L`Affaire Hem (tome 4) - - 1/500

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L’Affaire Hem (tome 4)
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RENTRÉE LITTÉRAIRE 2013
L’Affaire Hem continue !
Après un premier tome de simple mise en route (mai 2010 - juillet 2011)
Le Zombi de la rue de Lancry
un deuxième tome pour entretenir le mouvement (septembre 2011 - juillet 2012)
Cocktails et terreur à Saint-Germain-des-Prés
Et le troisième tome de notre saga mouchalonesque (septembre 2012 – juillet 2013)
Un singe à Compostelle
Voici le quatrième tome ! (septembre 2013 – juillet 2014)
Triomphe du singe
L’Affaire Hem (tome 4)
- L’Affaire Hem continue ! -
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4ÈME TOME - I
ENCORE
UNE TOURNÉE GRATIS
!
Rude tâche que celle du narrateur consciencieux qui tente depuis trois ans de sauver son héros
lamentable, l’éditeur marron Hugh Mouchalon. qui ne cesse de collectionner les casseroles.
Mais pourquoi l’avoir choisi ? La question, raisonnable, saute aux yeux épuisés de nos délicieuses
lectrices comme sous les sourcils fatigués de nos patients lecteurs. Quel intérêt moral et littéraire y
aurait-il à défendre un héros qui aurait tout pour lui ? Tandis qu’avec le déficit du nôtre, l’action se
continue, harmonieuse…
Par bonheur, le mouvement de la vie surgit à la traverse et
d’autres belles figures sont venues animer le récit, notamment
l’écrivain Ambroise Pamou, qui a triomphé lors de la rentrée
littéraire avec ses Souvenirs d’un légume (Albin Michel), grâce
aux encouragements de son habile éditeur, Richard Ducousset.
Ambroise Pamou :
La vie mondaine, à Saint-Germain-des-Prés, reste rythmée par
les rires et les aventures de Gustavia Schumacher, nonobstant
les spéculations de plus en plus appuyées évoquant son
prochain départ.
On a fini par apprendre qu’elle avait passé le dernier été à
Saint-Barth dans la magnifique propriété d’un vieux banquier,
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- Encore une tournée gratis ! -
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qui ne serait plus actif sexuellement, mais qui passe pour l’homme le plus puissant du monde. Il a
pu connaître le fin mot de l’interdit qui pesait sur la vie de notre fascinante héroïne, et a obtenu du
président Obama qu’il soit levé.
Gustavia va donc renouer avec son ancienne vie, tandis que sa liaison avec le plus jeune banquier
Kéroungué a contribué à stabiliser sa nymphomanie.
Une jeune cavalière, Clara Vaillac de Fombreuse, qui a succombé au charme alsacien de Jean Kub,
notre infatigable homme de paille depuis le premier épisode de ce feuilleton, a remporté à la Foire
du livre de Brive-la-Gaillarde un beau succès, sans le faire exprès : elle a décroché un contrat libre
des éditions Grasset et un accès permanent auprès du directeur littéraire de cette maison. Elle a été
présentée par Gustavia au député du coin, boosté par Antoine Gallimard, un fin connaisseur qui
demandait :« Quelle est donc cette belle personne ? »
Quoique roturière, Clara respire l’aristocratie par ses attitudes — c’est l’habitude des chevaux…
Elle est devenue, depuis un célèbre article paru dans Paris Match, l’amie d’Adèle Zwicker, l’agent
littéraire de Jean Kub, dont la réputation sulfureuse fait désormais fantasmer tout Saint-Germaindes-Prés.
Certains esprits, ordinairement très informés, comme Philippe Sollers, rapportaient à demi-mots la
manière dont elle aurait traité l’éditeur Mouchalon pour récupérer les droits du Kub. Mais ces
scènes violentes n’avaient eu d’autre témoin que Kub lui-même.
Ces bruits se sont changés en certitude avec la fustigation quasi publique de l’insolent libraire
Décarron, qui l’avait offensée. Elle a fait passer Kub chez Flammarion, on la dit intime avec Teresa
Cremisi, comme avec Richard Ducousset et, via Clara, avec les décideurs de Grasset.
Après une longue période d’observation ironique, Gustavia, son départ décidé, a fini par trouver
amusante l’idée de lui transmettre sa régence sur le bordel germanopratin. Lors de leur dernière
rencontre, ces deux tigresses se sont langoureusement embrassées. De tels signes ne trompent pas.
Nos spirituelles lectrices et nos obstinés lecteurs gardent présents en mémoire tous ces éléments
après notre traditionnelle interruption estivale (qui permet à notre webmestre d’aller faire une cure
de rosé à Bandol…).
Mouchalon, notre initial héros, bat de l’aile, on
ne le retrouve plus que par hasard ! Il excède
tellement Adèle qu’elle n’a même plus envie de
le frapper ! Il lui a avoué ce qu’elle savait déjà :
il n’exerce plus cette pseudo-fonction éditoriale
que pour encaisser des notes de frais sur le dos
du contribuable, avec la complicité du Trésor
public. Si tout le monde en faisait autant, ce
serait parfait ! Quand il paye sa tournée, ça ne lui
coûte rien.
Il pourrait être relayé dans le récit par Benoît
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- Encore une tournée gratis ! -
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Mac Milou, intrépide repreneur de cette loque, courageux éditeur d’extrême droite et galant homme,
qu’on avait vu, au cours du banquet orgiaque dans la cour de l’hôtel particulier de la famille
Mouchalon, passer sous la table à l’instigation de l’égérie hyperlibérale Sabine Harold… Ne vous
récriez pas, capricieuses lectrices, ni vous, pudiques lecteurs, voue en auriez fait autant… et moi
aussi.
Mais Sabine n’invite pas tout le monde à passer sous la table, loin s’en faut ! Ses critères politiques
et sexuels ne laissant rien à la fantaisie. Chère Sabine ! le mouvement impétueux, et assez
chaotique, de notre troisième tome ne nous aura pas permis de revenir sur le développement de son
PLA, le Parti Libéral Autoritaire fondé à Versailles les 5 et 6 octobre 2010, d’inspiration
thatchérienne, avec de délicats apports d’Aznar et de Berlusconi.
On la retrouvera, séduisant toute sorte de partisans et fourbissant ses charmes pour l’élection de
2017. Glucksmann et Sollers la soutiendront, sans doute.
Quant à Mac Milou, il pourra remplacer aisément Mouchalon, notre obsolète héros, dans le rôle de
petit éditeur d’extrême droite. Il faut bien que ses livres se vendent pour qu’il salarie cinq ou six
personnes, mais dans un pays qui vote à 52, ou 49 %, pour l’extrême droite, il faut être aussi jobard
que Mouchalon pour rater la vente de brûlots de cette tendance. Cet imbécile avait même excédé
Paul-Marie Coûteaux qui l’a abandonné depuis une douzaine d’années à ses vésanies.
Le plus savoureux reste que cette vieille canaille a osé porter plainte contre des gens qu’il a très
gravement volés, ce que le parquet de Paris a trouvé fort bon.
Il est aisé de prévoir que Mac Milou n’aura pas les moyens de le sponsoriser indéfiniment, s’il n’y
laisse sa chemise, et qu’Adèle ne lui apportera plus de best de la taille du Kub. Il faudra qu’il
invente un autre arrangement tordu, avec un autre confrère, pour garder le bénéfice de ses notes de
frais en complément de sa belle retraite. On voit donc que notre initial héros se trouve en mauvaise
posture, à bout de souffle, mais nos lecteurs ont déjà appris à se passer de lui. Du reste, le narrateur,
généreux de nature, lui a prévu dès longtemps un exil doré…
La vie littéraire se continuera, comme après la disparition de Françoise Verny, sous la direction
d’Adèle et de Clara qui, sauf accident, pourront la gouverner un demi-siècle. Gustavia reviendra
souvent à Paris. Écrira-t-elle ou fera-t-elle écrire ses Mémoires sulfureux ? Encore un best pour
Flammarion !
On ne donne dans cette suite de notre troisième tome que la fin de l’histoire d’Un singe à
Compostelle. Si ça marche vraiment, Ambroise Pamou devra se payer un atelier d’écriture pour
faire paraître sous son nom deux ou trois pavés avant de postuler à l’Acadéfraise. Au fauteuil de
qui ? Insoutenable suspense. Pronostiquons que ce sera, selon l’usage, au fauteuil d’un immortel qui
mourra avant lui.
« J’attends qu’il en meure un à ma taille ! » se flattait un esprit fort qui ne pouvait s’offrir qu’un
uniforme d’occasion… Ambroise Pamou, jeune encore, étonnera certainement nos fidèles lecteurs
qui seront emportés par de nouvelles aventures quand Mouchalon, notre héros flapi, aura débarrassé
le plancher sans payer sa tournée !
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4ÈME TOME -II
L’arrangement
L’arrangement que Gustavia avait soupçonné sans avoir de raison personnelle de s’en soucier,
puisque le maniement de sa carte de crédit restait inchangé, n’était pas si tordu, mais il avait été
compliqué dans sa mise en œuvre par le caractère brouillon, les perpétuelles sautes d’humeur et les
indécisions de Hugh Mouchalon, notre héros à bout de souffle.
Son grand projet d’arnaquer ses auteurs rentables pouvait être contrecarré par des avocats
fiscalistes, des« pitbulls judiciaires ». En cas de refus de payer, commandement délivré au Tribunal
de commerce et s’il s’y déclarait hors d’état de s’exécuter, c’est-à-dire désargenté, mise en
redressement avec désignation d’un mandataire et d’un commissaire aux comptes, avec un délai de
quarante-cinq jours pour trouver un repreneur avant la déclaration de faillite.
La comptabilité mouchalonienne était suffisamment floue, partielle, et falsifiée, pour dérouter
l’expert le plus adroit, il y aurait fallu une équipe aguerrie du contrôle fiscal. Un de ses jeunes
employés conjecturait un jour :« S’ils viennent, il se retrouve en bermuda et en tongs… ». Un autre
lui répondit :« Et nous, il ne nous restera que les tongs ! »
Mouchalon, à l’abri du contrôle fiscal, avait été traumatisé tel jour qu’un spécialiste du
recouvrement, sans couper dans ses jérémiades, l’avait menacé de mesures immédiates et délesté
d’un coup de 45 000 € dus à un auteur.
Après ce déplorable accident, il finit de planquer le fric (il avait commencé depuis longtemps) au
risque d’un redressement judiciaire, comme il arriva. Il comportait un inconvénient que notre héros
lamentable aurait aimé éviter : il risquait d’entamer un peu sa belle retraite s’il passait sa dernière
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année d’activité au RSA. Il ne se déclara pas en faillite dans le délai légal et on ne lui en fit pas
grief, puis convainquit Mac Milou de le sortir de ce mauvais pas, sous mille promesses farfelues ;
tout son répertoire habituel y passa !
Il devint donc une sorte de directeur littéraire chez Mac Milou en gardant une rémunération égale à
celle de Président des éditions Mouchalon. Ce n’était pas très réaliste, mais rien qu’une affaire de
trois mois. Le vieux avait eu chaud !
Selon le même principe, sa secrétaire conservait fonction et salaire, feuille de paie établie par le
comptable de Mac Milou, virement en banque et Mouchalon compensait ce service« social » au
brave Benoît en liquide sous la table.
Il avait maintenu la fiction d’une entreprise Mouchalon en ne désespérant pas de rentrer dans ses
notes de frais, il commença à percevoir sa retraite en février et 2010, en juin, le best-seller de Kub
renfloua sa trésorerie. Si Adèle Zwicker n’avait pas existé, on aurait assisté à une véritable
résurrection des éditions Mouchalon ! Il aurait repassé le saxophoniste alsacien comme tous ses
naïfs auteurs.
La dernière faillite masquée, avec un peu d’argent dans les caisses, l’habile carambouilleur aurait pu
reprendre sa liberté. En apparence, grâce aux petits bouquins fabriqués par l’équipe de Mac Milou,
il n’y aurait eu aucune interruption dans sa production éditoriale et Sophie pourrait atteindre
tranquillement l’âge prochain de la retraite.
Le vieux filou se voyait tiré d’affaire une nouvelle fois mais un événement calamiteux allait
bouleverser ses projets : le départ de Gustavia.
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4ÈME TOME -III
Consolidation du PLA (I)
Le divisionnaire gisait entre les cuisses ministérielles,« les plus belles d’entre mon parti », avait
estimé un jour l’ancien Président en un trait d’humour corrézien bien frappé.
« Ah ! Michèle, pourquoi ne nous sommes pas rencontrés plus tôt ?
— Je t’aurais paru trop vieille en ce temps-là.
— Mais non, tu es tellement fantastique dans le plaisir, inimitable dans l’étreinte ! »
Le divisionnaire se releva et se reculotta virilement pour des raisons administratives.
« Michèle, tu es une femme merveilleuse !
— Mais avec le souci de l’État, “ce monstre froid”, comme disait De Gaulle, qui savait de quoi il
parlait…
— Mais tout se passe bien pour le moment : le rattachement de la Gendarmerie à la Police n’a
entraîné que la seule rebuffade d’un chef d’escadron immédiatement radié, et la petite chanson d’un
gendarme poète : “C’est qui qui fait pipi dans mon képi ?” Pas de quoi s’émouvoir devant ce trait
d’humour… Le poète en képi n’a été que semoncé.
— Mais les gendarmes demeureront des militaires dans l’âme et j’aurais préféré qu’il restent à la
Défense, mais avec cet agité du bocal qui a besoin d’annoncer une mesure nouvelle chaque jour…
— Cet excité pose un vrai problème, mais qu’y faire ? Sabine sera encore trop jeune en 2012, son
parti pas assez structuré, non qu’elle puisse rallier de vieux sénateurs ou députés qui ont toujours été
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d’extrême droite, ou de bons capitalistes, mais je crois, hélas ! que ce sera trop court en 2012,
malgré des ralliements impressionnants, comme celui de Vincent, qui en préparent certainement
d’autres.
— Sabine, c’est vraiment l’extrême droite dans toute sa splendeur, elle est froide et déterminée.
— Quand elle ne cède pas à des égarements heureusement contenus à son milieu.
— Les autres en font autant, moins ouvertement.
— Sa voracité sexuelle risque néanmoins de l’entraîner à commettre certaines erreurs… Il faudrait
inventer une parade…
— Mais non ! Elle est jeune, jolie, entreprenante, libérale.. Quoi de plus désirable qu’une femme de
trente ans ?
— Tu pourrais lui suggérer une campagne préparatoire en 2012, si elle apparaissait comme le
meilleur espoir de l’extrême droite, et si elle réalisait un bon score, il serait obligé de la prendre au
gouvernement, ce qui lui ferait franchir une marche presque obligée vers le sommet.
— Elle n’est sans doute pas encore prête. Si elle n’obtenait, tout en ayant effectué un profond
travail de terrain, qu’un score minime, ce serait désastreux !
— Il faut au moins que tu lui trouves une bonne petite circonscription pour qu’elle soit élue à la
Chambre.
— Ça, oui. Nous tenons toujours en réserve quelques circonscriptions où un âne assis sur son cul
serait élu !
— Elle a réussi un joli coup avec son occupation du château de Versailles, mais cet esclandre sera
vite oublié. Il faudrait qu’elle publie en 2015 un programme solide pour gommer les conditions
troubles de la sortie du précédent chez ce branquignol de Mouchalon, qui furent sans doute à
l’origine de son enlèvement.
— Ton enquête là-dessus a-t-elle avancé ? »
Le divisionnaire sourit.
« Chérie, il y a des enquêtes qu’il vaut mieux ne pas trop avancer… Mouchalon est sur écoutes
permanentes mais ne raconte rien d’intéressant pour nous. Il est bavard comme un crapaud !
— On ne peut pas soupçonner un type pareil ! Il est de la même droite avec cette différence que
c’est une chiffe molle !
— Principe de police : il est le dernier à l’avoir vue avant sa disparition, et puis l’oiseau n’est pas
blanc comme neige, il va de carambouille en faillite frauduleuse, prenant à toute main. On aurait pu
payer sa complicité dans cette sombre affaire.
— Mais l’évasion, ce n’était pas du chiqué ?
— Non, mais le traumatisme a brouillé ses souvenirs, et je n’avais pas assez de monde pour
ausculter les égouts de Paris dans un rayon de deux kilomètres… surtout pour un résultat que nous
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aurions dû taire.
— Sabine est une vraie bête politique et cette aventure mystérieuse va rester, elle, dans les
mémoires. Pour le micmac autour de son livre, peu se soucieront de le démêler…
— Ça, j’ai essayé, mais c’est la bouteille à l’encre… L’ordinateur de la compositrice a pu être
pénétré de façon invisible car, je l’ai rencontrée, c’est une bonne fille incapable de malice. Affaire
de techniciens de très haut niveau. Mais puisque Sabine a su prouver sa bonne foi…
— C’est vraiment la personnalité sur laquelle je compte le plus pour les temps qui viennent.
— Je veille sur elle. »
Le portable du divisionnaire vibra.
« Oui, Bourru, oui, je serai là dans dix minutes. »
« Encore une attaque à la kalachnikov dans le 9-3 ! Les types sont cernés, mais ils vont
probablement tout péter pour s’en sortir…
— Va, mon lapin, mon mari est encore absent pour trois jours. »
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4ÈME TOME -III
Consolidation du PLA (II)
On a dû délaisser un moment les intéressants projets politiques de Sabine Harold, l’héroïne de notre
deuxième tome, pour suivre les aventures picaresques d’Ambroise Pamou, l’un des phares de la
rentrée littéraire 2010, qui pourrait créer la surprise en 2011 en donnant leur récit sans fard.
Nos charmantes lectrices et nos inlassables lecteurs se souviennent de son enlèvement, de sa
séquestration de plus de trois semaines et de sa courageuse évasion. Soumise durant sa détention à
un véritable lavage de cerveau marxiste, elle avait choisi de réagir tout de suite avec éclat en
fondant le Parti Libéral Autoritaire les 5 et 6 octobre 2010 à Versailles — ce qui ne correspondait
pas au calendrier prévu antérieurement.
Sabine ne doutait pas du succès du candidat d’extrême droite en 2012 et elle y voyait une excellente
préparation du terrain mental pour sa propre candidature en 2017. Mais elle croyait plus pertinent de
se faire d’abord élire à l’Assemblée, avec quelques-uns de ses partisans plus ou moins masqués, de
peser sur les scrutins sensibles, d’acquérir une réelle visibilité personnelle avant de lancer son PLA
dans l’arène…
Elle annonçait souvent son ambition« de renouveler la droite » et personne ne pouvait douter de sa
détermination quant à ce beau projet. Une autre éventualité aurait été qu’elle fît partie du nouveau
gouvernement, chargé après l’élection de négocier un nouveau virage serré à droite : ce qui aurait
repoussé la fondation officielle du PLA à 2014 ou 2015. Mais les circonstances en avaient décidé
autrement.
Sabine se trouvait donc aux commandes d’une machine politique qui ne pouvait pas encore se
mettre en route. Le plus conséquent pour elle allait consister à séduire des personnalités d’avenir, à
endoctriner les figures utiles mais timorées avec une théorie libérale intransigeante mais évitant
certaines questions sensibles, comme l’identité auvergnate ou la nationalité des romanichels…
Le PLA devrait se présenter, en ce temps de gestation, d’abord comme un cercle de réflexion au
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service de toute la droite, mais destiné à mener, après une décennie plutôt mollassonne incarnée par
François Fillon, dans une pure tradition d’extrême droite.
Quelques lignes de fracture seraient à réparer, mais le charme de Sabine, le prestige historique de la
comtesse Isaure de Launay auraient raison de certains malentendus du XXe siècle…
En 2017, Sabine aura trente-six ans, et sa redoutable concurrente radicale, Rama Yade, à peine
quarante. Ça va chauffer ! Car, comme nous le verrons bientôt dans la suite de ce feuilleton, Rama
va recevoir des soutiens inattendus, qui pourraient se révéler décisifs !
Les générations se remplacent au pouvoir, plus rapidement en temps de révolution, quand on fait
sauter les vieilles têtes et il n’était pas inscrit dans le caractère de Sabine de guigner le pouvoir un
quart de siècle. Elle n’atteignait pas trente ans, possédant un magnétisme hors du commun et un
abattage sexuel ahurissant que, selon le principe de discrétion qui gouverne ce feuilleton, on n’a
effleuré qu’en passant… Elle n’avait pas hésité, par exemple, à accorder deux ou trois passes à
l’éditeur Mouchalon pour qu’il la serve docilement.
Elle s’y était prise ainsi avec plusieurs pour qu’ils connussent ensuite le prix de ses refus en cas de
désobéissance — mais elle savait être prodigue de ses faveurs sans contrepartie, comme on l’a vu
quand elle récompensa du don de se s lèvres le conservateur du château de Versailles recevant
festivement tout le congrès du PLA.
B., fils d’un des principaux capitalistes du pays, — nous le nommerons Blaise pour faciliter la
sympathie du lecteur envers cet étourdi —, Blaise donc n’avait pu assister au congrès de Versailles.
Il demanda audience à Sabine Harold le dans la semaine suivante, en fin de matinée, par
l’intermédiaire de la secrétaire d’Isaure de Launay.
Blaise, au fond aussi éperdu devant Sabine que devant Isaure — il aimait les figures de l’autorité —
lui offrit la jouissance simple, selon le langage des propriétaires, d’un bel immeuble avenue de La
Tour-Maubourg pour héberger dignement l’état-major du PLA avant qu’il ne pût disposer des
bâtiments de l’État.
Sabine lui fit son truc des bras ouverts, ce qui déclencha chez ce quadra vert une érection
révélatrice ! Ils s’étreignirent brièvement et elle put sentir la trique affolée !
« je vais parler à mon père, promit-il avec fermeté. il pense lui aussi que ça ne peut plus durer. Mais
il est trop tôt pour qu’il annonce son ralliement. En attendant, vous serez toujours la bienvenue,
avec notre chère Isaure, sur notre yacht, le Saint Erwan. Nous avons des avions qui vous
déposeraient à Malte, dans les Caraïbes ou n’importe où, selon votre bon plaisir…
— Je sais qu’Isaure vous aime beaucoup… affirma politiquement Sabine, mais…
— Balayez les embarras, vous le pouvez. Je mets notre fortune dans l’essor du PLA, mais
abandonnez-moi, par moments, ce qui ferait le bonheur de ma vie !
— Hem… vous êtes si courtois, Blaise, si attentionné ! Et vous me plaisez infiniment. Un ménage à
trois serait possible… Qu’en dites-vous ?
— Ah ! Sabine, je n’osais vous le demander.
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— Venez, proposa-t-elle, et elle le fit passer dans une pièce privée derrière son bureau.
Blaise avait commis, par une timidité toute dissimulée, un acte manqué au pur sens freudien : le
roturier se trouvait ébloui par l’élégante aristocrate mais la savait strictement lesbienne. Sa liaison
même avec la roturière Harold restait inexpliquée mais, comme l’a si bien noté Philippe Sollers,«
les errances du cœur humain sont infinies ».
En réalité, Isaure lui servait de paravent pour approcher Sabine, beaucoup plus abordable sous le
rapport sexuel — il avait eu vent des particularités de l’infâme orgie de l’autre été en l’hôtel
particulier de Mme Mouchalon, 25, rue du Cherche-Midi.
La porte refermée, Sabine changea le style de son approche : elle jeta son bras gauche autour du cou
de Blaise et sa main droite sur sa braguette.
« J’avais senti cela tout à l’heure, confessa-t-elle. Dites-moi, Blaise, puisque nous sommes seuls,
est-ce pour moi que vous bandez ?
— Ah ! Sabine, en douteriez-vous ?
— Pas un instant », assura-t-elle en le renversant sur un sofa.
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Consolidation du PLA (III)
La naissance prématurée du Parti soulevait de nombreux problèmes d’organisation : il faudrait le
faire tourner au ralenti en attendant les échéances gratifiantes qui amèneraient des dévoiements
bénévoles mais pas désintéressés à mesure que se rapprocherait la perspective de partager au moins
un peu de l’assiette au beurre.
Au ralenti mais avec une structure et une activité bien visibles. Il fut donc décidé d’ouvrir un site
qu’on veillerait à animer par une chronique si possible quotidienne,« Le PLA du jour »,
commentant l’actualité politique et sociale. La brillante Caroline Fourest venait de rejoindre la
garde rapprochée de Sabine et promettait, à la manière de Philippe Sollers, une chronique
dominicale. Bref, il s’agirait de tenir battante la grande tribune de l’hyperlibéralisme haroldien —
projet aussi séduisant que peu coûteux.
Une autre idée, futile en apparence, importante en réalité, avait surgi avec l’installation de la
direction et de la logistique du Parti avenue de La Tour-Maubourg, dans l’immeuble cossu offert par
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les B., père et fils : celle de frapper son entrée d’un drapeau, et tout le monde n’est pas capable de
réfléchir à une question aussi symbolique. En outre, le peu de demandes en cette matière rend
impossible la spécialisation professionnelle : un artisan en drapeaux, oriflammes et autres fanions
risquerait fort de crever de faim !
Les discussions furent vives entre ces dilettantes : le rouge, du coquelicot au sang-de-bœuf, fut
d’abord éliminé pour des raisons évidentes ; le vert, par dégoût de l’écologie ; le noir, même simple
liséré, en haine de l’anarchie ; le marron, comme vulgaire ; le jaune pour la même raison ; le doré ne
fut pas rejeté d’emblée, mais Sabine l’écarta avec prudence ; le gris trouva des partisans ; Caroline
Fourest soutint le violet pour des raisons que l’on devine ; l’orangé et le rose furent trouvés fades et
les plus rigoureux autour de la table commençaient à se poser la question :« Où est l’ombre, où est
l’ombre du drapeau ? » quand la comtesse Isaure de Launay suggéra :
« Rétablissons le drapeau blanc, tout simplement… On y verra un signe de paix et l’inscription sera
plus visible que sur du volet, chère Caroline.
— Quelle inscription, chère Isaure ?
— Eh bien, le sigle du Parti, pour lequel je propose le bleu roi, puisque le bleu ne suscite pas
d’animadversion.
— J’approuve la proposition de notre amie, trancha Sabine, et je propose une frange d’argent, ce
sera plus majestueux. Passons au vote à main levée. » — et ce fut l’unanimité, la bienfaisante
unanimité…
L’artisan sollicité conseilla un blanc cassé, moins
salissant, une longue frange de fils d’argent
pouvant flotter au vent et on s’entendit sur la
hauteur des lettres… Le résultat s’avéra tout
simplement splendide ! un drapeau sobre mais
portant sens, évitant la collision désastreuse des
couleurs ; comme le bleu, blanc, rouge…
Et ainsi va la puérilité des hommes — Ils aiment
les insignes, décorations, médailles — que le
drapeau du PLA obtint un franc succès. Presque
tout les journaux publièrent une photo de
l’étendard flottent au vent au-dessus de la grande
porte du siège du Parti. Le Parisien donna une
pleine page, signée Aymeric Renou pour apprendre
à ses fidèles lecteurs que la structuration du
nouveau parti se déroulait au mieux, et sans faire
appel à des capitaux étrangers, comme Balladur !
Le Figaro donna une interview de Caroline Fourest exposant ses raisons d’avoir rejoint le PLA.
Jouait positivement un facteur irrationnel : le nom du parti formant syllabe était facile à prononcer,
comme à mémoriser, et puis on pouvait penser que ses dirigeants mettraient quelque chose
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dedans…
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Consolidation du PLA (IV)
Le ministre des Relations extérieures, sans béer pour
l’extrême droite, avait Sabine à la bonne. Son allant
conservateur le séduisait, avec d’autres éléments de sa
personnalité qu’il ne rencontrerait jamais du bout des
doigts mais dont il pouvait rêver… Le rêve est permis
jusqu’au dernier jour.
Quand ils déjeunaient ensemble, en ville, lui
beaucoup plus connu qu’elle, il se sentait flatté de
paraître, à son âge, avec une aussi jeune femme, qui
lui rapportait ses rencontres avec les grandes figures
libérales de toute l’Europe. Il aimait sa froideur toute
politique dans ces moments-là, car elle en traitait
plusieurs de branquignols dont on ne tirerait plus rien.
Quand ils déjeunaient ensemble, en ville, lui
beaucoup plus connu qu’elle, il se sentait flatté de
paraître, à son âge, avec une aussi jeune femme, qui
lui rapportait ses rencontres avec les grandes figures
libérales de toute l’Europe. Il aimait sa froideur toute
politique dans ces moments-là, car elle en traitait
plusieurs de branquignols dont on ne tirerait plus rien.
Son gros désir tenait à une photographie au Kremlin
avec Vladimir Poutine et une autre avec le président intérimaire Medvedev, audiences moins faciles
à décrocher que chez le pape. Mais Alain savait présenter les choses au carré et les observateurs
internationaux estimaient qu’il pourrait encore atteindre la plus haute charge. Une demande
purement protocolaire de sa part ne pouvait être refusée.
« Je vous accompagnerais bien, moi ! lançait-il par manière de plaisanterie.
— Vous n’y pensez pas, Alain, de vous afficher avec moi ! Votre électorat, comme celui du
président Chirac, est au centre. Le mien est tout à droite, avec le renfort des idiots. Marchons la
main dans la main, sans nous afficher. Je serai avec vous, ou vous serez avec moi… »
Du fait de cet intérêt rêveur du ministre, Sabine Harold bénéficiait, lors de ses déplacements à
l’étranger d’un accueil officiel : limousine de l’ambassade ou du consulat à l’aéroport, agent de
sécurité et traducteur, dîners offerts par les diplomates en son honneur, qui lui permettaient de
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rencontrer dans des conditions bénignes des hyperlibéraux de tout poil…
« Mon cher ami, s’émut un jour le Premier ministre, je m’étonne du statut dont jouit Sabine Harold
dans nos ambassades, sur vos instructions… Songeriez-vous à lâcher la droite néo-centriste pour
rejoindre le parti émergent de cette aventurière ?
— Mais non ! Ce serait stupide.
— Alors, quoi ?
— Même si on le déplore, Sabine Harold est devenue une personnalité politique de premier plan.
Mais c’est aussi une femme d’affaires. Nous ne pouvons prendre le risque de la laisser aller sans
protection dans des villes dangereuses. Un enlèvement, ça suffit !
— Soit, mais un accueil officiel…
— Ça distrait nos diplomates. Sabine leur rappelle la vie politique nationale, ses aléas, ses
échéances… Ici, elle se trouve protégée par une cellule spéciale organisée par Vidalie, à l’étranger,
par une sorte de statut diplomatique.
— Pour mener des affaires commerciales plutôt louches, selon des rapports qui sont remontés
jusqu’à moi.
— Vous savez, mon cher, les affaires commerciales qui ne sont pas louches ne rapportent rien !
— Duel froid cynisme !
— Soyez donc sans inquiétude. La demoiselle a illuminé le paysage comme une fusée au décollage,
bousculé les barrières de la droite, mais, vous en conviendrez, une recomposition moderniste est
nécessaire. Je vois Harold comme une figure prospective pour les années qui viennent
Mais on vous rencontre de plus en plus souvent dans des restaurants prestigieux avec cette
gourgandine, en des attitudes détendues qu’on ne vous connaissait guère. Mon cher ami, reprenezvous ! Vous êtes la principale personnalité politique de la droite, avec moi. Je vous en prie, ne vous
compromettez pas davantage.
— Tous ces dîners sont innocents.
— Mais elle est aussi invitée à ceux du Quai d’Orsay, vous la présentez vous-même à de hauts
responsables étrangers. Où passe l’innocence ?
— Au fond, vous voudriez savoir si j’ai couché avec elle…
— Sa vie privée est scandaleuse, elle use de moyens libidineux pour se rallier des partisans, elle
n’avance pas de programme précis, elle veut le pouvoir pour les moyens qu’il donne, pas pour
servir la société…
— Elle ne cache pas son ambition, c’est certain, mais elle peut nous être utile. Attentat ou crise
cardiaque, le candidat de 2012 ne sera pas forcément là. Si je devais accéder à la plus haute charge,
via Sabine Harold, je contrôlerais la partie vive de l’extrême droite. Vous resteriez Premier ministre
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et me succéderiez en 2017.
— Après dix années d’un travail épuisant…
— Ah ! il faut être en bonne forme, dans ce métier-là.
— Je me demande parfois si, comme Candide…
— Vous n’y pensez pas ! J’aurai besoin de vous. La gestion de l’extrême droite lève-t-elle un
problème ? Je ne le crois pas. Quand un de ses candidats serait présent au second tour, les électeurs
de notre droite ne suivraient pas. Songez à 2002, alors que les suffrages avaient éjecté le grotesque
Jospin, ce trotskiste de paille… Les électeurs de gauche, au lieu de s’abstenir, ont voté massivement
pour Chirac.
— Le Président n’était pas exactement de droite…
— L’abstention ne joue pas dans ce scrutin, un candidat d’extrême droite ne peut pas l’emporter
puisque nous sommes là. Que Sabine Harold poursuive sa carrière originale ne dérange rien. Elle ne
parviendra même pas à unifier l’extrême droite à cause de fractures non dites…
— Vous me rassurez, mon cher ami, mais de vous savoir accointé avec une personnalité aussi
sulfureuse…
— Fantaisie de vieux sexagénaire. »
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4ÈME TOME -III
Consolidation du PLA (V)
Le site du PLA indiquerait les agendas de Sabine et d’Isaure, les réunions du cercle de réflexion
resserré et celles ouvertes à chacun, selon la météo, dans la cour pavée de l’immeuble, où une
centaine de chaises pouvaient être dépliées.
Agenda Comme on l’a vu, l’agenda de la comtesse
de Launay était chargé, mais il suffisait de le
présenter, autant que possible, dans l’optique du
Parti. Elle pouvait inaugurer une crèche privée
d’enfants de la haute et dire un mot en faveur de la
natalité française. ce en quoi elle avait du mérite
car la maternité et sa folle loterie de rejetons tarés
la dégoûtaient profondément…
Mais Isaure assumait les charges de son rang. Si elle paraissait à la cérémonie marquant la
restauration d’une chapelle aristocratique (intéressante pour les importantes déductions fiscales
qu’elle entraînait), elle avait un mot pour la conservation du patrimoine et un autre évoquant les
châteaux délaissés par manque de moyens…
Comment imaginer la France sans châteaux et sans« la blanche parure de son manteau d’églises »
chantée par Raoul le Glabre en son temps ?
L’agenda de Sabine venait en trompe l’œil car elle menait double carrière de politicienne le soir et
de femmes d’affaires le matin, agissant dans l’import-export et rêvant d’organiser des commerces
triangulaires qui lui rapporteraient des bénéfices fabuleux. Ainsi, chacun de ses déplacements visait
deux buts.
Comme son nom l’indique, le père de Sabine était
anglais, elle possédait donc deux langues maternelles.
Elle avait étudié l’allemand et pouvait lire Grabbe dans
le texte. Un de ses profs, malicieux, se délectait de la
pièce satanique Satire, Ironie und tiefere Bedeutung…
Elle entendait le catalan, ayant passé plusieurs étés à
Majorque, où elle avait sollicité les cours d’un jeune
universitaire de Barcelone rencontré à la plage… Elle y
gagna un vocabulaire utile dans l’intimité.
Elle lut, dès sa sortie, le livret d’Ambroise Pamou
Souvenirs d’un légume. D’origine majorquine par l’un
de se grands-pères, Pamou y évoque le Puerto Sóller des
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Christian Dietrich Grabbe (1801-1836)
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années soixante-dix (il n’avait que cinq ans) avec les remembrances du pépé, qui datent des années
trente. Ces anachronismes avaient fait sourire Sabine, qui classait Pamou dans une bonne droite.
Elle avait aussi passé deux ou trois étés de sa jeunesse sur la Costa del Sol, à l’effet de se
familiariser avec le castillan, et elle avait rencontré sur la plage un jeune universitaire madrilène qui
lui proposa tout de suite un cours continu de deux semaines sans honoraires. Sabine avait accepté,
elle savait lire Ramón Sender.
Plusieurs voyages en Italie, avec l’une ou l’autre de ses amantes, lui avait permis de beaucoup
apprendre en cette langue et elle pouvait lire Pétrarque dans le texte.
Mais pour ses rencontres politiques les plus importantes, elle se faisait assister d’un traducteur
assermenté.
Son agenda publié sur le site du PLA comportait donc de nombreux voyages à l’étranger, ce qui
vous pose un personnage — comme fit l’insane Royal lors de sa campagne de 2007, allant visiter un
bidonville chilien en talons aiguilles ou s’exhibant sur la Grande Muraille en tailleur blanc, couleur
du deuil chez les Chinois.
Le truc de Sabine, c’était d’obtenir des photos avec les uns et de faire des affaires avec les autres.
