James Ensor Dame peinture toujours jeune

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James Ensor Dame peinture toujours jeune
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James Ensor
Dame peinture toujours jeune
Choix de textes, préface et notes
de Colette Lambrichs
Minos
La Différence
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ÉCRIRE COMME ON PEINT
Peintres, soyez poètes
Poètes, soyez peintres
James Ensor
Les écrits des peintres ont une place à part dans
l’histoire littéraire. Ils renvoient à un temps où écriture
et dessin étaient une seule et même chose – des inscriptions permettant aux hommes d’affirmer et de transmettre les codes qui régissent leurs relations. D’une certaine
façon, ils nous ramènent à l’unité de l’être.
Je ne parle pas ici des traités, des essais théoriques, des manifestes, ni des manuels, qui sont à la peinture ce que les livres de recettes sont à la gastronomie,
pas plus que des correspondances et des journaux intimes, de par leur nature non destinés à la publication,
même s’il y en a d’admirables qui éclairent les œuvres
et leur contexte. Je parle des textes des peintres qui se
sont aventurés dans le domaine de la langue avec
autant d’audace que dans celui du dessin et de la peinture. Les exemples ne sont pas si nombreux. En voici
trois parmi d’autres : Hebdomeros de Giorgio de Chirico, Petite Anatomie de l’image de Hans Bellmer, Le
Désir attrapé par la queue de Picasso. Le livre de James Ensor, Mes écrits, fait partie du lot.
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Ma passion pour Ensor est presque aussi ancienne
que ma passion pour Ostende, « reine des plages » à la
Belle Époque et que trois peintres mythiques ont immortalisée : James Ensor, Léon Spilliaert et Constant Permeke. Chaque année, à la Toussaint, je quitte Paris, en
train ou en voiture, et trois heures et demie plus tard je
la retrouve. Un autre monde.
Le ciel, la mer, les brise-lames, les allées et venues
de la malle de Douvres, l’estacade, le port, l’odeur des
moules marinières, les restaurants le long de la promenade Albert Ier, le musée municipal des Beaux-Arts sur
la place d’Armes, le PMMK, merveilleux musée provincial d’art moderne, la maison d’Ensor, rampe de
Flandre, et celle de Permeke, dans la voisine Jabbeke,
me chuchotent : « Te voilà au pays de la peinture. »
Il y a deux ans, après une absence plus longue que
d’habitude, je me suis aperçue que le musée municipal, inauguré en 1895, n’existait plus. Avais-je la berlue ? « Non, pas du tout, m’a-t-on “rassurée” à la
maison Ensor, rampe de Flandre. Le local a été cédé à
des boutiques. – Et où sont les tableaux ? ai-je demandé. – Dans des caisses. » Sans doute étais-je devenue trop française pour admettre qu’on raye d’un trait
une institution séculaire, certes un peu vieillotte mais
qui avait son identité propre, permettant d’échapper
au brouhaha de la place d’Armes et de se recueillir
devant les tableaux du Maître. La collection, si elle
n’était pas considérable, comptait quelques paysages, des scènes bibliques, dont Le Christ apaisant la
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tempête*1, des marines, des vues d’Ostende et de
Mariakerke, Les Gendarmes*, un dessin magnifique,
Ma sœur endormie*, l’impressionnant Ma mère morte*
et le très célèbre Ensor au chapeau fleuri*.
J’imagine que l’on reverra bientôt ces toiles quelque part dans la cité, sous peine d’entendre les mots
du grand Ostendais résonner aux oreilles des édiles :
« Signalons caricaturalement les méfaits de nos vandales au chef étriqué, mâche-briques imprévoyants, démolisseurs à suçoir pétaradant mille fois incongruités
antipittoresques. Progressistes à rebours nous exposant aux risées de l’étranger. Il faut créer sensément,
non démolir aveuglément. »
Lors de l’ouverture du musée municipal – Henri Permeke, père de Constant, en a été le premier conservateur –, le peintre des Masques avait protesté contre le
fait qu’aucune de ses œuvres n’y fût présente. Il avait
même prié un ami de publier dans la presse un article
dont il était l’auteur : « Nous avons vainement cherché
au Musée une œuvre de James Ensor, le plus distingué
des peintres ostendais2. » Ironie du sort, aujourd’hui
c’est le Musée qui a disparu…
En rentrant de ce séjour, je me suis plongée dans
la lecture de la cinquième édition de Mes écrits, préfa1. Les œuvres comportant un astérisque sont reproduites dans
un cahier central.
