La semaine des barricades à Alger.

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La semaine des barricades à Alger.
La semaine des barricades
Alger, 24 janvier - 1er février 1960
« L’émeute qui vient d’être déclenchée à Alger est un mauvais coup porté à la France 1»
Alors que ce qui s’appelle désormais la guerre d’Algérie oppose depuis 1954 le FLN (Front
de libération national) - mouvement nationaliste algérien - et le gouvernement français, le
président de la République Charles de Gaulle, porté au pouvoir depuis les journées de mai
1958 décide, à compter de son discours du 16 septembre 1959, de mener ouvertement une
politique de rupture à l’égard de l’Algérie. Il y affirme le « droit des Algériens à
l’autodétermination » c’est-à-dire le droit accordé à la population algérienne de décider de
son statut politique.
Celui-ci fait l’effet d’une bombe pour les tenants de l’Algérie française, qui considèrent cette
politique comme un abandon de la part de la métropole.
- Les militaires se sentent trahis et se rapprochent des activistes extrémistes d’Alger.
- Les principaux mouvements et associations extrémistes, tel le Front national français (FNF)
de Joseph dit « Jo » Ortiz, canalisent le désespoir des Français d’Algérie qui n’attendent plus
qu’un prétexte pour enflammer la rue.
Ce prétexte leur est donné lorsque le président de la République limoge le général Jacques
Massu, commandant le corps d’armée d’Alger, le 19 janvier 1960, suite à l’interview
accordée au journal munichois Süddeutsche Zeitung, dans laquelle le général Massu critique
ouvertement la politique algérienne menée par Charles de Gaulle.
Le 22 janvier, le mouvement de Joseph Ortiz appelle à la grève générale pour le 24 janvier
afin de protester contre les propos tenus par le président de la République le 16 septembre.
Le 23 janvier, les Unités territoriales (UT), composées de réservistes d’origine européenne et
dirigées par Sapin-Lignières, sont mobilisées et s’organisent au PC « du balcon »2, tandis que
Pierre Lagaillarde, de l’association générale des étudiants d’Alger (AGEA), récemment élu
député d’Alger et lieutenant parachutiste de réserve, se retranche dans les facultés d’Alger en
signe d’opposition.
- Photo n° 1
ALG 60-34 R12
Insurgés derrière la barricade « Hernandez » rue Charles Péguy à Alger.
25/01/1960, opérateur Colin
1
Allocution du général de Gaulle, enregistrée le 25 janvier 1960
Le PC d’Ortiz est situé dans l’immeuble de la Compagnie algérienne, à l’angle de la rue Charles Péguy et du
boulevard Laferrière.
2
1
Une manifestation de soutien au général Massu et en faveur de l’Algérie française ainsi
qu’une grève générale sont programmées pour le lendemain.
Le dimanche 24, malgré l’interdiction de manifester, la foule a largement répondu présente et
afflue de toute part dans la capitale algérienne. 30 000 personnes sont à l’écoute des orateurs
les plus convaincus qui ne cessent d’haranguer les manifestants au square Laferrière et en
plusieurs points d’Alger. Tandis que Joseph Ortiz installe son poste de commandement rue
Charles Péguy au siège de la fédération des Unités territoriales et d’autodéfense (UT-AD), les
premières barricades sortent de terre.
- Photo n° 2
ALG 60-31 R22
Défilé des UT (Unités territoriales) rue Sadi Carnot à Alger.
24/01/1960, opérateur Eppe / Flandrois
J.1 Dimanche 24 janvier : action
Devant l’excitation grandissante de la foule, le délégué général Paul Delouvrier et le
commandant en chef des forces pour l’Algérie, le général Maurice Challe, donnent l’ordre de
disperser la manifestation à partir de 18 heures.
La manœuvre de dégagement est simple : les compagnies de gendarmes qui ont « stationné
sur le forum toute la journée pour protéger l’immeuble du gouvernement général (…) sont
chargées de dégager l’ensemble d’esplanades qui s’étagent depuis le gouvernement
général »3. Dans le même temps, les parachutistes du 1er REP (Régiment étranger
parachutiste) du colonel Dufour et du 1er RCP (Régiment de chasseurs parachutistes) du
3
Jacques Frémeaux, La semaine des barricades (24 janvier-1er février 1960), in Guerre d’Algérie, Guerre
d’Indochine magazine, n°18, décembre, janvier et février 2010, p. 41
2
colonel Broizat doivent rejoindre les compagnies de gendarmes autour de la Grande Poste afin
de refouler largement la foule vers l’ouest de la ville et ainsi à en dégager le centre.