Quand elle avait conclu un marché juteux, elle se consolait de rater la photo…
Son grand rêve consistait en une réception officielle au Kremlin avec Poutine pour la photo et
Medvedev pour les affaires.
Sabine guignait la photo avec l’ancien kagébiste, massacreur de la Tchétchénie, sacrificateur des
survivants du sous-marin Koursk, dont il a été irréfutablement démontré qu’un bâtiment norvégien
(avec deux agents anglais à bord, mais ça…) pouvait facilement les sauver, le flic en chef, couvert
de crimes, devenu, en alternance avec Medevedev, le président noir de la malheureuse Russie. Ce
salaud de première grandeur était désormais aussi libéral qu’elle-même.
Avec Medvedev, elle rêvait de recommencer une autre arnaque dans l’importation du caviar. Dans
les derniers temps du soviétisme décomposé, un vice-ministre du Commerce extérieur qui n’avait
sans doute pas lu Le Crabe aux pinces d’or envoyait au Japon, sous l’étiquette d’un poisson
quelconque, des boîtes de conserve de un kilo, qui contenaient du caviar — transféré sur place dans
des boîtes de 100 ou 250 g, avec leurs étiquettes d’origine, envoyées séparément. La différence de
valeur entre poisson et caviar atterrissait sur un compte secret, en Suisse…
Pourquoi ne pas recommencer ça, se disait Sabine, qui possédait de nombreux comptes en Suisse,
toute la négociation tenant au pourcentage de l’un et de l’autre… Dominer le marché du caviar
serait du dernier chic.
Partout elle cherchait à nouer des liens avec des gens de sa sorte qui verraient, s’ils accédaient au
pouvoir, leurs possibilités de trafics illégaux multipliées. Elle n’avait pas lieu de se plaindre de sa
méthode, portée par son charme, qui lui avait valu de beaux résultats, amassant dans les coffres
suisses une jolie fortune personnelle. Elle avait aussi acquis une belle propriété avec vue sur le lac
de Genève au cas où…
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Pour ses activités nationales, elle avait mis au point un protocole allégé qui lui permettait d’arriver
seule, en voiture ou par le train, pour animer une réunion de ses partisans authentifiée par une
traditionnelle photo de groupe qu’on portait sur le site. Parfois, on y ajoutait un clip la montrant
dans la campagne française et préparant ses partisans à l’indispensable cliché où on la verrait
touchant le cul des vaches…
Dans ce type de réunion, Sabine jugeait très rapidement ceux qui la recevaient, les répartissant en
deux catégories : ceux qui pourraient être libres pour la nuit, et ceux qui rentreraient à la maison —
division peu sérieuse mais bien réelle.
De brefs échanges confirmaient ses intuitions, qui l’amenaient à manœuvrer pour inviter à un dîner
restreint les célibataires plutôt que les pères de famille, et les lesbiennes, ouvertes ou potentielles,
plutôt que les mères de famille. Elle avait ce ton sans réplique de désigner celle ou celui qui la
raccompagnerait à son hôtel puisque — trait sympathique chez notre infatigable héroïne — elle ne
savait pas dormir seule.
Ces coucheries de province prenaient une importance politique puisque celle ou celui qui avait
passé la nuit avec elle se trouvait pour toujours attaché, par une fidélité abstraite mais consentie, à
ce moment d’égarement dans l’hyperlibéralisme érotisé.
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Consolidation du PLA (VI)
Le PLA possédait maintenant un siège respectable, un drapeau et un site, géré par la petite équipe
des employés de Blaise, qui fabriquaient son journal gratuit. Les secrétaires et autres permanents
assurant la sécurité et l’entretien de l’immeuble étaient payés sur la caisse du Parti, alimentée par
des adhésions extraordinaires de membres bienfaiteurs. Il y avait aussi des valises et l’attaché-case
de Blaise était rarement vide quand il venait inviter les dirigeantes à déjeuner. En outre, le ministère
de l’Intérieur avait fait passer une contribution significative des fonds secrets (qui, selon une basse
plaisanterie démagogique n’existaient plus).
Le siège du PLA (d’après une photo du siège de
l’UMP...)
Sabine et Isaure avaient fait installer dans leurs bureaux respectifs de vieux coffres-forts
monumentaux pour y renfermer les documents sensibles. Pour les documents vraiment
compromettants, ils restaient planqués dans un dossier informatique impénétrable.
Quant au programme du Parti, il n’avait pas besoin d’être défini davantage : défense de l’économie
libérale, des rackets capitalistes. Les mesures extraordinaires (comme la transportation des
vieillards inutiles vers la Guyane ou la Nouvelle-Calédonie — Sabine avait fini par trouver
excellente cette idée de son contrefacteur —) ne viendraient qu’une fois qu’on serait installés au
pouvoir.
Dans les deux mois suivant le congrès de fondation de Versailles, Sabine s’était beaucoup déplacée
en province, ce qui lui avait permis de nommer des responsables pour une quarantaine de
départements importants (elle se moquait de l’Auvergne et du Limousin), priés d’obtenir
rapidement des résultats de recrutement dans leur secteur sous peine d’être limogés — recrutements
signifiant cotisations d’adhésion proportionnelles à l’aisance.
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Elle leur avait aussi demandé de se comporter comme les fonctionnaires des anciens
Renseignements généraux et de transmettre des informations confidentielles, tant politiques
qu’économiques. Ces jeunes gens tout frétillants, surtout ceux qui avaient couché une fois avec elle,
croyaient tenir là un moyen de progresser dans la hiérarchie du Parti et de parvenir dans la société…
Mais à sa tête, il n’y avait que trois jeunes femmes, depuis le ralliement logique de Caroline
Fourest. Les réunions de l’état-major se constituaient selon le bon plaisir de Sabine, qui convoquait
tel ou tel, mais écartait tel autre, invité à la séance précédente. Les membres les plus importants de
la direction potentielle, malgré une adhésion sans faille au libéralisme, se trouvaient donc vivre dans
un système, assez stalinien, de disgrâce aléatoire.
Qui ne fut pas sans provoquer des éclats : les garçons qui avaient choisi cette locomotive
n’entendaient pas rester sur le quai. Mais il fallait nommer comme secrétaire adjoint du PLA un être
de sexe mâle, assez discrètement viril pour être accepté d’Isaure et de Caroline. Un pur homosexuel
aurait fait l’affaire, mais Sabine, avec un grand sens politique, rejetait cette hypothèse. Son parti
était tout près d’apparaître comme une réunion de gouines, elle avait besoin de distinguer un
homme jeune, sortant de l’ÉNA ou de Sciences Po, franchement libéral, ayant la maîtrise de la
caméra et capable de rédiger seul des communiqués officiels du Parti.
Ces réunions d’état-major n’étaient donc qu’un tamis qui lui permettrait de retenir deux ou trois
proconsuls pour son aventure politique.
Il fallait caresser les apparences jusqu’en 2012 en mimant une structuration du Parti. Sabine
examinait les personnalités comme un éditeur consciencieux les manuscrits pour désigner porteparole ou adjoint d’une irréprochable intransigeance— presque à droite d’elle-même…
La giration des présences à ces réunions permettait d’estimer la capacité réelle des élus, quand il
leur avait été demandé une communication sur un point précis : effronterie de la thèse, aisance de
l’exposé, maniérisme discriminant pour les Français de fraîche date… Sabine était à la recherche
d’un homme solide pour la seconder, et prête à tout pour le distinguer.
Sa principale attachée de presse ne cessait d’envoyer des échos à l’AFP, signalant ses déplacements
en province, et les journaux locaux, qui tiraient souvent à la ligne sue des faits divers, rendaient
souvent compte de son passage. Elle s’inscrivait fermement dans le paysage politique français, et
son handicap, son jeune âge, allait se transformer en avantage, les années passant, puisque
l’ingratitude des jeunes générations disqualifiait tacitement une candidature à la première charge audelà de soixante-dix ans.
La politique est un puzzle. Sabine se souvenait avec émotion de cet ancien cadeau de Noël : une
carte de France avec ses montagnes, ses rivières, et des trous pour fixer les départements, dont les
couleurs n’avaient rien de politique, livrés en vrac dans une pochette. Elle avait passé plusieurs
semaines à reconstituer la carte et le territoire, mais quelle utile expérience ! Elle connaissait au
moins les chefs-lieux de tous les départements, et de nombreux chefs-lieux de canton.
Du fait du ralliement secret du ministre de l’Intérieur, le divisionnaire Vidalie avait pu avoir de
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longs entretiens avec la jeune politicienne, en vue d’organiser sa sécurité permanente.
À bâtons rompus, il revenait parfois sur les circonstances étranges de son enlèvement, au prétexte
que l’enquête avançait, mais Sabine n’apportait aucune indication supplémentaire, éclairante, à ses
souvenirs avant qu’elle ne plonge dans la narcose.
Un arceau électronique avait été installé dans l’entrée du siège du PLA, et deux agents de la cellule
spéciale le contrôlaient. Les permanents devaient signaler leur entrée et leur sortie par un badge
magnétique et quant aux visiteurs, leur identité était strictement contrôlée. La toiture de l’immeuble,
peu accessible depuis les bâtiments voisins, avait été sécurisée. par d’élégantes ferronneries aux
pointes redoutables.
Obtenir une audience de Sabine relevait désormais d’un protocole complexe, ses trois secrétaires se
renvoyant les importuns. Pour les autres, sauf si leur nom suffisait à transmettre la demande, on
requérait :
« Adressez un mél à la présidente pour solliciter un entretien. Prenez soin de le présenter selon la
forme des anciennes lettres, elle y tient beaucoup. »
Ensuite, le tri selon les demandeurs se voyait régi par des facteurs rationnels mais inapparents. Un
jeune réactionnaire de Nice venant de s’éprendre des tendances du PLA avait beaucoup plus de
chances de voir sa demande d’audience acceptée qu’un type qui habitait à Paris, boulevard de
Picpus…
Sabine voulait organiser des sections départementales, voire des sous sections, efficaces, avec à leur
tête des garçons intelligents, convaincus que l’avenir ne pourrait être que libéral. La Côte d’azur
vivait déjà sous ce régime et le PLA possédait là un terreau tout trouvé.
Un autre critère, invisible, pour qu’elle reçoive en audience tenait à l’âge du solliciteur. S’il
s’agissait d’un inconnu, même présentant d’excellentes références, au-delà de trente-cinq ans, il
était renvoyé vers la comtesse de Launay, qui lui affirmait froidement que la présidente était en
voyage alors qu’elle se tenait deux portes plus loin…
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Consolidation du PLA (VII)
Lorsque l’audience évolue de façon favorable, que la présidente pense avoir mis la main sur un
jeune homme idéologiquement prometteur, qu’elle discerne chez lui un trouble qu’elle a tout fait
pour provoquer par certains regards équivoques, elle actionne une secrète sonnette, une assistante
en tenue provocante de soubrette paraît sur une porte latérale et Sabine demande d’une voix neutre :
« Prendriez-vous un peu de thé avec moi… ou autre chose ?… »
Sous le sourire nettement luxurieux de la jolie soubrette, le jeune
politicien prometteur accepte tout, Sabine le fait passer d’un geste
dans un salon où fleurs et parfums se confondent, à la destination,
elle, sans équivoque.
La servante fait rouler un chariot dont le fond offre une belle
variété d’alcools. Sabine enveloppe son adhérent de son
musc puissant de brune, le réduit en quelques instants par
ses phéromones émanés à un état bestial, l’invite à
s’asseoir près d’elle, adopte une attitude libérale
permissive, ses genoux se découvrent, elle invente un
compliment pour le garçon qui, même quand il se sent piégé,
doit consentir…
Selon la vieille coutume danoise, on devait embrasser le
pied du chef, dont le sabot n’était pas toujours propre. Sabine
a renouvelé cette pratique symbolique en offrant ses genoux à
l’initiation de son féal.
Quand il s’est incliné, elle maintient sa tête courbée jusqu’à ce qu’il tombe à genoux entre ses
cuisses… Selon l’heure, et son humeur, elle peut se contenter d’un cunnilingue qui laisse une
certaine distance entre l’adhérent au PLA et sa présidente, mais c’est affaire de tossing, la
personnalité du garçon va se révéler dans ces moments-là, même désavantagé par la situation
hiérarchique dans laquelle il se trouve surpris, comme pouvant craindre un retour inopportun de la
servante. Ah ! la cambrure de cette fille aussi…
Tous ces jeunes gens,« qui passent au salon », ont assez de formation politique, sortant de Science
Po ou de l’ÉNA, pour deviner qu’il s’agit, de la part de la présidente, d’un rite d’appropriation. Ils
savent qu’elle passe ses nuits dans les bras de la comtesse de Launay et qu’il vaudrait mieux être
femme pour progresser dans la hiérarchie du parti — à moins de bénéficier du fort soutien d’un de
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ses principaux financiers. Mais comme on ne peut pas tout avoir, céder à la fantaisie organisée de la
présidente distingue ceux qui auront un avenir dans le parti.
La fête quasi insurrectionnelle qui avait illuminé le congrès de fondation du PLA, au château de
Versailles, avait marqué tous les esprits. En passe d’être viré, le conservateur avait ouvert la cave et
liquidé les crédits de l’année pour offrir à ses invités, aristocrates et réactionnaires confondus, un
accueil fastueux. Sabine l’en avait récompensé derrière un rideau — toutes nos fidèles lectrices en
auraient fait autant — mais cette faveur avait complètement bouleversé un quinquagénaire à la
sexualité incertaine qui sollicitait depuis une fellation de la première venue…
Il avait adressé des lettres manuscrites, enflammées, à Sabine et elle le recevait une fois par mois.
Devant son âge, sa culture, on pouvait penser qu’il occuperait un ministère quand Sabine serait au
pouvoir. Et, malgré sa discrétion, il n’avait su dissimuler à ses intimes les étourdissantes qualités de
fellatrice de la présidente du PLA.
Il s’agissait d’un des premiers secrets du parti : il fallait avoir été invité dans le salon intime de la
présidente pour espérer une nomination significative dans les instances, en voie de formation, du
parti. Mais, après l’espèce d’adoubement qu’on y subissait, sa main autoritaire ployant la nuque
consentante, elle offrait souvent ses reins, mais l’agenouillement et la fellation, c’était autre chose.
Rares ceux qui appartenaient au premier cercle de ses partisans qui l’eussent déjà goûté de ses
lèvres.
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Consolidation du PLA (VIII)
Depuis son retour des provinces lointaines, Ambroise Pamou n’avait pas joui de ce protocole parce
que sa négligence l’avait empêché de demander audience. Sabine avait, pour sa part, omis de le
convoquer délibérément. Elle attendait son heure.
Elle avait des vues sur cet être pâteux, très apprécié du propriétaire du Figaro, comme du père de
Blaise, par solidarité bretonnante et le gardait dans son jeu comme le petit pion qui, aux échecs,
décidera de la victoire sans avoir rien fait de toute la partie…
Dessin de Faujour
Elle avait des vues sur cet être pâteux, très apprécié du propriétaire du Figaro, comme du père de
Blaise, par solidarité bretonnante et le gardait dans son jeu comme le petit pion qui, aux échecs,
décidera de la victoire sans avoir rien fait de toute la partie…
Ambroise était assez lucide, malgré son abyssale fainéantise, pour redouter une complète mise à
l’écart. La montée en puissance de Sabine Harold, par toute sorte de moyens, laissait prévoir un
possible triomphe en 2017 et tous ses gestes, comme ceux de son amante, pouvaient déjà recevoir
une interprétation politique.
À quelques bons mots, car il n’en était pas avare, on savait qui dirigerait le cabinet, ou du moins les
Relations extérieures : un homme intelligent, froid, précis, n’entretenant pas de… relations
intérieures avec la présidente du PLA — en vertu de son âge, qui ne lui permettrait plus d’accéder
lui-même à la première marche du pouvoir. Il manquait assez de charisme, trop droit dans ses bottes
— il ne transmettait pas ce côté reposé, tête-de-veau, corrézien du regretté président Chirac —, mais
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Sabine serait la chair de l’État et lui régenterait les affaires sérieuses, comme le prix du gaz au
Caucase
Il n’était plus douteux que la présidente Harold tentait de structurer autour de sa personne une
prochaine hiérarchie de l’État, avec l’aide secrète du ministre de l’Intérieur, personnalité
énigmatique, controversée mais attachante…
Et, de tous ces signaux, aucun ne parvenait assez jusqu’à Pamou, qui gardait son attentisme
ordinaire en se disant : Dans six ans, on y verra plus clair, si elle ne veut pas de moi au
gouvernement (j’hésite sur le ministère), qu’on me donne le Grand Prix de l’Acadéfraise pour le
livre qui suivra mon Singe à Compostelle, l’épée gravée qui appartiendra à l’Histoire et le superbe
uniforme… J’assisterai avec assiduité aux séances du Dictionnaire, en chantier depuis quatre-vingts
ans… Voilà un rythme de travail qui me convient et le jeton de présence est intéressant.
Elle devra me recevoir pour me laisser entrer au Quai Conti, et avouer son ingratitude… Je me
jetterai à ses genoux, trop tard, pauvre Pamou !
C’est trop bête, car je suis d’accord sur tout avec elle, et même… mais il faut attendre et voir.
Comment les choses tourneront-elles en 2012 ? Je crains le pire parce que ce régime, malgré de
beaux efforts, n’aura pas été assez libéral. L’impôt pour protéger les riches allait dans le bon sens :
le bouclier fiscal restera aussi célèbre que l’épée de Brennus, mais il fallait plus loin.
Consternants résultats de ce modérantisme :
• Les syndicats croupions existent toujours ; malgré la détermination de notre chère Christine
Lagarde, certains reçoivent même de grasses subventions… C’est un scandale !
• Le Code du travail n’a pas été supprimé, alors que cette vieillerie nous fait perdre des
centaines d’emplois chaque jour ouvrable,
• ni le droit de grève (mais ça, on s’en fout, les grèves ne gênent que des salariés lambda),
• les trente-cinq heures minent notre compétitivité ; les patrons font leurs comptes et
expédient le travail à l’étranger, on ne peut pas leur donner tort.
La France, comme l’a bien vu Ted Stanger, est en train de devenir une nation de lézards touchant les
plus-values du passé, d’assistés qui revendiquent toute sorte de droits ahurissants : droit à la santé,
droit à la culture, égalité des chances entre nantis et gueux, etc.
Comment assurer le coût, la maintenance et l’usage de matériels hors de prix, qui démontrent que
tout le monde est plus ou moins malade ? Il faut casser cette spirale infernale, il ne suffit pas de
fermer les maternités en Auvergne !
Sabine saurait donner un coup de pied salutaire dans cette fourmilière paresseuse mais il faut
qu’elle consolide son PLA, et pour l’instant, je ne peux rien faire pour elle… Je me tiens dans le
rôle de Pamou Cunctator, Ambroise le Temporisateur.
Je vais lui envoyer une lettre anonyme avec quelques idées libérales qu’elle n’aura pas encore eues :
• Suppression complète de la Sécurité sociale (avec l’exemple de toutes les grandes
civilisations qui s’en sont passées).
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• Instauration, à partir d’un certain bas revenu, ou absence de revenu, d’une« carte de
pauvre », qui ne donnerait droit à rien (les miséreux seront assez bêtes pour recevoir cette
carte avec gratitude).
• Travail forcé à partir de seize ans pour les mauvais élèves, mais avec une cantine roborative.
• Rétablissement d’un service militaire de deux ans, tant masculin que féminin, avec des
dortoirs séparés (instruction civique, parcours du combattant, nage, décathlon).
• Informatisation complète de la justice et suppression des magistrats, procureurs et autres
robins ; à chaque infraction, les machines délivreront, comme leurs prédécesseurs
humanoïdes, une sanction unique, pas de circonstances atténuantes…
• Privatisations des prisons (un trop timide essai avait été tenté au début de la mandature avec
la nomination d’un sous-ministre ne devant s’occuper que de la construction de nouvelles
enceintes carcérales, mais le projet a fait long feu, comme tout le reste, par manque de
volonté sérieuse).
• Démolition des éoliennes, qui enlaidissent le paysage ancestral et doublement du parc
nucléaire pour assurer notre indépendance énergétique (le gaz du Caucase ne pissera pas
toujours).
• Suppression de l’Armée, qui serait remplacée par un mercenariat privé, plus performant et
moins coûteux (prendre exemple sur la privatisation de la Poste).
• Suppression de la Météorologie nationale : libre concurrence entre officines privées pour
annoncer la pluie et le beau temps.
• Suppression de la retraite, sauf en cas d’invalidité complète constatée par une commission
officielle, et construction de vastes hospices pour valétudinaires, afin d’abaisser les coûts
médicaux.
• Étatisation des Pompes funèbres (une affaire particulièrement juteuse).
Ambroise Pamou avait jeté sans ordre ces éléments d’un vrai programme libéral sur son clavier, et
presque sans y penser. Il imprima cette feuille, la relut avec satisfaction, la plia, la mit sous
enveloppe et l’adressa à« Mme la Présidente du PLA ».
Pour se récompenser de ce bel effort, il décapsula une canette de Duvel.
« Quand elle saura que c’est moi… » fit-il en se portant un toast à lui-même.
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Consolidation du PLA (IX)
Anne de Wendel affichait une personnalité curieuse, en retard de trois siècles sur son temps. Il en
était encore aux Souffrances du jeune Werther pour le cœur, à la lecture insatiable des œuvres de
Benjamin Constant pour l’esprit. Tous les aspects du monde moderne le dégoûtaient profondément,
sauf l’électricité. L’acier, qui avait produit la richesse de sa famille le révulsait plus que tout.
Il vivait entouré d’une nombreuse domesticité et d’un personnel de secrétariat
dans son hôtel particulier de Mulhouse et allait se délasser dans sa ferme,
à une quinzaine de kilomètres de là, où on prenait soin de ses chevaux.
Il ne se sentait vraiment heureux qu’à cheval, seul ou de compagnie. Il
lui arrivait de partir tôt le matin de manière à se restaurer au milieu du
jour dans une bonne auberge avant de rentrer de longues courses dans
l’après-midi.
En son hôtel, il avait besoin d’une nombreuse domesticité car il offrait
au moins deux fois par mois de grands dîners de trente à cinquante
couverts aux dirigeants de son trust ou à la haute bourgeoisie de
la ville, sans raison particulière ni pour faire montre d’une
fortune dont il se moquait, mais en homme du XVIIIe siècle, qui
traite chez lui mieux et à meilleur prix (si on laisse de côté les
charges sociales dues pour la valetaille des Temps modernes).
Son chef de cuisine était alsacien, son second sarthois, son pâtissier-chocolatier avait préféré quitter
Paris pour s’employer là. Son maître sommelier venait de Bourgogne et sa cave ne contenait que de
prestigieuses bouteilles.
L’approvisionnement en gibier, tant à plumes qu’à poil, et en poissons d’eau douce était assuré par
d’habiles autochtones réchappés d’usages anciens et qui venaient servir Monsieur not’ maître. Dans
le cas d’une pièce particulièrement remarquable ; s’il était en son hôtel, on le prévenait et il venait
sans façon serrer la main du Raboliot et le remercier. Lorsque survenait un incident avec des gardes
malveillants le braconnier verbalisé ne pipait mot mais, le lendemain, un appel du secrétariat de
M. de Wendel effaçait le malentendu. Tous ces courageux fournisseurs recevaient à la Noël une
généreuse commission.
Anne de Wendel était membre du directoire d’Eiffage et copropriétaire du trust. Sa seule concession
au monde moderne consistait en une Rolls gris perle avec laquelle on le menait confortablement aux
réunions du conseil d’administration qui se tenaient à Strasbourg ou à Genève. Il possédait en
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Suisse une petite propriété pour des raisons qu’on verra. Son véhicule personnel était une Bugatti
d’un bleu pétant et, sans être un fana du volant, il lui arrivait de rouler assez vite… Et c’était
toujours la même saynète quand un jeune gendarme voyait ses jumelles-radar monter à 220.
« Chef ! chef ! c’est pas possible, elles sont déréglées ! On intercepte ?
— C’est un bolide bleu ?
— Oui, chef.
— Alors, c’est la Bugatti de M. de Wendel.
— Et on ne l’arrête pas ?
— Non. Les maréchaux se sont inclinés devant le vieux de Wendel. De simples pandores comme
nous, si nous osions ennuyer son descendant, on nous muterait demain à Saint-Pierre-etMiquelon ! »
Hors l’automobile, l’autre concession d’Anne de Wendel au monde moderne, qui allait connaître les
plus graves conséquences, c’était son abonnement au Figaro, non qu’il le crût encore dirigé par le
munitionnaire Beaumarchais, puisque Dassault ne manquait jamais de lui rendre visite s’il passait
par Mulhouse.
C’est ainsi qu’il avait appris, par une double page éloquente, la fondation du PLA. Le corps de ces
articles journalistiques n’apprenait rien de sérieux, comme d’habitude, seule leur surface en page
était significative. Le libéralisme autoritaire de Sabine Harold n’était pas autrement défini mais le
célèbre cliché de François-Marie Banier, les bras entrouverts, avec le slogan« Elle nous vaut », était
allé droit au cœur libéral d’Anne…
À quarante ans, sa sexualité romantique, incertaine, n’avait pas rencontré l’âme sœur qu’il ne
recherchait d’ailleurs que distraitement.
Il offrait l’accès de sa ferme hippique aux bourgeoises qui lui plaisaient un peu, les y retrouvait plus
ou moins par hasard… Il disposait dans la forêt d’un discret relais avec abri pour les chevaux et
dans sa ferme d’un luxueux appartement privé. Il avait ainsi baisé toutes les femmes de moins de
cinquante ans de la haute bourgeoisie locale qui savaient un peu monter, et certaines ne s’y étaient
efforcées que dans ce but. Mais la passion ne vint jamais au rendez-vous.
Le secrétariat d’Anne de Wendel employait trois personnes six jours sur sept de 8 heures du matin à
20 heures, c’est-à-dire six personnes à six heures par jour. Car cet industriel malgré lui refusait
l’usage du téléphone, trouvant ce moyen de communication d’une vulgarité insupportable. Les
appels étaient donc résumés et une secrétaire les lui portait dans son cabinet. Soit il y donnait une
réponse orale immédiate, à transmettre, soit il promettait une réponse manuscrite.
Pour ses communications en ville, il disposait d’un petit groom portant le véritable uniforme de sa
fonction, équipé d‘un vélo rouge et protégé l’hiver par une pèlerine assortie. Le groom de M. de
Wendel était célèbre !
Des femmes prudentes qui venaient de recevoir un billet lui intimaient d’attendre, griffonnaient une
réponse, établissant ainsi une communication directe qui ne pouvait donner lieu à indiscrétions. On
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voyait ainsi souvent le petit groom à la préfecture puisque l’épouse du préfet, cavalière émérite,
réservait pour le lendemain telle monture favorite…
L’irruption de la communication électronique avait consterné le baron. On venait lui lire les
messages et il dictait une réponse qui devait être prise de façon manuscrite pour être classée.
Entre ses nombreuses affaires industrielles et la multitude de ses relations privées, son secrétariat ne
chômait gère.
Sa Rolls était équipée d’un radio-téléphone, mais qui ne pouvait être utilisé par ses partenaires
qu’en cas de menace de krach boursier, ou par sa famille pour le prévenir d’un deuil prochain.
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4ÈME TOME -III
Consolidation du PLA (X)
Sa première secrétaire tendit à la présidente du PLA une enveloppe d’un format et d’un papier
inusités.
« J’ai pensé, madame, dit-elle d’un air entendu, que cette lettre pouvait revêtir un caractère
personnel… »
Sabine y jeta un œil agacé car elle préparait ses prochains déplacements en province : structurer un
parti n’est pas chose facile !
« Vous avez bien fait, répondit-elle sèchement.
— Je me permets de vous faire remarquer le nom de l’expéditrice. Il y a de ces
correspondances… »
Sabine reprit la longue enveloppe de papier à la cuve pour la reconsidérer. La scription de l’adresse
était incontestablement féminine ; en haut, à gauche, on pouvait lire en caractères minuscules :« A.
de Wendel »…
La présidente releva les yeux vers sa secrétaire :
« Vous avez bien fait, Charlotte, vous êtes une fille intelligente. Continuez ainsi… »
Sabine prit connaissance rapidement de la belle lettre d’Anne de Wendel. Elle en rata tout le sens
car elle n’avait lu ni La Princesse de Clèves ni Les Souffrances du jeune Werther et y répondit par
quelques phrases polies, automatiques mais manuscrites, en pensant avoir affaire à une femme,
indiquant qu’elle ne manquerait pas de passer bientôt par Mulhouse, puisqu’elle battait la campagne
dans la perspective de peser sur l’échéance de 2012.
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Son correspondant avait simplement porté en tête de sa lettre :« Anne de Wendel, Hôtel de Wendel,
Mulhouse. » Les distributeurs alsaciens du courrier devaient connaître l’adresse exacte de la
demeure.
Wendel reçut les lignes indifférentes de Sabine par retour du courrier, ce qui le plongea dans un
grand état d’exaltation. Il relut attentivement sa première lettre, dont il avait gardé copie, et ne lui
trouva aucun défaut. Il en entreprit une seconde beaucoup plus nette, affirmant qu’il ne souhaitait
rien tant que l’essor du PLA et que sa fortune pouvait y contribuer de façon significative, qu’enfin
son admiration personnelle… etc. Sa lettre se terminait par une invitation courtoise : il lui suffirait
d’annoncer le jour et l’heure de son arrivée et on l’attendrait à la gare.
Sabine fut tout de suite sensible à l’offre d’une aide financière qui, venant de cette lignée
richissime, pouvait devenir très importante.
Le courrier reçu au siège était classé par département d’envoi, sans forcément être dépouillé faute
de temps. Sabine fit venir celui du Haut-Rhin sur sa table, classa les lettres significatives, dicta un
mél particulier annonçant sa venue pour le vendredi suivant, à l’effet de constituer une solide
section locale du PLA, ce qui, dans cette région vivement réactionnaire, permettait d’espérer un
beau succès — charge aux potentiels adhérents de trouver une salle adaptée au nombre probable de
participants.
Quant aux quelques vieux débiles qui n’étaient pas encore connectés à Internet, le secrétariat leur
adresserait la convocation sur papier, accompagnée du portrait de Sabine tiré en carte postale. Elle
griffonna vingt fois derrière :« Je compte sur vous. »
Puis elle prévint le secrétariat d’Anne de Wendel de son arrivée le jeudi soir à 18 h 45.
Vêtue d’un élégant tailleur gris clair, ses belles jambes gaînées de bas noirs, chaussures à demitalons et léger manteau bleu roi, sa longue chevelure libre, elle ne portait pour bagage qu’un tout
petit sac contenant une trousse de maquillage et les Souvenirs d’un légume, qu’elle avait attrapés à
tout hasard pour en relire quelques pages dans le train.
En sortant du quai, elle mit à la poubelle Le Figaro du jour. Le chauffeur qui l’attendait la reconnut
immédiatement.
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« Madame, s’inclina-t-il, je suis chargé de vous conduire… »
La vieille Rolls impressionna favorablement Sabine. Le chauffeur sourit en lui tenant la portière :
« Elle a cinquante ans. Son moteur tourne comme une horloge… »
Le portail de l’hôtel de Wendel s’ouvrait électroniquement. Une servante et le majordome sortirent
pour accueillir l’invitée. La nuit était tombée depuis deux heures mais la façade de l’hôtel,
superbement restaurée était illuminée. Sabine commençait à penser que quelque chose n’allait pas
dans cette affaire.
Introduite, elle se retrouva dans un large corridor dont
l’éclairage mettait en valeur les tableaux anciens qui le
décoraient. Elle s’arrêta devant La Nef des Fous.
« C’est notre seul tableau dans cette galerie qui ne soit
pas authentique, lui apprit la majordome, mais c’est une
copie de l’époque. L’original est au Louvre… à moins
que l’original ne soit ici et la copie au Louvre… »
Ils prirent un autre couloir fermé par une lourde porte à
deux battants, de bois ciré. Le majordome toqua,
entrouvrit et annonça d’une voix de stentor :
« Madame Sabine Harold, à l’invitation de Monsieur le
baron ! »
La visiteuse sentit le ciel lui tomber sur la tête. Elle
pénétra dans une vaste bibliothèque dont une petite
partie, à droite, était arrangée en bureau. Un être long,
maigre, pâle, vêtu d’un costume qui sentait son tailleur
allemand, se déplia. Son épaisse tignasse d’un blond
terne avait besoin d’être disciplinée très souvent, ses
yeux offraient un bleu délavé. Il n’eut pas besoin de
composer un vrai sourire en venant vers son invitée, dont
il baisa le main.
« Je vous attendais avec impatience », avoua-t-il.
Sabine se trouvait sacrément embarrassée, puisque, par étourderie lesbienne, elle s’attendait à
rencontrer une fille, fût-ce une baronne… Mais elle trouva assez de ressort pour masquer son
inadvertance.
« J’y suis très sensible… » remercia-t-elle tandis qu’il gardait sa main droite entre les siennes.
— Votre voyage n’a pas été trop pénible ?
— Ces trains sont d’un ennui… et Le Figaro du jour ne m’a rien appris.
— Il faut en déduire que tout va bien. Mais venez donc prendre l’apéritif. Je vous présenterai plus
tard cette bibliothèque qui a été commencée par un aïeul au début de XIXe siècle.
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— C’est intéressant », admit Sabine.
Anne la fit parler des débuts prometteurs de son parti mais, devant un baron d’industrie, elle se
plaisait à égrener des noms d’aristocrates sur lesquels elle pouvait s’appuyer. Anne tentait de cacher
son émotion devant les expressions, l’élocution, les gestes de Sabine.
Lui au moins ne s’était pas trompé : ce qu’il voulait, c’était exactement cela…
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4ÈME TOME -III
Consolidation du PLA (XI)
Anne fit passer Sabine dans une élégante salle à manger intime où une table ovale pouvait
rassembler commodément huit personnes. Ils s’assirent l’un en face de l’autre et un garçon apporta
une demi-bouteille de champagne.
Le maître d’hôtel présenta la carte à l’invitée qui la parcourut rapidement avant de relever sur son
hôte de grands yeux étonnés.
« Mais enfin, cher Anne, que signifie ?…
— Ignorant vos goûts, j’ai demandé au maître de mes cuisines de préparer un exemplaire au moins
de tous les plats de la saison.
— Mais c’est de la folie, mon cher ami ! Il y en a quarante, il y en a cinquante !…
— Ma domesticité mange aussi, repartit le baron. Et qu’elle se souvienne de ce jour comme le
premier où vous serez venue dans ma maison… »
Sabine rougit vivement sous l’allusion.
« Quant aux surplus, je les offre aux pauvres de la ville. Il y a une association qui organise des
soupes populaires pour les miséreux. Les hivers sont rudes en cette province mais on ne laisse pas
les gueux mourir de froid par les rues…
— Oui, la misère est un problème », reconnut la créatrice du PLA.
Elle considéra un moment en silence la carte effarante qui lui était soumise - il y avait même des
ortolans ! - avant de se décider :
« Eh bien, mon cher, si loin de la mer, un petit plateau de coquillages me ferait plaisir.
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— Il est prêt.
— Et parmi tous ces plats merveilleux… Vous savez, je ne suis pas une grosse mangeuse… Une
petite perdrix. Vous me la garantissez sauvage ?
— Tous les gibiers de Monsieur le baron sont abattus dans la nature avec un plomb correspondant à
leur gabarit, madame, précisa le maître d’hôtel. D’ailleurs, vous en retrouverez certainement
quelques grains… »
Anne prit un filet de marcassin avec une purée de châtaigne et de la confiture de groseille.
La conversation quitta vite le champ politique pour évoquer les goûts et les plaisirs de chacun, qui
ne se complétaient pas bien. Anne excluait tout déplacement aérien, ne détestait pas la mer mais
n’en raffolait pas non plus. Il possédait une villa à Saint-Brieuc où il n’avait pas mis les pieds
depuis dix ans…
« Il faut que j’y envoie mon architecte, qu’il commande une équipe d’ouvriers, la maison est en
front de mer, il y a des tempêtes, des tornades. Une étanchéité parfaite est impossible à obtenir
longtemps, les peintures se dégradent vite, les toitures peuvent crever… Aimez-vous cette côte ?
— Au cœur de l’été, s’il fait très chaud, quand le vacancier populaire s’en est allé vers le Midi, on
peut retrouver l’ambiance bourgeoise du début de l’autre siècle, conjecturait Sabine.
Ils parlaient ainsi à bâtons rompus, sans chercher à prendre la mesure l’un de l’autre, ils se sentaient
tout simplement bien ensemble.
