Kate traduction 1 - Institut Émilie du Châtelet

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Kate traduction 1 - Institut Émilie du Châtelet
!
Conférence de Catharine R. Stimpson – IEC
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TRADUCTION DE LA CONFÉRENCE DE CATHARINE R. STIMPSON
prononcée à Paris le 8 février 2014,
dans le cadre du cycle de l’Institut Émilie du Châtelet
« Quarante d’études sur les femmes, le sexe et le genre »
établie par Françoise Barret-Ducrocq avec l’aide précieuse de Marie-Claire Pasquier.
§ Remerciements de Katherine Stimpson à l’IEC de lui donner ainsi l’occasion de
revenir sur ses 40 ans de recherches sur les femmes, le sexe et le genre; hommage
à la grande Emilie du Châtelet; merci à FBD pour la traduction de son texte.
“ Je vous assure que c’est mieux pour vous, je souffre d’un handicap linguistique très
américain. A la fin des années 70, Hélène Cixous et sa mère sont venues prendre le
thé dans l’appartement de Greenwich Village à New York où nous vivions avec ma
compagne Elisabeth Wood et ses 4 enfants. Les enfants étaient sous le charme des
visiteuses. Nous les adultes parlions de la vie, du féminisme et de théorie. Sur le pas
de la porte, Hélène me dit : “Vous êtes la personne la plus américaine que je
connaisse”. Elle aurait pu dire “ l’Américaine la plus bourgeoise”. Je fus interloquée,
je croyais ne plus être “américaine” de façon aussi flagrante. Grâce à Hélène, j’ai
cessé d’oblitérer mon identité nationale et je me suis mise à lui donner corps.
§ Mes observations se divisent en deux parties écrites toutes deux du point de vue
américain. Toutes deux relèvent peut-être du mythe des origines.
La première présente un état de l’évolution des recherches sur les femmes dans les
dernières décennies. La seconde est plus personnelle. Elle porte sur ce j’ai tenté de
faire et pourquoi je l’ai fait.
Les mots d’Adrienne Rich dans son poème Planetarium (1968) évoquent
parfaitement ce que j’ai souhaité faire. Adrienne Rich imagine les pensées de
l’astronome Caroline Herschel (1750-1848) :
“Une femme en forme de monstre
un monstre en forme de femme
les cieux en sont remplis”
Puis les identités de Rich et de Caroline se confondent :
“Je suis un instrument en forme de femme
s’efforçant de transcrire en image
les pulsations afin que le corps se détende
et que l’esprit se reconstruise”
!
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Conférence de Catharine R. Stimpson – IEC La première fois que j’ai lu ces lignes, j’ai été parcourue d’un frisson et je ne les ai
jamais oubliées.
§ Première Partie
Le Deuxième sexe est à l’origine des études sur les femmes aux États-Unis après la
Deuxième Guerre Mondiale, même dans sa mauvaise traduction de 1953. L’ouvrage
présente une vaste fresque de la subordination des femmes et rompt avec l’idée de
la rattacher au destin et à volonté divine. Par chance dans les années 50 et 60
émergeaient en sciences sociales de nouveaux courants de pensée qui vinrent
nourrir les recherches féministes. On y pensait librement l’étude des pratiques
sexuelles, des identités individuelles et du discours. Parmi eux il y avait le sexologue
Alfred C. Kinsey (1894-1956) ; l’anthropologue Margaret Mead (1901-1978) ; la
sociologue Mirra Komarovsky (1905-1999) qui explora le concept du rôle sexuel
auquel hommes et femmes ont à s’adapter ; et le psychologue John Money (19212006) qui emprunta à la linguistique le terme “gender” pour décrire les identités
sexuelles auxquelles les enfants sont assignés par leur famille et le corps médical.
Les années 1960 ont été un mélange terrifiant de mort et de renouveau.
Ironiquement le sang versé prépare les conditions du changement. Il faut pleurer, se
lamenter, remercier ceux dont la souffrance fut sacrificielle, et marcher même si c’est
en titubant vers ce qui est nouveau.
Aux États-Unis, l’année 1963 en est l’illustration. La décennie a apporté davantage
de justice et d’équité. C’est l’année du vote de la loi sur l’égalité des salaires sans
discrimination de race, de couleur, de religion, d’origine nationale ou de sexe ; de la
publication du Rapport de la Commission présidentielle sur les femmes auquel
contribua la première femme noire juriste et pasteur de l’église épiscopale Pauli
Murray et de l’ouvrage de Betty Friedan, La Femme mystifiée. Le mouvement des
droits civiques organise la grande marche de Washington, Charlayne Hunter est la
première femme noire à être inscrite à l’Université de Georgie. Mais en 1963 des
fanatiques religieux firent sauter une église baptiste noire à Birmingham, Alabama
assassinant quatre petites filles qui étudiaient à l’École du Dimanche. Fannie Lou
Hamer fut rouée de coups parce qu’elle tentait d’enregistrer des noirs sur une liste
électorale dans le Mississipi. Medgar Evers, le leader des droits civiques, ainsi que
le président John F. Kennedy furent assassinés.
Les mouvements d’étudiants nés aux États-Unis pendant cette terrible décennie et la
suivante étaient pénétrés d’un sens de l’injustice et la combattaient en se servant de
toutes les voix qu’ils pouvaient rassembler à l’intérieur et l’extérieur de l’université.
Puis les étudiants devinrent eux-mêmes membres du personnel enseignant ce qui
les amena à remettre en cause leur marginalité, leur impuissance, leur souffrance et
de comprendre l’importance du groupe. Le premier d’entre eux fut le “groupe des
études sur les Noirs”, vinrent ensuite les études sur les femmes, souvent appelées
“Études féministes”. Puis se développèrent les études Asian American, Chicanos, les
études Latino/latina, et les études sur les Indiens Native American. En 1978,
l’orientation donnée par Edward Said institua les études post-coloniales. Plus tard
vinrent les études sur le handicap qui étendirent cette restructuration de la vie
universitaire, moins au genre, à une méthode ou à une nation qu’à une présence
démographique ou politique.
Conférence de Catharine R. Stimpson – IEC 3
Dans les années 60 et 70, les études sur les femmes abordèrent la question de la
différence entre les femmes et les hommes de trois points de vue. Au sein des
groupes, on débattait souvent avec passion de la question de savoir si on était
“essentialistes”, c’est-à-dire si on soutenait que les femmes détenaient d’autres
caractéristiques spécifiques que celles d’avoir un utérus ou des ovaires, ou
“constructivistes”, pour lesquelles le mot femme dépendait du sens que lui donnaient
les sociétés. Plus tard la brillante théorie de Judith Butler pour laquelle le genre est
une performance allait en grande partie prendre la place du constructivisme. De
façon plus ou moins explicite, le féminisme américain a débattu de ces trois positions
avec énergie et perspicacité tout en restant dans un cadre politique et moral.
§ La première exploration de cette question amena à dénoncer puis à transformer
l’effet néfaste de ces différences qui ne sont que les conséquences de la domination
des hommes sur les femmes et des structures hiérarchiques patriarcales et du
phallocentrisme. On montra que le pouvoir masculin se manifestait dans les
différences de salaires, l’accès à l’éducation, la captation des postes de direction et
l’autorité culturelle.