- Photo n° 3
Comme convenu, les compagnies
de gendarmes se rassemblent au
bas du forum.
« Le colonel de gendarmerie
Debrosse, arrivé en tête de ses
hommes au bas des escaliers crie
à la foule ‘ Dispersez-vous, allez
vous en…’ (…) c’est l’hystérie.
De la foule jaillissent les pires
insultes. Une grenade claque sur
la chaussée de l’avenue Pasteur.
Elle vient de la foule. Les
gendarmes se déploient à la
hauteur du monument aux morts,
la crosse en avant et chargent »4.
ALG 60-31 R112
Prise de position des gendarmes mobiles du colonel Debrosse devant les escaliers du forum à Alger.
24/01/1960, opérateur Antoine ; Eppe ; Marc Flandrois
Vers 18 heures, les gendarmes mobiles du lieutenant-colonel Debrosse, interdisant l’accès au
bâtiment du gouvernement général au square Laferrière, tentent de refouler les manifestants
vers Bab-el-Oued. A 18h14, une fusillade retentit.
Des gendarmes s’effondrent. C’est l’escalade. Les gendarmes répliquent alors que les
régiments de parachutistes n’ont toujours pas fait la jonction.
4
Yves Courrière, La guerre d’Algérie, t.3, L’heure des colonels, éditions de la SGED, Paris, 2000, p.1421
3
- Photos n° 4 et 5
D114-2-30
Un gendarme blessé ayant trouvé refuge
dans les locaux du journal « Le Bled » à Alger reçoit les
premiers soins.
24/01/1960, Don de Jean-Baptiste Ferracci
ALG 60-31 R114
Une victime à terre après la fusillade de 18h14 à Alger.
24/01/1960, opérateurs Antoine ; Eppe ; Marc Flandrois
A 18h35, le 1er REP de la 10e DP (Division parachutiste) intervient enfin pour dégager les
gendarmes mobiles dont certains se sont réfugiés dans la Grande Poste et dans les locaux du
magazine Le Bled, boulevard Laferrière, afin d’échapper à la vindicte populaire.
Le bilan officiel fait état de 22 morts dont 14 gendarmes et de 92 blessés5.
C’est un véritable traumatisme pour l’opinion publique. De part et d’autre, la situation se
cristallise autour du camp retranché mis en place par Ortiz et Lagaillarde.
Dans la soirée, au cours d’une allocution radiophonique à Radio-Alger, le général Challe,
indique que l’ordre sera maintenu en Algérie et que la ville d’Alger est dorénavant en état de
siège. Quant à Charles de Gaulle, il indique dans une allocution radiodiffusée dans la nuit de
dimanche à lundi que « l’émeute qui vient d’être déclenchée à Alger est un mauvais coup
porté à la France (…) Il renouvelle également sa confiance en Delouvrier et en Challe. Quant
à moi, conclut-il, je ferai mon devoir »6.
J.2 Lundi 25 janvier : observation
Après le déchaînement de violence survenu le 24 janvier, la situation semble figée. Un point
de non retour a été franchi la veille : pour la première fois au cours de la guerre d’Algérie, des
Français ont combattu d’autres Français, des Français sont morts sous des balles françaises.
A partir du 25 janvier, les forces en présence s’observent et campent sur leurs positions.
Les insurgés n’ont qu’un seul but : faire revenir le général de Gaulle sur l’autodétermination.
5
6
Jacques Frémeaux, op.cit., p. 41
Yves Courrière, op.cit., p.1427
4
- Photo n° 6
Massés derrière la barricade
« Hernandez » baptisée ainsi
en mémoire d’un membre des
UT abattu la veille, les
insurgés attendent la suite des
évènements et la réaction des
responsables politiques et
militaires d’Alger et de Paris.
Au premier plan, on distingue
une banderole de soutien au
général Massu.
Les barricades sont
progressivement surélevées et
renforcées.