2. Cité dans Francine-Claire Legrand, Ensor cet inconnu,
Bruxelles, La Renaissance du Livre, 1971, rééd. 1990 et, en 1999,
sous le titre James Ensor, précurseur de l’art moderne.
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cée par Franz Hellens. Une question me tarabustait :
comment réussir à susciter l’intérêt du public français
pour cette prose étonnante ?
Rassemblant des textes conçus le plus souvent pour
être dits à haute voix à l’occasion de banquets, de cérémonies officielles, d’expositions, le livre, depuis sa première publication à Bruxelles, en 1921, jusqu’à la
dernière – Liège, 1974, 25e anniversaire de la mort de
l’artiste1 –, forme un volume disparate qui n’a jamais
été véritablement organisé et qui s’est épaissi au fil du
temps (La Flandre littéraire, Ostende-Bruges, 1926 ;
L’Art contemporain, Anvers,1934 ; Lumière, Bruxelles,
1944), grâce à des ajouts successifs de minces plaquettes
et de textes imprimés dans la presse régionale. Pas d’ordre rigoureux, des redites, des ressassements, et soudain,
au milieu d’une tirade, un morceau de pure poésie. « Je
vous aime mots sensibles de nos douleurs, mots rouge et
citron d’Espagne, mots bleus d’acier des mouches élégantes, mots parfumés des soies vivantes, mots fins des
rosés et des algues odorantes, mots piquants des bêtes
d’azur, mots des gueules puissantes, mots d’hermine immaculée, mots crachés des sables et de la mer… »
Ces toasts, libelles, chansons à boire, discours, lettres ouvertes, harangues, pamphlets sur les peintres, les
1. Sous le titre Mes écrits ou les suffisances matamoresques,
les Éditions Labor, à Bruxelles, ont également proposé, en 1999, un
choix de textes d’Ensor, regroupés par thèmes, avec une lecture très
pertinente de Hugo Martin.
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critiques, les courants qui dominent l’époque, admonestations virulentes aux architectes, aux politiciens et
à tous ceux qui menaçaient d’abîmer Ostende et ses
paysages constituent un corpus singulier. La langue y
est traitée comme une matière picturale, truffée de motsvalises, d’adjectifs recomposés, d’adverbes imaginaires.
Ensor écrit/peint avec des pigments sonores, olfactifs,
culinaires : « Et que dire des tons queue cerise, suc abricot, poil pêche, pelure prune, jus bergamote, pleurs sauterelles, salamis criquet, racine ratichon, larmes
nénuphars, derme liseron, arôme fricadelle sauce
puante, moule-semoule et frites, barbe d’artichaut, peau
de saucisson, petits fours, délicatesses et blanc-manger
bec-figues au gratiné1… » Il fait sortir de ses gonds le
français, si corseté dans des règles strictes, mêle calembours et invectives, et ses injures sont outrancières, tonitruantes. En voici quelques-unes, relevées par Pierre
Alechinsky dans Lettre suit2 : « Trianguliste asservi /
Professeur en gésine / Vomisseur de compte rendu /
Céphalopode très encreux / édile en mal de bronze / débris national / criticulet / capitaliste dégonflé / expert
en couardise / classeur d’artiste / face décrânée enduite
de nauséine / flandrophyliseur intempestif / déchet de
méduse / pète-sec au cœur sale... »
1. Pour Emma Lambotte, in Danielle Derrey-Capon, Lettres à
Emma Lambotte, Bruxelles, Centre international pour l’étude du
XIXe siècle, Tournai, La Renaissance du Livre, 1999.
2. Paris, Gallimard, 1992.
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On devrait lire les textes d’Ensor à voix haute, aller de l’avant et revenir en arrière en sautant des paragraphes, comme on circule parmi les tableaux d’une
exposition. Ils proposent un usage différent de la lecture, disent le bruit et la fureur du temps, les guerres
qu’un artiste novateur doit mener pour imposer sa vision du monde contre la critique et l’ordre établi ; ils
disent le ridicule, la prétention, l’aveuglement des rapaces qui règnent en maîtres ; ils disent la rage et la
douleur du peintre devant l’incompréhension générale,
les vexations mesquines ; ils célèbrent la lumière, la mer
et, aussi, l’amitié de ceux qui le soutiennent ; bref, ils
disent en mots ce que montrent les tableaux ; ils en sont
la légende.