C’est toute la démonstration de La femmes mystifiée, et de La politique du mâle de
Kate Millett.
La deuxième façon d’aborder la différence entre les hommes et les femmes permit
de révéler ce que les femmes avaient réussi à réaliser malgré la domination
masculine. L’œuvre de l’historienne Gerda Lerner et celle de la psychologue Carol
Gilligan, notamment dans son livre In a Different Voice (1981), eurent une grande
influence. Car les femmes étaient des créatrices, elles bâtissaient des institutions,
élevaient des familles dans des situations difficiles et inventaient mille façons de s’en
tirer. L’interprétation des œuvres de certaines théoriciennes et de certains écrivains
français récemment traduits amena certaines à penser que non seulement les
femmes faisaient les choses différemment, mais qu’elles étaient différentes.
La troisième approche, que les femmes de couleur furent les premières à adopter, et
que d’autres chercheuses mirent du temps à découvrir, posait la question de la
diversité et des différences entre les femmes. Je remercie les femmes de couleur qui
m’ont guidée dans ce processus. La reconnaissance nécessaire de la diversité
conduisit à l’étude de la manière dont le pouvoir se répartit entre les hommes et les
femmes. Car une femme blanche peut à la fois être soumise à la loi des hommes de
sa famille et exercer son pouvoir sur les esclaves noirs de l’un et de l’autre sexe. En
1980, le juriste Kimberley W. Crewsham proposa le concept d’”intersectionalité”. Il
voulait dire par là qu’il existait un espace psychologique, le sens d’une identité dans
lesquels différents marqueurs comme la race ou le genre, pouvaient co-exister.
Ce qui a permis aux études sur les femmes aux États-Unis de ne pas tomber dans le
provincialisme. C’est que de nombreux sujets de recherche ne portaient pas sur les
États-Unis. Les chercheuses en littérature, en sciences politiques, en anthropologie,
en économie résidaient souvent à l’étranger ; elles appartenaient à des réseaux
internationaux, parlaient d’autres langues et appréciaient d’autres cultures. De
surcroît, aux États-Unis, un grand nombre de chercheurs et de chercheuses viennent
d’ailleurs. De toutes les conférences internationales, celle dont le sujet a été le plus
vaste s’est tenu en juin 1976 à Wellesley College et portait sur les femmes et le
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Conférence de Catharine R. Stimpson – IEC développement national. Elle rassembla des femmes d’Afrique, d’Asie, d’Europe,
d’Amérique du Nord et d’Amérique Latine. Elle était l’équivalent de la conférence de
1975 des Nations Unies à Mexico. Les deux conférences montrèrent la diversité des
femmes et leurs intérêts communs, définissant des thèmes qui allaient gagner en
importance : la nécessité d’une l’alphabétisation et d’une éducation universelle, d’une
médecine maternelle et néo-natale, de la lutte contre la violence et le viol, de
conditions de vie correctes et de progrès écologiques. En un mot les droits des
femmes étaient les droits de l’être humain.
Celles et ceux qui aujourd’hui se battent pour ces causes le font avec un sens de
l’histoire, un courage et une résilience sans bornes.
Si les études sur les femmes portaient bien sur les femmes considérées dans leur
diversité, il était difficile de ne pas prendre en compte les hommes. A la fin des
années 70, elles contribuèrent aux études sur les hommes et sur la construction de
la masculinité et des masculinités. Cependant des chercheuses militaient pour que
l’on cesse de considérer les femmes et les hommes séparément et qu’on étudie la
manière dont les relations conceptuelles, légales, socio-politiques et culturelles entre
hommes et femmes constituaient un système de genre. En 1975, Gayle Rubin avait
déjà écrit sur le “système sexe /genre”. En 1981, Myra Jehlen appela les critiques
féministes à être des “comparativistes radicales” et à considérer en même temps les
traditions littéraires masculines et féminines et leurs innovations respectives. À son
tour Valerie Smith montra comment, en alliant la théorie du genre et la critique AfroAméricaine, on éclairait les récits de vie d’esclaves des deux sexes. Des historiennes
comme Carroll Smith-Rosenberg et Joan W. Scott exploraient le genre. Le
mouvement se révéla si juste et si convaincant qu’on se mit à craindre que les
études sur les femmes soient marginalisées . La livraison de Signs de l’été 1987, prit
pour thème “Dedans ou dehors: Femmes, Genre et Théorie”. On y posait la question
suivante : “les études sur les femmes doivent-elles céder la place aux gender
studies…(la question) est loin d’être réglée et d’ailleurs n’est même pas clairement
définie.”
Comme le féminisme met davantage l’accent sur la collaboration que sur le conflit,
beaucoup de groupes se rebaptisèrent “Femmes et genre”. Simultanément, on y
ajouta les termes “sexualité” ou “sexualités”. D’un côté, cela permit aux philosophes
de souligner l’influence de Foucault et de la psychanalyse. De l’autre, c’était le
résultat de l’introduction des études lesbiennes dans les études sur les femmes. Soit
les lesbiennes formèrent des groupes d’études lesbiennes, soit avec les hommes
dont elles partageaient la même stigmatisation, elles créèrent des groupes d’études
lesbiennes et gays. Cette situation aussi évolua. En 1984, Gayle S. Rubin publia un
deuxième essai qui fit date, Penser le sexe: notes pour une théorie radicale de la
politique sexuelle. À ses yeux, le terme gender ne permettait pas de penser
correctement la “sexualité”. Elle encouragea les lesbiennes à comprendre que leur
oppression venait “aussi de ce qu’elles étaient considérées comme des queers et
des perverses”. Et que l’exclusion sociale dont elles étaient victimes avait de
nombreux traits de ressemblance avec les gays, les sadomasochistes, les travestis,
les prostituées”.
Au milieu des années 90, les études lesbiennes et gays étaient devenues les études
LGBT (Lesbiennes, gay, bisexuelles et transgenre). En même temps certains
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Conférence de Catharine R. Stimpson – IEC programmes sur les femmes et le genre prirent le nom de “programme d’études sur
les femmes, le genre et la sexualité. “
L’université américaine est flexible. Les études LGBT abordaient trois choix sexuels
possibles, devenus socialement et culturellement plus accessibles à la fin du XXe
siècle. D’abord le choix du transsexualisme qui permet de transformer son corps en
celui du sexe opposé; le choix du bisexuel qui désire activement les hommes ou les
femmes; enfin celui du transgenre qui adopte l’identité du genre opposé ou passe
d’une identité à l’autre. Au milieu des années 1990, le terme “transgenre” recouvrait
les transsexuels, les drag queens ou drag kings, les transgenres et tous ceux qui
traversent les frontière de genre et vivent dans un état psychologique qu’on appelle à
présent gender queer. Montrant une fois encore la porosité des frontières entre le
changement social et le travail de recherche à l’université, le terme “queer” entra
dans le langage courant, donna son nom à une sous-culture active et à un champ
d’études les Queer Studies. LGBT devint LGBTQ.
