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Frédéric Mathieu
Les Nouveaux
Texticules
Chroniques que l’on souhaiterait ne jamais avoir
écrites mais que c’est déjà trop tard parce qu’elles
sont publiées.
Montpellier 2013. Tous droits réservés.
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Disclaimer
Les Texticules sont de brèves brèves sans queue ni tête
commises entre deux pintes et un demi de Xanax. Aucun
sérieux, rien que du vif, du vague, de la mimolette, pour le
meilleur du pire.
L’ensemble de ces chroniques n’engage évidemment que leur
auteur, qui se réserve le droit de changer d’avis quand le
vent tournera.
Toute ressemblance avec des personnages réels, vivant ou
ayant existé est purement volontaire.
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Les nouveaux
Texticules
« Siffler en travaillant »
Rien n’interdit d’envisager une origine au chant
distincte de la religion. Une origine que l’on poserait plus
volontiers dans la nécessité bassement pratique de
coordonner un effort de travail. Nécessité de synchroniser le
souffle des ouvriers. Nécessité de marquer le pas des
militaires. Nécessité de rythmer un labeur collectif afin de
décupler son efficacité, en sorte que les forces musculaires
fonctionnent en synergie au lieu de se dissiper dans
l’anarchie du chacun-quand-il-veut. Le « haut-hisse » des
tireurs de cordes devient ainsi le « hé-hôo » des sept nains,
puis le décompte ternaire sempiternel des binômes de
déménageur.
Peut-être la musique elle-même n’est-elle pas étrangère
à cette souche laborieuse. Songeons au tambour de cadence
qui bat la mesure des galériens. Songeons aux cuivres et aux
trompettes de la légion, à l’olifant de la chanson de Roland, à
tous ces procédés mutiques dont usent les généraux pour
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instiller des harmonies au cœur de la bataille. Songeons aux
murs de sons que dressent en rang d’oignons les percussions
des battues de chasse. Songeons, plus simplement au step,
culture physique en salle pour cougars callipyges, dont tout
l’enjeu consiste à battre du pied au diapason contre un
piédouche comme dans une caisse de résonance.
La poésie lyrique noie son regard dans l’azur bleu du ciel
mais en oublie qu’elle a les pieds vissés dans la gadoue.
NASA et culte de l’innovation
Tout « petit pas » marqué par la technologie n’est pas
nécessairement « un bond de géant » pour l’humanité.
Restons dans le registre de la conquête spatiale. Nous
sommes en 1961. L’URSS vient de lancer Vostok, premier vol
« habité » (par un humain), propulsant Gagarine hors de
notre atmosphère. Les USA mangent leur chapeau. Ils
comptent mettre les bouchées doubles pour rattraper les
Russes. Et cela commence par l’artillerie légère : le stylobille. L’épopée russe (l’épopée russe matriochka) avait au
moins permis à la NASA de découvrir que le stylo-bille ne
fonctionnait pas en conditions d’apesanteur. Il se raconte que
le Pentagone aurait alors fait débloquer une fortune colossale
en vue de concevoir avant l’ennemi un stylo « anti-gravité »,
utilisable dans l’espace. Quatre ans plus tard, sortait le Fisher
Space Pen, produit de longues recherches ayant mobilisé
plusieurs dizaines de physiciens à temps complet. Pour sûr,
le superbic avait de la gueule ! Ses cartouches d’encre
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pressurisées lui permettaient de rester fonctionnel en gravité
zéro, d’écrire à des températures extrêmes, dans toutes les
positions, postures sexuelles et asanas de yogi, quel que soit
le milieu, sous l’eau ou dans l’espace et sur toutes les
surfaces, glacées, grasses ou mouillées. L’agence spatiale avait
mangé son blé en herbe. Tout le budget y était passé. Mais
l’enjeu en valait la peine : les USA s’étaient offerts un vrai
bijou technologique. Les rouges en seraient verts ! Ou
tellement pas qu’ils avaient déjà résolu le problème : le
crayon-papier, c’est moins clinquant, mais c’est aussi plus
abordable…
Syndrome de Superman
On peut être tenté d’interpréter l’essor de ces nouveaux
hommes forts comme une réplique que la sous–culture
américaine des années 1950 adresse à l’émergence de la
société de consommation. Posons le décor. Nous sommes au
lendemain de la plus grande guerre civile que l’humanité ne
se soit jamais livrée. Les avancées techniques enregistrées
durant le conflit entraînent la progressive disparition des
métiers d’ouvriers-secteur (OS) au profit d’autres professions
essentiellement tertiaires, priorisant l’ingénierie et la gestion
au détriment de la puissance musculaire ; métiers comptables
et salariés où les jeunes mâles, dépossédés de leur primat
physique et symbolique, subissent directement la
concurrence des femmes. Celles-ci gagnent en prestige, elles
montent en entreprise, les épaulettes se vendent comme des
petits pains. Elles s’hominisent. Les hommes se féminisent.
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Un lien de causalité, maintes fois entériné par les travaux de
sociologie, indexe la fréquence des pannes sexuelles chez les
maris sur les niveaux de salaires perçus par leur épouse.
L’Amérique des années cinquante traverse une crise de la
virilité.
C’est ce moment précis que choisissent les superhéros
pour faire leur coming out. Pas les Kick-Ass de nos années
2000, les mastodontes rableux à la mâchoire prognathe.
Toujours à pic, sans plus un cheveu sur le caillou à cause des
stéroïdes. Leur survenue dans ce contexte annonce le
renouveau mythique de l’homme archétypal, emblème d’une
sous-culture s’élevant contre l’humiliation. Elle braque
l’imaginaire de la testostérone contre le préciput de la chiffe
molle, homme diminué, taille basse et unisexe : salary-man,
beatnik, métrosexuel, hippie. Culture analeptique et
anabolisante, sursaut d’orgueil du poil. Une manière comme
une autre d’exorciser le complexe de castration. C’est toute
une symbolique, sans doute bien plus complexe qu’on a
voulu le dire, qui trouve ainsi refuge dans le slip kangourou
de ces colosses criards et protecteurs, aux attributs sexuels
scandaleusement outrés. C’est l’âge d’or des comics.
Choisissons peu, choisissons bien. Songeons à
Superman ; à cette caricature de l’athlète bodybuildé, ultime
surgeon de la statuaire grecque, musculature saillante et
menton au carré. Ce n’est pas pour rien que Superman
arbore sa marque de fabrique – son slip rouge vif – pardessus ses collants. Ni sa cape de guerrier, réminiscence
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lointaine de la chevalerie courtoise. N’est-il pas lui aussi mis
en demeure de secourir les dames ? Puis de les emporter,
mais sans cheval, au sommet des buildings, objets phalliques
par excellence ? Le reste du temps, il est Clark Kent. Le
profil-type de l’employé soumis qui, par manque de
confiance et peut-être d’un père (beaucoup ayant péris au
front, laissant leur fils sans présence masculine pour servir de
mentor et briser leur œdipe), perd ses moyens au contact des
femmes. Héros de Racine, héros de Corneille qui
fonctionnent en miroir. Clark Kent est le prototype de
l’homme américain, l’homme tel qu’il est ; et Superman, de
l’homme tel qu’il se voudrait être.
Costume de Superman
Personne ne s’est demandé comment ferait Superman
pour se changer au XXIe siècle, à l’heure où les portables et
les iPhones ont eu raison des dispendieuses cabines
téléphoniques. Bien sûr, il reste les toilettes. C’est moins
glamour. On a les imageries qu’on peut…
Arts et compensation
« L’art naît de contraintes, [il] vit de luttes et meurt de
liberté », déclarait André Gide. Il n’est qu’à constater les
hideurs de l’art spontané pour le lui accorder. Nous ne ferons
pas à nos lecteurs – qui savent déjà tout cela – l’affront de
citer, si tard après tout le monde, les règles de composition
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de la poétique, les unités du théâtre classique1 ou la
calligraphie, les arabesques qui ornent mosquées et tous ces
arts graphiques dérivés du tabou de la représentation ; nous
ne dirons rien non plus des performances de l’oulipo, revues
à toutes les sauces ni, en parlant de sauce, de la gastronomie,
de la cuisine dont les recettes ne forment jamais qu’un vaste
panégyrique au système D. Osons plutôt l’originalité et la
provocation (pour nous changer) en convoquant l’exemple
que l’on voudra emblématique de la musique autrichienne.
Il serait cocasse, pour ne pas dire mordant, que la beauté
des symphonies classiques soit l’effet d’une écluse ; que les
compositeurs allemands et autrichiens aient dû tout ou partie
de leur virtuosité à l’entrave acoustique que constituait leur
propre langue. On comprendrait qu’on misât tout sur la
musique d’orchestre, faute d’une langue moins dégueulasse
aux ouïes (cf. Tokyo Hôtel). L’allemand, on l’utilise comme
langue standard pour le dressage des chiens. On l’utilise en
alternance avec les disques de Christophe Hondelatte pour
effrayer les volatiles qui encombrent les pistes des rapports.
À l’Italie le chant ; aux allemands la musique. Aux castrats
d’Outremont les livrets d’opéra ; aux germaniques
l’orchestre. Chacun fait en fonction moins de ce qu’il a, que
de ce qu’il n’a pas.
1
Explicitées non par Boileau ou l’abbé d’Aubignac, qui s’en
sont attribués le tout français mérite, mais par un Italien de
leurs prédécesseurs, Jules César Scaliger, dès le début du
XVIe siècle.
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Étiologie de l’information
Il faut revenir sur l’amalgame devenu systématique qui
tend
à
mélanger
« information »,
« sagesse »
et
« connaissance ». Chacune renvoie à un mode spécifique
d’aperception de la réalité. L’information n’existe pas en deçà
de la sagesse ou de la connaissance qui sont ses expressions.
Sagesse et connaissance sont deux manières d’appréhender
l’information, soit en la rapportant à soi (critère de
réflexivité), soit en la rapportant au monde (critère
d’ordination). En cela n’existent-t-elles qu’autant que des
esprits récoltent, fabriquent et communiquent des signes. Il
n’en résulte pas que l’information – parce qu’en amont de ces
opérations logiques – puisse exister à l’état pur, à l’exclusion
de l’esprit qui la conçoit. Le « computationnisme », au-delà
de son penchant réductionniste qui ne lui rend pas service,
n’a pas peu contribué à notre intelligence des mécanismes
qui président à son élaboration. Heinz Von Foerster,
pionnier de la cybernétique, la désignait sur le modèle
informatique comme une séquence de bits, de protéines
binaires entrant dans la composition de nos pensées
conscientes, mais non moins tributaire de l’appareil
psychique que la sagesse ou que la connaissance.
L’information selon Foerster n’existe qu’à la croisée de la
physique et de la philosophie (la « théorie de l’information »
devait achever de sanctionner son caractère physique). Nous
l’extrayons de la nature ; nous transformons les éléments en
événements, changeons les « faits » en artefact ; nous
11
arrachons l’information au bruit en lui fixant des rythmes,
des redondances. C’est par la vie et par la vie seulement que
l’information advient à l’existence.
Enfance et faux souvenirs
La pédopsychiatrie aura au moins prouvé que les
psychanalystes n’ont pas le monopole de la création de faux
souvenirs (d’inceste, principalement). Ni les hypnotiseurs. Ni
même les mentalistes qui semblent se multiplier sur les
affiches comme crocus au printemps. Elle a montré que la
psychologie de l’enfant n’est pas encore câblé avant quatre
ans pour intégrer le fait que ce qu’il croit à l’instant t n’est
pas nécessairement ce qu’il croyait à l’instant t–1. La seule
réalité qui soit pour lui est la réalité présente. Montrez une
boîte de pépitos à votre sujet test. Seulement la boîte, ne
l’ouvrez pas. Demandez-lui ce qu’elle contient : il vous
répond, « des chocolats ». Ouvrez la boîte et sortez des
crayons. Réitérer votre question : il vous répond,
naturellement, qu’elle contient « des crayons ». Demandezlui enfin ce qu’il croyait qu’il y avait dans la boîte avant
qu’on ne la lui ouvre, il dira « des crayons ». Quatre ans est
l’âge axial où le cobaye sera capable d’envisager s’être trompé
(beaucoup, de ce point de vue, n’atteignent pas leur quatre
ans d’âge mental). Cinq ans, celui où ce dernier sera
« cognitivement » capable d’assimiler le caractère définitif de
la disparition. C’est l’âge qui accompagne, avec le deuil,
l’intégration de la mort. C’est avec toutes ces théories en
mire que sont élaborés et segmentés par âge les contes et
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dessins animés qui finissent dans vos médiathèques. Quant
au souvenir en tant que souvenir, avant le langage ou ce qui
en tient lieu – avant la « symbolisation » créant le départ et
donc le lien entre le « moi » et le « non-moi », entre le
« même » et « l’autre » –, « black-out ». Au commencement
était le verbe. L’ « avant » fantasmatique est du domaine de
l’inconscient, à savoir de l’invérifiable : dernier refuge de la
psychanalyse.
Thérapeutique du rire
Dernier exemple d’exploitation du raisonnement posthoc (« après » donc « à cause de ») : les séminaires de
« rigologie ». Des « maîtres de santé » diplômés de l’allumegaz proposent à la manne dépressive captée sur chat-roulette
des thérapies de groupe visant à simuler des crises de rire.
Rire jaune, rire faux mais rire afin de stimuler le bonheur.
Les gens heureux étant des gens qui rient, n’est-il pas évident
que le rire fabrique des gens heureux ? Si évident, si vrai
qu’il s’en trouve au moins un dans la cohorte qui ne fait pas
semblant. Nulle autre que le meneur de jeu. Le clou de la
grande poilade. L’enfarineur lui-même, qui a trouvé le
moyen irrésistible d’être rémunéré pour se payer
frontalement de la crédulité des cons. Le filon de la bêtise est
loin d’être épuisé…
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Technologies scalaires
Nous entrons dans une ère d’incertitude technologique.
Personne n’est en mesure de dire où conduira ce
développement exponentiel et bientôt autonome de la
micro-informatique. La puissance des machines double tous
les six mois. Leurs performances – vitesse, puissance,
mémoire – surclassent très largement celle d’un cerveau
humain. Avec cet avantage qu’elles ne sont pas
conditionnées par les astreintes physiologiques qui
contraignent les nôtres. Le QI moyen sur la planète s’est vu
diminuer pour la première fois de son histoire en 2011. Nous
atteignons notre limite. L’intelligence artificielle est en
revanche une technologie scalaire : sa courbe de progression
n’est pas incrémentale ou linéaire, et moins encore
stagnante, elle est asymptotique. Le vélo s’arrête : il tombe :
on ne l’arrête pas. C’est en roue libre qui nous dirige à plein
régime vers ce « Grand soir » tant attendu, point de rupture
que d’aucuns nomment la « Singularité technologique ».
La Singularité technologique
La notion de « Singularité » a pris dans le discours des
anthropiens que nous sommes une importance croissante
depuis sa théorisation au cours des années 1980 par le
mathématicien et romancier Vernor Vinge. À l’heure où les
services de contre-espionnage américain mobilisaient des
tourtereaux furtifs équipés de caméras pour remplacer les
drones espions qu’ils n’avaient pas encore, l’auteur
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prophétisait déjà l’apparition d’intelligences cybernétiques
dont les capacités se verraient constamment améliorer et
augmenter par d’autres intelligences artificielles créées par
les humains. Le département « recherche et développement »
de la technologie serait ainsi alors à des machines assurant
par elles-mêmes leur propre évolution. De telle manière que
la conception de la première machine supra-intelligente
amenée à « bootstraper » le processus, constitue la dernière
prouesse d’ingénierie que l’Homme ait besoin d’accomplir.
Selon la vision pessimiste de Vinge, la spirale du progrès
autoalimenté induit par cette technologie ferait le lit d’une
révolution copernicienne conduisant droit à l’abandon du
paradigme actuel de la civilisation humaine et au début
d’une nouvelle organisation. Si la SF (Terminator, Matrix, I,
Robot, etc.) a beaucoup contribué – explicitement ou pas – à
ventiler l’imaginaire de la Singularité, beaucoup conçoivent
son avènement comme un danger tout ce qu’il y a de plus
réel1. D’autres l’espèrent, joignant leurs voix au chœur des
religions
millénaristes,
écologistes
ou
laïquement
survivalistes, mues par leur seul désir de voir le monde (qui
leur a tant fait de mal) s’effondrer, tel Sodome, sous le poids
de son vice. Ce serait donc par la technique, par cela même
1
Ne riez pas. La finance règne sur le monde et les « cafards
spéculateurs » règnent sur la finance. Des algorithmes hors
de contrôle décident en toute autonomie du sort de milliards
d’hommes sur la planète. On est déjà dedans.
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qui définit l’humanité, que l’humanité aurait acquis le
pouvoir et la capacité d’acter sa propre négation.
Pourquoi la Singularité ?
Les cellules souches, les mères porteuses, les puces RFID
sont quelques-uns des grands choix de civilisation qui nous
engagent plus sérieusement qu’une élection présidentielle.
Elles nous engagent sur un plan anthropologique. Parce
qu’elles nous pendent au nez ; parce qu’elles sont
imminentes ; elles créent des controverses qu’il faut
encourager et focalisent notre attention mais – revers de la
médaille – au point parfois de nous faire oublier qu’elles sont
très loin d’être les seuls enjeux dont nous avons à nous
préoccuper. Elles sont la pointe de l’iceberg. Sous cette série
de révolutions visibles s’en trame une autre, silencieuse, plus
conséquente, en quoi consiste Singularité technologique.
Pourquoi d’abord la « Singularité » ? Est singulier au sens
usuel ce qui n’a pas d’équivalent ; ce qui n’a pas
d’antécédents ; ce qui se veut unique et suppose à ce titre
d’être pensé de manière inédite. C’est bien le cas de la
Singularité vingienne.
Mais « singulier », ce bond technologique qu’augure la
marche irrésistible de la science l’est plus encore en
référence à l’impuissance qui est la nôtre – celle de nos deux
grandes théories physiques – à rendre compte des
phénomènes cosmologiques de très haute densité. Est
qualifiée de « singularité gravitationnelle » toute région de
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l’univers au sein de laquelle les quantités (espace et temps)
sont dilatées à l’infini ; toute région de l’univers au sein de
laquelle peuvent se produire des événements inabordables à
l’aune de nos modèles actuels (modèle standard, physique
relativiste et mécanique quantique), que seule une théorie
quantique de la gravitation pourrait arraisonner. Des
phénomènes comme les big-bangs ou les trous noirs1. Plus
que par son caractère exceptionnel, c’est donc par son
opacité, par notre inaptitude à préjuger de cette croissance
infinie de la technologie que se caractérise la Singularité.
L’homme de demain
Avant d’être un péril ou une réponse à notre finitude,
tâchons de la considérer comme un défi pour toutes les âmes
un peu mystiques frottées de sciences et de philosophie,
soucieuses de ce qu’il restera demain de l’humanité d’hier. La
question n’est pas tant de savoir quel monde nous réservons
à nos enfants, que celle de savoir à quels enfants nous
réservons au monde.
1
Trous noirs, dont seules nous sont connues quatre espèces,
quoiqu’une infinité d’espèces puisse être envisagée dans un
espace à plus de trois dimensions.
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Le principe anthropique
L’une des révolutions de la modernité que l’on dit à tort
« copernicienne » (à tort, puisqu’elle consiste à faire de
l’homme le centre de son monde) a consisté à promouvoir
l’individu acteur de son savoir. Des trois berceaux de la
pensée occidentale que sont successivement Athènes, Rome
et Jérusalem, aucun n’avait alors songé à faire de l’homme
plus que le spectateur passif d’entités fixes et constituées, soit
qu’il s’agisse d’idées innées ou d’impressions sensibles. Pour
les anciens, les couleurs sont. Pour les modernes, nous les
causons. Elles n’ont pas prises au sein des choses. Elles sont
des qualités secondes, fruits de l’interaction des qualités
premières et des organes des sens. Ce qui, au moins, a le
mérite de passer outre un certain nombre d’apories que ne
manquait pas de soulever les anciennes théories : daltonisme,
altérations de la perception, troubles de l’audition et autres
tératologies de la même botte qui, devenues celles de la
créature, ne sont plus celles de la création.
C’est au XVIIe siècle, au seuil du modernisme, que l’on
situe avec la précision d’un calamar parkinsonien ce
basculement
épistémologique.
Ce
glissement
anthropologique qui devait faire de l’individu végétatif tel
que l’envisageait le classicisme un architecte superlatif, un
producteur ; autrement dit, l’agent à part entière d’un monde
qu’il redécouvre tout en se découvrant lui-même – devise de
l’humanisme – « la mesure de toute chose » (cf. L’homme de
Vitruve). L’intelligence ne perçoit plus le monde comme une
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donnée brute : elle le façonne, elle le compose, elle le
construit « à son image ». À l’image des structures – formes et
catégories – qui sont dans l’entendement. D’où, très bientôt,
l’Analytique de Kant, modèle achevé d’une intuition déjà
présente avec Descartes, Locke, Hume, Berkeley, Bacon et
toute la sainte famille.
Apparition des sciences
C’est à la même époque que la « science » proprement
dite émerge. Ce qu’elle ferait au nom du « pragmatisme », de
« l’expérience » et de « l’efficacité », au détriment de la
« tradition », de la « réception » et plus généralement, de la
« contemplation », en s’excipant de la théologie. Le savoir
change de signification. Une loi, mathématique, physique ou
juridique, n’est plus jaugée à l’aune de ses principes, mais à
ses conséquences. Cette nouvelle donne s’impose et permet
d’importantes réformes, magnifiquement synchrones, dans
des domaines aussi divers et novateurs que la médecine,
l’astronomie, l’architecture, l’économie, la politique, la
mécanique, les sciences de l’homme et les beaux-arts. Se
découvrant acteur de son savoir, l’homme aperçoit que c’est
de la même manière, en agissant sur le réel, donc en le
transformant, qu’il apprendrait à le connaître. Pour dire les
choses avec des moufles, il se pourrait que la naissance
corrélative de toutes ces disciplines soit tout entière le fait
d’un déplacement originel, encore une fois anticopernicien,
qui devait aboutir à cette idée rectrice et subversive que la
connaissance n’est pas plus immuable que celui qui connaît,
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qu’elle n’en est pas abstraite, mais en est l’extension, et qu’il
ne tient qu’à l’homme d’en permettre l’évolution.
Quand Œdipe rêve
Les neurosciences avec leurs gros sabots s’immiscent
dans les dortoirs. On a longtemps pensé – et d’aucuns
pensent encore – que le sommeil connaissait deux périodes :
une phase de « sommeil lent », une phase « paradoxale ».
Notre cerveau s’active durant la phase paradoxale comme s’il
était en état de veille : il classe ; construit ; détruit ; il rêve.
Le rêve a lieu toutes les 90 minutes, correspondant au cycle
du sommeil, ponctué par des micro-réveils dont nous ne
gardons pas le souvenir. Les théories les plus en pointe de la
neurobiologie font correspondre les 500 ms de ces microréveils à la fabrication du rêve proprement dit. Qu’importe.
La phase paradoxale se traduit par l’inhibition quasicomplète du système musculaire. Les somnambules sont ici
l’exception qui confirme la règle. Seule la pupille saccade (on
ne sait pourquoi), faisant le lit, si l’on ose dire, du
phénomène des « mouvements oculaires rapides » (REM). Un
autre organe ou membre – qui, en tout cas, n’est pas un
muscle –, s’exempte de cette catalepsie. M. phallus. M.
phallus, toutes les 90 minutes, à chaque cycle de rêve,
« pointe le bout de sa queue ». À chaque cycle de rêve, et
quel que soit le genre et la nature du rêve : une femme
d’étuve, une érection, un boyau de bœuf, une érection.
Quand on aime, on ne compte pas.
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Parce que l’on aime lorsque l’on rêve, disent les
psychanalystes. Cette ligature du rêve et de l’érection les
renforçait dans la croyance qu’à l’occasion du rêve
s’estompait la frontière entre conscience et inconscient,
entre acceptable et refoulé – le refoulé étant chez Freud la
substance même de l’inconscient, et le rêve sont moyens
d’accès. Le rêve aurait donc trait à la pulsion sexuelle. Et la
pulsion au désir de la mère ; car tout désir, chez Freud,
d’autre chose que la mère n’est en dernier ressort qu’un désir
dérivé, un désir de substitution d’un objet « signifiant » la
mère. Œdipe. Corrélation du rêve et de l’érection égale, pour
les psychanalystes, confirmation de l’Œdipe.
Quand Œdipe rat
Freud réhabilité. La promo canapé. Le prix Nobel à
portée de main. La gloire, le Panthéon, ils s’y voyaient déjà.
Pauvres âmes. C’était vendre la peau de l’ours avant de
l’avoir tué. Une erreur crasse de la philosophie occidentale,
au moins depuis Descartes, fut d’avoir décidé que les
animaux n’ont pas d’esprit. Il n’aurait donc pas eu de rêve.
Nous ne savons toujours pas ce qu’est l’esprit ; il n’en est pas
moins sûr que les animaux rêvent. Il fallut donc attendre une
décennie de jubilation freudienne pour voir doucher les
psys. Une décennie pour qu’un laborantin plus avisé que les
autres se résolvent à tester les cycles du sommeil chez le
rongeur. Même protocole, même résultat : le rat tinte de la
21
guilleri. Le rat a-t-il une âme ? Y a-t-il névrose chez
l’animal ? Y a-t-il un Œdipe-rat ?
« Sauver la planète »
Ou se sauver soi-même. La Terre nous survivra.
La vente à vide
Biscotte sans sel, p’tit beurre sans arachide et beurre sans
beurre et sans complexes sur la tartine sans amidon. Boissons
sans calorie, sans colorant. Zéro, Light, Miss. Pâtes sans
gluten et porc sans couenne dans ton assiette certifiée sans
bisphénol A. Fromage sans croûte sans intérêt ou les
pasteurisées. De la glace à l’air au trou normand pour vous
achever en fin de spectacle avec une pomme forcément bio
et équitable (donc importée), sans pesticides, conservateurs,
pectine ni sucre de synthèse. C’est le panier régime de la
grande arnaque qui cligne de l’œil dès les premières chaleurs
de juin. Le paradoxe : plus c’est « léger », plus ça pèse lourd
au porte-monnaie. Moins vous achetez, plus vous raquez (on
vous « raquette »). En sorte que les produits légers censés
vous alléger ne vous allègent sensiblement que le compte en
banque. Ce qu’on vous vend n’est plus le produit, mais une
absence proportionnelle au prix. On vend du vide. On vend
de l’idée. Il faut saluer l’exploit d’un marketing qui a su
triompher de la réflexion pour imposer le réflexe « coup de
22
cœur ». Raison de plus pour quoi le « sans » argument de
vente se fera également « sans » nous.
Les sauvageons et la pilule
Un battement d’ailes pharmaceutiques peut-il produire
une tempête dans l’éducation ? Il faut le croire ; en mieux ?
Pas à tous les étages. Si la pilule a fait beaucoup pour la
« libération sexuelle » (on oublie trop souvent que le
préservatif aussi, existe), elle n’eut pas moins de
répercussions sur le rapport de force intergénérationnel. Le
basculement depuis l’enfant non désiré, fruit de la
contingence, à l’enfant du désir, a retourné la hiérarchie en
faveur de l’enfant, devenu « prescripteur » selon l’index du
marketing, et maître de maison. Sur lui pèsent les attentes de
retour d’affection que mettent en lui ses géniteurs,
s’interdisant dorénavant, de crainte d’être rejeté, de lui fixer
des cadres. C’était auparavant l’enfant qui voulait être digne
de ses ancêtres, tenter de les rendre fiers (« tu seras un
homme, mon fils »). C’est désormais les pères qui s’adonnent
au jeunisme (cf. Petite Poussette de Michel Serres ou la
passion du Twitt contractée par Pivot) ; les pères qui tentent
par tout moyen à être aimés de leurs enfants. Quitte à tout
leur céder. Ici commence le règne du bébé cadum. La
tyrannie de l’enfant-roi.
Les « sauvageons » : c’est l’expression qu’employait
Chevènement pour déplorer ces mignards délinquants nés
après soixante-huit, qui n’ont bénéficié de cartes ni de
23
repère. Ne connaissent ni frontières ni transcendance, ni
limite à l’égo ; pour laminer ces princes en culottes courtes
en mal d’identité sexuelle, sociale et normative. Dans
l’anomie. La déshérence. Génération hors-sol et mercenaire
dont l’égoïsme est au fondement de la physique néolibérale
préparée par Foucault, Deleuze et Derrida, et dont le
solipsisme conçoit son expression la plus récente dans la
dislocation de la famille votée par Taubira. Famille : ultime
instance de solidarité qui s’opposait (après le patriotisme) à
l’intégral payant de l’homo economicus. Famille, nation,
sacralité : le socialisme veut en finir avec les notions molles
et les virtualités abstraites. Virtualités qui sont pourtant
infiniment précieuses dans un monde voué à l’atomisation.
Le « sauvageon », rappelons-le aux journalistes qui n’en
peuvent décidément mais, dans le langage des plantes, c’est
la tige solitaire qui pousse en l’absence de tuteur. Comme un
tortellini. Bilan sur la pilule ? Merveilleux, certes. Mais pas
sans conséquence. Il faut aussi savoir en essuyer les plâtres.
La religion dans le sang
Dernier haut-fait de la cour pénale européenne/ Marine
Le Pen, après la levée de son immunité parlementaire,
sommée de s’expliquer pour avoir comparé les prières de rue
à de l’occupation. Motif d’inculpation ? « Incitation à la
haine raciale ». On sera ravi d’apprendre que pour les
eurocrates, l’islam est désormais une race.
24
Condition animale
La conception d’une « éthique animale » (éthologie) ou
d’une éthique qui engage l’homme envers les animaux
(bioéthique) n’est pas de toute première fraîcheur. Les
théories de la métensomatose, de la métempsycose, de la
transmigration des âmes soutenues depuis Mathusalem par
des courants aussi éparses que le pythagorisme, l’orphisme, le
platonisme, l’hindouisme, le bouddhisme tibétain, le
yézidisme, l’islam druze et quelques hérésies chrétiennes
telles que le catharisme ; toutes ces écoles avaient pour
corrélât logique l’impératif formel de ne jamais nuire (ni
nocere). À aucune forme de vie. Cela impliquait bien
davantage que de s’abstenir d’en faire son déjeuner.
L’astringent Pythagore se serait ainsi laissé mourir, si l’on en
croit la Vie que lui consacre Diogène, plutôt que de fouler
aux pieds la plantation de fèves qui se dressait sur son
itinéraire de fuite. Qui sait s’il n’y avait pas dans le tas
quelque âme d’excellent homme guignard à la loterie de la
réincarnation ? Le dilemme fut expédié en quatrième vitesse.
Les poursuivants du premier « philosophe » (premier à se
proclamer tel) le trouvèrent acculé, placide, résolu au trépas.
On ne sait ce que Pythagore aurait pensé des 80 kg de viande
assimilées en moins d’un an par chaque américain.
Condition animale (suite)
Le Moyen Âge n’est pas en reste. Le Moyen Âge
admettait volontiers une âme aux animaux. Tous les
25
penseurs leur admettaient une, dès lors que l’homme en avait
une. Les femmes aussi en avaient une (le Concile de Mâcon
de l’a jamais contesté). Même les « sauvages » du Nouveau
Monde allaient en être alloués à l’occasion de la
« controverse »
de
Valladolid.
Monistes
résignés,
matérialistes par hygiène scientifique, nous ne croyons plus
en l’existence de l’âme ; l’âme, néanmoins, enveloppait des
obligations envers toute créature qui en était dotée. Et c’est
là l’essentiel. Le garde-fou qui préservait nombre d’individus
contre leur propre cruauté.
Sur quels fondements nous basons-nous pour alléguer
que nous traitons mieux – plus « humainement » – les
animaux au XXIe siècle qu’au Moyen Âge ? Qu’y a-t-il eu
pour nous en persuader ? Descartes, pour nier qu’ils fussent
plus que des automates sophistiqués, des pantins de
Vaucanson. Bichat et Claude Bernard, pour supprimer, s’il en
restait, les derniers bastingages contre l’expérimentation.
L’agrobusiness, pour transformer les fermes en camps de
concentration. L’élevage industriel et intensif, pour
transformer les bêtes en produits médicamentés, gavées
d’hormones, mises en stabulation sur tapis d’ammoniaque
(pisse stagnante).
Et ce n’est que le début : on n’arrête pas le progrès. Les
juges et les curés si dénigrés par l’historiographie de
Michelet leur connaissaient au moins une certaine dignité.
Rappelons-nous du procès de Lavegny – c’était en 1457 – qui
devait voir une truie traînée devant la justice et condamnée à
26
la potence pour avoir dévoré un nourrisson (inculpés pour
complicité, ses six porcelets ont été acquitté). Déconcertant
de savoir qu’il fut un temps assez barbare, obscurantiste,
superstitieux pour croire à la Sainte Vierge, et cependant
capable de traiter un cochon comme une « personne
morale ».
Désintoxication au web
N’avoir plus goût à rien. C’est un effet secondaire des
paradis virtuels promus par la technologie. Tout le reste
paraît terne, et vide, et sombre ; la vie s’épuise et nous fait
ressentir d’une manière inédite le poids de ses contraintes :
espace, temps, corporéité. On pourrait dire que c’est à
chaque fois la redescente après le trip. Les digital-natives
comptent parmi eux des spécimens spécifiquement accros à
ces nouvelles formes de drogue. Des centres de sevrage
fleurissent partout dans le monde pour ces nolife qui n’en
demandaient pas tant, traînés de force chez le psychiatre par
des parents/patron/amis soucieux de leur santé mentale.
Parce qu’il est forcément plus sain de préférer le train-train
du monde au mirage d’Internet ; et la rombière vergeturée
frigide qui partage votre lit sait qu’elle a toujours plus
d’attraits que la dernière des lolitas russes qui plope et vous
aguiche chaque fois que vous ouvrez votre navigateur. Fou
qui s’en dédirait. Une île des Caraïbes propose précisément à
celui-là de se désintoxiquer en passant une semaine sans
téléphone, sans internet, sans Twitter ni Facebook et ce pour
27
un forfait de 10 000€ la semaine. Certes. Pour beaucoup
moins cher, il y avait également le Vercors.
Morale laïque
Peillon veut imposer dans les programmes scolaires
un » temps pédagogique » dédié à la « morale laïque ». Bel
oxymore, lorsque l’on songe que la morale consiste
précisément en l’érection de principes transcendants, et la
laïcité en leur obération. Les raisons de la colique ? Éduquer
l’ « apprenant » aux « valeurs de la république ». La croisade
d’un franc-mac, c’est toujours émouvant. Surtout quand le
ministre en charge de la réforme s’avère être un ex-agrégé de
philo. Les notions passent, la bêtise reste. De là vient tout le
mal. Assez pour éluder cette distinction élémentaire que
faisait Abélard (alias « où sont mes boules ? »), au XIIe siècle,
entre le crime et le péché. Le crime, d’une part, qui relève de
la loi ; et le péché, de l’autre, qui relève de la faute. Le crime,
qui ressortit au domaine politique ; et le péché, qui se
commet sous le regard de Dieu. La justice est humaine ; elle
ne dit que le droit – ni le bien, ni le juste. L’État qui se
mêlerait de dire le juste et le moral ; de dresser les esprits et
de prévenir, en censurant les mots, le « crime par la pensée »
serait un totalitarisme. À quoi bon rabâcher des préceptes à
la con, si c’est pour rempiler comme à la catéchèse ? Nous
estimons, M. Peillon, que d’être un misérable con et de
traiter tout le monde comme de la merde demeure un droit
imprescriptible de la race humaine. Vous nous en témoignez
chaque jour. Croyez en l’expression de nos inimitiés sincères.
28
Primat du virtuel
Le virtuel prime de plus en plus sur le réel. Il tient dans
l’existence une place qui n’est plus celle d’un exutoire ou
d’un divertissement, mais celle d’une justification. Facebook
renverse notre rapport à la réalité. D’outil, il est devenu un
but ; la vie est devenue l’outil. À quoi servirait-il d’avoir une
vie, de partir en vacances, d’aller au restaurant, d’organiser
des fêtes, de voyager, de boire, de vivre, de découvrir le
monde s’il n’y avait pas Facebook pour témoigner de ce que
nous sommes heureux – donc pas tant que ça ? On voyage
moins pour voyager que pour avoir voyagé.
Passé décomposé
Dans le sillage de la morale laïque, l’histoire thématisée.
Soit une histoire appréhendée non plus selon les formes a
priori du temps et de l’espace, mais des catégories. On prend
la frise par la lorgnette de grands concepts à la petite semaine
et les « grands hommes », diabolisés, passent à la trappe.
Adieu Clovis, Napoléon, Jeanne-d’Arc, goodbye Louis XVI ;
les grandes figures n’ont plus voix au chapitre. Place à
l’Empire du Monomotapa. En route pour l’ « histoire
positive ». L’heure est aux nouvelles soupes. Saveurs Marc
Bloch et Lucien Febvre. Et pour qu’advienne celle-ci, doit
trépasser celle-là qui concevait l’histoire comme une
mythologie de folklore, avec ses statues de cire, ses fables
29
romantiques, ses contes à la Michelet, ces âneries cocardières
reprises et reprisées sous l’égide d’un Lavisse. Histoire épique
qui narre qui narre un développement quasi-biologique de la
France, humaine patrie qui nait avec Clovis et, avec LouisPhilippe, atteint l’âge de raison. Mais cette histoire, pétrie de
contradictions, méritait-elle d’être enterrée ? Pourquoi
détruire plutôt que réformer ? Cette histoire héroïque,
évhémériste, la devait-on nécessairement rouler dans le
suaire pourpre des dieux morts ?
Ils ont tranché pour nous. « There is no alternative »,
comme disait la très regrettée Margareth Thatcher.
Marianne stipule qu’il faut s’ouvrir au monde. Or nous
vivons à l’heure de la diversité. Ouvrons-nous donc à la
diversité. L’homme africain doit entrer dans l’histoire. Quoi
de plus indiqué, à cet effet, que de faire l’inventaire des
crimes et des horreurs des pères ? Et pour décheviller un peu
de notre esprit chauvin, rajoutons-y une couche sur la
mauvaise conscience. Nos mains ne sont-elles pas tachées de
stupre et de sang ? En six ans de secondaire, trois thèmes
sont donc mis sur la table : « le totalitarisme » (Staline,
Hitler, Mussolini, Franco, Mao), « la discrimination » (traite
négrière, commerce triangulaire, ségrégation, shoah), et pour
finir en grâce, « la colonisation ». Sarko avait déjà fait le coup
avec la lettre à Guy Moquet. Démagogique et lacrymale à
souhait. On croyait toucher le fond ; on était loin du compte.
Le pire n’est jamais décevant…
30
Que n’irait-on nous chier d’autres pendules ? L’index
comminatoire d’une loi Gayssot et Taubira – première du
nom – pointe pour seul horizon possible à sa jeunesse qui
n’en peut mais une componction sans fin. Comme si l’école
avait pour vocation, à défaut d’éduquer, de « sensibiliser ». À
tout. À rien. Aux causes minoritaires, au mariage gay, au
féminisme, au handicap. Comme si l’impératif du jour était à
la visite agenouillée de toutes les patinoires. Au Tour du
monde par deux enfants supplée le mood tour de la maison
de Gorée. Naïfs, nous aurions cru l’institution publique en
charge d’instruire à la raison, de fournir aux élèves les
instruments critiques à même de leur permettre de s’élever
un peu au-dessus de leur flux émotif. De s’émanciper des
larmes pour oser faire, enfin, « usage de leur propre
entendement ». N’était-ce pas, après tout, la devise des
Lumières ?
Références historiques
Fi des Lumières. C’est roupie de sansonnet. Que la « part
d’ombre ». La gouvernance prend depuis des années toutes
les dispositions en vue de la réduction du roman national au
« devoir de mémoire ». Une mémoire victimaire qui carbure
à l’idée qu’en désespoir de cause, à défaut d’éponger les
vagues d’immigration, la paix sociale dans les banlieues peut
encore être acquise monnayant drue monnaie. Qui prend
aussi part au projet de déracinement des peuples européens,
appelés à abjurer leurs égoïsmes nationaux pour préparer le
« grand saut fédéral ». La Faute, la macula, refait alors surface
31
et devient transmissible. Pleuvent les réparations. Les
autochtones passent à la caisse. Résipiscence et proskynèse,
retour d’un vieux réflexe chrétien. Ad nauseam la
repentance. Et la France héritière de tailler dans sa chair la
livre de Shylock. S’en trouve-t-on beaucoup mieux ? Le
« vivre-ensemble » nous impose-t-il d’incessamment remuer
le couteau dans la plaie ? Si l’on ne savait pas notre
gouvernement formé de gens compétents, on pourrait croire
à une cruelle erreur de diagnostic.
Envisager seulement qu’on pourrait obtenir la
« réconciliation », donc le respect d’autrui, en se peignant si
méprisable n’en apparaît pas moins paradoxal. Napoléon, cet
émigré, et Mazarin, cet émigré, ne seraient pas devenus ce
qu’ils sont devenus sans cette passion pour les grands
hommes ; sans ce « sens de l’histoire », cet amour du pays qui
agace tant nos curaillons de tribune. « Réactionnaires » ! Leur
sort est arrêté. Les visages tuméfiés de la France se voient
exclus à la sauvette de nos manuels scolaires. Ces
« dictateurs » trop chauvinistes à l’heure de l’Europe métissée
n’ont plus leur place au panthéon de la mondialisation. Place
à « l’histoire en train de se faire ». On se décharge sur l’école
des annales pour dispenser à de pauvres âmes qui n’en
demandaient rien la soupe pédagogique de l’économie du
blé. Désincarnée. Les événements sont digérés au prisme de
la finance et de la repentance. Et l’on s’étonne ensuite de
l’indifférence qui monte et du niveau qui baisse. Et l’on
s’étonne que l’histoire d’hier ait forgé l’âme des Jean Moulin
32
quand celle que l’on dispense (ou dont on se dispense) à
l’heure actuelle fabrique des Mohamed Mérah…
Où sont les idéaux ?
Ne soyons pas injustes avec les Mohamed Mérah. Il se
pourrait que les derniers à promouvoir des valeurs non
boursières dans le monde contemporain ne se rencontrent
plus que chez les terroristes. On verrait mal Warren Buffet
se sacrifier pour témoigner de sa conception de la décence
humaine. Et combien moins sachant la lutte perdue
d’avance. S’il donc il faut que le monde soit régi par
l’économie, gageons, pour atténuer le retour de manivelle,
que l’économie ne mène nulle part, et sûrement pas au
paradis…
Qui l’eut cuit ?
Le cru d’abord, puis le bouilli ; enfin, le cuit. Les trois
états de Comte revisités par l’anthropologie. Cela donne la
civilisation, aux dires de Lévi-Strauss. Mais Lévi-Strauss –
Dieu ait son âme – a-t-il jamais envisagé cette antithèse du
cuit qu’est le réfrigéré ? Ou mieux encore, cet en deçà de la
barbarie qu’est le moléculaire – la cuisine de l’avenir ? Si la
culture popote le cuit (parce qu’il suppose le feu, donc la
technique), la sauvagerie le cru (mieux vaut tartare que
jamais), que signifie cette atomisation moléculaire du cru que
les auberges de l’upper-class (le restaurant gastronomique)
33
gravent sur les lois de la table (ou sur les tables de la loi) ;
cette parodie de l’Aile ou la cuisse qui fait craquer le gratin,
décroche palme sur palme dans les revues gastronomiques
sponsorisées par les distributeurs et que l’élite performative
du Gotha parisien (la même qui pâme devant un urinoir
laqué), papilles en érection, tient pour la crème de l’avantgarde ? De deux choses l’une : ou bien que nous régressons,
ou bien que cette phrase est fausse (c’est là qu’on réfléchit).
Rap de la zone
Lire les lyrics de rap – parce que le rap s’écrit ? – ; lire les
lyrics de rap, constater de la récurrence des allusions au
« bled », à la « cité », à la banlieue chiffrée par son
département (« X du 93 est dans la place »). Lorsqu’on ignore
tout de l’histoire, c’est à l’espace, non plus au temps ; c’est à
la « zone » qu’est référée l’identité. Or, l’on ne se définit
comme soi que par différenciation – par exclusion – de ce
qui n’est pas soi (lire Winnicott). Et le verlan (comme le
jargon) sert en partie à cela : faire sentir au non-moi que lui
et moi ne sommes pas du même monde (« wesh wesh bolos,
t’es trop pas swag »). Idem du bled, enclave perdue de la
République. Ce qu’on partage avec le groupe, c’est le lopin
de terre que l’on arrache à la cité-dortoir. C’est « le coût du
lopin ». Je chante mon lieu ; j’entonne son hymne ; je tague
ses murs et souille le périmètre avec mes glaires comme le
chihuahua pisse pour signer sa propriété.
34
Séquencer l’ADN
Le pire comme le meilleur : c’est ce que l’on dit
généralement de la technique. On devrait dire « de
l’homme » plutôt que de la technique ; mais ce serait par trop
responsabilisant. Qu’importe. Nous serons très bientôt
capables de séquencer le génome de chaque individu pour
une bouchée de pain. Nous pourrons dresser le profil
génétique de chaque individu, déterminer ses risques de
développer telle ou telle maladie, prescrire sur pièce, de
manière personnalisée. Anticiper la mort. Nous pourrons
faire tout cela. Nous le faisons déjà. Après le PDG de Google,
ce fut au tour de l’alliciante Angelina Jolie d’opérer son
check-up entre le tube et le processeur. L’actrice s’est
découvert trois chances sur quatre de développer une
tumeur maligne passée la cinquantaine. Facteur de risque
élevé, mieux vaut prévenir, ça passe par une double
mastectomie ; pour l’utérus, on coupe aussi, offert par la
maison. Et cela, c’était pour le meilleur. Le pire ? Non que la
technique soit l’apanage des riches ; mais au contraire, que le
séquençage se vulgarise. Les assurances et les mutuelles
établiraient leur prix en fonction des profils. On ne vous
rembourse plein taux que si vous êtes tops chromosomes dès
la matrice. Vous êtes, en revanche, cramés dès la naissance si
votre sang pue du chou-fleur. Sexy demain.
35
Matrix et les gnostiques
Le christianisme en Amérique est un marqueur
hautement fédérateur. Autant que l’argent ; l’argent qui par
ailleurs, au paradis de Bill Gates, s’identifie à Dieu : « in God
we trust » trouve-t-on inscrit au bas des billets verts,
jouxtant la pyramide maçonne. Oublions Max Weber et
l’ascétisme du travailleur, pétri par le protestantisme.
Oublions Smith, Mandeville, la Providence et le bénéficevice. Le christianisme n’est pas présent que dans l’économie
la production ; il est bien plus encore dans celle de la
consommation. On peut citer Lady Gaga (figure mariale,
Vierge et Putain), l’Obamania ou les campagnes Orangina,
mais c’est au cinéma nous voulons consacrer ces quelques
lignes.
La référence chrétienne transpire par tous les pores des
productions hollywoodiennes. Aussi ne faut-il pas s’étonner
d’y retrouver en creux les hérésies qui l’ont construite. Le
gnosticisme en était une. Et non des moindres. Une hérésie
qui ne dut pas à grand-chose son éviction de l’offre religieuse
au profit des adeptes de Joshua Ben Joseph. Ne prenons
qu’un film, prenons Matrix. Pour le tropisme chrétien, on
note Néo (Noé), Sion (Jérusalem), le Fils de l’Homme
(Ander-son), le Sacrifice final dans la posture du crucifié,
etc., etc. Pour le tropisme gnostique, on songe à la matrice,
ce monde fait d’illusions créé par le mauvais Démiurge
répondant également au doux nom d’Architecte. On songe
36
aux avatars, esprits tombés dans la matière et n’aspirant à la
libération.
L’unique question – ou, plus exactement, la seule
vraiment originale – que posent les désormais frère et sœur
Washovsky est de savoir si cette libération est, oui ou non,
possible. En d’autres termes : Sion n’est-elle pas, comme tout
le reste, une région isolée de la matrice, dans la matrice ?
Une quarantaine dans la matrice créée pour maintenir
intacte la servitude de ceux qui croient s’en être émancipés ?
Sort-on jamais de l’irréel ? Examinons. Smith « télécharge
son esprit » dans un corps « hors de la matrice » ; Néo perçoit
le code soi-disant « hors de la matrice » ; Néo, encore, pirate
les sentinelles dans ce que Morphéus qui n’avait rien vu
venir appelle « le désert du réel ». Platon, l’évidence, n’est
pas sorti de la grotte…
La Pravda C dans l’air
Yves Calvi, animateur de C dans l’air : « Le seul enjeu de
2012 ne doit-il pas être la réduction de la dette française
et les moyens proposés pour y arriver ? »
Nicolas Baverez, du Point : « Oui. »
Nicolas Beytout, des Échos : « Si. »
Jean-Pierre Gaillard, de LCI : « Bah oui ! »
Philippe Dessertine, professeur de finance et de gestion,
qui signe régulièrement dans Libération : « Bien sûr…
C’est bien tout le problème. »
Yves Calvi : « Tout le monde est d’accord ? »
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Nicolas Baverez : « Il n’y a pas d’alternative au
désendettement de l’État. »
France 5, 14 septembre 2011.
La rente morbide
Sens de la vie, crainte de la mort : autant d’actifs qui sont
à la prêtrise ce que les assurances-vie sont à la bourse. La vie,
la mort, pour peu que l’on y songe, sont des discours et
portefeuilles communs aux clercs et des traders. Ils l’ont
toujours été. On ne peut guère s’étonner de constater alors
que les premiers banquiers aient étés religieux. L’ordre du
Temple, né des Croisades, fut à l’initiative des premières
lettres de change. Le déposant, pèlerin, plaçait son bien dans
une filiale de l’ordre et pouvait retirer autant qu’il le
souhaitait dans n’importe quelle banque, où qu’il se trouve.
Le fruit de ses rapines grossissait son dépôt ; s’il mourait en
chemin, l’ordre empochait la mise. Et lui, de toute manière,
gagnait sa place au paradis. La petite affaire fonctionnait
plutôt bien jusqu’à ce qu’un roi cupide fasse griller les relaps
pour restaurer sa caisse…
Comment, à l’heure de la finance et du trading à haute
fréquence, spécule-t-on sur la mort ? Comment spolier les
catafalques attendu que la cagnotte n’est plus la chasse
gardée des banques, mais profite légalement à l’État et à la
descendance ? Peut-on duper le fisc et le notaire ? Sans
doute. Ne jamais sous-estimer l’astuce du charognard. Grâce
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à l’assurance-vie. Ou plus exactement – suivant de près celle
de la dette publique (obligataire), celle des matières
premières, des céréales, celle des retraites par le truchement
des « fonds de pension » –, moyennant la titrisation de
l’assurance-vie. L’argyropée, ou comment faire de la veillée
mortuaire une fête dont vous vous souviendrez…
La bourse ou la mort
Vous l’avez cauchemardé ? Les libéraux l’on fait ! Audelà de toutes nos craintes. Il est dorénavant possible
d’acheter et de revendre sur le marché de la bourse
l’assurance-vie de quelqu’un d’autre ; d’en devenir le
gestionnaire, le mandataire ou le bénéficiaire, un peu comme
un viager. Des spots publicitaires fleurissent sur les canaux
télévisés. On voit partout sur toutes les chaînes économiques
déambuler comme pour une danse macabre des grabataires
avec des cotations. Ce que se gardent bien de préciser ces
spots – quoi que nul ne l’ignore –, c’est que ces retraités qui
vendent littéralement leur peau sont bien souvent des
cancéreux, des veufs, des orphelins fauchés mis en demeure
de rembourser leurs soins. Des vioques sur le départ, c’est un
placement honnête. Une manne pour les courtiers. Les
guérisons sont rares et les décès rapides ; un petit coup de
pouce, au pire, pourra toujours hâter le retour sur
investissement…
Qu’attendons-nous ? Pourquoi se priver ? On compose
son menu, tout à la carte ? On bigarre ses avoirs (diabète,
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cancer, cardiopathie, etc.) pour majorer ses chances de
ramasser sa mise. Puis on attend. On guette, émoustillé, le
dernier souffle du produit pour empocher le pactole. La mort
était peut-être la dernière ligne de défense que l’argent
n’avait pas abattue. C’est désormais chose faite. La police
funéraire, c’est un marché de 35 milliards en plein essor ; et
c’est demain chez nous.
« Tout doit disparaître »
La même formule qui peut être entendue comme une
incitation à consommer peut également se lire comme un
constat de vanité.
La France est-elle encore un État ?
Facile à voir. Il n’est qu’à mettre en regard la chose et
son concept. L’État, au sens républicain, désigne
l’organisation qui doit permettre au peuple – et à lui seul –
de décider de son destin. De se tromper, s’il veut ; de se
détruire s’il doit le faire, mais d’être libre de le faire. Certes,
mais encore ? Beaudin, le fameux révolutionnaire, définissait
l’État par sa mainmise sur quatre institutions constitutives de
la souveraineté ; par sa saisine pleine et entière,
imprescriptible, des quatre mandats régaliens : battre
monnaie, voter les lois, rendre justice, mener ses guerre. Ces
quatre libertés, que nous en demeure-t-il ? Nous n’en
disposons plus.
40
(a) La licence monétaire est confisquée par une banque
« indépendante » européenne avec pour seule consigne de
lutter contre l’inflation. Une banque aux ordres de Francfort
qui suscite, mathématiquement, la montée du chômage,
l’appauvrissement des « PIGS » et la majoration du capital
dormant. (b) Une part considérable s’élevant à 80 % des lois
que nous votons – ou transposons – sont émanées au
parlement de Bruxelles ; le reste est à la discrétion
commissaires européens, tous ayant fait leurs classes aux
USA ou à la Goldman Sachs. Cela a commencé avec Monnet,
dont il est désormais de notoriété publique qu’il fut l’agent
CIA, cela continue avec les sons vengeance de la Trilatérale :
manières de technocrates dressés contre l’État stratège et qui
n’ont pas la bouche que le mantra de « concurrence libre et
non faussée ». L’ultime référendum qui nous fut concédé fut
annulé avec le plus souverain mépris. (c) La justice est
rendue à la cour européenne. Justice qui, par ailleurs,
condamne régulièrement la France à lui payer des pots pour
n’avoir pas adapté suffisamment vite les bulles
discrétionnaires des précédents. Plus de barrières douanières,
plus de frontières, plus de service public : pas de dérogation
au credo de l’appel d’offres. Et pour demain, le grand marché
transatlantique. Et qui ne s’extasie pas rumine sa peine dans
la relégation fasciste. (d) Quant au pouvoir de la grande
muette, il est aux mains de Washington qui, par la grâce de
Sarkozy, nous a fait prisonnier de l’OTAN. Ce n’est pas
Hollande qui nous en sortira…
41
Faisons les comptes, dressons le bilan. Comptons les
morts, comme après chaque défaite. La « troisième voie »
gaullienne a bien perdu de sa splendeur passée. La France du
jour, on la ramasse à la petite cuillère. Il y a longtemps que le
peuple ne dispose plus de soi, spolié par ses élites. Nous qui
sommes révolutionnaires dans l’âme sommes surtout fort en
gueule. Ils tardent à venir, des Printemps de Paris. Combien
de sacrifices encore allons-nous faire pour complaire à
Bruxelles ? Assez d’Europe ! Nous ne voulons plus coaguler
nos assemblées avec du sang.
Moins de mots, moins de maux
Après l’ignoble case « Mademoiselle » sur la déclaration
d’impôts ; la non moins scandaleuse option « père/mère » sur
l’acte de naissance, l’Hollandouille socialiste veut supprimer
le mot « race » de la constitution. On dénonce le concept
plutôt que l’idéologie ; manière subtile, quoique paradoxale,
d’éradiquer le racisme en retirant sa référence de la liste des
délits. Pas de bras, pas de chocolat. Pas de race, pas de
racisme, si le mot est la chose. Ce sont les assoc’ qui vont être
contentes !
Dont acte. S’il faut éliminer le mot « race » de l’officiel
des lois au seul prétexte qu’il fut à l’origine de l’esclavage (ou
de sa justification), alors pourquoi en rester là ? S’il nous faut
être cohérent, soyons-le jusqu’au bout. Il faut faire suivre ses
prémisses, et supprimer de même le terme « classe »,
puisqu’il a fait des millions de morts, et le mot « Dieu »,
42
puisqu’on a tué au nom de Dieu, le mot « État », etc. aux
chiottes Larousse ! Et le monde sera beau…
Poussée d’Archimarx
Tout employé immergé dans une entreprise subit une
pression verticale proportionnelle aux objectifs individuels
de rentabilité.
Fleuve d’Héraclite
Un philosophe antique voulait qu’on ne se baignât jamais
deux fois dans le même fleuve. Mais cette seule phrase a-telle un sens pour un événementiste ? S’il n’y a pas d’être, s’il
n’y a que du devenir, lors il n’y a pas de il n’y a pas de « on »
qui tienne. Il n’y a pas de « on » qui traverse le temps ; pas de
« substance », d’ancrage ; pas de référentiel constant qui
permettrait de décider si oui ou non ce fleuve est bien le
même que celui de la dernière fois. Une corde à nœud qui
s’étendrait et se rétracterait sans cesse ne serait pas d’un
grand service pour toiser le mûrier sauvage. Un homme qui
ne serait rien qu’une succession d’états ou d’événements peut
d’autant moins servir de « mesure de toute chose », comme
l’affirmait Protagoras, qu’il n’est pour lui aucun changement
dans la nature ; pour cela même que tout changement, que
tout mouvement, suppose une base d’identité – une relation
au fixe. Pour l’homme du devenir, il ne saurait y avoir de
fleuve, seulement des flaques. Lui-même n’est qu’un segment
43
dans le temps, précaire, puis un autre segment, discret
comme sur une pellicule. Le devenir, en d’autres termes,
réfute le devenir.
Folie sur ordonnance
La ritaline n’est pas tant le remède que l’occasion de
l’hyperactivité. On créé le médoc, puis la pathologie ad hoc.
La demande avant l’offre. Ce n’est là que le régime ordinaire,
aux USA, de la psychiatrie de laboratoire ; de l’industrie de la
camisole avec ses VRP et ses cocktails chimiques. On crée
des maladies (dépression, anxiété, troubles divers et
syndromes fabuleux) pour vendre des molécules. On dispose
même pour cela d’un catalogue sur pièces : le DSM (V). Bible
des psys qui se trouvent être aux trusts pharmaceutiques ce
que la comédie de Dante était aux mécréants : une table de
correspondance liant symptôme et cure, faute et supplice
(contrapasso). On y trouve tout – et pire encore. Toute une
typologie et sa pharmacopée. Jusqu’au délire. À se demander
lequel, du prescripteur ou du « patient », est le plus fou
furieux. Du fou qui confabule ou de celui qui suit…
Libéra(lisa)tion de la femme
Nous sommes friands de belles histoires. De grands
enfants. Nous caressons nos mythes. Nous ne voulons pas
grandir. Nous redoutons bien trop de découvrir qu’en termes
de pilotage, nous ne pouvons pas grand-chose. De découvrir
44
que nous sommes faits par des logiques qui nous dépassent ;
qu’il y a, dans la coulisse, bien autre chose bien plus qu’une
volonté consciente et militante, dans le chausse-trape,
un « enfer du décor ». Que le moteur du « progrès » est bien
souvent le vice plutôt que le « sens moral ». Il existe en
l’instance une manière implicite et peut-être inédite de
« pacte autobiographique » qui nous unit sous la bannière de
la légende : le « roman national » n’attendit pas Michelet
pour gazouiller dans l’affabulation.
« Libération de la femme ». Libération sociale, s’entend.
Les femmes ont toujours travaillé ; mais n’ont acquis, en
France, le droit de disposer pleinement de leurs émoluments
qu’aux lendemains glorieux de la seconde guerre mondiale.
On a eu dit que ce fut en récompense à leur contribution
active à l’économie de guerre. Les hommes, au front,
désertaient les usines, remplacés par les femmes. Plus assez
d’hommes après la guerre pour combler les coupes claires.
C’est une partie de la vérité. L’autre partie, moins lumineuse,
est qu’avec l’émergence de la société de consommation, se
devaient recruter incessamment plus de consommateurs.
De la fièvre acheteuse au salariat
Une femme « indépendante », émancipée de la férule
conjugale, c’était, non pas un seul, mais deux foyers : celui de
madame, désormais réticente aux astreintes
de
l’encouplement ; celui de monsieur, qui ne s’en trouve pas
plus mal. C’était deux canapés, deux postes de radio, deux
45
machines à café, deux fois la panoplie du parfait ménager ;
donc deux fois plus d’achat. La demande (ask), exacerbée par
le plan Marshall, recouvre l’offre (bid), et pallie
arithmétiquement la crise de la surproduction. Voilà l’âge
d’or du marché florissant ; ce que nous appelons,
mélancoliques, les « trente glorieuses ».
Encore faut-il articuler le consommateur au salarié. La
rente n’est pas la norme. Excepté – comme de juste – pour
cette engeance privilégiée qu’haranguait Marx, classe
d’actionnaires avant la lettre : la bourgeoisie capitaliste.
Cette faction, détentrice des moyens de production, prétend
rejouer à l’ère industrielle l’éternelle carte de l’exploitation,
usant dans cette optique du combo diabolique :
l’augmentation horaire de la journée de travail, la logistique
du travail à la chaîne (fordisme), ou la diminution de la
solde. Ultime option qui s’obtenait naguère grâce à la mise
en concurrence des prolétaires et du lumpenprolétariat
(workingpoor) ; pratiques en réaction desquelles naquirent
les syndicats – ainsi, en Angleterre, que la mouvance
skinhead.
Dumping social. On met le pays en coupes réglées. Grâce
à l’ « armée de réserves du capitalisme », dont les légions
jadis formées de pauvres, se repeuplaient ainsi femmes, avant
d’inclure, enfin, les immigrés (mobile et non « revers » de
l’espace Schengen). Consommatrices d’une part et
travailleuses de l’autre, les femmes ont certes bénéficié d’une
condition, quoiqu’aliénante à bien des titres, moins
46
humiliante auparavant. Mais ce n’est pas dans le
militantisme, et moins encore dans la « bonté humaine »
qu’il faut chercher les ferments du progrès. C’est dans
l’économie. Toujours. De la même manière que la machine à
vapeur aura rendu possible l’abolition de l’esclavage, canuts
coûteux à l’entretien, au profit des lignes automatisées.
Le paradoxe du capital
En basculant de l’ère de la production à celle de la
consommation, l’économie capitaliste se serait donc servie
successivement des « classes dangereuses », des femmes et de
l’émigration de travail comme d’une variable d’ajustement à
fin de peser sur les salaires et de maximiser le profit. La
mécanisation de l’industrie lourde, le mondialisme et le
credo européiste de la concurrence libre ont suscité
parallèlement une vague sans précédent de délocalisation.
Les ouvriers, mis sur la paille, se disputent les vestiges d’un
secteur moribond. Des dissensions s’opèrent. En fait
d’émulation, la concurrence réduit à l’impuissance les
syndicats. Durcit la concurrence entre les travailleurs. La
France a peur ; la France économise. Elle retire à la banque
et rembourre ses bas de laine. Et c’est là tout le paradoxe.
Moins de salaire, c’est aussi moins de dépenses, c’est aussi
moins de consommation ; consommation qui n’est rien de
moins que le cœur nucléaire de l’économie de marché. On
pourrait croire qu’en payant moins son « capital humain »,
l’industriel capitaliste se tire une balle dans le pied… Il n’en
est rien.
47
Plus aujourd’hui, grâce à la « mondialisation heureuse »
de Minc et à la « division régionale du travail » cher à Lamy
(Lamy très cher). Le salut du rentier réside dans la
déconnexion du producteur et du consommateur. On peut,
ainsi, produire local et consommer global, ailleurs. La Chine
paye au lance-pierre ses ouvriers forçats tandis qu’elle irrigue
nos étals de produits bons marchés, sans frais de douane.
Fatale pour la « compétitivité ». L’Allemagne, de son côté, se
réinvente le STO pour la jeunesse chômeuse des PIGS sur les
rotules, qu’elle salarie des cacahouètes et à mi-temps pour
refourguer ses Mercedes à l’élite de Pékin. Une fois les
vannes ouvertes aux autres bacs à sable, le circuit court cède
place au long-courrier.
La vente à l’étranger peut être une solution de fortune
pour s’assurer contre la « grogne sociale » (Pernaut) et les
(re)vendications de salaire en continuant à déstocker « làbas » ce qu’on achète plus « ici ». L’alternative consiste à
concentrer l’effort sur le marché intérieur. Comment ? Par
quel miracle parviendrait-on à persuader des salariés sans le
sou de se ruer dans la consommation – sans pour autant, bien
sûr, les augmenter d’un epsilon d’euro ? En pratiquant le
crédit. Des prêts bancaires à taux prohibitifs, accordés sur le
tas, à satiété, à tous, pour tous, au mépris du bon sens. Crédit
autos (automatique), crédit à la consommation, crédits qui
finissent d’en avoir. Et combien moins les banques ? « Too
big to fail », qu’on s’était dit. Jusqu’à la crise de 2008, celle
des subprimes ; jusqu’au collapse mondial causé par la
48
banqueroute du groupe Lehman. On ne peut pas tout
prévoir…
L’emploi des races
À quoi rimerait de supprimer le mot « race », lors même
que « race » est un concept que n’emploient plus que les
antiracistes ? Les vrais racistes parlent d’Islam. Les politiques
qui font leur beurre sur les signaux communautaires
accusent une décennie de retard. Il serait difficile, au reste,
de venir expliquer aux fils et filles de ceux qui sont passés
aux douches pour purifier la « race » que le terme est sans
contenu. La « race » existe, pardon : c’est une catégorie
taxonomique. Elle n’intéresse que la génétique. Qu’il y ait
des races n’implique en rien qu’il y ait une hiérarchie des
races. La hiérarchisation, c’est tout l’abîme qui dissocie la
biologie de la politique. Ce qui sépare – et qui doit séparer –
la science de l’idéologie. On a bien vu ce que Lyssenko avait
donné en URSS, et, conjointement, Galton aux USA.
Un pas de plus. Qu’il y ait, par extension, une pluralité
d’espèces n’implique en rien une subordination d’espèces.
Dès lors que les espèces (vivantes) sont toutes
contemporaines, elles marquent toutes l’aboutissement d’une
lignée phylogénétique. Il n’y a pas de stagnation. Il n’y a pas
de « monde perdu ». Nous n’avons tous qu’une mère, l’« Eve
mitochondriale » ; et c’est une même durée, une même
période évolutive qui nous a tous conduit depuis l’ancêtre
cellulaire, à épouser les diverses formes de vie qui se constate
49
dans la nature. Supprimer « race », « racisme » ? Va-t-on nier
les homosexuels pour mieux bannir les homophobes ? Nier
l’esclavage pour en finir avec l’esclavagisme ? Par quelle
étrange logique en arrive-t-on à consigner les mots qui
servent à dénoncer les maux ?
L’âge de la retraite
Un « serpent de mer » comme disent les journaleux : la
réforme des retraites. L’idée s’impose comme allant de soi
que l’âge de départ à la retraite devrait être ajourné, les
annuités multipliées pour épouser la nouvelle donne
humaine du XXIe siècle. Porte-paroles et lobbyistes,
éditocrates et consultants, « experts » ; tous préconisent – soit
à la cantonade, soit à la dérobée –, l’indexation de la courbe
du service sur celle, en hyperbole, de l’espérance de vie.
Nous vivons plus longtemps ; il faudrait donc travailler plus.
D’une logique implacable. Ce serait donc aux socialistes
actuellement au pouvoir de sanctionner cette triste mais
nécessaire Bérézina. Ou bien de réfléchir ? Cela leur arrive
parfois… On peut aussi songer que si l’espérance de vie
s’accroît, le fait que nous travaillons moins n’y est pas
étranger. Que le travail, c’est la santé ; que ne rien faire,
bref… on connaît la musique. On vit moins mal sa mort dans
le confort cossu d’une mansarde cosy. Quant à ses gros
malins qui arguent à qui mieux mieux du « principe de
réalité », nous ne leur rappellerons pas que c’est ce même
principe qui a permis de justifier la collaboration durant
l’occupation.
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Les héros de l’Alliance
L’histoire est oublieuse, la mémoire sélective.
L’unanimisme est de bon ton lorsqu’il s’agit de palucher sur
les exploits conjoints des FFL et des Américains (il est si
doux d’être unanime). « La Fayette, nous voilà ! » ; c’est dans
tous les manuels. L’Europe fut libérée, dit-on, sous l’aube
américaine, la France sauvée par la 2e DB et les anges
d’Azincourt fraîchement parachutés du haut de leurs dixhuit ans. Pour des prunes. Pro Bono. Le courage, les valeurs,
c’est si beau. Un scénario primaire pour les feel-good movies.
Si beau, et si peu charitable… Ingrate parce qu’amnésique.
Hémiplégique, n’en doutons pas. Par résilience, peut-être,
mais cela n’excuse pas l’historien. Il n’y a pas que la nation
qui profita de la « reconstruction ». L’histoire en fit aussi les
frais. On passe, de fait, un peu trop vite sur le rôle bien plus
essentiel de l’Armée Rouge ; sur la bataille de Stalingrad où
se scellerait le destin de l’Allemagne. C’est l’Armée Rouge,
rapatriée dans le « camp du bien » après la violation du
« PACS » Germano-soviétique, qui devait mettre un terme
aux prétentions hégémoniques du Reich. Pas les Américains.
À tout le moins, pas seuls. Sûr que ça fâche un peu de devoir
à Staline de parler aujourd’hui (mais pour combien de
temps ?) notre langue maternelle.
51
Une maxime d’Internet
Si c’est gratuit, c’est que vous êtes le produit.
Parallélisme spinoziste
L’audace de Spinoza fut d’avoir postulé une seule
substance là où Descartes en posait deux – et s’arrachait les
cheveux de ne pouvoir comprendre les passions, participants
des deux. Ce qui signifie que l’esprit serait l’idée du corps et
le corps la viscosité de l’idée ; que les corps et les idées sont
une seule et même chose perçue ou exprimée chacune selon
leur attribut. Les affections du corps sont également les
affections de l’idée, et réciproquement ; l’ordre et la
connexion des choses retranscrit celle de nos pensées. Il n’y a
donc pas « causalité » au sens où la causalité suppose une
distinction réelle ou numérique entre d’une part, ce qui
affecte, de l’autre, ce qui est affecté. Il faudra donc parler de
« parallélisme » sous le rapport des modes.
Ca-niveau d’anglais
On ne peut pas déconnecter le fait que les Français
soient si nuls en anglais d’avec la tumultueuse histoire qui lie
la France à la perfide Albion. Nous ne sommes pas
paresseux ; seulement trop fiers pour nous avouer que la
bataille est perdue. Nous n’aurons pas l’Empire. Le monde a
basculé. Sur tous les plans, aussi bien linguistiques,
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qu’économiques et culturels, la France le cède à l’Amérique.
La France adopte Fioraso – l’Américain comme langue
d’enseignement – avec l’onction de Mimolette qui n’est plus
rien que le gouverneur d’un dominion colonisé. Nous ne
sommes plus de la partie. Lors, massacrer l’anglais, c’est un
peu massacrer l’Anglais. C’est une petite vengeance.
Mesquine, on ne s’en cache pas. On a celles que l’on peut…
Paresse et surtravail
1880. Paul Lafargue, gendre de Karl Marx, écrit le Droit
à la paresse. 2007. Sarkozy, président de la République,
semond ses électeurs de travailler plus pour gagner plus.
