas et qui ne veut
plus le voir. Il a une maîtresse qui veut le tuer et lui demande de l’argent. Il a un enfant, dont
la mère se fatigue de tout ce roman qui se déroule mal. Il avait pourtant tenté d’organiser
sagement sa vie en aménageant son emploi du temps afin que chacune ait sa part et que lui
soit tranquille. Mais ses trois femmes l’en empêchent. Il a du mal à comprendre pourquoi.
Longtemps son système a parfaitement fonctionné. Il n’en reste plus rien maintenant.
1. Helen.
Leur ultime rencontre date du 15 juillet 1933. Celle qui a renversé toutes les bases du
« système Roché » n’est pourtant pas absente de la suite de l’histoire. On peut même dire
qu’elle sera l’une des obsessions majeures de Roché jusqu’à sa mort. Mais pour le moment,
Helen se rappelle à lui par le biais de son avocat. Roché est prêt à payer pour mettre un terme
définitif à ce psychodrame. Il se sent des devoirs envers elle, envers ses enfants, envers Franz.
Et payer, c’est un moyen de se mettre en règle. Il accepte ainsi de prendre en charge les études
de Kadi jusqu’à ce qu’il ait vingt-et-un ans, c’est-à-dire pendant cinq ans. Les tractations
traînent, et Helen exige toujours davantage. Roché est tenté de tout céder pour se débarrasser
d’elle. Son avocat l’en dissuade. Helen demande trop : non seulement une pension pour Kadi,
mais aussi de l’argent pour elle, des œuvres d’art, dont tous les Brancusis... Finalement, la
tractation aboutira, avec une somme d’argent payée immédiatement, et une pension versée en
plusieurs fois.
Le bilan est amer. Lorsque la fin d’une histoire s’achète, c’est que l’histoire, au moins
à partir d’un certain moment, n’a pas été belle, n’a pas été ce qu’on croyait. Lorsque Roché
aime Helen, il a quarante-et-un an, elle en a trente-quatre. Ils ont le temps de construire une
vie, et de la réussir. Au lieu de cela, malgré un discours souvent euphorique sur le caractère
exceptionnel de cet amour, ce sont les coups bas, les vengeances, la suspicion qui gouvernent
leur relation. Certainement ils ont connu de grands moments de bonheur. Mais celui-ci est
essentiellement physique, sexuel. Il y a une intensité dans la jouissance que l’un et l’autre
n’ont pas trouvée ailleurs. Elle peut, peut-être, suffire à une histoire irrégulière dans le temps,
où chacun construit sa vie de son côté. Mais dès lors qu’une vie commune est envisagée, elle
révèle vite ses limites et souligne davantage encore la formidable erreur qu’ils ont commise.
Helen est peut-être trompée par l’image de Roché que lui présente l’amitié de Pierre et Franz :
si l’amour de Pierre est à la hauteur de son amitié pour Franz, de sa qualité et de sa durée,
alors il est un homme exceptionnel, qui réussit la synthèse de la plus grande intensité
amoureuse et du temps. Et Pierre peut participer de cette illusion : n’est-il pas un « monsieur
qui sait faire l’amour avec des dames », un peu mécanique mais avec « plaisir garanti 24»
qu’Helen transforme en homme tout entier dévoué à son service, et qui effectivement, lors des
premiers séjours, manifeste un amour puissant et exclusif. Pourquoi n’en serait-il pas toujours
ainsi ? L’image d’Helen traverse vraisemblablement le même prisme déformant : une femme
qui prend comme amant le meilleur ami de son mari, ce que le mari accepte, encourage et vit
avec eux, n’est-ce pas une femme qui s’est libérée, au sens où l’entend Weininger, qui a
dépassé le cadre étriqué des amours bourgeoises ? Et Roché ne vit-il pas avec elle un amour
exceptionnel à Hohenschäftlarn, dont ne souffrent pas ses aventures parisiennes ? N’est-ce pas
là la preuve qu’ils peuvent dépasser tout ce qui est vécu habituellement et inventer de
nouvelles règles pour une vie plus libre ?
L’échec est patent. Pas seulement l’échec de leur relation, qui est total. Mais il semble
avoir aussi contaminé l’ensemble de la vie de Roché. Sa vie est ratée à cause de cet
envahissement qu’il a subi sans le désirer, auquel il s’est soumis sans rien lui opposer. Il n’a
pas réussi avec elle, alors qu’il pense désormais qu’il aurait pu réussir sans elle. Une petite vie
tranquille, avec Mno à Saint-Robert, pense-t-il en 1933. Le constat est plein d’amertume.
Cette période a gâché sa vie, il n’en reste que de la douleur. Et des carnets, qui sont une source
de réconfort pour Roché. Lorsqu’il les relit, ce qu’il a déjà fait en 1921 et 1922, ce à quoi il
s’occupe de nouveau en 1933 et 1934, il est constamment ébloui par leur histoire. Comme si
les maux qu’elle avait générés étaient oubliés. Ou encore avec cette inconscience, qui pourrait
être du cynisme, qui se réjouit de l’esthétisation de cette période dès lors qu’elle est
représentée comme une fiction : car bien sûr les beaux moments d’amour sont écrits, décrits
avec précision et sans artifice autre que le code propre à Roché. Mais l’on trouve aussi les
avortements, les séjours sordides, les tromperies de l’une ou de l’autre, les coups échangés,
rien qui puisse éblouir par la beauté du geste. A moins qu’il ne pressente que seule l’écriture
peut le sortir de cet échec, comme il en avait peut-être l’intuition dès le début de cette liaison
en voulant en faire une aventure littéraire, la transformant pour la faire passer du réel à la
littérature. La littérature a des droits - des devoirs aussi - qui ne s’accordent pas forcément
avec les contingences du quotidien.
Il subsiste donc le Journal, ce qui compte tenu de la révolution entreprise constitue un
maigre fruit. Et un fils. Mais avec une autre.
2. Denise et Mno.
Le pouvoir d’Helen continue pourtant de s’exercer. Même invisible, surtout invisible,
elle demeure redoutable. Elle est encore à Paris et représente, compte tenu des menaces
qu’elle a proférées, un risque pour Roché et sa famille. Elle écrit plusieurs fois à Mno pour
tenter d’organiser une riposte commune face à Pierre et lui soutirer le plus d’argent possible.
Et pour cela elle lui révèle tout : Denise, Jean-Claude. Mno est effondrée, mais refuse
l’association. Pierre et Denise croient voir Helen partout. Une voiture est-elle immobilisée
longtemps devant chez eux ? Sans doute Helen les surveille-t-elle. Le téléphone sonne-t-il et
l’on raccroche dès qu’ils prennent la ligne ? Toujours Helen. D’autant qu’elle écrit à Mno que
les conditions financières arrêtées n’effacent pas « le crime ». Chez elle, plus personne ne peut
prononcer le nom de Pierre. Et s’il faut absolument le désigner, elle emploie le substitut : « le
menteur ». Helen, jamais là, partout présente. On ne sait si ces menaces sont fondées ou si
Pierre est saisi d’une paranoïa qu’il transmet à son entourage. Il est clair qu’elle les terrorise.
Pierre se rend même chez un psychiatre pour connaître les conditions d’un éventuel
internement. Mais il n’y a pas assez d’éléments pour cela. Il prévient aussi la police, comme il
l’avait déjà fait quand elle le menaçait avec son pistolet. Son entourage, auquel il avait
jusqu’alors caché la présence de Jean-Claude, et notamment Janot, cette ancienne maîtresse
qui est devenue une de ses plus proches amies, prend l’affaire au sérieux. Elle leur propose de
s’installer à la Bastidette, cette maison dont elle a hérité près de Gaillac. Ce qu’ils acceptent
avec empressement. Ils y arrivent le 12 septembre 1933. Il y aura d’autres menaces, d’autres
soupçons, quand ils rentrent à Paris au début du mois d’octobre mais le temps atténue les
craintes.
L’onde de choc se propage. Helen était le danger imminent. Une fois neutralisée, au
moins dans ses rapports avec Pierre, il n’y a plus que Denise et Mno. A trois, les effets étaient
ravageurs, mais les exigences d’une seule se répartissaient sur les deux autres. Désormais,
Denise et Mno se retrouvent face à face. Denise ne supporte plus cette situation. Mno non
plus, d’ailleurs, qui subit les affronts de la femme légitime. Et Pierre a beau essayer les
discours trop bien rodés sur la place de Mno qui n’entre pas en concurrence avec Denise, rien
n’y fait. Elle exige que Roché rompe définitivement, qu’il demande le divorce. Roché est
dépassé par toutes ces demandes de Denise qu’il n’avait pas prévues. Il répond qu’il fera ce
qu’on voudra dès lors que les deux femmes seront d’accord. Mais la situation est compliquée :
Mno refuse de voir Roché, il faut écrire ou trouver des tiers. Denise juge l’affaire trop longue.
A nouveau, Roché est plongé dans des démêlés qui sont bien loin de la vie calme à laquelle il
aspire. Et il ne comprend toujours pas pourquoi ses femmes ne peuvent pas s’entendre.
D’autant qu’il ne tient pas du tout à rompre avec Mno. Il y pense pendant tout le trajet qui le
ramène de la Bastidette; il demande de ses nouvelles à la concierge de la rue Froidevaux.
Pour soigner les nerfs malades de Denise, ils se rendent chez Mme Bellemin, qui s’est
déjà occupée d’elle et qui se propose pour servir d’intercesseur. Chacun expose la situation,
par écrit, et Mme Bellemin tente une médiation, tout en essayant de calmer les nerfs de
Denise. Celle-ci est intransigeante, ne peut plus accepter l’idée de Mno. Roché essaie lui au
contraire de trouver un modus vivendi qui ne léserait pas Mno. L’affaire est longue et
compliquée. N’importe quel mot mal interprété génère de longs conflits entre les deux
femmes. Quand Mno termine une lettre à Pierre en lui disant qu’elle l’aime, Denise dit à
Roché de s’en aller et d’aller rejoindre sa femme. Mno finit par obtenir le droit d’habiter rue
Froidevaux et de jouir de Saint-Robert quand elle le souhaite. Roché lui donne de quoi vivre.
Il semble en revanche que Mno ne veuille plus le voir24 pour un certain temps. Denise
reconduira l’interdiction plus tard. Mno ne tolère pas qu’il ait pu jeter son dévolu sur une autre
qu’elle pour faire un enfant alors qu’elle a avorté pour lui. Elle avait déjà congédié Pierre
quand il lui avait annoncé la grossesse d’Helen. Il s’agit d’autre chose ici : non seulement elle
n’est pas prévenue par son mari et est mise devant le fait accompli, mais en plus elle n’assume
pas l’existence de cet enfant né d’une autre qu’elle : aurait-il pu en être autrement pour un
enfant d’Helen ? Rien n’est moins sûr tant elle tient à Pierre mais sans vouloir connaître ce
qui se passe dans sa vie en dehors d’elle. Dès qu’elle sait, elle ne peut plus le souffrir. Mais
elle ne peut rompre tout à fait. Elle poursuit sa correspondance avec Roché. Elle se rend à
Saint-Robert où elle se fait désormais appeler madame Roché : perdre cette identité, c’eût été
perdre toute sa vie, toute dévouée, dans le respect de sa liberté, à celui qui est finalement
devenu son mari. Roché répond au courrier. Mais il comprend bien qu’avec Mno, c’est fini,
qu’ils ne vieilliront pas ensemble.
Le paysage de la vie de Roché s’est considérablement transformé. Son idéal de
vieillesse se composait de douces soirées à faire son œuvre, avec Mno à ses côtés, et de
longues conversations avec Franz qui, par égard pour sa femme, ne tient plus à revoir Pierre,
bien que lui, dit-il, n’ait rien à lui reprocher. Une nouvelle vie commence alors.
B. PERE ET AMANT ?
Roché est d’abord saisi d’un sentiment de libération : qu’il n’ait plus besoin de se
rendre chez Helen, qu’il n’ait plus le droit d’aller voir Mno lui laisse du temps libre, ce dont il
n’avait jamais profité jusqu’alors. De plus il affiche maintenant au grand jour une situation
clandestine depuis deux ans, ce qui simplifie les relations avec tout le monde. La petite famille
est toujours installée à Bellevue, puis achète en 1937 une maison à Sèvres, au numéro 2 de la
rue Nungesser-et-Coli, qui est surnommée « la Maison du Train ».
Pierre et Denise essaient de faire « la petite sœur », qui n’arrive pas à « s’accrocher ».
Denise suit alors un traitement important, va en cure dans l’année 1934, mais rien n’y fait. La
petite sœur ne vient pas et il faut opérer Denise, ce qui est fait par son beau-frère, médecin à
Saint-Martin en Haut, près de Lyon. Il n’est plus question d’enfant pour l’avenir24.
L’éducation du petit Poto ( Jean-Claude) n’est pas sans poser problème aussi.
L’expérience d’une espèce de camp d’été selon la méthode Montessori à laquelle Roché
s’intéresse depuis longtemps est manifestement un échec, la conjugaison des résistances de
Denise et de Jean-Claude rendant vite l’initiative caduque. Les rapports entre Denise et son
fils sont manifestement compliqués et souvent tendus. Les cris et les larmes de l’une et de
l’autre rythment la vie de la maison, et Roché note souvent que Denise s’y prend mal avec son
enfant. Il ne fait pas de remarque sur lui-même, mais l’on peut supposer qu’il n’apaise pas les
situations : les conflits sur la question de l’éducation semblent prendre des proportions
importantes. En 1956, soit plus de vingt ans après, il rapporte ce propos tenu à Denise :
« Prends entièrement sur toi son éducation [celle de Jean-Claude], mais abandonne-moi
entièrement le prochain ». Mais le prochain ne vient pas. Si l’atmosphère se tend vite, si les
remarques sont peu appréciées, c’est aussi que Roché est très peu présent à la maison. Car
après les premiers mois passés avec Denise qui fleuraient bon la liberté retrouvée, il lui est
nécessaire de prendre de la distance, de ne pas se trouver submergé par un quotidien qui non
seulement est celui d’une femme mais aussi celui d’un enfant. Roché retourne habiter Paris.
Les visites à Sèvres sont rares, une ou deux fois par semaine, Denise se rendant parfois
boulevard Arago.
Depuis la mort de Clara, sa mère, Pierre a réorganisé cet appartement avec Denise. Il
devient le lieu parisien de Roché, où il travaille, reçoit, habite le plus souvent. Il travaille avec
ses peintres, ceux qu’il aide financièrement, Perdriat, Papazoff, Pruna. Il reçoit des clients, des
amateurs, des amis. Marcel Duchamp, par exemple qui au cours de cette période est souvent à
Paris et pratique les échecs. Il y a bien sûr tous les peintres qu’il connaît et qu’il retrouve dans
les cafés ou dans leurs ateliers. Brancusi aussi, dont il reste très proche. Il est également en
relation très étroite avec les musiciens, Fred Barlow notamment. Cette période marque une
grande continuité dans la vie de Roché.
A-t-il des maîtresses ? Il est tout de même probable que Roché ne s’interdise pas de
voir des femmes, lui qui en a connu même aux moments les plus extraordinaires de son
histoire avec Helen. A Paris, il est certain qu’il voit Janot, avec laquelle il est ami depuis
longtemps. Et elle peut aussi lui offrir quelque jeune fille peu farouche pour les nuits passées
chez elle, comme elle l’a déjà fait. Certainement, la fin de ce qui était son mode de vie
modifie sa manière de voir : Helen, Mno, l’installation avec Denise, tout cela laisse des traces
et fait de l’amour tel qu’il pouvait l’entendre un rêve ou un souvenir. Il n’est sans doute plus
le Roché triomphant et séducteur, non pas prétentieux car tel n’est pas son genre en société,
mais sûr de lui-même. Son histoire l’a meurtri et il ne cesse de la retourner dans son esprit. Et
puis, malgré tout, il y a l’âge et ses préoccupations pour l’avenir. Depuis longtemps déjà, la
question de la mort le travaille, particulièrement les morts de sa grand-mère et de sa mère. Il
suit les différentes maladies héréditaires qui touchent branche paternelle et branche
maternelle, se lance dans des probabilités improbables. Mais le souci est réel.
Les voyages avec Bala favorisent évidemment ses infidélités. Et Bala est souvent en
Europe, sollicite fréquemment Roché. Il est à Paris à la fin de l’année 1933, il revient sur la
Côte d’Azur en 1934. Chaque fois, Roché est appelé, se précipite, se met à son service.
Chaque voyage de Bala est l’occasion pour ceux qui travaillent avec lui de fêtes, réceptions,
virées bien arrosées. Le jeune maharajah se délecte de la vie occidentale et il est très introduit
dans les milieux parisiens. Mais il aime aussi les meubles, la peinture, les tapisseries et Roché
met à disposition ses adresses. Il s’active beaucoup pour lui pendant toutes ces années, et
demande parfois l’aide de Denise pour tenir la comptabilité et la gestion des deux maisons que
Bala possède en France. Bala est à l’évidence moins amateur que ne l’était Quinn, le travail
n’est pas de même qualité, et il a l’habitude qu’on le serve quoi qu’il demande, même si ce
n’est pas forcément dans les prérogatives. Mais le salaire est relativement important et surtout
régulier.
Avec Bala arrivent aussi le mode de vie indien et la philosophie orientale. Roché, lors
de son voyage à Indore, s’est plu à observer l’un, à s’intéresser à l’autre. Lors de son retour en
France, il voyageait avec un couple, les Penrose. Roché les retrouve par la suite. Peut-être
mettent-ils Roché en contact avec des adeptes hindouistes ? En tout cas, au cours de ces
années, Denise et Pierre deviennent des membres actifs d’une secte et suivent avec attention,
la plupart du temps, les conférences et les réunions sur ce thème, notamment celles de
Gurdjieff. Il n’est pas impossible que Denise et Pierre se soient rendus dans la villa de ce
« guide spirituel » pour y suivre son « enseignement ». Roché lit aussi beaucoup d’ouvrages
sur la question et médite. Ils sont « les disciples24» d’un maître, Marc Rohrbach, qui, à
plusieurs reprises, est mentionné dans le Journal. Il est difficile de comprendre le
cheminement de Roché concernant cette conversion. Esquissons quelques explications
possibles. Lors de son séjour en Inde, Roché est émerveillé par la vie qu’il découvre. Il l’écrit
notamment dans ce texte sur les Sadous24 rédigé dès 1933, c’est-à-dire lors de son premier
voyage ou tout de suite en rentrant. Il souligne nettement la philosophie dont ils sont les
témoins vivants, comme nous l’avons vu. Il évoque aussi le rôle qui est le leur dans le système
de procréation en place :
baissés,
quel premier
visage,
heure
et
En voici un, accroupi, appuyé sur la croix qui termine son bâton, les yeux sont
il médite avec un quart de sourire ineffable. Il est plus beau que n’importe
d’Hollywood ou d’Oberammergau. Il évoque le Christ.
Aussi immobiles que lui, accroupies sur leurs talons, à deux pas, guettant son mystère
et sa beauté, deux femmes sont là, une de vingt ans, une de quarante, qui semblent la
mère et la fille. A aucun moment, il ne paraît les voir. Elles se repaissent de son
dessiné par De Vinci, comme j’aimerais m’en repaître moi-même. Je repasse une
plus tard, les trois n’ont pas bougé.
Les femmes le scrutent encore plus fort, commencent à être sûres que « c’est bien lui
non un autre. »
Est-ce leur prophète qu’elles choisissent ? Une nouvelle incarnation qu’elles
pressentent ?
race
un jour
Une Européenne qui habite ici et que ce spectacle a également arrêtée me dit que
l’intérêt de ces deux femmes est encore plus direct, qu’elles veulent que leur
enfante un saint, que pendant les fêtes du Holi qui vont venir, les femmes ont,
par an, l’initiative et que la plus jeune s’offrira à lui pour concevoir.
- Et il ne verra jamais l’enfant qu’il aura fait ? Il ne repassera jamais par ici ?
- Non et peu leur importe.
Le texte se poursuit ainsi :
lui
droit
Si une femme mariée n’a point d’enfant, elle peut obtenir aux prières d’un Sadou de
en faire obtenir un.S’il est notoire que son mari est impuissant ou stérile, elle a le
de s’adresser à un autre homme - et un fils de Saint peut être un plus grand Saint24.
Il y a dans ce sadou et dans les rites qui l’accompagnent une philosophie qui séduit
évidemment Roché. Ce rôle de saint, détaché du monde, un Christ non par l’attention qu’il
porte à l’humanité, mais au contraire par le détachement de la matérialité misérable de celuici, peut bien être celui du poète. Quant au rôle de géniteur choisi par les femmes en fonction
de l’image qu’il donne de lui quand on vient le désigner, il semble fait pour l’homme Roché,
surtout si la suite ne le concerne plus. La sexualité et la procréation prennent ici une allure
particulière et Roché pense certainement aux avantages que cela procure. D’autant que les
sadous, même s’ils jouent un rôle dans la pensée, se concentrent également -surtout ?- sur leur
sexe, organe pour lequel ils sont justement recherchés. Roché décrit le phénomène dans un
autre petit texte de la même époque :
nourrissons
le
La dimension de l’organe mâle joue ici le même rôle que sur les murailles de Pompéi.
[Il paraît que] les nourrices touchent [et tiraillent] les [petits] sexes de leurs
pour les développer.
Certains hommes portent des poids attachés à leur sexe pour les allonger.
J’ai vu un Sadou marcher avec [qui portait sur lui un petit musée] un sexe comme un
boudin [qui à l’état calme] lui pendait à mi-cuisse.
Ce sexe était pris dans une sorte de double châssis de chasteté, avec une serrure dont
sadou avait la clé à son cou. Le lourd appareil servait pour l’allongement.
L’érection reste-t-elle proportionnelle ou cet étirage en réduit-il le rendement ?
Malgré mes questions je n’ai pu l’apprendre. Mais on m’a dit que l’exhibition de cette
spécialité rapportait au sadou de quoi vivre24.
Une vie entièrement consacrée au sexe, qui garde ses secrets, et aux femmes qui
vouent un véritable culte à la virilité ainsi incarnée : le sadou pourrait bien être une figure
superlative ou idéalisée de Roché. Une espèce de rêve de l’homme conçu comme une
mécanique sexuelle, un peu philosophe, loin des tracasseries féminines, mais se consacrant
pourtant exclusivement à elles. Certes la vie des sadous ne se résume pas à cela. Ce sont tout
de même les traits qui frappent Roché lorsqu’il est sur place. Nul doute que ce sont des
images qui lui viennent à l’esprit lorsqu’il est question de l’hindouisme.
A cet argument sexuel, nous pouvons ajouter aussi la versatilité des opinions de
Roché, dans une époque où les questions idéologiques saturent le débat intellectuel, alors qu’il
est « minuit dans le siècle » en Europe. L’incapacité à participer à ce débat - pour quelle
raison, on ne sait; Roché se plie souvent à l’air du temps - peut aussi expliquer qu’un discours
en dehors de ce monde et de ces infernales réalités ait pu l’attirer. Et Roché poursuivra
longtemps sa méditation sur le Grand Tout et l’Univers, sur une fusion originelle où tous les
éléments sont en contact les uns avec les autres.
Il semble enfin que ce soit aussi un facteur de réunion conjugale : Roché est
catholique, Denise est protestante, ils s’intéressent tous deux à l’hindouisme : non pour
dépasser un clivage religieux, qui, mises à part quelques réactions dénotant telle ou telle
éducation, ne paraît pas être un sujet de polémiques, mais pour y trouver l’occasion d’une
activité commune, peut-être la seule paisible. La maison de Bellevue, puis celle de Sèvres
seront parmi les lieux où s’organisent les activités de ce regroupement. Est-ce une véritable
secte ? En tout cas, de nombreux sujets y sont abordés, du couple à l’éducation des enfants.
Education qui prend tout son sens dans la préparation de camps de vacances. Pierre et Denise
s’impliquent énergiquement dans celui qui est prévu pour six semaines pendant l’été 1939.
Pierre s’est particulièrement préparé avec la méthode d’Hebert, selon laquelle l’exercice
physique se fait au contact direct de la nature.
Roché se refait une vie qui n’a plus la splendeur de celle du dandy, mais qui lui permet
de s’occuper de ses affaires, tout en préservant un peu de ce qui fut son passé. Il manque
quand même une personne dans sa vie : Franz Hessel. Son nom revient à de multiples
reprises :
Rêve que Franz entre radieux et drunk et se jette sur mon lit - jeune encore - chapeau
melon24.
Il pense souvent entrer en contact avec lui, à chaque fois y renonce de peur qu’Helen
ne l’apprenne et que la guerre soit ravivée. Il y a au moins une raison qui pourrait faire qu’il
s’inquiète davantage de son ami : il sait quelle politique mène Hitler à l’encontre des juifs,
puisque Charlotte, l’amie psychanalyste d’Helen, celle qui ramasse la clef le 15 juillet 1933
dans la cour de la rue Mallebranche, Charlotte, donc, a été obligée de quitter l’Allemagne
parce que juive. Roché le sait, il le note dans son Journal.
C. La guerre.
1. Le début de la guerre.
Roché semble frappé d’une étonnante cécité à l’approche de la guerre. En mars 1939,
il a envie de faire un « livre tendre sur l’Europe ». Après un court voyage à l’étang de Berre, il
rejoint le camp de vacances du Mûrier près de Grenoble. Mais le 1er août, comme à dix-huit
ans, il se déchire à nouveau les ligaments du genou, ce qui l’immobilise et l’empêche de
participer pleinement aux activités des enfants.
La guerre le trouve à Paris. Comme beaucoup, il est dans l’expectative, quitte d’abord
Paris pour se rendre à Melun, dans l’une des villas de Bala. Il y installe Denise et Jean-Claude
et en profite pour traduire un document sur la modernisation d’Indore. Il travaille toujours
pour Bala qui continue de lui payer son salaire. En mai 1940, il va le retrouver à Nice, où il
projette d’écrire un scénario pour Fernandel. Roché connaît moins les cinéastes que les
peintres. Mais sa collaboration avec Abel Gance, les diverses transactions qu’il effectue pour
le théâtre le mettent en contact avec différentes personnes du métier et quelques metteurs en
scène - Cocteau, bien sûr mais aussi Jean Renoir, pour lequel il travaillera.
Il apprend par son avocat, maître Daubas, qui s’est occupé des transactions financières
avec Helen, que celle-ci a de nouveau divorcé d’avec Hessel en raison des lois anti-juives qui
sévissent en Allemagne. Mais son souci premier, lorsqu’il arrive à la Bastidette le 13 juin
1940, ce sont ses œuvres : ses carnets à Sèvres, ses toiles en Arago et à Sèvres. Il pense les
faire transférer en Terre-Neuve ou bien acheter une ferme pour les conserver. Le 24 juillet, il
apprend que la maison du Train est occupée par les Allemands et le 28, il leur envoie une
lettre de recommandation. A la fin du mois de septembre, Roché décide de rejoindre le camp
du Mûrier. Il y retrouve les amis qui partagent leurs préoccupations hindouistes. Les relations
avec Denise sont très tendues. Il la laisse au Mûrier pour rallier Nice et s’occuper de la maison
de Bala, à Villefranche sur Mer. Il y rejoint des amis, des peintres dont il visite les ateliers.
Sans doute a-t-il là une relation féminine. L’un de ses soucis concerne l’occupation allemande
et la mise en place du régime de Vichy. Il écoute les nouvelles sur sa petite radio et se
demande comment il peut contribuer à la mise en place de ce nouveau régime. A quelques
dizaines de kilomètres de là, mais Roché ne le sait pas, Franz Hessel vit ses derniers jours.
2. La mort de Franz Hessel.
Les deux amis ne se sont plus vus ni écrit depuis plusieurs années, mais Roché a
toujours en lui l’image de celui qui a eu une influence considérable dans sa vie. Et même
après sa mort, son rôle sera déterminant.
Hessel est resté à Berlin jusqu’en 1938, vivant très pauvrement dans une semiclandestinité, travaillant toujours pour Ernst Rowohlt. Lorsque celui-ci est contraint de partir,
Hessel ne peut plus rester dans sa ville. Il arrive à Paris, juste avant la nuit de Cristal. Il habite
avec Helen, et ses enfants : Ulrich qui est étudiant, Kadi qui a pris la nationalité française et
vient de réussir le concours de l’Ecole Normale Supérieure. Quand la guerre est déclarée, la
famille Hessel va subir toutes les humiliations de la France à l’encontre des juifs allemands ou
des opposants au nazisme. Ulrich est interné au stade de Colombes dès septembre 1939. Il est
relâché grâce à l’intervention de Gabrielle Buffet. En avril 1940, Franz, Helen et Ulrich
quittent Paris et se rendent à Sanary-sur-Mer, dans la villa qu’Aldous Huxley met à leur
Il ne sera quasiment plus jamais question de Jo Samarin. Tout au plus
quelques visites à sa famille, dans les années qui suivent son décès. Mais il est
difficile de lier plus étroitement cet événement avec ce que devient la vie de
Roché. Une seule fois, il s’interroge par écrit pour savoir « ce que c’est que
Samarin aujourd’hui ». Et de conclure que ce qui est est bien, de toutes
façons. C’est la dernière page du Journal de la séparation . Il restera fidèle à
son ami en poursuivant le chemin qu’ils avaient commencé ensemble. La
meilleure preuve en est cette lettre à Margaret qui clôt apparemment l’épisode
disposition. Mais ils ne peuvent finalement obtenir de rester dans la maison et emménagent
dans un appartement de trois pièces. Stephan, le petit Kadi, est marié et élève officier, il ne
partage plus leur vie. Mais les Hessel ne sont pas seuls. La petite commune de Sanary est
devenue, depuis 1933, le lieu d’exil de bon nombre d’intellectuels allemands fuyant le
nazisme et espérant trouver en France un refuge. Heinrich Mann et Lion Feuchtwanger y
résident. Thomas Mann et Bertolt Brecht y séjournent.
Le 10 mai 1940, alors que les troupes nazies envahissent le nord de l’Europe, le
gouvernement prend une nouvelle mesure d’internement pour les Allemands, les Autrichiens
et les ressortissants germanophones d’Europe centrale. Parmi eux, bien entendu, Franz et
Ulrich Hessel. La déportation au camp des Milles puis l’invraisemblable périple dans le sud
de la France pour revenir au point de départ ont certainement épuisé Franz. Pendant toute sa
détention, il ne se départit pas de son attitude introvertie, méditative. Lion Feuchtwanger en a
dressé le portrait dans l’autobiographie qu’il consacre à ce triste épisode :
aimable :
quelques
Je me rappelle par exemple un ancien directeur littéraire d’une maison d’édition
berlinoise, monsieur H., et son fils. Le père était un petit homme très doux et
ni la première Guerre, ni Hitler n’auraient pu changer quoi que ce soit à son
caractère.(...) Le père était certainement très marqué par les souffrances et les
humiliations qu’il subissait dans ce camp d’internement, et il n’a survécu que
semaines à sa libération24.
En effet, Hessel meurt le 6 janvier 1941, en début d’après-midi, comme il a vécu, sans
bruit. L’acte de décès, dressé le même jour, indique qu’il est l’époux de Hélène Anita Grund.
L’enterrement réunit la communauté allemande de Sanary, et Stephan, qui n’a pas été fait
prisonnier lors de la débâcle.
L’occupation s’installe, le gouvernement de Vichy aussi. La France, au moins ceux qui
ne sont pas des premiers combats, ne s’intéresse pas au sort des émigrés allemands. Elle
apprend à vivre coupée en deux, avec les nazis au Nord, le maréchal au Sud. Roché, lui, a
choisi le Sud.
anglais et qui, à l’évidence, annonce la vie à venir : le 22 novembre 1902, il
lui annonce qu’il a une maîtresse, et qu’il a fait sa première conférence
publique.
On ne sait ni qui, ni sur quoi. Mais le voilà lancé dans une activité qui
l’occupera toute sa vie. Et dans un style brouillon, quelque peu fanfaron, il
définit, dans la page qui suit son relevé de citations nietzschéennes, son
programme artistique :
Je veux créer des choses d’imagination ( métaphysique sex l e )
( moments de vie )
( psycho coïtale ) - mais avant de les raconter, j e
veux les voir matériellement et
que chaque détail ait une rigueur
absolue. Je veux que les choses arrivent et que
j e les voie. Je dois donc avoir une troupe d’aides femmes qui vivront
avec moi.
La dernière phrase a été barrée, manifestement immédiatement au
moment de la rédaction. Le reste l’est au ssi, mais à l’encre rose,
caractéristique de celle qu’utilise Roché beaucoup plus tard lorsqu’il relit ses
archives dans les années cinquante. C’est dire que son œuvre, ce seront les
femmes. D’une façon ou d’une autre. Et écriture et sexualité se nourriront
l’une l’autre en permanence, ce qu’elles ne faisaient que peu jusqu’alors :
c’est pourquoi l’on pouvait parler d’années chastes.
V. ECRIRE : 1941-1959.
A quel moment peut-on dire que l’on écrit ? Certainement existe-t-il autant de
réponses que de types d’écriture, et autant que d’écrivains. Lorsque l’on rédige ou lorsqu’on
publie ? Lorsque l’on tient une plume ou lorsque la pratique est régulière ? Cette question, qui
ne pourrait être que rhétorique, est importante chez Roché : son activité diariste, les différents
textes qu’il sème au cours de sa vie, les deux œuvres publiées dans sa jeunesse, tout cela
suffit-il pour dire de lui qu’il écrit ? Pourtant lui n’a aucun doute :
Nom : Roché
Prénom : Henri-Pierre
Profession : Ecrivain25,
inscrit-il en 1942 dans un carnet, alors qu’aucun manuscrit important n’est en cours, qu’il a
seulement quelques velléités comme il en a toujours eu au cours de sa vie. C’est pourtant
d’abord comme écrivain qu’il se définit, même si son entourage n’y croit plus26. Mais Roché
est toujours écrivain. Il est en tout cas toujours à la recherche du livre à écrire, un livre qui
serait issu de son expérience : roman, théâtre ou encore traité ? Il hésite. Pendant qu’il hésite,
il n’écrit pas. Mais dès qu’il a décidé, c’est à une activité fébrile d’écrivain qu’il se livre.
A. BEAUVALLON.
1. Fin du séjour au Mûrier : la collaboration.
Lorsqu’il revient de Nice au Mûrier, Roché retrouve Denise et une situation toujours
aussi tendue entre eux. L’éducation de Jean-Claude, la vie de Pierre, et la guerre, tout est sujet
à perpétuelles polémiques. Denise préfère déjà écouter Radio-Londres plutôt que la
propagande officielle. Roché, lui, écoute les deux. Surtout la propagande officielle. Dans les
quelques mois qui précèdent l’arrivée à Beauvallon, Roché médite sur son rôle dans la
collaboration. Et comme il est écrivain, il écrit. Trois nouvelles versions de la Marseillaise qui
mettraient le chant révolutionnaire en conformité avec les intentions du Maréchal :
en
Je travaille à ma Marseillaise jusqu’à minuit : 1ère version est sur pied - à peu près. Il
faudrait trois : une gamme à choisir, entre, pour le Maréchal27.
Il s’est déplacé à Grenoble pour entrevoir la nuque du Maréchal, le 18 mars 1941.
Cette nuque l’inspire puisqu’il s’essaye à des « éléments d’un chant pour enfants, contenant, à
leur hauteur, les principes essentiels du Maréchal ». Il y a là une réelle volonté de participer à
l’œuvre française en train de s’accomplir, de se mettre au service de la révolution nationale. Et
25
En-tête du deuxième carnet de 1942, inédit.
« Père René et Cam, comme Hln, croient qu’il est trop tard pour que j’écrive un grand livre - moi, je crois que
si », note-t-il le 12 août 1934, dans son Journal. Père René désigne le journaliste et l’intime de Roché René
Delange; Cam est sa femme.
27
Journal, inédit, en date du 3 avril 1941.
26
de trouver ce qui se définit pour lui comme une nouvelle Europe, dépassant les frontières
habituelles. Ce dont il avait rêvé, avec Franz Hessel, une Europe débarrassée de ces ferments
de guerre, réalisée par la pensée et l’intelligence, les arts et la culture, est en train de se
produire par la force. Et il va à la source de cette force. Le 17 juillet, il indique qu’il a
commencé à lire Mein Kampf, « si d’actualité » et trois jours plus tard, il note :
J’achève de lire Mein Kampf de Hitler, très puissant, et d’action : je comprends son
succès28.
Roché est pris dans ce mouvement qui emporte la France.
En même temps, il rencontre plusieurs fois son ami Marcel Duchamp qui vient
disputer des tournois d’échec à Grenoble. Ce dernier l’encourage à écrire sur les peintres qu’il
connaît et à publier une série de monographies sur Picasso, Picabia, Brancusi, Satie, Duchamp
lui-même. Roché a déjà écrit plusieurs textes sur ces peintres et sculpteurs, a accumulé de
nombreuses notes. C’est évidemment un des sujets qu’il peut traiter facilement. Il demeure
paradoxal, pourtant et Roché n’a pas l’air de s’en rendre compte; tous ces peintres incarnent
ce que Vichy abhorre : ils sont les concepteurs d’un art décadent, qui travaille à la perte de la
civilisation européenne. C’est au cours de cette même année qu’il fait la connaissance de René
Drouin qui lui présente son projet de monter une galerie, place Vendôme. Roché
s’enthousiasme pour cette galerie qui devra se spécialiser dans l’art contemporain. Le 16 juin,
il signe un protocole d’accord et investit des fonds dans ce qui va devenir l’une des plus
importantes galeries d’art moderne.
Ces contradictions n’effleurent pas Roché, semble-t-il, pas plus que l’annonce de la
mort de Hessel, juif allemand, mort d’épuisement après deux séjours dans des camps français,
ne le conduit à remettre en cause ces options politiques du moment. Ce soir-là, il est avec
Duchamp. Ils vont dîner au restaurant.
Denise est à nouveau souffrante. Elle est opérée le 15 septembre, à Lyon, par son beaufrère, le docteur Victor Richer. Malgré les craintes, l’opération se déroule bien. Elle reste en
convalescence chez sa sœur, à Saint-Martin en Haut. C’est Denise qui suggère à Pierre de
rejoindre leurs amis, les Barlow, qui se sont réfugiés à Dieulefit. Pierre pourrait même s’offrir
à « mademoiselle Soubeyran pour essayer conduire Hébertisme à l’école29 ».
2. Beauvallon.
28
29
Ibid., en date du 20 juillet 1941.
Ibid., en septembre 1941.
Dieulefit a été, tout au long de la seconde Guerre, un lieu d’exil, particulièrement
protégé. La ville est située en zone libre jusqu’en 1942, puis en zone italienne. Même
lorsqu’elle passe dans la zone d’occupation allemande, aucun militaire, aucun membre de la
Gestapo n’y pénètre. Nul n’est capable de dire pourquoi, ni ce qui a arrêté les Allemands à
l’entrée de la vallée. Car le lieu est protégé naturellement. On dit aussi qu’il l’est par Dieu.
Cette commune à majorité protestante a gardé la mémoire de la résistance aux différentes
répressions dont elle a été l’objet au cours de l’histoire. C’est peut-être pour cela que
rapidement, dès le début de la guerre, ils sont nombreux à venir se réfugier ici. C’est peut-être,
ou c’est aussi, pour la forte personnalité de Marguerite Soubeyran30. Lorsqu’elle fait ses
études à Paris, Marguerite rencontre beaucoup de monde, noue divers contacts. Elle sait ne
pas se faire oublier. Elle est revenue à Dieulefit et tient la pension Beauvallon, dans une ferme
héritée de ses parents. Beauvallon est situé à quelques centaines de mètres de Dieulefit, un peu
plus haut, un peu plus en retrait dans la montagne. Mais au bout de dix ans, elle préfère se
consacrer aux enfants, se rend à Genève et suit les cours de l’Institut des Sciences de
l’Education Jean-Jacques Rousseau. Ce sont les travaux de Piaget et de Montessori qui sont
au centre de cette formation. Quand Marguerite revient à Dieulefit, en 1929, elle fonde l’école
Beauvallon, avec Catherine Krafft, toutes deux bientôt rejointes par Simone Monnier. Cette
école met en place une pédagogie sans grand rapport avec ce qui se pratique alors. On s’y
essaie à faire des enfants les acteurs de leur formation, refusant un savoir dispensé doctement,
compartimentant les disciplines, opposant développement intellectuel et activités physiques.
C’est l’école de la liberté. Et elle le reste pendant la guerre. D’abord parce que les méthodes
ne changent pas et les enfants jouissent d’une extraordinaire liberté. Ensuite parce que cette
école accueille tous les enfants qui lui sont confiés, quels qu’ils soient. L’accueil ne se limite
pas aux enfants, bien sûr. La pension voit affluer nombre de personnes à la situation trouble.
Des Allemands fuyant le nazisme, des juifs persécutés, plus tard de jeunes réfractaires au
STO. L’école et la pension servent de base à plusieurs maquis situés au-dessus de Dieulefit.
Aucun risque n’arrête Marguerite Soubeyran et ses amies. Elle demande à Jeanne Barnier,
secrétaire de mairie, de fabriquer des faux-papiers. Jeanne Barnier en fait alors de toutes
sortes, pour toutes sortes de gens.
Rien n’arrête ces femmes, même lorsque les gendarmes français viennent interpeller
trois enfants juifs. Marguerite et Simone se font faire de faux laissez-passer, se rendent à
Crest, décident qu’ils ne doivent pas partir. Les enfants sont emmenés à Lyon, suivis par les
deux femmes. Mais à Lyon, un convoi est formé pour l’Allemagne. Pourtant cinquante enfants
ne partent pas, dont les trois enfants de Beauvallon. Marguerite et Simone les retrouvent dans
un grenier. Très vite elle les soustraient de l’endroit, en récupérant un quatrième au passage,
en confient deux à Jean-Marie Serreau, le metteur en scène, qui les ramène en train, pendant
que les deux autres sont pilotés par les deux femmes. C’est la journaliste Andrée Viollis qui
parle le mieux de Beauvallon, dans le livre d’or de l’école :
30
Toute cette partie doit beaucoup à deux ouvrages consacrés à Dieulefit pendant cette période : Sandrine
Suchon, Résistance et Liberté, Dieulefit 1940-1944, éditions A Die, 1994 et : Les Artistes réfugiés à Dieulefit
pendant la seconde guerre mondiale, catalogue d’une exposition organisée par le Musée de Valence et réalisée
par Hélène Moulin et Chrystèle Burgard en 1991.
Elle doit surtout à Fernand Soubeyran, le fils de Marguerite, et à sa femme Michèle, qui n’ont pas été avares de
leur temps avec moi.
L’école de Beauvallon a pour moi deux visages que je n’évoquerai jamais sans
émotion : l’un, le paradis enfantin avec ses cris, ses rires, ses chants, ses danses, ses
bonnes fées, tendres et attentives.
l’autre, la citadelle de la résistance, âpre et forte, avec ses réfugiés traqués, ses gars du
maquis, ses blessés, avec tous ceux qui n’ont jamais frappé à la porte sans trouver des
mains tendres, des cœurs généreux prêts à consoler, à soutenir, à rendre confiance,
courage, espoir.
Et sur les deux visages, le divin rayonnement de ce bien suprême - la liberté31.
Dieulefit n’est pas un lieu comme un autre. Outre la personnalité de ses habitants - et il
faudrait en citer beaucoup, du directeur de la Roseraie, qui fait office de lycée, au premier
adjoint au maire, en passant par certains gendarmes -, la ville offre la particularité d’être aussi
un lieu où se retrouvent des artistes et des intellectuels.
Dieulefit va ainsi recevoir Pierre-Jean Jouve, Emmanuel Mounier, Pierre Emmanuel.
Fred Barlow et la pianiste Yvonne Lefébure. Des peintres aussi : il y en aura trente-trois,
parmi lesquels Willy Eisenschitz et sa femme Claire Bertrand, Robert Lapoujade, Wols. Les
sculpteurs Etienne-Martin et François Stalhy. Beaucoup d’autres passeront à un moment ou à
un autre, plus ou moins longtemps. Aragon et Elsa Triolet, Alain Borne, Hubert Beuve-Méry,
Pierre Seghers, Gabrielle Buffet, Clara Malraux, Geneviève, écrivain, et Jean-Marie Serreau...
Toutes ces personnes se rencontrent, se côtoient, mais ne se parlent guère, sauf ceux qui se
retrouvent à Beauvallon. Mais cela indique quand même une qualité particulière à la vie de
cette petite ville.
Beauvallon et la Roseraie connaissent alors un corps professoral extraordinaire. Les
cours sont assurés par des réfugiés allemands interdits d’enseignement par le régime nazi, par
des poètes qui donnent des cours de français, des biologistes qui enseignent les sciences
naturelles. Ce sont des musiciens qui apprennent l’art musical à partir d’œuvres crées sur
place par des compositeurs...
Roché, lui, enseigne le français, l’anglais, le dessin, la gymnastique et les échecs.
3. Roché à Beauvallon.
Roché semble s’être très vite intégré à la vie de l’école Beauvallon, où son fils est
désormais élève. Il prend ses activités au sérieux, particulièrement les échecs et la
gymnastique. Il met à profit ses connaissances « hébertistes» et fait pratiquer aux enfants une
éducation physique ludique, même si elle n’exclut pas la boxe, qu’aime toujours Roché. Il
participe même à la mise en place d’une espèce de société de jeunes, à laquelle n’accèdent que
31
Livre d’or de l’Ecole de Beauvallon, texte daté du 25 septembre 1944, communiqué par Fernand Soubeyran.
On trouve de prestigieuses signatures dans ce livre d’or. Roché, quant à lui, y note cette remarque qui semble
bien convenir à Marguerite Soubeyran : « Tante Marguerite ressemble à la Louve du Capitole - mais au lieu de
deux petits d’hommes, elle a toute l’école de Beauvallon ».
ceux qui ont réussi des épreuves échelonnées sur un mois. Les photos de cette époque
montrent un Henri-Pierre Roché rayonnant au milieu de jeunes, tirant à l’arc, pique-niquant,
ou encore au centre du groupe.
Sur la théorie pédagogique, Roché ne peut que bien s’entendre avec Tante Marguerite,
lui qui dès 1920 s’intéresse aux œuvres de Maria Montessori, qui les fait lire à Helen. De plus,
sa philosophie hindouiste, ses contacts avec Hébert, qu’il fait venir à Beauvallon pour une
conférence, favorisent son intégration dans l’équipe. Il habite d’ailleurs l’école où il dispose
d’une chambre-bureau et pour laquelle il rend de menus services. Chaque jour il relève la
consommation d’électricité, les minima et maxima de température, affiche les programmes de
la radio. En plus de ses cours, il assure une heure de conversation anglaise chaque lundi.
Roché a grand plaisir à cette vie, loin de la guerre, profitant de la beauté et du calme du
paysage, dormant sur sa terrasse dès que le temps le permet. Il effectue de nombreuses
promenades, malgré ses plaintes à propos du vieillissement de son corps. La guerre est
presque oubliée et Roché pourrait être en parfaite harmonie avec cette vie. Pourtant ses
rapports « conjugaux » avec Denise restent extrêmement difficiles.
Denise arrive à Beauvallon le 21 octobre 1941, après son opération. Elle s’intègre bien
à l’école et devient vite « madame Pipeau », selon l’expression des enfants. En effet, elle leur
fait fabriquer des flûtes de toutes tailles avant de les initier à la pratique de cet instrument.
Pourtant Denise s’installe non à l’école comme Pierre, mais à la pension, qui, à quelques
dizaines de mètres de l’établissement, assure la logistique de celui-ci. Voilà qui témoigne de
la qualité présente de leurs relations. Tout de suite après l’opération de Denise, Roché avait
demandé à son beau-frère s’il pourrait encore avoir des relations sexuelles avec sa femme.
« Oui », répond le médecin. « No ! Of course ! » s’exclame Denise ( qui ne s’exprime
certainement pas en anglais, mais Roché le rapporte ainsi dans son Journal ) lorsque Pierre lui
pose « incidemment » la question32.
Il leur reste des moments de tendresse, notamment lorsque le neveu de Denise, JeanFrançois Richer, meurt, en juin 1942. Mais dans l’ensemble le couple va de plus en plus mal.
L’ombre de Mno plane toujours entre eux. Mno est installée à Saint-Robert, la maison que
possède Roché en Corrèze. Ils échangent toujours une correspondance, mais elle est moins
abondante et traite souvent de questions matérielles et financières. Roché continue de lui
verser une pension.
Il est bien d’autres sujets qui enveniment leur vie. L’éducation de Jean-Claude en est
bien sûr. Roché suit d’assez loin son fils, tout en prêtant une attention particulière à tout ce qui
concerne son développement physique, son aptitude aux échecs et sa capacité à séduire les
jeunes filles. Mais n’importe quel prétexte semble bon pour alimenter l’animosité
quotidienne. Roché se demande toujours ce qui saisit les femmes qu’il aime dès lors qu’elles
comprennent qu’elles ne sont pas les seules. et paradoxalement, c’est peut-être l’ombre de
Mno, lointaine mais toujours présente, toujours interdite pour Roché, qui maintient un
32
Journal, inédit, en septembre 1941.
semblant d’unité entre Pierre et Denise. Tant que Mno existe, Denise ne peut quitter Pierre.
Roché est à mille lieues de comprendre de quoi il retourne, se bornant à poursuivre son
interrogation sur le sens de tous ces conflits conjugaux. A-t-il d’autres maîtresses ? Il semble
que non, malgré les accusations de Denise. Mais l’on sait aussi que le Journal, sur cette
question-là, peut rester parfois silencieux, si Roché soupçonne qu’un autre que lui, Denise par
exemple, peut être tenté de le lire. En tout cas si maîtresses il y a, elles ne peuvent être que
très occasionnelles. Ce pourrait être le cas lors des voyages qu’il effectue à Nice, en 1941 et
en 1943. Cela ne veut pas dire une baisse sensible de sa sexualité. Celle-ci privilégie
désormais les rêves érotiques, qu’il ne manque pas d’écrire dans son Journal, comme il le
faisait pour ses conquêtes auparavant. Et comme s’il voulait déguiser la chose un peu plus,
c’est en anglais ou en allemand qu’il rédige ses rêves. Comme toujours, il demeure très
attentif à son corps, le voit vieillir, sauf son sexe, ce qui le rassure. C’est peut-être dans la
méditation qu’il trouve quelque réconfort.
Car Roché ne cesse pas d’approfondir sa réflexion sur l’hindouisme. Il est grand
lecteur de tout ouvrage venant d’Orient : il lit ainsi l’ensemble des Mille et Une Nuits, mais
surtout des livres qui traitent directement du sujet : Isha Upanishad et la synthèse des Yogas
d’Aurobindo, par exemple. Il y trouve cette sentence qu’il note sur un morceau de papier :
Pense le long de ta vie à cette maxime de Shri Aurobindo : ce que je ne puis faire
maintenant est le signe de ce que je pourrai faire plus tard33.
Ou encore les Exercices Spirituels d’Ignace de Loyola, qu’il trouve être « du bon yoga,
du bon entraînement » si ce n’était cette certitude de détenir la vérité qui l’agace désormais.
Car il n’est pas sectaire, lit une histoire du protestantisme que lui prête Simone Monnier. Son
interrogation est sur la finalité de l’univers. En 1940, il notait déjà :
L’Univers est un jeu, Dieu s’amuse.
Plus tard Dieu est plus sérieux :
Je me réveille. Je vois les hautes collines.
Dieu est-il en elles ? Est-il toute matière ?
« Oui » me semble évident.
Que serait-Il extérieur à Son univers34 ?
Il est presque prosélyte dans sa démarche et se réjouit que cette philosophie progresse
parmi ses proches : après avoir salué le bouddhiste débutant qu’est François Stalhy, il note :
De l’hindouisme pénètre lentement dans certains esprits autour de moi : on en a tant
besoin35.
Roché voyage assez peu pendant cette période. Néanmoins il se rend en 1942 et en
1943 à la Bastidette, chez Janot, pour passer une partie de l’été. C’est là qu’il commence à
33
Daté de 1944, à Beauvallon.
Sur des feuilles libres, la première datée de 1940 à la Bastidette, la seconde du 22 mars 1943, à Beauvallon.
35
Ibid., en date du 10 mai 1944.
34
rédiger Jules et Jim. Il effectue deux voyages à Nice. Chaque année, il passe quelques
semaines en septembre à Saint-Martin en Haut avec Denise et Jean-Claude. Mais c’est
Beauvallon qui reste son lieu de vie principal. C’est là qu’il se sent le mieux, se demandant
s’il ne devrait pas s’y fixer définitivement. Il y fait d’ailleurs d’étonnantes rencontres.
Roché n’est pas un intellectuel au sens où on l’entend habituellement. Le débat d’idées
n’est pas son fort et s’il fallait discuter vraiment au fond des choses avec les personnes
présentes à Dieulefit, nul doute que, au moins au début, les désaccords seraient profonds avec
Emmanuel, Mounier ou Jouve. Cela n’empêche pas les visites à l’un ou l’autre. Pierre
Emmanuel lui prête plusieurs revues, qu’il lit avec attention. Mais Dieulefit n’est pas une
école de pensées ni d’idées, et Roché peut se tenir relativement loin de ces débats. En
revanche il s’intéresse de très près à deux jeunes artistes. Certainement il entretient avec tous
les meilleures relations ( Eisenschitz fait son portrait par exemple ), mais il en est deux qui se
distinguent, qu’il distingue tout de suite : Etienne-Martin et Wols.
Quand Etienne-Martin arrive à Dieulefit, il a trente ans. Il connaît déjà le sculpteur
Stalhy, un ami de Roché. Après avoir subi le stalag en Allemagne, il vient se réfugier à
Dieulefit, en 1943. Très vite, Roché remarque le talent de ce jeune sculpteur, et très vite les
deux hommes sympathisent. Parmi les six sculptures qu’il réalise dans la Drôme, il en est une
qui est un projet déraisonnable : dans une carrière de sable aggloméré, Etienne-Martin décide
de sculpter une vierge monumentale. Sept mètres cinquante de haut dans un matériau voué à
une rapide disparition à cause de sa friabilité. Il est impossible d’entreprendre un tel travail
seul : l’artiste a besoin d’un assistant qui le guide. Celui-ci sera Henri-Pierre Roché :
J’ai creusé des marches de chaque côté ; ce n’était pas facile d’élaborer quelque chose
dans cette matière friable; la sculpture était oblique et non pas verticale. tandis
qu’Henri-Pierre Roché, placé assez loin, disait toujours : « Plus haut, plus haut », je
tapais, tapais36.
Les deux hommes s’entendent bien, parlent d’art, de sculpture précisément. Roché lui
promet de lui présenter Brancusi. Ils parlent aussi de philosophie hindouiste, citent LaoTseu... Lorsque le sculpteur quitte Dieulefit, en 1944, Roché lui laisse entendre qu’il pourrait
l’aider. Quelque temps après, il reçoit une lettre d’Etienne-Martin qui lui demande ce « coup
de main ».
Wols est certainement plus difficile à approcher. Lui aussi arrive en 1943, comme un
véritable proscrit : il est Allemand, a fui le nazisme, a traîné en Europe, en Espagne
notamment. Au début de la guerre, il est interné plusieurs mois en France. Quand il arrive à
Dieulefit, il est déjà alcoolique et taciturne. Mais Roché a vite fait de le repérer. Et
rapidement, il achète des toiles, des aquarelles, des dessins. Wols ne meurt ainsi ni de faim ni
de soif. Et peut continuer à peindre. Roché et lui se retrouvent fréquemment. D’autant que
Roché lui promet une exposition à la galerie Drouin.
36
Entretien avec Etienne-Martin, recueilli en 1988 et publié dans : Les artistes réfugiés à Dieulefit pendant la
seconde guerre mondiale, op.cit., page 28. La sculpture a évidemment disparu aujourd’hui.
Roché ne semble pas connaître de réelles difficultés financières au cours de cette
période, même si les comptes et ses affaires bancaires l’absorbent un certain temps. Il prête de
l’argent à Duchamp pour que celui-ci puisse gagner les Etats-Unis en 1942, il en prête aussi à
Jean Hébert. Il participe au financement de l’école. Il peut faire des virements à Mno en même
temps que se consacrer à sa passion pour la peinture. Et il est surprenant de voir que même
réfugié dans une petite bourgade de la Drôme, il repère immédiatement, grâce à un flair
incomparable, un œil d’une rare sûreté, ceux-là même qui compteront, aussi grâce à lui, après
la guerre.
Pourtant, même s’il consacre beaucoup de temps à ses amis artistes, le fait le plus
marquant au cours de cette période reste bien son travail d’écrivain. Il suit les conseils de
Marcel Duchamp et entreprend plusieurs monographies sur les peintres. Sur Picasso et Braque
d’abord, après avoir abandonné une série de quatre textes qui devait réunir Picasso, Duchamp,
Satie et Brancusi. Aucun de ces textes ne sera achevé. Ils ouvrent néanmoins la voie à une
importante production sur l’art que mènera Roché après la guerre.
L’écriture de Roché est protéiforme : après s’être longtemps cantonnée au Journal, elle
semble avoir besoin de s’exprimer tous azimuts : et sa participation à la vie de Beauvallon se
fait aussi par l’écriture de courtes pièces qui sont jouées pour Noël ou pour la fête de l’école.
Il rédige ainsi plusieurs « charades » comme Les Naufrageurs, conte moral où les méchants
naufrageurs perdent et où la fille du capitaine du bateau promis au pillage épouse son gentil
sauveur. La Pêche à la ligne est plus amusante : deux pêcheurs rendent compte de leur
manière de faire avec leur femme. Pendant ce temps, les femmes font de même, sur le dos de
leur mari. La Frégate et le Paresseux tient du conte philosophique; la Frégate, surnom d’un
des personnages, une fille de 12 à 15 ans, voudrait atteindre le soleil. Mais lorsque le
Paresseux le lui montre, elle dit que ce n’est pas le vrai et s’enfuit vers le couchant... Ces
saynètes peuvent aussi être des supports didactiques : c’est le cas du Léopard Rouge37, une
intrigue policière amusante rédigée pour Noël 1942. A travers une aventure qui met aux prises
des jeunes filles et des boxeurs auxquels s’ajoutent des gangsters et leurs enfants, tout se
termine au quatrième épisode par les mariages attendus. Mais cette piécette a pour
particularité d’être écrite en français et en anglais : les deux textes sont en vis-à-vis et Roché
poursuit des objectifs clairement pédagogiques : à travers l’écriture et le jeu, il s’agit de
pratiquer la conversation anglaise, de surveiller sa prononciation. Il ne manque d’ailleurs pas
de noter les problèmes qu’il rencontre, comme tout professeur. Le cours est impeccable sur le
papier, et il arrive pourtant que des élèves ne veulent rien entendre... Roché écrit de nombreux
autres textes. Il tentera de les faire publier après guerre, sans succès.
La vie à Beauvallon n’est pas réduite aux enfants : les adultes aussi se réunissent,
souvent, pour s’entretenir d’un sujet ou d’un autre. L’on se réunit chez Simone Monnier ou
chez Marguerite Soubeyran. Parfois ces rencontres sont plus formelles et l’une des
personnalités de Dieulefit fait office de conférencier. Roché se propose pour parler de son
expérience de voyageur et rendre compte de sa vie en Allemagne, en Angleterre et aux EtatsUnis ou encore pour parler de peinture. Le contenu des conférences importe peu au fond : il y
résume ce qu’il a vécu dans ces pays, tentant une généralisation sur le caractère spécifique de
37
Le texte de ces pièces sont déposés au HRHRC.
chaque pays, ou bien, à partir des anecdotes qu’il peut rapporter sur les peintres, s’interroge
sur l’art de peindre et la passion du collectionneur. En revanche, la préparation ne manque pas
d’intérêt : Roché est d’abord très impressionné d’avoir à s’exprimer devant un public, lui qui a
l’habitude de se taire et d’observer. C’est peut-être cette peur qui l’oblige à rédiger
entièrement ses interventions. Et celles-ci sont travaillées avec un soin particulier de manière
à souligner les transitions et à éliminer tout ce qui peut alourdir la prestation : même pour ce
type d’intervention, Roché rédige beaucoup, puis élague, le plus qu’il est possible. Une fois
qu’il pense que l’ensemble se tient, il organise une répétition devant Denise. Ce qui est
l’occasion d’un nouveau travail de correction, d’une nouvelle tentative pour concentrer son
propos. Les conférences de Roché paraissent se dérouler dans les meilleures conditions. Mais
il ne s’empêche pas de faire la critique de son travail... Pourtant, il pense avoir désormais les
notes nécessaires faire le livre qui lui tient en à cœur sur l’Europe.
Roché a d’autres ambitions. Depuis longtemps, il veut travailler pour le cinéma. Et il a
très certainement eu des contacts avec Jean Renoir. En tous cas, c’est pour lui qu’il travaille à
deux scenarii : L’Homme Unique et La Femme Unique. L’Homme Unique raconte
l’incroyable histoire d’un jeune homme qui pour impressionner la jeune fille, Louise, dont il
est épris, saute d’une falaise. Lorsqu’il se réveille à l’hôpital, il est en fait le seul survivant
mâle de la terre, son accident l’ayant protégé de la disparition des hommes. Confusion au
réveil. Lui ne veut que Louise, les autres femmes l’indiffèrent. Mais Paul, c’est son nom, se
réveille, et comprend qu’il a été joué par son traumatisme. Louise, qui vient le voir et à qui il
raconte tout, ne se fâche pas. Le film doit se terminer sur leurs fiançailles. Roché pense
d’ailleurs à une autre version qui remplacerait le jeune homme par un écrivain d’âge mûr sans
succès. Et c’est à Maurice Chevalier qu’il veut proposer le rôle « unique en Homme
Unique 38». La Femme Unique est manifestement d’une autre veine et n’est pas la reprise du
même motif. A chaque fois qu’il en fait mention dans le Journal, il est question du Chieng, et
souvent de Franz. Aussi la femme est certes unique, mais par ce qu’elle est, non parce qu’elle
serait seule. Notons, en l’absence d’une étude de ce scénario, que Roché continue d’aimer les
situations doubles, qui se répétèrent sans jamais pourtant être identiques.
Il n’abandonne pas pour autant une écriture plus traditionnel et a quelques projets :
celui d’écrire le récit d’une même scène, une scène d’amour. D’abord entre les parents,
jeunes. Puis entre les mêmes, mais plus vieux, en âge d’être parents. Et enfin, entre leurs
enfants; faisant défiler le temps et l’éternel recommencement39. Une autre idée, qui ne peut
manquer de l’intéresser, consiste à devenir un nouveau La Bruyère et à brosser le portrait des
femmes. Panorama est le titre auquel il pense pour un tel ouvrage.
Roché tient son Journal : un Journal pourvu d’une abondante matière et qui s’éloigne
de sa première manière. Les circonstances et la vie ne lui permettent plus de collectionner ses
expériences. Et dès lors qu’il continue d’écrire chaque jour, il lui faut trouver de nouveaux
sujets : le Journal devient ainsi davantage le lieu d’un compte rendu des faits quotidiens de
l’école, des activités de Roché et de ses réflexions. Surtout, il mentionne que des souvenirs lui
reviennent à l’esprit, dont bon nombre concernent Franz Hessel. L’annonce de sa mort, le 21
avril 1941, si elle ne laisse la place à aucun épanchement particulier ce jour-là se traduit en
38
39
Manuscrit, daté de 1942, Beauvallon, déposé au HRHRC. Roché travaille ce manuscrit en 1943 et 1944.
Cette idée de texte n’est pas développée. Elle est datée du 27 juin 1944. La suivante est datée du 9 juillet 1944.
revanche par une abondance de référence à Franz au cours des mois qui suivent. On le sait :
cette mort sert de déclencheur à l’écriture de Roché. Nous avons vu qu’il n’avait en fait jamais
cessé d’écrire. Mais le projet qu’il nourrissait depuis fort longtemps, et en tout cas depuis plus
de vingt ans, va voir le jour.
Les gens de Beauvallon parlent du miracle toujours recommencé qu’est ce lieu et son
influence sur ceux qui y séjournent. Peut-être... sûrement le temps est venu pour Roché
d’achever cette histoire douloureuse dont la fin n’arrive jamais, tant il lui reste l’espoir de
retrouver son ami. Sa mort clôt définitivement cette période. Elle permet aussi de tirer des
bilans. Et le solde serait au bout du compte bien négatif ( Roché pense par exemple que
l’irruption d’Helen dans sa vie a détruit sa seule relation stable et sûre, avec Mno. Et sans
Helen, certainement pas de Denise...), tout en échecs accumulés, s’il ne subsistait le souvenir
de cette amitié exceptionnelle. L’hommage doit être à la hauteur de ce qu’il vient de perdre. Et
Roché se lance, pour la première fois, dans l’écriture d’un roman.
Avant la rédaction, il commence à composer un dernier épisode pour Don Juan, qu’il
vient de relire. Il s’agit de Don Juan et Augusta, Augusta étant très certainement Helen. Le
plus étonnant, d’après ce qu’il en dit dans son Journal40, c’est qu’il fait mourir Don Juan.
Rien, évidemment, ne l’interdit. Mais cette mort, si la nouvelle est bien rajouter à la fin du
recueil, pose le problème de l’unité de celui-ci. Nous avons déjà noté combien la réapparition
du personnage de Don Juan cherchait à donner une unité alors que le genre même de la
nouvelle relève du fragment, de l’éclat. Faire mourir le personnage à la fin revient à renforcer
la continuité de la narration, jusqu’à lui donner un terme. Cette nouvelle, sans doute, achève le
recueil : elle lui donne un à la fois un terme et détruit le genre de la nouvelle, au profit d’une
espèce de roman qui se construit sur de très courts épisodes. Cette modification radicale de
l’économie de Don Juan n’est pas sans rapport avec l’œuvre qui est en train de mûrir en lui.
On suit le travail de Roché, pas à pas, à travers le Journal : d’abord un premier texte
de six pages, Une Amitié, fin 1942. Puis lors d’un séjour à la Bastidette, le premier jet, très
rapidement, en quarante jours, à partir d’août 1943. C’est alors un long travail de correction
qui débute. Il procède avec son roman comme il l’a fait déjà avec ses conférences, cherchant
le plus court chemin de l’écriture pour dire le plus. L’année 1944 est en grande partie
consacrée à cette tâche. Il recopie son roman, s’interroge sur certains passages, se demande si
Lucie ne devrait pas faire l’objet d’un traitement particulier, un roman séparé, genre Porte
Etroite. C’est surtout la fin de l’histoire qui le préoccupe. Elle porte à elle seule le sens que
l’on peut trouver à ce roman. Il faut attendre la fin de la guerre pour que la solution s’impose à
lui. Entre temps, il poursuit dans sa réécriture ce qui s’affirme comme ses mots d’ordre pour
sa vie personnelle : « Simplifier, se concentrer naturellement et éliminer ce qui disperse ».