Au début de ces décennies, nous avions accusé l’université américaine d’être
raciste, sexiste, homophobe et hostile au travail interdisciplinaire. En réalité, la
situation de l’université américaine favorisa le changement beaucoup plus
rapidement qu’on l’imaginait. Le gouvernement fédéral et celui des états ne n’étaient
pas opposés à promouvoir l’égalité dans l’éducation. Beaucoup de femmes avaient
maintenant leur place dans l’université mais on les marginalisait. On les traitait avec
indifférence, ce qui les rendait irritables, et prêtes à s’engager furieusement pour
changer les choses. De son côté, l’Homo Academicus était optimiste, sûr de lui, sans
aucun pressentiment malgré les souffrances des années 60. Un assez grand nombre
d’administrateurs et d’enseignants voulaient bien écouter nos arguments en faveur
du changement. Après la Seconde guerre mondiale, l’université américaine s’était
agrandie et avait atteint un niveau d’excellence. Elle attira ainsi les étudiants et les
subventions publiques et privées. D’ailleurs ce sont de petites subventions
accordées par la Fondation Ford qui ont permis le développement des études sur les
femmes. Plus décisif encore, l’université était composite. Elle était constituée,
comme elle l’est toujours, d’institutions variées qui allaient du premier cycle de deux
ans jusqu’aux institutions de recherche et d’études doctorales. Ces institutions sont
soit publiques, soit privées, elles ne dépendent d’aucun Ministère de l’éducation. En
conséquence, elles jouissent d’une grande flexibilité et d’une grande liberté
institutionnelle. Si une université les rejette, les études féministes en trouvent une
autre pour les accueillir.
§ Deuxième partie : ce que j’ai tenté de faire et pourquoi je l’ai fait
Ce n’est pas par hasard que je suis devenue un monstre américain, moins sauvage
que beaucoup mais attachée à la détente du corps et à la reconstruction de l’esprit.
En réfléchissant au travail que j’ai accompli, il me semble que le chemin que j’ai pris
et la logique que j’ai suivie sont relativement directs en dépit des rochers, des
gouffres et des démons cachés dans les haies qui bordent la route. Sans doute, mon
peu de goût pour le mélodrame ordinaire m’amène-t-il à gommer les hauts et les bas
les plus spectaculaires. Disons que j’ai eu de la chance.
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Conférence de Catharine R. Stimpson – IEC Pour commencer, je suis fille d’émigrants et de pionniers. Même de façon
subliminale, les histoires que me racontèrent mes grands-parents m’apprirent que le
changement et le risque étaient possibles et même désirables. La plupart des
immigrants et des pionniers, quelle que soit leur situation de départ gardent en eux
une dose d’optimisme. Paradoxalement, c’est pour avoir été capables d’accepter de
prendre des risques qu’ils se retrouvaient en sûreté au sein de la classe moyenne
américaine. Leurs petits-enfants ont eu grâce à cela un tremplin solide duquel
plonger dans les eaux turbulentes du changement.
Mon grand-père paternel, Edward W. Stimpson arriva enfant à New York. Avec sa
famille, ils venaient des Midlands en Angleterre. En traversant les Etats-Unis, ils
perdirent le peu d’argent qu’ils avaient. A la fin du XIXe siècle, ils possédaient une
petite ferme dans le Dakota du Sud. Je garde une photo de famille avec une enfant
dans un joli manteau anglais qui se tient debout devant un troupeau et des bâtiments
de bois délabrés. Le Blizzard de 1888 détruisit le troupeau. Le jour de son
anniversaire, nous, les sept petits-enfants d’Edward Stimpson, avions l’habitude de
rejouer la scène du Blizzard : certains imitaient le sifflement du vent glacé, les autres
se mettaient sur le dos les quatre fers en l’air comme des animaux gelés. Mon grandpère, en costume trois pièces, contemplait le spectacle. Puis la famille finit par
s’installer dans une petite ville sur la côte de l’Orégon où ma grand-mère
manifestement plus résistante et plus ingénieuse que son mari, ouvrit une pension
de famille. Pour payer ses études de médecine mon grand-père fit tous le métiers,
porteur, footballeur, concierge, croque-mort. Il ouvrit un cabinet médical dans une
petite ville du Nord-Ouest au bord de l’océan Atlantique, si fruste que les trottoirs
étaient des planches de bois posées à même la terre. Mais c’était un endroit d’une
beauté à couper le souffle – de l’eau, des îles, des forêts, des montagnes.
Mon grand-père maternel, Arthur Watts était du Middlewest, dans l’état l’Iowa.
Ambitieux, intelligent, inventif, l’un des pionniers du poste à galène, c’est le premier
de la famille à avoir fait des études secondaires. Il épousa ma grand-mère qui avait
quitté l’école à douze ans pour s’engager comme domestique. Un jour, il a dit d’elle
qu’elle était douce comme “un perpetuel été”. Pour gagner l’argent de leur voyage
vers l’Ouest ils vendirent des paniers de victuailles préparés par ma grand-mère aux
voyageurs du train qui s’arrêtait à la gare de Nashua. Ils finirent, eux aussi par arriver
à Bellingham. Là Arthur s’établit comme agent immobilier et courtier en assurances.
Mon père Edward K. Stimpson et ma mère Catharine C. Watts se rencontrèrent au
lycée.
Un magnifique paysage pour se promener, des pionniers pour ancêtres, exemplaires
de stoïcisme, et la lumière solaire de l’amour, autant de matériaux de grande valeur
utiles à la formation d’une personnalité susceptible de prendre le risque du
monstrueux.
§ Ma famille de pionniers et ceux de leurs compatriotes qui partageaient leurs
valeurs étaient attachés, en même temps qu’ils gagnaient leur vie, à l’idée de
construire trois communautés imbriquées les unes dans les autres: la famille, l’église
responsable de l’hôpital, et l’école. Cela exigeait une discipline de travail très stricte.
Gertrude Stein écrit : “ Il est aussi méritoire de travailler dans un jardin que le temps
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Conférence de Catharine R. Stimpson – IEC soit favorable et que les choses poussent ou que le temps soit défavorable et que
rien ne pousse.”
Les miens ont entretenu leurs jardins et semé leurs graines. Les trois premiers
bâtiments qu’ils construisirent, c’était une maison pour les gens et un abri pour les
animaux, une église et une école même si elle ne comportait qu’une seule salle de
classe. Ces trois communautés, aussi reliées les unes aux autres que les os du
corps humain, formaient notre structure morale et sociale.
Mes parents élevèrent leurs enfants au sein de la famille, de l’église et de l’école. Ils
nous promirent à tous deux choses : d’abord que l’éducation jouerait un rôle
important pour notre développement intellectuel, spirituel, social et matériel, et
ensuite qu’en tant que parents ils nous fourniraient l’aide dont nous aurions besoin
afin de recevoir l’instruction nécessaire aussi longtemps que nous en aurions besoin.
Un jour, alors que petite fille, je posai le menton sur le bord de la table à repasser et
je dis à ma mère : “ Je veux aller dans une de ces écoles de filles de la Côte Est”.
J’avais dû lire quelque chose à ce sujet dans le magazine Life. Ma mère me
répondit : “tu iras ma chérie bien sûr, tu iras”.
Je n’ai guère eu l’occasion d’aller au cinéma. En revanche, je lisais de manière
obsessionnelle, non seulement Shakespeare, mon Dieu, mais aussi parce que la
littérature c’était l’évasion, l’imagination, le mythe, la beauté, l’inspiration, la réalité,
parce qu’elle offrait des modèles de vie. J’avais un livre que j’adorais. Il contenait de
courtes biographies de femmes célèbres : des impératrices, des reines, des
romancières, des suffragettes et aussi la vie d’Amelia Earhart, une pionnière de
l’aviation.