Avec le résultat qu’on sait. Entre les deux ne s’écoulèrent pas
moins de 130 ans. Presque un siècle et demi de
perfectionnement technique. Nous développons des
automates, des chaînes de production ; toutes nos machines
mises bout à bout pourraient théoriquement nous dispenser
de travailler plus de trois heures par jour. « Aristote
prévoyait, écrit Lafargue, si chaque outil pouvait exécuter
sans sommation, ou bien de lui-même, sa fonction propre,
comme les chefs-d’œuvre de Dédale se mouvaient d’euxmêmes, ou comme les trépieds de Vulcain se mettaient
spontanément à leur travail sacré ; si, par exemple, les
navettes des tisserands tissaient d’elles-mêmes, le chef
d’atelier n’aurait plus besoin d’aides, ni le maître d’esclaves ».
Ce rêve est devenu notre réalité. Travailler mieux, moins,
tous, est à notre portée.
53
Et cependant, ce rêve recule. Chaque jour, ce rêve recule
d’un pas ; il n’a jamais paru si loin. L’augmentation du temps
de travail, de la durée des cotisations de retraite et la
« réforme sociale » promue par le Medef brosse un camaïeu
noir de la condition humaine à l’ère de la machine.
Comment en sommes-nous venus là ? Et quelles implications
pour la philosophie ? C’est dans l’otius, non dans les sordidæ
artes, que germe la pensée. Les Grecs n’en doutaient pas : ils
avaient leurs esclaves. Soyons meilleurs encore : nous avons
nos robots. Qu’on ne s’y trompe pas : ce que le chômeur
réclame consiste moins en un travail qu’en un salaire. Il y a
les fins et les moyens – et aussi les obèses, de plus en plus
nombreux. Un « revenu garanti » universel pourrait
déconnecter, salutairement, l’emploi de la richesse. Il
faudrait travailler pour vivre non pas vivre pour travailler. À
cette cadence, qui peut savoir si l’on sera, demain, encore
« coupable » de penser ?
Un catéchisme écologique
Qu’on cesse un peu de nous titiller les gausses avec
l’Apocalypse climatique. Le réchauffement, on en aura
soupé. Or tout ce qui rentre doit un jour ressortir, et ce n’est
pas vous avoir. Tragique pour les apôtres subventionnés du
GIEC que la banquise, qui fond au nord (c’est vrai), s’étende
au sud (de même). Dommage que la température se soit
stabilisée depuis trois décennies, au point que le discours
catastrophiste sur le cagnard à venir ait été remplacé par
l’homélie sur le trou de balle de la couche d’ozone, jusqu’à ce
54
que celui-ci, magiquement résorbé, soit à son tour troqué
pour une nouvelle saucée sur les étiages du CO2 et des
particules fines. Navré que les coulées d’iceberg ne fassent
pas s’élever d’un millimètre le niveau de la mer, la densité de
la glace – messieurs du GIEC – étant bien moindre que celle
de l’eau. « Sauver la Terre », enfin, surtout, ne veut rien dire.
C’est un slogan. La Terre nous survivra. Quant aux
économistes terrorisés du « péril jaune », qu’ils sachent une
fois pour toutes que leurs anathèmes n’empêcheront pas les
PED de parachever leur développement. Ni donc, car cela
viendra, de torpiller Wall Street. Cassée, Cassandre, et sans
rancune !
L’effet de serre
Ne faisons pas d’essentialisme. L’effet de serre n’est pas
mauvais en soi. C’est comme le vin : à petite dose, ça
entretient. Comme disait Paracelse au cœur du XVIe siècle,
« tout est poison, rien n’est poison ; car c’est la dose qui fait
le poison ». Croyons-en l’alchimiste. Il faut ce qu’il faut, pas
moins. L’effet de serre est aussi essentiel que l’hydrogène à la
viabilité de notre environnement. Sans lui la Terre serait un
congélateur bloqué sur les -30 (au lieu d’être +15). L’eau gèle
à cette température ; la vie ne se développe pas.
55
L’art contemporain
L’histoire de l’art a épongé de nombreuses ruptures et
controverses en plus de 5000 ans de théorisation. Ses idéaux
– rivaux ou successifs – n’ont pas cessé de se combattre ou de
s’escagasser : le religieux face au profane, l’ancien face au
moderne, le conceptuel face au figuratif, l’utilitaire face à
l’autotélique. Les peintres endoctrinées par les académies
locales se tirent la bourre depuis des millénaires. Il y a donc
eu divers modèles, pas tous très clairs, diverses inspirations ;
maintes conceptions soucieuses, avant toute chose, de faire
valoir leur singularité. Qui donc prenaient en grippe et de
manière systématique l’ensemble des codes précédemment
fixés. On passe souvent du noir au blanc, du blanc au noir,
etc. Aucun contraste encore, n’avait été aussi brutal que celui
opposant le paradigme de la Renaissance à celui de l’art
contemporain. L’art de la Renaissance est une manière de
concevoir le monde à partir du vestige. Il procède de
l’ancien ; construit sur l’héritage ; il crée sur du reçu.
Contemporain, la devient une manière d’appréhender la
société à partir du déchet. Il procède du gâté ; prise le
déliquescent ; il ravive le rejeté. Il bêche un univers où le
bon goût lui seul se conjugue au passé. C’est ce que Derrida
aurait appelé l’« inesthétique du goût ». S’opposent ainsi
d’une part, ce qu’on nous a laissé, de l’autre, ce que nous
allons laisser. On constate l’inversion totale des
préoccupations. Les peintures de naguère représentaient des
dieux et des fresques mythologiques ; le cinéma actuel n’en a
56
que pour les zombies et pour les fins du monde. Au vieux
mythe de l’Âge d’or à succédé celui de l’Apocalypse.
Décliner l’évolutionnisme
De la même manière qu’on a recours au darwinisme
pour « expliquer » l’évolution et la diversification du monde
vivant, on pourrait appliquer ce même modèle à la
physique ; plus particulièrement, à la cosmologie, discipline
à l’intersection de la physique et de l’histoire. Ce serait
inaugurer une manière inédite de concevoir la formation et
la transformation de la matière, l’évolution de l’univers et
des objets qui le remplissent depuis ses origines. Ce serait, en
tout état de cause, une option plus fertile que d’en rester à
explorer la physique de l’inerte, statique, qu’elle soit
relativiste,
quantique
ou
newtonienne.
Ce
pas
supplémentaire pourrait inaugurer une physique dynamique
et unitaire beaucoup plus en accord avec nos connaissances
actuelles.
Rien par ailleurs, ne nous oblige à nous en tenir là.
Hasard des mutations, nécessité de la sélection. Un tel
modèle, jusqu’alors réservé aux organismes, peut être
transposé à bien d’autres domaines : aux théories, aux
religions, aux œuvres d’art, aux grandes idées, aux systèmes
politiques, aux émissions de télévision, aux « mèmes », etc.
Nous avons peine à concevoir toute la fertilité d’un
paradigme dont on a trop longtemps fait d’exclusivité de la
biologie et des sciences du vivant. Au reste qu’est-ce que le
57
vivant, sinon un prolongement de l’inerte, un moment de la
matière sans cesse en transition ?
Culture publicitaire
Ce qu’il y a d’intéressant dans la publicité n’est pas tant
la publicité elle-même que ce qu’elle révèle sur le regard que
portent les annonceurs sur les consommateurs.
Révolutions techniques et politiques
On pourra apprécier que le sens dérivé du mot
« révolution » finisse toujours, en matière politique, par
retrouver son sens originel. Faire la révolution, c’est tourner
autour de son axe pour revenir au point de départ. La
sédition commence par un branle-bas surexcité pour finir en
déconfiture : par un repli nationaliste, avec retour aux
valeurs coutumières, restauration de l’État central, triomphe
de la réaction. En eau de boudin. En queue de poisson.
L’histoire humaine est ainsi faite, ponctuée de renaissances.
C’est une marmite anthropophage ou macèrent les idées. La
soupe sociale s’échauffe jusqu’à ébullition ; déborde ; dévide ;
on évacue l’écuelle, on prend les mêmes et on recommence.
Bilan : peau de balle. « Changer pour que rien ne change »,
analysait Tancrède. L’histoire, en matière politique, semble
épouser des cycles. Hésiode pronostiquait en mythe ce que la
réalité n’a cessé d’attester. Le statut quo revient toujours, et
sa dégradation avec. À croire que nous lui sommes attachés,
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au statut quo – plus qu’à la liberté ? A voir. C’est là peut-être
ce que La Boétie appelait la servitude volontaire.
C’est par cet éternel retour qu’il faut différencier le
« progrès » politique du « développement » de la technique. Il
n’y a que les révolutions « techniques » qui soient stables et
définitives. Fille de la science, elle seule chemine en ligne
droite. Elle va son cours, ignorant tout de ce qui la précède,
tourné vers l’horizon. On ne peut plus vivre à la bougie dès
lors qu’encapsulée son ampoule électrique. Après le tracteur,
plus de charrue qui tienne. Après le poste couleur, puis la
HD, qui songerait sérieusement à rétablir la télé
monochrome ? Toute la complexité qui prête son intérêt à
cette dissymétrie entre révolution sociale et développement
technique, consiste en cette particularité que c’est souvent le
développement technique qui sonne le temps de la
révolution sociale : que serait le marxisme sans la révolution
industrielle ? Quid du protestantisme et de la politique
moderne sans l’imprimerie de Gutenberg ? Et la « révolution
de jasmin », l’eut-on seulement envisagé sans Facebook et
Twitter ?
Démographie et histoire
Une manière simple, concrète et efficace d’appréhender
la sénescence (ou la puérilité, les extrêmes se rejoignent) de
la population d’un pays riche serait d’extrapoler ce
vieillissement d’après les tableaux de vente de couchesculottes pour troisième âge. L’incontinence – ce fléau
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national – est un marqueur plus éprouvé, moins défectible
aussi que la bidouille du recensement civil. Les Japonais, sous
ce rapport, n’envient rien aux Allemands. Le nombre de
couches-culottes vendues pour les personnes âgées sur
l’archipel nippon a dépassé en 2013 celui vendu pour les
enfants. Braudel nous expliquait naguère que le monde était
déterminé par la démographie. C’était son intuition ; et il la
partageait. L’histoire lui donne raison, mais pas de la manière
dont il l’aurait souhaité.
Être une puissance démographique peut-être un
avantage à l’heure où les guerres d’expansion se mènent en
face à face. Par chance, si l’on ose dire, les siècles précédents
ont été jalonnés de guerre qui permirent à la France, à
l’Angleterre et à l’Espagne de se doter d’un empire colonial, à
la fois source de richesse et relais d’influence. On leur doit la
francophonie, Francky Vincent, et combien d’autres
choses… On peut admettre qu’alors, le plus confine au
mieux. Hors temps de guerre, cette même démographie
devient un handicap. Rédhibitoire, elle entretient le
chômage ; lamine l’économie ; sature les villes ; fait exploser
le foncier.
Ainsi l’Allemagne domine l’Europe avec ses petits vieux
quand la jeunesse de la Puerta Del Sol s’en vient crever la
gueule ouverte. Merkel décide des lois qui s’imposent à
l’Europe, de l’économie qui s’impose à l’Europe, de la
monnaie qui s’impose à l’Europe et ne convient qu’à
l’Allemagne. L’agent démographique est donc loin d’être un
60
levier infaillible de la domination. L’ambiguïté de ce
phénomène ravive la vieille querelle des malthusiens contre
les natalistes. Aucun n’a tout à fait raison. Ni donc tout à fait
tort. On ne peut l’analyser à l’exclusion d’un contexte bien
déterminé. Les jeunes ne font plus d’enfants ; les seniors
mènent le monde et ne font pas la révolution.
L’or des dieux
L’or est le miel des pierres. D’entre tous les métaux, il est
le seul connu qui soit incorruptible. Il est du reste un métal
mou, malléable à l’état naturel. Le cinéma de péplum ne
manque jamais de glisser une scène où l’on avise un
commerçant sceptique croquer une pièce pour conclure son
affaire. Ne vous demandez plus pourquoi : il ne « teste » avec
les dents, « poinçonne » pour départir le toc et l’authentique.
Mais l’or a bien d’autres vertus ; autres que celles de la rareté
ou de la valeur d’échange.
Incorruptible et mou, il était dit symboliser la chaire
dont étaient faits les dieux. Les dieux sont éternels comme
l’or imputrescible. Hésiode, dans sa théogonie, associait l’or à
la première des races, celle des daïmon du règne de Kronos.
Les daïmon, immortels, s’endorment mais ne meurent pas. À
ces non-morts (athanatoï), l’Égypte ancienne forgeait les
masques funéraires. Les morts devenaient dieux. Les masques
d’or des pharaons, ces dieux vivants, montraient que le
pouvoir jamais ne se corrompt et rayonne jusque dans la
tombe.
61
L’animateur et l’hôte
On va encore cracher sur la télé… Que voulez-vous,
c’est de bonne guerre, quand on vous crache dessus, on ne
peut que riposter. On s’étonnera cette fois de voir avec
quelle légèreté les émissions dites culturelles (il faut le dire
vite) ont peu à peu fait basculer la relation animateur/artiste
en faveur du premier. L’artiste, auparavant, tenait le haut du
pavé. À lui la gloire et la vedette. L’animateur fait désormais
le spectacle tandis que c’est à peine si l’invité mérite d’en
placer une. C’est le médium qui fait le Messie ; plus l’invité.
L’artiste met en valeur l’animateur. L’animateur fait la
carrière de l’artiste. L’animateur, parce qu’il détient le
pouvoir absolu du « prescripteur » professionnel ; celui de
faire la renommée de son hôte ou de le vouer aux gémonies.
Celui de le condamner, sur un caprice, au goulag mou de la
relégation discrète. Le pouvoir de vie ou de mort télévisuelle
et par suite, artistique. Gare à l’auteur s’il pète plus haut que
sa croupe, s’il remue trop ou revendique trop fort son
aumône de parole. Qu’il reste sage et compliant, et tout se
passera bien. Aussi faut-il saluer Taddei dans son effort bien
solitaire pour s’excepter du lot. Après Pivot qui, justement, a
toujours refusé d’être celui de son émission.
62
Des mots qui meurent
Les paroles passent, l’écrit demeure. Là où les livres ne
vont pas, on dit que quand un vieillard meurt, c’est une
bibliothèque qui brûle. Car les paroles ne sont pas toutes
écrites, et les mots passent lorsqu’ils cessent d’être
prononcés. Les mots sont des fenêtres et c’est par eux que
nous voyons. Les langues sont des visions, des structures de
pensée ; elles sont des mondes à part entières. Autant de
langues, autant de mondes. Détruire une langue, c’est donc
perdre un fragment du monde. Un peu comme si l’on
décidait de retirer d’un musée d’art un tableau chaque
semaine. C’est un peu le Chili de Pinochet : un beau matin,
on cancellise une toile du répertoire sans que personne s’en
aperçoive. Progressivement. De manière insensible, jusqu’à
ce qu’il ne reste plus, au fond de tunnels vides, qu’une
unique salle où tous agglomérés nous nous ferions la messe
d’un pâle Murakami. Ça ne vaudrait pas le prix du billet.
Pour un dialecte à naître, combien s’éteignent ainsi chaque
jour et dans l’indifférence ? La mondialisation, c’est aussi
cela : la mise en concurrence des langues prolonge celle des
économies. L’anthropologue Claude Lévi-Strauss ne disait
pas autre chose qui savait d’expérience quel préjudice
engendrerait cette nouvelle forme d’impérialisme. Une
langue s’impose, hégémonique, au détriment des autres. Aux
autres de s’adapter. Écoutez dire les journalistes – les mêmes
qui chantent le nuancier de la diversité. Une langue s’éteint ?
Dommage. Somme toute, qu’en avait-on besoin ?
63
Marche sur Babel
On ne s’en laisse pas conter. Quitte à user des mots qui
fâchent, le brassage culturel n’est pas seulement la
communion de l’humanité enfin réconciliée dans sa
diversité, mais d’abord l’érosion de cette diversité.
« Brassage » comme « mondialisation » peuvent être
remplacés par « colonisation ». Les choses sont ce qu’elles
sont. Elles sont l’élision douce d’un monde qui s’amenuise.
Georges Dumézil n’évoquait pas sans émotion ces parlers
caucasiens nomades qui, lentement, désertent les mémoires.
Et c’est à son instigation que résonnèrent une dernière fois
les accents de l’oubykh, un idiome turc dont l’alphabet ne
comprend pas moins de quatre-vingt-deux consonnes.
Discours d’adieu : l’année suivante, le dernier homme à la
parler passait la main. Toute sa tribu – Oubouch – s’était
déshabituée de sa propre langue, assimilée en moins d’un
siècle par les Tcherkesses de l’Empire ottoman.
On pourrait aisément relever l’analogie avec l’actuelle
situation des langues européennes. Les dialectes régionaux
s’épuisent, végètent à la périphérie. Après le latin et les
mathématiques, l’ultime critère de sélection des filières
d’excellence est devenu le « singlais » (l’anglais
singapourien). Les « classes européennes » – un comble ! –
enseignent dans la prose de Bill Gates quand à l’échelle
continentale, la politique, l’économie et le commerce se
conçoivent en globish. Symptomatique : l’Eurovision, où pas
un candidat hormis, précisément, le nôtre, n’a consenti à son
64
pays quelques mesures qui déparassent d’avec l’ignoble pop
américaine et formatée qu’on nous inflige déjà à profusion
dans les télé-crochets. Si c’est là l’avant-garde, on préfère
couvrir les arrières… La langue française serait-elle si
ringarde qu’il faille absolument l’achever ? On l’entend dire,
mais les faits sont têtus. Elle reste, quoi qu’on en dise, la
troisième langue la plus parlée au monde après l’anglais et le
chinois, la seule, avec l’américain, à être pratiquée sur les
cinq continents. Certaines réalités sont utiles à rappeler.
Appauvrissement des langues
L’appauvrissement des langues poursuit son cours,
sinueux mais implacable, charriant ses coquilles vides vers le
grand fleuve de la langue mondialisée. À langue unique,
pensée unique. La pente est forte ; le processus bien entamé,
irrésistible et d’autant plus rapide qu’il mine ces langues de
l’intérieur autant que de l’extérieur. L’ennemi sous les
remparts est aussi dans nos murs. Il y a les langues qui
disparaissent, et puis les mots au sein des langues qui
disparaissent. Des langues qui se fissurent et se délabrent sur
pied, fragilisées comme des maisons de Swift. Les
constructions rongées par la vermine sont alors mûres pour
être remplacées – et c’est l’américain qui vient combler les
trous. Rien n’est besoin qu’un souffle, et tout s’envole au
vent. Syntaxe et sémantique, tout passe, s’effondre. Adieu
aux langues, la langue morte, Babel a triomphé.
65
Au nombre des premières victimes on trouve, bien sûr,
les noms de métier, d’outils, d’objets que l’on utilise plus.
Cela fait partie du jeu. On ne peut pas tout garder. Les corps
sont des systèmes et comme tous les systèmes, comme tous
les organismes, elles doivent faire de la place pour se
renouveler. Il y a les mots qui passent faute d’être utilisés ;
mais il y a bien aussi ceux que l’on n’emploie pas faute d’en
avoir, tout simplement, pour exprimer les mille et une
réalités qui suivent les pulsations du monde. Ces choses,
idées, percepts, que l’on ne saurait dire sans employer la
langue du dominant, parce qu’elle est à ce jour la seule à leur
allouer un nom : smartphone, blockbuster, best-seller, clash,
chat, trend, buzz, on passe les plus courantes. C’est moins,
somme toute, la péremption de certains mots qui doit nous
inquiéter, que l’incapacité de notre langue à inventer ceux
qui répondent aux « défis de notre époque ». Le fond de
l’affaire est qu’elle a déposé les armes ; elle n’innove plus, et
se laisse envahir. La France a, définitivement, baissé son
« frog ».
L’arche de Babel
Et le linguiste de s’offusquer d’un cri primal et
cathartique de ce que l’anglaise coutume nous phagocyte. On
se fait du bien ; on ne s’en trouve pas plus avancé. Tancer
l’américain ne fera pas revenir la gloire passée d’une langue
qui, rappelons-le, se pratiquait de l’Angleterre jusque dans
l’empire russe. Langue de Molière qui supplante le latin,
devient langue administrative avec François Ier, et, peu à
66
peu, sous la houlette des hussards noirs de la IIIe République,
submerge les campagnes, dissous, digère, détruit les patois du
terroir. On oublie trop souvent qu’il fut un temps où notre
langue donnait le ton, impérialiste, et n’était pas plus
tolérante sous ce rapport que le singlais (l’anglais
singapourien). Ce temps est révolu – comme il doit l’être et
le rester. Entendons-nous : il ne s’agit pas de remplacer une
tutelle par une autre, mais bien de sauvegarder une
multiplicité. Soyons polythéistes – en langue, en loi –,
pluriels dans nos pensées ; soyons-le jusqu’au bout.
Remplissons l’arche en tenant ferme à la loi du bon sens :
sauver les langues, cela commence par apprendre la sienne.
Loi Fioraso
Entérinée. Nouvelle percée de l’américain globish, ce
pétainisme au beurre de cacahouète. Après les écoles de
commerce, les universités françaises feront bientôt leurs
cours dans l’anglais appauvri la mondialisation. Au seul
prétexte d’attirer dans nos murs davantage d’étudiants issus
de l’étranger. Mais si ces étudiants voulaient apprendre
l’anglais, c’est aux États-Unis qu’ils feraient leur cursus, ou
au Royaume-Uni, ou même en Australie, au Canada ;
partout, en tout cas pas en France. Les universités chinoises
viennent instamment de retirer de leur maquette les cours
d’anglais obligatoire. Ce qui, concédons-le, la fout plutôt mal
pour une « langue d’avenir ». Du reste, si les Français doivent
s’« adapter » et rendre compte de leurs recherches en langue
américaine (investir toute leur énergie à traduire leurs
67
concepts), alors pourquoi leur apprendre le français plutôt
que l’américain directement ? Français qui demeure au
surplus la langue de la francophonie ; ira-t-on expliquer à
tous les pays membres de la francophonie qu’ils se sont tout
bonnement leurrés en choisissant le français plutôt que
l’américain ? On frise la trahison. Une langue c’est une
vision, une idéologie, une manière de penser ; au-delà même,
c’est une culture et une identité. S’il faut alors – et il le faut –
apprendre d’autres langues pour penser autrement, pourquoi
apprendre exclusivement, spécifiquement, celle que tout le
monde pratique pour penser comme tout le monde ?
L’inexception humaine
À supposer que l’homme possède un « propre », en quoi
ce propre – si mystérieux qu’on peine encore à le déterminer
– en ferait-il une exception parmi les animaux ? Toutes les
espèces possèdent un propre ; ou bien il serait impossible de
distinguer plusieurs espèces. Et l’ « entendement » ? Et la
parole ? Des critères relatifs. Du point de vue du lacustre,
l’homme est un attardé. Du point de vue du putois, l’homme
est trop primitif encore pour maîtriser la langue des
phéromones. Quant à la politique, à l’art, à la culture, à la
fabrication et à l’emploi d’outils, à l’agriculture et à l’élevage,
à la sexualité de face, à la sexualité sans périodicité, à
l’homosexualité, aux sentiments tels que la cruauté et
l’empathie, aux affectés altruistes, à la conscience de soi, et
même au maniement d’idiomes non stéréotypés, locaux et
mutagènes, ce sont des choses que l’on retrouve aussi dans le
68
règne animal. Et l’on retrouve bien autre chose dans le
monde animal que l’on ne trouve pas chez l’homme. La
thématique du « propre », qu’elle ait un sens, se pose alors
respectivement pour chaque espèce. Il n’y a pas l’humain
d’une part ; de l’autre les animaux. Il y a les animaux, dont
l’homme, avec autant ou aussi peu de différence entre la
puce et le renard qu’entre le scarabée et l’homme.
Le critère historique
D’aucuns ont avancé l’ « histoire » comme critère
distinctif supposé faire la part entre le genre humain et le
règne animal. L’histoire, c’est bien joli ; encore faut-il savoir
quand elle embraye, l’histoire, ce qui la met en branle. Où
commence l’hominisation ? Le débat anthropologique est des
plus abyssaux. On ne s’y risquera pas. Pour nous en tenir à la
Vulgate scolaire, cet avènement correspondrait à l’invention
de l’écriture. Plus simplement à l’art comme symbolisation
(on trouve des pictogrammes et des idéogrammes dès 50 000
avant notre ère) ; mais à l’usage réglé, et systématisé, de
pictogrammes ayant fonction de signe, cette écriture
émergeant simultanément (quoique pour différentes raisons)
au IIIe millénaire dans au moins quatre « foyers de
civilisation ».
L’écriture donc, nous arrache à la Préhistoire, et nous
distingue des bêtes. C’est un peu trop facile. À tout problème
existe une solution facile – et fausse. On ne peut pas tenir
tout à la fois que l’écriture constitue le tournant qui fait
69
entrer l’humanité dans sa phase historique – donc dans
l’humanité –, et ne pas considérer les peuples sans écriture
comme dépourvus d’histoire – et donc d’humanité.
L’ethnologie occidentale (pléonasme), qui met un point
d’honneur à n’en rater aucune, n’a pas boudé cette nasse.
Quant à l’idée que l’histoire, en qualité cette fois de
« transformation des modèles politiques » (Marx), serait sans
approchant dans le règne animal, c’est un axiome gratuit, et
désavoué depuis longtemps par les observations. Exit
l’histoire. Il faudra trouver mieux.
L’animal symbolique
Dans son Essais sur l’Homme (1944), le philosophe
allemand Ernst Cassirer définit l’être humain comme un
« animal symbolique ». L’idée serait que l’homme se
distinguerait du royaume animal par son habilité à façonner
un univers de signes et de symboles qui constituent une
dimension à part entière de son existence propre. C’est la
culture qui permettrait, selon les mots de J.-M. Schaeffer, de
préserver, malgré la biologie, l’immunité ontologique de
l’homme ; de conserver, malgré le darwinisme, les
neurosciences, les évidences, indemne la frontière entre
l’homme et la bête. Ce ségrégationnisme homme/animal,
fruit de la laïcisation du thème de l’élection typique des
religions du Livre (Genèse, I) n’a pas d’équivalent dans les
polythéismes. Les philosophes s’accrochent à la traîne de
Descartes, en tenant mordicus à cette dissociation depuis
longtemps battue en brèche par les travaux d’éthologie.
70
L’éthologie à maintes fois avérée que certains animaux
pouvaient tisser du symbolique et créer des structures
relativement complexes. Un animal n’est pas une chose qui
réagit de manière conditionnée, systématique et immuable,
aux stimuli de son environnement. Il n’oppose pas le réflexe
à l’affectent, mais la réponse à la question. Il y a déjà, dans
toute réponse, une place pour l’interprétation. Pourquoi
alors se récrier contre les classifications de Linné ? Pourquoi
cette répugnance à nous considérer un animal parmi les
animaux ? Peut-être parce que l’on craint d’en arriver à
traiter l’homme ainsi que l’homme maltraite les animaux.
L’Essai sur l’homme de Cassirer colle à son temps, qui date
précisément de 1944.
Sophismes de corrida
Les aficionados ont eu beau jeu d’instrumentaliser cette
crainte, sophisme s’il en est, et des plus pernicieux : celui de
la pente glissante. Mettons, envisagent-ils, que l’on se mette
à traiter l’animal comme on commerce entre hommes ; que
l’on adopte envers les bêtes de même comportement qu’à
l’endroit des personnes : il ne faudra pas longtemps avant de
nous conduire entre hommes comme nous traitons les bêtes.
Dont acte. C’est un point de vue. On peut aussi prendre les
choses par l’autre bout : on envisage, par impossible, que l’on
se mette à se conduire envers les animaux avec une fraction
du respect que l’on se témoigne entre hommes, on ferait
simplement un meilleur sort aux bêtes et gagnerions peut71
être là, peut-être, ce qui s’apparenterait à un surcroît
d’humanité. Une chose est sûre : la barbarie ne rend pas plus
humain.
Des définitions de l’homme
On marche sur des œufs. Définir quelque chose, c’est
poser un contour, s’est assigner un cadre plus ou moins
trouble à son objet. C’est par contraste avec ce qu’elle n’est
pas une chose est ce qu’elle est. Une chose est ce qu’elle est
dans l’ombre de ce qu’elle n’est pas. Toutes les définitions
sont par là-même « apophatiques ». Définir, c’est exclure ;
définir l’homme, c’est alors forcément exclure une catégorie
d’homme. Comme l’affubler par convention d’un habit trop
étroit. Avec les conséquences qu’on sait. S’il faut définir
l’homme par l’entendement ou la raison, il faut alors exclure
de l’humanité tous les handicapés mentaux, tout ce qui
déraisonnent sous nos critères de rationalité. S’il faut définir
l’homme par la station debout ou par la bipédie, il faut alors
exclure de l’humanité tous les handicapés moteurs, les
estropiés et les paraplégiques. S’il faut définir l’homme par la
conscience de soi, alors il faut s’exclure de l’humanité chaque
fois que l’on ne pense pas à soi. Si « je pense, donc je suis » et
que la pensée – d’après Descartes – se définit par l’acte (toute
pensée est consciente), chaque fois que l’acte de penser n’est
plus, je cesse également d’être. Preuve en est faite que les
définitions de l’homme ne sont jamais pertinentes, souvent
criminogènes et globalement stupides.
72
Proximité à l’homme
Quel est, parmi les animaux, celui dont le code génétique
voisine plus celui de l’homme ? On cite le bonobo (99,4 %).
Mais il y a d’abord l’homme, on l’oublie volontiers. Et puis la
femme, bien sûr. Il y a aussi l’éponge (60 %) et le ténia
(80 %) ; mais surtout la souris (98 %). Petits effets, grandes
con-séquences (de nucléotides) ; surtout lorsque l’on sait que
95 % de notre génome n’est pas directement codant. Quant à
l’affinité chromosomique qui relie l’homme aux autres
formes du vivant, celle-ci peut être extrêmement bien
dissimulée. Les apparences sont mauvais guides. La
dissemblance des caractères visibles (des phénotypes) ne
traduit pas nécessairement celle des codes génétiques (des
génotypes). Les biologistes se sont battus – et se battent – bec
et ongles pour faire entendre à leurs contemporains que des
espèces qui ne se ressemblent pas peuvent être plus
semblables entre elles que des espèces visiblement
apparentées. Il est, de fait, très difficile de faire admettre à
cette enseigne que le thon albacore est plus proche de
l’humain que du requin. Quoi que cela perce chez certains…
Liberté et neurosciences
Les expériences en temps réel que permettent de réaliser
les technologies d’imagerie cérébrale à résonance
magnétique (I.R.M.) ont démontré que face à un dilemme
(ex : appuyer sur le bouton rouge lorsque la lampe est rouge
et sur le bouton vert lorsque la lampe et verte, et d’autres du
73
même type), notre cerveau prenait sa décision jusqu’à dix
secondes avant que le sujet n’en prenne conscience et ne la
fasse suivre d’effets (temps de réaction total égale 10 s. + 1).
Cela ne signifie pas que le sujet ne soit pas libre. Pas
davantage que le sujet soit libre effectivement. Le fait est que
nous n’en savons rien ; et là n’est pas, de toute façon, notre
propos. Ce dont témoignent ces résultats, c’est que la prise de
décision ne relève pas du « moi » conscient ; qu’elle s’effectue
bien en amont. Cela signifie, par suite, que la décision n’est
pas une chose qui se puisse lier à quelque chose comme une
délibération. Cela signifie, enfin, que si la liberté existe, cela
ne peut être qu’une liberté sub-rationnelle, indifférente,
certes autonome – mais aussi par rapport à nous, une liberté
qui ne peut être d’aucune manière influencée par la
« raison ».
Liberté et identité
Nous nous déterminons dans la majorité des cas sans trop
savoir pourquoi. Par habitude ou par réflexe. Parce que c’est
nous. Mais qu’est-ce que « nous », sinon la somme des
décisions que nous avons prises et subsumées sous la
catégorie du « moi » ? Quel rôle joue la raison dans
l’édification du « moi » ? Quelle place pour la conscience
dans l’édification du « moi » ? La conscience objective dans la
pensée des motifs potentiels aux décisions que nous avons
prises et que la raison se charge, en seconde main, de
sélectionner pour les doter d’une cohérence et une
continuité logique. Le rôle de la raison, inspecteur des
74
travaux finis, est d’intégrer nos actes et nos comportements
au sein d’une personnalité psychique. De faire en sorte de
nous stabiliser, de forger sur mesure des régularités action,
de créer l’illusion d’une identité stable. J’agis, j’excuse mes
agissements ; je crée ainsi une personnalité, un simulacre
identitaire à l’aune duquel vont être référées de manière
rétrospective « mes » décisions.
Le moi et la conscience
Pourquoi toute cette ingénierie ? Qu’a-t-on besoin d’un
« moi » pour vivre et pour agir ? Posons d’abord ce qu’est le
« moi » (ego). Le moi est l’interface par laquelle les individus
entrent en relation les uns avec les autres. C’est une
construction de la socialité. Cette construction est donc
fonction de la complexité des relations que nous entretenons
les uns avec les autres. Le « moi » n’est pas indépendant, mais
tributaire d’un biotope politique ; écosystème social dont il
n’est, en dernier ressort, que l’épiphénomène. Que la société
soit de nature holiste ou individualiste change tout au
résultat. Dans ce dernier modèle, le nôtre, le « moi » se
coagule dans la rencontre entre pulsion, histoire et
incorporation de la normativité sociale. C’est un « moi » fait
de concessions et dont Durkheim à défini différentes formes
de pathologies. Un « moi » qui s’édifie au gré des expériences,
qui s’élabore comme un récit, se dresse comme une pièce
composite. « Moi » fonctionnel osselé par des appartenances
de groupe, autant sur le plan biologique (sexe, âge, etc.) que
symbolique (instruction, habitus, etc.).
75
Le « moi » social repose sur une structure bien plus
fondamentale, sa condition sans quoi l’identité ne serait
qu’un vain mot. Cette conscience autoréflexive – conscience
de soi ; car la conscience doit être intentionnelle – a pour
finalité d’assigner au « moi » une cohérence durable. Une
certaine consistance, ou persistance, et dans l’espace, et dans
le temps : il faut, pour nous penser, que nous pensions être la
même personne dans la cuisine comme dans la salle de bains,
hier comme aujourd’hui. Sans quoi nous ne serions
qu’éclatement, magma, éclats de phénomènes se succédant
sans lien. Nous n’aurions pas d’ontologie de substance, mais
seulement d’événements. L’ontologie de substances appelle
une mise en relation de segments spatio-temporels et
permet, d’après Kant, de penser le changement. La plupart
des opérations requises par une ontologie de substances ont
lieu dans le néocortex que nous avons plus développé
qu’aucun des (autres) animaux. Une première piste de
réponse à la question de savoir quels animaux ont la
conscience du temps et de leur individualité…
Les illusions du moi
Une telle indexation de notre agir sous la catégorie
abstraite et inductive du « moi » peut être rapporté aux
notions vagues de personnalité, de caractère, de force d’âme
ou de tempérament ; à quelque chose qui, en tout état de
cause, transcende puis finalise l’irruption chaotique de nos
états intérieurs. Le « moi », en somme, préserve l’individu
76
contre le risque toujours prégnant de la dispersion
(schizophrénie, erreurs d’attribution, syndrome de la
personnalité multiple, dissonance cognitive pourraient en
signifier l’échec). En lui offrant de se rapporter à son
individu, le « moi » donne l’illusion de stabilité qu’exige
toute projection dans le temps, tout projet politique, toute
qualité de rapport à autrui outrepassant l’instinct et l’intérêt
de court terme. Surtout, il nous conforte dans l’intuition
d’être nous-mêmes à l’origine des choix que nous faisons (ce
qui, nous l’avons vu, n’est pas exactement le cas), ouvrant
l’humanité à cette dimension complémentaire de la liberté,
régulatrice et rassurante mais non moins mensongère, qui
consiste en le « principe de responsabilité ».
L’eau et la pensée
On a parlé de « mémoire de l’eau ». On a soutenu, dans le
sillage de Benveniste, que l’eau aurait la faculté de conserver
une empreinte mnémonique de chaque substance
particulière entrée en son contact. Une sorte d’intrication
quantique, mais à l’échelle moléculaire. C’en est devenu,
pour le meilleur et pour le pire, le postulat fondamental de
l’homéopathie. Les expériences de Benveniste ont été
reproduites – ce qui, malheureusement, ne fut pas le cas de
ses résultats. Les conclusions sont à l’appréciation de chacun.
La mémoire est une chose ; l’imaginaire en est une autre,
et Bachelard s’est fait fort de remplir le créneau. Or, dans la
masse des anthropomorphismes (mémoire, volonté,
77
imagination…) qui prêtent à l’eau ses atours spirituels, aucun
ne fut moins considéré que l’intelligence. L’intelligence au
sens non pas d’adaptation, de QI ou de contrepartie de
l’instinct (Bergson), mais de l’ensemble des processus
relevant de la cognition.
On a pu constater que les neurones se chargeaient d’eau
chaque fois qu’ils étaient activés. Pas tous. Uniquement ceux
intéressés à des activités précises, ressortissant à une zone
corticale particulière. On a parallèlement enregistré un fort
ralentissement du mouvement brownien de ces molécules
d’eau. Deux hypothèses au moins peuvent être envisagées.
Composé d’eau à 76 %, notre cerveau pourrait d’abord user
de celle-ci comme liquide de refroidissement. En vertu du
principe de conversion de l’énergie mécanique ou cinétique
(des molécules) en électricité, elle pourrait, mieux encore,
être le « carburant » des influx cérébraux.
Philosophie en France blaireau
Bac 2013. Les épreuves de philo lieu ce matin. Et les
radios grésillent : « À quoi sert la philosophie ? », se gaussent
les éditorialistes. Bien triste sort pour la seule discipline à
l’heure de la « société de l’information » où les questions
comptent plus que les réponses. Seule discipline à poser les
questions que la vie, souvent, se charge de résoudre. Bien
triste antienne pour l’une des professions dont le souci
majeur et permanent ne devrait consister qu’en
78
l’engagement à ne « servir » personne. À leur décharge, ce
sont des journalistes…
L’échelle des êtres
En termes de biomasse, il n’est pas jusqu’aux vers de
terre qui nous la mettent minable. Qui sont vraiment les
grands vainqueurs de l’évolution ?
Kant et la peine de mort
On a coutume de faire de Kant et de Voltaire les deux
figures de proue du mouvement des Lumières. Un hommage
vipérin pour un courant somme toute moins xénophobe,
raciste, intolérant cruel et rétrograde que Kant et que
Voltaire. L’auteur des trois Critiques, pour s’en tenir au plus
allemand des deux (originaire de Prusse orientale, Kant,
aujourd’hui, serait citoyen russe), cultivait en effet une
propension perverse à prendre systématiquement le revers
de son impératif d’universalité. Ravage d’une vie trop terne à
macérer dans son village, avec pour seul ami et partenaire
sexuel un valet de chambre hydrocéphale. Ce qui n’ôte rien
au fait qu’au moins son œuvre avait le mérite d’ouvrir
certains débats. Combien d’essais de philosophie posent
encore des questions ? On ne peut nier qu’époussiérée de son
phare académique, la pensée sèche de ce bénédictin de la
nouille dépare dans le paysage actuel des « nouveaux
philosophes » plus disposés aux fulgurances de l’insaisissable
79
et de l’immédiat qu’aux éléphants de l’intervalle et des
totalités de synthèse.
Certains débats… Dont celui, sulfureux, de la potence.
De l’abbaye de Monte-à-Regret, comme on disait jadis.
L’hurluberlu de Königsberg ne se cache pas d’un goût certain
pour les affaires rondement menées : « si le criminel a
commis un meurtre, il doit mourir », se laisse-t-il dire dans la
Doctrine du droit. Le dandy Luc Ferry eut été avisé de ne pas
trop sauter de pages avant de faire de Kant sa mascotte des
droits de l’homme. Qu’importe ; l’homme est expéditif,
limpide, la plume sans fioritures, ce qui tranche d’avec ses
habitudes. Plutôt que de grossir la meute avec les partisans
d’Hugo, ralliés de la dernière heure, et les censeurs du Bien,
accordons-nous une chance de mettre à plat le raisonnement
de l’auteur. Soyons patients, soyons précis. Ce n’est pas
facile, quand on ne sait pas écrire, de faire admettre ses idées.
Ardu de s’orienter dans une prose filandreuse dictée par une
pensée qui ne l’est souvent pas moins. Toute la complexité
d’une doctrine, enseigne Bergson, tient à l’abîme qui sépare
la complexité d’une intuition, des moyens dont on dispose
pour l’exprimer. Il faut décanter Kant.
Kant et la peine de mort (suite)
Nous avons tout droit à la vie. Certains ajoutent « jusqu’à
un certain point ». D’autres récusent le « tous ». « Droit à la
vie » ; car si tout le monde peut prendre une vie, personne ne
peut la rendre. Une blessure cautérise ; une voiture se
80
rachète ; un préjudice se dédommage. Le meurtre seul est
sans consolation. Tuer l’assassin ne fait pas revenir le mort,
et le clonage n’est pas encore d’actualité. Pourquoi alors
soutenir la peine de mort ? D’autant que la mort n’a rien
d’une peine. Pour l’entourage, elle pourrait l’être ; mais
l’entourage est innocent. Kant répondrait que nous
raisonnons sur de mauvaises prémisses. Kant n’ignore pas ce
que signifie pour la Justice porter le glaive. Kant n’ignore pas
que la sentence n’est pas ce qu’elle se prétend être, une
« réparation » ; qu’elle est une rétorsion en faveur des
plaignants, usant de la pompe et de l’autorité de l’État pour
détourner leur cœur de la vengeance de sang. On ne répare
rien. On assouvit. De manière rituelle, irrévocable et
encadrée. Pour une vie prise, une vie rendue, tel est l’adage
ou l’équation que légitime aux yeux de Kant le principe du
talion – non pas apologie, mais au contraire limitation de la
peine (pas plus d’un œil, ne pas l’avoir plus gros que le
ventre). Thèse séduisante autant que fallacieuse : que
l’assassin sévisse plus d’une seule fois, et le sorite s’effondre
comme un château de cartes…
L’échelle du crime
Kim Schmitz, alias « Kimble » ou « Kim Dotcom »,
fondateur et administrateur du site Megaupload, plate-forme
de téléchargement en ligne. Marié et père de cinq enfants,
dont deux jumeaux. A diffusé quelques centaines de films
gratuitement sur Internet. Mis aux arrêts pour violation de la
81
propriété intellectuelle et pour association de malfaiteurs.
Encourt 20 ans de prison ferme.
Anders Behring Breivik, alias « le meurtier d’Oslo »,
terroriste norvégien militant d’extrême droite. 228 victimes
à son actif, dont 77 morts et 151 blessés. Auteur d’un
manifeste racialistes et partisan farouche de la déportation.
Les expertises confirment que Breivik jouissait de la pleine
disposition de ses facultés de jugement au moment du
passage à l’acte. 21 ans de prison.
Sérieux les mecs, ça devient n’importe quoi…
Sauver les dieux
On donne souvent pour exemplaire d’un système de
propositions irréfutable et parascientifique celui de la
psychanalyse. Les énoncés métaphysiques les cavillations de
la psychanalyse œuvrent de sorte à lui donner toujours
raison. Quoi qu’il arrive, elle est immunisée. Si l’analyse
aggrave un cas, c’est qu’elle commence à fonctionner, des
« résistances » se manifestent : c’est forcément bon signe. Si
elle le « cure » ou qu’en dernier ressort, le cas semble
s’améliorer, elle s’attribue le mérite : c’est qu’elle fonctionne.
Les religions en général sont pleines de ces sophismes sans
issue. On peut songer au judaïsme archaïque. Celui de l’Exil ;
lorsque les juifs vivaient comme des parias, sous-citoyens
d’un empire perse qui lui aussi, avait son Dieu de concours.
Or le Dieu juif, YHWH, Dieu de l’Alliance, s’il n’était pas
82
encore l’Unique (ce qu’il ne deviendrait qu’au mitan du IVe
siècle après J.-C.) était nécessairement le plus puissant de
tous. Comment comprendre alors que son peuple en soit
réduit à cet état de misère ? En expliquant, tout simplement,
que la misère des juifs tient à leur manque de foi : YHWH, le
dieu des dieux, se sert des autres peuples et de leurs dieux
pour corriger son peuple de l’avoir délaissé. Les prophètes de
l’exil ne disent rien autre chose. On pose des hypothèses ad
hoc ; la théorie n’est donc jamais mise en question. Les
principes sont indemnes. Les apparences sont sauves. Bien
mieux : la faillite du système devient la preuve de son
infaillibilité. À l’exclusion de rares périodes de faste, la
science elle-même ne fonctionne pas différemment.
Le monopole de Dieu
Les religions abrahamiques ouvrent la voie à un
monothéisme spécifique, tout à la fois très différent des
religions qui l’anticipent, et opposé dans son rapport au
monde aux différents polythéismes contre lesquels il se
construit. De permissif, il se radicalise pour interdire, non
plus seulement que l’on révère, mais plus radicalement, que
l’on concède aux autres dieux une existence légale. Le Dieu
unique est une idée tardive. Le premier judaïsme faisait
moins de simagrées. Plus élastique, plus libéral, il tenait pour
acquis la présence d’autres dieux – certes inférieurs et
rendant compte au leur – mais bel et bien réel. Il est
différence – subtile – entre un dieu tutélaire, jaloux, qui
craint les cornes, et un Dieu exclusif se prétendant unique, et
83
disposé à le prouver. Adonaï, « mes seigneurs », sont
d’ailleurs plusieurs dieux. Yahvé, dit-on, n’était pas seul en
couche ; et s’il était « dieu national » comme pouvait l’être
Ayurveda magna, son existence n’inquiétait pas les cultes
périphériques. Les juifs ont très longtemps honoré Baal.
Ayant, bien sûr, une sainte horreur de l’idolâtrie, Yahvé ne
laissait pas de rappeler combien Lui seul comptait – non pas
qu’Il était seul. Ce n’est que bien plus tard, avec l’universel
chrétien, que cette batterie s’efface et que la monolâtrie
devient vraiment « monothéisme ».
L’accueil polythéiste
Monothéisme en réaction, et donc en référence aux
formes traditionnelles de l’animisme et du polythéisme
antique (souvent des religions de la Terre-Mère, contre
lesquelles va s’élever le culte du Dieu-Père). Monothéisme
exclusiviste ; donc prosélyte ; donc combattant. Qui se
découvre un Dieu tyran peu accessible la négociation. Bien
avant les Croisades qui allaient opposer l’islam au
christianisme au nom de ce même Dieu, une loi lévite
proscrivait les goyim du temple de Jérusalem sous peine de
mort. Nous sommes très loin de la Grèce antique qui, à la
même époque, s’était pourvu d’un temple consacré au dieu
irrévélé. À l’agnostos theos, dont on craignait qu’il ne
s’offusque d’avoir été mis au placard. C’est une psychologie
radicalement inverse. Parce qu’on avait à cœur de n’en
écarter aucun, les assimilations, les acculturations et les
introductions de figures exotiques étaient monnaies
84
courantes : Isis, Cybèle, Amon, Dionysos, Mèn, Déméter,
Sabazios, Mythra et toute la clique, en file indienne, avec
mystères, mythes, rites et service tout compris. Les
voyageurs hellènes, en fait de clabauder les fééries barbares,
s’imaginaient qu’ils adoraient essentiellement les mêmes
divinités sous d’autres onoumata. Pas d’OPA sur dieux. Il y a
des choses qui ne se privatisent pas ; pour tout le reste, il y a
déjà Strauss-Kahn.
L’estran polythéiste fut donc bien plus Saint-Jean
l’hospitalier que ne l’ont jamais été les religions du Livre. La
République selon Platon s’ouvre au Pirée, port de commerce
au confluent des civilisations, tandis qu’Athènes en liesse
célèbre l’intronisation d’une déesse thrace, Bendis.
L’Enquête II d’Hérodote identifie les dieux de l’Égypte à
ceux de la Grande Grèce. Et les Romains eurent peu de mal à
absorber le système grec et, dans son aube, les Grecs dans le
giron latin. Cette ouverture sur d’autres Panthéon faisait la
force des polythéismes. Elle témoignait d’un scepticisme
bienveillant, ouvert à l’exotisme. Accepter l’autre commence
par accepter ses dieux. Ses idées suivent, et sa doctrine,
forgeant la chrysalide d’une pensée riche de multiples
apports. Autant d’indices qui nous invitent à songer à deux
fois avant de promouvoir le Dieu unique comme un progrès.
L’atteste la nouvelle Croisade engagée par Georges Bush au
nom de la lutte contre « l’axe du mal », rejouant, après l’ordre
du temple, la rixe contre les musulmans.
85
Le salaire du rappeur
Le rap se dit contestataire. Il se dit contre le système. Ce
qui n’est pas piqué des vers (pas même des strophes), lors
même qu’il passe son temps à chanter ses louanges : éloge du
fric, des belles voitures et des greluches à gros nénés, de
l’argent facile, de l’individualisme, du vol et de la brutalité.
Le rap, c’est le summum de l’ultralibéralisme. Avec la coke
en stock comme à Wall Street. Et la Rolex à cinquante ans,
signe extérieur de ce qu’on n’a pas raté sa vie. À la Défense
comme à l’attaque ; à la City pareille qu’à la cité : le même
esprit, le même désir. Et le vertige, toujours, de n’avoir pas
assez. Du gangster au bankster, il n’y a qu’un pas, que tous
rêvent de franchir. La marge du système en est, en vérité, le
cœur. Le rap est une musique d’esclave comme autrefois
l’était le blues dans les champs cotonneux (l’inverse du
reggae, pour peu que l’on y songe). À quand la sortie de
crise ?
Hacktivisme d’Etat
C’est une étrange époque que celle où nous vivons,
lorsque l’Amazonie équatorienne, le Venezuela et la Russie
se dressent comme les ultimes bastions de la liberté
d’expression ; lorsque la Chine elle-même se constitue
sanctuaire des libertés fondamentales. La Chine précisément,
depuis laquelle Edward Snowden, ex-prestataire de
l’Intelligence américaine, révèle au grand public les
exactions mondiales du programme PRISM. Les grandes
86
oreilles ont bien poussé depuis l’époque Reagan. De pair avec
ECHELON, INDECT, ADVISE, SIGINT, ONYX, SWIFT,
RED HOOK et TURBULENCE, le réseau PRISM collecte et
filtre l’ensemble des communications électroniques,
radiophoniques, analogiques et numériques sur la planète. Il
dispose à cette fin d’un accès libre et sans contrepartie aux
databases des principaux géants du Web : Skype, Google,
Mac, Microsoft, Facebook, Twitter, Tumblr, etc. Nous
sommes à l’heure actuelle 32 millions de Français inscrits sur
au moins un réseau social. 32 millions de Français dont
chaque message, photo, chaque élément de profil – âge, sexe,
genre, lieu de résidence, lieu de vacances, loisirs – est
compulsé, analysé, croisé, traité et retraité dans les canaux de
PRISM en toute opacité. La simple possession d’un cellulaire
vous rend passible d’écoute : vous êtes enregistrés, fichés,
(géo)localisés – à poil. La NSA, en charge du projet, peut
désormais compter sur la bagatelle d’un crédit supérieur à
celui de la NASA. Le Pentagone s’en justifie en prétextant
que ce brassage des Big data lui permettrait de contrarier
plus d’une demi-douzaine d’attentats terroristes par an. On
le croit sur parole. Dommage qu’avec de tels moyens, il n’ait
pas su nous renseigner sur la cyber-attaque de l’Élysée au
printemps 20121. En attendant, on ne sait plus très bien de
quel côté situer les terroristes…
1
Erratum. Au temps pour nous, il en était l’auteur…
87
Une langue prise en étau
On peut saluer les vains efforts de l’Académie française
pour retranscrire dans la langue de Molière les termes
américains en usage sur le Web. C’est bien plus beau lorsque
c’est inutile. Mais remplacer le terme « buzz » par
l’archaïsme « ramdam », quand ce dernier dérive de
« ramadan », ne fait guère vraiment avancer le schmilblic…
Haïr comme soi-même
La controverse du mariage gay, rebaptisé pour l’occasion
« mariage pour tous » (sauf les enfants, les polygames et les
dauphins), fut l’occasion d’un véritable déchaînement
d’insultes et de ressentiments. Logomachie dans les deux
camps ; on ne s’épargne rien ; on retombe dans « les années
30 ». On s’injurie à qui mieux mieux, de mal en pis. Les gays
LGBT sortent les triangles roses et traitent les réfractaires
d’homophobes intégristes. Et d’ajouter « raciste » ; parce
qu’être contre l’adoption, la gestation ou la procréation par
des couples de même sexe, c’est les discriminer, c’est les
« stigmatiser », c’est donc être « raciste ». On ne fera rien
contre le point Godwin. Contre le point Godwin, les dieux
mêmes luttent en vain. Mais d’un point de vue logique,
comment peut-on être homophobe tout en étant raciste, dès
lors que l’homophobie désigne la peur (phobie) du même
(homo) et le racisme la haine de l’autre ?
88
Feu des idées
L’économie de l’idée n’est pas soluble dans l’économie
du bien. On ne transmet pas d’idée, on diffuse une idée.
L’idée pas cessible, elle se duplique. Diffuser une idée
n’engendre pas de perte. C’est faire un don qui ne retire rien
à ce que l’on possède ; un don sans perte, qui ne suscite que
l’enrichissement de celui qui reçoit. L’allégorie du feu rend
compte sur le plan matériel de ce que peut être une
communication d’idée. Transmettre, c’est allumer un cierge
avec un autre cierge. L’idée se propage comme une flamme ;
elle sème comme une vague d’incendies. Elle s’amplifie et se
renforce en éclairant tous ceux qu’elle touche, qui, à leur
tour, brilleront de leur propre lueur.
Il n’y a pas plus de marchands de feu que de trafiquants
d’âmes. Pas d’ayants-droit. On ne peut en aucun cas
« breveter » l’idée, « conscrire » l’idée sous le régime de la
« propriété intellectuelle ». Sauf à commettre un vol. Et le
vol s’est fait loi : de la même manière que l’on a privatisé le
feu, on a monétisé le concept. Criminellement. OPA sur
l’idée ; hold-up sur le concept. Comme sur la toile, avec
ACTA et Hadopi. La Guerre du feu de J.-H. Rosny (1911) à
force d’allégorie qui donne à voir l’aberration d’une
ressource naturelle inépuisable, illimitée, et cependant
prétexte aux affrontements les plus barbares. Pourquoi se
battre pour conserver le monopole du feu – ou le trust des
idées – cependant même c’est un bien que l’on peut
89
consentir sans jamais craindre d’en manquer ? Parce que
savoir, mon neveu, c’est avoir le pouvoir.
Le fou moderne
Une mise au point sur le cartésianisme, histoire de se
remettre les idées en place. Cela n’a jamais été vraiment,
comme le croyait Foucault, la notion de « raison » que le
cartésianisme confronte à la folie : opposition visant à
définir, d’après ce qu’est la folie, ce qui relève de la raison.
Mais bien plutôt celui de « machine » ou d’ « automate » dans
le sillage de Vaucanson et de son canard qui chie. Descartes,
dans le Traité de l’homme, considérait déjà le corps humain
et animal comme une machine. Comme un dispositif
infiniment complexe fait de rouages et de ressort ; une
tuyauterie sur pattes, glaireuse, branchée sur pompe avec
soupapes, pression, décompression, et toute la quincaillerie.
Dieu ingénieur avait fait l’homme à l’image des fontaines que
la technique naissante partout disséminait dans les jardins
français. Et c’est toujours – en marge du don des langues
(l’homme sort de son programme pour composer selon sa
fantaisie quand l’automate en reste prisonnier) –, à la figure
du fou qu’il en invoque pour illustrer ce qui, en l’homme,
transcende la mécanique. Ce brin de folie qui nous fait
homme est notre propre selon Descartes, avant d’être le rire,
l’outil ou la culture, ou un quelconque autre « apanage » que
l’éthologie récuse depuis quelques dizaines d’années. Ce n’est
donc pas, selon Descartes, notre raison qui nous distingue
des bêtes (ou des machines), mais notre part d’irrationalité.
90
C’est l’erreur volontaire, la liberté du « non ». C’est le vouloir
plus fort que la raison. C’est « l’esprit cartésien » qui dépasse
l’entendement.
Le fou postmoderne
Depuis la seconde moitié du XXe siècle, à mesure que
l’on assimilait le cerveau à un ensemble de processus
mentaux ; à mesure que l’on réduisait le langage un système
de signes et la raison à des fonctions logiques, cette imagerie
de la raison froide de la machine jusqu’alors opposé à la folie
propre de l’homme s’est délitée sous les coups de butoir du
computationnisme. La folie cesse de discriminer l’homme.
Elle n’est plus l’homme s’affranchissant pour le meilleur et
pour le pire de son calibrage d’usine, faisant œuvre de liberté
et montre de son âme. Jadis la marque de l’humanité, elle se
voit substituée progressivement par l’émotion (les machines
n’en ont pas). Descartes est récusé. Pourquoi ?
Parce qu’entre-temps, Icare et Prométhée. On a trop
joué avec les allumettes. Depuis Auschwitz, la douce folie
d’Érasme est devenue barbare et n’a plus rien d’humain. De
créatrice, elle s’est faite tueuse de masse. Depuis Hiroshima,
Nagasaki et Tchernobyl, la folie tout entière s’est vue rangée
sous les auspices de la machine. Et la psychologie d’en tirer
toutes les conséquences. Le fou du nid de coucou, c’est
devenu l’aliéné, inauthentique. C’est devenu l’homme
artificiel dont les circuits ont grillé quelque part. On a
compris que la folie relevait du mécanique ; qu’elle n’était
91
pas sans règles mais au contraire soumise à des logiques
ciselées, extrêmement stéréotypées. Procédurale, elle devient
le comble de l’ordre.
La folie, au moins par ses symptômes, à quelque chose de
mécanique. Elle a ses règles, ses lois que l’on cherche à
percer pour les fléchir et les détendre si l’on peut les briser.
Elle est répétition, enfermement dans des boucles d’actions,
des protocoles, des rites, des jeux d’automatisme qu’ils soient
de gestes ou de pensée. La folie consiste à recommencer sans
cesse les mêmes séries d’action en espérant qu’elles auront
un résultat différent. Devenir fou, c’est alors perdre son
humanité : en se fixant dans un programme qui ne serait plus
l’instinct, mais quelque chose de mortifère comparable à
l’instinct. Voilà le fou devenu machine. Un « automate
ambulatoire » dira Charcot, le célèbre aliéniste.
Leçon de renseignements
On n’évite pas le cliché. Pas même au cinéma. 25 à la
seconde, c’est la moyenne sur grand écran. Pas même dans le
genre de l’espionnage. On connaît tous – culte, récurrente –
la réplique du bourreau : « nous avons les moyens de vous
faire parler ». Certes, mais lesquels ? Comment convaincra-ton l’espion au torse dru et nu de se mettre à parler ?
Comment passe-t-on le dur à cuire à la casserole ? Ni carotte,
ni bâton. Ranger Samson, on ne cuisine pas avec sa bite et
son couteau. N’importe quel agent traitant sait qu’il y a deux
manières
éminemment
stupides
d’obtenir
des
92
renseignements : la torture et l’argent. La torture, parce que
la cible dira tout et donc n’importe quoi pour que cela cesse ;
l’argent, parce que la cible dira tous et donc n’importe quoi
pour que cela continue (l’inverse pour les masochistes).
Sociologie du bide
Point n’est besoin de rappeler la sulfureuse réputation de
la pomme de terre au Moyen Âge pour apprécier le fait que
le légume n’était guère à l’honneur à la table des rois. Le
XIIIe siècle et le XIVe siècle boudaient singulièrement les
végétaux. Les maîtres queux ne s’y risquaient plus. Non par
superstition ou par mesure d’hygiène ; simplement par
snobisme. Le XIIIe siècle était celui de l’urbanisation, et le
légume était, au propre comme au figuré, de trop basse
extraction pour satisfaire au raffinement de la gastronomie
aulique. Il remorquait l’imaginaire de la paysannerie, la
campagne et de la pauvreté. C’était une faute de goût. Les
gens des villes se voulaient distingués. C’est aujourd’hui, tout
à l’inverse, les gens des villes CSP+ aux poches profondes qui
consomment bio et équitable, c’est-à-dire cher, quand les
classes déclassées baffrent Big Mac et graillent les graillons
de graisse au Grec. Ce sont les riches qui, fines silhouettes,
s’activent au fitness club lorsque les pauvres, reconnaissables
à leur berdouille obscène, font leurs heures sup’ enfermés
comme des porcs chauffés sur caillebotis. Les riches qui sont
bronzés comme autrefois les travailleurs des champs, parce
qu’ils voyagent, les riches, prennent des vacances lorsque les
pauvres sont pâles des hivers ch’tis. Que d’inversions !
93
La baguette la fourchette
On confond aisément la carte et le terroir. C’est loin
d’être aberrant : la terre, elle, ne ment pas, comme aurait dit
le Maréchal Pétain. Mais la culture, l’« esprit du peuple »
(Volksgeist), n’est pas seulement dans les assiettes ; il tape
aussi dans l’argenterie. In couteau veritas. On tient en
Occident à disposer d’un outil spécifique à chaque fonction :
décortiquer, trancher, scier, planter, broyer, hacher, creuser,
piquer, pincer, enduire, briser, tartiner, etc., chaque geste
appelle son instrument, lui seul et aucun autre. Une
débauche d’ustensiles qui trahit sans ambages une
conception du monde – et de la nourriture – instrumentale
et utilitariste, technique et pragmatique.
L’Orient chinois et japonais n’usent pour leur part que
d’un unique outil pour toutes ces fonctionnalités. Ils
cultivent du réel – et de la gastronomie – une vision
esthétique, une approche continuiste au lieu d’être discrète.
L’accent est mis sur l’esprit directeur ; d’où le mépris pour
l’objet dirigé. L’outil n’est que le prolongement, la béquille
de l’esprit : plus il s’aiguise, l’esprit, plus il est affûté, moins
nécessaire de bien l’outil. C’est la fable du sage maître des
arts martiaux qui débute par le sabre, combat d’une branche,
tranche à mains nues, puis cesse absolument de déplacer son
corps. Ce sont les moines morts momifiés du folklore
japonais. L’humilité d’une ceinture blanche chez Kanō
Jigorō.
94
Chante à l’Eurovision
L’Eurovision est bien le seul concours dont les
participants – hormis ceux dépêchés par les pays nordiques
(Suède, Finlande, Danemark) – ont pour consigne de
saborder leur prestation. C’est un concours de pitre, à
marche renversée. À quoi rime cette pantalonnade ? La cause
en est le pays vainqueur remporte l’insigne honneur de
devenir l’organisateur de la session suivante. Comprenons
bien que non seulement il ne gagne aucun prix, mais plus
encore les frais à venir sont pour sa pomme. En phase de
crise économique aiguë, on peut comprendre que des Etats
tels que la Grèce, l’Espagne ou l’Italie ne pâment pas
d’enthousiasme. Un seul mot d’ordre : sauver les meubles.
Garder l’argent ; aux autres le prestige. Il y a longtemps que
la France, embrigadé d’office, se sécurise contre le risque de
gagner. Sûr que pour perdre, nous ne sommes pas les
derniers. La Suisse, pour avoir fait l’erreur de sous-estimer
son candidat (il fallait le faire), a récemment été contrainte
de faire une croix sur les droits de diffusion de la coupe du
monde de foot parce qu’elle devait organiser l’Eurovision.
Les Suisses ont peu goûté cet immonde coup de Jarnac – une
forfaiture ! – et non pas oublié de faire sentir dans l’isoloir
tout le bien qu’ils en pensaient. L’Eurovision, ou comment
un concours de pop peut faire et détruire les gouvernements.
Bienvenue au XXIe siècle !
95
Repentance et narcissisme
« Nous sommes de méchants blancs colons, esclavagistes
et délateurs ». Quoi d’autre ? Battre sa coulpe et se montrer
du doigt, c’est encore se montrer. L’orgueil du coq, disait
Coluche, est son art de chanter les deux pieds dans la
merde…
Journalisme marketing
Ne rêvons pas. L’ordre du jour du patron de presse n’est
en rien différent de celui d’un directeur de programmation.
La grande affaire du patron de presse n’est pas de vendre de
l’info au lecteur, mais du lecteur aux annonceurs. La tirade
de le Lay sur la télévision s’applique avec une pertinence
égale aux industries journalistiques : « Dans une perspective
‘business’, soyons réaliste ; à la base, le métier de TF1, c’est
d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit […] Ce
que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau
humain disponible. […] La logique de TF1 est une logique de
puissance. Nous vendons à nos clients une audience de
masse, un nombre d’individus susceptibles de regarder un
spot de publicité » (Les associés D’EIM, Les dirigeants face au
changement : baromètre 2004, Huitième Jour, Paris, 2004).
Nuançons-nous : les patrons de presse ont une longueur
d’avance, qui, au surplus, bradent l’opinion aux partis
politiques. Page paire, la propagande ; en face, la pub. Nous
sommes servis.
96
Soixante-huit et l’inceste
L’effacement progressif de la frontière entre l’enfant –
« tyran », décisionnaire, « au centre du savoir » et de la
maisonnée en lieu et place du pater familias – et le parent –
« jeuniste », « adolescent », souvent « coaché » comme un
enfant dans une fonction qui n’assume plus – a pour effet
paradoxal un phénomène de sacralisation de l’enfant. Ce
phénomène a trouvé nombre d’expressions dans la
jurisprudence moderne, dont l’une des plus frappantes
consiste en une criminalisation sans précédent de l’inceste.
L’inceste,
précisons-le,
dans
sa
modalité
intergénérationnelle.
L’inceste
est
à
l’imaginaire
contemporain ce que le parricide était à la psychologie
sociale d’antan. Tout se passe comme si, vaguement
consciente d’avoir détruit un garde-fou fondamental, la
société née des partouses de soixante-huit réagissait en
réparant bon an mal an, à un niveau psychologique et
juridique, les délimitations qu’elle avait abattues. On peut
comprendre qu’en effet, les démarcations d’âge étant vécues
comme autant de discrimination, les pervers de tout poil
n’affichent plus tant de scrupules à présenter leurs vices
comme une lutte sociétale. Nous avons eu, en France, de
joyeux spécimens…
Le double visage du racisme
L’élection d’Obama, avec ses gloires et ses déboires, à
témoigné magistralement de la difficulté, criante en
97
Amérique, à penser par-delà les races. Les camps se sont
élevés et affrontés bien moins sur le fondement de
divergences d’ordre idéologique, que sur leur conception
hors-sol du progressisme sociétal. On a vu, d’un côté, s’élever
les cris de protestation des nativistes, réclamant l’acte de
naissance du « musulman d’Hawaï » (pour les calmer,
l’intéressé leur a passé en conférence la BO du Roi lion) ; de
l’autre, les partisans du bien branler de la fève en alléguant
l’inestimable envolée symbolique que représenterait le fait
de bombarder un Noir sous-fifre de l’État profond. Un peu
comme si Hollande avait été élu sur la question du mariage
gay (mon Dieu ! aura-ce été le cas ?), tout en feignant de se
rebeller contre la troïka. Obama roi ? La belle affaire !
Esclave des banques, autre standing, ça change des champs
de cotons – mais pour le reste ? Quid de la guerre ? Et de la
récession ? Peau de zob. Le monde, apparemment, n’est pas à
l’ordre du jour…
Une bien glorieuse campagne qu’ils nous ont mené là. Et
nous Français, avec notre recul et notre goût pour
l’abstraction, nous sommes mangés tous les panneaux. La
presse de l’Hexagone n’a pipé mot de politique (pour ne rien
changer…), trop occupée à courir les charrettes au fin fond
de l’Arkansas pour frissonner sur une déclamation réac, ou à
cueillir pathétiquement les témoignages mouillés des
charities urbaines. À marteler d’une main contre le Tea party
et à flatter de l’autre les cocus dupes hystérisés qui – pour
combien de temps ? – se montent le bourrichon. Une prise
d’otages avec pour seules options l’Obamania ou l’Obama98
bashing. Alternance sans alternative. Avec pour seul repère
celui de la mélanine. Quand on disait que la race critérisait.
Que l’on vote contre parce qu’il est Noir, ou pour parce qu’il
est Noir, on vote toujours parce qu’il est Noir. Il y a du
chemin à faire…
La religion républicaine
Laïcité : lard ou cochon ? À rebours de la « liberté
religieuse » (indifférence aux religions) qui s’observe aux
États-Unis ; à rebours également de l’athéisme allemand qui
place ailleurs sa dignité, notre « laïcité » n’est pas que
permissive : elle veut pour elle la sphère publique ; elle est
une religion civile. Coercitive mais salutaire, imprescriptible,
elle a tiré enseignement de l’épisode tragique des guerres de
religion ; compris, par expérience, qu’une société
primesautière telle que la nôtre ne tolérerait pas qu’on laisse
saillir ce qui, dans les esprits, divise jusqu’aux tréfonds des
hommes. Elle relègue au privé ce qui relève de l’intime. Puis
vient remplir l’espace désormais libre : le hussard noir
remplace le prêtre, la loi des loges remplace celle de Moïse.
Être laïque n’est pas être sans Dieu. N’est pas athée qui
veut. Il n’y a d’État sans religion d’État, quelque visage que
prenne cette religion. La nôtre, « républicaine », ne doit
d’être acceptée (de la même manière qu’hier, le
christianisme dans les campagnes) qu’à sa capacité à
reconduire les anciens codes sous des formes inédites. À
digérer les thèmes et les motifs sacrés des croyances abolies
99
pour répondre aux aspirations mystiques qui sont celles de
tout homme, être doté d’un langage et d’une main. La
République a donc sa déesse mère (Marianne), son temple
(mairie), son clergé (fonctionnaires), sa dogmatique (devise
républicaine), ses extrémistes (Caroline Fourrest) sa liturgie
(la marseillaise), ses aumôneries (écoles publiques), ses
sacrements (JAPD, mariage), son mythe des origines (prise
de la Bastille), son panthéon (le Panthéon) ; enfin, son
hérésie : l’Islam.
Le voile de la discorde
L’Islam. Parce qu’il n’est pas meilleur fédérateur qu’un
ennemi sur mesure. Ennemi de l’intérieur ; c’est bien plus
efficace. Également parce qu’on ne construit ses valeurs
qu’en dissonant de l’adversaire. Le christianisme s’est fait
ainsi contre les hérésiarques. Au nom de la laïcité, on a donc
combattu l’Islam. On a sonné le tocsin avec en ligne de mire
l’excommunication des bistres parpaillots. Les sherpas de
l’UMP ont fait monter la sauce moyennant d’imbéciles
synodes sur le thème frelaté de l’identité nationale. Ligne de
droite ; à quoi vint se mêler l’aile gauche de l’alternance
unique, appelant à un décret contre les « signes ostentatoires
de religiosité ». Cour et jardin, on veille au grain. C’est qu’il
ne s’agirait pas de perdre le monopole…
Des religions, il ne peut en rester qu’une – une seule
visible : le laïcisme, qui, sous cet angle, s’octroie à peu de
choses près le même statut que le culte de l’empereur. Il
100
n’empêche pas la liberté de pensée. Aussi longtemps, du
moins, que l’on ombrage sa foi. Décence civile oblige, la paix
est à ce prix. Le voile, ainsi, briserait le pacte en débuchant la
religion de sa bogue d’invisibilité. Mais est-on sûr que le
voile en relève véritablement – de la religion ? Les mêmes
qui nous ont martelé que ni le voile, ni le niqab, ni le
tchador, ni la burqa ne sont prescrits par le Coran ; que ces
attifements dictés par les mollahs fétides ne tenaient en rien
des préceptes de l’Islam, militent parallèlement pour une
mesure interdisant tout à la fois le voile, et le niqab, et le
tchador, et la burqa, au nom du laïcisme.