Le dîner s’acheva et Anne reprit un peu de sa raideur allemande pour avancer ;
« Vous devez être fatiguée… Une servante va vous conduire à votre appartement. »
Elle esquissa une moue non équivoque avant de se retirer.
La chambre qu’on lui offrait était animée par des livres, un secrétaire avec du papier, des
enveloppes, un téléphone… Elle se déshabilla pour aller calmer son excitation dans la salle de bain,
se peigna longuement en scrutant son visage, puis choisit une des nuisettes accrochées à la porte.
À cause des manies d’Anne de Wendel, elle ne possédait que le numéro de son standard. Elle
hésitait à l’appeler quand on toqua à sa porte. Une autre servante en longue robe lui remit un billet
plié qui portait ces simples mots :« Puis-je venir coucher avec vous ? »
Elle n’avait pas de stylo sous la main, étant au lit, la femme lui en tendit un. Elle écrivit :« Oui,
vite ! »
Conformément à notre règle de discrétion protégeant la vie privée des personnes, même si leurs
activités sont le plus souvent publiques, nous tairons les désordres nécessaires de cette première nuit
entre Sabine et Anne. Qu’il suffise d’augurer que chacun trouva chez l’autre ce qu’il cherchait - ce
qui advient trop rarement.
Après un grand breakfast sur le coup de midi, le baron proposa une visite de sa ferme, étant entendu
qu’on serait de retour à 18 heures pour que Sabine tienne sa réunion politique.
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Le trajet dans la vieille Bugatti l’amusa beaucoup le bel ordre de la ferme et la civilité des
palefreniers et autres valets d’écurie l’impressionnèrent favorablement.
Comme elle ne savait pas monter, ils chaussèrent des bottes de caoutchouc pour une promenade à
pied en lisière de la prairie où les chevaux s’ébattaient et trottaient en ce milieu du jour, s’arrêtant
parfois pour mâchonner un peu d’herbe froide.
« J’espère, laissa aller Anne, que vous me ferez l’honneur de revenir plus longuement. Il y a un
appartement ici où vous seriez chez vous. Il faut que vous appreniez à monter.
— Nous verrons cela aux prochaines vacances, planifia Sabine, ces deux mois d’été où la France
s’endort et ne fait plus rien au prétexte d’un nombre indéfini de semaines de congés payés ! Il a
fallu que ce soit un Américain qui écrive un beau pamphlet sur ce travers français !
— Ah ! c’est intéressant. Comment s’appelle-t-il ?
— Ted Stanger, et son livre Sacrés lézards ! (Les Français en vacances). Il publiait chez le même
éditeur que moi, Mouchalon, mais cet escroc invétéré l’a volé comme il a repassé tous ses auteurs.
Aussi Sacrés lézards ! a-t-il paru chez Flammarion avec un beau petit succès de ventes et
Mouchalon s’est-il trouvé ridiculisé, une fois de plus.
— Et c’est votre éditeur ?
— Oui, parce qu’il a un très bon diffuseur. Moi, je me moque des droits d’auteur, il ne peut donc
pas me voler. L’important, c’est qu’on voie mes livres sur les tables des libraires, ensuite c’est au
client de se décider à me lire. »
Après cet échange hautement libéral, ils revinrent vers la ferme en se tenant la main, prirent un
whisky avec le responsable de l’installation, qu’Anne appelait avec humour son« Fermier général »,
avant de rentrer à Mulhouse.
« Je ne vous propose pas de conduire mon bolide, s’excusa le baron. Son maniement est particulier.
Comme le cheval, il nécessite une période d’initiation… »
Il la déposa dans une rue discrète, à proximité de son lieu de réunion. Elle l’étreignit.
« Je ne serai pas longue… mais, je vous en prie, pas de folie de cuisine comme hier au soir,
simplement des petits oiseaux. »
Il la regarda s’éloigner le cœur battant avant de rentrer dare dare à son hôtel. Ses fournisseurs furent
alertés et, dans l’heure, la plus grande variété de gibier à plumes avait envahi l’arrière-cuisine
transformée en atelier de plumage. Les marmitons n’étaient plus que des ombres s’agitant au milieu
du duvet voletant partout et, sur le seuil, le chef scandait :
« Allons, messieurs, plus vite ! Ce ne sont pas des autruches que vous plumez, nom de dieu !
Encore que la viande d’autruche ne soit pas sans qualité ! »
Gervais avait pris le chef à part pour lui remettre un tupperware.
« Quand les ordres de M. le barons sont arrivés, je voulais vous appeler pour une livraison. Ces
quatre-là, j’ai préféré les plumer moi-même… »
Le chef souleva le couvercle.
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« Tu as bien agi, Gervais. Plumés tous les oiseaux se ressemblent, sauf sous le rapport de la
grosseur…
— Mes respects à M. le baron. »
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4ÈME TOME -III
Consolidation du PLA (XII)
Sabine Harold, notre infatigable héroïne, s’est laissée inviter à Mulhouse à la suite d’une
correspondance trop hâtivement lue. Elle croyait rencontrer une femme passionnée, et c’est un
baron d’industrie qui l’attend. Il en faudrait plus pour la déconcerter.
La soirée va rapprocher les deux convives, l’hôte, lui, ne se trompait pas dans son désir et a obtenu
de passer la nuit avec elle.
La journée suivante permet de considérer que ces écarts nocturnes pourraient inaugurer le début
d’une liaison majeure entre cet homme mûr, romantique, et cette femme ardente. Elle doit le quitter
brièvement pour présider une réunion locale de son mouvement, le Parti Libéral Autoritaire, en
pleine expansion.
Sabine conduisit sa réunion avec une belle maîtrise autoritaire, affirma qu’une refonte complète de
son dernier livre allait paraître, qui clarifierait son programme politique, discerna ceux qui étaient à
l’origine de l’intention de créer là une section du PLA, les désigna comme bureau provisoire,
s’excusa de ne pouvoir rester dîner en promettant de revenir bientôt, et s’éclipsa.
Elle marcha dans Mulhouse le cœur à la dérive, les nerfs en feu. Qui eût u penser que ce long
garçon blond, d’allure si compassée, se conduirait ainsi ?… Elle poussa la porte d’un café au
hasard, où son entrée fit sensation car c’était un comptoir de gueux, mais le patron fut courtois et
put lui servir le Fernet-Branca qu’elle désirait.
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En l’hôtel de Wendel, l’attitude de la domesticité se réglait sur une circonstance nouvelle :
d’ordinaire, M. le baron ne baisait jamais en son hôtel. Quand telle épouse, du premier président, du
commissaire principal, d’un avocat parti défendre une cause à Paris, se trouvait libre de sa nuit, il
l’invitait soit dans sa ferme, soit dans une bonne auberge, alsacienne ou suisse.
Mais le temps passait et il n’en restait plus guère à de Wendel pour éviter une disproportion d’âge
fâcheuse. Or, Sabine avait trente ans, et un gabarit propre à fournir rapidement une descendance à la
dynastie. Les hurlements des petits baronnets, les glapissements touchants des nourrices égayeraient
la vieille maison…
Sabine, un peu étourdie par la somptuosité des lieux, avait fait preuve d’une tenue parfaite,
interloquée de voir l’un des hommes les plus puissants du monde à ses genoux. Et d’ailleurs, à
seconde vue, il n’était pas si laid…
La déférence du personnel était donc teintée d’espérance et les sourires d’accueil d’une cordialité
parlante. Le même cérémonial que la veille fut suivit mais le majordome annonça sans faire claquer
sa voix :
« Madame Harold vient de rentrer, monsieur le baron. »
La nuance était d’importance : il suffirait de supprimer le patronyme, ou d’en mettre un autre à la
place.
Le vœu d’un dîner de petits oiseaux avait beaucoup amusé la domesticité, ainsi sûre de se régaler
deux ou trois jours. Dans les cuisines, le chef avait abandonné sa lourdeur alsacienne et paraissait
voleter de broches en cocottes, délivrant aux marmitons des instructions minutieuses.
Sabine pénétra plus légèrement que la veille dans l’impressionnante bibliothèque du baron qui
releva ses yeux pâles de son livre.
« Quel morceau extraordinaire ! s’exclama-t-il. Je ne sais si on peut trouver de tels exemples chez
aucun autre peuple !
— Que lisiez-vous ?
— Je relisais, sous la plume de la Sévigné, la mort du cuisinier du Roy :« Le poisson arrive de toute
part, mais il était trop tard pour le pauvre Vatel. »
— C’est pourquoi bien des établissements prennent soin de se nommer Le Petit Vatel. Mais
pourquoi ce souci, cher Anne ?
— Eh bien, je me croyais transporté dans une situation semblable avec votre exigence de petits
oiseaux. »
Sabine rit gentiment.
« Je ne vois pas d’épée coincée dans une huisserie…
— Mes, hem… fournisseurs ont fait diligence. Les petits oiseaux se conservent bien dans leur
plumage s’ils n’ont pas été trop grièvement atteints — si bien que votre souhait va être exaucé de la
belle manière ! Pluviers, vanneaux, courlis, canepetières, sarcelles, canards sauvages, bécasses,
perdrix, tout est là !
— Anne, vous êtes un homme merveilleux ! »
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Il était 21 heures, le maître d’hôtel toqua légèrement à la porte, l’entrouvrit à peine et prévint :
« La cuisine attend les ordres de Monsieur le baron.
— Je meurs de faim soupira Sabine.
— Faites marcher, Baptiste, faites marcher, nous arrivons »
En dépit de l’intention de Sabine, le cérémonial du dîner fut beaucoup plus compliqué que celui de
la veille. D’abord, une petite assiette de raretés fumées, comme des œufs de thon, avec du caviar,
puis un alignement de petits plats tenus au chaud soit sur les pierres calorifuges soit cocottes sur de
petits réchauds à alcool. Quant aux oiseaux rôtis, ils seraient servis directement.
« Quelle folle débauche ! estima Sabine, habituée des plus grands restaurants.
— Mais non, minimisa Anne. Mon ami Gottfried me rend visite demain soir. C’est un gourmand de
premier ordre. Nous mangerons les restes ! »
Sabine goûta à une petite salade de perdreau tiède avant de désosser une sarcelle. Elle ne cachait pas
son plaisir et l’idée de se sentir là chez elle, en cette munificence, s’insinuait doucement dans son
esprit…
« Vous devriez explorer ce petit poêlon, conseilla le baron.
Il en souleva li-même le couvercle, une servante fut là aussitôt et Sabine se laissa servir un tout petit
zoziau à la chair sombre.
« Par la barbe de Gaston Phébus, s’exclama-t-elle, quelles fragrances capiteuses et sauvages ?
Qu’est-ce que c’est ?
— C’est l’oiseau-surprise, révéla son hôte.
— Jamais rien mangé d’aussi sauvage ! affirma Sabine, qui s’en léchait les babines.
On l’en resservit aussitôt.
« La bonne manière est celle-ci, précisa le baron,
avec deux ou trois grosses gousses d’ail qui
nimbent la chair, mais il ne faut pas les manger.
— Bien sûr.
— C’est mon brave Gervais qui les a apportés tout
plumés. Vous êtes en train de commettre un acte
illégal ! La consommation de cet oiseau est
interdite !
— Non ! Pauvre petite bête !
— Si, ma chère. Nous vivons dans le pays le plus
bureaucratique du monde, ce qui n’empêche pas
d’y faire des affaires. Ce sublime volatile est un
merle tout simplement, mais il est tout aussi interdit de tirer sur les merles que de ramasser les
hérissons !
— Je ne savais pas…
— Le merle n’est pas une espèce menacée. La femelle pond d’ordinaire quatre ou cinq œufs dans
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un nid savamment construit à l’écart. Le merle vit seul le plus souvent et chasse ses plus petits
confrères des alentours de son cerisier préféré… Une hécatombe de l’espèce n’est pas à craindre, et
si vous protégez vos cerises d’un coup de carabine…
— Justice est faite ! » s’amusa Sabine, comblée.
On servit après un prodigieux munster, un fastueux gâteau au chocolat et du café. Les deux dîneurs
bavardèrent un moment avant que Sabine ne se ressaisisse. Elle se leva, contourna la table, posa sa
main ferme sur la nuque du baron et suggéra :
« Si nous allions dormir dans votre chambre, cette nuit ? »
Il la raccompagna à la gare dans sa Bugatti en milieu de matinée après une nuit magique. Elle lui
demanda un papier, y griffonna son adresse privée.
« Si vous deviez m’écrire, que ce soit là, sans suscription — et je note aussi le numéro de mon
portable intime au cas où… »
Ils échangèrent un dernier baiser, puis elle courut attraper son train.
Elle sombra tout de suite dans un demi-sommeil ferroviaire, car la nuit avait été crevante, dans
lequel se bousculaient des évidences : Anne était à ses genoux, il suffirait de ménager un certain
temps les convenances… S’enterrer à Mulhouse ? Non. Abandonner le PLA, son bébé idéologique
encore dans les langes ? Non. D’autres bébés, moins irréels ?…
Le train glissait vers Paris. Sabine cessa pour de bon de penser, Le Figaro sur les genoux…
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4ÈME TOME -III
Consolidation du PLA (XIII)
La destinée singulière d’Anne de Wendel ne lui avait laissé aucune marge d’erreur depuis son
premier jour. Il n’avait pas encore six mois que sa nourrice, le désignant par son titre industriel,
s’enquérait :« Monsieur le baron a-t-il bien tété ? »
Sa petite enfance fut plus choyée que celle du futur Roi-Soleil, ses études, dans un collège luthérien,
étayées par des pédagogues efficaces et, sans être brillant mais sans favoritisme, il obtint la même
année à Cologne son diplôme allemand et le baccalauréat français. Puis il passa à Cambridge deux
années aléatoires, désorganisées par les troubles de la puberté avant de rentrer en Allemagne pour
suivre à l’université de Francfort des cours de lettres et de philosophie.
Son père, Otto, qui vivait dans un palais à Cologne, lui abandonna l’hôtel de Mulhouse, belle
construction du XVIIIe siècle, mais en mauvais état. Anne avait déjà assez d’expérience et de
relations pour tirer parti de cette difficulté. Il jugeait, comme de l’autre côté du Rhin, ce caractère,
ubuesque ou kafkaïen, de l’Administration française qui oppose un complexe dossier à remplir pour
la plus petite chose. Et si, par malencontre, la situation évoquée ne correspond pas en tous points au
questionnaire, on vous on oppose un plus retors !
Conseillé par le plus roué des architectes de Mulhouse, Anne prit contact avec les responsables des
Monuments historiques pour qui la question de la restauration de son hôtel atteignait une limpidité
éblouissante : oui, ce bâtiment figurait sur la première liste des ouvrages à conserver, oui, des fonds
publics devaient être affectés à cette restauration.
Il n’importait nullement que le jeune propriétaire ait commencé à toucher des dividendes des
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capitaux fabuleux de sa famille et qu’il n’ait nul besoin d’une aide institutionnelle pour rénover ses
aîtres. Il n’obéissait même pas à ce travers des riches qui, par maniaquerie ou par cynisme,
ramassent tout ce qu’ils peuvent et s’enchantent à traquer les déductions fiscales, il avait agi par
conformisme et bien lui en avait pris puisque l’Administration, dans sa bienveillance aveugle,
assurait depuis la moitié des frais d’entretien de son hôtel.
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- Consolidation du PLA (XIII) -
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4ÈME TOME -III
Consolidation du PLA (XIV)
Après le repas, Anne et son père Otto se retirèrent dans le
fumoir. Anne tentait de cacher son trouble dans la fumée
d’un Davidoff.
« Père, commença-t-il, vous avez manifesté plusieurs fois
ces dernières années votre volonté de connaître vos
petits-enfants…
— En effet.
— Plaise à Dieu ! Vous êtes encore jeune. Qu’il vous
garde vingt et trente ans parmi nous !
— Il n’en resterait pas moins, mon cher fils, que, dans
vingt ans, tu auras soixante ans, s’il plaît à Dieu de te
retenir parmi nous. Une chute de cheval est si vite arrivée. Et à soixante ans…
— C’est tout l’objet de ma démarche de ce jour, père, dit Anne. Je suis venu vers vous le cœur
gonflé d’espérance…
— Pour recueillir mon sentiment ?
— Oui. Que ce désir puisse échouer me serait insupportable. Je crois que je n’y survivrais pas. Tel
que vous me voyez, le suis bouleversé.
— C’est ton côté jeune romantique allemand. Tu peux avoir tout ce que tu veux, tu ne sors pas
assez. »
Anne eut un rire amer.
« Je peux acheter tout ce que je veux, la République française, la Federal Reserve, l’émirat de
Brunei et ses harems, mais je ne peux pas acheter le désir de la femme merveilleuse que je viens de
rencontrer. C’est une créature indépendante, la moindre réticence la heurterait…
— Quel âge a-t-elle ?
— Trente ans.
— Comment l’as-tu rencontrée ?
— Je lui ai écrit une longue lettre pour exprimer mon admiration, et elle m’a répondu. Alors, je l’ai
invitée chez moi et elle est venue. »
Anne tira d’une poche intérieure le célèbre portrait de Sabine en grande prêtresse du libéralisme.
Otto de Wendel retourna la carte postale et s’exclama :
« Mais c’est une Anglaise !
— Mais non ! La mère de son père était française, et sa propre mère est française.
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— Et comment expliques-tu ces cheveux de suie ?
— Sa grand-mère de ce côté était napolitaine. Dans les désordres de la Seconde Guerre…
— Ah ! Anne, mon garçon, pourquoi pas une bonne fille allemande aux cheveux d’or
— Avec des crins gros comme des bâtonnets ! Non, père, non ! Je suis bien loin de rejeter les
blondes, mais ce qui importe le plus, c’est la finesse de la chevelure, pour s’y perdre…
— Combien de fois, mon fils ?
— Deux nuits, père, les plus extraordinaires de toute ma vie !
— Mais cette fille est une politicienne sulfureuse ! Comment l’imaginer dans un rôle d’épouse ?
— Je peux l’imaginer ainsi. Son entreprise politique a-t-elle un avenir ? C’est foucade de jeunesse.
En 2017, elle sera encore trop verte et si, entre-temps, elle m’avait donné des enfants…
— Fruits du concours de toutes les grandes nations européennes ! ironisa le magnat.
— Je vous assure, père, que Sabine est simple et adorable dans l’intimité. Elle m’a fait limiter les
fastes de ma cuisine, a séduit ma domesticité. Sa présence apporta un air neuf dans ma vieille
maison.
— Mais certaines de ses idées sont extravagantes !
— Nous n’avons pas abordé l’idéologie. Quelque chose d’autre s’est imposé tout de suite. Je lui
ferai lire Benjamin Constant et tout ira bien
— Que Dieu t’entende !
— Soyez sans inquiétude. Malgré des aspects parfois scabreux de leur personnalité, que recherchent
les femmes ? La sécurité. Même celles qui n’en ont guère envie font des enfants pour l’obtenir…
Sabine n’en est pas là mais elle m’a tant donné qu’une demande en mariage bien conduite aboutirait
certainement. J’ai besoin de votre accord, père avant d’aller plus loin.
— Je vais réfléchir, mon fils. »
Une semaine plus tard, le baron Otto de Wendel vint à Paris pour ses affaires. Il prévint, Place
Beauvau, qu’il passerait en fin de matinée.
La ministre et lui se connaissaient depuis longtemps. Ils
s’étaient très bien entendus sur des affaires sérieuses quand elle
assumait la Défense et, au-delà, on pouvait parler de relations
de sympathie. Otto de Wendel pensait donc pouvoir s’ouvrir
sur une question intime auprès de qui se trouvait capable de le
renseigner sûrement.
Il serra les poignets de sa vieille amie avant de s’installer dans
un fauteuil.
« Ma chère, voilà le fait : je souhaitais depuis plusieurs années
que mon garçon se marie et il vient de m’annoncer son
intention d’épouser une jeune politicienne française.
— J’espère que ce n’est pas une députée socialiste !
— Tout de même ! Anne est un grand rêveur, mais il rêve à
droite ! J’eusse préféré une princesse pauvre du Hanovre, ou
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- Consolidation du PLA (XIV) -
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une de ces aristocrates italiennes d’un blond vénitien, toutes occurrences qui se sont rencontrées
sans éveiller son goût, et là, il aura suffi de deux nuits…
— C’est ce qu’on appelle le coup de foudre, mon cher ! Heureusement qu’il s’en produit ! »
Le baron soupira, sortit la fatale carte postale et la tendit au ministre de l’Intérieur.
« Je suppose que vous connaissez cette personne et que vous pouvez me renseigner exactement… »
Michèle, stupéfiée, parut regarder très loin au-delà de son interlocuteur avant de se ressaisir.
« Je la connais même personnellement, c’est une jeune femme tout à fait remarquable, mais qu’elle
ait pu rencontrer votre garçon…
Elle venait tenir une réunion politique à Mulhouse, il l’a invitée chez lui… Il semble que leur
accord se soit révélé sans attendre… »
Vu ce que Michèle savait du style de Sabine dans ces moments-là, elle crut volontiers le magnat,
mais cette fois venait s’ajouter à son ordinaire abattage une conséquence incalculable : la possibilité
qu’elle pût épouser un de Wendel.
Le cerveau du ministre tournait à toute vitesse : même s’il n’était guère parisien, Otto de Wendel
pourrait dans doute facilement recueillir des échos sur la conduite scandaleuse de Sabine Harold…
Si on désire des petits-enfants, on préfère que ce soient les siens.
Il convenait donc d’inventer sur-le-champ une personnalité plausible, chaleureuse mais sans
extravagances, de dresser un portrait lacunaire rassurant, qui laisserait toujours l’échappatoire
d’affirmer qu’on ne savait pas tout si la vérité devait surgir toute nue.
Pour Michèle, que Sabine pût devenir une de Wendel par alliance tenait d’un pur miracle : c’était
épouser en grande pompe le Capital industriel et financier, disposer de fonds légaux pour une
éventuelle campagne, sans avoir besoin de valises saoudiennes ou pakistanaises, bénéficier de
facilités matérielles considérables dans l’immédiat…
Le ministre se livra donc à un difficile exercice équilibrant confidences et dissimulations pour
fournir une image positive et flatteuse de la présidente du PLA, brillante femme d’affaires,
indépendante économiquement, à qui on n’avait jamais connu de liaison significative (c’était assez
vrai) et qui pouvait penser le temps venu de la maternité…
Tous ces renseignements rassérénèrent l’industriel. Michèle s’engagea à en savoir plus, à rencontrer
Sabine même en feignant d’ignorer ce qu’elle venait d’apprendre. En échange, elle demanda à Otto
de Wendel de garder secret ce projet d’union — ce qu’il accepta. Il dut promettre de repasser Place
Beauvau lors de son prochain séjour à Paris et il exprima au ministre sa gratitude…
Rentré dans son palais de Cologne, il écrivit une lettre émouvante à son fils pour lui permettre de
s’engager plus avant dans ce qu’il croyait emprunter le chemin du bonheur…
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4ÈME TOME -IV
Protection rapprochée (I)
Sabine Harold bénéficiait désormais d’une protection permanente, mais qui ne mobilisait
officiellement que les deux policiers surveillant les entrées au siège du PLA. En réalité, deux autres,
disposant d’une automobile et d’un chauffeur planquaient dehors. Mais les filatures étaient
compliquées par toute sorte de raisons : l’état de la circulation à Paris, la multiplicité des véhicules
dont se servait Sabine par prudence, son habitude d’en emprunter un autre, avec un conducteur qui
l’attendait à l’endroit convenu, pour aller satisfaire une discrète passade.
Après trois semaines d’émotions et d’alertes quotidiennes, les agents craquèrent et le lieutenant
Tachant vint rendre compte au divisionnaire Vidalie de la complexité d’une tâche menée avec peu
de moyens pour contrôler quelqu’un qui en disposait de beaucoup. Elle pénétrait souvent dans des
résidences où elle ne pouvait être suivie, qui disposaient de plusieurs sorties…
Seul point positif, selon le lieutenant : Sabine n’aurait pas repéré ces filatures, pour lesquelles on se
servait parfois de scooters, mais il fallait changer la plaque de l’engin, le casque et le vêtement du
suiveur, beaucoup plus repérable qu’une voiture. Les fonctionnaires étaient donc excédés de
contraintes qui mettaient en cause leur responsabilité sans qu’ils eussent toute latitude de mener leur
tâche.
Le lieutenant s’était exprimé de façon posée, avec une précision assez militaire et, pour lui exprimer
sa sympathie, Vidalie, suçant sa pipe, lui avait offert un cigare et sonné pour qu’on apporte du café.
« Je ne peux pas augmenter votre effectif, résuma-t-il. Je peux tenter de vous offrir de meilleurs
moyens de contrôle de la personne, mais il s’agit d’un cas tellement particulier… Et puis, comme
vous le savez, certaines mesures coûtent cher !. Et ce qu’elles pourraient révéler relève du strict
secret.
— Les hommes que vous avez choisis sont sûrs, mais ils ont trop souvent l’impression de pédaler à
côté du vélo…
— Je comprends. Je vais faire améliorer, resserrer le dispositif.
— Merci, chef. »
L’Affaire Hem (tome 4)
- Protection rapprochée (I) -
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Le divisionnaire convoqua le jeune sous-lieutenant Églantine Deshaies, remarquable par son
intelligence, sa plastique et la liberté de ses mœurs. Elle salua, avant d’affirmer gaiement :
« J’écoute les ordres de Monsieur le divisionnaire.
— Églantine… la Maison a été gentille avec toi…
— Je n’ai pas été méchante avec elle !
— Tout en distinguant mal tes heures de service et les autres !
— Je n’ai baladé personne ! Il a pu se créer des chagrins, des rancœurs, mais pas à partir de fausses
promesses.
— Je ne mets pas en doute ta sincérité, mais la jalousie ronge le cœur de l’homme, plus elle devient
profonde, absurde, plus on risque le drame.
— C’est trop bête.
— C’est moi qui t’ai fait muter au S.P.H.P. où, certainement ton inconduite ne provoquera aucun
malheur, alors que, dans la Maison, chacun dispose de son arme… Un coup de cafard et nous
perdons un fonctionnaire !
— J’ai parfois agi étourdiment, je le reconnais.
— Eh bien, je vais te confier une mission plus que délicate. Si tu ne la remplis pas, je te ferai muter
aux Kerguelen, ou à la Nouvelle-Amsterdam, ou à Clipperton, nom de dieu !
— Pitié, Monsieur le divisionnaire !
— Tu vas recevoir un matériel d’écoutes dont tu ne devras te séparer ni jour ni nuit. Lorsque
clignotera un message d’alerte, tu devrais pouvoir, par les messages enregistrés, savoir où, et même
avec qui, se trouve la personne surveillée dont on vient de perdre la trace. C’est une mission de tout
repos que je te confie, !
— À condition que je ne dorme que d’un œil, avec une machine sur l’oreiller !
— Il te suffira de trier entre les messages intimes et les appels indifférents, de signaler les lignes le
plus sensibles, et de repérer celles dont la personne surveillée se servirait et que nous ne
connaissons pas. Tu me fourniras des synthèses sous le code que je vais te donner. Il n’est pas
question de mettre cent personnes sur écoutes pour la protection d’une seule. Mais en cas de doute
quant à sa sécurité, je dois, sur l’ordre du ministre, déclencher une opération de récupération. À la
déranger dans une coucherie clandestine, je coifferais le ridicule. Je t’ai choisie parce que tu en
connais long sur le sujet. Tu dois entrer dans son intimité pour déceler le moindre signe suspect …
de l’extérieur. »
Églantine, à qui le divisionnaire avait permis de s’asseoir, se tint silencieuse comme il s’occupait de
sa pipe. Quand il releva les yeux, elle lui sourit avec une gravité qui ne lui allait guère.
« Qu’est-ce qu’il y a, Églantine ? Cette mission ne te va pas ? »
Elle hésita à formuler son objection.
« Au fond, vous voulez me confier une mission intellectuelle et sentimentale en même temps, vingtquatre heures sur vingt-quatre, en laquelle je ne vois que des inconvénients… car je suppose que
mon salaire ne sera pas triplé !
— Non. À toi de savoir t’occuper agréablement entre deux alertes.
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- Protection rapprochée (I) -
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— Qui dois-je ainsi protéger ? J’en ai une assez bonne idée, notez…
— Mais j’allais te le dire ! Sabine Harold. Sa fougue libérale bouscule toutes les barrières de la
droite. On pourrait interpréter son premier enlèvement comme un dernier avertissement.
— Comme elle a dû souffrir ! J’en avais les larmes aux yeux en lisant son calvaire dans Le
Parisien ! Enfermée trois semaines avec des rats, Marx et Engels…
— C’est une battante, il n’y paraît plus, mais la police ne peut pas être ridiculisée deux fois…
surtout si elle ne reparaissait plus. Elle a commis tant d’imprudences comme lors de la grande
partouze chez Mouchalon. On m’en a rendu un rapport oral hallucinant ! Elle aurait contribué plus
que tout autre aux déchaînements de la bacchanale en jetant son chemisier par-dessus les moulins,
ne protégeant plus ses cuisses qu’avec le bord de la nappe alors qu’elle avait poussé un éditeur sous
la table ! De tels faits dépassent l’imagination !
— Je sais, chef. C’est moi qui l’ai ramenée chez elle, inconsciente, elle a dormi douze heures
d’affilée et s’est réveillée sans aucun souvenir de cette orgie crapuleuse. Mais, selon nos
informateurs habituels, sa faculté de débauche a fait une excellente impression dans le milieu
germanopratin. Beigbeder ne parle plus d’elle qu’avec transport ! Il préparerait un roman à sa
gloire, il en aurait déjà choisi le titre : Une femme française.
— Je crains que la voix de Toto ne soit pas décisive, le moment venu…
— Ça ira dans le bon sens, chef, c’est ce qui importe. »
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4ÈME TOME -IV
Protection rapprochée (II)
Ce jour-là, les fonctionnaires planquant à l’extérieur n’avaient pas vu Sabine Harold quitter le siège
du PLA à la défaveur d’un mouvement de gros véhicules. Elle se glissa dans une voiture qui
l’attendait discrètement et disparut.
Comme ses rythmes étaient irréguliers même à l’heure du
déjeuner, ils ne s’enquirent de sa présence dans les
locaux qu’une grande heure plus tard auprès de leurs
collègues contrôlant les entrées qui leur apprirent qu’elle
était sortie, seule, depuis un bon moment….
Ils attendirent une autre grande heure sans la voir revenir.
Leur mission n’étant pas officielle, ils ne pouvaient
appeler son secrétariat, la comtesse de Launay n’était pas
joignable, assistant à un mariage aristocratique en
province, Caroline Fourest ne se montrait pas, et le chef
de la sécurité intérieure ne savait rien… Les deux
guetteurs désappointés se résignèrent donc après trois
heures d’embarras à faire appel à l’aide technique
d’Églantine Dehaies qui décida tout de suite :
« Ne nous affolons pas ! »
Depuis trois semaines, elle vivait dans l’intimité allusive de Sabine, et il lui paraissait évident
qu’elle se savait écoutée sur les lignes ouvertes à son nom comme sur le standard du PLA ? Il en
résultait un grand laconisme dans l’établissement de ses rendez-vous d’ordre intime.
Églantine avait dressé une petite liste de numéros correspondant aux passions tumultueuses de la
belle dirigeante bisexuelle, mais elle possédait elle-même trop d’expérience en ce domaine pour se
laisser balader. Elle pressentit rapidement que les prénoms de ses amants étaient codés, les faisant
suivre d’un point d’interrogation, rassemblant les lignes sur lesquelles ils pouvaient être appelés, et
localisant par déduction l’arrondissement dans lequel ils rencontraient Sabine.
Cet espionnage, d’abord automatique, demandait une exploitation intelligent, parce que la
multiplicité des portables utilisés recevait une explication simple : une entreprise amie des thèses du
PLA avait ouvert cinquante lignes de portables et les avait offertes au Parti, afin que ses dirigeants
pussent les intervertir de façon aléatoire, puisque le portable fonctionne comme un bracelet
électronique, en toute liberté…
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Ce qui, là-dessus, avait mis la puce en l’oreille charmante d’Églantine, ç’avait été quelques
échanges enjoués avec un certain Basile… Plus personne ne se prénomme Basile de nos jours. Elle
avait usé de ses pouvoirs de police pour identifier la ligne… qui aboutissait à un chantier vendéen
de construction navale alors que l’astucieux Basile 1 naviguait à l’évidence beaucoup plus près de
Sabine.
Ainsi de Philibert, de Lothaire, de Clovis, de Florimond, de Sigismond. En cas d’alerte, les derniers
numéros appelés ou appelants seraient identifiés immédiatement mais, au risque de se faire
engueuler par Vidalie, Églantine n’a pas encore demandé ce décryptage, elle trouve que ce serait
indiscret, elle se contente de dresser de petites fiches sous ces prénoms de fantaisie. L’affaire
l’amuse au lieu de l’inquiéter ; Seul inconvénient : elle doit répondre dans la minute à tout message
d’alerte. Ses jours et ses nuits en sont troublés.
Quand on lui signale qu’on a perdu la trace de Sabine depuis trois heures, elle ne s’en émeut pas du
tout. Elle ne discerne rien de suspect dans son très sophistiqué système d’écoutes, les messages de
la matinée ne sont que de brefs contacts à l’effet de préparer des réunions en province.
Sabine ne sort plus jamais seule, depuis sa sinistre aventure, les gens qui l’entourent ne sont pas des
mauviettes, il faudrait prévoir tout un commando pour l’enlever une nouvelle fois !
Son portable pour le tout-venant diffuse son message habituel. Églantine opte pour une hypothèse
optimiste, quelque chose d’imprévu, d’un caractère intime. En même temps, elle déplore la situation
de ses collègues. Elle les joint pour leur assurer qu’il n’existe aucun indice suspect, qu’il vaut mieux
maintenir la surveillance comme si de rien n’était, qu’un prochain message permettra de localiser la
femme évanouie. Les deux flics acquiescent et ne disent rien aux collègues qui les relèvent.
Avant d’arriver à Mulhouse, Sabine a appelé Isaure pour lui apprendre ce déplacement impromptu
mais, utilisant l’une et l’autre des portables non repérés, Églantine n’a rien pu en savoir. Sur le
portable intime de Sabine, c’est la routine : propositions de dîner, ou de boire un verre ensemble,
échos acides sur les dernières sottises de la droite pipole, nouvelles indiscrétions sur la vie
scandaleuse d’une putain du pouvoir…
L’excellent caractère d’Églantine l’empêche de s’affoler. Sabine ne voudrait-elle pas leur démontrer
simplement qu’elle reste libre, qu’elle peut se passer de gardes du corps ?… Églantine s’endort sur
cette pensée consolante et aucune alerte de sa machine infernale ne viendra troubler son sommeil.
Au matin, les gardiens du jour reprennent leur faction, espérant la voir descendre de n’importe quel
véhicule miraculeux pour regagner son bureau, mais elle ne paraît pas. Églantine sonde les
communications de deux ou trois de ses intimes, et il n’en ressort aucun renseignement utilisable :
une disparition momentanée, n’importent ses raisons, de Sabine n’est jamais évoquée. Elle estime
qu’il n’y a aucun motif d’alerter la hiérarchie, le sévère lieutenant Tachant et l’irascible
commissaire Vidalie. Elle suggère qu’on garde le silence, ce qui lui est plus facile que pour ses deux
collègues.
1 Nos subtiles lectrices auront reconnu sous ce prénom gréco-byzantin l’habile Blaise, qui a été un des premiers à
mettre aux pieds de la fondatrice du PLA les énormes moyens que procure sa fortune familiale. À certaines
intonations, l’enquêtrice pense qu’il a déjà été largement récompensé de sa générosité.
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La journée se passe ainsi dans l’expectative, avec, sur la ligne intime, un seul message étonné de
Basile qui attend une réponse ferme pour organiser un grand dîner le lendemain.
Églantine ne pourrait aller au-delà de son actuelle surveillance sans la compromettre : on pourrait
inventer des cousines de province qui viennent d’arriver à Paris et, ne la trouvant pas,
s’informeraient au hasard… Le procédé ne va pas loin.
À 20 h 15, Églantine, qui a envie de sortir dîner, danser, s’amuser, consulte machinalement le site
du PLA. La rubrique« Le PLA du jour » la réconforte immédiatement : une photo montre Sabine
entourée de militants béats qui surmonte un compte rendu soutenu de la réunion. Le nouveau
secrétaire provisoire de section, qui pige à L’Est Républicain, l’avait préparé à l’avance, selon un
sûr usage journalistique et n’a fait que modifier légèrement la forme d’une tribune à l’autre.