ALG 60-35 R4
La barricade "Hernandez" érigée par les insurgés rue Charles Péguy à Alger.
25/01/1960, opérateur Antoine
- Photo n° 7
L’ordre de grève générale est maintenu le 25 janvier et les habitants d’Alger viennent
« visiter » ceux qui sont entrés en dissidence.
Curiosité, volonté de venir se rendre compte par soi-même, ou plus simplement manifestation
personnelle de soutien avec l’action menée par les insurgés, la population civile d’Alger vient
soutenir en masse et ravitailler les émeutiers.
5
Ci-dessous, au matin, un couple promenant son chien est photographié par le reporter du SCA
Colin. Incongruité et banalité d’une scène quotidienne inscrite dans un décor de quasi guerre
civile. En arrière-plan, le PC du « balcon » de Joseph Ortiz et la barricade « Hernandez »,
symboles du drame de la veille.
ALG 60-34 R16
Un couple passe devant la barricade "Hernandez" et le PC de Joseph Ortiz,
rue Charles Péguy à Alger.
25/01/1960, opérateur Colin
- Photo n° 8
Les Algérois se pressent devant le PC de Joseph Ortiz. Au premier plan, les parachutistes
présents observent la foule. Cette apparente passivité brouille les cartes et fait le jeu des
responsables de l’action de la veille. En effet, dans leur attitude, s’ils ne participent pas
directement au mouvement, les parachutistes ne font rien pour cadrer l’afflux et empêcher les
civils d’accéder aux barricades.
6
ALG 60-35 R7
La barricade « Hernandez » rue Charles Péguy à Alger.
25/01/1960, opérateur Antoine
J.3 Mardi 26 janvier : crispations
> L’incertitude
A Alger, Paul Delouvrier ne sait pas jusqu’où l’armée est prête à le suivre.
A Paris, le Premier ministre Michel Debré veut évaluer directement la situation compte tenu
des rapports alarmants qui lui sont adressés depuis Alger par les instances de décision civiles
et militaires. La fronde grogne.
Il décide de se rendre directement à Alger et constate que les parachutistes chargés d’encadrer
les insurgés ne tireront pas même si l’ordre leur en est donné par leurs supérieurs.7
7
A Alger, le colonel Argoud (ancien chef d’état-major de Massu) s’adresse à Michel Debré en ces termes :
« Monsieur le Premier ministre, la détermination des gens que vous avez en face de vous est totale. Il n’est pas
question de tirer, vous ne pouvez pas tirer sur les Français qui crient « Vive l‘Algérie française ! ». De toute
façon, si on me donne l’ordre de tirer, je ne l’exécuterai pas, je donnerai l’ordre à mes subordonnés de
désobéir… »
In Yves Courrière, op.cit., p.1431
7
Photo n° 9
Les soldats du 1er REP (Régiment étranger
parachutiste) en position sur le boulevard
Laferrière.
En contrebas, on aperçoit la foule de civils
venus observer les forces en présence.
En arrière-plan, sur la droite, la barricade
« Hernandez » qui ferme l’accès de la rue
Charles Péguy.
« L’évidence est là : Challe n’ose pas donner
l’ordre de réduire le camp retranché de
crainte de n’être pas obéi ».8
ALG 60-38 R15
Le 1er REP garde le boulevard Laferrière à Alger.
26/01/1960, opérateur Eppe
Photo n° 10
Sous le PC « du balcon », les membres des UT consolident les barricades sous le regard des
soldats du 1er REP. Les « léopards » observent magnanimement les scènes qui se déroulent
sous leurs yeux.
ALG 60-38-R23
Les barricades montent toujours dans les rues d’Alger.
(Légende d’origine commune à plusieurs photographies de ce reportage).
26/01/1960, opérateur Eppe
8
Yves Courrière, op.cit., p.1435
8
> L’enlisement
L’appui et le soutien massif de la population algéroise ne favorisent pas une sortie de crise
rapide.
Paul Delouvrier et Maurice Challe sont bien conscients que tant que la population civile
restera massivement présente autour des camps retranchés, ils seront en position défavorable.
Cette présence civile conforte les insurgés dans leurs prises de position. En effet, le général
Massu parti, les UT sont considérées par la population comme le dernier recours pour le
maintien de l’Algérie française.