Comme beaucoup de jeunes Américaines, j’ai voué un véritable culte à Nancy Drew,
une héroïne qui était détective, et à la célèbre Jo de l’ouvrage de Louisa Alcott Les
Quatre filles du Docteur March. Des années plus tard, lors de la guerre des
“programmes” littéraires à l’université, j’ai pris parti pour la création d’une liste aux
critères souples. En 1990, j’ai écrit un essai dans lequel je défendais l’idée d’un
“paraprogramme” pour rappeler l’existence de nombreux ouvrages que les lectrices
réclament et adorent. J’avais enfin payé ma dette à Louisa May Alcott.
Et pourtant, Bellingham, ma ville n’était pas le paradis. La mythologie américaine,
souvent ennuyeuse à force d’auto-satisfaction, claironne l’individualisme et la
confiance en soi. Comme l’écrit Ralph Waldo Emerson: “Crois en toi, tous les
cœurs vibrent sur cette corde de d’acier”. Mais comment parvenir à être une non
conformiste émersonienne, une dissidente, une pionnière pleine de hardiesse, peutêtre un monstre et surtout un monstre femelle, et continuer à obéir aux règles de la
famille, de l’église et de l’école?
Pour le meilleur et pour le pire, les institutions me protégeaient et justement parce
qu’elles me protégeaient si bien, elles me prévenaient de l’intérieur de ne pas aller
trop loin. Bien qu’on m’ait accusée plus tard d’être une révolutionnaire, j’étais en
réalité une réformatrice facilement repérable.
Beaucoup plus insidieuse que la tension entre l’idéologie du non-conformisme et la
contrainte tout aussi américaine de se plier à la règle était le fait que toute une partie
de l’activité restait ou bien cachée ou devenait l’objet de médisances. L’une des
immense contribution du féminisme a été et reste sa passion pour “l’apoptose” :
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Conférence de Catharine R. Stimpson – IEC retirer les bandages, arracher les croûtes et les cicatrices et faire apparaître la chair
dénudée. Les groupes de conscience, les manifestations publiques, la publication de
pamphlets, d’autobiographies, de romans, de journaux intimes devaient être des
techniques privilégiées. Comme beaucoup de femmes, j’avais des progrès à faire en
“apoptose”.
Ma famille s’enroulait dans des pansements, cachait les suicides, la folie, la
dépression et la maladie. En ville on entendait parfois des rumeurs sur un docteur
qui pratiquait des avortements clandestins, ou sur une femme riche qui était
cleptomane, ou encore sur un homme qui battait sa femme. Nous ne pouvions
véritablement admettre qu’un patriarcat affable régnait de façon si envahissante,
même si ma grand-mère maternelle me murmurait encore et encore à l’oreille que
“les hommes pouvaient bien travailler du matin au soir, les femmes, elles, n’en
avaient jamais fini”. Nous ne pouvions pas nous rendre pleinement compte à quel
point ma mère, cette femme brillante, se sentait frustrée d’être une ménagère. “Suisje censée n’être chargée que de la reproduction? ” demanda-t-elle un jour à mon
père dans une lettre qu’elle lui écrivit quand il était à l’armée pendant la Seconde
guerre mondiale. De telles questions affligeaient mon père au point qu’elle ne pouvait
y revenir : après tout ses enfants étaient venus au monde parce qu’elle était une
épouse et une mère féconde. Elle avait été reçue major de sa promotion. Il n’avait
été que second. Jusqu’à ma naissance, elle dirigeait une petite entreprise, désormais
elle lui préparait son repas de midi lorsqu’il rentrait de son travail.
Malgré les contraintes exercées sur les femmes par le patriarcat, l’hétérosexualité
était la règle chez les hommes comme chez les femmes. Une de mes tantes, Ruth la
sœur aînée de ma mère était chimiste, elle vivait avec Peggy, une de ses collègues.
Un jour dans la cuisine, comme je demandais à ma mère si elles étaient
“lesbiennes”, je reçus une gifle pour toute réponse.
Les caractéristiques démographiques de la ville de mon enfance étaient elles
beaucoup plus visibles. Ma ville était blanche et chrétienne. L’autre, ce n’était pas le
juif, sauf dans l’imaginaire collectif – il y avait peut-être trois familles juives à
Bellingham. Ce n’était pas non plus l’Afro-Américain – il n’y en avait pratiquement
pas. Ce que je savais des races, je l’avais appris parce que ma mère aimait le roman
de Richard Wright Un enfant du pays, qui parlait de la vie des noirs et du racisme
dans l’Amérique blanche. Non l’autre, du point de vue de la race, c’était l’Indien, ou
plutôt ce qu’il restait des tribus Lummis et Nooksacks, enfermées dans leurs
réserves en dehors de la ville et que l’on étudiait à l’école.
Pendant la Seconde guerre mondiale, l’ “Autre” bien plus dangereux, juste de l’autre
côté du Pacifique, c’était le Japonais qu’il fallait vaincre à tous prix. Pour les
protestants, les catholiques, et au sein du protestantisme, les membres des autres
églises, étaient des Autres tout comme s’ils avaient appartenu à une race différentes.
L’école publique avec sa mixité sociale, tendait à atténuer les différences de classe
jusqu’au diplôme de fin d’études. Mais les patients qui fréquentaient le cabinet
médical de mon père nous rendaient vaguement conscients des différences sociales.
.
Contrairement à mes ancêtres, je partis vers l’Est pour aller à l’université. De tous les
Collèges de filles, Bryn Mawr était considéré comme une fabrique d’intellectuels. En
1979, j’ai publié un roman dont l’héroïne est une jeune provinciale de la côte ouest,
admise dans une prestigieuse université qui lui apporte un capital social et
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Conférence de Catharine R. Stimpson – IEC intellectuel. Bryn Mawr et Bellingham étaient le modèle implicite. J’avais pris comme
nom de romancière celui de Kate Stimpson au lieu de Catharine R. Stimpson. C’était
une idée de l’éditeur. Certaines à Bryn Mawr et à Bellingham détestèrent le livre, en
particulier ma mère, mais il fut bien reçu par les critiques.
J’appris beaucoup de choses au Collège : c’est nous, les filles, qui tenions les
organisations étudiantes. Une petite salle, au-dessus de la voûte d’entrée du hall de
la résidence et dont la couleur des murs et l’atmosphère étaient saturées de fumée
de cigarettes servit de décor à quelques unes des leçons les plus importantes qu’il
m’ait été donné d’entendre. De jeunes New Yorkaises incroyablement libérées
parlaient de métro et de Chopin, des relations entre les races et de Karl Marx. Elles
buvaient du café noir, une cigarette à la main… Elles spéculaient sur la jambe de
bois du Président. C’est à ces questions stimulantes que je dois ma fascination pour
la théorie et la pratique du bavardage. Elles s’interrogeaient aussi sur la question de
savoir pourquoi on semblait n’admettre que deux élèves noires par année. Les plus
hardies se demandaient à quoi cela pouvait servir de nous donner une éducation
aussi impressionnante, de nous faire étudier la logique et la génétique, si c’était pour
se marier, et réfléchissaient à la manière dont nous résoudrions ce conflit.