4 La fin de la guerre.
40
Journal , en date des 8 et 9 juillet 1943.
Plusieurs alertes mobilisent les habitants de Dieulefit et de Beauvallon au cours de
l’année 1944. Les maquis s’organisent, on entend le son du canon et le bombardement des
avions. Des planeurs survolent Beauvallon, des parachutistes sont largués. Mais l’atmosphère
a changé : on craint pour sa vie, pour celle de tous ceux qui se sont réfugiés là. Mais on
espère, et cet espoir n’est pas une chimère. Une première Libération un peu trop vite
entreprise tourne court. L’espoir est là, mais l’ennemi aussi. A Crest, à Die, à Rémuzat, il y a
des morts. L’offensive du Vercors glace les sangs, mais laisse aussi Dieulefit en paix. Les
Allemands sont sur la route, mais les ponts sont coupés et ils sont reçus par des salves. Ils se
retirent en laissant une pancarte : Terrorist Gebiet. Mais le débarquement du Midi empêche
toute opération importante contre le bourg et les Allemands refluent. Un Comité de Libération
se met en place le 21 août 1944, au sein duquel siège Marguerite Soubeyran. L’école de
Beauvallon reste fermée quelques mois pour permettre de faire fonctionner la petite ville à peu
près normalement.
Cette période voit Roché spectateur très présent. Cette année est un tournant dans sa
compréhension des événements. Pourtant, malgré un entourage très militant, il persiste dans
une position qui cherche à concilier ce qui s’avère inconciliable. Le 6 mai, il écrit encore :
français
Je lis le gros recueil d’extraits de journaux intimes et de poèmes de Prisonniers
en Allemagne : ici et là de très belles choses.Méditation : ce n’est pas du temps perdu pour eux41.
Peut-on moins bien comprendre ce qui se joue à travers cette guerre ? Pourtant il
perçoit le changement. Et il se débarrasse de plusieurs documents compromettants, comme ses
versions de la Marseillaise42. ou encore ce texte commencé en 1943 et pompeusement intitulé
: « Essai de proclamation à mes contemporains à propos des guerres ». Peu avant, à la fin du
mois d’août, il a ressorti sa carte de membre de la French Commission, qu’il utilisait en 1916,
à Washington... Il n’y aura pas d’épuration à Dieulefit, et personne ne vient lui demander de
compte. D’autant qu’il applaudit l’installation de Tante Marguerite au Comité de Libération et
apprécie chaleureusement la conférence qu’elle donne sur « L’éducation en URSS de 1917 à
1939 » au mois de novembre. Il va même jusqu’à ces quelques réflexions sur le
communisme :
Le communisme contient tant de belles et bonnes choses, s’il reste une foi
agissante (...). Il est la seule base logique actuelle, mais il doit être
adapté pour
43
chaque nation à son caractère propre .
Il est impossible avec le Journal comme seul document, de savoir ce que pense Roché
de cette période: ses notations sont trop brèves pour définir une réelle approche des
événements. Il est frappant de voir que si qui se passe à Dieulefit trouve un écho dans son
Journal, en revanche il n’y a pratiquement rien concernant l’évolution de la guerre. De plus,
41
Ibid., en date du 6 mai 1944.
L’attitude de Roché ne manque pas d’étonner : il brûle certains papiers, et le note soigneusement dans son
carnet...
43
Ibid., en date du 29 novembre 1944.
42
aucune prise de conscience ne se manifeste et l’on ne sait si ce qui motive Roché relève de
l’inconscience, de l’opportunisme, du machiavélisme.
Nombreux sont ceux des réfugiés qui quittent Dieulefit, souvent dans des conditions
difficiles, pour regagner Paris. Roché et sa famille restent à Beauvallon, jusqu’au milieu de
l’année 1945. Sans doute trouve-t-il là le calme, qui est revenu, dont il dit avoir besoin.
Surtout, la maison de Sèvres ayant été occupée puis pillée, il faut procéder à un état des lieux
et faire réparer ce qui doit l’être. Et Jean-Claude a l’air de se trouver si bien à Beauvallon
qu’un retour à Paris ne s’impose pas. D’autant que les rapports avec Denise ne s’améliorent
pas (lors d’une maladie de Jean-Claude, une grippe, Denise menace de tuer Roché si jamais
leur enfant venait à mourir44). Ils ont trouvé, malgré les crises, une répartition des tâches et de
l’espace qui leur convient à peu près. Et Roché est toujours à chercher la fin qui conviendrait
le mieux à son roman. Où peut-il mieux le finir que là ?
Il n’est cependant pas indifférent à ce qui se passe ailleurs, entretient une abondante
correspondance avec ses amis, avec Marcel Drouin, et reste en contact avec ceux de ses amis
qui sont artistes. Il écrit ainsi à Marcel Duchamp pour lui faire part de sa volonté de créer une
« Fondation post-mortem » qui recueillerait les journaux intimes des artistes, en même temps
que les textes qu’ils écrivent sur leurs contemporains mais qu’ils ne peuvent publier de leur
vivant. L’idée doit réjouir Duchamp; elle ne verra jamais le jour.
B. L’APRES-GUERRE.
Roché et Denise quittent Beauvallon dans le courant de l’année 1945 et rentrent à
Paris. Ils ont confié Jean-Claude à Cam et René Delange. Cette dernière partie de la vie de
Roché sera essentiellement parisienne. Elle sera surtout marquée par son activité d’écrivain.
1. Histoires de familles.
Pierre et Denise réintègrent leurs résidences parisiennes. Sèvres, qu’il faut faire réparer
et le 99, boulevard Arago, que Roché retrouve intact. Finalement les dommages ne sont pas
considérables et ils n’ont rien perdu d’important. Roché retrouve ses tableaux et ses carnets
pour lesquels il a tant craint. Il a, de plus, de bonnes nouvelles de Mno et de Saint-Robert où
elle a passé la guerre. La vie reprend alors comme elle se déroulait jusqu’en 1939. Roché et
Denise habitent la maison de Sèvres, et Roché se rend régulièrement pour ses affaires à Paris,
où le boulevard Arago lui sert de bureau, et parfois de chambre à coucher.
44
Ibid., en date du 1er février 1945.
Le 24 avril 1946, Jean-Claude, après neuf mois de séparation, revient à Sèvres.
L’adaptation semble difficile pour tout le monde, particulièrement pour Jean-Claude qui,
même s’il n’a guère apprécié la pédagogie novatrice de Beauvallon, a bénéficié d’une liberté
qu’il ne retrouve pas chez lui45. Les occasions de conflits entre Denise et Pierre ne manquaient
déjà pas. Elles vont se multiplier. Un intermède permet d’attendre l’année 1947 pour que
Roché se réinstalle à Paris. De Beauvallon, il a repris contact avec Bala. De retour à Paris, il
s’est de nouveau rendu dans sa résidence parisienne où il a constaté les dégâts, et a commencé
les travaux. Bala lui demande de le rejoindre aux Etats-Unis où il doit subir une intervention
chirurgicale. Les préparatifs pour ce voyage dénotent la fatigue de Roché au lendemain de la
guerre. Il était un grand voyageur. Le voilà inquiet de tout et les questions matérielles
l’occupent tout le début du mois de juillet 1946. Il arrive à Washington le 10 juillet, se trouve
à New York le lendemain, puis gagne Boston pour voir Bala, qui lui fait découvrir le poète
libanais Khalil Gilbran. Il reste trois mois aux USA, puis rentre en France.
Le retour à la cohabitation se passe de plus en plus mal, aussi est-il décidé d’y mettre
fin : au début de l’année 1947, Roché s’installe boulevard Arago, et ne vient qu’une ou deux
fois par semaine à Sèvres. Il n’y habite d’ailleurs pas seul, puisque Etienne-Martin, le
sculpteur qu’il a rencontré à Beauvallon, partage son logement. Il y vit aussi des moments
désagréables : on menace de réquisitionner son appartement. Roché intervient autant qu’il le
peut, prévient ses amis, espère des intercessions au plus haut niveau. Paulhan, par exemple,
lui dit tout son soutien. Le 29 août, tout rentre dans l’ordre et Roché n’est pas expulsé. Le
retour à la vie parisienne voit Roché abandonner définitivement son Journal et ne consigner
sa vie que dans ces minuscules agendas, sur lesquels il ne couche que quelques notes. Denise
est sûre qu’il voit des femmes. Rien ne permet de le vérifier. Voit-il seulement Mno ? Ce n’est
pas impossible, mais rien ne le dit. S’il la voit, ce n’est en tout cas pas rue Froidevaux, où elle
habite toujours. Il n’est pas retourné dans cet appartement depuis 1933. Lorsqu’il s’y rend,
quinze ans plus tard, c’est le 24 février 1948. On lui a annoncé la mort de Mno. Il se rend
aussitôt sur place, la veille jusqu’à l’enterrement au cimetière de Thiais. Il la regarde bien, et
médite sur sa vie. Comme il est son mari, il s’occupe des différentes démarches, du
déménagement... Mno, c’est la réussite et l’échec de Roché. Sa réussite, car elle est la preuve
de l’amour. Son échec parce qu’il n’a pas réussi à vieillir avec elle. Franz Hessel, Germaine
Bonnard... Il ne l’oublie pas, se rend souvent sur sa tombe, sur laquelle il s’assied et lui tient
un de ses longs « talks », comme à l’accoutumée. Il note sur son carnet les démarches
administratives à accomplir pour perpétuer la concession. Mno reste très présente à son esprit.
Il pense lui consacrer un roman. Il écrira plusieurs poèmes à sa mémoire.
La vie continue. Comme il s’y était engagé, il épouse Denise le 3 avril 1948, avec
René et Cam Delange pour seuls témoins et seul public. Ils envoient une carte postale à JeanClaude, qui découvre alors la situation de ses parents. Mais le mariage n’est qu’une formalité
administrative et ne résout aucun problème. Dans les jours qui suivent, tout recommence et
dès l’été, on parle déjà de divorce. Roché a repris sa vie boulevard Arago. Deux sujets
semblent les réunir facilement : les réunions qui sont toujours organisées chez eux, autour de
la philosophie hindouiste et l’activité littéraire de Pierre : Denise semble se soumettre de
45
C’est ce que nous a dit Jean C. Roché, dans une conversation privée.
bonne grâce à la lecture des œuvres que lui présente Roché. Ce dernier semble ne pas mal
prendre ses remarques. Il est en revanche un sujet qui les divise de façon définitive :
l’éducation de Jean-Claude. Le tempérament de l’adolescent n’a pas l’air particulièrement
facile. Les relations avec sa mère semblent très tendues. Mais dès que le père tente de s’en
mêler, cela tourne à la catastrophe. Avec le fils, qui n’accepte pas, ou mal, de remontrances de
la part d’un père toujours absent. Avec Denise qui ne supporte pas qu’on mette
systématiquement en cause ce qu’elle fait. Les relations sont très tendues, mais ne rompent
pas. Sans doute personne n’y a-t-il au fond intérêt. Mais il est plusieurs situations d’extrême
violence entre le père et le fils, entre le mari et la femme, qui, à travers les mots et les
euphémismes, paraissent souvent ridicules. Lorsque Jean-Claude prend son indépendance,
Pierre revient s’installer à Sèvres et ne se rend plus à Paris qu’épisodiquement. C’est là que,
dans son lit, il rédige ses textes et regarde sa collection.
Il y a quand même des joies familiales, à commencer par ce petit-fils, Emmanuel, qui
naît le 18 octobre 1956. Roché semble plus attentionné comme grand-père que comme père.
Peut-être parce qu’il n’a pas de compte à lui rendre, à cet enfant. L’on sent qu’il est à l’heure
des bilans, et certaines notations sont empreintes de nostalgie. Il envoie par exemple un
courrier à Violet Hart en 1950, mais la lettre lui est retournée : elle est inconnue à l’adresse
mentionnée. Il n’hésite pas, à plusieurs reprises, à dresser la liste de toutes ses maîtresses.
Mais si la liste est importante, elle semble le laisser froid : nul triomphalisme dans la
collection des noms de celles qui ont fait sa vie. Il sent que là n’est peut-être pas l’essentiel :
J’en ai une certaine indigestion mentale, qui va en s’éclaircissant
en se
spiritualisant.
M domine - The others s’enfoncent46.
Ces années sont aussi endeuillées, par la mort de Many, la femme de Duchamp, en
1950, alors que celui-ci habite l’appartement de Roché à Paris par celle de Schott, le fidèle
amant de Janot, en 1951, par celle d’Existence en 1952, par celle de Picabia en 1953. Sombres
années. Mais Roché n’est pas dépressif pour autant, contrairement à Denise, qui connaît
plusieurs périodes très difficiles. C’est que Roché continue de vivre de ses passions : la
peinture et l’écriture.
2. Peinture
Qu’il soit à Paris ou à Sèvres, Roché mène une vie mondaine plus ou moins soutenue.
Certes, la vie artistique s’est déplacée et les intellectuels se retrouvent davantage à SaintGermain qu’à Montparnasse. Mais Roché participe à toute la vie renaissante de la peinture. Sa
participation à la Galerie Drouin, ses amitiés et sa connaissance de la peinture contemporaine
46
Carnet, en date du 1er janvier 1953.
font de lui quelqu’un de recherché et d’écouté. Il est invité à tous les vernissages, ou presque.
Il retrouve ainsi ses amis, avec lesquels, pour certains, il travaille. Brancusi, bien sûr, Calder,
Picasso qu’il aime toujours autant. Marie Laurencin qui commence son portrait et pour
laquelle il rédige la préface d’un catalogue d’exposition en 1952. Car Roché écrit beaucoup
pour les peintres. Pour une exposition d’Hélène Perdriat en 1954. Pour les dessins de Michaux
en 1948. Ou encore pour Garcia Tella, peintre qu’il encourage fortement, en lui achetant
plusieurs toiles. Il rédige aussi plusieurs articles. L’un sur Marcel Duchamp47, un autre sur
Francis Picabia48, un sur John Quinn49. Sur Kandinski et sur Brancusi...Il prête douze tableaux
lors d’une exposition du Musée d’Art Moderne en 1953, pour laquelle il est interviewé à la
radio.
Mais Roché ne se contente pas de ses anciennes amitiés. Il prend tous les contacts
nécessaires pour lancer Wols. Il a déjà présenté ce dernier à René Drouin, à Dieulefit et, sur
les conseils de Roché, Drouin lui a acheté cinquante dessins. L’exposition de ceux-ci se fait
dès 1945. Une autre exposition, plus importante, a lieu à la galerie, en 1947. Il faut toute
l’insistance de sa femme et de Roché pour que Wols accepte ce qu’il considère comme une
prostitution. Ce sont d’ailleurs les deux premiers qui prennent en charge l’aspect technique de
la manifestation, en donnant un titre aux tableaux notamment. C’est le début de la
reconnaissance. Les intellectuels, Sartre, Paulhan admirent son œuvre. Roché écrit plusieurs
textes sur Wols dont l’un sera publié en 1963, avec une étude de Sartre50.
Roché se lance aussi dans une autre aventure : celle de l’Art Brut, avec Jean Dubuffet.
Il prépare activement l’exposition qui lui est consacrée en mai 1946 à la galerie Drouin, où
s’ouvre le Foyer de l’Art Brut, siège de l’association Art Brut à laquelle Roché participe
jusqu’à sa dissolution en 1951. Pas de nostalgie ou de vision étroitement refermée sur son
aventure personnelle de l’entre-deux guerres : il s’intéresse à tous les courants. Mais là
comme ailleurs, l’heure est aussi au bilan. Et en 1955, il commence « un article sur [sa]
collection, pour Match, Œil, ou Vogue 51». Cet article, sous la forme d’une interview, est
finalement publié en mars 1959 dans L’Œil, quelques jours avant sa mort. C’est un très beau
texte sur la passion du collectionneur et sur les rencontres de Roché. Il y dit ses réussites et ses
échecs, ses envies et ses frustrations, son intimité avec des œuvres importantes : des Picassos,
des Braques, des Brancusis... et de quelle vie ces œuvres-là sont douées. Mais il y confesse
aussi la fatigue du collectionneur et surtout le plaisir supérieur qu’il ressent désormais au
souvenir d’un tableau plutôt qu’à la contemplation du tableau lui-même. Il note aussi :
Les taches lumineuses s’éteignent une à une comme autour d’un soleil qui se couche.
avant cette conclusion :
Adieu, ma brave petite collection ! Te poursuivrai-je dans l’Au-Delà52?
47
Qui paraîtra plus tard, en 1959, Sur Marcel Duchamp, op.cit., alors que l’article est commencé en 1953, et qui
servira aussi pour partie à un article de souvenirs dans un numéro de la NRF de 1953.
48
Paru dans la Nouvelle Nouvelle Revue Française, n°13, janvier 1954.
49
Paru dans la Parisienne, août 1954
50
Werner Haftmann, Henri-Pierre Roché, Jean-Paul Sartre, Wols en personne, éditions Delpire, 1963.
51
Carnet, en date du 19 novembre 1955.
52
« Adieu, brave petite collection ! », op.cit.
L’Au-Delà de cette collection peut facilement être mis en parallèle avec l’Au-Delà de
ses amours : il se demande aussi si l’on retrouve l’Aimée après la mort... C’est que dans l’un
comme dans l’autre cas, la collection est importante.
3. Publier.
Roché publie donc divers articles ou préfaces. Mais là n’est pas le plus important pour
lui. Ce à quoi il occupe une bonne partie de son temps, c’est à essayer de faire paraître Jules et
Jim. Or, s’il a bien une promesse formelle de Gallimard, rien ne vient. Il est relation avec
Paulhan, qu’il rencontre souvent, notamment à la galerie Drouin. Paulhan se rend même chez
lui pour voir sa collection. Il emprunte un Braque pour quelques jours. Mais là n’est pas le
problème de Roché. Il lui a remis son manuscrit le 30 mai 1946. La correspondance de
Paulhan montre celui-ci très attentif au sort à réserver à celui-ci. Il dit d’abord être impatient
de lire le roman, puis déclare aimer l’allant, l’allégresse du style de Roché. Il explique plus
tard que le principe de la publication est toujours acquis53. Les carnets que remplit Roché à
cette époque, eux, montrent son impatience. Il passe au secrétariat, téléphone, écrit. Mais rien
ne vient. Un peu désabusé, il note le 21 septembre 1949 :
Gallimard ne me publie pas.
Pourtant, il rencontre Gallimard, au début de l’année 1951, qui lui réitère sa promesse.
Celle-ci relance son travail : il relit, effectue d’infimes corrections, coupant encore, ajoutant
parfois. Mais rien ne vient. En mai 1952, nouvelle rencontre, nouvelle promesse. Paulhan
l’assure de son soutien. Roché cherche à résoudre le problème de la signature du roman :
Pierre Malémont, Henri Pierre54? L’hésitation a une cause :
Gefahr Hln ? Succès ? Echec ? Kadi ? Comment Hln le lira-t-elle55?
Le « danger Helen » avait déjà été mentionné en 1946. En 1952, Helen est de nouveau
installée en France. Certes, nous le verrons, l’histoire est facilement identifiable pour qui
connaît l’aventure de Roché et des Hessel. Mais cela fait bien peu de monde. Et cette histoire
est achevée depuis vingt ans maintenant ! Peut-être les éditions Gallimard usent-elles du
prétexte pour des impératifs éditoriaux ? Il est en tout cas très surprenant de voir combien
Roché craint la réaction d’Helen. Il hésite jusqu’au bout puisque, juste avant de donner le bon
à tirer, il s’interroge encore, pour cette même raison. Il se décide pourtant à signer de son nom.
53
Lettres de Jean Paulhan à Henri-Pierre Roché, déposées au HRHRC. Il y a vingt lettres envoyées entre 1946 et
1956.
54
Le pseudonyme Henri Pierre est transparent. Henri Malémont est moins évident : le 16 mars 1942, Roché
indique dans son Journal que son fils Jean-Claude, onze ans, veut beaucoup d’enfants pour qu’il y ait beaucoup
de « Roché ». Son père lui parle alors de son « cousin Roché de Malémont ». Sans doute Malémont est-il un lieu,
mais nous n’avons pu le déterminer avec exactitude.
55
Carnet, en date du 16 novembre 1952 : « Danger Helen ? ». Rappelons que Kadi est le surnom de Stephan
Hessel, le second fils de Franz et Helen, qui est alors diplomate français.
Et cette fois, la parution est en bonne voie : le mois de décembre 1952 est consacré à la
correction des épreuves. Au mois de février 1953, Paulhan lui indique que le livre doit sortir
le 15 mars. Il souhaite, pour accompagner la parution, que Roché lui fournisse un texte pour la
Nouvelle Nouvelle Revue Française non de Jules et Jim, mais d’un de ses chapitres sur l’art...
Roché finit par envoyer un texte sur Duchamp qui paraît en juillet 1953, tronqué. Roché ne
s’en inquiète pas car le 11 mars 1953, il a reçu le premier exemplaire de Jules et Jim. Il
remplit bien son office d’écrivain et dédicace son livre chez Gallimard. Quelques jours après,
il en achète cinquante exemplaires qu’il expédie à des amis. Il en envoie un à « Kathe », écritil dans son carnet le 8 avril, poursuivant : « Alea jacta est... ». Le sort n’est en fait guère
généreux. D’abord, Helen ne répond rien, ne dit rien. Si Roché reçoit le prix Claire Bellon, ce
qui lui assure un peu de publicité, s’il n’a pas peur de parler dix minutes dans le grand salon
de thé du Bon Marché, avant le prestidigitateur et la chanteuse légère, Jules et Jim n’est pas le
succès qu’il espère. Peu de critiques d’abord, même si celles qui paraissent sont plutôt
élogieuses. Jacques Laurent, dans La Parisienne, parle d’un chef d’œuvre. Mais la nouvelle
NRF, qui publie pourtant en même temps des souvenirs sur Marcel Duchamp, comme
Paulhan le lui avait demandé, fait un compte rendu factuel, sans commentaire56. Pourtant,
grâce à Jacques Laurent, un journaliste de Paris-Match arrive à Saint-Robert en septembre et
publie le 19 du même mois un grand article, avec photo, sur cet étrange jeune romancier, dans
la course pour le Goncourt. Roché est ravi. Mais les ventes ne progressent pas.
Il aurait pu se décourager : c’est en fait, contrairement à ce que dit la réclame, le
troisième ouvrage que publie Roché. Et le troisième échec. Il avait déjà « l’esquisse de
nouveau roman si Jules et Jim marchent(sic) 57». Peut-être est-ce la longue attente de la
publication ou encore une force irrépressible qui le saisit. Roché n’attend pas le succès de
Jules et Jim pour entreprendre Deux Sœurs, qui deviendra Deux Anglaises et le Continent. Son
choix se porte assez rapidement vers cette histoire, malgré la profusion d’autres sujets
possibles et la multiplicité des projets en cours. L’affaire est plus rondement menée en ce qui
concerne la publication du roman. Mais malgré l’aide de Jacques Laurent, qui fait paraître les
« bonnes feuilles » dans La Parisienne, le roman ne connaît pas le succès escompté. Le 15
juin 1956, Roché le souligne dans son carnet :
Critiques de mon roman peu nombreuses : je m’inquiète.
Des critiques, il y en aura, bonnes dans l’ensemble, comme le sont les réactions de ses
amis. Mais rien n’y fait. Le livre ne se vend pas mieux que Jules et Jim. Là encore, Roché
n’attend pas les résultats de vente pour se décider à poursuivre ou à entamer d’autres travaux.
Il a commencé une nouvelle, intitulée Mimi Dictateur, espèce de farce pour Medrano,
dit-il, où se mêlent considérants sur les fonctionnaires et la bureaucratie et passages
burlesques, comme celui au cours duquel Sartre est guillotiné... Le texte n’est jamais achevé.
Mais il a d’autres projets qu’il a recensés dans un petit cahier, pendant l’été 1955, à
Saint-Robert. Il pense à plusieurs livres possibles à partir des différents épisodes de sa vie.
L’un semble plus pressé que les autres, en tout cas, Roché le mentionne plusieurs fois et dit
56
57
La Nouvelle NRF, juin 1953, n° 6. Le compte rendu est signé Manuel Rainoird.
Carnet, en date du 2 janvier 1953.
prendre des notes pour le rédiger, en juillet 1956. C’est un roman intitulé Deux Saintes. Il ne
s’agit pas là d’une nouvelle mise en scène de deux femmes. C’est la même femme dont il
s’agit, et c’est Denise. Voici ce qu’il écrit :
Ecrire une double biographie de Den
C’est-à-dire deux de suite - vie quotidienne
Une la Sainte
L’autre la [neurasthène] « sorcière »
Dire à la fin : il s’agit de la même personne
Titre « Janusse »
Mieux : « Deux Saintes 58».
Le roman pourrait être un règlement de comptes, avec des êtres encore présents. Au
mois d’août 1956, il n’est plus certain que ce soit le livre à faire. Il reste hésitant. Il pense
aussi à un roman sur Mno, qu’il intitulerait : Deux qui ne font que s’aimer.
Il écrit de très nombreux poèmes. Certains manifestement ludiques et amusants, des
poèmes ready made pourrait-on dire, comme ce Poème Fermeture Eclair (1953) ou ce Poème
Gastronomique (1957); d’autres semblent plus classiques : Qu’est-ce que l’amour, écrit pour
le dixième anniversaire de la mort de Mno; Les Trois Déesses (Junon, Minerve, Vénus) ou Les
Quatre Dames (pique, carreau, trèfle, cœur), écrits en 1957. Toujours en 1957, il rédige de
très courts poèmes dont il est l’objet. Mais ce n’est pas son point de vue qui est adopté. C’est
celui de ses maîtresses. Ils s’intitulent d’ailleurs de leurs noms : Guitte, Chieng, Existence,
Vincente, Opia; Bea, Lou, Maga, Alissa...
Il est frappant de voir combien désormais toute la production littéraire de Roché est
proche de l’autobiographie. Certes, il n’a pas le projet - il n’a plus le projet - de faire une
histoire de sa vie. Il en fait désormais des histoires, se cachant sous des pseudonymes ou non
(dans les poèmes). Mais c’est toujours la question du Moi qui est au cœur de son activité
d’écrivain. Le dernier texte d’importance confirme et peut-être amplifie cette tendance.
Car s’il est hésitant sur le projet à choisir, il espère bien pouvoir mener une entreprise
plus importante à son terme. En janvier 1956, il indique qu’il a commencé « des notes pour 3
Américaines et un Français59 ». Nous ne savons pas ce que sont ces notes. Mais sans doute
sont-elles la préfiguration de ce qui suivra. Quelques temps après, il reprend le texte qu’il a
écrit sur Duchamp (Duchamp lui parle d’ailleurs de ce texte dans la lettre du 5 juin 1956 qu’il
lui envoie pour le féliciter de la parution de Deux Anglaises et le Continent). Et dès le
lendemain, le carnet porte ces mots :
Je note cahier jaune 1ere idée d’un roman autour Totor à NY 1916. avec toutes les
héroïnes et l’ambiance60.
58
Noté sur un cahier daté du 5 octobre 1955 de Saint-Robert.
Carnet, en date du 28 janvier 1956.
60
Ibid., en date du 9 avril 1956. Rappelons que Totor est le surnom qu’a donné Roché à Marcel Duchamp.
59
Il n’a pas encore la trame et se demande s’il doit le rédiger « coulant » ou
« mousquetaires 61». C’est en tout cas ce sujet qui s’impose. Le prochain roman est consacré à
Marcel Duchamp, s’intitule d’abord Totor, puis Victor.
Le 10 février 1957, Roché commence à écrire Victor. Nul ne sait ce qu’aurait pu être
l’œuvre, une fois le travail de l’écrivain achevé. Le manuscrit se présente sous la forme de
deux cahiers, qui sont composés du premier jet de Roché. Chaque page est déjà très
travaillée : au premier jet se superpose déjà tout un travail de réécriture et de simplification.
Force est pourtant de constater que les deux cahiers mis bout à bout constituent un texte
informe62. Le premier cahier présente quand même une certaine unité : il pourrait s’agir d’une
situation initiale, un peu longue, présentant personnages, cadre, époque. Les très courts
chapitres respirent l’ambiance de New York pendant la première guerre mondiale, et ce
monde un peu décalé des artistes, particulièrement ceux venus de France. Ils sont, sous les
pseudonymes, facilement reconnaissables. François est reconnu au bruit de sa voiture, et la
collection de véhicules de Francis Picabia n’est un secret pour personne. Victor démontre aux
Indépendants qu’ils ne le sont pas en voulant exposer une certaine Fontaine... On ne voit
certes pas très bien de quoi la matière du roman sera faite, mais au moins existe-t-il là encore
une certaine unité. Car contrairement à Jules et Jim et à Deux Anglaises et le Continent qui
subissent de nombreuses et parfois très importantes modifications, mais dont le premier
manuscrit s’écrit vite et forme un tout cohérent, il semble ici que Roché n’ait que le titre en
tête et pas réellement de plan d’ensemble. Il est vrai, comme nous le verrons, qu’avec Deux
Anglaises et le Continent, il s’est émancipé du roman traditionnel. Mais l’état du manuscrit,
tel qu’il le laisse en 1959, ne permet pas de savoir ce qu’aurait pu être le roman achevé. Le
deuxième cahier est très elliptique, les épisodes ne s’enchaînant pas toujours, les sauts
temporels pouvant être très importants - ce qui laisse à penser que Victor, dans l’idée de
Roché, aurait pu courir sur plusieurs années, et ne pas se concentrer sur l’année 1917.
L’étude comparée du Journal de Roché et des fragments de Victor conduit à deux
conclusions : d’abord, il y a une grande fidélité entre la vie de Roché et ce qu’il écrit, même si
certains passages ne respectent pas absolument la chronologie. La seconde, c’est qu’il écrit
précisément sur une période où, au sens où il l’entend d’habitude, le Journal n’existe pas !
1917 est une de ces années où Roché ne tient qu’un agenda, qu’il ne réécrit jamais... Victor
doit être le roman « du moins de source possible ». Ce n’est pas parce qu’il n’a pas la matière
ailleurs...
Ce n’est pas le seul problème que pose Victor. Le titre choisi par Roché est sans
équivoque ( et en choisissant de le publier pour une rétrospective Duchamp, le Centre
Pompidou montre bien qu’il n’y a pas ambiguïté sur le sens à donner au titre ). Il est
néanmoins paradoxal.
Duchamp est une personnalité importante. En ce sens, le référent choisi par Roché n’a
pas grand-chose à voir avec Margaret et Violet Hart, ni même avec Helen, quelle qu’ait pu
61
Ibid., en date du 12 avril 1956. Roché vient de relire le livre d’Alexandre Dumas. Mais comment comprendre
le style « mousquetaires » à propos de Duchamp ?
62
Le manuscrit de Roché a été publié par le Centre Georges Pompidou en 1977, à l’occasion d’une rétrospective
sur Marcel Duchamp.
être sa notoriété dans le petit cercle de Montparnasse. En choisissant de donner pour titre63 à
son roman le nom du personnage qu’inspire Duchamp, notamment en prenant le surnom dont
Roché use pour l’appeler dans la vie quotidienne, l’auteur indique avec force qu’il est l’objet
de son récit. Nous avons vu combien Roché hésitait sur le choix du titre de ses deux premiers
romans. Nul doute qu’ici le titre ait été pensé. Pourtant, et c’est le premier paradoxe, en
appelant son roman Victor, Roché met sciemment une barrière entre son personnage et la
notoriété de son référent. Mais surtout, et c’est plus important, le titre qu’il donne à son roman
ne correspond pas aux passages qu’il en a rédigé. Victor, comme personnage est bien présent
dans l’ouvrage. On trouve ainsi un beau portrait de lui brossé par Patricia, un des personnages
principaux. Il y est présenté dans toute sa rigueur, son ascétisme, sa générosité. Il est celui qui
se donne totalement sans jamais rien céder. En ce sens, le portrait de Victor est une leçon de
morale. Plus important, peut-être, Roché a rédigé deux chapitres sur le travail de Victor. Qui
connaît Roché reconnaît la visite qu’il a effectuée dans l’atelier de Duchamp. S’offre ainsi au
lecteur une splendide description de La Mariée mise à nu par ses célibataires, même. Puis la
minutieuse représentation de Victor à son travail, dans ce qu’il a de plus humble. Et puisque
nous avons les deux textes, peut-être les notes de Victor sont-elles au fond plus convaincantes
sur le travail de Duchamp que le Sur Marcel Duchamp. Le personnage éponyme n’est donc
pas absent de son roman. On peut se demander s’il est vraiment le personnage principal, et si
le roman est bien consacré à Duchamp.
Le premier chapitre commence par ces mots :
Pierre est seul dans sa chambre du sous-sol carré, très bien chauffée. C’est plutôt une
cave qui lui sert de chambre. Près du plafond une fenêtre en largeur permet de voir les
jambes des passants. Vieux meubles impossibles, mais un bon grand lit de fer à
deux64.
Bien sûr ce qui suit immédiatement met en scène Victor. Comment ne pas être frappé
pourtant par l’entrée en matière : qu’elle ne soit pas sur Victor est bien compréhensible, et de
nombreux romans procèdent ainsi. Mais le personnage dont le nom est le premier cité est
« Pierre ». Et l’on voit à qui ce Pierre doit son modèle... Victor rentre dans la chambre de
Pierre avec François (Picabia). Ils ne restent pas : ils déposent Patricia, qui les importune à
cause d’une conversation qu’ils veulent avoir. Patricia, c’est Béatrice Wood, une actrice qui
est devenue peintre, à cause d’un amour non partagé pour Duchamp. Victor et François s’en
vont. Et la suite du texte, tel que nous le possédons, met en scène Pierre et Patricia, qui, leur
relation s’étant décidée chaste définitivement, se promènent à travers le New York de 1916.
Nous rencontrons Cravan, qui n’a pas changé de nom, Louise et Walter Arensberg, devenus
Alice et Gontran... On se souvient de la liaison amoureuse entre Roché et Louise Arensberg,
qu’il désigne dans son Journal sous le nom de Cligneur. Cligneur qu’il mentionne comme
l’un des sujets de romans possibles. Or, il est évident que dans ce manuscrit, malgré son
aspect fragmentaire, malgré sa juxtaposition a priori non motivée d’épisodes sans rapport les
uns avec les autres, si l’on doit y suivre un fil conducteur, c’est celui de l’histoire entre
Cligneur et Pierre. Le projet se relit alors tout autrement, indépendamment du titre. Les
63
Il va sans dire que tout ce qui est écrit ici s’appuie sur le manuscrit tel que Roché l’a laissé à sa mort. Rien ne
dit qu’il n’y aurait pas apporté de substantielles modifications qui auraient infirmé tel ou tel commentaire. Il
n’empêche que, à un certain moment, c’est ainsi qu’il l’a écrit.
64
Victor, page 15, édition du Centre Georges Pompidou, 1977.
premiers chapitres que Roché écrit servent à mettre en place la vie à New York et à trouver au
personnage principal un alter ego qui l’aide à comprendre ce qui se passe dans sa vie. C’est le
rôle que joue Patricia. Et Pierre va connaître un grand amour qui va bouleverser son existence,
avec un personnage « défendu », parce qu’il est un proche. Mais c’est justement cette
proximité qui joue le rôle de déclencheur : « Pas celle-là ». Le mot d’ordre vaut pour Kathe. Il
est d’actualité pour Alice dans Victor. Les personnages masculins de Roché, ceux qui lui
doivent le plus, ont l’air d’être soumis à une réaction : ils ne peuvent désirer que la femme
interdite, parce qu’elle est elle-même l’objet du désir d’un autre. Patricia aurait pu être une
conquête facile et intéressante. Mais elle n’est désirée par personne et Pierre ne la désire donc
pas. Alors qu’Alice, elle, est mariée, mais est aussi une espèce d’égérie de l’art contemporain
New yorkais. Séduire Alice, c’est non seulement tromper son mari, c’est aussi déranger les
tranquilles habitudes de l’Avant-Garde. On le reconnaît facilement : Alice est une Helen
américaine. Ce qui change, c’est ce qu’il est nécessaire de transgresser, c’est le degré de
danger auquel on s’expose. Dès lors, on ne voit plus bien quelle pourrait être la place de
Victor, une place autre qu’anecdotique... Mais le texte reste trop fragmentaire pour que nous
sachions ce que Roché voulait vraiment faire.
Sur le manuscrit même, Roché inscrit quelques indications qui lui servent de fil
conducteur pour écrire. D’abord il n’est pas convaincu par son propre travail. Ainsi au début
du deuxième cahier, il écrit :
Tout ce projet de roman, avec de bons fragments, manque d’unité. Il passe du roman
psychologique délicat (Alice et Geneviève) au mode surréaliste - faits et gestes de
Totor, François - , description de la chambre et du Verre de Totor.
Cela peut-être trop fatigant de le refaire. Il vaut mieux que je prenne des sujets moins
étendus, en profondeur, de méditation plus pure, plus désincarnée, moins
anecdotique : par exemple essayer « La femme la plus aimée du monde »
Geneviève65.
Deux projets qui se concurrencent alors que l’un est déjà en cours. Or Victor, nous
l’avons dit, parle peu de Victor, parle surtout de Pierre. Pierre qui représente un cas-limite d’
« autofiction ». Bien sûr le texte tel qu’il est présenté est rédigé à la troisième personne. Il
n’empêche que parmi tous les personnages, celui qui s’impose de facto comme personnage
principal, non seulement a pour référent l’auteur du roman, et nous pouvons retrouver trace de
tous les épisodes qu’il écrit dans sa propre vie, mais il porte aussi le prénom de l’auteur. Chez
Roché, les personnages n’ont pas de nom - ou alors ce sont des personnages très secondaires.
C’est dire l’importance du prénom... La coïncidence ne manquerait pas d’être troublante, si
l’on s’en tenait là. Or il apparaît, au cours du manuscrit, une femme dont on parle, qui n’est
pas présente dans l’espace du roman. Il s’agit de la maîtresse parisienne de Pierre, qui,
pendant que lui est à New York, vit toujours en France. Son nom est Geneviève, l’un des
surnoms donnés à Mno par Pierre. Là encore, la confusion entre la réalité, le jeu de la réalité
avec les noms et la fiction atteint un point tel que le partage est difficile, impossible à faire.
Elle dit en tout cas que le roman qui est en train de s’écrire n’a pas grand chose à voir avec
l’œuvre de Duchamp. Peut-être avec sa vie amoureuse. Mais Roché ne nous entraîne pas dans
un de ces romans de formation, qui voient l’artiste se libérer et produire son chef-d’œuvre. Il
65
Ibid., page 52. Souligné dans le texte par l’auteur.
est tourné, une fois encore, vers un problème éthique, et cherche un chemin pour parvenir à
une nouvelle morale. La dernière page du manuscrit est à cet égard révélatrice :
deux
Ces dialogues, cette structure peuvent être le vrai fond du livre.
Tout l’amour pour Geneviève, proche et lointaine, raconté en détails aux deux, sur
plans. Elle gagne à la fin, Pierre la deuxième fois ne revient pas vers Alice.
Pierre devient spécialiste malgré lui du couchage chaste (sauf Gertrude, qui ne compte
pas et que Pierre raconte à Alice, qui dit : « Victor en a beaucoup comme ça. Il m’a
tentée, comme un Eros, comme toutes. Mais je ne suis pas de cette espèce-là. »66)
Le projet semble nettement se déplacer. Victor est un prétexte au discours amoureux
de Roché. Et ce discours amoureux repose sur un principe, le même qui a échoué avec
Margaret et Violet, avec Helen, que Roché tente de décrire - et ce sont les derniers mots du
manuscrit :
Fait anormal, base du livre : la franchise de Pierre et des Trois (Alice, Geneviève,
Victor).
Les quatre ou cinq héros cherchent, trouvent, ont une morale stricte à eux. Ils
l’exposent, sans théorie, en détails concrets67.
Roché ne déroge pas à la règle : tout écrivain qui met au cœur de son œuvre le tabou
du sexe finit toujours par être, d’une façon ou d’une autre, un moraliste. Et s’il y a un fil
conducteur dans toutes les œuvres de Roché; c’est sûrement celui-là. Ecrire des romans qui
déguisent à peine certains épisodes de sa vie, c’est certainement aussi une façon de vérifier
que, malgré le qu’en-dira-t-on et les esprits étroits, on a toujours vécu selon des règles qui,
certes, transgressaient la loi, mais s’avéraient d’une plus haute exigence pour soi et son
rapport aux autres.
4. Une vie pour rien ?
Que vaut la vie du moraliste si personne ne bénéficie de son enseignement ? On sait
l’échec de sa vie affective, les échecs. La fin de la vie de Roché ne contrevient pas à ce
désastre personnel. Si sa vie sociale, presque mondaine, est parfaitement réussie, si ses amis
savent bien sa fidélité, il semble bien que les relations avec sa femme et avec son fils soient
toujours très tendues, perpétuellement conflictuelles. Jean-Claude a désormais une maison en
Camargue, dont il use pour faire ses premières armes avec une caméra à la recherche des
insectes. Il fait ainsi plusieurs courts-métrages. Denise, elle, va de dépression en dépression,
mais s’occupe toujours de ce mari qui vieillit. Roché passe le plus clair de son temps au lit
pour écrire. Il s’inquiète aussi beaucoup, mais il l’a fait tout au long de sa vie, de son état de
santé et de sa mort. Il écrit, réécrit son testament, ajoute des codicilles, pense à vendre des
toiles, des sculptures pour assurer la vie quotidienne de ses proches. Ses livres n’ont pas de
66
67
Ibid., page 95. Souligné dans le texte par l’auteur.
Ibid., page 95. Souligné dans le texte par l’auteur.
succès, mais cela ne l’empêche pas d’écrire. Les deux premiers n’ont pas marché, le troisième
peut-être s’imposera...
Mais que vaut la vie d’un moraliste dont l’enseignement n’est pas reçu ? Rien
sûrement... ce qui ne présage pas de la valeur de cet enseignement. Roché souffre de
problèmes de santé, et est très fatigué. Déjà en 1953, il a une sérieuse alerte (il s’interroge
dans son petit carnet : « J’agonise ? » le 25 octobre 1953) et est hospitalisé à la clinique
Eugène Manuel. Le 28, il subit une opération des intestins et ne rentre à Sèvres que le 22
novembre. Et quand il va bien, il craint d’aller trop bien.
Le 14 mars 1956, alors qu’il corrige les épreuves de Deux Anglaises et le Continent,
Roché découvre au courrier la copie d’un article paru quelques jours auparavant dans Arts. Il
s’agit d’une critique de cinéma, à propos d’un film, un western, The Naked Dawn, d’Edgar
Ulmer. Rien à voir avec Roché, a priori. Il est pourtant cité dans l’article, par ce jeune critique
de vingt-quatre ans, François Truffaut :
qui
Un des plus beaux romans que je connaisse est Jules et Jim, de Henri-Pierre Roché,
nous montre, toute une vie, deux amis et leur compagne commune s’aimer d’amour
tendre et sans presque de heurts, grâce à une morale esthétique et neuve sans cesse
reconsidérée.
Pourquoi Truffaut cite-t-il Roché ? Difficile à expliquer, même si l’on sait combien
Truffaut a besoin de montrer sa culture livresque. L’histoire, Truffaut la raconte dans un texte
qu’il nomme Henri-Pierre Roché revisité68, qui est écrit en 1980, pour les besoins d’une
édition allemande du découpage de son film. Il fouille l’éventaire de la Librairie Stock, en
1955. Et tombe sur Jules et Jim. Séduit par le titre, il lit la quatrième de couverture et se
demande ce que peut être le premier roman d’un homme de soixante-seize ans. Il dévore le
livre, s’enthousiasme pour ce style particulier, y repense un an plus tard avec The Naked
Dawn. Pourquoi citer Jules et Jim ? Parce qu’il y a dans ce film une parenté avec le livre qui
vaut d’être souligné. Le spectateur n’est jamais amené à faire un choix entre les protagonistes.
Comme dans Jules et Jim. Et en voyant le film d’Edgar Ulmer, Truffaut pense qu’un Jules et
Jim cinématographique est possible. Il le pense et l’écrit.
Roché répond tout de suite à Truffaut et lui fait parvenir dès qu’il est possible un
exemplaire de Deux Anglaises et le Continent. Truffaut rend visite à Roché, les deux hommes
s’apprécient, même si Truffaut avoue ne pas toujours tout comprendre de ce qu’il raconte sur
l’art, ni toujours apprécier à sa juste valeur les tableaux qu’il lui montre. Mais il y a
certainement une forte sympathie entre les deux hommes. Roché donne ses scenarii oubliés à
Truffaut, l’encourage à faire du cinéma, après avoir vu Les Mistons. Mais surtout Truffaut lui
a dit qu’il aimerait tourner Jules et Jim. Ils se répartissent déjà les tâches, Roché se chargeant
d’élaborer des dialogues « aérés et serrés ». Cependant, Truffaut ne veut pas commencer par
cette adaptation. Lui aussi veut d’abord raconter sa vie : il entreprend de tourner Les Quatre
Cents Coups, qui fera une magnifique carrière. Roché n’a rien à dire... Il écrit pourtant ce mot
à Truffaut :
68
François Truffaut, « Henri-Pierre Roché revisité », in Le Plaisir des Yeux, éditions des Cahiers du Cinéma,
1987. Ce texte a été repris pour servir de préface à l’édition des Carnets d’Henri-Pierre Roché par André
Dimanche, en 1990.
Je serai heureux si je suis encore là le jour où vous attaquerez Jules et Jim. Je désire
vous suivre du plus près possible. Si vous trouvez des raisons ou des prétextes pour
nous voir, dites-le moi69.
Mais Roché n’insiste pas davantage. Il poursuit la rédaction de Victor, continue
d’écrire de petits poèmes. Celui-ci, par exemple, daté du 30 mars 1959 :
Le [gros] caillou [il] a roulé [dans le ruisseau] sur la pente
il a cogné le pied de Pierrette
Pierrette a crié
Thomas a ri
il a dit : « Que tu es douillette ! »
Et il a [baisé son] caressé son pied70.
C’est le dernier poème de Roché. Un ton enfantin, un poème d’amour.
Pour porter chance au premier long-métrage de François Truffaut, Brialy et Jeanne
Moreau viennent faire une courte apparition. En voyant Jeanne Moreau, Truffaut sait
désormais qui sera Kathe. Il envoie des photos à Henri-Pierre Roché, qui lui répond par retour
de courrier :
Cher jeune ami, votre bonne lettre !... Grand merci pour les photos de Jeanne Moreau.
Elle me plaît. Je suis content qu’elle aime Kathe ! J’espère la connaître un jour, oui,
venez me voir quand il vous plaira, je vous attends71.
Trois jours plus tard, Roché s’éteint doucement pendant qu’on lui fait une piqûre. Il est
incinéré au Père-Lachaise. Il ne saura pas l’importance du film que Truffaut tire de son roman.
Le film rencontre un grand succès, ce qui permet à l’éditeur de ressortir le livre.
Pourtant, Truffaut est avare de confidences sur Roché. Le film a non seulement un grand
retentissement, mais devient très vite une référence, presque une figure de style. Dès qu’une
histoire met en scène deux hommes et une femme, il semble qu’il faille nécessairement faire
allusion à Jules et Jim. Mais Truffaut n’en a pas fini. Quelques années plus tard, en 1971, il
tournera Deux Anglaises et le Continent, l’adaptation impossible, pensait-il, du deuxième
roman de Roché, et certainement un de ses plus beaux films.
Que reste-t-il d’Henri-Pierre Roché aujourd’hui ?
La publication d’un volume de Carnets a relancé à l’évidence l’intérêt pour cet auteur.
Quelques émissions, un livre... montrent que l’homme ne laisse pas indifférent. Cela a permis
aussi de réunir les deux faces du même homme : celui qui s’occupe de peinture et celui qui
écrit des livres. Peut-être ne s’intéresse-t-on pas encore assez à l’œuvre qu’il a laissée. Grâce à
69
Lettre d’Henri-Pierre Roché à François Truffaut, datée du 28 décembre 1957, citée dans Henri-Pierre Roché
revisité
70
Manuscrit déposé au HRHRC.
71
Lettre d’Henri-Pierre Roché à François Truffaut, datée du 3 avril 1959.
François Truffaut, qui a véritablement sauvé Roché de l’oubli, elle est pourtant disponible à la
lecture.
DEUXIÈME PARTIE :
ŒUVRES.
Les deux romans publiés du vivant d’Henri -Pierre Roché changent de
statut à partir de 1990, date de la publication par André Dimanche d’une partie
du Journal. Jules et Jim et Deux Anglaises et le Continent , jusqu’alors,
avaient été soumis à u n premier renversement, opéré consciemment par
l’auteur : il s’agissait d’utiliser la matière de sa vie, comme le montre
aisément sa biographie, pour faire une œuvre. Une œuvre de fiction, c’est -àdire ne se donnant pas à lire comme une autobiographie. Roché fait son œuvre,
celle que, contre tous les avis, même ceux de ses proches, il est certain de
produire un jour. Mais sa vie n’est pas son œuvre. Et il n’est nulle part
question d’ériger son existence en œuvre d’art. Seulement certains épisodes de
celle-là peuvent servir de matière à une fiction, qui se donnerait pour telle. Et
qui lit Jules et Jim et Deux Anglaises et le Continent avant 1990, sauf à être
un intime de Roché, ne pense pas à y chercher une autobiographie, même
romancée.
La publication des Carnets opère un second renversement : les romans,
Jules et Jim en particulier, puisque le seul tome paru à ce jour concerne la
période 1920-1921, se lisent désormais comme romans autobiographiques. La
tentation est grande alors de les disséquer et de les mettre face à une
chronologie détaillée de la vie de Roché pour voir comment celui -ci traite sa
propre biographie. Les conclusions sont souvent intéressantes et ne manquent
pas de nourrir la réflexion sur l’autofiction, l’écriture du Moi ou l’écriture de
soi, la «fictionalisation» du Je. Mais l’exercice trouve vite ses limites
puisqu’il refuse de prendre en compte le fait que Roché rédige un roman,
c’est-à-dire une fiction dont il n’est pas personnage. Dans les deux romans, il
prend soin de donner à ses per sonnages des noms qui ne sont pas le sien. Seul
peut-être Victor, où Pierre s’appelle Pierre aurait pu jouer de cette confusion.
De plus cette tentative de subordonner strictement les romans à la chronologie
se heurte à deux écueils, difficiles à éviter : l’entreprise peut d’abord se
transformer en jugement moral sur la vie de l’écrivain, particulièrement avec
les femmes, dont Helen qui, elle aussi, a laissé un témoignage. C’est le rôle du
censeur qui édicte les lois, dicte les conduites, condamne au nom de s unes et
des autres, indiquant le bien et le mal. Le second est plus grave encore : il ne
considère pas le roman comme roman, mais comme le règlement d’un compte
qui, au fond, ne regarde pas le lecteur. Que Roché veuille régler des comptes,
sans doute. L’affaire ne vaut que si le lecteur a les moyens d’être témoin des
comptes réglés, ce qui n’est pas le cas au moment où le livre paraît. Et cela
occulte le vrai travail d’analyse : l’intérêt de la publication du Journal, et de
la consultation pour les années non publiées, réside dans le travail de
l’écrivain, mis à jour par l’exercice quotidien de l’écriture et des problèmes
qu’il lui faut résoudre, compte tenu des effets à produire sur le lecteur. Les
carnets, les manuscrits montrent l’œuvre en train de s’élaborer, de se fabriquer
sous nos yeux. Et c’est du seul point de vue des œuvres qu’est entreprise notre
étude .
Le Journal, quant à lui, pose d’autres problèmes de lecture. Ce qui
forme une œuvre en soi, radicalement différente des autres, se singularise par
les caractéristiques propres au journal, à l’écriture diariste, mais aussi par ce
que Roché en fait. Le parti -pris concernant son étude des femmes, de même
que la durée de cette activité et l’absence de volonté manifeste de publication,
font de ce journal une œuvre tout à fait unique. L’homme qui l’écrit et qui se
définit à travers cette écriture, le lecteur qui le lit à la recherche des secrets de
l’écrivain et aussi de l’homme, tous deux s’y retrouvent, comme ils s’y
masquent, s’y présentent déguisés et en même temps, tellement eux -mêmes.
Les deux romans, Jules et Jim et Deux Anglaises et le Continent ,
connaissent des traitements tout à fait différents, la visée poursuivie par
l’auteur n’étant pas identique. La technique d’écriture et la thématique, même
si apparemment les histoires semblent présenter des points communs,
justifient une étude particulière pour chacune des deux œuvres.
I. LE JOURNAL
Nulle originalité de la part de Roché à tenir son Journal : il l’écrit au moment
où tout le monde tient un journal ou presque. Des jeunes filles de la petite bourgeoisie dans
l'attente d'un prince charmant agréé par père et mère (et qu'étudie Philippe Lejeune dans Le
Moi des Jeunes Filles) aux plus grands écrivains, à commencer par ceux qui organisent et
suivent avec attention la publication de cet écrit si particulier, d'Edmond de Goncourt ( au
moment où Roché est encore tout jeune) à André Gide dont le Journal, nous le verrons, sera
une référence constante pour Roché, un modèle du genre. Nous savons que cette pratique est
aussi partagée par la mère de Roché; que Franz Hessel tient lui aussi un journal; et lorsqu'il
rencontre Denise, sa seconde femme, cette dernière lui fait lire son journal tenu sur les
conseils de son psychanalyste. Comme l'époque le veut, tout le monde écrit son Journal, les
proches de Roché aussi; et il fait donc de même sans qu'il y ait là la moindre trace
d'originalité. L'époque se penche sur son Moi et Roché aussi.
A. JOURNAL : DESCRIPTION.
Comme pour un certain nombre de diaristes célèbres, le Journal de Roché est l’œuvre
d’une vie. Et comme pour tous les diaristes qui ne sont pas connus, il est l’œuvre cachée d’une
vie. Œuvre d’une vie, car il n’est pas le fruit de circonstances précises, comme peut l’être
l’adolescence ou une période de crise particulière. Le Journal couvre plus de cinquante ans de
sa vie. Plus même, si l’on tient compte de cette première production, alors que le petit Pierre
est âgé de sept ans et quatre mois comme l’indique sa mère :
1886
Mon journal.
nous
les
deux
Je ne me suis pas ennuyer en chemin de fer nous avons attendu une heure à poitier
avons changé de train deux foies. J'enterre tous les jours les pieds a Mé de sable tous
jours j'en mait tant que le soir pour nous ennaler je suis forcé de l'aider à se déterer.
Dans notre maison c'est une vraie ménagerie il y à des poules une pie neuf pigeons
chats un goelland72.
Relevons l'aspect comptable de cette première page...
Ce n'est certes pas le début de ce qu'il est convenu d'appeler le Journal. Mais l'on peut
mesurer combien cet exercice n'est pas étranger à la vie de Roché, dès sa plus jeune enfance.
On a vu aussi que, alors qu’il est adolescent, sa mère tient un journal de voyage quand ils
visitent l’Allemagne.
Rappelons aussi qu’en 1899, il rédige un texte qu’il intitule : « Journal de Jeunesse ».
Ce n’est certes pas un journal au sens où on l’entend d’habitude, plutôt des notes en vue d’un
texte autobiographique. Mais le mot est prononcé et il s’agit bien de faire un compte rendu
factuel de ces deux ans.
C’est évidemment ce qu’il nomme le Journal de la Séparation qui est la première
manifestation d’une réelle activité diariste. Mais si cet écrit est tenu de manière régulière, il lui
72
Manuscrit, déposé au HRHRC. L’orthographe a été respectée.
reste un destinataire, certes lointain (ce journal, rappelons-le, est pour Margaret qui elle-même
en tient un de son côté) et, pourrait-on dire, différé en ce sens que le destinataire ne lit pas la
production quotidienne, mais aura un ensemble rédigé pendant un an. Destinataire particulier
donc, mais destinataire quand même. On verra d’ailleurs combien cette notion de destinataire
va jouer dans le Journal de la Séparation et évoluera en fonction des sentiments de Roché
envers Margaret. La rupture consommée, il arrête d’ailleurs ce journal.
Mais certainement l’écriture quotidienne qu’a demandée un tel journal crée des
habitudes. Et dès l’année suivante, Roché entreprend son activité diariste. Elle s’achève le
mardi 7 avril 1959. La veille, il note :
de
37°2
Prise de sang à Den, pour analyse - bonne sauf grosse anémie. Sa température baisse elle est tout à fait faible, je lui passe mon rond de caoutchouc mousse.
37°5
Je trie et relis de vieux trésors du temps de Klara jusqu'à Dieulefit.Je vis dans la salle
bal et mon bureau. Impression de voyage. Phone de Calmann.
Terribles crampes.
39°3
Le 7 Avril, ces seules indications :
René. Mau.
38°4.
Deux jours après, Roché meurt. Entre 1903 et 1959, cinquante-six ans d'écriture
quotidienne ou presque. Cette remarquable constance dans l'écriture se conjugue à la volonté
de garder tous ces carnets, sans jamais s'en débarrasser. C'est même devenu une obsession :
lorsque l'appartement de Sèvres est dévasté pendant la guerre, Roché craint pour les carnets
qu'il y a entreposés. Mais Drouin le rassure, ils n'ont subi aucune avarie; de même lorsqu'il
songe à sa mort se demande-t-il ce qu'il va advenir du Journal et de sa correspondance. Il
imagine l'une ou l'autre de ses femmes - Denise ou Mno, selon laquelle survivra à l’autre - en
train de détruire ce qui s'affirme chez lui comme relevant d'un texte à l'importance capitale.
Le Journal de Roché va présenter bien des particularités par rapport à ce qui pourrait
être un modèle du genre à cette époque-là. Il faut d'abord insister sur l'absence de projet de
publication du Journal en tant que tel. Les pages de celui-ci en font foi, même si Roché peut
imaginer, sans le faire d'ailleurs, la publication de tel ou tel passage. Les conséquences de
cette intention de ne pas publier - il serait plus juste de dire de cette non-intention de publier sont multiples, mais déterminent aussi des projets d'écriture ou laissent, aujourd'hui, des
problèmes non résolus.
L’une des premières originalités de ce qu’il est convenu d’appeler le Journal réside
dans le fait qu’il n’existe pas un journal, mais deux journaux. En effet, la plupart du temps
Roché procède en deux temps : sur un agenda, en général de très petit format, il jette quelques
notes, des faits ou des noms, en style télégraphique, sans aucune rédaction. Il s’agit de garder
des traces de ce qui s’est passé dans la journée. C’est un assemblage de mots sans unité, qui
sert de pense-bête. Mais cela ne suffit pas : la journée doit s’écrire, se rédiger. Plus tard, donc,
et pas forcément le même jour, Roché reprend, réécrit ces notes, leur donne forme,
introduisant connecteurs logiques et temporels, et une syntaxe moins approximative. Le
changement est substantiel, et touche la qualité même du texte. L’exemple du samedi 4
septembre 1920 montre comment s’opèrent les transformations73. Le carnet mentionne :
Toute journée écrit chez moi - pluie, froid, histoire de son amour avec Koch bracelet donné - travail chambre Fr. - soir couché avec elle dans le lit de Fr. petite querelle entre eux deux - lui couché avec les enfants - à 8h. ma chambre love shl. et sp. - Fr nous réveille le matin74.
Le texte du Journal, lui, retravaillé, organisé, devient :
Toute la journée je travaille chez moi jusqu’à l’heure du dîner - Hln. vient
alors
à la porte et m’appelle - il pleut, fait froid - nous allons à l’auberge de la gare boire un
schnaps ensemble. - nous causons... la nappe rouge... Je suis heureux... Je voudrais
que
nous voyagions à pied avec rien que des auberges de temps en temps, et y dormir.
Lecture manquée de H. bottée, debout contre la fenêtre, après dîner - elle pose
encore c’est assommant - je m’isole, pense à autre chose - c’est mauvais ce qu’elle lit
je ne sais pas assez l’allemand pour dire merde à propos.
Travail dans la chambre de Fr.- elle raconte un peu son flirt avec Koch - lui
très amoureux elle intéressée et attentive, bien que parfois ironique - elle lui a donné
son
joli bracelet d’or, fin, malléable, ce qui n’est pas sans une certaine signification.
Mais elle m’aime ce soir - elle demande à Fr. de coucher dans sa
chambre à
elle, où
dort Uli, et de lui laisser la sienne, pour je ne sais plus quelle raison - Fr.
consent
d’abord, mais il apparaît que Hln. veut me garder et lui a demandé son
lit pour que j’y
couche avec elle - Fr. se fâche et dit : « Il ne me reste que mon lit et ma
tranquillité dans
ma petite chambre dans toute la maison - tu as envahi tout le reste - et
cela encore tu
viens me le prendre, et tu triches en ne le demandant pas franchement ! »- Une
petite
querelle entre eux. Je n’y prend point part. - Fr. nous laisse sa chambre, son lit étroit
de
moine, un sommier en montagne, son matelas : les cheveux d’Hln. sous ma bouche,
toute la nuit.
A 8 h. matin Franz vient doucement nous réveiller avec son beau sourire, pour
que les enfants ne nous trouvent pas couchés ensemble75.
Cette réécriture, on le voit, est à la fois quantitative et qualitative : elle est beaucoup
plus longue, ce qui permet d'abord au lecteur de comprendre de quoi il s'agit. La fragmentation
73
Cette distinction nous oblige à utiliser une terminologie différente selon les états du texte, Roché, lui,
employant indifféremment journal, carnets, agenda... Les carnets désigneront donc les agendas sur lesquels
Roché prend ses notes; le Journal désignera le texte rédigé d’après ces carnets. Reconnaissons que cette
terminologie n’est pas celle choisie par les éditions Dimanche. Elles ont été confrontées au même problème :
carnets, journal, et même Date Books... Elles ont choisi de nommer la réécriture Carnets, mais indiquent aussi
qu’elles ont intégré un « petit carnet rouge », qui lui est l’agenda, et donc un ensemble de notes peu ou pas
rédigées. Lorsque nous utiliserons cette édition, nous l’appellerons Carnets.
74
Carnets, cité en note dans l'édition d'André Dimanche, page 47. On peut multiplier les exemples.
75
Ibid., même page.
de l'écriture étant pour partie corrigée, le texte trouve une cohérence à la fois temporelle - par
le respect d'une chronologie affirmée par des marques linguistiques - mais aussi causale que
seul un esprit à la fois averti de la vie de Roché et capable de déchiffrer l’écriture elliptique
des carnets serait en mesure de décrypter. Seule la connaissance, et pas seulement une capacité
de l'esprit à fabriquer les chaînons manquants du discours, permet d'introduire Helen dans le
passage cité, par exemple. Le système de notes de Roché pour efficace qu'il soit pour luimême est proprement illisible pour tout autre que lui. Sans doute n'est-il précisément pas fait
pour un autre que lui. Mais c'est bien grâce à ce procédé de réécriture qu'il acquiert le rang de
texte puisque c'est elle qui le rend lisible.
Mais cette transformation est aussi qualitative : non seulement sont précisés les
protagonistes et les circonstances des propos qu'ils échangent, mais est reconstitué le
mouvement même de la journée : dans sa chronologie, par la restitution des différents
moments de la soirée; également dans ses conflits, ici avec Franz à propos de la chambre où le
détail ne vaudrait pas d'être relevé s'il ne traduisait pas d'abord la méprise de Franz sur ce que
veut Helen, et donc sur ce qui se passe dans sa propre maison. C'est ici l'un des passages du
Journal où se lit le viol de Franz dans son espace le plus intime. La résistance qu'il affecte
n'est que de courte durée et surtout est sans effet sur la volonté d'Helen. De même le petit
détail sans importance, mais absent de la première rédaction, inscrit le fait dans un lieu, un
moment qui contextualisent le propos : le petit fait vrai que l'on rapporte a besoin d'un ancrage
que donne le détail. Ainsi de la nappe rouge, ou encore la description du bracelet d'or. Ce n'est
donc pas seulement la suppression des abréviations et des phrases agrammaticales dont il est
question lorsque Roché récrit : il s'agit bien de donner une qualité au texte.
Cette réécriture des notes va évidemment influencer contenu et forme du Journal. Il y
a trois cent quarante-six carnets de tailles et de formes diverses qui couvrent toute la période
allant de 1903 à 195976. Le Journal, lui, est plus limité. Mais il représente sept mille cinq
cents pages que François Truffaut a fait dactylographier après la mort de Roché. Il a fallu
plusieurs années et plusieurs secrétaires, certaines s’enfuyant à la lecture de ce qu’elles avaient
à taper. Le « tapuscrit Truffaut 77» débute le 17 novembre 1904, ce qui correspond au carnet
numéroté 10 et se prolonge jusqu'au 10 juillet 1945. Ces quarante-et-un ans ainsi couverts ne
sont pour autant pas traités de manière homogène : dans l'écriture du Journal, nous trouvons
de nombreuses variations. D'abord des interruptions : le Journal semble complet entre 1904 et
août 1914 (mais, nous le verrons, avec un traitement très différent selon les moments, la fin de
cette période ne donnant lieu qu’à de vagues résumés). Puis il s'interrompt pour reprendre le
17 janvier 1915 jusqu'au 10 septembre 1916. L'année 1917 pour laquelle il existe bien un
carnet ne donne pas lieu à une réécriture. Dès cette date, le tapuscrit ne porte plus mention des
carnets qu'il transcrit, aussi est-il plus difficile d'être certain que le Journal est bien
interrompu à certaines dates. Le premier janvier 1918, le Journal est de nouveau en service
jusqu'en septembre 1924. Cinq années de suspension, avant de redémarrer en 1929, et jusqu'
en juin 1934. Il reprend en 1941 et s'arrête en juillet 1945.
76
77
Autant que nous avons pu le vérifier au HRHRC.
Le « tapuscrit Truffaut » est aussi déposé au HRHRC.
Cette réécriture détermine le contenu car la sélection qui s'opère n'est pas forcément
due au choix du moment : il est facile de noter un événement, par exemple, et quelques jours
après ne plus lui trouver d'intérêt et donc ne plus l'inclure dans une retranscription ultérieure.
Mais aussi la forme car celle-ci ne manque pas de changer en fonction du temps qui est
consacré à la réécriture - et cette durée varie avec les circonstances - et en fonction du laps de
temps qui sépare le jour de l'événement proprement dit et le moment de la réécriture. Le
Journal, comme tous les journaux intimes d'ailleurs, est sans forme fixe, relève de plusieurs
types de textes, de plusieurs formes de textes.
1. les divers visages du Journal.