Photo n° 11
Pancarte
commémorative posée
par les émeutiers en
mémoire d’une jeune
personne décédée
pendant le combat
pour la défense de
l’Algérie française.
ALG 60-38 R10
Plaque commémorative en hommage à un combattant mort pour l’Algérie française.
26/01/1960, opérateur Eppe
J.4 Mercredi 27 janvier : le temps suspendu
Face au silence de Paris, le délégué général et le commandant en chef s’évertuent à trouver
une sortie de crise, tandis que la vie derrière les barricades continue de s’organiser. Dans le
même temps, les gendarmes victimes de la fusillade du 24 janvier sont inhumés au cimetière
d'El Alia (Alger est).
9
> Les retrouvailles
Derrière les barricades, les unités territoriales font régner une discipline militaire, tandis que
femmes et enfants viennent rendre visite à un mari ou un père. Deux réalités focalisées sur un
objectif commun cohabitent.
Photo n° 12
Photo n° 13
ALG 60-41-R24
La zone bleue a été transformée en zone française
dans les rues d’Alger.
27/01/1960, opérateur Eppe
ALG 60-41-R22
« La Marseillaise » a été entonnée derrière
les barricades ; les UT sont au garde-à-vous.
27/01/1960, opérateur Eppe
Photo n° 14
La présence d’enfants,
la joie des
retrouvailles et les
sourires contrastent
avec la violence des
évènements qui se
déroulent autour de
ces lieux et les
cérémonies d’adieux
pour les familles des
gendarmes tombés le
24.
ALG 60-40-R04
Les unités territoriales reçoivent la visite de leur famille.
27/01/1960, opérateur Antoine
10
> Les adieux
Les familles des quatorze gendarmes tombés le 24 janvier enterrent leurs proches. Une foule
nombreuse est venue rendre un dernier hommage aux hommes abattus lors de la fusillade du
24.
Photo n° 15
Les familles des disparus suivent le cortège
funèbre.
Au centre du premier rang, le colonel de
gendarmerie Debrosse qui commandait la charge
des gendarmes le 24 accompagne les familles des
victimes.
ALG 60-47 R13
Les familles des disparus suivent le cortège funèbre, Alger.
27/01/1960, opérateur Eppe
Photo n° 16
Devant l’hôpital Maillot, des détachements de la garde mobile, du 5e RT (Régiment de
transmission) et de la police de Maison-Carrée rendent les derniers honneurs aux victimes,
avant leur transfert au cimetière d’El Alia
ALG 60-47 R4
Les derniers honneurs sont rendus aux victimes du 24 janvier.
27/01/1960, opérateur Eppe
11
J.5 Jeudi 28 janvier : refaire le 13 mai 1958 ?
A Alger, l’initiative est toujours aux mains des insurgés qui attendent le discours du général
de Gaulle prévu pour le 29.
De leur côté, Paul Delouvrier et le général Challe décident de transférer leur poste de
commandement sur Reghaïa, au sud-est d’Alger. L’objectif est de s’éloigner de l’influence
des colonels commandant les régiments de parachutistes et de légionnaires qui assument
désormais au grand jour leurs profonds désaccords avec la politique menée par Charles de
Gaulle9.
> Appel à la fraternisation
Photo n° 17
Légende d’origine du reportage ALG 60 42
Le fait important de ce matin est l'arrivée de plusieurs cortèges de musulmans venant de la place du
gouvernement et se dirigeant vers la place de la Grande Poste portant des drapeaux français et des banderoles.
La foule massée sur la place de la Grande Poste fit une ovation aux délégations musulmanes.
Assurés du soutien des Français d’Algérie, les différents mouvements patriotiques souhaitent
organiser une manifestation de fraternisation de grande ampleur avec les populations
musulmanes d’Alger et des environs.
Selon eux, une revendication unanime sur le devenir de l’Algérie pourrait infléchir la
politique de Charles de Gaulle et le faire revenir sur l’autodétermination.
Si de nombreux musulmans se déplacent, il apparaît que cette tentative reste un semi-échec et
constitue une sorte de désaveu de la part de
la population musulmane qui ne se
reconnaît pas dans les revendications de
l’Algérie française.