Cependant, même dans le “Fumoir”, on entendait chuchoter des choses sur des
monstruosités, ou dans une version plus acceptable des originalités, en particulier
sur l’homosexualité. Les femmes s’aimaient entre elles, et ré-arrangeaient leurs
sentiments pour les rendre acceptables. Ma relation intense avec ma camarade de
chambre aurait provoqué davantage de moqueries sournoises et de mépris si elle
n’avait pas été aussi chaste.
L’éducation classique que j’ai reçue m’a pourvue d’un capital intellectuel solide. La
plupart des professeurs, femmes et hommes, respectaient la tradition intellectuelle,
avec quelques incursions avant-gardistes, James Joyce par exemple. Nous ignorions
tout ou presque du féminisme et de l’histoire des femmes, mais selon le cliché, on
nous apprenait à apprendre. Même celles qui portaient du vernis à ongles devaient
suivre les cours de sciences naturelles et disséquer des animaux ou ramasser des
pierres dans les montagnes de Pennsylvanie.
Je venais d’un lycée public et je devais rattraper le niveau d’élèves qui avaient été
formées dans des écoles privées élitistes. J’eus des migraines, le mal du pays. Ce
n’était pas parce que Platon et Descartes et mon professeur de géologie étaient des
hommes, c’était parce qu’apprendre peut être dur, compliqué, exigeant. C’était parce
que j’étais loin de chez moi. Mais à la fin de mes études, j’avais changé. J’étais
changée.
Paradoxalement, apprendre le passé m’enseigna à voir le monde de façon nouvelle.
J’étais mieux préparée à affronter un monde complexe et à aborder “le
cosmopolitisme” de l’éducation supérieure. J’étais aussi plus équilibrée
psychologiquement, mieux préparée (j’espère) à me remettre en question. Mes
parents vinrent assister à ma remise de diplôme, et entendre le président de
l’université annoncer que j’avais obtenu une bourse Fulbright pour poursuivre mes
études à Cambridge en Angleterre. Ma mère fondit en larmes. Mon père fit ma
valise.
Mon premier cycle m’a été beaucoup plus utile que le second cycle pour devenir à
mon tour enseignante. J’avais quitté l’Angleterre à regret : j’y avais été heureuse et
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Conférence de Catharine R. Stimpson – IEC m’étais débarrassée de mon surmoi. Cependant je n’imaginais pas comment je
pourrais vivre si je restais en Europe. Je redoutais instinctivement d’épouser l’un de
mes amoureux d’alors et j’étais non moins instinctivement convaincue que j’étais
Américaine, que l’Amérique était mon pays et que l’espace américain me donnerait
davantage de liberté. S’en est suivie une période d’attente très instructive, puis dans
les années 1960, j’ai été recrutée comme assistante à l’université de filles de
Barnard. Celle-ci était rattachée à l’Université de Columbia où je terminais sans
enthousiasme mon deuxième cycle. J’allais enseigner dix-sept ans à Barnard jusqu’à
ce que je sois recrutée à Rutgers une grande université de recherche. Je pris part
aux manifestations contre la guerre du Vietnam et à celles contre l’université de
Columbia. Je rendis visite aux étudiants emprisonnés, puis je me suis jetée dans le
féminisme et dans le minuscule mouvement des études sur les femmes, ce sabbat
de sorcières.
A Barnard, en tant que jeune professeur j’ai enseigné le premier cours sur les
femmes et la littérature et le premier cours sur la littérature noire. Le souvenir de
Richard Wright continuait à me hanter. Quelques-unes de mes premières
publications portent sur l’expérience complexe qui consiste en tant que femme
blanche à enseigner la culture noire et sur les relations, fécondes et dangereuses,
existant entre le mouvement des femmes et celui des droits civiques.
Dans l’ensemble ce qui était rudimentaire prenait forme, ce qui avait été dissimulé ou
chuchoté devenait audible, ce qui avait été puissant se révélait lézardé de part en
part, arc-bouté dans sa résistance au changement et vulnérable.
Mon amie et collègue de bureau était Kate Millett. Elle était comme moi très
américaine. Elle avait ses études à l’Université du Minnesota puis était allée à Oxford
où elle avait obtenu la mention très bien. Elle était partie au Japon après un chagrin
amoureux lesbien et s’était consolée avec l’artiste Fumio Yoshimuru. Ils vivaient
ensemble dans le bas de Manhattan. Je me suis installée dans un loft à trois rues de
chez eux dans le Bowery. Elle m’appelait Stimps; moi je lui disais Kate ou Millett.
Pour les autres on était “les deux Kates”. Un jour, elle est entrée dans le bureau un
morceau de papier à la main. “Stimps”, me dit-elle, “il y a une nouvelle organisation
des droits pour les femmes. Le premier meeting est demain soir.” C’était
l’Organisation nationale des femmes (NOW). Comme c’était tout nouveau, nous
n’étions pas très nombreuses. Kate et moi sommes respectivement devenues
responsables des Comités sur l’Éducation et sur l’Image.
Que ce soit comme chercheuse, essayiste ou comme artiste, Kate était géniale.
Élevée dans la religion catholique, elle en avait hérité un profond sentiment de
culpabilité. Elle avait, contrairement à moi, la crainte des démons et une méfiance
bien plus forte des institutions prêtes à exercer sur elle leur contrôle psychologique.
En apparence j’étais beaucoup plus rebelle avec mes mini-jupes et mes lourdes
boucles brunes. Elle portait un chignon et des jupes longues, mais sa thèse écrite
sur le thème de la Politique du mâle était un brûlot contre le patriarcat, alors que pour
ma part, j’avais fait un travail honorable sur le concept de personnage dans l’œuvre
de la romancière Iris Murdoch. Dans ses autobiographies, elle nous décrit comme
des dissidentes. Elle est de loin la plus hardie. Mais les pseudonymes qu’elle a
utilisés pour parler de moi sont un hommage espiègle et affectueux : Morgan,
comme dans la légende du roi Arthur et comme ma marque de voiture préférée, et
Emerson comme l’écrivain.
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Conférence de Catharine R. Stimpson – IEC Nous étions féministes avec passion, chercheuses et enseignantes avec passion.
C’est ainsi qu’avec Barbara Buoncristiano, membre du personnel de l’Université de
Columbia, nous nous sommes retrouvées à déposer un projet de discrimination
positive dans le bureau du Président, sous la garde de deux rangées de policiers
casqués. J’ai écrit des articles en faveur de la discrimination positive. Certaines
d’entre nous prenaient la parole dans les réunions publiques ou universitaires. C’est
ce qui m’a poussé à accepter la responsabilité du Comité scientifique du Magazine
Ms. Il s’agissait d’être et de se faire connaître. Notre but était de “transformer”
l’ensemble du système éducatif. Pour ma part cependant, j’ai été animée de l’espoir
utopique que les études sur les femmes ramèneraient l’éducation supérieure à la
raison.
Au début des années 70, une lutte intense présida à la création du Centre sur les
femmes de Barnard pour savoir qui en aurait le contrôle : devait-il être géré par les
étudiantes ou confié à une coalition d’étudiantes, d’enseignantes, de membres du
personnel et d’anciennes élèves ? Heureusement pour l’avenir du Centre, la coalition
l’emporta.