Sous ces différentes périodes d'écriture se cachent de nombreuses variations. Ainsi le
Journal suit scrupuleusement le déroulement du temps et le défilement des journées en 1905
par exemple - et à de nombreuses autres périodes comme en 1944 - : c'est d'ailleurs là le
modèle le plus souvent suivi, et c'est donc bien un journal intime au sens habituel du terme tel
que le définit Jean Rousset78. Le texte est parfois tronqué : un, deux jours peuvent manquer;
parfois plusieurs semaines. Mais il reste la très ferme volonté de procéder à une écriture
quotidienne qui permette de conserver une trace de ce qui s'est déroulé dans la journée. Ce
sont évidemment ces années-là qui fournissent la partie la plus volumineuse du Journal : 540
pages tapées à la machine, par exemple pour la seule année 1922 qui relève du système décrit.
En revanche d'autres passages ressortissent à un autre type d'écriture : un mois est ainsi
résumé en quelques pages. C'est le cas par exemple pour l'année 1932 : le mois de janvier est
écrit selon la technique habituelle, Roché est à Paris, puis part pour Nice où ses affaires
l'appellent. Le mois de février se résume à deux pages, pour le 1er et le 2 de ce mois. Une
interruption de quatre mois précède la date du 10 mai quand le Journal reprend. A cette date
Roché écrit un condensé de ce qu'il a fait depuis le mois de février. De nouveau le Journal
s'interrompt jusqu'au 22 juillet où se trouvent résumées les activités des deux mois. Le
Journal se poursuit mais par tranches : du 22 juillet au 5 août, puis du 5 août au 19 septembre.
La fin du mois de septembre et le mois d'octobre retrouvent le diariste écrivant régulièrement.
Mais pour les mois de novembre et décembre 1932, Roché n'adopte plus le découpage en
jours, n'indique plus que le mois. Le Journal y gagne en lisibilité, pour le lecteur, évitant
détails incompréhensibles et redites, mais y perd ce qui est son intérêt majeur : voir la vie se
dérouler au jour le jour. Il prend alors un aspect autre : éliminant l'anecdote pour elle-même, il
devient le lieu d'un épanchement plus important, où se lisent des réflexions et des bilans qui
n'ont pas leur place, le plus souvent, dans l'écriture quotidienne de Roché. On le voit : les
conditions de production de l’écriture diariste affectent le contenu.
Il est évidemment très difficile d'ériger une grille systématique d'explication : tout est
affaire de circonstances et Roché tient régulièrement son Journal dans telles conditions,
l'interrompt dans telles autres sans que rien ne semble faire système. Nous pouvons toutefois
noter quelques éléments : l'interruption de 1914 correspond évidemment à la guerre mais aussi
78
Jean Rousset, Le lecteur intime, Corti 1986.
au moment où il se trouve en prison. Période qu'il décrit selon la technique du Journal dans un
texte que publie le quotidien Le Temps. L'interruption de 1916 et les quelques poèmes et
menues réflexions de l'année 1917 correspondent à son départ pour les Etats-Unis. Au
contraire le début des années vingt voit un Journal très épais. C'est aussi le moment de la
relation avec Helen. Et l'année 1932 est une année riche en événements pour Roché, tant les
relations avec ses trois maîtresses se compliquent. C'est aussi le moment où il cache à Helen
et à Germaine la naissance de son fils Jean-Claude. C’est un moment où sa vie se complique
singulièrement, et où le besoin d’écrire sur cette vie se fait davantage sentir.
2. Les conditions d’écriture.
Le Journal est affaire de temps et de liberté. Le système qu'emploie Roché le montre
bien : lorsqu'il l'écrit, c'est en fonction du temps dont il dispose. Il se contente parfois de
reproduire les éléments de son agenda, laissant alors style télégraphique et abréviations. C'est
le cas par exemple certains jours de 1920, lorsque le Journal ne s'écrit qu'avec de très brèves
notations, sans travail de réécriture : le samedi 30 tient en cinq lignes, rapportant le concert du
Protée de Darius Milhaud, sans autre mention que la présence du Groupe des Six et de Satie
avec lequel Roché finit la soirée79. Ou plus simplement, il renvoie directement à ses carnets,
sans même les noter comme pour l'année 1917.
Mais en règle générale il consigne les événements dans l'agenda avant de les reprendre
plus tard pour écrire son Journal. C'est ce qu'il fait par exemple le 21 juin 1921 :
écrit,
Je vais reprendre mon Journal dans ce grand carnet - depuis quatre mois je ne l'ai
en toute petite écriture, que dans mon petit carnet de poche. (...)
J'avais pourtant emporté des pages de ce carnet-ci avec moi - mais avec le temps du
voyage et de la vie avec Helen, il fallait écrire n'importe quand et n'importe où
l'essentiel. - La demi-heure quotidienne tranquille, de presque méditation, n'est pas
possible auprès d'Helen80.
Cette brève notation relève bien les difficultés de l'écriture diariste : le temps, et Roché
donne là une indication horaire particulièrement optimiste, une demi-heure, compte tenu de la
longueur des textes qu'il écrit; mais aussi la liberté : c'est Helen qui empêche Roché d'écrire
son Journal, à cette époque. Sa seule présence, avec les activités diverses et variées qui sont
les leurs lorsqu'ils sont ensemble, est un obstacle à la rédaction diariste : il faut le temps et la
solitude. A moins que l'autre ne soit directement utile pour le Journal : ainsi, le 19 septembre
1921, c'est Helen qui rappelle à Roché les événements de la journée. Plus tard, c'est Franz qui
corrige des erreurs d'emploi du temps. Le 12 novembre de la même année, c'est Helen qui
dicte le Journal. C'est elle qui l'écrit directement le 11 décembre 1922 lorsqu'elle justifie, à
Berlin, une infidélité faite à Roché.
79
80
Carnets, op.cit. en date du 30 Octobre 1920.
Ibid., en date du 21 juin 1921.
Le Journal et, plus exactement, l'écriture du Journal sont toujours soumis aux
circonstances et tous les cas de figures peuvent y trouver place. En ce sens, il est protéiforme
et accepte tous genres, tous styles. L’ajout d’autres textes s’avère aussi possible : le Journal se
nourrit même de ceux qui ne sont pas écrits par le locuteur. Ainsi des lettres :
Ce Journal sans nos lettres pour l'éclairer serait peu de chose81.
Mais ces lettres précisément font défaut, alors que Roché au contraire les résumait - au
point que le Journal devenait le condensé du courrier du jour - dans les années 1905 et 1906.
De même, certains textes sont annoncés comme devant figurer dans le Journal et en restent
absents. Ou encore, le Journal avoue sa carence : c'est le cas lorsque, avec Denise, par
exemple Roché dit qu'il se servira de son journal à elle82, et ne note pas tout ce qui concerne
leur relation.
3. Fictions.
Multiples visages et multiples formes, divers usages et diverses écritures. Le caractère
approprié de la dénomination d’un tel texte peut être discuté, pour Roché comme pour
beaucoup d'autres écrivains : un journal ne doit-il pas s'écrire le jour même ? Car un autre
travers ne manque pas de se présenter : celui de la fiction. Non que l'auteur s'invente des
événements à écrire, mais il peut leur donner une cohérence, un sens qui n'apparaissent pas a
priori. C'est le cas de l'épisode du pyjama blanc. Il est frappant de voir combien le texte du
roman Jules et Jim est proche de celui du Journal. Roché/ Jim vient à Berlin. Helen / Kathe
finit par lui proposer une rencontre. Ils vont avec Franz/ Jules au restaurant et là retrouvent
Ulhe/ Harold. Et Helen/ Kathe se fait remettre son petit pyjama (chemise de nuit dans le
Journal) et part avec son amant... L'affaire du pyjama est annoncée, préparée dans le roman :
Jim se demanda quel rôle [le pyjama] jouerait, puis il l'oublia83.
tandis que le Journal, lui, notait :
un
Une chose soudain me frappe. Elle roule devant moi une chemise de nuit à elle dans
papier, donne le petit paquet à Franz84.
Or Roché est-il réellement frappé par ce détail qui annonce un événement à venir au
moment qu'il indique ? Ou bien est-ce parce que le Journal n'est rédigé qu'après l'événement
annoncé et que, pour mieux rendre l'effet voulu, il met en scène son récit, comme Helen se
81
Ibid., en date du 19 juillet 1921.
Le journal de Denise n’est pas conservé au HRHRC.
83
Jules et Jim, page 164, édition Folio.
84
Journal, inédit, en date du 29 août 1922.
82
met en scène, et s'attribue des surprises qui n'ont pas été les siennes ? En notant après coup, en
ne rédigeant d'après des notes que beaucoup plus tard, le scripteur ne cède-t-il pas à ce qu'on
pourrait appeler ici la facilité du récit fictionnel, organisant, réorganisant le réel pour le
« fictionnaliser », et transformer ainsi par le récit rétrospectif une chronologie pour qu’elle
devienne signifiante ? En ce sens, on peut s'interroger sur le statut des récits rétrospectifs dont
la signification et le style ne sont pas de même nature que les notations journalières. Un style
différent parce qu'ils s'écrivent au moment où l'auteur a du temps à consacrer au Journal. Un
sens différent parce qu'ils viennent en général pour justifier un événement présent - la
justification est de tous ordres : reprendre quelque chose de non noté parce qu'il ne semblait
pas qu'il eût une importance quelconque à le faire, importance qui apparaît plus tard;
souvenirs qui surviennent à la mémoire à la vue d'une chose ou d'un être; explication d'un
comportement par l'histoire... - et inscrivent alors le texte dans une chronologie qu'il n'avait
pourtant pas initialement : le texte au présent se nourrit alors d'un passé que le Journal
événementiel n'intègre a priori pas. Mais son aptitude à prendre toutes les formes lui donne
toutes les libertés. Même celle de ne pas être régulier : les manquements au journal
n’empêchent pas celui-ci d’exister comme tel. C’est aussi ce qui lui permet d’accueillir tous
les contenus.
B. JOURNAL : CONTENU.
1. Faire les comptes.
Le contenu du Journal de Roché reflète une tendance générale que constate Peter
Boerner :
Le journal moderne : tendance vers la concrétisation, le documentaire, la
fragmentation,
tendance à ne pas donner de vues d'ensemble, à se baser sur l'expérience et à
désintégrer
la structure poétique85.
L'étude que propose Philippe Lejeune du journal des jeunes filles86 de la fin du siècle
dernier pourrait montrer l'écart entre deux projets opposés. Celui des jeunes filles, souvent
sous la conduite de leur mère, est un lieu d'attente : attente d'un avenir programmé, d'un mari
conforme aux vœux de la famille. Le journal dit cette attente, la décline diversement, bien que
d'une façon proche au fond. Le cousin aimé qui ne la regarde pas, celui qui hante ses rêves,
l'angoisse et le plaisir mêlés des déclarations et le désir et la crainte du lendemain. Dès lors
85
Peter Boerner, « La place du Journal dans la Littérature Moderne », in Le Journal Intime et ses Formes
Littéraires, Actes du Colloque de Septembre 1975, textes réunis par V. De Litto, Droz, 1978.
86
Philippe Lejeune, Le Moi des Jeunes Filles, Seuil, 1993.
qu'un fils de bonne famille répond à cette attente, le journal est la plupart du temps
définitivement fermé.
Le Journal de Roché n'est pas le journal de ses rêves, il n'est pas non plus la longue
écriture de l'attente de l'autre déjà chéri en pensée. Il est un système de très brèves notations,
brassant plusieurs sujets et plusieurs thèmes. Et si l'amour en est bien un des centres, ce n'est
certes pas au sens où l'imaginent les jeunes filles roses du livre de Philippe Lejeune. En ce
sens, il répond plutôt à la définition de Peter Boerner : il amasse des faits, sans chercher à les
unifier; il est le plus souvent l'énumération des faits d'un moment, sans susciter de
commentaires écrits.
Mais si le Journal de Roché n'est pas le lieu des confidences romantiques d'adolescent,
il n'est pas non plus le journal d'un écrivain tel que l'édition a pu nous les faire connaître. Il
n'est pas le compte rendu des activités mondaines de l'homme ni celui du jugement sur ses
contemporains : si ceux-ci apparaissent à de multiples reprises, ce n'est pas pour rapporter tel
ou tel propos ou pour aiguiser une critique à leur égard. De même, le Journal n'est pas le lieu
des essais, des brouillons, des premières tentatives de l'écrivain ou du penseur : il ne laisse
place à aucune démarche de réflexion construite, pas plus qu'à une amorce de pensée qui serait
ensuite reprise, nuancée, infirmée ou développée. Le Journal n'est ni compte rendu de
l'activité artistique - comme l'est le Journal des Goncourt, par exemple - ni le brouillon d'une
pensée en formation - comme peut l'être le Journal de Charles Du Bos -. Ce n'est pas non plus
celui d'un écrivain qui se regarde écrire ses livres. Le Journal n'est donc pas l'atelier de
fabrication ou l'espace de critique du romancier. Ce qui ne l’empêche pas d’être aussi tout cela
à la fois. Et il n'a pas non plus vocation à être œuvre à lui seul, comme l’est le Journal de
Charles Juliet. Le Journal de Roché a d'abord une fonction comptable très marquée,
retrouvant ainsi les origines de la pratique diariste que décrit Béatrice Didier :
préserver
Le journal tenait du livre de comptes : il permet un bilan positif et négatif .(...) Il
procède d'une démarche de conservation : garder le souvenir des faits et actes,
87
le moi de la déperdition d'énergie qui le menace au fur et à mesure de la vie .
Livre de comptes, le Journal l’est assurément : il s’agit d’une véritable comptabilité,
qui ne connaît que des soldes positifs. L’essentiel donc est de noter les conquêtes du jour.
Roché note, chaque jour, les femmes avec lesquelles il a couché, celles qu’il a entreprises,
celles qui le poursuivent... Dans un style qui ne connaît aucun romantisme, il inscrit ses
femmes, comme un chasseur peut inscrire sa chasse, à la fin du jour. Le recensement semble
une nécessité. Roché dresse d’ailleurs, à la fin de sa vie, des listes de ses maîtresses. Il y a un
aspect quantitatif tout à fait important que la notation quotidienne permet de conserver. Ainsi,
une maladie qui l'oblige à rester chez lui au cours de l'hiver 1923 est l'occasion pour lui de
relire son Journal et de trier des photos anciennes. Et les noms s'alignent, associés à des
commentaires sur le physique ou les sentiments de l’époque... : Margaret et Violet, Béatrice,
Alissa, Meno, Pallas, le Chieng, Wiesel, Cligneur, Janot, Irma, Johanna, Gilberte, Gräfin,
Woman, Yvonne C...., Mad Turb, Emma Picha, Pcesse de Br..., Maga, Paulette, et Luk, bien
87
Béatrice Didier, « Pour une sociologie du Journal Intime », in Le Journal Intime et ses Formes
Littéraires,op.cit.
sûr. Et d'autres anonymes, car les noms ne reviennent pas facilement : la petite amie d'Alissa,
la petite rouquine généreuse et pauvre, une petite craintive Berlinoise88.
Le tableau est incomplet, d'autres manquent à l'appel, Mathilde, par exemple qu'il
rencontre un an auparavant, et Irène, et Joëlle avec lesquelles les aventures ne sont achevées
que depuis six mois. Et, comme ce résumé des amours de Roché est rédigé en 1923, il y en a
beaucoup d'autres à venir. Le Journal lui permet de suppléer à des trous de mémoire (des
prénoms, des faits : il a par exemple tout à fait oublié Mad Turb ...). Leur nombre est difficile
à calculer et ce n'est d'ailleurs pas ce qui intéresse Roché. Ce qu’il note, ce sont les
expériences qu'il fait avec elles. Avec certaines variations, le Journal témoigne de l'intérêt
jamais démenti de Roché pour les femmes. Mais là encore, pas de faux romantisme, ni de
masque de Don Juan en exercice : il s'agit de donner la teneur de ce qui s'est fait, sans aucun
sentiment, ni état d'âme. La sélection de celles qui l'intéressent, l'approche, et le plus souvent
la conclusion sexuelle sont consignées avec une grande précision, qui tient du procès-verbal.
Le jeu des comparaisons est de mise, pour le physique et le comportement pendant l'amour.
Mais pas pour établir des palmarès : pour rendre à chacune ce qu’il leur doit. Il y a du
catalogue dans cette manière de recenser femmes et positions. Mais ne nous y trompons pas :
on ne découvre pas dans le Journal quoi que ce soit qu’on ne connaisse déjà. Car cette
obsession de noter tout ce qui a trait aux femmes avec lesquelles il couche n’est pas un
nouveau traité d’amour physique : le compte rendu est descriptif, pas érotique. De plus, tout
bien considéré, la sexualité de Roché est plutôt sage. Intense, mais sans guère de fantaisie.
Certes, il connaît des expériences à trois, à quatre; quelques caresses ou positions lui semblent
particulièrement osées, mais au fond, rien d’extraordinaire, une sexualité très « conjugale »
dans l’ensemble. Ainsi l'objet premier du Journal, la plus grande partie de son contenu tient
dans cette fonction comptable, qui retrouve l'origine même du journal. Roché, sans le savoir,
le souligne lui-même : il vient d'ouvrir un nouveau compte en banque pour Wiesel, à Marburg
et note alors dans son Journal :
N'ai-je point trop de banques, trop de femmes dans ma vie89?
Le télescopage des deux termes, banques et femmes, suffit à révéler l'entreprise de
comptabilité qu'est le Journal. Mais comme toute pièce comptable, elle se doit d'être
identifiable, notamment par la date, ce qui est bien entendu le cas d'un journal, mais aussi
parfois par l'heure. Le Journal est également un emploi du temps rétrospectif. Car les
maîtresses ne peuvent être que des noms sur un carnet. Elles veulent du temps et les désirs
n'attendent pas. Il faut à Roché un extraordinaire sens de l'organisation pour gérer la
multiplicité de ses relations. Cela se joue parfois à la minute près, au détail près : un foulard
oublié, une visite tendre impromptue et l'emploi du temps est mis à mal et risque de conduire
à la catastrophe. C'est évidemment le cas lorsque Roché ment à l'une ou l'autre, voire à toutes
en même temps. Le Journal témoigne alors d'une minutie dans la gestion de ses affaires toute
proche de l'aspect comptable qui est le sien originellement.
On peut s'étonner de cette ténacité à effectuer de telles opérations pendant autant de
temps : si à vingt ans, jeune séducteur, il croit bon de coucher sur le papier ses succès auprès
88
89
Toutes sont citées à la date du 13 décembre 1923 du Journal.
Journal, en date du 19 octobre 1922.
des femmes, cela demeure peut-être un peu puéril, mais facilement compréhensible. C'est la
manifestation d'une libération de la sexualité, libération qui défie tout à la fois la morale et
l'éducation. Mais que la relation de ses aventures amoureuses demeure l'objet premier de son
écriture intime peut surprendre et interroger. Car il en sera ainsi jusqu'à la seconde guerre
mondiale, où il semble alors se calmer, même si fantasmes et rêves érotiques viennent prendre
la place ainsi laissée libre. Que faut-il en penser ? C’est peut-être l'attitude d'un homme
immature qui dans la collection des femmes qu'il entreprend et la transcription de celle-ci
tente de surmonter une personnalité fragile, voire faible. Ou encore c’est le signe d’une
libération sexuelle à venir, qu’il pressent et engage avant l’heure.
2. D’autres directions.
Le Journal, s'il est très largement consacré aux conquêtes féminines, comporte aussi
des notations sur d'autres sujets. Le temps ici, les plus de cinquante années d'écriture,
témoignent évidemment d'une évolution sensible au fil des époques traversées. Et les petits
faits, les activités quotidiennes prennent à mesure que le temps passe une importance
croissante : commencé comme le Journal des conquêtes, il se poursuit comme le compte
rendu des plus banales rencontres, visites et courses effectuées dans la journée. Si le Journal
de 1905, par exemple, est consacré aux femmes, allant jusqu'à transcrire les lettres qu'elles lui
envoient, celui de 1944 à Beauvallon, autre exemple, nonobstant la présence de quelques
rêves érotiques, consigne ces petits riens de la vie de tous les jours, le temps qu'il fait, les amis
rencontrés, un mot échangé avec tel ou tel, une tension avec Denise, une découverte avec
Jean-Claude, une nuit à la belle étoile ou encore un accident de voiture. A mesure que le
temps passe, le Journal répond de mieux en mieux aux normes du journal intime
contemporain, traduisant le morcellement, la fragmentation de la vie à travers les détails les
plus insignifiants du jour qui s'écoule. Il se trouve cependant que cette quotidienneté de la
matière diariste, outre l'intérêt qu'elle a en elle-même comme activité d'écriture réflexive, se
nourrit aussi, même dans la traduction banale qui est la sienne dans le Journal, d'une
participation à tout ce qui invente l'art du vingtième siècle, et devient, en ce sens, un
témoignage de l'intimité des artistes. Telle visite à Picasso, un dîner avec Brancusi, un
réveillon chez Abel Gance ou chez Cocteau... le Journal est aussi un écho de ces années-là.
Même à Beauvallon, où les rencontres avec Aragon sont à peine mentionnées, mais où est
donné le détail du travail d'Etienne-Martin pour sa sculpture La Vierge au Sable. Il en est de
même pour la naissance de l'amitié qui le lie à Wols. Mais le contenu du Journal est aussi,
bien souvent, plus prosaïque : déjeuner au restaurant, visite chez une grand-mère, problèmes
intestinaux... Se mêlent aux rencontres fondamentales les détails intimes d'une vie somme
toute bien banale, malgré les apparences.
Le Journal est aussi l'occasion de noter un souvenir qui, à l'instant de l'écriture, prend
un relief particulier. Il se souvient ainsi du premier voyage effectué à Munich avec sa mère
lorsqu'il retourne dans cette ville; lors de l'avortement d'Helen, il lui est difficile de ne pas
penser à celui de Mno, près de seize ans auparavant. De même revient à plusieurs reprises
« l'illumination de Burgos » où il comprend ce qu'est l'amour physique; et aussi l'apparition de
la fille de Nuk au Trocadero qui l'obsède pendant la guerre (et après : c'est l'épisode final de
Deux Anglaises et le Continent). Si à mesure que Roché vieillit, les souvenirs prennent plus de
place dans le Journal, force est de constater pourtant qu'ils ne restent présents que de manière
anecdotique.
Enfin il est frappant de voir combien ce Journal n'est pas le terrain d'une recherche,
d'une quête. La part de la réflexion, du retour sur soi, du commentaire sur son itinéraire y
demeure très faible, même si elle n’en est pas absente. Rien ou presque rien sur les artistes
qu'il côtoie, qu'il encourage, qu'il défend. Rien ou presque rien sur l'emploi de son temps, le
sens qu'il donne à sa vie ( ce qui a contrario donne une importance décisive à toutes les
notations qui traduisent un état d'âme ou une réflexion sur l'état de sa vie). Pas ou peu
d'épanchement, d'introspection dans un écrit qui pourtant y invite par sa nature. Il s'interroge
sur lui et tente de comprendre qui il est en 1930. Parfois, il se demande s'il a intérêt à
poursuivre sa vie dissolue. D'autres fois encore, il porte un jugement sur les femmes du
moment en quelques laconiques formules. Même lorsque Clara, la mère dont il partage
l'appartement jusqu'au bout, meurt, il ne se rencontre dans le Journal aucune manifestation de
sa douleur. Et alors qu'il se trouve souvent le témoin d'une actualité brûlante, parce qu'il
voyage incessamment et qu'il connaît beaucoup de monde, il n'en laisse pratiquement aucune
trace : il mentionne par exemple l'intérêt qu'il porte à la Russie de Lénine, mais sans jamais
dire de quoi est fait cet intérêt; les carnets des Etats-Unis ne parlent pas de ce qui se passe làbas pendant la Première Guerre Mondiale, malgré la place officielle qu'il occupe. Les quinze
jours passés à la Conciergerie sont pour lui l'occasion de rencontres étonnantes, la guerre
n'étant que ce qui a permis de réunir toutes ces personnes. Il voyage en Allemagne, rencontre
des amis allemands au moment de la montée du nazisme : pas un mot ne viendra porter une
quelconque appréciation; le Journal de 1933 est consacré à sa rupture avec Helen et Mno et
pas à la tragédie qui se joue en Europe. Seule trouve sa place dans le Journal, et de manière
relativement importante, l’admiration qu’il voue au Maréchal pendant la Deuxième Guerre
Mondiale... Il reste bien que la fonction première que Roché assigne au Journal semble être
d'abord de rendre compte de ce qu'il fait, de chaque jour qui passe, et non d'être le lieu d'un
échange philosophico-moral entre lui et lui sur les grands problèmes de l'heure.
C. ECRIRE LE JOURNAL : LE PACTE DIARISTE.
Philippe Lejeune a défini - puis repris - ce que pouvait être le pacte autobiographique
entre un auteur et son lecteur. Cette définition suppose, entre autres, la reconnaissance
implicite ou explicite, de l'une et l'autre instances : un locuteur, un destinataire. La
particularité du journal intime, fondamentale puisqu'elle légitime toutes les autres fonctions
qu'il peut se voir assigner, est précisément de nier cette distinction et de télescoper les deux
instances : le récepteur est aussi l'émetteur. Celui qui écrit écrit pour lui, n'écrit que pour lui.
Son écriture est intime, non parce qu'elle s'occupe d'affaires intimes mais parce qu'elle est
réflexive : elle n'a, normalement, de valeur que pour celui qui l'écrit, échappant à toute autre
lecture impliquant un tiers. C'est le scripteur face à son écrit, uniquement, dans un face-à-face
exclusif.
Cette pratique réflexive de la communication pourrait saper tous les fondements de
celle-ci : le destinataire, bien entendu, mais aussi le code utilisé et finalement le message,
celui-ci pouvant ne relever que d'un implicite impossible à décrypter tant le couple émetteur/
destinataire est aboli. Pourtant, même si le schéma de communication ne sort pas indemne de
l'entreprise, force est de reconnaître que chaque élément constitutif est présent, d'une façon ou
d'une autre.
1. Le destinataire.
Pratiquer une activité diariste, c'est bien entreprendre d'écrire pour quelqu'un, même si
ce quelqu'un est aussi celui qui écrit. Au sein de la même personne coexistent ces deux
instances : deux pôles opposés dans le schéma de communication, deux rôles différents en ce
qu'ils ne font pas appel aux mêmes fonctions - encoder/ décoder... -. Et la question du temps
s'avère ici une nouvelle fois primordiale, le temps de la lecture ne pouvant jamais recouper le
temps de l'écriture.
Que le canal reste celui de l'écrit n'est pas pour surprendre puisque celui-ci est contenu
dans l’activité même du diariste. En revanche, l'on pourrait trouver un système de codage sans
rapport avec celui, ou ceux, en cours et partagé par tous. Le journal intime pourrait s'inventer
en quelque sorte un langage propre, une cryptophasie. Il n'en est rien. Presque tous les
journaux intimes respectent le code commun, c'est-à-dire la langue : ils restent
compréhensibles pour quiconque, même par effraction, l'ouvre. Son objet, son message sont
pourtant normalement secrets : le contenu du journal n'est pas à dévoiler et le scripteur n'écrit,
pour des motifs divers, que pour lui. Son acte d'écriture n'est pas forcément inconnu des
autres, le contenu de l'écrit, si90. Aussi peut-il parler de tout, de n'importe quoi, et n'importe
comment. Le secret de son contenu centre en général le message sur ce qui touche de manière
proche le scripteur. Il n'existe pas de journal qui décrive une belle journée d'automne sans lier
celle-ci, d'une façon ou d'une autre, à un sentiment, un événement, une impression touchant
plus ou moins directement celui qui l’écrit. L'écriture diariste est forcément motivée et la
motivation est exclusivement celle du scripteur. Le journal, outre sa fonction de calendrier, est
le lieu où le diariste extériorise ce qui est intérieur, écrit ce qui ne se dit pas, dévoile ce qui
n'est pas exprimé. Les psychanalystes ont bien compris l'intérêt que pouvait avoir la pratique
quotidienne d'une écriture réflexive.
90
Ce n'est évidemment pas, même si cela reste la perspective pour la majeure partie des journaux intimes, une
règle sans exception.
Le Journal de Roché s'inscrit très évidemment dans cette pratique-là. Il écrit pour lui
seul son expérience du jour. L'ensemble des conquêtes féminines, les variations que chacune
d'elles ne manque pas d'introduire sont consignés dans un carnet dont le destinataire est bien
celui qui écrit.
Roché est d'ailleurs bien son propre lecteur et le Journal porte la trace de ses lectures :
en décembre 1923, par exemple, il reprend son Journal de 1904, 1905, 1906... et retrouve
l'ombre de Wiesel, Maga, Opia, et bien sûr Mno, qui est déjà là. Tant que l'activité du diariste
reste close sur elle-même, sans irruption extérieure, alors le diariste maîtrise entièrement sa
matière et sa démarche. Toute menace que représente un lecteur potentiel le met en danger
inéluctablement. Au contraire, c'est lui qui met en danger les autres si rien ne vient contrarier
son activité. Le diariste écrit ce qu'il veut, quand il veut, sur qui il veut : son écriture n'étant
pas publique, il n'a de compte à rendre à personne quand bien même il réglerait lui-même ses
comptes. Et donc régler leur compte aux autres. Et il y a alors chez ceux-ci un sentiment de
viol : une part d'eux-mêmes - mais laquelle ? - leur est volée sans qu'ils sachent jamais l'usage
qu'en fera le diariste. Et ce sentiment est d'autant plus fort que l'ignorance est la règle : le
diariste a-t-il noté ou non ? Et quoi, exactement ? Ce secret de l'écriture met donc en danger
les autres, tous ceux qui peuvent être les objets de cette écriture :
Ils [ Franz Hessel et Henri-Pierre Roché ] étaient dangereux. Ils notaient toujours tout
sur vous. On ne les voyait jamais sans leur journal91.
Cette mise en cause, possible mais non certaine, est d'autant plus dangereuse que la
matière du journal est en elle-même une matière à haut risque. Dans son pacte implicite, le
diariste s'évertue à dire la vérité, vérité qui est cœur de la pratique du journal intime. Or cette
vérité peut, dans bien des cas, s'avérer nuisible pour les autres puisqu'à leur insu le diariste les
croque dans une situation remarquable qui mérite de figurer dans le journal. Et ces situationslà sont précisément celles qui peuvent déranger. Le journal constitue une mémoire de faits, de
gestes, de sentiments qui n'appartient plus à celui qui est à l'origine de ces faits, de ces gestes,
de ces sentiments : le Journal est une mémoire vive, et une mémoire volée aux autres.
Il ne saurait être question d'établir une liste des faits, gestes et dires qui pourraient
semer la confusion pour l'une ou l'autre des personnes qui peuplent le Journal. A l'évidence
les pratiques sexuelles de Roché et de ses partenaires relèveraient d'une telle description. Il
dresse d'ailleurs, pour la sociologie, un tableau qui n'est pas sans intérêt, nous y reviendrons,
des mœurs de cette époque. Mais surtout, et de façon plus saisissante, le Journal permet de
rétablir des vérités qui échappent, qui s'échappent. Il ne faut pas longtemps à Roché pour
remarquer qu'Helen triche dans la narration qu'elle fait de l'été 1920. Mais le Journal, le vrai,
c'est-à-dire celui qui s'écrit quotidiennement, et non pas avec le souvenir que les autres ont de
ce qui s'est passé quelques mois plus tôt, ce journal, donc, vient par sa précision d'écriture,
notamment par l'emploi du temps qu'il constitue, contredire les assertions décalées dans le
temps et qui se révèlent lourdes de conséquences. Toute histoire d'amour qui échoue aime
s'interpréter comme une intrigue policière où l'on cherche les indices qu'il aurait fallu analyser
correctement; mais quand on y pense, il est déjà trop tard.
91
Communication orale d'Helen Hessel, citée par Karin Ferroud dans sa thèse: Franz Hessel, une vie
d'écriture,op.cit.
Ce qui s'avère vrai pour les autres l'est aussi pour le scripteur : la « mémoire » écrite ne
s'efface pas - elle peut éventuellement être détruite - et n'est donc pas soumise comme l'est la
mémoire vivante au temps. Le Journal de Roché comporte à de fort nombreuses reprises des
gestes, des paroles, des sentiments qui plus tard ne peuvent que le désobliger. Ainsi toutes les
mentions à son activité de soutien au régime de Vichy, scrupuleusement notée, deviennent une
arme qui pouvait se retourner contre lui. Mais cette vérité n'est pas dissimulée, n'est pas
travestie, n'est pas recomposée pour la suite des événements.
C'est surtout le destinataire qui met en danger le diariste. Toute activité diariste
pérennise par l'écriture des faits et des commentaires. Et le diariste tient à noter ceux-ci, à en
garder trace, c'est le but du journal. Or cette trace, du fait même de son existence, est
dangereuse pour celui qui l'écrit. Parce qu'il l'écrit; et aussi parce que la trace matérielle de
cette écriture permet à d'autres de s'en emparer. Et on l'a vu, le diariste, même s'il utilise des
« raccourcis » d'écriture, n'invente pas un langage et son écrit est la plupart du temps
compréhensible par tous - et notamment par ceux qui peuvent être touchés par lui, ayant
davantage qu'un lecteur anonyme les moyens de lever l'implicite. Ce lecteur qui entre par
effraction dans le journal viole l'intimité du diariste, s'approprie un savoir qui ne lui est pas
destiné et peut alors s'en servir contre son auteur. Ce fut une constante préoccupation de
Roché tout au long de sa vie : sa crainte de se faire dérober son Journal, son angoisse de le
voir lu par celles qui en sont précisément le sujet le conduisent à chercher les moyens de les
avoir avec lui, pour les écrire, tout en les soustrayant au regard des autres. C'est ainsi que, par
exemple, pour échapper aux possibles investigations d'Helen, il transfère son Journal chez
Denise en 1931, mettant à l'abri le secret de la naissance de son fils, de ses relations variées et
le jugement qu'il porte sur toutes ces relations. La matière est, on le voit, constamment
dangereuse pour qui l'écrit, dès lors que le secret n'est plus gardé.
Et pourtant Roché prête son Journal et le fait lire : à Franz, à Denise, à Helen aussi. Le
journal peut donc bien s’ouvrir à un autre destinataire, à un tiers. Mais celui-ci est choisi par le
diariste. En aucun cas, le journal ne peut être un texte ouvert à tous. Ce choix du destinataire
s’accompagne d’un choix de passages : Roché ne donne pas à lire tout son Journal, il opère
un tri, en présente des morceaux choisis. Et ce qui est vrai à un moment ne l’est plus à un
autre. Le lecteur est un lecteur de circonstance. Le seul qui, peut-être, échappe à cette notion
d’élection temporaire, c’est Franz : ils n’ont aucun secret l’un pour l’autre et la lecture du
Journal n’est qu’une forme particulière de leur conversation. Avec Denise, c’est d’abord une
preuve de confiance mutuelle. Roché ne lui donne à lire son Journal qu’à la condition qu’elle
lui laisse lire le sien. C’est donc une lecture croisée des journaux. Certes Denise dispose de
tout. Mais elle lit précisément la période pendant laquelle elle n’intervient pas dans la vie de
Roché. Et il y avait chez Roché la nécessité de prouver un sentiment plus fort pour elle que
pour les autres femmes. Donner à lire sa vie, c’est, outre une manière de faire connaissance,
donner sa vie, au jugement de l’autre et l’introduire aux confins de son intimité. C’est un
témoignage de son amour. Le choix est plus nettement marqué pour Helen. La lecture du
Journal correspond aux sommets de leur amour. Mais, même dans ces moments-là, Roché se
veut prudent : le 8 août 1923, alors qu'ils séjournent ensemble dans un port de la Baltique,
Helen lit le Journal de Pierre, avec son autorisation. Celui-ci couvre la période correspondant
à leur voyage et débute par le départ de Pierre de la gare de Lyon. C'est Mno qui l'accompagne
à la gare. L'existence de la maîtresse parisienne n'est pas un mystère pour Helen, et la voir
figurer dans le Journal ne peut l'étonner. Sans doute y a-t-il une certaine facilité matérielle à
partir en voyage avec un carnet neuf. Mais il y a surtout une précaution, élémentaire pour qui
connaît Helen : prendre un nouveau carnet, c'est soustraire à son regard Irène et Joëlle. Le
changement matériel de support est une nécessité impérieuse s'il veut pouvoir passer des
vacances tranquilles. C’est une façon de protéger son Journal tout en laissant croire qu’il n’en
est rien et qu’Helen peut le lire quand elle le veut.
Il ira plus loin encore : toujours à cause d'Helen, dont les menaces lui laissent craindre
le pire, il décide de ne plus tout noter. Dès lors que leur amour n'atteint plus les cimes, dès lors
que les crises se multiplient et que Roché continue d'entretenir plusieurs relations
simultanément, le Journal est un brûlot. Se doutant qu'Helen le lit sans le lui dire, il décide de
ne plus porter dessus ce qu'il y aurait mis auparavant. Le système diariste souffre alors du nonrespect de la fonction première qui est la sienne. Il est mis à mal par la lecture violente qu'en
fait quelqu'un à qui il n'est pas destiné. Ecrire la vérité des faits, des gestes, retenir un emploi
du temps, c'est se mettre en situation de danger par rapport à d'autres. Il y a quelque chose de
l’instruction judiciaire dans la tenue du Journal : soit qu'on réunisse des charges contre autrui
- que l'on utilisera ou non -, soit qu'on réunisse des charges contre soi, l'écriture restant, et sa
propre écriture davantage encore, puisque c'est elle qui devient la preuve des forfaits. Ecrire
son journal est une mise en danger permanente pour le diariste. Et pourtant, pour se prémunir,
Roché n'hésite pas à utiliser un langage particulier, qui peut mettre le lecteur dans l'embarras.
2. Codes.
Toute écriture d'un journal intime, non destiné à un public, recourt à un système des
signes codés : abréviations, mots empruntés à une autre langue, sigles, petits mots
personnels... Chaque scripteur fabrique son outil qui lui permet de restituer sans problème ni
dommage ce qu'il a voulu écrire. Roché utilise largement cette panoplie de procédés d'écriture.
Il y a même une poétique du Journal, qui fait résonner une musique particulière au rythme de
la concision extrême. L'élision du sujet est une constante de la syntaxe diariste. De même
l'emploi d'un style télégraphique supprimant expansions du nom et déterminants font une
phrase enlevée, sous tension dans sa rapidité de dire. La ponctuation suit un cours plus
désinvolte et l'utilisation du tiret permettant d'ajouter une notation de type explicatif est très
fréquente. De même, les enchaînements sont souvent lâches et le lecteur doit pallier le nonrespect de la reprise du thème d'une phrase par exemple : il se pratique alors un effet de
télescopage permanent, qui traduit une vie trépidante, un tempo accéléré, une valse de plus en
plus rapide. Le fait que Roché ne commente que fort peu ce qu'il fait et se contente de noter ce
qui se passe renforce encore le tourbillon de cette écriture, sans pause. Tout le Journal s'écrit
ainsi, même lorsqu'il y a des commentaires, principalement quand Roché ne travaille pas au
Journal pendant longtemps. Mais d'une façon générale, le style est vif, tendu, rapide. Roché
n'hésite pas à emprunter un mot anglais ou allemand si celui-ci est plus court (ainsi, on ne
téléphone pas chez Roché, on « phone »).
Roché aime aussi baptiser les personnes qu'il mentionne. Lui-même d'ailleurs a un
certain goût pour le pseudonyme, puisqu'il se nomme Jean Roc en signant Don Juan, et M.
Bernard lorsqu'il faut prendre chambre dans une pension pendant la grossesse de Denise. Cet
art du travestissement, il en usera, en abusera dans le Journal, au point de ne plus toujours s'y
repérer lui - même. Seuls quelques proches, souvent les plus célèbres, sont épargnés. Si
Apollinaire se voit appeler Pollop et Marie Laurencin Flap, en revanche Satie, Picasso,
Braque, Max Jacob ou Cocteau apparaissent sous leur propre nom. Certains, après avoir été
surnommés un certain temps, retrouvent leur identité : Flap devient Marie, Glob Franz
(Hessel), et au bout de nombreuses années, Mno, Meno, Harmonie, Fidélité, Lilith, 17...
reprend finalement son prénom : Germaine. Renn ne tient guère de temps et très vite, c'est
Den qui s'impose pour Denise. Le cas d'Helen, comme toujours, est plus complexe : elle est
d'abord Helen - et Roché note bien qu'il doit faire attention de ne pas la confondre avec son
ancienne maîtresse, le peintre Hélène Perdriat - lorsqu'elle lui est présentée par Franz. Et tant
qu'elle ne l'intéresse pas, tant que joue l'interdiction édictée par Hessel, elle reste Helen. Ce
n'est qu'en 1920 que Roché la surnomme Luk ou Lukas, reprenant des surnoms que lui
donnait déjà Hessel. Luk , Lukas, lux, lucis... le surnom est ici évidemment motivé. Helen
reprend son prénom dès que la situation se détériore.
La liste des pseudonymes serait longue à dresser. Ils ne semblent pas obéir à une loi
générale. Certains renvoient à l'origine de la personne : Aïssa par exemple est « russogrecque », mais rien n'indique que Natacha ait un quelconque rapport avec l'Europe de l'Est.
Glob est un écho du physique de Hessel et de ses yeux, dont Roché parle comme de deux
grosses billes. Vyerge est une appellation métonymique qui n'a plus lieu d'être dès lors que
Roché couche avec elle : il l'appellera alors Mathilde ou Y., sans que l'on sache pourquoi. Si
Opia fume et fait fumer de l'opium, Joëlle, souvent graphiée Joël d'ailleurs, paraît arbitraire.
Dans l'acte de nommer, Roché a certainement des raisons qui justifient ses choix, mais qui la
plupart du temps nous demeurent étrangères. Et cette multiplication des noms inventés donne
un curieux relief au Journal : bien que transcrivant le détail des journées, il finit par se lire
comme un roman à cent personnages divers, chacun caractérisé par le jeu onomastique que
pratique Roché. Il y a dans ce travestissement quelque chose de romanesque qui dépasse le
strict cadre du Journal : comme la nécessité d'inventer un peu sa vie. L'acte de nommer n'est
qu'un acte gratuit. Sans doute cache-t-il un rapport à l'écriture particulier, mais aussi un
rapport à la vérité qui fait que celle-ci s'écrit et se lit mieux dans le travestissement.
Le paradoxe, dans le langage codé qu'utilise Roché, c'est qu'il est employé dans une
tentative de ne rien cacher, de tout dire. Car outre les noms propres, Roché invente tout un
langage pour l'amour. Un langage qui lui est spécifique, qui évolue quelque peu jusqu'à être
réduit à des initiales et qui couvre le champ important de ses activités sexuelles. Dans son
édition des Carnets, André Dimanche donne cette traduction:
sp. ou spend: jouir, orgasme
p.f.: petite femme (sexe féminin)
k.p.f.: kiss p.f.
t.p.f.: touch p.f.
p.h.: petit homme (sexe masculin)
k.p.h.: kiss p.h.
(hybride
t.p.h: touch p.h.
love shleep ou love shl.: contamination de love sleep (anglais) et
d'allemand) = sommeil d'amour92.
loveschlaf
Ce sont les noms du code amoureux que l'on retrouve le plus fréquemment. Il est
frappant de voir que les pratiques sexuelles se voient doublement codées : recours à l'anglais,
en général, puis utilisation, très fréquente mais pas systématique, de l'abréviation de la
désignation anglaise. Cette nouvelle désignation s'intègre parfaitement dans la syntaxe de la
phrase, aidée en cela par les nombreuses autres abréviations présentes dans le Journal. Ainsi
nous lirons :
en caressant p.f.
au matin, des k.p.h. pas jusqu'au bout et un peu t.p.f. extérieure.
k.p.f. à fond, dévoré p.f. - et p.h. dévoré.
Nuit love shleep presque nu, sans sp.
p.h. en elle, si heureux, jusque elle sp. et vite le « god » en retrait93.
God étant un synonyme très souvent utilisé de « p.h. ». D'autres noms émaillent parfois
le Journal comme « Husum » et « Busum » du nom de deux localités du nord de l'Allemagne
qu'ils traversent ensemble et qui désignent respectivement le sexe et les seins d'Helen94.
Mais l'on soulignera que le passage à un vocabulaire codé ne nuit ni à la cohérence ni à
l'intelligibilité. Et c'est là aussi un paradoxe : en n'employant pas les mots pour le dire, Roché
pourrait être à l'abri des regards des autres qui viendraient lire son Journal à son insu. Mais
sans même connaître avec précision à quoi renvoient les initiales, le système de décodage se
met vite en place et il n'est pas besoin de nombreuses pages pour comprendre de quoi il est
question : même crypté, le nom de code reste compréhensible. Alors pourquoi l'utiliser si ce
n'est pour se protéger des autres ? D'autant que parfois, il y renonce et trouve un intérêt
particulier à utiliser un vocabulaire plus explicite. Ainsi lorsqu'il lit le Journal d'Helen, il est
fasciné par l'emploi qu'elle fait de termes crus. Elle n'écrit pas avec le code de Roché.
Pourtant, elle n'utilise pas toujours, elle non plus, les mots pour le dire. Les métaphores n'en
sont pas moins explicites : lorsque Roché note k.p.h., elle écrit: « ses enfants coulent dans ma
gorge ». La fascination de Roché pour ce langage se traduit dans l'écriture de son Journal : lui
aussi aura recours désormais à cette métaphore des enfants. Et, s'il existe une échelle de
mesure, le Journal se fait alors un peu plus explicite. Et de même, lorsqu'il rédige ses rêves
érotiques en anglais ou en allemand, Roché ne peut prétendre tromper personne, personne qui
lirait son Journal : le sens apparaît très facilement. Si ce n'est donc pour tromper les autres,
c'est peut-être pour se tromper lui-même. Car au fond, l'emploi d'un code dans un texte destiné
à n'être communiqué à personne ne sert-il pas plutôt un dessein moins avouable : celui de se
cacher une réalité qu'on n'ose dire directement ? Peut-être y a-t-il dans l'utilisation de ce code
une mise à distance des activités de Roché, comme le commentaire critique du diariste sur le
Don Juan qu’il est. A moins qu’il ne s’agisse d’une incapacité à assumer sa vie. Le leurre est
évidemment fragile, mais le recours systématique, tout au long de sa vie, à un langage codé
92
Carnets,op.cit., page XXXVI.
Ibid., citations choisies parmi celles que l'on trouve dans les mois de septembre et octobre 1920.
94
Journal, inédit, en date du 22 septembre 1922. On peut y voir des réminiscences de l’anglais.
93
pour désigner précisément ce qu'il s'est donné pour mission de comptabiliser est paradoxal. En
faisant le compte rendu écrit de ses conquêtes féminines et des expériences sexuelles qui les
suivent, en revendiquant à l'intérieur même de son Journal cette vocation nouvelle, il pouvait
aussi opter pour un langage que l'on pourrait appeler technique. C'est ce langage qu'utilise par
exemple Michel Leiris dans son propre Journal95. Le code permet de dire tout en se cachant,
ou en se regardant, mais de loin, en introduisant la distance qui peut séparer l'acte de son
écriture. Ce serait presque un mensonge qui laisserait échapper une vérité, finalement plus
difficile à entendre qu'on l'imaginait, mais qu'on ne peut s'empêcher de dire, même si on
l'atténue par la poésie des mots.
Cette logique de la vérité qui est au cœur de l'activité diariste est donc mise à mal sur
ce sujet précis qui est pourtant celui du Journal, mais qui est aussi le plus difficile à dire, à se
dire. La médiation des masques se comprend donc. Mais elle pose à nouveau le problème de
la vérité.
C'est qu'il est des circonstances où toute vérité peut n’être pas bonne à dire : Roché se
rend d'ailleurs vite compte que les journaux fourmillent d'erreurs. Il le remarque en lisant celui
d'Helen et comprend le sens de ces manquements à la vérité. Tricher un peu pour se présenter
sous un meilleur jour, c'est donc mentir pour ne pas voir le journal réfléchir sa propre image, à
la manière d'un miroir. Et ce qui vaut pour Helen doit valoir aussi pour Roché.
3. Tricher pour se préserver.
Mais ce qui conduit Roché à travestir les faits ou à les omettre a souvent une autre
raison : la peur. Cette peur qui le saisit devant Helen et ses actions irréparables. La peur du
revolver, des menaces, de la mort. Et cette peur, si présente dans le Journal à partir de 1929 et sans doute avant, sans qu’elle se dise - se traduit dans son écriture par l'introduction de ce
nouveau motif mais surtout par l'absence de certains faits, ou leur présence, transformés.
Denise ne tient pas la place qui lui revient dans le Journal des années 1929 et 1930. C'est que
Roché cache cette liaison à Helen et craint qu'elle ne le découvre en lisant son Journal,
comme il est sûr qu'elle le fait. L'épisode le plus significatif reste certainement celui de la mort
de Clara, sa mère, et des événements qui s'en suivirent. La mort de Clara est racontée, ainsi
que les veillées funèbres, puis l'incinération. Un récit rétrospectif vient alors présenter Denise,
qu'il connaît depuis six semaines déjà mais qui n'avait pas trouvé encore place dans le
Journal. C'est ainsi que l'on apprend sa présence lors de la veillée funèbre du deuxième soir.
S'il note bien qu'ils sont devenus très rapidement complices et confidents, il souligne aussi la
chasteté qui régit leur relation : chacun a beaucoup souffert dans sa vie et paraît rencontrer
dans l’autre une espèce d’alter ego. Cette version des faits est à l’évidence rédigée pour
Helen. Elle se trouve infirmée le 24 septembre 1929 : Roché réécrit cet épisode et complète
son récit; la complicité dont font preuve les deux amis n’est pas aussi chaste que prétendue,
elle est aussi sexuelle. C'est dans la chambre de Roché, à côté de celle où repose le corps de sa
95
Michel Leiris, Journal 1922.1989, Gallimard, 1991.
mère qu'ils couchent ensemble pour la première fois. Seule la formule étonnante et laconique
« Il semble que la mort ait une influence érotique96 » pouvait laisser entendre que le deuil
n'affectait pas la nature profonde de Roché. Mais Denise n'avait pas encore d'existence dans le
Journal...
Si Roché peut donner une nouvelle version des faits, plus conforme à ce qui s’est
réellement passé, c'est qu'il a mis son Journal à l'abri chez Denise et qu'il écrit désormais chez
elle : il se sent protégé, débarrassé de cette peur que lui inspire Helen et peut alors rectifier ce
qui doit l'être, ce qu'il fera pour plusieurs événements survenus au cours des neufs années
précédentes. La terreur que lui inspire Helen est ancienne et a forcément modifié l'écriture du
Journal, la rendant plus prudente, et parfois tout à fait fausse, tout entière orientée qu'elle est
par une possible lecture d'Helen.
Le Journal n'est donc qu'un produit historique qui naît dans des conditions
particulières expliquant tel ou tel manquement au pacte qu'on a pourtant signé avec soi.
D'autant que l'on peut tricher inconsciemment, dans le choix de ce que l'on relève, dans la
manière de le relever, dans le jugement que l'on formule. Il suffit de ne pas être dupe. Et
Roché ne l'est sans doute pas. Il ne peut l'être pour les événements rapportés sous la censure
efficace d'Helen - qui n'en sait pourtant rien- et qu'il relate de nouveau plus tard. Il ne l'est pas
non plus sur ce qu'impose de travestissement toute activité d'écriture, surtout celle qui vise
justement à se dire soi :
Ce carnet où je m'observe chaque jour, moi et mes vérités, et mes mensonges à moimême et à autrui97.
Mais dès lors que l'on mesure l'impuissance du Journal à remplir l'objectif qui lui est
assigné, dès lors que consciemment on travestit la réalité ou qu'inconsciemment on se ment à
soi-même, quel intérêt peut-il bien y avoir à remplir chaque jour sa page d'agenda, que l’on
reprend plus tard pour lui donner le développement qu’on lui croit nécessaire ? Quelles autres
fonctions sont assignées au Journal qui expliquent qu'on puisse le tenir plus de cinquante ans
durant ?
D. LES FONCTIONS DU JOURNAL.
Souvent les premières pages des journaux intimes, lorsqu'elles nous sont connues,
présentent un exposé des motifs : le diariste écrit et explicite les raisons qui le conduisent à se
mettre à sa table chaque jour et à consigner sur feuille ses expériences quotidiennes. C'est là
qu'il fixe le cadre qu'il assigne à son journal. Il est rare qu'il revienne dessus, qu'il rédige un
96
97
Journal, inédit, en date du mois de mars 1929.
Ibid., en date du 30 décembre 1922.
nouvel « art » du diariste. C'est donc dans le corpus, de manière partielle et très éparpillée, que
se trouvent parfois quelques commentaires sur les fonctions assignées au journal. Et ces
réflexions sont souvent frappées par le doute qui étreint l'auteur. Car pour un journal comme
celui de Roché, le temps consacré à l'écriture est, tous comptes faits, considérable. Il faut une
justification à la hauteur de l'investissement : elle n'est pas toujours claire dans l'esprit du
diariste. Et il peut alors se demander, après avoir relaté les événements de la journée - une
journée comme il en est d'autres, mais qui dénote la grande activité de Roché à cette époque :
il parle de son envie d'un autre enfant avec Denise, du journal qu'elle lui fait lire, de JeanClaude, mais aussi de ses affaires avec Pruna, de la journée de Noël, des nouvelles d'Helen...
on le voit : ce n'est pas rien -, il peut se demander :
Pourquoi raconter ces choses98?
Pourquoi effectivement continuer ? Sans doute parce que ce Journal, dans ce qu'il a
d'exceptionnel comme dans sa banalité même, remplit pour celui qui l'écrit un rôle essentiel,
qui n'est peut-être pas toujours conscient.
1. Commentaire et justification.
Le Journal s'écrit seul et pour soi seul. Il permet de se retrouver face à soi et de dire ce
qui, peut-être, n'ose se dire en public. Or cette absence de destinataire, un destinataire qui à
son tour ne manquerait pas de prendre la parole pour répondre, autorise la mise en place de
subterfuges, de demi-vérités, de presque mensonges qui finissent par conforter le diariste dans
son jugement. Certes, l'écriture du journal permet, dit-on, de distancier ses propres réflexions,
de prendre le recul suffisant pour les jauger et les juger. Elle permet surtout de faire fi de
l'autre et de la résistance qu'il ne manquerait pas d'instaurer sur certains sujets qui le
concernent. En ce sens le Journal n'entretient pas le doute et la réflexion critique : il est le lieu
où le commentaire des faits équivaut à une justification de l'auteur. C'est Helen qui raconte à
Pierre ce conte chinois où un père tue ses deux enfants; le troisième se présente à lui et lui dit :
« Je suis ton fils que tu as tué deux fois99. » Cette référence à la légende va être d'une grande
utilité pour Roché : c'est à elle qu'il aura recours au moment des avortements d'Helen. Au nom
de cette histoire, les deux premières interruptions de grossesse sont sans gravité pour lui,
puisque le troisième est celui que l'on acceptera. Mieux : le deuxième avortement n'a pas
encore eu lieu, Helen est hésitante, et lui imagine déjà son fils pour une troisième grossesse :
Mais si elle décide non [non à cette grossesse] dès que ce sera fait, mon God et mon
cœur se dresseront pour le troisième fils, comme dans le conte chinois100!
98
Ibid., en date du 25 décembre 1931.
Carnets, en date du 1er octobre 1920.
100
Ibid., en date du 10 décembre 1921.
99
Que dirait Helen ? Même Roché ne le sait pas, elle à Hohenschäftlarn, lui à Paris. Mais
l'on voit alors le Journal jouer un rôle qui explique sa longévité : il vient ici non seulement
commenter, dire des craintes et des espoirs, mais bien davantage : l'écriture vient justifier une
décision, et ici, plus exactement, une absence de décision renvoyant le choix à d'autres. Par
l'entremise du Journal, Roché ne se sent plus comptable d'un acte dans lequel il porte une
bonne part de responsabilité. Refusant celle-ci, il trouve en écrivant le Journal le moyen de la
refuser, et, n'ayant aucun interlocuteur face à lui, de légitimer cet abandon. Le Journal, à
propos de cet avortement par exemple, porte bien trace de son interrogation, de sa douleur. Il
semble qu'elles ne soient là que pour mieux affirmer ce qui devient sa vérité. L'écriture justifie
ses comportements. Elle vient au secours des errements de la pensée, des égarements de
l'esprit, lorsque des barrières morales sont franchies pour donner une raison qui valide cette
infraction. Et lorsqu'il se promet d'être fidèle à Helen, en 1923 et qu'il entretient une relation
avec Irène et Joëlle, c'est dans le Journal qu'il peut, nous l’avons vu, expliquer en quoi il ne
trahit pas le serment qu'il s'était fait. Il ne trompe pas Helen, se dit-il. A tel point qu’on peut
légitimement se demander quelle est la part de la mauvaise foi dans ce raisonnement. Peu
importe, en fait : dès lors que c’est écrit, il semble bien que, même si les faits infirment par
ailleurs cette assertion, la force du raisonnement (il ne fait jamais que ce qu'Helen a déjà fait)
l'emporte et le convainc que ce n'est pas là mal agir. Des remords le taraudent cependant
parfois. Alors, toujours par l'écriture de son Journal, il trouve le bon motif. Non seulement il
ne trompe pas Helen, mais il fait cela pour elle. Et tromper Helen devient une façon de la
servir, de lui rendre hommage. La tromper est un gage de sa fidélité :
Je
Je sens comme un devoir envers Luk de constater Irène. Je ne connais pas ce type-là.
veux voir, les détails d'Irène, avec candeur, goûter à elle, pour savoir101.
Le Journal, parce qu'il superpose locuteur et destinataire, est le lieu de ces tours de
passe-passe : l'absence d'altérité, de confrontation le prédispose à tous les accommodements
avec soi et fait devenir vérité ce qui n'est que mensonge, accrédite du poids de l'écriture ce qui
contrevient pourtant à la propre règle que l'on s'est fixée, soi-même. Il y a bien de la sincérité
en jeu. C'est celle avec laquelle on se trompe. Mais cette duplicité à l'œuvre a bien sa raison
d'être : elle est garante de l'unité de l'individu.
2. L’unité du Moi.
La vie d'Henri-Pierre Roché n'est pas un modèle de vie bourgeoise, tranquille où se
déroule jour après jour le programme établi dès la naissance de l'enfant. Elle contient ses
marques indélébiles, connues : la mort de son père dans sa prime enfance, la force de caractère
de sa mère, ses fiançailles ratées avec Margaret du fait des mères, l'expérience de Burgos, et
d'autres qui demeurent inconnues. Elle reste surtout le modèle d'une vie dispersée, où se
mêlent vie de dandy, femmes, voyages... et le Journal en est bien le reflet. Mais comme tout
acte d'écriture, il ne peut avoir comme seule fonction la fonction référentielle. Le Journal ne
101
Journal, inédit, en date du 28 mai 1923.
s'écrit pas en miroir de son scripteur. Si tel était le cas, alors le miroir serait brisé, reflétant
mille visages et à mille endroits différents. Or tel n'est pas le cas. Il s'affirme à la lecture des
milliers de pages du Journal une figure unique, même au milieu des aventures les plus
diverses, les plus éparses. Roché est bien cet individu dispersé, en permanence au cœur de
multiples aventures amoureuses, à la recherche des peintres importants de sa génération, en
quête d'un livre pour s'imposer, entre deux voyages qui renforcent cette dispersion. La lecture
d'une année laisse interloqué, surpris devant tant de directions prises, souvent quelques
instants avant d'être abandonnées pour d'autres. Roché en est d'ailleurs bien conscient. On le
lui dit, sa mère principalement, qui proteste devant la fuite permanente de son fils. Ses
maîtresses aussi dès lors qu'elles soupçonnent une double vie, un double emploi du temps.
Lui-même le spécifie dans son Journal :
Je n'ai pas d'unité dans ma vie102.
La curiosité qui mène Roché à ses multiples expériences finit donc par mettre en
danger son identité. A plusieurs reprises, il s'interroge sur la force qui le pousse à toujours
rencontrer d'autres femmes; à plusieurs reprises il constate qu'il ne comprend rien à elles. En
se dupant toujours un peu, il arrive parfois à restituer un semblant de cohérence dans ce qui lui
arrive. Alors le Journal propose des épisodes qui sont construits comme des récits fictifs, où
chaque élément signifie et trouve son sens dans le développement de l'histoire. Mais le risque
est grand de transformer sa vie en roman : à devenir un personnage de récit, on n'en est plus
vivant parmi les hommes. Cette tentation reste présente en plusieurs endroits, elle ne domine
cependant pas le Journal. C'est que celui-ci en reflétant le désordre de la vie de Roché crée
une convergence dans cet éclatement généralisé. Aussi le miroir ramène-t-il son auteur en son
centre et l'écriture du journal concourt-elle à l'unité du Moi. Roché en a l'intuition : un jour
que lui pèse l'affrontement permanent de ses maîtresses, il rêve d'un pays neuf, où il
rejoindrait une de ses anciennes maîtresses américaines, Cligneur :
Dispersion? - Ma concentration, à moi, n'est-elle pas de raconter toute ma
dispersion
103
?
La constance avec laquelle il poursuit jusqu'au soir de sa vie la rédaction de son
Journal, malgré les risques qu'il encourt, n'a sans doute pas d'autre raison d'être que dans cette
volonté de se retrouver dans l'acte même d'écrire. Raconter sa vie jetée aux quatre coins du
monde, l'écrire, c'est l'ancrer dans une unité qui lui permet de vivre. La distance introduite par
la rédaction permet au Moi de se reconstituer. Et cette écriture devient vitale pour Roché,
comme si tout manquement à son devoir de diariste le mettait en danger. Elle est d'ailleurs le
substitut à toute autre activité d'écriture ou presque. Certes, il a écrit Deux Semaines à la
Conciergerie et Don Juan. Mais l'écriture du Journal lui prend le temps qu'il pourrait
consacrer à son œuvre. A de multiples reprises, il indique qu'il écrit les pages de son Journal,
pendant qu'un tel s'est lancé dans un roman, une pièce de théâtre, un poème... Et le contraste
est saisissant avec Hessel : les années « Jules et Jim » sont des années de forte activité pour
Hessel. Roché, lui, ne produit rien. Non qu'il n'ait pas d'idées : il les note d'ailleurs
soigneusement dans les carnets, mais rien ne voit le jour. Et il s'étonne de la capacité d'Helen à
102
103
Ibid., en juillet 1932.
Ibid., le 9 décembre 1930.
entreprendre de nouveaux travaux littéraires. Pendant ce temps, lui, Roché, rédige son
Journal. En août 1923, Helen lui expose le contenu de trois pièces de théâtre qu'elle veut
écrire. Roché l'encourage. Elle s'y met tout de suite, alors qu'ils sont en vacances à Venise,
noircit du papier, le déchire, recommence. Roché la regarde faire et consigne tout dans son
Journal. Et s'il revendique bien son titre d'écrivain comme il lui arrive de le mentionner sur la
page de garde de ses carnets, c'est d'un écrivain de journal qu'il s'agit. Substitut d’une véritable
écriture littéraire, la rédaction du Journal puise sa force dans cette nécessité qu'elle représente
pour Roché. Dans les comptes qu'il opère chaque jour, c'est vraisemblablement une image
réunifiée de lui-même qu'il recherche. D'ailleurs le Journal ne montre aucune volonté de se
mettre en scène. Il n'est point de gloriole, de pose avantageuse, de triomphe. La succession de
ses conquêtes, le nombre de femmes qu'il inscrit à son tableau de chasse auraient pu susciter
de sa part des commentaires satisfaits et prétentieux. Le Journal aurait pu aussi être le lieu des
comparaisons ( elles existent bien, jamais de façon malsaine, vulgaire et déplacée ) et surtout
des évaluations, des classements par performance... il n'en est rien. Il reste le Journal des faits,
rendant compte des données mais sans commentaire appréciatif, seulement le regard du
connaisseur, du spécialiste pourrait-on dire. C'est ce qui laisse une grande pauvreté de style
dans cette expression des faits, mais qui permet non à un Moi fantoche, mais bien à un être à
la recherche de lui-même de transparaître.
Dans le désordre de cette vie, le Journal remet de l'ordre par l'acte d'écrire, mais aussi
par le retentissement que peut avoir cet acte lui-même. Le fait d'avoir écrit peut trouver un
écho bien des années plus tard : le Journal joue alors comme un filtre. Il permet la décantation
d'une vie trop rapide et trop mal menée et devient le terreau d'une réflexion sur cette vie. Le
Journal, à vocation évidemment réflexive, est aussi lieu de réflexion. Moins en ce qu'il serait
le terrain d'une pensée en train de s'élaborer que parce que le seul fait d'écrire son journal
oblige à penser soi. Et donc à chercher, dans la dispersion, les éléments d'une convergence.
L'écriture est alors le moment de la méditation :
Seule la méditation est noble. Ces carnets ne sont-ils pas un essai de méditation104?
Cette méditation dont parle Roché ne prend pas la forme qu'elle revêt habituellement.
Ces deux phrases se trouvent au milieu d'une page du Journal qui ne dépare pas avec les
autres : il y est question de photos qu'il prend d'une femme avant de la caresser; d'une autre
avec qui il va déjeuner et qui lui fait le récit de ses deux premières nuits d'amour; puis de son
retour chez lui. Et lorsqu'il écrit les deux phrases citées, il vient de mentionner comment il
gagne de l'argent : en plaçant pièces de théâtre et tableaux, activités lucratives qu'il oppose à la
méditation. On le voit : cette méditation échappe à l'entendement commun ou bien est d'une
rare pauvreté. En fait, elle ne se situe sans doute pas sur le plan d’une éthique traditionnelle.
Car si le Journal est très rarement le lieu d'une concentration, d'une réflexion sur lui, c'est que
cette méditation est dans l'acte d'écrire. A lui seul, il est cette méditation, ce retour sur soi, ce
retour à soi qui préserve l'intégrité de l'individu dans les situations difficiles. Et c'est dans le
temps que le Journal prend toute sa valeur :
Relirai-je jamais ces carnets ? Peut-être il suffit de les avoir écrits105?
104
105
Ibid., en date du 16 juillet 1923.
Ibid., en date du 22 avril 1945.
Et cette valeur est, comme le dit Roché, davantage dans l'écriture que dans la lecture.
C'est dans le geste d'écrire que se fonde ou se refonde l'unité du Moi. C'est dans l'acte d'écrire
que se médite la vérité de l'individu, que s’opère la lente décantation des illusions pour que
transparaisse la vérité de l'être. Et cette vérité est sans doute difficile à admettre, parce que
l'unité peut se faire jour dans la diversité :
d'un
Et d'ailleurs on pense à la fois des choses contradictoires dans les couches diverses de
son être. - Peu importe si à tel moment telle couche clame d'une façon plus aiguë. - Et
toute pensée appelle sa compensation. Et l'ensemble des pensées c'est comme le cri
cri-cri, qui chante Dieu106.