Ci-contre, un cortège de musulmans
arborant une banderole de soutien au
général Massu défile devant la foule. Des
parachutistes sont présents au premier
plan.
La foule, positionnée sue les côtés, observe
le cortège.
ALG 60-42 R9
Un cortège de musulmans arrive devant la barricade de
la Grande Poste d’Alger.
28/01/1960, opérateur Antoine
9
La veille, le colonel Argoud se confie à Paul Delouvrier en ces termes : « vous n’avez pas de crainte à avoir
pour les heures immédiates (…) on attend le discours de de Gaulle. S’il est bon, tout rentre dans l’ordre. S’il est
mauvais se sera pour vous l’heure de vérité. Vous serez le nœud de la situation. Si vous prenez la tête de
l’insurrection, on vous obéira. Nous les militaires on ne veut pas le pouvoir. Nous voulons l’Algérie française. Si
de Gaulle ne dit pas : il faut lutter pour la francisation, la situation encore une fois sera entre vos mains. Si vous
ne prenez pas la tête du mouvement, on vous neutralisera. »
In Yves Courrière, op.cit., p.1436
12
Photo n° 18
Ci-dessous, des anciens combattants posent devant la barricade « Hernandez ». En cette
cinquième journée de grève générale, ils sont venus soutenir les insurgés.
Légende d’origine du reportage ALG 60 46
L'après-midi du 28 janvier est marquée par des délégations venant des extérieurs d'Alger. On note alors de
nouvelles pancartes portant les noms des villages venus manifester. Les musulmans sont plus nombreux et
beaucoup de leurs femmes les ont suivis.
ALG 60-46 R17
Anciens combattants devant la barricade « Hernandez » rue
Charles Péguy à Alger.
28/01/1960, opérateur Antoine
Photo n° 19
Légende d’origine du reportage ALG 60 48
Les manifestants, les Unités territoriales (UT), les anciens combattants et diverses délégations battent le pavé.
Au Poste de commandement d’Ortiz, diverses personnalités s'adressent à la foule tandis que le 1er Régiment de
chasseurs parachutistes s’emploie à canaliser l’affluence afin d'éviter les débordements. Une gerbe est déposée
par les anciens combattants au pied d'une barricade.
ALG 60-48 R13
Une foule nombreuse remplit l'esplanade de la Grande Poste d'Alger.
28/01/1960, opérateur Eppe
13
Malgré l’affluence d’une partie de la population musulmane des environs et la venue
d’anciens combattants, le mouvement de fraternisation doit être nuancé. En effet, d’après les
observateurs de l’époque, il semble bien que cette tentative se solde sur un constat d’échec du
côté des insurgés10.
> Appel aux dons
Dans le même temps, un bureau d’entraide est ouvert à la mairie d’Alger. Il s’agit de recueillir
des dons destinés à financer la cause insurrectionnelle.
Photos n° 20 et 21
ALG 60-42 R28 et R30
Au bureau d’entraide de la nouvelle mairie d’Alger.
28/01/1960, opérateur Antoine
J.6 Vendredi 29 janvier : le temps des discours
Le discours du délégué général radiodiffusé la veille est dans tous les esprits.
Ce discours, Paul Delouvrier l’a écrit et enregistré avant de partir pour Reghaïa. Dans un
premier temps, il exhorte la population algéroise à ne pas suivre les insurgés :
« En rejetant de Gaulle, vous vous perdez, vous perdez l’armée, et la France aussi. En
plébiscitant de Gaulle, qui ne demande que vos voix, vous sauvez l’armée et son unité, et vous
forcez la France à vous sauver. Vous gagnerez aussi la guerre d’Algérie, vous allez tuer le
FLN (…) vous allez le tuer en déterminant les musulmans, quand demain, si vous me suivez,
ces musulmans croiront qu’ils sont devenus vraiment nos égaux »11
10
« Ceux qui descendront de la Casbah ou qui arriveront de Bab-el-Oued ne resteront guère, malgré les
exhortations de certains d’entres eux (…). Quelques anciens combattants, couverts de décorations, mutilés
même, crieront « vive Massu », puis s’en retourneront comme ils étaient venus ».