Nous avons rejeté le mythe du génie solitaire, non seulement parce que nous
connaissions trop de ces hommes de génie qui avaient fait faire une grande partie de
leur travail par celles qui les assistaient mais aussi nous avons compris que
l’enseignement et l’acquisition du savoir – et même la créativité – dépendent de la
rencontre d’un esprit avec d’autres esprits et d’autres mondes.
Confortées par la conviction de former une communauté, nous avons cherché alors à
inventer une nouvelle pédagogie. Aujourd’hui, les salles de cours sont connectés à
internet ; en ce qui nous concernait, nous voulions connecter les enseignantes et les
étudiantes à un nouveau curriculum qui provoquerait la détente du corps et la
reconstruction de l’esprit. Nous avons souhaité travailler dans des salles accessibles
à tous, car une université n’est pas une “résidence privée”, mais une communauté
démocratique ouverte à tous quels que soient leurs talents. Nous nous sommes
battues pour obtenir des lois qui interdiraient la discrimination, le harcèlement sexuel
et les insultes déguisées en plaisanteries.
Cette période pionnière a été et est restée pour moi une aventure. Comme toutes les
aventures je l’ai vécue et je la vis encore comme une période enivrante. Je me
souviens par exemple d’un vendredi de décembre 1974 – c’était un an exactement
avant que l’Association des psychiatres américains raye l’homosexualité de sa liste
des désordres pathologiques. Debout à la tribune de la grande salle de bal de l’Hôtel
Hilton à New York, j’ouvre devant moi une chemise en carton rouge et découvre en
levant les yeux un public nombreux que nous n’espérions pas. Nous sommes
étonnées et ravies. Je porte une tenue simple et bohème, modeste et un peu
canaille : jupe de laine brune, chemisier blanc, tunique achetée sur un marché, faite
de lanières de cuir cloutées, trois rangs de chaînes enroulées autour du cou pour
collier, et des bottes de toile beige lacées. Je viens non sans remous d’être nommée
professeur associée.
Nous sommes au Premier congrès annuel de l’Association des langues modernes
(MLA). Le thème choisi est “Homosexualité et littérature”. Sur l’estrade sont assis
Louis Crompton, un critique littéraire renommé qui parlera de “La répression de la
littérature homosexuelle”; la romancière Bertha Harris qui traitera de “La purification
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Conférence de Catharine R. Stimpson – IEC de la monstruosité : la lesbienne comme littérature” et l’écrivain Christopher
Isherwood qui présentera “Un témoignage personnel”.
“Bienvenue” dis-je avec chaleur et conformisme…Le sens de notre présence ici et de
nos propos critiques… sera de corriger les distorsions et la censure. Nous amorçons
un processus qui permettra de détruire un tabou. On ne tire pas sur un tabou lorsqu’il
est à terre! ”
Dans mes recherches comme dans mes conférences je me suis gardée de tout
excès de spécialisation. Après mon roman, je me suis mise à écrire des nouvelles.
Mon premier ouvrage en 1969 portait sur J.R.R. Tolkien. J’y annonçais à tort la fin
prévisible de sa popularité…. Puis, j’ai essentiellement exploré trois directions de
recherche.
La première concerne l’homosexualité et la culture gay et lesbienne. J’ai publié un
essai en 1981 que j’ai intitulé Le degré zéro de la déviance, allusion au titre de
Roland Barthes, et qui traitait de deux thèmes récurrents dans la littérature
lesbienne anglaise : la chute mortelle et la fuite salvatrice. J’y défendais l’idée que
l’identité lesbienne implique nécessairement une relation charnelle et la sensualité.
Cette interprétation est moins souple que celle d’Adrienne Rich dans le “Continuum
lesbien”, mais elle a pour objet d’écarter tout ce qui dans l’identité lesbienne relève
du déguisement ou de la simple solidarité pour les damnées.
J’ai plus souvent encore écrit et parlé de la critique féministe et de son projet. J’ai par
exemple démontré que les racines de la critique féministe en Amérique se trouvaient
dans l’ouvrage de Virginia Woolf Une chambre à soi. Mon but a toujours été de faire
se rencontrer les études lesbiennes et la critique féministe, c’est le fil rouge de ma
longue fréquentation de Gertrude Stein, née à Alleghany, Pennsylvanie en 1874 et
morte à Paris en 1946. Avant les années 70, je n’avais guère pensé à elle, jusqu’à ce
que j’obtienne une subvention de recherche à l’université de Yale. La totalité des
archives de Stein sont là, à la bibliothèque Beinecke. Je me suis trouvée en
présence d’un esprit qui m’était familier. Fille d’immigrants, grande lectrice, Stein
avait grandi en Californie. Elle aussi était partie vers l’Est pour aller à l’université. Le
grand philosophe et psychologue William James avait été son professeur, pour elle
comme pour moi c’était un héros. Elle avait connu la torture de l’angoisse et du
doute, sans savoir qui aimer et ce qu’elle devait faire. Elle finit par trouver la réponse
à ces deux questions.
Mon premier essai à son sujet ”L’esprit, le corps et Gertrude Stein”, publié en 1974
explore le dilemme d’une femme cultivée et les codes qu’elle utilise pour parler de sa
sexualité. Mon grand projet a été de me battre pour que l’on reconnaisse la valeur
de ses écrits expérimentaux. Elle est je pense la femme écrivain de langue anglaise
la plus radicale du 20e siècle. Beaucoup la considèrent comme un monstre et se
moquent d’elle puisqu’ils ont peur, réaction que j’analyse dans “Les Somagrams de
Gertrude Stein” . Le besoin de donner un nom et d’apprivoiser le monstre naît de ses
excès : ses ruptures de style exubérantes, sa corpulence, ses plaisirs. Comme pour
beaucoup, ce qui me fait le plus souffrir ce sont ses opinions politiques. Dans les
années 30 en France, elle est profondément conservatrice. Pendant l’Occupation,
elle survit avec sa compagne Alice B. Toklas à la campagne, deux vieilles juives
lesbiennes seules dans leur maison. Des voisins et un ami très proche, Bernard Faÿ,
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Conférence de Catharine R. Stimpson – IEC collaborateur du régime de Vichy, les protégèrent. Après la Libération, Gertrude
Stein salua en ardente patriote l’arrivée des GIs américains.
Elle reste pour moi une énigme, une cause à défendre et un exemple.
Je me suis alors trouvée devant l’une des plus belles occasions de ma vie. Les
Presses Universitaires de Chicago avaient alors pour responsable des revues Jean
Saks, une femme charmante, tenace et avisée. Elle était aussi attentive et loyale. Au
début des années 1970, elle prend la décision de “faire quelque chose pour les
femmes”. Elle commence alors à chercher une directrice de collection. Après un
premier refus de Carolyn Heilbrun, Jean me rencontre à Barnard lors de la
conférence “ Recherche et féminisme”. Je pense qu’elle prit alors quelques
renseignements à mon sujet et je sais que deux amies spécialistes de sciences
sociales ont affirmé que bien que littéraire, je savais lire une carte et un graphique.
Elle me demanda alors de diriger la nouvelle revue. La proposition était irrésistible
car j’allais pouvoir continuer mes recherches en bénéficiant du soutien d’une
institution respectable.
Domna C. Stanton pour les textes en français et Joan Burstyn pour l’éducation
devinrent membres fondateurs associés.
