Notes de lecture - Reseau

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Notes de lecture - Reseau
Notes de lectures de Georges L e r o y
avril 2016
H pas d’intérêt, HH peu d’intérêt, HHH un certain intérêt,
HHHH un grand intérêt, HHHHH un intérêt exceptionnel.
L’attribution des étoiles est relative, et peut comporter des aspects négatifs… le diable porte pierre. Si l’appréciation
privilégie le fond à la forme, elle n’en constitue pas moins un jugement de synthèse avec sa part de subjectivité…
mais non de relativisme. Note : La qualité de ce document permet l’impression sur une imprimante de bureau.
Ce que dit Charlie
HHHII
Pascal Ory
Gallimard, 250 p., 16 €.
En janvier 2015, la France fut
prise par surprise. Mais elle s'est,
aussi, surprise elle-même. Aux deux
massacres ont répondu des centaines
de « marches républicaines », dont
la polémique autour de ceux « qui
n'étaient pas Charlie » n'a pas réussi
à occulter la profonde signification
politique.
L'événement est entré dans l'histoire. Il est entré aussi dans la géographie, sous le regard de l'étranger,
lui-même témoin, acteur ou victime
du drame.
Drame, au reste, ou tragédie ?
Le massacre à Charlie Hebdo a mis
face à face deux radicalismes : une
extrême gauche vieillissante et un
extrémisme religieux pour l'instant
en plein essor. Le massacre à l'Hyper
Cacher a confirmé la violence d'une
haine du Juif cultivée dans certains
milieux « issus de l'immigration ».
On a déjà beaucoup parlé de
janvier 2015. Et ce n'est pas près de
finir. Ce que l’auteur, historien, essaye
ici, c'est d'analyser ce qui s'est passé,
ce qui se passe encore et, dans une
certaine mesure, ce qui va se passer,
au travers d'une douzaine de clés
d'interprétation, qui vont de « Sidération » à Soumission, en passant
par Liberté d'expression, Laïcité ou
Religion. Les analyses restent sages
et politiquement correctes, même si
la mise en perspectives est intéressante. L'Histoire, « avec sa grande
hache » (Georges Perec), a fait son
travail. Un historien fait le sien.
André Charlier
le prix d’une œuvre
HHHHI
Dom Henri
Terramare, 600 p., 25 €.
Après avoir été blessé et fait prisonnier en Allemagne pendant la
première guerre mondiale, André
Charlier se tourna finalement vers
l’enseignement. Devenu Directeur
de l’École des Roches de Maslacq,
transférée ensuite à Clères : sa grande
œuvre sera la formation de la jeunesse. Son ami Paul Claudel voit en
Charlier, beaucoup plus qu’un éducateur, un maître spirituel : « le maître
idéal suivant l’Esprit de Dieu et le
cœur chrétien ». Pour sa part Monseigneur Henri Brincard résume ainsi
cette œuvre de formation de la jeunesse : « un élan de toute l’âme vers
“la Lumière” ». John Keith, un jeune
américain venu étudier pendant
quelques mois à Clères, confiait y
avoir trouvé « une École simple et
non pas prétentieuse », où l’on se
« trouve face à face avec Dieu ».
L’instrument de cette rencontre avec
Dieu était André Charlier lui-même,
comme Antoine de Lévis Mirepoix
l’explique dans la Préface.
Mais cette œuvre exigea d’André
Charlier qu’il renonce, après la mort
de sa première femme en 1940, à
redonner un véritable foyer à ses
propres filles, sacrifice douloureux
à son cœur de père et sur lequel il
revient souvent dans le Journal qu’il
écrivit à leur intention : « Vous avez
eu [à Maslacq] une vie fort agréable
en somme, et je pense qu’elle restera
pour vous comme un beau souvenir.
Pas un vrai foyer sans doute, mais
qu’y puis-je ? J’ai dû sacrifier cela à
l’École, et ce n’est pas moi qui ai
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voulu assumer cette charge ». Par
ces sacrifices librement consentis,
André Charlier fut un « témoin de
l’Éternel », comme il se définit luimême. Son ami Gustave Thibon
l’avait compris, qui lui écrivait : « Je
pense souvent, très souvent à vous
comme à l’un des derniers témoins
des choses qui demeurent ».
C’est ce témoignage de toute
une vie que nous livre cette première
et excellente biographie d’André
Charlier
Et bientôt au détriment de ceux qui
l’entourent.
trouve enfin la sérénité dans une
tribu kanake.
Ce livre est un roman hommage
aux plus indépendants des artistes
soviétiques et aux chefs-d’œuvre de
ce que l’on a appelé « la dissidence ».
C’est aussi une ode à l’amitié : celle
qui lie, à travers les épreuves et les
ans, le Russe Vladimir Katouchkov
et l’Ukrainien Pavel Golchenko.
En Arizona (USA), deux copains
(Chassignet et Kenton) siollant les
routes des états du Sud tombent en
panne dans un bled perdu peuplé
de ploucs racistes qui les retiennent
otages. Une aventure véridique, selon
l’auteur.
Bonnes nouvelles
de Chassignet
Les âmes rouges
Non, nous ne sommes ni chez
Paul Bowles ou Agatha Christie, ni
chez le Simenon de Quartier nègre,
ni chez le Douglas Kennedy de Culde-sac. Les lecteurs enthousiastes
de Retour à Zornhof retrouveront
ici la "magie-Oberlé". Un vrai vent
d'audace et de liberté souffle à travers
ces trois nouvelles, qui font de l’auteur un représentant du baroque
dans les Lettres contemporaines.
Dans le ventre
HHHII
HHHII
Gérard Oberlé
Paul Greveillac
Grasset, 220 p., 17 €.
Gallimard, 460 p., 22,50 €.
Érudit non conformiste, gastronome distingué, œnologue jouisseur,
aventurier mélomane, amoureux de
l'amitié, le Morvandiau Chassignet,
personnage emblématique des premiers romans de Gérard Oberlé, ressemble beaucoup à son créateur,
tout comme les trois histoires qu’il
nous conte ici…
Moscou, URSS. La culture est
enrégimentée afin de servir l’État.
Vladimir Katouchkov et Pavel
Golchenko, la vingtaine, se rencontrent un soir par hasard. Le premier
est censeur au sein du GlavLit, qui
statue sur tout ce qui paraît dans le
pays. Le second est projectionniste
au Goskino, le cinéma des officiels
du Parti. Deux institutions où sont
quotidiennement interdites, coupées,
asservies les œuvres d’une nouvelle
génération d’écrivains et de cinéastes
qui tente de s’épanouir depuis la
mort de Staline.
Vladimir Katouchkov, écœuré
par le système, décide d’en dénoncer
l’hypocrisie. À ses risques et périls.
En Égypte, dans un hôtel d’Assouan où il passe ses hivers (il a pris
ses habitudes), une femme mystérieuse fascine Chassignet. Par quel
étrange destin Mitzi se trouve-elle
sur les bords du Nil pour y jouir
d’une ultime escale ?
En Nouvelle-Calédonie, Chassignet rencontre un bourlingueur des
tropiques au bout du rouleau qui
HHHHI
Sergio Perroni
Ed de Fallois, 130 p., 18 €.
La guerre de Troie a bien eu lieu.
L’auteur nous le rappelle en racontant
un épisode capital qui a permis la
victoire des Grecs sur les Troyens,
après des années de combats : celui
du cheval de Troie. L'auteur donne
la parole à un soldat grec, enfermé,
avec d'autres soldats, à l'intérieur
du cheval et avec trois "héros" :
Épéios qui a construit le cheval sur
les ordres de la déesse Athéna, Ulysse
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et un adolescent Néoptolème, fils
du défunt Achille. Le but des Grecs
est de pénétrer par ruse dans la cité
de Troie car le cheval est présenté
comme un don des dieux pour protéger la ville assiégée. Le stratagème
a été imaginé et voulu par la déesse
Athéna qui souhaite la victoire des
Grecs. Dans cette situation Ulysse
réagit avec sagesse et calme, Épéios,
en constructeur habile, sûr de son
fait. Le jeune fils d'Achille a peur : il
souffre d'être enfermé, de ne pas
voir la mer, il doute du succès final
et surtout du soutien des dieux. Estil lucide ? Ou pessimiste ? Des signes
étranges vont alourdir l'atmosphère :
des flèches lancées contre le cheval,
la chute d'un casque ou d'une épée,
l'unique chandelle qui s'éteint mais
surtout l'apparition d'une "Dame"
mystérieuse. Elle entre après une
pluie diluvienne, elle sort suivie d'un
sommeil qui accable tous les occupants du cheval. Ses premières paroles sont hésitantes comme si elle
peinait à retrouver le langage des
hommes ; lorsque le nom d'Athéna
est prononcé elle cache son visage
dans ses voiles. Elle évoque Laocoon,
prêtre de Poséidon, (dieu de la mer)
qui a lancé les flèches contre le
cheval, elle évoque sa méfiance à
l'égard des cadeaux grecs et surtout
sa fin terrible ainsi que celle de ses
fils. Mais pour les héros enfermés,
le mystère ne s'arrête pas à ce témoignage étrange…
L’écrivain a construit un conte
fantastique : il réussit le prodige de
maintenir le suspense avec virtuosité
bien que l'issue du combat soit
connue. Les héros, dans leurs conversations, expriment avec lyrisme les
éternelles questions existentielles
que se posent les êtres humains :
quelle direction choisir dans la vie,
le passé est-il un poids pour affronter
le futur ? En effet ces héros légendaires nous apparaissent très humains
car, malgré leur courage, ils sont les
jouets des caprices des dieux qui
les manipulent à leur guise.
Démocratie radicale,
lire J Dewey
HHHII
Jean-Pierre Cometti
Gallimard Folio, 350 p., 8,20 €.
À son tour, le public français découvre l'œuvre philosophique et politique de John Dewey (1859-1952).