In Yves Courrière, op.cit., p.1442
11
Extrait du discours de Paul Delouvrier du 28 janvier 1960, In Yves Courrière, op.cit., p.1443
14
En outre, Paul Delouvrier ne ferme pas la porte aux leaders de l’insurrection, allant même
jusqu’à parler de réconciliation possible avec Ortiz et Lagaillarde : « Nous [Delouvrier et
Challe] visiterons l’Alcazar des facultés, nous serrerons la main à Ortiz, à Lagaillarde, et à
vous, Sapin-Lignières, chef des UT (…) Nous irons ensemble au monument aux morts pleurer
et prier les morts de dimanche, morts à la fois pour que l’Algérie soit française et pour que
l’Algérie obéisse à de Gaulle »12.
L’objectif est de convaincre la population civile et les insurgés qu’il y a d’autres méthodes
pour se faire entendre.
Et pour cause, à l’entame de cette sixième journée de siège, les insurgés n’ont toujours rien vu
venir depuis Paris. Aucun signe de de Gaulle. Les partisans d’Ortiz et de Lagaillarde attendent
le discours que le chef de l’ État doit prononcer le soir, mais déjà, dans l’intervalle, nombre
d’entre eux ne sont plus là lorsque le jour se lève.
Puis, en fin d’après midi, une pluie torrentielle commence à s’abattre sur Alger avant que le
général de Gaulle ne prenne la parole. Cette pluie contribue à disperser une grande partie de la
population qui « abandonne » les barricades pour la première fois depuis le dimanche
précédent.
Photo n° 22
Légende d’origine du reportage ALG 60 49
Vers la fin de la journée, une pluie très dense dispersa la plupart des manifestants.
Les abords de cette barricade
située non loin de la barricade
« Hernandez » sont vides.
Le sol est détrempé et la
population, d’ordinaire présente,
s’est mise à l’abri des intempéries.
ALG 60-49 R16
Barricades dans une rue adjacente à la rue
Michelet à Alger.
28/01/1960, opérateur Beauvais
12
Yves Courrière, op.cit., p.1443
15
Dans son discours, le général de Gaulle explique qu’il ne reviendra pas sur
l’autodétermination et qu’il condamne fermement l’action des insurgés : « Tandis que les
coupables, qui rêvent d’être des usurpateurs, se donnent pour prétexte la décision que j’ai
arrêtée au sujet de l’Algérie, qu’on sache partout, qu’on sache bien que je n’y reviendrai
pas. 13».
J.7 Samedi 30 janvier : « l’heure des discussions est terminée »14
Le général Challe et Paul Delouvrier tentent de faire revenir Ortiz et Lagaillarde sur leurs
positions.
Des éléments de la 25e DP (Division parachutiste) sont venus en renfort depuis Philippeville
(région de Constantine) pour relever les troupes de la 10e DP jugées trop complaisantes à
l’égard des insurgés depuis le dimanche 24. Des chasseurs alpins ont également été dépêchés
sur place pour leur prêter main forte.
L’objectif est clair : il faut isoler le réduit et empêcher coûte que coûte la population civile de
rejoindre et d’accéder aux barricades.
Photo n° 23
ALG 60-52 R10
Vue de la place de la Grande Poste dégagée par
les parachutistes vers 17h.
28/01/1960, opérateur Antoine
Les troupes tiennent toute la journée, mais en fin d’après-midi, les manifestants parviennent à
effectuer une percée et accourent massivement au-devant des barricades devant lesquelles une
cérémonie des couleurs est organisée.
13
Extrait du discours du général de Gaulle du 29 janvier 1960, In Yves Courrière, op.cit., p.1449
14
De Gaulle à Delouvrier, in Yves Courrière, op.cit., p.1451
16
Photos n° 24, 25 et 26
ALG 60-52 R14 et R16
Le barrage de la rue d’Isly rompu, les premiers manifestants courent vers la barricade « Hernandez » à Alger.
30/01/1960, opérateur Antoine
ALG 60-53 R8
La foule ayant rompu les barrages se dirige vers la barricade « Hernandez » d’Alger.
30/01/1960, opérateur Beauvais
Une fois les premières brèches ouvertes, la population se précipite au devant des barricades.
17
J.8 Dimanche 31 janvier : isoler les réduits
Les négociations avec les principaux responsables du camp retranché n’aboutissent pas.