Abandon du CV anonyme
Où l’on comprend que les bonnes idées ne le sont pas de
par leurs intentions, mais d’après leurs effets. De même pour
les mauvaises. De quelle espèce relève l’idée du CV
anonyme ? On répondra : de la première, peuchère. On
aurait tort. On voulait croire qu’en effaçant le patronyme par
trop barbare des candidats – de tous les candidats, donc
également ceux supposés « victimes de discrimination » –, le
recruteur ne pourrait se fier qu’aux compétences et au
parcours de ces derniers. Précisément. C’est arrivé. Plus de
délit de sale gueule. Ni, à l’inverse, de prime à la diversité.
Plus de politique ; seulement des faits, rien que des faits. Des
compétences. Ni plus ni moins que l’égalité des chances
enfin réalisée ; et que le meilleur gagne ! Et voilà pas que le
projet se révèle désastreux. Les candidats issus de
l’immigration sont systématiquement mis sur la touche…
101
Une bonne claque dans la gueule de tous ceux qui, de
mauvaise foi, justifiaient l’insuccès (a priori) de leur
démarche et leur posture bradype de mammifères échoués
par la défiance axiomatique des méchants blancs racistes.
Marche arrière toute. Le défenseur des droits rétropédale
dans la semoule. Que ne va-t-il pas nous inventer la
prochaine fois ? Des quotas de nains ? On peut aussi
envisager, pour sortir de la mouise, de sortir d’abord de la
victimisation. Des fois que cela leur traverserait l’esprit… Il
reste encore assez de république en France pour que chacun,
s’ils s’en donnent les moyens, tire son épingle du jeu.
Notre Dame de la Haine
Le christianisme rime-t-il avec miséricorde ? La grâce du
Dieu d’amour et de pardon prend quelquefois d’étranges
détours. Il existait jadis, au XIXe siècle, à quelques
encablures de la ville de Tréguier, sur les berges du Jaudy (en
breton Yeodi), un important sanctuaire dédié à la vierge
Marie. Ils ne faisaient pas bon être épinglés dans les parages.
Il s’y donnait des messes, pour ainsi dire, peu catholiques.
Les pèlerins convergeaient dans cette église moins par espoir
d’absolution que pour s’y faire damner. Notre-Dame de la
Haine – c’est son nom – était le lieu de tous les anathèmes.
Les gens des environs y venaient implorer solennellement la
mort de leurs ennemis. Un chroniqueur tenant à son
anonymat rapporte vers 1830 que « vers le soir, on voit
parfois des ombres honteuses se glisser furtivement vers ce
triste édifice, placé en haut d’un coteau sans verdure. Ce sont
102
de jeunes pupilles lassés de la surveillance de leurs tuteurs,
des épouses maltraitées par leur mari. Trois Ave dévotement
répétés amènent irrévocablement la mort dans l’année ». Car
douce est la cueillette, la nuit, quand tout repose, à l’abri des
regards et de la face du jour.
Un recensement sociologique plus détaillée de ces
visiteurs du soir nous apprendrait sans doute beaucoup sur
les travers du siècle. On croit savoir qu’il s’agissait, pour
l’essentiel, de femmes dans la force de l’âge. Les carnes de
Tréguier s’étaient effectivement spécialisées dans ce genre de
prières, dont elles se proposaient, contre rétribution, d’être
les récitantes à la place des intéressés. Toutefois, comme les
pires choses ont également une fin, l’abbé Kerleau, curé de
Tréguier, se dit bientôt qu’il ne pouvait tolérer plus
longtemps cet outrage aux bonnes mœurs. Exaspéré surtout
de voir ses effectifs déserter son église pour rallier celle de la
vengeance, il se mit en devoir de mettre fin à ces pratiques à
consonance païennes. Il entreprit dès 1879 de détruire le
sanctuaire, fit condamner l’oratorium et murer la statue de la
Vierge. L’abbé mourut l’année suivante. De sa mort lente,
odieuse et dans d’atroces souffrances. Nombreux furent à
Tréguier, ce qui conçurent dans ce retour de manivelle
l’ultime vindicte de Notre-Dame ; la rétorsion de la Vierge
qui jetait là, lugubre, son dernier maléfice…
103
La dignité créationniste
La frange ultra des fondamentalistes s’offusque de ce que
le darwinisme « ose » postuler la parenté de l’homme et des
autres grands singes. C’est un orgueil bien mal placé. Que
nous soyons cousins des singes doit-il nous inquiéter tant
davantage que nous soyons frères des nazis ?
Corporatisme et prise d’otage
Guesquière et Taponier, c’était un téléthon. Cela a duré
quoi, deux ans ? Deux ans sans qu’un JT ne s’ouvre sur le
visage contrit d’un annonceur vedette, nous enjoignant à
dénoncer l’odieux calvaire de ses « confrères » aux mains des
terroristes. OK. Maintenant, et les chiffres. 2181 Français
incarcérés à l’étranger, parmi lesquels sept condamnés à
mort. Presque 3000 de nos compatriotes. Tous retenus
arbitrairement, sans l’ombre d’un procès. Nombre d’entre
eux n’en reviendront jamais. Malheureusement, eux ne sont
pas journalistes. Les cons…
Le tribunal pour l’apaisement
Ne pas se laisser prendre à sa profession de foi. Derrière
sa prétendue mission de « réinsertion des marges », le
véritable enjeu de l’instance judiciaire n’est pas celui qu’on
croit. Celle-ci n’a pas essentiellement fonction de châtier ou
d’amender le coupable, ni de faire des exemples à l’adresse
104
des témoins. Ce qu’elle recherche est, plus profondément,
l’apaisement salutaire de l’entourage des victimes. Sa
vocation n’est autre que de désamorcer solennellement le
risque de la vengeance de sang, de la surenchère dans la
violence et de la crise sociale. La plaidoirie n’a d’autre fin
que d’amadouer – non pas le juge, mais les victimes. Cette
dimension de la Justice, latente à ses débuts, s’affirme chaque
jour plus explicite. Pour devenir chaque jour moins
efficiente. L’évolution est remarquable qui, en l’espace de
quelques siècles, a vu s’amenuiser la logique de l’aveu pour
laisser place à celle de la confession. Qu’un accusé paraisse au
tribunal ; il ne sera (bientôt) plus question de déterminer s’il
est coupable ou innocent, mais s’il admet qu’il est coupable –
alors il s’innocente. Aux yeux des juges. Ce qui désespère, en
fin des fins, tant l’accusé qui consent au non-sens du crime
qu’il a commis, que l’entourage de la victime constatant
l’inutilité tragique de ce qu’elle a subi.
Le tribunal sans l’apaisement
Avec la loi Dati, l’abolition des peines planchers, la
réduction automatique des peines, le sursis rechargeable, le
déni d’instruction, le catéchisme militant des magistrats,
l’impunité croissante ; mais au-delà du reste, la relaxe à tout
crin visant à retarder l’heure du grand soir pour la
surpopulation carcérale, l’institution que nous appelons
Justice semble oublier qu’elle n’est jamais qu’humaine, et
qu’avant de jouer les assistantes sociales, son rôle est de
veiller à ce que personne ne prenne les armes pour faire soi105
même ce qu’elle se refuse à faire. Les peines pour le prévenu
– lorsqu’elles sont prononcées – sont désormais réduites à la
portion congrue. La plaidoirie de l’avocat ne s’organise plus
autour de l’histoire individuelle et des circonstances
atténuantes. Les actions du coupable ne sont plus
relativisées, « expliquées » aux victimes. L’inculpé, même
coupable, ressort bien souvent libre sur le rapport d’un vice
de procédure, tandis que les victimes, elles, sortent du
tribunal sans n’avoir rien perdu de leur ressentiment. Les
choses prennent un sale tour.
Toute l’amertume qui n’aura pas été désamorcée dans le
sanctuaire du tribunal refait surface dans la cité, dans les
banlieues, à l’occasion d’émeutes et d’affrontements
communautaires. Les plaignants déboutés tonnent que le
compte n’y est pas. Le sentiment d’impunité s’installe et
délite peu à peu le fragile armistice qui s’était instauré entre
la petite délinquance, devenue grande, et les riverains qui
n’en peuvent mais. Ambiance nosocomiale savamment
entretenue par les artistes de gauche (« la France moisie, c’est
vous ! ») et les idéologues de droite (« on vous l’avait
bien » »). Rancœur qui se traduit, faute d’une autocritique
par les institutions, par la radicalisation des discours
populistes pour culminer dans l’accrochage épisodique et
cathodique des Indigènes et des Identitaires. De quoi
remettre une louchée d’huile sur le brasier. La voudrait-on,
la guerre civile, que l’on ne s’y prendrait pas différemment.
106
La possibilité du don
Nous savons depuis Mauss que la logique du don s’inscrit
dans une structure ternaire : donner, recevoir, rendre. Le
don oblige. Mais un don qui oblige est-il encore un don ? On
peut considérer qu’un don réellement authentique serait
celui qui n’impliquerait aucun retour, aucune servilité de la
part du donataire. Le commerce est aisé, le don est difficile.
C’est un art de la ruse. Un art du sacrifice. Il faut savoir
donner de manière désagréable, ou anonyme, ou
pseudonyme (le Père Noël, la fée des dents…), de sorte à se
prévenir contre tout risque de reconnaissance.
Marche ou grève
Plutôt que de mobiliser pour immobiliser les trains, les
syndicats de la SNCF seraient plus avisés d’appeler les
cheminots à faire monter les voyageurs gratis. Un expédient
plus astucieux à l’heure de la communication, qui défriserait
autant la compagnie tout en ne présentant pas l’inconvénient
de se mettre à dos les usagers. On y gagnerait sur tous les
plans.
Néolibéralisme et spiritualité
On dit que notre époque est en demande de spiritualité.
On ne précise pas qui la demande, la spiritualité, mais nul ne
doute que le New-Age n’y suffise plus. Cette impression est
107
partiellement comptable du contrepoint que constitue pour
nous le monde « arabo-musulman », où l’offre ne manque
pas. L’effondrement des idéologies de substitution du XXe
siècle telles que le communisme et le scientisme, le repli sur
l’individu accéléré ces dernières décennies par la
dépolitisation recrudescente et la reconversion de la libido
facteur de sublimation sur les produits de consommation, la
lente dégradation du christianisme au profit de la
mythologie républicaine en place depuis la loi de 1905 ainsi
que les percées régulières de la technique qui repousse
toujours plus avant les frontières de la connaissance et des
jours la superstition sont autant d’éléments qui permettaient
à Max Weber et à ses successeurs de constater le
« désenchantement du monde ». Désenchantement, mais
encore solitude, désœuvrement. Absence de sens qui se
traduit, avec Camus, Beckett ou Ionesco, par le théâtre de
l’absurde. Or c’est d’abord et avant tout au triomphe de
l’économie rampant depuis le XVIIe siècle, et au
néolibéralisme qui en est l’achèvement que l’on attribue en
premier lieu cette désertion de la spiritualité.
A tort. Il se pourrait, à y regarder d’un peu plus près, que
l’on se trompe de diagnostic en présumant que solipsisme
(Descartes) et la cupidité (Mandeville) ont eu raison des
valeurs religieuses. Ce n’est pas d’un manque de spiritualité
dont souffre notre époque. Malraux, le prophète apocryphe,
n’avait pas tort de (ne pas) prédire que le XXIe siècle serait
spirituel. Il l’est. Sans doute plus que jamais. Weber soutient
une thèse qui se dilue dans sa propre argumentation. Traiter
108
d’un phénomène suppose déjà du sociologue qu’il se situe à
l’extérieur du phénomène qui traite. Il doit en « décrocher ».
S’en distancer. User du recul nécessaire à toute aperception.
Or tout recul, distance ou décrochage est tributaire
d’alternatives qui servent de point de vue, de perspective.
Qui n’a connu que la religion ignore ce qu’est la religion. Le
sociologue trop immergé dans son objet ne le thématise pas.
C’est, en effet, lorsque la religion est la plus influente qu’elle
cesse d’être visible. Nous ne croyons athées. Nous sommes
des fanatiques. Cependant même que les valeurs religieuses
ont paru s’enliser pour laisser place aux valeurs financières,
toutes les notions, tous les motifs, toute la théologie
chrétienne se soit vus transposer dans le domaine de la
finance.
Du christianisme à la finance
L’économie n’a rien de compliqué. Quand on en met à
plat les mécanismes, on est souvent déçu. Tout l’apparat
savant dont on l’affuble jusqu’à saturation n’a d’autre fin que
dissuasive. Tous les pseudo-débats qu’on organise à C dans
l’air avec ces grandes compotations d’experts (experts dans
l’art de dire tous la même chose différemment) ne visent rien
d’autre, en dernier ressort, qu’à faire en sorte que les
citoyens s’occupent pendant qu’on s’occupe d’eux. Ce
mélange rhapsodique de barbarisme sans cohérence ne rime
plus à grand-chose une fois débarrassé de son
ornementation. Ayatolla de l’ultralibéralisme, l’économiste
n’a pas toutefois à de compte rendre. Même s’il se trompe ;
109
car, s’il se trompe, ce n’est jamais en tant qu’économiste. Et
quand bien même il se tromperait, l’économiste ne
manquerait pas de faire appel à l’une au moins de ses deux
armes favorites : la loi de Chuck Norris d’une part, qui
l’autorise à ne rien justifier ; de l’autre, le théorème de David
Copperfield, qui lui permet d’escamoter ses anciennes
prédictions et de retourner sa veste à la vitesse du son. Une
telle scénographie scientiste ne dissimule que mal les
caractères rigides et dogmatiques d’une véritable religion.
D’un fanatisme. Où l’on comprend que la spiritualité est loin
d’être enterrée. Que ce n’est pas parce qu’une spiritualité
n’est pas satisfaisante qu’elle est inexistante.
Nous ne pouvons pas, d’un claquement de doigts, cesser
de croire et nous croire libre. Nous ne pouvons pas nous
amputer de notre part humaine, métaphysique, au seul
rappel de notre volonté. Dieu nous habite autant que nous
sommes vides. C’est notre nicotine. Nous sommes
conditionnés à croire. Qu’importe en quoi nous voulons
croire ; qu’importe que ce soit un mensonge : ce qui change
n’est pas la foi, c’est le visage de Dieu. On ne fait jamais que
du neuf avec du vieux. Du christianisme qui nous a fait, nous
n’avons rien perdu : nous l’avons adapté. Nous l’avons
transposé pour satisfaire aux préoccupations de l’époque.
Changé le décor et les acteurs, mais conservé le script. Gardé
la trame. Du Père, nous sommes passés au Fric. De la
théologie, à la spéculation. Ainsi est née, sur les décombres
des anciennes croyances, l’économie de marché. Le
christianisme des temps modernes est devenu la finance. On
110
ne saurait détailler toutes les étapes qui ont conduit à
l’émergence de cette foi mortifère. Ni préciser tous les
glissements de concept, tous les transferts de sens qui se sont
établis de la théologie vers le néolibéralisme. Posons
seulement que s’il a si bien marché, c’est qu’il en reprenait
les codes. Bill Gates est déjà dans saint Augustin. Il suffira,
pour s’en convaincre, d’analyser comment certains concepts,
certaines idées bien spécifiques se sont vues recyclées par ce
nouveau système. En étudiant respectivement, pour cela, le
cas de l’euro et du dollar.
La religion de l’euro
L’euro est un monnaithéisme. Monnaie unique, Dieu
solitaire, il est à l’Europe de Bruxelles ce qu’était YHWH à
Canaan. « Unique », car c’est un Dieu jaloux, qui n’en tolère
pas d’autre. Dieu punisseur, avec ses règles d’or – « critères
de convergence » – en guise de tables, et les économistes
chargés de les épeler. On n’adore pas d’autres devises devant
sa face. L’euro s’impose à tous et punit sévèrement ceux qui
transgressent sa loi. Mario Draghi et son prophète. Les
Commissaires ses interprètes. Francfort est sa Maison. En fait
d’Alliance, un Pacte : celui de Maastricht. En fait de peuple à
gouverner, vingt-sept tribus, vingt-sept nations disséminées
de l’hinterland aux littoraux, sans affectio societatis, et
n’ayant rien de commun que d’être blancs et caucasiens. Le
Saint empire fait surface sous la houlette de ses Lévites
Allemands.
111
L’euro – jadis l’ « écu » – est une monnaie avant d’être
une (mauvaise) idée. On retrouve dans l’euro – dans le corps
même de la monnaie – toute la paramentique chrétienne.
Dans l’euro fiduciaire (du lat. fides, confiance), on trouve,
présent en filigrane, l’interdit protestant de la
représentation. Rien d’étonnant lorsque l’on sait que l’euro
n’est que le prolongement du mark. Donc : interdit de la
représentation. Plus de figures, c’est-à-dire plus d’idoles. Plus
de Panthéon ni d’ancrage national. Iconoclasme
schismatique qui se reporte sur la monnaie papier. L’euro
« billet » ou chèque ne figure plus aucun visage ; seulement
des ponts, des aqueducs, des portes qui ne réfèrent à rien, qui
n’existent nulle part et qui ne mène nulle part. Juste une
idée : celle de la transaction. Désincarnée. On adore
l’abstraction, on adore directement Dieu.
On peut encore faire un pas de plus. À la faveur de
l’économie spéculative, la monnaie fiduciaire le cède
progressivement à l’argent scriptural. Le prix à la « valeur »,
flottante puisqu’indexée sur rien. Celle qui se livre sur les
écrans d’ordinateur, image d’un Dieu toujours plus ineffable,
toujours plus transcendant. La religion de l’euro culmine
alors dans l’abstraction totale de l’économie virtuelle. Elle
met les peuples à genoux, il n’enrichit que les banques.
L’Europe est une « démocrature » ; c’est une théocratie. Une
construction totalitaire sous l’escarcelle des USA, et qui, pour
éviter le « déluge » (pour citer Attali), pour gagner son
« Salut » (pour reprendre Barbier) est en passe d’opérer sa
« transfiguration », le « grand saut fédéral ». Vingt-sept tribus
112
sauteront ensemble du haut de la falaise. L’atterrissage sera
rude.
Penitentiam agite
« Penitenziagite », « faites pénitence », s’époumonaient
les Dolciniens, tandis qu’à quelques heures de là, les
Flagellants, la cuisse pourrie par la morsure de leur silice
obscène, faisaient claquer le fouet sur leur chair ignescente.
Est-elle si loin de nous, l’époque des contritions morbides ?
Si dépassé, ce temps – pas si lointain – où l’on se mortifiait
pour racheter ses péchés, pour amender ses fautes ? Où les
thuriféraires les plus furieux de la chrétienté nous
exhortaient à nous purifier dans la souffrance, le repentir, la
haire, le jeûne, la mortification ? Dans l’eau lustrale de
l’ascétisme ?
(a) Austérité. Qu’est-ce que l’austérité que nous inflige
l’Allemagne, sinon l’exact projection à l’échelle
supranationale de la pénitence chrétienne ? Un ascétisme
mortifère, déprédateur et privatif, que les dirigeants
s’imposent et imposent à leurs peuples jusqu’à crever la
gueule ouverte. Depuis maintenant trois ans, la troïka livre à
l’Europe une guerre de récession.
(b) Péché. Comment ne pas voir derrière la Dette, la
« Schuld » allemande – la « Faute » –, l’équivalent obligataire
de notre sacro-saint péché originel ? Il faut solder la dette. Il
faut racheter la dette. C’est à ce titre que l’on fait pénitence.
113
S’il faut mourir, clament les économystes, au moins nous
mourons purs.
(c) Croissance. Et la poursuite métaphysique de la
« croissance », de quoi est-elle le nom ? Croissance pour
retrouver l’Éden, pour retrouver sa place au paradis de la
Bourse. Grâce rédemptrice pour une apothéose solvable
auprès du Père. Croissance et ascension sont synonymes.
(d) Déluge. Ou bien Sodome sera détruite. La Troïka (la
Trinité), la papauté dans Barroso, les dirigeants de la zone
euro fédérée en conciles prédisent depuis toujours le
cataclysme si l’on ne sauve pas l’euro. Sur les traces
d’Abraham, il nous faudrait hypothéquer l’avenir et sacrifier
les fils au nom du Pacte et de l’apocatastase. D’où que l’on
regarde, le parallèle est plus profond que l’on ne veut bien
l’avouer.
L’Évangile selon Wall Street
Au nombre des visages de Dieu – Dieu sait s’ils sont
nombreux –, le principal et l’authentique ; le visage
découvert du dieu Finance est celui du dollar. L’euro n’est
pas, sous le régime des cours flottants, essentiellement
distinct de sa matrice. Théologie de Sorbonne. Savoir ses
gammes est essentiel pour apprécier le système dans toute
l’ampleur de sa complexité. De même le Christ n’est-il pas
différent ni même, pour ainsi dire, « créé », mais seulement
engendré, consubstantiel et donc coextensif, coéternel au
Père. L’euro est au dollar ce que le Fils est au Père : il est le
114
dieu fait chair, local et temporel ; émanation du Père distinct
du Père de par sa forme (modalité), mais non par sa réalité.
L’euro, tel Joshua ben Yosef, n’a qu’un rôle protreptique,
préparant l’avènement d’un Nouvel Ordre Mondial. Il est
l’ersatz de la devise planétaire, mandée par elle pour
féconder, après celle d’Abraham et de David, la tierce
Alliance. Mais chaque chose en son temps. Déjà pour 2015,
le Grand Marché Transatlantique. Le Grand Marché, ou
Saint Empire, ignore les langues et les frontières, comme il
ignore et les nations, et les histoires, et les cultures, et toutes
les différences qui seraient un frein à sa propagation : « nous
sommes tous Un en la devise ». Paul n’aurait pas mieux dit.
Étant tous « mêmes », nous sommes interchangeables. Donc
mercenaires. Parlons anglais, et nous sont de parfaits croisés.
Quoiqu’il le pervertisse, tel homme déraciné que décrit
l’anthropologie de l’homo economicus n’épouse-t-il pas tous
les canons de l’universalisme chrétien ?
Et le distributeur, le « Dab » : curieux objet que cet
isoloir public. Confessionnal en PVC ou l’on se presse à
raison d’une fois par semaine pour obtenir l’absolution,
l’argent, et la bénédiction de l’abbé-NP pour continuer à
s’endetter. Les banques retiennent leur commission. Ça fait
marcher le commerce. Comme l’église ; à ceci près que les
créanciers ont pris le pas sur les croyants. Tout cela s’inscrit
dans un mouvement beaucoup plus vaste de conversion des
âmes aux mystères ultralibéraux. Ce n’est plus la spiritualité
au sens traditionnel, mais la spéculation qui gère nos
existences. Plus les prophètes, mais les économistes qui
115
disent le bien et font la météo. Et ces modernes temples que
sont les Bourses ont pris la place des sanctuaires de la messe.
Dieu a changé. Dieu veut du sang. Il est un Dieu terrible que
l’on appelle Marché, avec sa « Providence » sa « Main
invisible » ; un Dieu que rien n’apaise sinon son contingent
épisodique de crise, de sacrifices humains. Au ciel de la
finance, il n’y a plus d’ange, plus de protecteur, mais des
« Business Angels » et autres « Paradis fiscaux ». Plus de biens
d’usage sur les marchés, seulement des changes. Des flux. De
la pensée pure. Dématérialisée. Son plus aucune réalité ni
tangibilité. Que des valeurs abstraites, des oghams
numériques sur des ordinateurs. Du mana qui circule, ubique
et volatile, avec les attributs de Dieu : par-delà l’espace et le
temps.
Le credo du crédit
Le monde fluide du XXIe siècle est un monde de
symboles. A religion, religion et demie. Nous sommes allés
plus loin que jamais auparavant dans l’idéalité. Ainsi avec le
remplacement, au cours des années soixante-dix, du pacte de
Bretton Wood par les accords de la Jamaïque, le dollar
jusque-là gagé sur l’or, ne l’est finalement plus que sur du
vent. La banque ne permet plus, comme autrefois, la
conversion de la promesse papier en corps substantifique. Un
processus
qui
rappellera
sous
ce
rapport
la
transsubstantiation (l’impanation) chrétienne, et dont le
reniement, s’il se traduit par des crises systémiques, permet
en retour la politique de la planche à billet. Les devises
116
principales sont dès alors devenues « monnaies de signes »,
prises pour « argent comptant » quoiqu’elles ne comptent
pour rien. Les valeurs monétaires sont devenues des
« crédits », « credo » plus ou moins fiables. Reste à savoir si
l’on n’y croit ou si l’on n’y croit plus. Raison pourquoi il faut
de toute urgence « restaurer la confiance » (c’est-à-dire
redonner la foi), et s’appuyer pour cela sur des agences de
notations dont les dires sont performatifs. Malraux avait vu
juste. Le XXIe siècle présage sans aucun doute le règne
planétaire de la superstition.
Requiem pour la Grèce
On peut légitimement se demander s’il n’y a pas quelque
chose comme une « pulsion de mort » dans cette austérité
morbide que la Troïka, la Commission et les élus des grands
pays européens veulent infliger aux ressortissants membres
de la zone euro. Peut-être bien que l’objectif de ces mesures
n’était pas tant celui prétendument visé, que celui
réellement atteint. Reste à savoir s’il s’agissait pour ces
« élites » fondées de pouvoir de compenser leur impuissance
et leur détresse abusant de leur capacité de nuisance, ou si
cette conjoncture manipulée exprime inconsciemment le
désir d’en finir d’un continent malade de son déclin.
117
L’ultime bastion avant l’insurrection
Le couperet tombe sans préavis. Ce soir, 12 juin de
l’année 2013, l’antenne publique de la télévision grecque
vient de cesser d’émettre. Cette décision fait suite à une
visite expresse de la Troïka, venue diligenter l’application de
ses « réformes structurelles ». Soit qu’il soit bête comme une
pantoufle, soit très intelligent, le premier ministre Antonis
Samaras a en effet choisi de couper prioritairement les vivres
au lénitif des pauvres. Ne reste plus qu’à espérer – espoir
fragile – qu’ainsi privé de son opium, le peuple grec saura
reprendre sa liberté. Il ne s’agit rien de moins que de savoir
si l’on se révolte parce qu’on a quelque chose à protéger, ou
parce qu’on n’a plus rien à perdre. La Troïka vient peut-être
ce soir de se tirer une balle dans le pied…
Dialogue des civilisations
Le préserver. Et pour cela, lutter contre les deux
tendances – et thèses ! – qui œuvrent à l’abolir :
(a) D’une part, la « mondialisation ». Non pas au sens
traditionnel d’échanges bilatéraux, d’emprunts et de
commerce mutuel entre cultures distinctes, suivant une
acception qui avait cours sous l’oikoumênè grec mais bien
plutôt au sens post-national et idéologique d’uniformisation.
Une mondialisation d’un nouveau genre, conçue comme
horizon indépassable du « progrès » de l’humanité. Une
mondialisation se voulant régression à marche forcée de la
118
diversité vers un système aux contours bien déterminés,
rejetant loin de sa face tout ce qui n’est pas lui – et qui ne
doit pas être. Soit l’arasement des différences au profit d’une
orthodoxie atlanticocentrée, prétendument moderne. Une
mondialisation comme processus à incubation lente, vecteur
d’une langue véhiculaire unique (globish), au détriment des
langues vernaculaires et de leur conception du monde. Un
processus inexorable et exclusif, prenant appui sur la
puissance du soft power du dominant pour imposer son
industrie mainstream aux dominés ; puis, via cette industrie,
ses canons musicaux (ou ce qui en tient lieu), gastronomique
(sans commentaires), civiques (démocratie de marché) et
religieux (finance). Une mondialisation dont la récusation
s’avère en dernier ressort, médiatiquement parlant, d’autant
plus délicate à faire entendre qu’elle aime à se draper dans
les atours politiquement corrects du métissage et du
multiculturalisme – qui sont pourtant, si l’on y réfléchit, aux
antipodes l’un de l’autre. L’exemple canonique en est
l’exténuation de la culture gauloise sous l’imperium romain.
Gaulois dont nous n’avons gardé que les pantalons et des fûts
de chêne. Heureusement qu’il y a Findus…
Dialogue des civilisations (suite)
(b) De l’autre, le « choc des civilisations ». Thèse
d’Huntington reprise sous sa forme apocalyptique par
l’Amérique belligérante bêlante des néocons du Sud,
confortés dans leur haine par l’Islam radical sur fond de
conflit israélo-palestinien. Il ne s’agit plus de s’imposer à
119
l’autre de l’assimiler. Non pas d’intégrer l’autre en lui taillant
des bottes mais, à l’inverse, de le dé-sintégrer. Au drône et
proprement. Et pour ce faire, y préparer les opinions en
générant l’osmose paranoïaque propice à toutes les
suspicions : effets de loupe sur faits divers ethniques,
« documenteurs » sur les dangers de l’islam, opérations false
flag, LHOP, etc. Cette propagande chez nous culmine sur
TF1. Sarko lui doit son élection : souvenirs de Papy Voise…
Le but revendiqué n’est plus ici la standardisation ; c’est, à
rebours, l’exhibition de dissemblances si radicales entre
cultures qu’elles ne peuvent faire autrement que d’entrer en
conflit. En récusant tout dénominateur commun, tant sur le
plan des mœurs, que de la philosophie et des valeurs, il s’agit
d’attiser la montée des tensions jusqu’à rupture totale de
communication. Autrui n’est plus un interlocuteur : c’est
une cible à abattre. Un exemple récent en serait le génocide
rwandais, ou la dévastation de la culture Aztèque par les
conquistadors.
Deux obstacles au dialogue : soit la fusion et la
confrontation. Desquels il faut se préserver. Les civilisations
– terme si mal choisi – doivent pouvoir maintenir entre elles
un écart suffisant pour pouvoir dialoguer. Si la monoculture
intellectuelle ou agricole est bien la mort de la diversité, n’en
va pas différemment pour les individus. On ne s’enrichit de
rien en dévorant sa propre tête…
120
Adieu aux cigarettes
Qui s’est ému de la disparition des cigarettes en chocolat
de la devanture des boulangeries ? Des cendriers au
restaurant ? Des daguerréotypes peignant nos grands
intellectuels la clope au bec dans les manuels d’histoire ? Des
vapoteuses pourtant sans nicotine, sortie de la sphère
publique et de mille autres épouvantails de la loi Evin ? Tout
cela tandis qu’au même instant le conseil municipal se
gargarise d’inaugurer des salles de shoot à deux pas des
écoles, et que l’on discute de légaliser la drogue…
Réforme de la philosophie
Notre ministre de l’éducation qui cherche à exister se
déclare favorable à une énième réforme de l’enseignement.
L’ajournement du mois concerne cette fois-ci les cours de
philosophie en classe de terminale. Il est question de
remplacer les grandes problématiques de la discipline partant
desquelles l’élève avait coutume de s’initier à la pensée
d’autrui, puis à la sienne, par une manière de soupe
pédagogique privilégiant la clinique du progrès. À l’approche
thématique qui procède par notion, le ministère de
substituer l’approche par la chronologie. L’anagogie
philosophique ne serait plus alors ce cheminement sinueux
pavé de concepts en briques et moulées à la louche. L’éveil à
la pensée cesserait d’être le fruit d’un essaimage d’idée, se
bousculant dans nos petites caboches trop pleines. On ne
traiterait plus d’ « autrui », du « bonheur », de la
121
« conscience », de l’ « amour », de la « mort ». On passerait
sous le boisseau et pour jamais ces litanies incantatoires, ces
chapelets de concepts limés comme des dents creuses. La
valse des notions devrait céder le pas pour initier la
contredanse d’une approche généalogique. En choisissant de
valoriser la succession chronologique au détriment des
notions transversales, le ministère prônerait ainsi l’exact
inverse de la réforme malheureuse infligée à l’histoire dans
les années 2000.
Ministre ou pas, on ne peut pas débarquer la gueule
enfarinée pour imposer n’importe quelle réforme. A fortiori
s’agissant de la philosophie. Les enjeux de la méthode non
pas moins d’importance que ceux des contenus. Ils
nécessitent en cela plus d’à-propos que d’à peu près. Ils se
résument à se demander si l’on peut (mal)traiter les grandes
questions de l’humanité comme on pourrait le faire d’un
organisme, d’un être embryonnaire se déployant dans la
matrice à la faveur du temps. Ce qui n’a rien d’une évidence.
La science avance ainsi, poussée par la technologie ; on ne
peut en dire autant de l’histoire des idées. On subodore les
avantages pédagogiques qui pourraient découler d’une
relecture chronologique de la philosophie. S’il deviendrait
loisible de contextualiser les différents auteurs dans leur
épistémè, de penser leur dialogue dans l’ordre des répliques,
ce serait toutefois prendre le risque de donner corps à
l’illusion que la philosophie « progresse ». L’intelligence n’est
pas technologique ; sa marche n’est pas cumulative.
Nietzsche n’efface pas Platon comme le stylo la plume.
122
Philosophie sans âge
Ce serait un contresens :: de supposer qu’il y ait un sens.
Une vue l’esprit que de penser la vérité comme un canevas se
dessinant progressivement, par touches et par retouches,
chaque touche étant appelée à préciser ses formes. Une
mécompréhension totale de ce qu’est la philosophie en son
essence que de s’imaginer les différentes propositions qui se
rattachent aux principaux auteurs à la manière selon laquelle
une théorie, en sciences, enrobe et dépasse celle qui la
précède. Un énallage : lors même que la philosophie
s’appuierait sur les sciences pour proposer de nouvelles
réponses (ou de nouvelles questions), celle-ci ne doit jamais
s’entendre en termes de processus. Il y a l’histoire de la
philosophie et la philosophie de l’histoire ; depuis Onfray la
« contre-histoire de la philosophie », mais la philosophie
n’est pas chose réductible à son histoire. De nouveaux
questionnements s’ajoutent aux précédents ; ils ne les
remplacent pas. Quant aux réponses que nous donnons à ces
anciennes questions, rien ne permet d’affirmer qu’elles
soient plus pertinentes qu’auparavant. L’éthique selon
Constant n’est pas nécessairement plus « vraie » que la
morale d’Aristote. La réponse d’Augustin à la question
« qu’est-ce que la vie ? » peut, à certains, sembler plus
adéquate que celle qu’en donne François Jacob. Ne disons
rien de la définition de l’homme. En philosophie, tout est
affaire de choix. Celui qui parle le dernier n’a pas
nécessairement le dernier mot.
123
Rire jaune
L’Asie. Une civilisation peu expansive, où il n’est pas
bien vu de s’épancher. Où l’on rit peu, même si l’on riz
beaucoup. Les asiatiques seraient-ils insensibles à l’humour
débridé ?
L’exception culturelle
Tout ce de la France compte d’acteurs surpayés et de
célébrités de l’audieu-visuel bénéficiaires des subsides de
l’État (1,6 milliard d’euros consentis par le CNC pour l’année
2013) célèbrent la victoire de la protestation française dans
les négociations sur le traité transatlantique. L’exception
culturelle est sauve. Le protectionnisme serait donc une
excellente chose. On est ravi de l’apprendre. On regrettera
seulement que le même raisonnement ne s’applique pas aux
ouvriers, aux producteurs, au patrimoine, à l’industrie, aux
prestations sociales, à la santé, à la monnaie, à la défense ou à
la langue française. Il deviendrait raciste, xénophobie, « repli
frileux sur soi ». Ou comme dit Barroso, « dangereusement
réactionnaire ». Karl Marx avait raison : on a les opinions
(flexibles) de sa caste…
124
Nos amis les bêtes
Faire reposer la distinction homme/animal sur un critère
d’intelligence est d’une absurdité sans nom. Des études
scientifiques récentes ont démontré qu’un poussin de
quelques heures est déjà bien plus performant qu’un enfant
de quatre ans. À tout le moins, pour ce qui concerne
principales opérations mentales et fonctions cognitives que
nous associons spontanément aux termes d’intelligence. Il
s’avère donc que notre blèche oiseau, à peine sorti de l’œuf,
est déjà en mesure de compter jusqu’à cinq et de s’orienter
en fonction des rayons du soleil. Les abeilles également,
adeptes de la « danse frétillante ». Quant à l’intelligence
« phénoménologique » du comateux ou du drogué, on ne
nous fera pas croire qu’elle excède furieusement celle de
l’ornithorynque. Une preuve supplémentaire que le plus
« bête » des deux n’est pas toujours celui que l’on aimerait.
La tyrannie de l’urgence
Faute de projet pour donner sens à nos actions, pour
justifier notre présence au monde, nous nous sommes
façonnés un joug pour nous contraindre à vivre : le temps. Le
temps comme lutte contre la pulsion de mort (« encore une
minute monsieur le bourreau ! »). Nous n’avons pas de but,
mais nous fuyons le temps. Nous carburons au temps, et le
temps nous épuise. Le temps nous tue quand nous ne le
tuons pas ; mais c’est un mal vital : sans nous rappeler sans
cesse à la conscience que le temps passe, nous n’aurions plus,
125
peut-être, aucune raison de d’agir. Nous agissons, non par
désir, mais par mal-être. Nous vivons moins de nos passions
que sous la crainte et la contrainte du temps, à la poursuite
du temps.
Certains perdent leur temps à en gagner. Certains gèrent
leur famille, et leurs amis, et leurs loisirs, et leur travail
comme ils tenteraient de superviser la marche d’un service
express. Leur temps d’urgence imprègne tout ce qu’il touche.
Vivre est pour eux une performance de chaque instant. Une
course contre la montre. Tenir le rythme. C’est l’obsession.
Parce qu’ils n’ont plus de buts. Précipités dans la spirale du
temps, ces créatures hypermodernes génèrent ainsi en
permanence des conduites compulsives visant à gorger
chaque instant d’un maximum d’intensité. Le temps, c’est à
la fois l’ennemi, celui qu’ils tuent, celui qu’ils fuient, qui les
talonne, et leur adrénaline.
« Pas le temps ! » Aujourd’hui moins que jamais. Lorsque
les idéaux ou la nécessité ne motivent plus l’action, c’est au
malaise, c’est à l’urgence qu’il fait appel. L’urgence, du lat.
urgens, c’est ce qui « presse », met la « pression » ; c’est ce qui
« stresse », c’est-à-dire « accentue » (to stress) chacune de nos
actions, confère un prix et une valeur à ce que nous faisons.
Encore un mot d’époque qu’on retrouve aussi bien chez les
traders de bas étage que chez les athlètes de haut niveau,
affectant toutes les sphères de l’existence, tous les segments
de la société, nous affectant nous-mêmes jusqu’à nous
126
obséder. Nous sommes shootés au temps. Big Ben a vaincu
Big Brother.
Le mal du siècle
À la figure traditionnelle du temps qui passe et qui
s’écoule a succédé celle d’une urgence qui se contracte et
s’accélère, d’un temps qui nous échappe sans cesse et dont le
manque trahit la dépendance. « Le temps nous manque » :
que veut-on dire ? Ni plus ni moins qu’il y a écart, rupture,
dissociation entre la volonté et la puissance. Une
inadéquation croissante entre, d’une part, le principe de
plaisir, de l’autre, celui de réalité. Si donc le siècle
romantique siècle faisait de l’ennui la maladie du siècle, la
nôtre est à ses antipodes, l’urgence. Comment s’explique ce
revirement ?
En grande partie, par l’inflation sans précédent de nos
opportunités. Le paysage de nos possibles s’est dilaté, plus
vaste que jamais. Il s’est peuplé de virtualités dont il y a
cinquante ans seulement, nous n’aurions pas conçu l’idée.
Combien de métier s’offrent à nous ? Combien de voyages ?
De langues ? De systèmes de valeurs ? Combien de loisirs
aussi, grâce à nos rythmes de travail ? Combien de pays,
grâce à l’essor du transport aérien ? Combien de fromages ?
Nous voudrions tout faire, tout voir, tout vivre. Tous nos
désirs, irrationnels, illimités, nous voudrions les vivre.
127
La crise de choix
Or nous sommes limités (certains plus que d’autres) ;
nous sommes soumis au choix. Choisir, c’est renoncer. C’est
sacrifier. C’est clore des possibilités. C’est s’ouvrir aux
regrets, avec cette idée fausse que nous aurions pu faire
différemment de ce que nous avons fait. C’est le revers de la
médaille, la part obscure de cette recrudescence
d’alternatives : plus nous sommes libres (ou croyons l’être),
et plus nous sommes contraints. Coupés de nos potentialités.
Frustrés de nos puissances. Victimes de nos dilemmes. Le
stress est cette pression qui trahit l’heure du choix. L’urgence
le Lexomil qui nous guérit de choisir, en nous ôtant le
trouble de justifier nos choix. L’urgence est le symptôme de
notre manque-à-vivre.
Un paradoxe, avouons-le. Cependant même que
l’espérance de vie s’accroît de manière exponentielle, le
temps nous paraît raccourcir, nous file entre les doigts et
nous laisse sur la paille. C’est que nous mesurons les choses
que nous ne ferons pas. Ce qui change n’est pas le temps luimême ; c’est le rapport, ou plus exactement, le
« décrochage » accru entre puissance et volonté, entre ce que
nous pourrions faire et le temps qu’il nous reste pour faire ce
que nous pourrions faire – que nous ne ferons jamais.
L’urgence est en cela une modalité de l’angoisse, conçue
comme « repentir de l’âme » au prisme de sa finitude.
128
Superhéros contemporains
Même souterraines, les préoccupations, agitations, et,
au-delà, l’état psychologique global d’une société se
retrouvent toujours d’une certaine manière objectivés par sa
production culturelle. Les USA accusent ainsi depuis le 11
septembre une certaine perte de confiance, rendue
éminemment visible par les films de superhéros. Les thèmes
de la remise en cause, de la déchéance et de la rédemption en
sont devenus les lieux scénaristiques majeurs. Superman,
Batman, Spiderman, Ironman : autant de personnages en
pleine déréliction morale, convalescents, plus sombre que
jamais ; tous témoignant d’une lassitude et d’une remise en
cause auxquels ce genre cinématographique ne nous avait
pas habitués. On perçoit, sous-jacente, la prise en compte par
l’Amérique de sa vulnérabilité. Prise de conscience qui n’est
pas sans rapport avec l’effondrement de ses monuments
phalliques. Le 11 septembre n’a pas seulement servi de
prétexte à la guerre en Irak. Le 11 septembre a aussi fait des
morts. Et comme de juste, les « justiciers » d’antan sont
devenus des « vengeurs ». Ils sont des « Avengers ». Ils
évoluent à la limite de la légalité et n’hésitent pas, lorsqu’il le
faut – lorsqu’ils le veulent –, à faire payer à leurs ennemis –
aux ennemis de l’Amérique – le prix du sang qu’ils ont versé.
La géopolitique, c’est simple comme une place de ciné.
Pourquoi chercher au Pentagone ce qu’Hollywood nous livre
en temps réel avec pop-corn et réduction de parking ?
129
Fraude au baccalauréat
Avec l’épidémie de Smartphones qui sévit depuis 2010,
les « fraudes » à l’examen se sont multipliées. Face au fléau
du numérique, le ministère de l’éducation nationale a
déclaré qu’il allait redoubler de vigilance. Il ne laisserait rien
« passer » ; il serait sans pitié ; on allait voir ce qu’on allait
voir, etc. Un habile contrefeux pour nous dissimuler qu’il fait
précisément « passer » tout le monde et que les « fraudes »
sont, finalement, moins celles des candidats que celles des
examens. La communication, ça ne s’invente pas…
Syndrome des ayant-droit
Le « tout tout de suite » propice à la pulsion
consumériste ne peut avoir pour corrélât logique que
l’inflation recrudescente des droits – le droit de « tous sur
tout » : droit à l’enfant, droit au logement, droit au menu
hallal, droit au concours, droit à l’emploi, etc. Un droit
universel, exponentiel, qui grignote peu à peu sur l’intérêt
commun. Les conséquences de ce libertarisme sont rien
moins paradoxalement que la tyrannie du judiciaire ; soit un
encadrement procédurier de chaque moment de la vie
quotidienne. On connaît tous cette anecdote – aussi
grotesque que véridique – de la mamie qui eut la bonne idée
de faire sécher son chien au micro-ondes. Ou de la baleine à
bosse qui devait déraper sur une frite trop grasse dans un
McDo. Tout cela, et bien d’autres affaires ont engendré pour
130
les plaignants de substantiels dommages et intérêts.
Comment passe-t-on de l’excès de blanc au noir ?
Nul n’étant disposé par à renoncer à son désir (donc à
son droit, dès lors que tout désir est droit), le droit de tous à
tout engendre un droit de tous à se plaindre de tout. L’état de
nature le cède à la di-société, la guerre physique à
l’empoignade procédurière. Le projet libéral d’un monde où
chacun serait appelé à « vivre sans temps mort » et à « jouir
sans entraves » transporte ainsi les germes de son
complément pratique : la guerre de tous contre tous (erga
omnes). Un affrontement de serial plaiders par avocats
interposés. Guerre juridique qui n’en est qu’à ses
prolégomènes, mais a déjà sauté la flaque de l’Atlantique. En
France, déjà, la drague, sport national, devient du
« harcèlement sexuel » (et les biches harcelées de déplorer
qu’on ne les regarde plus). Quand donc l’hégémonie du
politiquement correct en vient à se retourner contre celle du
désir, la société contemporaine assiste à l’étrange comédie de
mai soixante-huit déposant plainte contre mai soixante-huit,
à l’action militante du parti des effets mobilisant ses cabales
de vertu pour exiger l’abolition de ses propres prémisses.
Stratégie du héros
Dans l’éventail interminable des clichés du cinéma
hollywoodien, il en est un qui ne manque jamais de me
sidérer ; cliché qui frappe avec une régularité sans faille les
films de gangsters et de superhéros. Le « boss » ou
131
l’adversaire tarabusté par ce dernier, semble gravement
atteint par ce qu’un psychanalyste aurait appelé une
« compulsion d’échec ». Il se délecte, inconsciemment bien
sûr, à se tirer des balles dans le pied. Se sachant menacé, il ne
trouve rien de mieux à faire que d’estourbir les uns après les
autres ses propres gardes du corps. Il les étend, leur fait la
peau, décime ses bataillons ; c’est son hobby. Il les liquide, et
creuse sa tombe. Tant et si bien qu’un héros cohérent
n’aurait besoin que de se manifester (pour amorcer la crise),
puis de rester planqué jusqu’à la dernière heure. Glander un
peu, dans l’intervalle. Disons, les trois quarts de la bobine…
Attendre que sa cible accomplisse par elle-même la moitié
du travail. Puis, la voie dégagée, saisir sa chance pour passer
à l’action. Le survivant vernis sera son unique affaire – pour
peu qu’avec un peu de chance, il ait omit de se faire sauter le
caisson en tirant n’importe où…
Désaffection massive
Ce ne sont pas les Français qui se détournent de la
politique, mais bien la politique qui se détourne des Français.
Ce ne sont pas les peuples qui méprisent leurs élites, mais
d’abord leurs élites qui se défient du peuple. Le poisson
pourrit par la tête.
132
Le lancer de nain
Puis-je lancer un nain qui le veut bien ? Dilemme. À la
réponse que nous ferons à cette question est suspendue la
conception que nous avons de la « dignité ». La dignité n’a
pas d’enracinement moral définitif. Polysémique, c’est une
idée, un bagage historique. C’est une notion construite, situé
dans une histoire et dans un temps. Une boîte. Reste à savoir
ce qu’on y met dedans. Est-elle à rechercher dans l’absolu
respect de la liberté d’autrui, ou dans l’intangibilité
catégorique du froid concept de « personne » ? En d’autres
termes, doit-on privilégier la liberté du nain de s’envoyer en
l’air (les occasions sont rares) ou la maxime voulant qu’en
aucun cas autrui ne doive servir de projectiles ? Est-ce notre
volonté (si l’on admet la volonté pour nôtre), ou notre
essence (si l’homme n’existe pas d’abord) qui définit la
dignité humaine ?
La volonté ? Mettons. En ce cas, lancer un nain qui le
demande, bien loin de lui porter atteinte, serait faire preuve
à son égard du plus profond respect. Lancer le nain serait
humaniste. Si en revanche, la dignité consiste à observer
l’impératif catégorique, souverain et inconditionné, de
conformer notre rapport aux autres avec l’idée abstraite que
nous avons de l’Homme, ce serait dégrader l’Homme que de
lancer un nain. Tout cela est bel et bon. Où voulons-nous en
venir ? À cela que le cas moral du lancer de nain va bien audelà du lancer de nain : c’est un modèle, une occasion de
raisonner de manière dépassionnée sur nombre de sujets
133
autrement plus profonds. Ainsi de l’euthanasie. Puis-je
lancer un nain qui le veut bien ? Puis-je abréger la vie d’un
être humain qui souffre ?
Le choix de la démocratie
Ils diront tous sans exception que la démocratie, pour
eux, n’est pas un choix : elle est une évidence. Et c’est peutêtre qu’aucun d’entre eux ne s’est posé la bonne question.
Mettons les pieds dans le plat. Demandons-leur : si vous étiez
en situation de pouvoir décider, à l’issue d’un référendum,
s’il fallait accorder au peuple de maintenir de la peine de
mort, ou l’abolir au nom d’un principe supérieur, que feriezvous ? Si d’aventure – et pourquoi pas ? – le peuple se
prononçait pour la torture, ou pour la guerre, ou pour
l’épuration ethnique, que feriez-vous ? Si Ahmadinejad avait
été moins dictateur, il y a longtemps qu’on aurait pilonné la
nouvelle Sion ; quant à l’Iran lui-même, avec de si bons
guides, on ne donnerait pas cher de sa peau.
Alors, que feriez-vous ; que ferait-il, notre homme si
droit ? Fera-t-il prévaloir sur la démocratie ses convictions
philosophiques ? Son égoïsme sur la volonté générale ? Ou
bien sera-t-il, jusqu’au bout, fidèle au « moins pire des
régimes » ? Est-il vraiment un démocrate ou bien feint-il de
l’être, pour ainsi dire, quand ça l’arrange ? Et tout à coup, le
doute s’installe… Un philosophe, ça sert à ça. Ça interpelle
dans les fondements. Pensez toujours à resservir ce dilemme
de la peine de mort chaque fois qu’un zigoto plastronne au
134
cocktail dînatoire en brandissant sa vertu tuméfiée comme
un pénis trop large pour lui. Toute chose, même les
meilleures, ont également leur prix.
Référendum et viol démocratique
Démocrate ? Technocrate ? Du peuple ou des élites, qui
doit avoir le dernier mot ? Nos (ir)responsables politiques
ont manifestement choisi leur camp. Parfois pour le
meilleur. On songe à Badinter, qui fit acter par voie
parlementaire l’abolition la peine de mort. Ce qu’il fit faire
contre l’avis de la plupart des Français. Pour le meilleur ; peu
le contestent. Mais c’est aussi par voie parlementaire,
également contre l’opinion, que fut acté le TCE ; soit le plus
grand viol politique de ces trente dernières années. La
France fut consultée et opposa sans équivoque sa fin de nonrecevoir. La France, clairement, déconfit ses élites.
Malheureusement pour ces élites, qui ne pouvaient pas
(encore) dissoudre le peuple. Élites qui donc passèrent en
force, offrant à la démocratie un enterrement de troisième
classe. De cette forfaiture à ciel ouvert, on voit le résultat.
Force est alors d’admettre que ce qui fut un bien dans le cas
de la peine de mort fut autrement plus désastreux dans celui
du traité de Lisbonne. Et revoilà reposée, sous des tours plus
actuels, la question essentielle du mode de gouvernance que
nous sommes prêts à supporter. Celle des institutions. Du
peuple ou des élites, qui sait le mieux vers quel projet tend
l’intérêt du peuple ? Rousseau contre Platon, c’est un
135
dilemme sans âge. Mais un dilemme tout théorique :
l’Europe (ou l’Amérique) ayant choisi pour nous.
Une firme peut en cacher une autre
On s’attristait d’apprendre qu’après le vin français, la
charcuterie Justin Bridou© et Cochonou© allait passer aux
mains des Jaunes. On s’attristait… jusqu’à ce que l’on
apprenne qu’elles étaient toutes les deux des firmes
américaines. God save the couenne…
Identités virtuelles
Le fichage numérique ne serait pas si performant si nous
ne l’y aidions pas un peu aussi. Il ne serait pas si invasif si
nous n’étions si prompts à nous laisser décortiquer. Facebook
l’a bien compris, argus du numérique. Facebook ne nous vole
rien : nous lui offrons nos vies comme un oblat sur un
plateau d’argent. Facebook et tous ces sites communautaires
en pleine effervescence ne font jamais qu’enregistrer, croiser,
et raffiner des profils personnalisés qu’ils vendent au plus
offrant. Ce sont des panoptiques autogérés où chacun voit,
veut être vu et ne veut pas être vu. Des dieux virtuels auquel
nous sacrifions le fond de notre « extimité » avec la grande
fourchette de qui déjeune avec le diable. Parce qu’être vu,
avant d’être espionné, c’est être remarqué. Considéré. Admis
et approuvé. Assez grisant pour en pousser d’aucuns au striptease numérique, quitte à pousser chaque jour plus loin la
136
surenchère, quitte à sombrer dans la spirale morbide de
l’affichage, quitte à ce que l’avatar remplace l’individu.
Photographiez vos fesses, prostituez-vous pour quelques
commentaires, et plaignez-vous ensuite qu’on vous balance
de la publicité pour cons ciblés… Bande de malades…
La guerre sans l’aimer
La question essentielle du droit de la guerre (jus in bello)
depuis la ratification des traités de Westphalie consiste à se
demander s’il n’est jamais possible de limiter la propension
d’États souverains à s’affronter pour des briques et des choix.
À cette question, Emmanuel Kant répond par un essai publié
en 1795, Vers la paix perpétuelle, à l’occasion duquel il
analyse un certain nombre de principes visant à établir les
conditions d’une « paix perpétuelle » (plutôt qu’une simple
« cessation des hostilités »), seule forme d’équilibre
envisageable tant que « l’état de nature » persiste à réguler les
rapports entre États (c’est-à-dire tant que les Etats ne seront
pas coalisés en une fédération). Le premier de ces principes
consiste à condescendre au peuple la possibilité de décider
lui-même si oui ou non il se résigne à l’état de guerre. La
guerre est une chose trop sérieuse pour être laissée à des
militaires. L’idée – alors pleine de bon sens – était qu’il y
aurait mécaniquement moins de conflits puisque ce sont les
mêmes populations, mobilisées en qualité de soldats (Kant
n’admet pas d’armée de métiers), en tant que leurs vies
seront exposées, qui en feront les frais. Les mêmes
populations, précisons-nous, à l’exception des femmes ;
137
raison pourquoi le droit de vote n’a pas été donné aux
femmes au lendemain de la révolution (rien à voir donc avec
l’inculpation de « misogynie », bien qu’indéniablement,
patriarcale et phallocrate, l’esprit du temps l’était aussi). Il y
aurait logiquement moins d’appétence pour les conflits et par
effet de calcul démocratique, les dirigeants planqués ne
manqueraient pas de s’y reprendre à deux fois avant de
s’engager dans ce genre de mésaventure…
La guerre tout de même
Guerre et démocraties ne font pas bon ménage. En
théorie ; l’avis du peuple étant dans la pratique, rarement
sollicité. Il arrive néanmoins, passé un certain seuil
d’atrocités, que l’opinion pèse suffisamment lourd pour
entraver les menées belliqueuses de leurs élites. L’argument
de Kant s’avère alors d’une redoutable pertinence. Ce serait
précisément ce qui arriverait à l’Amérique, apprenant par
l’intermédiaire des premiers « envoyés spéciaux » le sort que
réservait l’état-major aux réfugiés du Kosovo. L’impopularité
de ce conflit, accru par la guerre du Vietnam, deviendrait
telle que la population refusa catégoriquement toute forme
d’engagement. Et ce fut toute l’économie militaroindustrielle (premier budget de l’État) qui menaçait de
s’effondrer, entraînant par le fonds la puissance financière,
technologique et géopolitique des USA. Il y avait donc
urgence à faire tomber l’obstacle du boycott. À retrouver
l’assentiment du peuple. Le 11 septembre fut une première
réponse. Puis vint la privatisation des troupes,
138
l’externalisation des coûts humains de la guerre. L’ultime
remède en fut la politique du drone. Un point pour Bush ;
Kant n’y survivrait pas…
La théorie du drone
Dès lors qu’il ne met plus en sursis la vie des
combattants, le drone devient immédiatement une
formidable machine à démonter la critique de la guerre. Le
drone effondre les principes de la paix perpétuelle. Il
désactive l’opposition de la société au nom des existences
gâchées. Plus de chair à canon. Plus de trauma. On reste assis
dans son fauteuil à triturer le joystick. Tuer à distance, sans
menace de réplique, n’est-ce pas la manière idéale
d’économiser des vies ? Ils appellent ça – dans le
prolongement de la « guerre humanitaire » du bon docteur
Kouchner – une « technologie humanitaire de pacification ».
Évidemment, tout dépend d’où l’on se place. Mais, détails
mis à part, l’argumentaire tient-il vraiment la route ? À tout
le moins mériterait-il que l’on s’y penche un peu plus près…
D’abord parce que la précision du drone est celle du tir,
et non pas celle du champ d’impact. Elle abolit d’emblée la
distinction catégorielle entre civils et militaires. Les cibles ne
sont plus les combattants en acte, puisqu’il n’y a plus de GI à
combattre en situation : ce sont des ennemis « potentiels »,
c’est-à-dire susceptible d’être des combattants en acte.
Ensuite parce qu’en son principe même, le drone conduit à
l’effacement de la démarcation entre zones franches et zones
139
de guerre. Dès lors qu’il n’y a plus de soldats ennemis sur le
terrain, la seule réponse, la seule réplique possible de la part
des agressés est l’organisation d’attentats terroristes visant le
territoire d’où sont partis les drones.
Bilan des courses : les civils des deux camps essuient les
pots cassés. Les uns sont des « dommages collatéraux », voir
des « bavures » bien vite passées sous le boisseau ; les autres
les victimes anonymes mais nécessaires d’un plan de
communication ourdie par une insurrection au pied du mur.
Des deux côtés, on meurt. Si tu ne vas à la guerre, la guerre
viendra à toi. Prétendre que le drone serait un progrès pour
l’économie de guerre est donc doublement fallacieux. Sauf à
entendre le progrès de manière unilatérale, comme étant
l’exclusivité de ceux qui tiennent le manche. Les seuls qui ne
soient plus exposés au risque du retour de flamme, ce sont
effectivement, précisément, ceux qui pressent la détente.
L’avenir du drone
…s’annonce radieux. On a conçu, pour l’espionnage, des
drones de surveillance, de détection, puis de combat. Drone
télécommandé puis autonome. L’étape suivante, après les
drones de guerre, chasseurs-tueurs, ce sont les drones civils,
dit également « de protection ». Drones policiers, serviles et
fiables, affectés au « maintien de la paix ». Après les drones
cynégétiques dont Obama a fait le pivot de ses chasses à
l’homme après les « Prédators » viendront leurs petits frères
« Terminators » dévoués à la sécurité de l’État. Cela
140
commence toujours par l’expérience des états guerre pour de
rebondir vers l’intérieur. Pour nous revenir, comme un
boomerang, nous sauter à la gueule. C’est aujourd’hui que cet
avenir se joue.
En 2015, est prévu l’ouverture de l’espace aérien
américain aux engins de surveillances civiles et policiers
radio-téléguidées. Certaines moutures sont équipées de
tazers, de projectiles antiémeutes et de programmes de
géolocalisation. Des prototypes parfaitement fonctionnels
ont été expérimentés à la frontière entre les USA et le
Mexique. À telle enseigne que Jean-Yves Le Drian, notre
ministre de la guerre – pardon : « de la Défense » – vient
d’annoncer son intention formelle et résolue de préempter le
marché. Le drone sécuritaire, c’est somme toute moins
aléatoire, moins cher et moins souvent malade que l’hoplite
fonctionnaire.
Relativisme d’hier et d’aujourd’hui
C’est peut-être l’une des caractéristiques les plus
marquantes de notre « postmodernité » ; d’un temps où la
morale, naguère dictée par les maîtres à penser (Eglise puis
République), est laissée à la discrétion de chacun. Plurielle,
diverse, elle l’a toujours été. Autant l’avouer tout de suite : la
fluctuation de l’éthique n’est pas une nouveauté. Qu’on s’en
rappelle aux envolées de Pascal, sceptique inconséquent, et
dont la foi chrétienne ne sert que d’épithème boiteux à ce
vertige sans porte de sortie. En visant l’épochè – l’extinction
141
du jugement – les pyrrhoniens optaient pour une démarche
inverse : c’est dans l’absence de dogme, obtenue par la
diaphonie, qu’ils escomptaient trouver la sédation de l’esprit.
Qu’on s’en exile ou qu’on l’exploite, on connaissait que la
morale était une chose instable. On la savait précaire.
Descartes lui-même préconisait pour morale provisoire celle
dite par la coutume.
Rien de nouveau sous le soleil. À ceci près que cette
diversité qui pouvait être auparavant normée par la
géographie n’est plus contenue dans son écrin par des
cloisons étanches. Plus de frontières, de Pyrénées, de
Rubicon, d’Indus pour séparer ce qui, désormais, s’affronte et
s’interpelle sur un même territoire. Dans le sillage des
religions, des origines et des cultures, les morales se côtoient,
se parasitent, se brouillent. Se concurrencent parfois.
Symptomatique de ce nouveau contexte : la thématisation
d’une fiction politique, « le vivre ensemble ». Concept sur
mesure venu répondre à des enjeux jusqu’alors dérisoire,
donnant le change à celui de « communautarisme ». Le
mondialisme, le métissage, le fait multiculturaliste
présentent ainsi des contrepoints qui nous engagent à
questionner certaines valeurs dont la teneur semblait aller de
soi.
Guerre civile des valeurs
Avec sans doute quelques inconvénients. Mais
l’accrochage n’est pas nécessairement un mal – pas pour tout
142
le monde. Le même chambard qui est un déchirement pour
le tissu social peut être d’une richesse inestimable pour la
philosophie. Les crises le sont en général. Non que la morale
soit à géométrie variable ; ce sont ses contenus qui le sont
devenus. Nous vivons une époque où le débat n’est plus le
lieu d’une lutte des valeurs, mais d’un conflit des
interprétations, d’une guerre civile d’homonymie. On
n’oppose plus une valeur à une autre en vue de déterminer
laquelle doit prévaloir, laquelle doit s’effacer ; mais une
certaine idée de cette valeur à une autre acception de cette
seule et même valeur. On garde le signifié, on braque la
sémantique. Cela peut paraître abstrait sans chair et sans
exemple. Sortons de l’obscurité. Notre littérature contient
des cas d’école à même d’expliciter de manière claire et
univoque cette nouvelle donne induite par la modernité.
Les dilemmes d’autrefois ne sont pas ceux d’aujourd’hui.
Il fallait autrefois choisir, chez les poètes épiques, entre la
gloire d’une vie brève mais héroïque et la banalité d’une
existence éteinte, insignifiante et de croûte molle. Entre
incarner l’Achille fougueux risquant sa peau avec ses
myrmidons sous les portes d’Ilion et l’Achille élégiaque de la
nekuia d’Ulysse. Il fallait autrefois choisir, tant dans la geste
que dans la tragédie, dans le roman comme dans le drame
courtois, entre le cœur et le devoir, entre l’honneur du roi et
les beaux yeux de Chimène, entre Sa Majesté et Sa Sainteté le
pape, entre Héloïse et l’Ordre, entre la guerre et le nazisme,
entre la Loi – raison d’État – et Antigone, entre Hélène et la
paix, Iphigénie et la victoire, Tybalt et Roméo. Abraham143
même était déjà sommé de faire la part entre son rapport
transcendant à Dieu et son amour de père. C’était l’âge des
héros, celui des sacrifices.
Socle moral commun
L’alternative ne confronte plus à notre époque plusieurs
valeurs distinctes qu’il s’agirait de hiérarchiser. Elle les
confronte, mais ne les confronte plus que par référence à des
normes autonomes. Cela n’est pas dire qu’il n’y ait jamais eu
des morales collectives. À rebours de la loi, toute morale est
individuelle, et ne concerne que le jugement que les
individus portent sur leurs actions. La convergence de ces
jugements de valeur était jadis acquise par le fait seul de leur
alignement par le truchement de la religion ou de la religion
de l’État. L’État est mort, détruit par le libéralisme ; les
religions pullulent. Lors, ces morales ne se reconnaissent
plus. Elles se tolèrent dans le meilleur des cas, se heurtent
dans le pire, incompatibles ou incommensurables à l’échelle
collective. Stigmate épidermique de la mondialisation, ce
feuilletage divariqué de valeurs induit un état d’affrontement
larvée et de coexistence fragile que le politique (ou ce qu’il
nous en reste) ne peut que constater, dont rien ne garantit
l’issue. Raison pourquoi il se passionne pour la « morale
laïque », prête-à-penser, seule en mesure de provoquer la
standardisation des normes. Morale universelle – donc
« catholique » au premier sens – en dernier ressort aussi
dangereuse et pernicieuse que la dictature relativiste qu’elle
tente de réfréner.
144
Le synode bioéthique qui devait accoucher de la loi
Léonéti accuse de manière exemplaire une telle polysémie :
c’est désormais au nom de la même « dignité » que d’aucuns
prescrivent l’encadrement légal de l’euthanasie, et d’autres
son interdiction. Au nom de la même « égalité » que
d’aucuns prônent le mariage gay ; d’autres le statut quo,
arguant de l’environnement sécure qu’offre à l’enfant le
cadre familial traditionnel. Au nom de la même « sacralité de
la vie » que certains réclament la peine de mort pour ceux
qui la retirent, quand d’autres s’en indignent parce que le
condamné aussi a droit à l’existence. Au nom du même
« respect de la personne » – mère ou enfant – que l’on tolère
ou que l’on blâme l’avortement. On ne joue plus seulement
une valeur contre une autre. La même valeur est convoquée
avec des acceptions distinctes. Comment s’entendre, tandis
qu’usant des mêmes vocables, l’on ne parle plus le même
langage ? Comment ne pas succomber au piège des fauxamis ?
Des paroles et des actes
On pourrait esquisser un certain nombre d’analogies
entre la langue d’un peuple et ses tropismes culturels.
Prenons le cas de l’Asie ; précisément du mandarin, du
japonais et des arts de la guerre. La langue chinoise, souple et
fluide comme l’espagnol, féconde un art martial fluide et
souple. La langue nipponne, heurtée et rude comme l’est
l’allemand, produit un art martial rude et heurté. Souplesse à
145
l’Ouest, tai-chi, école de légèreté ; à l’ouest le Bushidô, la
discrétisation. On peut en dire autant de la musique, liquide
ou saccadée ; et puisque le langage est source plutôt qu’outil
de la pensée, de la pensée elle-même.
Le causalisme en sociologie
Une brève pour dénoncer un emploi abusif par la
mauvaise sociologie de la notion de « causalité ». Il faut
savoir faire le départ entre au moins trois modalités de
rapport entre un phénomène p est un phénomène q : une
causalité, une corrélation et une coïncidence. Un rapport de
causalité implique une détermination de p vers q – car si
« pet » alors « cul » – ou de q envers p. Toute la question est
de savoir si p est au principe de q ou bien si q est au principe
de p. Un troisième cas de figure est exprimé en logique
propositionnelle par le symbole ↔, renvoyant à l’opérateur
de l’équivalence ou de la double implication. En ce cas, p et q
sont
mutuellement,
respectivement,
principe
et
conséquence. Tout cela mérite sans doute quelques
éclaircissements. On peut toujours user, dans un souci
pédagogique, d’un schéma emprunté aux classifications
classiques telles que les arbres généalogiques pour aborder
d’un pied plus assuré ces arguties logiques.
Deux phénomènes étant posés, on établit lequel des deux
précède, et l’on en fait celui duquel l’autre procède. C’est une
causalité. S’ils sont concomitants tout en constituant un
système autonome, il s’agira toujours d’une causalité, mais de
146
type circulaire, bilatérale : la causa sui non efficiente, non
transitive chez Spinoza. C’est le rapport père au fils (le père
comme cause du fils), avec toutes les ambiguïtés qu’à trouver
bon d’y poser la christologie. Lorsqu’il se trouve n’y avoir
aucun rapport direct entre ces phénomènes, aucun rapport
hormis le fait qu’ils ont une origine commune, c’est une
corrélation. C’est le rapport du frère et de la sœur. Lorsqu’il
se trouve qu’il n’y a aucun rapport du tout entre deux
phénomènes, c’est une coïncidence. C’est le rapport du père
au morceau de lard tombé du ciel. Sauf à penser, avec Karl
Jung, que tout est intriqué. Il s’agirait alors de
« synchronicité ». Un mot pédant pour dire « pensée
magique ».
Télévision et délinquance
Illustrons nos propos par un exemple concret. Celui de la
relation – ou de l’absence de relations – entre la délinquance
et la violence à la télévision. Un marronnier sans âge qui
plaît visiblement aux journalistes, et les dispense (comme
tous les marronniers) de se lancer dans de coûteuses et
fatigantes enquêtes. Un serpent de mer éminemment
pratique qui, également, dispense la parentèle désemparée de
se remettre en cause. Une recette éculée, mais déclinable à
souhait. Et toujours aussi douce si l’on en juge aux divers
ingrédients – romans, mangas, jeux vidéo, porno, Facebook –
qui ont fait son succès. Peu d’objets culturels ont échappé à
la vindicte pharisienne des bigots grimaciers. Tenons-nousen au plus courant, à la violence à la télévision.
147
On peut tout aussi bien penser que l’excès de télévision
entretient la fascination pour la violence (si p alors q), ou
que la fascination pour la violence entretient l’excès de
télévision (si q alors p). On peut encore admettre que l’excès
de télévision et la fascination pour la violence
s’entretiennent mutuellement ; qu’ils sont, pour ainsi dire,
co-impliqués, pris dans une boucle de renforcement (si p
alors q alors p). On resterait toujours dans le registre de la
causalité. Effectuer un glissement vers la corrélation
signifierait poser que la fascination pour la violence et l’excès
de télévision sont moins des causes que des effets
concomitants découlant d’une même cause (si o alors p et q).
Le tout est d’accepter d’identifier cette cause : en
l’occurrence l’échec éducatif. Mais les médias feraient alors
sans doute moins d’audimat…
Garder la monnaie
Jamais, dans toute l’histoire humaine, la production
n’aura été si intensive qu’à notre époque. Aussi technique et
assistée. Aussi démesurée. Or jamais, paradoxalement, les
inégalités de richesse n’ont été si criantes. Les écarts de
revenus (salaires et rentes) atteignent des sommets. Les
grandes fortunes du CAC 40 repoussent régulièrement les
cimes de l’indécence. Toute la richesse produite ces
dernières décennies s’est vu intercepter par moins de 1 % de
la population des pays riches. L’argent, dans la logique
capitaliste, ne devait être qu’un moyen devant servir à faire
148
tourner l’économie. Tout se passe comme si l’économie
n’était plus qu’un moyen de ne plus faire tourner l’argent.