À 20 h 16, la ligne fixe d’Églantine sonne, c’est le lieutenant Tachant qui appelle. Un des flics a
craqué et révélé la disparition de Sabine…
Églantine le coupa dès ses premiers mots :
« Je sais, mon cher lieutenant, je comprends. Cette affaire m’emmerde depuis trente trois heures et
je sais depuis une minute où la disparue se trouve : à Mulhouse, au milieu de ses adhérents éblouis !
— Nom de dieu, comment savez-vous ça ?
— En consultant le site du PLA, tout simplement, organisé par des types qui ont du goût, à côté de
toutes les merdes qu’on voit, des textes illisibles par manque de contraste, et les mises en page
débiles ! Si Gutenberg voyait ça !
— Merci, Églantine. Je vais regarder ça. »
Le lieutenant Tachant se retint à peine de rêver devant le cliché officiel : Sabine, plus que souriante,
entourée de jeunes libéraux alsaciens presque tous encravatés ; derrière eux, des hommes nettement
plus âgés, à la mine sévère…
Tachant décrocha son téléphone en soupirant, il ne pouvait faire moins que d’appeler Vidalie.
« Commissaire, lui apprit-il, je suis au regret de vous dire que nos hommes avaient perdu le contact
avec Sabine Harold…
— Quoi !
— Ils ne l’avaient pas vue sortir, voilà. Mais Églantine, aussitôt alertée, a fait un travail
remarquable et vient de la retrouver… à Mulhouse. »
Rien de faux dans ce résumé.
« Qu’est-ce qu’elle fout à Mulhouse, nom de dieu !
— Elle vient d’y tenir une réunion de son parti. Son site en rend déjà compte de façon élogieuse.
— Ça, je m’en doute ! Bon, enfin, merci, Tachant. À Mulhouse, je sais comment faire.
— Mes respects, chef• »
Vidalie consulta son agenda intime et forma un numéro en pinçant ses grosses lèvres de fumeur de
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pipe.
« Germain, c’est Albert.
— Tiens, comment vas-tu ?
— Je ne t’appelle pas pour te donner des nouvelles de ma santé !
— Je m’en doute un peu.
— Sabine Harold a dérouté la protection dont elle faisait l’objet ici et se trouve chez toi.
— Exact. Je viens d’entendre le rapport oral de sa réunion, qui a connu un gros succès.
— Et où est-elle maintenant ?
— Elle est rentrée… »
Il y eut un silence. Le commissaire principal Germain Hoeffel et Vidalie avaient fait l’École de
police ensemble.
« Je veux dire, Albert qu’elle se trouve en lieu sûr.
— Et tu sais où ?
— Tout à fait par hasard. Une secrétaire de cette maison est la compagne d’un de mes inspecteurs.
Harold a déjà passé là la précédente nuit…
— Chez qui, tu le sais.
— Je peux simplement te dire que c’est l’endroit le plus sûr de toute la ville, surveillance
électronique et personnel compétent. Tu apprendras éventuellement de qui il s’agit à un autre niveau
que le mien. »
Vidalie encaissa l’allusion.
« Hem… Et tu es sûr qu’elle est rentrée.
— Affirmatif. En taxi.
— Il faut que tu couvres son retour à Paris.
— D’accord.
— Je viendrai te voir bientôt, on se parlera sans téléphone…
— Et devant une choucroute de première ! »
Sur le quai de la gare de l’Est, un homme se porta à la hauteur de Sabine.
« Madame, dit-il, je suis l’inspecteur Ledoux, du commissariat central de Mulhouse. J’avais ordre
d’assurer votre protection jusqu’au bout de ce quai.
— Très bien, consentit Sabine.
— Permettez-moi de vous dire que vous êtes maintenant trop connue pour voyager seule.
— Puisque vous étiez là.
— Sur une intervention de Paris. »
Au bout du quai, les deux flics abandonnés par Sabine l’avant-veille venaient de la repérer. Ils
comprirent d’où venait l’homme qui l’accompagnait. Il leur tendit la main.
« Ledoux, de Mulhouse.
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— Merci, mon vieux.
— Il ne me reste plus qu’à rentrer à la maison. Je vais m’acheter un bon roman policier ! »
Il s’inclina devant Sabine avant de se diriger vers un kiosque. L’un des policiers demanda :
« Où nous conduisons-vous, madame ?
— Chez moi. Il faut que je me change… »
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4ÈME TOME -V
Nouvel an à Saint-Barth (I)
C’est en tant que littérateur breton d’avenir qu’Ambroise Pamou avait été invité pour fêter le
réveillon du nouvel an sur le yacht des B. à Saint-Barth, où se rassemblaient traditionnellement les
plus beaux yachts du monde dans l’anse célèbre de Gustavia. Quant aux autres qualités d’Ambroise
Pamou, elles n’avaient pas besoin d’être dites. Tous les abonnés du Figaro se les partageaient.
Sa nouvelle amante serait très occupée en ces nuits de fête, cette invitation flatteuse tombait donc à
pic. Mais Pamou était soucieux d’éviter les bonnes surprises des soirs de fête, qui peuvent receler
d’amères conséquences.
Sa liaison avec Marie Galante n’était pas encore solidement assurée à ce moment et il se souciait de
ne pas la compromettre par une imprudence. Aussi demanda-t-il à Émilie Dubuisson de
l’accompagner. Cette idée ravit la théoricienne de la fidélité conjugale, dont la vie débauchée faisait
sourire tout Saint-Germain-des-Prés. Marie aurait eu mauvaise grâce à prendre ombrage de cette
escapade avec une maîtresse de secours qui, par son vaste carnet mondain pouvait être sur place fort
utile à Ambroise.
Le jet privé du magnat décolla du Bourget pour sauter l’Océan et atterrir à Saint-Martin le 31
décembre à midi, laissant aux invités le temps de se balader dans l’île avant de rejoindre le Saint
Erwan, qui lèverait l’ancre pour Saint-Barth à 15 heures. Les retardataires devraient emprunter des
petits coucous pour rattraper la fête car la piste de Saint-Barth est l’une des plus courtes du monde.
Dans le jet du milliardaire, ils retrouvèrent Alain Minc, Caroline Fourest, et quelques capitalistes
d’importance, comme le joyeux baron Ernest-Antoine Seillière, ancien président du MEDEF, mais
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- Nouvel an à Saint-Barth (I) -
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qui ne possédaient pas de yacht. Ils compensaient ce handicap par des invitations dans leurs
châteaux et à leurs chasses, à pied ou à cheval.
Ambroise eut un long aparté avec Alain Minc sur les perspectives politiques prochaines, et ce
théoricien d’envergure ne se montrait guère optimiste.« Je sais bien que les électeurs n’y regardent
pas de si près, soupirait-il, mais on a fait trop de pipole, commis trop de graves maladresses de
psychologie sociale alors que nous perdons tous les jours des centaines d’emplois. Les gens qui
auront perdu leur emploi et l’espoir verront n’importe quel changement comme un remède.
— Hem… fit Pamou, je suis bien obligé de souhaiter que vous n’ayez pas raison. »
Émilie avait fait avaler à son portable des informations sur des gens qu’on allait inévitablement
rencontrer mais qu’elle ne connaissait pas très bien, pour éviter les bévues gênantes tant qu’un
certain taux d’alcoolémie n’a pas été dépassé. Elle se concentrait sur sa lecture et en transmettait
l’essentiel à l’oreille somnolente d’Ambroise.
Deux sièges plus loin, Alain Minc et caroline Fourest discutaient maintenant avec animation d’un
nouveau modèle économique libéral…
Après une traversée sans histoire, le jet se posa à l’heure prévue à Saint-Martin, les invités, salués
par deux membres de l’équipage du Saint Erwan, qui venaient prendre leurs bagages, purent aller se
promener les mains dans les poches, tandis qu’atterrissait un Falcon frappé aux couleurs de la
République. Quelques agents en descendirent avant une femme souple et blonde, plus très jeune
mais d’allure décidée.
Ambroise et Émilie s’en furent de leur côté. Ils traversèrent le curieux quartier des casinos et des
bordels, clos à cette heure, avant de gagner la partie française de l’île. Ils avaient faim, s’arrêtèrent
dans un restaurant de modeste allure mais d’accueil chaleureux. Ils s’y régalèrent d’un solide
poêlon de petits poissons désarêtés nageant dans une délicieuse sauce caraïbe, avec un peu de riz.
« Restons légers », souhaita Ambroise, songeant aux excès de la nuit à venir.
Ils se baladèrent romantiquement dans ce paradis fiscal par une douce tiédeur de 20°C, prenant
simplement garde de trop s’éloigner du port pour ne pas rater l’heure de l’appareillage.
Ils atteignirent une plage étroite, déserte à cette heure, mais équipée de grands parasols jaunes et de
minces matelas pour le bronzage. Émilie fut impressionnée par la puissance de la végétation, repéra
un discret passage derrière une première ligne de palmiers, prit à gauche, profitant de la commodité
de branchages cassés et de grandes herbes affaissées, jusqu’à un autre passage et, après un nouveau
zigzag, déboucha dans une chambre végétale très élégante, que protégeaient trois rangs de fûts
d’une sorte de palmier. De se trouver surpris n’était donc pas à craindre.
Avec la vivacité qui la prenait dans ces moments-là, Émilie abandonna sa petite culotte avant de
héler :
« Ambroise, viens ! viens ! je suis là… »
Il suivit la trace assez visible, donc souvent pratiquée, pour atteindre cette alcôve sylvestre. Émilie
était tombée à genoux sur la mousse, se soutenant de ses avant-bras, et avait relevé sa robe sur ses
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reins.
« Veux-tu que je l’enlève ? haleta-t-elle.
— Non, ça ira comme ça, fit Pamou en débouclant sa ceinture.
— Pense, amplifia-t-elle pour s’exciter davantage, aux temps où, dans ces îles merveilleuses, les
gens vivaient nus, n’ayant pour premier souci que l’amour. Ils ne connaissaient ni maladies
vénériennes, ni infections épidémiques. Regarde autour de toi en m’enculant, Ambroise, comme il
est évident que cette chambre, sous les palétuviers, sert depuis des siècles…
— Ce ne sont pas des palétuviers, rectifia Ambroise en la pressant.
— Je m’en fous ! La prochaine fois, nous trouverons des palétuviers ! »
La science érotique d’Émilie fit durer l’étreinte, et personne qui vînt les déranger.
« Tu me transportes six siècles en arrière, mon lapin ! calculait Émilie en
donnant fort des reins, mais les mouvements de son fouteur se trouvaient
bridés par ce décor rustique, ce qui ne devint pas un inconvénient :
l’enculée y trouva trois fois son plaisir avant de s’effondrer en
sanglotant.
— Je t’adore mais tu es crevante, tu sais, sous toutes les latitudes,
avoua sincèrement Pamou.
Ils quittèrent la couverture végétale sans être vus.
« Comme il ferait bon vivre ici toute l’année… soupira Émilie que les trémulations du plaisir
secouaient encore.
— Mais, objecta Ambroise, le vie sociale doit y être réduite.
— On ne peut pas tout avoir en même temps, le moyen d’aller au soleil en hiver, le yacht pour être
sûr du confort et du service… Il y faut une immense fortune comme celle de B.
— Puisqu’il nous la fait partager », ajouta Ambroise avec un rien de cynisme.
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4ÈME TOME -V
Nouvel an à Saint-Barth (II)
Ambroise Pamou, notre héros littéraire, et sa maîtresse à éclipses, Émilie Dubuisson, ont atteint
Saint-Martin, paradis fiscal bien connu, à la double nationalité, néerlandaise et française, dans le jet
privé du milliardaire B., qui a invité son compatriote breton à fêter le nouvel an sur son yacht, à
Saint-Barth, autre paradis fiscal, mais entièrement français, celui-là, où les lettres de rappel du
Trésor public sont considérées comme d’amusantes incongruités.
Comme ils s’en revenaient à pas lents vers le port, une idée traversa l’esprit d’Ambroise Pamou :
« Je me souviens tout à coup que cette vieille fripouille de Mouchalon, dont j’ai heureusement
réussi à me débarrasser sans trop de dommages, prétendait posséder une petite propriété à SaintBarth, mais avec lui, tout est invérifiable, surtout sa comptabilité…
— Mais, Ambroise, si nous restons là-bas un jour ouvrable, tu pourras vérifier ce point. Il doit bien
exister un cadastre dans ce paradis fiscal. Le premier principe qui gouverne le monde, c’est le
principe de propriété.
— Heureusement ! Mais Mouchalon pourrait bien ne posséder dans cette île bénie qu’une simple
boîte aux lettres qu’il déclarerait comme sa résidence principale.
— Malin !
— Si nous le pouvons, je vérifierai. Cela me permettrait de me foutre de sa gueule savoureusement
la prochaine fois qu’il tentera de me payer un article en publicité rédactionnelle, comme il l’avait
fait pour que je lance le best de merde de Kub !
— Ce serait amusant, de toute façon », l’encouragea Émilie.
Ils voyaient les autres invités avec qui ils avaient voyagé se diriger eux aussi vers le port. Caroline
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Fourest n’avait pas quitté Alain Minc, et ils continuaient de refaire le monde sur un modèle
strictement libéral…
« Regarde, signala Pamou à Émilie, le grand type en costume gris très clair…
— Oui.
— Et sa façon de marcher ?
— Beaucoup de ressort !
— Il a plus de soixante-dix ans. Ça entretient, la chasse à courre ! »
Ils rejoignaient le Saint Erwan quand Pamou s’exclama :
« Que saint Erwan me protège ! Regarde qui s’appuie au bastingage !
— Le fils B., mais je ne connais pas les deux filles…
— C’est Sabine Harold et Isaure de Launay, les extrémistes du PLA. Je savais déjà qu’ils les
finançaient mais s’ils les invitent à des parties chez eux !
— C’est de leur âge ! » estima Émilie en riant.
— Depuis 2007, tu comprends ; ce navire fait fonction, pour notre époque, de cathédrale de
Reims ! »
Les deux femmes et le fils du patron se portèrent à la coupée, Sabine fit à Ambroise son truc des
bras ouverts baissés avant de l’enserrer comme une pieuvre adroite.
« Comme je suis contente de votre venue… » murmura-t-elle de la façon la plus équivoque.
Isaure, très politique, embrassa Émilie, qu’elle n’avait jamais vue, et Blaise en fit autant en la
prenant aux épaules et en invoquant :
« Bienvenue en terre bretonne. Que saint Erwan nous protège ! »
Ils gagnèrent le grand salon pour partager un champagne d’honneur. Avec sa cautèle, ou sa science
du monde, en dix minutes Émilie sut qui était qui de ceux qu’elle n’avait pas déjà identifiés — et
certains regards pesèrent sur les reins de cette femme si déliée…
À 15 heures pile, le patron, sortant de son bureau, parut avec l’expression d’abord soucieuse qui
convient aux grands managers. Le commandant du bord, dans un superbe uniforme, s’inclina un
peu et annonça :
« Monsieur, tous les membres de l’équipage sont aux postes d’appareillage.
— Laissez-leur encore un quart d’heure, permit le capitaliste avec bonté. Vous savez comme ils sont
étourdis. Nous appareillerons à 15 h 16. »
Le marin se retira et le magnat vint saluer tous ses invités, plus ou moins longuement. Il n’y avait ni
caméra ni appareil photo, et trois membres de sa sécurité surveillaient un éventuel usage de
portables. Il put donc étreindre Sabine Harold, qu’il rencontrait pour la première fois d’une façon
qui ne laissait aucun doute sur son allégeance au PLA, mais en présence de personnalités qui y
étaient toutes favorables. Après cet adoubement, Sabine devint le centre de l’attention tandis que B.
avait avec la comtesse de Launay un aparté significatif.
Très à l’aise, le ministre de l’Intérieur s’enchantait de la bonne tournure que prenait cette réunion
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entre éminences grises.
La cloche d’appareillage tinta, la passerelle fut retirée et le bord clos. La sirène du Saint Erwan émit
un long mugissement et le bâtiment s’ébranla.
Assez loin sur le quai, un homme arrivait en courant, un sac de voyage à la main, mais il était trop
tard, le Saint Erwan avait débordé. Pamou crut le reconnaître et sortit pour mieux l’observer. Il
tomba sur un homme portant des jumelles pendantes sur sa poitrine qui se retenait de sourire. Il les
passa à Pamou sans mot dire.
L’écrivain les porta devant ses yeux : le retardataire ébouriffé avait stoppé sa course, laissé tomber
son sac et contemplait le fier bâtiment à plus de cent mètres maintenant.
« Vous le connaissez ? se permit le marin, second de l »équipage..
— Bien sûr, rétorqua Pamou, c’est Charles Dantzig, une des plus grosses pointures de SaintGermain-des-Prés !
— Il y aura des avions pour Saint-Barth », spécifia le second.
L’avion de ligne du gourmontien avait pris un peu de retard, par vents défavorables. Pamou alla
s’ouvrir de ce mince incident au fils du patron qui s’en amusa.
« Ce sacré Charles ! Où était-il donc, hein ? Nous avons réservé plusieurs coucous pour les distraits
dans son genre. Dame ! il y sera plus secoué que sur le Saint Erwan, et l’atterrissage à Saint-Barth
est particulièrement terrifiant, la première fois ! Mais les gens de lettres ont besoin de ces
expériences… Ce sacré Charles ! »
Le magnat s’était isolé dans son cabinet de travail avec deux capitalistes de son calibre, certains
passagers, trop vêtus avaient demandé au personnel du bord l’indication de leur cabine pour aller se
changer, les groupes s’étaient dispersés et on venait s’accouder au bastingage pour contempler la
mer étale et lumineuse. On entendait à peine les moteurs du Saint Erwan ronronner, le mouvement
du bateau semblait produit par la seule volonté de son propriétaire — qui y était certes pour quelque
chose.
Profitant d’un mouvement des invités, l’habile ministre de l’Intérieur fit un signe à Sabine et elles
quittèrent le salon pour s’isoler vers la proue.
« Eh bien, chère Sabine, tout va pour le mieux ? constata le ministre.
— Une double bouffée d’oxygène, la mer et toutes ces belles figures libérales ! Nous naviguons
vers un monde meilleur !
— Il est vrai que Vincent a bien fait les choses, en votre honneur. Et d’autres y semblent tout prêts,
vous êtes si charmante… »
Le ministre n’avait pu réussir à garder un ton détaché. Sabine sourit malicieusement.
« Quelque sous-entendu, chère amie ?
— Je ne dis pas que le rôle d’un ministre de l’Intérieur serait de tout savoir, jusqu’à faire espionner
ses amis…
— Mais encore ?…
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— L’affaire se trouve beaucoup plus simple, ma belle. J’ai reçu la visite du baron Otto de Wendel.
— Ah ?
— Je connais l’homme depuis trente ans, c’est presque un ami.
— Qui venait chercher des renseignements sur ma personne.
— À ce niveau, il faut admettre que c’est normal.
— Et vous l’avez rassuré ?
— J’ai fait tout le possible, n’hésitant pas à aller au-delà de la vérité… pour vous. Quelle
fantastique occurrence avez-vous saisie là ! Ne me dites pas comment !
— Le plus simplement du monde : ma curiosité naturelle m’a fait accepter une invitation courtoise,
et puis, je ne sais comment, la passion sensuelle s’en est mêlée…
— À tel point que le garçon veut vous demander en mariage.
— Il ne me l’a pas encore dit.
— Il ne le fera pas sans l’aval paternel, à mon avis. Ce sont des tempéraments allemands. J’ai tout
fait pour rassurer le père, il vous reste à y mettre du vôtre.
— Je ne sais pas encore,Michèle…
— Si vous ratez un coup pareil, je deviendrai folle ! Il n’est pas bossu, votre prétendant ?
— Non.
— Boiteux ?
— Non.
— Nain ?
— Ce serait plutôt le contraire.
— Il n’est pas très laid ?
— Non, le genre jeune romantique allemand, plus près de la tristesse que d’une discrète joie
intérieure.
— C’est loin d’être un défaut. Je fais diligenter une enquête, qui sort un peu de mes attributions sur
l’état de sa fortune propre. Les éléments dont je dispose déjà ne vous permettent pas d’hésiter,
Sabine : la seule valeur de son hôtel particulier et de son haras… Mais ses capitaux passent par des
canaux peu contrôlables.
— C’est un vrai libéral, qui exècre la ponction fiscale !
— Il vous plaît assez, je le sens bien.
— Mais il y a des embarras. Je dois d’abord consolider le PLA.
— Eh bien, menez la chose posément, sur une année, mais ne ratez pas ça ! »
Un homme âgé venait vers elles, Sabine quitta le ministre.
Après cet entretien, elle était allée s’asseoir en compagnie de Blaise et rêvassait, les yeux au ciel,
quand Isaure cria :
« Chérie, viens ! », ce qui fit sourire quelques vieux messieurs.
la limite de l’horizon se marquait d’un trait sombre tandis que la lumière déclinait : très rapidement,
le relief de l’île enchantée allait sortir des flots. Un autre grand navire, faisant même route, parut par
bâbord. Sabine se retourna, ses yeux tombèrent sur les jumelles du second, qui les lui tendit avec le
sourire. Et, dans l’incendie du couchant, l’île merveilleuse lui sauta à la figure !
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4ÈME TOME -V
Nouvel an à Saint-Barth (III)
Une belle lumière illuminait encore l’anse de Gustavia quand le Saint Erwan signala son arrivée
d’un long coup de sirène. Certains propriétaires de yacht étaient simplement nés riches, ce n’était
pas tout à fait le cas de B., qui devait sa fortune à une remarquable intelligence des affaires.
Son yacht, moderne mais élégant, concrétisait cette réussite. Les passagers des yachts déjà ancrés
bord à bord vinrent à la proue pour applaudir la venue de cette prestigieuse unité. Le Saint Erwan
défila pour identifier les autres bateaux, qui se masquaient…
« Le Tiger of Seas n’est pas arrivé ? s’étonna B. auprès de son capitaine.
— Non, monsieur.
— Alors, allons à quai et expédiez un radio pour lui dire que nous l’attendons.
— À l’instant, monsieur. »
Le Bâton Rouge se trouvait relié au quai par quatre longues passerelles. Il allait voit passer
beaucoup de monde dans la soirée et durant la nuit — trop pour que son propriétaire pût offrir une
cabine à chacun, aussi avait-il réservé depuis trois mois la moitié de la capacité d’hébergement de
l’île.
De nombreuses vedettes — le mot est fort — de la chaîne de télévision appartenant au propriétaire
du Bâton rouge seraient présentes, le yacht avait quitté Saint-Martin deux heures avant le Saint
Erwan.
On verrait DSK et Anne Sinclair, bien sûr, Laurence Ferrari, forcément, Patrick Poivre d’Arvor,
parce qu’on ne peut pas rester toujours fâchés, mais le célèbre présentateur et homme de lettres
disposait d’une bonne cabine sur le Saint Erwan, solidarité bretonne oblige.
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On annonçait aussi la venue de Zemmour et Naulleau, autre couple d’inséparables ;que personne
n’avait encore aperçus et qui allaient sans doute arriver par coucou. Bernard-Henri Lévy était là
depuis la veille mais n’avait pas quitté sa chambre de tout le jour, la proximité des États-Unis
l’inspirant, comme Tocqueville…
Martin Bouygues avait invité tout un bouquet de pipoles pour leur montrer son horrible yacht tout
juste sorti des chantiers. Évidemment, de l’intérieur et le champagne aidant, ça ne se voyait pas…
Il avait suggéré à François Fillon, le Premier ministre, d’adresser ses vœux aux Français depuis le
Bâton Rouge. L’échéance de 2012 inquiétait le bétonnier, comme d’autres grands décideurs. Fillon
serait élu sans difficulté, il suffisait d’ôter de l’engrenage le caillou qui le grippait…
Fillon déclina sagement la proposition de Martin, par prudence, son entourage lui assurant que de se
montrer à Saint-Barth risquait de ternir son image auprès du populo… Et puis ces vœux exotiques
seraient perçus comme une déclaration de candidature, il y perdrait son poste, l’autre se
maintiendrait, sauf des pressions énormes pour l’éjecter, qui ne sont pas dans les usages français.
Fillon, en bonne forme, attendrait cinq ans avant d’être élu, se distrayant à conduire à grande vitesse
des bolides sur des circuits.
Fillon ne viendrait pas, mais Dantzig était arrivé ! Quand il entrevit la piste riquiqui, la plage étroite
et l’Océan après, il se demanda logiquement : À quelle profondeur allons-nous atterrir ?
Mais ces petits avion s’arrêtent presque tout de suite dès que leurs roues ont touché le sol, il s’agit
de tosser le début de la piste.
Le grand essayiste sortit de la carlingue vert, le cœur au bord des lèvres, et le personnel au sol,
habitué à ces craintes enfantines de perdre la vie, lui tendit aussitôt un grand verre de rhum de
batterie, sombre comme le cul d’une négresse.
Une très jolie métisse lui conseilla avec un sourire enchanteur :
« Descendez-la d’un coup, cher monsieur, c’est l’usage de Saint-Barth, et bienvenue sur cette île
bénie ! »
Le philosophe s’exécuta et, de vert, devint tout violet, avant de crachoter. On lui remit son sac et on
lui indiqua la direction du port de … Gustavia.
Sur le chemin, sa violente obsession le reprit : Gustavia serait-elle là ? Dans ces circonstances
extravagantes, finirait-elle par lui céder ? En sept ans, il lui avait écrit plus de deux mille lettres,
manuscrites, toutes originales, avec quelques inévitables emprunts dus à son immense culture. Il en
avait gardé photocopie, et réutilisé certaines à destination d’autres créatures, avec succès parfois…
Donc, elles n’étaient pas si mauvaises !
Gustavia ! Il allait, halluciné, dans les rues de la petite ville, ses pieds pensaient pour lui, choisissant
les voies déclinantes jusqu’à ce qu’il touche au quai, encombré par l’énorme carcasse du Bâton
rouge.
« Charles ! » s’écria une voix féminine — celle de Caroline Fourest, qui avait regagné le plancher
des vaches pour se dégourdir les jambes.
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Et elle se jeta dans ses bras.
« Charles, c’est ridicule enfin, d’avoir raté le bateau. Où vous étiez-vous donc attardé ? soupçonnat-elle sur un ton comminatoire. Une nuit comme celle-ci, vous trouverez ici tout ce que vous
voudrez… et moi aussi, j’espère ! On parle d’une partouze très sélect sur un yacht libanais, avec des
filles phéniciennes dont la bonne santé est certaine… DSK en sera.
— Oh, moi, vous savez, les saines Phéniciennes… Savez-vous si Gustavia Schumacher se trouve
parmi nous ? »
L’essayiste ultra-libérale sourit.
« Personne n’a annoncé sa venue, Charles, qui n’aurait rien d’impossible. On croit qu’elle est chez
elle ici maintenant et le yacht Crédit des Antilles offre un bel hébergement, mais voyez, il est ancré
à l’écart et pour y être reçu, il faut montrer patte blanche… Venez, Charles, abandonnez donc cette
fastidieuse obsession hétérosexuelle, venez saluer Martin sous les caméras. »
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4ÈME TOME -V
Nouvel an à Saint-Barth (IV)
Pour fêter le nouvel an 2011, les plus beaux yachts du monde sont venus s’amarrer bord à bord dans
l’anse de Gustavia, coutume touchante, discrète et peu connue. Pourquoi les riches, les winners, ne
se congratuleraient-ils pas une fois l’an à Saint-Barth, dans l’anse magique de Gustavia ?
Ça sent bon, la France, comme dirait Éric Zemmour, présent cette année avec son Naulleau à ces
festivités mariant le Capital avec la Mer.
Le capitaine du Saint Erwan vint communiquer à B. la réponse du Tiger of Seas :
« Cher ami, le Tiger sera là dans moins d’une heure, les machines tournent comme des horloges !
Attendez-moi pour que nous nous amarinions. — Votre Swanson. »
« Voilà ce qui s’appelle de l’amitié ! s’exclama B. Vous déplacerez donc notre bateau quand il aura
choisi sa place.
— Ainsi nous ferons, monsieur », agréa le marin.
Le yachtman fit mettre un autre canot à la mer pour rejoindre le quai et aller faire un tour dans
Gustavia au soir tombant. Il remarqua à quai un petit bâtiment avec sur son pont de jeunes hommes
qui n’étaient pas en tenue de fête, l’expression rigide et le cheveu ras : c’était vingt nageurs de
combat venus de la base d’Aspretto pour assurer la sécurité de l’orgie, puisque, inévitablement, des
gens bourrés finissaient par se foutre à l’eau.
Pas facile d’aller les repêcher tout de suite entre deux coques, puis dessous l’une ou l’autre dès
qu’ils avaient embarqués trop d’eau, mais la mer était claire et ils disposaient de puissants
projecteurs sous-marins.
B. retrouva avec joie le sol de la petite ville. Tout le monde le reconnaissait mais comme il allait
seul (avec deux agents de sécurité tout de même) et qu’il paraissait avoir un but, on le laissait
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tranquille. Il entra dans un modeste café dont la terrasse lui plaisait, commanda un ’tit rhum
rondelle et resta là un moment à rêver…
Il vit descendre vers le port Frédéric Beigbeder, sans barbe, et Amélie Nothomb qui essayait un
nouveau chapeau japonais. Est-ce Martin qui les a invités, se demanda-t-il. Il veut vraiment montrer
son hôtel flottant à tout le monde… Il est vrai que ces deux-là ne connaissent rien à la mer.
Son portable vibra sur un message du capitaine du Saint Erwan.
« Monsieur, le Tiger of Seas a forcé ses machines et s’annonce dans le quart d’heure.
— Eh bien,vous vous amarinerez. Je dois passer saluer Bouygues dans son paquebot…
— On ne saurait mieux dire, monsieur.
— Et puis j’irai étreindre ce vieux pirate de Sawnson avant de repasser à mon bord.
— Bien, monsieur. M. Pamou vient de nous apprendre que M. Dantzig nous avait rejoints.
— Bonne nouvelle ! »
Devant les passerelles du Bâton Rouge, il y avait des agents de sécurité et l’accès à ce plateau de
télévision flottant supposait la présentation d’une invitation. B. n’en possédait pas mais s’avança
tranquillement vers les deux hommes, qui notèrent la présence de ses agents de sécurité à lui et
n’élevèrent donc aucun embarras à son passage.
Les deux éminents capitalistes firent donc semblent de se congratuler en présence de Laurence
Parisot. B. serra les mains qui se tendaient dans l’espoir d’être invitées à passer sur le Saint Erwan,
parce que la piste de danse du Bâton Rouge,, ce n’était pas ça…
Au jugé, il remit sa carte à deux très jolies filles en indiquant simplement :« Venez… » avant de
prendre à part, pour des raisons sérieuses, Laurence Parisot. Ils se dirigeaient vers les immenses
baies vitrées du pseudo-yacht quand de joyeux coups de sirène se firent entendre. Le Tiger of Seas,
illuminé dans la nuit venue, pénétrait dans l’anse de Gustavia.
« Ce vieux pirate de Swanson ! se réjouit B. avec émotion.
— Vous le connaissez particulièrement ? s’enquit Laurence.
— Entre vrais yachtmen, l’amitié naît facilement.
— Et que fait-il dans la vie, sauf naviguer ?
— Il appartient à la Chambre des lords.
— Ah…
— Mais il y paraît peu puisque son père est encore, grâce à Dieu, de ce monde. Il se contente de
gérer méticuleusement un sérieux portefeuille d’actions. Quelques intimes, dont je m’honore de
faire partie, l’alertent en tant que de besoin sur les bonnes affaires du jour et sur les carambouilles
prévisibles. La position de son bateau dans les fuseaux horaires constitue souvent un avantage… »
Le yacht inclina sa route pour manœuvrer avant de battre en arrière pour venir s’ancrer bord à bord
avec un bâtiment acceptable pour le caractère raide de Swanson. Ils le voyaient donc par le travers.
« Admirez l’élégance de ces lignes, s’enthousiasma B. en serrant impulsivement l’avant-bras de la
présidente du MEDEF, voilà ce que j’appelle un yacht !
— Et celui qui commence à manœuvrer sur notre gauche est très beau, aussi… Quelles formes
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pures ! Quelle puissance contenue ! Quelle clarté éblouissant la nuit tombante !
— Celui-là, madame, c’est le mien, précisa B. avec toute la simplicité convenable.
— Ah ?… »
Il se passa alors quelque chose de pas tout à fait inexplicable, que les interlocuteurs choisirent de
garder pour eux seuls.
« Vous serez la bienvenue sur le Saint Erwan si la nuit le permet… » imagina le capitaliste en
contrôlant son ton.
Laurence eut un sourire crispé.
« Vous comprendrez que je ne puisse reconnaître à l’instant la ligne de tous les yachts du patronat
français ! rétorqua-t-elle d’une voix perchée.
— Mais certainement, madame. »
Ils se tenaient très près l’un de l’autre, elle se permit une inclination de col, vers lui, qu’il trouva
adorable, le poison du désir lui piqua le cœur. Il se détourna pour cacher sa gêne.
Après cet échange ambigu, B., un brasier dans le cœur, alla prendre congé de Martin et de Madame
pour rejoindre sur le Tiger of Seas son vieil ami Stanley Mike Swanson.
Mais le cœur de Laurence avait aussi tourné très vite, sur le circuit des sentiments.
Pour la grande presse nationale, avaient rejoint le Bâton rouge Giesbert, du Point, Yann Moix, du
Figaro, Pierre Bavasseur, du Parisien et même Frédéric Pagès, du Canard enchaîné, piège tendu
par l’hydre capitaliste à cet honnête journaliste.
Giesbert était complètement affolé : venu de chic, il avait découvert un peu tard que la seule église
de l’île avait été construite par des Suédois, un moment souverains des lieux, et qu’elle relevait
donc de la Religion réformée. Et aucune messe de minuit catholique n’’était prévue sur aucun
yacht… Ne sachant plus à quel saint se vouer, il recherchait un prêtre pour bégayer avec lui.
Moix savait son ami Pamou sur le Saint Erwan, où on lui avait réservé une cabine étroite, mais
enfin… à la mer comme à la mer !
Pierre Bavasseur jouirait d’une bonne cabine sur le Bâton rouge, et Pagès d’une belle chambre à
terre. Il faut savoir soigner la presse.
Les yachts amarrés bord à bord, les équipages avaient jeté des passerelles qui permettaient une
communication facile d’un bout à l’autre de la ligne. Les contrôles faisaient franchir le pont d’un
navire où on n’était pas invité, jusqu’à rejoindre une coque hospitalière… Une fête démente pouvait
commencer.
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4ÈME TOME -V
Nouvel an à Saint-Barth (V)
Comme chaque année pour le nouvel an, les plus beaux yachts du monde se sont ancrés bord à bord
dans l’anse de Gustavia.
Cette charmante réunion nautique se trouve déparée par le bâtiment hideux de Martin Bouygues,
resté à quai. Le bétonnier a cru élégant d’inviter les personnels méritants de ses chaînes de
télévision, qui ont rejoint Saint-Martin par un vol spécial. Autant dire que les jolies filles sont plus
piquantes que des moustiques ! comme dirait Jean-Pierre Mocky.
B. après sa visite obligée sur le Bâton Rouge, avait repris son canot pour rejoindre le Tiger. Au bas
de l’échelle de coupée, le second maître se tenait raide, dans une attitude militaire. Il dit
simplement :« Bienvenue à notre bord, monsieur. Notre lord vous attend.
— La vue d’un ami élargit le cœur ! assura B. avant de monter prestement jusqu’au pont. Swanson
l’attendait à la coupée et ils se donnèrent une longue étreinte, virile, mais avec quelque chose de
plus…
« Par saint Erwan ! invoqua plaisamment Swanson, quelle joie de te revoir, mon ami !
— La vue d’un ami élargit le cœur, répéta B. tandis que l’aristocrate anglais l’entraînait dans un
salon intime. Il s’y installèrent et le premier valet de lord Swanson leur servit sans instruction un
rare whisky irlandais à la tourbe épurée.
— Alors ?. s’enquit B. joyeusement, quelles nouvelles
— D’importance, mon cher. Le Tiger va passer en cale sèche dans huit jours pour nettoyer sa coque
au-dessous de la ligne de flottaison de ces saloperies de coquillages qui ne regardent rien du tout ! »
B. rit de bon cœur devant cette remarque indignée.
« Quel ingénieur trouvera la parade ? se demanda-t-il. À Paris, les toits de certains bâtiments,
comme la Bourse, sont transformés en surfaces dérapantes, les pigeons vont chier ailleurs. Il
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faudrait trouver un truc équivalent pour les coquillages !
— Sales bêtes ! approuva lord Swanson. Ce séjour à terre ne me sera pas trop pénible, puisqu’il se
conjugue avec l’anniversaire de mon union avec lady Swanson, née MacIlhennie. La chère femme !