Convaincu que les évolutions du
libéralisme, et particulièrement celles
qui lui semblaient à venir, sont susceptibles d'être modifiées en profondeur, Dewey en appelle à l'« intelligence sociale » : comprendre les
sources et les ressources du changement c'est refuser d'abdiquer devant les tâches qui sont les nôtres
en tant qu'êtres humains et de consacrer définitivement un ordre du
monde de plus en plus clos et insupportable.
Dans toutes ses analyses, l'émancipation est un maître mot : il renvoie
à une philosophie de l'enquête et
de l'expérience qui en éclaire les
processus, en dénoue les entraves.
Il attribue à l'intelligence et à la
connaissance un rôle social que les
sciences du même nom doivent assumer grâce à une fonction critique.
Or celle-ci ne se confond pas avec
la dimension d'expertise qu'elles
tendent à remplir dans nos démocraties qui, substituant cette expertise
même aux vertus de l'enquête et de
la libre discussion, ont ainsi vidé la
fonction politique de son contenu.
En synthèse, Dewey, défenseur
de la démocratie radicale, en appelle
à plus d'intelligence sociale et à
une meilleure compréhension des
vertus émancipatrices du changement. Pour Dewey, la radicalisation
du libéralisme, comme la radicalisation de la démocratie, se condensent en une maxime : les moyens
propres au fonctionnement des sociétés démocratiques, délibératives
et participatives, doivent être à la
mesure et à l'image de leurs fins.
La fin des empires
HHHII
P Gueniffey et Th Lentz
Perrin, 450 p., 22 €.
L'histoire serait-elle vouée à n'être
qu'un éternel recommencement ?
Cette fameuse question mérite particulièrement d'être posée concernant
la naissance et la chute des empires.
Depuis l'Antiquité, et sur tous les
continents, certaines contrées, par
le fer, l'or et l'esprit, se hissent au
rang de puissance prépondérante et
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dominent une large partie du monde.
Or, selon l'adage de Jean-Baptiste
Duroselle, « tout empire périra »
pour des raisons multiples, même si
un noyau dur d'explications peut
être avancé : crises de croissance,
notamment en matière d'assimilation
des populations conquises, paupérisation économique, épuisement du
modèle militaire ; enfin et naturellement, apparition et renforcement
de rivaux intérieurs et extérieurs.
Sous la direction de MM Gueniffey et Lentz, une dizaine d’historiens de renom racontent et analysent
le déclin et la chute des grands empires qui ont fait le monde. Ils nous
entraînent dans le sillage d'Alexandre
le Grand jusqu'au soft power de
Washington, en passant par le modèle romain et son héritier byzantin,
les empires des steppes, l'Empire ottoman, le binôme latino-continental
espagnol, précédant le siècle idéologique (1917-1991) qui voit tour à
tour s'effondrer l'empire des Habsbourg, le IIIe Reich, le Japon militariste, puis, après la guerre froide, le
communisme soviétique, héritier de
l'impérialisme séculaire des Romanov.
Brisés par les deux guerres mondiales, la faillite des totalitarismes
et le déclin de l'Europe qui avait
dominé le monde depuis le XVIe
siècle, les empires ont pu sembler,
alors que l'on célébrait la fin de
l'histoire, condamnés au bûcher des
vanités. Seulement, si les empires
trépassent, l'impérialisme ne meurt
jamais, comme le prouvent les étonnantes métamorphoses de la Chine,
l'éternel retour de la Russie, sans
occulter le poids toujours majeur
des États-Unis ni ignoré le « nouveau
califat » de Daesh. Au final, une
leçon d'histoire pour connaître le
monde d'hier et comprendre celui
d'aujourd'hui.
Ecolonomie
HHHII
Emmanuel Druon
Actes sud, 180 p., 20 €.
« Il est plus économique de produire de façon écologique ». C’est à
partir de cette affirmation, à contrecourant de la pensée traditionnelle,
que l’auteur, entrepreneur près de
Lille, a transformé, avec ses 122 collègues, l’entreprise Pocheco depuis
dix-sept ans.
Alors que la plupart des entreprises sont encouragées à rechercher
la rentabilité à n’importe quel prix,
Emmanuel et son équipe font le pari
que prendre soin de la planète et
des êtres humains assurera une véritable pérennité à leur projet. Car
comme il le dit : “Nous, Occidentaux, avons épuisé la lithosphère et
ses ressources fossiles, fissibles, minières et halieutiques. Les gens aussi
sont épuisés. On peut encore produire et entreprendre mais sans détruire.”
Autonomie en eau et en chauffage, panneaux photovoltaïques, recyclage, reboisement, toit végétalisé,
phytoépuration, isolation, suppression
des produits chimiques et polluants,
une stratégie globale est mise en
place pour progressivement limiter
au maximum l’impact de l’industrie
sur la biosphère. Et les résultats financiers sont là. Alors que Pocheco
a investi 10 millions d’euros ces
quinze dernières années pour réduire
son empreinte écologique, elle a,
dans le même temps, réalisé 15 millions d’économies.
Cet ouvrage est le récit haut en
couleur de cette aventure depuis
son commencement en 1997 jusqu’à
aujourd’hui. Avec conviction, humour et précision, l’auteur nous
montre à quel point cette stratégie
est non seulement efficace mais indispensable si nous voulons continuer
à développer des activités économiques et industrielles dans le futur.
Cœur-volant
HHHII
Philippe Bordas
Gallimard, 240 p., 20,50 €.
« Chaque soir, Natacha m’apprend la respiration. Elle me donne
le sens de Paris et son goût de mer.
Dans mon carnet à spirale, j’ai copié
un vers ancien qui revêt sa personne
comme une peau d’agneau. Elle est
née de Paris, bercée à la fontaine
des Orateurs sacrés, mais tout en
elle, même son habit, supplante l’arrogance des Parisiennes. D’une gaze
d’amnésie, elle tamise la violence
du monde. Elle n'aperçoit ni les
pavés disjoints ni la ronde des sé-
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ducteurs. Elle oublie la monnaie sur
la coupelle de la pharmacie du
drugstore. Ses parapluies restent dans
l’autobus et voyagent du Pont-Neuf
jusqu’à la porte de Châtillon. Ses
pupilles sont envahies d’ajours où
des feuilles de bouleau tourbillonnent
dans un ciel de Lituanie. Ses yeux
regardent pour moi. Son odeur ne
me quitte plus. Aux mondes hauts,
moyens et bas préside Natacha. »
Jeune homme en rupture dans
le Paris des années 1980, le narrateur
rêve de devenir écrivain et abandonne ses études. Il devient manutentionnaire dans une boutique de
luxe et s'éprend de Natacha, qui
l'initie à l'amour. La beauté de la
jeune femme, tout comme les flacons
de parfum qu'il manipule chaque
jour, comblent son obsession pour
l'élégance et le raffinement. Mais
elle le quitte soudain…
Œuvre lyrique et magnétique,
troublante comme un parfum de
femme, ce roman rassemble dans
un même bouquet la note subtile
de l’amour courtois et l’arôme violent
du Paris moderne.
L’été d’Agathe
HHHII
Didier Pourquery
Grasset, 200 p., 17 €.
« Vendredi 10 août 2007. Agathe
s'est arrêtée de respirer. Après six
mois de lutte depuis sa deuxième
greffe et toute une vie de combat.
Sa lumière, son rire, son esprit, son
courage vont tellement nous manquer. Sept ans plus tard, moi, son
père, j'ai décidé de raconter qui
était cette jeune femme vivante,
joyeuse et directe. Comment elle a
avancé, aimé, partagé. Comment
elle a vécu, jusqu'au bout, son dernier été. Je voulais parler de sa vie,
de la vie. Je me suis replongé dans
mes notes, j'ai repris les photos, les
courriers de ses vingt-trois étés. Puis
j'ai commencé à écrire. Jour après
jour. Ce fut difficile et doux. Tu m'accompagnais, Agathe, avec ton regard
sur le monde, sur la maladie, sur la
famille, sur moi. Nous échangions.
À la fin, tu étais en vie. »
Un père raconte la lutte de sa
fille contre la maladie.
Comme une tragédie, il n'y a
pas de suspens, et la fin est annoncée
dès la naissance de l'enfant puisqu'un
oncle médecin dira qu'il faut compter
sur « vingt-cinq ans d'espérance de
vie en moyenne ». Agathe est atteinte
de la mucoviscidose mais ce pourrait
être le cancer ou toute autre maladie,
toute autre ennemie qui vous ronge
de l'intérieur et ne vous laisse de
répit que pour mieux vous broyer
ensuite.
Ce récit, c'est le quotidien des
malades et de ceux qui les accompagnent quand la routine des soins
devient la vie normale. Quand ce
qui se passe entre les quatre murs
d'une chambre d'hôpital devient
plus précieux que tout ce qui peut
se passer dehors, même s'il s'agit
de perfusions, de nausées, de fièvre… Les soins, c'est s'installer dans
un autre temps, presque une autre
dimension où la mort resterait en
suspens comme si les rituels de la
maladie pouvaient s'étirer indéfiniment. Et, dans les interstices de la
douleur, viennent se glisser des moments de vie et des mots, des mots
comme ultime partage quand la personne aimée affaiblie, alitée n'est
plus que regards, sourires et paroles.
Les derniers jours de
Drieu la Rochelle
HHHII
Aude Terray
Grasset, 240 p., 18 €.
Entre ses deux tentatives de suicide et son suicide le 15 mars 1945,
Pierre Drieu la Rochelle – l’écrivain
fasciste, directeur de la NRF sous
l’Occupation, ami d’Aragon et de
Malraux – est en convalescence, protégé et caché par quelques proches,
des résistants, sa première épouse
juive, près de Paris et à Paris, afin de
s’épargner arrestation et jugement.
Commence pour lui une étrange
parenthèse de huit mois pendant
lesquels cet homme complexe ne
sait plus qui il est, ni où il en est.
À la lecture on saisit mieux la
complexité des situations, tous les
écrivains se connaissaient et étaient
amis dans les années vingt et 30.
Puis la guerre et les engagements
politiques les ont séparés.