Biais d’auto-sélection
Vous existez. Il n’y a pas de quoi s’en étonner. Pas de
quoi se convertir ou faire appel à une quelconque
« intelligence cosmique ». Vous faites partie de l’échantillon.
« J’existe » : seul un individu qui, en effet, existe, est en
capacité de faire cette remarque. Celui qui n’existe pas ne
peut pas, en revanche, s’étonner d’exister. De même le fait de
s’étonner que le langage existe ne peut être possible qu’à
cette seule condition que le langage existe. Ce biais, dit
d’auto-sélection, se rencontre partout dans la philosophie. Il
se rencontre encore sous sa forme téléologique pour balayer
le spectre allant des religions de l’anthropocentrisme
(concept d’élection) au principe anthropique de la pseudocosmologie moderne (dessein intelligent) en passant par les
théories fumistes de la théologie naturaliste (notion de Dieu
bouche-trous). Il y a urgence à désherber. Ce n’est pas parce
qu’une chose « est » qu’il était « commandé » que cette chose
soit. Pas de projet. La nature, l’univers ou Dieu, n’orientent
pas davantage le devenir des choses que nous ne sommes
capables de régir mentalement la croissance de nos cheveux.
149
Écriture numérique
C’est inscrit dans la loi. L’écriture manuscrite devient
officiellement facultative dans quarante-cinq Etats
américains. En d’autres termes, un enseignant qui ne jugerait
pas utile d’apprendre à ses élèves comment tracer des lettres
(ou n’en serait pas capable) peut désormais s’en dispenser. Ils
apprendront directement sur un ordinateur. En
« scripturaire ». Plus en cursif. Au train où vont les choses,
l’écriture manuscrite ne sera plus enseignée que comme un
art graphique. Comme la calligraphie chinoise. Ce sera donc
une génération entière de petits écoliers qui, dans dix ans,
seront incapables de tenir un stylo, d’écrire leur nom sur un
post-it ou de tracer « je t’aime » en caractères de sable au
bord de l’océan. Toute une génération d’analphabètes
manchots qui serviront de cobayes aux forcenés du
modernisme, pour le plus grand plaisir des vendeurs de
tablettes.
On trouvait autrefois, à l’entrée des carrières et des
mines de charbon, des rangées de cages fumées où trillaient
naïvement quelques douzaines d’oiseaux. Des canaris. Dorés
et vifs ; pas pour longtemps. Des canaris qui ne servaient pas
que pour le casse-dalle. L’ouvrier chef ne déblayait jamais de
nouvelles galeries sans s’être prémuni auparavant contre le
coup de grisou ou le manque d’oxygène. C’est à cette fin que
servait la précieuse bête, première à tourner de l’œil en cas
de pépin. On pourrait dire qu’en de nombreux domaines, les
ingénus Bobby, semblables aux canaris, prospectent et
150
frayent pour nous le chemin du futur. Avec cet avantage
spéculatif immense de ne pas en rater une et de sauter dans
le trou sans même qu’on les y pousse.
Fracture du numérique
À compter d’aujourd’hui, tout matériel, tout artefact qui
ne serait pas doté d’un clavier dernier cri cessera du jour au
lendemain d’être un support pour la pensée. Il faudra donc
pourvoir. Ça fera vendre. C’est bien le but. Celui que
dissimule l’objectif affiché de « faire coller l’école à la
réalité ». Demi-mensonge, pour ne pas préciser à quelle
« réalité » on entend faire « coller l’école » : réalité de l’offre,
des industries du numérique. Réalité des marques dont les
écoles américaines ne sont que les auxiliaires grassement
sponsorisés. Avec peut-être, pour les familles les plus
modestes, le risque de la fracture du numérique. Fracture
économique et non plus générationnelle. Combien coûte un
stylo ? Combien coûte une tablette ? Tout le problème est
là… Ne va-t-on pas, encore une fois, réserver l’écriture et la
lecture – donc le pouvoir – à une oligarchie ? À la fraction de
CSP+ capable d’aligner trois fois par an quatre cent roros
pour « updater » Windows ? Au point où nous en sommes,
on ne peut plus rien exclure. Ce qui montre bien que
l’introduction du numérique dans les écoles est tout autant
une affaire politique qu’industrielle et culturelle. Peillon file
un mauvais coton.
151
Le correcteur automatique
Un avantage certain qu’on nous présente à nous
déprendre de l’écriture cursive pour nous lancer dans
l’aventure de l’écriture assistée réside dans la palette de
logiciels « intelligents » alliés à cette technologie. Des
logiciels capables de nous ôter jusqu’au souci de la
grammaire, de la syntaxe et de l’orthographe, en sorte que,
l’esprit libéré, nous puissions entièrement nous consacrer à
l’aspect créatif de notre objet. Le correcteur automatique.
Mieux que l’écriture automatique. Quel gain de temps seraitce que ne pas avoir à retenir ces pléiades d’exceptions qui
sont la règle du français ! Quel gain de temps pour
l’enseignant ; quel gain d’argent pour la commune ; et que
dire de Bercy, lorsque les EAD se seront généralisés ? C’est
tout naturellement que nous nous dirigerons vers l’abandon
du manuscrit, ouvrant à l’avant-garde la marche de l’histoire.
Encore ne serait-ce qu’une première étape vers la
« spiritualisation » de l’écrit. Une seconde, plus décisive,
pourrait être franchie par le recours systématique aux
logiciels de transcription vocale. Une fois le clavier rendu
caduc, il n’y aura plus que les singes qui auront besoin du
pouce opposable.
Devons-nous nous aussi, comme les Américains,
« tourner la page » ? Conjuguer, décliner, prédiquer, ces
mécanismes sont indurés profondément dans nos mémoires
entre les tables de multiplication et le code secret de notre
carte bleue (malheureusement, noterons les philosophes,
152
c’est surtout ce dernier que nous sollicitons). Toutes ces
contraintes formelles qui sont pures conventions et nous
sont devenues comme une seconde nature. Chaque fois que
nous lisons, les mêmes aires cérébrales qui nous servent à
écrire s’activent comme si nous écrivions. Nous ne pouvons
pas, sachant cela, ne pas nous demander si cet ensemble de
règles influe et en quel sens sur notre faculté de littératie. On
est en droit, sans se voir forcément taxer d’angoisse
misonéistes ou de pusillanimité, de cultiver quelques
appréhensions sur ce qu’il adviendra lorsque nous ne
disposons plus de cette mémoire, lorsque nous aurons abjuré
les pleins et les déliés des écritures d’antan pour les polices
typographiques des menus dynamiques standards sur tablette
numérique.
De l’écriture personnalisée
« Le style, c’est l’homme-même », épiloguait Buffon. On
peut relire Buffon de multiples manières et choisir, par
exemple, d’interpréter le « style » comme celui du graphite et
non pas de la prose. Sous le phrasé, la page. Car en deçà du
sens, l’homme est déjà lisible entre les lignes. En germe, en
toile de fond, dans le tracé des courbes. La lettre comme
délinéation fait déjà corps avec l’esprit, donne corps à la
pensée, trahit les états d’âme et révèle tout de nos
dispositions. Elle tremble lorsque nous avons mal, hésite
lorsque nous sommes inquiets, s’élance et vibre avec notre
âme lorsque l’ivresse d’un instant de grâce nous transperce
d’amour. Sa forme danse au pas des sentiments qui nous
153
habitent, à tour de rôle, noble et ignoble, tantôt divin, tantôt
sordide comme se dilate et se contracte une courbe, comme
ondule un signal au diapason des pulsations de l’instant.
Sinusoïde, rythmique, chacun avait la sienne. Évolutive,
tonalisée, chaque écriture devrait à la mesure de l’écrivain et
du destinataire. Il y avait l’écriture des savants passionnés au
bord de l’épectase, et celle des pharmaciens signant les
ordonnances. Celle des cartes de Tendre et celle des
philippiques. Celle des nuits numineuses et des jours sans
soleil. Celle de Valmont qu’on ne verra jamais ; celle
d’Héloïse. Chacune unique, sincère ou contrefaite. Si pleine
de notre vie. Par l’écriture, un simple geste, nous devenons
hommes de lettres. Littéralement.
À l’écriture standardisée
Une fois actée le passage au numérique, ce chatoiement
d’idéogrammes disparaîtra pour consacrer le règne
hégémonique de la « police », constante et uniforme. Nous
étions souples ; nous serons hommes de fonte. Sans
empattement, mais combien plus rigides, et moins vivants
que jamais. Nous aurons renoncé à cette puissance vitale de
l’éloquence qui nourrissait nos phrases. Ce poinçon d’âme
qui prêtait à nos mots leur teneur affective. Nous aurons
délaissé ce quelque chose d’inimitable et de profondément
humain. La lettre intime, écrite, la lettre singulière aura
cessé d’émettre. Le singulier sera délayé dans la typographie
de l’universel. Tout ça pour aller vite. Pour conquérir de la
marge. Voilà qui, avouons-le, pourrait paraître à contretemps
154
dans une économie du livre qui pousse chacun à célébrer
jusqu’aux tréfonds du narcissisme le caractère irréductible de
son individualité. Ainsi l’écrit passe à l’écran. Et ne passe pas
sans casse.
La plume relie, la plume prolonge ; l’écran, c’est
l’interface, l’organe-obstacle qui nous sépare et nous
raccorde au texte. Plus rien n’habite la forme de la
typographie. Comme le suggère le mot-valise, information
automatique égale informatique. Et formatage. Des voix
s’élèvent pour protester, faisant valoir que cette jouissance
calligraphique serait un luxe bien dérisoire. Une forme de
jubilation typique de l’écrit-vain bourgeois, adepte du bon
goût. Il faudrait évoluer. Ne pas penser qu’à soi. Penser aux
dyslexiques, aux alexiques – penser à eux. Rassurons-les,
nous y pensons ; mais que les fauteuils roulants soient utiles
aux handicapés ne signifient pas qu’il faille en faire la norme
(on sait que la Norvège, pays de la parité, prétend déjà
contraindre ces resquilleurs de mâles à uriner assis). Gardons
la plume pour encore quelque temps. Nous en jugerons au
teint des canaris…
Adieu au patrimoine
L’extase technologique peut assez rapidement devenir
matière à déconditionnement. L’adieu au manuscrit – car
c’est bien là ce qui nous pend au nez – pourrait faire pire que
de désincarner nos livres ; il pourrait, au-delà, rendre illisible
tout document produit en écriture cursive. À ne maîtriser
155
que la typographie, nous perdrions l’accès aux plus grandes
œuvres de l’humanité ; à toutes celles antérieures à
l’invention de la « casse » typographique. Odes, épopées,
romans, traités, archives, registres, tout y passerait. Mon
braderie tout. Toute une littérature, désormais vide de sens,
irait rejoindre ses auteurs sous une pelletée de terre. Le peu
de bibliothèques que nous avons ne seraient plus que de
vastes catacombes en mal de réfection. Des mausolées,
espaces lugubres et désolés. Des entrepôts de fortune pour
entasser des millénaires déliquescents de chair à papier, en
attendant le pilon fatal et le recyclage en journal à poissons.
Par « progressisme », par excès de foi, nous aurons sacrifié ce
pourquoi bien des hommes auront donné leur vie, sont morts
et ont vécu et, pour un lot d’entre eux, ont transcendé leur
mort. Couper les ponts. Déconnecter. Rompre avec le passé.
Une perte sèche, mais non pas inédite. Les caractères
gothiques ne sont pas si anciens ; qui sait encore les lire ? Nos
élans scripturaires, nos calligrammes, sont-ils promis au
même oubli ? Voilà qui serait cocasse, à l’heure où tous ne
jurent qu’au nom du « devoir de mémoire ».
La lecture silencieuse
Aux émois suscités par la disparition prochaine de
l’écriture manuelle, on opposera que le cinéma n’a pas fait
disparaître le théâtre. Pas plus que la peinture n’a disparu
avec l’essor de la photographie (quoi qu’il faille nuancer, et
ne rien celer de ce qu’elle est devenue). Quant au passage du
stylo-plume au stylo-bille, quelle avancée ergonomique,
156
pratique et commerciale n’aura-t-il pas été ! La musique
passe au numérique, le journalisme passe numérique, tout
passe au numérique. Comment justifieront nous que
l’écriture en reste à l’âge de pierre ? On arguera qu’avec le
numérique, ce n’est évidemment pas que l’outil qui change
(la didactique d’IUFM lui préférera le concept d’« instrument
scripteur »), mais encore le médium ; or comme aimait à dire
un illustre communiquant, c’est le médium qui fait le
message. Dont acte. Ce ne sera pas la première fois.
Déjà au IVe siècle après J.-C., Augustin s’alarmait de voir
un moinillon lire seul dans son alcôve ; et qui pis est, sans
psalmodier. On ne peut comprendre l’étonnement de
l’évêque qu’en rappelant que la lecture silencieuse n’a pas
toujours été. La petite voix qui chante dans notre tête fut
longtemps hésitante, frêle, étouffée. Presque réduite à rien.
La lecture solitaire a éveillé en nous l’un des plus étranges
phénomènes dont nous faisons quotidiennement l’épreuve :
le dédoublement de soi. Ce n’est pas tant que nous énoncions
intérieurement chacune de nos pensées. Nous raisonnons le
plus souvent de manière réflexe et non pas réflexive. Le fait
est que nous pouvons le faire. Nous le pouvons avec bien
plus de facilité que jamais auparavant. La petite voix a mué.
De l’écrit à l’écran
L’évolution des instruments et des supports de l’écriture
s’est également toujours accompagnée d’importantes
mutations sociales. Le processus fut long qui conduisit à leur
157
« démocratisation », depuis l’usage de la tablette d’argile
poinçonnée au calame par les scribes fonctionnaires des
premières villes d’Uruk jusqu’à sa forme numérique
développée par Google. Il a fallu du temps, de la pierre à la
terre en passant par le bois, le papyrus, le parchemin, le
papier de riz, le vélin, le tissu, le codex, l’incunable, le livre
et le livre de poche (1953) ; du temps pour opérer le
glissement, lors du haut Moyen Âge, de la lecture publique,
communautaire et religieuse, à la lecture privée, intime, dans
la cellule du moine ; du temps pour que cette expérience
nouvelle, « mystique » de la lecture féconde l’idée de
subjectivité, d’individu et d’intérêt privé ; du temps pour que
semblable idée donne à son tour naissance aux formes du
roman, de l’autobiographie, de la fiction et de l’autofiction ;
du temps pour basculer de la copie manuelle à l’imprimerie,
de l’imprimerie à la mitose informatique. A l’épicentre de ces
séismes, notre rapport au texte. Notre rapport au monde, aux
autres et à nous-mêmes.
Il a fallu du temps pour en arriver là ; du temps, mais
surtout nombre de ruptures, de reniements – et une bonne
dose d’indépendance d’esprit. Lapalissade tautologique : on
n’avance pas avec des idées fixes. L’humanité, pour
progresser, transgresse. Et jusqu’aux traditions, signant
l’oubli des savoir-faire les mieux ancrés. On sait
l’effervescence que suscita chez les canuts l’entrée en lice de
la machine à vapeur. Et les luddites sont aujourd’hui légions
pour qui le mieux reste l’ennemi du bien. A fortiori, pour ce
qui concerne la nouvelle donne de la numérisation,
158
terrorisant les professions du livre qui tiennent à leur
prébende. C’est le grand drame de la technologie, que de ne
pouvoir créer sans abîmer ce qu’elle supplée, ou tente de
suppléer. Toutes les grandes inventions commencent par être
des blasphèmes. Dieu-même, qui ne fait rien au hasard, et
tout à son image, n’a-t-il pas créé l’homme en sorte qu’il lui
désobéisse – pour le pouvoir chercher ?
Culture à l’ère du numérique
Toute création engage un parricide, un meurtre
symbolique ; aucune ne dure sans présenter un avantage
comparatif sur son infortunée victime. Au grand dam des
écologistes, il y a peu de chances qu’une fois domestiquée la
fusion nucléaire (le cœur d’ITER), l’on en revienne au gaz de
houille. On ne rétrocédera pas de l’automobile à la calèche.
Et c’est encore plus vrai de l’écriture. Toutes ses évolutions
pratiques, donc théoriques (selon ce qui vient en premier),
ont entraîné dans leur sillage d’immenses bouleversements,
aussi bien politiques, que spirituels, intellectuels, législatifs,
et scientifiques irréversibles. Bouleversements qui
rejaillissent sur la culture, et contribuent en cette matière à
repousser toujours plus loin les frontières du possible :
(a) Celles de la production. 1,8 zettaoctet. C’est la masse
de données produites et répliquées en 2011. À peu de choses
près, six fois le nombre d’étoiles dans notre galaxie.
L’Interactive Digital Center prévoit un accroissement de 75
% de la quantité des fichiers en circulation au cours de la
159
décennie à venir. 90 % de l’information produite tous
supports confondus au cours des 35 000 dernières années ont
été générés dans les 10 ans qui nous séparent de l’aube du
millénaire. Ce sont des vies entières qui s’étalent sur le Web,
à la faveur des blogs, de la timeline Facebook et des forums.
Chacun génère sa bibliographie. Dépose son épitaphe.
S’extravertit en ligne, ou bien – grâce aux eBook – cultive
son talent créatif, accède à des auteurs qui, autrement,
seraient restés dans l’ombre. Il y a surtout l’information.
Tout ce qu’il n’y a plus dans les médias.
(b) Celles du stockage. On estime à 100 Go la masse
d’information totale qu’aurait pu abriter la grande
bibliothèque d’Alexandrie. 500 à 1000 Go : c’est la capacité
moyenne d’un disque dur standard ordinateur portable. Les
nanotubes de silicium, dernier-né des nanos, permettent de
développer des unités de stockage dans la compacité flirte
avec le micron. La recherche appliquée se penche sur une
alternative « biologique » à ces supports. Après les
processeurs mimant le fonctionnement des réseaux
neuronaux, l’information serait « enroulée » dans des brins
d’ADN. L’idée serait, en lieu et place les zéro et les uns
classique du protocole binaire, d’utiliser les acides aminés et
les bases azotées. À supposer qu’il soit toujours utile d’en
disposer demain dans nos ordinateurs, ce dont peut faire
douter la mise en route des farm-server d’archives et le
stockage quasi-dématérialisé des contenus dans le brouillard
des clouds.
160
(c) Celles de la diffusion. Que de chemin parcouru
depuis l’ère des placards et des crieurs publics ! On doit
beaucoup à Gutenberg, dont l’invention allait permettre la
diffusion d’ouvrages tels que la Bible et l’Encyclopédie.
Publicité de deux œuvres majeures et protreptiques de
révolutions intellectuelles et politiques. La Bible, en premier
lieu, redécouverte à la lumière du principe luthérien de Sola
scriptura, donnera l’élan de la Réforme, et la Réforme – au
nom des effacés sans Loges spéculatives – de la Révolution,
puis de l’État de droit et de la République. La Bible, donc, et
l’Encyclopédie, préfigurant Wikipédia dans son souhait
(apparent) de diffusion des connaissances, de partage des
savoirs, d’ouverture des ressources. Avec toutefois cet
avantage pour le wiki d’être à la fois rectifiable en temps
réel, « participatif » et « open source ».
Les illusions du numérique
Les avantages comparatifs du numérique sur le papier
sont des plus évidents : gains de productivité, gain d’espace
et de temps. Tout cela est vrai, mais incomplet. Ce serait trop
simple. Savoir ce que l’on gagne ne doit pas nous empêcher
de réfléchir à ce que l’on perd. Si les problèmes qui se posent
à notre époque semblent être des problèmes anciens, les
termes selon lesquels ils viennent à se poser sont pour eux
inédits. Il est acquis que toutes les pentes ne soient pas
bonnes à suivre, ou pas sous tous rapports. Il se pourrait que
la promesse du numérique – analogique, dans le domaine
économique, à celle de la « croissance » – ne soit au fond
161
qu’une vue de l’esprit, une coquecigrue. Reprenons un à un
les trois verrous de la culture qu’elle prétend faire sauter.
(a) Celles de la production. Il est un certain seuil passé
lequel la production noie l’intérêt. Noie le lecteur dans le
désintérêt. Le numérique réintroduit ainsi dans les espaces
virtuels la crise de la surproduction. L’économie du Web
exige de fait des producteurs de contenu des mises à jour à
flux tendu pour demeurer dans la top-list des moteurs de
recherche, seuls expédients pour monétariser grâce aux
régies publicitaires. On peut alors produire beaucoup sans
n’avoir rien à faire passer, de même qu’on peut parler
beaucoup pour ne rien dire. Gonfler les glaces avec de l’air.
C’est toute l’ambiguïté du Web que de se constituer tout
aussi bien en espace d’expression en formidable enculer les
mouches. Plus ça va, moins ça va. Concours d’audience,
saturation, primat de la quantité au détriment de la qualité,
le numérique écope à pas feutrés de tous les vices de la
télévision.
(b) Celles du stockage. L’information en numérique ne
transcende pas l’obsolescence des artefacts qui la
contiennent. Ses supports matériels (disquette, zip, CD ou
DDR) autant que logiciels. Un vieillissement accéléré par le
renouvellement constant du parc informatique, par le
lancement de nouvelles architectures sans cesse plus
performantes, incompatibles avec les précédentes. Il faut
toujours, quoi qu’il arrive, disposer d’un support pour
emmagasiner l’information. On peut le compresser ; on ne
162
peut pas l’abolir. C’est ce support que les mises à jour tant du
hardware que du software rendent illisible à terme. Les
différentes versions et extension de la bureautique sont
rarement rétro compatibles. Et la retranscription ou
conversion des données générées précédemment n’est pas
toujours possible. À cela s’ajoute la question spécifique au
Web de la confiscation des tubes d’information. Ce qui
importe n’est plus vraiment ce qui circule dans les canaux,
que la propriété de ces canaux. Soit le pouvoir
discrétionnaire de sélectionner, filtrer et réguler les flux
(l’information n’est alors plus un stock). Ce qui n’est pas sans
poser quelques questions quand l’intégralité de la plomberie
(YouTube, Tumblr, Instagram, etc.) est tributaire de fonds
américains. C’est à se demander si les révolutions de Jasmin
auraient jamais eu lieu dans l’hypothèse où le réseau Twitter
ait été tunisien.
(c) Celles de la diffusion. Les défenseurs du numérique –
dont nous sommes malgré tout – insistent avec raison sur
l’apport sans équivalent que constitue l’accès libre et
démocratique de tout individu muni d’une connexion
royaume de la connaissance. Partons de là. Que diffuse-ton ? Non pas la connaissance : l’information. L’information
n’est pas le savoir, quoi qu’en pense Michel Serres (si
d’aventure il pense encore). Connaître que la Terre est une
planète parmi tant d’autres n’est pas encore savoir ce que
signifie pour nous que la Terre soit une planète errante.
L’énoncé de base selon lequel la Terre tourne autour du
Soleil n’est pas une connaissance, mais un point de vue
163
faisant état de la convention qui fait de notre étoile notre
référentiel. Soit que l’information soit vide comme la série
irrationnelle de П, soit qu’elle soit une croyance qui ne se
sache pas telle, elle ne transforme pas. L’information ne se
distingue plus alors de l’érudition ou de la désinformation.
On trouve autant de distance entre Google et le savoir
qu’entre Googol (10^100) et l’infini. N’allons pas croire, pour
compléter le tableau, que l’Internet soit libre. Cela serait
passer bien vite sur le forfait mensuel de connexion.
Questions de peu, sans doute, pour Michel Serre-volant, peu
susceptible de rase-mottes. Qui ne titille plus des masses,
pour figurer au nombre de ces menus tracas qu’éclipsent
plutôt vite un salaire confortable d’expatrié chargé de cours
au sein de la prestigieuse Harvard…
Au commencement était le verbe
Nous sommes communément, sinon toujours, les
spectateurs plutôt que les acteurs des mots que nous
prononçons. L’expérience ordinaire de la conversation
accuse un décalage entre l’instant où nous parlons et l’instant
t+1 où nous prenons conscience de ce que nous avons dit ;
donc de notre pensée. Sauf en récitation, nous ne savons pas,
ou bien rarement, ce que nous allons dire avant de l’avoir
dit. Nous discutons comme si le script était écrit d’avance.
Du tac au tac. De là à dire que le langage – l’énonciation –
prime la pensée, il n’y a qu’un pas. Il se pourrait que le
langage qui pense à travers nous pense aussi avant nous.
164
La parole créatrice ?
Et nous dans cette galère ? Qu’adviendra-t-il de notre
liberté ? Comment se fait-il qu’en de telles circonstances, si
nous ne pensons pas d’abord ce que nous énonçons, ce que
nous énonçons semble exprimer à peu de choses près ce que
nous aurions dit si nous avions pensé ? Cette convergence
est-elle fondée ou bien n’est-elle qu’un faux-semblant, une
projection posthume ? Voilà qui ferait mal… La question du
rapport1 liant pensée et expression (puissance et acte ?)
s’avère trop épineuse pour être ici posée comme elle le
mériterait. Ce ne serait pas rendre justice à l’une des
thématiques les plus pérennes de la philosophie que de
prétendre la résoudre en jet de pierre. Contentons-nous de
l’effleurer sous l’angle de l’éthique, donc de la liberté. Nos
« dires » sont-ils indicatifs ou prescriptif ? Sont-ils la source
ou l’expression de nos volontés ?
De deux choses l’une : ou bien notre psyché ferait un
usage immodéré des ressources langagières que nous avons
acquises pour convertir des sentiments primitivement confus
en un discours intelligible – mais authentiquement nôtre.
Elle ne ferait alors ni plus ni moins qu’objectiver des raisons
préalables. Ou bien ce que nous disons ne nous apprendrait
rien sur nous ni sur nos volontés pour la simple raison que
1
A supposer qu’il s’agisse bien de « rapport », toute relation
présupposant une dualité réelle entre les entités qu’elle met
en relation.
165
ces volontés n’existent pas encore, qu’elles seraient
postérieures, consécutive à leur énonciation, symptôme de
leur diction. Il faudrait en ce cas répondre à la question de
savoir pourquoi nous avons dit ceci plutôt que cela.
Et c’est peut-être là, dans cet espace de jeu, dans ce néant
de l’inconscient qu’il faut placer le libre arbitre. Dans
l’intervalle préréflexif qui détermine de quel côté ira notre
réponse. Dans la rupture de symétrie d’un crayon disposé
verticalement sur la pointe de sa mine, dont rien ne permet
de dire comment ni quand il va tomber – car il tombera, où
nous n’agirions pas. Cela étant, que nous soyons infoutu de
prévoir comment ni quand il va tomber ne signifie pas qu’il
n’y soit pas déterminé par quelque cause qui échapperait à
notre vigilance. Croire énoncer ce que nous pensons serait
occulter ces causes. Il n’y a que l’ignorance qui nous rende
libre – parce qu’elle nous rend crédule.
Les luttes autoalimentées
Comme le médecin ne vivrait pas sans son malade ni le
pompier sans flamme, l’antiraciste ne ferait pas long feu sans
son raciste à dépiauter. Or le raciste est rare, ou l’est trop vite
devenu ; c’est un rara avis. Les temps sont durs et il fait doux
sous les feuillages… On se doute bien, du reste, qu’il n’y a
pas de pompier sans feu, non plus que de médecin sans
germe. Et d’aucuns savent que l’on n’est jamais mieux servi
que par soi-même. Face à l’urgence, les militants, s’ils
tiennent à leur retraite, n’ont guère plus d’une d’option.
166
Traiter les gens de racistes et d’homophobes, d’antisémites,
de fanatiques, d’esclavagistes et de négationnistes jusqu’à ce
qu’ils le deviennent ; produire de la victime et ainsi, par la
bande, obtenir son salut. On voit où ça conduit.
Tel est le paradoxe des ligues communautaires, dont
l’existence est sans cesse menacée par le progrès de leur lutte.
Dont la survie – et elles l’ont bien compris – dépend de celle
de l’adversaire. Et voici donc que l’antiracisme devient un
combat d’arrière-garde, gonflé par la diminution de l’enjeu.
L’antiracisme, bien sûr, mis en demeure de motiver sa hotte ;
mais également l’antifascisme, le laïcisme, le féminisme
(Femen) ou les lobbys LGBT, dont les provocations tous
azimuts, la surenchère pénale et les cabbales médiatisées
servent d’abord sinon seulement à relancer la demande. Pour
légitimer l’offre. Tout se passe comme si ne comptait plus, là
où jadis se profilait une cause, qu’un intérêt
d’autoconservation.
Gratter ses croûtes
Des associations Noires de « descendants d’esclaves », se
figurant les statuts de victime et d’exploitant sexuellement
transmissibles, exigent que les Français (les Français Noirs
inclus) joignent à leurs repentirs des gages plus substantiels
de leur sincérité. Elles veulent des chèques. Des liasses de
chèques pour panser leurs blessures. On sait pourtant où ont
conduit les « réparations de guerre » que le traité de
Versailles exigeait des Allemands. Nous avons trop à faire
167
avec la Commission pour nous offrir le luxe d’une guerre
civile ethnique.
Feed-back et fonds européens
Nous baillons chaque année 21 milliards d’euros à la
Commission européenne qui nous en restitue 14 sous le
prestige du drapeau bleu aux étoiles d’or. 14 milliards sous
condition d’affectation à des postes spécifiques, des domaines
spécifiques alloués d’orientations précises arrêtées par la
Commission dans l’intérêt précis de la Commission. Ce sont
ensuite les collectivités locales, les secteurs substantés et –
toujours – les agriculteurs « bénéficiant » de ce menu retour
(2/3 de la ponction) que l’on invoque pour démontrer que
l’on ne survivrait pas privé des subventions de la
Commission européenne. Le proxénète pique 7 milliards au
sac à main de sa fille de macadam et il faudrait en plus
qu’elle lui en soit reconnaissante !
Le monstre Minotaure
Tout collégien s’étant courageusement frotté aux
rudiments de la langue latine se sera avisé du sens du verbe
moneo, modèle d’en-tête pour la conjugaison des verbes de
la seconde classe. Moneo, en français, signifie « avertir ».
Monstrum, le monstre, dérive de moneo. Il s’agit au sens
propre d’une mise en garde, d’un phénomène hors normes et
prodigieux qui, en tant que tel, alerte, fait signe, porte un
168
message. Le monstre est quelque chose comme un tribut des
dieux, la rançon d’un hybris. Il rend visible la dissociation
entre la volonté et la nature humaine. Il manifeste une
transgression dans l’ordre du cosmos. Le Minotaure incarne
jusque dans son nom cette infraction aux lois élémentaires
qui régissent la nature. Hybride et sans espèce, il n’a de place
dans aucun règne. Son seul asile est aussi sa prison, au cœur
du labyrinthe, cet enchevêtrement de méandres sans fin,
faits de croisements. À son image, confus à son image, faits
par Dédale pour inspirer l’angoisse.
Bâtard maudit, fruit d’illicites unions de la reine de Crète
Pasiphaé et du taureau sorti de l’onde, le taureau blanc,
symbole de royauté que son époux Minos a refusé au dieu
Poséidon, le Minotaure – il se nomme Astérion – prête un
visage, un masque de hideur à l’orgueil de son père. Aristote
définit le monstre au Livre IV de sa Génération des animaux,
comme le produit d’une résistance de la matière (du corps) à
la forme (son âme). C’est l’inadéquation objectivée du de la
matière de la forme. Le monstre est un raté parce qu’un
« acte manqué ». Entendons « acte » au sens aristotélicien
d’expression d’une puissance (entéléchie), d’actuation d’une
nature, laquelle nature, pour être identifiée, doit encore
exprimer – en creux – ce qu’elle n’est pas, ce qu’elle aurait dû
être. Il y a faillite de la nature – et partant, dépassement des
normes, « surnaturel » – dès lors que la matière refuse de se
laisser contenir, et que la forme n’est pas matériellement
achevée. Le monstre est, de la sorte, une fin de non-recevoir
que le particulier adresse au général. Une rebuffade du
169
singulier qui veut être autre chose, ou davantage, que ce qu’il
est appelé à devenir. Un être ontologique sui generis qui
manque à recueillir l’universel de son espèce. Un avorté. Un
ateles, comme le dit Aristote, une créature privée de son
telos, de sa finalité.
Le monstre libre en nous
Le monstre peut apparaître alors comme un double défi :
à la raison, à la nature ; il se découvre une créature
exceptionnelle, défiant toute tentative de classification, et
donc de détermination. Le monstre est indicible. Il est
insaisissable. L’inquiétude qu’il suscite tient en partie à cette
impossibilité de le « domestiquer », de l’« encager » par le
langage qui seul, serait à même de créer une distance.
Anonyme, anomique, imprévisible donc, le monstre est une
révolte permanente contre les uniformités. Il oscille quelque
part sur une échelle des êtres entre l’ange et la bête : tout
monstre est néphilim. La dimension métaphysique et
« satanique » qui lui colle à la peau nous conduit à envisager
son plus parfait accomplissement non pas dans le domaine
physique, mais dans celui, psychique, de la morale. Lorsque
le monstre prend conscience de son « soi monstrueux » et
nourrit un orgueil qui n’est pas sans rappeler celui des tueurs
de masse. On songe aux ivresses méphitiques de l’homme
sadien, bourreau par goût de sa propre déviance.
Mégalomane, sans freins, le monstre aussi fascine parce qu’il
est à la fois celui qu’on hait (l’aberration) et que l’on voudrait
être (le libéré). Ce qui, en lui, nous terrifie pourrait en
170
dernière ressort n’être rien d’autre que ce que nous
craignons et désirons le plus : la réalisation concrète et
conséquente d’une totale liberté. Tous sommes des monstres
en profondeur et, sans inhibitions, le serions réellement. Le
monstre est fait pour nous le rappeler. Moneo : signe,
prodige, avertissement, fantôme.
Spectre des religions
Christianisme, athéisme : deux croyances séparées par
une commune affirmation – de l’existence, ou de
l’inexistence – de Dieu. Il n’y a que l’agnosticisme qui déroge
à la foi.
Écologie politique
L’écologie, c’est la transformation intellectuelle de
l’environnement qui jusqu’alors n’était qu’une scène, un
décor, un contexte, en acteur de l’histoire. C’est une
déclinaison tardive et culturelle d’une révolution
épistémologique fondamentale du XXe siècle : celle du
passage de l’espace-temps statique et réversible selon
Newton à l’espace-temps relativiste et dynamique d’Einstein,
au sein duquel le contenu et le contenant interagissent et
sont coextensifs. Il n’y a plus l’homme et la nature ; mais
l’homme inscrit dans la nature et la nature dans l’homme,
homme et nature formant un continuum indissoluble et…
militant.
171
Langages et théorie du genre
Toute langue est mandataire de sa vision du monde.
Toutes réalisent leur propre découpage de la réalité,
témoigne d’une sensibilité irréductible aux autres, d’une
idéologie ne se laisse pas réduire à des universaux de pensée.
Ce n’est ainsi pas pour rien que les « théories du genre »
(« gender studies ») se sont construites dans un biotope
anglo-américain. L’anglo-américain n’est pas une langue
sexuée. L’article n’est pas différencié et s’emploie
indifféremment pour introduire « a man » et « a woman ».
Sexué, le français l’est résolument ; il l’est de pied en cap,
comme toutes les langues latines continentales : « un
homme », « une femme ». Il n’est pas même jusqu’aux objets
qui ne se coltinent un sexe : « le ciel », « la terre ».
Comprendre cela, c’est avant tout se donner une chance
d’apercevoir toutes les théories ne sont pas faites pour tous
les peuples.
Pas plus qu’on ne donne de chocolat au chien, on ne
devrait s’étonner des réticences que peuvent manifester des
groupes à digérer des conceptions contraires à celles
véhiculées par leur langue d’origine. Ce n’est pas qu’ils soient
bornés, c’est qu’ils pensent autrement. Ni mieux ni pire.
Différemment. Rien ne serait plus néfaste, à l’heure où le
français en France (dixit PISA) n’est plus compris ni lu ; où
90 % des textes de lois européens sont produits en
américain ; où l’ordre noir des collabos visqueux et
172
anglolâtres aux ordres de Washington noyautent les
ministères ; où toute une biodiversité de patois locaux sont
sur la corde raide ; rien ne serait plus néfaste, en ces heures
sombres, que des chercheurs, des scientifiques, des
historiens, des philosophes qui ne s’exprimeraient – et ne
penseraient – plus qu’en une langue : à travers elle, où elle a
travers eux.
L’enquête théologique et criminelle
L’énigme du polar et le mystère des religions ne sont
qu’une seule et même question : « qui a fait ça ? »
Vérité romanesque
La vérité, nous ne la connaissons pas. C’est un point de
vue ; précisément, c’est un point de vue. Autant de vérités
que de point de vue. Même en histoire, aucune réalité ne
peut être établie. Parce qu’il n’y a pas de « faits » :il n’y a que
des points de vue et tous sont réfutables – n’en déplaise à
Gayssot –, il n’y a que des « versions ». S’il fut jamais une
vérité qui soit irréfutable, unique et absolue, c’est
paradoxalement la vérité du mythe. Celle du mensonge
vérace ou littéraire, aussi nommée « vérité romanesque ». Les
historiens pourront toujours délibérer sur le sexe de Jeanne,
et s’écharper durant des siècles pour savoir si Napoléon est
mort à Sainte-Hélène. Les clercs de toutes chapelles et
d’hérésie pourront toujours s’ébattre, débattre et se débattre
173
pour savoir si Jésus-Christ est bien le fils de Dieu, et s’il est
homoousios, anomoios ou homoiousios. Personne ne pourra
nier, que Annah Karénine s’est jeté sur les rails, ou que Clark
Kent est Superman, et Superman Kal–El. Ce n’est pas que la
vérité factuelle n’existe pas « dans le réel » ; elle est
inaccessible. La fiction seule offre un refuge à l’objectivité.
Fétiches transitionnels précoces
Mis en lumière par le psychanalyste Donald Winnicott,
le phénomène transitionnel se définit comme une étape
incontournable de l’accession du nourrisson à sa conscience
de soi. Il ouvre un « espace culturel » qui deviendra celui de
l’art, de la créativité, au sein duquel le bébé, par le jeu,
simule la présence de sa mère et s’accoutume à sa disparition.
Tout en introduisant l’enfant aux arcanes du symbole
(condition du langage), le phénomène transitionnel vient
amortir son renoncement à l’être monadique qu’il
conformait avec sa mère et son environnement. L’objet
transitionnel (doudou, tétine) désigne l’artefact qui fait office
de substitut de la « mère suffisamment bonne » en vue
d’accompagner cette subjectivation. Le nourrisson prend acte
à l’occasion d’une frustration, du fait que sa mère n’est pas
lui et qu’il n’est pas sa mère ; qu’il y a écart entre l’essor de
ses désirs et la satisfaction de ses désirs. De là procède la mise
en place d’une démarcation entre le monde réel, lieu de
l’altérité, du déplaisir et de l’inassouvissement, et le monde
intérieur de la psyché. Je/Il. Moi/Autre Le sujet nait à sa
présence au monde.
174
Fétiches transitionnels tardifs
Or Winnicott, pour téméraire qu’il fut, n’est pas allé
jusqu’à
prétendre
à
l’existence
d’autres
étapes
transitionnelles. L’une d’elles se laisserait deviner non plus à
l’articulation de la petite enfance de l’enfance proprement
dite, mais au mitant de l’enfance et de la maturité, au cours
de cette période d’affirmation pileuse et odorante que l’on
appelle élégamment l’adolescence. De la même manière que
le nourrisson se dissociait de sa mère à l’occasion de la
frustration, l’enjeu consiste pour l’ado à faire le deuil de ses
parents comme figures idéalisées, à briser l’œuf, la chrysalide
pour prendre son envol. C’est une seconde étape de
l’individuation : après la subjectivation, la construction de
son identité sociale, sexuelle et symbolique.
Cette sécession constitutive ne va pas sans douleur. Ce
qui ne tue pas… fait mal quand même. Ce sont alors la
cigarette et le téléphone portable (l’iPhone, le cellulaire) qui
font office d’objets transitionnels. La cigarette hier et
aujourd’hui l’iPhone sont à l’adolescent ce que la tétine ou le
doudou sont à l’enfant. L’iPhone est un cordon d’ombilical ;
la cigarette un substitut au sein.
La détresse inédite de la « nomophobie » (no mobile
phoby) reproduit assez bien la crise de larmes que suscite un
immanquablement la perte chez l’enfant de l’objet
transitionnel. Il se pourrait, pour faire un pas de trop, qu’une
175
grande partie de l’« addiction » qui se constate chez les
fumeurs soit davantage le fait d’une fixation sur l’objet en
question – la cigarette – que celui d’une véritable
dépendance physiologique. Cela vous achèvera peut-être,
mais il n’existe aucune étude au monde ayant prouvé que
l’inhalation de nicotine suffise à rendre « accros ». Quant au
portable, il est d’abord ce qui « relie », retisse le lien virtuel,
avant d’être ce qui libère. D’où la question à mille euros (prix
d’une séance chez le psychanalyste) : à quoi réfère le
« manque » ?
Malthus en 2100
La
convergence
NBIC
(nanotechnologies,
biotechnologies, informatique et sciences cognitives) prépare
dès aujourd’hui le « corps glorieux » que nous aurons demain.
Les thérapies géniques, la génomique, les cellules souches, la
nano-médecine, les nanotechnologies réparatrices, le
séquençage de l’ADN, l’hybridation entre l’homme et la
machine sont autant de technologies en passe de transformer
profondément notre philosophie de la mort – c’est-à-dire à la
vie. Il est plus que probable que notre espérance de vie sera
doublée d’ici la fin du XXIe siècle.
Et ce, sans même avoir recours aux greffes de testicules
de singe ! On sait que la technique, mise au point par Serge
Voronof dans les années 1920 dans notre beau pays, lui valut
finalement plus de railleries que de prix Nobel. Pour
l’anecdote, cinq cents de nos compatriotes n’en furent pas
176
moins traités au moyen de cette thérapie. Des riches. Tant
qu’il fallut bâtir une clinique à Alger, tout spécialement
dédiée à ces opérations, à la seule fin de gérer la demande. Le
pire du pire étant que Voronoff n’avait pas tort sur toute la
ligne. L’opération fonctionnait relativement bien. Au point
que ses travaux furent réhabilités en 2005 : le chirurgien
russe avait jeté les bases des techniques anti-âge modernes et
des traitements à base d’hormones – une vraie cure de
jouvence.
Quoique l’intérêt de telles recherches se prévale aujourd’hui
d’un indice scientifique qu’on ne lui soupçonnait pas, nous
procédons un peu différemment grâce aux NBIC.
Différemment et mieux. Si bien que nous gagnons chaque
année trois mois de longévité. Nous faisons reculer la mort ;
et il n’est pas absurde de penser que l’homme bicentenaire
est déjà parmi nous. Y aura-t-il surpopulation si l’espérance
de vie augmente ? Rien n’est moins sûr. L’enfant est une
manière de prolonger son existence ; si l’existence prolongée,
on peut penser que le désir d’enfant s’amenuisera d’autant.
Cartes en bataille
Des enquêtes de satisfaction conduites au sein des
casinos français ont révélé qu’une part croissante de la
volière se disait rebutée par la complexité des jeux de cartes
proposés : belote, poker, etc. Pour pallier ce désagrément, les
grands établissements ont fait le pari audacieux d’introduire
la « bataille », jeu simplissime, ne demandant aucune
177
dextérité ou maîtrise spécifique. Jeu de hasard, donc
impartial. Mais tout sauf neutre, la bataille ; un jeu
« pédagogique » comme pourra l’être le Monopoly. Un jeu
qui fait comprendre les hiérarchies, ne tenant guerre en
grande estime à l’idéal paritaire d’égalité des sexes. Non plus
que celui, méritocrate, de promotion sociale. Jouons cartes
sur table. Jamais une reine ne pourra battre un roi (les
féministes apprécieront). Ni un valet abattre une reine (et ça
se prétend démocrate). Il n’y a que l’as qui tire son épingle
du jeu ; un as dont étymologie renvoie à l’unité de monnaie
romaine utilisée pour les paris. Manière aussi subtile qu’un
Polonais pinté au schnaps de signifier que la banque ou
l’usurier chapeaute la chaîne alimentaire (ce qui restitue
effectivement un aperçu plutôt lucide de la sociologie prérévolutionnaire). Apothéose du fric ? Les gérants de casino
ne s’y sont pas trompés. Il faudrait être fou pour croire
changer la donne.
Chiens de garde
Drucker invite Chirac sur son canapé rouge et lui soumet
un chien. Tout un symbole…
Mai 68 au siècle de raison
Nous nous plaisons décidément aux visions mutilantes
de l’histoire de la pensée. De la Renaissance au début du
XVIIe siècle, la critique d’Aristote et de Gallien sont loin
178
d’avoir permis un buissonnement de savants et de
philosophes de premier ordre. Les exceptions ne font pas la
règle. La démission de la scolastique engendre davantage de
théories vaseuses que d’inventions majeures. Moins de
grandes découvertes que d’idées fantaisistes dont la plupart
ne franchiront pas le secret des salons. Quels qu’en fussent
les défauts, et ils étaient nombreux, la rigueur dialogique qui
était celle de la scolastique et du thomisme dotaient le
raisonnement d’un cadre. Ce cadre seul faisait rempart
contre la folie douce et la spéculation la plus échevelée. Les
anges pouvaient mouvoir les flèches et les universaux voler
de leurs propres ailes ; il n’en étaient pas moins astreints aux
principes de causalité, de non-contradiction et de raison
suffisante. La suspension de ce cadre permet l’apparition de
toutes sortes de doctrines plus farfelue les unes que les
autres. Une fois réglé leur sort aux « idoles de la scène »
(Bacon), la tradition battue en brèche donne corps au pire
comme au meilleur. C’est un peu soixante-huit au siècle de
raison.
« Servante de la théologie » (theologiae ancillans), on ne
voulait voir en la philosophie que la revisitation par les
organes de la raison de quelques vérités premières aseptisées.
Fini de bégayer. On sort du pédiluve pour entrer dans le
grand bain. Ou plus personne à pied. Arrive alors un temps
où tout bascule dans l’irrationalisme. La Renaissance voit la
consécration des alchimistes et des sorcières autant que celle
de Copernic et de Vésale et de Bruno et de Ficin et de
Campanella. De Léonard aussi, artiste et ingénieur qui n’en
179
était pas moins mystique. C’est aussi bien l’époque des
philosophes que des illuminés. Celle où Érasme écrit l’Eloge
de la folie. Celle où La Mirandole rédige ses Neuf cents
thèses. Ce faire à l’heure du Prince de Machiavel. C’est une
époque marquée par une « absence complète dans la pensée
de la catégorie de l’impossible ; tout est possible, et il en
résulte une crédulité sans bornes et sans critique » (A. Koyré,
Mystiques, spirituels, alchimistes du XVIe siècle allemand ).
Ce n’est qu’avec le temps qu’au regard de l’histoire, la pensée
se décante, l’eau se retire et dépolit la grève. Nous n’héritons
que de l’écume à la surface des vagues.
Regroupement familial
S’est imposée à force de mind-fucking républicain cette
généreuse idée que le regroupement familial fut accordé aux
émigrés d’origine algérienne à titre de remerciement pour
leur contribution active à la reconstruction. Ce n’est pas
exactement ainsi que les choses ont été goupillées. Après
avoir cédé l’autodétermination à l’Algérie (alors département
français), De Gaulle a passé une alliance avec ses nouveaux
dirigeants afin qu’ils provisionnent son fief en travailleurs
serviles et volontaires. Il fallait rebâtir un Etat dévasté, en
quasi vide-emploi, et la main-d’œuvre n’était pas au rendezvous. Les collabeurs d’en face s’y retrouvaient aussi. Le
gouvernement algérien escomptait bien de cet accord un
retour sur investissement. Il entendait que les travailleurs
déportés au service transfèrent une part leurs économies au
bled, au bénéfice de leur famille. Ce qu’ils ont fait. La France
180
victime de son succès se vit bientôt saignée comme un
mouton le jour de l’Aïd el-Kébir. Et c’est alors, face à
l’hémorragie de capitaux qui fuyaient l’Hexagone, qu’on
inventa le dispositif du regroupement familial. L’idée était de
rapatrier les familles d’émigrés afin que l’argent français qui
leur était acheminé demeure en France et continuent
d’alimenter l’économie française. On aurait donc les
avantages de l’émigration sans les inconvénients. Douce et
généreuse France, qui ignorait encore dans quoi elle avait
mis les pieds…
Les pompes à schnouff
Pour ceux qui l’ignoreraient encore, les chaussures
accrochées par les lacets au-dessus des lignes à haute tension
à l’entrée des quartiers ne sont pas là qu’à titre d’œuvre de
Street-art. Non plus que pour témoigner de la bêtise d’un
gosse qui n’aurait rien de mieux à faire que de quiller ses
pompes. Elles sont une mode assez récente, servant d’abord
d’enseignes publicitaires aux revendeurs de drogue. Ce sont
des panneaux de signalisation disposés délibérément à
l’attention des toxicos. Il s’en faut peu que la marque des
chaussures préjuge de la qualité et des tarifs de vente…
Chasseurs de prime
Réfléchissons à deux reprises avant d’intéresser
« financièrement » les gens à l’intérêt commun. L’erreur
181
serait de sous-estimer les ressources infinies de la
roublardise. Nul ne connaît les termes de la perversité
humaine. C’est d’ailleurs tout son intérêt. Un exemple
éclairant de cette perversité nous est fourni par
l’historiographie moderne. Aux prises avec les maladies
véhiculées par les nuisibles durant la saison chaude, le
pouvoir colonial français établi à Hanoi (« la ville au-delà du
fleuve »), capitale du Vietnam, avait fait placarder un arrêté
qui promettait un retour sur investissement pour tout
rongeur exterminé. On s’attendait à ce que les citoyens,
galvanisés par le parfum de l’or, se fassent chasseurs de
primes ; qu’ils s’investissent, s’équipent, traquent, pistent et,
de leur propre initiative, contiennent la prolifération des
rats. En fait de quoi tout le monde se mit à spéculer dans
l’élevage de nuisible. Ecce homo. S’il y a une brèche dans la
consigne, l’homme politique peut être sûr qu’on s’y
engouffrera.
Les parchemins de Qumrân
Second exemple, pour continuer sur notre élan, celui de
la découverte des manuscrits de la mer Morte. Sauf à avoir
vécu le dernier demi-siècle au fond d’une grotte, il serait
difficile de ne pas avoir un jour ou l’autre entendu évoquait
les fameux parchemins de Qumrân, cette collection de
manuscrits bibliques rédigés entre le IIIe siècle av. J.-C. et le
Ier siècle apr. J.-C. Leur mise à jour entre 1947 et 1956,
entreposés dans une dizaine de grottes au cœur de la
Transjordanie actuelle constitue l’une des découvertes
182
archéologiques majeures du XXe siècle. Les manuscrits
hébreux de la mer Morte sont en effet antidatés de plusieurs
siècles aux plus anciens documents scripturaires qui nous
soient parvenus. D’aucuns estiment qu’il pourrait être de la
main d’une secte juive, les esséniens, auquel aurait appartenu
Jésus et Jean-Baptiste. Sur les 850 rouleaux retrouvés à ce
jour, nous disposons de plus de 15000 fragments. Ce chiffre
remarquable n’a pas été atteint sans peine. Ni même sans
quelques pertes.
En vue d’accélérer les recherches, les philologues en
charge de cette exploration avaient alors cru bon d’impliquer
la population locale. Ces hommes des sables connaissaient
l’oued comme leur tarbouche. Leur participation ne serait
pas de trop. Ils auraient pour mission de rapporter autant de
pièces que possible dans les meilleurs délais ; en récompense
de quoi ils recevraient une part de la cagnotte dédiée au site.
C’était un peu comme une surprise party avec des œufs en
sucre par une après-midi pascale. Tout le monde s’y est collé.
Une réussite. Les remontées ne se firent pas attendre. Elles
furent nombreuses. Bien trop nombreuses. On comprendrait
pourquoi lorsque la sœur du père se ramènerait avec l’autre
fragment de la page déchirée du fils et le grand-père avec
l’exorde et la grand-mère avec l’exergue et tout le monde au
village avec un bout du puzzle – fraîchement déchiquetés.
Les parchemins quasi-intacts avaient été réduits en pièces
pour augmenter leur nombre.
183
Carcasse en kit
Nos généreux archéologues auraient pu tirer les leçons
d’un revers similaire arrivé un siècle plus tôt, en Chine, à
leurs confrères les paléontologues1. Dans l’enthousiasme
suscité par les premiers gisements de fossiles du jurassique,
ceux-ci avaient de même tenté la stratégie « wanted »,
solution idéale pour payer au rendement plutôt qu’au smic
horaire. Couleur locale, le ciment prit. Les paysans ont
exhumé des restes entiers de dinosaures et les ont concassés
consciencieusement pour démultiplier les sommes perçues.
Reste qu’il est difficile de décider, d’entre les paysans et les
leur commanditaire, lesquels des deux sont le plus à
blâmer…
La fraude à l’audimat
L’audience attire les annonceurs ; les annonceurs attirent
l’argent. Les patrons de chaînes vendent de l’audience aux
annonceurs. C’est tout le génie de la télévision que d’avoir
fait du spectateur tout à la fois le produit et le
consommateur. L’audience est en ce sens l’indicateur de la
valeur publicitaire d’une chaîne. Logique. Jusqu’à ce que l’on
avise d’un peu trop près de quoi l’audience est le révélateur.
1
Ne pas confondre avec la famille des Paléologues, artisans
de la restauration de l’empire byzantin, qui régna comme
elle put sur le Péloponnèse du XIe siècle au XIIIe siècle après
J.-C.
184
Pour ne prendre qu’un exemple, le lancement commercial de
la TNT en 2005 s’est traduit par un décrochage drastique de
l’audimat des six chaînes historiques. Aucune n’en a subi
plus crûment les effets que TF1. Les spectateurs de TF1 ontils trouvé dans ce faisceau plus d’intérêt que les spectateurs
des autres chaînes ? Sans rien ôter aux qualités (patentes) du
réseau numérique, le doute est de rigueur.
Ne cherchons pas midi à quatorze heures. Les raisons de
la décrue sont aussi consternantes que simples. La
suprématie de TF1 était en grande partie liée au fait que les
anciens postes de télévision s’ouvraient sur la première. Ce
qui peut excuser, dans une certaine mesure (dans une
certaine mesure seulement) les scores de Loft Story. Avec le
« baby-boom » de la TNT et la saturation de l’offre ; avec
l’installation des box, des bouquets satellites, des câbles et de
la fibre, sont apparus de nouvelles interfaces techniques –
des démodulateurs – dotées de nouvelles télécommandes ;
des interfaces dont la première propriété est de retomber
directement sur la dernière chaîne visionnée chaque fois que
l’on allume le poste. Petit détail, qui fait toute l’importance
d’une bulle spéculative.
Une valeur temporaire
99 % de la richesse produite par les pays de l’OCDE
depuis les années 1980 et détenues par 1 % de la population.
Il suffirait, pour mettre un terme à cette spéculation
échevelée et au fléau de la captation de richesse, de
185
remplacer le système économique actuel par une structure
au sein de laquelle chacun serait rémunéré (rente et salaires)
en argent périssable, au moyen de coupons ou de carnets de
chèques valides jusqu’à une certaine date. Une monnaie
provisoire, qu’on ne pourrait donc thésauriser, accumuler,
dilapider en spéculant sur des indices boursiers ; monnaie
qu’il faudrait donc réinvestir autant que possible, réinjecter
avant expiration de valeur dans le poumon de l’économie
réelle. Une monnaie corruptible vaut mieux qu’une monnaie
corrompue.
L’intérêt et la valeur
Singulièrement depuis Bernard Mandeville et Adam
Smith, la théorie économique wesh wesh conçoit l’intérêt
égoïste comme la valeur ultime de l’homo economicus.
L’avidité, le vice et l’amour-propre, qui sont ses dérivés,
seraient les moteurs de la prospérité. L’idée n’est pas
nouvelle ; sans remonter jusqu’aux carolingiens, on la
retrouve expressément dans le protestantisme du XVIe
siècle, reprise au XVIIe par les disciples de Jansénius, puis
par les physiocrates aux XVIIIe opposés aux mercantilistes,
qui s’empresseront de la transmettre à nos penseurs anglais.
L’intérêt, une valeur ? Voilà qui ferait mal. C’est là
commettre un contresens féroce. L’intérêt comme
« instinct », l’intérêt comme « mobile » est bien précisément
la seule raison d’agir qui ne puisse jamais constituer par soimême ce que Nietzsche appelait une « valeur ». Qu’il s’agisse
de l’honneur, de l’amitié, de la force d’âme, du dévouement à
186
une cause ou plus généralement, de toute manière de
solidarité, une valeur quelle qu’elle soit sera toujours un
absolu non négociable, non monnayable, au nom duquel
chacun peut décider, lorsque les circonstances l’exigent, de
sacrifier tout ou partie de ses intérêts, et même jusqu’à sa
propre vie. Cette propension au sacrifice, au renoncement et
au don de soi exprime la condition majeure sous laquelle
l’homme peut conférer du sens à son action, autrement
définie que par les seules passions de la biologie.
Tsunamis biotechnologiques
Nous expérimentons en ce moment même les toutes
premières applications concrètes des trois grands séismes
biotechnologiques à l’œuvre dans nos sociétés. Trois lames de
fond, vagues silencieuses couvant sous la surface depuis la
mise au jour de la structure en double hélice de l’ADN dans
les années cinquante.
L’hybridation 2.0
(a) La première de ces vagues voit s’accomplir
l’hybridation du corps et de la machine. Une synthèse
biotechnologique procédant par le remplacement graduel des
différents organes par leur équivalent artificiel. Greffons,
prothèses, implants fusionnent avec le corps pour mettre à
l’étrier le pied du cyberpunk. On a vu bourgeonner nombre
de prototypes à usage palliatif au cours de la dernière
187
décennie, qu’il s’agisse des coquelets artificiels fichés
directement sur l’encéphale des enfants sourds (les jeunes
présentent de meilleur taux de réussite, bénéficiant de
l’optimum de leur plasticité cérébrale), d’implantation sous
la rétine de puces électroniques capables de traiter les cécités
partielles, des interfaces cerveau-machine, des dopplers
corticaux à même de stimuler certaines aires du cerveau et
d’autres sortes de dispositifs de modulation crânienne. Les
implants apposés aux patients graves de Parkinson
constituent aujourd’hui l’application la plus fréquente de
cette technologie.
Tant s’en faudrait que celle-ci ne se limite au système
neuronal ; elle concerne également le muscle du myocarde :
le cœur. On songe au pacemaker qui a marqué une
révolution sans précédent dans la pratique chirurgicale, aux
valves, aux ventricules artificiels. On songe au premier cœur
postiche – entièrement fabriqué – simulant au plus près les
fréquences, rythmes, pulsions et embardées, les mouvements
naturels du cœur humain. Nous sommes en 2013. La
première greffe est pour demain. L’hybridation, c’est
également l’hybridation du système vasculaire. On fabrique
en laboratoire des veines et des artères en polymère de
diamètre inférieur à 2 mm, de 400 à 500 microns d’épaisseur
pour 10 cm de long. C’est l’adieu programmé des AVC ; plus
de congestion. Les premiers tests donnent chez le rat des
résultats inespérés.
188
L’étape suivante dans l’avènement du post-humain sera
franchie avec le passage du recours jusqu’à présent
thérapeutique à ces implants, à leur recours systématique à
titre d’auxiliaire de perfectionnement. Lorsqu’il ne s’agira
plus de corriger une déficience congénitale, mais d’apprécier,
d’exaspérer, de surpasser les potentialités humaines. Le posthumain réside en germe dans le glissement de la restauration
(vision « réactionnaire », minimaliste) des fonctions
corporelles à leur évolution (conception « progressiste »,
maximaliste), leur pro-évolution, « provolution » disent les
transhumanistes. On ne parle plus alors de ces appareillages
comme des recours, des sous-organes, on parle
d’« augmentation ». On parle d’« homme augmenté » (H+ ou
<H). Avec tous les enjeux socio-économiques que ne
manquera pas de poser la surrection brutale – inévitable –
d’une génération dorée 2.0. Tous n’en profiteront pas. Le
philosophe, l’anthropologue, l’économiste pourraient trouver
dans ce changement de paradigme le troisième souffle de
leur discipline.
La biologie de synthèse
(b) La seconde vague irrigue une discipline encore trop
peu connue du grand public : l’ingénierie du vivant, aussi
appelé « biologie synthétique ». Fruit de la conciliance
(convergence de modèles) des principes de l’ingénierie et de
la biologie, ce domaine scientifique né dans la queue de
comète du génie génétique se donne pour tâche – modeste –
de concevoir, de réparer ou de construire (« synthétiser ») de
189
nouveaux systèmes viables et de nouvelles fonctions
implémentables à des êtres vivants. Ses artisans, galvanisés
aux USA par la DARPA et les financements de Google,
conçoivent déjà des possibilités d’actions au niveau de la
cellule et plus radicalement, de l’ADN, « code source » du
vivant.
Au niveau de la cellule, il est principalement question de
l’apport récent des cellules souches – des cellules nondifférenciées –, à même de se spécialiser en tant que de
besoin. Lesquelles cellules rendraient envisageable la
régénérescence des tissus nécrosés tels ceux des grands
brûlés ou des accidentés de la route. La spécialisation des
cellules souches en cellules somatiques n’est qu’une parmi
maintes autres alternatives. Les Alzheimer pourraient ainsi
être soignés grâce à la stimulation de la production de
neurones (cellules nerveuses) à partir de cellules totipotentes
synthétisées à flux tendu dans la région de l’hippocampe
(seule zone avec celle du bulbe olfactif où des cellules de
cette nature ne cessent jamais d’être produites). Dans le
même ordre d’idées, l’ingénierie tissulaire laisse entrevoir la
possibilité à plus ou moins long terme de reconstruire des
organes fonctionnels entiers en faisant coin d’une matrice
synthétique qui servirait d’écrin. L’autorisation en France, en
2013, de la recherche sur les cellules souches embryonnaires
augure des développements rapides de ce département, dont
devraient découler diverses applications humaines à
l’horizon de la prochaine décennie.
190
Au niveau de l’ADN, la biologie de synthèse implique la
possibilité de pratiquer des manipulations du code ; à savoir
d’altérer, de remanier, de permuter des pans entiers de notre
génome en tant qu’ils sont porteurs d’aberrations. Des
coquilles dans le texte peuvent être dramatiques. C’est à
refondre cette programmation que se destinent d’abord les
nanotechs. Considérant le corps comme l’épiphénomène du
gène, considérant le gène comme support de stockage de
l’information (data) et la cellule comme instrument
réplicateur de l’information, l’ingénierie du vivant n’opère
rien moins que la transposition de la philosophie
informatique de l’open-source au génotype. Machines pour
La Mettrie, nous devenons ordinateurs. À chaque époque son
paradigme. Le nôtre est computationniste. Il porte en lui les
espérances d’une médecine computationniste et d’une
transfiguration avenante : le grand update. On peut
considérer les thérapies géniques comme un premier
moment de cette révolution.
La biologie de synthèse (suite)
La biologie de synthèse, second moment de la
convergence NBIC, a notamment bénéficié de percées
fulgurantes au cours de la dernière décennie. Elle enregistre
son premier grand succès en 2007, lorsqu’à partir de la
bactérie mycoplasma genitalium a été « fabriquée »
mycoplasma laboratorium, le premier organisme
entièrement synthétique, c’est-à-dire entièrement conçu par
génie génétique. S’en est suivi, en 2010, mycoplasma
191
capricolum, un prototype de Golem cellulaire issu d’une
formule génétique élaborée par l’homme. Faute de réanimer
les morts – vieille lune du nécromant laïcisé par la figure
scientiste de Frankenstein –, on anime des vivants ; on
« crée » la vie en condition de laboratoire.
Entendons bien qu’on ne crée pas des bactéries pour le
plaisir de créer des bactéries. Toutes ces recherches ont
l’homme dans le collimateur. De même que dans le cas de
l’augmentation 2.0, les prothèses palliatives deviennent des
promotions de l’espèce, la biologie de synthèse pourrait
permettre de doter l’homme d’un génome singulier, nanti de
nouvelles capacités et plus seulement de capacités
« améliorées ». Un peu comme le maïs antifongique de
Monsanto. On ne conçoit pas sans quelques craintes ce que
les nazis du XXIe siècle feront de cette aptitude à mouler
l’homme à discrétion. Soyons certains qu’il ne sera plus
seulement question de produire des porcs au groin
phosphorescent ou des félins hypoallergéniques…
Le séquençage pour tous
(c) Après le « mariage pour tous » – signe des temps –, le
« séquençage pour tous » constituera la troisième marche
vers la Singularité technologique. Aucun chercheur ne
pouvait sérieusement soutenir il y a seulement quelques
années que le séquençage prendrait un jour le chemin de la
démocratisation. Pas sans passer pour un adepte de la secte
Moon ou pour un Attali des biotechnologies.
192
Vrai que la compagnie des sciences pouvait légitimement
émettre quelques réserves quant à la faisabilité pratique et
logistique d’un tel projet. Treize ans. Il n’en fallut pas moins ;
pas moins de treize années pour séquencer intégralement le
premier génome humain. Pour établir la première carte de
l’ADN d’homo sapiens sapiens. Cela a mobilisé vingt mille
chercheurs répartis dans le monde entier, et coûté aux Etats
la bagatelle de trois milliards de dollars. Entre 1989 et 2001,
le débit de la technologie de séquençage s’est vu améliorer au
facteur cent. Moins de dix ans après le projet ENCODE, la
même opération ne nécessitait plus que quelques instants
volés sur la journée d’un technicien, et ce pour un pécule de
mille dollars à tout casser. Rien n’est besoin que d’un cheveu
ou d’un paquet de cellules cueillies sur coton-tige. Une fois
dans la machine, ce n’est plus qu’une question de d’heures.
Le temps de boire un café, et l’affaire est dans le sac. Au
scanographe comme lavomatique. Le séquençage, c’est
simple comme une huître.
Non moins spectaculaire et l’accélération de cette course
à l’échalote. Nous constatons déjà que le coût du séquençage
de la totalité de notre ADN s’effondre de cinquante pour
cent tous les cinq mois. Une autre manière de formuler la
chose serait de préciser que le prix coûtant de l’analyse
intégrale de l’information génétique éparpillée le long des
trente mille gènes que comptent nos vingt-trois paires de
chromosomes se trouve réduit de moitié tous les cinq mois.
Les soldes avant Noël. Dévaluation vertigineuse, plus
193
importante encore que dans le cas – emblématique – du prix
des microprocesseurs : ces puces, bien qu’augmentant de
capacités à raison de deux-cent pourcent tous les six mois
(dixit la loi de Moore), perdant cinquante pourcent de leur
valeur en dix-huit mois. On a trouvé plus obsolète que les
iPads. L’estimation la moins outrée permet d’extrapoler que
le séquençage individuel ne coûtera guère plus au terme de
cette décennie que le prix d’un jean troisième démarque
chiné chez Dipaki.
Le séquençage pour tous (suite)
Or, ce que la science permet, l’humain le réalise. Le pire
comme le meilleur. Avec une préférence marquée pour ce
qui vient en premier. S’il y a jamais une possibilité de faire
une bombe avec l’atome, l’humain fera une bombe avec
l’atome. S’il y a jamais une chance sur mille que les choses se
passent mal, soyons certains que les choses se passeront mal.
Loi de Murphy oblige. On ne renie pas sa pente. Les
principaux enjeux de ce point de vue pessimiste sont ceux du
monopole et de la brevetabilité de la vie. Raison de plus pour
ne pas se laisser prendre de cours. Nous ne pouvons déléguer
toutes les questions embarrassantes aux comités d’éthique. La
médiasphère, toujours si prompte à dégainer lorsqu’il s’agit
de nous bourrer le mou sur le réchauffement global, le
braconnage des phoques ou les radars tronçons, pourrait
faire cet effort que de se diversifier un peu : d’installer un
débat qui nous concerne un poil plus sévèrement, ne serait-
194
ce que pour savoir jusqu’où aller trop loin avant que la
technologie ne se décide pour nous.
Le séquençage nourrit bien des fantasmes. Il a aussi ses
bons côtés. Moins invasif que la biopsie jusqu’alors de
hideur, le protocole actuel permet de séquencer le génome
d’un fœtus in utero, sans pratiquer d’amniocentèse. Le test ce
fait dorénavant à l’aide d’une simple prise de sang, dès lors
qu’une petite part de l’ADN dudit fœtus transpire dans le
sang de sa mère. L’évaluation précoce de nos facteurs de
risque génétique devra permettre dans un premier temps de
mettre en place une diététique de prévention des maladies
que l’on aura dépistées ; puis, dans un second temps, de
réparer les codons d’ADN endommagés à la faveur des
thérapies géniques. On userait des technologies issues de
l’univers NBIC pour prévenir et guérir des pathologies graves
ou orphelines telles que les mucoviscidoses, les myopathies,
les maladies neurodégénératives ; plus largement, toutes les
typologies d’origine génétique, c’est-à-dire liée à une
anomalie des chromosomes.
Reste à peser le pour et le contre. Tout en sachant que
notre bénédiction – pour peu que nous la lui accordions – ne
sera jamais que de principe. La science avance. Avec une
opiniâtreté qui force l’admiration. Et le passage. Ce n’est pas
nous qui l’empêcherons de briser demain les derniers sauts
de la Singularité technologique.
195
Église ou secte ?
La différence tient en une phrase : c’est l’exemption fiscale.
Corollaire : une religion, c’est une communauté de foi
exemptée fiscalement.
Signe ostentatoire de religiosité
Tout ce qui est ostentatoire n’est pas délibéré. Ce n’est
pas que notre société laïque contemporaine soit davantage
prise à partie par le « retour du religieux » ; elle ne l’est ni
plus ni moins qu’il y a seulement un demi-siècle. La
« visibilité du religieux » ne commence à faire problème
(témoin la loi sur la burqa ou les plaintes déposées contre les
carillons d’église) qu’à partir du moment où ceux pour qui
elle fait problème ne sont plus en apte à discerner en quoi
leur culture s’enracine en elle. Parce qu’ils ne sont plus
instruits religieusement. La chose ne frappe qu’un regard
neuf. Que l’ignorant, ou l’étranger à sa propre culture. Le
religieux ne devient visible qu’une fois oblitéré son caractère
d’évidence.
L’attaque des clowns
Les jumeaux Bogdanov ont une manière toute spécifique
de (mal)traiter la science. Cela ne date pas d’hier. Un destin
peu commun que celui de ces hurluberlus débarqués d’on196
ne-sait-où avec sous le coude une pseudo-thèse truffée de
non-sens et d’erreurs d’écoliers. Une audace monstrueuse à
gueule gruyèriforme, « torticulant » de la jambe derrière la
porte que les scientifiques refusent de leur ouvrir ; qui, par
dépit, rentre par la fenêtre du landerneau télévisé. Qui va
jusqu’à gratter – non sans un petit coup de pouce de son
compère de circonstance, le crédule Luc Ferry – une
émission d’Access prime-time : Temps X. Temps X, ou la
cosmologie New-Age racontée aux enfants.
N’importe qui se serait effondré de honte après la lettre
ouverte des 334 chercheurs indignés, fulminant contre
l’imposture des sorciers médiatiques qui sévissent en
littérature (cf. infra). N’importe qui n’est pas les Bogdanov.