Pour me retenir à terre, elle a fait installer, auprès du château de mes ancêtres, un parcours de golf
très élégant, désormais fréquenté par l’élite nobiliaire et certains capitalistes fréquentables, qui lui
rapporte une petite fortune. J’ai eu l’honneur d’y jouer avec notre Prince…
— Ça peut toujours servir, admit B., pragmatique.
— Pour le reste, mon chef mécanicien est un homme hors de pair, il précède les pannés par la
réflexion. Un autre considérerait sans doute que j’y dépense trop , mais la machinerie du Tiger est
sans défaut. Et puis, il se pourrait que le Tiger fût mon dernier bateau… suspendit le lord.
— C’est faire bon marché de l’amitié que je vous porte, my lord, répliqua vivement B. Si par hasard
vous vous trouviez gêné, croyez-vous que j’hésiterais un instant à vous offrir un nouveau bateau.
Entre yachtmen, il faut s’entraider.
— Vincent, mon ami, je ne suis pas un mendiant des mers ! Avec le Tiger, j’ai défini le yacht que je
voulais, il convient parfaitement aux réceptions que je donne. Il possède un appartement d’apparat,
ce que j’ai indiqué, entre deux coups de club, à notre Prince, et je ne désespère pas de le recevoir à
mon bord avec Camilla.
— Il est certain que ça aurait plus d’allure que la boulette que j’ai commise en 2007 ! Je suis en
train de rattraper le coup avec Sabine Harold, mais enfin…
— Qui est-ce ?
— L’étoile montante de l’extrême droite,« la Demoiselle de fer », comme elle aime à se faire
appeler. J’ai décidé de la soutenir, et elle est déjà sur mon yacht !
— Vous avez de la chance !
— Comme jugent les plaisants, c’est un joli petit lot… Pourquoi ne casserait-il pas la baraque en
2017 ? »
Lord Swanson esquissa une moue anglaise inimitable.
« Et quelle est sa vie sexuelle ?
— Hou la la ! Elle part dans toutes les directions !
— Ennuyeux, ça…
— Mais non, c’est simplement une personnalité moderne, résolument bisexuelle, ce qui ne choque
plus de nos jours.
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- Nouvel an à Saint-Barth (V) -
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4ÈME TOME -V
Nouvel an à Saint-Barth (VI)
B. regagna son bord par la passerelle établie entre les deux yachts et y fut accueilli
démonstrativement. Caroline Fourest se jeta dans ses bras en murmurant :« Enfin… »
Charles Dantzig faisait figure de rescapé en assurant qu’il n’avait jamais volé sur un aussi petit
avion ni vu une piste aussi courte. On riait beaucoup de cette aventure à la Blériot et de l’humour du
prolixe essayiste. B. trouva des mots très émouvants pour dire sa joie de le voir sur son pont.
Des bruits de fête s’élevaient des autres yachts. De langoureuses musiques arabes, berbères ou
libanaises, qu’on pouvait croire illustrées par des danseuses, dominaient la cacophonie. Il y avait
dans la file quatre yachts libanais remplis des créatures les plus sulfureuses, prêtes à faire la fête
sans honoraires.
Le sens quadrimillénaire du commerce des Phéniciens faisait se cambrer leurs reins.
Aucune irruption malencontreuse ne vint déranger la fête sur le Saint Erwan. B. s’isola brièvement
dans son bureau avec l’ancien ministre de l’Intérieur, qui en sortit souriante et confortée. Si les
esprits n’avaient pas été déjà un peu en l’air, ils auraient pu déduire que B. ne dormirait pas seul
cette nuit-là, ni avec une fille de tapisserie : après tout, le ministre et lui appartenaient au PLA.
Mais, comme on le verra, leur nuit se passa autrement.
« Voilà notre chère Sabine ! s’exclama Vincent. Quelle joie de vous recevoir chez moi ! Michèle me
le disait à l’instant, c’est sur vous que reposent maintenant tous les espoirs du libéralisme et notre
aide ne vous sera pas ménagée !
— Le combat sera difficile, j’aurai besoin de puissants soutiens comme les vôtres, acquiesça Sabine
Harold qui, dans cette ambiance électrique, s’était encore abstenue de trop boire.
« Chérie … » vint l’enlever la comtesse de Launay.
L’Affaire Hem (tome 4)
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L’ancien ministre et le yachtman revinrent congratuler Dantzig de son encyclopédique présence.
« Alors, mon cher, pas trop secoué ? s’amusa Vincent.
— Un philosophe doit savoir tout supporter, répliqua gravement Dantzig, même les ingratitudes qui
déchirent le cœur.
— Vous vous êtes obstiné, jugea Michèle, dans une voie sans issue, par pur gourmontisme,
dupliquant l’histoire, certes très esthétique, de ce rêveur avec l’amazone Clifford Barney… Bon
dieu ! Charles, il suffit d’ouvrir l’œil ! Dans vos cocktails, vos signatures, avec votre esprit pétillant,
vous pourriez prendre tout ce qui vous plairait. De se tenir dans le rôle d’un jeune romantique
allemand du début du XIXe siècle, c’est dépassé ! J’admets que Gustavia est une femme hors du
commun, mais enfin, Charles, il y en a d’autres. »
Derrière ses grosses lunettes, les larmes montèrent aux yeux de l’essayiste, et il se détourna pour les
cacher.
Le dîner de nouvel an prévu par Vincent comptait dix-huit couverts, ses plus petits invités se
régalant autour d’un buffet somptueux servi avec grâce par de belles filles d’Armorique.
Tous les coquillages et les viandes provenaient de Bretagne ou des régions circumvoisines,
crustacés de Saint-Vaast-la-Hougue, homards des côtes d’Armor transportés vivants par avion dans
des bacs, huîtres et belons de Cancale, cochon de lait de Merdrignac et viande rouge du Maine.
À 22 h 30, une cloche spéciale tinta pour prévenir les dix-sept VIP et les inviter à rejoindre la salle à
manger.. Elle se trouvait décorée de vieux tableaux de marine, des couverts d’argent brillaient sur la
belle nappe de lin cru, quatre servantes en costume bigouden encadraient le lieu des festivités et les
invités, presque tous accoutumés au luxe et à la débauche, s’installèrent joyeusement.
« Je salue d’abord, noblesse oblige, notre vieil ami Ernest-Antoine, qui a tant fait
pour renouveler, moderniser l’image du patronat français, toujours content, toujours
riant…
J’ai la joie et l’honneur de vous présenter notre chère Sabine Harold, qui du passé a
fait table rase pour entrer dans une optique résolument hyperlibérale. Sa
détermination, sa jeunesse sont des gages pour 2017…
À ma gauche, l’écrivain breton le plus prometteur de la jeune génération, j’ai nommé
Ambroise Pamou dont le dernier livre a bouleversé la rentrée littéraire.
Près de lui, madame la comtesse de Launay, qui assume le secrétariat général du
PLA. Son seul nom jette un lien entre le passé et l’avenir !
À l’autre bout de notre tablée, je remercie Alain Minc, qu’on ne présente plus,
d’avoir accepté de passer un moment avec nous. Un coucou l’enlèvera ensuite pour
l’aéroport de Saint-Martin ; Il est attendu demain ) Hong-Kong pour y commencer
une série de conférences sur le libéralisme, inspirées de l’exemple japonais, qui le
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conduiront dans les principales villes chinoises.
À sa gauche, je reçois notre amie Caroline Fourest. Si jeune encore, cette
remarquable débatteuse défend les couleurs libérales avec passion tant de vive voix
que dans la presse écrite et dans la publication qu’elle dirige. Si toutes les jeunes
femmes de France pouvaient lui ressembler !…
À la droite d’Alain se tient Charles Dantzig. Cet homme, si jeune encore, est une
bibliothèque vivante. Si vous ne supportez pas l’actuelle grotesque Bibliothèque
nationale, où le temps d’accès à une table de travail dépasse la demi-heure, allez le
voir ! Il a tout lu tout compris de Jarry et de Fargue, de Jules Laforgue et de Bernard
Dimey. Son érudition gourmontienne se fait renversante dans le monde du clip qui
menace. En cas de panne d’électricité, si Petit Frère Google ne répond plus, Dantzig
sera là ! Son Dictionnaire égotiste collectionne à juste titre les distinctions les plus
flatteuses.
À la gauche de mon cher cousin Gwenaël Bolloré, madame Émilie Dubuisson,
femme de lettres et journaliste.
Je n’ai pas besoin de présenter François Peugeot, dont le nom roule tout seul.
Il a comme voisin de fourchette notre ami Rafik Féniki, le propriétaire du
Shéhérazade, à qui je me flatte d’offrir un dîner rien que breton !
Madame Sophie de Menthon, une des premières figures du nouveau patronat, saura
lui expliquer les mystères de certains coquillages, notamment la petite marmite de
bernard-l’ermite qui enchantait mon oncle regretté, Gwen Bolloré, dont on
consultera toujours avec profit le Guide du pêcheur à pied (La Table Ronde).
Mon amie Michèle s’est vue contrainte de quitter le gouvernement à la suite d’un
malentendu. Nul doute que ses compétences retrouveront vite un juste emploi.
Je remercie Anna Lauvergeon d’avoir pu se joindre à nous. Elle représente avec
solidité le nucléaire français, le plus sûr du monde. Enfin, espérons…
Et pour clore sur une note que vous comprendrez cet amical tour de table je vous
présente mon ami l’ingénieur Loïc Quemeneur, directeur des Chantiers de SaintNazaire, qui me dessine tous les ans un yacht plus étonnant que le précédent. Je
finirais par lui céder, je le crains bien ! »
Les rires des invités saluent cette faiblesse excusable.
« Mais n’ayez crainte, notre vieux Saint Erwan passera à mon fils Blaise. Les yachts sont une
tradition dans notre famille depuis plusieurs générations. Et maintenant, que la fête commence ! »
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4ÈME TOME -V
Nouvel an à Saint-Barth (VII)
En une belle péroraison, le maître du Saint Erwan vient de présenter les uns aux autres ses
convives, dont plusieurs se rencontraient pour la première fois. Ce dîner d’allure officielle mêle
gros décideurs capitalistes, figures du patronat et essayistes ou romanciers libéraux comme
Ambroise Pamou, Émilie Dubuisson, Caroline Fourest ou Charles Dantzig.
D’autres vedettes de la pensée, comme Frédéric Beigbeder, prix Renaudot 2009, ou Bernard-Henri
Lévy se trouvent à Gustavia pour la fête. BHL n’a pas encore acquis son propre yacht, il hésite sur
le nom à lui donner : Le Nouvel Observateur ou le Ségolène ?
Une seule tracasserie tourne, comme une mouche dans un carafon, en l’esprit du maître du Saint
Erwan : il a été piqué au vif par le charme de cette femme singulière qu’il a invitée à le visiter sur
son rafiot, et ainsi vont les incertitudes du cœur qu’il n’en finit pas de se demander : Viendra-t-elle ?
Comment pourrait-elle me préférer quelqu’un d’autre ?…
Les servantes, parfaites, apportent à chacun des convives une grande assiette blanche garnie de six
belons et six gryphées, puis installent sur des supports trois grands plateaux de coquillages et de
crustacés. Elles servent ce que désigne l’invité.
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L’hôte a poursuivi dans la sensibilité régionale en n’offrant qu’un délicieux muscadet avec ces dons
d’une mer généreuse.. Et avec cinq Breton autour de la table, on parle beaucoup de cette belle
province et de la fierté de ses habitants.
Succèdent aux coquillages le homard à l’américaine et la petite marmite de bernard-l’ermite, prônée
par l’oncle remarquable. Paraissent bouteilles de saint-véran, de graves blanc ou d’un délicieux
chardonnay fruité de la cave de Saint-Gervais-sur-Roubion. Avec intelligence, B. ne se fie pas au
prix exorbitant de la bouteille pour constituer sa cave. Il emploie d’ailleurs les services d’un maître
sommelier, absent ce soir, mais le Saint Erwan possède une cale propre à recevoir un chef d’État.
Puis les convives peuvent choisir entre le cochon de lait, qui arrive entier, tout découpé et fumant
sur la table et des pièces de bœuf du Maine. Apparaissent des bouteilles et de pommard et de côte
rôtie carafée…
Vive la vie ! se fût exclamé Alphonse Allais. L’ambiance est excellente entre ces gens, très différent.
Le milliardaire libanais dévore des yeux la maîtresse de l’atome, Anne Lauvergeon, qui a usé de la
précaution, comme l’ancienne ministre, de demander du cidre, pour ne pas finir trop bourrée.
À une planche de fromages de Normandie et des Deux-Sèvres succèdent des pâtisseries bretonnes
qui ne trouvent guère preneur, les convives étant rassasiés. Il va être minuit quand le radio apporte
un message à B.
« Mes chers amis, annonce-t-il, je reçois un message du Crédit des Antilles. Cette banque,
remarquable par sa gestion, nous offre depuis le pont de son yacht, un feu d’artifice. Quelle classe !
Sortons tous.
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4ÈME TOME -V
Nouvel an à Saint-Barth (VIII)
Minuit pétant, de formidables détonations retentirent, des boules de feu illuminèrent l’anse, puis une
fusée verte monta dans le ciel.
Un attentat ? L’ivresse générale en fut secouée. Cette concentration fastueuse de milliardaires, pas
tous occidentaux (la moitié des yachts étaient libanais ou émiratis) offrait au terrorisme un objectif
retentissant.
Mais les moyens des États pour protéger ces yachtmen étaient en place : le croiseur de bataille
anglais Cap’tain Cap, équipé d’un matériel de détection électronique dernier cri, de puissantes
batteries antiaériennes et d’infaillibles missiles mer-air (de fabrication française) croisait au large de
l’île bienheureuse et, sur l’aéroport de Saint-Martin, deux Mirage d’interception se tenaient prêts au
décollage en moins de trois minutes. Selon la route de l’avion suspect et son emport, l’ordre, non
écrit du Premier ministre, était de l’abattre sans sommation. En cas d’erreur, on invoquerait un
accident mécanique ou informatique… Dans le cas d’un navire bizarre ; la consigne était de
l’avarier pour qu’il stoppe. Un sous-marin nucléaire d’attaque français sécurisait les profondeurs.
Les éméchés et autres fêtards sortirent sur les ponts pour se rendre compte de l’origine de ce fracas.
C’était une blague fastueuse du Vieux Crocodile. À son âge ; le temps de toutes les faiblesses
humaines était révolu, mais il avait gardé le goût des feux d’artifice — il n’est rien de plus élégant
et de plus commode que d’offrir un feu d’artifice : non seulement les invités des yachts en
jouiraient, mais encore, tous les habitants de l’île, prévenus confidentiellement par les marins ou
autres gens de service.
Sur le pont du Crédit des Antilles, ancré solitaire au plus loin de la théorie des autres yachts, on
voyait des ombres se démener après deux ou trois bouquets multicolores, on entra dans le répertoire
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chinois classique : le Serpent à neuf queues, la Fille du feu, le Dragon mécontent, ces admirables
figures séparées par de plus simples jaillissements.
C’était ce qui s’appelait : Vous en mettre plein la vue ! Aucun de ces engins complexes, fabriqués
par les établissements Pirelli, ne fit long feu.
Le Vieux Crocodile contempla depuis une terrasse de sa résidence, cette féerie avec une joie de vieil
enfant. Il y avait associé deux banquiers très importants, un américain et un allemand, pour un
dernier cocktail. Mais ces deux sévères représentants de l’éthique protestante étaient un peu
fatigués… Ils choisirent pourtant des cocktails troublants servis par des créatures non moins
troublantes, dont plusieurs employées de l’agence de Saint-Martin.
Fort satisfait de la réussite parfaite de son feu d’artifice, le Vieux Crocodile raccompagna ses
confrères à sa porte et à leurs voitures en concluant sur un vieux trait de sagesse chinoise :
« Demain, il fera jour. »
L’ambiance, sur le Saint Erwan restait feutrée, voire compassée, tandis que la tension nerveuse
propre à la fête montait dans l’air léger. Des éclats de diverses musiques, pas toutes classiques, se
faisaient entendre depuis d’autres bâtiments. Mais sur le Saint Erwan, on pensait aux choses
sérieuses : à l’avenir politique de Sabine Harold notamment, boostée par B. et son fils Blaise.
On ne pouvait rêver meilleure machine politique, que personne n’avait inventé, qui avait tout tiré de
soi, mais pour les vieux patrons madrés invités par B. à cette reconnaissance officielle, Sabine allait
devoir gérer un moment un handicap irrationnel : son âge.
Sabine, venant battre le seuil du pouvoir, n’avait que vingt-neuf ans. Pas assez de bouteille, selon la
sotte opinion conformiste. Et Alexandre, et Jehanne d’Arc, et Saint-Just, n’inscrivirent-ils pas leur
nom dans l’Histoire malgré leur jeunesse ?
Il faudrait la gouverner un peu. En 2017, elle n’aurait encore que trente-six ans mais le bon état de
l’extrême droite institutionnelle, dont Fillon serait un représentant acceptable, ne permettrait sans
doute pas l’irruption d’une candidate free-lance comme Sabine. Il lui faudrait se rallier et attendre
un peu pour devenir la« Demoiselle de Fer » de notre destin national.
Elle était déjà assez politique pour entendre des conseils, surtout assortis de contributions à la
trésorerie du PLA. Dans cette première phase de la constitution de son Parti, elle était prête à tout
recevoir, et à négliger que ceux qui financent peuvent cesser leurs bienfaits si on leur déplaît…
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4ÈME TOME -V
Nouvel an à Saint-Barth (IX)
Depuis plusieurs heures, les salons du Bâton Rouge, l’espèce de petit paquebot de Martin
Bouygues, ressemblaient assez au plateau de la célèbre émission de Laurent Ruquier« On n’est pas
couchés », et quoique se produisant sur une autre chaîne, le présentateur était là, riant de tout et de
rien, se congratulant avec chacun tout en évitant Zemmour et Naulleau, qui fourbissaient quelque
mauvais coup contre l’employeur ingrat qui les avait sacqués.
Presque toutes les vedettes de la chaîne privée étaient là mais le cadre exotique inhabituel dans
lequel le patron les recevait troublait un peu les esprits — le buffet achevant de les exalter.
La présence d’intellectuels et d’écrivains, de vedettes de la scène et de l’écran définissait le projet
de Martin Bouygues de rester la première chaîne généraliste et pipole du pays.
Quelques-uns, comme Frédéric Pagès, avaient accepté l’invitation du bétonnier pour le simple
plaisir de se balader et de vivre gratis deux ou trois jours. Pour d’autres, comme Bernard-Henri
Lévy, leur présence sur le Bâton Rouge devait manifester la bonne entente, l’union du Capital et de
la Pensée.
Le gouvernement était représenté par Éric Besson, accompagné de sa jeune et ravissante épouse
tunisienne, Brice Hortefeux, Roselyne Bachelot et Nadine Morano, qui avaient emprunté un Falcon
gouvernemental et pris avec eux Franz-Olivier Giesbert, Patrick Besson et … Rachida Dati, députée
européenne, était du voyage en électron libre…
C’était un beau succès pour Martin que d’avoir déplacé ces poids lourds de la droite dure, mais
l’esprit des jours de fête les avait emportés jusque-là…
Après le feu d’artifice, quelques invités de B., Charles Dantzig, Alain Minc, Sophie de Menthon et
Anne Lauvergeon avaient embarqué sur un canot du Saint Erwan pour rejoindre le Bâton Rouge.
Quelles congratulations ne reçurent pas ces illustres explorateurs de la part d’une assistance qui
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tendait à perdre le contact avec la réalité. Et l’alcool n’était que la première des substances utilisée
par ces heureux de la terre pour voir la vie en rose.
Martin Bouygues étreignit longuement Anne Lauvergeon avec qui il avait négocié le juteux marché
de la centrale nucléaire de Flamanville. Il y avait des failles dans le calendrier des travaux et des
fissures dans l’ouvrage, mais le béton continuait de couler…
Charles Dantzig fut salué, félicité par tous les gens de plume, soucieux de se concilier ce décideur
de chez Grasset. Alain Minc retrouva des capitalistes qu’il conseillait, les arrivants se fondirent dans
la fête…
Claire Chazal, toujours battante, rayonnante, créait une animation bien à elle avec le
postulat :« TF1, c’est toute ma vie. » Une myriade d’assistants entourait cette vieille figure qui avait
conservé tout l’éclat de la jeunesse, simplicité de l’abord, fraîcheur de la pensée, facilité du sourire,
joie de vivre communicative, permanence d’une présence émouvante, discrètement sensuelle…
Jamais seul avec Claire Chazal !
Les anciens Grecs eussent hissé cette femme immarcescible au rang de déesse et conté ses
aventures galantes dans leur Panthéon !
Anne Sinclair ne suscitait pas moins d’intérêt mais il s’y mêlait une curiosité dubitative.
Milliardaire dans le Nouveau Monde, présentatrice vedette sur l’Ancien Continent, ces deux états
s’assemblaient mal. On pouvait se dire : Pourquoi pas ? avant d’abandonner cette bizarrerie sans
importance.
Après maintes aventures politiques, notamment une démission forcée du ministère des Finances
alors qu’il était poursuivi pour diverses escroqueries, Dominique Strauss-Kahn avait rétabli son
image dans le« parti socialiste » et regagné le premier rang de sa direction (vers quel but, on se le
demande). Les chiens du pouvoir présentaient sans rire ce gigolo comme socialiste jusqu’à la divine
surprise qui le nomma directeur du FMI à New York en 2007 — ce qui rétablissait un peu
l’équilibre avec sa milliardaire.
Mais une intrigue plus digne de Polichinelle que de Machiavel poussait sa candidature en 2012
contre l’homme en place, ainsi sûr d’être réélu et reconduisant son complice à la direction du FMI.
New York est une ville merveilleuse lorsqu’on a beaucoup d’argent et la disposition de belles
propriétés.
Pour l’heure, le directeur du FMI avait faussé compagnie à son épouse pour rejoindre la grande
partouze phénicienne sur le Shéhérazade.
Une grande agitation régnait autour de Laurence Ferrari, la présentatrice du journal du soir, célèbre
pour sa façon détachée d’annoncer les pires catastrophes, en se trompant de pays parfois.
Elle se tenait, tranquille et souriante, au milieu du tourbillon qu’elle provoquait, comme un calme
parfait règne dans l’œil du cyclone, se contentant de secouer un peu la tête et d’agréer les
compliments. Sans prompteur, presque tous les sujets lui restaient inaccessibles et, dans sa fonction,
elle se désintéressait si visiblement de l’actualité et des affaires du monde qu’on avait certainement
choisi de la mettre là pour que ceux qui l’écoutaient en fissent autant. Certains soirs, elle
L’Affaire Hem (tome 4)
- Nouvel an à Saint-Barth (IX) -
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apparaissait, diaphane, avec une ligne de trop, l’air de se demander ce qu’elle faisait là. Ses
préoccupations allaient du salon de coiffure à l’onglerie.
Elle présentait une image lisse de la femme française moderne, passait pour avoir refusé des
demandes en mariage parce qu’elle ne savait pas de quoi il s’agissait. On ne pouvait lui attribuer
aucune opinion, aucun bon mot, poupée de son, elle servait l’ordre parce qu’elle ne connaissait rien
d’autre.
Biba Lambert, qui travaillait toujours pour son canard aristocratique, pigeait aussi pour Gala. Elle
naviguait avec aisance dans cette ambiance pipole, y connaissant presque tout le monde et quand
elle se trouvait en face de quelqu’un qu’elle ne connaissait pas, elle lui remettait tout simplement sa
carte, avec quelques bonnes paroles ; Son style lui faisait récolter des compliments directement
érotiques. Mais la technique qu’on l’a vue utiliser à Brive-la-Gaillarde pour ne pas dormir seule eût
été inadéquate à ce milieu bavard.
Biba notait sur un petit carnet, s’efforçant de n’oublier aucune vedette. Elle n’avait pas encore
retrouvé Émilie Dubuisson quand elle aborda Yann Moix, du Figaro littéraire.
« Cher Yann ! je n’ai pas encore aperçu Ambroise. Qu’est-ce qui se passe ?
— Il va passer, il doit se trouver encore que le Saint Erwan, il est l’invité personnel de Vincent.
Émilie l’accompagne
— Ah ! cette chère Émilie ! »
Les deux amies se retrouvèrent peu après mais Émilie était assez bourrée tandis que Biba avait pris
la précaution de ne rien boire pour fournir à Gala un long article rémunérateur. Un photographe free
lance mitraillait et devait transmettre ses photos au magazine.
Invitée sur un autre yacht, la star Clara Morgane était venue, pétulante, saluer le boss et ses invités.
Après l’avoir embrassée, Martin leva un doigt menaçant :
L’Affaire Hem (tome 4)
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« L’an prochain, vous serez mon invitée. Sinon…
— Mais vous en avez plein, d’invitées, rigola Clara, et d’aussi bandantes que moi, non ?
— C’est vous que je veux, renchérit Martin. Devinez pourquoi.
— J’ai un an pour trouver, ça devrait aller ! »
Note orthographique :
La ville étasunienne de Bâton Rouge s’orthographie avec un accent circonflexe sur le a
de« Bâton » en français, mais sans accent circonflexe en anglais (voir Wikipédia). Dans la
traduction française de La Conjuration des imbéciles, Ignatius étudie à l’université de Baton Rouge
(sans flexe). Donc orthographiez-la comme vous voulez !
L’Affaire Hem (tome 4)
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4ÈME TOME -V
Nouvel an à Saint-Barth (X)
Durant le feu d’artifice, Isaure s’était rapprochée de Caroline Fourest jusqu’à lui caresser la hanche
et à l’embrasser. Ces avances de la lesbienne comtesse n’avaient été accueillies que par des soupirs
lascifs qui se changèrent vite en aveux passionnés. Les deux jeunes femmes s’éclipsèrent dès la fin
du spectacle pyrotechnique.
Sabine connaissait assez son amante pour être sûre qu’elle ne la reverrait d’un bon moment —
surtout avec une saphique pareille ! Elle saisit l’occasion aux cheveux, comme Ambroise Pamou se
tenait près d’elle, dans une attitude rêveuse, pour lui proposer un entretien dans sa cabine. Le cœur
battant, sans entretenir le moindre doute sur la nature de cet entretien, l’écrivain, qui avait aperçu le
manège d’Isaure avec Caroline, accepta ce qu’il ne pouvait refuser.
« Mon petit Ambroise, commença Sabine d’un ton sec, la porte refermée, faussement échauffée, et
s’essayant à un style maternant qui ne lui allait guère, il faudrait que je vous batte… Vous m’en
avez donné les plus graves raisons, vilain !
— Ouille ! ouille ! ouille ! » gémit notre héros, qui avait trop forcé sur le pommard avec le cochon
de lait de Merdrignac et que de récentes expériences imposées, funestes, devaient détourner des
perversions masochistes.
L’égérie hyperlibérale lui sourit dangereusement en prenant sa veste aux revers avant de la faire
passer, sans ménagement, par-dessus ses frêles épaules.
« Hé là ! non ! protesta trop tard le rédacteur du Figaro, qui se mit à trembler sous l’ambiguïté
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- Nouvel an à Saint-Barth (X) -
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trouble de ses désirs.
— De quoi vous plaignez-vous ? le tança la cruelle péronnelle sur un ton de colère en commençant
à s’attaquer aux boutons de sa chemise.
« Mais… mais… mais… » bafouilla Pamou dépoitraillé, qui subissait une douloureuse érection.
Excédée de ces esquisses de réticence, elle lui allongea, pour se faire mieux obéir, deux gifles
sévères, qui le firent couiner.
Elle s’emporta, vipérine :
« Ce que je ne comprends pas, Ambroise, c’est qu’un homme tel que vous, de votre notoriété, d’une
extrême droite sans faille, appuyé sur une culture qui va de Bonald à Alain de Benoist et à Renaud
Camus, en passant par notre inoubliable Déroulède, n’ait pas encore adhéré au PLA. Je m’étonne
d’avoir un cerveau pour penser une telle incongruité !
— Mais… mais… mais… hoqueta le mauvais sujet.
— J’admets que vous n’ayez pu venir et figurer à mon congrès de fondation puisque vous
pérégriniez, loin dans l’Ouest, faisant la promotion de votre beau livre avec cet imbécile de Kub,
mais cela ne vous empêchait nullement de signaler, de loin, votre ralliement à ma personne.
— Cette tournée me rendait fou, je n’étais plus moi-même, la stupéfaction de tous ces gens de peu
m’imbécillisait…
— Pas au point de tout oublier, et notamment que je comptais sur vous ! Je vous l’avais assez
signifié… Comment pourriez-vous en douter, Ambroise ? Le PLA, c’est l’avenir ! »
Elle acheva de déboutonner sa chemise, qui rejoignit la veste sur ses talons, et le trouva amusant en
débardeur. Elle poursuivit, sur le ton composé de la plus grande irritation :
« Expliquez-vous, Ambroise ! Votre éloignement géographique ne justifiait en rien votre indolence
coupable. Vous eussiez pu faire passer un billet enthousiaste dans Le Figaro, mais rien ! Je devrais
vous abandonner à un sort sans éclat…
— Vous n’imaginez pas l’abrutissement dans lequel vous plonge la vie provinciale ! Cette sournoise
asphyxie intellectuelle… Tandis qu’au Figaro, je frétille comme un poisson dans l’eau !
— Trop faible excuse ! Je peux faire tout ce que je veux sur le yacht de mon ami Vincent, même
vous passer par-dessus bord si vous continuez de m’être inutile.
— Laissez-moi un délai.
— Il me semble vous avoir déjà dit que je ne voulais autour de moi que des hommes utiles… et
soumis. »
Elle le frappa de sa main droite presque fermée.
« Pitié, maîtresse ! larmoya Pamou qu’un bain de minuit et la perspective d’un corps à corps avec
les nageurs de combat d’Aspretto n’enchantait guère.
— Ma question est : Pourquoi n’avez-vous pas encore adhéré au PLA ? Voilà trois mois que mon
mouvement rassemble les forces vives de ce pays, les jeunes espoirs politiques dont vous feriez
facilement partie si votre paresse ontologique ne vous gouvernait. Or, je n’ai relevé dans vos articles
du Figaro aucune allusion favorable à notre action. C’est un scandale ! D’autres membres de votre
rédaction, à qui je n’ai encore rien accordé, se conduisent mieux que vous, ingrat !
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— J’attends les ordres du patron, c’est tout.
— Voilà bien de l’audace ! s’indigna Sabine en lui balançant deux nouvelles baffes à la volée avant
de déboucler sa ceinture.
— Il me traitera toujours mieux que vous ! » osa protester Ambroise tandis que son pantalon
s’effondrait sur ses chevilles.
Comme son slip moderne n’offrait qu’une bande étroite, sa verge avait jailli à gauche en une
dimension très expressive qui ravit la femelle.
« Est-ce pour moi, Ambroise, s’enquit avec un humour très anglais, et même thatcherien, la
présidente du PLA, que vous bandez comme un baudet du Poitou ? Quel choc, quel timon, quel
instrument superbe !
— Je ne crois pas que j’y perdrai ma peine », avança résolument l’animal.
Dès que pétrie, l’égérie lui offrit ses lèvres pour le consoler de l’utile violence imposée. tout en
pressant le chibre frémissant entre ses doigts altiers.
« Il est tout injuste de votre part de ne me payer que de reproches et de torgnoles tandis que je suis
depuis le premier jour à vos genoux, mais il en est tant à vos pieds que vous n’avez pas voulu me
voir… se plaignit assez habilement l’écrivain. Je suis un homme sans orgueil, mais enfin…
— Je n’ai pas besoin de l’adoration des légumes, Ambroise ! se récria l’ardente politicienne. Je
veux de l’énergie autour de moi jusqu’au triomphe définitif du libéralisme ! »
Il refoula mal les larmes amères de l’aveu, abaissa d’un coup son slip, qui rejoignit le pantalon, et se
débarrassa de ces deux pièces gênantes en même temps que de ses chaussures par un mouvement de
pédalage au sol, qui libéra son entrejambe.
La jupe de Sabine s’ouvrait en abaissant par-derrière le petit mousqueton en plastique et les boutons
de son chemisier sautaient en un instant. Elle ne portait ni soutien gorge ni petite culotte. C’était
vraiment un beau morceau de fille, comme dirait Philippe Sollers, pour un homme de quarante-cinq
ans. Ambroise en eut le souffle coupé.
Sa splendeur plastique déployée, elle s’exclama avec la mauvaise foi propre à son sexe :
« Négliger une femme comme moi, quelle indécence !
— Non ! non ! consentit Pamou en tombant à ses genoux, je ne vous néglige pas, vous allez voir
ça ! » et le rédacteur du Figaro se jeta dans un cunilingue emporté.
Nos fidèles lectrices se souviennent que ce n’était pas la première fois qu’il goûtait aux flaveurs du
con de Sabine, puisqu’il en avait fait autant lors de la grande partouze éditoriale chez Mouchalon,
six mois plus tôt, mais dans des circonstances si confuses, sous l’effet de diverses drogues,
qu’aucun des deux ne s’en souvenait vraiment.
À moins d’user de la célèbre formule de Catherine Millet :« Vous, il me semble vous avoir déjà vu
quelque part… Était-ce au bois de Boulogne ? »
L’intimité de cette voluptueuse cabine changeait tout.
« Continue, chien d’Ambroise continue ! gémissait la gamahuchée. Ah ! comme tu le fais bien ! Si
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tous les adhérents à mon mouvement le faisaient aussi bien…
— Ils y passent tous ? demanda Pamou, interrompant son léchage, dans un réflexe journalistique.
— Mais non ! Simplement les types importants.
— Blaise ?
— Évidemment !
— Et Vincent ?…
— Cette nuit même sans doute. »
Indigné par cette impudeur, le rédacteur du Figaro se releva d’un coup, saisit la provocatrice aux
hanches avec un regard terrible, et la fit pivoter sans qu’elle résiste.
« Salaud ! jeta-t-elle alors que le braquemart insidieux commençait à peser sur sa corolle. Il franchit
sans difficulté l’anneau sodoméen, emprunté au moins dix fois par jour, et la conscience de l’égérie
se désordonna.
« Ambroise ! quel âne tu fais ! délirait-elle. J’en ai jusqu’à la gorge ! Continue, mon baudet chéri !
Ne ménage plus rien ! Défonce-moi à la manière poitevine ! »
Elle donnait de furieux coups de reins qui stoppaient la fornication appliquée de son fouteur. Ils
vécurent ainsi une longue étreinte torrentielle avant de s’effondrer dans l’orgasme.
Sabine recouvra ses sens un peu plus vite que lui, prit une gorgée de whisky pour lui déverser entre
les lèvres avant d’aller attraper une petite robe excitante dans sa penderie.
Ambroise Pamou soufflait comme un athlète vainqueur à la fin d’une rude épreuve.
« Que puis-je faire de plus pour vous, Ambroise ? questionna l’hétaïre politique. Ou vous adhérez
sur-le-champ, ou vous n’aurez plus jamais cela !
— Vu sous cet angle… soupira l’écrivain. Si vous commencez par exclure le membre…
— Votre carte de membre du PLA est prête, avec un timbre d’adhésion à 3000 €.
— Hein ? 3000 €, mais c’est de la folie ! Où voulez-vous que je les prenne ?
— Il faut savoir prendre l’argent là où il est, Ambroise. Les timbres d’adhésion de Blaise et de
Vincent sont de 50 000 €. Idem pour Alain Minc. Je n’ai demandé que 20 000 € à Caroline Fourest,
puisque c’est une sœur…
Présentement en train de baiser votre amante.
— Bah ! Isaure ne sait pas résister à une jolie fille. Nous aurons des frais importants, nous devons
présenter une belle trésorerie !
— Au fond, résuma Ambroise, vous me faites un cadeau…
— Le projet du PLA est de dominer, de fédérer toute l’extrême droite. Je vous le dis en confidence,
des ralliements spectaculaires vont survenir. Vous seriez ridicule de ne pas en être !
— J’en suis d’accord, admit Pamou en se rhabillant, mais il me faut l’avis du patron. Si je me
faisais virer du Figaro, hein ? qu’est-ce qui me resterait pour gagner ma croûte dans l’état de la
presse écrite…
— Vous avez de bonnes relations avec lui…
— C’est vrai, mais tant qu’il n’introduit pas le sujet, je ne peux rien faire. Quand nous déjeunons
ensemble, il me parle de tout et de rien, de ses avons, qui se vendent mal, et de ses chasses… Pour
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2012, Le Figaro va prendre un parti évident. S’il s’intéresse à vous, ce sera après… »
Sans insister sur une vétille financière, Sabine tendit sa carte à Pamou.