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On suivra, ici, l’auteur de Gilles
et de Rêveuse bourgeoisie tandis
que, réfugié dans une forêt, il cueille
des pommes, coupe du bois, pense
à ses maîtresses enfuies ou mortes…
Que reste-t-il des engagements des
années 1930 ? Est-il pressé de rencontrer enfin le néant ? Que cherchet-il à dire de lui-même à travers les
figures de Judas et de Van Gogh
auxquels il consacre ses pages ultimes ? Doit-il fuir à Sigmaringen
avec Céline et Pétain ? S’exiler en
Suisse ou en Espagne ? Ou en finir
dignement ? Personne, à ce jour,
n’avait aussi bien éclairé la psychologie du dernier Drieu.
De cette période, l’auteur a reconstitué le récit minutieux et fascinant, la vie quotidienne d’un écrivain
sensible et monstrueux qui se trompa
de combat ; sa solitude, son enfermement physique et mental, tandis
qu'il rédige « Récit secret » et se retrouve face à ses erreurs. Historienne,
elle recompose subtilement son cheminement intellectuel, sa solitude,
son désarroi. Un bel éclairage psychologique.
François le petit
HHHII
Patrick Rambaud
Grasset, 230 p., 16,50 €
Chroniqueur aussi drôle qu'assassin du quinquennat de Nicolas
Sarkozy, surnommé « Nicolas-leMauvais » ou « Nicolas Ier », l'écrivain Patrick Rambaud a repris la
plume pour dézinguer le début du
« règne » de François Hollande, alias
« François IV » ou « François-le-Petit ». « Je raconte ici l'histoire d'un
petit nombre d'hommes qui, poussés
par les événements, ne se hissaient
pas à leur portée », avertit Patrick
Rambaud, 69 ans, facétieux SaintSimon du XXIe siècle, au début de
son nouvel opus. Cet ouvrage emprunte son titre au Napoléon le Petit
de Victor Hugo (1852), n'épargne
personne et, mine de rien, constitue
une analyse plutôt pertinente, sinon
impitoyable, de la vie politique française de ces dernières années.
« Avant de rejoindre le monde des
esprits, François-le-Grand (François
Mitterrand) avait estimé que ses successeurs ne seraient au mieux que
des comptables ; c'était vrai : le
règne de Nicolas-le-Mauvais puis
celui de François-le-Petit avaient
tourné aux calculs, à la combine,
aux querelles de coteries », affirme
le chroniqueur. « Ces parvenus
avaient ennuyé le peuple, ils l'avaient
trompé, maintenant ils l'exaspéraient », ajoute Patrick Rambaud, le
désenchanté.
Le début du quinquennat de
François Hollande est décrit minutieusement. Rien n'échappe au regard
acéré du juré de l'Académie Goncourt. Au jeu des portraits, il demeure
imbattable. On croise la patronne
du « Front populiste », Mlle de Montretout, le duc d'Évry nommé Premier
ministre, le jeune comte Macron,
Mademoiselle Julie et la marquise
de Pompatweet. La chronique
s'achève en janvier 2015 au moment
où « deux crétins islamistes masqués
fusillèrent la rédaction d'une gazette
satirique ». La conclusion est particulièrement amère. L'auteur de La
Bataille dresse en quelques pages
percutantes le portrait du « crétin
wahhabite » qui « veut arriver à l'âge
d'or par le meurtre » et est « totalement dépourvu d'humour au point
que la vue d'une caricature le met
en transe ». Le livre est plus sombre
que les chroniques consacrées au
« règne de Nicolas Ier ».
Génération Balavoine
HHHII
Didier Varrod
Fayard, 250., 17 €.
Daniel Balavoine reste vivant.
Malgré sa disparition tragique, le
14 janvier 1986, il est porteur d’une
œuvre dont l’influence perdure encore aujourd’hui. L’auteur, qui l’a
beaucoup côtoyé, apporte un nouvel
éclairage sur la vie de ce personnage
aux multiples facettes : un chanteur
qui voulait absolument être reconnu,
un citoyen engagé qui s’emportait
pour ce qui lui importait, un amoureux de la vie qui voulait vivre vite
« pour ne rien regretter ».
Fasciné par l’artiste, l’auteur
brosse un portrait original, nourri
de témoignages inédits de ses
proches, de ceux qui l’ont connu,
mais aussi d’autres, plus jeunes, qui,
profondément marqués par ses chan-
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sons, font partie de la génération
Balavoine.
Un livre est publié à l’occasion
des trente ans de la mort du chanteur.
Golem
HHHII
Pierre Assouline
Gallimard, 270 p., 19 €.
Soupçonné du meurtre de son
ex-femme, décédée dans un mystérieux accident de voiture, Gustave
Meyer, grand maître international
d'échecs, voit soudain sa vie basculer.
En un instant, ce solitaire devient
un fugitif partout recherché.
Dissimulé sous une autre identité,
isolé des siens, il est rattrapé par ses
failles : l’étrange opération chirurgicale qu’il a subie à son insu et qui
l’a « golémisé » en décuplant ses facultés mentales ; la relation ambiguë
qu’il entretient avec l’ami qui l’a
opéré ; le sentiment diffus de ne
plus s’appartenir et de devenir un
monstre au regard de la société.
Au fur et à mesure que l’homme
se dépouille de son identité antérieure
pour échapper à la police, des faits
très inquiétants sont mis à jour. Gustave Meyer devrait sa prodigieuse
mémoire et sa capacité de concentration inégalable à une autre opération secrète qui aurait fait de lui
un monstre. Très spécifiquement un
Golem. Le Golem, cette légende
juive datant du XVIIe siècle d’un
Adam inachevé, marqué au front
par Dieu dont la vocation serait de
protéger les juifs de Prague des pogroms. On raconte que cette créature,
aperçue par quelques-uns, vit toujours dans les combles de la synagogue Vieille Nouvelle de Prague…
Une clé lui manque, qu’il part
chercher en errant au cœur de la
vieille Europe, deux femmes à ses
trousses : Emma, sa propre fille, qui
essaie de l’aider, et Nina, chargée
de l’enquête policière. Meyer y parviendra-t-il à temps ? Sera-t-il assez
solide pour faire face à la vérité
qu’il va découvrir ?
L’auteur explore toutes les pistes,
s’amuse, virevolte, met en garde
aussi contre les possibilités infinies
que pourraient offrir les nouvelles
technologies si elles s’allient un jour
à une science débridée et sans
conscience.
liardaire pêche la sirène, un billet
de tombola ressurgit vingt ans plus
tard… Il est permis d'acheter, ainsi
qu'un bibelot original, la momie
neuve d'une jeune fille qui se réveille
la nuit, parle, chante… Un poète
explore, face à la statue de bronze
d'un écolier qui ressemble à l'enfant
qu'il a été, un musée consacré à sa
propre existence.
Ce monde ressemble au nôtre
dans ses profondeurs, et l'auteur
nous y entraîne avec un parfait naturel, par la grâce d'une écriture
élégante et précise. Un recueil envoûtant, onirique ; une vision du
monde qui s’écarte du constat social
ou de l’autofiction.
Une jeunesse de
Blaise Pascal
Le goût de l’ombre
HHHHI
Marc Pautrel
Gallimard, 100 p., 12 €.
HHHII
GO Châteaureynaud
Grasset, 190 p., 16 €.
À travers ces nouvelles ironiques
et poétiques dont il a le secret, l’auteur nous convie à l’accompagner à
l'extrême lisière de la réalité. Un
homme apprend sa mort et entre
post mortem en résistance, un mil-
« Il regarde la grande roue tourner et donner un sens à l’eau, il a
la bizarre sensation qu’il est luimême devenu à la fois la roue et
l’eau, comme le fruit d’une inéluctable union, il est en même temps
l’artisan et l’outil. Parce que ses
questions sont immenses et que
toujours il voudra découvrir le lieu
où vont se cacher les morts, ses
découvertes elles aussi sont devenues immenses. »
Notes de lecture de Georges Leroy, avril 2016 – Aller = > au dossier d’origine = > à l’accueil du Réseau-regain
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En l’absence de son père et ignorant des secrets, Blaise trace ses
triangles et ses cercles à la craie sur
le sol, assis pendant des heures sur
le carrelage de la salle à manger devenu pour lui une immense ardoise
de calcul.
Cette jeunesse est le roman d’un
génie, l’enfance romanesque d’une
aventure qui va transformer le monde,
ou, pour le moins, le regard que ses
contemporains et leurs descendants
vont porter sur lui. Ce roman est
celui de l’enfance d’une pensée en
mouvement – un trait continu (…)
efficace et incontestable – qui va
très vite sauter aux yeux de son père
et de ses amis mathématiciens. Cette
jeunesse est l’enfance d’un mouvement, le geste ample de Blaise Pascal,
qu’éclairent les phrases souples,
vives et élégantes de Marc Pautrel.
Cette jeunesse est aussi celle de
l’absence, de la perte, d’un trouble
profond, Blaise Pascal ne cessera de
se demander où se trouve sa mère,
pourquoi est-elle morte, quel mal
l’a traversée et terrassée, pourquoi
n’était-il pas là pour la sauver ? Cette
douleur habitera sa jeunesse, comme
celles qui ne cesseront de l’assaillir,
jusqu’à la dernière qui fécondera
ses Pensées.
Il conçoit et fait fabriquer la pascaline, sa machine arithmétique qui
a libéré son père du poids des calculs
quotidiens. Il expérimente et fait expérimenter ses théories, le vide le
passionne, il ne cesse de vérifier ses
gestes d’enfant surdoué, de prouver
qu’il est un génie, et son nom résonnera de mille éclats dans les bulletins de la météo marine, de pascal
en hectopascal. De mathématicien
il se fera philosophe, penseur, écrivain, maître de sa langue, celle du
XVII° siècle, il fixa la langue que
parlèrent Bossuet et Racine.