Les dogmatiques créationnistes de l’astrophysique sont
persuadés d’être victime d’un grand complot. D’une cabale
jalouse. Comme Galilée. Parce qu’ils auraient posé l’ultime
question de l’existence de Dieu, celle du « dessein divin »
derrière les équations. Ce qui n’a pourtant rien d’original,
pour remettre à la page le raisonnement tautologique et
quelque peu strabique de la théologie naturelle (il faut un
architecte pour démêler le complexe, etc.). Beau retour en
arrière.
On ne voit pas beaucoup mieux ce que vient faire ici la
référence au procès de Galilée. C’est oublier (ou peut-être
ignorer, il faut s’attendre à tout) que les thèses de Galilée (à
savoir celles de Copernic gagées et certifiées par la lunette
d’approche perfectionnée de Galilée) aboutissaient
197
précisément – aux antipodes de la production des Bogdanov
– à priver l’homme de sa condition privilégiée au centre de
l’univers (démarche inverse de l’humanisme), à récuser les
prémisses du thomisme finalistes induré, à reléguer Dieu et
ses anges hors des essarts de la science en général. Mais la
bêtise a la peau dure. Sans doute le collagène.
L’affaire Bogdanov
Il n’est d’éloge flatteur sans liberté de blâmer. Ci-joint,
l’exergue de la pétition, publié dans le numéro de juin 2012
de la revue Ciel & Espace. Elle vaut le détour. Peu de
chances que vous en entendiez parler un jour à la
télévision…
« Nous, scientifiques signataires de cette lettre,
souhaitons tout d’abord rappeler que l’analyse détaillée des
thèses et articles publiés par les frères Bogdanoff a montré à
l’envi qu’ils n’ont pas de valeur scientifique, comme il ressort
entre autres d’un rapport du Comité National de la
Recherche Scientifique, que le journal Marianne a
récemment rendu public. Rappelons aussi que ces thèses
seraient pour l’essentiel un patchwork de travaux publiés
antérieurement par d’autres auteurs, comme l’a admis leur
directeur de thèse dans une interview de 2002 au Figaro. »
Rappelons enfin que les dysfonctionnements de la
communauté scientifique, qui ont abouti à ce que les frères
Bogdanoff publient néanmoins des articles et obtiennent le
198
grade de Docteur de l’Université de Bourgogne, ont été
également analysés, par exemple dans un texte publié en
2002 par la Société Française de Physique, signé de son viceprésident, et ont suscité de salutaires auto-critiques comme
le « mea culpa » de certains membres de leurs jurys ou des
éditeurs de la revue Classical and Quantum Gravity. La
communauté scientifique ne pouvait donc être plus claire
dans son jugement, confirmé par le fait que les travaux des
Bogdanoff n’ont pas eu d’impact sur le développement de la
science, comme le prouve le très faible nombre de citations
de leurs articles dans les banques de données scientifiques.
L’affaire aurait dû en rester là mais les deux frères ont
réagi à ces appréciations négatives de la communauté
scientifique par des attaques « ad hominem » par voie de
presse, comme l’illustre par exemple un article de ParisMatch de septembre 2011, et par des attaques en justice,
dont Alain Riazuelo vient de faire les frais […] De manière
plus générale, la communauté scientifique a le droit, voire le
devoir de blâme, lorsqu’il s’impose, et doit avoir la liberté de
pouvoir argumenter ses jugements comme il lui semble,
liberté qu’aucune pression, médiatique, policière ou
judiciaire, ne doit altérer ».
Le système Bogdanov
Pourquoi ça marche, les Bogdanov ? Parce que de loin,
ça t’en fout plein la vue. C’est comme de l’art contemporain :
moins l’on comprend, plus l’on s’estime intelligent. Et plus
199
l’on craint, si l’on ne comprend pas, de passer pour une
truite. C’est la beauté du diable. Des Bogdanov ont l’art
d’embrouiller les choses simples jusqu’à les rendre assez
obscures pour être sûrs que la critique leurs picore dans la
main. L’art de monter de gros étouffe-chrétien dégoulinants
de
sauce
quantique,
passementées
d’« instantons
gravitationnels » et recouvert d’un praliné de spin en
anaérobie pour mind-fucker le téléspectateur avec l’allant et
le toupet d’un Jérôme Cahuzac. L’art des discours ponctués
de borborygmes comme une coulée de mucus bouilli. L’art
de chevaucher les hyperboles en agitant vigoureusement
leur diarrhée lexicale pour enfiler à contre-emploi des perles
de concepts qui ne disent rien à personne – sinon l’inverse
de ce qu’on tente de leur faire dire. Clarum per obscurius.
Une autre langue. C’est ce qui faisait l’attrait de la messe
avant Vatican II.
Et ça fonctionne toujours. Année après année,
inconditionnellement, un multividu louche fait irruption
aux éditions Grasset, dépose son manuscrit, paraphe ses
royalties et s’en va faire la tournée des plateaux. Le hasard
littéraire fait par ailleurs si bien les choses, décidément, que
notre éponge biface est invitée ce soir à pavoiser dans
l’émission de Ruquier. Elle présentera, ponctuée par les
virgules sonores des gloussements de poule du précédent,
son nouveau crime contre la science intitulé Le visage de
Dieu, ouvrage « indispensable » dans la lignée du précédent,
Dieu et la science, un modèle de rigueur, lui-même
consécutif à son premier chef-d’œuvre, modestement titré
200
L’équation Bogdanov : Le secret de l’origine de l’Univers, à
ne surtout pas confondre avec Nous ne sommes pas seuls
dans l’Univers sorti en 2007 (et les frères savent de quoi ils
parlent), ni avec L’Effet science-fiction, publication précoce
de 1979. Une autobiographie.
Les Bogdanov trépignent. Ce soir est donc leur soir. Ils
seraient épatants.
Interview with a-pesanteur
Laurent Ruquier : Pour vous ça va mieux en un an ?
Qu’est-ce qui s’est passé les frères Bogdanov ? Si vous aviez
tiré un bilan personnel…
Igor (?) Bogdanov : Personnellement je dirais que c’est
quand même une libération d’une certaine… euh… qualité
d’imagination…
L. R. : Ah…
I. B. : …que, qu’on n’avait pas avant. Je crois qu’avant, il
y avait euh… une certaine pesanteur qui était de… de
l’ordre de… j’dirais de la reconduction de certains schémas
qui n’ont pas beaucoup varié, et qui avec lui se s…
L. R. : Et vous êtes contre la pesanteur ou l’apesanteur ?
I. B. : Les deux (rires).
L. R. : Bien…
I. B. : Apesanteur et euh… et impesanteur. En fait c’est,
ce n’est pas tout à fait la même chose. Euh… l’apesanteur ce
serait une sorte de suspension de l’imaginaire, alors que
l’impesanteur c’est faire en sorte que les choses ne pèsent
201
pas… C’est-à-dire que finalement on se lance dans la
nouveauté, en disant un peu comme Baudelaire : allez, allons
vers le monde nouveau pour trouver… autre chose.
L. R. impressionné : Pfiou ! J’ai rien compris encore.
Rires et applaudissements
I. B. : C’est d’ailleurs très étrange parce qu’un jour nous
étions euh… nous avons rencontré le grand psychanalyste
Lacan – vous connaissez sûrement –, et euh… et qui nous a
dit un jour (on était simplement en train de noter notre
numéro de téléphone et au moment où on écrivait donc les
chiffres), il nous a dit (voix supposée de Lacan) : « mais, mais
c’est très curieux, ces deux personnes qui savent pas écrire
leur nom. » Igor branle de la tête d’un air entendu, savourant
son effet. Et c’était nous dont il était question, avec des noms
évidemment, qui n’étaient que des chiffres à cette époque-là,
donc… Tout est possible…
L. R. stupéfait : J’ai rien compris en plus (hilarité
générale). On va sous-titrer !
Herméneutique à froid
Un peu mon neveu ! Prenons Ruquier au mot. Tout
pataquès mérite son exégèse. Il n’y a pas de sous-texte. Igor
et – « tout à fait » – Grichka, dans leur klingon de pâte à
chiottes (l’obscurité, dernier refuge de la bêtise…), sont tout
bonnement en train de nous informer qu’ils se tartinent
allègrement des rigueurs de la science « pesanteurs de l’ordre
de la reconduction de certains schémas qui n’ont pas
beaucoup varié ») ; qu’ils se soucient de la déontique autant
202
que de leur première cure de botox (cela également, se
chiffre en années-lumière) ; qu’ils n’ont pas moins (ni
beaucoup plus) d’estime pour les critères de concordance des
hypothèses et des observations, de cohérence ou d’élégance
mathématique – viscosités impertinentes tout juste bonne à
faire baisser les chiffres de vente – ; qu’ils osent l’inexploré
(« trouver autre chose »), parce qu’eux, au moins (donc pas
les « autres »), se risquent hors des sentiers battus (c’est
même pour ça qu’ils sont à haïs des « autres », ça tombe sous
le sens : on envie leur génie), quitte à déconnecter
franchement
(« libération
d’une
certaine
qualité
d’imagination », « impesanteur, Baudelaire, on se lance dans
la nouveauté »). La quintessence de ce qu’on appelle avec
diplomatie la « licence poétique » ou plus communément
« une bonne grosse déconnade ». En gros, pour ceux du fond
qui seraient un peu lents à la détente, qu’ils se foutent bien
de notre gueule (« avec des noms évidemment, qui n’étaient
que des chiffres à cette époque-là »). Et le meilleur dans cette
histoire, c’est qu’ils ne s’en cachent pas. La preuve, c’est
qu’on les bisse ; ils sont réinvités. « Tout est possible »
conclut Igor (ou – « tout à fait » – Grichka)…
Du nouvel anthropocentrisme
Le principe anthropique, dans sa formulation originelle,
était une mise en garde contre un biais observationnel. Dans
sa version Canada dry, dénaturée et pervertie, il devient la
croyance que les constantes physiques ont été arrêtées de
sorte à programmer l’apparition d’observateurs intelligents.
203
La thèse avance que l’univers aurait été paramétré de
manière « intentionnelle », à notre discrétion. Nous ne
serions plus son accident, mais son destin ; plus le fruit
nécessaire d’une configuration aléatoire qui aurait pu ne pas
être, n’a pas toujours été et ne sera pas toujours, mais le
grand œuvre d’une alchimie subtile par trop complexe pour
être contingente. Les Bogdanov soutiennent de livre en livre
cette vision finaliste et téléologique de la cosmologie ; la
même qui fit tant de mal aux religions monothéistes (les
dieux polythéistes étaient moins anthropocentrés). Ils la
soutiennent et nous la vendent comme s’ils étaient euxmêmes l’aboutissement de « La pensée de Dieu ». On se
doute bien, en les voyant, que Dieu a fait de son mieux…
Le sophisme anthropique
Si c’était autrement, ce ne serait pas pareil.
Dessein intelligent
La science comprend le monde par les causes efficientes,
matérielles et motrices – pas par les causes finales. C’est se
tromper de registre. C’est aussi pertinent que de penser, avec
Pangloss, que le nez a été « façonné » pour soutenir des
montures de lunettes, ou que le melon comporte des sillons
afin qu’on puisse le découper en tranches. Contre le
dévoiement du principe anthropique, opposons une analogie.
Assimilons les conditions propices à l’émergence de la vie
204
intelligente (ou celles qui se croit telle) aux proportions d’un
triangle écru latéral. Lorsque l’on fait varier les dimensions
de suffisamment de triangles suffisamment longtemps, arrive
bien à un moment où, en un lieu de l’univers, l’un d’eux au
moins épouse les dimensions du triangle écru latéral. Cela ne
signifie pas que les triangles ont été faits en vue de
l’apparition du triangle et bilatérale. Pas plus, comme nous
l’apprend le darwinisme, que l’œil, aussi complexe soit-il, né
l’actualisation d’un plan qui précède à la sélection.
Fâme de Monna Lisa
Un exemple éloquent du phénomène de désir
mimétique. Personne ne sait pourquoi elle est célèbre. Mais
plus elle est célèbre, et plus elle est célèbre. Et plus on vient
la voir, et plus on vient la voir. Ce n’est pas – en rien – la
valeur intrinsèque de la Joconde qui détermine la masse de
ses admirateurs, mais la compacité de cette masse qui fixe sa
valeur. Monna Lisa n’est devenue célèbre qu’après son vol en
1911 par un triste rapin, un peintre en bâtiment soucieux de
restituer l’œuvre à sa ville d’origine. C’est le premier désir,
l’amorce d’un emballement mondial. C’est l’effet buzz avant
la lettre.
La révolution NBIC
Radieuses sous le soleil californien, où se dressaient jadis
les fabriques de l’avenir, phalanstères du Web et de
205
l’aérospatiale, s’élèvent dorénavant des technopôles
exclusivement dédiées à la recherche sur les technologies
NBIC. Le sigle NBIC traduit la convergence des sciences les
plus en spectaculaire et les plus prometteuses de ce début de
siècle, mises au service d’un humanisme renouvelé : de
l’idéal « trans-humaniste ». La transcendance du Bit et
l’ADN. Avec un N pour initial de « nanotechnologies » :
technologies qui nous permettent d’agir au milliardième de
mètre par le truchement de minuscules machines,
directement sur les cellules, les molécules, les organites et –
pourquoi pas ? – les segments d’ADN. Avec un B pour
« biotechnologies » et « biomédecine : sciences explorant la
médecine pronostique, la médecine génomique et
régénérative, le potentiel des cellules souches ; sciences
recourant au séquençage de l’ADN pour décupler la
précision des diagnostics et personnaliser les cures. Avec un
C pour « cognitique », se référant aux sciences de
l’information est alors différent application pour l’homme :
neurologie, ingénierie de la cognition, intégration et
conception d’interface homme/système. Avec un I pour
terminer et pour « intelligence artificielle », vaste domaine
tirant parti de la cybernétique, de l’homéostatique, de
l’informatique et des sciences computationnelles pour
proposer des théories de la connaissance, des théories de
l’information, de l’encodage et des projets fumeux mais bien
réels de « téléchargement de la conscience ».
206
Le rêve transhumaniste
« L’être d’un être est de persévérer » écrivait Spinoza, en
Ethique III, prop. 6. Chaque chose, autant qu’il est en elle,
désire, et, par là même, s’efforce de transcender sa mort. La
convergence NBIC n’a d’autre fin que d’asseoir
scientifiquement cette nostalgie de l’âge d’or. Elle rend, après
la « mort de Dieu » l’espoir d’une mort incessamment remise,
d’augmentation exponentielle de nos puissances d’agir.
Projet, croyance, fantasme, elle est cela, tout à la fois.
L’aboutissement de cette science philosophique doit
consister, pour ses émules, en une obsolescence enfin
« déprogrammée » qui laisserait place à une longévité
entièrement sous contrôle. La renaissance d’un corps
glorieux, transitoire domicile d’un esprit libre de matière.
Platon revisité. Ce rêve est-il si fou ?
En 1750, notre espérance de vie s’élevait à vingt-cinq
ans1. Elle tourne désormais au voisinage de soixante-quinze
ans, effet d’une progression de deux cent pourcent ; et l’on
estime son accroissement à raison d’un trimestre chaque
année. Faites le calcul, la vie n’est pas si courte. Notre
longévité actuelle approche potentiellement les cent vingtcinq années, à peu près l’âge de Jeanne Calment (cent vingtdeux ans, et toutes ses dents, bon pied bon œil, un sacré
1
Moyenne assurément piégeuse pour qui méconnaîtrait
qu’elle prend en ligne de compte les chiffres de la mortalité
infantile
207
coup !). On peut extrapoler qu’avec les thérapies géniques,
les biotechnologies, les cellules souches et les nanos, une
telle frontière liée à l’oxydation de nos tissus pourra être
brisée d’ici la fin du siècle. Ce qui relevait hier de la sciencefiction va devenir médecine-réalité. Le recul de la mort n’est
plus une utopie. C’est une victoire, et c’est un fait. Si c’est
une chance, saisissons-là !
Éthique de la vie dilatée
Quelles conséquences pourraient avoir une extension
indéfinie de nos finitudes ? Que signifie de vivre dans le
temps long ? L’erreur serait de croire que l’intensité de nos
existences s’en trouverait amoindrie. Un préjugé de
consolation reposant sur l’idée – troublante – que c’est sa
finitude qui donne sa saveur à la vie. Que sa précarité la rend
précieuse et que le faible temps qui nous est imparti prête à
chacun de nos instants un goût d’éternité. Idée que la
quantité serait attentatoire à la qualité. « On peut mourir
d’être immortel », écrivait Nietzsche dans son Zarathoustra.
On peut penser, tout à l’inverse, qu’un allongement de la vie
ne pourra se traduire que par une sacralisation de celle-ci.
Par une nouvelle éthique, un nouvel humanisme. En quel
honneur ?
Plus nous vivons, plus nous vivons. C’est là une évidence
qu’il n’est pas inutile de se rappeler. Le prix de nos
engagements en sera d’autant plus élevé. S’engager à la lutte,
au péril de sa vie, pour défendre sa cause ; s’engager pour la
208
vie à aimer une personne ne prétend pas à la même
signification selon que l’on s’engage pour dix, quarante ou
quatre-vingt-dix ans. L’ennui ? Sans prises. Peu sont les
chances que la somme de nos savoirs accumulées mène à
saturation. Croire que la connaissance a des limites et
coïncide – à terme – avec l’ennui (« la chair est triste, hélas !
Et j’ai lu tous les livres. Fuir ! Là-bas fuir ! ») est hommage
que la bêtise rend à la naïveté. Plus nous savons, plus nous
savons que nous ne savons rien, plus nous voulons savoir. Et
vivre. Et plus précieuse nous apparaît la vie.
Trop d’hommes tue l’homme
Une objection en apparence plus pertinente consisterait
à invoquer le dérèglement de la balance démographique.
Suivant ce scénario, l’augmentation de la durée de vie
engendrerait une hausse recrudescente de la population
mondiale. En moins de rien, nous serions submergés. Tassés
les uns contre les autres, reclus dans nos clapiers urbains. Et
cette promiscuité ne serait rien encore au regard de l’impact
écologique que marquerait notre septicémie sur la
disponibilité des ressources. Malthus s’en désolait : nous
n’avons qu’une seule terre. Hobbes en convenait : l’eau est
toujours plus pure dans le puits du voisin. Il y aurait là
matière à des casus belli. Nos 7 milliards inquiètent déjà
Gaïa. La Deep ecology (l’« écologie profonde ») en a tiré les
leçons : il faut moins vivre ou vivre moins nombreux. À
commencer par les plus pauvres. Il faudrait donc – d’aucuns
209
le préconisent – hâter les morts, clore les maternités,
suspendre les prestations sociales.
Il n’est pas sûr que sous ses dehors arithmétique, le
raisonnement soit réellement probant. Il va contre les
statistiques (accessoirement, contre l’éthique). Corrélation,
causalité, qu’importe, c’est un constat de plusieurs siècles
dressé par tous les démographes, partout sur la planète, que
les taux de nuptialité s’avèrent inversement proportionnels à
l’espérance de vie. Plus nous vivons (donc moins nous nous
sentons finis), moins nous faisons d’enfants. Au reste, s’ils
sont si sûrs de leur affaire, les malthusiens catastrophistes et
les Khmers verts auraient tout à gagner, plutôt que de perdre
leur temps à nous sécher les noix, à tirer jusqu’au bout les
conséquences de leur démonstration. Plutôt que d’inciter
leur monde à se tirer une balle (« un geste pour la planète »),
qu’ils sachent faire preuve d’un peu de cohérence : un bon
exemple vaut mieux qu’un long discours…
Sauver les phénomènes
Sauver les meubles, garder la face ; « sôzein ta
phainomena », écrivait Aristote. C’est là tout le propos des
théories physiques. Nous sommes tous embarqués sur le
bateau de Neurath. Le vaisseau science vogue à vau-l’eau. Et
l’on bricole, et l’on écope pour se maintenir à flot. Lorsque la
mer s’agite, que l’orage tonne et rompt la quille ; lorsqu’une
anomalie frappe le navire et lime le paradigme, l’équipage
210
scientifique dispose toujours de deux recours avant de boire
la tasse :
- Soit postuler une entité non encore découverte (les
neutrinos de Pauli, la particule de Higgs, l’éther, les
supercordes ou l’osmazôme de Brillat-Savarin, censées prêter
aux viandes grillées leur odeur caractéristique). Cette
arlésienne, jusqu’à sa mise au jour, est à la science physique
ce que le Dieu bouche-trou était à la métaphysique. C’est la
résolution « ontologique ».
- Soit postuler qu’une loi, une hypothèse, un postulat,
un développement mathématique est erroné et doit être
changé. On sauve le noyau dur du système théorique en
sacrifiant un membre à la périphérie. Tout le problème est de
savoir lequel. C’est la résolution « législative ».
On peut ainsi penser que l’énergie noire existe
conformément aux prédictions de la théorie (laquelle serait
valide), ou bien que ce sont nos théories, en tant que fausses,
qui nous ont obligé à postuler l’énergie noire, laquelle
n’existe pas.
C’était mieux avant
« Notre monde a atteint un stade critique. Les enfants
n’écoutent plus leurs parents. La fin du monde ne peut pas
être loin », dixit un prêtre égyptien, 2000 avant J.-C. Cela ne
fera donc jamais que quatre millénaires… Mais d’où tient-on
ce mythe ? D’où a-t-on cru que « c’était mieux avant » ? Sans
doute depuis ces correcteurs mentaux que les sciences
cognitives appellent nos « biais psychologiques ». Parmi ces
211
biais, le « biais de survie » est des plus pernicieux. Du fait que
nous ne contemplons du passé que les objets qui lui ont
survécu – les cathédrales, les livres, etc. – nous inférons que
le passé était rempli de ces objets. Nous ne percevons que la
crête de la vague et sur cette base, extrapolons l’écume d’un
avant fantastique. D’un « mieux » fantasmatique. Et Laudator
temporis acti…
Docteurs et chirurgiens
Terrible illustration de ce conservatisme à la petite
semaine : l’affaire d’Ambroise Paré vs l’Académie de Paris.
L’Académie de Paris – la même qui fit rôtir la pucelle
d’Orléans (pucelle égale servante), non pas d’ailleurs par
complaisance anglaise, mais pour ternir le sacre d’Édouard
VII – était à cette époque la même usine à gaz qu’à l’heure
actuelle. Avec beaucoup de ventilateurs, de gens qui brassent
de l’air et cultivent l’agnotologie comme un art d’exister.
C’était aussi le pire vivier de tout ce que la France comptait
de plus rétrograde et de plus prosterné. La secte des
médecins en constituait l’exemple paradigmatique. Le
respect des anciens, le « culte » des anciens, n’avait d’égal que
la paresse des nouveaux venus. Respect de l’autorité, donc
également de la hiérarchie, avec laquelle on ne transigeait
pas. La hiérarchie, comme à l’armée, n’était pas négociable.
Au sommet de l’échelle paradaient les docteurs, les
doctrinaires, les doctes jargonneurs grimés en Thomas
Diafoirus dans l’œuvre de Molière. Ils avaient le prestige, ils
212
avaient les honneurs, ils babillaient latin, ils régnaient sans
partage sur la bêtise très sûre des thérapeutes pouet pouet.
Écrire beaucoup, prescrire parfois, mais toujours la même
chose : lavement, régime, saignée, le triptyque d’Hippocrate.
Il y avait les docteurs, littéralement « ceux qui connaissent »,
et puis les chirurgiens, littéralement les « travailleurs
manuels » (du grec kheirourgia : kheir, la mains et ergon, le
travail) ; les « têtes pensantes » et, moins vernis, les
praticiens. Les chirurgiens – souvent d’anciens barbiers –
n’étaient alors rien moins que des bonniches camérales
chargées d’administrer les traitements des docteurs. Se
rejouait en catimini la subordination esprit/matière typique
du classicisme. Cette subordination dont l’inversion (en
politique, en sciences, en art, en religion) allait devenir le
déclencheur et le moteur de la « révolution intellectuelle »
du siècle de raison. Nous en étions bien loin. Rapprochonsnous de Paré.
Paré contre Hippocrate
Oratores et factotum ; docteurs et chirurgiens, deux
univers, deux fonctionnaires aux fonctions bien
déterminées : l’un, dégorgeant sa rate en flatulents sabirs,
donnait ses cours comme un curé donnait sa messe ; l’autre
au mouroir public ou sur les champs de bataille, touillait,
tranchait, tachait, taillait ses crocs dans les grumeaux
d’humeur et dans les macédoines de sang. Paré était de ces
derniers. Un vil tâcheron. Médecin de roture. C’était écrit,
cela ne pouvait pas coller : Paré ne parlait pas latin. C’était
213
une faute. C’était un manque rédhibitoire. C’était un temps
où la médecine était un art qui s’exerçait avant qu’on le
découvre – mais dans la langue de Cicéron. Paré n’avait donc
pas droit au chapitre, pas de tribune ni de pension, ni aucune
légitimité à la spéculation. La théorie serait laissée à
d’autres ; à lui les estropiés. Songeons toutefois que sans cette
réclusion à la cuisine des corps, nous n’aurions pas connu si
tôt la ligature (plus efficace qu’une cautérisation), ni le
pansement (on épandait du pus sur les plaies vives), ni eu
l’usage la « bistorie » (du rasoir au scalpel, on gagne en
précision). Cela ne signifie pas, bien sûr, que l’on ne puisse
révolutionner le monde depuis sa tour d’ivoire. Einstein nous
l’a prouvé. Il y a des inventeurs sans bras, un des pionniers
phocomèles ; mais il en va comme des poissons volants et des
journalistes cultivés. Cela n’est pas la majorité.
Paré avait la vocation. Il fouissait nuitamment dans les
cimetières pour déterrer des corps à disséquer chez lui. Il
charcutait Oscar en poète averti, histoire de se faire la main
avant
chaque
opération.
L’expérimentation :
une
préoccupation qu’il partageait avec Vésale, son collègue de
chambrée. Or, c’est en expérimentant qu’Ambroise Paré
allait lever le lièvre. Un jour d’été, tandis qu’il décortique
Oscar en vue d’une délicate opération, il met à jour
l’anatomie humaine. Anatomie qui n’avait rien à voir, ou si
peu de choses, avec les esquisses d’Hippocrate. La référence
avait du plomb dans l’aile. Paré, désemparé, va rendre
compte aux Esculape de la Sorbonne. Que ne s’est-il
abstenu ! Autant noyer des truites. Cela ne leur fit ni chaud
214
ni froid. Non, Hippocrate ne s’était pas trompé, s’entendit-il
répondre ; était-ce seulement sa faute si entre-temps le corps
humain s’était autant recomposé ? Comme aurait dit Van
Gogh, il valait mieux être sourd… Et Paré, débouté, s’en
retourne à son atelier. On pourrait tirer argument de cette
funeste blague pour illustrer la résilience d’une théorie. La
chose vaut en médecine autant qu’en sciences, en politique
et en économie. Il ne suffit pas de prouver l’erreur pour
triompher de la mauvaise foi.
Médecine itinérante
Nous citions deux catégories de médecins ayant eu droit
de cité à la Sorbonne. Il y avait bien un troisième type,
externe à la corporation. C’était le consultant. Le mercenaire
droguiste ou l’ancêtre free-lance du médecin libéral. Le
rebouteux qui sillonnait les routes de village en village pour
monnayer son art contre menue monnaie. Un art le plus
souvent réduit à l’extraction de calculs, à l’excision de
cailloux dans l’urètre ; opération qui requerrait force
délicatesse – et n’était pas sans risque. La moitié des patients
mouraient d’hémorragie, se vidant de leur sang, ou
pourrissaient sur place, rongés par la gangrène, les plaies
demeurant vives. Lui n’en ignorait rien. Très peu pour lui, le
« serment d’hypocrite ». Il empochait « content » puis filait
sans demander son reste. Comme un pet sur une toile cirée.
Après lui, le déluge ; et pour son compte, la valise ou le
cercueil. Il ne faisait pas bon s’attarder sur la scène du
massacre. D’où ce statut de professionnel itinérant ; d’où
215
l’image d’Épinal de l’arracheur de dents se brimbalant dans
sa petite roulotte sur les chemins de campagne. C’était la
version forte – morbide – du vendeur d’orviétan, le
refourgueur de lotion capillaire aux vertus mirifiques qui
s’avérait, une fois sur deux, vous sauter à la gueule.
Culture écologique
On cherchait autrefois à façonner des œuvres qui nous
survivent et témoignent de nous. On existait, par l’art,
pour la postérité. On disait l’art robuste ; et c’est par l’art
encore qu’on consolait la vie, qu’on dominait la mort (l’art
est contemporain des rites d’inhumation) ; par l’art qu’on
se relevait de la condition humaine. D’autant plus franc
peut apparaître le renversement. Qui se soucie de
durabilité, tandis que la finalité du jour est le
biodégradable ?…
Évolution n’est pas raison
L’évolution n’a pas la prétention de nous « améliorer » :
elle est absurde et insensé, elle est a-téléologique et athéologique. Elle ne se pense pas en termes de progrès. Elle
ne se pense pas non plus en termes de « fitness » – quoiqu’en
ait dit Lamarck. Il s’agit, rétrospectivement, d’éliminer d’une
part les spécimens porteurs de mutations rédhibitoires ; de
conserver de l’autre les spécimens porteurs de mutations
avantageuses. Ce n’est donc pas la fonction qui forme la
216
structure, quoiqu’en ait dit Lamarck ; c’est la structure qui
forme la fonction ; fonction qui favorise ou non la survie de
l’individu, et donc sa transmission par legs génotypiques. Le
cou de la girafe est d’abord long, et puis seulement utile, et
puis s’il est utile, sélectionné. Les organismes ne se
constituent pas comme se développent les muscles, par
usage/non-usage ; mais comme le singe frappant des
décennies sur son clavier, suffisamment longtemps,
suffisamment de fois pour composer Hamlet, par essai et
erreur (try and error). Pas d’essence, pas de but, l’existence
prime et elle précède le sens.
Raison pourquoi la sélection n’a pas de valeur
explicative. Elle ne répond d’aucune cause éminente. Elle est
un mécanisme, et non un processus. Un mécanisme qui
produit à l’envi, fait foisonner les opportunités, qui multiplie
les chemins de vie, de sorte à ce qu’au sein même de la
diversité du monde vivant, produit de la dérive génétique et
de l’expression du gène aux prises avec sa niche écologique
(épigenèse) ; en sorte donc, qu’au sein de cette diversité
d’espèces, demeure toujours une sous-espèce qui perpétue
l’espèce lorsque l’espèce est attaquée : un dernier Mohican,
un Deucalion, un Noé dit Néo dans Matrix ; en bref,
quelqu’un qui réchappe au déluge, parce qu’il porte les gènes
résistants au déluge. Et repeuple à lui seul pour remanier
l’espèce – à son image. Lorsque la peste noire a décimé
l’Europe, n’ont survécu pour raviver l’espèce que la cohorte
des immunisés.
217
Diversité biologique
Une idée, un exemple. Et les viticulteurs citeront celui
de la Bérézina du vin : l’infâme mildiou. Dans l’inventaire
non exhaustif des calamités de la vie qui poussent les
honnêtes œnologues à la désespérance, n’omettons pas de
citer l’immensité du temps perdu à traiter les cépages au
fongicide, et la facture attenante qu’on n’appelle pas pour
rien – la douloureuse. De même l’épidémie des vignes, de
même celles qui frappent occasionnellement les cohortes
humaines. L’épidémie, de la même manière qu’un
changement climatique rapide, conduit en moins de rien à
une diminution drastique de la population. C’est une période
où l’extinction menace ; c’est un « goulot d’étranglement »
qui ouvre sur une alternative : soit la disparition de l’espèce,
soit la survie des spécimens immunisés. L’espèce entretenue
par ces individus se perpétue alors, garante des chromosomes
gagnants.
Ainsi va l’homme (et la femme également). Ainsi vont
les cépages. La vie trouve toujours un chemin. La nature s’est
dotée d’une stratégie n’ont pas d’optimisation, mais de
diversification qui entretient une pluralité de programmes au
sein de la même espèce. Il y a des sous-espèces et des soussous-espèces ; somme toute, autant qu’il y a d’individus. Et
c’est cette variété d’individus qui garantit il se trouvera
toujours certains individus pour passer outre le goulot
d’étranglement. Il est une variété de cépage qui résiste
mildiou, de la même manière qu’il est certaines populations
218
qui résistent à la peste. Et coriace font triompher l’espèce. Et
la diversifie. De là, peut-être, le tabou de l’inceste. Autant,
du moins, que l’inceste réduit à peau de chagrin la diversité
génétique.
Appauvrissement écologique
C’est cette diversité, gage de survie de l’espèce, qui se
trouve actuellement battue en brèche à coups de brevets par
les firmes à fistule de l’agent Monsanto. Encore que les
industries de l’agroalimentaire pratiquent déjà, sans OGM, la
sélection artificielle. La PAC européenne subventionne à
l’envi, pour ne pas dire exclusivement les programmes
agricoles œuvrant à ne retenir chaque espèce qu’un seul
représentant : la plus rentable de ses variétés. Optimiser le
profit, c’est placer tous ses œufs dans le même panier. Tant
pis si, d’épuisement, de maladie ou d’inadaptation, clamse la
poule aux œufs d’or. Le risque donc, de voir s’éteindre
l’espèce entière avec la sous-espèce standardisée. Courtcircuiter l’évolution est un pari risqué. L’évolution n’a pas de
but, mais n’est pas sans enjeu.
On sort à peine de la polémique sur l’arnaque au minerai
(l’histoire du cheval en raviolis) ; on a connu le prion, la
vache malade, Creutzfeld-Jacob, les tératologies de Dolly ; on
voit partout où les pollinisateurs – abeille et papillon –
crever la gueule ouverte par overdose de pesticides. Les
océans, acides, dissolvent les crustacés comme de la viande
dans du Coca-Cola. On a tout avalé, les pires couleuvres ; et
219
Barroso, le commissaire, qui vient encore d’autoriser le
gavage halieutique aux farines animales ! Leur compte en
banque, notre suicide. Combien d’espèces devront encore
passer le pas avant que l’homme ne suive ? Ambivalence de
la technologie : c’est un pied sur la lune et l’autre dans la
tombe…
Les équilibres ponctués
L’évolution ne progresse à régime continu. Elle a ses
soubresauts, ses bernes, ses coup de grisou, ses saccades et
syncopes. Simple rose et ses virgules. Une relecture du
darwinisme éclairée par la théorie des « équilibres ponctués »
nous fera voir que l’évolution n’est pas cette logorrhée
tranquille que l’on évoque à la sauvette dans les manuels de
biologie. D’abord, parce qu’elle n’a pas de cours. Elle n’est
pas orientée. Ensuite, parce qu’elle ne s’écoule pas au goutteà-goutte, comme un liquide placide et régulier. Elle a ses
phases, ses crises et ses caprices, ses « sauts qualitatifs »
entrecoupés de longues torpeurs narcoleptiques. Elle va
comme va la science, autant que la science relève des mêmes
principes et mécanismes magistralement décortiqués par
Kuhn. Elle accomplit des sauts rapides qui scandent de
longues périodes de rade. L’expression d’« équilibres
ponctués » met en valeur tout à la fois cette relative
adaptation de l’individu à son milieu (leur « équilibre ») et les
contraintes écologiques brutales (les « points de rupture »)
qui dégarnissent l’espèce pour n’en garder que la fraction la
plus à même de procréer en ce nouveau milieu.
220
Golem du gène
C’est par abus de langage que nous disons que la
sélection opère sur des individus. La sélection ne favorise
d’aucune manière la survie des individus. Tous les individus
sont voués à disparaître. Car Socrate est un homme. Car les
hommes sont mortels. La seule et unique chose que
pérennise la sélection, ce sont les data génétiques produits
par des individus. Si Socrate meurt, Socrate demeure par les
écrits de Platon. De tout individu ne survit jamais
l’information qu’il a transmise. Ce qui perdure au cours de
l’évolution, ce qui se maintient – recombinée dans la méiose,
altérée par la mutation –, c’est uniquement l’information
codante inscrite dans le génome. Ce qui est sélectionné, c’est
donc exclusivement le programme génétique, non pas
l’individu porteur de ce programme.
Toute l’histoire de l’évolution pourrait être comprise
sous ces auspices comme celle du gène qui a progressivement
élaboré les mécanismes – les formes de vie – qui le réplique
au mieux ; autant de mécanismes – de formes de vie – qu’il y
a de « niches écologique »», de milieux à peupler. On
pourrait en conclure que les individus ne sont pas autre
chose du point de vue évolutionniste que des structures
conçues par l’unité élémentaire de la vie, le gène, en vue de
se reproduire. En vue de reproduire le gène. Les gènes sont
égoïstes, et nous en sommes l’ouvrage. Le véhicule. Nous
sommes bien plus ; mais nous sommes aussi cela. Nous
221
sommes des testicules – « gonades » vulgarisait Dawkins –
avec des appendices. Darwin, c’était déjà violent ; et l’on
n’avait encore rien vu…
Des dinosaures à plumes
L’évolution n’est pas nécessité mais d’abord cécité. On
comprendra peut-être mieux ce qu’il y a lieu d’entendre par
cette expression une fois tirée au clair l’une des notions les
plus récentes et prometteuses du néodarwinisme. À savoir
celle d’« exaptation ». L’exaptation est lié à l’« émergence » de
fonctions subsidiaires permises par un ensemble de
caractères conçus à l’origine en vue d’autres fonctions sans
rapport immédiat. Un exemple éloquent serait celui des
dinosaures. La plumaison des dinosaures – car ils étaient
plumés – ne s’est pas développée contrainte par la pression
de sélection de la fonction « vol ». Ce sont, plus
vraisemblablement, d’anciennes écailles de kératine qui se
sont constituées afin de faciliter la régulation thermique. Les
Toltèque n’étaient pas tombés si loin, avec leur dieu
Quetzalcóatl (« serpent à plumes », en nahuatl). Il s’est
trouvé qu’une fois le dinosaure empenné comme un Raoni,
lorsque ce dinosaure chutait de la falaise, il finissait moins
mort que d’autres. Or nous savons que pour se reproduire, il
faut être vivant. Car n’est pas Osiris qui veut. Ce dinosaure
airbag au ramage rembourré a donc fait davantage de petits
dinosaures que d’autres dinosaures. Il a peut-être un peu
plané avec Plastic Bertrand et puis, de proche en proche, lui
ou ses descendants se seraient mis à faire grimpette au
222
cocotier pour échapper aux prédateurs, à tomber de moins
en moins, donc à survivre de plus en plus. Et c’est ainsi, de
manière graduelle, que le saurien de base s’est vu pousser des
ailes. L’oiseau ainsi que nous le connaissons était porté sur
les fonts baptismaux. L’entreprise d’optimisation du
« potentiel adaptatif » de notre espèce repose ainsi sur
l’éventualité de faire muter ultérieurement certains de nos
caractères liés à certaines fonctions vers de nouvelles
fonctions irréductibles à celles qui leur sont dévolues. C’est
l’un des objectifs actuels de la biologie synthétique.
Le hasard et l’immunité
Une chose qu’illustre bien la théorie de l’évolution, c’est
que la nature ne s’économise pas pour explorer toutes les
options de survie. La persistance (le conatus) n’est pas la fin,
mais bien l’effet de la sélection. Qui ne tente rien n’a rien.
« Tous ceux qui ont gagné ont joué », pouvait-on lire sur une
publicité de la Française des jeux. L’évolution atteste que le
gros lot ne s’obtient qu’en tentant tout ; cela se joue quitte ou
double et le tout pour le tout. Et ça passe – ou ça casse. Ça
passe ou ça trépasse. Le fait est que tout passe. Ce principe –
« tout ou rien » – est exportables à bien d’autres domaines.
Celui de la santé, à travers les tribulations de notre
système immunitaire. Les anticorps ne sont pas recrutés par
l’organisme en fonction de l’antigène qu’il s’agirait
d’éliminer. Nos glandes ne « choisissent » pas ; pas en
première instance. Elles ne discriminent pas. Elles sécrètent
223
toutes les variétés possibles, éprouvent toutes les
combinaisons possibles, tous les contrepoisons, tâtonnent
jusqu’à faire mouche. C’est là que les biologistes appellent le
phénomène de « variabilité jonctionnelle », la source de leur
diversité. C’est cette capacité à tout envisager sans préjuger
de ses fins, c’est-à-dire sans a priori, qui rend si performantes
nos « défenses naturelles » ; qui les rend aptes à s’adapter à
toute forme de menaces.
Les virus l’ont compris. Ils ont pris le pli. De la même
manière que l’organisme combine à l’aveuglette, les virus
mutent. Ils se déguisent, se travestissent, innovent en
permanence. C’est cet extrême labilité de certains antigènes
qui les rend à la fois si difficile découvrir et à éliminer. La
stratégie la plus perverse s’observe lorsqu’un virus copie le
patrimoine des cellules saines ou bien se greffe dans leur
génome, cas des rétrovirus. En d’autres termes, les anticorps
sélectionnés sont ceux qui nuisent aux pathogènes
sélectionnés d’après leur aptitude à nuire. Les anticorps
s’adaptent aux variations des pathogènes, lesquels s’adaptent
aux anticorps. Le hasard méthodologique apparaît donc aussi
comme l’un des éléments moteurs de la coévolution des
organismes avec leurs parasites.
Le hasard et l’informatique
Un tel modèle pourrait sans mal être exporté sur le
terrain de la sécurité informatique. L’antivirus le plus
« intelligent » n’est pas celui qui procède par
224
« identification ». Ce n’est pas le profiler spéculatif des
polices judiciaires. Ce n’est pas celui qui collationne les
documents suspects avec les empreintes numériques stockées
dans sa base de données. Cela s’est fait ; c’était avant.
L’antivirus nouvelle génération mise sur l’aléatoire. S’il
touche sa cible, c’est sans viser. C’est en testant sur pièce
toutes les programmations possibles qu’il trouvera sur le tas
la bonne combinaison. Ensuite, il donne l’assaut.
Réciproquement, le virus, troyen, vers, spyware, code
infectieux le plus habile est, pareille à Métis – la ruse de faite
femme – celui capable d’épouser toutes les morphologies, de
muer constamment jusqu’à trouver la formule optimale.
Emprunter l’ingenium, le fitness efficace qui passe entre les
mailles. Paradoxal mais vrai : en termes de rentabilité, qui
joue la carte du hasard démultiplie ses chances.
Naturalisme des idées
Si la biosphère renvoie à la totalité de la masse
organique, alors la noosphère pointe la totalité des
productions de l’esprit. Biosphère et noosphère pourraient
être régies par un même jeu de lois. Dont celle de la
sélection. Celle-ci présupposant celle du hasard comme
source de possibles, et de la nécessité comme processus de
tri. Sortons le darwinisme de son lit biologique pour lui faire
investir les rives de la recherche. Que s’ensuit-il au regard
des idées ? Ceci est une bonne idée n’est jamais bonne à ses
débuts ; jamais promise à son succès. Une bonne idée, c’est la
rencontre entre une pensée qui flâne et un environnement
225
conditionné de telle manière que telle flânerie plutôt qu’une
autre s’avère avantageuse. L’évolution enseigne que toutes
les idées – surtout les plus absurdes – doivent être poussées à
leur terme ; car ce n’est qu’à leur terme que l’on saura si ces
idées sont véritablement absurdes.
Si l’on avait demandé aux mandarins chinois de
concevoir un perce-muraille, jamais la poudre ou l’arquebuse
n’auraient connu le jour (avouons que c’eût été dommage).
Ils s’en seraient tenus à la fabrication d’un trébuchet de
meilleure facture. Du déjà-vu ; des incrémentations ; pas de
sauts qualitatifs. Le GPS ne serait pas s’il n’y avait eu Einstein
pour penser à côté de ses pompes. Idem des écrans plats,
fleuron de la physique quantique. Bis pour l’informatique
californienne des années soixante-dix. La science
fondamentale n’est pas fondamentale pour rien. Ce n’est que
libérale, délibérée, libre de droit qu’elle se donne les moyens
de sa créativité. Et surtout pas en étant financé par l’AERES
sur le fondement de « projets » dont les aboutissants
pratiques sont stipulés dès la préface en lettres capitales.
L’évolution fait le pari de l’imprévisibilité. Elle montre
qu’orientée, finalisée aux caprices de l’instant, la nature
comme la science n’est jamais que bridée. Amputée de sa
puissance. Toute recroquevillée ; comme une huître au
natron ; comme la limace aspergée de sel ; comme un fruit
sec mélancolique. Les idées pauvres, et faméliques, et
indigentes émanées d’intérêts ne percent pas la barrière
émergente de la complexité. Pour inventer, confabulons,
226
tapons dans l’agit’prop et répétons, pour que vive
l’anarchisme épistémologique, le refrain du succès :
« everything goes » ! Si une idée ne paraît pas d’abord
absurde, et mais à dire Einstein, il n’y a dès lors aucun espoir
pour qu’elle devienne quelque chose. Ne pas chercher l’idée
particulière qui s’ajuste au projet, mais en produire le
maximum pour constater, en fin de parcours, celles qui
résistent au temps. Hasard et sélection. La science avance,
patience, pourvu qu’on cesse de lui savonner la planche…
Coévolution du singe de la banane
La coévolution contraint l’évolution conjointe de deux
espèces ; mais elle peut impliquer, au-delà des espèces,
différents règnes. Ainsi de celui des animaux et de celui des
plantes. Celui des singes et des arbres fruitiers. Les singes ont
développé le goût du sucre, parce que les singes aimant le
sucre ont reproduit l’espèce bien davantage que ceux qui ne
l’aimaient pas. Réciproquement, les arbres ont développé des
fruits toujours plus suaves, massifs et colorés, pour attirer les
singes. Les singes se gavent de fruits puis défèquent les
noyaux. Des noyaux germent de nouveaux arbres fruitiers.
Davantage d’arbres, c’est davantage de fruits ; donc
davantage de singes et davantage de ressources pour nourrir
davantage. Et plus il y a de singes, plus il y a d’arbres. Les
fourmis également recourent à la fongiculture. Il y a
longtemps que le monde animal pratique à son insu la
culture du verger. La Grande révolution néolithique
227
(environ 5000 ans avant notre ère) ne fut que la planification
d’un procédé mûr à l’état sauvage.
Apories du choix rationnel
Assise incontournable de l’analyse politique anglosaxonne, la théorie dite du « choix rationnel » répond
essentiellement de l’extrapolation des paradigmes
économiques à la vie politique. Elle accrédite l’idée que le
citoyen ne serait pas distinct dans ses comportements de
l’homme marchand ou du consommateur. Ses engagements
seraient orientés par des calculs fondés sur un rapport
bénéfice/risque ; ses relations, par le souci de contracter le
meilleur « pacte de confiance » ; ses choix, professionnel ou
personnel, par le souci le souci de maximiser son bien. Tout
son agir devrait pouvoir s’interpréter à l’aune d’une
rationalité purement instrumentale et utilitariste. Une
perspective à contre-emploi des théories de la démocratie
délibérative ou/et néo-républicaine. Aussi, trop idéalisée
pour être fonctionnelle. Le « paradoxe du vote » en accuse
l’un des plus cuisants échecs.
Le « paradoxe du vote » exprime l’écart inexplicable
entre le « coût » qu’il y aurait à voter mis en regard avec le
« bénéfice » du vote, et d’autre part la pratique effective du
vote. Le « coût » enveloppe la « dépense » temporelle,
énergétique, intellectuelle et discursive que nécessite
l’implication du citoyen dans la démarche de vote :
s’informer des programmes, convaincre ou se laisser
228
convaincre, etc. Le « bénéfice » désigne la « valeur ajoutée »
ou la contribution qu’apporte notre suffrage à la victoire
d’un candidat. En matière d’élection, le coût individuel au
vote est de loin supérieur au gain. Une voix n’est rien dans
un scrutin. C’est une goutte d’eau dans l’océan. À coût élevé,
bénéfice nul, ou quasi-nul ; a fortiori, lors d’élections
présidentielles (a fortiori truquées) ou de tout autre
initiative, consultation, référendum ou pétition d’envergure
nationale (on n’élit pas le délégué de classe).
Le paradoxe du vote
Eppur, se e-muove. Et pourtant, il s’émeut. L’individu
calculateur, « spéculateur », censé n’agir qu’en vue d’un
accroissement de ses intérêts, prend part au Grand barnum.
Et plutôt deux fois qu’une. Les citoyens se déplacent encore
dans leur majorité pour cotonner les urnes. Les files
s’allongent au pied des isoloirs, confessionnaux
démocratiques. Les queues grandissent, ça me trompe pas, le
désir est bien là. Les citoyens prient dans l’enveloppe, avec
ni plus ni moins d’effet que s’ils parlaient directement à
Dieu. Bien mieux : certains votent blanc ou nul. Votes blancs
et nuls n’étant pas comptabilisés, leur geste, pour être
significatif, n’en est pas moins strictement vain en termes de
business-plan. Injustifiable du seul point de vue du calcul
d’intérêt. Leur bénéfice, tout de prestige, n’ajoute ni n’ôte
rien aux étiages du scrutin. Aberration, « anomalie » au sens
épistémologique du terme, la seule démarche du vote suffit à
battre en brèche le modèle du choix rationnel ; démarche
229
qui ne se laisse pas non plus dissoudre dans celle du désir
mimétique.
Force est d’admettre que les citoyens, au contraire des
consommateurs, agissent parfois en vue de quelque chose qui
passe leur rationalité, qui n’est pas quantifiable, ni
exprimable en termes d’optimisation des biens. Ils ne votent
pas toujours pour obtenir un bénéfice (personne n’est dupe),
mais avant tout pour affirmer certaines valeurs. Au-delà du
gain, il y a ce sentiment plus impérieux, et qui consiste en la
satisfaction d’avoir « fait son devoir » – envers soi-même,
envers les siens. L’idée d’« accomplissement », l’idée de
« reconnaissance » au cœur de la psyché humaine ne sont pas
solubles dans le pragmatisme axiomatique du calcul
rationnel. L’individu n’est donc pas un « individu », au sens
où son agir ne peut s’interpréter à l’exclusion d’enjeux
relationnels et symboliques, de prime abord gratuits et
parasites. On ne peut ainsi sauver le modèle qu’en sortant du
modèle.
Et des lanceurs d’alerte
Dans la lignée du paradoxe du vote, la symphonie
lugubre des « lanceurs d’alerte » (whistleblowers) dont
Internet et les journaux anglais sont devenus les caisses de
résonance met en lumière une autre impasse du modèle du
choix rationnel. Leur offensive sacrificielle récuse le postulat
fondamental de « rationalité », d’après lequel une action
quelle qu’elle soit dont – pour autant que l’on en puisse juger
230
– l’effectuation aurait pour conséquence d’engendrer
davantage de pertes que d’intérêt devrait se voir
immédiatement rejetée. Les pérégrinations carabinées de
Julian Assange, Daniel Ellsberg, Edward Snowden, Bradley
Manning et autres empêcheurs d’abuser en rond,
démontrent à cet égard qu’il n’en est rien. En quoi ? De
quelle manière ? Soyons précis ; en commençant par mettre à
jour notre vocabulaire. Qu’est-ce qu’un « lanceur d’alerte » ?
En quoi se distingue-t-il d’un délateur ou d’une cuillère à
soupe ?
Née sous le clavier des sociologues F. Chateauraynaud et
D. Torny, la circonlocution de « lanceurs d’alerte » est
employée sans distinction pour référer à toute personne
morale – particulier ou collectif – entrée en possession
d’informations confidentielles, mais dont les retombées sur
le plan politique, économique ou environnemental sont
jugées telles que l’on s’estime légitimé à lever le lièvre. À
prendre sur soi de se tirer avec la caisse pour tout vider sur
l’agora. On parlera de « lanceurs d’alerte » plutôt que
« traîtres » ou de « pirates » ou d’« employés indélicats », dans
la mesure où leur démarche, sincère et désintéressée, se
départit de celle du corbeau délateur ou du maître chanteur.
La gratuité ne dilue pas l’ego ni le besoin de reconnaissance,
de puissants aiguillons ; mais le succès d’estime n’est rien au
regard de la perte. Zola n’a pas tiré grand-chose de ses
menées lors de l’affaire Dreyfus. « Tuer le messager », on
connaît la musique.
231
Le propre du lanceur d’alerte et qu’il peut prendre des
risques substantiels au nom de sa cause. Si son action
bénéficie – à terme – au collectif, elle lui est en retour
personnellement néfaste. Elle engage sa sécurité ; ruine sa
carrière, son couple et son avenir ; met en sursis sa santé
financière, physique, mentale. Elle médiatise son nom. Elle
précarise ses proches. Elle hypothèque sa vie. Sa dévotion lui
vaut de faire régulièrement l’objet de poursuites judiciaires
sous des griefs souvent ésotériques, s’accompagnant d’une
véhémente « propagande noire » (R. Hubbard) qui le
contraint à consumer le reste de son existence entre deux
halls d’aéroport, au vestibule d’une ambassade ou dans la
clandestinité d’une paillote en Nouvelle-Guinée. Ce n’est pas
le type vicieux qui lâche une bombe en plein cocktail et se
planque sous la table pour apprécier le spectacle.
La punition altruiste
La marche des lanceurs d’alerte donne à penser l’énigme
d’un phénomène social plus général, aussi connu sous le nom
de guerre de « punition altruiste ». La punition altruiste (à
distinguer du suicide vu par Althusser) consiste pour un sujet
donné à sanctionner un collaborateur opportuniste à ses
propres dépens, sans qu’aucun avantage direct ne puisse être
retiré de cette sanction. Le fait de se poser en punisseur
engendre manifestement des coûts en termes d’inimitié et de
persécution, ainsi qu’un risque d’ostracisme en cas de retour
de manivelle tandis que l’espérance mathématique de gain
individuel tend vers zéro. Le plus élémentaire bon sens
232
préconiserait que l’on s’abstint de jouer au mauvais flic, la
condition de simple coopérateur étant toujours plus
favorable que celle, toujours sur la sellette, du punisseur
altruiste. Lui n’écope pas des coûts occasionnés par la
dénonciation des mauvais joueurs, tout en faisant son blé de
la vigilance altruiste des redresseurs de torts. Ne jamais faire
soi-même ce que la bonne poire – trop bon, trop con – peut
accomplir pour toi.
La punition altruiste (suite)
Si elle ne profite pas aux punisseurs (c’est bien la
moindre des choses), la punition, en tant qu’« altruiste », doit
en revanche bénéficier à un ou plusieurs tiers. Ce qui se
produit lorsque les resquilleurs, une fois remis sur le droit
chemin, sont incités à adopter une stratégie plus coopérative
dans leurs interactions futures ; ce quels que soient leurs
partenaires d’interaction. Sachant que la punition altruiste
s’avère défavorable, sinon au groupe, du moins aux membres
de ce groupe qui prenne eux sur de l’infliger, il n’est a priori
pas évident de s’expliquer comment des pressions de
sélection propice à ce genre de comportement se sont vues
recruter au cours de l’évolution. L’explication la plus en
vogue transpose la sélection du spécimen au groupe ; l’idée
étant que les groupes comptant le plus de punisseurs
altruistes résistent mieux aux crises civiles que ceux qui n’en
comptent pas. On peut en dire autant de l’éthique et de la
jurisprudence, systèmes de normes sélectionnées au cours
des siècles pour leur succès à la régulation de la délicate
233
danse de l’entregent social. Explications holistes,
aristotéliciennes, partant du collectif pour envelopper
l’individuel. Durkheim, Darwin et Aristote : triade fatale
pour un économiste ; à tout point de vue incompatible avec
les postulats de l’individualisme méthodologique et du
« choix rationnel ». Peut-être faudrait-il, plutôt que de
confronter les deux modèles, interroger la pertinence des
critères du choix rationnel.
Faux paradoxe du suicidant
On serait facilement tenté d’en appeler à un troisième
exemple de phénomènes propices à réfuter cette
architectonique réductionniste qui – rappelons-le – sert de
fondement aux théories économiques actuelles. Transposonsnous dans le sabir de la « finance expérimentale » (intitulé
d’amphi). Le paradigme du « choix rationnel » prédit le
débouté systématique par tout sujet doté d’un cerveau
fonctionnel de toute « option » nuisible à plus ou moins long
terme à la gestion de ses fonds. Cela signifie qu’aucune
« action » baissière, aucun « actif toxique » ne saurait figurer
parmi les titres de son portefeuille. Nous avons vu de quelle
manière les paradoxes du vote et des lanceurs d’alerte
contredisaient ces assertions. Et le suicide ? Ne rend-il pas,
au plus haut point, criant ce décalage ? En apparence ; mais
ne vendons pas la truite avant d’avoir tué l’ours. La
linguistique est pleine de faux-amis. Il n’en va pas
différemment de la sociologie, rincée d’exemples qui sont
aux théories économiques de ce que les picrates californiens
234
sont aux cuvées du Roussillon. De l’authentique ils ont la
robe et la couleur ; pour la saveur, on repassera.
On verrait mal, pourtant, option plus délétère que le
suicide. Se tuer ne revient-il pas, pour prolonger la
métaphore, à clôturer son compte ? À basculer de l’enfer
fiscal au paradis de Saint-Pierre ? Rien n’est moins sûr, admis
avec Lucrèce et Spinoza qu’il peut aussi représenter la
« moins pire » des options (un peu comme la démocratie est
la moins pire des tyrannies). Vous ne savez peut-être pas
encore, mais vous en êtes statistiquement d’accord. D’entre
l’acharnement thérapeutique et la mort blanche par injection
létale, demandez-vous seulement ce que vous préféreriez. Le
fond de l’affaire et que le suicide n’est pas – rarement – un
sacrifice altruiste. C’est un acte égoïste, et parfaitement
soluble dans le choix rationnel. Il met à jour une vérité toute
simple, mais non moins scandaleuse, qui est que les hommes
meurent et ne sont pas heureux.
Pour peu que l’on s’y penche (pas trop quand même, le
belvédère n’est pas de première jeunesse), aucun suicide n’est
commis en pure perte. Tous donnent positivement accès à
des marchés secondaires : la paix du brave, la fin d’une
maladie, soixante-dix vierges, une rétorsion, une pension
pour Tata. Le suicidant, loin de s’en exempter, pousse à son
terme la froide logique du calcul d’intérêt. Il nous contraint
de par son geste à reconsidérer du tout au tout le caractère
fallacieusement aporétique de la mort volontaire. Un
moindre mal pour un bien supérieur, n’est-ce pas tout
235
simplement, réduite à sa plus brève formulation, la
définition-même d’un placement financier ? Il n’y a plus lors
contradiction qui tienne : si la bourse est la vie, pourquoi ne
pas la jouer aussi ?
Délit de suicide
Si peu altruiste, le suicide, qu’une loi votée en 1845 à
l’initiative du Parlement britannique (heureusement abrogée
depuis) en avait fait un crime. Rien que de très logique. D’un
point de vue légal, le meurtre de soi-même demeure un
homicide. S’il est prémédité, c’est un assassinat. D’un point
de vue religieux, c’est un péché d’orgueil : la vie que Dieu
nous donne ne nous appartient pas. Subtil mélange
d’anglicanisme et de morale victorienne qui ne prêtait pas
beaucoup à rire, et ne devait pas beaucoup aider à lutter
contre le cafard. Or, si les suicides avortés exposaient leurs
victimes à des sanctions pénales – ce que la mentalité
d’époque rendait compréhensible –, plus difficile à expliquer
était la peine prévue pour l’accusé : la pendaison, jusqu’à ce
que mort s’ensuive. Les magistrats de l’époque avaient
visiblement le sens de l’humour…
L’apport de Planck
Les données recueillies par le satellite Planck ont permis
d’affiner considérablement l’image que nous avions de
l’univers archaïque. Elles ont fait apparaître des micro236
fluctuations quantiques sur la toile quasi-homogène du
rayonnement fossile, datant d’à peine 400 000 ans après le
big-bang, des « anisotropies » du fond diffus cosmologique.
On ne s’explique pas encore comment ont pu saillir de telles
irrégularités. C’est là l’un des mystères dont la cosmologie
aura à charge d’expliquer dans les prochaines années. Or,
l’expliquer sera aussi comprendre comment des particules et
antiparticules virtuelles peuvent émerger spontanément en
empruntant à l’énergie du vide. Surtout, trancher entre les
deux grandes théories en lice pour remplacer celles du
modèle standard, de la mécanique quantique et de la
physique relativiste. Nous sommes au seuil de découvertes
qui pourraient tout remettre en cause…
Défense du paradigme
Qu’une théorie se trouve aux prises avec les des faits ; et
tous ses avocats de prendre fait et cause pour souscrire à sa
cause, contre les évidences, pour lui sauver la mise. Qu’un
paradigme inamovible débourre à la couture ; on verra tous
ses partisans, plutôt que de se résoudre à ramasser leurs
pertes, déployer des trésors de mauvaise foi jusqu’à
réhabilitation académique de l’infortunée victime (et avec
elle, de leur réputation) ou jusqu’au ridicule achevé d’un
démenti franc et définitif. Une plongée dans l’irrationnel
dont aucun champ de la connaissance, aucun domaine et
aucune science – qu’elle se veuille dure (et inhumaine) ou
bien humaine (et molle) – n’est tout à fait exsangue. Face au
« délit de réalité », les hommes de rente font corps. Quand le
237
virus attaque, les anticorps se liguent. Les glandes sécrètent à
perte. C’est un réflexe immunitaire courant que de sacrifier
un peu pour conserver beaucoup. Signe patent que passé un
certain âge, l’aversion pour l’échec est plus puissante que le
désir de vérité.
Lorsque le paradigme admis menace de s’effondrer, on
recourt donc à deux médecines complémentaires, deux
procédés de dernier recours. On invoquera d’abord
l’assouplissement qualitatif, qui prête aux hypothèses la
flexibilité qui leur manquait pour résister à la tempête. C’est
la tactique dite du roseau, magnifié par Pascal. Exemple : les
raviolis contiennent du bœuf. Hormis chez Leader Price. La
théorie n’est donc pas fausse ; seulement mal dégrossie. On
pratiquera ensuite l’augmentation quantitative des
hypothèses ad-hoc. Aucune ne doit être exclue lorsqu’il
s’agit de faire rentrer le cube des anomalies dans le rond du
paradigme. Supputations tombées du ciel sans autre assise
épistémique que le théorème de Chuck Norris qui autorise à
ne pas se justifier. Exemple : la fonction de Bayes échoue à
expliquer la tectonique des plaques ? Les ondes sismiques ne
se déplacent pas le lundi. La théorie n’est donc pas fausse ;
mais seulement incomplète. Les apparences sont sauves. Pas
sûr que la recherche y ait beaucoup gagné.
238
Morale bourgeoise
« Pour vivre heureux, vivons cachés ». Sagesse d’une
bourgeoisie qui n’avait rien manqué des jalousies, des fiels et
des hostilités que suscitaient le dispendieux train de vie de la
noblesse de robe. L’histoire apprend de ses erreurs.
L’Ayraultport de la colère
La polémique s’enflamme à Notre-Dame des Landes.
L’aéroport d’Ayrault ne fait pas que des heureux. Tout ce que
la France compte de luddites et de néo-hippies semble s’être
passé le mot pour investir la lande. Tous les clodos chassés
des villes par Manuel – militari – Valls se sont unis avec la
ferme résolution de sécuriser fort Alamo. Ils ont monté le
bivouac ; ont déployé leurs forces ; ont agrafé des blaireaux
morts aux cèdres millénaires en guise d’avertissement. Ils ont
ficelé des compact-discs aux endroits stratégiques pour
aveugler les spots. Des restes animaux, vesses tuméfiés,
exaltent leurs émanations gazeuses tandis que les CRS
balisent le périmètre. Il va y avoir du sport. Les journalistes
accourent. Les caméras sont aussi de la partie. De la canopée
touffue fulgurent de glauques accusations. Ça gueule des
frondaisons. A cappella, à l’unisson, au désespoir du principal
intéressé, premier sinistre de la ripouxblique, connu pour ne
rien celer de son amour du bocage et des terres assolées. Car
si l’amour a ses raisons, l’amour n’est pas sans bornes.
Ayrault ne pige pas. Ça le dépasse. L’actuelle structure est
surannée. Les pistes saturent en basse saison. Les emplois
239
manquent. Pourquoi ces trognes scrogneugneu ? Pourquoi
ces récriminations ? N’est-ce pas une manne pour la région ?
Du fric et des chantiers pour Vivendi, et pour Ayrault, des
rétrocommissions. Ayrault y gagne : tout le monde y gagne.
Indifférent aux cris, le destructeur immonde poursuit son
œuvre de céréale-killer. Les écolos sont verts. Mais à part ça,
Duflot reste au gouvernement…
L’infrastructure est le message
La pierre n’est pas muette. Il en va des aéroports comme
des églises, des cathédrales, des forteresses, des ambassades et
des palais de Siam ; de toutes structures tenues pour
névralgiques d’un appareil d’État : loin d’être neutre, leur
style et leur orientation disent quelque chose
d’esthétiquement sensible sur le regard que portent leurs
bâtisseurs sur leur population et le reste du monde.
Le vice moteur de la prospérité
Le vice n’est pas la compétence. La compétence n’est pas
vertueuse. Qu’il soit cupide et pingre si ça l’amuse, qu’il soit
opportuniste et vaniteux : OSEF, c’est son affaire ; pourvu
qu’il sache faire un pontage sans panacher les veines et les
artères. Le chirurgien n’a pas à être un saint pour être un bon
médecin. Le boulanger non plus n’a pas besoin d’être
Gandhi, mère Teresa ou l’Abbé Pierre pour nous beurrer ses
moules et chauffer ses baguettes. Qu’ils fassent le job ; on ne
240
leur demande pas plus. Le reste est une affaire qui ne regarde
qu’eux. Ainsi du praticien, ainsi du boulanger, ainsi de
l’homme politique. Le bougre est ce qu’il est. C’est sur ses
actes, sur ses hauts faits, sur ses méfaits, qu’il doit rendre des
comptes. Le dépassement n’a pas d’ancrage dans la vertu.
Sont-ils vicieux, nos trois lascars ? À la bonne heure ! On
ferait même d’une pierre deux coups : cela les rendrait
d’autant compétitifs que prévisibles. Les jansénistes de PortRoyal l’avaient admis bien avant Smith et ses pâtres écossais.
Parce qu’ambitieux, le chirurgien ne se ménagera pas pour
aiguiser son geste, pour peaufiner son art, pour monter les
échelons et (peut-être) l’infirmière s’il vise encore plus haut.
Le boulanger, mû par l’appât du gain, ne laissera pas de faire
des prouesses pour ramasser son blé, des financiers meilleurs
que s’il se contentait de « travailler pour vivre ». On ne le
retrouvera pas la nuit tombée à garnir ses terrines avec du
minerai de rat. L’homme politique, pour sa gouverne et pour
la nôtre, satisfera d’autant ses électeurs qu’il tient à conserver
ses privilèges somptuaires. Pour peu qu’il n’ait pas fait l’ENA,
il sait que la démagogie n’est pas une stratégie de long terme.
On aboutit naturellement à la proposition de
Mandeville, soutenant que « private vices are public
benefits ». À condition – ce que précise Mandeville, mais
qu’oublient trop souvent nos « experts financiers » – que la
loi encadre un minimum ces vices. La maxime de Mandeville
n’est pas celle des européistes et ex-soixante-huitard – « il est
interdit d’interdire » –, la règle d’or de l’ultralibéralisme. Un
241
flot sans lit, c’est une inondation. C’est dire qu’il faut du
droit. Non pour brimer, ce qui serait achever dans l’œuf
toute forme d’initiative, mais pour canaliser les vices,
mobiles cachés de tout le bien qui s’accomplit sur Terre. Du
droit, remède à la dérive. Du droit, contre le torve et le
détournement. De la jurisprudence, mon gros canard, et pas
de la moralisation !
Moraliser le capitalisme
Du droit, pas de l’éthique. Laissons l’éthique aux prêtres
et à Bono. On ne sauvera pas le capitalisme contre lui-même
en le moralisant. Dresser l’état des lieux de la moralisation,
c’est moins faire l’analyse d’une faillite annoncée que la
psychanalyse d’une impuissance. Impuissance à changer les
choses. Échec de la volonté à changer quoi que ce soit. C’est
l’alibi de la dérégulation, le miel adoucissant de l’absinthe de
l’ultralibéralisme. Car on mondialise, et plus on moralise, et
plus on moralise, et plus on mondialise. La morale en
question étant évidemment aussi inefficace en en fait que
noble en intension. La moralisation est une manœuvre
dilatoire qui permet aux élites de réchapper aux sans-culottes
tout en baissant leur froc. C’est une métaphysique sans
dupes, produite par un système autotélique comme la fourmi
produit l’acide méthanoïque. L’indignation préemballée des
entubeurs spéculatif. Indignation de symbole qui permet
avant tout à la gauche gauche actuelle castrée de la
présidence de ne plus voir, derrière ces symboles de la
gauche, une gauche réduite à ses symboles.
242
Vive la morale ! Aussi démagogique qu’elle est
incontestable. À telle enseigne que les gouverneurs de ce
confetti d’empire qu’est devenue la France, et les mêmes qui
s’étaient refusés à en concéder à sur la question du mariage
gay, de la zone d’échanges transatlantiques de la loi Fioraso
affiche son intention d’en organiser un sur la « moralisation
de la vie politique ». « Êtes-vous pour la morale ? » On se voit
mal répondre par la négative… Nous voilà déportés à vingtmille lieues nautiques de la question décisive : celle de la
place du droit. Du droit, qui est une force coercitive,
régulatrice ; qui est un cadre avant d’être l’outil dont se
servent les banquiers, les riches et les lobbys pour déguiser
leurs intérêts particuliers (le paiement de la dette) en salut
général (revenir à l’équilibre). Ce n’est pas à la morale de
faire œuvre de droit. La morale peut dorer le droit d’un
lustre de légitimité, guider ses pas, mais on ne fera jamais
que la morale sans droit puisse avoir force de loi.
« Moraliser », c’est exalter l’autorégulation, qui est
précisément le problème. Chiche donc. Interdisons. Faisons
du droit, et la morale suivra.
Monopoly et triche
Il y a des jeux qui ne se jouent pas selon les règles, mais
dont les règles sont définies par la capacité du joueur à les
enfreindre. Le Monopoly est de ces « jeux de société » qui
prédisposent le joueur à jouer de cette règle implicite dans
l’horizon de son introduction sur l’échiquier capitaliste, là où
243
la loi n’est plus le fait du droit, mais celle du plus malin. Le
Monopoly se départit de tous ses concurrents dans la mesure
précise où sa finalité pédagogique n’est pas de disposer
l’enfant à intérioriser des normes, qu’elles soient sociales,
économiques ou politiques. Son but est, au contraire, de lui
apprendre à tricher avec elles. Ce n’est pas – jamais – le plus
honnête qui gagne, mais bien celui qui aura su avec le plus
d’adresse tricher sans se faire prendre. Tricher avec les
autres. Tricher avec la banque. Tricher avec ses titres, et ses
actions, et ses hôtels. Sans se faire voir. Et ce n’est pas de
perdre qui vous rendra meilleur. Même les perdants
grenouillent. Mais ils apprennent. Ils feront mieux la
prochaine fois. Soyons honnêtes, entre quatre aux yeux :
personne n’engage une partie de Monopoly avec pour
intention de respecter les règles. Ou bien Régis est un vrai
con.