La reconnaissance que ce qui définit l'unité de l'être peut précisément être sa
multiplicité n'est évidemment pas sans poser problème : d'abord pour celui qui effectue le
chemin; mais aussi pour qui tente de décrypter. Car il reste que Roché est un personnage
complexe, travaillé par des tendances contradictoires, mais qui finit, l'âge venant, par assumer
ses contradictions, et trouve une certaine unité. La question de l'âge n'est pas indifférente : elle
met un terme, biologique en tout cas, à sa pulsion de chasseur de femmes. Elle l'oblige,
compte tenu de ses antécédents familiaux, à penser sa mort. Cette période est aussi celle de la
guerre, de l'occupation et dès la fin de 1943 le début d'un espoir dans la nuit du siècle. La mort
n'est pas seulement une question abstraite que se poserait Roché. Elle est au contraire très
concrètement envisagée. Mais c'est pour mieux la distancier, mieux la mettre devant soi pour
tenter de l'apprivoiser. De toutes façons, c'est un mystère qui a, pour lui, sa résolution en Dieu.
A cette époque, rappelons-le, la vie à Beauvallon ne manque pas d'activités en tous genres,
mais elle reste loin de la vie que connaissait Roché à Paris ou ailleurs; Denise a décidé
fermement de rester la mère de son fils, mais guère au-delà; de plus son opération de l'utérus
est une raison suffisante pour éloigner Roché de son lit. C'est surtout un moment où Roché lit
et relit nombre d'ouvrages consacrés à Bouddha et à sa pensée. Sa réflexion, nourrie par son
expérience des Indes, s'avère déterminante. La référence à la philosophie hindouiste, à la
sagesse qui lui est attachée prend une place de plus en plus importante. Aussi le nom de Dieu
renvoie-t-il à une conception syncrétique. Il indique avec suffisamment de force l'aspiration à
l'unité, à la sagesse, à la paix et à l'harmonie avec soi-même. Il reste que cette quête, du fait de
cette dispersion, n'est pas sans heurts ni difficultés. Mais la reconnaissance de ceux-ci est
aussi un pas vers l'unité de l'être, vers une conscience moins fragmentée de soi. Le journal est
donc le champ d'une expérience qui dépasse son contenu propre : parce qu'il est l'expérience
d'une écriture intime, ce qu'il représente est plus important que ce qu'il est réellement; le
passage par l'écriture signifie davantage que ce qui s'écrit : il devient le garant de l'unité d'une
personne dispersée. Ecrire réunit soi-même. Ecrire travaille à la convergence des éléments
disparates de l'individu, quand bien même celui-ci triche avec lui-même. C'est tout entier que
l'acte d'écrire le révèle : en vérité ou en mensonge, c'est bien une recherche de se dire tel qu'on
est.
Le Journal se lit donc comme une quête interne, intime, qui fait de son auteur une
personne à la recherche d'elle-même, une personne qui dans sa pratique de l'écriture tente de
résoudre la diffraction que génère le miroir de la vie. Il reste que l'accumulation d'une masse
106
Ibid., en date du 30 avril 1945, souligné par l’auteur.
de documents tout à fait considérable a peut-être à voir avec une thésaurisation dont les
intérêts finissent par n'être pas négligeables.
3. La fonction capitaliste du Journal.
Ecrire un journal, c'est aussi parler de son Journal. Et celui qui le tient pendant plus de
cinquante ans y trouve des trésors qu'il pouvait ne pas soupçonner lorsqu'il relatait tel ou tel
épisode. Il reste cependant que nul ne tient un journal sans penser à son devenir : d'une façon
ou d'une autre, le temps passé à écrire doit se révéler un investissement. Parce qu'il aide à
mieux s'insérer dans la vie et qu'il s'avère un auxiliaire précieux pour surmonter des difficultés
sociales, culturelles, psychologiques. Parce qu'il reste un repère et un repaire pour le monde
dans lequel on est jeté. Parce qu'il peut devenir la matière première d'un autre projet
d'écriture :
Il procède d'une démarche de conservation.(...) Mais le journal est par lui-même un
capital, puisqu'il est un écrit qui sera conservé, qui pourra même fructifier, servir de
107
point de départ à d'autres œuvres .
Cette démarche que souligne Béatrice Didier vaut particulièrement pour qui se veut
écrivain : la matière de sa vie est un puits sans fin pour faire, ou tenter de faire, œuvre. Elle en
fait même une loi économique :
On peut se référer au système économique. Le temps perdu va être capitalisé par le
journal et être récupéré; le journal est un capital qui n'est pas utilisé tout de suite par
l'écrivain, souvent le journal est tenu avec l'idée que, pour le moment, cela ne sert à
rien, mais que plus tard on pourra reprendre tel ou tel passage dans un roman108.
Cette capitalisation est évidemment à l'œuvre dans le Journal de Roché, lui dont tout
texte publié renvoie directement à sa vie et à son Journal. Mais cette façon d'envisager son
journal comme un terrain d'essai pour une œuvre à venir est déjà largement présente avant
même que Roché ne franchisse le pas du romancier. Il semble même qu'elle détermine,
partiellement, l'écriture du Journal. D'abord parce qu'il faut y reconnaître un effet de mode :
tout le monde tient son journal, beaucoup publient, directement ou indirectement. Cette
génération aime se faire objet de son écriture et multiplie les textes de nature
autobiographique. Surtout parce que, chez Roché, toute activité d'écrivain ne peut prendre
corps que dans sa vie même. Le Journal est alors le terreau sur lequel pousse, tout
naturellement semble-t-il, l'œuvre. En 1922, il se demande si c'est une pièce de théâtre ou un
livre qui sortira de l'histoire avec Helen. Et c'est en reprenant son Journal qu'il commence
l'une et l'autre, sans les achever. Mais le projet est plus ancien encore. Alors qu'il imagine une
107
108
Béatrice Didier, op. cit, page 263.
Ibid., page 267.
œuvre à quatre qui dirait l'histoire de Franz et Helen Hessel, de Bobann, sa sœur, et de luimême, il sait que sa partie est déjà rédigée, elle est dans le Journal :
Encore carnets. Ils me prennent tant, chaque fois, que j'oublie que je veux en faire un
109
livre : il est déjà fait. Il n'y a qu'à le découper .
Les termes utilisés renvoient presque à la technique cinématogra-phique : l'œuvre se
construit comme un montage des meilleurs moments d'une pellicule qui ne serait imprimée
que de mots. Il suffit de puiser à la source du Journal. C'est que cette source paraît
intarissable. Il sait qu'il y a de quoi écrire dans les pages qu'il rédige chaque jour, qui se
prêtent particulièrement à un récit. C'est sa matière première qui s'emmagasine chaque fois
qu'il prend son carnet. Il ne s'agit pas d'un subterfuge pour échapper à la responsabilité de
l'écrivain : il s'agit en fait de constituer le matériau de l'œuvre à venir. Et chaque année du
Journal porte mention de ce désir. Il y parle d'« or », note les différents romans envisagés (un
sur Joël par exemple en 1923), s'interroge en 1944 sur Wiesel ou le Chieng comme
personnages romanesques... et dès 1923, il pense à faire une éducation sentimentale, en tirant
le bilan de sa vie déjà écoulée. Enfin, le dernier livre achevé d'Henri-Pierre Roché est Deux
Anglaises et le Continent, qui se présente comme une somme d'écrits intimes, et notamment le
Journal de Claude, facilement identifiable. Car contrairement à de nombreux diaristes qui
imaginent se servir du matériau de leur vie sans le faire, Roché, lui, se sert réellement de son
Journal comme d’un palimpseste. Certes les conditions d'élaboration de chacune de ses
œuvres sont particulières et il ne peut être tiré un modèle, une matrice, mais il n'en demeure
pas moins que le Journal verse les intérêts d'une capitalisation à long terme, jusqu'à être
représenté comme tel dans l'œuvre romanesque. Le Journal fait fructifier l'œuvre à venir,
quand il sera temps de l'écrire.
Mais s'il est, par définition et par les faits, une entreprise de capitalisation, cet aspect
du Journal n'est possible que si le temps fait son office et si l'auteur se met à la place du
lecteur : l'or du Journal est d'abord destiné à celui qui l'écrit et qui le lira et le relira des années
après.
E. LIRE LE JOURNAL.
Le Journal de Roché s'étend sur un nombre d'années suffisant pour que, à l'intérieur du
Journal, nous le voyions devenir son propre lecteur. Ainsi, en 1923, il se plonge dans cette
lecture qui le fascine et à laquelle il ne parvient pas à se soustraire :
Je me préparais à relire les mémoires de Casanova. Non. Je vais relire les miens 110.
109
110
Carnets, op.cit. en date du 11 septembre 1921.
Journal, inédit, en date du 14 décembre 1923.
La comparaison est audacieuse mais pas osée, tant le contenu met en évidence de
points communs entre les deux œuvres. Surtout elle traduit l'intérêt qu'il prend à cette lecture :
il est proprement fasciné, sous le charme de son Journal. C'est qu'au fond il joue le rôle qui lui
est assigné : écrire un journal suppose qu'un jour l'on puisse le lire. Et comme celui qui écrit
est le seul lecteur admis d'emblée, l'on voit qu'il remplit sa fonction. Il relit périodiquement
quelques passages et fera deux lectures intégrales en 1933 et 1934, puis en 1954 et 1955. Et
les notes qu'il porte au jour de la lecture ou sur les pages de garde du carnet relu indiquent
combien le contenu d'abord le séduit. Le Journal fait son office de mémoire et restitue ce qui a
été oublié. Il s'étonne parfois, se surprend de temps en temps, compte le plus souvent. Il
résume chaque année en quelques noms de femmes, quelques lieux traversés, comme s'il
voulait disposer d'un aide-mémoire d'un format plus commode que celui du Journal. En les
mettant bout à bout, on obtiendrait sûrement une galerie de maîtresses impressionnante. Mais
ce n'est pas ce qui séduit Roché : le nombre ne vaut que pour chaque expérience particulière
qu'il représente.
Roché est également fasciné - et c'est pourquoi les résumés ne peuvent prendre la place
du Journal - par le style qu'il emploie, trouvant dans les raccourcis du style journalistique une
tension que le strict déroulement de l'écriture ne permet pas. Il y a bien une poésie pour lui
dans cette écriture. Mais s'il reste si impressionné, c'est bien sûr parce qu'il se regarde vivre. Il
trouve le plus haut intérêt à ce qui s'offre comme une archéologie personnelle où il creuse
parmi les strates enfouies sous les années. Et ce qu'il sort de ces fouilles, ce sont de multiples
auto-portraits qui, rassemblés, dessinent un visage familier. Car dans le continuum d'une vie
que représentent cinquante ans de Journal, les variations sont nombreuses. Le temps fait son
office. Pourtant ce qui surprend le plus, c'est de voir simultanément combien le temps est
immobile : si les situations changent, elles paraissent aussi interchangeables et renvoient
facilement les unes aux autres; la séduction d'une jeune fille, l'éducation amoureuse d'une
femme, le plaisir donné par une autre... tout cela forme un ensemble de figures définies, qui,
malgré les noms, les décors, les lieux différents, se ressemblent étrangement. Et dans toutes
ces situations, Roché reste le même. L'âge et l'expérience modifient les apparences, sans doute
pas le fond. La virginité de Vyerge renvoie à celle de Flap, de Nuk, de Violet, par exemple. La
puissance sexuelle de son amour pour Helen est de même nature que l'« éblouissant Burgos ».
Et son désir de retrouver Duchamp avec deux maîtresses lui rappelle que justement, quelques
années auparavant, ils s’étaient retrouvés tous deux, dans un même lit en bonne compagnie.
S'il y a danger de ne pas se voir évoluer, il y a aussi certainement plaisir à se retrouver tel que
l'on est, malgré les années. Il faut attendre Beauvallon, la guerre et plus de soixante années
d'existence pour que le Journal s'oriente vers d'autres sujets. Il reste cependant toujours chez
Roché cette volonté de saisir ce qui fait sa vie, de le consigner quelque part, pour la retrouver.
Ce qui est vrai pour son Journal est vrai aussi pour tout ce qui le concerne. Ainsi dans une
lettre à Marie Laurencin, alors qu'elle a peint un tableau pour lui qu'il n'a pu aller chercher, il
lui écrit :
J'ai eu une idée peut-être bête, peut-être pas réalisable (alors néglige-la !) Je voudrais
que tu y mettes quelque part un petit signe, un petit rien, évoquant pour moi seul notre
111
jeunesse !
111
Lettre d'Henri-Pierre Roché à Marie Laurencin, inédite, datée du 23 juillet 1949.
Le Journal, comme un tableau, construit une formidable perspective, qui renvoie des
images de soi à l'infini. Il s'agit alors de savoir quel sens donne Roché à ces images.
Les différentes lectures du Journal qu'effectue son auteur permettent évidemment à
Roché de se souvenir. Mais plus que pallier un défaut de mémoire, elles entretiennent celle-ci
constamment. Et au lieu de laisser le temps filtrer et effacer les souvenirs, ceux-ci sont sans
cesse rappelés à la conscience. Ainsi celui qui lit régulièrement son Journal a en permanence
l'ensemble de sa vie en mémoire. Cela ne peut manquer d'influer sur une vie. Cela ne peut
manquer d'orienter de façon décisive le comportement, chaque événement pouvant être mis en
relation avec d'autres événements antérieurs. C'est alors que la lecture du Journal remplit une
fonction essentielle : à travers ses diverses lectures, on voit Roché chercher un sens à sa vie,
chercher le sens de sa vie. Il n'est certes pas possible d'opérer une généralisation hâtive. Mais
il reste que, à plusieurs reprises, les lectures permettent à Roché de trouver des significations
dans les différents épisodes qui ne lui étaient jusqu'alors pas parvenues.
Le style et le contenu du Journal finissent par produire des effets inattendus. En
délimitant son sujet d'écriture exclusivement à ses aventures amoureuses, et en conservant
pendant longtemps un style souvent télégraphique, il ressent à la lecture une impression de
télescopage des situations. Presque au rythme d'un roman de cape et d'épée, chaque situation à
peine achevée en ouvre une nouvelle qui à peine entamée se voit interrompue par une
troisième... C'est l'effet « tourbillon » qui emporte tout et va, toujours s'accélérant, laissant
parfois entrevoir, un peu plus longtemps, tel ou tel... En relisant son carnet de poche de 1917,
en 1923, Roché remarque :
l'amour,
Tel que cela est, c'est pour moi une folle lecture, un cinéma en vitesse.- Je revois les
détails des scènes où mon cœur a battu. Là où il s'est ennuyé ce qui est rare, un oubli
noir recouvre jusqu'aux visages. Comme j'ai surtout noté, et que je relis surtout
cette année semble un comprimé d'amour112.
Ainsi relire sa vie conduit à n'en avoir qu'une vue finalement très partielle, et dans une
concentration qui n'est manifestement pas celle de la vie réelle. Mais, en plus des souvenirs
qui sont restés en mémoire, c'est cette concentration qui devient la mémoire permanente de
l'auteur. Ce qui explique que c'est souvent dans ces archives-là, à travers ses lectures, qu'il
cherche à comprendre ce qu'il a fait, et ce qu'il fait, de sa vie. Et il semble bien que le Journal
soit ici directement associé à l'idée de réussite ou d'échec d'une vie.
La relecture du Journal de 1906 semble déclencher chez Roché davantage que le
plaisir du souvenir ou la nostalgie du temps perdu. Elle agit sur lui de façon déterminante en
ce qu'il croit trouver une clef pour sa vie à venir : et c'est grâce à Helen que devient possible
cette nouvelle compréhension de soi :
Elle ordonne donc jusqu'à mon passé, et lui donne un sens.(...)
Avant Luk, relire ces carnets, j'aurais flotté dans la quantité. Maintenant c'est lire
l'Ancien Testament après avoir lu les Evangiles. On sait à quoi ça mène113.
112
113
Journal, inédit, en date du 16 décembre 1923, souligné dans le texte.
Ibid., en date du 14 décembre 1923, souligné dans le texte.
La métaphore est forte ici, et elle traduit bien le rôle que jouent désormais les vingt
années du Journal. S'il peut se concevoir comme l'écriture du moment, ses effets sont à long
terme. La durée d'écriture et la relecture se lient pour que le Journal serve d'archéologie
mentale en même temps qu’il est constitutif du moment présent. Il sauve de l'oubli les grands
schèmes de la vie, les réactive, les met en correspondance, tissant ainsi un réseau de causalités
qui, sans lui, n'aurait pu voir le jour et qui éclaire de manière fondamentale l'être d'aujourd'hui.
Alors le Journal devient l’œuvre d'une vie, devient le verbe de cette vie.
Les premiers carnets portent tous sur la page de garde le nom et l'adresse de Roché et
cette précision :
En cas de perte, envoyer ce carnet sous pli cacheté et recommandé à l'adresse cidessus.
-RECOMPENSE PROMISE-
La perte d'un tel carnet peut évidemment être compromettante pour Roché, malgré les
précautions prises pour éviter qu'on reconnaisse les noms des femmes qu'il rencontre. Mais le
danger est d'une autre nature pour lui, à mesure que les années avancent et que s'empilent les
carnets. La menace d'une lecture par l'une ou l'autre de ses maîtresses, qui le mettrait pourtant
gravement en danger, n'est rien à côté de la crainte, l'angoisse qui le saisit lorsqu'il pense à la
perte définitive de son Journal. Il a ainsi craint la disparition de son Journal lors de
l’occupation de Sèvres en 1942. Il est tout aussi inquiet des projets de Denise à son propos. En
effet, Denise ne cache pas son désir de le supprimer purement et simplement : il représente
pour elle tout ce qu'elle peut détester : la vie cachée de Roché, ses maîtresses. Et pour l'avoir
vu l’écrire devant elle, elle sait bien que son écriture n'est pas forcément fiable. Elle était à ses
côtés lorsqu'en 1929, par exemple, Roché écrivait quotidiennement sans la mentionner une
fois, par crainte d'Helen. Et il témoigne de l'échec de ce couple :
Si je meurs le premier, D. les brûlera tous, damit J.C. weisst nichts von unseren
difficulties114.
Quelle importance, après sa mort ? Mais pour Roché, le Journal est plus qu'une partie
de sa vie. Il témoigne qu'il a existé, qu'il a vécu. Et ce qui n'était que l'écriture de cette vie
devient cette vie même. Il ne semble plus qu'il y ait de réelles différences entre la vie et cette
écriture, ou que la vie puisse se vivre sans cette écriture. Elle en devient un des aspects
essentiels, et en ce sens ce Journal est une œuvre. Ecrire, c'est vivre, quand bien même on ne
relève que sa feuille de température. C'est ce qui explique aussi la longévité d'un journal
comme celui de Roché. Il a très tôt conscience de l'importance de son Journal et des rapports
intimes qu'il entretient avec sa vie :
depuis
114
Si mon Journal que j'écris depuis des années, avec interruptions, repris très fort
Helen ne mène à rien, ne vaut rien, l'expérience de ma vie sera perdue115.
Ibid., en octobre 1942. Dans un mélange d'allemand fautif et d'anglais: « afin que Jean-Claude n'ait pas
connaissance de nos difficultés ».
115
Carnets, op.cit, en date du 28 septembre 1921.
Il ne s'agit certainement pas ici de se poser en modèle ou de présenter une expérience
qui vaudrait pour tous et dont il faudrait tirer des conclusions. Il y a ici un retournement
saisissant de la causalité qui traduit combien le Journal devient davantage qu'un exercice
d'écriture mais bel et bien un acte de vie. Car enfin, l'on attendait normalement que ce fût le
Journal qui se perdît si la vie ne valait rien. En inversant la proposition, Roché fait du Journal
non le témoin de sa vie, mais sa vie elle-même. Il ne s'agit pas ici d'une quelconque confusion,
mais l'expression de ce qui s'impose à lui comme une nécessité vitale. Le Journal, c'est lui,
comme Flaubert pouvait le dire de Madame Bovary. En ce sens, il tient une place capitale
dans sa vie. Mais il devient alors davantage qu'un simple document sur sa vie. Il peut aussi
être une œuvre.
Il n'est jamais fait mention d'une quelconque volonté de publication dans le Journal
lui-même. Roché pensait seulement en faire don à la Bibliothèque Nationale, avec une
interdiction de s'en servir pendant cinquante ans. Et ce don n'avait d'autre but que de mettre à
disposition des chercheurs et d'éventuels curieux un témoignage sur les époques traversées,
particulièrement la vie à Montparnasse et ses amitiés avec les peintres. Nulle publicité sur soi,
donc. Et nulle intention de faire du Journal autre chose qu'une œuvre intime. Mais l'on ne peut
s'empêcher de se demander si cette idée de publier ne lui a pas traversé l'esprit. Lorsqu'il lit le
journal de Denise en 1929, pendant que de son côté elle lit le sien, il manifeste un tel
enthousiasme qu'il veut en parler à tout le monde, surtout aux spécialistes du genre :
Je voudrais parler de son Journal à André Gide
116
.
Un an plus tard, l'impression demeure toujours aussi vive :
J'aimerais que Colette et Gide en lisent quelques pages
117
.
Il envisagera ainsi la publication de morceaux choisis du Journal de Denise, introduits
par une préface signée André Gide... Morceaux choisis car à l'évidence, ne serait-ce que pour
de simples problèmes d'édition, il n'est guère envisageable de publier l'intégralité. Surtout si,
lorsque Roché pense à l'édition du journal de Denise, il a en tête celle de son propre Journal.
Rien ne le laisse entendre. Mais il n'est pas impossible que cette idée ait effleuré son esprit. Et
que ce qui vaut pour Denise vaille aussi pour lui. D'autant qu'à partir de 1934, lorsqu'il relit
son Journal, il rédige des résumés, courtes notes en style télégraphique recensant ce qui lui
paraît les événements marquants de l'année. Et ces notules pourraient bien laisser apparaître
une intention autre qu'un simple résumé des faits. Il pourrait s'agir aussi d'une première
sélection en vue de publication. Ce désir, s'il a bien existé, reste enfoui. C'est par l'écriture
romanesque que Roché rendra publique sa vie, une partie de sa vie.
Le Journal n'a pas non plus été détruit par sa femme, après sa mort. Il s'en est fallu de
peu, semble-t-il118. Denise finit par en donner un exemplaire à François Truffaut qui en fit
faire une copie dactylographiée. Et Carlton Lake, qui connut Roché dès 1953, à la sortie de
Jules et Jim, acheta tous ses manuscrits pour l'Université d'Austin. Fut ainsi sauvé un des plus
116
Journal, inédit en date du 26 août 1929.
Ibid., en date du 17 août 1930.
118
C'est ce que confirme aujourd'hui M Jean C. Roché, dans une conversation privée.
117
étonnants documents de l'époque, à la fois journal quotidien et vivant essai sur l'amour, plein
du potentiel d’une œuvre à écrire.
II. JULES ET JIM.
A. ECRIRE JULES ET JIM
L’histoire qui réunit Pierre, Helen et Franz est extraordinaire en elle même, par son anticonformisme, son intensité, sa violence, son amour. Elle ne
demandait qu'à être écrite. L’idée de l’écrire cette histoire est d’ailleurs
immédiatement présente. L'histoire du roman se décompose, en fait, en deux
temps. Au moment de leur amour, Roché a déjà dans l'esprit de faire un livre
de cette relation. Mais il faudra attendre beaucoup plus longtemps pour que
l'œuvre voie le jour.
1. Ecrire l’histoire en train de se faire.
a. Le journal à quatre.
Pierre retrouve Helen à Hohenschäftlarn le 10 août 1920. Ils ont leur
première étreinte le 18, leur première nuit le 19. Le 20, Roché est à Munich,
chez Bobann, la soeur d'Helen. Ils échangent des caresses très intimes.
Les dates ont une importance primordiale dans l'histoire de Jules et Jim
comme dans la vie de Roché en général. Ici elles montrent comment en
quelques jours se noue une situation amoureuse qui met en scène d'emblée
quatre protagonistes : Franz Hessel, sa femme Helen, la soeur de celle -ci
Bobann et Pierre.
Le 25 septembre, le Journal d'Henri-Pierre Roché porte cette mention :
quadruple
Idée d'écrire en roman notre histoire à nous quatre : H. F. B. et moi en
119
Tagebuch .
Six semaines après le début de son séjour, Pierre pense déjà à une œuvre
qui raconterait l'histoire qu'ils sont en train de vivre. Sans doute peut -on dire
que l'idée de l'œuvre à faire est concomitante à l'histoire elle -même. Les
personnes impliquées ne sont pas exhibitionnistes. Mais la maison est pleine
de gens qui écrivent : Franz dont c'est le métier, Pierre qui vient de donner
son Don Juan à l'imprimeur, Helen dont l'activité scripturale est débordante.
Pierre et Franz tiennent chacun leur journal.
Mais, surtout, ils ont l'impression de vivre une histoire extraordinaire.
Le frère de Franz avait épousé Bobann, alors qu'Helen et lui étaient déjà
mariés. Mais le couple s'est rapidement dissous. Et lorsqu'Helen s'éprend de
Pierre, Franz, qu'elle a délaissé depuis fort longtemps déjà, s'intéresse à
Bobann - l'histoire n'aura pas grande suite. Exceptionnel est aussi l'amour que
vivent Helen et Roché, sous les yeux de Franz, avec sa bénédiction : l'intensité
physique de leurs étreinte s ne peut se mesurer, même pour Roché qui a
pourtant une échelle de valeur sur la question. Il s'agit de rendre par écrit, en
faisant œuvre, cette situation, ce destin exceptionnel. Et parce que la situation
exclut la banalité, prend à revers la moralité et fleure le scandale, il faut une
forme radicalement nouvelle qui élimine la convention bourgeoise de l'écriture
linéaire et romanesque. Il faudra faire œuvre à quatre en trouvant comment
présenter quatre journaux intimes simultanément. En multipliant les points de
vue, non par un artifice d'écrivain, mais en inscrivant le point de vue de
chacun, en prenant en compte chacun des quatre, alors s'écrira une œuvre
d'une grande force tout entière centrée sur la recherche de la vérité en amour.
Cette œuvre ne peut être que très particulière : elle doit juxtaposer des
écritures du moment, de la quotidienneté, s'interdit une remise en ordre (et
quel ordre ? sous quelle autorité ?), refuse la «fictionalisation» de l'histoire.
Elle doit se présenter davantage comme une somme de faits et commentaires,
écrits par chacun le jour où ils se sont déroulés. C'est un récit - ou quatre
récits ?- non fictionnel qui défie les lois du point de vue et du temps.
Le projet ne connaît pas de suite. Très vite, Franz et Bobann s’en
retirent. Mais l’entreprise n’est pas morte : ce qui n’a pas été fait à quatre
peut l’être encore à deux.
b. Le Journal d’Helen.
119
Carnets, op.cit., en date du 25 septembre 1920. On aura reconnu sous les initiales Helen, Franz et Bobann.
Ce projet va connaître des évolutions. D'abord parce qu'au moment où se
vit cet amour, Helen ne tient pas son journal et qu e Roché ne note que très
succinctement (quelques mots, des abréviations) le contenu de chaque journée.
Le 10 octobre 1920, Roché fait le recensement pour Helen de toutes les dates
importantes de leur amour : elle a l’intention d’en faire un livre. La nature du
projet s'en trouve profondément modifiée puisqu'il ne s'agit plus d'écriture
quotidienne au sens propre. Le journal devient alors une forme littéraire pour
dire leur amour.
Roché va quitter l'Allemagne le 15 octobre et pas une ligne n'aura été
rédigée. L’idée de faire œuvre de leur vie demeure. En effet, Pierre a demandé
à Helen d'écrire son journal. Peut -on appeler « journal », un texte écrit si
longtemps après les faits ? Mais Helen s'est mise à la tâche et couvre des
pages de carnets qu'elle envoie régulièrement à Paris. Et dès le mois de
novembre, Pierre indique :
Le grand événement qui domine ces quinze j ours, c'est l'envoi par
Helen de son premier
cahier de l'histoire de notre amour sous forme de
Journal...
et elle m'annonce qu'elle en es t au 4e 120.
Le texte est lancé et fait sur Roché une profonde impression :
son orgueil
Qualité remarquable - franchise radicale - on voit son âme, son cœur,
121
bouger .
C’est à Shakespeare qu’il pense en lisant le texte d’Helen, traversé par
le souffle de la force qui la pousse, les notations et les jugements définitifs,
infirmés quelques pages plus loin. Il y a surtout une Helen débordante
d'énergie, de vie, exaltant les valeurs qui sont les siennes de liberté et de
franchise, d’exigence envers elle -même et envers les autres. Il y a aussi en
filigrane, dans son débordement même, ce qui pourrait vite se transformer en
drame.
L'écriture d'Helen est sans rapport avec celle de Roché. Au style
télégraphique, elle préfère une écriture ample, lyrique à l'image de son
exaltation amoureuse. Elle rédige en français, n'hésite cependant pas quand un
mot fait défaut à utiliser l'allemand ou l'anglais, ce qui donne une texture très
particulière à cet écrit et rappelle le label européen cher à Franz et Pierre (à
Hohenschäftlarn, tous trois s'amusaient à écrire des poèmes dans les trois
langues)
Et Helen dit tout. Tout ce qu'elle ressent, les petites trahisons de Pierre,
sa souffrance face à Bobann, son scepticisme sur cet amant, belle mécanique
amoureuse, prétentieux, obligé de faire, après l'amour, le catalogue de ses
120
121
Ibid., en date du 2 novembre 1920.
Ibid., même date.
conquêtes. Elle est d'une précision remarquable, technique lorsqu'elle raconte
sa visite chez le médecin avant de se faire avorter. Et elle déploie sa séduction
face aux hommes, transcrit les états da ns lesquels sombre Koch avec elle, par
exemple. Elle a recours fréquemment au récit de ses rêves ou de ses visions,
qui éveille un souvenir, qui nourrit un fantasme. Elle dit bien sûr aussi, et
surtout, son amour pour Pierre, dès lors qu'ils s'aiment véritablement. Pierre,
dont le nom revient par exemple comme un refrain, une scansion dans le
Journal, comme un cri d'amour, notamment le 3 septembre, jour où Pierre doit
rentrer à Hohenschäftlarn et où elle décide de faire une course en montagne.
Cette initiative, ne pas être là quand il revient de voyage, qu'elle prend contre
lui semble paradoxale tant elle est submergée par le flot d'un amour qu'elle ne
peut endiguer.
Elle dit aussi sa tragédie :
J'aime mieux que n'importe qui d'autre. Je ne trouve j amais mon
égal 122.
Et Helen dit tout aussi sur l'amour physique. Le détail des caresses
qu'elle fait à Koch, les injections contraceptives, ses retards de règles. Roché,
à la lecture de ses cahiers, note :
Elle dit tout, en clair français, ce que j e note da ns ce carnet par des
abréviations. 123
Et c'est vrai, il en donne l'exemple lui -même, qu'écrire: « t.p.h. et
spend » ne produit pas tout à fait le même effet que :
Son sexe dans ma bouche. C'est fort et grand. Ça me viole la
bouche.(...)
fond de ma
Ses enfants qui coulent poussés (ausgestossen) comme en soupirs, au
gorge, dans la chaleur, dans le centre 124.
c. Le Diary.
Le problème pour Roché est de pouvoir mettre face au journal d’Helen
un texte d'une intensité et d'une longueur égales. Imprimés, pour la même
période, du 27 juillet au 15 octobre 1920, le Journal de Roché comporte 68
pages, celui d'Helen 470. Roché a donc un travail de réécriture à fournir. Ce
qui devait être un collage de journaux devient une entreprise plus complexe,
qui le tétanise d'abord : il redoute l'aventure, la reporte au lendemain, pense
122
Helen Hessel, Journal d'Helen, op.cit., en date du 10 septembre 1920.
Carnets, op.cit., en date du 8 novembre 1920.
124
Helen Hessel, Journal d'Helen, op.cit., en date du 19 août 1920.
123
fréquemment à ce livre dont la forme se complique. Il y a pourtant une
contrainte temporelle : Helen et Pierre ont décidé de ne pas se revoir tant que
les Carnets ne sont pas achevés, de cr ainte de ne pouvoir les écrire en vivant
la suite de l'histoire.
Le 5 décembre 1920, Roché indique qu'il a commencé le livre et
particulièrement ceci :
J'écris le récit de Luk à Paris en 1913 - qui est le début de notre Livre.
Indication étonnante aussi car elle traduit un nouveau glissement dans le
projet. Helen ne fait pas débuter son Journal avant-guerre. Sans doute, ce n'est
qu'une hypothèse, Roché sent -il la nécessité d'ancrer leur récit dans l'histoire
de leur vie et dès lors d'inscrire celle -ci dans un cadre spatio -temporel
repérable pour un lecteur 125. En tout cas, il s'agit bien d'un « début », comme
l'on dit du début et de la fin d'une histoire. Tout en travaillant au Livre - c'est
ainsi qu'il appelle l’ensemble que doit constituer le Journal d’Helen et sa
partie, intitulée le Diary - il se demande aussi s'il n'y introduirait pas des
fragments de Pariser Romanze 126 , le livre qu'Hessel a consacré à son premier
séjour à Paris. L'œuvre n'est pas une autobiographie, mais elle puise très
largement, à l'exception de la fin, dans la propre vie de Hessel. Et Lotte, c'est
évidemment Helen.
L'idée de Roché d'utiliser des pages de Pariser Romanze permet de
pallier l'absence de Franz dans le projet du livre. Mais elle renforce bien
évidemment l'aspect fictionnel de celui -ci, introduisant un récit structuré,
organisé, construit non selon la chronologie quotidienne de la vie, mais selon
la chronologie propre au roman. Ce projet, on le voit, se heurte à de multiples
obstacles.
Roché persiste. Il ne part pas aux Etats-Unis, notamment pour ne pas se
disperser. Il remarque les différences et les similitudes, souffre des attaques
parfois violentes dont il est l'objet, mais pense que c'est précisément ce qui
fera l'intérêt du livre. Il poursuit donc la rédaction du Diary. Celui-ci se
présente, comme son nom l'indique et en conformité avec le projet initial,
comme un journal. Sous chaque date, les événements relatifs à Pierre, Franz
ou Helen. Il débute à la date du 18 janvier 1913, lors du retour de Franz,
arrivant de Berlin. Il s'achève le 3 septembre 1920, soit un mois et demi avant
le départ de Roché pour Paris.
La méthode de travail employée par Roché est très simple. Il a repris ses
carnets (c'est d'ailleurs ainsi que, bizarrement, Roché commence le Diary: « Je
consulte mon bref Journal de 1913. Je trouve : Franz rentré de Berlin le 18
125
Le manuscrit porte une note de Roché écrite au crayon rouge: « rejeter ce début résumé au début de mon
séjour à H. Récit direct pas carnet ».
126
Franz Hessel, Pariser Romanze, op.cit.
Janvier » 127). Il a sélectionné tout ce qui intéressait leur histoire, supprimant
tout ce qui n'est pas directement en rapport avec elle, comme ses activités
professionnelles, ses expériences amoureuses, ses voyages... La sélection
faite, il procède, comme Balzac pourrait -on dire, par le développement de ce
qui est noté dans son Journal et par ajout de menus épisodes qu'il n'avait pas
jugé bon de consigner et de divers commentaires. Celui -ci par exemple sur
Helen :
C'est une metteuse en scène incomparable. Sa franchise est en or, son
libre-parler est
superbe. Mais elle sait tricher et bluffer ! de bonne foi.
Son expérience est réelle. Que
j e sois sur mes gardes, qu'elle ne m'a it pas
128
trop vite .
Cette remarque n'apparaît pas dans le Journal à cette date-là, ni à
aucune autre d'ailleurs.
Ce 17 août donne bien la manière de procéder qui est à l'œuvre dans
l'écriture du Diary. Cette date n'occupe qu'une page du Journal, dix dans le
Diary. C'est notamment le premier face à face entre Helen et Pierre, au cours
de la promenade nocturne. La longue conversation de cette nuit est abrégée à
l'extrême dans le Journal, et se trouve ici considérablement augmentée du fait
de la rédaction et du compte rendu du contenu des discussions - c’est le cas
notamment du récit de la vie d'Helen pendant la guerre et de la naissance de
ses deux fils.
Le même jour occupe dans le Journal d'Helen trois pages. Il est
probable, compte tenu des indications du Journal de Roché, que celui -ci ait
sous les yeux le texte d'Helen quand il écrit son Diary. Celui d'Helen
commence par les faits et gestes quotidiens, sans rapport avec eux : une visite,
un jeu, la lecture de Lénine dans le jardin. Hessel et Pierre se promènent
ensemble l'après-midi, elle s'occupe de ses enfants, puis reçoit la visite de
Stern, un ami de la famille et organise de nouveaux jeux avec les enfants. Au
dîner, elle annonce qu'elle va se promener avec Roché. L'essentiel de la
conversation de la promenade sera la même que dans le Diary : sa vie puis
celle de Roché. Notons toutefois que sa vie est centrée sur ses enfants - c'est
la mère qui apparaît ici - alors que Roché, lui, développe minutieusement
toutes les phases du mariage, du voyage de no ces, de la guerre...S’exprime ici
l'ami de Franz, qui veut comprendre son échec, et l’homme curieux d'Helen,
travaillé aussi par ce qu'elle dit de ses amants. Il est frappant de voir comment
Roché a supprimé le reste de la journée du Diary : plus de lettres écrites, plus
de promenade avec Franz, plus de jeux avec les enfants : seule la longue
promenade nocturne compte. C'est donc le point de vue qui nourrit les
différences entre les textes : quelques traces pour le Journal; un
127
Diary, Henri-Pierre Roché, inédit, première page. Notons que Roché, pour cette période ne dispose que de ces
« petits carnets » et ne rédige pas son journal.
128
Ibid., en date du 17 août.
développement de la journée qu i met en scène Helen dans son rôle de mère
pour le Journal d'Helen; un long récit rétrospectif qui fait le bilan d'une
expérience, discrédite le mari, permet peut -être une nouvelle expérience
amoureuse dans le Diary. C'est peut-être aussi parce que Roché travaille avec
le Journal d'Helen et le sien : Helen doit faire un effort pour se souvenir,
Roché, lui, a les dates. Dès lors c'est autre chose qui le préoccupe : la
lisibilité du Livre. Car si celui -ci doit être d'un genre tout à fait nouveau, il
n'en doit pas moins rester lisible. Et en même temps qu'il amplifie
considérablement certains passages, il opère un premier "toilettage" en
éliminant tout ce qui ne paraît pas se raccrocher à l'histoire qu'il veut raconter
- exit les jeux d'enfants, Stern et la promenade avec Franz.
Les perspectives ne s'accordent donc pas toujours. Peut -être est-ce
d'ailleurs ce qui était intéressant comme l'espère encore Roché. Mais l'écriture
du Diary est interrompue bien avant la date du 15 octobre 1920. Et la règle,
qu’ils ont eux-mêmes édictée, de ne pas se revoir avant la fin de leur rédaction
est vite enfreinte.
Roché interrompt l’écriture du Diary à la date du 3 septembre 1920. Il
n’en est plus question dans le Journal, ni ailleurs, et la rédaction d’une œuvre
polyphonique semble abandonnée. Rien n’indique quelle circonstance vient
empêcher la réalisation du projet, mais il est évident que la multiplicité des
activités de l’un et de l’autre ne favorise guère l’exigence et la rigueur que
commande cette entreprise. Roché s’active à gagner de l’argent, doit
retravailler la Tunique Jaune, s’interroge sur une nouvelle qui viendrait clore
son recueil : Don Juan et Helen. Helen écrit des articles pour le Tagebuch, se
lance, on l’a vu, dans un nouveau De l’Amour, tente un roman sur Koch...
Ils n’ont pu tenir leur promesse de rester éloignés l’un de l’autre tant
que le Livre ne serait pas fait. Et dès lors qu’ils se retrouvent, c’est la vie qui
l’emporte sur le Livre. Celui-ci n’est plus qu’une idée, une des multiples
réalisations possibles. Cette idée se heurte à un problème d’écriture réelle, que
ni l’un ni l’autre ne sait résoudre : comment faire le récit d’une histoire
inachevée, dont le terme n’est pas fixé ? Le statut d’un tel texte est à inventer.
Ils choisissent de ne pas consacrer de temps à un tel problème. Car ne pas
traiter les textes jusqu’alors produits, les laisser tels quels conduit à produire
une œuvre à la limite de la lisibilité : trop d’implicite empêche un lecteur
quelconque de comprendre la plupart des passa ges, dès lors qu’il ne connaît
pas les codes utilisés. Roché lui -même est victime d’une lecture trop naïve du
Journal d’Helen, à propos de sa rencontre avec Ulhe, le 14 octobre 1920. La
réception d’un tel écrit, qui cherche à inventer un nouveau discours amoureux
pour dire le nouvel ordre amoureux qu’ils souhaitent vivre, est problématique.
S’il est mis fin à cette tentative, le projet, écrire l’éternité d’un instant
de leur amour, demeure. Helen réunit les différentes dates pour écrire un livre.
Roché préfère une pièce de théâtre : Eve et Florent, pour laquelle il imagine
une scène divisée en trois. Il n’existe qu’un court dialogue mettant face à face
Eve et Florent, correspondant à la longue nuit où Helen et Pierre se font le
récit de leur vie. L’on voit aussi, sur ce brouillon, Roché hésiter entre une
pièce à deux protagonistes et une pièce mettant en scène tous les personnages
de l’histoire. Mais ce début n’a pas de suite.
2. Jules et Jim
L'urgence qu'il y avait à écrire cette histoire, à la rédige r en direct,
pourrait-on dire, cette urgence s'émousse à mesure que les crises apparaissent
et minent les relations. Sans doute Helen et Pierre sont -ils conscients de
l'intérêt qu'une telle œuvre pourrait avoir. Sans doute aussi leur difficulté à
régler leurs comptes se dispense facilement du passage par l'écrit, qui plus est
un écrit destiné au public. Pour que cette histoire naisse sous une plume, il
faut un événement qui à la fois lui donne une unité et la dote d'un sens. Cet
événement, c'est la mort de Franz. Roché ne l'a plus revu, pas plus qu'Helen,
depuis la crise finale de juillet 1933, c'est -à-dire depuis plus de sept ans.
Compte tenu des circonstances, la guerre, l’occupation, la mort de
Hessel des suites de son internement au camp des Milles, il aurait pu écrire un
roman inscrit dans cette douloureuse histoire : rendre hommage à Hessel,
c'était aussi une façon de dire la honte que représentait sa mort. Ecrire son
intelligence, son savoir -vivre et sa culture, ce pouvait être aussi dénoncer la
barbarie de l’Allemagne nazie, l'horreur de l'Etat de Vichy. Il n'en est rien. Le
roman de Roché ne porte aucune mention de cet aspect. Il s'agit de faire une
œuvre qui soit inscrite dans un espace et un temps délimités et de raconter
simplement les faits de leur vie commune, l'histoire de leur amitié. La mort de
Franz Hessel change désormais la nature du projet : non seulement elle relance
l'urgence de celui -ci, mais elle lui donne de surcroît un aboutissement, une
fin. Roché peut donc désormais en parler au p assé. Ce qu'il fait sans tarder, se
lançant dans l'écriture de ce qui deviendra son premier roman.
a. Une amitié.
Le projet initial était d’écrire l’aventure qui réunissait Franz, Helen,
Bobann et lui-même. C'est donc tout naturellement que le Journal d'Helen
débutait en 1920 et que le Diary de Roché s'ouvrait en 1913. La mort de Franz
bouleverse tout. Dès qu'il entreprend d'écrire, il précise la nature de son
projet : il s'agit d'une Amitié - tel est le nom du premier texte de souvenirs
qu'il rédige - et non d'une aventure. Aussi cherche -t-il à tout prix à éviter le
piège que représente Helen :
Je commence passionnément une histoire de mon amitié avec Franz. Je
dois éviter d'en
faire un roman d’Helen ce qui sera un livre en soi plus
tard . 129
Ce texte de six pages est rédigé à Beauvallon et est daté du 15 décembre
1942. On sent dans le Journal, tout au long des vingt mois qui séparent le
moment où il apprend la mort de Franz et celui où il entreprend d’écrire,
combien la présence de cet ami est gran de dans les pensées de Roché.
Interrogations sur ce qu’ils seraient devenus, souvenirs de leurs conversations,
sens à donner à leur histoire, il n’est guère de journées où le nom de Franz ne
vienne trouver place dans le Journal. Lorsque Roché commence sa rédaction,
il n’a ni ses petits carnets ni le Journal avec lui, mais sa mémoire a déjà
beaucoup travaillé. Les premiers mots du texte Une Amitié disent bien son
dessein :
J’ai appris sa mort il y a six mois - Je ne l’avais pas vu depuis dix ans.
Pendant ce
temps j ’avais caressé l’espoir de reprendre notre grande
conversation qui avait duré
de 1905 à 1933, avec de grandes
interruptions et les événements qui suivirent (dont la
guerre de 14 car il
était Allemand) nous séparèrent durement. [ Nous avions une
confiance illimitée entre nous, et ] il était par -dessus tout convenu que
nous fumerions
ensemble les pipes de la vieillesse 130.
Tels sont les enjeux de ce texte : rendre compte de cette amitié qui
résiste à tous les aléas du siècle, qui se no urrit d’une belle conversation. Se lit
ici la véritable nature de cette amitié indéfectible : la confiance illimitée
s’entend bien comme la confiance de l’un en l’autre. Elle dit aussi la
confiance en ce couple qu’ils forment tous deux et qui résiste à l’épreuve du
temps. Il y a dans la volonté de se retrouver pour finir leur vie l’idée de la fin
d’une entreprise unique et étrange. Leurs conversations restent leur grand œuvre. Et il est bien remarquable que ce préambule élimine Helen d’emblée.
Non qu’elle puisse être absente du récit. Mais elle ne peut en être le sujet.
Les six pages se composent essentiellement de courtes notes narrant des
épisodes de leur amitié, dans un ordre à peu près chronologique. Cette
chronologie s’étend de 1905 à 1943, 1905 étant indiqué fautivement, et 1943
correspondant au moment où Roché écrit ces notes ou, plus certainement, les
relit. Elle s’ouvre avec le bal des Quat’z -arts, et s’achève au moment où
129
Journal, en date du 7 décembre 1942.
Une Amitié, manuscrit inédit d’Henri-Pierre Roché, conservé au HRHRC, première page. Le passage entre
crochets figure sous cette forme dans le manuscrit. Celui-ci comporte plusieurs corrections que nous n’avons pas
reproduites ici.
130
Roché apprend la nouvelle de la mort de Hessel et entreprend de rédiger ses
souvenirs. L’on retrouve la quasi totalité des épisodes qui composeront Jules
et Jim. En ce sens, Une Amitié est le plan de Jules et Jim. Les premières
indications ( « Closerie des Lilas, Versailles, visites de sa mère, dessin de
Maya, mon premier séjour avec lui à Munich... ») montrent Franz se
familiariser avec la vie parisienne et faire connaissance avec Pierre. Nous
retrouvons là Maho-Marie Laurencin, Wiesel et la Comtesse, le Chieng... les
voyages et la chasse aux corbeaux. L’arrivée d’Helen perturbe quelque peu
l’agencement initial puisque dès lors, Une Amitié note davantage les péripéties
de la relation entre Helen et Pierre que l’amitié des deux hommes. Mais là
encore, on trouve les épisodes qui seront développés dans Jules et Jim, et la
fin telle qu’elle s’est effectivement passée : la rupture de 1933 et le silence
qui a suivi. Les notes sont saturées par la présence d’Helen, qui par contraste,
souligne la disparition de Franz. Roché s’en rend compte et note ainsi :
Bien tout écrire en fonction d e Fr - Faire un autre livre pour H 131.
et plus loin encore :
Suivre Franz dans tout cela 132.
Helen envahit tout et Roché ne sait comment s’y prendre pour ne pas
faire une seule histoire de ces deux rencontres. On le voit hésitant sur le
système d’énonciation à mettre en place : les notes sont rédigées au « Je », les
personnes y sont désignées sous leur nom réel. Les pages 1 et 2 le montrent à
la recherche d’une identité propre au roman pour les personnages principaux :
« Benoît et François, Paul et Jean, François et Jim, Jim et Joë, François et
Jean, Jules et Joë, Jules et Jim ». Pour Helen, on trouve « Margot, Margotte,
Kathie, Lotte, Hilde, Héloïse, Armande, Sylvia, Benoîte ». Une Amitié est
donc plus qu’une simple juxtaposition de souvenirs. Ce texte contient déjà la
promesse d’un roman. Et d’ailleurs Roché se donne des consignes, indique
quelle direction il veut prendre :
Pas de Tagebuch : synthèse essentielle : Franz - notre amitié 133.
L’histoire sous forme de Diary a donc vécu. Il n’est pas quest ion de
retravailler un texte déjà partiellement écrit, il faut entreprendre un nouvel
écrit. Et celui-ci n’a pas à développer artificiellement des situations vécues. Il
faut au contraire faire preuve de concision, de concentration et « styliser à la
Brancusi », c’est-à-dire :
Effacer les contours - Sculpture de notre amitié - Tout subordonner à
134
elle - simplifier
masses - pas s’emballer : contraire de Don Juan .
131
Ibid., page 2.
Ibid., page 5. C’est Roché qui souligne.
133
Ibid., page 1. C’est Roché qui souligne.
134
Ibid., page 2. C’est Roché qui souligne.
132
Cet effet de concentration doit se conjuguer à une volonté de dire toute
l’histoire. Réduire le plus possible, mais tout donner à lire.
La principale interrogation de Roché porte sur la nécessité ou non de
travestir la réalité. Faut -il, comme il le note à la page 3, « tout démarquer :
noms, lieux, pays », cette transposition permettant une franchise totale ? Ou
bien faut-il « risquer comme A. Gide ? » comme il le suggère à la page 6 ?
Une Amitié ne répond pas à ce problème. En revanche, il indique bien quelles
sont les intentions stylistiques de Roché quant au roman à venir :
Faire un « Franz et Jean » - pas de « J e » - plus facile à styliser ? -Des
situations
comme dans « des Souris et des Hommes » simples, avec
quelques gestes,
sans aucune psychologie exprimée - Un récit
obj ectif des 2 - Aussi qq. souvenirs
typiques de mon enfance. Présenter la vie des 2 par qq points
sensibles, avant de les
faire se rencontrer [ils ont faim d’amitié et d’amour] - Eviter tout
sentimental
direct.exprimé - User de peu d’adj ectifs 135.
Le récit devra être celui de l’amitié entre Franz et Pierre, le reste devant
lui être inféodé. Il reprendra l’essentiel de la vie commune des deux hommes
sous forme de courts épisodes, de saynètes. Le style sera tendu par cette
volonté de ne rapporter que des faits, sans jamais les commenter. L’auteur se
fera oublier en n’intervenant pas, en disparaissant même, évitant la confusion
toujours à l’œuvre entre auteur et narrateur. Tout n’est pas réglé dans ces
quelques notes, mais on voit bien quelle volonté anime Roché et quel livre il
veut faire. Et pour la première fois depuis Don Juan, et pour la première fois
pour un projet d’une telle ampleur, ce plan n’est pas un plan de plus, une
intention supplémentaire : l’œuvre va voir le jour. Et elle respectera pour
partie les desseins affirmés de Roché.
b. Ecrire Jules et Jim.
Roché écrit enfin réellement son roman. Et le 4 août 1943, il note dans
son Journal, alors qu'il séjourne à la Bastidette :
J'écris décidément Jules et Jim.
135
Ibid., ce sont les derniers mots de la sixième et dernière page. C’est Roché qui souligne. Cette dernière partie
est datée du 2 août 1943 et est écrite à la Bastidette. Il s’agit donc d’un ajout de Roché à son texte initial, vingtquatre ou quarante-huit heures seulement avant le début de la rédaction de Jules et Jim.
La première mouture de l'œuvre est écrite très rapidement. Le lundi 15
septembre 1943, i l annonce la fin de son roman, « 200 grandes pages en 40
jours ». Et l'on pourrait croire que cette rapidité vient de ce que Roché
n'invente pas et que toute la matière est contenue dans son Journal. Il n'en est
rien : celui qui thésaurise les informations de sa vie en pensant s'en servir un
jour pour écrire une œuvre rédige celle -ci sans son aide précieuse. Le voici en
train d'écrire l'épisode de sa vie sans doute le plus important, sans avoir le
matériau adéquat, qu'il s'applique pourtant depuis si longte mps à conserver.
Jules et Jim s'écrit de mémoire. Cela n'empêche pas une très grande fidélité à
sa vie, à leur vie.
Roché a écrit rapidement son roman, mais ne peut être satisfait de ce
premier jet. Il lui faut désormais le polir, l’épurer, c’est -à-dire travailler à sa
plus grande simplicité, loin de la préciosité qui pouvait nuire à Don Juan. Et
son activité est bien celle -là : reprendre, réécrire jusqu’à parvenir à la
concentration maximale, jusqu’à une certaine sécheresse qui tend le roman,
comme se bande un arc.
Roché a résolu immédiatement la plupart des problèmes qui
apparaissaient dans Une Amitié : le roman supprime le « Je », s’écrit à la
troisième personne, fixe comme objectif de dire l’amitié entre deux hommes,
d’où le choix du titre, travestit partiellement la vérité historique par le jeu des
noms des personnages : la transformation est suffisamment peu efficace pour
que les proches ne manquent pas d’y reconnaître l’histoire d’Helen et Pierre.
Les détails intimes abondent dans le roman, là où il n'était peut-être pas
nécessaire de les donner. Entre plusieurs, choisissons celui -ci : Mno est la
maîtresse de Roché depuis dix -sept ans, ce qui ne manque pas de créer des
habitudes. Celle des surnoms, des petits noms affectueux, qui restent entre
amants, qui ne se donnent pas en public. Or Roché fait donner à Jim
exactement les mêmes surnoms à Gilberte que ceux dont il affuble Mno :
Honnêteté et Modération 136! Exemple parmi tant d'autres, il illustre la volonté
de l'auteur d'inscrire Jules et Jim dans la vérité intime de sa propre vie, avec
le souci de la précision personnelle, des petits faits vrais.
Le nom des personnages ne fait pas non plus écran. Jules est par
exemple le titre du premier texte que publie Roché dans la revue L'Ermitage.
Jim est un surnom que donne parfois Helen à Roché. Et Kathe est le deuxième
prénom d'Helen. Peu de mystère...
Mais surtout, l'histoire de Kathe, de Franz et de Pierre est publique - ou
presque. La publicité de celle -ci leur vaut quelques déboires à
Hohenschäftlarn, dans le village où les bruits courent : ils ne se cachent pour
ainsi dire pas. Et quand ils reçoivent leurs amis, ils ne déguisent pas leurs
sentiments. Toute la famille Grund est au courant, peut -être même le père que
136
Jules et Jim, page 124, dans l’édition Folio.
Roché rencontre à Berlin. Les deux sœurs évidemment, Bobann et Ilse. Mais
en France aussi, l'affaire est connue : Clara, la mère de Roché porte des
jugements parfois sévères sur Helen et le fils envisagé. Duchamp, qui sera très
lié à Helen plus tard, Brancusi, Man Ray qui développe les photos , Picasso qui
se souvient même de la couleur de sa robe lors de sa première visite dans son
atelier avant-guerre, sauront le détail de leur relation. Marie Laurencin aussi,
qui lors de la parution de Jules et Jim écrit ce mot à Roché :
Cher Pierre
Merci pour Jules et Jim. Que de souvenirs et quelle ressemblance!
Je me souviens du plongeon dans la Seine 137.
Même si près de vingt ans (et pour le saut dans la Seine, il faut compter
quarante années) séparent les faits et la publication du livre, on se s ouvient et
on reconnaît, les faits se laissant facilement décrypter. L'on craint même, et
c'est, dit-on, l'une des raisons qui justifient le retard d'une publication dont le
principe est acquis depuis 1946, comme l'atteste une lettre de Jean Paulhan à
Roché, datée du 22 février 1946, l'on craint peut -être des difficultés d'ordre
juridique de la part d'Helen, bien qu'elle vive alors en Californie.
L'un des manuscrits de Jules et Jim est signé : Pierre Malémont. En
définitive, Roché signe de son nom : le recours à un nom d'emprunt ne peut
guère tromper le public, au moins celui qui le connaît, qui a vécu cette
époque. Et il y a chez Roché cette volonté d'être reconnu sous les traits de
Jim. Il pense un moment (fin 1944) transposer toute l'action au Chili et rendre
Helen méconnaissable sous les traits de Kathe. Cela s'avère tout simplement
impossible, et c'est bien leur histoire qu'il transcrit.
Mais la modification est toutefois suffisamment conséquente pour qu’on
ne cherche pas à retrouver ce qui appartie nt à l’auteur, si l’on n’est pas un de
ses proches : l’histoire se donne à lire comme une fiction.
En 1944, au moment où son programme de travail concerne la correction
de son manuscrit, Roché précise d’ailleurs que ces questions sont accessoires
pour lui :
De toutes façons, le roman m’a été une libération et clôt une
période
138
.
C’est que l’écriture de Jules et Jim ne poursuit pas que des desseins
littéraires. Il se joue autour de ce récit bien davantage, « une libération », pour
Roché.
137
138
Lettre inédite de Marie Laurencin à Henri-Pierre Roché, datée du 19 avril 1953.
Journal, inédit, en date du 6 décembre 1944.
Il était nécessaire pour rendre hommage à Hessel. Nécessaire pour
procéder à un travail de deuil. Ce qu'imaginait Pierre - et Franz peut-être, au
moins Roché le rapporte -t-il - c'est que, prise dans l'excès de ses actions,
Helen mourrait la première. La vie et l'histoire en décident autrement, et plus
jamais Pierre n'aura de conversation, ne pourra reprendre sa conversation avec
Franz. Seule la mort pouvait y mettre un terme : elle est venue. Il faut
maintenant à Roché donner corps à ses souvenirs et mettre à distance la figure
du disparu : sous peine d'être envahi par lui, il faut lui donner une existence
chimérique sur laquelle s'effectue le travail de deuil. L'écriture est une des
manières de procéder à cette distanciation : Roché le sait, qui a découvert
Freud, grâce à Franz, avant que celui -là ne soit traduit en français. De plus
Denise s'est fait soigner pour dépression en 1928 et 1929, par le docteur
Wallon. Et la thérapie prescrite par Wallon est précisément d'écrire.
En écrivant et en rendant public, Roché rép ond à une double exigence,
comme l'explique Tzvetan Todorov :
D'une part, comme dans le travail d'analyse ou de deuil, j e désamorce
la douleur
causée par le souvenir en le domestiquant et en le marginalisant; mais
d'autre part - et
c'est en
cela que notre conduite cesse d'être purement privée et
entre dans la sphère
publique -, j 'ouvre ce souvenir à l'analogie et à la généralisation, j 'en
fais un exemplum
139
et j 'en tire une leçon .
à quoi Roché répondait par anticipation :
Dire : « l’aventure complète, pas pour avoir raison, mais pour
instruire autrui. Ça
n’évite rien à personne, mais ça aide à comprendre le flux de la vie et
des erreurs que
l’on a faites 140 ».
avant d’aj outer un peu plus tard :
servir à
Quelle douleur, quelles douleurs méritées j e revis. Que ce livre puisse
d'autres 141!
Face à la mort, à cette mort, seule l'écriture, pour Roché, semble
permettre le travail
de deuil. Et de faire de cet événement particulier un exemplum : non seulement
trouver la bonne distance d u souvenir, mais donner à cette histoire un aspect
139
Tzvetan Todorov, Les Abus de la Mémoire, Arlea 1995, page 38.
Une Amitié, op.cit., page 5.
141
Journal, inédit, en date du 24 août 1943.
140
général, universel, la sortant de la sphère privée, celle de l'événement
individuel et particulier, pour le domaine public, la parant, sous son air
spécifique, des attributs de l'universel. Et c'est peut -être précisément là, dans
cette intention de donner l'histoire à lire au public, que naît le roman
autobiographique. Cette appellation n'a guère de sens que dans l'oxymore
qu'elle représente. Jules et Jim se nourrit en permanence et de façon évidente,
dès lors que l'on connaît Roché, de la substance de sa vie. Nous pouvons
répéter que c'est la mort de Hessel qui explique la rédaction d'un récit pourtant
prévu de longue date. Et précisément, cette mort n'est pas rapportée ! Sans
doute ne s'imposait -elle pas au roman. En tout cas, l'absence de cette mort
traduit justement l'écart entre l'autobiographie et le roman. Dans Jules et Jim,
Roché raconte son histoire, mais en même temps il fabrique une histoire et fait
donc œuvre de romancier. Il opère des choix, tran sforme, supprime en fonction
d'une esthétique. Il écrit. Et cette écriture donne vie à un roman qui doit se
suffire à lui-même, exister par lui -même. Le travail du romancier n’est
conséquent que lorsque le livre vole de ses propres ailes en direction du
lecteur.
B. LE TRAVAIL DE L’ECRIVAIN.
Malgré le matériau autobiographique, Jules et Jim se donne à lire
comme une fiction, et ce dès la première ligne du roman :
C'était vers 1907 142.
L'incertitude quant à la date vaut à elle seule introduction da ns l'univers
du roman. L'autobiographe, précis dans sa chronologie quand il le peut,
souligne d'une façon ou d'une autre la difficulté qu'il peut rencontrer parfois à
dater un événement. Ici rien de tel : l'incertitude est clef d'entrée dans la
fiction, et l'auteur n'a de compte à rendre à personne, pas au lecteur en tout
cas, n'ayant signé aucun pacte, d'aucune sorte. Cette première phrase est
d'autant plus remarquable que non seulement elle manque singulièrement de
précision mais qu’elle est fausse : c'est en 1906 que les deux hommes se sont
rencontrés. Le Journal de Roché ne porte pas trace de cette première
rencontre, ne mentionnant Franz, sous le pseudonyme de Glob, que le 10
novembre 1906. Mais Karin Ferroud montre bien, notamment à partir des
récits des écrivains allemands qui vivent à Paris à l'époque ( notamment Oscar
Schmitz, dans Dämon Welt ) qu'ils ont participé ensemble au Bal des Quat’z 142
Jules et Jim, page 11.
Arts, le 19 mai 1906. Et au plus tard à l'automne de cette année -là, les deux
hommes se voient quotidiennemen t 143.
Les quatre premiers mots introduisent donc directement dans l'univers
de la fiction. Certes Roché n’a pas ses carnets au moment où il rédige la
première version de Jules et Jim. Mais entre celle-ci et 1953, date de la
parution du livre, il les a récupérés et pourrait, si telle était son intention,
corriger cette incertitude. Il n’en est rien. Il est nécessaire d’introduire un
temps, une époque qui bien que renvoyant à la réalité ne lui appartiennent déjà
plus tout à fait. Les mots suivants achèvent le franchissement de ce seuil. Ils
présentent Jules et Jim et un système d'énonciation, tout entier centré sur les
personnages dont le narrateur n'est pas : le récit est rédigé à la troisième
personne et ne souscrit donc pas à la principale règle de l’autobiographie.
Michel Butor en montre l'importance :
Lorsqu'on en reste à un récit entièrement à la troisième personne, la
distance entre les
événements rapportés et le moment où on les rapporte n'intervient
évidemment pas.
C'est un récit stabilisé, qu i ne changera plus substantiellement, quel
que soit celui qui
144
vous le raconte, et le moment .
L'emploi de la troisième personne comme celui du temps du récit, le
passé simple, font entrer les lecteurs dans une œuvre de fiction, même si le
narrateur ne développe, le plus souvent, qu'un seul point de vue. Dès lors ce
qui s'impose, ce n'est pas de donner à reconnaître, mais c'est de faire vivre son
récit. Et pour cela Roché décide de composer un roman de personnages, de
personnages forts.
1. Les personnages féminins.
Roman d'amour mais peut -être surtout roman de séduction, Jules et Jim
offre une collection de personnages féminins, objets de conquête. Toutes les
femmes de la première partie, dans leur diversité et leur singularité, brossent
un portrait de ce qu'est la femme, qui s'incarnera en Kathe.
a. trois femmes.
143
144
Karin Ferroud, Franz Hessel, une vie d'écriture, op.cit.
Michel Butor,« L'usage des pronoms personnels », in Répertoires II, 1964, Minuit.
Le premier chapitre, rencontre de Jules et de Jim, est déjà consacré aux
femmes : l'on y apprend que Jim en a plusieurs, que Jules n'en a pas; que Jim
tente de servir d'intermédiaire sa ns succès et que Jules fréquente des
prostituées sans plaisir et contre l'avis de son ami. Le roman pénètre l'univers
des femmes sous le couvert de l'anonymat de celles -ci : pas un nom, pas une
description, seulement le sexe. Cette entrée en matière pose également
d'emblée l'univers des deux hommes, le démarque de celui des femmes, fait de
celles-ci non des personnes à séduire mais les objets d'une quête et d'une
possession : l'utilisation du verbe "avoir" dans
Jules n'avait pas de femmes
ou encore dans
Jim en avait plusieurs (11) 145.
doit se comprendre ainsi : Jules est maladroit et n'a donc pas de femmes. Jim
est un Don Juan et en "a" plusieurs, qu'il a donc possédées. Toutes les femmes
se ressemblent et seul le jugement que l'on porte en fonction de son habileté et
du résultat de la conquête permet de les singulariser.
Le trait serait trop forcé, caricatural et ne rendrait pas exactement
compte de la réalité si toutes les femmes se présentaient ainsi. D'abord parce
que certaines se différencient des autres, jouent un rôle plus important et sont
nommées. Ensuite, et peut -être surtout, parce que Jim comme Jules - et
derrière eux comment ne pas entendre la voix de Roché - s'intéressent à elles
avec rigueur (c'est le rôle des comparaisons qu'ils ne manquent pas de faire) et
avec délicatesse : s'ils collectionnent, principalement Jim, ce n'est pas pour
comptabiliser, mais pour découvrir. Car dans Jules et Jim, il y a des femmes à
séduire, d'autres à éviter. A éviter Lina, qui n'est pas un caractère, seul ement
une enfant gâtée (16). A éviter Magda qui malgré l'éther et un lit partagé à
trois reste trop bourgeoise, trop convenue. A séduire, en revanche, Gertrude,
Lucie, Odile car elles ressortissent précisément, bien que très différentes, à un
même modèle : celui des femmes entières, qui s'imposent d'emblée et dans leur
totalité d'une manière ou d'une autre. Si chacune est nettement individualisée,
elles restent toutes trois marquées par des traits communs. Elles sont belles et
d'une beauté singulière, comme unique et pour cela remarquée. Gertrude est
une beauté grecque au corps d'athlète; Lucie au contraire est fine et a une tête
gothique; Odile est une beauté nordique, blonde, grande, vive. Peu de
descriptions physiques, quelques notations seulement dans le texte qui
dessinent, comme sait le faire Odile, en quelques coups de crayon, la
silhouette des personnages féminins, de telle sorte qu'on veut aller à leur
rencontre. Mais si elles sont belles, ce sont d'autres caractéristiques qui les
145
Les citations de Jules et Jim présentées dans cette partie seront suivies dans le texte par l’indication entre
parenthèses de la page dans l’édition Folio.
rendent remarquables. Leur histoire, à chacune, en a fait des personnalités
fortes et troublantes.