Cette jeunesse est un roman qui
met à nu les secrets du mathématicien et du moraliste. Ce livre dessine
ce visage, ces mains, ce corps, ces
pensées en ébullition avec cet art
du trait et de l’esquisse, l’art du trait
est ici l’art du roman. Les faits commandent la plume. Les faits et les situations font de cette jeunesse un
roman de l’épure, de la vision, de la
passion et de la langue. Elle va jaillir
dans son infaillibilité avec l’accident
que l’on connaît, cette suspension
dans l’espace, pendu par les pieds
Blaise Pascal est saisi par une autre
révolution – un Feu –, elle ne sera
pas mathématique cette fois, mais
théologique, et sa portée sera tout
aussi exceptionnelle.
Joffre
nombrables critiques : officier tour
à tour présenté comme égoïste, incapable ou faible. Ni hagiographie
ni critique systématique, la biographie
qu'en propose Rémy Porte retrace
sa carrière, sans parti pris. Formé
sous le Second Empire, marqué par
la défaite de 1870-1871, polytechnicien ouvert aux nouvelles technologies, Joffre est nommé chef d'étatmajor général en 1911. Porté au pinacle après la victoire de la Marne,
il fait l'objet d'une véritable vénération jusque dans le plus petit village.
À la tête des armées françaises
jusqu'en 1916, il est remplacé par
Nivelle à la suite des terribles batailles
de Verdun et de la Somme. Reste
que, plus que tous ses pairs, il a su
incarner le commandement, en exigeant que chacun tienne sa place, à
son niveau, et en assumant seul les
prises de décision. Cent ans après
la Grande Guerre voici un portrait
nuancé du général, sans concession,
mais construit sans œillères à partir
des sources les plus diverses, dont
plusieurs témoignages inédits.
L’indiscipline de l’eau
HHHII
Rémy Porte
Perrin, 400 p., 10 €.
« On pouvait discuter la façon
dont il avait établi ses plans, lui chicaner tel ou tel rayon de sa gloire,
le peuple continuait à l'aimer d'une
affection où la sympathie tenait encore plus de place que l'admiration »,
écrivait Le Petit Parisien le 6 janvier
1931, après la mort du maréchal
Joffre. Dans le même temps, il
concentrait sur sa personne d'in-
HHHII
Jacques Darras
Poésie Gallimard, 250 p., 8 €.
Écrire, pour Jacques Darras, c'est
avant tout partir à la rencontre du
monde. Communiquer, commercer
Notes de lecture de Georges Leroy, avril 2016 – Aller = > au dossier d’origine = > à l’accueil du Réseau-regain
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– d'où l'importance pour lui de
Histoire du monde (t.2)
toute voie navigable – avec toutes
les dimensions de ce qu'il appelle
"le massif de réalité". Or, au départ,
le poème n'est qu'assis simplement
sur sa chaise. Une chaise picarde
qu'on appelle là-bas "cadot". Mais
très vite et à la différence du petit
écrit français qui se regarde bien
calé sur son siège, avec ce poète,
"le poème se lève". Sort de la pièce.
HHHII
Prend l'air. Suit d'abord le cours
JM Roberts et O Westad
d'une mince rivière. L'accompagne
Perrin, 450 p., 24 €.
jusqu'à son embouchure. Navigue.
Raconter et décrypter l'histoire
Revient avec à son bord le plus
grand de ces clercs irlandais venus du monde, tel est le pari de cette
ranimer par leur savoir l'époque œuvre majeure, divisée en trois voendormie de Charles le Chauve. lumes. Ce deuxième tome, qui couSe pose avec lui le temps d'une lu- vre mille ans, du VIe au XVIe siècle,
mineuse célébration sur la muraille, s'ouvre sur l'émergence des cultures
la citadelle, de la ville de Laon. nomades des grandes plaines, pour
Repart en sautant des frontières qui se conclure sur les prémices de la
pour lui n'en sont pas, en direction domination européenne du monde.
de la Belgique. Chimay. Namur. Si toutes les cultures ont déjà des
Pour, face à la buissonnante splen- points communs – tels l'agriculture
deur des façades héritées de Charles de subsistance ou la place centrale
Quint qui anime comme nulle autre des animaux, chevaux ou bétail –,
part au monde, la Grand-Place de aucune n'est encore en mesure de
Bruxelles, proclamer, Décidément s'imposer et de transformer en propolémique, qu'il n'aime pas Louis fondeur les autres. Partout, le poids
XIV. Là, quand même, un moment, de la tradition reste énorme.
le poème s'arrête. Non pour souffler.
Cette riche époque de diversité
Mais d'une traite s'abreuver à tous culturelle voit l'éveil de la sphère
les mots, les moûts, colorés et mous- byzantine et du Japon, tandis que
seux de la bière. Déguster effron- les carrefours de l'Eurasie centrale
tément et dans tous ses sens, la deviennent les principaux centres
moule. Ce qui ne l'empêchera pas d'échanges mondiaux. La Chine des
de pointer son nez dans l'atelier Qing et l'Inde monghole revitalisent
de Pierre Paul Rubens pour y sur- quant à elles les anciens héritages.
prendre ou plutôt inventer le dia- Mais ces dix siècles sont aussi marlogue du peintre avec Helena, sa qués par l'apparition de deux acteurs
femme ».
majeurs : l'islam qui voit le jour et
Une anthologie de poèmes, tous va bouleverser les équilibres régioliés à l’eau, qui évoquent la naviga- naux et l'Europe, métamorphosée,
tion, la Belgique ou des conversa- lance ses vaisseaux sur tous les
océans du globe.
tions.
Au-delà des immenses qualités
d'écriture et de synthèse des auteurs,
qui rendent la lecture particulièrement stimulante, la force du propos
tient dans leur capacité à lier les
cultures et les espaces entre eux.
Les deux auteurs soulignent, par
exemple, ce que Constantinople doit
à l'hellénisme, ou expliquent le lien
entre la naissance de la féodalité en
Europe et les invasions barbares. À
l'heure où les enjeux culturels, économiques, politiques, démographiques et environnementaux se
structurent à l'échelle mondiale, ce
livre, par sa hauteur de vue, son
style et sa pertinence, donne les clés
de compréhension de la passionnante
histoire de l'humanité.
Joséphine
HHHII
Philippe Branda
Perrin, 460 p., 24,50 €.
Elle ne s'appelait pas Joséphine
de Beauharnais, mais Marie-JosephRose de Tascher de La Pagerie. C'est
par la grâce de Napoléon qu'elle
prit le nom de Joséphine, puis le
titre d'impératrice. Ce premier mystère en cache beaucoup d'autres,
dont l’auteur lève successivement
les voiles. Certes, la Créole avait la
grâce du cygne, dont elle se fit un
instrument efficace, au point d'être
désignée comme « l'incomparable »,
Notes de lecture de Georges Leroy, avril 2016 – Aller = > au dossier d’origine = > à l’accueil du Réseau-regain
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de sa naissance à la Martinique en
1763 jusqu'à sa mort à Malmaison
en 1814. Mais, bien plus que ses
prouesses et ses trahisons amoureuses
réelles ou supposées, l'auteur fait
valoir la femme de réseaux, d'influence et d'argent, l'hostilité jamais
démentie du clan Bonaparte à son
égard et envers ses deux enfants,
son goût pour la nature et les arts, et
surtout ce lien complexe et indéfectible avec Napoléon dont elle accompagna la vertigineuse ascension
sans connaître la chute ultime. Loin
de la légende noire comme des
potins anecdotiques, l’historien redonne vie à une femme de tête
autant que de corps aux prises avec
la grande histoire, dont elle sut tirer
parti tout en subissant ses coups.
FTP, une nouvelle histoire
de la résistance
HHHII
Franck Liaigre
Perrin, 370 p., 23 €.
Chargés de mener la lutte armée
au nom du Parti communiste français,
les Francs-tireurs et partisans (FTP),
créés en avril 1942 par la direction
du PCF, ont été glorifiés par une
mémoire prompte à exalter leur héroïsme. De Fabien à Manouchian,
de Charles Tillon à Charles Debarge,
les personnages légendaires ne manquent pas ! Pourtant, aucune étude
scientifique n'avait été consacrée à
ces hommes, faute d'archives, disait-on. Franck Liaigre propose une
"nouvelle histoire" des FTP. Qui fait
la part du sacrifice et de la légende.
L’auteur a exploité de nombreux
fonds d'archives et découvert des
documents inédits au cours de quinze
patientes années de recherche qui
permettent désormais de placer les
FTP sous un jour résolument nouveau : genèse, recrutement, fonctionnement, missions et idéaux…
Rien n'échappe à ses questionnements qui répondent in fine à une
interrogation centrale : quel bilan
tirer du combat qu'ont livré les FTP
au nom de la France, de la liberté…
ou de l'idéal révolutionnaire ?
Les historiens ont depuis longtemps fait un sort au chiffre magique
des "75 000" fusillés brandi par le
Parti communiste à la Libération.
L'impôt du sang versé par les FTP
oscille probablement entre 3000 et
5000 victimes. Autre légende, la
thèse de la "double ligne" qui s'est
imposée avec plus de succès. Bravant
les consignes du PCF clandestin,
une poignée de camarades auraient
sauvé l'honneur en frappant l'occupant dès l'automne 1940. Ce mythe
consolant ne résiste pas aux nombreux fonds d'archives. Avant la rupture du pacte germano-soviétique,
en juin 1941, l'écrasante majorité
des militants respecte à la lettre les
consignes de Moscou : neutralité à
l'égard du vainqueur, dénigrement
du "chauvinisme gaulliste" et de la
"guerre impérialiste". Le revirement
imposé par l'attaque de l'Union soviétique va semer la confusion dans
les rangs d'un Parti qui peinera toujours à recruter des combattants.
Comme la plupart des Français, les
communistes réprouvent l'assassinat
de soldats allemands. Le catéchisme
léniniste d'avant-guerre n'enseignaitil pas le rejet de l'attentat individuel,
assimilé à une pratique anarchiste ?