Monopoly et concurrence
L’aptitude à la triche n’est qu’une parmi les nombreuses
autres qualités que le Monopoly cultive et valorise de
manière assumée. Pour être une ode au coup de Jarnac, il
préconise aussi l’audace, le délit d’initié, la captation de
marché ; il encourage l’avidité des OPA sauvages qui
conduisent peu à peu, par une logique de fusion-absorption,
à l’élimination des autres acteurs sur le marché, au contrôle
monopolistique (comme son titre l’indique) de l’ensemble
des services : transports, eau, gaz, électricité, foncier,
tourisme. La réussite du joueur se mesure donc au prorata de
244
son holding. Puis il possède, plus il contrôle, plus il
s’approche de la victoire. Victoire n’est jamais totale qu’une
fois l’ensemble des autres concurrents mis sur la touche,
tapez au portefeuille où qu’ils déplacent leurs pions.
Ce qui prend à contre-emploi l’objectif affiché du
système libéral : celui de garantir, par le primat de
l’économique sur les instances de délibération publique ; par
le triomphe d’un spencerisme économique prétendument
autorégulateur ; par une perpétuelle course en avant
schumpetérienne marquée par des sursauts de destruction et
création de secteurs d’activité ; de garantir, expressément,
une « concurrence réelle, vertueuse et non faussée ». La
concurrence n’étant ni plus ni moins que la dynamique et le
ressort ultime du système libéral, son érosion entraîne ainsi
nécessairement, dans l’aube de son succès, la mort cyclique
et programmée du système libéral. Karl Marx fut bien mal
diffusé par ses petits hommes rouges, qui ne concevait rien
d’autre en pointant cette antilogie.
Le Monopoly comme paradigme est comme déclinaison
ludique du système libéral illustre au plus haut point
combien il est absurde de remiser le destin des peuples à la
patte crue du grand Mammon. Même à poser que le politique
n’a plus voix au chapitre à l’heure de la mondialisation, et
que le technicien a vocation à remplacer le citoyen comme
l’y encourageait Platon (« que nul n’entre ici s’il n’est
géomètre »), l’économie devrait toujours avoir à charge de
contenir dans une certaine limite les inégalités sociales, de
245
sorte à créer les a priori d’une société vivable à plus ou moins
long terme. Au Monopoly, quand un joueur gagne la partie,
la partie cesse pour tous les autres.
Monopoly et bénéfices
Avec de si seyants critères de sélection, on se demande
bien ce qu’attendent encore les pools de recrutement de
Goldman Sachs, Standard & Poor’s ou de JPMorgan pour
intégrer une épreuve de Monopoly à leur concours de
compétences. « Dis-moi comment tu triches, je te dirai ce
que tu vaux ». On ne serait guère surpris que Bernard Madoff
et son montage à Ponzi truste le haut de l’affiche. Avec
mention et félicitations. Son premier fan, Allen Stanford,
décrocherait haut la main son brevet d’aigrefin. Que dire
alors de Blythe Master, initiatrice du Credit Default Swap ?
Mais trêves d’anglophilie. On a aussi en France de très bons
candidats. Ne disons rien de Kerviel – il a joué, il a perdu – ;
parlons de Bernard Tapie, l’homme qui valait 400 millions
d’euros dont 45 millions pour préjudice moral (sacré moral).
Un challenger comme Patrick Dils qui piétina quinze piges
aux latomies par erreur judiciaire ne percevrait pour tout
dédommagement que 700 000 euros. Soit près de 64 fois
moins. On voit tout de suite qui n’a pas révisé son cours de
Monopoly…
246
Cours de Monopoly
Le capitalisme ? Un jeu d’enfant ! On peut gagner dix ans
d’études grâce aux travaux pratiques. Quelques heures
quotidiennes d’astreinte au jeu de Monopoly valent mieux
que de fastidieuses disquisition en école de commerce. Mieux
que des semaines à compulser de soporifiques ouvrages au
titre queue de baleine1, dont la compréhension brouille
l’intuition bien plus qu’elle ne l’aiguise. On « économiserait »
sur les manuels ; on s’« épargnerait » les master-class
interminables de DSK sur les bienfaits de la privatisation. On
gagnerait sur tous les plans. À ceux qui vilipendent le
formatage fasciste de l’éducation à la papa, une telle
méthode, interactive, ludique, ne présenterait que des
avantages.
Ses vertus heuristiques, largement éprouvées, se
doublent de vertus « critiques » au sens originel du terme, du
gc. krinein, « discriminer ». C’était jadis sur la maîtrise des
langues anciennes, puis sur les maths, puis sur l’anglais
qu’étaient sélectionnés les meilleurs éléments d’une
promotion. Le Monopoly, de par sa propension à consacrer
les plus habiles fraudeurs, pourrait servir de nouvelle pierre
1
Dieu, pour se rattraper d’avoir bâclé la gueule de la baleine,
a doté le cétacé d’un sexe à l’inertie d’en moyenne 2,50 m.
Informations très humiliante pour un humain lambda. Ce
que Rocco n’est pas.
247
de touche. Il permettrait un repérage précoce des élites du
futur : les valeurs sûres du progrès néolibéral, promis au
poste de commandement.
Un score élevé pourrait être un atout pour postuler à la
Trilatérale. Un critérium pour obtenir son rond de serviette
Siècle ou à Davos. Ce serait un bon visa pour intégrer le CFR
et faire ses classes avec les huiles du Bilderberg. Voir mieux,
directement sur le terrain, sur le parquet des bourses. Parce
qu’un trader digne de ce nom ne va pas la bourse : chacun
sait qu’il y vole. On aurait là une « rente d’accès » aux
professions les plus « enrichissantes » du XXIe siècle. Au luxe
de ne rien produire – ni service, ni œuvre, ni richesse – tout
en gagnant plus de pécunes en une semaine qu’un ouvriersecteur en mille superéons ! Quand on peut rendre service…
Monopoly et case prison
Tapie, Madoff, Kerviel, malgré tous leurs talents, ont
fatalement connu les dimanches gris de la détention. Toutes
leurs astuces et finasseries blanchies sous le harnais ne
suffiraient pas à les immuniser contre un mauvais coup de
dés. Mais la prison fait également partie du jeu. On s’y
ressource. On s’y révèle. On y peaufine ses business-plan.
Quand le corps gît, l’esprit s’évade. Ce n’est pas pour rien
qu’Hitler y a écrit Mein Kampf et Sade sa tripotée de Justine.
On en sort tous un jour, de la prison, pour peu qu’on ait des
sous. Ce n’est pas comme s’il fallait tout reprendre comme au
248
premier jour. La méchante carte qui vous condamne stipule
que vous irez fissa, sans retour à la case départ ; vous la
quitterez sans casse. Taubira Garde des Sceaux serait bien
aise de s’en inspirer. Nuançons-nous toutefois : la détention
peut être chronophage lorsqu’on n’a pas de quoi payer (le
temps, c’est de l’argent). Mais cette leçon qu’elle nous
inculque saura porter ses fruits. Arrestation ne vaut pas
sanction. Ce qui ne tue pas ne rend pas nécessairement plus
mort.
Le bagne, comme disait Jean Valjean, c’est l’école de la
vie. On aura tous compris que dans une partie de Monopoly,
la mise aux fers – jamais bien longue – n’a pas pour fin de
sanctionner une faute (pas vu, pas pris) : elle est le plus
souvent éminemment gratuite. Elle n’est rien moins, pour les
plus riches, qu’un aléa sans cause. On tire la mauvaise carte,
on cavale au cachot, c’est la faute à Rousseau. Un shoot
d’ocytocine venu dynamiser le cours normal de la partie. Elle
est parfois, pour les moins riches, l’ultime moyen de
s’acquitter d’un solde négatif en fabriquant des savonnettes.
Et pour les moins dotés, le petit coup de pouce ou
d’accélérateur qui précipite le mauvais joueur dans le vide.
La case prison nous fait enfin comprendre que la vitesse est
un atout précieux dans la course aux biffetons – « pursuit of
happiness ». Guérir le monde grâce au Monopoly. Belle
métaphore du rêve américain…
249
Le pronostic performatif
En psychopathologie, la prédiction est une catastrophe.
Non qu’elle soit toujours fausse, ce serait un moindre mal. En
prédisant aux gens ce qu’ils vont devenir, on les aide
dangereusement à devenir ce qu’on craint.
Aux sources vives de l’imagination
Les sciences neurales depuis leur émergence dans les
années soixante, n’ont cessé d’étayer l’idée que notre « âme
créative » – notre aptitude à générer de l’inattendu – serait
immédiatement coextensive à nos capacités
de
mémorisation. Il se pourrait, en d’autres termes, que
l’imagination n’ait de limites et d’extensions que celles de la
quantité de souvenirs emmagasinés. Plus on engrange, plus
elle produit. Elle croît avec ceux-ci – et décline avec eux…
Le sentiment de l’enfance
L’enfance est une maladie relativement récente. Sa prise
en compte ne date que du XVIIIe siècle. Songeons seulement
que la peinture grecque ne distinguait l’éphèbe du citoyen
que par le port ou par l’absence de pilosité faciale : voyez les
vases. Cette cécité aux spécificités de l’enfance (du lat.
infans : -in privatif, fari, parler : « celui qui ne parle pas ») se
retrouvait dans l’art du Moyen Âge qui le représentait nanti
de proportions d’adultes (du lat. adultus, -a privatif, dulti,
250
grandir : « celui qui a cessé de grandir »). Tel un homme mûr
de dimension réduite. Une sorte de santon. On habillait
l’enfant avec des vêtements de femme. À la bistodenasse ; à
l’unisex, pareil qu’en Suède. Son droit à l’existence en tant
qu’étape sui generis du développement, l’enfance
n’obtiendrait qu’à la faveur des théories de l’éducation.
Grâce aux traités de pédagogie fourbis par les jésuites ; à quoi
s’associerait, dès le lendemain de la révolution, l’éveil de la
famille bourgeoise. L’enfance n’a pas toujours été.
Ils n’en mouraient pas tous mais tous étaient frappés.
Tous ont été enfants, hier comme aujourd’hui – comment
comprendre alors la chape d’invisibilité qui, si longtemps,
rendit le monde aveugle au sentiment de l’enfance ? En
postulant de cette absence qu’elle rendait compte d’une
réalité sociologique très différente de celle que nous
connaissons. Du fait que l’on basculait très vite de
l’« insouciante jeunesse » à la maturité ; du couvage maternel
à la dure loi du travail imposé. Il n’y avait aucune place,
aucun espace entre ces deux états, pour la « jeunesse »,
« l’adolescence ». Au lieu de quoi était un rite. Un rite
« transitionnel », « initiatique » ou de « passage », marqué par
l’arrachement brutal du petit d’homme au cocon familial, par
sa mort symbolique et par sa renaissance en qualité d’adulte.
Un rite au terme duquel l’enfant cessait d’être un enfant –
sans qu’il soit nécessaire d’en passer par l’« adolescence ».
251
Pourquoi l’adolescence ?
Car si l’enfance fut longtemps négligée, on ne saurait
dire combien plus accablant était le sort de l’adolescence. À
quelle méconnaissance n’était-elle pas vouée ? Qu’on
interprète l’enfance comme un symptôme accompagnant
l’effondrement de la sociologie d’Ancien Régime ; un même
regard considérerait l’adolescence comme l’épiphénomène
d’une culture travaillée par l’avènement de la postmodernité.
Avec le développement des professions de service ; avec
l’élévation du niveau d’exigence des qualifications ; avec
l’école unique et les études indispensables à l’obtention de
ces qualifications, est apparue dans l’après-guerre une
période de latence entre l’état d’enfance et l’« adultère »
(Coluche) ; période sitôt nommée l’adolescence (le « devenir
adulte », la particule « sc » définissant l’inchoatif).
À l’exclusion du rôle non négligeable qu’a pu jouer dans
cet attardement l’introduction dans l’alimentation de
perturbateurs endocriniens, la culture marketing a fortement
participé au processus de sensibilisation – sinon à la
fabrication – du phénomène de l’adolescence : l’adolescent
devenant effectivement le prescripteur tyran de la
maisonnée (avec la « ménagère de moins de cinquante
balais ») depuis que la pilule a fait de lui un enfant du désir
(dont on recherche l’amour, que l’on ne frustre pas, à qui
l’on cède par crainte d’en être haï) plutôt que de la nécessité
(qui trime et se dépasse pour conquérir une affection dont il
n’est pas dépositaire d’emblée). Toutes ces raisons et d’autres
252
du même genre, aussi fondées soient-elle, sont sans doute
opérantes à leur manière, mais non pas suffisantes pour
expliquer l’essor tardif de l’adolescence comme trait de
civilisation ; et encore moins de la « crise d’adolescence ».
Nous faisions cas de rites. Or, nonobstant l’adolescence,
une autre caractéristique de notre postmodernité consiste
précisément en la disparition des derniers rites transitionnels
ou de passage qui demeuraient encore : bac, service militaire,
permis de conduire, etc. Soit qu’ils aient fait leur temps, soit
que vidés de leur substance, ils aient perdu tout ou partie de
leur efficacité. Plus de rites clés en main. Plus d’épreuves
symboliques. On peut alors se demander si dans une société
privée de ces rites, ce ne serait pas l’adolescence elle-même
qui serait devenue le rite par excellence ; l’adolescence ellemême qui serait devenue l’épreuve à surmonter, l’initiation,
la crise de transition, celle-là que désormais chacun se
mitonne sur mesure, avec sa bite et son couteau, allié
seulement de son imagination et d’une pincée de
« comportements à risque ».
L’échec du rite transitionnel
Non sans d’ailleurs son lot commun d’échec. Autant
d’échecs que stigmatisent l’ « adulescent » (l’adulteadolescent, figure de l’attardé), le complexe de Tanguy et les
monstres de foire de la téléréalité au plus extrême de leur
pathologie. Une telle lecture aurait à tout le moins le mérite
d’expliciter pourquoi l’adolescence en tant que crise soit
253
restée si longtemps inaperçue : aussi longtemps qu’il
demeurait des rites, celle-ci n’existait tout simplement pas.
Le linge sale en famille
On a très mal diagnostiqué la crise adolescence.
Pourquoi heurter l’adulte ? Pourquoi vouloir briser celui ou
celle à qui l’on doit la vie ? Pour s’autonomiser ? – A-t-on
besoin de cela ? Pour le détruire ? – Quel intérêt ? L’œdipe ?
– C’est un peu tard. L’heure des fantasmes et loin derrière.
Donc les hormones ? – Pas suffisant. On progresserait dans
l’analyse en nous rappelant que l’adolescence, si en découle
une renaissance au principe de réalité, commence avec un
deuil : deuil de l’enfance, deuil de ses rêves, deuil de l’image
réconfortante et idéalisée que l’on se faisait des siens. Il y a
dissolution des appuis parentaux, révélés nus dans leur
fragilité, leur défaillance ; émerge alors l’angoisse de se savoir
exposé. L’adolescent attaque l’adulte non pas pour l’enterrer,
mais avant tout – mais au contraire – pour éprouver sa
résistance, tester sa consistance ; pour constater son aptitude
à tenir bon et à lui tenir tête – et à le protéger. Il faut ici faire
le départ entre violence et agressivité. Il y a violence, mais
cette violence trempe dans le désespoir. On ne jette à bas le
buste du commandeur que pour mieux s’assurer qu’il est
indestructible.
254
Dur dur d’être un bébé
À compter des années 1950 s’observe en pédopsychiatrie
un glissement terminologique qui devait aboutir à faire du
« nourrisson » cette chose non-moi hideuse à nos cinq sens
que nous appelons « bébé ». Permutation extrêmement
efficace, qui ferait rapidement un sort aux précédentes
typologies. Qui illustrait magistralement une importante
révolution « anti-copernicienne » (le sujet fait noyau) dans la
compréhension encore embryonnaire que l’on avait de la
petite enfance. Parler de « nourrisson », c’était le renvoyer à
ses fonctions végétatives et nutritives : ses fonctions
d’alimentation, de digestion, de sécrétion et d’excrétion. Le
« nourrisson » était offert à l’attention de ses parents comme
un bout de chair braillard, passif et dépendant. Un estomac
sur pattes, recevant tout de l’extérieur, qu’il s’agissait d’abord
d’alimenter et de purger. Un peu comme Guy Carlier.
Le lourd tribut payé par les enfants au cours de la
seconde guerre mondiale instille une sourde culpabilité chez
les théoriciens, dont l’une des manifestations va être la
revisitation de cette ancienne approche. On réajuste les
images pour assurer la transmission du sens. C’est l’âge d’or
du « bébé ». Et les prodromes, inévitables, de la mignardise.
Aux antipodes du « nourrisson », le « bébé » focalise sur la
fonction de langage (« bé-bé » est un concept
onomatopéique) ; donc sur la relation. Le « bébé » n’est plus
cette chose passive allouée par la nature d’une bouche et
d’un anus comme un « concombre de mère » ; il devient
255
l’être actif de son évolution, l’auteur de sa maturation,
capable de se tourner vers l’autre et d’engager des rapports
affectifs. Ce produit à cette aune un emballement sans
précédent de la production d’essais, de thèses, d’ouvrages
spécialisés, dont aller découler toute la pédagogie moderne.
Du passif à l’actif
Écrire, c’est décevoir. Décevons sans plus attendre les
quelques esprits torves qui voudraient voir dans cette
chronique une référence tacite à des conduites proustiennes,
quoique son titre ait pu leur laisser croire. Restons sur les
enfants (c’est une image, rasseyez Cohn-Bendit). Le
glissement caractéristique du XXe siècle que nous avons
décrit comme celui de la conception auparavant « passive »,
dorénavant « active » de la subjectivité du petit d’homme, va
logiquement porter un coup fatal aux anciennes théories de
l’éducation et de la psychologie de l’enfance. Sans doute futce également un progrès médical : le « nourrisson », réduit à
son enveloppe, ne bénéficiait pas jusqu’à cette date d’une
considération de beaucoup supérieure à celle que les
cartésiens, les aficionados et les esclavagistes témoignaient à
leurs proies : ça crie sans avoir mal. On opérait bébé sans
faire d’anesthésie.
Les choses s’arrangent avec le temps. Bébé devient
sensible (alléluia !). C’est en vertu de cette reconnaissance
par les professionnels d’un psychisme infantile irréductible
et spécifique que seront proposées, dès les années 1943-1945,
256
les
premières
théorisations
de
son
corrélat
psychopathologique : la souffrance, la folie. Plus
particulièrement de leurs deux grandes manifestations que
sont les autismes infantiles d’une part, de l’autre les
dépressions puériles. Jadis polarisée sur les parents, la
pédopsychiatrie se redessine en déplaçant l’accent sur le
bébé, faisant ainsi primer les notions d’attachement, de
stimulation, de con-struction par le relationnel sur celles
d’inculcation, d’imitation et d’héritage. L’horizontalité de
l’interaction remplace la verticalité de la transmission. Avec
des conséquences sont on ne voit pas la fin.
La nouvelle donne pédagogiste colle au mouvement. Il
ne s’agit plus de « faire apprendre », d’« asséner des savoirs »,
mais d’« éveiller », c’est-à-dire d’« apprendre à apprendre » à
l’« apprenant au centre du système ». Autrement dit, de
remplacer le cours magistral anachronique et suranné par le
travail de groupe, tellement moderne ; de substituer au
régime sec de l’« instruction publique » l’animation non
directive de l’éducation nationale (l’intitulé des ministères
fait foi). Émile fracasse Pantagruel. Voici comment, à vouloir
trop en faire, on en arrive à déplorer des gosses élevés
comme des pantoufles. Et les psychiatres à l’origine du mal
de prescrire à tour de bras de la ritaline pour masquer les
dégâts.
257
L’enfance et le nombril d’Adam
Nous sommes allés vite en besogne. Ne vendons pas les
bœufs avant d’avoir noyé la peau de l’ours. « Tous ont été
enfants ». Est-ce là si évident ? Les croyants d’entre nous
rétorqueraient qu’il n’en est rien. Adam et Eve n’ont pas
connu d’enfance. Puisqu’ils sont nés parfaits, ils ne pouvaient
naître enfants. Puisqu’à l’image de Dieu, ils ne pouvaient
naître enfants. Sont-ils nés vieux ? Mais quoi, Dieu n’a pas
d’âge… L’Eglise fut inquiétée longtemps par ce débat de
clocher – crucial, n’en doutons pas – amorcé dès le Moyen
Âge par les exégètes juifs. Quoi qu’on ait dit de la scolastique,
celle-ci ne se réduisait pas à d’inutiles bisbilles sur la vertu de
Marie. On ne faisait pas que disputer du sexe et de la taille
des anges, et de la taille du sexe des anges : on s’affrontait
aussi sur le problème éminemment moderne de la condition
de l’enfance au paradis d’Éden. Tout vient de là, de la
religion. Une fascinante époque !
On avait également compris qu’un paradis avec des
gosses n’en serait conceptuellement plus un. Excepté pour
Michael Jackson. Nous avions donc « anomphalisme » et
« omphalisme » (aucun rapport avec certaines pilules contre
l’incontinence). C’était l’alternative. Entre les deux, point de
Salut. Elle harponnait durement les moines enlumineurs sur
la question de savoir si oui ou non deux créatures dont l’une
était de glaise (adama, « terre ») et l’autre d’os et d’eau, deux
créatures forgées directement par le démiurge (le Dieu de
l’A.T. n’est pas encore le Créateur qu’en ferait l’Évangile de
258
Jean) devaient être représentées pourvues d’un ombilic. À
quoi bon un nombril, vestige de la gestation, cicatrice de la
Faute, avant n’apparaissent la gestation consécutive à la
perpétration de la Faute ?
La carte de fidélité
Toujours la même question, sur le même ton, au même
instant, à chaque bretelle de caisse : « Avez-vous la carte de
fidélité ? » Toujours la même réponse : « non, désolé ». C’est
un « non » bredouillé, confus qu’on vous arrache. Vous ne
l’avez pas. Le type derrière ricane. Dieu qu’il est con. Eh
quoi ? Quel crime a-t-on commis de ne pas l’avoir, cette
fichue carte de fidélité ? On n’en sait rien ; mais à en juger
l’obstination de Madame, ce doit être infiniment grave.
Qu’apporte-t-elle pourtant ? Et qui sert-elle – qui se sert
d’elle ? On vous propose des « offres » ? Vous les payez quand
même. Ça sent l’arnaque, la carte de fidélité. Alors
pourquoi ? Pourquoi ça marche alors que ça ne marche pas ?
On vous ferait le détenteur Premium d’un bitonio
quadrangulaire de plus dont l’unique fonctionnalité se borne
à consigner dans sa puce magnétique vos listes successives
d’achat, classées par date et référence. Semaine après
semaine, elle enregistre votre caddie pour établir votre profil
client : famille, revenus, secteur, besoins, etc. Et vous voilà
en un rien de temps catapulté sur les réseaux de la marque,
vendus à prix coûtant aux fournisseurs qui, eux, n’auront
aucun scrupules à bazarder chez vous, droit dans la boîte aux
lettres, des vertiges torrentiels de publicité ciblée. De
259
consommateur strict, vous êtes devenus produit. Mes
félicitations ! C’est peut-être ça, somme toute, ce qu’on
appelle une « promotion »…
La carte est au supermarché ce que la laisse est au chien.
Le cheval de Troie de la tyrannie de la vente. Prendre la
carte, c’est signaler au monde entier quel bon pigeon vous
faites. Pour peu que vous en ayez deux, ou trois, ou quatre,
vous en serez quittes pour un bon siècle d’acharnement
publicitaire. Au moins, le PQ sera livré à domicile. Ce
soliloque navré ne servirait évidemment de rien s’il ne
débouchait pas sur une morale pratique. De vous à moi,
songez, la prochaine fois que votre « hôtesse de caisse »
s’enquiert de votre affiliation, a bien lui suggérer de se la
mettre c*l…
Aspirations humaines
L’élévation et le fil rouge de toute culture humaine :
science, art, mystique, philosophie, technique. Nous nous
battons contre les forces qui nous maintiennent au sol.
Un continent virtuel
Les écolos parlent parfois du sixième continent comme
de celui formé par les agglomérats de sacs plastiques et de
débris industriels massés par les courants tourbillonnants au
large du Pacifique Nord. Ce dépotoir marin, cette plaque
260
d’ordures stagnant entre deux eaux, fut découverte pour la
première fois en 1997, à la faveur d’une circumnavigation de
plaisance du capitaine Charles Moore. Elle aurait crû jusqu’à
atteindre en moins de cinquante ans la taille de 3,43 millions
de km², soit six fois la superficie de la France.
Les technophiles ont depuis mis la main sur une
septième terre. Ont abordé un continent virtuel, surgi du
numérique, et porté par le Web sur les fonts baptismaux. Le
second millénaire a ainsi vu la surrection ex nihilo d’un
espace-temps hors de l’espace et hors du temps. Les repères
habituels y sont dételés hors paradigme. Se demander où est
l’explorateur – à quel endroit – et à quelle heure – à quel
moment – sont des questions qui ne font plus aucun sens.
Tous les espaces et tous les temps sont emmêlés. Entremêlés.
L’information sur Internet est une intrication de
coordonnées : des usagers, serveurs, noms de domaine,
ressources, widgets et fournisseurs d’accès.
Économie, commerce, recherche, culture, sexualité,
actualité : c’est vers ce septième continent chaque jour qui
passe voit se délocaliser de plus en plus d’activités humaines.
D’aucuns y voient une utopie ; d’autres une jungle infecte,
repère de pédophiles et de conspirationnistes qu’il faudrait
bétonner. Lorsque l’on voit ce qu’a donné la gestion libérale
de la finance, on ne peut que souhaiter du fond du cœur que
le Web saura faire face à ces menées d’arraisonnement.
Hacktivons nos défenses ! La prochaine lutte de la génération
261
Z (cyber-génération) se fera sans violence, mais pas sans
casse, et surtout pas sans nous…
Classements des personnalités
Jean-Jacques Goldman fait son entrée en trombe au
classement de popularité de Télérama. Directement en
première place ! On n’éprouverait aucune difficulté à
démêler le paradoxe, pour peu que l’on rappelle que ces
classements ne sont justement… que des classements. Établis
sur la base de listes aussi fermées qu’autoréférentielles. Il
s’agit, concrètement, de soumettre aux sondés un répertoire
de cent people triés sur le volet, puis de leur demander de
distinguer les dix parmi ces cent élus qui leur paraissent
« moins pires » que les quatre-vingt-dix autres. En aucun cas
les répondants ne s’expriment sur la question de savoir qui
peut ou non prétendre à sa photo sur le trombinoscope. Un
ordre se dégage qui, nonobstant le biais d’échantillonnage,
n’a pas de raison d’être erroné ; encore faut-il pour qu’il soit
pertinent, que le choix des impétrants soit laissé à la
discrétion de chacun. C’est-à-dire libre, et non pas constitué
par le journal commanditaire d’après sa ligne éditoriale, les
modes ou les réseaux.
Ou bien faisons que les critères de cooptation, au moins,
soit transparents. Que l’on précise, si ce n’est pas trop
demander, l’enjeu de cette présélection. Pourquoi un tel est
pas tel autre ? On comprendrait peut-être mieux comment
Yannick Noah, Djamel ou Gad ont pu se caracoler aussi
262
longtemps en tête. Et pourquoi Dieudonné risque d’attendre
longtemps avant de voir son nom entrer au palmarès
(quenelle, quenelle). C’est donc souvent les moins haïs
(éventuellement, les plus connus) qui se retrouvent à titiller
le soleil. Sans qu’ils soient « préférés » plus particulièrement
que d’autres qui n’y figurent pas. Ce serait un peu comme
demander de choisir entre la peste et le choléra et la vache
folle et d’autres souches bien crades pour bigarrer le menu.
La performance pyrotechnique du si discret Goldman ne
signifie pas autre chose que son entrée au ménologe.
Présélection aux élections
Si l’on tient compte des parrainages et du filtrage
audiovisuel public, ce type de fraude à l’opinion, de choix
contraint sur catalogue fermé n’est pas très éloigné de ce que
sont les élections présidentielles en France.
Discours des relations
Aucun langage n’atteint aux choses en soi. Pas même
mathématique. S’il n’y avait pas les déictiques pour
détromper cette assertion, nous ne toucherions jamais qu’aux
rapports mis entre les choses. Nous n’effleurons que des
surfaces, que des structures, que des commodités de langage.
Le seul discours possible sur la réalité ne nous dit rien de ce
qu’elle est, seulement comment elle se comporte. On
pourrait dire que l’être est au-delà du dire.
263
Gouverner, c’est compter
Chômage, santé, culture, croissance, éducation… tout le
monde paraît se foutre de savoir « pourquoi ». Même le
« comment » semble être passé de mode. La seule question
qui compte est devenue : « combien » ?
Critère de scientificité
La nature scientifique d’un énoncé au crible de
l’épistémologie de Popper ne préjuge rien de sa véracité. La
scientificité ne s’attache qu’à la forme, au caractère
potentiellement « testable », donc « réfutable » de l’énoncé.
Le scientifique n’est pas l’inverse du faux. Le scientifique ne
s’oppose pas au faux, mais au métaphysique. Que Dieu existe
ou que l’homme rêve sa vie sont des affirmations qui
ressortissent à la métaphysique : des thèses métaphysiques en
tant qu’on ne peut envisager aucune preuve expérimentale,
aucune mise à l’épreuve passible de les infirmer. Que les
métaux ont une masse est en revanche une hypothèse
testable, donc scientifique. « 2 + 2 = 5 » l’est tout autant :
l’arithmétique l’infirme. Qu’une hypothèse soit infirmée
constitue lors la meilleure preuve de sa scientificité. Quant à
sa vérité, celle-ci ne peut jamais être déduite de sa
« corroboration ». Les cent milliards de corbeaux noirs que
nous observerons ne nous mettent pas à l’abri d’observer un
jour, quelque part, un corbeau albinos. Corbeau qui, à lui
264
seul, serait suffisant pour démentir une proposition du type
« tous les corbeaux sont noirs ».
La nature ne fait pas de miracles. Et toute la science
repose sur l’hypothèse – métaphysique – que la nature ne se
contredit pas. La scientificité d’après Popper implique alors
ceci de paradoxal qu’un énoncé corroboré puisse devenir
faux dès lors qu’existe un unique contre-exemple. Il
implique également qu’un énoncé non-scientifique puisse
devenir scientifique avec l’accès de cet énoncé à l’épreuve
expérimentale. Ainsi le postulat de l’atome selon Leucippe et
Démocrite, n’étant pas réfutable sous l’Antiquité, n’était pas
scientifique lorsqu’il fut postulé. « Scientifique », il ne le
deviendrait qu’avec la mise au point de dispositifs
d’observation donnant accès au protocole de vérification.
L’atome aurait aussi bien pu ne pas être découvert, le
postulat de l’atome n’en serait pas moins demeuré testable et
scientifique. Idem pour le de positron de Dirac ou le boson
de Higgs, après la construction du LHC. Quel que puisse être
ses carences – et ont les sait nombreuses – le critère
Poppérien de scientificité reste pour nous le seul vraiment
opératoire.
Nature de l’épistémologie
Ce qui ne l’empêche pas d’être arbitraire, gratuite autant
que Dieu ou que le rêve d’un homme. Mais c’est le drame et
la limite, et c’est le paradoxe de tout montage
épistémologique, aussi limé soit-il, que de n’être pas testable.
265
Toute science est donc nécessairement rivée sur une
métaphysique.
Le culte du cargo
Si Hume avait voulu illustrer autrement l’inexistence de
la causalité hors de l’attente qu’elle crée dans l’imagination1,
nul doute qu’en lieu et place de l’angoisse archaïque du soleil
noir, nous trouverions dans nos manuels une référence au
1
Abstraction faite de l’expérience ; à l’exclusion de
l’accoutumance que la répétition des phénomènes génère
dans une conscience par essence projective, de quelles
raisons disposons nous pour affirmer que le soleil se lèvera
bien demain ? Mettons que la Terre tourne autour de l’astre
hélianthe. Sait-on jamais si les constantes physiques que
nous expérimentons n’auront pas évolué ? 2 + 2 = 4 est une
vérité mathématique. Irréfragable. Que la Terre tourne n’en
est pas une : c’est un fait observationnel. Accidentelle. Ce
type de fait fonde notre science. Il constitue des
enchaînements, des régularités, des séquences contingentes ;
en aucun cas des concaténations logique. Le jour ainsi
succède à l’ombre : c’est un constat, pas une nécessité
causale. Nous ne percevons jamais dans la nature que des
images discrètes ; image que l’entendement relie sous les
auspices de la causalité ; laquelle causalité n’est pas dans la
nature, mais uniquement dans l’entendement. Toute notre
connaissance répond en dernier ressort d’une causalité qui
n’est qu’une projection de l’esprit.
266
culte du cargo. Il aurait certes fallu pour cela que Hume ait
vécu quelques siècles supplémentaires, et effectué, pour
honorer ses RTT, un trek en terre mélanésienne. C’est en
effet sur l’archipel océanien, de la Papouasie-NouvelleGuinée aux îles Fidji en passant par Tanna, que devait naître
ce folklore au pittoresque qui fit couler tant d’encre. Un
assemblage rocambolesque de rites « millénaristes », apparu
chez les aborigènes dans le sillage de la colonisation.
L’origine de ces cultes peut être reversée au constat par
les indigènes que les troupes au sol américaines et japonaises
semblaient obtenir l’arrivée de navires ou le parachutage de
ravitaillement sur une simple commande passée de vive voix
dans leur poste radio-émetteur. Les mêmes causes produisant
les mêmes effets, les indigènes conçurent l’idée de les imiter
et se mirent dans cette perspective à « édifier » de fausses
cabines d’opérateur-radio ; sortes de temples revisités avec
des postes et des micros factices, devant lesquels ils
adjuraient pour l’envoi de ravitaillement et autres
équipements dont ils avaient l’usage.
Non content de prier dans ces naos de carton-pâte, ils
iraient jusqu’à défricher de fausses pistes d’atterrissage en
attendant que des oiseaux de métal viennent tout
naturellement y décharger leur cargaison. L’illusion de la
causalité tenait dans l’ignorance des nombreux éléments
intermédiaires de la chaîne d’acheminement qui reliait
l’offre à la demande. Les indigènes ne savaient rien de
l’existence des industries occidentales. Ils attribuaient toute
267
l’abondance et la technicité magique des biens apportés par
cargo à un retour de providence. Ce qui, pour des
occidentaux, passait pour d’étranges simagrées obéissaient
pour les aborigènes à une logique d’un pragmatisme achevé.
Des poux dans la caboche
Loin d’accuser les rouages d’une mentalité mythique ou
prélogique (Lévy-Bruhl), le culte du cargo témoigne au plus
haut point de la disposition universelle de l’homme à
raisonner d’après les cadres bien connus de la logique
bivalente classique. Il témoigne d’une raison faisant usage de
la fonction d’implication (opérateur « ͻ » introduit par
Peano), au fondement de toute science des phénomènes,
explicitement formalisé par Aristote, implicitement par le
dicton : « pas de fumée sans feu ». Ce qu’on a pu jadis appeler
par indigence intellectuelle « pensée magique », pour être
effectivement une mauvaise inférence (inconséquente ou
incomplète), n’en est pas moins inférence. Tant s’en faudrait
de même que ce type d’erreur ne soit le propre de la « pensée
magique » ; ou plus exactement, que la « pensée magique » ne
soit le propre de la religion. Le domaine médical offre légion
d’exemple de ces causalités factieuses.
Quelque part en haute mer, au large des côtes écossaises,
existe un archipel que rien ne destinait à la célébrité. Rien ;
si ce n’était les traditions étranges qui s’y étaient fait jour.
Les habitants des îles Hébrides avaient pour habitude
d’entretenir à même leur cuir chevelu une colonie de poux.
268
La coutume exigeait que tout jeune homme et toute jeune
fille en âge de se faire des cheveux soient présentés à ses
futurs bailleurs. Ces parasites étaient appelés à élire domicile
pour un contrat à vie, sans avis d’expulsion. Les indigènes
tenaient à cette osmose comme à la prunelle de leurs yeux –
un peu à la manière des drosophiles d’Hébus (le
« Troll’Hébus » illustre de Lanfeust). Ils étaient leur musthave. Aussi vitaux que les cigares de Freud. Un gage
d’hygiène
et
de
sociabilité.
Prophylactique.
Et
délicieusement punk.
Prophylactique, les poux ? C’était tout vu. Ce qui avait
convaincu les hébridiens dans cette croyance était
l’aperception de la corrélation entre l’effondrement
démographique des arthropodes et la dégradation de l’état de
santé du patient dépeuplé. Chaque fois que ces pensionnaires
pompeurs de sang quittaient le cuir chevelu de leur hôte, le
malheureux tombait malade et transpirait de fièvre. On lui
restituait donc ses poux pour le ramener à bonne
température. Le succès de cette méthode donnait
empiriquement raison aux insulaires : à peine les poux
avaient-ils recolonisé le caillou de l’alité que son état
s’améliorait. Il guérissait. Preuve était faite de la
bienveillance des poux. Les poux étaient une panacée.
Doctes œillères
D’aucuns auraient pu soupçonner que les poux
délaissaient leur taulier parce que la bière avait tourné, et
269
qu’ils y revenaient plein d’enthousiasme une fois l’auberge
remise aux normes, les caves à nouveau pleines et le poil
retapé. Nous rions volontiers de ces histoires de fous. C’est
voir la paille dans l’œil de son prochain et ne pas voir la
poutre qui est dans le sien. C’est oublier bien vite que nos
médecins à nous, jusqu’au XVIe et même XVIIe siècle,
jusqu’à Vésale, ne raisonnaient guère mieux. Les docteurs
Knock étaient légion parmi les officiels formés à l’université.
Des rejetons d’Hippocrate, ganaches à s’arracher les cheveux,
qui prescrivaient avec panache et latinismes des émétiques
aux moribonds, des saignées aux tuberculeux. Un beau
carnage. Les indigènes des îles Hébrides, s’ils l’avaient mal
interprété, avaient au moins enregistré un rapport
authentique entre les poussées de fièvre et la raréfaction des
poux. Songeons que les hommes de l’art occidentaux, malgré
toutes leurs années passées à compulser Galien, n’ont pas été
foutus de comprendre qu’en saignant les malades, ils hâtaient
leur trépas, ou qu’en collant des cataplasmes de pus sur les
plaies vives des mutilés, ils infectaient celles-ci. À se
demander qui l’avait le plus chevillée au corps, la pensée
primitive…
L’âge de raison
On ne peut parler de « stade primitif » de la pensée sans
postuler d’autres gradients. Le « primitif » sans « secondaire »
n’est rien. Le « secondaire » est toujours au-delà du
« primitif ». On ne peut pas davantage parler de « mentalité
mythique » ou d’enfance « prélogique » de la rationalité
270
humaine sans se positionner soi-même hors du bourbier de
la « mentalité mythique », ayant atteint « l’âge de raison » –
en l’occurrence très en aval du fleuve. N’avisant que
rarement un peuple « primitif » se désigner comme tel, nous
supposerons que l’« évolué » s’en charge le plus souvent pour
lui. Parce qu’il est « évolué ». Parce que – progrès oblige –
nous valons mieux qu’avant. Et pour cette même raison,
parce que meilleurs qu’avant, nous prétendons que les
erreurs d’hier – ou les erreurs d’ailleurs, parce qu’ailleurs est
hier (le terme de « primitif » s’appliquant aussi bien à nos
simiesques pères qu’à nos sinistres pairs, peuples
sauvages « sans écriture ») – sont les erreurs d’hier et plus
celles d’aujourd’hui. Nous nous serions extraits de ce
margouillis mythique, de l’état théologique (Comte)
« mentalement » bonifiés. L’histoire et l’Occident l’ont
décidé ainsi.
Darwin pourtant, n’a jamais dit que l’évolution nous
rendait plus malins que nos ancêtres ou plus intelligents.
Seulement plus adaptés. Dans un monde dominé par la
bêtise, être un débile, c’est s’épanouir comme un poisson
dans l’eau. Quant à l’idée résolument moderne que tout ce
qui succède surclasse, quelques heureux possesseur d’une
bécane bureautique (dis)fonctionnant sous un OS Windows
sait d’expérience que les notions d’update et d’amélioration
font rarement bon ménage. Croire que le dernier cri éclipse
le suranné, c’est s’embourber jusqu’aux sourcils dans
l’illusion vitale de la société marchande : le culte de la
nouveauté. Tout ce qui succède surclasse ? Voire. La flèche
271
de l’entropie ne s’arrête pas à la douane. Ce n’est pas le nuage
de Tchernobyl. Cela vaut des pluies acides comme de la
rationalité. Il faudrait être obstinément aveugle ou rudement
aliéné pour asséner que la « pensée magique » et son usage
moisi de la causalité aurait été lavée à l’eau de javel de la
postmodernité.
Les pompiers pyromanes ?
Les études statistiques conduites par les « observatoires »
regorgent de ces exemples de fausses causalités. On en
produit comme de la bille ; dont certaines pas piqué des vers,
qui pourraient faire sourire si elles ne servaient pas de
prétexte « scientifique » aux politiques les plus incohérentes
chaque fois qu’elles semblent aller dans le sens des
réductions de budget. De fausses causalités qui n’ont rien à
envier à l’épouillage des îles Hébrides ou à l’idolâtrie des
barges de ravitaillement. Triste destin que celui des
sociologues, tenus de donner régulièrement des gages aux
politiques. Parce que les sociologues, s’ils tiennent à leur
budget, s’ils veulent des effectifs et des pépettes pour leur
« projet de recherche », doivent être prêts à faire des
concessions. Certains, parfois, s’exilent ; d’autres, cyniques,
se rangent. Les plus tarentulés font carrière au CNRS.
L’impéritie ouvre des portes. On voit alors suinter des
rapports à l’orange tous plus calamiteux les uns que les
autres, jouant avec les causes et les effets comme un canard
en briques avec des coton-tiges. Pourvu que la cause fût
272
entendue. Un seul exemple. Nous sommes au pays de
Goethe.
Une enquête de bureau (nouveau concept, plus économe
que le terrain) portant sur les interventions des pompiers
réalisés dans un länder allemand mettait en évidence une
corrélation entre les effectifs mobilisés et l’ampleur des
sinistres causés par l’incendie. Plus les pompiers étaient
nombreux, plus les dégâts s’avéraient importants. Plus on
tombait la chemise, plus l’assurance raquait. La conclusion
que seul un débile profond pouvait en retirer… fut retirée.
C’est bien la moindre des choses. Le maire, flanqué de ses
acolytes auliques et de ses techniciens jean-foutre, prit
aussitôt son courage à deux mains et des mesures drastiques.
Il décréta un moratoire sur les campagnes de recrutement
des réservistes. Et comme toujours l’intendance suit, il saisit
l’occasion de ce grand barnum pour entamer de moitié le
montant des fonds affectés au renouvellement du matériel de
la caserne. Tout cela sous le regard mouillé des sociologues
qui savent se rendre utiles. Bien qu’également sous celui,
consterné, des habitants de la ville. Le bon sens populaire
leur avait fait accroire que plus l’incendie était important,
plus le nombre de soldats du feu mobilisés était élevé – et
non l’inverse. Mais eux était pas bac+8. Chacun son job.
Chacun sa croûte. C’est rassurant.
273
Mésusage de la causalité
Le maire allemand avait de l’industrie à revendre. Il
aurait pu faire pire. Faire plusieurs fois le tour du verger. On
sait de source sûre que les ventes de crèmes glacées
augmentent au prorata du nombre de noyés. Que n’en a-t-il
compris l’urgence d’incarcérer tous ces gangsters en tablier
qui débitent leurs sorbets à nos petites têtes blondes aux
yeux azur ? On sait aussi que le nombre d’écoles maternelles
en zone urbaine est corrélé positivement à la fréquence des
crimes et des délits. À se demander ce qu’il attend pour
déporter nos dolichocéphales braillards hors de ces champs
de bataille. À la campagne, dans la forêt, dans la terre creuse
ou quelque part au large, plein d’or, plein océan, sur une
plate-forme de forage ou dans un sous-marin, qu’importe,
mais loin des villes. Le maire aurait été fourbu d’apprendre
que les personnes souvent malades ont plus de rendez-vous
chez leur médecin. N’est-ce pas la preuve (qui en doutait ?)
que leurs médecins font profession d’empoisonner les gens ?
Il faudrait donc les interdire. Fissa. Tout comme les
policiers : plus il y en a, plus ça castagne. Et même les gens :
plus il y a de gens : plus il y a de morts. « Plus d’hommes,
plus de problèmes », disait déjà Staline. Un gars que seule
une culture moderne, démystifiée sous les atours de
progressisme et de la raison pouvait offrir à ses compatriotes.
274
Mésusage de la causalité (suite)
Heureuse nouvelle pour les caisses de santé, le même
tapin de scientifiques a « constaté » que les longs séjours à
l’hôpital étaient « mauvais pour les patients ». Plus ils y
restent, moins ils se portent bien. Les maladies nosocomiales
tueraient donc davantage que les praticiens. À moins que ce
ne soient les praticiens eux-mêmes qui fussent des assassins.
Pourquoi sinon porteraient-ils des gants ? Les empreintes
digitales, pardi ! L’hosto ? Trop y rester serait le meilleur
moyen pour y rester. Comment peut-on être assez insouciant
pour ne pas voter immédiatement le plafonnement de la
durée des séjours ? Surtout en palliatif ? Ils y meurent tous.
C’est l’hécatombe. C’est effarant. Heureuse nouvelle pour le
Medef, ils ont aussi compris que plus les arrêts maladie se
prolongeaient, plus le salarié mettait de temps à se remettre
d’aplomb. Ses performances en pâtissaient. Un argument qui
pèsera lourd dans la balance la prochaine fois qu’il s’agira de
négocier avec les syndicats.
Heureuse nouvelle pour les écologistes, ces comités
d’experts ont surtout découvert grâce au brassage des big
data la superposition parfaite des courbes de l’évolution du
taux de nuptialité des couples allemands et de celle du
recensement de la population de cigognes entrées
illégalement sur le territoire entre 1965 et 1987 (véridique).
Lorsque l’on dit que l’immigration est une chance pour
l’Allemagne ! Ces nobles échassiers seraient donc la clé de
résolution du problème de la crise démographique. En sus
275
d’enregistrer, chiffres à l’appui, la fin du mythe de la
viviparité. Il n’y aura guère plus à présent que quelques
psychanalystes adeptes du « psychisme embryonnaire » pour
contester que les cigognes apportent les bébés. Le reste, c’est
les Chinois.
Tout cela pour démontrer qu’on ne sait jamais à quoi
s’attendre lorsqu’il s’agit de tisser des liens de causalité entre
tous les n’importe quoi, sans se demander quel sens pourrait
avoir le raccordement causal des orbites respectives des lunes
de Jupiter et de la destinée du pape. Autant d’illustrations du
sophisme « post hoc », suivant lequel tout B arrivant après A
arrive à cause de A. Tout événement postérieur à quelque
autre en est le conséquent. Le choix de ces événements (des
phénomènes à corréler) ne va jamais en retour sans une
certaine pression de sélection idéologique. On aurait tort de
négliger tous les « bienfaits » qu’a apportés jadis à la nation
allemande la formidable alliance du politique et du
statisticien…
Management du bien-être
Ne bavons pas sur les Allemands. Personne n’est à l’abri
d’une mauvaise inférence. Plus c’est gros, mieux ça passe.
C’est un arcane de l’économystification. S’il faut apprendre à
nous méfier de la sociologie de bibliothèque, on ne lira pas
avec une moindre suspicion les « études de satisfaction »
dont nous abreuvent les revues de niches spécialisées dans le
benchmarking et le coaching d’entreprise. Voir les colonnes
276
de Forbes ou de The economist ; voir les enquêtes
régulièrement commanditées par les think tank paternaliste
du patronat mondialisé. Que ferions-nous sans tous ces gens
pour nous apprendre, en affichant aux anges un sourire aussi
élégant qu’une cicatrice de césarienne ratée, qu’« une bonne
motivation des salariés entraîne une hausse des profits de
l’entreprise » ? À condition, précisent nos La Palisse, de ne
pas confondre motivation et rémunération. Les gens ne
veulent pas d’argent. Non non ; ils veulent de la
« convivialité ». Ils veulent se sentir bien. Ils veulent de
l’open-space. Parce qu’il est bien connu que la promiscuité
renforce l’esprit d’émulation et que l’activité stressée pousse
à la performance. Structure fractale : la concurrence entre
secteurs se répercute entre les firmes d’un même secteur puis
entre salariés d’une même firme. Friedrich Hayek l’avait
seulement rêvé ; le Googleplex l’a fait.
« Prends-moi, Google ! »
Le Googleplex et à sa suite, toutes les start-ups en de la
Silicon Valley. Toutes sur ses traces, toutes adossées au
même projet, usant des mêmes méthodes pour constituer la
grande paillasse d’expérimentation mentale à l’ère de
l’exploitation post-libérale. Avec ses propres courts de
tennis, ses propres restaurants, sa propre ligne de vêtements,
sa propre école et ses quartiers résidentiels, Google s’est
constituée un monde à son image pour qu’il ne reste aucun
domaine dans l’existence privée de ses employés qui ne se
dérobe à son œil panoptique. La pieuvre ne cèle rien
277
d’ailleurs de cette prétention totalitaire à remodeler à
discrétion l’identité morale et corporelle de la « masse
salariale ». Cela se traduit très concrètement, côté fitness, par
des pantoufles, par un dress-code, des salles de gym et de
massages. Un salarié heureux est un salarié sport. Mais un
corps sain ne serait rien sans un esprit avenant. La suggestion
prend alors le relais. On mise sur les slogans. « Don’t be
evil », c’est la devise de Sergueï Brin, inscrite en lettres d’or
au frontispice du groupe. Il faudrait compléter : « Google is
watching you ». Et pourquoi pas « Arbeit macht frei » ? On la
trouvait au portillon d’Auschwitz. Car le travail rend libre
(une fois qu’on est viré). En attendant il rend heureux,
surtout avec un tas de goodies griffés par l’entreprise : du
mug à la cravate en passant par le PQ. On n’attend plus que
la puce RFID. Rien d’étonnant, avec des arguments pareils, à
ce
que
ce
Disneyland
néopaternaliste
serve
immanquablement d’inspiration aux ingénieurs de la
« Refondation sociale » promue par le Medef. Jamais en deux
cents ans de capitalisme on n’aura vu autant de jeunes
diplômés issus des meilleurs des instituts des quatre coins du
globe déployer autant d’enthousiasme à l’idée de se faire
tondre.
Le bonheur en entreprise
Voilà comment, sans en passer par d’« affligeantes
négociations sociales » ou d’ « inutiles aménagements de
salaire », Google s’explique et justifie son envolée en bourse :
il rend ses salariés heureux. Ses salariés lui rendent une part
278
de leur bonheur. Avec les intérêts. Logique ? Si peu.
Relisons-nous : « une bonne motivation des salariés entraîne
une hausse des profits de l’entreprise ». Et si c’était plutôt la
hausse des profits de l’entreprise qui conférait aux salariés
une bonne motivation en tant qu’ils en bénéficient – et puis
seulement, par une logique de retour sur investissement
(feed-back), leur bonne motivation qui maintenait la
courbe ? Il y aurait bien un effet « procyclique », une boucle
entre le profit de la firme et le bonheur des salariés, mais
amorcée (effet bootstrap) par le profit de la firme intéressant
les salariés. Les bataillons de numérologues de Larry Page
seraient donc infoutus de discerner le sens réel d’une
causalité ?
Voilà qui serait fâcheux. Ce serait remettre en jeu la
renommée mondiale des maîtres du pagerank. Et préjuger
moins favorablement des algorithmes – aussi secrets que la
formule secrète du Diet Coke – qui codent la pluie et le beau
temps sur le numéro un des moteurs de recherche. Il est
heureux qu’ici non plus, personne ne les conteste. Puisque
tout le monde moutonne derrière le Googleplex, et qu’il est
évident pour les auteurs d’ouvrages économiques que si
l’argent ne fait pas le bonheur, au moins le bonheur fait-il
l’argent. Il arrive néanmoins que l’aiguille pointant la
direction à suivre soit orientée dans le sens contraire à ce que
Google pourrait penser. De la cause à l’effet, le lien ne va pas
toujours dans le sens du moins-disant. Voir qu’il n’y ait pas
de lien du tout.
279
Lévi-Strauss-canne
Lévi-Strauss mort, les politiques – qui ne perdent pas la
tramontane – s’empressent de saluer en l’homme un
visionnaire de l’universalisme, sans-frontiériste à toute
berzingue. Un promoteur prophète primé du métissage
promis au panthéon du catéchisme de la mixité. On voit
difficilement quel pire hommage on pourrait rendre à sa
Pensée sauvage.
Tristes tropiques : les sociétés sont, telles des langues,
égales et incommensurable. Races et histoire : les sociétés
ont toutes voix au chapitre. Toutes ont leurs particularismes,
leurs rites, leurs spécificités. Toutes ont leur manière de
penser comme les idiomes ont leur manière de dire, leurs
schibboleths qui sont autant de richesses à préserver. Races
et culture : préservation conditionnée par le maintien
constant d’un minimum d’opacité entre ces différentes
cultures. L’ennemi ? La dilution. L’impérialisme. Le
métissage. En langue comme en culture. S’il y avait bien un
seul intellectuel français et qui pis est, un académicien rétif à
l’idéologie mainstream, c’était bien Lévi-Strauss. Un
témoignage supplémentaire de toute l’attention avec laquelle
les politiques s’emparent des grands esprits de leur siècle.
Penser d’après le corps
Acteur de son savoir, l’homme l’a toujours été. Il n’a pas
attendu le XVIIe siècle pour le devenir ; seulement, peut280
être, pour en prendre conscience. Prendre conscience du fait
qu’il ne pense jamais hors de lui-même, pas plus qu’il
n’entend sans oreille ou ne regarde sans yeux. Qu’il n’accède
pas au monde, mais à sa représentation. Qu’il ne sort pas de
son entendement pour embrasser le monde tel qu’il serait –
ou pourrait être – s’il existait à l’exclusion de son
entendement et de sa représentation. Comprendre, en
somme, qu’il n’a d’accès qu’aux phénomènes et que les
phénomènes n’ont de présence que celle que l’on y met.
Penser, c’est colliger, juger, construire, se rapporter comme
unité, « sujet transcendantal », à des réalités faites à partir de
soi. Penser, c’est donc toujours se penser soi, se penser à
travers le monde, penser le monde à travers soi. Penser le
monde à travers soi, ce n’est pas seulement penser d’après les
cadres et les structures de son esprit ; s’en tenir là serait
n’avoir parcouru que la moitié du chemin. C’est aussi, et
surtout, penser d’après le corps. Tout l’animisme, toutes les
métamorphoses émaillant les mythologies, toute la pensée
analogique, astrologique ou alchimique du Moyen Âge, toute
la cosmologie porte la marque de ce crible. Le corps – corpus
homo – est la matrice de l’univers – cosmos – : les planètes,
l’âme, les dieux.
Le corps social classique
Refuge privilégié de nos instincts projectifs, le politique
semblait être, de ce paradigme, l’exemple le plus abouti.
L’analogie du corps traverse en filigrane toutes les époques ;
elle irrigue sans vergogne la « politologie », la « théorie du
281
politique » et l’anthropologie depuis leurs commencements.
Depuis que l’homme s’est découvert un « animal social »,
parcelle infime d’un animal plus vaste que le monde. Lisons
nos philosophes. Les yeux balayent les pages, et toujours elle
revient ; sans qu’on l’ait invoqué, elle s’invite à la fête, fidèle
à soi, inévitablement : la métaphore du « corps social ». Le
« corps social », quoi qu’on y fasse, quoi qu’on en fasse.
Le « corps social », transposition du corps cosmique du
dieu rôti sur pattes, à l’origine du monde ; le « corps social »,
allégorie du roi, la Terre humaine des cycles arthuriens ; le
« corps social » des biologistes, proie des cancers, sujet aux
métastases, en permanente reconstruction, fait de cellules
proliférantes et de parties constitutives – les « membres » que
nous sommes –, masse d’« organites » agglomérées, liées par
des « tissus » d’affects. Le « corps social » auquel Platon
cheville une tête, ratiocinante, lieu du logos ; admet un
cœur, gage de vitalité ; constate un ventre, et des entrailles,
et des désirs, et des passions irrationnelles, incontrôlées :
trois classes (gardiens, auxiliaires, producteurs), segments de
corps et d’âme. Le « corps social » à l’aune duquel chaque
être est, pour le Stagirite, organe qui ne s’appréhende qu’à
l’horizon du tout. C’est de ce corps que le citoyen reçoit sa
raison d’être, sa fonction propre et son télos. L’homme, sans
lui, dépérit, ne valant pas mieux qu’une main tranchée se
liquéfiant sur pied.
282
Le corps social moderne
Sortons de l’Antiquité. Frayons chez les modernes.
Même diagnostic chez Machiavel. L’auteur du Prince
réinterprète le « corps social » à la lumière du canon
d’Hippocrate, comme traversé par une lutte intestine
opposant deux humeurs : les « grands », mus par leur désir de
pouvoir, et la « population », soucieuse de vivre sans être
dominé. À charge au politique de maintenir un équilibre
« viable » entre ces deux aspirations. Le Prince est ce
« médecin » qui doit œuvrer à des institutions passibles de
contenir la « crise » et de maintenir le corps en état
d’homéostasie. Son rôle est préventif autant que curatif ; il
prescrit le « régime » le plus à même de composer avec la
complexion de son Etat.
Le « corps social » à son pendant philosophique dans la
figure du Léviathan, créature chimérique de l’Ancien
Testament identifié chez Hobbes à la fonction de
souveraineté, produit des mille puissances individuelles qui
s’y sont déversées. Il est ce monstre collectif que les
individus ont façonné pour échapper à l’état de guerre.
Garant de la propriété, de la sécurité et de la liberté, il est
celui dont l’autoritarisme assure la concorde sociale. Y
manquerait-il, le citoyen serait, non pas seulement légitimé,
mais en devoir de le destituer. Raisonnement à double
tranchant : aux antipodes des philosophes du « pacte » (en
particulier Locke) les loyalistes comme Berkeley rétorquent
283
insidieusement qu’un peuple décolletant son roi serait
comme un individu se libérant de sa tête.
Le corps social contemporain
Pionnier de la sociologie française, Durkheim réinvestit
la métaphore du corps sous les auspices d’une conception
organiciste et holistique de la solidarité. Il serait relayé en
cela par toutes les autres théories ayant rapport à l’étude du
vivant :
théorie
cellulaire,
darwinisme,
modèles
éthologiques, etc. À contre-emploi du sociologue français se
dresse son homologue allemand, un Max Weber
réductionniste
et
partisan
de
l’« individualisme
méthodologique ». La « médecine atomique » et les récentes
percées de la nanotechnologie, tout en revisitant nos
représentations du corps, renseignent sur la manière
contemporaine dont se conçoivent les sociétés actuelles.
Les variations sont infinies qui mobilisent le corps en
tant que paradigme de la société. L’évolution de la médecine,
de son approche anatomique du corps aujourd’hui largement
instrumentée, technique et objective, entraîne dans son
sillage celle de la conception que nous avons du politique, de
sa « constitution » (un terme à double emploi), de ses limites,
pathologies et faillibilités. Sans doute, plutôt que d’influence,
devrions-nous poser une origine commune à ces altérations.
Là n’est pas la question. Reste pour nous que si la métaphore
du corps se donne pour explicite, tant s’en faudrait que
toutes ses conséquences aient étés développées.
284
(Embryo)genèse du politique
Le commencement est, en chaque chose, ce qu’il y a de
plus noble. Le commencement est la moitié du tout, affirmait
Aristote (– gardons-nous pour autant d’en oublier l’autre
moitié). L’une des implications peu remarquées de notre
approche anthropomorphe du corps social résulte ainsi de
notre projection des théories de l’embryogenèse sur la genèse
du politique. Elle a parti liée au rapport dialectique que nous
établissions spontanément entre les processus de formation
d’une société et ceux que la médecine postule quant à la
formation de l’homme : ou bien par coagulation des
semences mâles dans la matrice (Égypte et Grèce antique, sur
le modèle du lait caillé), ou bien par transception, croissance
et délivrance de l’homonculus déjà formé – d’où le « droit
naturel » – (Europe classique), ou bien, suivant la tendance
mécaniste en verve à cette époque, par captation, friction,
structuration des éléments subtils convoyés par les fluides se
déversant dans l’utérus (Europe moderne), ou bien enfin,
pour clore cette excursion sur un modèle plus familier, par
« division » (non plus « association ») de cellules
indifférenciées (« monades » plutôt que « membres »),
chacune porteuse de l’intégralité du code (non plus
subordonnées au tout), au cours de la mythose. La doctrine
médicale – toujours conjoncturelle et contextuelle – de la
genèse du corps s’avère toujours d’une aide précieuse pour
éclairer les préoccupations profondes du politique naissant.
285
La bioéthique du corps social
La « conception de la conception » qui est la nôtre est
loin d’être objective. Elle n’est pas neutre. Aucune ne l’est.
Elle crée ses lois. Procède d’une idéologie elle également,
comme toutes les théories, évolutive et provisoire. Elle fait
valoir le même ensemble de normes qui rejaillissent autant
sur l’anthropologie que sur la politique et sur l’économie ;
bien plus : sur toutes les branches des sciences –
« humaines », « physiques » ou « doctes ». Ce n’est pas forcer
le modèle que de l’interpréter au-delà de ce qu’il se dit être –
un regard biologique sur l’embryogenèse –, comme ce qu’il
est, ou qu’il traduit : comme l’épiphénomène d’un contexte
politique. Tous nos discours savants sur l’embryogenèse (la
formation d’un être pluricellulaire) ne proposent rien de
moins qu’une traduction physiologique des valeurs
d’individualisme, de solipsisme et d’égoïsme typiques de la
postmodernité occidentale ; vision d’un atomisme social qui
pulvérise ses constituants en une multitude désagrégée sans
autres liens que d’intérêt – non plus de « classe » mais de
« survie » – accidentels et contingents.
La « politologie » contemporaine récupère dès alors, sous
les auspices de cette « herméneutique du corps », les
controverses et questionnements les plus ardents de la
bioéthique. Problématiques et thématiques se présentant
dans les mêmes termes, de manière similaire, partant des
mêmes prémices : À quelle étape de l’embryogenèse peut-on
parler de « personne » (= d’État ou de cité) ? Le corps est-il
286
une marchandise (= l’existence politique est-elle une fin en
soi ou l’instrument d’une fin) ? Quelle « cure », « régime »,
« austérité » ; quelle vitamine ou quelle « saignée » prescrire à
un corps en carence (= à un Etat déficitaire) ? Le traitera-ton par homéopathie (= par répression, sanctions) ? Ou par
allopathie (= par prévention, éducation) ? Doit-on dire au
malade ses quatre vérités (= l’homme politique peut-il mentir
pour la raison d’État) ? Doit-on autoriser les mères porteuses
(= est-il licite et légitime de transplanter le germe de la
démocratie dans les pays arabes) ? Le corps est-il propriété
inaliénable (= y a-t-il jamais « droit d’ingérence ») ? etc.
Délit de vérité ?
La liberté d’expression connaît en France deux
restrictions fondamentales. Qui les transgresse encourt une
peine proportionnelle au préjudice moral : l’une s’applique
aux propos diffamatoires ; l’autre aux discours incitant à la
haine. Au vu de ces deux chefs d’inculpation, déclarer en
public qu’Hollande est une pelle à tarte nous inquiète-t-il
juridiquement ?
Procès du singe
1925, Dayton. Nous sommes au Tennessee, terre de
lumière et de progrès. John Thomas Scopes, un modeste
enseignant officiant à l’école publique est condamné au
versement d’une amende exemplaire de cent dollars. Son
287
crime ? Rien moins qu’avoir contrevenu au « Butler Act »,
une loi conservatrice interdisant aux enseignants de nier
« l’histoire de la création divine de l’homme, telle qu’elle est
enseignée dans la Bible ». Lucie ne fait pas le poids contre
l’obscurantisme. Nombre de scientifiques ont voulu voir
dans cette condamnation une paraphrase moderne de
l’affaire
Galilée.
Opposant
évolutionnistes
et
fondamentalistes chrétiens, cette nouvelle charge contre
Darwin resterait consignée dans les annales sous le nom de
« Procès du singe » (ou Scopes Monkey Trial). Deux autres
« Procès du singe » allaient être intentés, dont le dernier
n’est daté que de 2005. Preuve que la controverse entre
créationnistes et darwiniens est loin de s’être refermée.
L’épopée du pastafarisme
Si loin que la résistance a dû s’organiser. D’une manière
peu banale. Aux prises avec le lobbying actif des partisans de
la Création (Dieu crée le monde tel quel) et de l’Intelligent
Design (Dieu crée le monde afin qu’il devienne tel), Bobby
Henderson, physicien diplômé de l’université d’État de
l’Oregon, monte au créneau un canular moussu qui prendrait
rapidement une ampleur nationale. Il prend la plume en
2005 et rédige à la discrétion de ses élus une lettre ouverte
revendiquant l’intégration au programme officiel de la
doctrine du « Flying Spaghetti Monster », doctrine créée
pour l’occasion afin de parodier celle du Dessein Intelligent.
Puisque le Comité d’Éducation de l’État du Kansas accordait
à l’enseignement Biblique une dignité égale à celle du
288
(néo)darwinisme, au nom de quoi eut-il rejeté le catéchisme
du « Monstre en Spaghetti volant » ?
Flying Spaghetti Monster
Dès son entrée en bourse, le pastafarisme (pasta-farism)
– tel est son nom – a vu doubler chaque jour le nombre de
ses ouailles. Il compte à l’heure actuelle plusieurs milliers de
participants, principalement issus des milieux étudiants.
L’Eglise de la Grande Nouille professe sa foi en une divinité
surnaturelle, indétectable et invisible – bien que se
manifestant parfois sous l’apparence d’un plat de spaghettis
agrémenté de ses boulettes de viande.
289
290
Épiphanie du Flying Spaghetti Monster, d’après La Création
d’Adam, fresque de Michel-Ange visible sur la voûte de la
Chapelle Sixtine, Rome, Italie, 1500 - 1512.
Son Évangile, paru en version numérique sur le site
d’Henderson, comprend une genèse (« le Monstre créé
l’univers ») à la mesure de sa théodicée (« …après avoir
beaucoup bu » – l’ivresse du Monstre rendant raison de
l’imperfection de la Terre) ; credos fondationnels auxquels
s’ajoute une eschatologie du même tonneau (le paradis
pastafarien étant décrit par ses prophètes comme parsemé
d’usines high-tech, des volcans de bière ou de stripteaseurs/euses selon les goûts de chacun ; l’enfer est similaire
à ceci près que la bière est éventée et les danseurs/euses
atteints de MST). Les dogmes sont une chose, mais la
pratique en est une autre. Les dogmes doivent s’incarner par
le rituel et les fidèles toujours s’y retrouver. Ne serait-ce
qu’afin de communier dans la célébration rituelle du
Spaghetti Volant. Une religion sans rites, sans liturgie, serait
comme un happymeal sans jouet. Le vendredi est ainsi
consacré jour saint tandis que les prières qui s’y débitent
s’achèvent proverbialement par un oraculaire « rāmen » (« ramen » : nouilles japonaises). Le protocole inclus le salut
communautaire : « Que la Pâte soit avec vous » (« May the
Pasta be with you »). Inutile de préciser quel plat roboratif
fait figure d’hostie de messe, ni ce que peut signifier couper
ses spaghettis pour un pastafarien…
291
Pastafarisme et piraterie
Aux fondements de ce système théologique complexe
canonisé par le pastafarisme, figure l’affirmation selon
laquelle les vrais pirates – des « êtres absolument divins » –
auraient été les premiers communiants adeptes de la religion
de la Nouille. Leur image dégradée de pillards des mers sans
foi ni loi serait le fait d’une désinformation alimentée de
millénaires durant par des prédicateurs déviationnistes zoïles
ayant rompu d’avec le message fondateur du Spaghetti
Volant. Des égarés du « christianisme », cette hérésie
plagiaire qui serait au pastafarisme ce que Pepsi Max est à
Coca-Cola.
Or, ces divins pirates, s’alarmait Henderson dans sa lettre
publique au Comité d’Éducation, seraient en voie de
disparition. Une tragédie cosmique, étant ceci que « le
réchauffement planétaire, les tremblements de terre, les
cyclones et les autres catastrophes naturelles sont une
conséquence directe de ce déclin depuis les années 180011
(sic) ». De la même manière que la baisse tendancielle des
pratiques religieuses serait la cause de tous les maux de la
terre (« repentez-vous » clament les témoins de Jéhovah),
l’effondrement démographique de la flibusterie se traduirait
par une recrudescence inexorable du réchauffement global.
À l’attention des quelques incrédules qui menaceraient
de faire douter les autres, un graphe joint à la lettre met en
valeur une covariance entre la courbe plongeante de la
292
population de pirates et l’assurgence préoccupante de la
température moyenne enregistrée sur Terre. Modus tollens :
le réveil endémique de la piraterie des criques dans le golfe
d’Aden, en Somalie, s’est traduit par une baisse toute aussi
significative des émissions de gaz à effet de serre dans les
pays voisins. Toute l’entreprise thomiste se renouvelle dans
cette conciliance parfaite des vérités de la foi et de la ratio
naturalis : la Nouille est bienveillante et ne saurait nous
tromper1.
Des preuves qui n’en sont pas
Les vérités de la foi recroisent celle de la science. Même
lorsque tout semble indiquer le contraire. Il faudrait dire
surtout lorsque tout semble y contrevenir, lorsque les faits
s’obstinent à réfuter les dogmes. Car ce n’est jamais que le
Spaghetti qui teste notre foi. N’en doutez pas. Il n’y a pas
d’inerrance gastronomique. Et les fossiles ? protestent les
paléontologues, ne sont-ils pas la preuve que le monde est
plus âgé que l’homme ? Que d’autres espèces sont venues
avant l’homme, ont évolué ou disparu avant que l’espèce
humaine n’ait même connue le jour ? Une diversion,
rétorquent les théologiens. Ne pas se fier aux datations par le
carbone 14 : le Monstre en Spaghettis frelate chaque fois les
résultats avec son « appendice nouillesque ». Il a semé,
1
– Ou bien elle nous tromperait, ne serait pas bienveillante,
et donc ne serait pas la Nouille. Remplacez « Nouille » par :
Dieu » : vous avez lu la Somme théologique.
293
éparpillé aux quatre coins du monde nombre de ces fausses
pistes pour distinguer les faux croyants, fidèles nominatifs,
de ses élus appelés à la résurrection. Des faux-semblants,
comme toutes les autres « preuves » que la perfidie humaine
pourra jamais produire au tribunal des sciences. Les
chercheurs auraient dû le savoir, eussent-ils seulement reçu
de l’institution scolaire des rudiments de pastafarisme.
CQFD.
Penser l’ordre établi
Théoriser, c’est justifier.
On a raison d’être jaloux
Parce qu’on ne peut avoir tort lorsqu’on déploie autant
d’efforts à servir ses démons. Que l’autre y mettre du sien ou
soit d’une indulgence d’autant plus résolue que suspecte, la
jalousie atteint toujours son but. En se rendant insupportable
auprès de l’être aimé, l’envieux pathologique provoque
précisément ce qu’il craint : la fuite du partenaire. La jalousie
distille elle-même les conditions de sa légitimation.
Antilogie de la jalousie
La jalousie – dont s’origine la plupart de nos actes –
exprime peut-être sur un mode masochiste l’une des passions
les plus complexes qui puisse habiter l’homme. Complexe en
294
cela qu’elle fond dans un même vase deux sentiments a
priori contradictoires. C’est une passion à la fois centrifuge et
centripète.