Gertrude est une noble en rupture de ban. Sa vie dans le quartier artiste
de Munich, son fils de quatre ans sans père déclaré, son métier d'enlumineuse
la placent à part. Sa marginalité la met en pleine lumière. Son discours aussi :
sa théorie du monde comme combat perdu d'avance avec Dieu empêche Jim de
dormir. Le contraste est saisissant avec Lucie : celle-ci paraît tout au contraire
pétrie d'ordre, de respect et de conventi on. Cette fille de grande bourgeoisie
passe ses vacances chez ses parents où elle reçoit très officiellement ses amis
à condition qu'ils logent à l'auberge voisine : elle semble parée de tous les
attributs de la jeune fille respectable. Et c'est précisément cette image de
respectabilité et sa présence dans le quartier de Schwabing qui en font un
personnage étonnant, singulier. Et autant éclate la force de Gertrude ( qui dit
son admiration pour Napoléon ) autant apparaît la fragilité de Lucie doublée
cependant d'une force calme et tranquille. Elle sera et restera le personnage
doué de raison qui refuse les excès - et d'abord ceux de Jules - et qui cherche à
organiser sa vie.
Quant à Odile, c'est au contraire son mouvement qui l'impose : ses
apparitions, ses disparitions en font un personnage étourdissant, tout comme la
ronde de ses caprices, de ses amants, et des bouteilles de lait. Elle est aussi
celle qui joue, sa vie, ses amours, ses biens. Elle n'hésite pas à se mettre en
représentation : en public lors du bal des Quat-z'arts, où elle s'exhibe nue sur
la scène; en privé lorsqu'elle prépare le feu de cheminée à l'hôtel. Elle est
excessive (elle achète six homards pour jouer avec) mais seulement dans ses
actes : si elle tient caché un flacon de vitriol pour se venger d'un homme ou si
elle tente d'empoisonner Jules et Jim car elle est "furiousse" contre eux, ses
excès ne sont que les marques de son instinct : Odile n'est pas cérébrale,
contrairement à Lucie.
Chacune des trois femmes qui construisent la pre mière partie du roman
incarne, à sa manière, une représentation de la séduction telle qu'elle opère
chez Jim notamment. Elles trouvent chacune un trait dans l'art de la Grèce que
les deux hommes visitent.
La Victoire Aptère leur évoqua Lucie, une combattante sur un fronton,
Gertrude, une
danseuse sur un vase, Odile (74).
Puis plus loin, à propos d'églises romanes en Bourgogne :
La Lucie qu'ils y évoquaient était plus ressemblante que celle de
l'Acropole (78).
Ainsi Odile s'identifie au jeu, G ertrude à la force physique, Lucie, sans
ailes, à la constance et à la force de caractère, et aussi à cet air recueilli et
fragile que donnent les grandes forces intérieures. Trois images et trois types
d'inclination. Trois personnages entiers, dont tous les signes dispensés par
l'auteur conduisent à se faire une représentation cohérente, entière, massive,
pourrait-on dire, tissent un réseau univoque. Si s'imposent une certaine
diversité, un certain éclat, parfois proche du fragment, ce n'est pas pour rendr e
compte des contradictions inhérentes au genre humain, c'est pour marquer la
dispersion de la vie de bohème de l'Allemand et du Français. Ces trois femmes
font davantage : elles soulignent les contrastes entre les deux personnages
masculins, elles indiquent les zones d'ombre de leur vie - ainsi apprend-on que
Jim a « une vie sentimentale française »(77) - et elles offrent des possibles
narratifs pour la suite du roman : chacune d'elles est attachante pour une
raison ou pour une autre. Mais si elles affirme nt un « caractère », il manque à
celui-ci cet éclat qui enchaîne les hommes et peut les conduire à leur perte.
Elles demeurent au fond trop convenues, chacune dans le personnage et la
représentation qui est la sienne. C'est que dans la statuaire grecque qui permet
d'ordonner les conquêtes, il reste une statue qui n'a pas trouvé, pas encore,
son pendant humain.
b. Kathe.
Le journal intime de Kathe a été retrouvé et paraîtra peut -être un jour
(243).
La dernière phrase du roman, soulignée, indique à elle seule combien
Kathe est de fait le sujet central du roman. L'artifice littéraire consistant à
renvoyer le lecteur à un autre récit - Kathe n'est qu'un personnage - réfléchit
l'image qu'elle occupe au cœur de Jules et Jim . Certes elle n'apparaît qu'au
tiers du roman. Son arrivée tardive - que François Truffaut ne respecte pas
dans son adaptation, voulant que Jeanne Moreau soit le plus rapidement
possible à l'écran - s'explique aisément, d'abord par la nécessité pour Henri Pierre Roché de présenter Jul es et Jim in situ, dans leurs rapports avec les
femmes et dans leur amitié, et surtout, justement, de préparer l'arrivée de
Kathe. Celle-ci s'apparente à la synthèse réussie des femmes déjà rencontrées.
Et dès lors qu'elle est introduite dans le récit, elle l'envahit entièrement : pas
une page où elle ne soit présente, même lorsqu'elle est loin de Jim. Kathe
devient alors la clef de voûte du roman et celle qui scelle le destin de Jules et
de Jim.
Kathe synthèse
L'irruption de Kathe dans le roman a été p réparée par la description de
Gertrude, Lucie, Odile. Elle semble en effet être ces trois personnages en
même temps ou, plutôt, reprendre les traits qui dominaient chez chacune des
trois. Et maints détails résonnent d'une partie à l'autre du récit. De Gertrude,
elle possède le physique, le goût du sport et du risque et un discours
provocateur qui subjugue. Gertrude imaginait Napoléon dans un ascenseur :
Napoléon est le surnom que Jules et Jim donnent à Kathe (94). Et c'est la mère
de Napoléon que cite Jules :
Pourvu que cela dure (174) !
Gertrude était une force physique : Kathe l'est aussi, on peut facilement
la prendre pour un garçon sous un déguisement (82). Elle a le goût de
l'exploit : les courses le long du cimetière Montparnasse, les travaux de la
terre, mais aussi cette force, inconsciente mais extraordinaire, qui la fait se
dresser devant la locomotive comme si elle prétendait l'arrêter (115). Et si
Gertrude imaginait la vie comme un dur combat avec Dieu, Kathe l'envisage
comme un combat sans mer ci avec le monde, avec tout le monde.
A cette image physique de la force, propre à Gertrude, s'ajoute la
détermination de Lucie. Comme elle, elle a été « élevée bourgeoisement »
(222); comme elle, elle peint; comme elle, elle a une longue conversation avec
Jim à propos de Jules (95), conversation qui détermine, dans les deux cas, leur
engagement à tous deux. Comme elle, elle sauvera Jim en prenant les rames de
la barque sur laquelle ils se trouvent en difficulté (180). L'ensemble de ces
épisodes, d'autres encore, qui semblent doublés par Kathe après qu'ils ont déjà
eu lieu avec Lucie, tissent entre les deux personnages un réseau qui pousse à
les identifier. Cela resterait cependant insuffisant s'il n'y avait la froide
détermination de l'une et de l'autre. Le caractère de Kathe est comparable à
celui de Lucie en ceci que les buts que chacune se fixe sont atteints.
Le personnage serait inhumain, monstrueux (force, détermination,
froideur calculatrice) s'il n'avait rien emprunté au personnage d'Odile : Kathe
a ce sens du jeu et du rythme endiablé que possédait la jeune scandinave.
La vie doit être de continuelles vacances (91, souligné dans le texte).
et s'organise pour cela. L'on joue tout le temps avec Kathe : à l'arc, au
boomerang, à faire des vœux, à plonger dans l'eau froide, et même à un jeu
freudien. On fait l'idiot du village, des courses effrénées. On se travestit, on
joue au casino, on vole, on provoque. Et comme Odile, Kathe danse, pour un
bal du 14 juillet à Paris (82), mais aussi, toujours c omme Odile, pour se
mettre en représentation : elle prépare un numéro de cabaret. Il y a chez Kathe
ce trait qui différenciait Odile des deux premières Allemandes : une véritable
joie de vivre, un plaisir assumé de goûter à la vie. A la vie et aux hommes.
Odile apparaît et disparaît au gré de ses rencontres avec un Russe, un
compatriote, un ex -mari, d'autres encore, n'ayant aucune peur du scandale, ne
craignant de troubler ni l'ordre public ni les habitudes qui gouvernent
habituellement la séduction entre h ommes et femmes. Kathe fait de même avec
Harold (97, 166), Albert (129), Fortunio (98), d'autres encore à peine
mentionnés - un paysan, un boxeur, un peintre ... - et qui rythment l'infernale
danse de Kathe autour de Jules et de Jim. Kathe est un tourbillon; comme
n'importe quel tourbillon, il apporte l'euphorie d'abord, puis le vertige à celle
qui l'initie comme à ceux qu'il entraîne.
Kathe s'affirme donc comme la résultante des trois personnages qui ont
notablement marqué la vie de Jules et de Jim, qui font preuve ici d'une belle
cohérence dans leurs choix féminins. Mais si elle est toutes les trois à la fois,
elle est bien davantage encore : Kathe n'est pas une imitation et la synthèse est
dépassée dans un personnage qui s'impose aux hommes par sa singulière
personnalité.
En effet, Kathe n'est pas une somme d'emprunts effectués à l'une ou à
l'autre. C'est parce qu'elle aime jouer qu'elle se dresse face à la locomotive et
montre à la fois force et détermination, jusqu'à l'inconscience. C'est parce
qu'elle est déterminée à imposer sa règle du jeu dans les rapports amoureux
qu'elle trouve la force de dominer les hommes et de se jouer d'eux. Et parce
qu'elle fusionne ces trois caractéristiques essentielles, elle jouit non seulement
d'un rôle et d'une place à part, mais aussi d'un caractère qui dépasse la somme
des personnalités des trois précédentes.
Malgré tous ses efforts, Jules n'est pas parvenu à séduire Gertrude - qui
l'aura consolé seulement - ni Lucie, pourtant la femme de sa vie, pense -t-il. Il
suffit, presque, que Jim se présente pour que l'une et l'autre succombent. Et
c'est encore à Jules qu'Odile demande s'il pense qu'elle a quelque chance
d'intéresser Jim. C'est exactement l'inverse qui se produit pour Kathe : Jim est
bien présenté; mais c'est Jules qui la séduit. Et précisément parce qu'il est loin
de ce que représente Jim en matière d'amour et de séduction. L'inversion du
schéma est ici révélatrice de la place et du rôle tout à fait particuliers que joue
Kathe. Notamment parce qu'elle se subst itue à Jim : là où celui-ci cataloguait
ses maîtresses, c'est elle maintenant qui fait défiler ses conquêtes.
Contrairement aux trois premières, elle n'a pas peur de " faire autre" (86,
souligné dans le texte ). Elle s'avère supérieure car elle ne craint pas de se
mettre en danger lorsqu'elle pense nécessaire de se mesurer aux autres. Aussi
résiste-t-elle à la pression de ses amies qui jugent sa vie scandaleuse. Elle
n'hésite pas à sauter dans la Seine pour protester contre un comportement de
Jules qu'elle trouve infamant. Elle présentera deux jeunes filles à Jim pour
tester les limites de sa fidélité et de son amour. Kathe se révèle un caractère
fort et entier, unique dans l'exigence qu'elle a à son égard comme à l’égard des
autres. Elle est alors infiniment plus riche que les trois premières, possédant
de multiples facettes qui sont comme autant de surprises et de saisissements
pour son entourage. Ce caractère confère à Kathe une puissance et un pouvoir
supérieurs aux autres, puissance et pouvoir qui se nour rissent d'une force
vitale inouïe : Kathe semble incarner tout à la fois les mythes de la force et de
la féminité.
.Kathe, incarnation d'un mythe
Le mythe est une histoire dans laquelle on reconnaît une explication
fondamentale - de l'origine ou de la fin du monde notamment, mais pas
seulement. Ainsi Kathe n'est pas découverte par Jules et Jim. Non seulement à
cause des similitudes qui l'unissent à Gertrude, Lucie, Odile, mais surtout
parce qu'elle a les traits de la déesse enlevée par un héros et partic ulièrement
son « sourire archaïque », Kathe n'est pas découverte mais reconnue par Jules
et Jim. Kathe n’est pas seulement la synthèse de ce qu'ils ont connu de
meilleur, mais aussi la femme de chair et de sang du mythe de la femme. Son
art de commander, de disputer, sa capacité à la tyrannie et à l'excès sont des
attributs divins. Sa beauté, son corps à la fois fin et musclé, sa chevelure
blonde, tout en fait une déesse, mélange de Grèce et de Grand Nord, enfant du
polythéisme de la Méditerranée et des con trées germaniques.
Kathe est d'abord une reine, qui règne sur les autres. Son autorité paraît
incontestable face à qui que ce soit - sa cousine Annie, sa soeur Irène,
Mathilde la gouvernante, jusqu'à Lucie évidemment lors de leur rencontre au
chalet. Incontestable face aux hommes puisqu'elle a toujours l'initiative de les
prendre, de les laisser, de les abandonner. Elle est à l'image d'une reine dans
une ruche : elle en est le centre. Reine, c'est d'ailleurs la caractérisation que
donne Jules, s'interroge ant sur elle après sa mort. Et comme reine, elle exige
« complète attention »(236).
Reine, elle impose sa loi, loin de la convention qui régit normalement
les hommes. La loi de Kathe est unique, excessive, exigeante, changeante. En
ce sens, elle est imprévisible, surprenant continuellement les uns et les autres.
Elle ne peut alors pas être raisonnable, ne réfléchissant pas aux conséquences
de ses actes, préférant les accomplir au risque de s'y perdre. La première
caractéristique de cette loi est d'être lo in de la loi : elle ne peut supporter
justement toute la rigidité imposée par l'administration à son divorce, ni le
délai imposé pour qu'elle puisse officiellement avoir un enfant de Jim (148);
la seconde, c'est que la loi s'applique à tous ceux qui vivent avec elles : elle
est une reine, mais une reine au pouvoir absolu. Toute tentative d'opposition
s'avère vaine, à l'image du repli stratégique qu'effectue Jules dans
l'appartement de Berlin, reculant de pièce en pièce jusqu'à se réfugier dans la
plus petite, qui devient le lieu où il vit, travaille et dort. Mais cet absolutisme
touche, autrement, Kathe elle -même : il s'agit, la concernant, de décider
quelque chose et le faire « à fond ». Elle est exclusive dans ses activités
comme dans ses amours, se donnant tout entière, se reprenant tout entière
aussi. Il y a chez Kathe cette exigence de faire les choses jusqu'au bout : faire
des enfants et n’être plus que mère, avoir un amant et n'être plus qu'amante.
La logique du « jusqu'au bout » régit tous ses actes. A l'image de la statue, elle
est déesse parce que souveraine dans la vie, et souverainement admirée, aimée,
idolâtrée par les autres qui ne contestent jamais cette autorité intrinsèque à
son être. Déesse aussi parce qu'exigeante avec elle -même.
Cet absolutisme qui la montre intègre, entière, rayonnante sur le monde
a un corollaire : une morale rigide, peu humaine car obligeant à des
déchirements. Kathe n'est pas la représentation figée de la statue : elle est
vivante, mouvante. Reine sur terre, elle l'est par sa personnalité et aussi par
l'exigence qu'elle porte en elle et qui la distingue : il s'agit d'inventer un
nouveau mode de vie qui bannit les conventions bourgeoises et exige de
chacun des relations vraies, qui impose donc un impératif de vérité. Cette
revendication de la vérité se lance comme un défi à la tradition hypocrite du
couple bourgeois qu'elle cherche à dépasser en refusant, par exemple, la
logique institutionnelle du mariage, la monogamie et les tabous en matière
sexuelle. En ce sens, Kathe est la représentante d'un amoralisme scandaleux :
sa vie témoigne d'une dissolution de mœurs et d’une absence de retenue
propres à scandaliser tout citoyen quelque peu attentif à la tenue de ses
voisins. Kathe est l'essence et l'existence d'un anarchisme irréductible,
puisqu'elle s'attaque à ce qui est de plus sûr et de plus sacré dans la société :
la famille. Sa conception ne rejoint pas même celle qui prévalut longtemps en
Europe, la famille élargie. Il est question ici de polygamie, de femme à
plusieurs hommes où l'ensemble consentirait à cohabiter au milieu des
enfants... En touchant le cœur de la société établie, Kathe devient le symbole
de la débauche et de la déliquescence d'une société. C'est pourtant mal la
connaître : son degré d'exigence, parce que sa morale ne correspond pas aux
lieux communs, n'en est que plus élevé. Ce mode de vie est à la fois liberté (il
enfreint la règle) et contrainte redoutable ( la nouvelle règle ne peut souffrir
d'exception : refuser tout mensonge, c'est n'en accepter au cun, pas un seul,
même petit). Instrument de liberté, l'exigence de vérité met fin à toute
modélisation du couple accepté par la société, refuse l'hypocrisie des hommes
envers les femmes, épouse ou maîtresses, accepte la liberté des femmes envers
les hommes, participe d'une libération sexuelle loin des discours moralisateurs
traditionnels, laïcs ou religieux. Mais instaurer cette absolue transparence
dans la relation amoureuse, c'est accepter de vivre en permanence sous le
contrôle de l'autre, dans la lumiè re perpétuelle, sans possibilité de repli. C'est
vivre nu, psychologiquement, intentionnellement, intellectuellement. Elle
induit donc une très haute conscience de soi et des autres, une très haute
confiance dans le partenaire, et par là -même une mise en danger permanente.
Créer un îlot de vie idéale - ou telle qu'on l'a idéalement rêvée - au cœur d'une
société dont toute la tradition, les référents culturels, les règles implicites
vont à l'encontre de la nouvelle loi que l'on veut établir, c'est risquer en
permanence l'irruption de cette société dans le domaine réservé :
C'est beau de n'avoir ni contrats, ni promesses, et de ne s'appuyer au
j our le j our que
sur son bel amour. Mais si le doute souffle, on tombe
dans le vide (223).
La frontière est fragile et exige d'être défendue sans cesse. Car les
incursions ne manquent pas : la mère de Jim désapprouve sa vie dissolue,
Rachel, l'amie de Kathe, tente de la prévenir du scandale que représente sa vie
à trois. A chaque fois, il est nécessaire de repousse r le « doute », de redresser
la barrière, de réaffirmer ses choix. C'est alors que l'amour, sans les barrières
de la convention, se révèle une puissance prodigieuse qui, dans son excès
même, sans aucune retenue, les conduit à « planer haut dans le ciel » et à
contaminer les autres de la joie qu'ils irradient. Car une fois les frontières
redéfinies, on peut se donner à « fond » : il y a, chez Kathe comme chez Jim,
une économie du tout ou rien en amour. Et lorsque c'est le tout qui gouverne,
alors ils semblent connaître des moments de bonheur au -delà du bonheur, de
ces moments qui finissent par laisser Jim épuisé physiquement tant l'intensité
de l'échange est grande. Pour connaître l'amour, il faut se donner à fond et en
chercher les limites. Les atteindre est presque mortel, mais c'est ce danger, ce
point extrême qu'il faut explorer pour que la vie trouve son véritable sens.
Aucune concession n'est possible : en amour pour Kathe, il faut refuser
le romantisme facile, de façade, celui qui, par manque d'imagin ation et de
franchise, noie l'amour dans l'habitude. Ainsi :
l'amour et la
Jim aimait la peine lune, Kathe pas. « C'est trop facile, disait -elle,
lune »(117).
De mauvais souvenirs, suggère le narrateur. Davantage en fait : le refus
de la facilité. L'amour est un combat non pour gagner un homme ou s'en
séparer mais pour l'éthique de cet amour. L'on acceptera ainsi sans jalousie la
règle du partage : Jim et Jules ne manifestent aucun ressentiment lorsqu'il faut
cohabiter sous le toit de Kathe. Celle -ci ira plus loin encore, faisant de Jim le
témoin auditif du « plus grand plaisir » qu'elle donne à Jules alors qu'elle est
devenue la maîtresse de Jim. Quant à lui, « il approuvait Kathe, il était
heureux pour Jules »(109). Kathe ne le trompe pas - comme dirait un vulgaire
bourgeois - puisqu'elle ne se cache pas. Ainsi se redéfinit leur vie :
Nous devons, disait Kathe, repartir de zéro et redécouvrir les règles,
en courant des
risques et en payant comptant (108).
et plus loin :
Ils se croyaient Eve et Adam (204).
c'est-à-dire les premiers d'un nouveau monde, ou encore d'un paradis qui reste
à conquérir.
Les règles dont parle Kathe sont simples à définir : liberté totale, vérité
absolue. Seule la dernière coûte réellement. C'est elle qui fait courir de
véritables risques. Tout manquement démasqué se paie comptant et cher. Ainsi
les adieux parisiens de Jim - pudique métaphore - ont un prix :
adieu à mes
Tu m'as parlé de tes adieux à tes amours, et moi aussi j e suis allée dire
amours (129).
La justice qui s'érige entre eux à un nom, qui est aussi le titre d'un
chapitre (III, 3): le talion. La nouvelle règle impose en fait un équilibre absolu
entre les protagonistes et chaque coup est rendu par un coup de même nature.
L'équilibre est alors préservé. Mais cet équilibre n'est jamais statique, ce
serait contraire à la force qui anime Kathe. Il faut vérifier en permanence son
bien fondé, comme le bien fondé de son amour. Et pour cela, il ne faut pas
hésiter à le mettre en danger. Elle défie Jim en lui présentant deux amies et
espère, au fond, des réactions qui ne viennent pas. L'équilibre ne convient à
Kathe que dans la mesure où il se rétablit, jamais lorsqu'il est atteint. Se fait
jour dans ce cas, la nécessité - au milieu du calme relatif qui règne dans le
chalet au moment où sont réunis Kathe, Jules et Jim - d'un troisième homme
qui par sa présence et l'espoir qu'il entretient est une menace, qui peut n'en
pas rester au stade de la menace : c'est le rôle d'Albert et d'Harold qui
"servent", selon le m ot de Jim, plusieurs fois au cours du roman. Mais à
chaque fois que se déconstruit leur amour, il semble que ce soit pour mieux se
reprendre ensuite et le fléau de la balance ayant violemment penché d'un côté
puis de l'autre revient à son point d'équilibre : un équilibre qui n'est qu'un
rapport de force, mais qui reste conservé. C'est en tout cas au nom du principe
de vérité que Jim décide dans l'un des derniers chapitres de révéler Michèle et
le désir qu'il a d'avoir un fils d'elle (231). Mais alors, la rè gle du jeu s'est
modifiée ou, plus exactement, la règle du jeu se révèle être une règle du jeu
pour les autres davantage que pour soi.
En voulant débarrasser les relations amoureuses de l'hypocrisie sociale,
et notamment du mensonge, la morale de Kathe porte en elle -même le
soupçon : aussi Jules et Jim est-il plein de ces épisodes où l'un - généralement
Kathe - rétablit un équilibre qui pourtant n'avait pas été rompu. Ainsi de
l'affaire avec Annie, la cousine de Kathe (110) et des « dégâts » que la
suspicion de Kathe ne manque pas d'entraîner. Mais le soupçon distillé envahit
toutes les relations, se manifeste tout le temps et partout, comme un virus qui
prolifère. Jim, lui aussi, à la suite d'une lettre peu claire et mal lue, commet
« l'irréparable »; il informe alors Kathe qu'il a rétabli l'équilibre, agissant « à
la Kathe » contre Kathe (178). Dès lors ce qui importe n'est plus ce qui est
mais ce que l'on croit :
J'ai cru que tu me trompais. Je t'ai trompé. C'est fini (177).
Le programme qu'elle dit partager avec Jack, l'ami de Jim :
S'il peut y avoir bataille, il faut frapper le premier, à l'improviste et à
fond. Il faut être
plus généreux que le généreux, il faut fustiger le
médiocre et écraser les
canailles (193),
dans lequel on retrouve cette morale aristocratique, élitiste, fondée sur une
valeur que l'on s'attribue soi -même, trouve en fait une actualité moins noble :
Si j 'ai le moindre doute, j e fais touj ours plus que l'autre n'a pu faire
(112).
Plus la moindre trace de générosité ni de justice. L'exigence de vérité
élevée au rang de vertu, beau principe qui fonde leur amour, est entachée de
son revers, fertile en sordides règlements de compte. La vérité a donc un prix
lourd. Et dans ce prix, paradoxalement, le mensonge. Car la vérité a ses
perversions, elle connaît ses limites, et la première de celles -ci, ce sont les
mots pour la dire. Puisque le soupçon peut survenir à n'importe quel moment,
c'est que le langage ne peut l'empêcher, voire peut le contenir en lui, à son
insu. Et s'il est fort peu question du problème des langues dans cette histoire
franco-allemande, il apparaît tout de même :
Ils ne se parlaient, au fond, que par traduction. Les mots n'avaient pas
absolument le
même sens pour eux deux - ni les mêmes gestes. (161)
Si cette différence permet le jeu (les poèmes en trois langues) et la
découverte, elle est un obstacle pour dire et se dire. Mais cela dépasse le
simple problème de traduction chez Kathe : lorsqu'elle rappelle à Jim une
rencontre avec Harold, rencontr e rapportée dans son journal que Jim a lu sans
comprendre le sens de ce passage, c'est évidemment elle qui dissimule, usant
de la litote et de la synecdoque pour que Jim ne puisse comprendre, tout en
faisant qu'elle puisse affirmer :
J'ai écrit: « Je suis allée chez Harold, et, à un certain moment, il plaça
ses mains de
chaque côté de moi (...) ... de chaque ... côté ... de moi ...
Si ce n'est pas clair, cela, que
vous faut-il ? » (143)
Ainsi l'exigence de vérité ne revêt pas le même degré pour Ka the selon
qu'elle concerne les autres ou elle -même. Elle accepte quelques libertés pour
elle-même. Ne va-t-elle d'ailleurs pas jusqu’à l'avouer et demander pardon par
avance :
Elle professait que le monde est riche, que l'on peut parfois tricher un
brin, et elle en
demandait d'avance pardon au Bon Dieu, sûre de l'obtenir
(92).
Sous l'aspect plaisant de l'aphorisme se cache la nature contradictoire de
Kathe : toute son apparence tend à la montrer implacable avec elle comme
avec les autres. Et pourtan t, elle sait bien qu'elle s'accorde, à elle
exclusivement, quelques effractions avec le code qu'elle met en place. C'est
que peut-être la relation qu'elle noue avec les hommes, malgré ses dires, ses
désirs, l'empêche de l'intellectualiser, de la codifier : elle reste alors soumise
à la force profonde et puissante qui anime Kathe, celle de l'instinct.
.L'instinct
Kathe semble en effet régie par son instinct : non pas un sixième sens
qui la guiderait, mais bien cette impulsion innée, qui fait d'elle un êtr e de
nature davantage que de culture. Entre Kathe et les éléments se joue une
véritable relation qui n'est pas sans rappeler les religions polythéistes, voire
animistes; de même son instinct maternel est exacerbé et limite sa relation aux
autres. Il faut sans doute chercher dans cette force primitive l'une des raisons
de l'impuissance de son discours amoureux.
La terre, le feu et l'eau établissent avec Kathe un réseau
particulièrement dense. La terre, non dans son acception territoriale,
patriotique - encore que Kathe revendique son amour pour son pays - mais
dans son acception minérale, comme élément premier, primitif. C'est vers cette
terre qu'elle se tourne lors d'une séparation avec Jules : elle deviendra fille de
ferme. Travaux de ferme et chasse seront ses activités principales. Plus tard
lorsque Jules, Jim et Kathe partent en promenade, ils visitent une grande
ferme sous l'autorité de Kathe :
Ils comprirent l'appel de la terre, mais Jules et Jim se trouvaient
incapables et indignes
devant elle ( 119).
Kathe est en relation directe avec la terre, reste soumise à une force
tellurique, prête à communier avec elle : c'est lorsqu'elle se détache des
hommes - des siens - qu'elle y retourne, comme pour se ressourcer, y trouver
une vie plus saine et plus simple; au fond, une vie plus naturelle, à proximité
de son élément premier et essentiel.
Le feu, bien que de façon moins significative, est aussi un motif du
roman : il est un des points communs entre Odile, la fille du Nord, et Kathe
qui toutes deux aiment les grands feux devant lesquels, nus, on se réchauffe.
Le feu est également l'occasion de prononcer un vœu alors que l'on sacrifie un
objet précieux comme le propose Kathe (104). Kathe sera aussi la plus efficace
pour éteindre, nue et ensommeillée, un début d'incendie à Berlin. Si la
proximité avec le feu est moins nette qu'avec la terre, il n'empêche qu'elle
montre Kathe maîtresse des grands feux auprès desquels elle se réchauffe,
comme on se purifie.
C'est l'eau qui retient davantage l'attention : tout le roman est émaillé de
remarques concernant sa qualité de nageuse. L'eau est l'élément qui révèle son
corps et sa force. Féminin, cet élément la distingue des hommes. Jim est piètre
nageur et à Venise, c'est Kathe qui est remarquée pour ses performances.
L'appel de l'eau est au moins aussi fort que celui de la terre. L'eau chaude de
la Méditerranée, si elle convient un temps, finit par la lasser : c'est l'eau
glacée de la mer du Nord ou de la Baltique qui a la préférence. Une eau qui
n'est pas une partie de plaisir et de paresse, mais une eau qui fouette le sang,
saisit le corps, anime l'esprit.
L'eau est aussi un instrument de danger et de manipulation. Face aux
hommes, Kathe utilise l'eau pour ses vengeances implacables : en témoignent
les deux sauts dans la Seine. Le premier est une alerte, mais rend « Jules pâle,
silencieux, moins sûr »(87). Le second est définitif : l'eau est l'instrument de
Kathe par excellence.
Quand elle veut "faire autre", c'est en retrouvant cet élément qui la
définit le mieux qu'elle le fait. Il s'agit à la fois d'une purification, d'une
communion et d'une vengeance :
Elle trompait ses hommes avec les dieux des eaux (105).
La constance, sinon le système liant Kathe aux éléments, à trois
éléments qui semblent partie intégrante du personnage, dessine une Kathe bien
loin des cafés de Montparnasse ou des tavernes de Schwabing : elle est une
force qui a partie liée avec les dieux de la nature, les forces primitives du
monde. Des forces qu'elle salue dans d'archaïques dan ses :
[Kathe] ôta son pyj ama sur le perron et plongea toute nue dans la
neige fraîche. Elle y
disparaissait, y nageait, y faisait des culbutes, en
mangeait.
- Quand vous serez plus grandes, dit -elle aux fillettes, vous saluerez
ainsi la neige
avec moi (132).
Retour à la nature, recherche d'une fusion, salut à la grande déesse, nous
trouvons, mêlés les uns aux autres, les grands traits d'une religion primitive
qui rend grâce aux éléments qui composent la planète et qui s'y soumet. Il
n'est évidemment pas indifférent ici que Kathe soit allemande et que les
religions panthéistes germaniques aient vénéré, avec tel ou tel rite, ces forces
primaires. Il n'est pas indifférent non plus que le roman se déroule dans les
années 20 où le mouvement naturiste allemand prend un essor considérable,
redécouvrant la nudité et le culte de la vie naturelle, dite saine, que les nazis
sauront récupérer. Alors que Jules représente un homme entièrement façonné
par la culture, Kathe au contraire s'apparente à ces forces na turelles. Elle en
développe un trait particulièrement net : celui de l'instinct maternel.
.Instinct maternel
Le dernier reproche qu'adresse Kathe à Jim est celui -ci :
pas voulu,
Et moi, Jim, et moi, et les petits que j 'aurais voulu avoir ? Tu n'en as
Jim (231) ?
Elle poursuit plus loin :
Je suis une mère, Jim, une mère avant tout (231) !
Cet aveu de Kathe, dans les toutes dernières pages du roman, est à la
fois sa force et sa faiblesse. Sa force dans la mesure où elle confirme qu'elle
est avant tout un produit de la nature. Sa relation avec les éléments, bien sûr.
Mais aussi le mode d'organisation sociale : il y a chez Kathe un instinct tribal.
Jules s'étonnera que Paul ne figure pas dans son cercle d'amis, qu'elle ait été
le chercher ailleurs. Une façon de souligner que tous les autres y participent :
Jim, Fortunio, Albert, Harold ... tous appartiennent à un clan dont Kathe est la
reine. De même, les relations qu'elle entretient avec sa soeur, Irène : à la fois
de rivalité et d'entraide (13 9 et 140), chacune jouant pour soi mais sur le
terrain de l'autre et lui venant en aide dès que le besoin s'en fait sentir : la
fratrie, malgré ses heurts, protège d'abord ses éléments. Jim sent bien que
règne autour de Kathe un esprit clanique. Aussi se demande -t-il s'il appartient
lui aussi à « la tribu des pirates, comme eux ? »(193) Car il y a de la tribu
primitive dans la manière dont Kathe organise la vie de famille. C'est l'appel
de ses enfants qui la fait revenir après son séjour dans une ferme. S'i l s'agit de
trouver un logement, pour une tribu qui réunit les mâles, époux, amant, et les
enfants, plus quelques pièces rapportées, c'est elle - grâce à son instinct, c'est à-dire véritablement son flair - qui le découvre - comme on trouve un terrier,
un gîte :
Jim crut plusieurs fois avoir trouvé la maison rêvée, mais Kathe, avec
un instinct sûr,
la rej etait. Ce fut elle qui découvrit ce qu'il leur fallait
pour l'été (196).
Mesure de sauvegarde, de survie, Kathe assure protection à sa tribu,
mieux que les mâles qui n'en peuvent mais. C'est elle qui sauve ceux de la
meute qui sont en danger, au moins ceux qui sont irremplaçables : les petits.
Avant même que Jim ait pu intervenir, elle empêche le singe d'attaquer
Lisbeth. Elle va jusqu'à inventer le concept de plusieurs filles uniques (112)
trahissant ainsi l'exclusivité de sa relation mère -enfants. Il semble en fait que
ce qui guide Kathe, ce sont précisément les enfants : Jim le pressent qui pense
« que Kathe n'était jamais aussi Kathe que lorsqu'ell e attendait un bébé(149) ».
Le roman n'indique pas qui des deux parle le premier d'enfant, se contente de
cette laconique formule :
Car ils voulaient se marier et avoir des enfants (122).
Mais tout laisse entendre que, pour Kathe, il ne peut en être autrement :
ses premiers enfants, son état de plénitude lorsqu'elle est enceinte et cette
volonté tenace, excessive d'avoir un enfant de Jim. Non pour Jim, qui n'est
que géniteur, mais pour l'enfant à naître. Dans cette volonté, Kathe se montre
animal. Et ce sont les images de la bête qui viennent dans le roman :
Il vit une bête irresponsable qui humait sa boisson naturelle (177).
La force vitale, instinctive qui anime Kathe est celle d'une femelle,
prête à tout pour défendre ses petits, prête à tout pour être fécondée. D'où ces
débordements de violence, de mauvaise foi lorsqu'il est question de l'enfant
qui ne vient pas. Kathe est comme une bête et pourtant femme. Mais c'est son
statut de bête qui s'impose et qui la fait régresser : dans ses relations a vec
Jim, elle n'est qu'un animal assoiffé de sang, de sueur, de sperme, même si le
mot n'est pas écrit dans le roman. Le combat qu'elle mène - un combat dont les
figures ne sont pas érotiques mais héroïques (111) - souligne combien l'amour
est une partie engagée à fond, une lutte entre héros pour ... le plaisir du mâle
peut-être, la fécondation de la femelle à l'évidence. Et ce combat est donc pour
la préservation de la race, de sa race, quitte à n'être que génitrice et à confier
les soins de l'éducation à d'autres, Lucie par exemple (138). Cette image de la
mater genitrix semble l'emporter sur toute autre. Cette frénétique recherche de
la fécondation la voit se soumettre à un régime alimentaire, à une vie naturelle
et saine, à d'étranges positions censées favoriser la conception. Tout est requis
par la nécessité de l'enfant. Au point que lorsque Kathe n'est pas enceinte,
qu'il lui faut patienter, alors le baromètre de leur amour est soumis à une basse
pression : le temps se gâte, pour reprendre une métaphore fréquemment
utilisée par Henri -Pierre Roché. Le fœtus vient -il à mourir, c'est le silence qui
s'impose entre eux. Jim reverra Kathe et elle aura un regard de morte. Sa
fonction essentielle n'étant pas satisfaite, elle meurt à autrui. Jusqu'alors
Kathe se sera battue vaillamment. Son instinct animal l'aura conduite à
s'abreuver du sang de son amant, à le blesser pour le punir de n'être pas
capable de lui donner son petit :
Je suis au milieu du rouge de ton cœur, Jim, et j e veux boire, boire,
boire (112).
Il y a en Kathe du vampire, de cet animal qui se nourrit du sang des
autres. Peu importe au fond que Jim soit exsangue s'il a rempli son rôle et
donné son sang, sa vie pour offrir un enfant à Kathe. Car c'est bien cette force
qui la mobilise, la tend tout entière vers Jim, qu'elle a choisi pour cela. Jim ou
un autre : dans ses moments de colère, elle ne distingue plus l'un de l'autre et
parle des « hommes », terme générique englobant, ravalant l'individu au rang
d'un élément de son espèce parmi les autre s, sans distinction (102). Kathe est
donc davantage cette image de la femme féconde ou à féconder qu'une amante
passionnée. Là réside peut -être l'écart entre l'image qu'elle donne d'elle, une
femme libérée et libre de ses amours, et ce qui ressortit à sa force profonde,
vitale, son instinct maternel.
Or Kathe est traversée par cet antagonisme : son animalité a besoin d'un
cadre pour s'exprimer. Et c'est le cadre le plus bourgeois, le plus
conventionnel qu'elle va réclamer. La reine de l'instinct, tout com me l'amante
passionnée, heurte le monde de la convention et n'ose le dépasser. Avant
l'amour-passion, il y a l'instinct de mère. Et les manifestations de cet instinct
maternel ne manquent pas de surprendre, de la part de qui veut créer de
nouvelles règles : son rêve est le plus conformiste qu'on puisse imaginer - rien
d'autre que des enfants propres, sains et joyeux. Sept, c'est le nombre qu'ils
sont lorsqu'elle découvre les enfants de forains au gré d'une promenade :
Voilà la vraie richesse, le vrai bon heur ! dit Kathe, émue (101).
Avoir des enfants, cette vraie richesse, est partout contraire aux lois de
la passion. Plus encore si on se soumet à la loi des hommes : c'est toute
l'éducation de Kathe qui rejaillit lorsqu'elle se dit incapable d'avoir un enfant
de Jim qui porte le nom de Jules. C'est qu'avant tout, Kathe est mère, femelle
mettant bas et que cette force instinctive qui la gouverne ne peut que heurter
les hommes pétris de culture qu'elle choisit et les lois de l'amour -passion
qu'on semble jouer. Le danger dans lequel elle fait vivre chacun résulte de
cette dichotomie larvée et pourtant à l'œuvre dans tout le récit - mais son
choix est fait, instinctivement sinon consciemment : lorsqu'on lui demande de
choisir entre Jim et ses enfants, Jim récuse le choix, veut imposer l'un et les
autres; Kathe, sans rien en laisser paraître, sacrifie la semaine qui lui restait
avec Jim, et donc Jim, et, en l'emmenant certes, rejoint le chalet et ses deux
filles (118).
Ainsi l'image de Kathe s'avère brouillé e, diffuse, mêlant divers
symboles qui ne sont pas en harmonie les uns avec les autres. La première
image reste celle d'une femme libre, décidée à braver les dangers qu'elle
encourt en refusant la soumission sociale. Si cette première image n'est pas
fausse, elle cache cependant ce qui donne à Kathe son énergie : ce n'est pas
l'amour, mais un instinct qui la gouverne et qui fait d'elle non une personne
aux réactions raisonnées, mais une bête, blessée le plus souvent, dont l'instinct
prime.
Il reste deux groupes de personnages féminins dans le roman, qui
n'apparaissent que peu et dont le rôle est pourtant fort important : les mères celle de Jules, celle de Jim - et deux femmes, Gilberte et Michèle qui
catalyseront la colère d’Helen.
c. Les mères
Les deux mères sont abusives, présentes dans des moments où on ne les
attend pas; elles jugent, influencent et, surtout, n'aiment pas Kathe. La veille
même du mariage de Franz et Kathe, c'est la mère de Jules qui commet une
faute : pour se venger, Kathe reprend Harold pour amant. La mère de Jules
offre un voyage de noces auquel elle se joint. Ce tour de France est vécu par
Kathe comme une succession de « situations impossibles ». La présence
constante de la mère au début de leur vie commune souligne le caractère
influençable de Jules, soumis et inconscient - le contraire de ce qui convient à
Kathe.
C'est la mère de Jim qui renverra de lui une image négative, celle d'un
homme lâche, pleutre, malléable. C'est elle qui condamne sa relation avec
Kathe, la complique autant qu'elle le peut. Certes elle est une forte femme, au
caractère arrêté et l'on peut comprendre la fascination qu'elle exerce sur son
fils. Elle est aussi une femme de courage qui a élevé, étant veuve, son fils,
seule. Et c'est sans doute pour ces raisons qu'il faut comprendre qu'elle
cherche une relation exclusive avec son fils... C'est justement chez elle, qu'en
pleine régression, il vient trouver refuge lors de cette maladie, somatisation de
son échec avec Kathe. C'est chez elle encore qu'il se ret ire lorsque Kathe, en
France, lui signifie ses congés. Il retrouve alors « son lit d'étudiant » et ce
« port neutre », de toute la neutralité maternelle. Mais c'est morte qu'elle joue,
paradoxalement, son rôle le plus important et le plus décisif : Gilberte, Kathe,
Denise viennent se recueillir sur sa dépouille. C'est à ce moment que Jim
résout son problème de paternité, comme si au -delà de la mort, sa mère
pouvait enfin accepter une femme dans la vie de son fils et lui donner
l'autorisation d'assurer une d escendance.
d. Gilberte et Michèle.
Gilberte permet de vérifier la pertinence de la clarification
stendhalienne concernant l'amour : elle ne participe évidemment pas de
l'amour-passion, qui est l'apanage de Kathe et qui consume les amants. Elle est
sans rapport avec l’amour physique que Jim connaît avec une artiste pour se
venger de Kathe :
curiosité
Il n'y eut rien de sentimental entre elle et lui, mais une fantaisie et une
satisfaites (178).
Bien entendu, Gilberte ne satisfait pas aux critères de l'amour de vanité
puisqu'elle est un amour secret de Jim. Gilberte ressortit exactement - et le
mot est donné dans le texte - à l'amour-goût. Si les mots pour le définir ne
sont pas les mêmes chez Stendhal et chez Roché, c'est que ce dernier use de
métaphores -"paysage plat, climat tempéré"(123) - là où Stendhal est plus
analytique :
Il ne doit entrer rien de désagréable sous aucun prétexte, et sous peine
de manquer
d'usage, de bon ton, de délicatesse, etc.(...) Rien n'y étant passion et
imprévu, il a
souvent plus de délicatesse que l'amour véritable, car il a touj ours
beaucoup d'esprit 146.
Ce n'est donc pas un hasard si Gilberte n'apparaît que si tard dans le
roman, en tant que personnage. Il y a été fait allusion à plusieurs reprises mais
sans nom. Lorsqu'enfin elle intervient, avec sa sagesse et sa résignation, ses
larmes aussi en écoutant le récit des amours de Jim et de Kathe, il est sûr
qu'elle restera un ferment de division entre eux : son existence, mais aussi sa
146
Stendhal, De l’amour, chapitre premier, édition Folio, page 27.
réussite avec Jim, en c e sens qu'elle traverse le temps sans paraître être
atteinte, son renoncement à tout enfant font d'elle la figure inversée de Kathe
et ce que cette dernière pouvait craindre de pire. La seule promesse de Jim à
son égard concerne le temps :
Si tu le souhaites, nous vieillirons ensemble (124).
Ici l'amour-goût s'impose à l'amour passion : il intègre le temps là où le
second ne veut voir que l'instant. Et quelle tentation plus naturelle et en même
temps plus saugrenue que celle de Jim de vouloir concilier l'inconciliable :
égaler mathématiquement Jules à Gilberte, mais aussi l'intégrer dans la
« famille » de Kathe. C'est au -delà des forces de Gilberte comme de
l'entendement de Kathe. Gilberte résistera toujours, malgré tout, à la
complaisante proposition de Kathe, qui ne peut consister qu'à se venger à deux
de celui qui les fait souffrir. Gilberte est la femme idéale pour Jim : toujours
présente et disponible, ne demandant aucun compte, acceptant tout, malgré sa
souffrance. Elle est le calme et la constance . Mais pour Jim, s'il a besoin
d'elle, elle est aussi trop calme et trop constante : l'expérimentateur qu'il est
ne peut s'en contenter. Mais elle est toujours là, un peu comme sa mère, dans
les moments de crise, d'épuisement. Elle est une source qui redonne vie à Jim,
pour s'en aller ailleurs. Le roman n'avait apparemment pas besoin de Gilberte
pour se construire : le rôle qui lui est dévolu pouvait fort bien se reporter sur
une autre, Michèle par exemple. Pourtant sa présence témoigne d'un trait
particulièrement prononcé chez Jim : au milieu de son inconstance, de ses
frasques de Don Juan se fait jour l'idée contraire, la nécessité d'une
permanence, d'un fil ténu mais persistant qui lie les épisodes de sa vie. Pour
jouir pleinement de ses amours, il a besoin d'un repère, d'un point de
comparaison stable : Gilberte. En ce sens, Gilberte ne peut être la mère de son
enfant : elle perdrait ce statut de point fixe. Ce rôle devra être dévolu à
Michèle.
Jim a d'étonnants éclairs de lucidité qui semblent résoudre en une fois
tous ses problèmes : au moment où il annonce à Kathe qu'il va épouser
Gilberte, il découvre que Michèle est faite pour porter son fils. Cette
juxtaposition finale de trois femmes morcelle leur image en fonctions : car aux
catégories stendhaliennes de l'amour, Jim en ajoute une autre, l'amour maternité. Ce qui sauve Michèle, aux yeux de Jim et alors qu'elle vivait dans
« l'ombre de la mort », c'est qu'elle « a des hanches de mère ». La vie
manifestement douloureuse qui fut celle de Michèle perme t à Jim de présenter
la sienne comme étant elle aussi un parcours d'obstacles, de souffrance, de
douleur : « Les deux étaient accidentées »(229). A celle qu'il destine à être la
mère de son fils, il ne présente pas l'aspect conquérant, triomphant du
séducteur, mais sa figure inversée, celle d'un Don Juan vieilli, fatigué,
cherchant à laisser lui aussi une trace de son passage sur terre. Michèle semble
l'heureuse élue, peut -être surprise et enchantée d'un coup du sort qu'elle ne
devait guère attendre, que d’ autres avant elles attendaient.
2. Les personnages masculins.
Les hommes ont ceci de particulier qu'ils sont comme des prédateurs :
ils sont à la recherche d'une femme, dont ils présupposent l'existence, sans
jamais savoir exactement qui elle est, mais dont la seule idée leur permet de
chasser l'une, puis l'autre, d'autres encore, sans jamais être satisfaits.
Il n'est pas besoin de dire que Jules et Jim est le roman de Jules et de
Jim. L'apparition de Kathe dans la deuxième partie bousculera les do nnées
mais ne changera pas fondamentalement la donnée initiale. Celle -ci est
triplement soulignée, emphatiquement donc, par la réitération du titre : titre
du roman, titre de la première partie, titre du premier chapitre de la première
partie. Il y a là une nécessité de construire deux personnages qui ne
s'entendent qu'ensemble, au sens propre du verbe : l'un appelle l'autre
phonétiquement. L'on pourrait même appliquer la loi de Jakobson à propos des
jumeaux : pourquoi Jules et Jim et pas Jim et Jules ? Simplement parce que
cela sonne mieux ainsi. Mais aussi parce que dans la prononciation des deux
noms s'inscrit la différence des caractères, en même temps que leur
complémentarité, et plus surprenant, leur similitude. C'est Jules qui insiste sur
la prononciation du nom de son ami :
ne lui
Il faut prononcer Djim à l'anglaise, avec un D devant, et pas Gîmme, ça
ressemble pas (35).
Cette dentale martelée qui inaugure le nom est précisément absente chez
Jules où le son [z] est justement marqué par la douc eur, la plénitude, une
certaine rondeur, à l'image exacte qu'ils donnent l'un et l'autre : Jim,
conquérant, énergique, allant de l'avant, expérimentateur; Jules plus replié sur
lui-même, à la recherche d'un confort de vie, d'une existence consacrée à la
méditation et à l'écriture, davantage que tournée vers l'expérimentation et la
chasse.
Les portraits de Jules et Jim paraissent ainsi bien contrastés.
Le roman s'ouvre, après une référence temporelle, sur ces mots :
Le petit et rond Jules, étranger à P aris, avait demandé au grand et
mince Jim, qu'il
connaissait à peine, de le faire entrer au bal des Quat z'Arts, et Jim lui avait procuré
une carte et l'avait emmené chez le
costumier. C'est pendant que Jules fouillait
doucement
parmi
les
étoffes et choisissait un simple costume d'esclave que naquit
l'amitié de
Jim pour Jules (11).
Tout semble dit dans ces premières lignes et la suite ne fera que
confirmer cette description. Jules s'oppose à Jim par son physique. Celui de
Jim lui permet souvent d e se démarquer des autres, d'être alors remarqué. C'est
le cas avec Odile, au cours d'une autre soirée au bal des Quat -z'Arts où elle se
plaît à être sur les épaules d'un des plus grands de la fête. Ce corps est l'objet
d'attention : Jim l'entretient en pratiquant divers sports, la boxe notamment,
comme beaucoup de ses contemporains. Mais c'est aussi un corps séduisant,
élancé, qui n'est pas sans rapport avec celui des femmes, et donc marqué d'une
certaine féminité. Non qu'il soit amolli ou arrondi; mais il n'est pas atteint de
virilité excessive, au contraire de Jules. Il est doté d'un corps dont il n'a pas
honte :
Jim se rendit compte que Jules, qui l'avait vu souvent nu sous la
douche, lui avait
touj ours caché son corps. Jim trouva Jules court, taillé
comme un légionnaire romain,
avec des poils noirs frisés, différent de
l'élancement et de la lisseur de Lucie, d'Odile,
de Jim lui-même (...)
(69)
Rien de plus dissemblable donc que les physiques de l'un et de l'autre,
au point d'y voir presque un effet de caricature. Mais cette opposition des
physiques, à la manière des théories sur la physiognomonie de Balzac, renvoie
bien à une différence de caractère. Il est jusqu'au choix des déguisements pour
le bal des Quat-z'Arts qui témoigne de celle -ci : c'est un vêtement d'esclave
que choisit Jules, marquant ainsi d'emblée le personnage d'une soumission
apparente qui ne le quittera pas. Les deux hommes s'opposent ainsi sur des
points essentiels. Jules est sans doute profondément marqué par sa judéité qui
dès son plus jeune âge lui vaut des déboires. Ce n'est pourtant pas un
personnage qui paraît revendiquer haut et fort son appartenance à la
communauté juive. Mais dans l'épisode où, enfant, à dix ans, il est rossé par
un élève de sa classe, Hermann, il découvre non seulement qu'il est juif, mais
aussi l'ambivalence de la situation qui lui est faite : il est à la fois victime de
l'antisémitisme de Hermann et attiré par celui qui le frappe :
Et puis, au fond, Hermann me plaisait.
- Pour lui -même ? dit Ji m. Ou bien parce qu'il vous frappait ?
- Pour les deux, dit Jules (32).
Certes cet épisode date de bien avant la montée du nazisme et ne
témoigne d'aucune complaisance à son égard. En revanche il met à jour une
attitude paradoxale mais constante de Jules : il semble favoriser l'émergence
de situations dans lesquelles il est en porte à faux, victime consentante de ce
qu'il a lui-même créé, d'une histoire qui le blesse et le touche en même temps.
Cette attitude l'oppose radicalement à Jim, le conquérant. Ainsi lors du repas
qu'organise Jules, à Munich, pour présenter Lucie et Gertrude à Jim : malgré
les compliments, en dépit de la gentillesse de ses hôtes, Jules n'arrive pas à ne
pas gâcher la soirée. Il lui devient nécessaire, devant ce public averti, de se
retrouver dans une position d'infériorité, de s'y enfermer, de se voir perdant
alors que Jim va tout gagner :
Il ne laissait pas parler les autres, il insistait sur des effets manqués.
Ses trois amis
souffraient pour lui et leur désir naissait de se revoir,
sans lui (18).
Tout son discours amoureux repose sur l'échec, jusqu'à ne pas accepter
d'être aimé. Jules vit sur un sentiment de culpabilité qui l'empêche d'être; il
lui faut simuler des situations et convenir de son échec : même les prostituées
ne font pas l’affaire, toute amie rencontrée lui signifie son congé. Et Jules a
une parfaite conscience de cette faiblesse. Seule, peut -être, sa relation avec
Jim l'empêche de sombrer tout à fait.
Car les deux hommes sont différents, mais bien sûr co mplémentaires :
les rôles sont répartis, non pas définitivement, mais toujours avec des traits
constants. Deux domaines montrent particulièrement comment, dans cette
relation, l'un ne va pas sans l'autre : les femmes et la littérature. Jim est chez
lui à Paris, c'est lui qui joue le rôle d'intercesseur auprès des femmes,
cherchant quelque bel arrangement pour son ami (notons qu'il n'y parvient
guère). Pour aider Jules à surmonter ses faiblesses, il lui expose ses principes
en matière de séduction, mais Jule s sent vite combien il ne peut être question
pour lui de les adopter, ni même de les adapter (12). En revanche, il est, lui,
tout disposé à servir d'intercesseur non en présentant des femmes comme le
fait Jim, mais en offrant à Jim les femmes qu'il aime : Gertrude et Lucie
illustrent parfaitement comment Jules vit ce rôle d'amant dépouillé et heureux
de l'être. Certes pour Gertrude, l'histoire est close. Mais Lucie est l'objet de
toutes ses attentions et de tous ses désirs. Il fera sa vie avec elle, espère -t-il.
Dès lors Jim pose « une barrière » entre Lucie et lui. Mais cette frontière reste
théorique et n'embarrasse personne : Jules continue une cour décalée,
abstraite, sans aucune chance de réalisation, permettant à Jim, qu'il a invité à
venir avec lui, de s'imposer par sa seule présence, sans aucune préméditation
de sa part. La vie amoureuse « française » de Jim étant cachée, force est de
constater que sa seule présence aux côtés de Jules anéantit toute chance pour
ce dernier. Au moins pourrait -il s'en rendre compte et lui en vouloir : il n'en
est rien. Si Jules n'espère pas être dépouillé, son échec lui devient supportable
pourvu que Jim en soit le bénéficiaire :
J'ai la terreur de la perdre et qu'elle sorte tout à fait de ma vie. Jim,
aimez-la, épousezla, et laissez-moi la voir. Je veux dire : si vous l'aimez,
cessez de penser que j e suis un
obstacle (30).
Ainsi Jules œuvre pour Jim et se satisfait de cette situation passive. Il
prend même goût à cette relation triangulaire dont il n'est que le témoin
attentif. Jules séduit, accroche puis livre à Jim, qui n'a qu'à se présenter pour
récolter les fruits. L'idée de l'amour que se fait Jules paraît être toute
théorique, abstraite, purement intellectuelle, alors que Jim parle d'amour en
terme de conquêtes. Mais du plaisir des situations auxquelles il se trouve
malgré tout mêlé, Jules tire peut -être un profit.
L'autre domaine qui révèle la complémentarité des deux protagonistes
est la littérature : ils sont l'un à l'autre indispensables, se nourrissa nt l'un de
l'autre, mêlant et échangeant leurs cultures :
Chacun enseignait à l'autre, j usque tard dans la nuit, sa langue et sa
littérature (11).
Ainsi se crée un sentiment d'osmose, de cultures partagées jusqu'à ne
plus devenir qu'une seule culture spécifique, terreau commun sur lequel se
nourrit leur relation. Une relation qui se forge dans l'enseignement de l'un et
de l'autre, dans ces interminables discussions au cours desquelles chacun est à
la fois locuteur et destinataire. Cet acte de complémen tarité complexe va plus
loin qu'une simple image de Don Quichotte et Sancho Pança que suggère leur
physique, même au plan intellectuel : la relation entre Jules et Jim est d'un
autre ordre et n'est pas sans rappeler les relations gémellaires. Le psychologue
René Zazzo définit ce qu'il appelle « l'effet-de-couple 147» : ce sont ces
ressemblances qui ne doivent rien à la génétique mais au contraire à l’élection
de l’un et de l’autre, pour former un couple. Depuis 1907, Jules et Jim
n'existent que l'un par rappo rt à l'autre. Leurs rapports sont d'une force telle
qu'ils en deviennent essentiels à tous deux. Et l'on trouve dans leur
comportement de nombreuses traces de cet effet -de-couple : le début du roman
multiplie les notations qui indiquent en filigrane que c'est un couple qui est en
train de se former :
Les cigares étaient leur dépense. Chacun choisissait le meilleur pour
l'autre (13).
Leur relation est aussi commentée dans les cafés qu'ils fréquentent et on
leur prête des "mœurs spéciales"(12). Ces cou rtes notations sont amplifiées
par la langue : il s'agit de supprimer l'écart que suscitent deux langues
différentes. Ainsi non seulement ils échangent leur littérature, mais ils
traduisent ensemble : c'est une langue commune qui les lie, une cryptophasie,
mélange des deux langues, création d’une langue qui leur est spécifique. Le
physique lui-même, pourtant fondamentalement différent, se modifie pour se
retrouver en l'autre : c'est habillés de « clairs costumes pareils » qu'ils partent
en Grèce et la dépil ation qu'effectue Jules lui permet non pas d'avoir le corps
de Jim mais au moins de n'en être pas l'opposé. François Truffaut, dans son
adaptation, a rajouté une scène ne figurant pas dans le roman : Odile confond
Jules et Jim et intervertit leur prénom, soulignant ainsi la confusion que
l'effet-de-couple fait régner. Ce sont, une nouvelle fois, les femmes qui
147
René Zazzo, Le paradoxe des jumeaux, Stock, 1984. R. Zazzo étudie les jumeaux et dit qu’ils sont un caslimite des couples fraternels.
éclaireront le mieux cet effet : elles passent de l'un à l'autre, cherchant
toujours à ne pas gâcher la vie de l'un au profit de l'autre, allant même , comme
Lucie, à voyager avec l'un avant de repartir avec l'autre. Magda, quant à elle,
au cours de la « soirée éther » qu'elle organise, congédie Jules, couche avec
Jim, non pour coucher avec Jim, mais pour donner une leçon à Jules. Et Jim
accepte comme un service rendu à son ami. La confusion s'établit même dans
la grammaire : la fin du chapitre XIII, « Le sourire archaïque », est
entièrement rédigée au style indirect libre :
s'ils le
Avaient-ils j amais rencontré ce sourire ? - Jamais. - Que feraient -ils
rencontraient un j our ?
- Ils le suivraient (76).
Les propos ne sont attribués à aucun des deux, c'est -à-dire qu'ils
appartiennent aux deux. A l'un, à l'autre, aux deux, indifféremment. La
découverte de la statue dans l'île inaugure ce moment particulier où Jules et
Jim vivent une communion intellectuelle, que l'on pourrait dire presque
physique, telle que fusionnent leurs modes de pensée mais aussi leurs désirs.
Ils vivent alors l'effet de couple dans son intensité, chacun ressentant en son
for intérieur ce que l'autre ressent.
Certes rien ne vient, naturellement, justifier la gémellité de Jules et
Jim : elle est pourtant au cœur de leur relation amicale, si par là on entend le
sentiment de sympathie, au sens étymologique du mot. C'est dans cette
connivence absolue, dans cet oubli de soi dans l'autre que Jules peut oublier
tout à la fois les menaces qui pèsent sur lui - il est absolument inconscient des
menaces de mort que profèrent à son encontre les corbeaux du dernier chapitre
- et sa nationalité allemande dans le climat revanchard qui commence à
s'imposer dans la France d'alors.
L'image de Jules n'existe que par l'image de Jim. Ces deux personnages,
en tant que personnages, n'existent que l'un avec l'autre. De la naissance de
leur amitié à la mort de Jim, rien ne paraît échapper à l'un ou l'autre. L'un
n'est pas l'autre: dans le chapitre « Les corbeaux », Jim a une obscure
conscience d'un destin prêt à frapper. Mais il existe bien chez eux une histoire
qui devient commune renvoyant l'un à l 'autre, ne pouvant dire l'un sans dire
l'autre : Jules et Jim sont un couple, particulier certes, mais un couple quand
même, régi par les lois du couple, imposant aux uns et aux autres leur relation
d'autant plus étonnante qu'elle n'est pas habituellement admise. Bien entendu
cette relation crée des effets de ressemblance, les deux hommes aimant les
mêmes femmes par exemple. Mais à travers ces similitudes pointent les
dissemblances qui leur donnent à chacun, relativement par rapport à l'autre,
une différence aussi. Et l'arrivée de Kathe vient à la fois renforcer l'unité et
réaliser les différences.
Publié au moment où la crise du personnage et le soupçon généralisé
battent son plein, Jules et Jim ( le compte rendu de Jules et Jim dans la
Nouvelle NRF suit celui de Les Gommes de Robbe Grillet 148...) affirme au
contraire des caractères, des individualités, des personnages très forts. Et c’est
la logique de ces personnages, et non pas les modèles dont ils peuvent
procéder, qui s’impose désormais à l’économie du roman.
3. Concentration.
Cette logique est celle de la concentration. Si la matière première est la
vie de Roché, celle-ci est revisitée par les impératifs du roman. Et ce dernier
ne peut se satisfaire de la dissolution, de la dispersion. Il a besoin de voir se
nouer une histoire et de la mener à terme. C’est, en tout cas, le parti -pris de
Roché.
a. Suppressions.
L'exemple le plus frappant se lit dans la comparaison des deux textes
qu'écrit Roché : celui de 1920, le Diary, et celui de 1943, Jules et Jim. Il est
remarquable que leurs logiques internes soient rigoureusement inverses. Le
Diary, nous l'avons vu, procède par excroissance des carnets. Sur la trame que
ceux-ci fournissent, il faut développer, ajouter, grossir, pour que,
quantitativement au moins, le Diary soit comparable au Journal d'Helen, et
que cela « fasse livre ». Le projet n'aboutit pas car il n'est pas de l'ordre de la
fiction. Celle-ci commande au contraire l'épure. Et par rapport au Journal, et
plus encore à la vie de Roché et c elle de ses comparses, Jules et Jim s'écrit par
simplification, suppression, coupes claires dans la trame historique. Certes la
matière est autobiographique. Mais ce n'est pas ce qui est le plus signifiant
dans Jules et Jim : ce sont les absences et les modifications qui révèlent le
mieux les intentions de l'auteur.
Le roman présente une pâle figure de Roché, dès lors que l’on sait qu’il
sert de modèle au personnage de Jim : tout ce qui concourt à faire de lui un
personnage hors du commun semble disparaî tre. Cette vie de dandy qui
caractérise si bien le Roché écrivant son Journal trouve à peine trace dans le
roman : il n'est plus l'ami des peintres, l'intercesseur des collectionneurs, celui
148
La Nouvelle NRF, juin 1953, n°6. Les deux articles sont signés par Manuel Rainoird.
qui hume les formes nouvelles, qui risque son argent dans les premières toiles
d'un inconnu, revendant celles qui ont pris de la valeur pour chercher ailleurs
de nouveaux talents, ni cet interlocuteur privilégié des peintres les plus
importants, non seulement en France, mais aussi à Munich, où il rencontre
Paul Klee. Et lorsque Roché écrit son roman, tous ses amis sont très connus.
Il est à peine un écrivain : certes quelques mentions ici et là de ses
articles pour un journal français et même le projet d'écrire un livre sur leur
histoire. Roché et les Hessel insistent pourtant bien sur le temps qu'ils
consacrent à l'écriture : seul Jules en hérite dans le roman. Et bien que Jules et
Jim passent le plus clair de leur temps à converser, nul lecteur ne saura quelle
est leur conversation : l'Allemagne, la France, la poésie et l'art du roman ?
Certainement, on peut le supposer. Mais rien ne vient le confirmer. Et pourtant
la discussion entre un Français et un Allemand en 1920 ne doit pas manquer
d'intérêt. Ni les principes en amour qu'expose Jim dès le premier chapitre :
Jim dit à Jules : Ce n'est pas une question de langue.
Et il lui exposa des principes.
- Autant me prêter vos souliers, ou vos gants de boxe, dit Jules, tout
cela est trop grand
pour moi (12).
Mais des principes de Jim, nous ne saurons rien, sinon qu'ils ne sont pas
adaptés à Jules.
Voici donc deux amis qui parlent d'on ne sait quoi, un écrivain qui
n'écrit pas, un marchand d'art qui ne vend pas... Tout ce qui semble concret,
tout ce qui paraît installer les personnages dans une fonction trop précise est
éliminé au profit d'une conception quelque peu romantique du dilettante du
début du siècle. Ce n'est pourtant pas au profit d'une image décadente de
l'homme à femmes, qui ne saurait plus consacrer de temps à autre chose.
Car presque toutes ses maîtresses disparaissent aussi, laissant Jim,
certes intéressé par la gent féminine, mais peu pressé de passer aux actes ou
plutôt peu soucieux de multiplier les expériences de front. Qui reste -t-il ?
Lucie, Gertrude, Odile. Trois caractères, trois façons d'aimer, de Lucie, la
jeune femme douce et blessée, à Odile la plus délurée et la plus libre, en
passant par Gertrude, la déclassée. Trois épisodes qui correspondent bien à la
vie de Roché, mais qui assagissent considérablement son personnage. Un seul
exemple suffit à l’illustrer : le roman montre Jim occupé d'abord à séduire
Gertrude, puis Lucie. Ce n'est pas ce qui se passe à Munich où Roché séduit
les deux femmes en même temps et conduit ses entreprises simultanément. Le
personnage est certes hors norme, mais pas exceptionnel non plus : il
n'accumule pas quotidiennement les conquêtes, a certes des maîtresses mais à
un rythme et en nombre que l’on pourrait dire raisonnables.