Pour les pères de la révolution bolchevique, seule la terreur de masse
était officiellement digne d'éloges.
L’auteur écorne l'image d'une
organisation à la discipline de fer.
Le manque de moyens et un certain
amateurisme sont le plus souvent
de règle. Sept fois sur dix, les auteurs
d'attentat ne parviennent pas à tuer
leur victime pourtant visée à bout
portant. Ces insuffisances n'enlèvent
rien au courage des hommes ni à
l'ampleur du sacrifice consenti.
Le mariage de plaisir
HHHII
Tahar Ben Jelloun
Gallimard, 270 p., 20 €.
Dans l’islam, il est permis à un
homme qui part en voyage de
contracter un mariage à durée déterminée pour ne pas être tenté de
fréquenter les prostituées. On le
nomme « mariage de plaisir ».
C’est dans ces conditions
qu’Amir, un commerçant prospère
de Fès, épouse temporairement Nabou, une Peule de Dakar, où il vient
s’approvisionner chaque année en
marchandises. Mais voilà qu’Amir
se découvre amoureux de Nabou et
Notes de lecture de Georges Leroy, avril 2016 – Aller = > au dossier d’origine = > à l’accueil du Réseau-regain
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lui propose de la ramener à Fès
avec lui. Nabou accepte, devient sa
seconde épouse et donne bientôt
naissance à des jumeaux. L’un blanc,
l’autre noir. Elle doit affronter dès
lors la terrible jalousie de la première
épouse blanche et le racisme quotidien.
Quelques décennies après, les
jumeaux, devenus adultes, ont suivi
des chemins très différents. Le Blanc
est parfaitement intégré. Le Noir vit
beaucoup moins bien sa condition
et ne parvient pas à offrir à son fils
Salim un meilleur horizon. Salim
sera bientôt, à son tour, victime de
sa couleur de peau.
Ce livre se déroule comme un
conte. Un conte dramatique qui, au
fil des mots, soulève des tragédies
sociales, excave des douleurs qui
fusent au grand jour pour révéler
les violences et meurtrissures de traditions insensées, de dogmes inventés
pour le plaisir des uns et le néant
des autres, où la liberté des uns est
étouffoir pour d’autres.
Martin Heidegger
HHHII
Guillaume Payen
Perrin, 620 p., 27 €.
D'une plume agréable, il déroule
l'existence complexe d'un catholique
qui renonce à la prêtrise pour la
philosophie. Ce livre n’est pas un
livre de philosophie : on est bien
dans l’histoire d’un homme, qui est
philosophe et dont la philosophie a
marqué son siècle (et peut-être plus !).
« Le national-socialisme est un
principe barbare », écrit Martin Heidegger dans ses Cahiers noirs, ajoutant : « C'est ce qui lui est essentiel
et sa possible grandeur ». Révolutionnaire radical, ayant vu et approuvé le caractère destructeur du
nazisme, le recteur de Fribourg a
réservé d'autres surprises dans ses
journaux philosophiques, dans lesquels il évoque par exemple l'« autoanéantissement du “juif"». Alors que
le philosophe est devenu un objet
d'incompréhension et d'horreur,
nombre de spécialistes en appellent
désormais à l'histoire. C'est cette
réhistoricisation que l'auteur a entreprise dans ce livre. Refusant la
polémique, l'adoration et la détestation, il s'emploie à comprendre
l'homme et le penseur, de l'intérieur
et en son temps, par le biais de
toutes les sources disponibles : cours,
lettres, textes de circonstance, de
même que les Cahiers noirs qui suscitent tant d'émoi.
Excédant largement le IIIe Reich,
le cheminement de Heidegger fut
heurté : il commença par un catholicisme intransigeant, qui laissa la
place, après la Première Guerre
mondiale, à une volonté farouche
de révolution philosophique, terreau
dans lequel son nazisme vint jeter
de profondes racines qui survécurent
à l'effondrement du régime hitlérien.
De cette biographie se dégage un
portrait fait d'ombres et de lumières :
grand philosophe, maître, ami de
juifs ou d'étrangers, Heidegger fut
aussi un nationaliste antisémite, inquiet de l'« enjuivement » de son
peuple et soucieux de son rôle historique prééminent. Il a aussi été
l’amant avant et après la guerre
d’Annah Arendt… Une personnalité
complexe donc.
L’un des avantages de cette biographie est de ne pas que se focaliser
sur le rapport au nazisme mais d’embrasser la personne dans son entier.
L’auteur a choisi de retracer la vie
du penseur à travers les principales
étapes de son élaboration intellectuelle. Les pages parfois puissantes
de ce livre ne peuvent que nourrir
un débat intarissable.
Meuh !
HHHII
François Morel
Denoel, 130 p., 17 €.
Qui n'a jamais été tenté, en passant devant un pré où se prélassent
quelques bovidés placides, de devenir vache à son tour ? C'est la surprise que la vie réserve à Philippe,
adolescent sensible et insouciant.
Drôle de vacherie ! Un beau matin,
le fils unique de M. et Mme Bonneval, propriétaires du beau magasin
de confection de Rochebrune, se
métamorphose en vache. Passé l'effet
de surprise, Philippe, enfin Blanchette, abandonne la cigarette, prend
200 kg et rumine cette transformation
impromptue. Face au rejet paternel,
se sachant paria à jamais, il quitte
les siens pour les prés. Or, comme
chacun le sait, l'amour est dans le
Notes de lecture de Georges Leroy, avril 2016 – Aller = > au dossier d’origine = > à l’accueil du Réseau-regain
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pré. La coquette Blanchette y rencontre un fier taureau de Bilbao,
l'amour de sa vie, le père de son
veau, Toto.
Ce livre est le témoignage loufoque d'une jeune vache qui s'affirme
pour trouver sa voie, quitte à rompre
avec son passé. La route est longue
pour trouver de l'herbe verte et sa
place au soleil.
bases au tout jeune enfant, dès 4
ans, qui sera aidé dans sa progression
par ses parents, par les questions
posées en fin de chaque chapitre et
par les éblouissantes illustrations.
Le new deal français
Caustique, cinglant, émouvant,
l’auteur revient à ses origines normandes et offre une fable fantaisiste
et touchante.
La miche de pain,
1ère année
HHHII
Philip Nord
Perrin, 760 p., 25 €.
HHHHH
Elor, 570 p., 49 €.
Le « Catéchisme » de Marie Tribou a contribué à éveiller et former
à la foi chrétienne des générations
d'enfants. Progression très pédagogique en quarante leçons hebdomadaires avec des questions en fin
de chapitres.
Cet ouvrage fondamental vient
d’être réédité avec son texte intégral
et original du catéchisme traditionnel,
une valeur sûre de la catéchèse où
seule l'iconographie a été modifiée.
Pour cette édition Elor a fait appel à
Joëlle d'Abbadie pour 266 dessins
couleurs. Suivant l'année liturgique,
le Catéchisme permet à l'enfant d'apprendre sa religion, les gestes de la
foi, le respect et l'amour du Bon
Dieu. Ce premier volume donne les
Né aux États-Unis sous le mandat
de Roosevelt, le New Deal a son
pendant français. Engagé dans les
dernières années de la IIIe République, prolongé sous le régime de
Vichy, puis développé après la Seconde Guerre mondiale, ce mouvement réforma la France, notamment
par le développement de la planification de l'économie, la naissance
d'un système de protection sociale,
la première vague de nationalisations,
mais aussi la création d'une politique
culturelle d'envergure. À la Libération, la rénovation de l'État était
certes inévitable, mais Vichy laissait
en héritage tout un écheveau de
concepts, d'initiatives et de pratiques.
Contrairement à la vulgate, loin de
rompre avec ces courants, la classe
politique – gauche et droite – continuait de croire aux valeurs familiales,
au culte des élites, à un État fort et
interventionniste. La France de
l'après-guerre ne fut pas ainsi entièrement neuve, puisée au creuset re-
fondateur de la France libre conjugué
au volontarisme gaullien. La modernisation du système, sans bouleversement des structures profondes,
rendit possible la construction d'une
république politique et sociale, dans
laquelle nous vivons encore pour
une large part.
Un demi-siècle après les analyses
pionnières, plus souvent citées qu’exploitées, de Stanley Hoffmann caractérisant la France des années 1930
aux années 1960 par la maturité, la
mise à mal puis la reconstruction
de ce qu’il dénommait « synthèse
républicaine », l’historien de Princeton Philip Nord propose aujourd’hui, sous le titre France’s New
Deal, une relecture de ces années
de transition entre la III° République
finissante et la IV° République, une
fois sortis du jeu successivement
de Gaulle puis le parti communiste.
S’appuyant à la fois sur l’enrichissement de l’historiographie, française comme anglo-saxonne, et sur
ses propres recherches dans des
fonds privés peu fréquentés (papiers
Carrel à Georgetown, archives de
Pierre Schaeffer à Montreuil et archives de Sciences Po), l’auteur livre
une lecture d’une indéniable richesse.
Histoire institutionnelle, intellectuelle
et sociale à la fois, le livre présente
cette originalité d’aborder la séquence chronologique années 1930
post-Front populaire/Vichy/IV° République sous deux angles. D’abord
de manière générale, en se focalisant
sur la traduction institutionnelle du
programme du Conseil national de
la Résistance, véritable charte de la
Nouvelle Donne (traduction littérale
de New Deal) intervenue à la Libération, qui dota la France de rien de
moins que la Sécurité sociale, la
Notes de lecture de Georges Leroy, avril 2016 – Aller = > au dossier d’origine = > à l’accueil du Réseau-regain
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planification, l’action publique en
matière de démographie, l’École nationale d’administration. Une seconde fois en resserrant la focale
sur les politiques culturelles, choisies
à la fois en raison des continuités
qui les sous-tendent durant toute la
période et parce que la reconstruction
de la France fut, pour l’auteur, un
phénomène d’ordre au moins autant
culturel qu’économique.