« Ambroise, vous êtes maintenant un membre du PLA, il faut accélérer les choses, il faut qu’il soit
bien clair tout de suite qu’en 2017, ce sera moi !
— je ne vois pas ce qu’on pourrait dire de mieux », approuva l’écrivain, assez flatté de cette
entrevue privilégiée, en rajustant sa veste.
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4ÈME TOME -V
Nouvel an à Saint-Barth (XI)
Le milliardaire texan Robertson a prévu pour le nouvel an une orgie dans l’anse de Saint-Barth
digne de son yacht, le plus beau du monde, le Jolly Jumper.
Mais, francophile et voltairien (rappelons en passant que, sans nous, les États-Unis n’auraient
jamais existé), il s’est arc-bouté à l’idée de recevoir comme invitée d’honneur la femme française la
plus excitante et la plus représentative de nos mœurs modernes, la sublime Clara Morgane. Un autre
n’y aurait pas pensé.
Clara, ça va sans dire, était déjà attendue en cent lieux pour le nouvel an mais, astucieusement,
Robertson recopia une lettre de Marie Dorval à Alfred de Vigny et la lui fit porter par le
commandant de bord de son jet, un beau garçon français de trente ans, rêveur, qui avait lu La
Princesse de Clèves et Les Liaisons dangereuses en branchant le pilotage automatique d’un zinc
assez coûteux…
Il se présenta un soir chez Clara en uniforme et elle fut tout de suite affolée par la force sereine de
ce visiteur aérien.
« Vous avez un visage d’ange… » décida-t-elle en posant une main sur ses reins.
L’aviateur prit cette remarque au vol, réagit avec vivacité écarta un peu les brides d’une robe très
légère, qui tomba, plia les genoux, renversa Clara, que la surprise faisait tressauter, dans ses bras
puissants et demanda avec courtoisie :
« Pouvez-vous m’indiquer le chemin de votre chambre ? »
Clara lui donna ses lèvres et ne chercha pas à l’égarer.
Conformément à la règle morale qui gouverne ce feuilleton, s’agissant d’une scène privée entre
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deux personnes consentantes dans un espace privé, nous n’en dirons rien.
Après une première mesure de leurs forces (Antoine sachant très bien qu’il baisait la première star
du porno français), Clara, dont le frigo était à peu près vide, comme d’habitude, téléphona chez
Dalloyau pour demander qu’on lui apporte n’importe quoi, avec les vins dans la limite de 1500 €.
Le beau pilote chercha aussitôt son portefeuille sur son sein gauche, mais il ne s’y trouvait pas.
« Suis-je bête quand je suis nu, remarqua-t-il.
— Mais non ! lui assura Clara qui pensait avec raison qu’un dîner pour deux, largement arrosé, dans
la limite des 1500 € pouvait rendre vigueur à son bel Endymion.
Il lui remit la lettre de son patron qui, sur le plan pratique, indiquait que ses exigences seraient
acceptées.
« Vous le connaissez bien, Robertson ? demanda Clara.
— Non. C’est mon patron, charge à moi de tenir l’avion prêt à décoller à toute heure, avec un pilote
en état d’ouvrir les yeux.
— Ce n’est pas toujours le cas ? s’amusa Clara.
— Il y a des réflexes de sauvegarde.
— Mais que faisiez-vous avant ? insista-t-elle.
— — Eh ! que voulez-vous, je suis jeune, je suis beau, je suis cultivé,, je peux prendre à mon bord
des… personnes qui doivent sauter l’Atlantique ou le Pacifique pour leurs affaires, ça vaut bien
récompense, non ?
— Et, comme dans une bonne nouvelle provençale du marquis de Sade,« Personne n’y perdit », se
mit à rire Clara Morgane. Ah ! Antoine, quel type épatant tu fais ! Viens me baiser encore, je n’en
peux plus. Quand le livreur de Dalloyau sonnera, tu iras lui ouvrir virilement la porte, il
comprendra ! »
Clara se leva, alla jusqu’à un petit secrétaire, griffonna brièvement :
« Tiens, mon bel ange, tu finiras de remplir ce chèque. Je vais me mettre en compte chez eux, ce
sera plus pratique.
— Bien sûr », approuva l’aviateur.
Quand le commissionnaire de chez Dalloyau sonna, il se jeta sur la première défroque qui lui tomba
sous la main, une ravissante nuisette de Clara qui convenait mal à ses formes viriles.
Le livreur, qui en avait vu d’autres, se garda de sourire, lui tendit une facture barrée avec« À
Madame Clara Morgane. En hommage, avec nos compliments. »
« Hé bé ! commenta le fils du ciel épaté, ils vous ont à la bonne !
— Avec ce que je leur laisse tous les mois, je crois qu’ils s’en sortent ! »
L’aviateur reprit l’air au matin avec un petit billet poli de Clara indiquant qu’elle ne serait pas libre
pour le nouvel an. Ce n’était pas une ruse, elle soupesait en quelle soirée, elle s’amuserait le
mieux… Mais quand l’Américain l’appela pour réitérer son désir, il l’étonna par son français du
XVIIIe siècle, sa déférence alors que le caractère du rendez-vous qu’il demandait avait un caractère
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très particulier…
Clara dit qu’elle allait réfléchir, tenter de se libérer, puis se mit à rêver devant une photo du yacht.
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4ÈME TOME -V
Nouvel an à Saint-Barth (XII)
Le pont du Jolly Jumper, appartenant au milliardaire texan Robertson, était animé depuis le début
de la soirée avec une certaine frénésie par de pulpeuses créatures, presque toutes blondes. Le hardi
capitaliste s’est entiché de notre Clara Morgane et n’a pas hésité à traverser l’Océan pour venir
l’enlever à La Rochelle.
Toutes ces créatures arboraient des robes minimales mettant en valeur leurs cuisses de telle manière
qu’on ne pouvait douter qu’elles exhibaient là leur instrument de travail.
Les invités mâles de Robertson prenaient l’une ou l’autre pour la mener dans leur cabine. On se
restaurait devant un grand buffet à l’américaine, un orchestre de jazz jouait devant la piste de danse
et le champagne, le traître champagne, coulant à flot, avait désorganisé la sensibilité de ces dames,
sous l’influence conjointe de la mer, de la nuit et d’une orgie qui allait connaître de beaux
développements.
Après le feu d’artifice, elles abandonnèrent l’artifice de la mini-robe et s’offrirent nues aux regards
des fêtards. Les plus ivres interpellaient hautement ceux qui leurs plaisaient sur les bateaux voisins,
avec des gestes communs à toutes les langues, et peu d’hommes désignés s’abstenaient de venir à la
passerelle…
Des scènes d’ordre intime se déroulaient maintenant en pleine lumière et pouvaient être observées à
la jumelle depuis le Crédit des Antilles ou depuis le petit bâtiment des nageurs de combat. Devant
des gesticulations de plus en plus incontrôlées, leur commandant envoya sagement un canot avec
trois hommes à proximité.
Le milliardaire Rafik Féniki regagnait son yacht sans gardes du corps quand il fut happé par cette
espèce de tourbillon hollywoodien, que tout homme sain rêve de rencontrer un jour… Il n’eut que
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l’embarras du choix, la fille le poussa sur un transat et se mit à le chevaucher vivement. Il eut le
plus grand mal à la repousser pour ne pas y perdre ses forces, qui étaient attendues sur le
Shéhérazade. L’anecdote fit beaucoup rire Robertson quand on la lui rapporta.
« Le plus débauché de nous tous aura été bien attrapé ! » commenta-t-il.
On baisait maintenant partout sur le Jolly Jumper, les portes des cabines restaient ouvertes, les uns
usaient de cocaïne, d’autres d’aphrodisiaque.
Robertson avait rassemblé, contre une rémunération égale à la prestation, actrices conventionnelles
et stars du porno (nuance assez byzantine, comme dirait Jean-Pierre Mocky !) qui avaient la plus
grande habitude de ce genre de soirée. Le maître du Jolly Jumper, quant à lui, n’avait invité que des
amis en bonne santé et leur avait signalé quelques filles que, dans le doute, il valait mieux éviter.
Francophile et voltairien (il lisait et relisait La Pucelle d’Orléans), il avait dû négocier durement, et
même jouer sur les sentiments, pour obtenir la présence de la star Clara Morgane, sans réticence
quant à la proposition mais dont l’agenda était surchargé…
Robertson dut mettre son cœur à nu, et même mentir, en lui laissant entendre qu’il était prêt à
l’épouser. Il lui donna rendrez-vous, sans vouloir entendre sa réponse, à La Rochelle, et le Jolly
Jumper, le plus beau yacht du monde, traversa l’Atlantique pour aller recueillir une des plus belles
filles du monde.
Il y eut des indiscrétions qui alertèrent la municipalité et l’amiral commandant notre flotte du
Ponant. Deux patrouilleurs dernier cri, le Gênant et le Taquin, vinrent accueillir le Jolly Jumper à la
limite des eaux internationales. Les façades des immeubles donnant sur le port étaient pavoisées et
la fanfare municipale au grand complet faisait sonner ses cuivre. Si Clara avait assez bien apprécié
la situation et demandé à sa demi-sœur, Adèle Zwicker, de l’accompagner.
Adèle emprunta la belle BMW de son intime Clara Vaillac pour descendre dans la fière capitale du
protestantisme en toute sûreté puisque le tégévé arrache régulièrement les caténaires au-delà de
Poitiers. l’incident se produit à six kilomètres de Saint-Maixent-l’École, où vous vous rendiez,
autant finir à pied, ce sera le plus court.
Les deux sœurs s’arrêtèrent au Yacht Club et leur présence fut immédiatement signalée. L’adjoint à
la Culture du conseil municipal les rejoignit pour leur apprendre que le Jolly Jumper accosterait
dans trente minutes.
Une estrade avait été installée devant le vieux bassin pour hisser le conseil municipal à la hauteur
des circonstances. Robertson appartenait à la religion réformée et cet accueil officiel n’était pas
innocent.
Une puissante sonorisation avait été installée et des essais sur La Marseillaise ou l’hymne américain
avaient achevé d’alerter une population naturellement portée vers la mer, qui formait masse autour
du vieux bassin. Clara et Adèle avaient pris place à la droite du maire dans des fauteuils tapissés.
Clara se pencha vers sa demi-sœur et murmura :
« Je crois que j’ai fait une connerie…
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— Ce ne serait pas la première, ma chérie », la consola Adèle.
La sirène du Jolly Jumper ulula, l’émotion étreignait tous les cœurs et le magnifique navire parut
entre la tour des Quatre-Sergents et la tour de la Chaîne. Les marins qui ne servaient pas étaient
alignés à tribord et à bâbord, Robertson se tenait figé à la proue avec deux amis et sa ravissante
secrétaire.
Le navire accosta après une savante manœuvre, on jeta une échelle et Robertson y grimpa vivement.
Le maire de La Rochelle l’accueillit avec solennité, l’objet de sa venue — qui se tenait là en chair et
en os — passé sous silence. On se rendit en cortège jusqu’à l’hôtel de ville où le premier adjoint
donna un court discours de bienvenue. Robertson y répondit avec ampleur. Milliardaire, c’était aussi
un homme cultivé — surtout sur les questions de marine. Il rappela que Roccella était inscrite sur
les plus anciens portulans et qu’on pouvait la considérer comme le plus vieux port de la côte
occidentale.
Après avoir bu un verre d’eau, il se permit d’évoquer à grands traits le siège de La Rochelle et la
barbarie catholique. Ce développement avait été préparé par sa secrétaire avec beaucoup de soin et
suscita des murmures approbateurs.
On passa au cocktail et Clara présenta Adèle à Robertson. Il en fut immédiatement ébloui et lui
proposa, à demi-mots, de lui payer la même prestation qu’à sa demi-sœur, mais elle refusa en des
termes voltairiens car elle aussi avait lu La Pucelle d’Orléans.
Naturellement fastueux, Robertson avait prévu un grand dîner d’apparat sur le Jolly Jumper et les
fournisseurs se pressaient à l’échelle pour descendre de grands vins, des viandes savoureuses, du
vrai gibier, les meilleurs poissons des alentours, les anguilles du Marais et des huîtres d’Esnandes..
Le maire refit un petit discours introductif avant de donner la parole à Clara Morgane, qui tapota le
pied de sa sœur en lui disant :
« Débrouille-toi… »
Adèle se leva. Elle n’avait rien préparé et tous les yeux étaient sur elle — particulièrement ceux de
Robertson. Elle commença bravement :
« C’est une joie que de nous retrouver dans cette ville magnifique entre ennemis du fanatisme… »
Un murmure d’approbation parcourut l’assistance.
« La visite de M. Robertson, l’un des hommes les plus puissants du monde, proche du président
Obama, honore tant notre ville que le pays qui est capable de comprendre.
» Il ne s’agit pas de se dire que nous sommes reçues à bord du plus beau yacht du monde mais que
son ancrage dans notre port bimillénaire renouvelle la magie de notre rade… et de ses filles. »
De grands rires saluèrent cette sortie audacieuse.
Robertson avait été vivement impressionné par le discours d’Adèle, et par d’autres aspects de sa
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personnalité. Il la prit à part après le festin et, en véritable homme d’affaires texan, il lui proposa à
nouveau la même rémunération qu’à son illustre sœur pour qu’elle vienne animer la fête à SaintBarth.
Quand Adèle lui indiqua que ce ne serait pas possible, il lui offrit la disposition de son jet pour un
rapide aller et retour, fit le plus vif éloge de sa sœur pour ne pas faire le sien, lui fit présent d’un
exemplaire finement relié des Illuminations mises en ordre par Félix Fénéon, enrichi de sa célèbre
photographie en dandy, signée, mais enfin il sentit qu’Adèle n’était pas une fille à partouzes. Il
comprit à telle remarque qu’elle savait monter et se permit d’espérer la recevoir dans son ranch à
l’été suivant.
Leur tête à tête avait duré assez longtemps et quand Clara retrouva sa sœur, elle demanda :
« Tu l’as baisé ?
— Non, mais M. Robertson est un galant homme. Regarde.
Clara était rimbaldienne, nervalienne, mais guère bibliophile et les
Illuminations furent imprimées sur un mauvais papier. Tout de
même, elle soupira :
« J’aimerais bien avoir Le Coffret de santal…
— Tu n’as qu’à lui demander, chérie, en cadeau de nouvel an.
— Mais où trouver ça ?
— Aux puces de Vanves, mais Jean-Claude Vrain, rue Saint-Sulpice,
doit l’avoir en stock.
— Qu’est-ce que t’es intello, toi ! »
Les deux sœurs s’embrassèrent. Prudemment, Adèle avait prévu de
coucher en ville.
« Sois prudente, là-bas… souhaita-t-elle.
— T’inquiète, j’ai l’habitude, je sais ce qu’il faut faire, et puis il y a
maintenant des médicaments efficaces…
— Pas pour tout le monde et pas toujours.
— Arrête un peu ton côté luthérien ! »
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4ÈME TOME -V
Nouvel an à Saint-Barth (XIII)
Clara Morgane traversa donc l’Atlantique en direction de Saint-Barth sur le Jolly Jumper, achevant
de séduire Robertson qui se demandait s’il n’allait pas devenir fou… Mais elle se conduisit de telle
manière qu’il n’en fut rien.
En cette nuit du nouvel an, elle remplit avec beaucoup de rigueur son engagement et, sans exclure
d’autres séjours sur le Jolly Jumper, elle souhaitait rentrer à Paris le 2 janvier.
Le désordre avait crû sur presque tous les bateaux mais, pour cette année, c’était incontestablement
le Jolly Jumper qui méritait la palme de la meilleure animation. Clara fut la reine de cette
bacchanale. Robertson savait combien ce coup de cœur lui avait coûte…
Comme on pouvait s’y attendre, une actrice, les cuisses appuyées sur le bastingage, se balançait
pour rire et finit par se foutre à la mer. La fraîcheur de l’eau l’étonna mais elle ne but qu’une tasse
avait d’esquisser quelques mouvements de brasse et les nageurs de combat la récupérèrent tout de
suite. Ils la ramenèrent à leur bâtiment. Elle présentait un alcootest très positif, on lui offrit une
cellule de dégrisement où elle s’endormit. Un message radio demanda au Jolly Jumper une robe
quelconque pour vêtir sa sirène. On ne retint à bord du yacht que le comique de l’incident.
Rafik Féniki avait rejoint son yacht tout étourdi, après avoir fait halte sur celui d’un ami auquel,
sous l’empire de l’ivresse, il avait trop avoué. Osman Bousousglou le raccompagna sur le
Shéhérazade où des filles éblouissantes de jeunesse et de beauté parcouraient les salons prêtes à
satisfaire toutes les exigences. Superbes Phéniciennes aux cheveux de lais, au profil proto-égyptien,
le ventre plat, la taille très fine, avec des seins en forme de poire… Quand on aime ce genre-là, on
s’y tient.
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Mais les principaux invités de Rafik Féniki, s’étant reculottés, le rejoignirent dans son salon
particulier où des servantes vêtues de l’antique costume des putains de Sidon, leur servirent des
alcools et de la pâte de haschisch en beurek. Féniki conta à nouveau son guet-apens, qui fit
beaucoup rire, et rêver aussi…
Le directeur du FMI proposa d’emmener une délégation sur le Jolly Jumper, étant entendu qu’une
délégation au moins égale de milliardaires yankees serait reçue, à sa convenance, sur le
Shéhérazade.
La proposition de ce financier de pacotille s’avérait habile, car c’est toujours la même chose : un
type qui en a plein les poches, même retors comme un affairiste libanais, avec un profil sémite assez
marqué, rêve de paraître officiellement avec une blonde dans le genre de Marilyn Monroe — c’est
absurde mais ça penche comme ça.
Quant au milliardaire yankee submergé d’incomparables filles blondes aux paramètres exacts et
prêtes à tout, de quoi rêve-t-il ? D’une douce fille brune qui ne comprend pas un mot de sa langue,
au ventre plat, à la taille très fine, au nez un peu retroussé, avec une coiffure marrante — ce que les
anthropologues appellent : le complexe de Néfertiti…
Le directeur du FMI, baisant à droite et à gauche, avait toutes raison d’initier ce mouvement
échangiste entre les brunes phéniciennes et les blondes hollywoodiennes. Il prit donc la tête de la
délégation libanaise qui allait se rendre sur le Jolly Jumper.
Mais sa notoriété était telle que la délégation se trouvait arrêtée sur le pont de chaque yacht par des
filles du tonnerre. Il devait s’agenouiller, donner sa langue au chas ou à la fanny et vider une coupe
de champagne avant d’être autorisé à poursuivre.
Ils arrivèrent donc dans un sale état sur le Jolly Jumper, avec deux manquants, qui avaient disparu
dans les antres d’un yacht allemand.
On les conduisit aussitôt dans le cabinet du magnat
Robertson qui se souciait peu de la partouze sur son
yacht, tradition de Saint-Barth. La femme de sa vie était
restée dans leur ranch, au Texas, et il scrutait les cours
pour gagner de l’argent le surlendemain…
Il accepta d’emblée la proposition équitable du directeur
du FMI d’un échange de délégation. Mais Robertson était
un puritain, il considérait ces égaux en affaires avec
suspicion et il fit prévenir ceux qui voudraient goûter des
Phéniciennes, comme les putes du Jolly Jumper. Elles
seraient bien avisées de passer par le bloc sanitaire. Il y
en avait un aussi sur le Shéhérazade.
Après avoir trinqué, quatre solides Texans un peu ivres
décidèrent de délaisser les fausses blondes et de visiter de
vraies brunes méditerranéennes sélectionnées par l’un
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des dix hommes les plus riches du monde.
Quand on s’est laissé aller, par conformisme, aux pulpeuses blondes de race indéterminée, attraper
de vraies brunes au ventre plat, à la taille dansante, aux seins en forme de poire, avec des yeux
marron et une coiffure érigée, voilà qui renouvelle le monde !
Et, sur le Shéhérazade, selon un usage au moins quadrimillénaire, quelques-unes des filles qui
s’offraient étaient des princesses du plus haut rang.
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4ÈME TOME -V
Nouvel an à Saint-Barth (XIV)
À l’initiative du directeur du FMI, un habile politicien français candidat à la magistrature suprême
et donné vainqueur en 2012 par tous les sondages, un échange a eu lieu entre deux des yachts venus
fêter le nouvel an dans l’anse de Gustavia : une demi-douzaine de financiers libanais sont passés sur
le Jolly Jumper tandis que quatre Texans accompagnés d’un magnat australien et d’un milliardaire
indien ont rejoint, sur le Shéhérazade de Rafik Féniki, un cortège de féeriques Phéniciennes.
Sur le Jolly Jumper, l’ambiance est devenue électrique. Aux dix actrices les plus prometteuses de la
nouvelle génération s’ajoutent quinze stars du porno, mais surtout la Française Clara Morgane que
Robertson est venu enlever à La Rochelle en lui faisant mille promesses.
L’argent n’intéresse pas Clara, elle s’en fout, on lui offre tout ce qu’elle veut et cette facilité va
durer un bon moment. Mais, au prix fort qu’elle avait exigé pour rire, elle a couché avec Robertson
tandis que le Jolly Jumper faisait route vers Saint-Barth, il lui a avoué qu’il était marié et fidèle à
son épouse mais proposé un arrangement : Mrs Robertson déteste la mer, ses vagues, sa platitude,
elle n’aime vraiment que les chevaux…
Robertson, complètement envoûté pat Clara Morgane, lui a offert la disposition de son yacht,
l’enregistrement d’une union illégale en France et l’a couchée, dans une position très avantageuse,
sur son testament. On a beau être désintéressée, voilà qui finit par peser — pouvoir commander un
équipage de beaux garçons bien membrés.
Clara se trouvait donc dans une position spéciale, que les autres filles avaient comprise, quand la
délégation d’érotomanes libanais conduite par le directeur du FMI se présenta à la passerelle.
Le chef des agents de sécurité — par ailleurs officier de la CIA — vint prévenir Clara avec
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déférence. Elle était complètement nue, et on ne pouvait rien rêver de mieux, elle apostropha le
directeur du FMI d’un« Tiens, te voilà encore, mon cochon ! » qui fit rire tout le monde.
Elle avait les mots pour le dire.
Clara fut la magicienne de la nuit avec cette légèreté française qui emprunte à Marivaux et à
Beaumarchais, elle assortit avec le sourire des putains américaines à des escogriffes libanais et se
conduisit en maîtresse du bord sur le plus beau yacht du monde.
Robertson n’avait paru brièvement que deux ou trois fois dans la soirée. Elle le rejoignit dans son
bureau où, en vrai milliardaire texan, il travaillait à arrondir encore sa fortune, posant ses doigts
légers sur la nuque laborieuse. Il redressa sa tête lasse.
« Eh bien, ma chère, la partouze se déroule-t-elle comme prévu, à la satisfaction de toutes les
parties ? plaisanta-t-il en français.
— Votre pont est à l’honneur, monsieur, on est obligé de refuser du monde, entraîné par le passage
des Libanais à votre bord.
— J’avais pourtant cru qu’avec vingt-cinq putains de cette classe, le Jolly Jumper honorerait
suffisamment le nouvel an. Ils en ont autant et plus, on dit que sur le Shéhérazade, il y en aurait plus
de cinquante, et à craquer !
— C’est vrai, mais elles sont brunes, de type sémite ou turcoïde, allant jusqu’au caucasien et à
l’asiatique, tandis que les vôtres sont hollywoodiennes, voilà la cause de cet emballement ! Et puis
la présence du directeur du FMI émoustille tous ces affairistes !
— J’espère qu’elles donnent toute satisfaction car elles m’ont coûté assez cher !
— Soyez sans inquiétude, tout se passe au mieux et on conviendra certainement demain que le Jolly
Jumper aura été le bâtiment le plus animé de la nuit ! »
À trois heures du matin, Clara plongea depuis le pont du Jolly Jumper dans l’eau claire de la baie
pour se rafraîchir les esprits. Étant donné sa trajectoire, il ne pouvait s’agir d’une chute de fille
saoule, mais les nageurs de combat voulurent, par prudence, la récupérer. C’était une espièglerie de
la part de Clara, qui avait envie de se faire peloter aquatiquement.
Excellente nageuse, elle dérouta un moment les militaires par son aisance mais ils finirent par
l’attraper et la conduisirent devant leur capitaine, un gaillard qui n’était pas du genre rêveur.
« Mais… mais. mais… bredouilla-t-il, que le Diable m’emporte si vous n’êtes pas Clara Morgane !
— Alors, vous pouvez rester, vous avez gagné ! Savez-vous ce que vous avez gagné ? » suggéra-telle en le pressant.
L’officier recula avec effroi.
« Madame, dit-il, durant le temps de notre mission, il n’y a pas pour nous de repos du guerrier. On
peut le regretter mais c’est ainsi.
— Comme c’est bête ! » déplora la sirène, ruisselante.
Les plongeurs se tenaient pétrifiés, l’officier salua, avec la courtoisie innée du militaire français, et
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ordonna :
« Refoutez-la à l’eau, nom de dieu ! »
L’Affaire Hem (tome 4)
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4ÈME TOME -V
Nouvel an à Saint-Barth (XV)
Laurence Parisot, la présidente du MEDEF, qui commençait à s’ennuyer sur le Bâton rouge, décida
de rejoindre le Saint Erwan avec des sentiments assez démêlés : le grand yachtman breton, l’un des
meilleurs industriels du pays, avait su faire battre son cœur capricieux et, en cette nuit de fête, baiser
avec lui garantissait la meilleure discrétion. Car Laurence avait terriblement envie de baiser.
Elle se faufila dans la cohue jusqu’à une passerelle et sortit sans être aperçue par ses agents de
sécurité. Elle était bourrée, mais pas trop, les cocktails du buffet du Bâton rouge n’étant pas à mettre
entre toutes les lèvres…
Elle avisa un canot occupé, par un type en tenue de marin, qui se balançait doucement au bas d’un
escalier de bois, en déduisit qu’il s’agissait d’une navette, y embarqua et désigna à l’homme le file
des yachts.
Il mit en route un moteur presque silencieux pour aller accoster une espèce d’estrade flottante
installée au bas de l’échelle du premier yacht : il était impossible de se foutre la gueule dans l’eau
avec cette précaution.
Laurence attrapa la main courante de l’échelle et grimpa, féline, jusqu’à la coupée, gardée par deux
sbires sinistres. Ce bâtiment était libanais et le vocabulaire de ces deux gardes limité, en toutes les
langues. Elle s’était rendue, ayant une bonne chambre à terre, sur le Bâton rouge avec, agrafée sur
son sein gauche, cette simple plaque d’un marron brillant sur lequel se détachait en lettres d’or le
sigle : MEDEF. Mais peu de gens, jusqu’en France, savent ce qu’est le MEDEF, restant attachés à
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l’ancien CNPF de François Ceyrac. Alors, des agents de sécurité libanais…
« Je souhaite me rendre sur le Saint Erwan », leur déclara Laurence avec autorité.
Ils hochèrent la tête et l’un d’eux la conduisit sur l’autre bord.
Le yacht suivant était américain, et les agents beaucoup plus détendus :
« Saint Erwan ? It’s the last, just after the beautiful ship of lord Swanson ! But the Saint Erwan is
very beautiful too, madam !
— Je sais, fit Laurence, qui ne comprit pas la mise en garde qu’on lui adressa avec discrétion. Car le
yacht suivant était le bâtiment libanais sur lequel avait été prévue la plus grande partouze de la
nuit… On pouvait penser que Laurence, dans sa petite robe noire moulante, ne passait pas là par
hasard.
Les gardes abaissèrent leur casquette devant cette superbe quadragénaire, sans vouloir supposer
qu’elle ne faisait que passer. Un intime du possesseur du navire, très excité, l’aperçut et se précipita
pour l’entraîner dans les salons… À lui non plus, les prestigieuses initiales MEDEF ne disaient rien
du tout.
Après quelques gestes fermes de dénégation, Laurence parvint à se dégager, se reculant juste assez
pour envoyer à l’importun, sous les les yeux des gardes stupéfiés, deux superbes giroflées qui
l’obligèrent à se raccrocher au bastingage. Ils choisirent donc de transborder rapidement cette
créature brutale, en retenant que si d’autres filles se présentaient avec le badge MEDEF, il faudrait
en faire autant.
Sur les ponts suivants, Laurence fut l’objet d’hommages plus mesurés mais quand elle apprenait à
ses solliciteurs qu’elle se rendait sur le Saint Erwan, ils s’inclinaient en souriant…
Un autre transbordement la mena devant deux gaillards manifestement anglais et un habile système
de sonorisation permit hautement d’annoncer :
« My lord, lady Laurence Parisot have joined th board of our Tiger of Seas ! »
Ces mots résonnèrent vivement dans la nuit de l’anse.
Vincent avait senti qu’elle viendrait et en avait prévenu son vieil ami anglais pour lui faire partager
un peu de sa bonne fortune…
Avec la souplesse du tigre, jointe à l’agilité du léopard, Stanley Mike Swanson sauta sur son pont et,
du plus loin qu’il la vit, ouvrit des bras démesurés à l’adresse de la présidente du MEDEF, mais il
les abaissa en s’approchant d’elle, puis se cassa pour un baisemain irréprochable.
« je suis extrêmement heureux de recevoir une amie de Vincent à mon bord, commença-t-il. En
cette nuit particulière, on oublie les affaires. Les Bourses seront fermées demain. Les gens qui sont
ici renouvellent, la plupart sans le savoir, une coutume païenne, que je qualifierai plus simplement
d’humaine, marquent un rythme calendaire qui indique que nous ne sommes pas des animaux.
Encore que…
— Vous avez raison, my lord, acquiesça Laurence. J’ai vu, en compagnie de Vincent, votre
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- Nouvel an à Saint-Barth (XV) -
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magnifique navire pénétrer l’anse. Quel âge a-t-il ?
— Il a dix ans, madame, comme moi, s’amusa l’aristocrate en prenant le bras de la présidente du
MEDEF pour la mener dans son salon.
Raides comme des quilles, les deux hommes d’équipage qui avaient assisté à cette petite scène
s’efforçaient de ne pas penser.
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4ÈME TOME -V
Nouvel an à Saint-Barth (XVI)
La présidente du MEDEF et son hôte s’installèrent dans des fauteuils profonds.
« Qu’aurai-je l’honneur de vous offrir, madame ? proposa lord Swanson avec le sourire.
— Oh, my lord, un Perrier rondelle me ferait plaisir, parce que les cocktails du Bâton rouge sont
sévères ce soir !
— Hem… Vous étiez sur cette chose ?
— Je suis invitée par son propriétaire, un des premiers patrons français, et cette nuit de fête fournit
l’occasion de caresser notre valetaille de gens de télévision ! »
Lord Swanson voulut bien rire de cette saillie cynique.
« Vous trouvez les mots pour le dire ! » L’aristocrate, doué de l’humour spécial à ce peuple (qui,
soit dit en passant, comme Will Cuppy le relevait, ne sont que de faux Normands acclimatés, c’està-dire des Vikings mal sédentarisés, qui ne se sentent bien que sur l’eau) avait imaginé, au détriment
du Bâton rouge une plaisanterie vraiment anglaise : il avait eu l’idée cocasse d’un concours secret
qui désignerait le yacht le plus laid de cette flotte. Pour ceux à qui il avait envoyé un fax digne des
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meilleures pages de Groucho Marx, il leur demandait le secret puisque la suspicion de deux ou trois
victimes évidentes ne devait être éveillée : elles auraient levé l’ancre dès potron-minet au matin du
2 janvier pour éviter le ridicule.
La structure de plusieurs bâtiments lui soulevait le cœur, mais il exécrait sans rémission le tout neuf
Bâton rouge de Martin Bouygues, avec ses immenses baies vitrées… En fin marin anglais, il se
disait qu’un vaisseau doit être construit pour affronter les tempêtes de toutes les mers, non pour
servir de solarium flottant, avec ses ponts ouverts en décalage pour le bronzage intégral de créatures
coûteuses, sinon vénales.
Ce bâtiment disgracieux cantonnerait ses routes à la mer des Caraïbes, se réfugiant au premier coup
de tabac dans une baie ou un port protégé. Ça, un yacht, laissez-moi rire, songeait Swanson,
sarcastique.
Quand il abordait le sujet avec ses intimes, on entendait une tout autre chanson !
« Ce Bouygues, simple héritier de son papa, aurait le droit d’être un pied d’éléphant, mais alors
qu’il reste à terre, à cimenter son pays ! Un bateau doit posséder une âme, le sien est une injure à la
navigation, une offense à la mer ! Je suis atterré !
» Et je le prouve ! continuait Swanson. Savez-vous qu’il a imaginé de louer cette chose flottante à
la semaine pour un prix fabuleux qui paierait vite le coût de la construction s’il avait des clients huit
mois sur douze.
» Que dites-vous de cela ? Je suppose qu’à ce prix, le personnel domestique continue son service,
notamment les femmes de chambre et les gens de cuisine, et ce rapiat doit encore faire payer en
supplément ce qui a été tiré de la cambuse ! Mais à ce prix-là, il n’y a plus grand-monde — ou un
monde très particulier et je crois que cet hôtel flottant peut changer de nom dès qu’il aura rejoint les
eaux internationales.
» Je connais toutes les facettes de l’immoralité pour les avoir pratiquées, plus ou moins mais ce qui
m’indigne, c’est que la possession la plus intime, un yacht, puisse être pervertie ! Le yacht, c’est un
morceau de l’âme, quand on en possède une… Comment pourrait-elle se voir foulée aux pieds par
des étrangers ? Je suis prêt à faire traverser l’Océan à mon bâtiment, pour ramener un seul ami de
l’autre rive, mais jamais un indifférent, un étranger ne mettra un pied sur mon pont ! »
Lord Swanson avait trop d’éducation pour signifier tout de suite à son illustre et charmante visiteuse
la profondeur de son dégoût, mais il était facile de le soupçonner. Laurence argumenta gentiment :
« Je comprends vos réticences, my lord. Il faut plutôt considérer le Bâton rouge comme un vaisseau
de fonction. Ces gens de télévision que le patron reçoit ne sauraient se contenter d’une simple
cabine, il leur faut une véritable chambre et une autre pièce. C’est pourquoi Martin a demandé aux
architectes un grand nombre de mètres carrés…
— S’il s’agit d’hôtellerie, alors j’admets que la chose est assez réussie ! consentit le marin. Mais le
charme de votre présence me faisait oublier que vous étiez attendue, je crois… s’excusa-t-il d’un air
fin.
— Oh ! j’y pense, my lord, faites donc savoir au Bâton rouge que je suis à votre bord. Mes agents
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de sécurité doivent se demander où je suis passée !
— Tant que ce n’est pas sur le Shéhérazade… » plaisanta Swanson.
La passerelle du Saint Erwan n’était plus gardée à cette heure tardive que par un seul membre
d’équipage puisque régnait une entente parfaite avec le Tiger. L’homme se dit qu’il avait accepté
trop de chopes de Guinness du vaisseau anglais quand il vit monter sur la passerelle une femme
seule, positivement ravissante, qu’il reconnut tout de suite. Il eut juste le temps d’aller prévenir le
second avant de revenir lui tendre la main mais l’air de la nuit et l’aménité de lord Swanson avaient
dessaoulée Laurence, elle prit pied souplement sur le pont. Le second s’inclina.
« Je crois que je suis attendue… » indiqua-t-elle simplement.
Elle le suivit dans une coursive, ils traversèrent une petite pièce à l’allure de salle d’attente, il toqua
doucement, entrebâilla la porte et annonça :
« Madame Parisot est là, monsieur.
— Qu’elle entre ! » répondit-on vivement.
Vincent, qui ne comptait plus ressortir, avait tombé la veste et desserré son nœud de cravate. Il était
deux heures du matin, il n’escomptait plus la venue de Laurence, sa joie n’en fut donc que plus vive
car il ne désirait aucune autre femme en cette nuit.
Le second se permit de lui adresser un sourire viril en refermant la porte du bureau.
« Je vous dérange en plein travail… feignit de déplorer la présidente du MEDEF.
— …à moins que je n’aie travaillé en vous attendant », sourit l’astucieux capitaliste.
Elle ne portait qu’une petite robe noire chic mais toute simple qui moulait exactement une anatomie
intéressante — quand on aime ce genre-là.. Elle arborait sa bouille des bons jours que ses lèvres
conquérantes rendaient très voluptueuse et la couleur de l’aveu lui était montée aux joues.
« C’est votre ami Swanson aussi qui m’a fait m’attarder, dit-elle. Les convenances m’obligeaient à
l’écouter.
— Quand ce vieux Stanley se met à parler de marine… suspendit Vincent.