On a souligné1 le brusque déclin du génie du peintre au tournant du XXe siècle. Les grands chefs-d’œuvre,
dont L’Entrée du Christ à Bruxelles, de 1889, est le point
culminant, sont peints avant 1900, les tableaux ultérieurs
étant trop souvent des redites, des variantes, des copies
affadies et parfois antidatées2 des premières versions,
comme si l’énergie créatrice, la liberté qui habitait le
peintre à ses débuts s’était figée devant l’image renvoyée
par les autres du parcours déjà accompli. Est-ce un hasard si les textes prennent alors le relais de l’œuvre
1. Francine-Claire Legrand, Ensor cet inconnu, op.cit. ; Robert
L. Delevoy, James Ensor, Anvers, Fonds Mercator, 1981…
2. Cf. Xavier Tricot, Catalogue raisonné des peintures, Paris,
Bibliothèque des Arts, 1992.
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peint ? L’artiste éprouve-t-il le besoin de suppléer par
des mots une perte d’inspiration ? En tout cas, dans le
maniement de la langue, son esprit d’invention ne faiblit point.
Ensor vieillissant pourfend inlassablement rivaux
et prétendants à sa succession, cultive un personnage
qui capitalise la splendeur des tableaux de sa meilleure
période, développe « la belle légende du moi, du moi
universel, du moi unique, du moi ventru, du grand verbe
Être », accepte honneurs, décorations, titre de noblesse,
soigne sa réputation en Belgique et à l’étranger… Peintres et écrivains (Nolde, Kandinsky, Zweig, Malraux)
font le voyage d’Ostende pour le rencontrer et il se métamorphose en personnage médiatique.
Il est difficile de mesurer l’énorme importance qu’a
eue en Belgique l’œuvre d’Ensor. Le pays, né officiellement en 1830, avait besoin de personnalités fortes pour
s’affirmer et se démarquer de la France. Même si le lieu
de la reconnaissance suprême était Paris, il fallait imposer à la capitale française un langage et un style particuliers. Dans ses tableaux, Ensor rompt avec les
courants dominants de l’époque : néo-impressionnisme,
pointillisme, symbolisme, va se ressourcer chez Breughel, Jérôme Bosch et le graveur Jacques Callot. Dans
ses textes, il utilise une langue française non encore fixée
par les diktats de Malesherbes, celle, goûteuse et inventive, du Moyen-Âge et de Rabelais. À l’occasion de son
soixante-quinzième anniversaire, il annonce franche-
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ment la couleur : « Il importe de parler neuf et pur. Rafraîchissons notre langue. Ah ! ce pauvre français de
nos pères, malmené, enchevêtré, pourri, gangrené, dissolu, disloqué, fourmillant de règles et d’exceptions, de
folles contradictions. Je la veux simple et souple notre
langue moderne. [...] Condamnons l’abus des vieux mots
lourds, anti-poétiques et foin des Mais grossiers, des Si,
des Car rapetissant, des Que, et des Quoi Que horribles, des adverbes de quantité matériels au possible, des
petitesses des modes et des temps, des Plus Que Parfaits prétentieux, des auxiliaires embêtants, des Avoir
égoïstes et répugnants, des Être indigestes, indiscrets,
des Passés indéfinis, des Conditionnels imprécis, des
Futurs illusoires, des Impératifs indociles. [...] Oyez mes
mots cinquantenaires parfumés de sensibilité. Ah ! on
les a rudement camouflés, maculés, émasculés, subtilisés, chipés depuis, mes mots jolis, aimés, fruits mûrs de
mes verdeurs et de mes prédilections… »
Cette langue imagée est défendue par les poètes et
écrivains belges ses contemporains : Camille Lemonnier,
Max Elskamp, Michel de Ghelderode, Maurice Maeterlinck et Émile Verhaeren, lequel déclare1 : « Sa phrase
est surabondante d’adjectifs pittoresques et cocasses, de
substantifs soudains et inventés ; elle est folle, amusante,
superlificoquentieuse ; elle écume et bouillonne ; elle
monte et s’écroule en cataracte. » En vérité, Ensor poursuit dans un registre bien à lui les excentricités langa1. Voir p. 218 de la présente édition.