La seconde partie de l’ouvrage
prend la forme de trois chapitres
d’histoire culturelle, chacun analysant, avec la même périodisation
que celle retenue dans la première
partie, l’évolution des trois vecteurs
d’expression étudiés par l’auteur. Ce
ne sont sans doute pas là les premières monographies sur la radio,
le théâtre et le cinéma depuis le milieu des années 1930 jusqu’au milieu
des années 1940, mais ce sont à la
fois les plus convaincantes, car les
plus intimement associées aux enjeux
politiques, idéologiques et sociaux
de la période, et les plus riches, par
la multiplicité des perspectives
qu’elles ouvrent. Ainsi la chaîne,
récit d’un moment historique saisi
par les institutions qui l’ont façonné,
se croise-t-elle avec la trame, ensemble de biographies politico-intellectuelles des acteurs, qu’il s’agisse
des tout premiers rôles (Laroque,
Sauvy, Debré, Monnet) ou d’hommes
d’influence aux parcours, aux modes
de pensée et aux visions du monde
aussi divers que ceux de Robert Buron ou de Louis Jouvet, de Gaston
Defferre ou de Jean Giraudoux. Cette
galerie de portraits conduit l’historien
à souligner l’apparition progressive
d’une nouvelle classe dirigeante. La
résumer par l’idée de technocratie
lui paraît insuffisant, même si l’un
des traits majeurs de la séquence
réside précisément dans la conviction
qu’une condition nécessaire et suffisante pour réformer vite et bien
consiste à ne laisser au Parlement
qu’une place au mieux résiduelle et
idéalement nulle – ce que firent,
dans des contextes et avec des substrats idéologiques radicalement différents, aussi bien l’État français que
la France libre puis le GPRF. L’auteur
en déduit la mise en évidence de
continuités de la période, relativise
l’effet de rupture qu’aurait constitué
le Front populaire et souligne la pluralité des devenirs possibles à la Libération.
comme nombre d’entreprises nationales ou, plus caractéristique encore,
comme le commissariat général au
Plan. Il existe un marché implicite
entre l’État et ses hauts fonctionnaires : non sans doute « tout changer
pour que rien ne change » mais
« beaucoup changer sans changer
l’essentiel », explication qui permet
au passage de mieux comprendre
les « ratés de l’épuration » qu’évoquait Raymond Aron dès octobre
1945 dans la première livraison des
Temps modernes.
L’oreille d’or
Les hommes aux affaires à partir
d’août 1944 mettent le renforcement
de l’État au cœur du renouveau national, idée partagée par des hommes
aussi différents que Charles de
Gaulle, Jean Moulin et Adrien Tixier.
Mais on doit aussi rappeler l’analyse en termes de structures, que
mettait déjà en lumière le publiciste
Gaston Jèze dans les premières décennies du XXe siècle lorsqu’il décrivait la France comme un régime
républicain bâti sur une ossature administrative bonapartiste, oncle et
neveu réunis. Enrichie par la III° République d’un ordre colonial plus
autoritaire encore, cette ossature a
bien surmonté l’épreuve du temps,
comme en témoigne la série de bicentenaires institutionnels que célèbre le pays.
En regard de cette pérennité que
rien ne semble menacer, toutes les
institutions apparues à la Libération
sont – à l’exception de l’ÉNA qui ne
survit qu’au prix de remise en cause
continuelle – soit en crise comme
la Sécurité sociale, soit déjà mortes
HHHII
Elisabeth Barillé
Grasset, 130 p., 14 €.
Entendre, mais d’une seule oreille.
Ne pas entendre comme il faudrait,
donc, à l’école, en société, chez
soi, mais entendre autre chose, souvent, entendre mieux, parfois. Dans
ce récit intime, l’auteur évoque son
handicap invisible, malédiction et
trésor, qui l’isole mais lui accorde
aussi le droit d’être absente, le droit
à la rêverie, au retrait, à la rétention,
voire au refus. « Merci mon oreille
morte. En me poussant à fuir tout ce
qui fait groupe, la surdité m’a
condamnée à l’aventure de la profondeur… »
Elle revient sur ce parcours du
silence : sa vie d’enfant un peu à
Notes de lecture de Georges Leroy, avril 2016 – Aller = > au dossier d’origine = > à l’accueil du Réseau-regain
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part, les refuges inventés, les accidents et les rencontres… De l’imperfection subie au « filon d’or pur »,
l’écrivain traverse l’histoire littéraire
et musicale, dans une réflexion
presque spirituelle.
Quand la gauche agonise
cette réalité que certaines élites occultent alors qu'elles reconnaissent
ce principe pour d'autres pays, de
la Russie à Israël.
L'auteur exhorte à une décolonisation des esprits. Il nous rappelle
l'avertissement de Jean-Paul II, en
1980, lors de sa venue à Paris :
« Veillez par tous les moyens à votre
disposition sur cette souveraineté
fondamentale que possède chaque
nation en vertu de sa propre culture ! »
Pas de découvertes ni de révélations mais un livre rempli de justes
et pertinents rappels.
HHHHI
Paul-François Paoli
La république
des conseillers
L’auteur jure ses grands dieux
qu’il n’est pas venu régler ses
comptes. Il n’empêche, il ne mégote
pas lorsqu'il s'agit de balancer
quelques scuds en direction de ses
anciens employeurs.
Le Rocher, 210 p., 19 €.
Pourquoi la gauche a-t-elle perdu
le soutien des classes populaires et
celui des intellectuels ? Parce qu'elle
a fait l'impasse sur ce qui constitue
l'identité de la France, brutalisée
par la mondialisation. La gauche ne
s'est pas seulement ralliée au libéralisme, elle a adhéré à une vision
post-nationale de la République qui
trahit l'héritage de Clemenceau et
De Gaulle. Face au défi que représente l'islam, elle a recours à un
discours creux sur le « vivre ensemble » qui tente de camoufler l'ampleur de fractures ethniques et religieuses.
L’auteur (journaliste au Figaro)
rappelle que la question de l'identité
de la France, marquée par la tradition
chrétienne et l'héritage gréco-romain,
et celle de sa souveraineté sont liées.
S'il existe un peuple français, celuici a des droits historiques sur la
France, laquelle n'est pas qu'une
idée mais une terre et un pays. C'est
« À l’été 2010, au terme de huit
années passées au sein de quatre
cabinets ministériels, j’étais contraint
de quitter mes fonctions. Ce rouleau
compresseur auquel j’ai consacré
toute mon énergie, aux ministères
de la Justice, de la Défense et de
l’Intérieur, avait fini par se retourner
contre moi. Une poignée d’agents
du renseignement intérieur, la DCRI,
avaient découvert mes échanges avec
un journaliste. J’étais soudain frappé
du sceau de l’infamie. Considéré
comme indésirable, voire dangereux.
Banni du pouvoir, j’ai eu le temps
de réfléchir à l’exercice de l’État :
ses petitesses, ses lâchetés et surtout
son absence de sentiment. Il faut
survivre, quitte à tuer ou blesser. »
HHHII
David Sénat
Grasset, 240 p., 18 €.
Le conseiller travaille dans les
grands ministères, participe aux réunions sensibles, reçoit dans son bureau, explique, suggère, influence,
avertit. Les textes de loi, c’est lui.
Les amendements, c’est lui. Les parapheurs, c’est lui. Il connaît et maîtrise ses dossiers, tandis que les ministres font de la communication…
et passent. Mais ces femmes et ces
hommes, dont le nom est parfois
cité, n’écrivent pas. David Senat,
lui, raconte cette république des
conseillers. Et c’est un événement.
Il évoque deux affaires dans lesquelles Nicolas Sarkozy aurait directement donné des consignes.
"Dans l’affaire Polanski, je peux en
parler puisque je l’ai connue de
façon tout à fait officielle (…) Il a
été demandé à la Chancellerie de
suspendre toute coopération judiciaire avec la Suisse après qu’un
magistrat Suisse a mis en exécution
un mandat d’arrêt d’un juge américain", affirme-t-il. En 2009, le cinéaste
est arrêté par la police à Zurich pour
une affaire de viol sur mineure qui
remonte à 1977. En 2005, la justice
américaine avait émis un mandat
d’arrêt international contre lui.
L’autre anecdote concerne cette
fois un ami proche du président,
Christian Clavier qui aurait "sollicité
Notes de lecture de Georges Leroy, avril 2016 – Aller = > au dossier d’origine = > à l’accueil du Réseau-regain
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l’intervention des forces de l’ordre
pour l’évacuation de manifestants
dans sa maison", rappelle David Sénat. "J’ai vu le responsable de la sécurité en Corse être limogé pour
avoir refusé de prêter main forte à
Christian Clavier avec les moyens
de l’État", se souvient-il.
Enfin, l’ancien conseiller de MAM
n’oublie pas l’ancienne ministre de
la Défense lorsqu’il relate son entretien avec celle qui a scellé son
sort. "Elle m’a demandé qui est ce
journaliste (NDLR Gérard Davet), qu’
elle fait semblant de ne pas connaître,
qu’elle a pourtant bien connu à
l‘époque où il fallait déjà alimenter
la presse quand le dossier Clearstream
projetait ses feux…" Il est suspecté
notamment d’alimenter le journaliste
Gérard Davet du Monde sur l’affaire
Bettencourt. Les cuisines de la Sarkozie ne sont décidément pas des
plus appétissantes…
Le roi et l’architecte
HHHII
Laurent Dandrieu
Le Cerf, 210 p., 12 €.
Enivré de fête, de théâtre, de
faste et d’ores et déjà passionnément
épris de grandeur, le jeune Louis
XIV avait tout pour être séduit par
le cavalier Bernin. Le jeune monarque, poussé par son esprit baroque et sa soif de gloire, exige et
obtient du pape qu’il se détache de
son artiste préféré pour le laisser
venir à Paris. Le Bernin reçoit en
effet comme mission de réaliser une
rénovation et une transformation du
Louvre. L’esprit fécond de l’architecte-sculpteur se met en marche
et, tout en étant sollicité de toutes
parts, fournit les plans d’un palais à
l’italienne.