Il se leva, contourna son bureau et se tint devant elle, qui fit le dernier pas en souriant. Il posa la
main sur sa hanche, elle lui tendit ses lèvres impatientes qu’il embrassa brièvement.
Mais c’était un homme d’ordre :
« Venez, proposa-t-il en serrant son poignet, venez, nous serons mieux dans la chambre… »
Illustration :
• « La vie sentimentale de Laurence P. » de l’excellente Isa
L’Affaire Hem (tome 4)
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4ÈME TOME -V
Nouvel an à Saint-Barth (XVII)
Ce matin-là, Ambroise et Émilie ne baisèrent pas trop longtemps car le rédacteur du Figaro se
montrait soucieux d’éclaircir, étant sur place, une des nombreuses affabulations probables de Hugh
Mouchalon, qui pourrait lui donner barre sur cet invraisemblable turlupin.
Ils se vêtirent de façon décontractée mais élégante pour mener cette petite enquête, trouvèrent
facilement les bureaux du cadastre et s’adressèrent à un jeune type aimable qui, manifestement,
achevait de sortir d’une gueule de bois carabinée !
« J’ai perdu depuis plusieurs années la trace d’un vieil ami qui possède une résidence ici,
commença Pamou de sa voix fluette. Je me suis dit que ce serait l’occasion de le revoir, s’il avait
passé les fêtes ici…
— Rien de plus facile, monsieur, dit le garçon. Quel nom ?
— Mouchalon… Hugh Mouchalon… »
Le cadastre se trouvait engrangé dans un MacIntosh ultra-mince du dernier modèle que l’employé
sollicita en vain.
« Désolé, madame et monsieur, je ne trouve rien à ce nom… mais les actes ont pu être passés par
quelqu’un d’autre, c’est très courant ici. »
Cette remarque fusa comme un trait de lumière dans la cervelle du journaliste.
« Avez-vous quelque chose au nom de MacIlhennie ?
— Mac avec ou sans a, monsieur ?
— C’est impossible à savoir avec ces diables d’Écossais ! Cherchez aux deux !
— Bien, monsieur. Ah ! je trouve une Sarah MacIlhennie pour un lopin d’un peu plus d’un quart
d’hectare sur la falaise occidentale, avec une vue magnifique !
— Le vieux bougre ne mentait donc pas, commenta Émilie… Il avait su séduire la poule aux îles
d’or ! »
Les deux hommes rirent de ce beau trait d’esprit.
L’Affaire Hem (tome 4)
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« Je connais bien ce coin-là, j’y ai joué tout enfant, leur apprit l’obligeant employé. Voyons… Ah !
évidemment…
— Quoi donc ? demanda Émilie, expectative.
— Je vous disais, madame et monsieur, que cette corniche possède une vue magnifique, mais sur les
cyclones et les ouragans tropicaux aussi… Regardez. »
Il fit pivoter sa machine, ils aperçurent un terrain nu, borné par une pente forestière. Le seul signe
d’installation humaine restait un tuyau dressé à la verticale et dont on pouvait s’attendre, comme
dans un film de Jacques Tati, qu’il envoie soudain une dernière giclée d’eau vers le ciel…
« Évidemment… répéta Pamou.
— Je me souviens parfaitement de cette maison, disons plutôt une baraque, elle n’était guère fermée
et commode pour certaines rencontres intimes…
— Je vois ce que vous voulez dire ! approuva Pamou.
— C’est le cyclone Cécilia, il y a trois ans, qui l’a emportée et nous n’avons pas revu la propriétaire
depuis.
— Elle vit à l’abri des cyclones dans un solide château écossais.
— Tant mieux. Écoutez, vous m’êtes sympathiques, je vais vous donner un bon conseil : le terrain
ici est devenu hors de prix et c’est normal. Si cette emprise n’intéresse plus la propriétaire, que vous
connaissez, essayez de l’acquérir à prix d’ami, vous y gagnerez toujours. Les actes signés, si vous
ne pouvez faire reconstruire tout de suite, installez une boîte aux lettres, demandez à la poste qu’on
garde votre courrier et déclarez cette adresse comme résidence principale… Astuce imparable ! Fini
le racket fiscal !
— Vous parlez d’or mais nous ne sommes que deux pauvres écrivains, restreignit Émilie. Même
sans payer l’hydre fiscale, nous n’y arriverons jamais.
— Les calculs sont faits pour être corrigés, madame…
— J’admets que le dernier régime a innové en inventant un impôt pour protéger les riches ! Hélas,
nous ne sommes pas assez riches ! Mais ça branle dans le manche,qu’en sera-t-il du suivant ? Tout
est là. Le vampire socialiste n’hésitera pas à sucer le sang de pauvres contribuables comme nous. »
L’employé leur apprit avec obligeance :
« Dans certains cas, comme le vôtre, madame et monsieur, le Conseil de l’île peut aider à
l’installation de façon substantielle si vous êtes de pure ascendance française. Monsieur offre un
type méridional sympathique, quant à madame… »
Il se troubla.
« Quoi, mon ami ? questionna Émilie sur un ton aristocratique.
— Madame incarne la femme française dans sa perfection
inimitable, pour autant que cette appréciation me soit permise.
— Et pourquoi non ? fit Émilie, très complaisante sur ce sujet.
— Nous souhaitons que la population principale de SaintBarth reste majoritairement blanche, libérale, d’un niveau
intellectuel élevé, ce qui est manifestement votre cas et, si
L’Affaire Hem (tome 4)
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possible, aisée. Mais lorsque ce critère n’est pas acquis, il existe des accommodements.
— Vivre ici serait merveilleux, mon chéri ! s’exclama théâtralement Émilie avec l’ampleur étudiée
de Sarah Bernhardt.
— Je vais voir ça, déclara virilement Pamou, puis s’adressant au garçon du cadastre : Cette Sarah-là
vit surtout avec les fantômes de ses ancêtres, je ne l’ai pas revue depuis plusieurs années, si elle me
prend pour un spectre, tout ira bien…
— Nous l’espérons ! ponctua le garçon en se levant et il tendit à Pamou une main chaleureuse, puis
à Émilie, qui l’attira vers elle pour lui accorder deux petites bises.
« J’espère que nous nous reverrons, murmura-t-elle, vous me plaisez… »
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4ÈME TOME -V
Nouvel an à Saint-Barth (XVIII)
Très politiquement, Biba Lambert était venue saluer
Vincent sur son yacht en fin de matinée pour lui demander
une photo qu’elle souhaitait intégrer à son grand article
pour Gala.
Avec aménité, le capitaliste accepta. Elle prit elle-même
quelques clichés avec une merveille de petit appareil
numérique , les lui montra et il choisit celui qu’il voulut.
Biba n’était pas bretonne mais angevine, elle rêvait d’être
invitée sur le Saint Erwan. Sans être très grande, elle
présentait une ligne élancée et une cambrure expressive.
Elle lui parut professionnelle sur des sujets qu’elle ignorait
totalement, comme les questions de marine et de
construction navale. Elle cherchait des personnalités à
interviewer dans la soirée, qui auraient recouvré leur lucidité.
Vincent aurait été intéressé par sa ligne et sa cambrure mais il était trop crevé par la nuit, et la
matinée, qu’il venait de vivre avec la présidente du MEDEF, elle avait mis tant de feu dans ce
singulier abandon hétérosexuel !
Quand elle voulut quitter le bord, elle demanda avec raison :
« Donnez-moi un canot, mon cher, je ne peux pas repasser à cette heure par le pont de lord
Swanson, il se douterait de quelque chose… »
Ce fut cette pétrarquisante remarque qui amena Vincent à l’idée d’offrir à Biba une interview, et à
son vieil ami une distraction, au moins. Biba était so pipole…
Il l’appela pour solliciter cet entretien, que l’aristocrate accepta, puis lui passa Biba et rendez-vous
fut pris à bord du Tiger of Seas à 17 heures.
« Vous voyez que mon ami Stanley est un homme avec qui on peut discuter », se félicita le magnat.
Biba, qui se tenait tout près de lui, s’inclina pour embrasser sa joue, cloua ses yeux marron dans les
yeux bleus du yachtman, pressa son épaule ans équivoque et murmura simplement :
« Merci. »
Après cette scène, elle considéra que ses chances d’être invitées sur le Saint Erwan à titre privé
L’Affaire Hem (tome 4)
- Nouvel an à Saint-Barth (XVIII) -
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avaient beaucoup augmenté.
À 16 h 50, sur le quai de Gustavia, un marin aborda Biba qui allait se mettre en quête d’un canot.
Sur son pull blanc étaient brodées en bleu outremer les lettres Tiger of Seas.
« Madame, dit-il simplement, lord Swanson m’a chargé de vous mener à son bord.
— Lord Swanson est tellement courtois ! s’exclama Biba.
— Nous passerons par le pont du Saint Erwan, nos deux vaisseaux sont trop proches pour que nous
puissions déployer notre échelle de coupée. Nous autres, nous grimpons par une échelle de corde.
— Mais je peux en faire autant, assura Biba, ce serait tellement amusant !
— Je ne peux pas prendre cette responsabilité, madame », dit le marin.
Il la regarda descendre vivement l’escalier et sauter dans le canot en admettant qu’elle pouvait aussi
monter à l’échelle — et toute cette sorte de choses…
Lord Swanson accueillit la journaliste dans son salon. Biba avait choisi pour cette rencontre un
ensemble de soie noire du plus bel effet, le pantalon légèrement flottant délivrant une image
sportive et pudique que son attitude ne devait pas démentir.
Elle s’inclina avec grâce lorsque lord Swanson lui tendit la main.
« Je suis vraiment très honorée… dit-elle.
— Eh ! madame, les vieux loups de mer peuvent connaître d’autres passions que les tempêtes !
plaisanta le lord, qui avait lu La Princesse de Clèves. Ainsi vouliez-vous m’interroger sur mon goût
de la mer…
— exactement. Et vous possédez un des plus beaux yachts du monde…
— Il prend de l’âge mais je m’y suis attaché, l’ai vieilli… Ce sera sans doute ma dernière passion et
ma dernière coque.
— Il ne faut jamais dire ça ! »
Il lui fit signe de s’asseoir. Les deux hublots ouvrant derrière elle, elle se sentait dans un salon
anglais, le mouvement de la mer imperceptible dans l’anse de Gustavia.
Swanson sonna, un serviteur parut.
« Que voulez-vous boire, maddame ? s’ensuit-il.
— Eh bien, à cette heure-ci… un porto.
— Et moi, comme d’habitude » compléta Swanson.
Les serviteur rapporta vite deux verres servis et deux bouteilles. Celle du yachtman était vierge de
toute étiquette. Il mira le merveilleux liquide dans la lumière déclinante.
« C’est le don d’un vieil ami qui vit en Écosse et qui, par chance, y possède une distillerie. Ainsi
m’offre-t-elle ce whisky en barrique, ce qui est très commode à bord, un gain de place
considérable…
— Je comprends, approuva Biba, qui avait tiré un petit carnet d’un sac de dimensions réduites.
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4ÈME TOME -V
Nouvel an à Saint-Barth (XIX)
Biba Lambert, une journaliste pipole, a obtenu, non sans mal, d’être l’envoyée spéciale de Gala
pour rendre compte de la traditionnelle orgie nautique dans l’anse de Gustavia au soir du 31
décembre, la direction de cet excellent magazine pensant tout de même qu’il y a des choses que le
populo n’a pas à savoir… Mais Biba est une chroniqueuse expérimentée qui pratique l’autocensure
sans plus s’en apercevoir. Il n’y a que sur le plan des mœurs qu’elle fait montre d’une originalité
certaine. Elle continue à piger pour son canard aristo qui bat de l’aile et c’est pour lui qu’elle
interviewe le sexagénaire lord Swanson, le plus élégant yachtman du monde.
« Le véritable yacht, commença Swanson, devrait être à voiles. Ce serait donc un bâtiment à deux
ou trois mâts. Pourquoi à voiles ? Parce que le vent offre une énergie gratuite assez sûre… à
condition de ne pas tomber dans le pot-au-noir…
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Biba, le stylo levé.
— On appelle ainsi des zones délimitées bien connues des anciens marins où un navire pouvait ne
plus recevoir un souffle de vent pendant tout un mois. Voiles carguées, avec un petit tourmentin, il
restait stoppé en plein Océan.2
— Ça devait être ennuyeux, estima Biba.
— Les hommes s’occupaient alors comme ils pouvaient, taillaient des maquettes, parfois
magnifiques, qu’ils vendaient pour rien dans un port, comme les gardiens de phare se distrayaient à
mettre en bouteille de vastes compositions dont le déploiement ne tenait qu’à un fil… Anatole
Jakovski a écrit un beau livre sur cet art naïf.
— Oui, Anatole Jakovski, bien sûr, approuva Biba, qui entendait ce nom pour la première fois.
— La navigation à voiles serait grandement facilitée aujourd’hui par la communication des
2 En fait le pot-au-noir est la Zone de convergence intertropicale, une zone de basses pressions entourant l’Équateur.
(Note du webmestre)
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prévisions météorologiques sans lesquelles ces courses ridicules entre des engins qui n’ont rien du
caractère d’un bateau (comme les monstres mécaniques surbaissés avec des roues d’une largeur
énorme n’ont rien du caractère d’une automobile) n’existeraient pas.
— Je vous approuve tout à fait, my lord, sourit Biba. Lorsqu’on sait vraiment où on va, il est inutile
d’y aller à toute vitesse…
Le« Belem » toutes voiles dehors
— Voyez, désigna-t-il une assez grande photographie, ce superbe trois-mats, toutes voiles dehors,
ce n’est pas un yacht mais un bâtiment de commerce français, le Belem, qui a été entièrement
restauré il y a une trentaine d’années. Quelle élégance ! Il avait été construit à Nantes en 1896 et
assura longtemps une liaison rapide avec le Brésil, ses soutes emplies de cacao. Les vents portants
réguliers au retour, la marchandise était livrée dans le délai convenu, et en bon état, ce qui est
essentiel.
— Il faut faire tourner, et non traîner, la marchandise !
— Qu’est-ce qu’un yacht ? Un bâtiment qui ne transporte que le plaisir de son possesseur (et
quelques marchandises d’un bénéfice fructueux à l’occasion). Il tient donc à disposer d’un logis
commode pour lui-même et de larges cabines pour ses amis. Or, sur un yacht à voiles de l’ancien
temps, vous deviez employer au moins vingt hommes au maniement des voiles, quinze autres pour
diverses tâches, et le poids de toutes ces présences pouvait devenir agaçant.
— Bien sûr, my lord, abonda Biba.
— Les Temps modernes ont proposé une gestion mécanique, et même électronique, de la
commande des voiles, mais dès que vous vous trouvez dans une bonne tempête, ça ne marche plus..
Il ne vous reste qu’à tout abattre et à prier…
— Fâcheuse posture.
— C’est pourquoi les yachts à machines se sont imposés, emportant moins de membres d’équipage
et, surtout, laissant à leur possesseur la disposition de la plus large part du bateau, ce qui permettait
de recevoir nombre d’amis, de leur proposer des croisières.
— Bien sûr, my lord.
— Le yacht a ainsi changé de fonction. Il représente un instrument de prestige (parce qu’il coûte
très cher) pour des capitalistes qui ne connaissent rien à la mer, sont assurés que les machines les
ramèneront ici ou là, où leurs avions les attendent… Ce sont des touristes de la mer.
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— Comme cette expression est juste, my lord ! »
Biba se sentait de mieux en mieux avec ce vieil homme charmant, qu’à la réflexion, elle ne trouvait
pas si vieil.
Lord Swanson, de taille élevée, possédait la sécheresse des vrais buveurs de whisky. L’air marin
n’avait guère tanné son visage puisqu’il passait la majeure part de son temps dans son appartement.
Il portait ses cheveux gris assez longs, dans un désordre anglais, une longue et fine moustache et ses
yeux pétillaient d’une grande joie intérieure. En réfléchissant mieux, Biba le trouvait craquant !
« Officiellement, reprit Swanson avec une pointe de satisfaction, le Tiger reste le yacht le plus
rapide du monde. Ce n’est pas que je sois pressé, alors quel intérêt ? Mon commandant me rend
compte trois fois le jour des prévisions météorologiques et me propose des routes pour éviter les
tempêtes, car j’ai horreur d’être secoué dans ma bibliothèque.
— Avec raison, approuva Biba. Surtout quand vous lisez Stevenson !
— Nous nous déroutons en forçant les machines, il nous arrive de faire demi-tour pour éviter
tempêtes ou cyclones. Le Tiger, en principe, est insubmersible. comme le Titanic était réputé le
bateau le plus sûr du monde… — Hélas !
— L’avenir va à une ligne de yachts comme ceux de Vincent ou de Robertson… Il paraît qu’ils se
sont offert une nuit américaine, sur son pont !
— Bah ! une fille saoule est tombée à l’eau, comme tous les ans, mais nos commandos de marine
l’ont repêchée illico ! »
Swanson rit de bon cœur, il aimait le mot illico. Et il se sentait de mieux en mieux dans la
compagnie de la chroniqueuse mondaine. Il lui resservit un porto et reprit un MacIlhennie.
« Où étiez-vous hébergée, cette dernière nuit demanda-t-il doucement.
— Sur le Bâton rouge.
— Damned ! il est miraculeux que vous soyez encore vivante !
— Et pourquoi donc ?
— Cette chose flotte comme un fer à repasser !
— Oh ! j’étais dans les étages et je sais nager ! se défendit Biba.
— Tout de même !
— J’étais en reportage, vous comprenez… »
Elle allait ajouter« Comme ici », mais trouva la comparaison inopportune. Il y eut un silence. Elle
se tenait dans une attitude très détendue avec le fauteuil profond (fleur de cuir, ça va sans dire) pour
écrin et Swanson se mit à imaginer sous les plis et les reflets de la soie des lignes plus précises. Il
jeta un œil à sa montre, une merveille de l’horlogerie suisse qu’il tenait de son grand-père, et
suggéra ;
« Vous serait-il agréable de dîner avec moi, ce soir ? »
Biba sursauta sous la question alors qu’elle se laissait aller à une sorte de rêverie…
« Mais c’est que… my lord, j’avais plusieurs interviews de prévues dans la soirée.
L’Affaire Hem (tome 4)
- Nouvel an à Saint-Barth (XIX) -
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— Depuis quand, railla Swanson, les journalistes ont-ils besoin de rencontrer ceux qu’ils sont
censés questionner ?
— C’est le plus souvent vrai, mais certaines susceptibilités sont à ménager. Paraître dans Gala, c’est
très important pour certaines idoles de peu d’avenir.
— Je ne sais pas », concéda Swanson.
Elle se leva, avec beaucoup de ressort, tira de son petit sac un portable sophistiqué, ouvrit son
agenda sur une tablette et déplaça ces obligations professionnelles au lendemain. Le plus grand
trouble l’avait saisie — à vrai dire depuis un bon moment. Elle aimait ce salon anglais et avait envie
d’y rester.
« Voilà, my lord, fit-elle en revenant vers lui, je me suis libérée pour ce soir.
— C’est très aimable, répliqua Swanson depuis son fauteuil profond. Il est trop de femmes à qui il
faille dire deux ou trois fois…
La taille de Biba vint à hauteur de ses yeux, et ses cuisses à portée de ses mains, il remarqua que
son pantalon vague n’était fermé que par un cordon serré par une double boucle. D’un geste précis,
il tira sur les deux bouts, la soie s’effondra, découvrant on fascinant pubis noir, car elle ne portait
pas de petite culotte.
« Oh ! my lord, vous n’y pensez pas ! » gémit-elle de façon mélodramatique.
Mais il y pensait impétueusement. Il jeta ses lèvres sur la vulve de Biba, que l’excitation avait
rendue ruisselante, en lécha la cyprine avant de corriger :
« Je crois que vous y pensiez aussi…
— Mais je ne pouvais pas le dire, convint Biba. Se jeter comme cela à la tête d’un marin, ce n’est
pas dans les usages !
— Puisque nous sommes seuls, soutint Swanson, personne n’en saura jamais rien. »
Il s’inclina de nouveau sur elle et l’embrassa jusqu’à l’orgasme avant de se relever et de la
débarrasser de son chemisier. Elle acheva de quitter son pantalon, ne lui restaient que d’élégantes
bottines noires.
Elle lui donna ses lèvres et porta la main sur sa braguette saillante.
« Nous dînerons à l’heure qui vous conviendra », en déduisit-il avec obligeance.
L’Affaire Hem (tome 4)
- Nouvel an à Saint-Barth (XIX) -
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4ÈME TOME -V
Nouvel an à Saint-Barth (XX)
Le commandant du Tiger of Seas toqua à la porte de la chambre de Swanson, qui montra une oreille
sous la couette.
« Monsieur, conformément à vos instructions, je suis venu vous avertir que le Bâton rouge s’apprête
à lever l’ancre… »
Swanson, qui croyait encore dormir entre les cuisses de Biba Lambert, se redressa vivement sur sa
couche, considéra que ce n’était pas le cas et sauta dans ses charentaises en promettant :
« Nous allons bien rire… »
Le commandant attrapa une confortable robe de chambre qu’il fit, avec une vigueur virile, enfiler au
polémiste.
« Les petits matins sont encore frais, prévint-il, mais ce qui est sûr, c’est que le printemps
reviendra…
— Vous avez impeccablement raison, Thomas, le remercia le maître du Tiger.
Tout son équipage se tenait en grand uniforme sur le pont du Tiger. Swanson vint à la proue où on
avait eu la précaution d’installer une table de bistrot, un petit mousse lui versa avec déférence une
tasse de thé de Ceylan et un autre lui tendit un vieux porte-voix, qui avait servi à Trafalgar.
« Nous allons bien rire » répéta l’aristocrate devant un équipage qui s’essayait malaisément à
l’impassibilité.
Ses passerelles retirées, le Bâton rouge donna un lugubre coup de sirène, les chaînes grincèrent
avant qu’il ne commence un mouvement imperceptible.
Lord Swanson se tourna vers son capitaine avec une moue inimitable.
« Connaissez-vous le désespéré qui gouverne cette chose ?
L’Affaire Hem (tome 4)
- Nouvel an à Saint-Barth (XX) -
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— Nous autres, marins, nous n’avons pas toujours la chance de pouvoir commander un bâtiment
d’exception », releva avec élégance le capitaine.
Le Bâton rouge, énorme et disgracieux, se détacha pesamment du quai de Gustavia, parut hésiter
avant de s’orienter vers la sortie de l’anse, ce qui le faisait défiler devant quinze des plus beaux
yachts du monde. Il était 6 heures du matin, ses ponts étaient presque déserts. Les pipoles avaient
fait la fête toute la nuit.
Sur un signe de leur capitaine, les marins du Tiger se raidirent, Swanson embouche son porte-voix
tandis que le Bâton rouge venait patauger à proximité : Martin, tu m’entends ? Nous nous sommes
réunis, propriétaires et capitaines, et nous avons désigné, à l’unanimité, ton rafiot comme le plus
laid de notre parade annuelle. Nous ne voulons plus voir, tu m’entends, cette espèce de paquebot
raté, aux lignes ridicules !
Ça, un yacht ? Tu t’es fait avoir au marché, Martin. C’est tout au plus un studio de télévision
flottant, avec quelques jolies femmes, c’est entendu, mais cette carcasse n’a rien à voir avec la mer,
elle ressemble à ton âme de marchand de béton.
Je te le dis au nom de nous tous : Dégage ! » Quelques têtes étonnées s’étaient montrées sur les pont
voisins. Un hublot entrouvert, Laurence et Vincent, qui venaient de vivre une seconde nuit
merveilleuse, riaient de bon cœur.
Sur le pont supérieur du Bâton rouge, une forme sombre, très élancée, agitait sa main droite. Le
second l’identifia facilement. Swanson, en réponse, se mit à agiter son porte-voix, attitude
inattendue chez un aristocrate anglais.
Son portable vibra, il put lire :« Je vous adore, my lord. Tout ce que vous voudrez, où et quand vous
voudrez… Biba »
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4ÈME TOME -VI
Les états d’âme de Gustavia
Gustavia et Toussaint avaient passé les fêtes de fin d’année à Marrakech, discrètement mais dans le
luxe et la volupté tout de même !
Le retour dans le petit bureau de la rue de Lancry n’en fut que plus pénible alors que se finalisait
pour notre héroïne la sortie de ce bizarre purgatoire.
Dans la période faste de la rue Monsieur-le-Prince, elle disposait de son propre bureau, sortait
quand bon lui semblait, sûre de rencontrer un informateur utile au Danton, aux Éditeurs ou au Café
de la Mairie — ou un admirateur plus ou moins célèbre. Tandis que là, elle n’avait rien à faire dans
les bistrots à bobos du canal Saint-Martin et y préférait le bon vieux café du coin.
La promiscuité avec ce type failli et déconsidéré lui devenait peu à peu insupportable. Il ne publiait
plus, grâce à son confrère Mac Milou, que de petits brûlots reflétant la confusion de ses idées. Il
avait été incapable de s’attacher un seul véritable écrivain, ce qui n’avait rien d’étonnant puisqu’il
ne savait pas lire…
Par mesure d’économie, sa vieille secrétaire balançait maintenant par courrier électronique les
argumentaires de ses bouquins à la presse : ils passaient encore plus vite à la poubelle qu’une feuille
de papier.
Gustavia prenait au moins la peine de les imprimer et de les tenir dans son sac puisqu’elle
rencontrait au moins deux journalistes, plus ou moins versés dans la critique littéraire, par jour.
« C’est vous qui les écrivez, chère Gustavia ? demandaient-ils
— Parfois… » répondait-elle, et c’était de moins en moins vrai.
« Alors, Gustavia, où en sont les comptes rendus ? soupirait Mouchalon.
— Le problème, monsieur le Président, comme vous le savez, c’est qu’il paraît trop de livres. La
presse et la télévision ne peuvent les mentionner tous. Pour peu que l’auteur soit inconnu, sans
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- Les états d’âme de Gustavia -
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relations et pas très télégénique…
— Je ne choisis pas mes auteurs parmi les top models !
— Vous devriez ! »
L’éditeur se tassait dans son fauteuil sous cette remarque de bon sens, puis enfilait sa veste et allait
faire un tour. Il recevait peu d’auteurs rue de Lancry, attrapait quelques méchants manuscrits en
ville, mais Mac Milou avait mis comme condition à la continuation de son aide que son efficace
collaboratrice, la jeune Marinette, recevrait ces travaux sous une forme électronique corrigée.
Mouchalon était bien incapable de faire la différence. Aussi la même petite scène avait-elle lieu une
fois par mois : l’espiègle Marinette, tout à son projet pharaonique d’acquérir un deux-pièces dans le
6e arrondissement, lui donnait rendez-vous au café du coin.
« Il s’agit donc d’un ouvrage de 360 000 signes, bourré de fautes. Je ne peux pas faire ça à la
perruque. Si monsieur Mac Milou me surprenait, j’y perdrais ma place. Donc à 12 000 signes à
l’heure, nous disons 20 heures, à 25 € la semaine mais le week-end, c’est le double.
— Ma petite Marinette !
— Donc 30 heures à 50 € nous font 1500 € ; la moitié à l’acceptation du travail.
— Je n’ai pas cet argent sur moi… — Par chance, il y a une billetterie tout près sur le boulevard. »
Ainsi se maintenait avec peine un rôle irréel, un alibi. Et Gustavia qui avait trouvé le sien, là par
hasard, sept années plus tôt n’en aurait plus bientôt besoin.
Elle reconsidérait toutes ces années avec un amusement mitigé ; Elle ne s’était pas vraiment
ennuyée avec gens de lettres et journalistes parce qu’ils étaient à ses genoux mais se disait qu’elle
aurait pu trouver meilleur emploi de son temps… La rencontre avec Toussaint avait balayé ces
regrets…
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4ÈME TOME -VII
Le Secret
La serveuse, en uniforme de la Maison Poulaga, retira le plateau de fruits de mer, les assiettes et les
coquilles creuses avant de faire rouler un chariot dont le plateau supérieur supportait plusieurs
petites cocottes de fonte répandant des effluves exotiques tenues tièdes par des réchauds à alcool.
Au-dessous étaient disposés des fromages et des pâtisseries.
Les deux convives, qui avaient arrosé les coquillages avec un limpide chardonnay de la Drôme,
continueraient avec une prestigieuse côte-rôtie carafée dans un large flacon au haut col. Le ministre
fit signe à la fonctionnaire de se retirer selon un code qui signifiait qu’on ne la réclamerait plus. La
femme inclina imperceptiblement la tête pour signaler qu’elle avait compris. La porte capitonnée se
referma en silence.
« Mon cher, commença Michèle, j’ai un peu attendu pour te confier ce secret, et puis il y a eu les
fêtes et ma tentative d’y voir plus clair, simple usage de la psychologie féminine…
— C’est toujours utile, la psychologie.
— Quand elle se heurte à un événement aussi imprévu que sensationnel : Sabine pourrait se marier.
— Bon. Jusque-là… Comme nous n’en sommes pas encore au mariage unisexuel, j’en déduis que
ce serait avec un homme.
— Exact.
— Et certainement pas un saxophoniste ou un chanteur de rue.
— Puissamment raisonné.
— Un homme très important… et très riche. Vieux ?
— Pas tant que ça. Nettement plus âgé qu’elle, mais fort éloigné du vieillard.
— La quarantaine saisie par le démon de midi. Pauvre garçon, aux prises avec cette machine
sexuelle. Tu le connais ?
— Non. Les renseignements concernant sa vie privée sont limpides. Quant à sa vie publique, elle
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- Le Secret -
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échappe à l’appréciation de la Police et regarderait plutôt ma collègue des Finances, l’impitoyable
Christine !
— Donc un puissant capitaliste ?
— On peut le dire.
— Et indépendant d’un capital familial.
— Oui, au moins en partie.
— Intéressant, ça.
— Mais tu ne devinerais jamais, malgré tes puissantes capacités déductives, car c’est un type qui
vient rarement à Paris, qui ne fait pas parler de lui, qui baise les bourgeoises de sa ville dans des
conditions de discrétion totale et que le mariage ne semblait pas emballer…
— Et puis il a rencontré Sabine Harold et tout a changé !
— Son père souhaite connaître ses petits-enfants…
— Et il sera venu te voir pour obtenir des renseignements sur Sabine, sa moralité, la pureté de ses
mœurs, etc.
— Tout juste.
— Tu le connaissais ?
— Depuis longtemps. Nous avons été en affaires sans que survienne jamais aucun problème. La
rigueur allemande… »
À cet indice, le divisionnaire sourit.
« Voilà qui resserre grandement la liste des suspects !
— C’est l’un des tout premiers dans l’ordre de la fortune, pour autant qu’on puisse l’estimer…
— Alors, il me suffit de repérer dans ce lot restreint celui qui aurait un fils de quarante ans
célibataire.
— C’est de Wendel, mon lapin !
— Nom de dieu !
— Eh oui, l’hypothèse est renversante mais elle existe. Le père, Otto, est venu me voir, je lui ai fait
l’éloge de notre amie, mais il y a la question religieuse et puis le style présumable de conjugalité qui
ne sont pas réglés. Otto veut un engagement ferme sur la question des petits-enfants.
— C’est légitime.
— Si ce mariage se faisait, imagine le bond social et politique de Sabine, les moyens dont elle
disposerait pour aller plus loin…
— Ouais. La présidente Harold de Wendel, ça sonnerait très européen !
— Ça n’a pas l’air de t’affoler.
— Nous sommes loin de 2017, et Sabine sera encore très jeune. Si elle sait s’entourer de conseillers
sérieux, comme Alain et toi, s’assagir et donner des descendants à la dynastie, on oubliera la vie
scandaleuse qu’elle aura menée auparavant.
— Tu sais, les vieilles conceptions morales ne tiennent plus. Ce qui aurait provoqué un grand
scandale il y a vingt ans ne mérite plus qu’un haussement d’épaules. Des déportements de Sabine,
on retiendrait leur aspect moderne ! Mais le bât pourrait blesser la belle-famille si on la mettait au
courant.
» Voilà le secret de demain, mon cher. Il nous faut agir en sous-main pour que cette union se
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- Le Secret -
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conclue — non que je tienne à rester ministre toute ma vie, mais à céder la place à quelqu’un qui
aurait nos mêmes conceptions de l’ordre public et de l’économie libérale.
» J’ai eu un entretien avec Sabine, au soir du nouvel an, elle semble fort loin de l’enthousiasme à
l’idée de devenir épouse et mère, mais n’a pas manifesté d’exigences rédhibitoires.
— Cette affaire vient hors de mes compétences.
— J’ai souhaité te mettre au courant car il y a ce que tu peux apprendre d’autre part. Un conseil
comme paternel délivré au bon moment pourrait porter ses fruits…
— Il faut qu’elle reçoive une demande claire, puis savoir si elle émane du fils seulement, ou de la
famille entière. Tu serais la mieux placée pour l’encourager à accepter ce pont d’or.
— Il faudrait que je rencontre le garçon sous un prétexte…
Arrange ça avec son père, va lui remettre dans sa ville la Légion d’honneur.
— Bonne idée ! »
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- Le Secret -
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4ÈME TOME -VIII
Propriétaire à Saint-Barth (I)
« Qu’en penses-tu, mon amour ? demandait Ambroise à Marie sur l’oreiller.
— C’est une petite opportunité, mais amusante. Avoir un pied-à-terre à Saint Barth, ce serait d’un
chic !
— Hem… Pour l’instant ce n’est qu’un terrain vague avec un tuyau muet…
— Quelle importance ? Je suis sûre qu’en cherchant bien, tu pourrais trouver des financements
publics pour faire construire, prime à la délocalisation, etc., et puis un coup de pouce de nos amis
ministres est toujours possible !
— Et après ?
— Après, une fois la villa construite, nous la louerons à prix d’or, sauf pour le nouvel an, pendant
lequel Saint-Barth concentre l’élite du monde civilisé, industriel et commercial !
— Je n’ai pas d’argent, Marie.
— Bah ! »
Ambroise Pamou obtint un rendez-vous de Sarah MacIlhennie pour le dimanche suivant à midi.
Passant la première partie de la nuit avec les fantômes de ses ancêtres, elle se levait tard mais, se
souvenant parfaitement de Pamou, elle l’invitait à partager son breakfast. L’hospitalité écossaise est
sans égale.
Pamou sauta donc la mer du Nord au matin, loua une voiture àà Edinburg et s’en fut vers les Hautes
Terres en se disant qu’il était encore en train de vivre, au cornet de la Destinée, une histoire folle.
Les petites routes étaient presque désertes en ce matin de janvier mais un vent d’ouest avait dissous
les plaques de verglas et le baladin du monde occidental vit se dresser devant ses yeux désabusés les
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- Propriétaire à Saint-Barth (I) -
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hautes murailles et les douze tours, tant rondes que carrées, du château principal du clan
MacIlhennie à 11 h 45.
Il stoppa son véhicule de louage devant le pont-levis. Une étroite passerelle s’abaissa et un garde
vint vérifier qu’il était la personne attendue. Il déclencha alors l’abattement du pont principal et
Pamou pénétra dans ces murs millénaires…
Comment cet imbécile de Mouchalon a-t-il fait pour rencontrer une fille pareille ? se demandait-il.
Un petit roturier de merde, ayant raté tous ses examens… Il faut croire que l’amour est aussi
aveugle que sourd aux avertissements du bon sens.
Un autre garde écossais, en costume traditionnel, vint tenir sa portière avant de lui faire traverser la
cour pavée et de le remettre aux mains d’une accorte servante qui l’appréhenda avec gourmandise.
Sa jupe était très courte, son petit gilet noir soulignait la finesse de son buste et elle portait de fines
chausses qui montaient aussi haut que possible sur ses robustes cuisse
« Monsieur Pamou, lui apprit-elle en un français rigolard, vous avez de la
chance, Madame vous attend avec intérêt, et elle n’est pas trop folle ce
matin ! »
Sur la porte du salon, elle annonça d’une voix claire :
« Madame, voici monsieur Ambroise Pamou ! » et elle tendit sa
croupe pour recevoir une petite tape de remerciement.
Pamou n’avait pas revu Sarah depuis douze ou treize ans. Elle leva sur
lui un regard éteint.
« Ambroise, murmura-t-elle, je vous reconnais.
— Moi aussi, madame, affirma le visiteur avec aménité. J’ai plaisir à vvous
retrouver. »
Elle lui fit signe de s’asseoir devant un de ces breakfasts ! Il y avait même du
caviar.
« J’espère que vous ne venez pas en émissaire de mon branquignol d’ancien
mari mais pour une raison plus sérieuse ! souhaita Sarah.
— Certainement, madame, pour une raison plus sérieuse. J’aurais pu vous écrire, mais j’ai préféré
faire comme ça.