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gières de Charles De Coster, proclamé post-mortem
pionnier de la littérature belge, dont le chef-d’œuvre,
La Légende de Ulenspiegel au pays de Flandres et
d’ailleurs, paru en 1867, a valu à son auteur une immense notoriété dans le monde entier, à l’exception de
la France qui jugea le livre rédigé « dans un charabia
qui offre de loin quelque correspondance phonétique
avec le français1 ».
Mi-Flamand, mi-Anglais, « grand liseur de Balzac
et de Poe », Ensor écrit un français savoureux qui n’est
pas sans rappeler celui de Jarry (Ubu roi a d’ailleurs
été, en 1896, un spectacle pour marionnettes), tout en
incarnant la truculence, la liberté railleuse et l’humour
propres à la Belgique. Il relie le burlesque caricatural
des marionnettes du Théâtre Toone, fondé à Bruxelles
dans le quartier populaire des Marolles en 1830 – lointain héritage de l’occupation espagnole, quand Philippe II
fit fermer les théâtres pour éviter les rassemblements de
foule – à celui du capitaine Haddock, dont le nom de
poisson imaginé par Hergé évoque le jeu de mots « Hareng Saur / Art Ensor » que l’Ostendais a inscrit dans
plusieurs de ses œuvres, et notamment dans Les Cuisiniers dangereux. Et comment ne pas rapprocher les jurons mémorables du sieur Haddock de ceux qui
parsèment les écrits du Maître ?
1. Cité par Patrick Roegiers in Charles De Coster, La Légende
d’Ulenspiegel au pays de Flandres et ailleurs, Paris, La Différence,
2003, coll. « Minos ».
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Ces Écrits ont marqué la Belgique très profondément et ouvert la voie aux artistes belges des générations suivantes : Alechinsky, Claus, Dotremont, Raine
se sont servis tantôt de la plume, tantôt du pinceau.
Soixante ans après la mort de leur auteur, ils respirent
encore.
juillet 2009
COLETTE LAMBRICHS
La présente anthologie suit l’ordre chronologique de l’édition de 1974,
dont elle reprend l’orthographe et les signes de ponctuation parfois
fantaisistes. Un seul article, « Ma vie en abrégé », daté de 1934 et
placé au début, rompt avec cette logique, pour des raisons évidentes.
Le texte de l’album La Gamme d’Amour (Flirt de Marionnettes),
ballet-pantomine auquel Ensor consacra de longues années, n’a pas
été retenu. En le reproduisant avec les décors, les costumes et la partition, il pourrait faire à nouveau l’objet d’un plaisant volume.
L’essentiel des noms de personnes, mouvements artistiques et revues
cités font l’objet de notices répertoriées par ordre alphabétique à la fin
de cet ouvrage.
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MA VIE EN ABRÉGÉ
(1934)
Né en 1860 à Ostende, alors villette encerclée de
remparts du plus beau vert et de fossés trop salés par la
mer.
Mon père, Anglais solide, né à Bruxelles en 1835 ;
ma mère Ostendaise finement espagnolée.
Ma mère me sustentait par force pralines et dragées,
et une bonne tante m’insufflait du lait trop sucré. La raison, l’instruction de mon père, homme supérieur, et ses
grosses bottes m’inspiraient peur et terreur.
Au Collège Notre-Dame, des maîtres bienveillants
m’éduquèrent en douceur.
Le goût de la peinture me vint vers les treize ans ;
alors, deux vieux peintres d’Ostende, Van Cuyck et Dubar,
saumurés et huileux, m’initièrent professoralement aux
poncifs décevants de leur métier morne, borné et mortné. Mais à quinze ans je peins d’après nature des vues
des environs d’Ostende ; ces petites œuvres sans prétention, peintres au pétrole sur carton rose me charment
encore.
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À dix-sept ans, j’entre à l’Académie de Bruxelles,
admis d’emblée au cours de peinture d’après nature, sous
les férules de trois professeurs discordant leurs accents,
réservant leurs accords : Joseph Stallaert, Alexandre
Robert, Jef Van Severdonck. Un directeur important et
bouillant, Jean Portaels, bien en cour et fort côté, tranchait impérativement les questions d’art. Des compagnons d’étude, Khnopff, Duyck, Evrard, Crespin, et
quelques mauvais garçons bridés, entravés, travaillaient
sous l’ennui et sans amour.