Il y avait tant de choses à décider. La plus facile de toutes, quoique la plus
polémique, fut d’instituer la pratique des notes de bas de page. En effet, à l’époque
on considérait couramment qu’il y avait deux manières de présenter des résultats de
recherche, celle des femmes était lyrique et libre, alors que celle des hommes étaient
linéaire et encombrée de notes. Mais nous ne partagions pas ce point de vue que
nous trouvions essentialiste. Ma tâche était d’attraper les idées au vol, de repérer les
thèmes et les liens qu’ils entretiennent les uns avec les autres, de découvrir de
nouvelles rédactrices, de les soutenir, et de promouvoir une langue aussi élégante et
claire que possible. Notre projet était d’encourager “l’originalité et la rigueur”.
L’austérité de la couverture de la revue reflétait cette volonté de sérieux. Nous avons
choisi d’être interdisciplinaires parce que, ensemble et séparément, toutes les
disciplines doivent contribuer à la reconstruction de l’esprit. Nous avons choisi d’être
internationales parce que dans tous les pays des femmes ont des choses à dire,
souhaitent s’exprimer et doivent avoir la possibilité de le faire.
Notre première liste de correspondantes étrangères était composée de féministes
d’Israël, de Finlande, des Philippines, d’Italie, d’Angleterre, du Brésil, de Suède, de
Singapour.
Hélène Cixous accepta d’être notre correspondante pour la France. Réfléchir à la
question des différences entre les termes “international”, “mondial” ou “transnational”
viendrait plus tard. À l’automne 1975, grâce aux efforts de Domna, le premier
numéro de Signs: Journal of Women in Culture and Society fit paraître la première
traduction en anglais de Julia Kristeva “Les Chinoises”; le 4e numéro, paru à l’été
1976, contenait la première traduction en anglais d’Hélène Cixous “Le rire de la
Méduse”.
Notre premier éditorial déclare sans détour : “Les revues ont besoin de principes qui
les animent. Notre principe à Signs est de publier les recherches nouvelles qui se
développent sur les femmes aux États-Unis et dans d’autres pays. Comme dans
toute recherche sérieuse, les études sur les femmes doivent éviter tout narcissisme.
Elles ne doivent pas être limitées ni être fermées sur elles-mêmes. Elles doivent être
le moyen d’aboutir à une compréhension exacte des hommes et des femmes, de la
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Conférence de Catharine R. Stimpson – IEC sexualité et du genre, des schémas d’ensemble des comportements, des institutions,
des idéologies et de l’art.”
Nous commençâmes pleines de confiance et d’espoir, avec la conviction que nous
faisions partie d’un mouvement historique au sein d’une société qui ne met aucune
entrave aux recherches universitaires. Pour ma part, je craignais alors davantage la
censure intérieure et psychologique. Le mouvement nous accepta. J’étais à Chicago,
travaillant au financement futur de la revue, lorsque j’appris que nous avions plus de
8 000 abonnements. Je poussai un hurlement d’incrédulité et de joie.
Le groupe éditorial prit bientôt la décision de demander à Chicago University Press
de chercher de nouvelles directrices lorsque nous en serions arrivées au cinquième
volume, établissant une tradition qui s’est depuis perpétuée. Nous avons considéré
que ce domaine de recherche évoluait si rapidement qu’il ne pourrait que tirer
bénéfice d’une alternance de responsables aux points de vue différents. Et puis nous
étions féministes, habituées à collaborer et convaincues de la nécessité de partager
avec les autres “une occasion magnifique”.
Quant à moi, même si j’étais très heureuse à Signs, j’avais envie de recommencer
quelque chose de nouveau.
Mais je ne suis pas triomphaliste. Les études sur les femmes ont alimenté ma
carrière d’universitaire mais elles l’ont presque fait dérailler. Comme elles l’ont fait
pour d’autres. Car mon engagement dans les études sur les femmes, combinées aux
conditions politiques locales et à mon charme tout particulier ont provoqué une lutte
longue et difficile au moment de ma titularisation. Le doyen de Columbia, dont
dépendaient les postes de Barnard, a cherché alors à imposer le syllogisme suivant :
les personnes titularisées le sont au titre d’une discipline; les études sur les femmes
ne sont pas une discipline; le professeur Stimpson est spécialiste des études sur les
femmes, donc elle ne peut être titularisée”.
Sans l’aide de tous ceux qui m’ont activement défendue, pour le meilleur et pour le
pire, je n’aurais pas de responsabilité universitaire aujourd’hui. Pour employer une
expression familière, il s’en est fallu d’un cheveu !
Cette lutte pour ma titularisation était aussi un symptôme de la “guerre entre les
cultures” qui commençait alors aux États-Unis et ailleurs, et qui continue encore
aujourd’hui dans le monde. Cette guerre porte, je pense, sur cinq points importants :
la nature des États-Unis is et son rôle dans le monde; la race et la discrimination
raciale; le genre et la discrimination de genre, les normes sexuelles, et l’équilibre
entre la liberté individuelle et le pouvoir de l’État. L’enseignement supérieur a de
l’importance parce qu’il entretient et reproduit le capital intellectuel et parce qu’il
recrute et forme le capital humain y compris l’élite nationale et mondiale.
Je me suis battue avec acharnement dans la “guerre entre les cultures” depuis les
années 60. Mon incapacité à me tenir éloignée du champ de bataille est à l’origine
de ma réputation de monstre froid, cynique, politiquement correct. Pour simplifier, je
crois que les États-Unis doivent défendre la non-violence, le pluralisme, les droits
humains ; je crois que toute forme de discrimination est injuste ; qu’il faut considérer
les normes sexuelles avec une grande ouverture d’esprit, et que l’équilibre entre la
liberté individuelle et l’État s’impose dans les régimes constitutionnels et
démocratiques. Tout cela n’a rien de surprenant
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Conférence de Catharine R. Stimpson – IEC Ceux qui sont dans l’autre camp ne me sont pas non plus étrangers. Pour avoir
grandi à Bellingham, dans l’État de Washington, j’ai appris ce qu’était le
conservatisme américain, ses hiérarchies, ses préjugés, ses doctrines complaisantes
sur la liberté, ses racismes, sa violence armée, son affreuse indifférence vis-à-vis
des pauvres, même s’ils vivent dans la maison d’à côté.
Mais mon engagement dans “la guerre entre les cultures” m’a beaucoup appris sur
les médias. Parmi les féministes américaines, la plus efficace, et de loin, était et
demeure Gloria Steinem. L’une des vertus du féminisme et des recherches sur les
femmes, le sexe et le genre est son aisance dans les relations avec les médias, et sa
capacité à circuler dans la blogosphère. J’ai dû apprendre que le texte écrit ne suffit
plus pour se faire entendre. Les médias et aujourd’hui les réseaux sociaux sont aussi
nécessaires. Même quand je regarde distraitement les nouvelles à la télévision,
l’écran supplante et même efface ma page de papier. Pendant la guerre entre les
cultures je suis intervenue à la radio, à la télévision… Un jour, je devais débattre
dans le cadre d’un programme prestigieux, sur un sujet dont je ne me souviens plus.