Le silence religieux
Mais les obstacles sont nombreux
sur sa route. Sa franchise, son italianité, ses critiques à l’encontre du
classicisme français et son don inimitable pour se faire des ennemis
braquent une partie du monde artistique et courtisan. L’artiste bénéficie certes de la faveur royale mais
que peut-il faire devant l’hostilité
du tout-puissant ministre Colbert et
de son âme damnée, Charles Perrault ?
HHHII
La rencontre du jeune roi de
gloire et du maître de la splendeur
baroque allait s’achever piteusement,
par une rebuffade qui n’osait pas
dire son nom. Mais cet échec fut
curieusement fécond, et peut-être
aurait-il fallu la visite à Paris du
plus grand des artistes italiens pour
que Louis XIV prenne pleinement
conscience que la grandeur du
royaume à laquelle il entendait si
passionnément travailler ne pouvait
se faire qu’en créant les conditions
d’éclosion d’un art proprement français, qui ne dût rien à personne.
L’auteur ne fait pas du Bernin une
victime innocente des cabales. Son
obstination à refuser à acclimater le
goût italien aux exigences françaises
(ce que parviendra à faire Lully) a
lourdement pesé. Trop italien en fait
ce cher Bernin… Aucun art ne peut
s’extraire de la nation et de ses
Jean Birnbaum
Le Seuil, 240 p., 17 €.
Vaut mieux tard que jamais !
Alors que la violence exercée au
nom de Dieu occupe sans cesse le
devant de l’actualité, la gauche semble désarmée pour affronter ce phénomène. C’est qu’à ses yeux, le plus
souvent, la religion ne représente
qu’un simple symptôme social, une
illusion qui appartient au passé (obscur), jamais une force politique à
part entière.
Là où il y a de la religion, la
gauche ne voit pas trace de politique.
Dès qu’il est question de politique,
elle évacue la religion. Voilà pourquoi, quand des tueurs invoquent
Allah pour semer la terreur en plein
Paris, le président socialiste de la
France martèle que ces attentats
n’ont « rien à voir » avec l’islam. Incapable de prendre la croyance au
sérieux, comment la gauche comprendrait-elle l’expansion de l’islamisme ? Comment pourrait-elle admettre que le djihadisme constitue
aujourd’hui la seule cause pour laquelle un si grand nombre de jeunes
Européens sont prêts à aller mourir
à des milliers de kilomètres de chez
eux ? Et comment accepterait-elle
que ces jeunes sont loin d’être tous
des déshérités ? Éclairant quelques
Notes de lecture de Georges Leroy, avril 2016 – Aller = > au dossier d’origine = > à l’accueil du Réseau-regain
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épisodes de cet aveuglement (de la
guerre d’Algérie à l’offensive de
Daech en passant par la révolution
islamique d’Iran), ce livre analyse,
de façon vivante le sens d’un silence
qu’il est urgent de briser. L’auteur
critique la gauche pour son ignorance
(revendiquée) du fait religieux. Un
aveuglement qui l’empêche de comprendre l’expansion de l’islamisme
violent, dont les facteurs sont en
partie religieux mais aussi politiques.
L’auteur défend la thèse que le
manque de réflexion de la gauche
sur le religieux la prive de la possibilité de comprendre le djihadisme,
notamment celui de l'État islamique.
Son livre est stimulant et fourmille
de références intellectuelles diverses
de Marx à Furet, de Foucault à
Walter Benjamin. Lecture roborative
donc et qui pourrait ramener à Durkheim et à ses analyses du fait religieux. Très belles pages aussi sur les
penseurs du monde arabo-musulman
en lutte contre les intégrismes. L’auteur a des pages fortes intéressantes
sur l'aveuglement de la gauche face
au FLN durant la guerre d'Algérie. Il
faut noter cependant que cet aveuglement ne concernait pas que l'Islam
mais que dans un contexte où "il
fallait choisir son camp" l'aveuglement concernait avant tout les pratiques politiques et militaires d'une
insurrection anticoloniale qui mangeait ses propres enfants, comme
d'autres révolutions auparavant, aussi
bien en France qu'en Russie. Camus
n'avait pas partagé cette cécité.
Le religieux n'est jamais indépendant du politique et l'erreur de
Foucault est précisément là : il a vu
la ferveur religieuse qui motivait les
soulèvements mais il n'a pas compris
qu'elle était aussi politique. La théo-
cratie est une politique et une religion, pas du tout une "désertion du
politique" ou "une grève par rapport
au politique" (Foucault cité dans le
livre). L’auteur a raison de montrer
que le "rien-à-voirisme" est une mutilation intellectuelle mais ici il nous
propose un "tout-à-voirisme" qui en
est une autre. Il s'inscrit effectivement
dans le sillage de Foucault mais
aussi dans le fourvoiement foucaldien. Le progressisme est une religion
séculière mais la religion peut être
une politique révolutionnaire. La fin
de l'ouvrage, l’auteur rappelle que
le socialisme, le marxisme ou le
communisme, en gros le "mouvement
révolutionnaire" est une religion séculière. Finalement l'aveuglement
de la gauche n’est-il pas lui-même
religieux ? La religion du progrès en
lutte contre le religieux théiste a
perdu une bataille mais l'histoire
continue…
Sous Ponce Pilate
HHHII
Gabriel Robin
Ed de Fallois, 400 p., 22 €.
D’abord, il relève un vieux défi :
situer dans l’espace et dans le temps
le plus possible des épisodes évangéliques. Interrogés avec savoir-faire
et pénétration, bien des indices géographiques ou historiques sortent de
l’ombre, et, rapprochés les uns des
autres jalonnent un parcours. Il faut
suivre de près la démonstration serrée
(bien résumée dans le chapitre final
de conclusion-résumé) qui aboutit
à proposer deux dates extrêmes, 28
et 33, pour le parcours public de Jésus, et à établir à l’intérieur de chacune des quatre années centrales
un ou deux faits bien datés, qui servent de pivots autour desquels en
regrouper d’autres, avec un avant et
un après. Les événements évangéliques ne flottent plus dans un espace
narratif décollé de la réalité, mais
prennent place dans une aventure,
en Judée, en Galilée et autour de la
Galilée, puis à nouveau en Judée.
La vie publique de Jésus prend une
dimension historique, s’inscrit dans
le monde juif et romain de l’époque,
et cette surprenante valeur de réalité
concrète en renouvelle la lecture.
On suit l’action de Jésus, étape par
étape, semestre après semestre, et
on comprend peu à peu les Évangiles
comme un drame à plusieurs séquences, dont chacune a sa dominante propre.
D’abord, la phase initiale, en Judée, dominée par la présence du
Baptiste, qui pendant un an sera,
d’abord devant, puis derrière Jésus,
le grand référent qui protège, authentifie, et encourage sa mission ;
puis la phase centrale, en Galilée,
pendant laquelle Jésus, installé à
Capharnaüm, recrute et s’attache
ses apôtres et ses disciples, déploie
son action, organise sa prédication,
appuyée par des miracles impressionnants, et connaît une popularité
extraordinaire, mais à deux reprises,
doit s’éloigner. Dernière phase, celle
du retour en Judée, vraiment héroïque : on suit Jésus dans les attaques
permanentes que déclenchent contre
Notes de lecture de Georges Leroy, avril 2016 – Aller = > au dossier d’origine = > à l’accueil du Réseau-regain
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lui les autorités religieuses, qui ne
cessent de l’affronter dans des joutes
théologiques visant à lui faire perdre
la face, et dont il surmonte admirablement les défis, puis, qui, finalement, se décident à la manière forte,
dans une épreuve à laquelle il se
soumet.
Bien des épisodes reçoivent un
éclairage neuf : l’algarade avec les
marchands du Temple, qui n’est
qu’un affrontement mineur et limité,
situé au début, en Judée, dont Jésus
se tire habilement en invoquant le
nom du Baptiste ; le départ précipité
de Judée, qui suit directement l’arrestation du Baptiste ; les deux séjours
de Jésus en Décapole et surtout en
Syrie du Sud, qui n’ont rien d’une
promenade inexplicable, mais sont
des fuites devant des dangers réels ;
la guérison de la fille de Jaïre, qui
prend un piquant certain si on se
souvient que Jaïre, chef de la synagogue de Capharnaüm, faisait partie
de ceux qui, scandalisés par la guérison de l’infirme un jour de sabbat,
avaient poussé Jésus à partir, et pourtant, père désespéré, l’appelle au
secours ; les affrontements avec les
pharisiens, puis les sadducéens, à
Jérusalem, où Jésus joue à chaque
fois son autorité, et démontre sa supériorité, ce qui exaspère ses adversaires ; l’entrée des Rameaux à Jérusalem, que l’auteur présente comme
une dernière tentative pour rallier
tous ses partisans, et essayer de changer le rapport de force avec les autorités religieuses, mais qui finalement, n’aboutit pas. Le lecteur admirera enfin la présentation de la
période des apparitions postpascales,
dans laquelle l’auteur voit la clé de
la naissance de l’Église, une préparation de la Pentecôte…
Tout livre sur Jésus serait décevant,
s’il ne parlait pas aussi au cœur. Il
ne s’agit pas seulement de la nécessaire sympathie méthodologique
qu’auteur et lecteurs doivent réserver
aux acteurs de l’histoire, mais ici,
plus précisément, de ce mélange de
respect et de vénération qui est
comme la condition indispensable
à tout effort d’intelligence de cette
figure extraordinaire. L’auteur ne récuse aucun fait des Évangiles, aucune
phrase mise dans la bouche du
Christ, et ses nombreuses analyses
des paroles de Jésus, teintées de foi,
donnent beaucoup à voir, à comprendre, et à admirer. Son livre est
inséparablement un exposé historique
et une méditation, et c’est cette synthèse qui en fait toute la richesse, et
toute la valeur.
Les tilleuls de Berlin
HHHII
Jean Octeau
Grasset, 560 p., 24 €.