L'arrivée de Jim à Hohenschäftlarn change sa vie tumultueuse. Et c'est
la mauvaise interprétation d'un baiser dans les cheveux d'Annie par Rachel,
l'amie jalouse, qui provoque la première attaque violente de Kathe. Jim
proteste de son innocence et après deux heures de temps finit par la
convaincre. Il faudra néanmoins la mise en scène de la soirée à quatre pour
que Kathe revienne tout à fait à Jim (110).
La réalité n'est pourtant pas exactement celle -là. Certes en relisant son
Journal dix ans après avoir écrit son roman 149, Roché s'étonne de cette
confusion, mais le calendrier fait fo i : lorsqu'il couche avec Bobann, pas
jusqu'à jouir en elle, mais pour connaître "sa forme intérieure", c'est le
lendemain de sa première nuit avec Helen. Cette confusion dans les dates,
peut-être inconsciente de la part de Roché, n'en est pas moins significative :
elle permet de présenter un Jim tout entier occupé à Helen. Et toutes celles qui
prétendent le contraire non seulement se trompent mais veulent abattre son
amour : c’est d’ailleurs ce que veut Rachel.
Le Journal montre assez pourtant quel expér imentateur est Roché en
matière de femmes. Et dès 1902, il cultive avec l'une d'elles une relation
particulière, secrète et presque tranquille : Germaine Bonnard, la douce Mno.
Mais ce n'est qu'à la fin de la deuxième partie du roman qu'elle apparaît sous
les traits de Gilberte. Apparition rendue nécessaire pour créer un pendant à
Jules. Germaine reste pourtant, l'écrit -il assez!, celle qu'il aime absolument.
Mais Jim est pur dans ses intentions comme dans ses actes. Jamais il ne
trompe Kathe, même lorsque celle-ci lui présente ses amies pour le soumettre
à la tentation. Certes Gilberte est toujours là : mais, pour Jim, elle occupe une
place similaire à celle qu’occupe Jules pour Kathe. Et le roman prend bien
soin de rappeler que Jules bénéficie des tendresses de Kathe. L'équation que
refuse Kathe s'impose bel et bien : Jules et Gilberte sont de vieilles amours
qu'on ne peut quitter. D'autres femmes ? Seule Irène aurait pu peut -être
séduire Jim : mais c'était pour se venger de Kathe et celle -ci est rentrée avant.
Une autre femme serait en fait l'instrument d'une vengeance contre les
infidélités réelles de Kathe. Et cela se produit une fois (178). C'est ici le seul
manquement à la fidélité de Jim, telle qu'il la conçoit. Le Journal de Roché
raconte bien cet épisode : il correspond effectivement à une période de
chasteté de la part de Roché. Mais celle -ci s'entend sans doute autrement que
dans son sens commun. Il n'a pas d'autre maîtresse que Germaine avec laquelle
il ne jouit plus. Seule une curiosité qui lui pe rmet de vérifier son amour le
conduit à s'intéresser à l'Espagnole, l'amante de Duchamp. Mais son sexe ne
répond pas... C'est elle qui sera l'instrument de sa vengeance quand il recevra
la lettre ambiguë d'Helen. Mais il reste toutes celles des autres séjours à
Paris : celles que mentionne le Journal : Guitt, Janot, Bigey, Mathilde,
Natacha, Aïssa, le Tigre, Joëlle, Irène, Mermaid, d'autres, comme Denise dont
la place sera très importante. D'autres encore qu'il ne nomme pas, ou dont les
rapports ne sont pas notés dans le Journal. Ainsi de Bobann, la sœur d'Helen,
celle par qui déjà le scandale a éclaté. C'est elle qui vient le chercher à
149
Roché rajoute cette appréciation en mars 1953 : « Etonnant : j'avais oublié que ce fut après Helen ! » à la date
du 20 août 1920.
Munich le 15 mars 1921. Et ce qu'il écrit sur son carnet ce jour -là ne
correspond pas tout à fait au souvenir qu'il en a quelques mois plus tard : il
pense que les choses sont allées plus loin que les quelques innocentes caresses
qu'il note à cette date. La liste, non exhaustive, se suffit : elle n'a pas son
correspondant dans le roman. Seule Denise y sera en fait intégrée : elle doit
donner ce que Kathe n'a pu donner à Jim : un fils. Et là encore, la réalité est
plus crue que la fiction : le roman par la fin qu'il choisit ne fait pas de
Michèle une mère. Denise aura un enfant, que Roché cache pendant deux ans à
Helen...
Le contraste avec les amants d'Helen est saisissant car eux se retrouvent
personnages de roman : Munich, octobre 1920 avec Ulhe, c'est Harold (121);
le même Harold qui sert d'amant à Kathe avant son mariage; et qui revient,
comme Ulhe, à Berlin en août 1922, dans l'épisode du pyjama blanc(166).
C'est vrai aussi pour Koch, sous le nom d'Albert en mars 1922(129). Même la
péripétie du Frangin dans le lit à trois trouve son écho : Fortunio est ainsi
dans le roman. Helen est une femme à hommes. Kathe est donc une femme à
hommes aussi. Le contraste pourrait s'expliquer comme une manière de se
défausser sur Helen et de se rendre meilleur qu'on ne l'était : Jim-Pierre est
victime de la nymphomane Kathe -Helen, et l'auteur sort blanchi de l'histoire.
Mais c'est ailleurs que se cachent les vraies raisons : s'il a peut-être la volonté
de se disculper, Roché se soumet surtout à la logique interne de son récit. Il
aurait pu tout aussi bien développer davantage l'aventure de l'amant d'Helen
alors que Roché était à Berlin, avec elle, le 5 décembre 1922. Et d'autres
menaces qu'elle fait fréquemment. L'intérêt des amants de Kathe est
diégétique : ce sont eux qui relancent à chaque fois la machine dramatique en
cours. C'est l'épuisement de Jim non seulement devant la force qu'exige Kathe
pour être satisfaite mais devant sa capacité à briser net ce qu'il croyait l'amour
le plus absolu. C'est cet appétit d'ogresse que soulignent ses incartades et qui
les rend nécessaires. Les maîtresses de Jim n'auraient qu’alourdi inutilement
le roman, puisqu'elles lui sont justement inutiles : Jules et Jim n'est pas le
roman d'un collectionneur. Il est le récit d'un amour qui s'épuise à force de se
chercher et de se perdre dans la jouissance la plus violente. En ce sens,
Vyerge, Aïssa, Guitt ou Irène n'avaient pas leur place. Leur présence
empêchait de poser l'équation Jules = Gilberte ( qu'elle soit acceptée ou non ),
et ne permettait plus alors de centrer le drame sur les quatre protagonistes. Et
c'est bien la menace d'Albert qui pousse Jim à séduire vite Kathe en août
1920, dès lors qu'il sent Jules pour lui, contre l'autre. C'est l'arrivée calculée
de Harold qui permet, paradoxalement, de résoudre la crise des deux amants et
qui les conduit à se reprendre violemment.
Ainsi, du point de vue de la narration, c'est la présence des amants
d'Helen qui importe, les maîtresses de Roché pouvant aisément disparaître,
sans que l'économie du roman en soit affectée.
S'il est bien peu probable que la disparition des infidélités de Roché soit
due à un problème éthique, il est en revanche une disparition beaucoup plus
étonnante et qui elle a sans doute rapport à la morale : c'est celle de l'écriture
de la sexualité, l'écriture du sexe. Les déclarations de Roché sont fréquentes
dans le Journal. Et celui-ci est, au moins pour partie, une tentative d'écrire
l'amour, non plus par les sentiments ou la psychologie, mais par les faits et les
actes, avec une grande précision. Vingt ans après la grande aventure
amoureuse avec Helen, le désir de provoquer s'est émoussé. Non que le roman
fasse abstraction du sexe. La première partie avec Lucie, Gertrude ou Odile,
comme avec Magda, ne laisse aucune ambiguïté. Même les descriptions de ces
femmes se lisent sous l'angle du désir qu'en a Jim. Mais les mots pour le dire
ressortissent à un autre registre que celui employé dans le Journal. C'est le
règne de l'euphémisme :
Au bout de quinze j ours, après une cour qu'elle rendit héroïque et
amusante, Gertrude
fut à Jim ( 20).
Ils eurent une franche nuit ( 38, à propos de Magda).
Et elle tomba pour de bon dans les bras de Jim ( 43, à propos d’Odile).
Le roman se tient bien loin des descriptions du Journal. Et même
lorsqu'il s'agira de Kathe, ce sont les métaphores qui s'imposeront :
Vers l'aurore, ils s'atteignirent (10 7).
Une lune de miel reprit pour eux (112).
Ils firent leur enfant avec piété (148).
Le Journal, quant à lui, nous l'avons vu, est d'un tout autre registre de
langue. Est-ce à dire que Roché ne tient pas le programme qu'il se fixe en
1922 ? L'âge le rend -il plus mesuré, ou plus prude dans ses propos ? La
volonté de publier réellement le livre - il en a davantage les moyens à la fin de
la deuxième guerre mondiale qu'après la première - a-t-elle freiné la volonté
de dire l'amour comme il est ? Ou l'époque ne le supportait -elle pas ? Peutêtre toutes ces raisons à la fois. Une autre aussi, beaucoup plus fondamentale
sans doute. En cherchant un titre pour son livre, Roché pense à Trois 150. Ce
titre fait évidemment référence au trio. Or le titre qu'il choisit en définitive,
c'est Jules et Jim : Kathe est éliminée du titre. Du titre, mais aussi du sens
profond du roman : l'enjeu de celui -ci ne la concerne que partiellement.
L'amour qu'ils ont, la liberté dont ils tentent de jouir, mais aussi les coups
qu'ils se donnent et l'acharnement qu'ils mettent à se détruire, tout cela sert,
aussi, à faire resplendir la constance de Jules : et particulièrement dans le
domaine de l'amitié. Jules et Jim n'est pas un roman sur l'amour physique,
comme l'aurait été un autre livre écrit dans les années vingt et consacré à la
relation entre Pierre et Helen. Tel n'est pas le projet de Roché, même si le
150
Sur le premier manuscrit de Jules et Jim, il titre Trois, qu'il barre et remplace par Jules et Jim. Manuscrit
déposé au HRHRC.
personnage de Kathe, tout comme Helen dans la vie, le déborde en raison de sa
puissance. Il ne s'agit donc pas ici de rendre, d'écr ire l'amour avec les mots de
l'amour physique, avec les mots du sexe.
Plus confuse est la raison qui pousse Roché à supprimer les avortements
d'Helen : il y en eut trois, dont un qu'Helen décrit avec précision dans son
Journal. Le roman n'en fait jamais mention, au contraire du Journal. Roché a
été confronté de nombreuses fois à ce problème et assez tôt. A chaque fois
que cela se produit, il réagit de la même façon. L'époque veut cela : la vie
sexuelle ne s'entend que dans la procréation ou la frustrati on. Bien des
contraceptifs existent, mais ils ont peu de rapport avec ce que la seconde
moitié du siècle inventera. Et tout jugement sur cette question doit tenir
compte de ces contraintes techniques. La seule contraception qui vaille est
celle du retrait, ou encore l'absence de pénétration vaginale. Roché pratique
les deux. Avec les accidents qui peuvent se produire pour la première.
Mauvaise technique - cela lui arrive parfois -, surtout oubli dans
l'inconscience du plaisir. Mais à chaque fois qu'il sera confronté au problème,
il aura les mêmes mots dans le Journal. D'abord une inquiétude, qu'il partage.
Puis, puisqu'il faut en discuter, une façon de renvoyer la décision à celle qui
est enceinte, laissant le libre -choix. Un libre-choix qui ressemble bien à un
refus de prendre ses responsabilités. La décision prise et l'avortement réalisé,
Roché a toujours un soupir de soulagement : qu'il justifie, par son âge, la
jeunesse de son amour, la période inadéquate de sa vie (l'argent...). Et quand il
s'agit de Germaine ou d'Helen, il se met à penser au suivant. Non qu'il craigne
un nouvel accident. Mais parce qu'il veut sincèrement un enfant, même s'il
n'assume pas ce désir. Ainsi imagine -t-il l'enfant de Germaine en 1905, avant
de renoncer tout à fait à cause de sa santé. Ainsi en est -il après le premier
avortement d'Helen, puis après le second, et après le troisième. Cette
incapacité à assumer la paternité l'entraîne à dégager sa responsabilité tout en
revendiquant son désir. Et seule Denise parviendra à modifier cette position
alors qu'il a déjà plus de cinquante ans.
Dans Jules et Jim, Helen n'est enceinte de Jim qu'une seule fois, après le
douloureux séjour à Weimar. Toujours l'origine de la paternité inquiète Jim
qui ne se rend pas immédiatement au chalet, alors qu'il est malade à Paris. Le
fœtus disparaît comme par miracle, la nature romanesque s'accordant avec les
tensions des personnages :
Lassé par ces alternatives de ciel et d'enfer dès avant sa naissance, le
tout petit enfant
s'éteignit au tiers de sa vie prénatale (160).
Cette litote évite bien évidemment d'aborder une question encore
politiquement et culturellement difficile. Il faut dire aussi qu'elle affaiblit un
peu le personnage de Kathe alors qu'il y a chez Helen, au moins pour
l'avortement dont elle relate les détails dans son Journal une grande force et
une grande responsabilité. L'avortement n'apportait peut -être rien au roman. Il
reste aujourd'hui quand même que l'absence de référence à toute question de
contraception ou d'interruption de grossesse peut parfois sembler un peu lâche.
Mais c'est déjà un jugement de valeur...
Si la façon de n'avoir pas d'enfant est éliminée du roman, celle d'en
avoir au contraire est très présente. Jim, et Kathe aussi, dans une moindre
mesure, vouent un véritable culte à l'enfant. Et pour Jim, au sien, celui à
venir, un fils. Forcément, un fils. C'est cette nécessité du fils, qui, dans les
années 1921 et 1922, sature totalement le Journal jusqu'à en devenir une
obsession, expliquant certainement le changemen t de sexe qui affecte les
enfants : Ulrich et Stephan Hessel sont devenus dans le roman Lisbeth et
Martine. En donnant deux filles à Kathe et Jules, Roché joue du contraste et
impose "le fils" comme figure de sa descendance, trahissant ici une image, fort
répandue il faut le dire, qu'une progéniture digne de ce nom ne peut être que
masculine. Elle se doit d'être à l'image de ce père qui triomphe des femmes,
alors que le père des fillettes, lui, s'est montré bien maladroit...
b. Traitement du temps et effet tragique.
Le traitement du temps révèle aussi une transformation, un
rétrécissement essentiel par rapport au réel, et à son écriture, celle du Journal.
Il n'est pas question ici de noter simplement des permutations d'épisodes : le
roman ne respecte pas toujours la chronologie des faits, inversant parfois
l'ordre des événements. Ainsi le voyage dans les Landes est rapporté après
l'installation de Kathe à Paris (202) alors qu'il a lieu en fait bien avant, en
1924, au cours d'un des deux séjours qu'Hel en effectue en France cette année là. Rappelons que Roché écrit sans aide -mémoire et que c'est sans doute là
qu'il faut chercher la cause de cette différence. Elle lui permet certes d'écrire
un épisode de calme, de bonheur, d'innocence avant un autre voyage plus
difficile. Il pouvait de toute façon trouver facilement un autre fait servant le
même dessein.
La question du temps n'est donc pas problème de chronologie mais
problème de traitement. Le roman, bien qu'épousant le point de vue de Jim, ne
s'écrit que dans le temps de leur relation : ainsi la guerre est -elle totalement
occultée :
Trois j ours avant, la guerre éclata et les sépara pour cinq ans. Ils
purent tout j uste se
faire savoir par des pays neutres qu'ils étaient
encore en vie. Jules était sur le front
rencontreraient pas (88).
russe. Il était probable qu'ils ne se
Cinq ans de la vie sont ainsi traités en trois lignes. Et pas n'importe
quelles années : la guerre mondiale provoque des ravages dans les consciences
et le couple franco -allemand aurait pu, a dû en souffrir. A cette époque,
rappelons que Roché, après avoir fait de la prison, se trouve à New -York.
Hessel lui s'est engagé, mû par un vieux réflexe patriotique. Il fait la guerre
sur le front russe, puis se trouve dans des bureaux où il s'ennuie et où il écrit
Pariser Romanze. Quatre lettres adressées à son ami français, Claude, c'est -àdire Roché. Quatre lettres où il parle de Paris et de sa rencontre avec Lotte,
une jeune Allemande venue elle aussi à Paris étudier la peinture avant -guerre.
C'est d'Helen qu'il s'agit bien évidemment. Helen qui, elle, met au monde deux
enfants. C'est aussi l'époque où elle renonce à Franz et commence à prendre
des amants. Ces années ne sont donc pas vides, tant du point de vue de la vie
en général et de ses répercussions sur eux que de leur histoire propre. C'est
pourtant le silence dans le roman. Le temps diégétique n'est pas conforme au
temps réel et s'autorise une importante ellipse.
Si le roman sème des indices temporels ( il s'ouvre avec l'un d'eu x, le
chapitre III de la deuxième partie s'intitule : « 1914: Guerre. 1920 : le
Chalet ».), s'il s'ancre bien dans un référent chronologique, on ne peut que
constater combien celui -ci reste flou, vague. Non que la durée se dilue. Mais
elle semble perdre de sa réalité, de sa matérialité. La juxtaposition des
chapitres et des événements comme l'emploi du passé simple induisent une
succession, et donc une temporalité linéaire. Mais en supprimant les
connecteurs précis, l'auteur fait entrer le lecteur dans une zone temporelle peu
définie. Le Journal, par opposition, a évidemment pour lui d'être daté. Et l'on
sait que l'histoire contée dans le roman s'étale sur vingt -six années (19061933). Or le roman n'introduit pas ces vingt -six années. Les repères temporels
présents au début s’effacent et le temps du roman, le temps de la narration s'en
trouve considérablement réduit. Les événements se bousculent, se télescopent
sans temps mort. Six mois peuvent être représentés en quelques lignes (c'est
presque toujours le cas lorsque Jim est séparé de Kathe), bien que ces six mois
puissent être chargés d'événements importants. Certaines ellipses sont
classiques, pourrait -on dire. Ainsi celle concernant le bonheur :
Le temps passait. Le bonheur se raconte mal (206),
qui ne peut manquer de rappeler Stendhal, et sa manière de passer sur les
années de bonheur de Clelia et Fabrice. Les romanciers n'aiment pas le
bonheur, il est sans surprise et trop calme.
En revanche, il est des épisodes qui par le jeu des ellipses, par cett e
absence de "liant" qui les unit aux autres, soumettent l’unité de l’œuvre à forte
pression, jusqu'à la mettre à mal. Ainsi de la juxtaposition du conte de la
voiture et du deuxième voyage en Grèce : aucun rapport ne vient éclairer la
juxtaposition de ces deux épisodes, si ce n’est la présence de Jim dans les
deux cas (207).
Ce qui est à l'œuvre ici, c'est la compression des événements, pour
parvenir non à l'unité de temps, mais à cette rapidité dans le surgissement et
l'enchaînement des événements qui c onduit à un effet de parataxe. Il ne s'agit
pas d'abolir le temps et de créer une zone atemporelle, mais, au contraire, de
tendre le temps pour rendre cet effet particulier qu'est la tension dramatique.
Jules et Jim commence par le début de la relation de Jules et de Jim, leur
rencontre. La première partie raconte concrètement l'amitié de Jules et de Jim.
L'arrivée de Kathe au contraire précipite les événements, bouscule le temps, et
donne au roman un véritable écho tragique. Car malgré l'histoire réelle, Jules
et Jim ne se présente pas comme une tranche de vie, mais comme une véritable
tragédie. Et le traitement du temps se ressent de cette volonté, un peu, toutes
proportions gardées, comme Shakespeare, à partir de la chronique de Thomas
More, réduit autant qu'il est possible le temps dans Richard III. Il s'agit bien
d'effacer la dimension historique d'un drame qui se joue en -dehors de
l'Histoire.
Jules et Jim est un roman très construit. Et cette construction, que l'on
voit à l'œuvre dans les pages du Journal, ressortit à l'esthétique de la tragédie
classique. S'il s'agit d'un roman et non d'une pièce de théâtre, il n'en demeure
pas moins que l'on y trouve toutes les grandes figures de cette esthétique , à
commencer par le final. Celui -ci n'a aucun rapport avec la vie de Roché et
suffit à montrer comment il organise son œuvre : le Journal montre les
tâtonnements de l'auteur pour trouver une fin qui le satisfasse. Et après
plusieurs tentatives, il s'arrête sur un épisode de fiction pure, qui ne va pas
sans rappeler les grands drames d'amour : la mort des amants. Cette mort
permet aux deux personnages de quitter les habits du réel et de se parer des
attributs des héros tragiques; elle les élève à une dimension mythique, les
intégrant à la famille de ceux qui ne peuvent réaliser leur passion que dans la
mort. S'ouvrent à eux dès lors un nouveau temps et un nouvel espace, non
bornés, infini de la résolution des hiatus de la vie courante :
Les secondes se multipliaient par mille.
Un loisir merveilleux s'éten dit (239).
La mort est éternité et infini. Mais elle est aussi ce qui vient faire sens,
donner son sens à ce qui a été vécu : par elle se réalise le destin exceptionnel
de personnages exceptionnels. Cette mort les arrache aux contingences qui ne
pouvaient qu'empêcher la réalisation de leur amour. Jim et Kathe conjuguent
ainsi le paradigme des qualités du héros tragique. Solitude, puisqu'ils sont
incompris et rejetés du monde, notamment des proches qui les trouvent
scandaleux et qui tentent tout pour les s éparer; stérilité, puisqu'ils ne
parviennent pas à avoir d'enfant; finalement poursuivis par un fatum qui les
empêche de conduire leur vie. C'est la mort qui vient lever ces obstacles
insurmontables dans la vie. Et elle est l'instant d'une fusion éblouissante des
personnages qui dit à elle seule le dépassement de la séparation originelle des
sexes :
Et elle l'accompagnait !
Ah ! Elle l'aimait donc ?... Alors lui elle ! (238)
Au paroxysme de l'amour, le langage s'amenuise et laisse place au
télescopage des pronoms, rendant ainsi par l'écriture la puissance de l'union
des deux amants.
Dès lors, cette fin devient exemplaire. S'inscrivant dans la tradition des
grandes histoires d'amour qui distinguent l'amour conventionnel, inscrit dans
le temps et les habitudes, et l'amour passion qui dévore ceux qu'il touche,
Jules et Jim dit une nouvelle fois la transgression et sa fatale conséquence.
Mais le roman dit aussi la démesure de la passion, son inhumanité, en ce sens
que seule elle permet de jouir au -delà de la commune mesure. Histoire
exemplaire parce qu'elle inscrit la mort comme le terme non d'une vie mais
d'une histoire, ayant épuisé tous les possibles que pouvait offrir la vie.
Exemplaire enfin, parce que du point de vue esthétique elle clôt un roman tout
entier tendu vers elle.
La mort donne alors son sens à l'œuvre, un sens que la vie n'a pas. Ou
qu'une autre fin ne pouvait lui donner. Mais cette fin est appelée par la
construction du roman. Et comme le final, celle -ci paraît épouser le
mouvement d'une tragédie classique, avec son acte d'exposition, son acmé, son
dénouement. Au contraire de la tragédie théâtrale, le roman ne commence pas
in medias res. Toute la première partie est au contraire une savante
préparation de la suite. Nous l'avons vu pour les personnages féminins qui
appellent Kathe. C'est également vrai pour la structure profonde de l'œuvre.
Sous la légèreté apparente de la première partie se cachent, et par là se
structurent, les éléments fondamentaux du drame à venir. D'abord parce que
l'histoire met en scène l'Histoire et que la relation individuelle entre un
Allemand et un Français est sous -tendue par les relations franco -allemandes
des vingt premières années du siècle. Mais c'est surtout l'organisation du récit
qui lui confère sa valeur tragique.
La construction de Jules et Jim montre une technique très éprouvée de la
narration. L'œuvre est sous -tendue par une architecture à la fois éclatée - c'est
une somme de petites scènes, des saynètes qui traduisent autant de tranches de
vie - et extrêmement concentrée. Jules et Jim est donc soumis à un double
mouvement, à la fois divergent et convergent. Pourtant, cet antagonisme
apparent se résout dans la macro structure du roman : celle-ci ressortit
nettement à l'esthétique de la tragédie. Tragique, cette histoire se devait de
respecter les canons du genre, puisqu’elle ne poursuivait pas la morale ni la
bienséance. Aussi Jules et Jim joue-t-il de cet effet de structure qui conduit le
roman jusqu'au drame final.
Les trois moments du roman, sa division en trois parties réfléchissent la
construction de la tragédie. Et ces trois moments sont eux aussi relayés,
relancés par des effets de dramatisation. Le titre de chacune des parties donne
l'essentiel non de sa matière mais du rôle qu'elle joue : « Jules et Jim »,
exposition, qui voit prendre forme la figure des deux protagonistes. C'est
autour de « Kathe » que se nouera la tragédie, c'est dès son apparition que ce
qui pouvait n'être qu'une relation d'amitié devient le prélude d'un drame
amoureux. « Jusqu'au bout » indique combien il est impossible d'envisager
d'autre issue que la mort. Le dernier chapitre de chaque partie montre bien
comment s'opère la dramatisation. Ainsi, alors que Kathe n'a pas encore
envahi la vie des deux hommes, il flotte en cette fin de partie, non plus
l'insouciance des festivités de Montparnasse ou le dilettantisme des dandies,
mais une atmosphère plus lourde et qui se donne à lire comme prophétique.
« Les Corbeaux » (I, X I V ) est encore un chapitre de vacances. Mais dans l' air
règne comme l'annonce d'un malheur. Le jeu n'est plus là pour traduire le
plaisir et l'épicurisme de Jules et de Jim; il ne révèle pas davantage un aspect
de leur caractère. Il est prémonitoire : les corbeaux ne s'envolent pas malgré
les tirs de Jim. Le réseau connotatif est lisible : il plane sur Jules et Jim une
menace, une menace de mort. Et si Jules ne paraît pas en être conscient, Jim,
lui, doit avouer son incapacité à comprendre le symbole. Cette première
apparition de la mort, sous forme symboliq ue, placée à la fin de la première
partie qui respirait au contraire l'air du temps, joue un puissant effet
d'annonce et cristallise un destin dans ce qui semblait n'être que de courtes
tranches de vie.
« La promenade noire » (II, IX ) joue un rôle semblable. Il ponctue une
période d'exaltation amoureuse qui se heurte sans cesse à la réalité du monde,
ses affaires, son administration. Qui se heurte surtout à leur incapacité à faire
un enfant. Or toute cette période ne semble valoir que si elle s'incarne da ns un
enfant. Aussi l'humeur varie -t-elle en fonction des mois qui passent et qui
n'annoncent pas la grossesse espérée. Tout ce chapitre est marqué par le
temps : non plus le temps resserré de la tragédie comme dans la macro
structure du roman, mais le temps réel, celui qui compte avec la nature
humaine et ses cycles. Le temps pénétrant leur univers, Jim et Kathe se
soumettent non plus à la règle absolue de leur désir, mais à l'érosion d'un
amour relatif. La lutte entre les deux ne peut que se nourrir de ce tte
altération : eux les amants magnifiques ne sont plus que de piteux
personnages, incapables d'un désir ni d'un plaisir. La séparation est la seule
issue dans une nuit qui est l'opposé exact de celles qu'ils ont connues :
Ils se prirent encore une fois, sans savoir pourquoi, pour mettre un
point final peut être. C'était comme un enterrement, ou comme s'ils
étaient déj à morts (153).
C'est encore la mort qui rôde, sans pourtant être réellement présente. Le
symbole de la première partie a pris corps et revêt bien l'aspect menaçant qu'il
portait en lui. Cette mort, c'est celle de leur amour et de la direction qu'ils ont
tenté de lui imposer. Leur histoire semble donc terminée et sa fin soulage Jim.
C'est la fin d'une belle et longue histoire d'amour, mais somme toute banale :
il rentre à Paris, elle rentre chez Jules, comme si la vie pouvait reprendre
après une longue parenthèse.
C'est précisément cette illusion qui dénote l'aveuglement des deux
protagonistes : la vie ne peut reprendre comme auparava nt et il ne s'agit pas là
d'une parenthèse. Comme dans la tragédie antique, les personnages sont mus
par une force qui se révèle plus forte que leur volonté : la force du destin. Car
ce sont bien des personnages face à un destin et le texte l'écrit clairement.
Partis en Grèce, Jules et Jim ne partent pas faire un voyage archéologique,
malgré la qualité de leur préparation. Ils viennent régler leur passé et se
soumettre à l'avenir. Le voyage revêt un caractère initiatique : la maladie ne
les épargne pas et i ls font preuve d'abstinence, souffrent de la chaleur,
subissent le jeûne et le feu pour se purifier du passé. Jules tente bien d'y
revenir en prenant rendez -vous avec une Allemande à Athènes, mais le rendez vous n’a pas lieu et la vie ne sera plus jamais la même. C'est sous une forme
pétrifiée et inanimée que leur apparaissent Lucie, Gertrude, Odile. Il leur faut
rompre avec le passé et attendre un nouveau signe. Ils le trouvent dans une
petite île, sous la forme d'une statue, dont la description est quasi inexistante,
tant ils sont éblouis :
Elle dépassait encore leur espérance (76).
C'est surtout l'effet qu'elle produit sur ceux qui l'admirent qu'il importe
de rapporter :
Avaient-ils j amais rencontré ce sourire? - Jamais Que feraient -ils s'ils le rencontraient un j our? Ils le suivraient (76).
L'image est trop prégnante pour ne pas frapper. Cette divinité grecque
que l'on suivra quand on la rencontrera, c'est évidemment la marque du destin.
Le sourire archaïque est le signe d'un fatum : il est « assoiffé de baisers, et de
sang peut-être » (76) et son incarnation dirigera le cours de leur existence,
deviendra leur existence même. Ils viennent d'avoir une « révélation » et
croient « sentir le divin à portée des hommes » (76). Ils ont rencontré le signe
de leur élection et il leur faudra désormais le reconnaître. La suite du roman
sera l'histoire de cette reconnaissance et de sa fin fatale, inscrite dans le goût
du sang de la déesse. Mais cette découverte reste marquée par l'ambiguïté. Le
système anaphorique de cette fin de chapitre est trompeur : le « ils » fait
explicitement mention de Jules et de Jim. Mais c'est oublier Albert, non
seulement présent, mais encore grand ordonnateur de cette découverte. Et lui
aussi, sans doute, est soumis au charme de la divine statue. Sans le dire, avant
même l'apparition de Kathe, se nouent les écheveaux du drame à venir, tout
entier contenu dans le sourire archaïque. Et chaque événement qui vient
précipite l'histoire vers son issue. Même les moments de bonheur ne peuvent
se lire que dans leur alternance avec les crises. Même les détails anodins
prennent une force tragique et participent à l'élaboration de la résolution
finale. Ainsi du saut dans la Seine de Kathe. La répétition de l'acte confère au
saut initial sa valeur programmative : il vient sous les traits d'une anecdote
somme toute plaisante et qui montre chez Kathe une jolie force de caractère
préparer la crise finale. Le roman se plaît à reproduire des situations déjà
rencontrées, à en accentuer les trait s, à les présenter sous un aspect de plus en
plus dramatique (les promenades en voiture, par exemple). Mais le saut dans la
Seine, le premier, est au fond tout entier sous le signe du tragique. Jim
s'exclame intérieurement :
Oh my prophetic soul ! (86)
parce qu'il prévoyait quelqu'action d'éclat de la part de Kathe. Mais sous cet
aspect conjoncturel, c'est bien la référence à Shakespeare qu'il faut retenir ici.
Le fantôme d'Hamlet ne planerait -il pas dans le roman ? Ne retrouve-t-on pas
explicitement son nom dans le titre du deuxième chapitre de la troisième et
dernière partie: « Le pyjama blanc. Au pays d'Hamlet » ? Ces références jouent
leur rôle. Jim, déclamant du Shakespeare, devrait être prévenu de l'issue
possible. Mais comme Hamlet, il interprète mal les signes, les fuit, et hésite
plutôt que d'être résolu. Au pays d'Hamlet, il ne se passe rien de tragique, c'est
au contraire un moment de bonheur et de calme. Mais cette référence jette son
ombre tragique au tableau et résonne tout au long du roman. Il y a
certainement quelque chose de pourri au royaume des amants. Il n'est pas
jusqu'à cette situation qui frôle le grotesque - le meilleur ami, amant de la
femme -et qui s'amplifie en drame qui ne rappelle Shakespeare. D'autant que
tout drame d'amour s'avoue être une variation sur Tristan et Iseult ou sur
Roméo et Juliette. Il y a dans les référents culturels qui sous -tendent le roman
l'idée de la tragédie. Et si la querelle des familles est abandonnée
(partiellement, la mère de Jim n'a guère d'affinité avec Kathe), elle peut être
remplacée par la querelle des nationalités - une Allemande, un Français; entre
les deux un juif allemand, pas vraiment juif pour lui, trop encore pour les
autres. Surtout, c'est l'amour qui conduit seul le drame : une force plus forte
que leur volonté, qui les prend en charge et les conduit inexorablement vers le
drame final, grandiose, car venant sceller le destin exemplaire des amants.
Cette variation sur l’amour -passion n’est pas sans conséquence sur le dessein
de Roché et nous retrouvons ici Tzvetan Todorov : la mise à distance
nécessaire entre l'événement et son souvenir permet à l'événement de se
détacher de sa contingence individuelle et de servir d'exemple. Tous les
procédés que nous venons de relever et qui détachent le roman de son référent
réel permettent à l'œuvre de vivre comme telle et de trouver un public : parce
qu'elle devient autonome, et non plus seulement récit d'une expérience, elle
acquiert le caractère exemplaire dont parle Todorov. Elle se donne à lire à
tous, parce que tout le monde pourra non s'y retrouver, mais sympathiser avec
elle. Là où le Journal fait un compte rendu, Jules et Jim offre une expérience
que nous partageons par la lecture. Le passage de l'un à l'autre aura été le
travail d'un vrai romancier. D'une matière brute, il aura fait un ensemble
ouvragé, exigeant discipline et modestie, nécessitant un travail de
simplification et d'épure qui confère à l'œuvre sa valeur littéraire, lui donne sa
vie propre, qui se lit sans décodage avec la vie de l'a uteur. C'est bien ainsi que
l'entendait Roché. C'est bien ainsi que nous lisons Jules et Jim.
Jules et Jim est un roman au destin étonnant. Peut -être un mauvais dieu
s'est-il acharné sur Henri -Pierre Roché ? Toujours est-il que la publication de
son œuvre de son vivant ne lui attribue aucune gloire. Les critiques pour Jules
et Jim sont plutôt bonnes, ses amis sont enthousiastes, il obtient le prix Claire
Bellon. A l'image de la promesse qui entourait Don Juan pour le prix
Goncourt, il n'en retire aucun su ccès public. Il faudra bien attendre la mise en
scène de François Truffaut pour que le livre se vende quelque peu et que
Roché ait quelque notoriété publique. Mais il est déjà mort. Et on lit peu, et
l'on retient moins encore, le nom de celui qui écrivit le roman qui est adapté.
C'est donc d'abord le film qui impose ses images, ses voix, ses visages. Et il
faut longtemps pour s'imprégner des « véritables » traits de Kathe, substitution
que Jeanne Moreau rend particulièrement difficile. François Truffaut vou lait
un film à la fois léger parce que respirant la liberté de vivre et d'aimer, et
grave parce qu'il était une tragédie. Sans doute le miracle du film réside en ce
qu'il tient cette gageure. Pourtant, aussi réussie soit -elle, l'adaptation 151 fait la
part belle à son actrice principale et rate un aspect essentiel du livre. S'il y a
bien tragédie, celle-ci ne manque pas d'être ironiquement traitée.
c. L’ironie.
L'ironie ne suppose pas le rire, simplement une mise à distance qui
montre que l'on n'est pas dupe, ou pas entièrement, du subterfuge que permet
l'œuvre d'art, le roman par exemple. Tout le roman de Roché se construit bien
comme une tragédie, mais comme une tragédie ratée. C'est l'échec du grand
destin rêvé qui est ici présenté. Toute une thématique de l'échec parcourt le
roman, malgré son rythme vif. Echec de Jules, cela semble s’imposer dès la
première page. Mais aussi échec de ces amants malheureux, incapables de
s'aimer réellement, ni même de manière fantasmatique. Ils ont essayé et le
solde, au bout du compte, est négatif.
151
adaptation que Truffaut signe avec Jean Gruault : Jules et Jim, découpage intégral et dialogues, Avant-Scène,
1962. Le film est sorti en version vidéo dans la collection « Les Films de ma Vie ».
Ah, pensait Jim, c'est beau de vouloir redécouvrir les lois humaines
mais que cela
doit être pratique de se conformer aux règles existantes
(160).
Le temps, malgré le silence de son défilement, joue son office, celui
d'user les meilleures volontés possibles. On est bien loin du programme que
fixait Kathe sur la redécouverte des règles humaines à l'époque triomphante de
leur début. C'est que si tout se termine par la mort des amants, leur façon de
mourir n'est pas indiff érente. Roméo meurt pour Juliette morte, qui elle -même
se tue pour Roméo. Ici Jim ne choisit pas de mourir : il est, en quelque sorte,
suicidé par Kathe. Certes le tempérament violent de celle -ci devrait le
prévenir de ses incartades. Mais une fois en voiture, il est victime de la
décision de Kathe. Celle -ci pourrait aussi répondre à son désir profond.
Plusieurs fois dans le roman, il souhaite la mort. Elle est là. Et les premières
images qui s'imposent à sa conscience, à la conscience de celui qui va mouri r,
sont bien des images de mort d'amour, d'achèvement d’une passion par sa
seule résolution possible : la mort. Image d'éternité, d'infini, de fusion... les
deux amants dans la mort ne font plus qu'un... c'est la tombe commune de
Roméo et Juliette, le rosier de Tristan et Iseult... Mais d'autres images
surgissent et remplacent le mythe :
De chaque côté d'elle, dans l'ombre, en boule, une grosse araignée
claire... mais non...
cela bougeait... c'étaient les mains de Harold
(239).
Roméo mourant en pens ant aux mains de Tybalt sur le corps de Juliette
? Iseult pensant aux efforts d'Iseult aux blanches mains pour parvenir à
consommer son mariage ? Non ! L'image introduit davantage qu’une variation
dans la matrice de la mort des amants. C'est un véritable retournement qui
s'opère ici, transformant le destin en sa parodie. La mort n'est pas la résolution
attendue puisqu'elle relance le soupçon et la compétition avec d'autres
hommes. Au lieu d'un accomplissement, d’une réalisation totale et définitive,
elle s'avoue être une caricature de la vie... « les mains de Harold », dernière
vision de Jim, comme un cauchemar sans cesse recommencé, vision funeste de
celui qui a toujours servi aux coups perfides de Kathe : la mort en est un
autre, un de plus. Et contrairement à Roméo et Juliette, ou à Tristan et Iseult,
c'est la désunion des amants à l'heure de leur mort qui frappe :
Kathe et Jim étaient dans le linceul de l'eau, non enlacés par
extraordinaire, et ils
étaient morts parce qu'ils s'étaient désenlacés
(241).
Le tombeau les rapproche -t-il ? Non :
Les cendres furent recueillies dans des urnes, et rangées dans un casier
que l'on scella.
Seul, Jules les eût mêlées (243).
Aucune image de fusion, alors que s'il l'avait souhaité, l'auteur pouvait
largement abuser de l'artifice. Mais il avait déjà semé des indices qui
avertissaient le lecteur. La force du fatum a beau s'incarner dans une statue
grecque à qui l'on donne la vie, il n'empêche que le destin est tenu à bonne
distance :
Le destin frappait à l eurs portes : toc toc toc toc (158).
Le recours à l'onomatopée réaliste crée ici un saisissant effet de distance
entre le drame qui se joue et la façon dont l'auteur le traite et l'expose. En
frappant à la porte, le destin croit les conduire. Mais où ? A la mort ?
Sûrement puisque le roman s'achève ainsi. Mais surtout, le destin tente comme Jules - de les suivre dans leur alternance d'amour et de haine, de
séparations et de retrouvailles, d'adoration et de représailles, de "ciel et
d'enfer'". Ce qui sert de destin à Jim et Kathe n'est pas le fatum de la tragédie,
mais simplement l'aveuglement qui régit leur relation : « Barre à droite,
toute! » - « Barre à gauche, toute ! » (159). Ce qui paraît respecter les règles
de construction de la tragédie répond au fond à un autre principe
d'organisation, celui non d'un destin mais de la tragédie humaine d'un amour
splendide mais raté. Et ce mouvement défie la rectitude du schéma tragique :
c'est le « tourbillon » qui s'impose ici, qui, dans une valse à trois, quat re,
mille temps, entraîne les protagonistes, leur fait tourner la tête et les fait
chavirer. C'est la spirale du tourbillon et le vertige du vide en son centre qui
sont le moteur du drame. Chaque mouvement dans un sens s'achève dans une
nouvelle prise d'appui qui relance la danse. Chaque moment d'amour permet
l'arrivée d'une crise, chaque crise les renvoie à leur amour. Et même lorsqu'ils
s'épuisent, même lorsqu'ils semblent n'avoir plus la force de leur danse de
mort, le mouvement imprimé ne peut plus s'ar rêter. A chaque fois que Jim dit
stop, il est pourtant entraîné dans une nouvelle rotation. Electrons libres
lâchés autour d'un noyau mal défini, ils se consument au gré de leurs
aventures, de leurs disparitions, de leurs retrouvailles. C'est une idée géniale
que François Truffaut eut de mettre au cœur de son adaptation la chanson de
Revzany-Bassiak, qui s'intitule précisément : Le Tourbillon 152 et de la faire
chanter par Catherine-Jeanne Moreau alors qu'elle est écrite pour un homme...
le vertige est complet , comme fut complet le succès de cette scène et de la
chanson. Une idée géniale car elle traduit en mots la structure profonde de
Jules et Jim. Et l'ivresse qui naît du tourbillon laisse croire à une tragédie
céleste, divine, là où il n'est question, au fond, que de l'échec de l'amour.
L'image de la tragédie s'impose facilement à cause de la fin que choisit
Henri-Pierre Roché pour son roman. Cette seule fin devrait suffire à indiquer
quel travail l'auteur effectue pour rédiger son roman et quels procédés sont à
l'œuvre ici. Elle ne s'est d'ailleurs pas imposée d'emblée à Roché. Le Journal
152
Le Tourbillon, Bassiak, Ed. Warner Chappell Music. 1963. C’est en référenceà cette chanson que Manfred
Flügge intitule son livre : Le Tourbillon de la vie.
ainsi que les manuscrits portent la trace d'une recherche pour le final et
hésitent entre plusieurs solutions.
Ce qui est le premier manuscrit de Jules et Jim, commencé le 3 août
1943, à la Bastidette, reste fidèle à ce qui est vécu par Franz, Helen et Pierre :
Dans leur bon temps Jules disait en riant à Jim: « Nous aurons tout le
loisir de parler
tous les deux quand Kathe sera morte. Elle commet tant
d’imprudences, elle est si
téméraire qu’elle ne peut manquer de périr avant
nous ».
Jules souhaitait que non. Son attitude le prouvait à chaque occasion,
devant
la locomotive entre autres.
C’est lui qui est mort le premier des trois.
Kathe avait dit un j our à Jim qu’elle ne voulait pas l’ensabler et
le tenir par
des enfants. (Si Kathe lit un j our ce récit...il n’est pas
impossible qu’elle ait envie
d’en donner sa version. Comme elle fit j adis
son j ournal, mais « 25 ans après ».
[Si tout cela est encor e vivant dans sa mémoire singulière, et si elle
j uge que cela vaut
la peine[elle est plus j eune que Jim]]
Pourquoi ont -ils échoué? se demande encore parfois Jim.
vivre
Echoué à rester ensemble, à avoir leurs enfants
Oui, leurs tempéraments excessifs... leurs races différentes , leur passé
avant de se
trouver... leur volonté de domination. Trop d’éléments mâles
dans le total de leurs
deux êtres. (voir Weininger).
Mais l’âge aidant, Jim se demande s’ils ont vraiment échoué, si
les ménages
de ses amis aux nombreux enfants ont vraiment réussi, si
« échouer » et « réussir »
signifient grand chose .
Kathe et Jim ont fait une pieuse flambée dont l’intensité même
empêchait la
durée. Jim était consumé, épuisé, lorsqu’il battit en
retraite. Il s’est enfui pour
méditer.
Il y a aussi de grandes forêts qui flambent (toutes seules) sur les
monts. Peut on dire qu’elles ont échoué ? Elles brûlent pour la gloire de
Dieu.
La flamme de Kathe et de Jim était généreuse et pieuse à sa
façon - et une
petite lueur dans le panorama des flammes. (dont Jim a
essayé de prolonger la
résonance. refléter l’éclat)
Et Jules n’a -t-il pas réussi encore plus qu’eux au cœur de son apparent
échec?
FIN
153
Le premier jet est fidèle à la réalité. Jules meurt - on ne sait comment ni
pourquoi - et restent, loin l’un de l’autre, Jim et Kathe. Cette fin est en
revanche loin du ton général du texte. Elle multiplie les considérants moraux,
les bilans de vie, l’indécision en ce qui concerne les c hoix opérés au cours de
153
Jules et Jim, page 184 du manuscrit daté du 3 août 1943, déposé au HRHRC. C’est Roché qui souligne.
l’histoire. On est loin des faits qui parlent d’eux -mêmes, puisque le
commentaire supplée les faits. Il est vrai que les circonstances de la mort de
Franz Hessel ne se prêtent guère à une tragédie amoureuse. Mais cette fin
cherche dans la métaphore une explication que la banalité des faits ne
dispense pas : le feu - de l’amour -, Dieu, l’inanité de la comparaison avec les
autres... tout vient dire l’incapacité à terminer, achever cette histoire avec un
procédé romanesque adéquat. Il reste que cette première version met l’accent
sur deux éléments fondamentaux : d’abord, Roché ne renonce pas à expliquer
le monde, le sien en tout cas, par les théories de Weininger. Son échec se lit
dans le surnombre d’éléments mâles que produisent Pierre et Helen... Surtout,
pour l’étude du roman, il y a cette dernière phrase :
Et Jules n’a -t-il pas réussi encore plus qu’eux au cœur de son apparent
échec?,
qui réalise ce qui est le désir de Roché depuis le début : dire son amitié pour
Hessel. Le fait de terminer sur Jules souligne mieux que tout autre discours
combien c’est ce qui lui tient à cœur. D’autant que cette dernière phrase
retourne le sens du roman : plus d’amour triomphant, plus d’expérience à
mener, mais l’humilité de l’écrivain qui ratant sa vie ne rate pas pour autant
ce qu’il avait à faire. L’interrogation est ici rhétorique.
Pourtant cette fin ne satisfait pas Roché. On le voit ajouter des épisodes,
en supprimer, mais à l’évidence c’est la fin qui lui demande le plus de travail.
Il se rend compte qu’elle dessert son roman, même si elle est proche de la
réalité. Roché choisit de se soumettre à la logique romanesque.
Il réfléchit, s’interroge. Il lui faudrait trouver une fin qui réponde à ce
désir profond :
Jim a écrit ce livre pour chanter Jules, pour chanter Kathe, peut -être
pour s’humilier
lui-même.
Expliquer amitié Montaigne : « parce que c’était lui, parce que c’était
moi »,
ainsi qu’il le note au dos d’une feuille d’une nouvelle copie du « Roman »,
certainement en 1944.
Chanter Jules et expliquer cette amitié demeurent fondamentalement les
objectifs de Roché. Et toutes les hésitations, les tâtonnements s’expliquent par
cette volonté initiale : ne pas faire le roman d’Helen, mais celui de Franz. La
vérité peut bien être travestie, et la fin inventée, dès lors que cette nouvelle
écriture permet de réaliser le but poursuivi :
Toute la fin à refaire. A changer tout à fait. A couper ? Les faire
mourir tous les deux
avant ? - c’est du j ournal, ce n’est plus un roman,
explique-t-il sur la même feuille. Ainsi la mort de ceux qui ne sont pas, en
réalité, morts s’avère être une solution possible. Il envisage même une
chanson qui pourrait servir de fin au roman :
Les deux
Il était beau il était beau
elle était belle
Il fut méchant il fut méchant
elle fut cruelle
Il était fou il était fou
il fut infidèle
Elle était folle elle était folle
elle fut infidèle
Ils étaient fous ils étaient fous
pas infidèles
mais ils le crurent mais il le crurent
154
et en moururent
.
Tout se termine par des chansons. Celle -ci a quelque chose du
tourbillon. Elle met surtout en évidence l’absurdité de leur histoire en même
temps que la seule résolution possible : la mort des amants. Pourtant Roché
hésite très longuement, tant la rupture avec ce qui a été jusqu’alors son
principe d’écriture est grande. Fin novembre 1944, le choix n’est pas encore
arrêté :
J’ai envie de couper court et d’inventer la fin : de faire mourir Jim et
Kathe ensemble
devant Jules. Tant que cela ne sera pas résolu, ce roman
n’existe qu’en proj et 155.
Il le dit : la fin n’est pas en place, le roman n’est pas achevé. La fin de
l’année est consacrée à la recherche d’un final à la hauteur de l’hommage qu’il
veut rendre . Pendant trois semaines il travaille cette fin, avec difficulté car
elle lui pose de multiples problèmes. D'abord un problème de fidélité par
rapport à ce qui s'est effectivement passé. Mais les modèles en la matière sont
nombreux et celui qu'il choisit n'est pas le moindre :
Dois-j e inventer une fin brusquée, comme Goethe fit pour Werther? En
ai-j e le droit
après tant de fidélité 156 ?
Le 15 décembre, il opte pour cette solution et note :
Je change complètement la fin de mon roman. Kathe saute dans la
Seine avec Jim,
devant Jules. Pensées de Jim pendant la chute. Et de Jules
après.
154
Chanson manuscrite, datée du 10 août 1944, déposée au HRHRC.
Journal, inédit, en date du 21 novembre 1944.
156
Ibid., en date du 6 décembre 1944.
155
S'il doute encore, cela lui paraît pourtant la seule solution possible. Et il
ajoute :
Et ça m'intéresse tant, les visions et les pensées de Jim pendant la
chute 157.
Il faut alors inventer, i nventer tout. Les circonstances de cette mort, et
l’idée du véhicule basculant dans l’eau s’imposent tout de suite : ne les a -t-il
pas déjà rêvées ? Et aussi les pensées de celui qui est en charge, même si c’est
indirectement, de la narration : Jim. La première tentative s’écrit ainsi :
Le paysage se retournait. Jim glissa à gauche. Il était sans poids. Il
ferma les yeux.
...Jim bébé courait dans un j ardin, il butait contre une pierre et
tombait en avant. Il ne
savait pas encore étendre ses bras deva nt lui. Sa
face allait heurter la terre, et il
attendait...j amais
il
n’arriverait
j usqu’au sol...
...Jim enfant, était accroché au flanc d’une roche mouillée, ses ongles
crispés dans le
vert cru des herbes marines glissaient lentement, et
soudain il tombait longuement vers
la mer qui l’attendait entre les lèvres
de ses vagues...
...Jim, adulte, était au pied du temple de Segeste avec Jules. Les
souliers ferrés de Jim
avaient dérapé sur une dalle de marbre pentée, il
s’abattait latéralement sous son lourd
sac à dos parlant encore à Jules.
La fin du texte se rapproche de celle qui sera finalement publiée :
en même temps Jim sentait K comme une idole rouge à côté de
lui...Harold
158
.
Le schéma de ce que Roché finira par retenir est en place. Les pensées
de
Jim
en
revanche
ne
seront
pas
retenues :
sont-elles
trop
« psychologisantes »? Elles sont à l’évidence trop explicatives, cherchant dans
un système, les trois âges de la vie et leur échec, la solution d’un problème
qui doit rester dans l’ord re de l’esthétique : ne pas donner de solution demeure
la règle de Roché. Ce texte est complété par une note :
Jules vit sur son bureau un mot de Kathe : « Toi aussi tu es
responsable »
La tendance est trop nettement à se déculpabiliser et à chercher en Kathe
une perfidie qui ne convient pas au personnage. Surtout, elle responsabilise
Jules, pour qui le roman est fait. Cette solution ne tient pas.
157
Ibid., en décembre 1944.
Manuscrit de Jules et Jim sans date, mais forcément postérieur à celui daté de 1943, vraisemblablement de la
fin de l’année 1944.
158
Aussi Roché revient -il sur cette fin qui ne le satisfait pas encore. Il
envisage alors d’épargner Jim, d e tuer Kathe, et de faire se retrouver les deux
amis : c’est une fin comme on en trouve une dans l’Education Sentimentale (et
la référence est explicite chez Roché, qui note le titre de Flaubert à plusieurs
reprises dans ses manuscrits ). Cette fin permet au roman de poursuivre ce que
la mort de Franz interrompt, et, contrairement à la vie, elle respecte ce qu'ils
avaient prévu, à savoir la mort d'Helen et la reprise de leur conversation
interrompue :
en
finir par une conversation Jules et Jim. Revenir à la première version,
l'améliorant 159.
La boucle serait bouclée. La conversation étant le mode de relation
qu'entretiennent les deux personnages éponymes et par lequel s'ouvre le
roman, il y aurait là l'effet d'un épisode clos qui laisse Jules et Jim sinon
indemnes, au moins dans la capacité de reprendre là où ils en étaient. C'est
évidemment l'image de Frédéric Moreau et de Deslauriers qui vient à l'esprit :
reste à trouver la Turque. Ce serait facile sans doute. Mais cela supposerait
qu'ils n'aient rien appris pendant leur vie avec Kathe. Que leur éducation
sentimentale est un échec complet, qu'ils n'ont fait que perdre leur temps. L'on
touche là davantage que la simple question romanesque. Il est certain que
l'image de Jules retrouvant Jim, l'invitant à fumer un cigare qu'il lui a choisi
et discutant sans fin pour savoir pourquoi Kathe leur a échappé est, pour
Roché, une belle image. Elle efface la mort de Franz, supprime le problème
Helen, laisse entrevoir une grande douceur pour la vieillesse à venir, tout
entière consacrée aux vrais plaisirs. Mais elle adhère mal à la personne de
Roché, à son côté expérimentateur et prédateur. Elle lui fait fuir le dernier
combat avec celle qui se dresse en permanence sur sa route. Et enfin c'est une
fin qui refuse une vraie solution romanesque, laissant ensemble Jules et Jim,
faute d'une véritable résolution finale. Une variante consiste à faire plonger
Jim et Kathe dans la Seine. In extremis, ils sont sauvés par des mariniers.
Kathe interdit à Jules et à Jim de se vo ir. Aucune de ces fins n’est
satisfaisante, car aucune ne vient donner sens au récit, aucune ne vient
justifier l’histoire ainsi vécue par les protagonistes. Roché les abandonne au
profit d’une fin tragique : au printemps 1945, il reprend l’épisode avec les
trois chutes de Jim. Dans la dernière se surajoute l’image du fils. Les
dernières lignes sont barrées. On y lit cependant ceci :
A quoi servent les trésors de notre mémoire qui se révèle soudain
totale à un pareil
moment ? Nous l’emportons donc au -delà ?
Une libellule sort de sa larve et sèche ses ailes pour s’envoler. Depuis
ma naissance j e
sèche mes ailes pour l’envol de la mort.
Et les souvenirs ensevelis des premiers mois de la vie... le doux... le
dur... le bon à
sucer. Où sont -ils ? Quel vieillard ne conserve -t-il le
besoin de sucer un sein ?
Jim était déj à sous l’eau. Il ne sentit j amais le choc 160.
159
Journal, inédit, en date du 9 mai 1945.
Le texte ne pouvait rester en l’état. La confusion auteur/ personnage ne
manque pas d’intérêt surtout lorsqu’elle relate des faits qui n ’ont pu se
produire. Il met en évidence ce que Don Juan soulignait de manière explicite :
une relation à la mère mal assumée. Là encore, le travail du romancier consiste
à éliminer tout ce qui ressemble trop à un système d’explication, détenteur
d’une vérité, peut -être réelle pour l’auteur, mais qui s’accorde mal avec l’art
du roman. Dès lors Roché va prendre la liberté qui est la sienne. Il va tuer les
deux personnages dont les référents sont vivants, laisser vivant le seul qui est
en réalité mort, et proc éder à un changement de point de vue important. Il
avait souligné combien l’intéressaient les dernières pensées de Jim. Mais
celles-ci s’inscrivaient bien dans le système d’énonciation mis en place dès le
début du roman, qui épouse le point de vue de Jim. Il s’agit ici d’une rupture
bien plus importante, car c’est le point de vue qui change radicalement. Mais
elle est nécessaire, y compris pour justifier le choix final. Et elle permet de
retrouver une certaine hauteur dans une histoire que le grotesque ne f init pas
de menacer, car les personnages se révèlent tels qu’ils sont. Il n'est qu'à voir
Jim et son laisser-aller. Il laisse agir Kathe à sa place, se soumet à
l'événement, ne cherchant plus à avoir prise sur lui. La mort joue ici son rôle
pour interrompre ce marasme amoureux. Un amour qui les a conduits à
« planer » très haut pour reprendre l'expression du roman. Un amour hors norme, qui veut bousculer la règle de conduite en la matière, défier le monde,
s'ériger contre lui. Un amour qui n'a que l'instant présent pour s'y inscrire, car
le passé se révèle douteux et l'avenir compromis. Mais dès lors qu'il cherche à
durer, il est obligé de composer et finit par s'émousser et donc se détruire. Il
ne peut avoir d'avenir qu'en dehors du monde, du temps, que dans le rêve, le
fantasme. Et c'est au fond la revanche du réel sur l'imaginaire qui se joue à la
fin du roman. Le réel et son aspect trivial : le réel de Kathe, même au fond de
l'eau, ce n'est pas Jim, c'est Harold. Kathe, par cette vision de Jim, est ravalé e
au rang de la femme putain, loin de l'idéal amoureux qu'il voyait, de celle qui
collectionne les amants, les joue les uns contre les autres, tente de faire d'eux
des pions dans un jeu qu'elle -même ne maîtrise pas très bien. Kathe n'aime
pas, elle aime l'amour et ce qu'elle peut en faire. Jeu de massacre où elle même se fait massacrer. Elle est calculatrice, menteuse, despote. Toutes ces
caractéristiques trouvent leur pendant positif dès lors que c'est la passion qui
anime le point de vue. Dans les dernièr es images, c'est un triste et sinistre
personnage qui apparaît.
Mais une autre représentation du réel est également présente : celle
qu'incarne Jules. Jules, c'est justement lui qui ne mêle pas les cendres de
Kathe et Jim, qui ne jette pas au vent celles de Kathe, parce que cela n'est pas
autorisé. Les derniers mots du roman, avant ce qui est une espèce de post scriptum (le journal de Kathe), les derniers donc sont ceux -ci :
Mais ce n'était pas permis.(243)
160
Manuscrit de Jules et Jim, daté du printemps 1945.
Et Jules se soumet à cette interdiction. Ju les, celui qui vit, est justement
celui qui accepte les contraintes et les règles, dans les événements privés
comme dans le domaine public. S'il ne peut garder Kathe pour lui, c'est qu'elle
ne respecte pas cette règle du jeu. S'il met en garde Jim dès le début de sa
liaison avec Kathe, c'est pour qu'il ne se laisse pas entraîner hors de la réalité.
Mais rien n'y fait. Reste donc Jules, qui construit sa vie, s'occupe de ses deux
filles, écrit des livres. Il menait une vie retirée, ascétique presque - on le
surnommait Bouddha - et c'est lui sans doute qui vit la vraie vie, lui qui refuse
l'illusion d'amour dont l'intensité ne peut que conduire au malheur et au
drame; et à déserter ce qui fait le véritable intérêt de la vie : construire une
œuvre. La fin du roman est la reconnaissance implicite de la justesse des choix
de Jules. Elle n'élimine bien entendu pas le vertige qui nous saisit à suivre
l'incroyable histoire d'amour entre Jim et Kathe, ni l'admiration que l'on peut
avoir pour elle : sa force, quand elle semble défier la locomotive par exemple,
l'énergie qu'elle déploie pour ses enfants lorsqu'elle est avec eux; ou encore sa
conviction à vouloir inventer de nouvelles règles et de nouvelles valeurs en
amour pour ne rien dire des exigences qu'elle a envers ses amants, à l'image de
ce qu'elle exige d'elle -même. Kathe est un personnage tout à fait fascinant, qui
subjugue ceux qui la lisent, comme Helen subjugue ceux qui l'approchent.
Il n'empêche : la fin du roman est la reconnaissance implicite de la
justesse des choix de Jules. Elle est en vérité la reconnaissance implicite des
choix de Hessel. Et sans doute, à travers une œuvre justement, le plus bel
hommage que Roché pouvait faire à celui qui a disparu.
III. DEUX ANGLAISES ET LE CONTINENT.
A. ECRIRE UN AUTRE ROMAN.
L’écriture du second roman de Roché procède d’une manière très
différente de celle qui a présidé à la rédaction de Jules et Jim. Les conditions
sont tout autres : Roché est à Paris, il continue de vivre de ses biens et de ses
tableaux. Il a été très préoccupé par la difficile publication de Jules et Jim. Il
semble bien pourtant que ce soit celle -ci qui incite Roché à écrire un deuxième
roman. Il remet le manuscrit définitif de Jules et Jim chez Gallimard le 4 mars
1953. Et le 6 du même mois, il note dans son Journal qu’il regarde des photos
anciennes « en vue d’un autre roman ». Un mois plus tard, il relit ses carnets
et registres du printemps 1903. « Incroyables, j’avais oublié à quel p oint...
anormaux et mystiques au fond » écrit-il le 5 avril, marquant ainsi la distance
qui le sépare des adolescents d’autrefois, anormaux par leur exigence de
chasteté, mystiques par la confusion entre amours divin et humain, entretenue
par Margaret mais qui a contaminé toute leur histoire. Roché, à nouveau, se
plonge dans la matière de sa vie. Une nouvelle fois, il songe à tirer une œuvre
de ce qu’il lit. L’édition de Jules et Jim paraît lui donner l’allant nécessaire,
un roman en appelant un autre, à mo ins que la vie autonome du premier roman
appartenant désormais au lecteur ne le conduise à en entreprendre un nouveau.
Il demande conseil à Paulhan alors qu’il hésite entre deux projets : le premier
concerne deux sœurs, Mauve et Nuk, qui incarneraient le « conflit d’idées de
liberté et de puritanisme entre l’Angleterre et la France 161 »; le second est une
« vie » qui ne verra en fait jamais le jour, même si cette idée ne le quitte
pas 162. Paulhan semble n’avoir aucune hésitation et répond le 31 mai: Deux
Sœurs.
Puisque la décision est prise, Roché va rechercher minutieusement tout
ce dont il dispose : en se lançant dans la lecture du Journal, il se rend compte
des confusions qu’il a pu commettre dans la chronologie de Jules et Jim,
inversant des épisodes, par exemple. L’écriture loin du Journal et sa volonté
de trouver un final qui corresponde à l’idéal qu’il s’est fait de cette histoire
l’avaient autorisé à ces libertés prises avec l’autobiographie. Il retrouve ici
non seulement toutes les dates et tous le s événements se rapportant à l’histoire
des deux sœurs, mais il découvre aussi dans ses écrits des « éléments
magnifiques 163 ». Il n’est plus question de souvenirs, d’appel à une mémoire
qui peut s’avérer défaillante. Il s’agit ici d’organiser une matière brute pour la
transformer en œuvre. Jusqu’au 25 août 1953, il lit son Journal, médite,
entrevoit des plans, pense à ce qui s’intitule alors Deux Sœurs. L’été à SaintRobert ne dissipe pas sa pensée, au contraire : c’est cet été-là qu’il commence
la rédaction de son nouveau roman.
Mais, tout comme pour Jules et Jim, l’idée de faire de cet épisode de sa
vie un roman, et non une œuvre autobiographique naît avec l’épisode lui même. S’il faut attendre une cinquantaine d’années avant qu’elle ne prenne
forme, elle est présente dès le début de sa relation avec les deux sœurs. Et
c’est ainsi qu’il pense à récupérer tout le matériel nécessaire à cette tâche. Ses
propres écrits, il va sans dire, mais aussi ceux qui ne lui appartiennent pas et
dont il dispose pourtant : le journal de Margaret Hart, par exemple, ainsi que
161
Carnet, à la date du 10 mai 1953. Rappelons qu’à partir de 1945, Roché ne tient plus son Journal au sens où
nous l’entendons.
162
Carnet, à la date du 25 mai 1953. C’est François Truffaut qui reprendra cette idée chère à Roché en tournant
L’Homme qui Aimait les Femmes, plein d’allusions à la vie amoureuse d’Henri-Pierre Roché.
163
Le terme « magnifique » apparaît deux fois à propos du Journal les 25 mai et 8 juin 1953.
nombre de lettres qu’il adresse à chacune des deux sœurs et qu’elles lui
rendent. Il a annoncé d’emblée son intention d’écrire à ce sujet. C’est
d’ailleurs un motif de sa séparation avec Margaret; c’est une des raisons de sa
liaison avec Violet. La première, il ne se sent pas assez fort pour l’épouser
tout en restant libre : le caractère entier de Margaret l’empêcherait de mener
sa vie comme il l’entend, notamment en se consacrant à une œuvre qu’il sait
être en lui. Au contraire, c’est justement ce mode de vie qui séduit Violet, qui
sculpte, par son côté bohème, son aspect artiste. Violet est prête aux
expériences, ce qui est loin du système de pensées rigoriste de Margaret. Cette
intention d’écrire leur histoire est cependant respectée par les deux sœurs et
Margaret renverra le journal que Roché lui fait parvenir après six mois de
séparation imposée. Ainsi, comme pour Jules et Jim, et à une date bien
antérieure, il s’agit pour Roché d’utiliser sa propre v ie comme objet
romanesque. Mais comme pour Jules et Jim, il est nécessaire que plusieurs
années passent, non pour filtrer les événements (filtrer reste la règle de
l’esthétique de Roché), mais pour donner un cadre à cette histoire. Ce qui est
évidemment impossible au moment où elle se vit. C’est en revanche des notes
pour l’avenir qui s’emmagasinent; c’est ainsi qu’il écrit le 1 e r décembre 1902
à Margaret :
J’écrirai probablement l’ensemble de notre histoire quand le recul sera
164
suffisant et que
j e sentirai l’impulsion de le faire .
Il en avait déjà noté l’idée dans son Journal:
Nettement s’esquisse en moi le plan d’un volume, l’histoire de notre
amour.