Mais ce dont je me souviens c’est que mon interlocutrice, Lynne Cheney, présidente
de la fondation nationale pour les humanités, “me dama le pion”. La semaine
suivante, je fis venir une caméra et un cadreur de télévision dans mon bureau et je
me suis entraînée jusqu’à parvenir à ne pas baisser les yeux, à ne pas utiliser des
phrases trop longues afin de me comporter comme s’il allait de soi de paraître
naturel. C’est ainsi que les écrans font de nous tous des acteurs.
Aujourd’hui, dans les médias américains, “l’expert” ou le “psychanalyste” effacent la
distinction entre érudition et plaidoyer et, en ce qui me concerne, entre érudition et
féminisme. Je voulais être à la fois érudite et polémique, mais je me suis rendue
compte que j’étais plus crédible lorsque je ne mélangeais pas les rôles.
Fort heureusement je connaissais des intellectuels scrupuleux et historiquement
importants qui étaient des modèles d’engagement militant et de savoir. En tête, je
placerai Adrienne Rich (1929-2012). Bien qu’elle ait parfois enseigné, c’était avant
tout une poétesse. La seconde est Susan Sontag (1933-2004). Elle aussi enseignait
de temps en temps et elle m’a dit combien elle aimait l’université, mais elle avait
décidé tôt dans sa carrière d’oublier l’excitation de soutenir une thèse et d’occuper
un poste universitaire. Edward Said (1935-2003) vient ensuite, il a fait carrière
comme professeur à Columbia.
Tous trois étaient des figures immensément prolifiques, d’une créativité sans bornes.
Ils s‘intéressaient à nombre de sujets. Une des plus grandes réussites d’Edward
Saïd fut de fonder en 1999 avec son ami Daniel Barenboïm, le West-Eastern Divan
Orchestra. Les membres de l’orchestre étaient de jeunes musiciens qui venaient
d’Israël et de Palestine. En février 2013, je les ai écouté interpréter la 9e symphonie
de Beethoven comme si leur vie en dépendait.
Ces trois écrivains, animés d’un courage farouche, exposaient leurs opinions,
essuyaient le feu que leurs prises de positions avaient provoqué, et de façon
significative se battaient contre de terribles maladies. Susan et Edouard souffraient
d’un cancer, Adrienne avait une arthrite paralysante. Ils défendaient des positions
claires : Adrienne, son féminisme, son association avec les femmes de couleur, son
lesbianisme ; Susan, son féminisme, ses séjours au Vietnam pendant la guerre et
ses voyages à Sarajevo dans la ville assiégée ; Edward Saïd, son plaidoyer pour la
cause palestinienne et pour ses analyses de l’impérialisme. Tous les trois ont résisté
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Conférence de Catharine R. Stimpson – IEC à l’injustice et l’abus de pouvoir. Cependant, ils ont toujours analysé les choses en
profondeur. Écrire était pour eux une façon de penser. Penser avec négligence
menait à la négligence dans l’action. Quand j’étais directrice de la revue Signs, j’ai eu
le privilège de publier l’essai célèbre d’Adrienne Rich “Hétérosexualité obligatoire”,
comme pour tout ce qu’elle écrivait elle s’acquittait méticuleusement du devoir de
préparation. Il suffit de penser à la recherche approfondie qui a précédé l’écriture de
Of Woman Born : Motherhood as Experience and Institution (1976) et à son essai sur
Emily Dickinson. Tous trois faisaient preuve d’indépendance d’esprit, ils étaient
soucieux de ne pas se laisser enfermer dans des impasses intellectuelles, et
savaient combien la réalité peut-être complexe.
Après avoir quitté Barnard en 1989 et commencé à faire des allers et retours entre
New York et l’Université de Rutgers dans le New Jersey, j’ai dirigé un Institut de
Recherche sur les femmes puis à ma grande surprise j’ai été nommée Doyenne
adjointe du 3e cycle de l’Université. L’année suivante, je suis devenue Doyenne en
titre. Le recteur à qui je devais ma promotion, un Texan aimable et intelligent, me dit
alors : “A présent, Professeur Stimpson, il va falloir abandonner vos histoires
d’études sur les femmes”. J’ai souri, sans dire un mot et je n’en ai rien fait. En 1998
j’ai été nommée Doyenne des Études du 3e cycle de la Faculté des lettres de New
York University. Dans les premières années de ma vie universitaire, j’avais passé
mon temps à dire “la vérité à ceux qui détenaient le pouvoir”. En tant que doyenne,
j’avais des miettes de pouvoir. Franchement dans les sociétés ouvertes, il est plus
facile de dire la vérité à ceux qui détiennent le pouvoir que d’exercer soi-même le
pouvoir. Quand vous détenez le pouvoir vous devez être à la fois responsable de vos
paroles et de vos actes. Votre boussole morale doit être parfaitement réglée.
Aujourd’hui, j’écris de plus en plus souvent sur l’université. Les clichés d’hier sont
devenus la réalité. L’université doit être plus accessible, elle doit être partie prenante
de la mondialisation, elle doit être équipée des nouvelles technologies. Cependant,
au fur et à mesure que le vent de l’utilitarisme se lève sur l’université, les études
humanistes et sans but lucratif se trouvent plus menacées. Que l’on pense encore en
termes “d’humanités” ou de “post-humanisme”, la conviction que à cause du
développement de la technologie et de la reconnaissance de plus en plus
approfondie des autres, le modèle de “la personne” s’est trouvée irrévocablement
altéré. Qui plus est la conviction qui régnait dans les années 60 en Amérique que
l’éducation était dans l’intérêt de tous et donc digne d’un soutien universel s’est
affaiblie dans les années 70, au fur et, à mesure que les études supérieures
devenaient plus accessibles, leur coût devenait plus élevé. Le dynamisme qui régnait
dans les années 60 a laissé place d’une part à une profonde anxiété et d’autre part à
un esprit d’entreprise spéculatif à donner le vertige. Ma croyance en un
recommencement permanent n’est pas sans ses ironies, ce que j’ai écrit sur
l’université peut apparaître comme un discours passéiste qui défend les valeurs
pédagogiques et humanistes. Cependant, mon passé de pionnière et mes principes
féministes sont l’inspiration inépuisable d’un autre âge qui guide ma vie. Il faut
continuer d’épouser le désir de changement.
J’ai deux sources d’inspiration, l’une m’est fournie par Adrienne Rich. En 1977, elle
acheva son poème intitulé les “Ressources naturelles” publié ensuite dans son
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Conférence de Catharine R. Stimpson – IEC recueil Le rêve d’une langue commune marqué à la fois par l’espoir et le désespoir,
les derniers vers du poème sont :
“Mon cœur s’émeut de tout ce que je n’ai pu sauver.
Tant de choses ont été détruites
Je dois lier mon sort avec celles et ceux
qui au fil des âges, avec perversité,
et sans aucun pouvoir particulier,
reconstituent le monde”
Mon autre source d’inspiration est Gertrude Stein qui a prononcé ces dernières
paroles, peu de temps avant d’être opérée en 1946 à l’Hôpital américain de Neuilly.
Selon les dires d’Alice B. Toklas, elle se montra inquiète et hésitante l’après-midi qui
précédait son opération. Elle demanda : “Quelle est la réponse ?” Devant le mutisme
de Toklas, Stein déclara: “ Dans ce cas quelle est la question ?”
Je vous suis profondément reconnaissante de m’avoir invitée et de m’avoir écoutée
retracer les hasards de mon existence et les questions que je me pose.

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