Un
oxymore
psychique.
Le
jaloux,
proverbialement, torpille son partenaire, l’assaille, l’espionne
et se rend invivable ; il ne lui pourrit littéralement la vie.
Moins par ressentiment que pour éprouver jusqu’où va son
amour, combien l’âme sœur peut endurer d’épreuves avant
de se résigner. Une manière comme une autre de lénifier au
jour le jour un complexe d’abandon. Passer du baume sur un
trauma toujours à fleur de peau.
Et cependant, tout en désespérant de cette exclusivité
morbide, le jaloux désire rien plus ardemment que de se voir
confirmé dans ses soupçons. Avoir raison ; raison contre tout
le monde, serait-ce à ses dépens. Au point que si d’aventure
l’herbe n’était pas plus verte dans le pré du voisin, il
l’arroserait lui-même. Il jetterait son conjoint directement
dans le bain (cf. L’île de la tentation). Il ferait tout pour le
mener à bout. Pourquoi ? Parce qu’il y’a pire que de finir
cocu : c’est de finir cocu et fou. Savoir qu’il est dans le vrai
depuis le début devient pour le jaloux le seul moyen de se
convaincre de sa santé mentale. Aussi l’enfer – même du
mariage – n’est-ce pas nécessairement les autres : on s’en
charge parfaitement tout seul.
La taille ne fait pas tout
Ce sera peut-être un scoop pour ceux qui s’imaginent
encore que la mesure fait l’homme (quoi qu’on entende par
295
là). Apprenons-leur qu’en valeur absolue, le cortex cérébral
des néandertaliens était bien plus volumineux que ne le
serait jamais celui d’homo sapiens sapiens (et pas peu fier de
l’être). 1500 à 1750 cm3 de volume encéphalique moyen
pour notre ancêtre des savanes contre 1350 cm3 pour
l’homme des métropoles. De quoi nous inquiéter de nos
choix évolutifs. C’est une question de ressources ;
d’affectation de ressources aux organes stratégiques.
L’intelligence ne suit pas nécessairement à la résorption de la
queue…
La terre à l’envers
L’humanité est également capable de grandes choses
pour peu qu’elle daigne faire abstraction de ce qui la divise
pour se prêter la main. Le 20 juillet 2006 eu ainsi lieu le
World Jump Day. 600 millions de personnes situées dans
l’hémisphère occidental ont bondi simultanément dans le
but de faire changer la Terre d’orbite. Comme s’en
émerveillaient Einstein et ma concierge (qui le sait
d’expérience), il n’y a jamais au monde que deux néants qui
soient illimitées : à savoir l’univers et la connerie
humaine.…
Platon et sa part d’ombre
Un philosophe aussi célèbre que Platon méritait bien
qu’on lui consacre à notre tour quelques instants de peine.
296
Puisqu’après tout, disait Whitehead, toute la philosophie
européenne n’est qu’une suite de notes annexes au bas de ses
écrits (Process and Reality, 1929). C’est dire son importance
dans l’histoire des idées. Sans doute est-il avec Descartes,
éventuellement Pascal, l’auteur le plus recommandé par les
programmes de terminale, toutes séries confondues. Mais
entre le Platon revisité de l’école républicaine française –
rationaliste, large d’esprit, amant de la vérité – et le Platon
réel – réactionnaire, totalitaire, aristocrate, menteur,
censeur, esclavagiste, eugéniste, misogyne (oui oui, le
contexte, on sait) – la différence n’est pas moins grande
qu’entre l’Epicure grec et l’Epicure latin. L’unanimisme
« académique » (comme par hasard) qui s’obstine à masquer
la part obscure d’ « Aristoclès » nous contraint à la réaction.
Platon serait-il ce parangon de sagesse, il serait trop parfait
pour être intéressant.
Le bûcher des vanités
Il ne l’est pas. Et c’est tant mieux. Il est même tout
l’inverse. Témoin sa brouille avec le legs de Démocrite. On
sait l’ambiguïté de la position Platon face au problème de
l’écriture. Les livres sont le refuge de l’« hypomnèse », un
savoir de surface qui rendrait cuistre et ferait illusion. Les
livres seraient en cela autant d’obstacles à l’anamnèse,
chemin de la réminiscence (cf. Phèdre). La maïeutique, la
dialectique impliquent en outre la communion des âmes (cf.
Ménon) ; soit la révélation, dans la proximité avec autrui,
d’un soi plus authentique prisonnier de sa gangue. Encore ce
297
soi n’accède qu’intuitivement à la raison des choses. Le vrai,
au-delà de la sensation, est ineffable (cf. Lettre VII). Socrate
et Pythagore, deux des grands maîtres de Platon 1, ne s’y sont
pas trompés. Ce qui n’empêche pas le philosophe d’écrire ;
disons même d’exceller à la composition, bien que ce qu’il
considérait lui-même comme l’essentiel de sa doctrine – sur
la monade et la dyade – ait disparu dans son enseignement
oral (cf. République, 504c ; Timée, 48c ou notamment
Aristote, Physique, IV, 2, 209b15 ; Aristoxène, Éléments
d’harmonie, II, 10). Seraient-elles justifiées, ces réticences –
compréhensibles au sein d’une civilisation où prédomine
l’oralité –, ne sauraient justifier le sort funeste que ce même
Platon réserve à l’œuvre du pauvre Démocrite. Pas plus la
jalousie. L’autodafé fait tache dans le CV d’un philosophe.
On s’imagine difficilement Platon danser autour du feu. Mais
l’on veut bien faire un effort… :
« Aristoxène [cf. Souvenirs historiques] dit que Platon
voulut brûler tous les ouvrages de Démocrite qu’il pouvait
trouver, mais qu’il en fut empêché par Amyclas et Clinias,
disciples de Pythagore, qui lui dirent que ce serait un acte
inutile, puisque quantité de gens possédaient déjà ces livres.
Cette tradition est exacte, car Platon, qui a cité tous les
philosophes anciens, n’a parlé nulle part de Démocrite,
1
Mentionnons également Parménide d’Élée et Héraclite
d’Éphèse, que Platon rabiboche à l’aune des formes
intelligibles : modèles statiques (tropisme parménidien) du
sensible éphémère (tropisme héraclitéen).
298
même là où il aurait eu occasion de le contredire, car il savait
bien qu’il s’attaquerait alors au meilleur de tous les
philosophes ».
Diogène Laërce, Vies, doctrines et sentences des
philosophes illustres, L. IX : « Démocrite ».
Diogène Laërce est de ces sources doxographique ultraréférencées, mobilisées chaque fois qu’il est question de faire
reluire une anecdote salace ou significative de la vie d’un
philosophe (les termes sont interchangeables). Celles sur son
homonyme cynique ne sont d’ailleurs pas piquées des vers.
Force est de constater qu’en tout ce qui touche à la vertu de
Platon, Diogène, immédiatement, sort des écrans radar. Le
rire de Démocrite et avec lui, toute sa pensée en butte contre
l’idéalisme, mettrait un certain temps avant de venir de
nouveaux hanter les travées universitaires.
Pionniers et rebouche-trous
On se lasse vite des performeurs dont l’« »art » proclamé
tel consiste à fracasser celui de leurs prédécesseurs ; moins
vite des philosophes qui se complaisent à ce genre d’exercice.
Imitation ne rime pas nécessairement avec conformité : le
faux-semblant peut être négatif lorsque l’imitateur se
contente de retourner le modèle. Lorsqu’elle se pique de
créativité, la réaction peut, davantage, être un moteur pour
la pensée. La notion de « réaction » s’impose alors comme un
révélateur de l’histoire des idées. Pascal s’insurge contre
299
Descartes. Locke tance les Lumières radicales. Leibnitz,
contre Descartes et Spinoza, défend les droits de la pensée
mystique aux prises avec le mécanisme et la nouvelle
physique. Kant accomplit dans le domaine de la
connaissance une « révolution ptoléméenne » prenant à
contre-pied le « décentrement » marqué par Galilée. Hegel
réintroduit la Providence, Schopenhauer rempile avec
l’occulte ; et toute la Naturphilosophie allemande de se
dresser d’un seul tenant contre le réductionnisme français.
Bergson combat le matérialisme biologique, le temps des
scientifiques au nom de la durée, l’intelligence au nom de
l’intuition. Heidegger taloche le rationalisme et mouche « la
science [qui] ne pense pas » (ses prémisses ni ses fins). On
pourrait dire qu’il y a d’une part les défricheurs, de l’autre les
réactifs ; ce qui n’implique pas, parce qu’ils seraient critiques
plutôt que prolifiques, que les réactifs ne puissent avoir
raison contre les défricheurs.
Le camp de Platon
Il se pourrait qu’ainsi l’un des secrets les mieux gardés de
l’historiographie classique réside dans la genèse du
platonisme en tant que réaction contre l’enseignement de
l’abdéritain. Platon boit comme un trou ; potomane
diabétique, s’abreuve à tous les râteliers sans un merci pour
ceux qu’il pille. On ne compte plus les sources ectopiques
non signalées des dialogues de Platon, ces caméos discrets de
penseurs anonymes dont rien ne demeure que ce que
l’auteur en veut bien conserver. Détails que tout ceci –
300
comme dirait Alain Minc, pris sur le fait –, les mentionner
ne ferait qu’alourdir la prose fluide de la conversation ;
quoique les « détails » soient d’importance variable, comme
l’a élégamment fait remarquer un humaniste français. Platon
est-il un défricheur ? Théiste, idéaliste, dualiste, ascète,
quasiment sannyasin, autoritaire et élitiste ; censeur dans son
rapport aux arts comme à la politique ; tenant de la
migration des âmes, des arrières-mondes et de la doctrine des
châtiments orphiques, tout se passe comme si la pensée du
doyen de l’Académie s’était construite dans une opposition
systématique et systématisante à celle de son prédécesseur (–
qu’il voulait foutre au feu ; ses livres sinon lui). C’est moins
la quête de vérité que l’esprit de contradiction qui guide
subrepticement l’écriture de Platon.
Le clivage sous le clivage
Peut-être avons-nous fait fausse route en voulant lire
l’histoire de la pensée comme une perpétuelle itération de la
controverse entre Aristote et son inspirateur Platon. Telle est
effectivement la grande fissure « rationalisme contre
empirisme » de part et d’autre de laquelle on voudrait voir se
répartir les différents clochers se succédant et s’affrontant
depuis la fresque de L’école d’Athènes. Peut-être est-elle plus
fondamentalement celle d’une dialectique muette entre
Platon et Démocrite. Encore ne faut-il pas confondre
l’histoire de la pensée est celle de l’Occident. Rosset, contre
Whitehead, disait de la philosophie qu’elle était tout ce qui
réfutait Platon.
301
La gouvernance platonicienne
« Platon pour disposer à la République » ? Si c’est
effectivement ce que pensent les technocrates en charge des
programmes du secondaire, nous avons tout à craindre de la
« morale laïque ». Le platonisme n’est pas un humanisme.
Platon n’est pas un enfant de chœur. Les critiques
incendiaires du « roi des philosophes » – qui se serait bien vu
philosophe-roi – n’ont pourtant pas manqué après la seconde
guerre mondiale, toute s’afférant sans ménagement à
déconstruire le caractère autoritaire de sa Kallipolis. Bien des
commentateurs refroidis par Auschwitz ont cru redécouvrir
en ce dialecticien hors-pair un précurseur du totalitarisme.
Dans son discours, il ont vu s’affirmer tous les traits
caractéristiques des totalitarismes nazi, fasciste et
communiste. N’en mentionnons que quelques-uns, signalés
en son temps par Karl Popper dans un ouvrage qui fit l’effet
d’un galet de chlore dans la communauté des fans, La société
ouverte et ses ennemis. Épargnons-nous le suspense : la
« société ouverte » n’est pas celle de Platon.
L’ayatollah de la république
La gouvernance selon Platon serait, à notre époque,
difficilement soluble dans l’idéal égalitaire promu par l’école
de la République. C’est un plat lourd écran que n’auraient
pas digéré les hussards noirs de la dernière heure – s’ils
302
avaient lu Platon. La cité idéale, le maître queux des
philosophes vous la mitonne théocratique à point, matinée
d’assertions du type : « Dieu est la mesure de toute chose »
(Lois, 716c) ; « L’homme est fait pour être le jouet de Dieu »
(Lois, 644d) ; vous l’assaisonne d’une pointe d’absolutisme
ornant son steak très peu à cheval sur les principes de
diversité et de raison laïque. Ainsi « les juges condamneront,
suivant la loi, ceux qui sont impies par défaut de jugement,
mais sans mauvais penchant ni mauvaises mœurs, à passer
cinq ans au moins dans la maison de correction […] lorsque
son temps de prison sera fini, s’il paraît assagi, il ira vivre
avec les citoyens vertueux ; s’il ne l’est pas, et qu’il soit
convaincu de nouveau, il sera puni de mort » (Lois, L. X). Si
l’arrière-goût de césarisme persiste sous les épices, Platon
vous le dilue comme savent si bien le faire les pâtissiers
Carrefour sous un nappage sucré aux gariguettes du « beau
mensonge » évhémériste (les dirigeants sont consacrés
daïmones après leur mort) ; le tout servi agrémenté de son
discours mythique grimant la couille dans le potage acheté
deux drachmes à l’agora sous une louchée de farce
démocratique à fourrer les dindons. En d’autres termes, faites
ce qu’on vous dit… et faites ce qu’on vous dit : « chez vous,
parmi ces lois si bien établies, une des plus belles est celle qui
défend aux jeunes gens d’y rechercher ce qu’elles ont de bon
et ce qu’elles ont de défectueux ; ils doivent s’accorder à dire
d’une seule voix et du même cœur qu’elles ont été
parfaitement conçues, puisque les dieux en sont les auteurs »
(Lois, 634e). La cité idéale se fricasse entre experts. La
délibération n’est pas du goût de Platon. Toujours partant ?
303
Gouverner, c’est contraindre
Un peu ! Nul doute que la cité idéale vous ouvre
l’appétit. Et ce n’est encore que l’antipasti. Nul ne résiste au
plat de résistance (tautologie) dont le relent poivré vous
titille suavement la narine. Car la Kallipolis est un mets de
choix dont la recette se perpétue de bouche-à-oreille « d’une
génération l’autre ». « D’une génération l’autre », comme les
élites de la république liées par le « serment de Socrate » (un
Socrate fort peu démocrate, mais dont les préventions
n’étonneront pas ceux qui connaissent la fin de l’histoire) :
une aristocratie d’élevage formée de technocrates privilégiés
entretenus dans l’art et la fonction par l’eugénisme (« la race
des gardiens doit être conservée pure », République, 460c), le
contrôle des mariages, des partenaires et des temps de
gestation régie par le chiffre nuptial (République, L. VII), le
contrôle des naissances, le contrôle des frontières, la
restriction de la liberté de circulation (« qu’il ne soit permis
en aucune manière à tout citoyen au-dessous de quarante ans
de voyager à l’étranger, quelque part que ce soit, et qu’aucun
n’ait le droit de voyager à titre privé, mais seulement au nom
de l’État, en qualité de héraut, d’ambassadeur ou de délégué
aux fêtes de la Grèce » Lois, 950d-e), et l’assujettissement
surtout du bétail nourrisseur, du cheptel vif des castes
inférieures soulagées de leur autonomie : « [il faut] extirper
de la vie entière de tout homme, l’indépendance » Lois,
942c). Mais le bétail n’est pas en reste. Peuchère ! Car, à
l’étable comme à la table, il a ses crédenciers, il a ses
304
échansons symbiotes qui veillent scrupuleusement à remplir
le cellier. Gare à leur peau si d’aventure ils traînent la patte :
« quand un esclave a manqué, préconisait Platon, il faut le
punir et ne pas s’en tenir à de simples réprimandes comme
on ferrait avec un homme libre, ce qui le rendrait plus
insolent » (Loi, 776e). La cité idéale, Platon vous la conçoit
comme une pièce montée s’échelonnant sur trois niveaux,
trois classes ou avec, en cire d’abeille, juché sur les hauteurs,
le sage lui-même ventilateur du Bien.
Les jeunesses socratiques
Et ce n’est encore rien dire de la paideia platonicienne.
Une agōgē spartiate pour un cheptel racé, soumis à un
régime sans sel et sans Homère, sans tragédie, privé de
dessert lubrique, parce que « les philosophes se gardent de
toutes les passions du corps, leur résistent et ne s’y
abandonnent pas » (Phédon, 82b). Le taliban prescrit le pain
noir et la modération. Quelque chose d’assez proche du
gavage à l’avoine des jeunesses hitlériennes, essentiellement
coagulé de musiques guerrières roboratives pour meubler les
silences entre les entraînements. On sait d’ailleurs quel
édifiant usage les bureaucrates nazis ont fait de leur
patrimoine, persiflant l’art dégénéré (Entartete Kunst) au
nom de l’art héroïque. Aussi Platon, qui n’ignore rien de la
part d’ombre du cassoulet des muses, plaide-t-il pour un
menu territorial et censuré à cœur. Vous reprendrez bien un
peu de « raison » ? D’accord, mais sans gravier, ça brûle à
305
l’estomac. Qu’importe ; ce n’est pas la liberté sexuelle qui
vous rassasiera, étant que « l’âme du philosophe méprise
profondément le corps, le fuit et cherche à s’isoler en ellemême » (Phédon, 65c) ; étant que « le corps est le tombeau
de l’âme » (Gorgias 493a). Ce qui n’est pas un mal, puisque
mourir c’est bien.
On se gardera tout de même de prendre au pied de la
lettre toutes les déclarations du chef, difficilement audibles
par les gardiens en herbe promis à la grande toque. « Les
vrais philosophes sont avides de mourir », écrit l’intéressé
(Phédon, 67d) : serait-ce le cas, qui garderait les poules ?
Platon faiseur de lois n’est décidément pas le traiteur de tous
les appétits. Pas le genre de drille à racoler devant les enfants
pour une éducation civique post-révolutionnaire. Bref,
l’ardoise est salée. Platon, renvoyé paître à la consigne des
siens, regagne l’Aventin ; et la catilinaire de Popper, La
société ouverte, ne lui laisse pas de pourboire. Platon
républicain ? Parce qu’il écrit la République ? Il faut
apprendre à voir au-delà de la première de couverture. À ne
pas faire comme les journalistes : juger un livre sur son titre.
Quoique les pédagogistes en charge des programmes ne
risquent pas grand-chose au vu de la proportion d’élèves qui
tourneront la page. Dans tous les sens du terme. Prudence
tout de même : si la nunuche d’Entre les murs s’est tapée le
grand menu, on verrait mal ce qui retiendrait les autres de
suivre son exemple. Il faut un commencement à tout.
306
Démocratie européenne
Europe. Art consommé de la double-peine. Ou comment
écoper d’une représentation sans pouvoir et d’un pouvoir
sans représentation.
La promotion civière
Après avoir bachoté sec et très souvent cubé pour
intégrer le numerus clausus de la deuxième année du
supérieur, les forçats d’Esculape se voient enfin consacrés
membre à part entière de la société des aspirants médecins.
Tout fier, frais émoulu, le sang neuf va aussitôt subir son tout
premier enseignement pratique. Il était temps. Temps
d’enfiler les blouses. Les survivants trépignent. À quels
arcanes vont-ils être introduits ? Ni au massage cardiaque ni
aux gestes techniques requis par les premiers secours, ni à la
prise de sang ; pas même au diagnostic ou au vaccin qui
deviendront pourtant leur quotidien d’interne. Ils
apprendront tout cela. Plus tard. La faculté de médecine
affiche pour l’heure d’autres priorités, à tout point de vue
plus imminentes.
Dont la plus imminente, qui est de former les alcooliers à
se prendre en charge mutuellement lors des soirées trop
arrosées. Première leçon : la PLS. La PLS, c’est l’art de
retourner ses camarades de sorte à ce qu’ils ne se noient pas
dans leur vomi. Car les afters estudiantins des facultés de
médecine sont souvent éthyliques et qu’à la longue, il ferait
307
mauvais genre pour un établissement sérieux d’expédier
chaque dimanche son contingent de potaches tronchés à
l’avocat dans les services d’urgence que ces mêmes potaches
auront peut-être à intégrer lundi. Il serait dommage de se
griller si tôt sur son lieu de travail. Ce qui se passe à la fac
demeure donc à la fac. Les Grecs n’ont pas créé le secret
médical pour rien…
Erreur de marketing
En perpétuelle recherche de nouveaux créneaux à
rentabiliser pour mettre un pied hors de la crise du livre ;
toujours en quête d’une vedette nominale acceptant de
cautionner ses tentatives désespérées pour conquérir de
nouveaux marchés et rattraper le lectorat jeune réfugié sur
tablette, les éditions Michel Laffont ont sursauté comme des
crevettes dans un wok thaï en songeant au pactole qu’ils
pourrait retirer de l’exploitation du buzz entretenu autour de
la prestation de Nabilla dans l’émission Les anges de la
téléréalité (« non mais allô, quoi, t’es une fille et t’a pas de
shampooing ?! »). Ils ont sans plus attendre passé contrat
avec la jeune artiste pour obtenir les droits de son premier
ouvrage. Les responsables d’Endemol France leur ont
emboîté le pas, lui faisant miroiter une émission dédiée ainsi
qu’un autre livre, une autobiographie écrite à quatre mains
(elle parle, c’est déjà bien). On ne s’étonne même plus de ces
promotions éclairs qui semblent être devenues la norme.
Zahia non plus n’eut pas matière à se plaindre, désormais à la
tête de sa propre ligne de vêtements Chanel, dont le seul
308
mérite – et quel mérite ! – était d’avoir couché avec Franck
Ribéry.
Restons sur Nabilla (façon de parler). Deux mois après
avoir signé son contrat d’édition devait paraître en librairie
« son » opuscule intitulé « Allô ». Le suivi marketing d’Allô a
déployé les grands moyens pour l’occasion, propulsant 35000
ouvrages en devanture dont seuls 4500 allaient trouver
preneur (qui font tout de même 4000 de plus qu’un torchon
narcissique de Gérard Miller, con à bouffer du foin). Le reste,
apprenons-nous, serait déjà sorti les caisses, les taux de
retour avoisinant les 80 %. Échec de cavalerie. Échec de
communication. Une contre-performance rédhibitoire de la
part des spécialistes des études de marché. Four magistral
d’Endémol France, vanné de s’être imaginé seulement que
les téléspectateurs à l’origine du buzz de Nabilla aient jamais
su ce qu’était une librairie ou, ne serait-ce qu’une fois au
cours de leur triste existence, ouvert un livre autre que le
catalogue printemps des tendances Cacharel. On ne peut pas
toujours, en toute situation, faire le pari de l’intelligence. Ils
auraient dû le savoir, eux qui travaillent à la télévision…
Degré de généralité
La plus-value philosophique de l’imagination sur
l’intellect consiste en ce qu’elle permet de se passer d’idéesconcepts pour aborder la singularité du monde. Car les idées
sont générales ; et l’on sait bien que les idées générales sont
généralement creuses. Ni plus ni moins que leur refus, qui
309
relève également d’une idée générale encore plus générale et
donc encore plus creuse en tant que généralisation d’une
idée creuse portant sur d’autres idées généralement creuses.
L’islamisme en trompe-l’œil
Les médias de révérence n’ont de cesse de rabâcher les
éléments de langage léchés des partis dominants. Avec la
proverbiale veulerie qui les caractérise, ils agitent
benoîtement les chiffons rouges du péril islamiste. Qu’ils
s’agissent des organes de droite, avec le débat sur l’identité
nationale, ou des canards de gauche avec celui sur la laïcité,
tous tiennent pour avérée l’idée que l’islam radical
entretiendrait en France un climat délétère ; que la
délinquance qu’il alimente dans nos banlieues nuirait au
vivre-ensemble et au mourir-tout-seul. Ce qui permet au
pouvoir, tout en entretenant le phantasme du « choc des
civilisations », de ne pas remettre en cause la politique de
mise en concurrence des travailleurs nomades promue par le
Medef. Ce qui lui permet surtout de ne pas avoir à dire que
c’est d’abord l’immigration massive en temps de récession
économique qui cause la précarisation des nationaux ; d’où
suit l’aggravation de la crise sociale et du vote extrémiste.
Allah est pour rien, c’est l’alibi de Schengen. L’islam n’est
qu’un cache-sexe brandi pour nous leurrer tandis que le
capital s’affaire en back-office.
310
Sous le voile de Maya
Deux grands modèles physiques ont émergé au cours du
XXe siècle ; deux paradigmes à l’aune desquels les notions
d’espace et de temps ont cessé d’exister selon leur acception
classique. Soit pour se fondre l’un dans l’autre et ne plus
former qu’un bloc, un continuum flexible et déformable
dont le comportement se laisserait décrire au prisme de la
relativité d’Einstein ; soit pour se dissiper, s’évaporer dans le
non-sens de la mécanique quantique comme en atteste le
phénomène d’intrication, à savoir cette propriété des
particules subatomiques ayant interagi de continuer
d’interagir au-delà – c’est-à-dire au mépris – de l’espace et du
temps. Propriété souvent traitée comme une anomalie (le
paradoxe EPR-Bell), mais finalement corroborée par
l’expérience d’Aspect, prouvant ainsi que ce qu’Einstein
déclarait être absurde, c’est-à-dire faux, est vrai. La
mécanique quantique détruit ce que la physique relativiste
assemble et que distingue radicalement, dans l’expérience et
dans le sens commun, la physique newtonienne.
Résumons-nous : d’une part espace et temps sont
confondus, de l’autre ils n’ont pas lieu ; entre les deux réside
ce monde des apparences, des épiphénomènes, ce moyen
terme au sein duquel nous évoluons et que nous
expérimentons dans la séparation de l’espace et du temps. La
science progresse en sachant désormais qu’il y a quelques
chose au-delà de cette séparation, régie par des lois
spécifiques, incompatibles avec les nôtres et dont les nôtres
311
ne sont pourtant que la perpétuation sous des atours
apparemment logiques. Des lois qui n’expliquent pas qu’au
sein du monde tel qu’il se livre à nous, nous éprouvons le
passé différent de l’avenir et l’avenir du présent, qu’ « ici » ne
soit pas « ailleurs » ou simplement qu’« il y ait quelque chose
plutôt que rien » dès lors que « rien », nous apprend Kant, ne
peut être connu à l’exclusion des formes a priori de l’espace
et du temps – n’existant que pour nous. Ci-gisent, peut-être
pour jamais, les mystères insondables de la réalité.
Crime de somnambulisme
Le code pénal français intègre le cas des crimes commis
en état de conscience altérée. C’est tout à son honneur que
d’avoir su discriminer le fou de l’assassin, encore que la
limite ne soit jamais certaine. Un psychotique peut
également tuer hors de ses états de crise. Aux spécialistes de
faire la part des choses. Subsistent néanmoins des zones
obscures de la jurisprudence, des points aveugles
interrogeant jusqu’à la possibilité de constituer jamais un
système juridique à la fois juste et cohérent. Il est des cas au
vu desquels l’application simpliste de règles inadaptées
détruit jusqu’à l’esprit de la loi. Des cas d’espèces
récalcitrants, dont le somnambulisme offre un exemple
paradigmatique. La chronique judiciaire abonde de tragédies
nocturnes mettant en scène ces malheureux dormeurs s’en
prenant nuitamment à la moitié de leur âme, pour s’éveiller
à l’aube en plein cauchemar, les mains tachées de sang. Sous
quel régime doit-on considérer ces « meurtres de velours » ?
312
Il y a bien homicide, mais ni conscience, ni préméditation, ni
intention. Alors « qui » tue ? Face à la gratuité de l’acte,
jusqu’à quel point est-on fondé à dissocier le crime de la
culpabilité ?
Le triangle du feu
On peut tenter un embryon de réponse à cette question
en s’inspirant de ce que nos amis pompiers appellent le
« triangle du feu ». Le « triangle du feu » désigne une
modélisation géométrique de l’interaction des différents
agents à l’œuvre dans le mécanisme de la combustion : un
combustible, un comburant, une énergie d’activation.
Éteindre un feu nécessitera d’agir sur l’un au moins de ses
éléments. Ôter le combustible revient à priver l’incendie de
la matière indispensable à sa propagation. En cas de feu de
forêt, des contrefeux sont allumés pour constituer un
périmètre ignifugé autour du foyer de l’incendie. Raréfier
l’air – le « comburant » – permet de diminuer l’intensité des
flammes. Les petites braises s’éteignent avec des
couvertures ; les grandes fournaises avec des Canadair. Les
extincteurs à mousse capturent les flammes sous un dôme
isolant, obérant les prises d’air et retenant les vapeurs
inflammables. La soustraction de l’énergie d’activation
prévient les risques de reprise. Trois éléments sont donc
requis pour entretenir un incendie ; trois éléments qui se
conservent autant que l’incendie et sans lesquels nul
incendie ne peut se déclarer. Voyons dans quelle mesure un
tel modèle peut contribuer à nous sortir de l’embarras.
313
Le triangle du mal
À la croisée du juridique et du psychologique, la
criminologie pourrait en faire l’application à la question de la
culpabilité. Transposant ce modèle en termes légalistes, nous
obtenons qu’un « crime » dans l’acception légale du terme,
un « mal » dans son aspect moral, requiert la conjonction de
trois facteurs : une intention, une loi, un pouvoir de
nuisance. Qu’un seul vienne à manquer, et l’affaire saute
comme un pétard mouillé.
(a) Un mal sans intention serait un accident. Il y aurait
dérapage, fait de nature, faute à Voltaire, poisson pané, mais
certainement pas crime. On parlerait plus à propos de
« sinistre », de « catastrophe écologique » ; d’« accident bête »
si le « dommage » implique un « responsable ». (b) Un mal
sans loi qui le condamne serait une agression. Un prof qui
postillonne ? Un taxi pétomane ? Nullus crimen sine lege. Il
faut s’y faire. C’est encore pire dans les tranchées ; pire dans
l’état pré-politique que nous décrivent, pour justifier l’État,
les philosophes contractualistes ; pire même que le chaos que
signifierait pour Attali l’absence de lui vizir du Nouvel Ordre
Mondial. (c) Un mal sans efficace serait une velléité. Une
pensée sombre mais une pensée seulement, semblable aux
plan foireux de ce « bon Iznogood » ; à ceux de Méphisto,
que mine son impuissance, « qui veut le mal et toujours fait
le bien ».
314
Le somnambule, présent in corporaliter, pour recourir à
l’expression de Leibnitz, n’a pas sa part au crime. Il est et il
n’est pas l’auteur du mal agi. Il est un corps, sans plus. Tout
juste une ombre, un sac de nerf vidée de sa volonté ; plus une
personne morale. Sans intention, il sera « responsable » de
l’homicide sans l’être tout à fait ; en aucun cas « coupable ».
Ni incarcération (pas de meurtrier), ni séjour psychiatrique
(pas de folie) : il sera acquitté. Tous l’ont été. Tous le seront.
On en connaît qui, sachant cela, ne manquerait pas de tenter
le coup…
Genèse philosophique
La philosophie est la première et la dernière de toutes les
disciplines. Toutes dérivent d’elle ; toutes y retournent. Elle
est leur source et leur principe. Elle est leur terme et leur
synthèse. Mathématiques, logique, médecine, psychologie,
théologie, économie, droit, etc., ont toutes procédé d’elle par
les chemins inattendus de la création, nourris au sein de
cette première question : « pourquoi ? »
Le mot comme terme
Le langage est un filtre qui nous sépare du monde par les
moyens de le connaître. Parce qu’il est une frontière, de
même que l’œil, « organe-obstacle » notait Jankélévitch, est
en lui-même de l’outil et sa limite. Qui cherche le mot juste
doit s’abstenir de dire.
315
La vocation journalistique
Une sordide main courante dont fut victime hier la
journaliste vedette de TF1. Au sortir des studios du journal
de 20 heures, l’inénarrable Claire Chazal aurait été prise au
dépourvu et à partie par un sinistre encapuché de la zone.
Lequel gaillard avait visiblement prévu son coup, puisqu’il
n’aurait battu en retraite qu’après l’avoir auparavant salué
d’une abondante giclée de méconium visqueux. L’infortunée
Chazal, rhabillée pour l’hiver, s’en serait retournée chez elle
couverte d’excréments. Si ce n’est pas là ce qui s’appelle une
métaphore, on ne s’y connaît plus ! Une expérience qui lui
donnera peut-être un avant-goût de ce qu’elle fait tous les
soirs subir aux téléspectateurs. Pour une fois que ce n’est pas
nous qui avalons sa m***…
Le bonheur est dans le pré
Pourquoi sommes-nous si révulsés par les insectes ? Ce
n’est pourtant pas la petite bête qui va manger la grosse
(vivante). On encule bien des mouches, on ne s’en porte pas
plus mal. On concevrait, bien plus, un avantage adaptatif
certain à cuisiner ces charmantes créatures. Et sans faire de
jaloux, la pénurie n’étant pas pour demain. Ce n’est pas
comme si l’on en manquait : les vers de terre représentent à
eux seul près de 80 % la biomasse animale. Cela signifie que
si l’on réunissait tous les gastéropodes (pour se donner la
316
main) sur le peson d’une balance, ils s’avéreraient cinq fois
plus lourds que l’ensemble des autres humains et animaux
sur la planète ; deux fois le poids d’une blague d’Arthur, en
valeur absolue. Pour ce qui concerne leur disponibilité, il n’y
a qu’à se baisser, nous marchons sur nos stocks. On estime
leur population de 1 à 4 millions de vers de terre l’hectare
dans une prairie normande. Voilà qui pourrait aisément
résoudre le problème de la faim dans le monde. Et, au
passage, celui de la surpêche, de la pollution aux pesticides,
des flatulences bovines qui mettent à mal la couche d’ozone
ou de la surmédication des porcs qui se cultivent dans
l’ammoniac – ce n’est pas une métaphore. C’est notre
chance ! Saisissons-la ! Ces avantages écologiques et
sanitaires nous seraient moralement moins onéreux qu’un
régime à l’américaine. Pas de batterie, pas de système
concentrationnaire, pas de transgénèse, pas de prions ;
surtout, pas de procès : on ne recense pas encore
d’associations contre la maltraitance des blattes.
La peur du nécrophage
Rien ne saurait justifier, du moins en théorie, la
répugnance que nous témoignons à nos confrères insectes.
Nous sommes tous nés d’une même cellule. Nous faisons
tous, à différents degrés, partie de la grande famille de l’arbre
du vivant. Mais alors d’où vient-elle, cette aversion ? De quoi
est-elle le nom ? Un darwinien pur jus n’éprouverait aucun
mal à nous répondre – avec raison – que l’avantage
dynamique que ce comportement aurait pu procurer à
317
l’homme fut longtemps contrebalancé par l’assimilation des
petites bêtes à la provende déliquescente, à la viande
faisandée, grouillante de larves, de moisissures et d’asticots ;
à telle enseigne que l’expérience aurait fini par lier et l’un et
l’autre aux intoxications alimentaires. Le bon sens instinctif
voulait que l’on s’abstînt de trop un abuser.
L’explication fait mouche. Si l’on ose dire. Nous sommes
loin d’être aussi scandalisés par les fruits de mer et par les
crustacés. Ceux-ci n’en sont pas moins, comme les insectes,
des mangeurs de cadavre. Des goules des fonds marins. Quoi
qu’on en dise, quoiqu’on y fourre, une langouste ne sera
jamais qu’une grosse cigale de mer. Une crevette, aussi
affriolante soit-elle, demeure un scarabée poilu et un
tourteau, un cafard domestique (sans doute a-t-il eu la pince
lourde sur les amphétamines). Or, curieusement, tout cela se
décortique très bien. Ce qui ne serait peut-être pas le cas si
l’on avait ores assisté aux agapes dînatoires d’une langoustine
du Pacifique. Homard vous aurait tue(r).
Le jugement de goût
Les insectes sont nos amis, rappelait un philosophe. Il
faut les aimer aussi. Dans tous les sens du terme. C’est que les
hexapodes représentent en substance une valeur
nutritionnelle sûre. La chose est éprouvée – et pas qu’à Koh
Lanta. Les protéines d’insectes pourraient bien constituer
notre planche de Salut. Nouveau marché, nouvelle cuisine ;
ce ne sera jamais pire que la moléculaire. Osez l’insecte ! La
318
soupe au vermisseau plutôt qu’aux vermicelles ! La mygale,
ça vous gagne ! Il n’est aucun dégoût qui ne puisse être
surmonté. Tout est question de volonté et d’acculturations. Il
faut se rappeler les réticences, bien malvenues,
qu’éprouvèrent les Européens en découvrant, en Chine,
inélégance du poisson cru (sushi), met aujourd’hui plus
répandu que la poule au pot de ce bon vieux Henri IV. Nous
mangeons bien des œufs, qui ne sont rien d’autres que des
fœtus de poule. Nous mangeons bien des moisissures. Dans le
fromage. Des champignons. Dans le bleu de tes yeux. Des
cirons dans la mimolette. Quoique l’agence sanitaire
américaine, connu pour ne rien laisser passer, ait opposée à
cette dernière une fin de non-recevoir ; vil moratoire dont la
levée serait conditionnée au décroutage – à la profanation –
de la tome de Discorde. La même agence ne faisait pas tant
de manière quant à l’introduction par effraction des légumes
transgéniques et du bœuf aux hormones dans les cantines
scolaires. Sans oublier, pour exploiter la table américaine, le
succès populaire des hamburgers. Cela n’était pas gagné
d’avance au pays de Taillevent. Pays de la gastronomie
devenu on ne sait comment le second marché mondial de
Macdonald. Et nous nous dispensons, par charité chrétienne,
d’insister plus avant sur le mystère gastronomique des abattis
– de l’andouillette aux tripes –, sur l’épopée sauvage du
surimi ou sur l’opacité savamment entretenue du procédé de
fabrication des fricadelles lorraines…
319
Mille et une pâtes
Il faut de tout pour faire immonde. Une fois n’est pas
coutume les thaïlandais nous ont montré la voie dont les
spécialités traditionnelles ne laissent personne indifférent.
Rien de tel pour se remettre d’aplomb qu’une grillade de
grillon. Quoi de plus goûteux qu’une chenille au vinaigre ?
Vous reprendrez bien un peu de cafard ? Sans œuf de
lymphe, alors, gardons de la place pour les sauterelles.
Chaud, chaud, les pattes aux scolopendres ! Et pour conclure
sur une note plus légère, deux trois fougasses aux asticots
panés ne manqueront pas de faire le bonheur des enfants. Le
thaïlandais, y’a que ça de vrai ! La France serait avisée d’en
prendre de la graine. Personne n’est dupe de la signification
réelle du sacre à l’Unesco de l’inénarrable « repas
gastronomique français » (baiser de la mort que Mitterrand –
ministre de la culture – tenta aussi, en vain, de décrocher en
faveur de la corrida). La France déconnectée de ses terroirs
ne souffrira pas la prochaine vague sans accepter de s’ouvrir
un tant soit peu aux cuisines exotiques. Les flageolets ont fait
leur temps. Place à l’Asie ! Place aux insectes !
Kopi luwak
À moi, splendeurs et délices du Ponant ! Senteurs
d’élytres ! Fragrances de coprophages artistement braisés !
Vertiges de la Thaïlande, dont la gastronomie rejoint cette
alchimie subtile dont parlent les poètes, capacité à
transformer la glaise en pétales de bonheur ! Envoûtements
320
de Bangkok, où le croustillant de coléoptères se consomme
en famille. Ou dès l’aurore dans la pagode, le confit de
blattes cornaque sa tasse fumante de kopi luwak : cet or
sombre d’ébène moins prétentieux les capsules
individualistes de Nespresso, mais dont l’écorce aromatique
arrête un prix d’appel à 250 $ la livre, s’élevant parfois à plus
de 1000 $ pour certains millésimes. Kopi luwak : la
quintessence du caféier distillé par la digestion patiente
d’une civette asiatique, et recueillie à même ses excréments.
N’était son prix, on pourrait croire que ce caviar fécal
pourvoit déjà nos machines à café où coule la chiasse au
sucre dans du godet de plastique. Mais il y a merde et merde,
et toutes les merdes ne se valent pas.
L’alternance sans alternative
Une manière infaillible d’être à côté de la plaque chaque
fois qu’on parle politique est de se référer à la typologie
droite/gauche mort-née avec l’exécution de Louis XVI.
L’opposition réelle n’est pas celle mise en scène par les
médias et les communicants, qui opposerait une offre
« libérale » de droite préoccupée de liberté, de sécurité,
d’ordre et de tradition, à une offre « sociétale » de gauche
plus imprégné par l’idéal d’égalité, de protection sociale et de
mouvement pour le mouvement ; soit une droite inertielle et
donc réactionnaire à une gauche dynamique forcément
progressiste. Dites ça à Claire Chazal. Cela fait belle lurette
que la « base » a dessillé. Lorsque le seul point de désaccord à
faire mousser pour débrouiller qui Étéocle, qui Polynice se
321
réduit au mariage gay ; lorsqu’on se gargarise de bombarder
Strauss-Kahn champion de la gauche au second tour contre
Sarko « candidat naturel de la droite forte », il faut vraiment
être sacrément niais pour croire encore ce genre de facéties.
Con comme un antifa shooté au sirop de mescaline. Ce qui se
recrute encore très bien autant que de besoin, à l’occasion
des meetings télédiffusés.
L’opposition réelle, loin de braquer PS et UMP,
solidarise PS et UMP en un même bloc UMPS atlantolibéral,
dressé contre une portion croissante des électeurs (et des
abstentionnistes parenthèses français – droite et gauche
confondue – moins obsédés par la « concurrence libre et non
faussée » que soucieux de préserver ce que l’Europe n’a pas
détruit des structures protectrices issues du CNR. L’unique
clivage qui vaille, si l’on tient réellement à la nécessité d’en
identifier un, oppose la vision libérale d’une Commission de
Bruxelles éconocrate œuvrant au nom de la circulation
dérégulée des marchandises, des capitaux et des chômeurs,
adossée sur la mise en concurrence des territoires et des
services ; opposant cette « théologie » technocratique à une
pléiade de voix sans représentation ou dispersée dans des
micropartis filtrés ou relégués à la périphérie du « cercle de
la raison » (Front de gauche, FN, Debout la République ; et
surtout UPR), qui n’a jamais renié la tradition hexagonale du
social-colbertisme,
subtil
mélange
d’étatisme
interventionniste, de protectionnisme intelligent, de
providentialisme et de patriotisme économique.
322
PS ou UMP carburent à l’opposé. C’est gentil flic et
méchant flic, mais flic en dernier ressort. Il s’agit toujours de
rouler le dindon dans la farine, mais avec plus ou moins de
farine…
Clause de virginité
Le mariage judaïque ne plaisante pas avec les contrats
d’exclusivité. La découverte par le mari que son épouse n’est
pas vierge à l’occasion de la nuit de noces a toujours
constitué un motif de divorce. L’affaire se décidait au temple.
Le mari humilié présentait au rabbin le drap nuptial
immaculé censé mettre en accord ses dires avec les faits. Si
l’on s’apercevait qu’il s’agissait d’un coup monté, et que ledit
mari avait menti pour se débarrasser d’une épouse
finalement peu à son goût, la Torah prévoyait qu’il ne
pourrait jamais s’en séparer. Belle conception du bonheur
conjugal ! On imagine l’ambiance à la maison… Si en
revanche, malgré cette infraction, le mari préférait clore le
litige et conserver intacte sa réputation, il s’empressait de
s’entailler le doigt pour répandre son sang sur la chabraque,
puis de l’étendre à son balcon dès les premières lueurs de
l’aube. On lave son linge sale en famille…
Insolvabilité bancaire
« Il est une chance que les gens de la nation ne
comprennent pas notre système bancaire et monétaire, parce
323
que si tel était le cas, je crois qu’il y aurait une révolution
avant demain matin ».
Marx ? Non, Henry Ford, fondateur de la Ford Motor
Cie. Il y aurait trop à commenter. Restons dans notre
actualité. Restons sur la fameuse « crise financière
européenne ». Les grands médias, comme à leur habitude,
déforment l’information en martelant que nous ferions face à
une « crise des liquidités ». Rien n’est moins vrai, et il n’est
pas besoin d’être sorti de l’ENA pour s’en apercevoir. Hormis
la Fed qui jouit, sous la houlette de Bernanke, d’une clause
dérogatoire (« planche à billet » : création monétaire ex
nihilo, ad libitum), toutes les grandes banques sont
aujourd’hui dans le rouge. La crise est une crise de la
« solvabilité ». Cette imposture n’a rien d’une nouveauté, les
banques ayant toujours pris soin de maquiller leur compte.
Mais les blandices de la « mondialisation heureuse » font
désormais que toutes sont engagées les unes envers les
autres. La sortie de la Grèce, de Chypre ou de l’Espagne de la
zone euro pourrait ainsi produire une réaction en chaîne en
révélant le bilan réel des autres banques qui leur sont
affiliées. Les déposants s’apercevront demain qui ne peuvent
plus tirer d’argent pour la raison toute simple que les
banques n’ont pas d’argent.
Voltaire et l’universalisme
On lit partout que le « philosophe » Voltaire (Jean-Marie
Arouet) aurait été un précurseur de BHL (bien fait pour lui) :
324
un défenseur des libertés fondamentales, prônant l’amour et
de la justice entre les peuples. Qu’il se serait élevé contre les
privilèges, contre l’obscurantisme ; qu’il aurait combattu les
préjugés, l’esclavagisme, la peine de mort, plaidé pour
l’émancipation des femmes et pour la liberté. On a coutume
de faire de lui l’homme de la tolérance, le flambeau des
Lumières françaises. C’est à ce titre que Voltaire plastronne
ou Panthéon. Son buste nous rappelle combien sublime était
son plaidoyer, d’un universalisme qui ne cesse de nous
étonner. Ce dont chacun pourra se rendre compte à la
lecture de ces morceaux choisis de l’Essai sur les Mœurs et
l’esprit des Nations (1756), extraite de l’édition Didot de
1805.
Preuve par les Nègres
« Leurs yeux ronds, leur nez épaté, leurs lèvres toujours
grosses, leurs oreilles différemment figurées, la laine de leur
tête, la mesure même de leur intelligence, mettent entre eux
et les autres espèces d’hommes des différences prodigieuses.
Et ce qui démontre qu’ils ne doivent point cette différence à
leur climat, c’est que des nègres et des négresses transportés
dans les pays les plus froids y produisent toujours des
animaux de leur espèce, et que les mulâtres ne sont qu’une
race bâtarde d’un noir et d’une blanche, ou d’un blanc et
d’une noire » (Tome I, p. 6-8).
« Il n’est permis qu’à un aveugle de douter que les blancs,
les nègres, les Albinos, les Hottentots, les Lapons, les
325
Chinois, les Américains soient des races entièrement
différentes […] Les Samoïèdes, les Lapons, les habitants du
nord de la Sibérie, ceux du Kamshatka, sont encore moins
avancés que les peuples de l’Amérique. La plupart des
Nègres, tous les Cafres, sont plongés dans la même stupidité,
et y croupiront longtemps » (Tome I, p. 11).
« Les blancs et les nègres, et les rouges, et les Lapons, et
les Samoïèdes, et les Albinos, ne viennent certainement pas
du même sol. La différence entre toutes ces espèces est aussi
marquée qu’entre un lévrier et un barbet » (Tome II, p. 49).
Preuve par les Juifs
« Nous ne croirions pas qu’un peuple si abominable (les
Juifs) eut pu exister sur la terre. Mais comme cette nation
elle-même nous rapporte tous ses faits dans ses livres saints,
il faut la croire » (Tome I, p. 158-159).
« N’est-il pas clair (humainement parlant, en ne
considérant que les causes secondes) que si les Juifs, qui
espéraient la conquête du monde, ont été presque toujours
asservis, ce fut leur faute ? Et si les Romains dominèrent, ne
le méritèrent-ils pas par leur courage et par leur prudence ?
Je demande très humblement pardon aux Romains de les
comparer un moment avec les Juifs » (Tome I, p. 226).
« On ne voit au contraire, dans toutes les annales du
peuple hébreu, aucune action généreuse. Ils ne connaissent
326
ni l’hospitalité, ni la libéralité, ni la clémence. Leur
souverain bonheur est d’exercer l’usure avec les étrangers ; et
cet esprit d’usure, principe de toute lâcheté, est tellement
enracinée dans leurs cœurs, que c’est l’objet continuel des
figures qu’ils emploient dans l’espèce d’éloquence qui leur
est propre. Leur gloire est de mettre à feu et à sang les petits
villages dont ils peuvent s’emparer. Ils égorgent les vieillards
et les enfants ; ils ne réservent que les filles nubiles ; ils
assassinent leurs maîtres quand ils sont esclaves ; ils ne
savent jamais pardonner quand ils sont vainqueurs : ils sont
ennemis du genre humain. Nulle politesse, nulle science, nul
art perfectionné dans aucun temps, chez cette nation atroce »
(Tome II, p. 83).
Voltaire et l’esclavage
Ce ne serait pas rendre justice à une pensée si riche et si
complexe que de réduire Voltaire à ses passes d’armes
antiracistes avant la lettre. Voltaire n’était pas qu’un modèle
de tolérance, pas qu’un iconoclaste épris de justice. Il était
cela ; mais il était bien plus, il s’appelait Voltaire, un être
délicieux et désintéressé. Un libéral, au sens classique du
terme. Certains esprits chagrins – des plumitifs jaloux, cela
va sans dire – chicanent et lui contestent cette titulature. Ces
polémistes aigris vont jusqu’à le citer pour écorner l’image
d’un humaniste apôtre des droits de l’homme, poussant
parfois
l’ignominie
jusqu’à
convaincre
l’homme
d’esclavagisme. Rien que ça. Un comble !
327
Tous les élèves français du secondaire savent bien
pourtant que Voltaire était antiesclavagiste. Candide est au
programme. La compassion de Candide pour le forçat du
Surinam (chap. XIX) pourrait servir de manifeste au MRAP.
Tout ce que Voltaire a pu écrire d’interprétable doit être
interprété : quand vous citez un texte con, n’oubliez pas le
contexte. Tout ce qui choque est par principe une antiphrase.
N’est-ce pas là justement ce que l’on appelle l’« ironie
voltairienne » ? L’art d’exprimer ce que l’on pense tout en
faisant accroire que l’on pense le contraire de ce que l’on
exprime. En paroles comme en actes. Car s’il a pu se
compromettre avec les armateurs nantais, et grenouiller avec
la compagnie des Indes à l’occasion d’opérations de traite,
c’était évidemment pour « soustraire à la mort tant de
malheureux nègres » :
« Je me félicite avec vous de l’heureux succès du navire
le Congo, arrivé si à propos sur la côte d’Afrique pour
soustraire à la mort tant de malheureux nègres… Je me
réjouis d’avoir fait une bonne affaire en même temps qu’une
bonne action » (Lettre à Michaud de Nantes, citée par C.
Cantu, Histoire universelle, 3e éd., Tome XIII, p. 148).
Voltaire et l’esclavage (suite)
Une bonne action, une bonne affaire. C’est encore mieux
lorsqu’on peut joindre l’utile à l’agréable ; Schindler en tout
cas, lui, ne s’en est pas privé. Ni l’Arche de Zoé. Car c’est
aussi cela, Voltaire : une morale à tout crin articulé à une
328
pratique irréprochable. C’est que Voltaire a une éthique, et il
le fait savoir. Du commerce, oui, mais équitable :
« »Nous n’achetons des esclaves domestiques que chez les
Nègres ; on nous reproche ce commerce. Un peuple qui
trafique de ses enfants est encore plus condamnable que
l’acheteur. Ce négoce démontre notre supériorité ; celui qui
se donne un maître était né pour en avoir » (idem, Essai sur
les Mœurs et l’esprit des Nations, Tome VIII, p. 187).
L’ordre des choses, c’est un propriétaire content veillant
sur ses esclaves comme un père veille sur ses enfants. Pour
leur gouvernement et pour leur plus grand bien –
souvenons-nous en : « les soustraire à la mort » –, et pas du
tout pour s’enrichir. Voltaire prisait d’ailleurs si peu l’argent
que la République saurait au moins lui reconnaître cette
ultime qualité…
329
…n’est-ce pas ?
Du dieu Histoire à la Mémoire
Le siècle du progrès technique avait l’Histoire en
religion. Avec son Tribunal, son Sens, son Paradis, sa
Providence, et ses martyrs, et ses prophètes, et ses oblats, et
son clergé, l’Histoire tenait la place de Dieu. On croyait en
l’Histoire comme processus de rédemption, Progrès à marche
lente vers le rachat de l’humanité. Scientismes et
330
totalitarismes ne juraient que par elle, l’« Histoire », dans
leur Croisade contre les forces de la Réaction. Puis vinrent
les guerres du XXe siècle, les camps et les tranchées
dévoilant l’horreur nue industries de la mort et dans leur
aube, le visage sombre du Progrès. Dès lors, au dieu Histoire,
qui n’avait plus de Sens (d’où la naissance du dadaïsme et de
l’absurde), succéda Mnémosyne. À la chronologie, censée
prêter aux événements une ligne directrice, une téléologie,
succéda l’éclatement pyrotechnique de l’histoire thématique,
compassionnelle et « transversale ». Nous en sommes
toujours là.
Mon cachet sinon rien
Cependant même que la méfiance – souvent fondée, ce
n’est pas nous qui prétendrons le contraire – envers le trust
pharmaceutique atteint son apogée, que les thèses
conspirationnistes se banalisent qui dénoncent les lobbys,
que l’alarmisme est devenu mainstream en matière de santé,
que les discours, les best-sellers, les émissions à dominante
sceptique battent des records d’audience, que la médecine
chimique se voit anathématisée, que les scandales sanitaires
se multiplient (sang contaminé, Distilbène, Isoméride,
Médiator, Diane 35, Furosénide, etc.), que les génériques
inquiètent, que les « me-too » se multiplient, que les vaccins
angoissent, que la pilule affole, que la surmédication effare et
que l’« effet cocktail » achève de vous achever ; cependant
même que les médecines « alternatives » ou « non
conventionnelles » ou « parallèles » conquièrent les hôpitaux,
331
que l’homéopathie, la naturopathie, la phytothérapie, la
chromathérapie,
l’apithérapie,
l’auriculothérapie
(et
pourquoi pas ?), la neurothérapie, la crénothérapie, l’artthérapie, la gélothérapie, la zoothérapie, la lithothérapie,
l’urinothérapie (l’essayer, c’est l’adopter !), la biodanza, le
katsugen undo, la thérapie florale de Bach, l’éthiopathie,
l’ostéopathie, la chirurgie psychique, la chiropraxie,
l’acupuncture ou la moxibustion (acupuncture thermique),
l’EMDR, la spagyrie, la médecine traditionnelle chinoise,
ayurvédique, énergétique, biodynamique, dosimétrique,
intégrative et l’on en passe, ouvrent des officines à chaque
coin de rue, que tous ne jurent que par le « naturel », le
« bio », le « doux », l’« alternatif » et n’ont d’insultes assez
violentes pour dénoncer le pouvoir de nuisance de
l’industrie du caducée ; cependant même que les discours
hostiles à la pharmacopée prospèrent et fleurissent de toutes
parts, nous croyons judicieux – parce qu’entre gens censés –
de vider les cabinets des esculapes un peu trop chiches à
notre goût : ces bonisseurs incompétents qui ne prescrivent
jamais assez… Toutes nos foucades hurlées sur tous les tons
tous azimuts, ne nous empêchent en rien de tenir ferme à
notre première place au palmarès mondial de la
consommation de médicaments. La France, nonobstant
toutes ces récriminations, confirme encore et jusqu’à en
crever son titre de capitale mondiale de la gastronomie
chimique. Un paradoxe français. Un paradoxe de plus. On a
beau éponger tout ce que les grands labos nous inventent
d’antidépresseurs, nous sommes visiblement bien faibles en
332
ce qui concerne la recherche en billes miracle contre la
mauvaise foi…
Raz de plafond
Visite contemplative de la Chapelle Sixtine. Les corps
nus ornent les parois, tapissent la voûte. Mais pas le moindre
poil. Le poil relève de l’animalité et, en cela, s’oppose à la
forme divine valorisée par les canons classiques. On ne
pouvait pas le voir, le poêle, même en peinture. Ce n’est
qu’après Goya, après la Maja nue, que la pilosité va naître à la
peinture et les duvets ensemencés les corps. Les narrations
mythologiques s’effacent pour laisser place aux tranches de
vie. On quitte la beauté magnifiée de l’Antiquité pour
investir le monde tel qu’en sa vérité : naissance de l’art
moderne entre les jambes d’une jeune fille dévêtue.
Endogamie et mariage arabe
L’endogamie, ça sent le roussi. C’est un repli, précisent
les sociologues, une forme faible de l’inceste. C’est une
déviance, ajoutent les clercs. Ce n’est pas pour rien que
l’Eglise la proscrivait entre cousins jusqu’au troisième degré
(Boutin aura beau jeu de mettre à jour son livret familial). Et
Lévi-Strauss de renchérir que le totémisme structure la
parenté. L’endogamie n’a pas sa place dans une culture
ouverte. Les ethnologues nous brossent fort heureusement le
portrait rassurant d’une France relativement peu concernée.
333
L’endogamie ne serait plus que le fait rare d’anciennes
familles de haute noblesse, de villages attardés dans le Larzac
et, par métonymie, de corporations qui tiennent à leur bout
de gras. Tout autre serait le cas des confins orientaux, de ces
contrées solaires, royaumes des sables où l’on aimerait en
faire une exclusivité d’un intangible et monomorphe
« mariage arabe ». Mariage arabe, pudique litote pour ne pas
dire « entre cousins ». Une thèse qui aurait l’avantage – très
justement – de lever le voile sur le mystère de la
surpopulation de « cousins » dans les banlieues (on ne se
demande pas, en revanche, pourquoi les moines s’appellent
tout « frères »). D’ailleurs, qu’est-ce que le voile, sinon le
ticket de bail, sinon la marque de la chasse gardée apposée
par son père sur sa fille bientôt mère promise à son…
cousin ? On ne s’est donc pas gêner pour relever la une
preuve supplémentaire – s’il en fallait – du « retard culturel »
pris par l’Orient sur l’Occident. L’endogamie ? Et quoi ! Il n’y
avait bien que les musulmans pour inventer un truc pareil !
Et sur ces entrefaites, le philosophe ouvre paupière et se
demande : « Vraiment ? » Somme toute, qu’en savons-nous ?
Ne jugeons pas trop vite. Ce serait verser la mousse avant le
café…
Sont nés en Occident
Et comme il a raison, le prudent philosophe ! Comme il
fit bien de juguler ses pets intellectuels pour ne pas sombrer
dans l’unisson du truisme. Nous voudrions que l’endogamie
fût une coutume « barbare ». Il n’en est rien. Chiffres à la clé,
334
si l’on considérait que la somme des documents dont on
dispose rendait raison de la totalité de l’histoire humaine,
l’endogamie que nous associons spontanément à des mœurs
allogènes ne s’avère rien de moins qu’une création de
l’Occident classique. Le premier cas d’endogamie à tendance
patrilinéaire dont on ait connaissance nous reconduit, non
pas chez les affreux barbus, les Perses, les Ottomans, mais
dans l’Athènes de Périclès, berceau de la démocratie !
Athènes si libérale, égalitaire, émancipée (si l’on ne s’arrête
qu’aux citoyens majeurs et mâles) était la seule cité dans tout
l’oikoumênè qui prescrivait à ses éphèbes de prendre femme
à l’intérieur de leur parentèle. Enfin un héritage du pieu
« miracle grec » qui ne soit pas tributaire des apports de
l’Orient. On peut penser qu’après quelques générations, cela
devait vite sentir le renfermé. La génétique, ça ne pardonne
pas. On comprendra peut-être mieux alors une certaine
prédisposition
des
Grecs
pour
les
pratiques
d’homosexualité…
Apologie du médicament
Il est de bon ton de sonner l’hallali contre le toutchimique, de tonner contre les antibiotiques, de dénoncer à
qui mieux mieux – à qui pis pis – les effets délétères de la
pharmacopée. C’est comme le féminisme, l’antiracisme ou le
bonheur : personne ne se prononcera contre. Du moins, pas
publiquement. Le cancan du médicament est un discour à la
fois chic, inoxydable et passe-partout. Une harangue
omnibus pour « ambiancer » les soirées kitch à la MOMA.
335
Du genre qui ne mange pas de pain. Du genre à se banaliser
comme une épidémie de pisse chaude, pétri de généralités
qui mettraient Lapalisse en bière. Cela ne le rend pas plus
vrai. Ne soyons pas injustes. Ce n’est pas parce que la
médecine tue que la médecine ne vaut rien. Le serpent
d’Epidore ne méritait pas ça. Tancer le médicament serait
comme jeter le bébé avec l’eau du boudin. C’est oublier d’où
nous venons.
Hier encore sans molécules
Le médicament n’est pas qu’une molécule qui aurait mal
tourné. Pas qu’une toxine à tuer les philosophes et les
empereurs macédoniens. C’est un principe actif qui a permis,
au terme de deux siècles de recherche, de transformer
l’alchimie médiévale en une science positive. Le médicament
a remplacé les décoctions, les simples et les onguents souvent
plus sédatifs que curatifs, permis d’éradiquer des maladies
entières de la surface de la Terre, de traiter favorablement un
certain nombre de situations cliniques sans lui désespérées,
de négocier avec la mort et en cela, à modifié radicalement
notre manière de concevoir la vie. L’anesthésie locale et
générale ont été au fondement de toutes les ouvertures de la
chirurgie. L’insuline synthétique a redonné une chance aux
enfants diabétiques dont l’espérance de vie se comptait en
semaines. Plus de cercueil pour berlingots, plus
d’enterrement pour les bambins cuits dans leur jus. C’est
aussi ça, le médoc.
336
Et davantage. La liste est longue. Songeons seulement
que nous ne vivons pas seulement plus, mais aussi mieux –
au risque de choquer – grâce aux médicaments. La
sénescence ne paraît plus si effrayante, adoucie par sa louche
d’inhibiteurs. Sérotonine et noradrénaline font plus contre la
solitude qu’un caniche-toy. Les greffes seraient restés de pur
carnage sans agent immunosuppresseurs pour contenir les
rejets. Les antidépresseurs et les barbituriques ont beaucoup
travaillé pour la SNCF. En aurait-il bénéficié, Goebbels serait
encore des nôtres. La morphine et les opioïde ont soulagé
une part de la souffrance qui est peut-être, au monde (à tout
le moins, passé un certain seuil) la chose la plus stupide après
la fête de la musique. Sans oublier le progrès marqué par les
antibiotiques, la bandoline et les bêtabloquants. Tous ceux
qui ont un jour ouvert un livre de Heidegger ont connu dans
leur chair de quel secours peut être un cachet d’aspirine.
Médecine socio-économique
À l’exclusion des enjeux médicaux et de l’intérêt de
connaissance induit par ces révolutions, les progrès du
médicament ont amorcé de profondes mutations du paysage
socio-économique. Les campagnes de vaccination ont
relativisé le plafond de verre qui séparait les riches des
pauvres devant la maladie. La mise au point de la pilule fut
l’occasion pour nombre de jeunes filles de faire carrière et de
goûter, enfin, aux joies du travail à temps plein. Depuis la
découverte par l’apprenti laborantins de Pasteur des levures
de fermentation au fond d’un tonneau de vin (in vino
337
veritas) ; depuis la mise au jour des micro-organismes des
substances antibiotiques comme la pénicilline par le
pharmacologue Alexander Fleming, la médecine est entrée
dans un toute autre paradigme. Une nouvelle phase de son
histoire, nous engageant à penser autrement la vie et la
santé.
La vie ; car le virus défie nos conceptions de l’animé et
de l’inerte. Il est à l’entre-deux, un mort-vivant, comme le
corail est minéral et végétal ensemble. Et la santé ; car elle
n’est plus qu’un équilibre austère de fonctions corporelles :
elle est une sensation. Elle n’est plus définie sous le régime
de la machine, comme absence d’avarie, mais comme une
« surabondance d’être ». Au « silence des organes » (Paul
Valéry) succède l’« état de bien-être » brandi par les
brochures de pharmacie. C’est l’optimisme-même : passage
du verre à moitié vide au verre à moitié plein.
Prophylactique, thérapeutique ou palliative, la chimie
médicale est l’une de ces rares choses qui s’améliorent avec le
temps. Ce qui n’empêche pas qu’un tiers du marché des
médicaments soit occupé par des produits classés SMR-5,
inefficaces, à service nul ou simplement dangereux. Il faut
bien vendre. Mais cette cohorte statistique de moutons noirs
ne doit pas faire oublier le reste du troupeau. Il faut n’avoir
jamais souffert (et donc en avoir pris beaucoup) pour récuser
si légèrement l’ensemble des bénéfices que les médicaments
nous auront apportés en deux siècles de temps. Ce serait un
338
peu comme un cheikh Qatari qui reprocherait à son esclave
chinois, en visitant son bidonville, d’avoir si mauvais goût…
Le remède est poison
Tout ce qui est efficace peut – par définition, par
occasion, par accident – être nocif. Janus a deux visages. Il ne
peut y avoir de principe actif sans effets secondaires. Il ne
peut y avoir de molécules dont l’usage inconsidéré, soit qu’il
résulte d’une mauvaise ordonnance ou d’une mauvaise
posologie, n’entraîne des risques de complications. Toute
prescription se doit de faire la part entre les bénéfices et les
ravages possibles d’une substance. Philippus Theophrastus
Aureolus Bombastus von Hohenheim (dont les parents ne
brillaient pas pour leur sens de la concision), dit Paracelse,
avait fait sien ce principe alchimique, secret des Asclépiades :
« Toutes les choses sont poison, et rien n’est sans poison ». Y
compris les plus nécessaires, comme l’eau, et l’oxygène, et le
bonheur, et la filmographie de Jean-Claude Vandamme.
C’est aussi vrai de l’argent, de l’atome et d’Internet. Tout est
toxine et tout est antidote. Tout est question d’usage et de
dosage et tout est relatif. C’est l’amphibologie foncière du
terme pharmakon. Le médicament est. Sans plus. Il peut tout
être, tout et n’importe quoi. Ce n’est pas le cheval qu’il faut
blâmer quand le cocher se trompe de route. La flèche n’est
339
pas fautive, celle-là qui vous a transpercé la jambe. Visez
l’archer1.
Langage, musique et danse
Les périodes musicales, les rythmes de la danse s’écrivent
et se décrivent comme autant de dialectes. Platon assimilait
déjà hiéroglyphes, « divines paroles » figées dans l’angle de la
pierre, aux stations des danseuses telles qu’elles se
succédaient en alphabet lors des mystères d’Isis. Musique et
danse tressée en symphonie (l’une va rarement sans l’autre)
forment un double langage. Elles développent une syntaxe,
déclinent une sémantique ; on voit, du reste, qu’elles glanent
une part considérable de leur vocabulaire technique
directement dans les essarts de la linguistique.
Grammaire martiale
Les arts martiaux répondent d’une même logique de
construction qu’ils mettent en œuvre sur un autre registre.
1
… et taillez-lui l’index, qu’il ne tire plus ses flèches. Ainsi
procédait-on dans l’infanterie française durant la guerre de
cent seize ans. De là la symbolique provocatrice du doigt
d’honneur brandi en direction des « phalanges » adversaires,
signe de « taunt ». Toujours plus élégant que d’exhiber son
postérieur sous la bannière des Écossais de la bataille du pont
de Stirlin.
340
Les arts martiaux aussi déploient leur phraséologie. Ils se
nourrissent d’une ponctuation et d’un vocabulaire
différentiel et dûment codifié. Ils ont leurs rythmes et leurs
périodes, leurs amplitudes et leurs respirations. Ils sollicitent
une poétique du geste qui a fonction de proposition : quand
dire, c’est faire. Ils impliquent une scansion, avec ses temps,
avec ses accélérations, avec ses décélérations, ses
allitérations, ses assonances et sa métrique qui peut-être
accentuelle, quantitative ou syllabique selon que le
pratiquant insiste sur la puissance, sur l’amplitude ou sur la
symétrie d’ensemble de son mouvement. On retrouve dans
les arts martiaux les mêmes contraintes formelles qui
s’appliquent à versification classique. Tout est discours.
Grammaire martiale (suite)
Tout est discours, en cela que tout fait sens. Principe
d’économie qui départit essentiellement les arts martiaux de
la danse (encore que certaines formes de danses, telles que la
capoeira, prétendent au statut d’arts martiaux) – hormis, bien
sûr, l’usage et le contexte. Les arts martiaux forment un
discours brachyologique, sans fioritures. Ces phrases
bannissent le superflu pour viser l’optimum. Chaque geste
comporte sa signification. Tous visent au maximum de
rentabilité. Ce critère d’efficacité n’interdit pas que le
langage martial soit imprégné d’autres valeurs (ou bien tous
se ressembleraient). Aussi concevrons-nous que ses formes
asiatiques sont, de manière plus générale, davantage propres
aux adjectifs, aux périphrases, aux circonvolutions et aux
341
sous-entendus que ses formes occidentales, plus franches,
plus immédiates, qui ne jurent que par le verbe.
Cette différence d’approche se répercute dans la pratique
à travers l’amplitude permise par les techniques de la zone de
contact, beaucoup plus vaste dans le cas des disciplines
bénéficiant de l’allonge supplémentaire des jambes et
souvent dérivées des arts du sabre, que dans celui des
disciplines de « corps à corps », mêlant aux traditions de la
boxe ouvrière des arcanes hérités de la lutte gréco-romaine
(le MMA en est l’exemple le plus achevé). Une différence
d’approche – au sens concret et spirituel – qui creuse l’écart
entre deux conceptions du monde, et nous rappelle ainsi que
le langage est notre conception du monde. Il n’y a donc rien
de fortuit à ce que l’on parle d’« arts martiaux » dans les pays
très à cheval sur la « manière de dire » (autant de saluts que
de situations en japonais) et de « sports de combat » dans
ceux plus attachés au résultat.
Anatomie du karaté
Pour n’aborder qu’une seule parmi ces disciplines venues
d’Orient, traitons de la plus licenciée en France après le judo (la « voie de la souplesse ») et le tae-kwon-do (« la voie du
pied et du poing ») ; à savoir le karaté-do (« la voie de la main
vide »). Le karaté répond de la maîtrise de trois ensembles de
techniques appelés kihon, kata et kumite. Le kihon embrasse
l’ensemble des mouvements de base – attaques, parades,
stations et déplacements – qui sont les unités fondamentales
342
mobilisés au niveau supérieur par les kata. Les kata articulent
ces unités au sein de séquences ou d’enchaînements en leur
prêtant une cohérence d’ensemble, de la même manière
qu’un énoncé en linguistique organise un lexique au sein
d’une phrase dotée d’un rythme (syntaxe) et d’une
signification (sémantique). En l’occurrence, la signification
de ces kata n’est autre que celle du scénario de combat dont
elles sont une simulation.
Maîtriser ses kata signifierait dans une conversation
réelle détenir un avantage tactique sur l’adversaire en
s’épargnant quelques instants de réflexion, en jouant de
meilleurs automatismes rhétorique. Précisément, le dernier
domaine d’études qu’implique une maîtrise accomplie du
karaté consiste en la pratique du kumite (« combat »). C’està-dire en la mise en œuvre des précédentes acquisitions au
sein d’une situation d’échange deux pratiquant : un assaillant
(un locuteur), un défenseur (un récepteur), alternant tour à
tour dans une logique de tac-au-tac (stichomythie). Kihon,
kata et kumite s’impliquent alors comme le complexe
implique le simple, comme tout ensemble constitué est
tributaire de ses parties constitutives, de même qu’aucun
dialogue ne peut s’établir sans phrases et aucune phrase sans
mot. La même grille d’analyse vaudra pour la plupart des arts
martiaux. À l’exception, peut-être, du débat politique.