Je pense qu’il serait utile à certaines gens sur plusieurs points.
J’attendrai que mon amour soit tout à fait mort ou même transformé
(car rien ne meurt)
et j e relirai toutes les lettres. Je lui demanderai peut -être
de me prêter ou
donner toutes
mes lettres - ce cahier-même - et si
elle a des réflexions à faire sur notre passé de me
les transmettre 165.
Le recul est donc nécessaire pour donner des bornes à un épisode de la
vie de Roché pris dans un ensemble d’aventures inextricable. Dans la durée de
l’épisode des Deux Sœurs, et pour ne mentionner que les conquêtes féminines,
il convient de faire place à Guitte, Chieng, Existence,Vincente, Opia, Lou,
Maga, Alissa. C’est également à cette époque qu’il rencontre la douce Mno. Et
Helen Hessel ne tardera pas à faire son apparition. D’autres, moins
marquantes, sont là aussi. Sans parler de son a ctivité professionnelle, de ses
écrits, de ses rencontres avec les artistes, de la guerre... Il est nécessaire de
repérer le fil qui relie les éléments, de le saisir et de le tenir de bout en bout,
sans se laisser déborder par la profusion d’informations, d’histoires que
164
165
Lettre inédite d’Henri-Pierre Roché à Margaret Hart du 12 décembre 1902.
Journal de la séparation, inédit en date du 1er septembre 1902.
contiennent les écrits intimes. Il faut donc trancher, ressaisir l’histoire dans
son unité, la resserrer à son strict objet. Et le projet pourtant ainsi défini, il
demeure difficile à Roché de s’y conformer. Ainsi dans l’une des dernières
rédactions du roman, à la date du 14 juillet 1904, il fait dire à Anne :
Ton amie parisienne que tu ne rencontres qu’à intervalles accepterait elle de
me connaître et de nous voir tous les trois ? (Peu à peu vous oublierez
que j e
suis là ?) Je vous regarderais vous aimer. Je ferai votre statue dans
mon coin,
comme le baiser de Rodin. Je deviendrais elle
166
.
Cette référence à Mno (la Gilberte de Jules et Jim) permet à Roché de
créer un effet de réel en rapportant une conversation tenue dans sa pr opre vie.
Elle lui permet aussi de poser à nouveau le problème qui lui a toujours tenu à
cœur d’une cohabitation possible entre ses maîtresses. Mais enchâssant ici un
épisode qui ne concerne pas directement l’histoire des deux sœurs, cette
digression menace l’unité de l’œuvre, comme œuvre, même si ne pas le
mentionner ampute le récit de la vie de Roché. Aussi le supprime -t-il dès la
rédaction suivante, le roman se contentant d’allusions vagues quant à la vie
parisienne du personnage. On le voit donc : si l’écriture quotidienne de
l’histoire est une donnée essentielle pour l’œuvre, elle ne se substitue pas à
elle. Le temps qui s’est écoulé entre l’histoire et l’écriture de celle -ci s’avère
nécessaire pour épurer une vie dispersée et élaborer l’œuvre.
Mais il semble nécessaire aussi qu’il se produise un événement qui
cristallise cet épisode, au sens où il lui donne corps et cohérence, et le
distingue des autres, tant il y a matière à écrire des récits dans la vie de
Roché. Cet événement, c’est la mort de Fran z pour Jules et Jim, et pour ce
roman-ci, la rencontre qu’il fait de la fille de Margaret.
Le Jeudi 8 juin 1939, il note, alors qu’il est au Trocadéro :
J’y ai rencontré « la fille de Nuk » avec son même port de tête,
cheveux, démarche,
j ambes, bouche, sourire. Le vent a fait voler son
chapeau à mes pieds - et parmi les
tableaux encore un portrait de Nuk. Je
me rappelle ce temps - et comme j e lui ai
préféré
Mno,
and
167
others .
Cette rencontre ne semble pas importante alors : elle est seulement
mentionnée dans son carnet, sans autre développement. Pourtant elle deviendra
obsessionnelle : il note par exemple le 15 mars 1941, au Mûrier :
166
167
Ce passage se trouve dans la dernière version manuscrite de Deux Anglaises et le Continent.
Carnet , inédit, en date du 8 juin 1939.
I think of the daughter of Nuk (?) seen one year ago of the Trocadero 168
her hat flying why did not I ask her .
ou encore, quelques mois plus tard à Beauvallon :
Que n’ai -j e parlé à la fille de Nuk, au Trocadéro 1939 169!
Il y pensera évidemment au cours de la rédaction du roman.
La fille de Margaret se prénomme Margaret, justement, et Roché
apprend qu’elle ressemble beaucoup à sa mère lorsque Violet lui confirme la
mort de sa sœur :
Yes it is true. She died of cancer on March 17. 1926. She was
marvellous brave meaning with a strong will to live 170.
Cette lettre de Violet, qui se termine par la promesse d’envoyer une
photo de Margaret et une autre de sa fille qui vient d’avoir douze ans, est la
dernière conservée dans les archives de Roché. Elle semble mettre un terme
définitif à cette histoire, l’éloignement et la vie laissant peu de place à de
nouvelles rencontres avec Violet. Ce n’est pourtant pas cette mort qui vient
clore l’épisode, mais la vision d’une jeune fille qui ressemble à Margaret, une
jeune fille de vingt -quatre ans, qui peut -être, sans doute même, n’est pas sa
fille, mais qui cristallise une expérience de Roché. Une expérience amoureuse
évidemment. Une expérience du temps surtout, l’étrange ressemblance de
l’apparition avec Margaret renvoyant à Roché son image : celle d’un homme
marqué par le temps qui passe et qui se demande ce qu’il f ait de sa vie. Et
c’est cet épisode qui terminera le roman, dans sa version définitive.
C’est donc à cet épisode que Roché s’attache désormais. La maturation
aura été longue, la première version s’écrira au contraire extrêmement
rapidement. L’écriture commence le 25 août 1953. Le 20 septembre de la
même année, soit moins d’un mois plus tard, il note :
Je termine d’arrache -pied mon roman « 2 Soeurs » tout au moins une
première version
qui se tient avec unité pour le compléter cet hiver 171.
Et son carnet de 1953 est le témoin de la rapidité de la rédaction. Il
entrevoit d’abord la ligne générale, puis les personnages. Le 14 septembre, il
fait lire les cent premières pages à Denise, qui dit les aimer assez. Et le 25
septembre, il peut commencer à relire Deux Sœurs. Cette exécution n’est
qu’une première version et la relecture qu’entreprend Roché inaugure en fait
168
Journal , inédit, en date du 15 mars 1941.
Ibid, en date des 16-17-18 janvier 1942.
170
Lettre inédite de Violet Hart à Henri-Pierre Roché, datée du 19 juin 1927.
171
Carnet, inédit, en date du 20 septembre 1953.
169
un travail de réécriture considérable, qui s’achèvera en 1956 - les derniers
mois n’opérant que des corrections de détail. Ce premier jet permet de mesurer
combien le travail de l’auteur sera important. C’est qu’en fait la matière reste
maigre et Roché n’entend pas disperser son sujet au milieu d’autres récits. Un
jeune homme français aime une Anglaise qui pense ne pas l’aimer. Il initie sa
sœur à la vie amoureuse avant que l’aînée ne se donne finalement à lui . Ils se
séparent définitivement. Le motif est bien mince, en effet, même si la Manche
qui sépare les protagonistes complique un peu l’affaire. Il ne peut manquer de
rappeler le triangle de Jules et Jim qui a pourtant épuisé les variations
possibles du triangle amoureux. C’est donc dans le traitement de cette histoire
que résidera son intérêt réel.
B. INVENTER UNE NOUVELLE ECRITURE.
1. La fin du modèle balzacien.
La première version 172, celle qui est écrite d’un seul jet au cours de l’été
1953 à Saint-Robert, se présente sous la forme de deux cahiers d’écolier. Les
pages sont numérotées et couvertes de ratures et de corrections. C’est la
première mouture d’un récit qui ne cessera de se t ransformer pendant trois
ans.
Ce qui frappe d’emblée dans ce manuscrit, c’est l’extrême respect des
conventions du genre. Jules et Jim n’y dérogeait pas et il ne semble pas que,
pour Roché, écrire un deuxième roman doive le conduire à aborder une
narration radicalement différente de la première. Il écrit à Saint -Robert, certes
après avoir relu différents carnets et lettres à Paris, mais sans les avoir avec
lui au moment de la première rédaction. La rapidité de l’exécution le sollicite
davantage peut-être sur le contenu que sur la forme. Sa dernière expérience
romanesque le conduit également à adopter un système identique : une
narration traditionnelle avec un narrateur extérieur et omniscient, qui épouse
volontiers le point de vue du personnage masculin, un récit au passé simple,
des personnages qui se construisent à mesure qu’ils interviennent dans
l’histoire, une histoire qui se déroule selon la chronologie des événements.
Seul le sujet est nouveau ou plutôt son caractère particulier.
172
Les manuscrits de Roché ne sont pas datés. On reconnaît cependant aisément les versions entre elles.
Le récit commence par un épisode de la vie de Roché : un déchirement
des ligaments à la suite d’un mauvais rétablissement au trapèze, en 1898. Le
personnage s’appelle alors Jean et le manuscrit porte les biffures du
changement pour Claude, prénom qui restera au personnage. Le choix de
Claude - encore que rien dans le manuscrit, dans le Journal ou ailleurs ne
vienne étayer cette hypothèse - peut s’expliquer par le fait que, rappelons -le,
c’est sous ce nom que Roché apparaît dans l’œuvre de Franz Hessel. Ce n’est
pourtant pas le premier prénom auquel il a pensé ici (il sera question un temps
de Robert à partir de la page 35; la page 50 contient un choix de prénoms
possibles: Patrice, François, Yves, Philippe, Claude, Alain, Daniel, Bernard,
Luc; François sera soumis à l’épreuve du texte sur deux pages avant d’être
définitivement abandonné au profit de Claude). Et le récit est celui d’un jeune
homme face à deux Anglaises : l’histoire ne change pas quant à son sujet.
Mais rapidement Roché constate que la forme choisie ne convien t pas. Ainsi
au bas de la page 140 de ce manuscrit, il note :
Ceci n’est qu’un premier canevas j eté, une esquisse. Il reste à
construire, à exécuter.
Cette esquisse est fidèle, même si elle comporte des erreurs
chronologiques, que Roché soulignera et corrigera plus tard, et de nombreuses
omissions (les amants de Violet - Anne par exemple). Elle permet aussi à
Roché d’avoir une idée générale de l’économie de son récit. A plusieurs
reprises, il précise qu’il devra déplacer tel ou tel fait.
Le choix du narrateur omniscient évite à l’auteur de cruels dilemmes
quant à la pensée des personnages, choisissant telle ou telle énonciation en
fonction de ses besoins, non en fonction du discours d’un personnage. Au
fond, l’auteur reste seul maître à bord d’un récit qu’il tente de maîtriser de
bout en bout. Et c’est l’événement qui commande, non le récit de l’événement.
Roché note ainsi qu’il lui faudrait placer au début le récit de son enfance,
l’éducation qu’il reçut de Clara, pour présenter son personnage de Clau de dans
sa chronologie.
La fin de ce manuscrit est intéressante, car elle pose à nouveau des
problèmes que Jules et Jim avait tenté de résoudre. Comme pour ce roman,
Roché semble ne pas savoir comment achever son œuvre. La partition vie
réelle/ fiction est toujours difficile à établir. Claude rencontre la fille de
Muriel. Mais au lieu de le faire rentrer chez sa mère - ce qu’il fera dans la
dernière version - le narrateur raconte sa vie :
Lui-même, après diverses expériences et beaucoup de voyages ne s e
maria avec une
Française que 12 ans plus tard. Ils eurent un fils.
Plus loin, après la date de 1954 :
Pourtant un j our où il avait soixante -quinze ans et où il regardait la
neige tomber, il eut
le sentiment que toute sa vie, sa patience, les
succès croissants des idées étaient peu de
choses à côté du fils qu’il
n’avait pas eu de Muriel. Et il se mit à le regretter. Il tâchait
en
vain
d’imaginer comment il aurait été et ce devint pour lui un nouveau sentier dans
sa promenade quotidienne vers l’Inconnaissable 173.
Or si ce texte présente l’intérêt de nous renseigner sur l’état d’esprit de
Roché au moment où il écrit, il n’apporte rien du point de vue romanesque : il
laisse le récit se dissoudre dans les limbes temporels de la création, hésitant
entre une pensée du personnage et un jugement de l’auteur, refusant la
frontière entre le temps de la fiction et le temps de l’écriture qui est pourtant à
l’œuvre dans ce qui précède. Une fin qui prétend en être une sans l’être
pourtant.
Roché se rend vite compte de l’insuffisance de son texte. Il le relit dès
qu’il l’a achevé, puis une nouvelle fois, après son opération en novembre
1954. C’est dans cet exercice de lecture et de correction que s’élabore petit à
petit l’œuvre telle que nous la connaissons.
Le 25 novembre 1953, il note dans ses carnets :
Je relis mon roman Deux Anglaises et le Continent et j ’y trouve des
parties excellentes,
d’autres mal esquissées, dans l’ensemble un très
beau livre possible.
Trois jours plus tard:
Je relis Deux sœurs, j e prépare retouches.
Le travail de correction reste, semble -t-il, superficiel. C’est
certainement parce que les corrections envisagées ne sont que mineures
encore. Ou alors parce que Roché hésite entre deux solutions comme il le note
en marge de son manuscrit :
faire un récit
A ne continuer que mes carnets en main XI à XVIII ou bien tâcher de
synthétique de mémoire 174.
Le « récit synthétique de mémoire », c’est ce que donne cette première
version. Il opte pour le premier choix et le 7 dé cembre, il ne lit plus Deux
Sœurs mais pour Deux Sœurs. Voici Roché de nouveau plongé dans ses écrits
intimes :
173
Ce texte est à la fin de ce manuscrit.
à la page 139 de ce manuscrit. Les carnets mentionnés couvrent la période allant du 29 décembre 1904 au 2
août 1905.
174
Je relis les formidables notes I II III IV de Nuk 1902 -1907 pour mon
roman, pour en
transposer l’intensité plutôt que pour les citer 175.
L’idée de citer directement les matériaux bruts s’est donc déjà posée,
mais n’a pas été retenue. Désormais Roché se consacre à la relecture de ses
carnets, puis des lettres de Margaret et Violet, et le 31 janvier 1954 des
Journaux de la séparation , celui de Margaret, le sien, « en les annotant avec
l’idée de peut-être en citer des fragments dans le roman ».
Le premier manuscrit porte les traces de cette relecture : à plusieurs
endroits, Roché s’interroge dans la marge :
citer plutôt le texte de Muriel qu’elle remet à Claude 176.
Le début de l’année 1954 montre les hésitations de Roché. Ses carnets
mentionnent toutes ses lectures. Il semble que dès février 1954 la décision de
procéder à des insertions soit prise. Roché en a fini avec le modèle balzacien
de la narration. On voit ici se mettre progressivement en place une stratégie
narrative qui fera toute l’originalité du texte. Du « récit synthétique de
mémoire », avatar du roman autobiographique, à l’utilisation de matériaux
authentiques, en un canevas de journaux et de correspondances croisés,
s’opère l’invention de ce que l’on peut bien considérer comme une forme
nouvelle.
2. Le puzzle littéraire.
Alors le travail change de nature, car il s’agit non de quelques
corrections mais de tout réécrire. Et ce projet demande d’abord d’apprêter la
matière originale. Il faut retrouver, recopier, traduire, résumer la masse
considérable des écrits des uns et des autres : les journaux, la correspondance.
De février à juin 1954, Roché consacre une grande partie de son temps à cette
tâche. Sur des feuilles de brouillon demi -format, au stylo bleu, il copie, après
les avoir traduits, des lettres de Margaret et de Violet, le journal de Margaret;
il ressort ses Carnets et son Journal de la séparation . Il ne s’agit plus de
transposer l’intensité, il faut préparer les inserts. Le 4 juillet 1954, il peut
écrire dans ses carnets :
Roman: raccordement du 1 e r texte à lettres insérées - Problème de
patience.
175
176
Carnet, inédit, en date du 10 décembre 1953.
à la page 155 de ce manuscrit.
Cette patience, Roché l’aura, malgré les nombreuses reprises
nécessaires. Le roman prend alors une nouvelle forme, comme le montre ce
deuxième manuscrit : d’abord écrit à la troisième personne, il se présentait
initialement ainsi :
C’était à Pâques 1898. Claude 19 ans était assis sur un trapèze sans
tenir les cordes,
entouré d’enfants.
Le texte est corrigé en rouge et transforme « il » en « je », le passé en
présent, le récit en discours :
Pâques 1898. Je suis assis sur un trapèze sans tenir les cordes, entouré
d’enfants.
Nous pouvons remarquer aussi la forme plus épurée de la datation, qui
correspond presque à celle d’un journal intime. Le passage d’une forme à
l’autre change fondamentalement le projet de Roché. Il ne s’agit plus de
publier un épisode de plus à la longue série des romans d’amour. L’innovation
est d’importance. Car le passage d’une esthétique du récit à celle du discours
va donner un rôle sans précédent à ces textes que Roché écrit depuis près de
soixante ans. A mesure qu’il avance dans la relecture de sa première version et
donc dans son travail pour la deuxième, il se rend compte de la valeur
croissante de ce matériau à sa disposition. Et il ne s’agit plus simplement de
l’intégrer dans le cours du roman, il s’agit d’en faire le roman lui -même. Le
passage au « Je » se généralise et chacun des troi s protagonistes doit pouvoir
dire « Je ». Le texte devient une multiplication de points de vue et le travail de
l’auteur celui d’un maître d’œuvre qui organise sa matière pour lui donner
corps et sens, donner corps et sens à des écrits qui préexistent. Car telle est la
grande innovation de Roché : il tente là l’impossible pari de la polyphonie que
les Hessel et lui avaient envisagé à Hohenschäftlarn : celui d’un texte qui
dirait simultanément tout. Si le roman épistolaire traditionnel a déjà conduit
au récit de fiction polyphonique, c’est ici le réel qui devient fictif et la
matière d’une création. C’est bien vers cet objectif que tend Roché lorsqu’il
décide de n’utiliser que les écrits dont il dispose. Le premier jet permet
d’organiser la cohérence du récit. Il est nécessaire désormais de chercher dans
les écrits intimes ce qui peut servir la parole de chacun des personnages et le
projet d’ensemble.
C’est dans le détail que nous voyons le travail avancer. Et chaque
document d’origine reçoit un traitement p ropre même si bien des points
communs subsistent.
a. Le journal de Margaret.
Comme Roché, puisque cela fait partie du pacte, Margaret tient son
journal pendant l’année de séparation imposée par les mères. Au bout d’un an,
ils doivent les échanger.
Le journal est contenu dans un petit cahier d’écolier de trente -deux
pages et rédigé à la plume et à l’encre noire. D’autres écrits intimes ont été
conservés par Henri -Pierre Roché, sur des feuillets libres en papier pelure,
couvrant la période 1906 -1909. Ils sont complétés par un tableau rédigé par
Margaret qui couvre la période 1899 -1907 et qui établit sur deux colonnes les
faits et gestes de Violet et de sa soeur concernant, pour l’essentiel, Roché.
Certains passages du journal de Margaret sont en anglais (le plus souvent),
d’autres en français.
Ce qui frappe le plus à la lecture de ce journal, c’est la souffrance que
s’impose cette jeune femme. Le journal de la séparation souligne le
retournement, ou plus certainement le glissement du non vers le oui. Les
étapes qui auraient pu précéder n’existent pas. Sans doute est -il hasardeux de
la formuler, mais l’hypothèse selon laquelle Margaret dit un « non » à Pierre
qui n’est pas à entendre comme un « non » est très plausible. Il s’y masque
certainement une peur fondamentale de l’homme, de l’autre sexe, de l’autre.
En tout cas, toute la seconde partie de ce journal est à comprendre comme
l’acceptation du « oui » à venir. Et qui viendra, dans des conditions
dramatiques. Et pourtant ce journal est destiné à être lu, c’est-à-dire qu’il
n’est pas l’objet d’une écriture réflexive. Mais au milieu du compte rendu de
telle ou telle activité humanitaire, il laisse bien percer la nature des
sentiments de Margaret pour Pierre. Ce texte, nous le retrouvons presque tel
quel dans le roman. Il a été traduit, raccourci, mais s’il est bien travaillé, nous
pouvons dire qu’il n’est pas déformé.
La période suivante est plus intéressante encore : il s’agit initialement
de textes confidentiels, qui n’étaient pas destinés à Roché. Il s’y lit une
souffrance extrême, une douleur qui n’arrive qu’à peine à se formuler tant
l’épreuve que traverse Margaret est difficile. Son journal de surcroît est
vraisemblablement son seul lieu d’épanchement : outre l’évident traumatisme
subi à la suite de la réponse négative de Roché, le mutisme dans lequel elle
s’enferme (mais à qui parlerait -elle ? A sa mère qui est à l’origine du désastre
? A sa soeur qui voit Pierre quand elle veut, habitant à Paris ?) la conduit à
une dépression profonde qu’elle s’ob lige à cacher. Le journal recueille alors
les mots d’amour passionnés en même temps que les expressions de la
souffrance la plus forte :
My darling - my darling Pierre - Pierre - Love - Yes I will say « my
love » - Pierre
mon Pierre, que j ’aime - Oh - Que j ’aime - J’essaie de
lire dans l’Evangile - Mais j e
- pas comme hier soir en pleurant en
l’aime trop - doucement, tristement ce matin
177
sanglotant
(...)
C’est un véritable travail d’introspection, d’expulsion de la douleur et
de tentative de survie auquel se livre ici Margaret, pendant plusieurs années,
tant s’impose à elle une décision qu’au fond elle redoutait. Et dans le même
temps, il s’agit aussi de contenir ce désespoir pourtant envahissant, de faire
bonne figure devant les autres, devant ses proches, devant sa soeur.
Ces textes dont Roché dispose se retrouvent eux aussi dans le roman.
Comme pour le Journal de la Séparation , ils ont fait l’objet d’une traduction
et d’une réduction, passant ainsi du journal de Margaret au journal de Muriel .
Mais là encore, s’ils ont fait l’objet d’un résumé important, ils sont tout à fait
reconnaissables. Ainsi le texte cité du 7 mars 1903 couvre plusieurs feuillets
sous la plume de Margaret. Lorsqu’ils deviennent les écrits de Muriel, il ne
reste plus que vingt lignes 178. C’est que pour s’épancher, la douleur aime les
redites, les détours, l’approximation, les hésitations. Le roman, lui, tel que le
conçoit Roché, ne les supporte pas car ils diluent l’intensité. Rendre compte
du combat de Margaret sur elle -même, c’est épurer son texte, jusqu’à n’en
laisser qu’un bref aperçu dans le journal de Muriel que Roché recopie sur de
toutes petites feuilles, toujours très corrigées. C’est ce qu’on remarque avec
l’exemple de la journée du 24 novembre 1902, rédigée en français par
Margaret :
24.11.02. Ah frère. Si j e te trompe, si j e dois touj ours employer toute
la force que j e
puis à te tromper ce n’est que pour faire possible cette
collaboration future dont tu
parles. Tu n’accepteras peut -être pas mon
aide si tu saviez combien il m’en coûtât. Je
n’aurai même peut être pas la
force de contrôle de me forcer - de me maintenir calme
près de toi - si tu
savais. C’est nécessaire que tu ne saches pas ce que tu m’as fait - ce
que
tu me fais. C’est mon secret - que j e dois et veux garder. Mais j e suis devenue
spontanée. J’aime parler de ce qui m’émeut. Je tire des autres, sympathie et
aide. Or il
faut ensevelir - enterrer absolument en moi - mon amour - et
vite - car Violet vient en 4
semaines et alors la lutte entre le yearning
de lui tout dire - de pleurer sur ses épaules et
la conviction qu’il ne
faut rien rien dire - même qu’il faut cacher - Oh si seulement j e
pouvais te
voir te parler - apprendre ce que tu penses des tant de questions ( sic ).
Tout ce qui est souligné dans cet extrait du journal de Margaret l’a été à
l’encre rose par Roché qui a également tracé un trait bleu dans la marge face à
ce texte.
177
178
Margaret Hart , Journal, inédit, en date du 7 mars 1903.
Deux Anglaises et le Continent, page 214, dans l’édition Folio.
Dans le manuscrit du journal de Muriel, cet extrait devient (nous notons
entre crochets ce que R oché a écrit, puis a raturé) :
24 Novembre: Frère. Si j e mens en te cachant mon amour, [si j ’y
emploie toutes mes
forces à te tromper] c’est pour rendre possible
notre future collaboration [dont tu
m’avais parlé]. Tu la refuserais
[n’accepterais pas mon aide] si tu savais ce qu’elle me
coûte.
Si
tu
savais, j e ne pourrais être [rester, pas garder mon] calme près de toi. [Il ne
faut pas que tu saches ce que tu me fais]. Je garde mon secret [à moi] [j e le
garde]
[Pour d’autres choses j e parle aux autres, j ’en tire sympathie et
aide. Pour ça pas. Je
dois] Je l’ensevelis [mon amour] en moi. [Tout de
suite car dans un mois] Anne [enfin]
sera là, [pour que j e lui dise tout?] Je
voudrais tout lui dire? [pour que j e] pleurer sur
son épaule? Non il ne
faut pas. [Si seulement, j e voudrais savoir ce que tu penses de
tout,
Je
voudrais comme j adis suivre toutes tes pensées].
A partir des annotations effectuées directement sur l’original du journal
de Margaret, Roché tire cette version, qu’il retrava ille en rayant beaucoup. Ce
passage deviendra dans le roman :
24 novembre
Je mens en te cachant mon amour?
Tu refuserais mon amitié si tu savais ce qu’elle me coûte.
Si tu savais, j e ne pourrais garder mon calme près de toi.
Anne va venir. Je voudrais pleurer sur son épaule. Il ne faut pas 179.
On voit ainsi les étapes du travail de l’écriture, le texte en train de
s’écrire. Roché procède toujours par simplification, soustraction, épure. Le
texte original perd certainement de son lyrisme et de so n tourment, et de sa
raison d’être sans doute : l’impossible écriture de la douleur. Mais le roman,
lui, y gagne en tension évocatrice. Il y a dans ce travail de réduction la force
retenue des effets puissants. Il a changé de vocation : il n’est plus un écrit
intime; il s’offre désormais au tissu narratif. Mais même si c’est sous une
forme nouvelle qui obéit aux lois de l’esthétique et non plus à celles de
l’introspection, le nouveau texte renvoie bien au premier et dit en permanence
cette lutte toujours re commencée pour oublier Claude/ Pierre, qui surgit sans
cesse, pour s’émanciper de sa mère, encore présente, cette lutte pour et contre
la vie, pour et contre l’amour et leurs substituts, la cécité et le « vice ». Cette
lutte qui tente en vain de dépasser ces contingences humaines pour parvenir à
Dieu. Mais quand elle croit y parvenir, Dieu a le visage de Pierre 180.
Margaret n’a pas craint de recourir, en un épisode, à ce qui se présente
comme une fiction : c’est la scène de l’aveu de Violet, le 21 mars 190 7. Sur
quatorze feuillets, couverts d’une encre noire, Margaret reprend ce que lui a
179
Deux Anglaises et le Continent, page 205. Les citations de Deux Anglaises et le Continent présentées dans
cette partie seront suivies dans le texte par l’indication entre parenthèses de la page dans l’édition Folio.
180
« Had I made Pierre to be as my God and now I saw God about him? » note-t-elle dans son journal de 1906.
raconté Violet sur sa vie à Paris et ses trois amours. Or ce passage est écrit à
la troisième personne, avec deux personnages : Maggie (Margaret) et
Katherine (Violet).
It was arranged that the two should walk together to Alesia that
Maggie should return
by way on rue Bara.(...)
Maggie watched her sister as she dressed, suggested a slight alteration
in her hair...
Ainsi commence le journal de ce jour. Avec une ex trême minutie
Margaret rapporte les événements de cette journée à partir du départ de Violet
chez Pierre (rue Alésia), son retour chez Violet chez qui elle habite, les coups
frappés à la porte et la crainte qu’il ne s’agisse de la mère de Pierre, la longue
attente du retour de Violet. Parfois Margaret se trahit et Katherin redevient
Violet :
God bless Pierre and Violet.
De retour chez elle, Katherine laisse entendre que le voyage prévu entre
Maggie et Pierre ne pourrait se faire. Et elle confie alors à sa soeur ce que fut
sa vie parisienne dans un jeu de questions -réponses. Lorsqu’elle fait l’aveu de
deux amants, Maggie est horrifiée :
No, no ; it was impossible. Horrible, horrible thought. She would not
admit it.
But there it was.
Enfin l’aveu de Pierre. Si elle ne tombe pas sur un tabouret, elle s’étale
sur le lit. Tout le reste se retrouvera avec une traduction littérale, mot à mot,
dans le roman.
Le détour par la fiction permet certainement à Margaret d’écrire ces
pages du journal, d’écrire ce qu’elle n’avait voulu ni voir ni entendre. La
narration lui permet de se placer en position d’auteur et de distancier une
nouvelle en tentant de l’objectiver. En tout cas, ce recours à l’écriture
fictionnelle dit fortement les contradictions qui minent Margaret au point de
mettre en péril, non plus sa santé, c’est déjà fait, mais sa psychologie. Elle est
ici au bord d’une schizophrénie que les liens avec sa sœur ne font
qu’amplifier.
Roché traduit très fidèlement ce passage, le réduisant de moitié, et
retrouve le système d’énonciation à l’œuvre ailleurs, tel que le poursuit
Margaret (le 27 mars 1907, à la suite de ce qui précède, elle note: « Now I am
home »).
Dans le roman, la place du journal de Muriel est très importante
puisqu’il occupe à lui seul 83 pages, soit près d’un quart du livre. Journal que
vient compléter la correspondance qu’elle envoie à Roché.
b. La correspondance.
Là encore Roché procède avec ordre : il commence par lire toutes les
lettres de Margaret et de Violet, puis il les t rie, les annote, les traduit sur ses
petits feuillets de papier pelure, voire au dos d’invitations à des vernissages.
Le travail est méticuleux, astreignant. Mais il est nécessaire pour comprendre
les personnages, leurs relations, leur histoire. Et Roché montre toujours une
grande fidélité aux originaux. C’est la correspondance de Margaret qui est le
plus souvent sollicitée dans le roman (vingt -trois lettres, certaines de
plusieurs pages; vingt -et-une sont adressées à Claude, ce qui représente
soixante-quatorze pages de texte dans le livre). Pour preuve de cette fidélité,
cette lettre de Margaret à Pierre datée du 9 juin 1901 :
I believe that for each woman there is created a man who is her
husband. That though
there may be several men with whom she could live
a peaceful, even happy, useful life
as wife, but there is only one - who is
really her soul: husband. He may be dead, she
may never see him, here
or he may be tied by marriage to another woman (like John
Grey
and
Mrs Falconer) and in that cas e it is a pity if the woman marries.
And for each man there is somewhere one woman who can be his only
perfect wife.
This idea has so grown up with us since we were little
children that the other theories
people have about mariage seem terrible and
pitoyable to me.
Ces mots sont tirés d’une lettre que Margaret envoie à Roché en 1901.
En 1954, il en fera le texte mis en exergue du roman, dans une traduction
presque mot à mot. En lisant la correspondance de Margaret, l’on retrouve les
lettres de Muriel. Et comme pour le journal, Roché simplifie mais cherche
toujours à garder une traduction presque littérale. Ainsi le 20 février 1902, à
propos de Pilar, Margaret envoie une lettre de plus de dix pages qui ne sont
plus qu’une page dans le roman, mais dont le contenu est bel et bien rapporté.
Il serait facile de multiplier les exemples. Ce qui importe, c’est de souligner
que Roché là encore n’invente pas (y compris la lettre contenant le rapport de
la visite médicale et qui ne peut que faire sourire le lect eur, devant ce qui
ressemble fort à l’observation d’un animal avant la vente : la visite a
réellement eu lieu comme le rapporte Margaret dans une lettre datée du 27
mars 1902 que l’on retrouve à la même date dans le roman).
La correspondance de Margaret est extrêmement riche et se poursuit
jusqu’en 1913. Si le roman intègre bon nombre de lettres, d’autres ne sont pas
mentionnées. C’est que Margaret semble ne pas faire son deuil de Roché,
n’arrive pas à penser sa vie sans lui. Ainsi quelques semaines avan t l’annonce
de son mariage, elle lui envoie une carte de Concarnau et l’invite à venir la
rejoindre. Roché choisit, pour son roman, d’instaurer un silence entre Muriel
et Pierre pendant quatre ans : cela n’était pas vrai en réalité. De même Roché
modifie certaines dates, procédant, pour l’économie propre de son œuvre, à
des déplacements, comme il en fait la remarque à plusieurs reprises dans son
carnet. Ainsi les lettres de Margaret concernant un possible enfant sont datées
de novembre 1909 et la lettre lui annonçant qu’elle n’est pas enceinte, du 23
décembre alors que le roman les situe en mai 1909. De même Margaret fait
part de son mariage à Pierre le 22 octobre 1913 : Muriel l’écrit le 1 e r janvier
1913. Ces déplacements, on le voit, sont minimes et se justifient par la
volonté de simplifier. Il reste cependant que tant dans le journal que dans la
correspondance de Margaret, Roché puise une matière qu’il condense certes
mais qu’il restitue presque littéralement.
L’étude des lettres envoyées par Violet Ha rt à Henri-Pierre Roché
montre que le même principe préside au choix de l’auteur. La vie de Mouff et
sa femme semble plus simple dans le roman (elle y a d’ailleurs une valeur
exemplaire) que celle des protagonistes réels. Mais dans l’ensemble, une fois
le processus de réduction, et parfois de traduction, achevé, l’on retrouve bien
la prose de Violet Hart sous la plume d’Anne :
21-1-1905
Oh Pierre Pierre que la vie est triste affreusement triste. Ai -j e été trop
heureuse et
contente - est-ce que cette douleur me paraît plus cruelle à
cause de mon in-habitude ?
Ce qui me rend si malheureuse, c’est parce
qu’à mesure que mes désirs augmentent,
les possibilités de les satisfaire
diminuent. Je voudrais mourir cet après midi si j e ne
savais pas que les
choses passent toutes.
Dis moi, est -ce que les hommes trouvent [une satisfaction] un
apaisement dans l’amour
physique ? Si oui, ils sont bien heureux. Pour moi
il me semble que c’est le contraire. Je
t’ai eu plusieurs heures hier - eh bien
auj ourd’hui j e désire ta présence près de moi bien
plus qu’avant. Je ne sais
que faire. Tu me remplis entièrement. Impossible de travailler
ce
qui
m’aurait fait t’oublier un moment - mais c’était impossible. T’écrire c’est ce qui
me rapproche de toi le plus. (...)
Roché n’a eu à faire que quelques corrections pour faire paraître cette
lettre dans son roman à la même date. Et au fil des lettres que l’on trouve, l’on
remarque tour à tour une Violet romantique au début, et curieuse de ses
aventures, inquiète de plus en plus pour sa sœur, puis racontant son mari, ses
enfants, sa vie avec sa sœur enfin. Une lettre est tout à fait inventée : c’est
celle du 10 juillet 1927 - et pour cause : Margaret est morte le 17 mars 1926.
D’autres ne sont pas citées.
Roché, au moins à cette époque, ne conservait pas de double de ses
propres lettres, aussi n’en trouve -t-on que très peu dans le fonds - comme dans
le roman d’ailleurs, où elles sont généralement très courtes.
c. Les journaux de Roché.
Le pluriel s’impose ici. Roché ne tient un journal quotidien qu’à partir
de 1904. Toute la première partie du roman échappe donc à son écriture
diariste. Mais il s’est engagé vis -à-vis de Margaret à tenir son journal lors de
leur séparation. Et l’on sait qu’il a déjà rédigé, sinon un journal au sens
habituel du terme, au moins des écrits intimes, notamment ce cahier de 1898 1899 où le nom de Nuk qu’il donne à Margaret apparaît encadrant un « îlot
charnel » de huit mois, faisant supposer une période d’activités sexuelles qu i
ne recouvrent pas la seule Pilar. Mais s’il dénote une tentative d’activité
diariste, il ne peut servir de matériau à l’écriture du roman.
Le premier texte de référence est donc bien le Journal de la séparation ,
qui se présente sous la forme d’un cahier petit format, dont il a couvert
soixante-huit pages à l’encre noire sous le titre : Juin 1902 à 1903 - Journal
de notre séparation .
Contrairement à ce que laisse entendre le titre porté en première page, le
Journal s’arrête le 29 octobre 1902, lorsque Roché note qu’il a rencontré
Violet et qu’il lui remet un mot afin de lui faire passer ce journal pour sa
soeur. C’est un vrai journal auquel s’astreint Roché. Il est l’objet d’une
certaine régularité. Il est aussi le lieu où se dit sa vie, et pas seulement les
incidents et les réflexions que nourrit la séparation. Il y amène les raisons qui
le font douter du mariage, manie bons mots et fantasmes. Emerge à travers ces
lignes un nouveau Roché qui se libère des gangues rigoristes de Margaret et
qui prend son envol pour des expériences nouvelles. Car Margaret ne s’impose
pas dans l’absence (et sans doute n’est -il pas faux de penser qu’elle s’est
imposée surtout en réaction au veto qu’y mettaient conjointement les mères) et
Roché organise un plan de travail pour ses conquêtes à venir. Il ne tardera pas
à concrétiser ses projets, d’abord en réglant définitivement la question du
mariage.
Les femmes, ou plus exactement la préoccupation des femmes,
envahissent ces quelques feuillets. Il reste quelques mots de réfle xion sur sa
situation avec Margaret. Mais il faut être juste : assez peu, eu égard à ce
qu’elle développe dans son journal. Sans doute les deux attitudes sont -elles
fondamentalement différentes : question d’âges ? de tempéraments ? de
sentiment aussi ? Toujours est -il que le Journal de Roché est bien souvent une
mise en scène romantique d’un jeune homme qui semble avoir du mal à
devenir adulte. Tout s’y trouve : le désir, le sexe et le mythe de Don Juan,
l’écriture, l’œuvre et le mythe de l’écrivain, la mal adie et la mort, et un Moi
débordant, saturant chacune des lignes... : le journal d’un vieil adolescent
tourmenté par son avenir, mais incapable de rien décider..
Cependant, Roché, avec le temps, ne sera pas dupe de la faiblesse de ses
écrits. Sur la dernière page du Journal de la séparation , à l’encre rose et en le
datant du 11 février 1954, il note :
Tout ce cahier est trop creux et pompeux pour en faire quoi que ce
soit.
Supposons -le perdu.
En tirer seulement une lettre d’envoi « qui l’accompagn ait ».
Inconvénient: nous n’avons plus l’alternance des 2 j ournaux, date par
date.
3 des
Ou bien: « ayant trouvé quelques pages de brouillon, maintenir 1, 2, ou
meilleures alternances? »
Oui.
ou bien l’humaniser et le dégraisser, et le répartir, en affirmant sa
brièveté. Claude l’a
recopié et filtré lui-même, en visant à une certaine
précision et netteté - car c’était un
fouillis de contradictions.
Cela confirme le jugement qu’il portait déjà en décembre 1953 lorsqu’il
notait : « très jeune - très simpliste et schématique ; bouleversé la vocation de
jeune prophète me tente. Insuffisance de santé physique des deux côtés ». Et
déjà en 1949, après l’avoir relu, il écrivait sur la première page :
Ça me paraît pas clair - très verbeux pas direct, médiocre - peut-être
hypocrite ? Mais
non - Je lisais passionnément Nietzsche à Rinn (voir ma
terrible photo si elle existe
encore) ce qui éclaire tout ce cahier.
Et au milieu de la page, en rose (ce qui peut laisser supposer un ajout de
1953 ou 1954) :
Intercaler mes citations de Nietzsche.
Il est clair en tout cas que Roché hésite à utiliser un tel texte pour son
œuvre. Pourtant, ce cahier ne sera pas perdu et l’on en trouve trace dans le
roman, citations de Nietzsche comprises. Et Roché transformera ces quatre vingt-deux pages en vingt -deux pages et demie recopiées, comme les autres,
sur ces feuillets demi -format, à l’encre rose. Le choix fut dicté par un
considérant que Roché inscrit lui -même sur l’original lors d’une de ses
relectures :
Y mettre de l’amour ici et là 181!
Non qu’il n’y ait pas d’amour. Seulement celui -ci se trouve dispersé,
dissout presque au milieu de considérations qui au fond n’ont plus grand chose
à voir avec l’histoire de Pierre et de Margaret, même si elles seront
importantes pour la suite de la vie de Roché. Le travail de l’écrivain consiste
alors à recentrer son propos et à faire du journal de Claude non pas le résumé
du journal de Pierre, mais un texte qui puisse s’intégrer dans l’œuvre.
L’écriture diariste de Roché empêche l’intégration de passages bruts et oblige
à une réécriture. Il s’agira alors de supprimer tout ce qui, après quelques
années, rend le personnage ridicule. Elles disparaîtront donc, les élucubrations
grandiloquentes, les poses de l’adolescent romantique, la recherche de
l’absolu par expériences sadiques interposées. Le journal de Claude ne
ressemble guère au journal de Pierre quand bien même ce qu’on y trouve est
contenu dans l’original.
Et le journal de Claude lui -même subit les corrections de Roché. Ce qui
reste dans le manuscrit est presque conforme à ce qui est contenu dans le
roman. Mais l’auteur, pour y parvenir, a aussi procédé à des coupes, des
suppressions. C’est que même en ne conservant que ce qui avait trait à
Margaret, le personnage gardait cette allure mâle et péremptoire qui
caractérisait Roché. L’auteur supprime donc tout ce qui crée l’impression que
Claude pourrait être un donneur de leçon : sont biffés les pensées, les
jugements, les plaintes et les conseils. Ainsi le texte d u 4 juin 1902 se
retrouve exactement dans le roman. Mais il poursuit :
Comment faire ? Par où commencer ? Si le Christ sentait qu’il sauvait
le monde par ses
souffrances, elles ont dû lui être légères.
Nous marierons -nous à l’église ? Sûrement si c’est à l’Ile. Serait -ce à
l’Ile ?
Je l’ai aimée avec passion et si elle le voulait. Nous nous sommes
éveillés l’un à l’autre.
Dans le temps j e suis en avance sur elle, bien
qu’elle ait 25 ans et moi 23, deux ans de
plus que moi. Elle aimerait que
j e la laisse tranquille ? Je crois que, de son seul point de
vue,
elle
préfererait que j e la laisse tranquille ?
Tout ce passage est donc supprimé comme le sera tout ce qui ressemble
trop à une réflexion, voire à une théorisation. Ce que Roché privilégie, c’est
ce qui se passe. A la leçon de morale possible, il préfère au contraire les
éléments concrets, les faits 182.
Ces suppressions sont manifestes : le journal de la séparation de Claude
est extrêmement court par rapport à celui de Muriel. Elles ont aussi un intérêt
181
Ce rajout figure, à l’encre rose, à la date du 23 juin 1902.
De même il atténue ses propos, tout en laissant lisible l’action, lorsqu’il s’agit de scènes qui mettent en jeu le
sexe. C’est le cas par exemple de la masturbation en pleine nature, rapporté le 25 août. Cette modification répond
sans doute à un autre impératif, qui ne ressortit pas à l’esthétique mais à la morale de l’époque de la publication.
182
pour Roché : elles déplacent le centre d’intérêt vers Muriel. Le roman n’est
plus celui d’une conquête différée, mais celui d’une souffrance qui se cache.
Henri-Pierre Roché commence à tenir son Journal en 1904. Et dans
celui-ci s’inscrit son aventure avec les deux sœurs. La première à y trouver
place, c’est Violet - partout nommée Mauve - puisqu’elle est depuis l’été sa
maîtresse. C’est au mois de janvier 1905 que Violet revient à Paris et que les
deux amants se retrouvent. Sans grande convi ction dans le Journal de Roché,
même si le corps sain de l’Anglaise lui plaît toujours. Il est surtout satisfait de
ce qu’il a fait d’elle, de cette transformation dont il se sent le maître d’œuvre.
Elle se retournera contre lui, le rendra un peu jaloux : Violet ne se satisfait
pas de ne pas l’avoir tout à elle et prend un amant, Volochine, surnommé
Mouff, qui la séduit sous les yeux de Roché lors d’une soirée animée. Et si la
péripétie du pneu de vélo n’est pas à sa place chronologique, elle se retrouve
comme tout le reste dans le roman, seules les dates sont parfois modifiées : ce
qui est raconté les 15 et 23 avril 1905 dans le roman est transcrit à la date du
4 mai dans le Journal. Certainement, les textes sont ici davantage réécrits que
ceux de la correspondance ou du journal de Margaret. C’est que les mentions
de Mauve occupent de faibles parties au milieu de pages consacrées à de
nombreuses autres femmes, et d’abord Mno. Violet va partir avec Mouff en
Turquie, puis en Russie pendant plusieurs mois. Roch é notera les lettres
qu’elle lui envoie épisodiquement, comme celle qu’il consigne le 15 novembre
et qui annonce son retour en Angleterre, ou encore, en mars 1906, celle où
Violet annonce qu’elle vient à Paris accompagnée de sa soeur Margaret, qui
veut le voir. Il est frappant de lire l’absence de Margaret dans le Journal, de
constater à quel point elle a disparu des pensées de Roché. Le 14 avril 1906, il
note :
Lettre de Mauve. Elle est à Paris avec Nuk. Je les verrai. Sur le
moment cela m’ennuie
plutôt.
Le 18 avril, il retrouve Violet (« Il faut que je la prenne ainsi quelques
fois par an. »), mais indique qu’il n’a guère envie de revoir Margaret pour
l’instant. Il la revoit pourtant quelques jours plus tard et rapporte l’épisode du
baiser qui a lieu en fait deux fois, les 4 et 5 mai. Roché dans ses longues
pages détaille minutieusement ce qu’il ressent. Ce n’est plus un regret, mais
un désir. Un désir qui ne se réalise pas, car il a à la fois peur des
conséquences et du respect pour cette fille de t rente ans, vierge, qui l’aime
toujours. Aussi lorsque Margaret lui demande un nouveau rendez -vous, il
refuse. Et elle retourne en Angleterre sans le revoir. Il retrouve Violet en
décembre, un peu tristement. On se rend bien compte à quel point ces
rencontres sont sans réelle importance pour Roché. Seule, peut -être, l’idée de
Margaret... Aussi quand elle lui écrit qu’elle l’aime encore (il reçoit la lettre
le 2 mars 1907), il lui répond qu’il veut la voir. Il consigne le 12 mars 1907
un rêve qu’il a fait d’e lle, sur une plage, personnage idéal et rencontre
absolue, qui s’achève ainsi :
« Quand cela sera -t-il ? » dit-elle.
Cela sera donc !
La première entrevue a lieu le 16 mars et est l’occasion de caresses qui
demeurent très chastes. La seconde le 19, et Margaret parle de « quand nous
serons ensemble !... »
Le 22 mars, Violet se rend chez Roché où ils connaissent l’une de leurs
grandes étreintes amoureuses. Roché indique qu’il désire Margaret. Le 23 mars
il reçoit de Violet une lettre qui commence ai nsi :
La nuit.
J’ai tout dit à Nuk.
Et Violet fait le récit de sa soirée avec Margaret, qui correspond
parfaitement avec celui que Margaret en fait elle -même dans son journal. Mais
Roché rapporte aussi l’entrevue qu’il a avec Margaret le même jour.
Il n’y a que cela qui pouvait me séparer de toi. D’autres, j e le savais,
mais Mauve, ma
sœur... Il n’y a rien à dire. C’est fini !
lui dit-elle avant de poursuivre un peu plus loin :
- A quoi penserai -j e ? Je ne pensais qu’à me donner. Oui, j e sais, toi,
te voir peut -être
seulement une semaine tous les deux ans, cela m’eût
suffi. Et maintenant il va falloir
oublier cela. Je t’aimais de toute mon âme et
de tout mon corps aussi.
Roché complète :
Ses j oues rougissent. Elle me désire touj ours. Je veux vaincre sa
volonté. Le désir est
en elle aussi. Je suis sûr de la prendre un j our, à
un tel point que j e me semble lâche.
Et plus loin :
Ce qui pèse sur nous, il faut l’accomplir pour que cela soit beau et
pour que cela soit
chose faite.
Je la renverse lentement. Ma main atteint sa cuisse nue, sacrilège
doux, puis se retire.
Je contiens sa tête. Tout petits baisers qui ne
frémissent pas. Ses lèvres s’avancent à
peine, mais touj ours. Elle a sa
figure ronde de petite fille. Elle sera encore mieux que
Mauve,
parce
183
qu’elle a plus de génie .
183
Journal, inédit, en date du 23 mars 1907.
L’aveu est important de la part de Margaret. Il semble même toucher
Roché, qui conclut toutefois sur une remarque que seul le séducteur
expérimenté peut proférer. Il est cependant étonnant que, alors que Margaret
s’offre à lui malgré ses premières réactions, il n’en profite pas. Son assurance
est-elle si forte qu’il ne s’inquiète pas de l’avenir ? Il ne s’en explique pas
davantage, terminant ce jour par ses préparatifs pour retrouver son ami Franz,
à Munich.
Il faut attendre le 2 janvier 1909 pour qu’ils se revoient à Paris lorsque
Margaret rentre de Russie où se trouve Violet. Margaret s’installe dans le petit
appartement de la rue Alésia, qui sert habituellement à Mno et à Roché. Et
c’est dès ce premier soir que Roché prend sa virginité. Le texte du Journal est
comme d’habitude extrêmement précis. Roché rassure Margaret sur un
possible enfant. Ils ne coucheront plus ensemble pendant les deux jours qui
restent à Margaret. Roché se rendra dans une maison close après l’avoir
raccompagnée au train. Les lettres de Margaret, indique -t-il dans son Journal,
font alterner reproche et joie. C’est à cette époque (en février 1909) qu’il
reçoit son « diary de 8 années » : elle n’a cessé d’écrire son journa l de la
séparation.
Le 17 novembre 1909, Margaret vient à Paris pour en finir avec Roché,
un homme lui ayant demandé sa main. Elle arrive avec ses miches de pain,
couche avec Roché qui, comme dans le roman, prend toute précaution pour que
leurs relations soient stériles. Seule l’assurance que met Margaret à vouloir
être enceinte trouble Roché, qui refuse le sentiment de paternité. Mais le 23
décembre, il a reçu la lettre de Margaret qui annonce son indisposition.
On le voit, concernant cette période, le s changements entrepris sont plus
importants. Il s’agit en fait de ne pas se répéter d’abord : d’où la
concentration en un seul des deux séjours de Margaret, à une date médiane, et,
au sein de l’épisode, une lente gradation dans l’amour physique.
Paradoxalement aussi la transformation altère la poésie du journal : les
références aux Mille et Une Nuits que note Roché disparaissent, et le jeu des
couleurs : blanc, or, rouge s’affaiblit dans le roman. Mais c’est surtout les
réflexions de Claude qui modifient l ’équilibre. Il est pédagogue dans le livre,
cherchant à donner son autonomie à Muriel. Pierre est simplement curieux
dans la vie :
Je glisse [sous le drap], j e le soulève et dans la demi -lumière j e la
regarde. Une fierté
me gonfle qu’elle soit si belle. C’est le choix de mes 20
ans - habillée elle est peu
devinable, là elle est une plage de sable fin
et chaud avec un petit coquillage lavé par la
mer. Mes yeux ne vont pas au
sexe, ils regardent l’ensemble, gavent de certitude leurs
hypothèses
184
d’autrefois .
184
Ibid, en date du 2 janvier 1909.
Il est évident qu’avec son propre journal, Roché prend davantage de
liberté qu’avec tous les autres textes disponibles. Non en vertu de son droit
d’auteur, mais parce que c’est le matériau qui traite le moins de son sujet.
Soulignons encore que dans la prolifération de l’écriture quotidienne, telle
qu’elle s’établit à partir de 1904, Margaret n’a qu’une place négligeable, sinon
aux dates du premier baiser, de la défloration et du dernier séjour à Paris.
L’original s’avère faible pour l’auteur quand il s’agit de constituer une
histoire de bout en bout. Il est baroque, dispersé, là où le projet de l’écrivain
est classique et requiert l’unité d’action. Protéiforme, sollicitant divers
centres d’intérêts, multipliant les amis et les aventures féminines (non des
moindres, et nous avons déjà rappelé Franz Hessel; mais c’est aussi la période
de Marie Laurencin, ses débuts dans l’amour et dans la peinture...); le roman
demande une exclusive préoccupation des Anglaises que Roché, à cette
époque, est incapable de leur offrir, mais à laquelle il lui faut parvenir s’il
veut réussir son roman. C’est pourquoi s’il lit à de nombreuses reprises son
Journal, il décide de réécrire complètement certaines parties. Le plus souvent
pour condenser et rendre cohérent l’ensemble. Mais aussi pour supprimer, et
choisir le point de vue développé. C’est sur ses textes qu’il a au fond le plus
de liberté. C’est d’ailleurs à eux qu’il fera subir les traitements les plus
importants. Mais c’est aussi en laissant entendre que de tel s textes existent,
quand bien même cela est faux, qu’il assure la cohésion de son œuvre. Le
roman s’ouvre sur un journal de Claude qui n’a pas sa correspondance chez
Pierre. Il se termine de même par des notations qu’aucune page de Roché ne
mentionne, même si l’apparition du Trocadéro existe bien. La première
mouture du roman, ne se préoccupant pas des écrits intimes, a donné le
canevas de l’ensemble. Roché, autant qu’il le peut et nous voyons bien qu’il
s’efforce absolument de pouvoir jusqu’au bout, tente de parvenir à un collage
parfait des documents dont il dispose. Mais et le début et la fin de l’histoire
posent des problèmes. Il va alors faire vraiment œuvre d’écrivain. Et le début
du roman tel qu’il l’imaginait pendant l’été 1953 sera repris presque mot pour
mot, mais présenté sous la forme d’un journal intime, celui de Claude, même
si celui de Pierre n’existe pas. Peut -être bénéficie-t-il de celui de sa mère, s’il
dispose de son agenda : nous n’avons pu le consulter mais savons, qu’à
certaines périodes au moins, Clara Roché tenait un carnet dans lequel elle
relevait le nom des personnes qui venaient lui rendre visite 185. A l’évidence
s’impose le fait que c’est ici la forme qui devient le garant de la cohésion du
roman. Et dès que cela lui est possible, il s’empresse d’introduire le texte
original.
Le début est donc une invention, en ce sens qu’il ne repose sur aucun
écrit préalable. Mais une invention du même ordre que celle que peut faire un
auteur rédigeant une autobiographie : il utilise ses souvenir s et ce qu’on lui a
rapporté de sa prime enfance. Encore Roché prend -il ici deux précautions : le
185
Le HRHRC possède un exemplaire d’un tel agenda, mais pas pour cette période.
texte commence alors que Claude a dix -neuf ans et il faut attendre le tiers du
roman pour savoir quelle fut son enfance - et c’est sa mère qui en fait le récit.
Si l’épisode est circonscrit, il faut en plus donner à lire ce qui se rapproche le
plus de l’expérience de chacun des protagonistes. Car c’est aussi une des
leçons que tire certainement Roché du rôle de chef d’orchestre qui devient le
sien, et qui expli que d’une part le passage d’un système d’énonciation à un
autre, d’autre part le long labeur qu’il s’est infligé : l’esthétique de son roman
gagne en qualité chaque fois que son auteur puise dans les écrits intimes. La
convocation d’un écrit qui n’a pas à l’origine pour vocation de figurer là
paraît de nature à amplifier l’effet à produire. Tout se présente comme si
l’irruption d’un matériau par essence non fictionnel enrichissait la fiction
d’une dimension que sans lui elle ne pourrait atteindre : plus l’insert de textes
intimes est important, plus le roman trouve une tonalité propre, la sienne.
Journaux et correspondances, dirait -on, même abondamment sollicités,
judicieusement bien choisis et agencés, ne peuvent faire œuvre. A l’exception
de cette entrée en matière, il semble pourtant que si. Nous avons vu comment
Roché traduit, sélectionne, réduit au strict minimum. Or l’épreuve de la
lecture montre que la juxtaposition ne nuit pas à l’ensemble. Certes le lecteur
est sollicité pour pallier les déficience s du montage et combler les ellipses
temporelles. Mais loin d’être un obstacle, il paraît au contraire que cette
absence de « liant », comme l’appellerait Gracq, permet au contraire de mettre
le roman sous tension. Une fois l’entrée dans l’histoire effectuée, le puzzle
des textes réellement existants suffit. Le problème du montage ne se situe
donc pas dans les intervalles, dans les « jointures », mais à la fin. Il faudrait
en effet un hasard extraordinaire pour que chacun des protagonistes tire au
même moment la même leçon quant à la fin de leur histoire. Ce n’est
évidemment pas le cas ici, chacun d’eux n’ayant pas le même intérêt, ni la
même vision des choses. Une nouvelle fois, c’est pour Roché la fin à donner
au récit qui pose problème. Il sait pourtant bien quelle péripétie doit le clore,
puisque c’est celle-ci qui l’obsède. Le choix est donc fait. Il convient de
l’intégrer à l’ensemble de sorte qu’elle vienne achever l’édifice. Le premier
obstacle est la mort de Margaret. Le carnet de 1927 n’étant pas di sponible, il
est difficile de savoir quelle est la réaction de Roché lorsqu’il apprend son
décès, ni lorsqu’il en reçoit la confirmation par Violet. Mais quelque trente
ans après, il est clair que cette mort ne rentre pas dans les desseins de
l’auteur, qui entreprend alors de bousculer la chronologie et l’histoire de
manière importante.
En effet, toute mort, dans un roman traditionnel, vient sceller un destin,
oblige à chercher un sens. La mort de Muriel devenait trop simple et
interrompait un projet rom anesque qui devait se construire autour d’un autre
personnage. Autant il pouvait se faire - c’est d’ailleurs ce qui se fait - que
Muriel fût le personnage le plus « bavard » du roman, autant il ne pouvait être
question que sa mort donnât une leçon à lire. La mort de Kathe et de Jim, dans
Jules et Jim, avait joué le rôle tragique qui était le sien. Faire mourir - ou
respecter sa mort, l’intégrer dans le roman - Muriel dans Deux Anglaises et le
Continent, ce n’était pas simplement reproduire une situation qui pouvait
paraître identique à celle de Jules et Jim. C’était, compte tenu du contexte, lui
donner le rôle de la victime, qui mourant jeune encore, n’en finissait pas
d’expier la seule et unique faute qu’elle avait commise : elle se trouvait là
pourvue d’une sainteté qui n’était pas le projet de Roché. Le roman s’écrivait
comme roman d’édification : Roché laisse précisément la parole à chacun de
ses personnages pour n’avoir pas à les juger. Mais s’il essaie de ne pas porter
de jugement, il tient quand même à ne pas perdre la perspective qui reste la
sienne : une perspective originale de roman autobiographique. Aussi ne lui
faut-il pas oublier celui à qui il a délégué son rôle : Claude. C’est lui qui
terminera le récit, comme c’est lui qui l’a ouvert. Muriel ne mourra pas parce
que la seule parole qui pourrait être celle de Claude alors serait de pure
compassion, accompagnée d’une tentative maladroite de justification. Or
Muriel est peut-être victime, elle est aussi responsable. Ce qui est sûr, c’est
qu’une fois l’essentiel de l’histoire déroulé, il devient nécessaire de se passer
des écrits intimes, de condenser dans le temps et d’inventer la matière qui
n’existe pas. Le délai impératif est imposé par l’âge de la fille de Muriel : et
pour des raisons facilement compréhensibles d’économie romanesque, elle doit
avoir l’âge qu’avait Muriel sur la photo que lui présente Anne quand elle a le
projet d’entraîner Claude en Angleterre : treize ans. Il est donc nécessaire de
laisser s’écouler ce laps de temps, plus ne ser virait à rien - ou pis : mettrait
Claude dans la position d’aborder la fille - avoir la mère et la fille, c’est un
fantasme de Roché, notamment dans le court instant où il a les deux sœurs.
C’est cette chronologie qui détermine le choix de Roché, lui permettant de
clore son roman sur Claude. Si, vraisemblablement, ce schéma est retenu
rapidement, le détail demeure plus difficile à mettre en place. C’est ce que
montre l’étude du deuxième manuscrit qui envisage plusieurs fins possibles :
TREIZE ANS APRES
Journal de Claude
Ainsi Claude n’avait pas gaché leurs vies. Il en avait un soulagement.
Il vécut auprès de
Claire, fit de lointains et longs voyages, mais il revint
touj ours auprès de Claire j usqu’à
sa mort. Il avait alors 50 ans. Il se
maria avec une française. Bien des années plus tard
Claude reçut une lettre
d’Anne (...)
Elle courut après comme sa mère courait. Claude eut un
étourdissement.
Muriel pour quelques instants reprit [tout son empire] toute son
emprise.
Jamais il n’aurait pu faire à Muriel une fille aussi pareille à elle. Il
était trop différent.
Tout était bien ainsi.
FIN
Figure à la suite un premier ajout :
Mais qu’eût donné notre mélange ? A cet instant Claude chancela.
Claude ne se maria avec une Française qu’à l’âge de cinquante ans.
Ce qui importe c’est que le type Muriel, c’est que le type Grand Nord
reste pur et ne
[disparaisse] s’éteigne pas.
Après le mot « Fin », barré, une note :
8 Juin 1955- Moine ?- Non.
Il me manquait cinq centimètr es de tour de crâne et vingt centimètres
de tour de thorax.
C’est tout. De là mon indécision.
Enfin, dans une autre version encore, Claire ne meurt plus et il n’est pas
question de mariage :
Muriel pour une heure reprit toute son emprise.
suis trop
Jamais j e n’aurais pu faire à Muriel une fille aussi pareille à elle. Je
186
différent .
FIN.
La première version revient au récit, le narrateur reprenant la parole, ne
laissant pas le personnage conclure, ce que certains passages laissaient
d’ailleurs entendre : ainsi à la date du 6 mai, les personnages ont laissé place
à un narrateur :
Claude revint à Londres avec Claire. Ils ne parlaient plus de Muriel,
ils étaient épuisés,
ils laissaient dormir (chacun ne comprenait pas que
l’autre ne comprenne pas. Claire en
était malade et Claude déchiré).
187
Claire demeura chez les Blow .
Ce retour au récit, par moments, peut laisser croire à une correction
parfois insuffisante de l’auteur. Il témoigne en tout cas de la différence
radicale qu’impose la nouvelle manière de traiter le sujet.
Mais l’étude de la première version de la fin du récit apporte d’autres
enseignements : d’abord elle laisse clairement
entendre sa référence à
186
187
à la fin de ce manuscrit. Les passages entre crochets correspondent aux passages rayés par l’auteur.
à la page 147 de ce deuxième manuscrit.
L’Education Sentimentale 188 de Flaubert, où quelques verbes au passé simple
suffisent à dire le temps qui passe et soulignent ainsi la teneur du bilan. Ce
n’est pas là ce que Roché a eu de meilleur et la vision de la fille de Muriel le
lui rappelle. Pourtant il est sans remords, puisque s’avérant incapable de
reproduire une Muriel enfant. L’ajout à cette première version souligne
l’importance de ce motif qui disparaîtra par la suite. On sait que Roché aime
classer, répertorier en fonction de son expérience. On en retrouve un exemple
ici quand il fait de Muriel un type, personnage représentant ce type : le Grand
Nord (ce fut l’un des titres envisagés pour le roman). Quel est ce type ? Roché
ne le définit pas plus que Claude. Certes l’on possède de nombreuses
indications sur le personnage. Peut -on pour autant en faire un type ? Celui de
la puritaine ? Mais Roché serait -il fasciné par ce type ? Celui de la vierge
farouche ? Celui de la pureté ? Celui de la ténacité ? Réduire Muriel à un type,
c’est aussi contrevenir à l’identité individuelle que lui a donnée la nouvelle
forme même du roman. La mention ne pouvait que disparaître.
Il en est de même pour la note datée du 8 juin 1955 : réduire les
motivations de Claude à sa seule morphologie rend tout le roman ridicule.
Certes les problèmes de santé jouent un rôle non négligeable, mais les
différences sont autrement plus importantes. C’est d’ailleurs ce que souligne
la dernière version, qui, elle, se soumet au système d’énonciation du roman, et
s’achève sur cet adjectif « différent ». On le voit, la fin n’est pas encore tout
à fait mise en place, car se pose encore pour Roché le problème du sens de son
œuvre. Ce n’est qu’après de nombreuses hésitations qu’il fera intervenir Claire
et achèvera le roman sur Claude.
C’est sur le tapuscrit qu’il remet à Gallimard que s’écrivent les
dernières modifications. Des corrections de détail, pour tel ou tel mot (mais
qui disent bien la manière de Roché : il remplace le verbe « interrompre » par
le verbe « dire » dans cette réplique d’Anne :
Alors tout sera changé ! dit Anne (23).
à un endroit où le verbe « interrompre » convient parfaitement et dans une
page qui conjugue le verbe « dire » six fois. L’emploi de ce verbe non connoté
est un nouveau signe de la volonté de Roché de ne pas juger son histoire
comme auteur.
De même Anne ajoute à sa lettre du 15 mars 1909 cette remarque après
le joli compliment qu’elle envoie à Claude :
188
« Il voyagea.
Il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l’étourdissement des paysages et des
ruines, l’amertume des sympathies interrompues.
Il revint. » Gustave Flaubert, L’Education Sentimentale, III, 6.
Tu nous as conquises en ne nous demandant rien et en ayant besoin de
bonheur on ne le sait qu’après (310).
nous. Le
Le passage en italiques ne figure plus dans la version définitive : encore
une fois, il s’agit de rapporter des faits sans émettre de jugements qui
pourraient sembler être ceux de l’auteur.
C’est évidemment la fin du récit qui connaît les transformations les plus
essentielles. Toute la fin de ce tapuscrit est reprise à l’encre rose, et l’on voit
Roché chercher une solution qui donne à son œuvre une unité tout en la
laissant ouverte. Les mois de novembre et décembre 1955 sont consacrés à
cette tâche :
Grand effort pour finir roman et toutes insertions, papillons. Je relis
tout . Dernières 50
pages, dur boulot. J’y vais carrément 189.
Et encore un mois plus tard :
semble-t-il
190
Magnifique travail sur la fin du roman. Tout tombe enfin en place me
.
Ce n’est donc qu’au dernier moment qu’il é crit le texte qui sera publié,
alors que c’est sans doute cette scène qui a motivé son choix :
Muriel, pour un moment, reprend tout son empire.
L’élan [que j ’ai senti] qui me soulève [quand j e l’ai demandée en
mariage] m’emporte
vers sa fille.