Compte tenu de la pression exercée depuis Paris, le général Challe décide de bloquer l’accès
aux barricades. Grâce aux milliers de soldats déployés en ce septième jour d’insurrection, et
malgré les multiples tentatives de la foule pour percer les cordons de sécurité et les barrages
mis en place, le périmètre reste imperméable, d’autant que l’ordre de tirer en cas de nécessité
leur a été donné par le délégué général : « Si les gens savent que les militaires n’ont pas
l’instruction formelle de tirer, le barrage passif sera balayé. Il est indispensable d’empêcher
le flot humain de l’emporter ». Paul Delouvrier ne se fait que le relais des ordres du général de
Gaulle : « L’heure des discussions est terminée. Il faut savoir en finir avec une affaire comme
celle-là. Il ne faut pas avoir peur de verser le sang si l’on veut que l’ordre règne et que l’État
existe (…) Donnez l’assaut si c’est nécessaire (…) »15.
Si quelques éléments parviennent tout de même à passer, les insurgés ne peuvent plus miser
sur un soutien sans réserve de la population civile la plus active d’Alger qui ne parvient plus
à accéder aux barricades.
Toute la journée, les parachutistes vont s’employer à canaliser, cadrer er réguler la foule qui
se presse et se fait de plus en plus violente. L’armée de cède pas malgré la pression populaire.
Au soir, Delouvrier et Challe ont gagné, les cordons ont tenu bon dans l’ensemble et le camp
retranché est totalement isolé du reste de la capitale.
Photos n° 27 et 28
ALG 60-55 R13 et R5
Contact de la foule et de l’armée place de la Grande Poste.
31/01/1960, opérateur Antoine
15
Yves Courrière, op.cit., p.1451 et 1452
18
Photos n° 29
ALG 60-55 R35
La grille du monument aux morts d’Alger cède devant la masse des insurgés.
31/01/1960, opérateur Antoine
J.9 Lundi 1er février : la reddition
Acculé, Pierre Lagaillarde menace de se faire sauter dans le réduit des facultés.
Les négociations vont bon train et Delouvrier fini par accepter un compromis qui permet à
Lagaillarde de sortir en armes avec la garantie pour ses hommes d’une intégration au sein du
1er REP à travers la création du commando « Alcazar »16.
Mais pour Lagaillarde, l’aventure se termine bien là. Les parachutistes le reçoivent au gardeà-vous puis il est transféré en métropole pour être incarcéré à la prison de la Santé à Paris17.
16
Le commando « Alcazar » sera dissout le 4 mars 1960.
Pierre Lagaillarde réussi à s’enfuir en Espagne, alors qu’il est mis en liberté provisoire. Au cours du procès des
barricades il est condamné par contumace à 10 ans de prison et Joseph Ortiz est condamné à mort. Ils seront
amnistiés en 1968.
17
19
Photos n° 30
Au premier plan, de profil, les parachutistes déployés autour du réduit encadrent la sortie des
insurgés.
D114-2-64
Reddition des insurgés à Alger.
01/02/1960, Don de Jean-Baptiste Ferracci
De son côté, Joseph Ortiz a pris la fuite à la faveur de la nuit et les membres des unités
territoriales ont abandonnés la barricade « Hernandez » pour rentrer chez eux.
Il ne reste plus alors qu’à dégager les rues.
20
Photo n° 31
Les bulldozers percent les barricades. Les rues sont progressivement dépavées et
désencombrées.
Les soldats occupent les réduits et récupèrent les armes et matériels des insurgés.
D114-2-62
Un bulldozer du génie détruit une barricade rue Michelet à Alger.
01/02/1960, Don de Jean-Baptiste Ferracci
La semaine des barricades est un épisode complexe de la guerre d’Algérie. Il s’inscrit dans
une rupture annoncée et préfigure déjà le putsch des généraux d’avril 1961.
Tous les acteurs sont là et le décor est planté.
Les insurgés et les militaires d’Algérie l’ont bien compris, l’alternative de l’autodétermination
proposée par le général de Gaulle annonce inexorablement l’indépendance de l’Algérie et du
peuple algérien.
Janvier 2010
Bastien Chastagner
Chargé d’études documentaires
Olivier Simoncelli
Documentaliste audiovisuel
Audrey Mazurel
Stagiaire
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