343
Caméras embarquées
Le gouvernement russe va rendre obligatoire
l’équipement de « boîtes noires enregistreuses » (vidéocaméras) dans tous les véhicules civils circulant sur le
territoire. Une chance inespérée pour le lobby des assurances
qui, pour une fois, n’a pas eu à jouer des coudes pour imposer
de nouvelles normes sécuritaires. Reste que ce n’est pas non
plus (seulement) pour espionner les automobilistes, pour
endiguer la corruption des officiers de police ni même
quantifier la proportion des accidents dus aux excès d’alcool.
So what ? La principale raison qui a conduit l’assemblée
fédérale (Douma) – id est Poutine – à prendre cette
résolution n’était en vérité que bassement financière.
Comme pour l’installation des radars fixes en France. Il
s’agissait de mettre un terme au fléau national du « jeter de
piétons ». Les statistiques ont en effet montré qu’un nombre
croissant de citoyens se précipitaient sous les roues des
voitures au péril de leur vie, en espérant (sinon mourir), au
moins toucher une pension d’invalidité. Au point que les
caisses se voyaient ponctionner comme des tonneaux percés.
C’est autant de mettre en moins sur les yachts de l’oligarchie.
Et cela, l’État ne peut pas laisser passer.
Topless, up-short
Cependant même que le monokini perd peu à peu de ses
attraits aux yeux de la gente féminine, le taux de pénétration
du slip de bain moule-bite bat des records auprès du kéké de
344
plage. Cette covariance inverse pourrait s’interpréter comme
l’expression d’une moindre angoisse des hommes face aux
impondérables de la virilité. Moins de tentations, moins
d’accidents. Les gestionnaires des aquaparcs ne s’imaginent
pas dans quelle détresse ils mettent les hommes en
proscrivant perversement les maillots-short, tandis qu’en
plein cagnard, s’exposent les corps huilés des nymphes
océaniques.
Silence de stars
A quelque chose, malheur est bon. L’ont prouvé
récemment une escadrille de stars américaines liguées pour
une opération de levée de fonds (fundrising) en faveur de la
recherche contre le VIH (c’est-à-dire pas du tout pour tenter
d’obérer qui pourrait apparaître comme un tunnel
d’actualité). La « chose » dont le malheur est bon, c’est leur
retraite intérimaire de Twitter et Facebook. C’est leur
boycott momentané des principaux outils promotionnels
classiques – ce qui pour certains, ne changeait pas beaucoup.
Un congé médiatique qui, en période de saturation, est, à
n’en pas douter, la plus fertile des communications. Justin,
Usher, Lady Gaga et Rihanna, tous allaient contribuer ;
aucun ne doutait de ce que ses fans (pigeons) seraient assez
accros pour passer à la caisse. Eux n’auraient pas besoin de
condescendre à faire un disque. Pas comme ces froggies
ridicules – les « Enfoirés », qu’ils s’intitulent – sautant sur le
dernier téléthon de la popularité pour remonter en scène. Et
qui pis est, pour moitié moins de recettes. Eux se savaient
345
bien trop indispensables pour qu’on les laissât cuire sur des
charbons ardents. Enclos dans leur silence. À l’évidence, la
barre des dix millions serait atteinte en cinq secs. L’affaire de
quelques jours, se disaient-ils. C’est beau d’être optimiste…
Cela n’empêche malheureusement pas être très loin du
compte. C’est surtout reposant et, d’une certaine manière,
illustrative de ce que le sida, quoi qu’on en dise, n’a pas que
du mauvais. Comment dit-on, déjà ? À quelque chose,
malheur est bon…
Ignorance du savoir
Ce qui sépare donne à connaître. Il faut une interface
(écran, langage, organe, dispositif) pour dissocier le soi du
monde ; pour créer la distance de l’objectivité, créer la
représentation. Nous-mêmes, « êtres pensant », sommes
séparés de l’« être pensé » par notre sensibilité. La sensibilité
in-forme et par là-même dé-forme inexorablement le peu
qu’elle filtre de l’extériorité1. L’appareil cérébral est ainsi
1
De l’extériorité, nous n’éprouvons rien d’autre que la réalité
comprise entre 380 nm (violet) et 780 nm (rouge) de
longueurs d’onde et 16 Hz et 20 kHz de fréquences
acoustiques ; même potentiel et mêmes limites pour tous les
autres sens au prorata de la sensitivité de l’espèce. Or, qu’en
est-il du reste ? De ce tout ce qui excède le spectre de la
sensitivité de l’espèce ? Notre univers est composé à 95,4 %
d’une entité (énergie noire + matière noire) qui nous est
insensible, mais que la théorie prédit à raison de cinq fois
346
séparé des choses par ces mêmes médiateurs qui le relient
aux choses. Là se dessine l’idée que la connaissance suppose
non plus seulement une séparation certaine de l’être
connaissant d’avec ce qu’il connaît, mais qu’elle suppose
encore une séparation de second niveau, plus radicale, de
l’esprit connaissant d’avec lui-même en tant qu’entité
physico-chimique. Séparation d’avec les choses en-deçà de
la sensibilité, séparation d’avec les mécanismes de la
sensibilité. Séparation « externe » entre le sujet connaissant
et l’objet connaissable ; « interne », ensuite, entre le soi
« esprit » et le soi « corps ». Bien que ni l’une ni l’autre
n’aient de réalité autre que théorique.
L’esprit ignore tout du cerveau dont il est
l’épiphénomène. L’esprit, si clairvoyant soit-il, ne peut se
figurer par voie d’introspection qu’il est le fruit d’une
myriade d’interactions mobilisant des milliards de synapses.
Il ne sait rien des neurotransmetteurs, des messagers
chimiques, des décharges électriques qui le traversent à
chaque instant. Qu’est-ce que l’esprit connaît du corps ?
Rien par lui-même. Ce que l’esprit connaît du corps, il ne l’a
pu connaître qu’en sortant de lui-même, et à l’issue
seulement
d’une
investigation
faisant
intervenir
l’objectivisme supposé des sciences. Cependant que Lancelot
plus abondante que la matière baryonique. Nous sommes au
quotidien aux prises avec ce genre de défaillance, aveugles à
l’essentiel. Ce qui nous échappe est incommensurablement
plus vaste que ce que nous percevons.
347
se déclare à Guenièvre et ce faisant, renonce à son honneur,
à son serment, au Graal, il ne sait pas qu’en lui s’agitent un
pullulement de cellules qui ne savent pas elles-mêmes qui
est Guenièvre ; et moins encore qu’elles constituent un
homme nommé Lancelot – lequel le leur rend bien.
Il n’est pas peu troublant de songer que notre
connaissance du monde, que tout ce que nous croyons
savoir de l’extériorité, soit en même temps conditionnée par
l’abîme d’ignorance qui nous relie notre individu. Que nous
ne sachions pas de quoi et comment nous sommes faits, et
que ce « quoi » dont nous sommes faits ne sache rien de qui
nous sommes. Que le connu soit à ce point subordonné à
l’inconnu qui rend la connaissance possible, tout en la
limitant. C’est l’erreur fondatrice du cartésianisme (dont
tout le cartésianisme mais que la tentative de résorption) :
avoir posé l’esprit comme une substance pensante
antécédente au corps, s’intuitionnant d’abord et puis
s’apercevant comme corps, tandis qu’elle est d’abord ou
plutôt simultanément un corps s’intuitionnant comme une
substance pensante. L’inconnaissable n’est pas seulement le
monde en soi, mais d’abord soi, qui ne se connaît jamais que
dans par le monde.
Déballastage d’oreille
Jusqu’en cette année faste de 1887 AD qui vit la science
franchir une étape décisive de son évolution ; jusqu’à la
parution des travaux du neuropsychiatre bavarois Aloïs
348
Alzheimer, toutes la médecine européenne s’accordait à
penser que le cérumen était une sécrétion produite par le
cerveau. Une sorte d’excrétion par voie auriculaire de rebuts
corticaux ; de « déchet organique », si l’on préfère, rejetés par
l’encéphale chaque fois que ce dernier était sollicité. Plus il
l’était, sollicité, et plus il produisait. C’était l’idée : pavillons
crades, tympans terreux, puissants méninges en fièvre.
Le dicton ne tombait pas toujours dans les oreilles d’un
sourd. Il n’a jamais manqué de baratineur soucieux d’en
remontrer. C’était un temps où la patine d’oreille se prévalait
de la même fonction dénotative que remplissent désormais
nos lunettes d’intellos, indices ostentatoire de richesse
intérieure. Bicycles ou cire d’oreille, un moyen comme un
autre de se faire passer pour ce qu’on n’est pas : intelligent.
Demandez-vous pourquoi Audrey Pulvar, promue critique à
« On n’est pas couché », à bazardé si vite ses lentilles de
contact…
Les Arabes misogynes ?
Voire. Une épouse saoudienne peut exiger et obtenir de
divorcer au seul motif que son mari refuse de lui servir un
café.
349
Le darwinisme de l’œuvre
Face au fiasco peu surprenant du musée permanent et
très « collet monté » consacré à Hergé, les gestionnaires de la
Moulinsart corporation ont enfin desserré l’anus pour
permettre à Spielberg de porter Tintin au cinéma. Banco.
Succès critique et populaire. Aux tambours d'affliction le
cèdent enfin les trilles de la résurrection. Le petit reporter
belge retrouve à l’internationale une seconde jeunesse. Ce
qui n’était pas gagné, au vu du sort qui fut celui des
précédentes adaptations. Ce qui nous conduit surtout à nous
demander s’il est vraiment sens à prolonger le droit de «
propriété intellectuelle » d’une œuvre au-delà de la mort de
son auteur ? S’il est jamais utile de la reporter sur la famille –
sauf à lui garantir une rente viagère pour ces vieilles piges
dont on va mal ce que la "création" aurait à y gagner » – au
lieu de l’« élever » sans plus attendre (plutôt que de la faire «
tomber ») dans le domaine public. On ne perdrait rien à
contrebalancer le principe de précaution par un principe
d'innovation.
Romans, bandes dessinées, séries, pourquoi n'aurait-on
pas le droit d’entretenir un univers ? De se l’approprier, de le
réinvestir, de l’enrichir ; quitte à le réécrire ? Le recyclage et
à la mode, profitons-en. N’est-ce pas ainsi que se constituent
les mythes ? L’imitation n’est pas toujours une limitation.
Chacun doit pouvoir apporter sa pierre à l’édifice ; le tri
qualitatif s’opère en dernier ressort, mais en aval de la
production. Il y aura du mauvais ; il restera toujours du bon.
350
Il y aura l’Astérix de Forestier et l’Astérix de Chabat. Ce n’est
pas si cher payé sa place de cinéma. Ian Flemming abhorrait
ce dandy laqué qu’on avait fait de son James Bond sur grand
écran, cela lui foutait le cul en larmes, pour citer un ancien
ministre ex-rugbyman ; personne ne songe à regretter qu’il y
ait eu un James Bond sur grand écran. Qu’il y en ait eu vingtquatre. La mutation propose, la sélection dispose. C'est du
pur darwinisme. C'est le sens de la vie. – Et merde à Ian
Flemming.
L’ode à la buvette
Les brasseries populaires, en sus des chopes, des pintes et
autres quartes, ne remplissent pas qu’un rôle démocratique
de premier plan – ce qui suffirait à expliquer pourquoi l’on
tient autant à les vider (les bocks et les établissements). Elles
ont aussi et plus encore une vocation sociale. Le désespoir et
la misère humaine se socialise dans les troquets. Elle s’y «
métabolyse », s’y purge. Le barman est le psychanalyste du
pauvre. Les compagnons de beuverie « partagent » : c’est tous
les soirs l’heure fatidique de la thérapie de groupe, de la
chaleur humaine qui rend la vie plus supportable. On se
désole, on se désisole. On se biture au bar de façon collégiale.
On noue des liens ; car « Vodka : connecting people ». C’est
sur le zinc, dans le partage, que se forgent les consciences
citoyennes, autour des ballons de vin que se constituent les
solidarités de travail, qui sont autant de poches de résistance
au rouleau compresseur du benchmarking compétitif. Rien
de tel qu’une bière pression contre la dépression. Rien de
351
pire, en ces temps d’individualisme forcené, que le « verre
solitaire ». Le verre solitaire se convertit bien souvent en
shoot de drogue sous l’escalier. Remèdes ou palliatifs à
l’atomisation, les brasseries populaires sont des services publics.
Château-la-fuite
Or c’est aussi cela que le déluge d’arrêts liberticides qui
s’abat actuellement depuis Bruxelles sur ces « vestiges
anachroniques de la vieille France » est en train d’asphyxier.
L’interdiction de la cigarette a sonné l’hallali. Suivi de près
par l’abaissement drastique des seuils de verbalisation pour
l’alcool au volant. Une politique de tolérance zéro (,25
mg/litre) que l’on n’attendait pas forcément de la part d’une
nation qui a su faire de la culture du vin le noyau liquide de
son rayonnement à l’international. La conséquence : tout le
monde chez soi, les cafés ferment, Sony vend des téléviseurs.
Il est à craindre qu’au TGV où vont les choses, en France «
tout se termine en overdoses d’anxiolytiques » plutôt qu’en
chansons – à boire. En psychiatrie plutôt qu’en rébellion.
Dans la résignation. Faut-il vraiment voir un hasard au fait
que la consommation d’antidépresseurs s’accroît dans un
rapport de proportion inverse à la fréquentation des
plébéiens estaminets ? Au fait que les politiques augmentent
la TVA sur les produits alcoolisés, et rémunèrent
parallèlement les pharmacies, non pas à l’acte, mais à la
vente – à la distribution ? C’est un compl’eau ?! Encore un
352
coup de Jarnac des syndicats du crime. Chercher le Medef et
Sanofi : qui paye commande. La tournée générale.
Racine de Dieu
Baroud d'honneur ou fontaine de jouvence ? La science
a-t-elle tué Dieu– ou bien l’a-t-elle ressuscité ? L’algèbre
pourrait, en dernière analyse, n’avoir rien fait que transposer
à la Nature une pratique millénaire que l'exégèse réservait
traditionnellement aux Textes. L’une « parle le langage de la
mathématique » (Galilée) ; les autres sont rédigés « sous la
dictée de Dieu » (Augustin). Mais c’est d’une même apagogie,
d’un même élan, d’une même recherche d’ordre de beauté,
d’une même aspiration, d’une même « béatitude » et
finalement, d’une semblable éjaculation psychique que
répondent l’une et l’autre – le comput et la mystique. De l’«
ineffable » spirituel à l’« inconnue » mathématique, il n’y a
qu’une mince frontière que brouillent allègrement les
physiciens. L’algèbre (de l'arabe ‫الجبر‬, al-jabr, « la réunion »)
est une restauration du lien, de même que la Bible, les
Testaments (du grec διαθήκη, diathếkê, « contrat »), sont un
recouvrement de l’alliance. Toutes deux ont été faites par les
théologiens. Tout se passe comme si le mathématicien avait
révoqué Dieu pour lui substituer « x » ; comme si le monde «
moderne » était passé de la transcendance à l’immanence, la
vérité du monde n’étant plus guère contenue dans le Livre
du Monde, mais dans le Monde lui-même. Avec l’algèbre, les
équations supplantent les paraboles, les Forces remplacent
les Anges – ce qui nous fait une belle jambe. Auguste Comte
353
s’est empaumé d’orgueil qui voulut vendre la peau de Dieu
avant de l’avoir tué : se « séculariser » n’est pas encore sortir
de l’« état théologique ».
Touche pas à ma pute
Les syndicats de police sont unanimes pour dénoncer les
projets de loi visant à réprimer – certains veulent « abolir » –
ce qu’il est désormais convenu d’appeler « le plus vieux
métier du monde ». Soit en fliquant les asphalteuses (délit de
racolage), soit en taxant la clille (délit de sollicitation) ; poire
et fromage, dans l’idéal. Mais pourquoi donc les « forces de
l’ordre » seraient-elles contre ? Il faut avoir l’esprit
crânement ministériel ou moraliste pour croire qu’il s’agit
uniquement de récriminations de fachos réactionnaires et
misogynes fleurant les aisselles moites. Les policiers mettent
du déodorant. Ou bien qu’il serait question de mettre à
l’index une décrétale totalitaire, s’introduisant dans les
alcôves où elle n’a pas sa place. Non plus que de prévenir
qu’un tel décret serait inapplicable ou risquerait de mobiliser
les rares agents encore sur le terrain à faire les poches à de
pauvres types physiquement défavorisés plutôt qu’à réprimer
la délinquance ou à veiller sur leurs concitoyens. Tout cela
passe encore. Relativement.
Moins aisément la perspective d’ôter aux policiers leur
principal outil de travail. Les belles-de-nuit comptent dans
leurs effectifs de précieux informateurs qu’une loi antiprostitution ne manquerait pas de reléguer dans les
354
méandres de la clandestinité. Pas glop. Mais les faits sont
têtus. Ce sont en grande majorité les prostituées dites
libérales et régulières qui rendent possible l’arrestation des
réseaux étrangers de prostitution, en dénonçant leur rivales
des Balkans entrées par les filières d’exploitation, la
concurrence infâme qui fait chuter les prix, plombe le
marché, vide les carnets de commandes. C’est le syndrome
bien connu du plombier polonais ou du chauffeur croate. Le
même dumping social qui aboutit à faire de l’entreprise Le
Pen le premier parti des déclassés après celui de l’abstention
motive nos tapineuses lésées à se rendre au poste de délation
(sport bien français, s’il en est un). Autant d’indics qui
contribuaient valeureusement à la résolution des faits de
voirie. Et que l’on ne risque plus de revoir au commico sitôt
le commerce devenu opaque.
En perdant de vue la pute, les petit-condés perdent leur
agence de renseignements. On peut comprendre qu’ils
montrent un peu les dents. Voilà comment par idéologie, par
ignorance, par sectarisme et par la voix de Vallaud-Belkacem
au cortex nervurée de bêtise, on en arrive à faire voter des
lois aux conséquences contraires à celles prétendument
visées. Les gens croient en ce dont ils ont besoin de croire
pour justifier leurs actes. Mais ce n'est pas parce qu'ils sont
plus nombreux à avoir tort qu'ils ont raison. L’enfer est pavé
de bonnes intentions – bonnes intentions de ceux qui le
pavent pour ceux qui le subissent. Mais la morale est sauve.
C’est bien tout ce qu’il leur reste…
355
Carrie, c’est (pas) fini
Il y aura quarante ans bientôt que le premier Carrie,
adapté du roman de Stephen King, sortait sur nos écrans. Son
remake est en production, sortie prévue pour 2013. Cette
fois, Facebook, Twitter et Instagram seront de la partie. Les
scénaristes se sont mis à la page. Quoi de plus oppressant, de
plus contemporain que le « webulliying », la « sextorsion », le
harcèlement à domicile ? Ça plus les basses hurlant du Bob
Sinclair en fond sonore de la surprise-partie procurera
l’assurance de ne pas « plomber » l’ambiance. C’est à ce genre
d’ajout à première vue sans incidence que réside tout le
charme d’une époque. Tout ce qui date un film et le rend
comestible – ou accessible – à un public qui ne se reconnaît
pas dans celle des seventies. Carrie va donc passer du fil
dentaire au chewing-gum Hollywood. Ça va faire mal aux
dents.
Jugés sur rien
Si l’on ne peut avoir raison tout le temps, il est encore
plus rare d’avoir tort systématiquement. Sartre lui-même
n’échappe pas à la règle (ni au compas, qu’il n’avait pas dans
l’œil). On ne peut pas décevoir partout. Une chose en
laquelle Sartre ne s’était donc pas trompé – en admettant que
la liberté fut postulat viable, et l’existentialisme un
humanisme plutôt que le cache-sexe résipiscence de la
collaboration –, consiste à relever que l’absence de choix
témoigne déjà d’un choix : celui de ne pas choisir. Ne pas
356
choisir, c’est s’engager à ne pas faire, à laisser faire. C’est faire
le choix – éthique – d’éteindre la lumière ou, au contraire, de
ne pas céder à la compromission. Il est des occasions,
nombreuses, où l’immobilité prête plus à conséquence que le
mouvement.
Les deux extrêmes de l’inaction sont à ce titre
éminemment révélateurs de significations morales : d’une
part, la « non-assistance à personne en danger », qui fait
l’objet de l’article 223-6 du code pénal1 et que beaucoup,
parmi lesquels le Docteur Mengele Kouchner, voudraient
étendre à l’« ingérence humanitaire » ; de l’autre, la « nonviolence », dérivatif de l’ahimsâ, utilisé depuis Gandhi
comme arme de pression politique (« abus de faiblesse » :
abus par le plus faible de sa faiblesse pour abuser du fort).
On peut laisser assassiner des communistes, des
résistants, des juifs durant l’Occupation et être condamné
1
« Quiconque pouvant empêcher par son action immédiate,
sans risque pour lui ou pour les tiers, soit un crime, soit un
délit contre l'intégrité corporelle de la personne s'abstient
volontairement de le faire est puni de cinq ans
d'emprisonnement et de 75 000 euros d'amende […] Sera
puni des mêmes peines quiconque s'abstient volontairement
de porter à une personne en péril l'assistance que, sans risque
pour lui ou pour les tiers, il pouvait lui prêter soit par son
action personnelle, soit en provoquant un secours » (Art.
223-6 du Code pénal français).
357
pour n’avoir pas agi – précisément depuis la seconde guerre
mondiale. On peut n’avoir rien fait que végéter aux latomies,
croupir trente ans en attendant que ça passe et devenir
l’icône de la « nation arc-en-ciel »1. Deux attitudes, deux
abstentions, qui nous mettent en situation de répondre non
pas à l’aune de ce que nous avons fait, mais au regard de ce
que nous n’avons pas fait, pour ainsi dire, aurions dû faire. Si
« l’existence précède l’essence », celle-ci ne s’épuise pas dans
la somme de nos actes. Le non-agir, nous apprend Sartre,
1
On songe, bien sûr, à Nelson Mandela – Tata pour les
intimes –, la « lumière de l'Afrique » décédée dans la nuit,
dont il est toujours bon de rappeler que les mêmes
gouvernements qui ce matin « compatissaient au deuil »
soutenaient quelques années plus tôt le maintien de
l’apartheid au nom de la lutte contre le communisme. On
oublie un peu vite la diligence de Margaret Thatcher et de
Ronald Reagan à taxer l’homme de bouteur de feu. Toute
aussi muette, l'acrimonie du RPR à son encontre, qui
stipendiait ouvertement son rival politique, un homme de
paille noué comme un scoubidou pour imploser le
mouvement. Vrai que « Madiba » (son nom tribal) n’a pas
non plus été qu’un enfant de chœur au sein de la MK.
Songeons que sa désinscription de la liste officielle des «
terroristes ennemis de l’Amérique » (pléonasme) ne remonte
qu’à 2008. Mais l’heure est aux condoléances. Aux oraisons
funèbres, pas au règlement de comptes. Tout se recycle, rien
ne se perd. Mettez l’ennemi en bière, il devient votre allié.
Les morts ont le bon goût de ne pas être trop rancuniers…
358
nous constiue autant que notre agir. Nous sommes aussi ce
que nous ne faisons pas.
Ebony and Ivory
La question du racisme n’est plus tellement celle de
savoir si l’Amérique ou si l’Europe seraient disposées à faire
élire un Noir à la présidentielle ; elle serait plutôt, au point
où nous en sommes, de savoir si l’Afrique où l’Asie seraient
disposées à faire élire un Blanc.
La plume et le fusain
Il est d’usage, sauf honte exceptionnelle et souvent
justifiée, que les écrivains modernes émargent en leur nom
propre, tandis que les auteurs de bandes dessinées – à
l’exception des mangaka – sévissent le plus souvent
incognito. Tout se passe comme si « déchoir dans la bande
dessinée » revenait à prostituer tant le dessin que la
littérature au grand Mammon du vice, à remiser les muses
sur le trottoir pour servir d’exutoire à la facilité. Pour le
tapin, comme source de revenus facile et populiste. On «
compose » un ouvrage ; on « commet » un album comme on
jouerait dans une série porno. Sous pseudonyme. C’est le
syndrome d’Arielle Dombasle et de Sylvester Stallone (dont
le surnom d’« étalon italien » lui colle encore gluant aux
testicules). Le génie du phylactère, même aujourd’hui, ne va
jamais sans un certain mépris. On dit encore que les bédés,
359
c’est pour les gosses, que ce n’est pas sérieux. Comme
Calliclès jadis reprochait à Socrate de s’adonner à la
philosophie, occupation puérile et dégradante. Comment
s’explique une telle dissymétrie entre le prestige littéraire et
le cancan du strip ? Pourquoi une telle déqualification du
neuvième art au profit du cinquième ?
Précisément, diront certains, parce qu’il arrive après. De
même que la deuxième classe suit la première. Plus loin du
ciel, plus bas sur le podium. Et d’expliquer que la littérature
bénéficie de fait du privilège de l’ancienneté. Qu’il y a
toujours un temps de latence entre l’apparition d’un art et
son blanc-seing de légitimité. On cite alors Manet,
l’inévitable, Manet le scandale de l’impressionnisme.
Souvenons-nous du reste combien le cinéma des frères
Lumière eu de difficultés à s’imposer auprès de
l’intelligentsia, juge du bon goût (vrai que la pornographie
s’en était préalablement repue). On retrouverait le même
schéma entre ce cinéma désormais reconnu et le jeu-vidéo.
Jeu-vidéo qui commence lui aussi à conquérir sa dignité d’«
industrie vidéoludique » ; spécifiquement depuis que les
tournois d’e-sport sponsorisés et les budgets de création en
ont fait un business rentable. À croire que plus ça paye, plus
c’est honnête et respectable. Comprendre que la B.D., en sus
ou en raison de sa jeunesse, n’intéresse pas le business.
Mais c’est aller vite en besogne. Songer que la littérature,
le roman médiéval, le fabliau prélude à la bande dessinée,
c’est faire l’impasse sur toute l’histoire de l’écriture
360
antérieure à la renaissance. Les manuscrits, codex, grimoires,
étaient le plus souvent enluminés (l’adage voulant « le diable
est dans les détails » n’était pas qu’une formule). Ce qui ne
disparaîtrait qu’au regard des contraintes liées à l’imprimerie
typographique : un texte peut être reproduit, pas une image.
Plus fondamentalement, les premières écritures étaient des
écritures graphiques, pour ne pas dire iconographique avant
qu’elles ne s’étiolent en alphabet cursif. Songeons au
hiéroglyphe – à l’écriture divine – qui dénivelle en
hiératique, en démotique, féconde certains caractères Grecs
par le truchement des Phéniciens, et se retrouve enfin dans
notre casse latine. Même l’écriture cunéiforme, au
demeurant très proche des caractères chinois, dessinait les
contours minimalistes d’objets concrets. Préexistence de la
littérature : fausse piste.
Le marché de la bulle
Pourquoi alors cette plus-value, ce surcroît de
respectabilité accordée au roman au détriment de l’album.
Faut-il admettre que la B.D. serait un art mineur ? Une sousculture ? On peut rester dubitatif. Enki Bilal, Hérgé d’une
part ; Christine Angot, Iacub de l’autre : voilà qui dit
beaucoup – et dit trop peu encore. Qu’elle soit un art bâtard,
à la jonction de la littérature et du dessin, ferait bien plutôt
de la bande dessinée un alliage composite du meilleur des
deux genres. Il faut chercher ailleurs l’explication. Moins
loin. Ne pas projeter derrière l’usage quasi-systématique du
nom de sanguine dans l’univers du neuvième art une
361
quelconque « honte », « vergogne » ; un quelconque
« embarras » à se savoir tremper dans de la contrefaçon
intellectuelle pour trisomique con à bouffer des mandarines
scotchés devant Hanouna (trisomique, Hanouna, chaque pot
a son couvercle). Il y a beaucoup plus simple.
Il se pourrait qu’en deçà de toute considération
sociologique ou théorique, les auteurs de bandes dessinées
aient seulement gardé un iota plus d’humilité que les auteurs
de romans. Qu’en fait de vendre sur leur ego (self-branding,
spécialité de l’autofiction) ou de musser leur caponnade
derrière un pseudonyme, ils se retirent dessous la planche
pour s’effacer derrière leur œuvre. Que la B.D., comme en
témoigne chaque année le festival d’Angoulême, ébauche ou
redécouvre un continent qui n’a pas eu le temps d’être
envahi par la culture du fric et l’autopromotion. Mépris pour
la B.D. ? Certes, mais de qui ? Mépris de l’institution, du
capital, des médias de masse et des distributeurs. Certes, mais
pourquoi ? Pour ce qu’elle rechigne encore à son baptême
lustral dans le grand bain de la société de marché. Pour ce
qu’elle reste accessible, restaure le lien entre générations.
Plus pour longtemps.
Le poisson pourrit par la tête
Thomas Fabius, délinquant financier notoire qui
s’adonne sans vergogne blanchiment d'argent dans le secteur
immobilier, et dilapide le reste de son temps libre (Thomas
ne travaille pas) au casino en bazar dans l’argent des
362
contribuables tandis que son paternel, trafiquant d’art,
ancien ministre du budget (les vaches sont bien gardées) n’a
d’obsession que de faire capoter les accords de pacification
entre l'Iran et les Américains. Sacrée famille. Les chats ne
font pas des chiens.
Tristesse de shopping
Il faudra bien se décider un jour : sommes-nous la
société de l’accumulation ou celle du gaspillage ? La société
de la collectionnite, de la thésaurisation, de la syllogomanie,
de l’épargne, du capital automoteur ou celle de la
consommation, de l’épuisement, de la dilapidation, de la
dépense, de l’obsolescence préprogrammée ? Être les deux de
conserve semble relever de la contradiction logique. Qu’à
cela ne tienne : nous n’avons jamais prétendu être au surplus
celle de la cohérence…
Qui veut la peau d’Haby ?
La France dévale à la vingt-cinquième place au palmarès
Pisa (« Program for International Student Assessment ») de
l’OCDE. La France fait pire que le Vietnam, dix-septième au
classement ; pire également que les ex-satellites de l’Union
Soviétique que sont l’Estonie et la Pologne, respectivement
onzième et treizième de cordée. Pisa, dans le détail, constate
en France un accroissement logarithmique de l’écart-type au
sein des classes entre les têtes d’ampoule, promus aux
363
meilleures places, et les potaches, promis aux ASSEDIC
(conformément – est-ce un hasard ? – à l’accroissement
corrélatif des inégalités de salaire entre les plus modestes et
les plus riches). Le modèle éducatif français fabrique en
somme les meilleurs contingents d’élèves du continent. Mais
également les plus médiocres. Une blessure narcissique qui
stigmatise l’échec de l’ambition méritocratique de l’école
républicaine, posant en théorie qu’un ouvrier puisse
emprunter l’escalator social pour accéder à de meilleurs
statuts que ceux de ses parents, aux professions les plus
valorisées (et lucratives) abstraction faite de ses modestes
origines. Logique contracyclyque qui serait à la crise de
l’éducation ce que le keynésianisme est à la crise
économique. Tout cela, tout Jules Ferry renvoyé sur les
roses.
N’attendez pas des responsables qu’ils fassent leur
Téchouva. Pas plus des chalutiers de la politique qui
draguent les fonds marins et les votes enseignant. Le monde
académique n'est pas seulement plus malhonnête que nous le
pensons ; il est plus malhonnête que nous ne pouvons
l'imaginer. Dans la patrie de Molière et de Vincent Lagaff, on
a vite fait de se trouver un cadavre pour fédérer tout ce beau
monde. Un responsable. Et tous de fondre sur la loi Haby. La
loi René Haby sur le collège unique qui serait au demeurant
« inique » autant qu’« irréaliste », inadaptée, passablement
idéologue et surtout dispendieuse à s’en racler les creux de
bambou. D’Haby, le bouc émissaire, c’est bien pratique et ça
ne mange pas de pain. Et ça épargne les remises en cause. Les
364
libéraux alliés à leurs compères pédagogiste de mauvaise foi
ont donc trouvé la solution : venir à-bout-d'Haby. En
avançant pour argument que le collège unique ne dissuada
jamais les enfants d’ouvriers de reprendre en fin de parcours
la tambouille familiale. Une exception de-ci de-là, du haut
quota de la diversité, confirme la loi de l’orthopédie sociale.
Le reste touche les allocs1.
Pédagogiste, didacticiens et libéraux se sont passé le mot
pour arroser ce lierre qui court sur les façades, destiné à
masquer d’autres fêlures bien plus profondes et significatives.
Bibi, il sort pas de l’œuf. On sait. On a compris. On a bien vu
qu’on dissimule derrière d’Habi l’inanité patente des
contenus autant que des méthodes d’enseignement. C'est le
constructivisme à la Meirieux, c’est l'histoire des annales,
c’est la méthode globale, les maths modernes, le numérique
cher à Peillon, le passage automatique au niveau supérieur au
nom des 80 % de Jospin et de la « fluidification des flux » ;
aussi un peu – il faut le dire – l’émigration ; c'est le
renoncement à la rigueur qui a détruit la méritocratie.
Certainement pas le collège unique. Il y a tout juste un siècle
que l’empereur du Japon chargeait ses fonctionnaires de facsimiler le modèle éducatif français. Chine, Singapour, Corée,
Japon, sont aujourd’hui le quadrige de référence des
classements internationaux. Même le royaume de la K-pop
1
À ce mauvais procès, nous opposerons seulement que sans
d’Habi, les statistiques eussent été bien plus humiliantes.
365
atteint des scores à faire pâlir un Père Noël. Il n’aura pas
fallu longtemps pour que la contrefaçon supplante l’original.
Le pacifisme helvète
Il y a l’histoire Nathan-Bordas qui nous explique que la
défaite de la Suisse face à la France en 1515, lors de la
bataille de Marignan, aurait tant écœuré celle-ci qu’elle se
serait empressée de ratifier le traité de Vienne pour
officialiser, en ce jour faste du 20 novembre 1815, sa position
de neutralité. Laquelle n’a pas bougé depuis bientôt trois
siècles. Il y a aussi l’histoire réelle que l’on n’enseigne pas,
l’histoire occulte ou souterraine de l’oligarchie euratlantique
qui ne crachait pas sur l’opportunité d’un coffre-fort sécure
autre que le Vatican pour placer ses avoirs. De Cahuzac à
Ben Ali, les vraies valeurs ont le pouvoir de mettre tout le
monde d’accord. Et l’on ne parle pas de chocolat, de montre
ou de coutellerie. La Suisse n’est pacifique – et protégée –
qu’autant qu’elle reste le refuge de tous les capitaux des élites
dirigeantes du monde méditerranéen. C'est la zone grise, où
sont blanchis les ors des élites dirigeantes : on ne touche pas
au coffre. Le coffre est consacré, comme avec lui la terre du
temple du marché.
Une éternelle reprise
Les mythes sont des chewing-gums que chaque époque
remâche à sa salive.
366
L’expédition des sables
Force est de constater que François Hollande a beau
taper dans les budgets, il n’en a pas moins d’ambition pour
son état-major. Comores, Gabon, Tchad, Togo, Côte d'Ivoire,
Rwanda, Libye, Mali, et maintenant Centrafrique. On chiffre
de 45 à 50 le nombre d'interventions françaises sur le
continent noir depuis la « fin » du processus de
décolonisation. Tout ça à cause du quadrillage à la truelle des
territoires par les colons Européens qui n’ont jamais
vraiment fait cas des langues et des ethnies. Non plus
d’ailleurs que des religions pour peu qu’elles soient
monothéiste, c'est-à-dire conquérantes. Après l’opération
Serval, c’est donc autour de la mission Sangaris. C’est un
lépidoptère vermeil, l’élégance qui butine mais n’entend pas
prendre racine. Lire dans l’allégorie qu’« on ne fait jamais
que passer », on « papillonne » précisément, on ne fait pas
souche aux colonies. Bien sûr. Comptons là-dessus.
Il est à craindre, en tous les cas, impérialisme ou pas, que
l’armée française soit repartie pour quelque temps encore.
Avec ceci de commode qu’on ne pourra pas cette fois lui
reprocher de vouloir sécuriser ses approvisionnements en
uranium. Ni même d’avoir laissé en repartant plus de pagaille
qu’à l’arrivée. C’est l’avantage des pays sans État qui
inspirent tant les néolibéraux. L’autre intérêt (que le
bonheur des Africains) s’annonce plus substantiel que
symbolique : ce sera toujours ça de gagné pour Vinci,
367
Bouygues et Dassault Industrie qui vont s’en mettre plein le
carnet de commandes. À quelque guerre, malheur est bon.
Un petit mal pour un grand bien disait Pangloss. Tout l’art
du conquérant consiste à manœuvrer en sorte à se trouver du
bon côté de l’opération.
Mais cela ne justifie pas que l’on nous prenne pour plus
bête que nous le paraissons. Nous ne sommes pas des
journalistes. Que l’on veille aux intérêts de la France est une
chose, mettons, « compréhensible » ; mais on ne peut pas
légitimement se revendiquer des droits de l'homme pour
s'ingérer en France-Afrique et se prosterner dans le même
élan devant Nétanyahou, l’homme du Likoud, pionnier de
l'épuration ethnique au phosphore blanc. Sarko nous l’avait
déjà faite avec son Mouammar. Avec son financier
campagne, bailleur de fonds, Jacques de Mollay récompensé
à la hauteur de sa participation devenue par trop
embarrassante. Changez le discours. Il y a longtemps que les
Français ont cessé de croire à la virginité de Marie.
O-raison d’État
Jean-Marc Héraut, premier ministre, en pleine
négociation avec les officiels chinois en charge de
l’aménagement du nucléaire contraint d’écourter sa visite
pour retourner au président son carrosse aérien : « AirHollande-ouane ». Qu’y a-t-il de si urgent qui justifie le
risque de faire capoter la vente de nos UPR, et de stabiliser
l’emploi dans le secteur français des hautes technologies pour
368
plusieurs décennies ? Une guerre ? Un coup d’État ? Un
dinosaure orange échappé d’un volcan ? Des clous. « Tata »
est mort. Le macchabée de Nelson patiente dans son couffin.
C’était la Une. Il faut lui rendre hommage. Hollande doit
presser le pas s’il veut être en bonne place sur la photo…
Ni Rousseau ni Stakhanov
Aux antipodes de la pédagogie de l'enfant « acteur de son
savoir » mal inspiré de l’Émile – pédagogie constructiviste
faisant de l’enseignant un simple animateur émerveillé par
les progrès interactifs de sa cohorte, soucieux avant toute
chose de ne pas traumatiser l’élève par l’assomption de
connaissances invasives sur le mode magistral – ; à
contretemps d’une non-éducation de l’éveil centrée sur l’«
apprenant » supposé découvrir le monde par ses propres
moyens, cet alibi foireux de la reddition de l’instruction
publique et des recteurs d’académie devant la montée de
l’illétrisme et de l’innumérisme consécutif aux méthodes
post-soixante-huitarde, s’est ébauchée une dérive symétrique
consistant en l'hyperstimulation des petites pousses dès leur
entrée en maternelle. Constitution d’un programme intensif
d’acquisition des compétences et des comportements
utilitaires censés produire, au bénéfice de famille souvent
issus de l’hyperclasse euratlantique bobo internationaliste,
les élites de demain. Ce en multipliant les langues, en
saturant les plages horaires et jusqu’aux temps récréatifs de
contenus disciplinaires adaptés au « monde du travail ». Le
tout dans une ambiance compétitive qui aboutit à faire d’un
369
pays tel que le Japon – emblématique de la méthode
Stakhanov – la patrie d’adoption des écoliers candidats au
suicide. Aucun modèle ne sans inconvénients…
S’il s’il n’est plus un secret de didacticiens que Piaget
avait très largement sous-estimé les aptitudes cognitives des
petits-Suisses, et dissuadé d’autant l’enseignement précoce, la
réaction n’en est pas moins absurde pour se heurter à une
autre limite, aussi rédhibitoire. Limite qui se constate dans
les modèles d’éducation coréen, où toute velléité de mener
une vie sociale périscolaire se voir réduite à rien, happée par
la fréquentation des charter schools ou l’enchaînement des
cours privés. Les conséquences ? Très expérimentales. Prenez
un petit jaune. Demandez-lui de résoudre une équation : il
vous la torchera en moins d’un tournemain. Demandez-lui
de faire un dessin ; d’inventer une histoire ; de réfléchir,
mettons, sur un sujet de société, sur un concept
philosophique. On s’apercevra vite que c’est une toute autre
paire de manches. Et ce n’est pas (que) la faute à Confucius.
Aussi exaspérant qu’en puisse sembler la conclusion au
regard d’une civilisation pour laquelle chaque minute de
rêve et une minute perdue, il reste indispensable de ménager
des plages d'ennuis pour développer la créativité. On
admettra que jusqu’ici, la France s’était plutôt bien
débrouillée. Question ennui, s’entend1. Quoi que l’ennui ne
1
Victor Hugo qui croyait fermer une prison en ouvrant une
école n’a pas dû fréquenter longtemps l’école selon Jospin.
370
suffise pas toute seule à susciter de l’intelligence, reste que la
performance n'est rien sans l'imagination.
La science prise en otage
La science est fondamentalement une idéologie. Elle
n’est rien d’autre, et rien de plus ; on ne lui demande rien
d’autre. C’est un système d’idées qui tamise le réel à l’aune
d’une grille d’axiomes et de présupposés. Elle prélève du réel
ce qui lui paraît pertinent, et en rejette ce qu’elle juge
adventice ; elle établit des relations, des lois entre les
phénomènes. Partant, tout ce que l’on peut attendre d’une
science en qualité de système est, non pas d’être vraie, mais
d’être cohérente. De ne pas soutenir concurremment deux
hypothèses, deux postulats, deux lois contradictoires. Aussi
le fond de notre étonnement consiste-t-il moins dans le fait
qu’une idéologie soit professée dans un manuel de science,
que dans le fait que cette idéologie soit aussi frontalement
incompatible avec le discours scientifique – ou l’idéologie –
qui prétend l’intégrer. Nous parlons des « gender studies ».
Les « théories du genre » ont plus avoir avec la religion
ou avec la croyance qu’avec la biologie. Ce qui rend d’autant
plus baroques la levée de boucliers suscitée chez les
catholiques par les menées obscurantistes des lobbys
militants de la mouvance LGBT. Voilà-t-il pas que les
grenouilles de bénitier volent au secours d’une science
réduite à se dédire pour satisfaire aux caprices psychotiques
d’une bande d’homosexuels vindicatifs… on aura donc tout
371
vu. Inattendu ; tandis que qu’au même moment, de l’autre
côté de l’Atlantique, les mêmes mouvements chrétiens
ennemis de la pensée magique brandissent la croix et la
bannière pour imposer l’enseignement alternatif au
darwinisme des théories créationniste et du dessin
intelligent. Sauvons la science, mais quand ça nous arrange…
Du monde clos à l’univers infini
La révolution intellectuelle européenne a vu se succéder
trois événements majeurs ayant, chacun dans son domaine,
servi de pivot au basculement de l’âge classique à la
modernité. Trois événements plus qu’aucun autre justiciable
de ce qu’Alexandre Koyré a défini comme le passage « du
monde clos à l’univers infini ». La découverte de l’Amérique
en 1492 relègue l’inconnaissable à la périphérie du monde.
Elle suscite l’enthousiasme des explorateurs, des négociants
en bien et des Eglises évangélisatrice ; mais également – et
plus encore – l’angoisse d’une civilisation confrontée à
l’altérité de mœurs, morales et spiritualité qu’elle ne sait pas
par quel bout prendre (« qui sont les cannibales ? » se
demandera Montaigne). L’héliocentrisme de Copernic que le
chanoine polonais expose dans La révolution des orbes parue
l’année de sa mort (1543) recentre l’univers sur le Soleil au
détriment de l’orbe terraqué. Le perfectionnement (plutôt
que l’invention) de la lunette d’approche par Galilée révèle à
compter de 1609 l’imperfection de ce que le Stagirite tenait
pour une réalité supralunaire, de la lune crevassée, des
trajectoires ellipsoïdes des satellites et des planètes,
372
l’immensité du ciel. Un ciel ramené sur terre, subordonné à
des principes universels et mathématisé par l’alchimiste
misanthrope anglais Newton. A ces deux grandes percées
dans la calotte du cosmos clos s’ajoute la mise au jour monde
de l’infiniment petit, devenu accessible à l’investigation
grâce à la conception par Hans Janssen en 1590 du premier
microscope. En moins d’un siècle, les dimensions du
concevable ont étés dilatées jusqu’à crever la sphère du
monde tel qu’il apparaissait.
L’individu s’absolutise
La notion d’infini fait irruption là où étaient la
perfection du « grand ouvrage de la nature ». Les trois
secousses sismiques à l’origine de cette « dé-mondialisation »,
loin d’aboutir à relativiser la condition humaine, ont eu pour
conséquence de signifier que tout est désormais douteux… à
l’exception du doute ; à l’exception du doute et donc de
l’homme en tant qu’il doute et ne peut donc douter de ce
qu’il doute. À l’exception de l’homme, res cogitans, qui
devient par là-même son seul repère « logé à l’hostellerie de
l’évidence » (Leibnitz), le point vernal d’un monde en
perpétuel changement. En d’autres termes, plutôt que
d’évincer la race humaine de son écrin de lumière, ces trois
décentrements n’ont fait que renforcer les préjugés
contraires de l’humanisme. Dont le premier d’entre eux ;
étant que l’homme (et non plus Dieu ou les anciens) doive se
comprendre à la fois comme principe et fin, alpha et oméga
de toute activité. Privé plus de références, sans port
373
d’attache, perdu dans les immensités mutiques qui faisaient
l’effroi de Pascal, l’homme pré-moderne ne se perçoit plus au
sein du monde comme une créature privilégiée, différenciée
par Dieu du reste de la création, mais comme un absolu.
L’individu devient, selon le mot de Protagoras, « la mesure
de toute chose ».
La naissance de la subjectivité
Que faire lorsque le monde s’ébranle ? Où donc se
réfugier tandis que la terre s’ouvre et que le doute s’instille,
que tout ce qui semblait acquis menace d’être emporté ?
Lorsque l’aiguille de la boussole s’affole ; où d’autre qu’en
soi-même, au centre du cadran ? Si l’extérieur est délabré,
reste encore l’intériorité. L’individu se calfeutre ; baron de
Münchhausen, se rattrape à ses bottes ; il se caparaçonne ; se
rue tel un bernard-l’ermite au creux de sa subjectivité.
Emblématiques à cet égard sont les Essais de Montaigne, une
œuvre « dont la matière n’est autre que [lui]-même », qu’il
écrivit (dicta) au paroxysme des guerres de religions. Avant
Montaigne, son « créateur », Luther. Il fallait la Réforme
pour que l’ovni de Montaigne ait une chance de franchir les
portes de son scriptorium.
Ce que Luther impose sur le plan religieux en
reconsidérant à sa propre lumière les interprétations de
l’Eglise ; en instituant ainsi une nouvelle relation entre le
croyant et Dieu (« tout homme devient un pape une Bible
entre les mains »), Descartes le transpose deux siècles plus
374
tard dans le domaine métaphysique en érigeant le doute en
principe méthodologique, en rejetant pour nul tout le savoir
de traditions et en créant dans la foulée le sujet
épistémologique, gage d’un nouveau rapport entre le
connaissant et la réalité. Descartes postule le sujet cartésien ;
à savoir la conscience originaire auto-intuitionnée comme
évidence et comme fondement de toute la connaissance 1, la
connaissance n’étant plus constituée de l’idée dérivée du
monde, mais du monde dérivé de l’idée, l’idée étant seule
accessible dans sa vérité nue – claire et distincte –, au risque
que le monde s’anéantisse derrière l’idée qu’on a de lui (et
l’ « immatérialiste » Berkeley, tel Skywalker dans l’Étoile
Noire, s’engouffre dans la brèche).
En religion comme en littérature comme en philosophie,
il n’y a que soi, l’individu, qui demeure inchangé ; le « moi »
qui se conserve lorsque partout autour de lui l’univers
s’ouvre et se délite. Quand l’infini submerge le roseau, le
roseau pense qu’il a sur l’avantage cet univers qu’il pense (ou
quelque chose du genre). C’est dire que plus nous sommes
relatifs ; et plus le monde est vaste ; et plus il est instable,
plus nous avons tendance à nous considérer comme l’unique
absolu capable de réduire et de stabiliser le monde. Il n’est
1
« Je suis une chose qui pense, […] qui imagine aussi, et qui
sent ; […] quoique les choses que je sens et que j’imagine ne
soient peut-être rien du tout hors de moi « et en ellesmêmes » (Descartes, « Méditation troisième », Méditations
métaphysiques, 1641).
375
peut-être pas si hasardeux que les grands systèmes
philosophiques, économiques et politiques qui pointent très
vite le bout de leur nez ; tous ces systèmes faisant de
l’« égoïsme »», de l « amour-propre » de l’« amour de soi »
l’essence et le mobile ultime de la condition humaine,
s’inscrivent dans l’immédiate postérité d’une révolution
intellectuelle aussi précarisante…
L’ombre du téléthon
On croirait lire le titre d’un slasher movie de série Z. Pas
loin. Le téléthon n’en est pas loin. Mais commençons
repriser l’image que l’on en donne. Le téléthon, contraction
de « marathon » et de « télévision », c’est d’abord l’occasion
de rassembler la France autour d’une cause commune. Il en
faut une assez universelle, assez abstraite pour ne pas prêter
à controverse ; une cause à même de transcender les intérêts
catégoriels et susceptible de concerner tout le monde. On
peut ainsi comprendre que la lutte contre les pathologies
lourdes et orphelines soit meilleure candidate que les frais
d’hospitalisation des gueules cassées de la ligne verte. C’est
aussi l’occasion pour bon nombre d’artistes de se refaire
l’hymen après s’être fait prendre à grenouiller l’été dans les
bordels de Marrakech.
Caritatif en son principe, le téléthon mise habilement
sur un ressort ethnologique fondamental des relations de
pouvoir – le don compétitif (cf. M. Mauss) – ; ressort
légitimant du prestige symbolique qui prête au plus offrant
376
sa qualité de leader. C’est un potlatch télévisé mettant en
concurrence toutes les régions de l’Hexagone lors d’un
concours de générosité. L’occasion pour chacun, identifié à
sa province, de mettre en scène sa prodigalité comme les
chrétiens jadis garnissaient bruyamment l’écuelle de l’enfant
de chœur avec l’air innocent de qui ne cherche pas à écraser
les autres.
Le téléthon table surtout sur les bons sentiments. Sa
valeur protreptique émeut les plus rassis et le spectacle du
malheur d’autrui dispose sans trop forcer à l’ouverture des
bourses. On expose des myopathes bavant sur leurs fauteuil
comme autrefois les monstres dans les foires ; mais c’est pour
la bonne cause, c’est-à-dire pour l’argent, et c’est aussi pour
eux, donc moralement passable. Des reportages humides
mettent à profit tout ce que les neurosciences nous ont
appris sur les neurones miroirs pour achever de nous
convaincre. Le tout frappé à la cuiller permet généralement
d’atteindre des sommes assez « gastronomiques » pour faire
péter le jéroboam. Les myopathes vous disent merci. Ils
s’achèteront des roues. Ils auront de quoi tenir jusqu’à
l’année suivante. Voilà pour l’arbre. Et maintenant, la
forêt…
L’ombre du téléthon (suite)
Voyons ce qui se cache derrière la carte postale. Tout ce
qui n’est pas dans la photo et qu’on prend soin de ne pas
cadrer. Vous espériez que la collecte pourrait aider les
377
myopathes à vivre mieux ? Qu’elle permettrait de développer
des palliatifs, des antalgiques, des thérapies géniques avec en
perspective une amélioration de l’état de santé des enfants
tristes exhibés derrière la vitrine ? Ils y comptaient. Et ça
fonctionne, année après année, tout le monde y croit. Les
grands labos nourrissent malheureusement de bien plus
sombre intentions. Dans l’enfer du décor, on apprendra que
l’essentiel des fonds ne sert pas le moins du monde à soulager
les patients effectifs ou demandeurs de soins. Il sert à
l’amélioration des procédés de dépistage des embryons
malades. Il sert à l’optimisation de la technologie du tri
embryonnaire. Avec en ligne de mire, non pas de leur
guérison (ne rêvons pas), mais leur liquidation. Tri sélectif
où eugénisme de la performance (le handicap étant une
charge pour la société) dont on ne voit pas ce qu’il en quoi il
relève de médecine. Nous sommes très loin de l’éthique
médicale que résumait Pasteur par la formule « guérir
parfois, soulager souvent, écouter toujour »». Très loin de
l’école de Cos.
Le téléthon, c’est ainsi cent millions par an directement
versé pour l’abattage de tête. Celui-là sans étourdissement.
L’équivalent du portefeuille ministériel alloué à la recherche
médicale. Une pression suffisante pour aiguiller la politique
de l’offre de tout laboratoire de recherche soucieux de
bénéficier d’une fraction de cette manne ; cela au détriment
de toute autre alternative censément plus coûteuse et, bien
évidemment, dans un mépris total de toute autre pathologie
qui ne jouirait pas de la même exposition dans les médias. Le
378
téléthon susurre « donnez pour soulager », mais le message
honnête serait bien plutôt : « donnez pour que leur
semblables ne survivent pas », « si vous aviez donné, ils
n’existeraient pas ». Reformulons sans tortiller : « donnez
pour être sûr que nous pourrons, au moins à vous, vous
épargner le désagrément d’avoir des gosses comme ça (– si
vous ne le faites pas pour vous, faites-le pour la sécu) ».
Donneur, ne vous jette pas la pierre. Tout est pensé pour
« enduire en horreur ». Et ça se finance avec la redevance.
On peut admettre que la fin justifie les moyens ; mais qui
justifiera la fin ?
Bon à tirer
Complémentaire de l’angoisse de la page blanche, la
question lancinante de l’accomplissement de l’œuvre. Quand
et comment ; sur quels critères juger qu’une toile, un livre,
une vie est achevée ?
379
380
Table des matières
« Siffler en travaillant » ........................................................ 5
NASA et culte de l’innovation ............................................ 6
Syndrome de Superman ....................................................... 7
Costume de Superman ......................................................... 9
Arts et compensation ........................................................... 9
Étiologie de l’information .................................................. 11
Enfance et faux souvenirs .................................................. 12
Thérapeutique du rire ........................................................ 13
Technologies scalaires........................................................ 14
La Singularité technologique ............................................. 14
Pourquoi la Singularité ? ................................................... 16
L’homme de demain .......................................................... 17
Le principe anthropique .................................................... 18
Apparition des sciences ..................................................... 19
Quand Œdipe rêve ............................................................. 20
Quand Œdipe rat ............................................................... 21
« Sauver la planète » ........................................................... 22
La vente à vide ................................................................... 22
Les sauvageons et la pilule ................................................. 23
La religion dans le sang ...................................................... 24
Condition animale ............................................................. 25
Condition animale (suite) .................................................. 25
Désintoxication au web ..................................................... 27
381
Morale laïque ..................................................................... 28
Primat du virtuel ................................................................ 29
Passé décomposé ................................................................ 29
Références historiques ....................................................... 31
Où sont les idéaux ? ........................................................... 33
Qui l’eut cuit ? .................................................................... 33
Rap de la zone .................................................................... 34
Séquencer l’ADN................................................................ 35
Matrix et les gnostiques ..................................................... 36
La Pravda C dans l’air ........................................................ 37
La rente morbide ................................................................ 38
La bourse ou la mort .......................................................... 39
« Tout doit disparaître » ..................................................... 40
La France est-elle encore un État ? ................................... 40
Moins de mots, moins de maux ......................................... 42
Poussée d’Archimarx ......................................................... 43
Fleuve d’Héraclite .............................................................. 43
Folie sur ordonnance ......................................................... 44
Libéra(lisa)tion de la femme .............................................. 44
De la fièvre acheteuse au salariat ...................................... 45
Le paradoxe du capital ....................................................... 47
L’emploi des races .............................................................. 49
L’âge de la retraite .............................................................. 50
Les héros de l’Alliance ....................................................... 51
Une maxime d’Internet...................................................... 52
Parallélisme spinoziste ....................................................... 52
Ca-niveau d’anglais ............................................................ 52
Paresse et surtravail ........................................................... 53
Un catéchisme écologique ................................................. 54
382
L’effet de serre .................................................................... 55
L’art contemporain ............................................................ 56
Décliner l’évolutionnisme ................................................. 57
Culture publicitaire ............................................................ 58
Révolutions techniques et politiques ................................ 58
Démographie et histoire .................................................... 59
L’or des dieux ..................................................................... 61
L’animateur et l’hôte .......................................................... 62
Des mots qui meurent ........................................................ 63
Marche sur Babel ............................................................... 64
Appauvrissement des langues ............................................ 65
L’arche de Babel ................................................................. 66
Loi Fioraso .......................................................................... 67
L’inexception humaine ...................................................... 68
Le critère historique........................................................... 69
L’animal symbolique .......................................................... 70
Sophismes de corrida ......................................................... 71
Des définitions de l’homme ............................................... 72
Proximité à l’homme ......................................................... 73
Liberté et neurosciences .................................................... 73
Liberté et identité .............................................................. 74
Le moi et la conscience ...................................................... 75
Les illusions du moi ........................................................... 76
L’eau et la pensée ............................................................... 77
Philosophie en France blaireau ......................................... 78
L’échelle des êtres .............................................................. 79
Kant et la peine de mort .................................................... 79
Kant et la peine de mort (suite) ......................................... 80
L’échelle du crime .............................................................. 81
383
Sauver les dieux.................................................................. 82
Le monopole de Dieu ......................................................... 83
L’accueil polythéiste .......................................................... 84
Le salaire du rappeur.......................................................... 86
Hacktivisme d’Etat ............................................................. 86
Une langue prise en étau ................................................... 88
Haïr comme soi-même ...................................................... 88
Feu des idées....................................................................... 89
Le fou moderne .................................................................. 90
Le fou postmoderne ........................................................... 91
Leçon de renseignements .................................................. 92
Sociologie du bide .............................................................. 93
La baguette la fourchette ................................................... 94
Chante à l’Eurovision......................................................... 95
Repentance et narcissisme ................................................. 96
Journalisme marketing ...................................................... 96
Soixante-huit et l’inceste ................................................... 97
Le double visage du racisme .............................................. 97
La religion républicaine ..................................................... 99
Le voile de la discorde ..................................................... 100
Abandon du CV anonyme ............................................... 101
Notre Dame de la Haine .................................................. 102
La dignité créationniste ................................................... 104
Corporatisme et prise d’otage .......................................... 104
Le tribunal pour l’apaisement.......................................... 104
Le tribunal sans l’apaisement .......................................... 105
La possibilité du don ........................................................ 107
Marche ou grève .............................................................. 107
Néolibéralisme et spiritualité .......................................... 107
384
Du christianisme à la finance .......................................... 109
La religion de l’euro ......................................................... 111
Penitentiam agite ............................................................. 113
L’Évangile selon Wall Street ........................................... 114
Le credo du crédit ............................................................ 116
Requiem pour la Grèce .................................................... 117
L’ultime bastion avant l’insurrection .............................. 118
Dialogue des civilisations................................................. 118
Dialogue des civilisations (suite) ..................................... 119
Adieu aux cigarettes ......................................................... 121
Réforme de la philosophie ............................................... 121
Philosophie sans âge ........................................................ 123
Rire jaune ......................................................................... 124
L’exception culturelle ...................................................... 124
Nos amis les bêtes............................................................. 125
La tyrannie de l’urgence .................................................. 125
Le mal du siècle ................................................................ 127
La crise de choix ............................................................... 128
Superhéros contemporains .............................................. 129
Fraude au baccalauréat .................................................... 130
Syndrome des ayant-droit ............................................... 130
Stratégie du héros ............................................................ 131
Désaffection massive ........................................................ 132
Le lancer de nain .............................................................. 133
Le choix de la démocratie ................................................ 134
Référendum et viol démocratique ................................... 135
Une firme peut en cacher une autre ............................... 136
Identités virtuelles ........................................................... 136
La guerre sans l’aimer ...................................................... 137
385
La guerre tout de même ................................................... 138
La théorie du drone ......................................................... 139
L’avenir du drone ............................................................. 140
Relativisme d’hier et d’aujourd’hui ................................. 141
Guerre civile des valeurs ................................................. 142
Socle moral commun ....................................................... 144
Des paroles et des actes .................................................... 145
Le causalisme en sociologie ............................................. 146
Télévision et délinquance ................................................ 147
Garder la monnaie ........................................................... 148
Biais d’auto-sélection ....................................................... 149
Écriture numérique .......................................................... 150
Fracture du numérique .................................................... 151
Le correcteur automatique .............................................. 152
De l’écriture personnalisée .............................................. 153
À l’écriture standardisée .................................................. 154
Adieu au patrimoine ........................................................ 155
La lecture silencieuse ....................................................... 156
De l’écrit à l’écran ............................................................ 157
Culture à l’ère du numérique .......................................... 159
Les illusions du numérique .............................................. 161
Au commencement était le verbe ................................... 164
La parole créatrice ? ......................................................... 165
Les luttes autoalimentées ................................................. 166
Gratter ses croûtes............................................................ 167
Feed-back et fonds européens ......................................... 168
Le monstre Minotaure ..................................................... 168
Le monstre libre en nous ................................................. 170
Spectre des religions ........................................................ 171
386
Écologie politique ............................................................ 171
Langages et théorie du genre ........................................... 172
L’enquête théologique et criminelle ............................... 173
Vérité romanesque ........................................................... 173
Fétiches transitionnels précoces ...................................... 174
Fétiches transitionnels tardifs ......................................... 175
Malthus en 2100 ............................................................... 176
Cartes en bataille .............................................................. 177
Chiens de garde ................................................................ 178
Mai 68 au siècle de raison ................................................ 178
Regroupement familial .................................................... 180
Les pompes à schnouff ..................................................... 181
Chasseurs de prime .......................................................... 181
Les parchemins de Qumrân ............................................. 182
Carcasse en kit.................................................................. 184
La fraude à l’audimat ....................................................... 184
Une valeur temporaire ..................................................... 185
L’intérêt et la valeur ......................................................... 186
Tsunamis biotechnologiques ........................................... 187
L’hybridation 2.0.............................................................. 187
La biologie de synthèse .................................................... 189
La biologie de synthèse (suite) ........................................ 191
Le séquençage pour tous .................................................. 192
Le séquençage pour tous (suite) ...................................... 194
Église ou secte ? ................................................................ 196
Signe ostentatoire de religiosité ...................................... 196
L’attaque des clowns ........................................................ 196
L’affaire Bogdanov ........................................................... 198
Le système Bogdanov ....................................................... 199
387
Interview with a-pesanteur ............................................. 201
Herméneutique à froid .................................................... 202
Du nouvel anthropocentrisme ........................................ 203
Le sophisme anthropique................................................. 204
Dessein intelligent ........................................................... 204
Fâme de Monna Lisa ........................................................ 205
La révolution NBIC .......................................................... 205
Le rêve transhumaniste ................................................... 207
Éthique de la vie dilatée .................................................. 208
Trop d’hommes tue l’homme .......................................... 209
Sauver les phénomènes .................................................... 210
C’était mieux avant .......................................................... 211
Docteurs et chirurgiens ................................................... 212
Paré contre Hippocrate .................................................... 213
Médecine itinérante ......................................................... 215
Culture écologique ........................................................... 216
Évolution n’est pas raison ................................................ 216
Diversité biologique ......................................................... 218
Appauvrissement écologique ........................................... 219
Les équilibres ponctués .................................................... 220
Golem du gène ................................................................. 221
Des dinosaures à plumes .................................................. 222
Le hasard et l’immunité ................................................... 223
Le hasard et l’informatique .............................................. 224
Naturalisme des idées ...................................................... 225
Coévolution du singe de la banane ................................. 227
Apories du choix rationnel .............................................. 228
Le paradoxe du vote ......................................................... 229
Et des lanceurs d’alerte .................................................... 230
388
La punition altruiste ........................................................ 232
La punition altruiste (suite) ............................................. 233
Faux paradoxe du suicidant ............................................. 234
Délit de suicide................................................................. 236
L’apport de Planck ........................................................... 236
Défense du paradigme ..................................................... 237
Morale bourgeoise............................................................ 239
L’Ayraultport de la colère ................................................ 239
L’infrastructure est le message ........................................ 240
Le vice moteur de la prospérité ....................................... 240
Moraliser le capitalisme ................................................... 242
Monopoly et triche .......................................................... 243
Monopoly et concurrence ............................................... 244
Monopoly et bénéfices ..................................................... 246
Cours de Monopoly.......................................................... 247
Monopoly et case prison .................................................. 248
Le pronostic performatif .................................................. 250
Aux sources vives de l’imagination ................................. 250
Le sentiment de l’enfance ................................................ 250
Pourquoi l’adolescence ? .................................................. 252
L’échec du rite transitionnel ........................................... 253
Le linge sale en famille .................................................... 254
Dur dur d’être un bébé .................................................... 255
Du passif à l’actif .............................................................. 256
L’enfance et le nombril d’Adam ...................................... 258
La carte de fidélité............................................................ 259
Aspirations humaines ...................................................... 260
Un continent virtuel ........................................................ 260
Classements des personnalités ......................................... 262
389
Présélection aux élections ............................................... 263
Discours des relations ...................................................... 263
Gouverner, c’est compter ................................................ 264
Critère de scientificité ..................................................... 264
Nature de l’épistémologie ................................................ 265
Le culte du cargo .............................................................. 266
Des poux dans la caboche ................................................ 268
Doctes œillères ................................................................. 269
L’âge de raison .................................................................. 270
Les pompiers pyromanes ? ............................................... 272
Mésusage de la causalité .................................................. 274
Mésusage de la causalité (suite) ....................................... 275
Management du bien-être ............................................... 276
« Prends-moi, Google ! » .................................................. 277
Le bonheur en entreprise ................................................ 278
Lévi-Strauss-canne ........................................................... 280
Penser d’après le corps ..................................................... 280
Le corps social classique................................................... 281
Le corps social moderne .................................................. 283
Le corps social contemporain .......................................... 284
(Embryo)genèse du politique .......................................... 285
La bioéthique du corps social .......................................... 286
Délit de vérité ? ................................................................ 287
Procès du singe ................................................................. 287
L’épopée du pastafarisme ................................................. 288
Flying Spaghetti Monster ................................................ 289
Pastafarisme et piraterie .................................................. 292
Des preuves qui n’en sont pas .......................................... 293
Penser l’ordre établi ......................................................... 294
390
On a raison d’être jaloux .................................................. 294
Antilogie de la jalousie .................................................... 294
La taille ne fait pas tout ................................................... 295
La terre à l’envers ............................................................. 296
Platon et sa part d’ombre ................................................. 296
Le bûcher des vanités ....................................................... 297
Pionniers et rebouche-trous ............................................ 299
Le camp de Platon ............................................................ 300
Le clivage sous le clivage ................................................. 301
La gouvernance platonicienne ........................................ 302
L’ayatollah de la république ............................................ 302
Gouverner, c’est contraindre ........................................... 304
Les jeunesses socratiques ................................................. 305
Démocratie européenne .................................................. 307
La promotion civière........................................................ 307
Erreur de marketing ........................................................ 308
Degré de généralité .......................................................... 309
L’islamisme en trompe-l’œil ............................................ 310
Sous le voile de Maya ....................................................... 311
Crime de somnambulisme ............................................... 312
Le triangle du feu ............................................................. 313
Le triangle du mal ............................................................ 314
Genèse philosophique ...................................................... 315
Le mot comme terme ....................................................... 315
La vocation journalistique ............................................... 316
Le bonheur est dans le pré ............................................... 316
La peur du nécrophage .................................................... 317
Le jugement de goût ........................................................ 318
Mille et une pâtes ............................................................. 320
391
Kopi luwak ....................................................................... 320
L’alternance sans alternative ........................................... 321
Clause de virginité ........................................................... 323
Insolvabilité bancaire....................................................... 323
Voltaire et l’universalisme ............................................... 324
Preuve par les Nègres....................................................... 325
Preuve par les Juifs ........................................................... 326
Voltaire et l’esclavage ...................................................... 327
Voltaire et l’esclavage (suite) ........................................... 328
Du dieu Histoire à la Mémoire ........................................ 330
Mon cachet sinon rien ..................................................... 331
Raz de plafond .................................................................. 333
Endogamie et mariage arabe............................................ 333
Sont nés en Occident ....................................................... 334
Apologie du médicament ................................................. 335
Hier encore sans molécules ............................................. 336
Médecine socio-économique ........................................... 337
Le remède est poison ....................................................... 339
Langage, musique et danse .............................................. 340
Grammaire martiale ......................................................... 340
Grammaire martiale (suite) ............................................. 341
Anatomie du karaté ......................................................... 342
Caméras embarquées ....................................................... 344
Topless, up-short .............................................................. 344
Silence de stars ................................................................. 345
Ignorance du savoir ......................................................... 346
Déballastage d’oreille ....................................................... 348
Les Arabes misogynes ?.................................................... 349
Le darwinisme de l’œuvre ............................................... 350
392
L’ode à la buvette ............................................................. 351
Château-la-fuite ............................................................... 352
Racine de Dieu ................................................................. 353
Touche pas à ma pute ...................................................... 354
Carrie, c’est (pas) fini ....................................................... 356
Jugés sur rien .................................................................... 356
Ebony and Ivory .............................................................. 359
La plume et le fusain ........................................................ 359
Le marché de la bulle ....................................................... 361
Le poisson pourrit par la tête ........................................... 362
Tristesse de shopping ....................................................... 363
Qui veut la peau d’Haby ? ................................................ 363
Le pacifisme helvète ........................................................ 366
Une éternelle reprise ....................................................... 366
L’expédition des sables ..................................................... 367
O-raison d’État ................................................................. 368
Ni Rousseau ni Stakhanov ............................................... 369
La science prise en otage.................................................. 371
Du monde clos à l’univers infini ..................................... 372
L’individu s’absolutise...................................................... 373
La naissance de la subjectivité ......................................... 374
L’ombre du téléthon ........................................................ 376
L’ombre du téléthon (suite) ............................................. 377
Bon à tirer......................................................................... 379
393
394
Du même auteur
Le Dernier Mot (2008)
Kant et la Subjectivité (2008)
Les Texticules t. I, II, III (2009-2012)
Somme Philosophique (2009-2012)
Révulsez-vous ! (2011)
D’un Plateau l’Autre (2012)
Sociologie des Marges (2012)
Le Cercle de Raison (2012)
Platon, l’Égypte et la question de l’Âme (2013)
Une brève Histoire de Mondes (2013)
L’Apologie de Strauss-Kahn (2013)
Le Miroir aux Alouates (2013)
Platon. Un regard sur l’Égypte (à paraître)
Somme Philosophique t. II (à paraître)
Planète des Signes (à paraître)
Les Valeurs de la Vie (à paraître)
395
Mythes à l’Écran (à paraître)
Les PDFs (gratuits) et les livres papiers (sur commande) sont
disponibles à l’adresse : http://texticules.fr.nf/
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Version 1.0
Dernière màj : août 2013
Copyright © 2013 F. Mathieu
ISBN : 978-2-9542398-3-4
Frédéric Mathieu
Contact : [email protected]
Nos plus sincères remerciements à Sylvie Magras
Hautmont pour avoir accepté bénévolement de relire cet
essai.
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