Myriam dépasse largement le chapeau qui fuit, lui fait face et l’arrête,
comme un j oueur
de football.
[Elle a 32 ans de moins que moi]
Je la regarde et j e vois Muriel. Je les mélange. J’ai envie de lui
prendre la main. [A
laquelle]
[Claire me tr ouve vieillissant]
Dans la rue j e m’aperçois dans des glaces. Je suis ballant ou trop
tendu.
Je rentre chez Claire. Elle me dit: « [Qu’as-tu] Qu’y a-t-il? Tu as l’air
[vieillot] vieux
ce soir »
Fin 191.
189
Carnet, inédit, en date du 16 novembre 1955.
Carnet, inédit, en date du 22 décembre 1955.
191
A la dernière page du tapuscrit remis à Gallimard.
190
Le roman s’achève donc comme il avait commencé : Claude avec sa
mère. C’est une façon de boucler le récit, tout en insistant sur le temps passé,
car Roché avait pris soin, d’abord, de souligner l’écart qui séparait Myriam de
Claude. L’âge importe peu au fond, et en tout cas moins que la réflex ion
sévère et sans appel de Claire, qui a le dernier mot. En laissant vivre Claire,
tout comme Muriel, Roché supprime du roman les deux expériences de la mort
qui ont pourtant eu lieu dans la vie. Il leur préfère cette pensée sur le temps et
l’expérience qui sous -tend toute cette fin, sans pour autant l’énoncer. C’est
justement dans l’absence de résolution que le récit se fait, laisse son sens
apparaître. Et cette fin ne manque pas de renvoyer aussi à Flaubert et
L’Education Sentimentale , avec son lot d’événements ratés. Les phrases non
retenues par Roché montrent bien une telle analogie :
L’élan que j ’ai senti quand j e l’ai demandée en mariage m’emporte
vers sa fille
et :
Elle a 32 ans de moins que moi.
Ces deux phrases soulignent et le temps passé et le temps gâché. En
revenant au personnage de Claude, Roché souligne la vanité de ses propos,
l’échec de sa conduite, l’inanité de sa vie : le temps du roman ne lui a rien
appris.
Nous notons donc que si la première version du roman s’est écrite en
quelque quatre semaines seulement, elle n’a encore qu’un lointain rapport avec
sa forme définitive. Car l’idée de saisir le matériau à disposition n’est pas,
loin s’en faut, une économie de temps. Tout le travail de Roché après la
sélection et les traductions qui s’imposaient est un travail de résumé et de
montage. Mais c’est surtout un art du dosage, de la mesure et de l’équilibre. Et
un équilibre qui doit rester dynamique, tendre le récit comme une corde,
choisir le bon point de vue. C’est aussi un roman en liberté où le romancier ne
se contente pas de s’effacer derrière les personnages en leur déléguant une
quelconque parole. Il leur donne la parole, se retire, ne dit mot. On vient de
voir les limites d’une telle technique et comment Roché procédait tout de
même à quelques ajustements déterminants. Mais il n’en reste pas moins que
la matière est originale pour la plus grande part. Et que l’effet produit par
cette composition demeure particulier.
Roché est très attentif à ce qui accompagne son roman : il réécrit
plusieurs fois un résumé pour les éditions Gallimard. Il prend aussi un soin
tout particulier à rédiger la quatrième de couverture. Le 5 mars 1956, en
pleine correction des épreuves, il consigne dans son carnet qu’il en écrit une
septième version... Et si Roché attache une telle importance à cet exercice,
c’est qu’il y fait figurer des termes clés. Un notamment, et qui détermine
l’esthétique de cet ouvrage : c’est le mot « vertu » :
Ce roman contient plus de vertu que Jules et Jim.
Et il ne s’agit pas là d’attirer un lectorat qui chercherait à comprendre
comment s’applique une telle vertu après le résumé d’une histoire entre un
Français et deux Anglaises. Pas d’effet d’annonce, mais bel et bien une
volonté de Roché de donner une indication de lecture. Il poursuit par cette
dernière phrase :
Les j ournaux intimes y sont d’une franchise totale.
La vertu est donc ici d’abord la franchise. Et nous avons vu combien le
travail de Roché faisait appel à des écrits qui pré -existent à son projet. Il y a à
travers le roman une volonté de vérité : vérité des relations, des vies, des êtres
et de l’amour. Et cette franchise appellerait une autre vertu : celle de la force,
du courage, de la volonté d’aller plus loin; celle de cette disposition qui refuse
de s’arrêter aux apparences pour chercher plus au fond. Une vertu qui est une
ligne de conduite, malgré les errances qu’elle entraîne, les erreurs qu’elle
suscite. Et vertu aussi, peut -être, de l’écrivain qui s’interroge sur sa vie, sur
une écriture qui tenter ait l’impossible pari du dire vrai et qui userait de la
forme romanesque pour rapporter le discours de trois personnes que des liens
changeants ont unies.
C’est cette vertu qui semble avoir présidé aux choix esthétiques de
Roché dans cette œuvre, et comme il le souligne, davantage que dans Jules et
Jim.
C. DEUX ANGLAISES ET LE CONTINENT.
C’est Gallimard qui choisit le titre du roman, Roché lui préférant Deux
Sœurs. Et ce titre est une bonne introduction à l’œuvre, puisqu’il pose
d’emblée la quest ion du trio et surtout impose immédiatement la partition de
celui-ci : le trois se compte bien comme deux plus un. Seulement le singleton
ne sera pas toujours le même.
Le roman se construit sur une polyphonie. Celle -ci vient bien entendu de
l’utilisation des discours émanant de narrateurs qui alternent.
Deux d’entre eux tiennent un journal : Claude et Muriel. Un journal,
c’est-à-dire un texte qui ne s’adresse qu’à son auteur, et qui devient le
dépositaire d’une parole qui peut être secrète. Mais le gen re n’étant pas fixé,
surtout lorsqu’il est utilisé à l’intérieur d’un roman, est aussi le lieu où l’on
rapporte des événements, des discussions. Son utilisation permet donc
également de faire progresser le récit.
Anne ne tient pas de journal : cela n’est pas moins dû au fait que, autant
qu’on le sache, Violet ne tenait pas de journal dans la vie qu’au caractère du
personnage. Elle est d’abord une primaire, en ce sens qu’elle ne spécule pas :
Anne cherche et fait ce qu’il faut pour trouver. Elle donnera de s nouvelles
dans une correspondance importante avec Claude, sans jamais en faire le lieu
d’une introspection approfondie. Il faut aller et tenter.
Claude et Muriel développent une autre dimension, encore que chacun
ne soit pas forcément mu par la même motivation. Il y a dans le journal de
Claude un aspect événementiel assez poussé qui se retrouve moins chez Muriel
: l’un agit davantage quand l’autre pense.
Claude et Muriel correspondent en outre par courrier. La lettre s’adresse
directement à l’autre, elle fait du destinataire la raison même de son existence.
Aussi voyons-nous que le choix de l’une ou de l’autre forme n’est pas sans
raison et mérite qu’on s’arrête sur ce qui motive leur alternance.
Le roman se divise en quatre parties. Mais chacune d’elles n’est pas
homogène quant à l’énonciation. Toutes mêlent les différentes voix du roman
sous leurs différentes formes.
1. Le Trio.
Comme toute première partie, elle est consacrée à la mise en place du
récit. Il s’agit de donner à lire les informati ons nécessaires pour comprendre la
suite de l’histoire. Et c’est ce que nous avons dans cette situation initiale :
présentation des personnages, deux Anglaises, un Français, leur mère
respective; un cadre spatial : la France, la Grande -Bretagne, comme lieux
principaux; une époque : le tournant du siècle. Le lecteur apprend vite de quoi
il retournera par la suite : deux jeunes filles, un jeune homme... la seule
question qui vaille sera de savoir laquelle et quand. Ici, le récit est moins net.
Ou plus exactement il commence déjà à brouiller les cartes qui semblaient si
bien distribuées : Claude rencontre Anne à Paris, elle lui parle de sa sœur qui
lui conviendrait merveilleusement.
Toute cette première partie semble construite autour de cette rencontre
provoquée : effet d’annonce, attente de l’apparition de Muriel, personnage
handicapé qu’il faut ramener à la lumière et à la vie; et enfin, sur un mot de la
mère de Muriel, cristallisation, à entendre ici au sens stendhalien du terme.
Cette logique du récit, q ui est bel et bien à l’œuvre ici, n’est en fait que
superficielle : dans l’écriture même de ce passage se joue un réseau plus
complexe de sens, qui fait tout l’intérêt du roman.
Le travail de l’écrivain sur l’énonciation, nous l’avons vu, est
important. Le roman commence ici avec le journal de Claude : c’est donc lui
qui ouvre le discours et par un écrit qui est censé n’avoir aucun destinataire.
C’est dire si, dans la polyphonie qui va s’installer, cette parole inaugurale
détermine une orientation pour l a suite. Rappelons aussi que c’est Claude qui
clôt le roman avec une page de son journal encore. Cette parole déléguée au
personnage masculin oriente le récit d’abord parce que c’est la première parole
entendue, mais surtout parce que les informations initiales sont données de
son point de vue. Et les événements rapportés dans cette première partie en
sont l’illustration : d’abord la rencontre avec Anne et le voyage en Angleterre
pour faire la connaissance de Muriel; puis le service militaire et la narratio n
de l’aventure avec Pilar en Espagne; enfin le séjour à Londres qui conduira à
la demande en mariage de Muriel.
Lorsque Claude n’écrit pas son journal, il écrit des lettres, notamment
lors de son service militaire. Il reste donc bien le locuteur. Anne interrompt
cette parole de Claude pour résoudre des problèmes de logement à Londres,
expliquer les retards des travaux, l’inviter enfin 192. Muriel intervient aussi.
Peu, mais de manière décisive, puisque c’est d’abord par le biais de son
journal intime, un écrit qui la différencie fondamentalement de sa soeur.
Muriel, comme Claude, dispose d’un espace pour se dire dans le secret. Mais
ce que chacun se dit n’est pas identique : Claude tient un journal diégétique,
rapportant des faits, sans commentaire et sans jugement. S’il en est quelques uns, au moins ceux -ci sont-ils anecdotiques ou bien suivent -ils une pensée qui
va à l’action, non à la spéculation. Rien ne semble plus éloigné de Claude
qu’un journal cherchant à vérifier qu’il est bien atteint d’une langueu r, d’un
doute, d’un mal de vivre. En ce sens celui de Muriel est tout le contraire :
certes, tenu à Paris, il rapporte bien des visites. Il est surtout l’occasion de
sentir son âme, et aussi ses pensées en train de se faire :
Les catholiques sont moins libres que nous.
Est-ce que j e mérite un ami comme Claude ? Puissé -j e en devenir
digne et le garder
touj ours.
192
Deux Anglaises et le Continent, aux dates du 15 octobre, 20 novembre, 5 décembre 1901, c’est-à dire aux
pages 66, 68 et 72.
Peut-on apprécier plusieurs hommes ainsi ? Il me semble que non.
Paris, ses ruelles et leurs gens, j e les aime. C’est doux, riche,
profond (34, 35, 37).
D’emblée les journaux traduisent deux conceptions de la vie différentes.
Rapidement aussi est abordée la question de l’amour physique. Là encore le
traitement narratif est très différent. Chez Muriel, il prend la forme d’une
sentence morale définitive :
Claude a parlé de l’amour physique. Qu’est-ce que c’est ? Il n’y en a qu’un : le vrai (36).
alors que chez Claude, ce sera le long récit, sinon détaillé, du moins précis de
sa première expérience, avec Pilar, qui lui font écrire ces mots :
homme.
Je me sens croître entre ses bras comme un j eune tronc et devenir un
J’éprouve une stupeur et une reconnaissance (54).
Ces deux exemples suffiraient à montrer comment le journal s’écrit
différemment pour l’un et pour l’autre mais aussi combien dissemblables sont
leur caractère, leur façon d’être et de penser. C’est dire aussi que leur réunion
programmée, annoncée, presque manigancée est loin d’être garantie.
C’est Anne qui rapidement décide d’organiser la rencontre et tout se
prépare très vite. Claude est attaché à un portrait de Muriel à l’âge de treize
ans - elle en a vingt-et-un. L’invitation est faite le 25 juin 1899 et en août,
Claude et sa mère Claire sont au Pays de Galles. Mais Muriel n’est pas au
rendez-vous. Certes elle est présente, mais absente en même temps, atteinte
par la cécité.
Ces premiers j ours furent froids. Chacun fait correctement ce qu’il a à faire
(21).
La rencontre est manquée : elle n’est en tout cas l’occasion d’aucun
échange amoureux entre Claude et Muriel pour qui elle était organisée. En
revanche, elle permet de distribuer des rôles dans une figure qui est désormais
celle du triangle : celle qui était annoncée réunissait Claude et Muriel sous le
regard obligeant d’Anne. Celle qui s’impose, c’est celle qui s’est mise en
place au début du récit et qui associe Anne et Claude. Il y a entre eux, dès
l’origine, un vrai regard qui se rencontre :
J e la salue de la tête et j ’hésite. Elle me fait un sourire franc qui m’arrête. (1
6)
Et c’est elle qu’il en treprend d’initier. A l’art. A Rodin, par exemple.
Ou à la Louise de Charpentier, qui pose un problème moral à Anne, que
Claude entreprend de résoudre. C’est à son initiative qu’a lieu le premier
rendez-vous au clair de lune; c’est ensemble qu’ils se perdent pour la première
fois dans le labyrinthe du château hanté. Et si elle est choquée par la fessée
que donne Claude à une poupée, c’est peut -être aussi parce que le discours sur
le corps l’intéresse. Anne est l’instigatrice, celle qui entreprend. A côté d’ elle,
Muriel pense, ou répète les mêmes gestes, comme incapable d’inventer. Il y a
du désir qui circule entre les deux jeunes gens, à leur insu peut -être, qui
refuse de se verbaliser, même si le silence le laisse entendre :
- Et puis... et puis... dit Anne sans achever. Il y eut un silence.
Je songeai à lui prendre la main. J’entendis dans ma tête, imaginaire,
lointaine, la voix
d’Anne me dire : « Et puis... embrassez-moi vite » (23).
Anne ne jouit d’aucune parole propre dans cette partie : c’est dire que le
mystère de ses intentions demeure entier. Mais il reste les gestes qui parlent
pour elle, et les paroles rapportées par les autres personnages.
Malgré son expérience amoureuse, Claude semble ne pas se rendre
compte de ce qui se passe. D’abord parce que contrairement à Muriel, lui
envisage l’amour physique, mais il le différencie d’avec un autre amour (celui
que Muriel appelle « le vrai »). C’est ainsi que lors de son initiation
espagnole, il note :
Les visages de Muriel et d’Anne m’apparaissent, curieux. Sontelles de la même
espèce ? Seraientelles capables d’un tel abandon si elles aimaient un j our ? Elles font
partie d’une autre planète, où j e retournerai bientôt, d’où ce que j e vis là
est exclu (54).
Il peut alors leur parler de ce qu’est le monde de cet amour physique :
c’est celui de la prostitution et des maisons closes que Claude visite en
observateur attentif, pour faire de fidèles rapports aux deux Anglaises. En fait,
le monde de l’amour se divise en deux parties bien d istinctes. Il n’est donc pas
étonnant pour Claude que Muriel puisse être un jour quelque chose pour lui,
dans l’autre monde de l’amour. C’est Anne qui attise le désir de Claude.
Muriel, elle, incarne autre chose : l’existence d’un amour à la fois platonique
et social. Platonique car tout discours tenu par Claude sur Muriel est sans Eros
- à l’exception du jeu du citron pressé : mais Anne n’est plus là. Les deux
visites dans le labyrinthe sont significatives à cet égard : avec Anne, Claude
pense que bien des baisers ont dû être échangés en ce lieu; avec Muriel, il
s’étonne qu’elle le traite en frère. De fait leurs relations restent fraternelles et
puériles : il n’est question que de jeux enfantins. Et si Claude pense à un
avenir avec Muriel, il la voit comme mère et pas comme femme. Si c’est sur
Muriel qu’il jette son dévolu, ce n’est pas de sa faute. Une véritable
conspiration, inconsciente sans doute, s’ourdit contre lui. Le silence d’Anne
d’abord et le désir de Muriel, même s’il reste muet : elle rêve de Claude en
disant : « Claude, vous me plaisez ! ».
Toute cette première partie se joue sous les yeux des adultes. L’absence
de maturité de chacun des trois personnages semble rendre nécessaire la
présence des mères. Et elles ne sont pas inertes. Mrs Brown va mettre Claude
face à ses responsabilités. C’est -à-dire le mettre en demeure de choisir entre
une promesse de mariage et ne plus voir ses filles. Ce qui se passe à ce
moment est tout à fait significatif pour Claude : l’amour a trouvé son objet en
lequel s’incarner. L’idée de l’amour a désormais une existence sociale, à
laquelle Claude n’avait encore jamais pensé ! 193 C’est Mrs Brown qui pour
rétablir l’ordre dans sa bonne ville décide Claude à demander la main de
Muriel. Rien du coup de foudre, pas même du projet réfléchi : seulement une
idée qu’il n’avait jamais eue auparavant, sinon sous forme de jeu, comme
lorsque l’on joue au papa et à la maman (et c’est le cas quand ils jouent à « la
caverne préhistorique ») . Ce contexte anglais sous la haute surveilla nce des
adultes et particulièrement des mères lors du premier séjour semble frapper
Claude de stérilité amoureuse et intellectuelle : car ce n’est pas la rencontre
fortuite au clair de lune qui le pousse à demander Muriel en mariage, mais ce
qu’en disent les gens du village ! Claude, vingt et un ans, libéré de ses
obligations militaires et ayant commencé son expérience amoureuse, se soumet
à ce monde qui ressemble pour lui à un vaste jeu dont les adultes sont les
arbitres et les gardiens. Et c’est sous le r egard d’un adulte, un ami de Mrs
Brown, chez lequel il loge, qu’il rédige sa lettre et l’envoie.
Il faut l’intervention d’éléments extérieurs au trio pour que le couple
initial Anne - Claude soit apparemment défait au profit d’un couple non
conforme Muriel - Claude. L’immaturité des trois jeunes gens les laisse sous
la coupe d’adultes qui de loin régentent leur vie et les obligent à décider. Mais
ils ne sont pas forcément aptes à déceler quelle part d’inconscience, de leurre
comporte la décision de Claud e.
Il y a en fait deux logiques à l’œuvre dans le roman, correspondant à
deux niveaux de récits : l’un ressortit au discours des personnages, qui se
laissent enfermer dans le leur et dans celui des autres tout en montrant une
ferme volonté de n’être pas trahis par la parole - mais c’est encore là une
forme de parole. L’autre au roman en train de se faire dans cette conjonction
de discours et qui laisse paraître un jeu plus complexe dans les relations entre
les protagonistes, jeu dans lequel parfois les ch oses échappent aux discours.
Le faire est souvent en contradiction avec le dire qui l’accompagne. Il y a
donc deux Anglaises et le continent; un continent qui aimerait une Anglaise à
193
Ainsi paraît-il horrifié lorsque son ami Jo lui annonce qu’il va aimer Muriel. « Il n’en est pas question. Je les
aime », précise-t-il, page 45.
moins que ce ne soit l’autre. La plus libre reste toujours celle qui parle le
moins.
2. Le Non de Muriel.
La deuxième partie - la plus longue du roman - est le lieu d’un échange :
Muriel va être instaurée personnage principal du roman alors que Claude finira
par n’être qu’un destinataire probable, pas même sûr. La début de cette partie
mêle les textes et les interlocuteurs. La décision de Muriel agite le trio qui
cherche les mots pour trouver une signification à ce « non ». La parole
devient prolifique, cherche du sens, n’en trouve pas, rapporte alors des faits.
Et d’une lettre à l’autre, du journal de Muriel à celui de Claude, tous les
énoncés traquent l’indécision, le caractère fallacieux de cette réponse. Muriel
prodigue des conseils; Claude multiplie les bonnes actions en même temps que
ses expériences de la vie anglais e. Et les lettres d’Anne à Claude laissent
entrevoir une issue à la crise ainsi ouverte. C’est qu’en fait la manière de
Claude bouscule les habitudes de Muriel qui n’a pas préparé sa réponse. Et le
temps de l’écriture, jusqu’à la séparation est une manière d’aller à la quête des
mots pour le dire. La lettre de Muriel à Claude du 28 janvier éclaire cette
recherche inavouée encore : il y a dans la répétition même des « je ne vous
aime pas » une façon de dire « je vous aime ». L’ensemble des écrits de Muriel
dessineront ce chemin sinueux devant non l’apparition de l’amour, mais le fait
de le verbaliser. Et c’est pourquoi elle devient le principal locuteur de cette
partie jusqu’à en devenir le seul à partir du journal de la séparation.
Si Claude reste le principal objet du discours, il s’efface de plus en
plus : lui a déjà dit. Et semble déjà sur de nouvelles voies. Son journal comme ses lettres - continue d’être diégétique, factuel, sans plus d’émotion à
l’idée de Muriel. Et le Journal de la séparation creuse cette différence avec
Muriel. La présentation des deux journaux côte à côte se révèle doublement
efficace : elle permet de présenter deux écrits dans la simultanéité de leur
formulation. Elle témoigne des modes de penser à un même instant et elle
compare les sujets choisis. Dès le début les différences sont significatives et
c’est le quasi silence de Claude qui souligne son désengagement et de son
histoire avec Muriel et du roman dans cette partie. La comparaison du premier
mois se présente ainsi : Muriel écrit treize jours, Claude huit, dont les sept
premières fois pendant les deux premières semaines ! Certes un narrateur
extradiégétique signale que Claude a barré plusieurs jours parce qu’ils
répétaient les précédents : l’intention de Claude est louable de ne pas vouloir
ennuyer sa lectrice; elle témoigne surtout de son absence de réflexion sur le
problème posé par leur séparation. Et tandis que Muriel cherche, et trouve, lui
agit. Il accomplit son service social à Londres, puis son voyage au Tyrol où
ses pensées pour Muriel ne seraient certainement pas conformes au goût de
celle-ci. Enfin toute la dernière partie du Journal de la séparation de Claude
n’est qu’un relevé de citations de Nietzsche : Claude renonce à sa parole
propre dans ce journal, la déléguant à un autre. Il a pour un moment quitté
l’espace du roman, comme Anne. Il ne reste alors plus que Muriel, seule avec
son discours qui retrouve le chemin du texte réflexif, du journal intime sans
lecteur possible. Seule une confession pourrait renouer la communication entre
les protagonistes. Elle sera bien rédigée par Muriel, mais sur un sujet qui,
même s’il est bien entendu au cœur du roman, n’est pas son histoire d’amour.
Le système d’énonciation de cette partie est donc particulièrement
signifiant ici : il montre comment l’histoire d’amour passe, par l’organisation
du discours, de l’un à l’autre des protagonistes, menant Muriel à un isolement
total.
Nous avons dit que Claude, dans la première partie du roman, était la
victime d’un complot non dit m ais bel et bien existant, l’obligeant à déclarer
un amour qui n’était en fait qu’une idée et pas un sentiment. Les jeunes gens
de ce roman sont aussi les victimes d’une autre institution : celle que
représentent les mères.
Deux mères semblables d’abord : le veuvage leur confère
indéniablement une identité commune. Les symptômes des maladies qui ont
emporté leur mari respectif sont les mêmes : la fièvre, cérébrale pour Pierre,
tropicale pour Charles Philipp. Elles ont une même façon de soumettre leur
progéniture à leur vue, de respecter l’ordre social, et de vouloir le bien de
leurs enfants. Ce sont donc de bonnes mères, dont l’histoire, rapportée par
leurs enfants, force l’admiration et le respect. Et elles sont admirées et
respectées. Chacune éprouve pour l’autre ces mêmes sentiments. Il n’est que
lorsqu’on s’en prend à l’un des enfants que les relations peuvent se gâter
quelque peu.
Car empêchées d’aimer un conjoint, elles reportent tout leur amour sur
leurs enfants. Tout leur amour et aussi toute leur autorité. Les enfants sont
d’ailleurs contents, qui en redemandent : les Anglaises ne vont -elles pas
jusqu’à appeler Claire leur « mère française » ? Deux au lieu d’une, c’est bien
sous les auspices maternels qu’évoluent ces jeunes gens. Et il ne semble pas
qu’il y ait révolte sensible contre elles.
C’est dans cette deuxième partie que les deux mères interviennent
directement dans le récit par télégrammes ou lettres interposés. Claire montre
une poigne de fer avec Claude quand celui -ci est encore enfant. Moins
nettement, mais de façon toujours aussi déterminante, elle influe très
directement sur sa vie. Et c’est lorsqu’il menace de la quitter qu’elle se fait
elle-aussi menaçante et multiplie les obstacles. Son amour déborde
certainement. Surtout, elle n’a pas en face d’elle quelqu’un qui semble
beaucoup lui résister. D’abord parce que l’épisode douloureux du D.I.A. a
laissé des traces; parce que la morale du dupé s’inscrit jusque dans les
relations familiales; enfin parce qu’elle reste la seule autorité sta ble de
Claude : plus de professeur, pas de métier, quelques livres et le vieux
Zarathoustra. Claire s’affirme comme un point de repère intangible que nulle
autre femme ne peut mettre en question. Or toute crise ouverte signifie
immédiatement pour Claude la possibilité de voir s’effacer cette statue du
Commandeur. Il n’est manifestement pas prêt à se lancer à la conquête de sa
liberté. Il n’est d’ailleurs qu’à moitié dupe du rôle de Claire dans son histoire.
Ainsi quand il annonce qu’il renonce à Muriel au b out de six mois de
séparation, il a ces mots pour sa mère :
Tu as obtenu ton résultat en six mois (197).
Muriel laisse entendre à de multiples reprises comment Claire fait
obstacle aux desseins de son fils. La mère française va se révéler une ogresse
pour qui veut le lui prendre : et elle n’a semble-t-il pas peur d’user des grands
moyens : convocation à comparaître pour son fils, appel à l’amour filial et à la
reconnaissance de dette, sous -entendus persistants sur la faiblesse naturelle de
Muriel et sur la fragilité de Claude... Tout est en place pour faire fuir
n’importe laquelle des prétendantes. Un vieux relent œdipien refait surface ici,
et c’est Jocaste qui occupe toute la place.
Mrs Brown paraît plus respectueuse de ses filles. Elles sont aussi des
modèles d’éducation puritaine, et bien ignorantes des choses de la vie, même
si la mère leur trouve des idées très avancées. En obligeant Claude à se
découvrir, elle enferme Muriel dans une logique dont elle ne sortira qu’à
grand-peine. C’est ici la p ression sociale et familiale qui fournit le prétexte.
Car sans doute, Anne étant déjà partie, il lui est nécessaire de garder une fille
auprès d’elle. Et la mère devient à la fois repoussoir - comment vivre auprès
d’elle ? - et refuge - comment vivre loin d’elle ?
Tel est bien le point commun de ces mères qui entravent leurs enfants.
Et ceux-ci paraissent s’en accommoder fort bien, au fond.
Cette présence importante des mères dans le roman - et pas seulement
dans cette partie, notamment pour Claire - pouvait laisser présager que Deux
Anglaises et le Continent s’écrirait comme un roman d’apprentissage, dans
lequel après la disparition du père, la mère incarnant seule la figure parentale,
c’est contre elle que les jeunes gens se dresseraient pour s’initier à la vie des
adultes, pour accéder à leur autonomie. Et entre Claude et Claire notamment, à
cause du caractère de Claire, le combat aurait pu être épique. Claude se
dérobe. C’est un autre roman qui s’écrit en fait.
Lorsque Muriel tente de résumer sa situation après le « non » de Claude,
elle note ces phrases dans son journal en forme de petit poème :
-
Tu m’as dit: « Je t’aime. »
Je t’ai dit : « Attends .»
J’allais dire : « Prends-moi. »
Tu m’as dit : « Va-t’en » (205).
et fait de l’échec de cette histoire un problème de non -correspondance
temporelle. Pourtant elle note un peu plus loin le détail de la dernière semaine
avant la séparation, et, avec surprise, les propos de sa cousine Julie :
Est-ce qu’Anne et Monsieur Claude ne vont p as bientôt se fiancer
(211) ?
Le frère d’Anne et de Muriel pense de même :
venait pour
J’ai pensé à votre amitié à trois. Je croyais que Monsieur Claude
Anne (158).
Et Mrs Brown ne fait aucun pronostic sur les sentiments de Claude,
seulement sur ceux de sa fille, et une fois la séparation effectuée. Seule peut être Muriel croit à son histoire. Une histoire qui devient pour elle beaucoup
plus réelle dès lors que, paradoxalement, Claude n’est plus là. Elle rêve de lui,
en a des visions, sinon érotiq ues, du moins amoureuses. Il semble que Claude
prenne consistance pour elle dans son absence. Et après la rupture plus
encore : Claude est convoqué de manière permanente dans ses rêves, pensées,
fantasmes :
Un rêve : des enfants entrent et arrosent Claude avec la grande
seringue pour les fleurs
du j ardin. Je l’emmène dans un coin. Il me pose
une question sur la seringue. Je vois
mal ses yeux. Soudain j e lui dis :
« Oh, un seul ! Un vrai ! »
Et j e lui donne presque de force, mes bras autour de sa t ête, un long
baiser sur les
lèvres (215).
L’existence de Claude devient en tout cas plus physique lorsqu’il est
absent que présent. Et Muriel s’autorise des gestes qu’elle s’interdit
autrement. Cette manière qu’elle a de donner corps à ce qui est absent est la
conséquence immédiate de cette absence traumatisante : c’est la solitude
douloureuse qui travaille sa raison et qui la fait souffrir. Elle cherche dans les
souvenirs et les rêves une compensation qu’elle ne trouve pas. La religion qui
forme pourtant son corps de morale quotidienne paraît bien en peine de l’aider
à surmonter sa douleur. Il lui reste à trouver une faute qu’elle ne puisse
expier, qui la condamne irrémédiablement et qui serve de justification à la
solitude à laquelle elle est désormais vouée. Les « mauvaises habitudes »
qu’elle a contractées dès son enfance ont cet avantage qu’elles concentrent
tout ce dont Muriel a besoin : le sexe et son cortège d’idées malsaines,
vulgaires et obscènes, partie du corps qui n’est jamais nommée; un disc ours
religieux qui traque tout ce qui ne sert pas la procréation et se dégoûte de « la
chose »; un discours médical, que résument la « lettre de secours » de la Ligue
des Femmes Chrétiennes et la brochure distribuée aux monitrices dans son
centre qui expliquent scientifiquement les conséquences psychiques et
physiques de l’onanisme. Le sexe fait brutalement irruption dans la vie de
Muriel. Et il dit le mal dont elle souffre. Elle n’est pas « intacte ». Elle ne
pouvait pas être la femme de Claude. Le discour s religieux relaie alors la
science médicale et devient le dérivatif de la pensée de Muriel. Elle pourra
souffrir en sachant quel est son péché. Et souffrir seule et en silence. Car la
nature du péché est scandaleuse et commande une contrition silencieuse. Mais
la connaissance de son péché ne la garantit pas contre l’amour qu’elle porte
quand même à Claude. Il ne reste que la claustration.
Anne semble observatrice dans ce jeu de dupes. Mais elle est tout de
même une observatrice active puisque l’on croit que c’est elle l’objet des
visites de Claude. De plus, elle n’est engagée dans aucun plan, aucune
promesse. S’il est bien question un moment qu’elle soit incluse dans la
séparation, il n’en est rien dans les faits, puisqu’elle rencontre Claude à Paris
et que c’est elle qui lit le journal de Claude la première. Elle est donc, à la
différence de Muriel, témoin de l’évolution de Claude. Et elle n’est pas
soumise de la même façon à l’autorité de sa mère. Elle mène une vie plus
libre, mais qui reste dominée idé ologiquement par un certain puritanisme.
C’est elle qui semble le plus choquée de l’aventure entre Claude et Pilar. Mais
n’étant pas concernée directement par l’histoire qui domine cette partie, elle
demeure indépendante.
Claude, lui, conquérant au début, fait de sa solitude finale une
revendication d’absolu : de l’institution maritale à Nietzsche, de l’idéal
d’amour aux « amies femmes », il n’y a finalement pas un chemin bien long :
six mois à peine pour comprendre qu’il s’égarait certainement. A vrai di re, il a
tenté à plusieurs reprises d’échapper à cette situation qui se referme sur lui.
En racontant l’histoire de sa mère, il montre à Muriel, qui le comprend bien,
quelle est l’emprise de sa mère sur lui. En faisant des récits propres à heurter
la sensibilité de ces jeunes filles : Hope, Thérèse, Pilar. Mais ces jeunes filles
justement en redemandent. Sans doute n’ont -elles pas tout compris. Et c’est
ici que Claude entreprend tout ce qui est en son pouvoir pour briser l’histoire
d’amour. Au moment exact où le « non » de Muriel se transforme en « peutêtre » ( le 14 février 1902), au moment où les mères sont prévenues (16
février), il écrit le 17 février cette courte lettre à Muriel et à Anne :
J’ai la crainte que, dans votre pureté qui gênait mon récit, vous n’ayez
pas compris que
Pilar et moi nous sommes allés j usqu’au bout.
Que dire d’autre qui puisse choquer plus fortement les deux Anglaises ?
Il y a une volonté presque suicidaire chez Claude, une manière de dresser lui même les obstacles qui em pêchent la réalisation de ce qu’il croit sa volonté.
Certes il a été question de tout se dire, même si cela doit faire mal. De là à
juxtaposer les moments de cette révélation et de l’officielle demande... On ne
peut que se demander quelle est au fond la stratégie de Claude. Il faudra
plusieurs jours et toute une nuit de réflexion détaillée presque heure par heure
pour que Muriel finisse par accepter; mais elle accepte quand même.
Tant qu’il foule le sol anglais, Claude paraît ne pas pouvoir sortir de
cette histoire. Ainsi à Londres, il pense encore à Muriel. Lui aussi rêve. Mais
son rêve qui met en jeu le corps de Muriel tourne vite au cauchemar. Une fois
rentré en France, tout va vite. Le retour à la mère et au pays a définitivement
raison de sa faible résistance. Deux faits se produisent qui déterminent cette
transformation radicale : la mort de son meilleur ami Jo 194, et la lecture de
Nietzsche qui lui ouvre de nouvelles perspectives et surtout un discours
consacrant sa liberté retrouvée. Claude est seul mais libre et peut le justifier.
On le voit d’ailleurs à l’écriture des dernières pages du Journal de la
séparation : il s’agit moins là d’une démarche philosophique que de quelques
fragments qui servent de drapeau à celui qui a besoin de justifier son retour à
la maison, et du point de vue narratif, sa disparition comme sujet du récit.
Cette deuxième partie s’organise donc autour de Muriel, de sa parole et
de sa douleur. La polyphonie qui régit le roman permet de tels glissements,
évacuant tel locuteur au profit d’un autre, faisant d’un émetteur l’objet du
discours, de l’objet du discours la source de la parole... Cette grande liberté
n’est pas non plus gratuite, elle est au cœur des changements de registres et
donc des récits qui construisent le roman.
3. Anne et Claude.
Cette partie, par son titre, manie le paradoxe. Elle s’ouvre effectivement
sur le programme annoncé. Mais elle se clôt par le mariage d’Anne avec Ivan
et l’arrivée de Muriel à Paris, invitée par Claude. Et c’est bel et bien encore
Muriel qui domine ce passage du roman par la présence massive de son journal
intime. A l’inverse, Claude disparaît presque entièrement du circuit de la
parole.
194
Deux Anglaises et le Continent, page 195. Muriel ne donne pas le nom de Jo, pourtant déjà apparu dans le
roman, page 45. Il n’y a d’ailleurs qu’elle qui parle de cette mort. Mais elle est, dans l’esprit de Muriel au moins,
directement liée à la rupture.
Anne a toujours, apparemment, joué seule dans ce roman. On a pourtant
vu qu’à travers les récits rapportés se nouait une histoire qui appelait Anne et
Claude. Voici la réalisation de cette histoire. Mais elle ne peut plus être de
même nature : Anne a beaucoup expérimenté. Et elle a fait sienne la morale de
Claude à la fin du Journal de la séparat ion. Claude est en quelque sorte pris à
son propre piège, devenant ainsi l’objet de son propre système de pensées mis
en pratique par un autre. Anne se conduit en maîtresse femme : elle aide
Claude à lui prendre le sein, elle décide du moment et du lieu où elle sera
déflorée, elle impose des dates. Claude n’a qu’à suivre. Non qu’elle n’ait de
l’amour pour lui. Mais elle semble déjà voir plus loin. Et lorsque Claude lui
manque, qu’il ne peut répondre à toutes ses demandes, alors elle n’hésite pas à
imaginer une situation qui la comblerait davantage :
Il faudrait, me dit -elle, que j ’aime en dehors de toi, comme j e te
laisserais aussi faire.
Je pèserais moins sur toi 195.
Sous forme de discours amoureux - il s’agit de ne pas contrevenir au
sacro-saint travail de Claude - Anne revendique sa liberté : liberté sexuelle,
bien sûr maintenant qu’est établi pour elle le fait qu’elle ne ressente aucune
culpabilité; liberté d’avoir plusieurs amants, un seul ne suffisant pas. Le
discours amoureux d’Anne n’est pas un discours de morale, c’est un discours
du corps, du plaisir, de la jouissance. Celle qui a choisi Claude pour l’initier
devient vite l’égale du maître. Mieux elle le bouscule, le rend jaloux.
Certainement pas avec la volonté de le voir souffrir. Anne expérimente : elle
regarde ses amants avec une curiosité nouvelle, découvrant de larges champs
de la vie humaine qui jusque -là lui étaient fermés et interdits. Et à l’image des
voyages qu’elle entreprend, elle va toujours plus loin, quitte à laisser derrière
elle des amants déçus. Car Claude - autant que le laissent penser les
commentaires d’Anne sur ses lettres, qui ne sont pas dans le roman, - est
quelque peu surpris de la rapidité avec laquelle elle évolue. Son credo sur la
liberté ne peut que lui faire approuver cette évolution; mais il ressent de la
« peine » à cause de Mouff. Pourtant ce n’est là qu’un début : Anne soupçonne
bien qu’elle a encore du chemin à parcourir pour achever ce qu’elle a
commencé, y compris lorsque c’est contre sa nature première : la vie avec
Mouff et sa femme d’abord, mais qui connaît vite sa limite, puis « Ivan
tailleur de pierre » qui est le contraire de ce qu’elle attendait, de ce qu’elle
pensait. Son exigence, sa volonté, son aspect rustre, tout le désignait comme
le personnage le plus éloigné d’Anne. C’est pourtant lui qui la séduit, qui se
marie avec elle, qui lui fera des enfants. Anne explique bien son désarroi
devant celui qui n’est en rien le fruit de son expérience. Et pourtant, il semble
bien que ce soit là l’aboutissement , l’ultime conquête de sa liberté. Ivan par
son amour exclusif déborde le cadre encore trop étroit de la vie d’Anne.
Claude peut-il le comprendre? En allant au -delà de la limite que traçait
l’expérience de Claude, Anne rencontre un amour sans borne, envahissant,
195
Deux Anglaises et le Continent, page 247. Notons que le « comme je te laisserais aussi faire » use d’un
conditionnel, dans le roman. Dans la vie de Violet et de Pierre, c’est un présent qui convient et Violet le sait bien.
bousculant tout, y compris ce qui avait déjà été bousculé. Aussi est -elle
d’abord surprise et inquiète : l’absence de liberté à laquelle l’oblige Ivan est
contraire à tout ce qu’elle a vécu avec Claude, avec Mouff. Mais là où les
autres pouvaient l’enflammer par leur performance et leurs pensées, Ivan, lui,
l’émerveille. Et c’est cet émerveillement qui la conquiert tout à fait. Anne ne
revient pas au système institutionnel du mariage - comme peuvent le croire
son frère Alex et sa mère qui se réjouissent -, elle dépasse la frontière de
Claude pour une autre aventure plus entière, plus totale. Claude n’est plus
que le gentil initiateur, celui qui a donné l’envol, celui qui fut le
« missionnaire ». Anne avait d’ailleurs dit à Claude qu’elle aimait l’amo ur
plus qu’elle ne l’aimait lui. Ivan est l’amour pour elle, elle s’y soumet. Et
cette soumission est sa liberté.
Claude reste le personnage énigmatique du récit, à lui seul la mémoire
du Continent, le catalyseur des envies et le trouble -fête maternel. Cette partie
qui lui est aussi consacrée traduit une fois de plus son absence à ce monde,
qu’il contribue en même temps à construire. Il est bien là au début avec son
journal. C’est même lui qui rapporte les dix jours au bord du lac avec Anne,
tout comme il narre les épisodes avec Mouff. Il est donc bien présent. Mais
cette présence est toujours distante, de la distance qu’il y a entre l’observateur
et son expérience. Il observe comme l’entomologiste son insecte, se retirant
vite si jamais l’observation risquait d’être contrariée par sa présence. Au fond,
Claude est là quand on a besoin de lui, répond si le besoin ne dépasse pas le
cadre établi des relations qu’il a décidé d’avoir avec les autres. Lorsqu’Anne
préfère le perdre plutôt que de l’appeler trop, elle résume une pensée de
Claude. Il ne peut être à Anne, tout entier, comme elle le sera elle avec Ivan.
Claude donne des explications : il s’occupe d’une nouvelle revue, doit des
traductions. Sa vie est réglée sur le travail et ses visites à la Nationale. Elles
sont peu convaincantes sur la durée. Il a choisi de n’être qu’un passeur.
Passeur d’âmes, passeur de corps, celui qui donne l’impulsion et qui se retire
avant qu’on n’en demande trop. Il n’a pas d’autre message à délivrer que celui
qui insiste sur le Moi profond de chacun. Et quand Muriel est applaudie pour
ses interprétations de Shakespeare, Claude ne manque pas de la renvoyer à
elle-même. Claude est un passeur en ce sens qu’il fait franchir des lignes, des
frontières, au moins essaie -t-il. De l’Angleterre au Continent, de la
soumission à l’indépendance, de la virginité à la liberté. Mais son rôle s’arrête
là. Dès le franchissement opéré par Anne, il perd la parole, n’est plus sa
préoccupation première. Elle conserve une grande tendresse pour lui, c omme
on peut en avoir pour un professeur à qui l’on doit tout. Ce n’est pas rien, ce
n’est pas tout. Claude devient le correspondant, celui à qui de loin en loin on
donne des nouvelles et à qui l’on tâche d’expliquer, bien certain malgré tout
qu’il ne peut comprendre, parce que lui, contrairement à Anne ne prend aucun
risque.
La seule a réellement faire vivre Claude reste Muriel qui, quoi qu’il
arrive, lui donne la réalité de ses rêves. C’est pourquoi elle répond avec tant
d’enthousiasme à la lettre de Cl aude, qui n’est pas citée dans le roman. Il y a
là un curieux rapprochement entre la dernière lettre d’Anne et celle de Muriel.
Anne fait son deuil définitif de Claude, un deuil léger d’ailleurs, mais
soulignant combien elle lui doit. Elle termine en reprenant cette métaphore
classique du feu, qui l’accompagne tout au long de son histoire avec Claude.
Et achève par ce regret pour Muriel de ne pas connaître une telle flamme.
Trois semaines après l’envoi de cette lettre, Muriel reçoit son invitation,
comme si Claude répondait à un ordre implicite d’Anne : il est le personnage
approprié pour que Muriel ne meure pas sans savoir. Claude accède à la
demande d’Anne, celle-ci lui étant désormais refusée. L’absence de Claude
devient lourde de jugement sur lui -même. A force de se taire, il est
instrumentalisé par celle qui était pourtant son élève.
Le jugement d’Anne est sans appel :
Muriel, c’est une mort lente qui essaye de sourire... 196
Les sœurs s’éloignent sans cesse l’une de l’autre ne pouvant plus se
comprendre. C’est d’ailleurs lorsque Muriel peut représenter un danger pour
elle, pour son pouvoir et son avance qu’elle lâche le nom de Claude, qui réduit
à néant Muriel. La morte se meurt lentement fabriquant autant qu’elle le peut
des images de la vie. Dans sa cécité d’abord, puis dans un espoir vain après un
baiser qui reste le plus grand événement de sa vie, dans l’achèvement que
représente l’aveu d’Anne. Cette mort lente se fait dans un débordement de
paroles, journal, lettres, comme si la parole pouvait suppléer à cette absence
de vie, pouvait être un rempart à l’irruption d’une réalité farouchement niée.
Les mots permettaient d’abord de fantasmer des situations qui n’existent pas,
poursuivant la construction d’un monde chimérique échappant à tout réel,
création verbale d’une vie imaginaire qui, dans le noir de l’aveuglement, peut
certainement aider à vivre. Puis surgit la réalité dans ce qu’elle a de plus
odieux, car de plus trivial : Claude, à qui elle était prête à faire don de son
corps, mais pas un corps charnel, un corps immatériel, fait entièrement d’un
amour où la « chose » ne peut exister, Claude donc, non seulement a des
maîtresses mais parmi celles -ci sa soeur ! Lorsque le vrai, le réel est là, dès
qu’il ne s’agit plus des vertiges hallucinatoires d’une vierge malade d’un
amour qu’elle ne peut dire, alors l’histoire bascule dans la tragédie. C’est un
vrai discours tragique qui se tient là tant le monde de Muriel s’écroule, comme
elle, en une seconde. Que le monde ne soit pas celui qu’elle a appr is, elle
était en train de le comprendre. Que son monde ne soit pas celui de sa sœur et
196
Deux Anglaises et le Continent, page 291. Cette lettre ne figure pas dans la collection des lettres de Violet
Hart à Henri-Pierre Roché et peut donc avoir été entièrement inventée par l’auteur.
de Claude est à proprement parler pour elle inadmissible. C’est d’ailleurs pour
cette raison qu’elle ne meurt pas du choc qu’elle reçoit. Sa mission persiste,
elle change simplement de direction : plus question de la famille avec Claude,
il faut légaliser cette situation illégale, mettre de l’ordre là où tous deux se
satisfont du désordre. Et tout le nouveau discours de Muriel s’édifie sur cette
nouvelle quête. Celle du renoncement : elle tente de ne plus s’adresser à lui
dans son journal; elle fait deuil de ses rêves qui jusqu’alors l’avaient tenue en
vie :
Mon passé contient des morts, les enfants de Claude et de moi. Il ne le
sait pas.
Je les regarde. En voici un, petit, en travers du lit, saignant, le nez en
bas, les mains
froides. Et voici les autres...
Je les aurais tant aimés (282)!
Elle « avance vers la renonciation ». Cette avance, terriblement
douloureuse, se fait par la substitution d’un discours à un autre : elle cherchait
les moyens d’assouvir son amour dans le cadre de sa morale; elle tente
maintenant d’y faire entrer le couple Anne - Claude. Tout se décline désormais
sous ce nouvel avatar de la pensée puritaine de Muriel. Au moment où Anne
prend sa liberté, voyage seule vers d’autres hommes, Muriel, elle, la marie en
pensée avec Claude :
« Une femme devient l’épouse d’un homme non par des cérémonies
mais par l’attente
et le renoncement. »
A mes yeux et aux siens, Anne est votre femme (285).
Cette tentative de remise en ordre selon des critères qui ne sont pas ceux
de cette histoire d’amour est immanquablement vouée à l’échec comme tout ce
qu’entreprend Muriel. La séparation de Claude et Anne stérilise son discours.
Incapable de retrouver une parole, n’ayant plus d’espace pour s’exprimer parce
que tous ses repères se sont avérés vains, elle meuble. Elle a réintégré le
giron familial avec maman, et son frère, substitut du père. Elle travaille toute
la journée. Les lettres qu’elle envoie à Clau de sont pleines de ses faits et
gestes, de ses malheurs domestiques : les artichauts, la difficulté de soigner un
petit dindon, et les paons qui l’appellent. L’on est proche du niveau zéro de la
communication. Il y a quelque chose de pitoyable dans cet essai désespéré de
maintenir envers et contre tout une correspondance sans signification. Ou plus
exactement une signification qui la sous -tend sans jamais faire irruption dans
le discours. Car dans cette volonté de faire jouer la fonction phatique du
langage, il se cache le secret espoir d’une modification des données de
l’histoire. Et lorsque le 10 mai 1908, elle écrit à Claude :
Je ne comprends pas ta lettre heureuse à propos des fiançailles d’Anne
(305),
elle montre que toute cette histoire lui échappe totalement en même temps
qu’elle sent là une occasion poindre. Quelques jours plus tard elle lui écrit
qu’elle a failli se rendre à Paris. Il faudra en fait attendre près d’un an pour
que cela soit effectivement possible : Muriel persiste à être une sœur modèle
et assiste Anne pour son mariage et pendant sa maladie. Encore un an. Elle ne
résout pas encore la contradiction fondamentale qui est la sienne depuis le
début entre les désirs de son corps et de ses rêves et le discours rigoriste qui a
construit sa personnalité. En voyageant avec Anne, elle la voit vivre et se
détache du cocon familial. Elle apprend donc un autre mode de vie, soumis à
d’autres modes de penser. Elle apprend à se départir des rigidités de son
monde qui n’est pas celui des autres, comm e l’avait souligné Claude.
4. Muriel.
La construction du roman en quatre parties, par rapport aux trois qui
structuraient Jules et Jim, témoigne du nouveau dessein de Roché : il renonce
à l’effet du tragique final pour un retournement moins romanesque mais plus
signifiant. Avec ce final, on quitte le spectaculaire qui fait sens, pour une
tension, un inachèvement qui laisse le lecteur perplexe quant à la signification
du texte. Une nouvelle fois, c’est dans l’art d’agencer la parole des uns et des
autres que se fait le roman.
Cette dernière partie s’ouvre et se ferme sur le journal de Claude. Le
retour à la première instance du récit est particulièrement important ici : en lui
donnant une parole qu’il avait perdue et en le plaçant à cette position
stratégique du roman, l’auteur donne un poids à ce personnage qui se trouvait
finalement bon au récit des déflorations seulement. Ce sera encore le cas ici.
Avec pour lui la possibilité de comparer les trois femmes. Ce n’est pas le
propos de Claude. Ce n’est p as simplement la partie différée de quelques
années (près de dix ans quand même) qui se joue ici. Claude n’est pas un
amant qui découvre une nouvelle maîtresse attendue depuis longtemps. Claude
est en mission. Mais cette fois -ci conscient de son rôle de missionnaire. Il
s’agit de délivrer Muriel d’une situation dans laquelle elle s’est enfermée :
Cela doit cesser. Il faut rétablir l’égalité. Il faut que j e libère Muriel.
Il n’y a qu’un
moyen. C’est que j e lui fasse ce que j ’ai fait à Anne. Cela
a réussi pour Anne (323).
Discours de Don Juan pour justifier ce qu’il va faire ? Discours
généreux pour qui est prêt à payer de sa personne par altruisme ? Difficile de
trancher ici. Car si l’acte lui -même est presque médical, loin des grandes
extases qu’il connut près de Pilar ou d’Anne, il n’est pas moins vrai qu’il
règne une atmosphère poétique, amoureuse dans la petite chambre de Claude :
Il y avait du rouge sur son or.
Puis un peu plus loin :
Pilar et Anne m’ont enchanté. Mais j ’aurais préféré tout découvrir
avec Muriel (324).
Pourtant tout de suite après, lorsque Muriel lui déclare être sa femme, il
ne peut manquer d’y associer Anne. Au fond, Claude, malgré sa volonté
d’aider Muriel, ne sait comment achever cette histoire. Il cherchait à
réconcilier Muriel avec le monde réel, celui qui est fait aussi de chair et de
sexe. Mais un monde, et c’est là la particularité de Claude, qui refuse
l’hypocrisie et le silence sur ce que par ailleurs tout le monde ou presque fait.
Il est de nouveau le passeur et permet à Muriel d’accéder à cet univers. Mais
une fois son œuvre faite, il est muet. Et c’est Muriel qui reprend la parole,
avec des mots lourds de conséquence :
- Quand nous voudrons nos enfants, dit -elle, j e t’aiderai à me les
donner.
- Oui, répondis -j e, avec la vision de ses hanches roulant pendant sa
marche (324).
Il y a manifestement échec de Claude : loin de s’envoler, il semble que
Muriel s’est posée.
Et dans ce trouble, cette confusion de la pensée et des sentiments,
Claude se tient coi, s emble subir les faits et la parole de Muriel. Il écrira pour
la féliciter de son mariage (quatre ans après, elle s’est enfin déprise de lui),
puis retrouvera son journal pour dire son trouble après avoir vu la fille de
Muriel. Pour en fait avoir vu Muriel à l’âge de treize ans. C’est -à-dire pour
l’avoir vue telle qu’elle était la première fois, sur la photographie d’Anne.
Cette vision, Claude la note très succinctement. Mais dans les blancs qui
séparent les phrases, il s’installe un véritable abîme. Abîme d u temps passé,
du temps perdu. C’est l’heure d’un règlement de compte sévère pour lui. De sa
vie, il n’a rien fait sinon vieillir. Et vieillir, c’est resté « ballant » devant le
clone de Muriel. Et retourner auprès de sa mère, comme à chaque fois. Ce
retour à l’instance maternelle sera en fait le véritable trajet de Claude. Au
début, bien entendu. A la fin, on le voit. Mais au cours du roman où il est fait
mention de ses deux lieux d’habitation : son petit appartement et l’autre, chez
Claire. Et quelle créd ibilité accorder à celui qui veut aider les autres à voler
de leurs propres ailes, s’il est incapable à quarante -six ans de quitter sa mère ?
Il y a là une infirmité que pourrait traduire aussi son incapacité à entretenir
une vraie relation avec Anne ou Muriel. L’expérience faite, la curiosité
passée, il ne reste que la mère, qu’on l’appelle par son prénom ou non n’y
change rien. 197 Ainsi la fin du roman prise en charge par Claude signifie aussi
son échec.
Il est significatif de voir que le mouvement qui af fecte Muriel est
inverse. Sa parole croît à mesure que son romantisme se développe, disparaît
dès lors qu’elle oriente sa vie autrement. Le journal de Claude qui ouvre cette
partie tenait le ton général qui fut le sien tout au long du roman : factuel, peu
démonstratif, peu sensible. Les lettres de Muriel sont en revanche pleines de
lyrisme. Il n’est plus question de journal intime, s’impose le nécessaire
destinataire avec lequel il faut partager ce surplus d’émotions, d’où la
multiplication des lettres, nou rries de promesses, d’avenir, d’enfants. Car tel
est le résultat de l’entreprise de Claude. Loin de se libérer, Muriel s’enchaîne
et crédibilise l’invraisemblable. Les jours qui suivent son départ de Paris
deviennent le temps d’un délire psychotique et l’acte libérateur de Claude le
nouvel épisode des humeurs contrariées de Muriel. Cet enfant qu’il ne peut lui
avoir fait et qu’elle ne peut s’être fait faire par aucun autre, existe bel et bien.
Le lecteur connaît mieux Muriel que Claude et sait sa faculté à faire exister ce
qui n’est pas. Mais Claude peut, un moment au moins, en douter. Il se réalise
alors ce vers quoi tend Muriel depuis le début : la « chose » fait les enfants et
c’est là son unique but. Et la mise en scène qu’elle orchestre est parfaite : on y
trouve la modalité exclamative, la multiplication des points de suspension, la
gloire de Dieu, le Ciel et tout un vocabulaire de l’élue... le même vocabulaire
qui expliquera pourquoi Muriel n’est pas enceinte. Ce débordement
romantique autour de leur a mour et de la possible grossesse de Muriel sonne
comme un échec de la stratégie de Claude. Loin d’être libérée, non seulement
elle tente de l’enchaîner, mais elle continue de se leurrer aussi. Il faudra
quelques lettres encore pour qu’elle puisse admettre la réalité de ce qu’elle a
fait en dehors de la conception, et donc de l’acceptation possible de l’acte. Il
faut du temps à Muriel pour bien comprendre. Mais petit à petit, à côté de
dérisoires demandes de nouvelles rencontres, elle commence à envisager un e
autre vie, une vie sans Claude. Sa parole alors diminue, se fait plus lucide,
réfléchie. Jusqu’à comprendre la séparation définitive. Alors peut -être à ce
moment-là, Claude a-t-il fait bénéficier Muriel de son expérience. Peut -être
l’a-t-il délivrée d’elle-même. A moins que ce ne soit la maternité d’Anne qui
lui donne de nouveau envie de vivre, d’une vie sans le fantôme de Claude.
Libérée ? L’avant-dernière lettre de Muriel à Claude montre bien comment elle
se sent encore dépendante de lui, sauf à rompre tout à fait :
Je souffre d’être avec toi, non proclamée, en présence des autres.
Devant ta concierge,
avant de partir, ce fut une angoisse.
Nous allons partir, Anne, Bébé et moi, pour la Hongrie.
Je ne crains plus la vie sans toi (342).
197
Le prénom que Roché lui choisit vient bien évidemment de celui de sa mère : Klara. Il n’en est pas moins vrai
que Claire porte bien son nom, dans cette intuition qui est la sienne des échecs de son fils dans ses histoires
d’amour. Et elle put le porter aussi par antiphrase pour le rôle qu’elle joue dans celle-ci.
Mais dès le lendemain, avec ce départ, c’est le silence
ne sera rompu que par l’annonce de son mariage. Le silence
Claude peut-il y voir une victoire ? Certainement si son but
tranquillité. Pourtant celles qui étaient ses disciples
totalement. Le contraire n’est pas vrai.
qui s’installe, qui
est de quatre ans.
était de gagner sa
lui ont échappé
Le traitement du temps et de l’espace, la multiplication des références
intertextuelles, l’analyse même des comportements des uns et des autres
pouvaient conduire des analyses du roman. La simple étude du système
d’énonciation est riche d’enseignement et montre que les choix auxquels
procède Roché sont signifiants : son travail n’a pas consisté seulement à
sélectionner tel ou tel passage. Il s’agissait bien de motiver ce choix par le
sens à donner à l’œuvre.
Certainement Roché tenait beaucoup à ce roman. Parce que c’était le
deuxième, et qu’un roman ne fait pas un romancier. Parce qu’à travers lui
s’explore, dans une continuité avec Jules et Jim mais pas exactement de la
même façon, des espaces personnels inconnus : l’effort qu’il a à faire sur lui même bouscule vraisemblablement la représentation qu’il a de lui -même,
surtout avec le final choisi ici. A travers sa propre expérience, Roché examine
les rapports qu’il en tretenait avec les femmes, non pour proposer des modèles
ou des exemples, mais pour témoigner d’une réalité qu’il a vécue. Le projet
n’est guère original, et au moment où Roché écrit ses romans il y a déjà
quelques siècles que les rapports entre les sexes sont l’objet de bien des écrits,
la forme romanesque n’étant pas la moins utilisée. Mais la manière dont il
aborde la question pour ce roman est particulièrement nouvelle. L’utilisation
de textes dont il disposait émanant de personnes qui servent de modèle s aux
protagonistes de l’histoire, cette utilisation, donc, semblait tisser des rapports
particuliers entre le roman et le réel, entre l’écriture et l’autobiographie.
D’autant que Roché désigne son œuvre comme une autobiographie. Si dans le
petit monde de la peinture et pour quelques écrivains Jules et Jim est bien un
récit autobiographique, il est relativement peu probable, Margaret ni Violet ne
pouvant être comparées à Helen Hessel, qu’on se souvienne en 1956 d’un des
épisodes de la vie amoureuse de Roché entre 1898 et 1913. Alors Roché - ce
qu’il n’avait pas fait pour Jules et Jim - signe son œuvre comme une
autobiographie : deux notes viennent avertir le lecteur qui ne peut plus avoir
de doute :
j e lui redis
198
Et quarante-cinq ans plus tard, la veille de sa mort, elle me le redit, et
doucement que non 198.
Deux Anglaises et le Continent, note n°1 de la page 141.
La première note de Roché ne manque pas de saveur : les quarante-cinq
ans renvoient à une période qui n’est pas dans le roman, et elle entretient
joliment la confusion entre le « Je » du narrateur et celui de l’auteur, entre
Claude et Pierre. La seconde parachève l’amalgame :
Ce livre a été fait 53 ans plus tard
199
,
renvoyant explicitement au temps de la publication. Deux Anglaises et le
Continent contient plus de vertu que Jules et Jim parce que l’auteur se désigne
pour l’un de ses personnages et offre une histoire qui n’est pas de pure fiction,
même si c’est cette forme qu’elle prend. Il y a là une indécision qui ne manque
pas d’intérêt, et que, nous avons tenté de le dire, les hésitations sur l a fin
montrent bien. Cette incertitude sur la fin romanesque renvoie plus
profondément à l’incertitude de l’instance qui doit avoir en charge le roman.
Ces deux citations, la distribution de la parole dans le récit, quelques rares
interventions d’un narrateur extra -diégétique qui souligne la parenté entre
Claude et l’auteur, plusieurs indices concordent donc pour qu’en -dehors d’un
pacte de lecture clairement exprimé l’œuvre s’affiche pourtant comme
autobiographique. Pas de connivence a priori établie entre le lecteur non
averti et un auteur qui n’est pas connu. Mais ces deux notes qui suffisent à
mettre en doute le caractère fictif de l’œuvre. Et soupçonner un rapport, fût -il
lointain, entre l’œuvre et l’homme ne manque pas d’aiguiser la curiosité du
lecteur. Sur l’ensemble de l’œuvre. Et sur le détail en particulier. Alors
s’instaure a posteriori non un jeu d’identification qui compte tenu des
protagonistes n’a aucun intérêt, mais une espèce de jeu de la vérité. Ecrire
Deux Anglaises et le Continent , c’est aussi - pas seulement - prendre le risque
de la vérité de relations plus complexes que la normale, c’est se soumettre, en
1956 particulièrement, à la morale de son époque. Car si comme Stendhal,
dont il reste proche malgré tout, il utilise les petits faits vrais, lui n’utilise
que les petits faits vrais et ne s’invente pas des vies par procuration :
certainement, dans le rapprochement entre Fabrice et Claude ou Jim, on ne
manquerait pas de trouver des points communs; mais il existe de toute manière
une différence radicale : c’est qu’écrire Jules et Jim ou Deux Anglaises et le
Continent, c’est d’abord chercher à assumer sa vie, pas à fantasmer un
possible narratif. Le projet romanesque est certes moins ambitieux. Mais il
répond à une démarche qui cherche à réaliser les comptes avec un Moi qui
s’interroge sur tous ces rapports entre l’identité et le Moi.
199
Ibid., note n°1 de la page 195.
CONCLUSION
La vie de Roché apparaît à la fois comme unique, originale, et
banale. Unique, parce qu’il s’est trouvé dans nombre d’endroits où
s’écrivaient l’histoire et l’art de ce siècle. Les rencontres qu’il fait,
les amitiés qu’il entretient, le regard qu’il porte sur ses
contemporains le placent dans une situation unique, au cœur de ce
qui, finalement, au moins pour l’art, compte dans le siècle. Unique,
au moins par le fait qu’il l’écrive, son rapport avec les femmes, avec
ce qu’il porte de volonté de créer de nouveaux types de relation
entre homme et femme et avec ce qu’elle génère comme
contradiction et souffrance. Roché reste bien un homme guidé par sa
curiosité, n’hésitant pas à transformer, pour les peintres et les
femmes, sa curiosité en expérience. L’expérience n’est pas unique,
il n’est donc pas question, au terme de cette étude, de tirer un bilan.
Tout au plus peut-on parler de bilans, partiels et fragmentaires, qui
valent pour une relation, à un moment donné. Le découvreur
d’artistes a sans conteste un grand talent. Mais qui se souvient
d’Hélène Perdriat ? Il parlait de Garcia Tella comme du Picasso de
la seconde moitié du XX è me siècle... Il reste quand même un homme
à la sagacité particulièrement vive. Quant aux femmes, le jugement
s’avère inévitablement plus complexe. Il met en cause des
comportements et des références morales qui, d’une époque à
l’autre, évoluent. Ce qui reste sûr, c’est que le grand
expérimentateur qu’il est n’est pas exempt du romantisme qu’il
rejette pourtant dans sa jeunesse. Et que cette attitude n’empêche
pas les grandes histoires d’amour, avec tout ce qu’elles comportent
d’exaltation, de transport et de folie, et de règlements sordides, de
désillusions malsaines et d’amertumes éternelles. Roché essa ie
cependant et accepte de payer un prix élevé. Mais en même temps,
cette vie reste banale : malgré ses excès, elle ressemble à beaucoup
de vies communes, qui n’ont jamais demandé une quelconque
publicité. Roché fait du commerce et a des maîtresses, qu’il cache à
sa mère ou à ses autres maîtresses. François Truffaut justifiait la fin
de son film La Peau Douce, qui semblait invraisemblable, en disant
qu‘il l’avait trouvée dans Détective, le journal à scandales. Il
s’agissait d’une femme qui tuait dans un res taurant son mari qui la
trompait. Les histoires, comme celles que vit Roché, ont parfois des
conclusions beaucoup plus dramatiques que celles qu’il nous
rapporte dans son Journal. Il a eu très peur d’Helen. Mais elle fut la
seule à le mettre réellement en danger. Ce qui, proportionnellement,
est bien faible. Le reste peut paraître un ensemble d’histoires
convenues.
Banal, tout cela le serait sans doute s’il n’y avait l’écriture. Et
l’écriture donne du relief, ne serait -ce qu’en permettant de faire les
comptes, à ce qui pourrait n’en avoir pas. Bien sûr le Journal
remplit l’office qui est le sien originellement. Mais on voit aussi
qu’il est constitutif de l’homme autant que de l’œuvre. Et l’œuvre
alors s’impose. Les romans disent quel homme était Henri -Pierre
Roché. Ils disent surtout son talent d’écrivain. Et il faut souligner
ici combien Roché est d’abord, et avant tout, un écrivain. Combien
ses œuvres valent d’abord par elles -mêmes, c’est-à-dire sans même
le référent autobiographique. Peut -être fallait-il une période de
purgatoire. Les adaptations de François Truffaut donnent lieu à deux
très beaux films, il n’est pas besoin de le souligner. De plus, elles
ont permis à Roché de ne pas sombrer complètement dans l’oubli.
Mais on n’a alors probablement pas mesuré ce qui faisait l’intérêt de
ces romans. Jules et Jim et sa morale amoureuse, Deux Anglaises et
le Continent et sa construction si moderne; ces deux romans
montrent combien Roché est un auteur dont le nom peut compter
dans la littérature contemporaine, à la fois par les problèmes
littéraires qu’il pose et par sa réflexion sur notre époque, l’amour et
la mise en scène du Moi. Et nous espérons avoir montré quelle place
devait être la sienne.
Pour autant, nous savons bien que nombre de question