Dès mon entrée, un gros ennui se dessine. On m’ordonne de peindre, d’après un plâtre vierge, le buste d’Octave, le plus auguste des Césars. Ce plâtre neigeux
m’horripile. J’en fais de la chair de poule rose et vive et
je roussis la chevelure au grand émoi des élèves, émoi
suivi de brimade, grimaces et horions. Devant mon
audace, les professeurs interdits n’insistèrent point et,
par la suite, je peignis en liberté d’après modèle vivant.
Pour apprendre à respecter l’art académique, je dessine et essuie le soir tous les plâtres et j’enlève le second
prix de dessin d’après la tête antique.
Ainsi, durant trois années, je dessinais le soir
d’après l’antique et je peignais le jour la figure d’après
nature ; la nuit je composais ou géographiais mes rêves.
Les concours de composition avant tout m’intéressaient ;
de là datent quelques œuvres encore bien vues de nos
jours, telles Le Retour du calvaire, Judas lançant l’argent dans le Temple, La Danse des nymphes, Judith et
Holopherne, La Mort de Jézabel, Moines exaltés réclamant le corps du théologien Ovis malgré l’opposition
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de l’évêque Friton ou Friston. Cette composition, gardée
longtemps par Portaels, le plus éclectique des professeurs, fit beau tapage.
Alors, je peins une humble servante, La Femme au
nez retroussé, actuellement au musée d’Anvers. Le spectacle de la rue aussi me préoccupe, mes appétits picturaux se développent. Je croque des passants, des pommes,
des volailles, des flacons bleus... Tous les procédés sont
bons : crayons, aquarelle, gouache. Et gosse Lumière
entre en sautillant, culbutant tables, déformant verres et
bouteilles, brisant vitres et vaisselle.
Rentré à Ostende dans la boutique de mes parents, je
peins des chinoiseries et mes portraits. En 1880, Le Lampiste*, en 1881 Le Portrait de mon père* et Musique
russe*, en 1882, Le Portrait de ma mère*, œuvres actuellement au musée de Bruxelles, La Dame en détresse, au
musée du Jeu de Paume à Paris.
En 1881, je débute à « La Chrysalide » où j’expose
Le Coloriste, puis à « L’Essor » où l’on refuse La
Mangeuse d’huîtres* aujourd’hui bien assise au musée
d’Anvers.
En 1883, le masque me touche à fond. Les Masques
scandalisés* (musée de Bruxelles), font leur trouée,
poussent leur col, allument leur nez étonné, allongé.
En 1884, Vogels mijotant dans son jus et alors admirateur de Maris le Hollandais, surpris et influencé par
mes notes et mes accents, s’emballe de ma peinture ;
nous exposons des paysages de plein air sous les huées
des confrères du « Cercle Artistique » de Bruxelles.
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En 1884 encore, fondation du « Cercle des Vingt1 »,
milieu étiqueté révolutionnaire, exposé à l’hostilité académique. Là, durant dix années, des confrères balayés
par mes masques me causèrent peines sur peines.
Le feu s’aggrave encore à « La Libre Esthétique »,
salon accueillant où des pointillistes bizarres évoluant
en sourdine, s’infiltrent à souhait. Là, des musicants,
mangeurs de morceaux, suspendus à leurs cordes, raclent des nerfs de chattes, crèvent des timbales, éventrent des caisses ou bombardent des caissons à coups de
bombardons.
Mais j’ignore encore le grand Paris de mes vrais frères de lutte. Dès 1885, des soleils me préoccupent. J’exécute plusieurs dessins : Les Auréoles du Christ ou les
Sensibilités de la lumière. En 1886, Les Enfants à la toilette. En 1887, Le Christ secourant saint Antoine. En 1888,
L’Entrée du Christ à Bruxelles*, œuvre solide jugée redoutable par nos cézannistes déconfits à l’œil fané reflétant des chandelles maigriottes, amincies, alanguies.
Cependant, les œuvres s’accumulent. Des hommes au sang
pur, touchés aux sens, se dressent en défenseurs : Edmond
Picard, Émile Verhaeren, Eugène Demolder, Maurice des
Ombiaux, Franz Hellens, Grégoire Le Roy.
Quelques rares acheteurs se dévouent, des audaces
se font jour : Ernest Rousseau, Robert Goldschmidt,
Edgard Picard, Lambotte, Emaels, Sus Van Haelen.