À trente ans, Karl Schuster a déjà
conquis le milieu de l’art à Berlin. Il
ignore que son voyage au pays natal
va bouleverser son existence. Désormais, sa vie sera une aventure de
tous les instants.
Karl est ébloui par une femme
qui accomplit des merveilles dans
un monde qui lui est étranger. Plus
tard, le rêve d’un bel été devient su-
bitement réalité : avec Esther, il découvre la passion. La séparation,
inévitable, ne brisera jamais l’amour
qui les a réunis.
Avec Janina, l’amour renaît sous
une autre forme. Karl devine chez
cette femme effacée une clairvoyance
qui le guidera parmi les dangers
d’une Europe en guerre.
À l’heure de l’attentat contre Hitler, que signifie le dernier message
de Janina ? Quelle machine infernale
les nazis cachent-ils au sanatorium
d’Obrawalde ?
Sauvé de la mort par les femmes
de Berlin, Karl évite le Goulag soviétique, mais il doit rendre des
comptes aux autorités américaines.
Réfugié à Vienne, il cherche la trace
d’Esther et suit dans la rue un fantôme
à peine sorti de l’enfer. Pourquoi la
pauvre femme dissimule-t-elle son
mystérieux prénom ? C’est à cause
d’elle que Karl se retrouvera si loin
de ses tilleuls de Berlin, et si près de
la vérité.
Les tilleuls de Berlin est un roman
dans lequel le narrateur, un jeune
critique d’art né en Transylvanie, raconte sa carrière et ses aventures à
travers l’Europe. Roman de l’Europe
au XX° siècle, de Berlin à Bucarest
ou à Paris, en passant par Vienne et
Budapest. Roman d’un pacte avec
le diable au nom de l’art, donnant
la parole à Hermann Voss, dernier
collaborateur d’Hitler dans le gigantesque projet du musée de Linz.
Choc des événements vus par des
personnages aussi bien réels que
fictifs. Enquête sur une dérive ultrasecrète des autorités médicales nazies. Révélation du secret d’un mystérieux prénom enfoui dans la mémoire des années sombres. Un grand
Notes de lecture de Georges Leroy, avril 2016 – Aller = > au dossier d’origine = > à l’accueil du Réseau-regain
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roman d'amour qui s'inscrit dans
l'Histoire dont l'auteur a connu nombre de protagonistes.
La vérité
HHHII
Sous la direction de J.Ph. Genet
Paris Sorbonne, 600 p., 28 €.
Signs and States, programme financé par l'European Research Council, a pour but d'explorer la sémiologie de l'État du XIIIe siècle au
milieu du XVIIe siècle. Textes, performances, images, liturgies, sons et
musiques, architectures, structures
spatiales, tout ce qui contribue à la
communication des sociétés politiques, tout ce qu’exprime l’idéel
des individus et leur imaginaire, est
ici passé au crible dans trois séries
de rencontres dont les actes ont été
rassemblés dans une collection des
Presse de la Sorbonne, Le pouvoir
symbolique en Occident (13001640).
Ces volumes, adoptant une perspective pluridisciplinaire et comparative dans une visée de long terme,
combinent études de cas, analyses
conceptuelles et réflexions plus théoriques. Et les réponses à ce questionnaire, issu d’une réflexion sur
une histoire culturelle poursuivie sur
plus de cinq siècles, remettent en
cause une histoire de l’Occident
latin où l’on opposerait Église et
État. La mutation culturelle engendrée
par la réforme grégorienne qui, tout
en assurant d’abord le triomphe de
la papauté, a donné à l’État moderne
les moyens d’assurer sa propre légitimité en créant les conditions d’une
révolution du système de communication. Elle engendre un partage
du pouvoir symbolique et des processus de légitimation avec l’État :
la capacité de ce dernier à se légitimer par le consentement de la société
politique en dehors de la contingence
religieuse est une spécificité de l’Occident latin, clé de l’essor des États
modernes européens.
Ce volume est une contribution
sur la place de la vérité dans la philosophie, le droit, la théologie, l'art
et la communication politique à
l'époque médiévale. L'affirmation
de la vérité, en lien avec la domination symbolique de l'Église, devint
l'un des principes qui structurent
l'imaginaire médiéval et configurent
les vecteurs qui le médiatisent.
La violence des potiches
HHHII
Marie Nimier
Actes Sud, 320 p., 25 €.
Elles parlent toutes de leur corps
c'est-à-dire à partir de leur corps, et
à propos de leur corps. Et parfois,
du corps des autres, passants, clients,
amants, fils, maris. Corps aimés,
corps silencieux, immobiles, heureux,
morts, attendris, étrangers, exultant.
Épluchant des oignons, repassant
des chemises, assis au volant d'un
taxi ou sur un tabouret de bar. Voici
douze monologues qui sont autant
de portraits à vifs où se mêlent
drame, mélancolie, douceur et autodérision. La parole est aux accidentés de la vie les mots constituent
un exutoire. Ce n’est pas ce que
l’auteur a écrit de mieux, même si
elle cherche à capter la réalité du
monde actuel.
Les serviteurs inutiles
HHHII
Bernard Bonnelle
La table ronde, 280.p, 18 €.
Nous sommes au XVIe siècle.
La France est déchirée. Les têtes des
huguenots trônent sur des pics, les
catholiques sont brûlés vifs dans
leurs églises. François II, Charles IX,
Henri III… Les souverains se succèdent sans parvenir à faire baisser les
armes. Partout des villages assiégés
sont décimés par la famine. Pourtant,
Gabriel des Feuillades, vétéran des
guerres d'Italie et héros du siège de
Sienne, veut retrouver foi dans les
hommes. Depuis son domaine périgourdin, il tente d'oublier les excès
de son temps en jouant aux échecs,
relisant les Grecs, courtisant sa servante observant les arbres pousser.
Notes de lecture de Georges Leroy, avril 2016 – Aller = > au dossier d’origine = > à l’accueil du Réseau-regain
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Et l'existence de cet amoureux de la
nature, plus préoccupé du cosmos
que des dogmes chrétiens, s'égrène,
entre conversations avec son chapelain, parties de chasse avec son
fils Ulysse et dialogue en silence
avec les sages de l'antiquité -autant
de menus plaisirs que cet hédoniste
rapporte à la manière de Montaigne
dans son livre de raison.
Mais l'Histoire ne se laisse pas
ignorer si facilement : alors que les
guerres de religion ensanglantent les
pavés de Paris et de Bergerac, Gabriel
est forcé de rallier le camp des catholiques. De son côté, Ulysse, déçu
et révolté par l'indifférence de son
père et inconsolable depuis la mort
de sa sœur, décide de s'engager. Le
voilà parti sur les routes de France,
amoureux d'une protestante mais
guerroyant auprès des catholiques
pendant de longues années. Jusqu'au
jour où, apprenant que son père a
préféré subir de redoutables épreuves
plutôt que céder à l'ennemi, et que
sa mère est morte sans sépulture, il
oublie son animosité et décide de
revenir vers les siens…
Tableau impressionniste, herbier
littéraire, parabole sur l'adolescence
et la maturité, photographie d'une
époque, ce roman est un diptyque
romanesque qui interroge la mentalité
des hommes de l'Ancien Régime
avec une rare modernité. Ce récit
fait résonner en notre siècle la faconde de Brantôme, l'âpreté de Monluc, et peut-être même la sagesse
de Montaigne. De sa langue sensuelle
et ciselée, l’auteur exhume l'un des
chapitres les plus sombres de l'Histoire française et parle de tolérance
et de réconciliation à une époque – la
nôtre – qui n'en a jamais autant eu
besoin.
Tout paradis n’est pas perdu que certains véhiculent et les propos
HHHII
Jean Rouaud
Grasset, 200 p., 17 €.
Quand le ton a monté sur la
question du voile et du menu de
substitution, « il m’a suffi de me retourner pour revoir dans mon enfance
ce geste des femmes se couvrant la
tête d’un fichu avant de sortir. Nous
étions en Loire-Inférieure et la loi
de 1905 était suffisamment accommodante pour accorder un jour férié
aux fêtes religieuses et servir du
poisson le vendredi dans les cantines,
et pas seulement celles des écoles
libres ». Loi de séparation des Églises
et de l’État, mais en réalité de l’Église
catholique et de l’État, les autres
faisant de la figuration, et l’Islam
n’étant existant pas, en France. De
même, « il a fallu la tragédie de
Charlie pour nous rappeler qu’on
avait longtemps débattu avant d’autoriser la représentation des figures
sacrées ». Ce qui n’allait pas de soi
tant le monothéisme se méfiait de
l’idolâtrie en souvenir du veau d’or.
C’est tout l’intérêt de la crise iconoclaste. Les conciliaires réunis à Nicée
tranchèrent en faveur de la représentation. C’était au VIII°s (787).
Notre monde « envahi » d’images
vient de là.
pernicieux qui parfois les sous-tendent, en instrumentalisant à des fins
électorales un concept déjà centenaire. Suppression du double menu
dans les cantines, soupçon sur toute
représentation de l'image divine, injonctions de toutes parts à interdire
et à congédier sont parmi les symptômes d'une société inquiète jusqu'à
la schizophrénie : « En quoi un poing
vengeur sur un tee-shirt, demande
Rouaud, serait-il plus acceptable
qu'en pendentif, une croix, une étoile
de David ou une main de Fatma ? »
Le titre est issu du poème Clair
de terre d’A Breton. Dans ces chroniques où les références à Proust,
Zola ou George Orwell illustrent le
propos, ce n'est ni plus ni moins
qu'à un dépoussiérage lucide et courageux de la laïcité qu'invite l'auteur.
Une laïcité emprisonnée dans une
société qui mise tout sur « l'ici et
maintenant et le contentement de
ses désirs » et qui, au fond, reproche
à la religion ce dont elle est privée :
la poésie.
L’auteur interroge tous les discours
actuels sur la laïcité, les contresens
Notes de lecture de Georges Leroy, avril 2016 – Aller = > au dossier d’origine = > à l’accueil du Réseau-regain
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