1. Cercle des XX.
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Mais nos politiciens et classeurs d’artistes chantèrent à l’unisson : « Ensor peut encore attendre ! »
Alors, dégoûté des soutiens illusoires, l’esprit charnel de la femme me subjugue un moment. Ah ! la femme
et son masque de chair, de chair vive devenue pour de
bon masque de carton...
Enfin, François Franck vint, armé de pied en cap
pour me sauver, et de Broqueville, l’exquis raffiné, ranima mes forces en pansant mes blessures. J’entends
saluer les deux pôles puissants, protecteurs et rivaux. Et
Albert Croquez, le grand Français mâtiné de flamand,
me défend largement. Magnifique trinité de mécènes
flamboyants !
Depuis, les défenseurs masculins-féminins abondent,
garnissant à qui mieux mieux les degrés espacés de
l’échelle menant au Paradis des peintres de la vie. Encore et toujours Croquez le Sympathique, Anatole de
Monzie, Herriot, Jules Destrée, Louis Piérard, Mesdames Emma Lambotte, Hertoge, Steyns, Besnières, Marie Gevers, Demouillère, et la Sirène et ma petite chinoise
me couvre de pétales blancs, jaunes et roses.
Des intérêts s’éveillent ; des peintres, des musiciens
bataillent en cadence et, suprême plaisir, dame Musique
daigne me sourire et les Gammes d’amour accentuent
mes rares joies. Rinskopf, Lanciani, Paul Gilson, Auguste
de Boeck, Vrialmont, Moreau, Brusselmans, Lyr,
Gailliard, Chapel, Peelemans, Tellier, Thiebaut, De
Sutter, Lauwereyns, de Vlieger, Mouqué, Alpaerts,
Bastin me proclament musicien.
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Des musiciennes charmantes exécutent mes couplets : Steyns, Mireille Flour, Thauvoye, de Kesel, Nelly
Jones, Zlika...
Des écrivains, des poètes, Théo Fleischman, Edmond
Jaloux, Jean Teugels, Steyns, Charles Leirens, Charles
Conrardy, Van Offel, Georges Ramaekers, De Ridder,
Marlier, Henri Vandeputte, Michel de Ghelderode, Richard Dupierreux, Besnard, André Lhote, de Marchi,
Lepage, Léon Van Puyvelde, Cornette, Muls, Laes,
Lambotte, Lebeer, Delen, Maurice Sabbe, Haesaerts, Van
de Velde, Fernand Cormmelynck.
Et les artistes, jeunes et vieux, Vervisch, Ledel, Salz,
Van Pamel1, Van Damme, de Valeriola, etc... forment
une légion dévouée, et tous les peintres d’Ostende vont
de l’avant vers le soleil levant.
Et le bon docteur Cerf, peintre manqué, soulage les
misères des confrères surmenés, fatigués, crispés par la
crise.
Stimulés par les Franck, des mécènes, surtout anversois, surviennent : Mistler, Jussiant, Gevers, Fester,
de Lange, L’Heureux, Speth, Osterrieth, Boorm, Van den
Bosch, Van Overloop, Fischer, Snauwaert, Joye, Trussel,
Max Hallet... Je ne puis les citer tous.
Une baronnie bien venue me touche au flanc. Elle me
donne force pour sauver nos rochers, nos bois, nos dunes,
nos bassins. Et toujours sus aux vandales, sus aux démolisseurs, aux ruineurs de nos sites les plus beaux.
1. Van Paemel.
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Sauvons Bruxelles et ses panoramas incomparables,
vilainement menacés par embellisseurs donquichottés,
désordonnés, démuselés, désaxés à l’excès...
CHERS PEINTRES,
Abandonnons-nous sans tarder aux purs baisers de
l’air, aux bienfaits de la mer, nourrissons nos pensées
d’abord, nos corps ensuite, goûtons les fruits de l’espace, le parfum et les sons des couleurs, sublimons nos
idées.
Et crions : oui, nous serons grands, nous serons forts
et sensible... Et crions plus fort : nos femmes seront plus
belles encore !
Dame peinture toujours jeune, je vous donne mon
cœur, je vous donne mon corps. Vive Vous ! Je vous
aime !
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© SABAM.
© SNELA La Différence, 30, rue Ramponeau, 75020 Paris, 2009,
pour la présente édition.
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