— Vous avez bien fait, Ambroise. De quoi s’agit-il ?
— Eh bien, passant le nouvel an à Saint-Barth, je me suis souvenu que vous y possédiez une
propriété. Je me suis renseigné, je m’y suis rendu et quelle ne fut pas ma surprise en découvrant un
terrain vague !
— Je ne me souviens pas du tout… Vous êtes sûr ? interrogea la milliardaire. J’ai tant de propriétés
un peu partout.
— J’ai vérifié au cadastre, ce terrain vague vous appartient.
— Mais pourquoi aurai-je acheté un terrain vague ? Je ne me souviens pas… Le temps passe si vite,
et je dois m’occuper de mes aïeux.
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- Propriétaire à Saint-Barth (I) -
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— D’après ce qu’on m’a dit, il existait dessus une construction traditionnelle que le cyclone Cécilia
a emporté.
— Si bien qu’il ne reste plus rien.
— Exactement.
— Et vous êtes venu m’apprendre cette bonne nouvelle ?
— C’est-à-dire que si ce terrain ne vous intéressait plus, et si vous vouliez bien me le céder…
— Mais certainement, Ambroise ! Vous m’avez toujours été sympathique. Je sais, on m’a envoyé le
livre, que vous avez été la cheville ouvrière des éditions Mouchalon, qui n’auraient jamais existé
sans vous, sans l’activité colossale que vous avez déployée des années durant.
— N’exagérons rien.
— Si, si. Donc, ce terrain vague vous intéresse ?
— Oui. »
Mme MacIlhennie sonna, une secrétaire parut aussitôt.
« Comment s’appelle ce notaire parisien au nom ridicule, Gladys ?
— Tatillon, madame, maître Hippolyte Tatillon…
— Appelez-le. »
La communication fut un peu lente à s’établir, ce qui ulcéra Sarah. Elle actionna la fonction hautparleur par courtoisie envers son visiteur.
« Eh bien, Tatillon, que se passe-t-il que vous mettiez si longtemps à me répondre ?
— Il se passe, madame, que c’est dimanche et que j’allais passer à table avec des invités…
Vous les régalerez aussi bien dimanche prochain. Voilà, je souhaite céder ma petite propriété de
Saint-Barth à un ami.
— Bon. À quel prix ?
— Ça n’a aucune importance.
— Permettez, pas pour mes honoraires ! – Eh bien, mettez le prix courant, que le versement entre
les contractants a eu lieu hors la vue du notaire et monsieur Pamou passera à votre étude dans la
semaine.
— Il faudra qu’il me fournisse certains papiers. Il est français, ce Pamou ? – Qu’est-ce qu vous
permet d’en douter ?
— Un notaire doit tout vérifier.
— Faites ce que je vous demande dans la semaine, vous m’entendez, Tatillon, dans la semaine ! »
Elle raccrocha sèchement, Pamou se retenait mal de rire.
« Quel crétin ! » ponctua-t-elle.
Ils terminèrent gaiement leur breakfast.
Après quoi, Pamou tira de sa poche et tendit à la châtelaine un exemplaire de ses Souvenirs d’un
légume bien dédicacé.
« Quoi ! s’extasia-t-elle, un nouveau livre de vous ! Ah, Ambroise, vous êtes un homme
merveilleux !
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- Propriétaire à Saint-Barth (I) -
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— Eh oui, mon œuvre prend corps tout doucement. Cette petite chose a été accueillie de la façon la
plus flatteuse, mais je manque de temps.
— Pourquoi ?
— Les soucis de la vie quotidienne le rongent, mentit le patelin.
— Eh bien, Ambroise, il existe une solution toute simple : restez ici. Vous aurez un bel appartement,
avec de belles servantes, très soumises. Votre seule obligation sera d’assister, à la minuit, à mes
entretiens avec les spectres de mes ancêtres, tous d’une distinction vraiment écossaise.
— C’est très aimable mais je travaille dans un grand journal où on ne peut plus se passer de moi.
— Décidez ce que vous voudrez. Mais j’y pense, Ambroise, pourquoi voulez-vous acheter un
terrain vague ? Ce n’est pas pour faire du camping, je suppose ?
— Ce serait pour le cas où me viendraient les moyens de faire construire une petite bicoque un jour.
Si j’obtenais le prix Goncourt, par exemple…
— Et en attendant, vous dormiriez à la belle étoile ! »
La châtelaine sonna de nouveau, la secrétaire reparut.
« Mes carnets de chèques, Gladys, je vous prie.
— Oui, madame. »
Sarah MacIlhennie gribouilla rapidement un papier magique et l’adorna d’une large signature avant
de le plier et de le glisser dans une petite enveloppe.
« Je vous ai toujours considéré comme un brave garçon, Ambroise, aussi serviable que souriant, lui
assura-t-elle en la lui tendant. Je vous remercie de votre visite. »
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4ÈME TOME -VIII
Propriétaire à Saint-Barth (II)
Ambroise Pamou se retira, éberlué, de l’entrevue que lui avait accordée l’ancienne consort
Mouchalon. Elle avait été très aimable mais quelque chose n’allait pas, une fêlure sensible quoique
invisible la séparait de son visiteur. Il sentait qu’elle n’appartenait plus vraiment à ce monde agité et
vain, mais qu’elle était devenue, transcendant la mort et ses minimes incidents, une figure auguste
de l’éternité…
La piquante servante, qui attendait à la porte, dans une attitude respectueuse, mais naturelle, lui
apprit gaiement :
« Monsieur, votre chambre est prête !
— Mais je n’ai pas prévu de dormir ici ! » sursauta l’écrivain, qui ne songeait plus qu’à s’enfuir de
ce lieu hanté pour retrouver l’univers rassurant des aéroports, des chariots à bagages, des kiosques à
journaux et l’allure chaloupée des hôtesses de l’air.
Elle pencha sa jolie tête écossaise sur la droite avec une mimique adorable. Sa prunelle phosphora
d’un éclat malicieux.
« Mais qui vous parle de dormir ? Ce n’en est pas l’heure, que je sache.
— Exact, admit le fin lettré tout près de sombrer dans l’ahurissement devant cette remarque solaire
prononcée sans l’ombre d’un doute.
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— Venez donc, juste une heure. La vue de là-haut est magnifique, et puis nous recevons si peu de
gens de l’autre monde ici…
— Quoi ! s’effraya Ambroise Pamou, convulsé, que Dieu me damne ! Mignonne comme ça, ne
seriez-vous qu’un provocant fantôme ? À tout ce qu’on m’a rapporté de leurs habitudes, les spectres
ne sortent pas de leur néant en plein midi !
— N’ayez donc pas peur, grand fou, le conforta-t-elle en portant sa main d’aventure sur le fertile
poignet qui avait su donner les si décisifs Souvenirs d’un légume (Albin Michel, 2010), sentez-vous
ma vibration, ma tension, ma pulsion, ma tiédeur ?…
— Ces mots sont trop faibles, la belle ! Par la foi de saint Guénolé, mon patron, j’y sens un feu du
Diable !
— Eh bien, la main des fantômes va du froid jusqu’au glacial, c’est un signe auquel on reconnaît
infailliblement les trépassés qui se promènent !
— Comment en seriez-vous si sûre ?
— Mon état comporte, hélas ! des heures de service de nuit qui me contraignent à assister à des
veillées, manigances, outrances, sortilèges et autres oblations parapsychiques dont je vous passe,
par pudeur, certains protocoles suspects, proches du satanisme, puisqu’il arrive que mon corps luimême serve, dans l’exaltation des esprits, de table d’exorcismes, avec toutes les pollutions
imaginables que ces rituels imposent… On y perd ainsi beaucoup d’innocence.
— Hem… Je vous avoue que je suis peu versé en ces matières. Je ne sais même pas si nous avons
un subtil chroniqueur pour ça, au Figaro.
— Selon une théorie que Madame a empruntée des idées sociales arrêtées de son feu follet de mari,
le petit personnel reste corvéable à toute heure, sans majoration. Celle qui me précédait s’en
plaignant, on l’a jetée dehors !
— Mais, bon dieu ! le sieur Mouchalon n’a pas défuncté, que je sache ! Le Parisien montrait encore
sa bobine réjouie de libéral optimiste avant-hier et vantait sa personne !
— Pour elle, sans donner sa pièce à Caron, il a passé l’Achéron, c’est déjà un progrès !
— Quelle funèbre ironie ! Et quelle préalable satire d’un escroc du dernier moment !… »
La belle servante se cambra pour mieux intéresser le dominical visiteur. Et il y avait de quoi ! Point
n’était besoin de révérer Pétrarque pour saisir le sens de son allant !
Elle poursuivit, avec une vivacité à laquelle on pouvait imaginer mille racines :
« J’ai dû assister à de terribles, horrifiques séances d’envoûtement, y collaborer même puisque,
selon les maîtres thaumaturges qui assistent Madame au cours de ces transes vertigineuses, aux
allures démoniaques, mon corps tellurique constituerait un puissant, précieux vecteur magique, une
arche de transcendance…
— C’est au moins un compliment, sourit l’écrivain conservateur qu’un grand trouble envahissait
sans qu’il pût s’en défendre.
— Il est vrai que, dans ces moments-là, je me sens devenir une autre… créature, d’une espèce
inconnue.
— J’imagine que ces métaphysiciens se servent de ce vecteur en tous sens pour parvenir à leurs
fins… » avança le collaborateur du Figaro avec discrétion.
L’Affaire Hem (tome 4)
- Propriétaire à Saint-Barth (II) -
131/500
La belle servante hésita, tout en incendiant le questionneur de la flamme de ses yeux volontaires :
« Il s’agit de pratiques secrètes dont je ne puis rien révéler sans encourir le risque d’être
métamorphosée en araignée, salamandre ou chauve-souris.
— Ce serait vraiment dommage… la galantisa Ambroise Pamou, subjugué par sa chaude et froide
douceur écossaise. Encore qu’en salamandre…
— Non ! Je me préfère telle que je suis !
— Vous demande-t-on de vous mettre nue au cours de ces exercices plus ou moins chamaniques ?
— Bien sûr, les magiciens nomment cet état “la tenue de pureté”. Ils y tiennent beaucoup…
— Bonnes soient leurs raisons… Vous fait-on prendre des drogues ?
— Non, je dois boire simplement certains philtres qui multiplient mes pouvoirs séraphiques. Ma
conscience alors se met à danser ! »
Le visiteur se fit dubitatif.
« N’abuserait-on pas, au cours de ces transferts
substantiels, de votre complaisance à tout supporter —
votre jeune corps offert comme une table opulente et
dressée ?
— Il m’est arrivé d’y penser, mais comme toutes ces
scènes ont lieu sous les yeux des ancêtres et seigneurs
successifs du château, il ne peut rien s’y passer de
véritablement inconvenant.
— Il faut l’espérer.
— Les mœurs étaient solides en ce temps-là, ou les
siècles auraient-ils effacé les traces de leurs stupres ?…
— Bonne question, et qui me paraît encore meilleure tombant de vos lèvres purpurines, si
attirantes…
— Certains rituels comportent des égarements manifestes, mais j’obéis à tout car je tiens à garder
ma place. J’aime ce château, le service y est doux, sauf à travers les transes votives des nuits de
pleine lune, mais j’ai accoutumé à ces excès bizarres et à leurs conséquences.
— Quel but principal visent-ils ?
— Le croiriez-vous ? L’intention obstinée de ma spirite patronne serait de transformer son vieux
branquignol en crapaud !
— Ça, j’avoue que ça ne lui irait pas mal ! s’amusa le visiteur. La fonction mystique de votre corps
me deviendrait alors évidente… Il excite si vivement l’essence de la contradiction, comme eût
théorisé Dietzgen ! »
Les lèvres de la tendre fille esquissèrent un mouvement de commisération.
« Pourquoi tant de haine ?
— Ça se discute, gente damoiselle. Hildegarde de Bingen elle-même ne pensait-elle pas que les
âmes doivent rejoindre pour persévérer dans l’éternité, par de sombres détours, les enveloppes
fatales qu’elles méritent ?
— Tout de même, de vouloir transformer son ancien époux en crapaud, quelle abomination !
L’Affaire Hem (tome 4)
- Propriétaire à Saint-Barth (II) -
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— C’est sans doute ce qui lui irait le mieux.
— Si vous prenez le parti d’en rire !
— En crapaud de bénitier, il serait épatant !
— Où l’installeriez-vous ?
— On le porterait avec pompe à Saint-Sulpice ! Les habitués du Café de la Mairie viendraient lui
jeter de la menuaille dans le goitre ! Charles Dantzig, dont le poignet est bon à tout, marquerait des
points ! »
La belle servante porta ses mains devant ses yeux pour complaindre :
« Ô, combien de ces malheureuses bestioles ont été sacrifiées sous mes yeux, ou même sur mes
reins. Pour certaines, selon une pratique cruelle des plus méchants garnements, on leur faisait téter
un bout de cigare, au prétexte que l’envoûté est un gros fumeur, jusqu’à ce qu’elles explosent ! Ces
tours barbares jetaient Madame en des extases teintées de lubricité…
— Vous avez donc supporté ces transgressions et cette bave ?
— Oui. Les vrais spirites préfèrent, dans l’initiale souillure, le crapaud au serpent — c’est un secret
ontique essentiel, gardez-le pour vous.
— La métaphysique a de ces ressources…
— Vous le connaissez bien, ce crapaud futur ?
— Mieux que le fond de ma poche. — Il n’est pas douteux que nous réussirons sa métamorphose !
Il m’en coûtera, mes reins seront brisés mais ma fonction au service du clan et de ces vieux murs
confirmée…
— Il me doit son dernier succès de librairie, mais il a dû cracher, ce qui va dans votre sens ! C’est
un jean-foutre de première ! Il colle à mes chausses depuis près de vingt ans ! »
Le mot inspira l’écrivain. Le cœur à la renverse, il porta sa main droite sur le haut de la chausse
gauche de la servante avant de remonter un peu sa jupette et ne trouva plus haut qu’une hanche nue,
frémissante et chaude. Il en parut fort soulagé.
Elle soupira, lascive, posa gentiment une main sur sa poitrine.
« Vous sentez bien que je suis une bonne fille en chair et en os, qu’il n’y a a dans mon désir ni
lézard ni crapaud…
— Oh ! en chair et en os, elles sont souvent aussi dangereuses que des succubes, objecta Ambroise
Pamou avec raison. J’en ai fait vingt fois la plus sombre expérience ! C’est encore une question
d’âme.
— Ce trait d’humour est très anglais. Vous voilà rassuré, j’espère », augura-t-elle en serrant son
poignet.
À ce contact, il ne put maîtriser le tremblement de ses os.
« Que saint Erwan me protège ! invoqua-t-il avec émotion.
— Mais oui, faites-lui confiance et montez un moment dans ma chambre… Il n’en adviendra aucun
mal. »
L’Affaire Hem (tome 4)
- Propriétaire à Saint-Barth (II) -
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4ÈME TOME -VIII
Propriétaire à Saint-Barth (III)
Ambroise Pamou, notre picaresque héros, redescendit presque en roue libre des Hautes Terres après
avoir subi plus d’une heure de déchaînement orgastique de la part d’une jeune, dynamique et
entreprenante servante écossaise.
Il rendit la voiture, formalité toujours ennuyeuse quand le loueur tourne autour pour apercevoir une
rayure laissée par le précédent utilisateur qu’il n’aurait pas notée… On le reconduisit à l’aéroport et
il embarqua sur le vol de retour qu’il avait prévu.
Dans l’avion, il descendit une Martins avant d’entrer en somnolence, la fille du château l’avait
fatigué. Ce ne fut qu’à l’annonce de la descente qu’il recouvra ses esprits : il plongea la main dans
la poche intérieure de sa veste, en retira la petite enveloppe, prêt à ne s’étonner de rien, tant il était
convaincu de la folie de Sarah, mais les yeux lui sortirent de la tête devant un chèque qui semblait
rédigé en bonne et due forme, à tirer sur le Crédit des Antilles, un chèque de 500 000 €…
Il le rempocha vivement, comme s’il allait se mettre à flamber sous ses yeux.
Ayant repris pied sur la terre, il se fit conduire au siège du Figaro (il est toujours bon de faire
semblant de travailler, surtout le dimanche, à des heures inhabituelles). Il y retrouva le jeune
Philippe Herbot, du service politique, qui passait pour royaliste, avec qui il sympathisait. Ils
décidèrent d’aller partager une choucroute et des généralités sur les Grands Boulevards. Tout se
passa bien entre ces deux conservateurs jusqu’au café, mais Herbot reçut un appel intime et quitta la
table sur un sourire entendu.
L’Affaire Hem (tome 4)
- Propriétaire à Saint-Barth (III) -
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Pamou traînailla, entrouvrit deux ou trois nouveaux livres, à lui dédicacés, qu’on avait empilés sur
son bureau, sans y entrevoir le moindre intérêt : ces noms d’auteurs étaient inconnus et, pis, ne
figuraient même pas dans son carnet d’adresses !
Puis il rejoignit à pas dolents La Tolérance, le bordel hyperlibéral dirigé par sa maîtresse, Marie
Galante. En ce triste dimanche de la mi-janvier, les filles désœuvrées se promenaient dans le salon
de présentation en fumant de longues cigarettes turques.
Ambroise, après les avoir embrassées et complimentées à sa manière pateline, rejoignit le cabinet de
son amante.
« Tu es là ! C’est merveilleux ! se réjouit-elle.
— Quoi d’étonnant ?
— Cette vieille timbrée commande des fantômes et je craignais qu’ils ne t’attrapassent !
— Ils ne sortent pas en plein midi. La lumière solaire éblouirait leur orbite creuse.
— Alors ?
— Ça a marché comme sur des roulettes, elle m’avait à la bonne, ne se souvient plus exactement de
cette histoire qui remonte à quarante ans au moins. La cession se fera dans la semaine chez un
tabellion parisien.
— À quel prix ?
— Hem… hors la vue du notaire.
— Ah ! Ambroise, tu es génial, et te voilà propriétaire ! »
Par prudence, Pamou avait décidé de ne rien dire à sa maîtresse du chèque fou qu’il avait reçu de la
descendante des fantômes… Il doutait de sa validité et n’y croirait vraiment qu’une fois le grisbi
encaissé. Mais ce délai l’amènerait à continuer à se taire.
Marie n’avait encore pris aucune disposition en sa faveur. Accident, maladie ou fâcherie, le
journaliste retrouverait le champ pelé des vaches maigres si son amante venait à lui manquer. On
s’habitue si vite à la fortune…
La possession d’un terrain sur une île enchantée et d’un demi-million d’euros lui permettrait de voir
venir. Ce coup doré du sort ne lui permettrait pas de se mettre sérieusement à ne rien faire mais
constituait une garantie psychologique réconfortante.
Pour lui, la retraite à Saint-Barth resterait un rêve, sauf à épouser une femme riche. Comme il
n’avait guère travaillé avant trente-cinq ans, il ne pourrait espérer percevoir une modeste retraite
que vers soixante-quinze ans au plus tôt — plus vraisemblablement quatre-vingts en raison de
l’inversion de la pyramide des âges, quelle que soit la sensibilité au pouvoir (il ignorait encore que,
dans son programme réel, son amie Sabine Harold en prévoyait la suppression pure et simple). Finir
ses jours à Saint-Barth en octogénaire fauché ne serait pas très gai…
L’Affaire Hem (tome 4)
- Propriétaire à Saint-Barth (III) -
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4ÈME TOME -VIII
Propriétaire à Saint-Barth (IV)
Qu’il est plaisant d’avoir pu mettre la main sur un héros positif, à qui tout réussit : le journalisme, la
littérature, les amours et les aventures, à qui la fortune vient de sourire doublement… et ce n’est pas
fini !
Ambroise Pamou avait pris rendre-vous au Crédit des Antilles, avenue de l’Opéra. Nos fidèles
lecteurs se souviennent de l’accueil aussi exotique qu’élégant qu’on y recevait, qui ne sera donc pas
répété pour ne pas rallonger inutilement ce récit.
En l’absence du directeur, il fut reçu par la sous-directrice, Florence Aignan, la seule Blanche de la
maison mais dont l’épiderme délicat prenait facilement un hâle caribéen.
Un peu gêné aux entournures, il lui tendit le petit papier dément de Sarah en susurrant :
« Voilà, je souhaiterais ouvrir un compte chez vous. Dites-moi qu’il n’y a pas de problème… »
Florence le gratifia d’un merveilleux sourire.
« Les problèmes, cher monsieur, nous sommes là pour les résoudre. »
Elle déplia le chèque mais dut peiner à masquer sa stupéfaction.
« Ah ! Mme MacIlhennie ! Quelle cliente adorable, un peu fantasque mais adorable ! C’est une amie
à vous ?
— Oui, souffla Pamou. Une vieille connaissance qui s’est transformée en amitié durable, en tout
bien tout honneur !
— Les relations d’ordre privé de nos clients font partie de notre secret bancaire, cher monsieur »,
spécifia la ravissante banquière.
Elle observa une petite minute d’un silence commercial.
L’Affaire Hem (tome 4)
- Propriétaire à Saint-Barth (IV) -
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« Même si vous n’êtes pas spécialisé dans les questions économiques, cher monsieur Pamou, je n’ai
pas besoin de vous dire qu’un chèque d’un tel montant devrait être déclaré à la Banque de France…
— Ennuyeux, ça.
— J’ai utilisé le conditionnel, cher monsieur, un temps trop négligé dans notre admirable langue
française.
— C’est vrai.
— Le Trésor qu’on dit public cherche à grappiller sur toutes les transactions… C’est un prêt qui
vous est consenti ?
— Pas exactement.
Un don ?
— Si vous voulez… »
La sous-directrice reconsidéra le petit papier avant de s’exclamer :
« Mon cher, vous jouez de fortune ! Notre cliente est moins folle qu’il n’y paraît ! Ce chèque est
émis depuis l’un de ses comptes à Saint-Martin et il est censé avoir été signé à Saint-Barth…
— Depuis quelle adresse ? demanda Pamou sans y penser.
— 5, chemin des Cyclones. »
Ce fut comme si une douce tornade avait enlevé l’écrivain dans ses bras invisibles, il improvisa une
explication recevable :
« Il ne s’agit pas, comme vous vous en doutiez, d’évasion fiscale…
— J’étais à mille lieues d’y penser ! D’ailleurs, cet argent était déjà en lieu sûr.
— Voilà le fait : j’ai passé les fêtes du nouvel an à Saint-Barth, à l’invitation d’un ami breton. J’ai
voulu voir la propriété de Mme MacIlhennie et on m’a montré un terrain vague ! Je le lui ai acheté et
elle m’a offert cette somme en compensation pour financer les premiers travaux… Quoi de plus
net ?
— Le Trésor, hélas ! ne raisonne pas ainsi mais remplit ses bas de droits de cessions ou de
successions. Sans paradis fiscaux, il n’y aurait plus d’affaires possibles, mais les responsables en
sont conscients. La Chambre des députés vient ainsi d’établir la liste« noire » de 591 paradis
fiscaux, le Luxembourg et la Suisse ne recevant qu’un avertissement — et Saint-Martin est
épargnée…
— On respire tellement mieux là-bas…
— Je fais le nécessaire, cher monsieur, pour ouvrir votre compte au Crédit des Antilles avec notre
cadeau de bienvenue de 10 000 € mais je ne peux prendre aucun risque pour l’encaissement d’un
chèque d’un tel montant. Je vais en adresser le fax et il sera décaissé du compte de la tireuse mais
pour entrer sur le vôtre, il faudra présenter le titre original.
— Bien sûr », approuva le nouveau client.
Les yeux de la belle banquière devinrent d’un éclat de magnésium.
« Le plus simple ne serait-il pas de le transporter physiquement, vous et moi ? »
Florence savait avoir affaire à l’un des littérateurs les plus prometteurs du nouveau siècle.
L’Affaire Hem (tome 4)
- Propriétaire à Saint-Barth (IV) -
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« Comment l’entendez-vous ? se défia Pamou.
— Eh bien, les vols Air France pour Saint-Martin sont très pratiques, pas de décalage horaire à
l’aller, un service de bord parfait et la durée du vol nous permettrait de faire plus ample
connaissance…
— Écoutez, se défendit Pamou, qui se doutait de quelque chose, ce serait sans aucun doute très
aimable… agréable, mais les rédacteurs du Figaro doivent rester toujours en alerte, comme mes
ancêtres, toujours prêts à sauter dans le canot de sauvetage et à souquer. Pour nous, sauf ceux de la
presse judiciaire, les congés n’existent pas, la direction argue que notre travail nous offre bien assez
de merveilleux voyages, et je passe les mois d’été en bermuda à préparer la rentrée littéraire.
» Enfermez, je vous prie, ce chèque dans votre coffre le plus sûr, son encaissement n’a rien
d’urgent. Un responsable de votre banque lui fera passer l’Océan. »
Pamou avait dévié in extremis la proposition de cette femme intéressante parce qu’il estimait avoir
déjà trompé son amante en ne lui révélant pas le don conséquent qu’il avait reçu. Trouver un
prétexte pour retourner là-bas avec une autre femme lui semblait indélicat et risqué : une
indiscrétion est si vite arrivée !
Et puis Marie lui plaisait vraiment, par sa position singulière dans la société de son temps aussi…
La petite cachotterie des 500 000 € pourrait se révéler un jour comme une« bonne surprise », Marie
n’en était pas à ça près mais, si les choses tournaient mal entre eux, il pourrait négocier cette
propriété romantique un bon prix plutôt que d’espérer y prendre une retraite impossible…
La banquière forma une petite moue dépitée. Le client rectifia :
« Ce qui est sûr, chère madame, c’est que, dès que ma bicoque sera habitable, j’organiserai, dans ce
cadre magnifique une petite fête et que vous serez mon invitée.
— Comme vous êtes gentil… » admit-elle à regret.
L’Affaire Hem (tome 4)
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4ÈME TOME -IX
Un rêve risqué d’Ambroise Pamou
Cette nuit-là, le sommeil d’Ambroise Pamou, notre
capricieux héros, fut dangereusement troublé.
Il régnait toujours dans l’agence du Crédit des
Antilles une bonne chaleur tropicale et la sousdirectrice recevait aussi légèrement vêtue que les
créatures de rêve de l’accueil. Un séjour de fin
d’année à la Réunion, dans l’un des meilleurs
palaces du monde, lui avait permis de restaurer un
hale qui la créolisait à ravir…
Sa proposition impromptue d’enlever Pamou
décrivait un style décidé peu embarrassé par les
préambules et les convenances. Il y avait de quoi en
rester troublé et, dans l’inconscience créative du
rêve, le dormeur avait ouvert sa robe, elle avait
pesé sur ses épaules, gémi sous ses lèvres, etc.
Ambroise Pamou avait comme vu et senti dans le
bureau de la banquière ce piège parfait qui se
refermait sur lui dans la nuit.
Auparavant, il avait regretté de ne pas être allé plus
loin, tout en maintenant ses raisons de rester à son
« Rêve érotique », peinture de Lukáš Kándl
poste au Figaro. Quand Florence s’était levée à la
fin de leur entretien, elle était venue si près de lui, l’échancrure de sa robe légère si profonde qu’il
avait pu identifier que le seul parfum qu’elle portait émanait de son propre corps.
Elle avait tenté de le noyer dans ses yeux pers.
Cette femme fantastique pouvait être aussi riche que Marie, lui proposer une vie fastueuse,
indispensable à l’écrivain laborieux dont l’œuvre n’est pas encore produite. Une seule question le
chiffonnait : était-ce une vraie ou une fausse blonde ?
Par une heureuse négligence, pour cette fois, il n’avait pas retenu son prénom qui aurait autrement
jailli de ses lèvres tandis qu’il baisait son ombre…
Nos spirituelles et perspicaces lectrices sentent bien que le héros commence à glisser sur la pente
savonneuse d’une grave infidélité.
L’Affaire Hem (tome 4)
- Un rêve risqué d’Ambroise Pamou -
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…Au matin, son amante lui demanda sur un ton mi-plaisant :
« Quelle est donc cette Paule qui te faisait rêver et jouir cette nuit ? Aucune de mes putains ne se
prénomme Paule… Serait-ce une nouvelle journaliste du Figaro ? Une petite stagiaire à initier aux
ficelles et complaisances du métier ?
— Non, mon amour, travestit froidement l’onirique incube. J’étais secoué par un problème
sémantique à cause de ce terrain vague à Saint-Barth. On appelle là-bas les maisons traditionnelles
des peaules, ou péaules, et je me demandais si notre argotique piaule ne viendrait pas de là…
— Quel esprit merveilleux ! Même en dormant, tu ne peux t’empêcher de travailler !
— C’est vrai, je suis comme ça…
— — L’interprétation de ton rêve est facile : tu préférerais une maison à un terrain vague…
— Ça doit être ça, encore qu’une maison sans terrain…
— Il ne faut pas te tracasser pour si peu. Ton terrain, viabilisé, se trouve dans un endroit superbe.
Comme ce n’est pas de nos jours qu’on te bâtira dessus une… piaule traditionnelle, tu n’as qu’à le
revendre et à en chercher une qui te convienne. Je compléterai ce qui manquera. Cette idée d’un
petit cabanon à Saint-Barth est tellement chic ! Depuis Marie-Galante, de courtois yachtmen nous
conduiront à Gustavia. Nous ferons du yacht-stop ! »
Le cauteleux Pamou sourit à cette idée originale de sa vieille maîtresse qui le lavait de tout soupçon
de nocturne infidélité. Non que Marie lui parût moins charmante ou plus flétrie que la veille mais
quand on vient d’étreindre en loucedé une éclatante femme de trente ans…
L’hypothèse intelligente de céder le chemin des Cyclones pour acquérir une propriété bâtie avait de
quoi plaire à l’homme de lettres et de papier-journal. Marie arrangerait cette affaire avec son
expérience antillaise et aurait l’élégance de laisser les actes à son nom. Il posséderait donc une
maison dans cette île enchantée et une cagnotte de 500 000 € créée par la fantaisie d’une
excentrique châtelaine écossaise… Ne serait-il pas hautement logique de valoriser encore cet
argent ?
Les mots cabalistiques tombés des lèvres non moins magiques de la belle banquière se cognaient
dans le crâne de l’écrivain :« Les problèmes, cher monsieur, nous sommes là pour les résoudre… »
Il se promit de la rappeler dès que le grisbi lui aurait été crédité pour lui demander de faire fructifier
cette jolie somme. Il pourrait aussi lui demander conseil pour son acquisition sur l’île, sa banque
pouvant intervenir très favorablement. Il pourrait lui demander tant de choses…
Ils pourraient se retrouver là-bas quelques jours sans inconvénient. À ce moment, Pamou, par un
rocambolesque concours de circonstances (le seul qu’il fût capable de gagner…) ne serait plus le
pauvre type qu’il figurait encore six mois plus tôt, soutenu à bout de bras par le généreux patron du
Figaro, mais un quadragénaire arrivé que les meilleurs critiques avaient comparé à Faulkner, à
Boulgakov, à Ramón Sender et à Jean-Edern Hallier.
Remarquable femme d’affaires, Florence Aignan n’était pas très cultivée et cette rafale de
références prestigieuses ne laissait de l’impressionner.
L’Affaire Hem (tome 4)
- Un rêve risqué d’Ambroise Pamou -
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Pamou se disait, avec raison, que cette financière habituée à fréquenter les plus grands palaces du
monde serait flattée d’être reçue dans sa vieille peaule gustavienne par le plus célèbre auteur de
Saint-Germain-des-Prés…
L’Affaire Hem (tome 4)
- Un rêve risqué d’Ambroise Pamou -
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4ÈME TOME - X
L’île hors Thrésor (I)
Les aléas de l’Histoire donnèrent un siècle Saint-Barth à la Suède sans qu’il s’ensuive un
changement de style chez ses habitants. La marine suédoise trouvait dans l’anse de Gustavia un
magnifique port naturel et les nouveaux occupants ne marquèrent leur passage à terre que par la
construction d’une petite église pour les besoins de leur religion.
Lorsqu’ils rendirent cette souveraineté par un autre traité, les insulaires avaient adopté des habitudes
et des usages qu’il n’était plus possible de renverser.
Les termes de ce traité sont sans ambiguïté, ni malignité de la part des diplomates suédois : il fut
entendu, reçu et signé qu’on ne reviendrait pas sur les aspects de la souveraineté suédoise, que les
engagements, dévolutions de propriété, baux et autres accords passés sous l’autorité suédoise se
continueraient pour les citoyens de Saint-Barth, que ce traité place de fait sous une protection
indiscutable.
Il fut signé à Paris le 31 octobre 1877. Les bouchers de la commune tenaient encore le haut du pavé,
les communards qui n’avaient pas été massacrés se battaient avec les cyclones à la NouvelleCalédonie, Louise Michel reprisait les chaussettes du jeune Henri Bauër et, en France, pour faire
bonne mesure, on songeait à rétablir la royauté, Déroulède patrouillait du matin au soir, le temps
n’était pas à vaticiner sur les termes du retour de l’île de Saint-Barthélemy sous la souveraineté
française.
Or, ce traité dispose en son article 3 :« La France succède aux droits et obligations résultant de tous
actes régulièrement faits par la Couronne de Suède ou en son nom pour des objets d’intérêt public
ou domanial concernant spécialement la colonie de Saint-Barthélemy et ses dépendances. »
Admirons la parfaite limpidité de ce langage diplomatique qui spécifie que les droits particuliers des
habitants de l’île se continueront… au nombre desquels celui de ne pas payer d’impôts (sur le
revenu, le foncier, etc.).
L’Affaire Hem (tome 4)
- L’île hors Thrésor (I) -
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Cette situation originale n’entraîna pas une espèce d’évasion fiscale des décennies durant, puisque
l’île était peu accessible pour un particulier, il eût fallu y dépenser beaucoup de temps et qu’une
déclaration de résidence principale à Saint-Barth pouvait être facilement contestée.
Il n’en va plus de même avec la commodité de la circulation aérienne, même si les agents du fisc
mènent des enquêtes pour coincer les malins plus proches des méthodes de l’espionnage que de la
simple police…
Mais on voit mal ce qui interdirait à un citoyen, simple locataire en France métropolitaine et
possesseur d’une cabane à Saint-Barth, de la déclarer comme résidence principale.
On se souvient qu’au début de ce récit, il y a très longtemps, l’agent littéraire Adèle Zwicker avait
relevé que notre héros lamentable, l’éditeur véreux Hugh Mouchalon, possédait une adresse à SaintBarth. C’était le 5, chemin des Cyclones, que son épouse venait de léguer à l’écrivain Ambroise
Pamou. Mais il avait conservé cette domiciliation pour échapper à certaines tracasseries
administratives, jouissant d’autre part de hautes protections dans l’État.
En quinze ans d’escroqueries dans l’édition, qui concernaient des organismes comme l’URSSAF ou
l’AGESSA, qui engagent automatiquement des poursuites en cas d’impayés, jamais le plus petit
embarras, jamais le moindre contrôle fiscal, alors que ses informations légales, quand il en donnait,
étaient manifestement suspectes, et sciemment falsifiées. Si on y ajoute une adresse à Saint-Barth,
l’agent du fisc le plus débonnaire se doutera de quelque chose.
Mais oublions un instant notre héros lamentable pour revenir à la situation initiale : l’île fut mise
sous la dépendance administrative, toute théorique, de la Guadeloupe et on ne demanda pas à ses
habitants, par telle manœuvre tortueuse, d’accéder à la dignité de contribuable français — ils étaient
moins de trois mille, pour la plupart très pauvres, protégés par la misère et par la mer… Il leur
arrivait de se sentir très seuls au milieu des cyclones, ils ne le reprochaient à personne mais
considéraient ne rien devoir à un monde lointain, indifférent.
À leur envoyer un percepteur, les impôts qu’il aurait réussi à lever n’auraient pas payé son
traitement et son entretien sur place. Mais, comme on va le voir, l’Administration ne raisonne pas
ainsi et tenta de mettre fin à cette situation pour elle intolérable.
L’île de Saint-Barth est constituée par les vestiges d’un ancien cône volcanique, mais l’activité
sismique y semble éteinte. Son relief est accidenté, les surfaces cultivables y sont réduites et, sauf
quand il pleut, il n’y a pas d’eau, ce qui complique considérablement l’art du jardinage.
Comme dans les habitats perchés, façon oppidum d’Ensérune, l’eau était recueillie par un réseau de
conduites emplissant des citernes, on ne l’utilisait donc qu’avec parcimonie.
L’exiguïté des pâtures ne permettait pas la présence de grands animaux (chevaux, buffles,
éléphants) ni le manque d’eau celle du cochon, qui en absorbe beaucoup pour sa réhydratation
interne. On se contentait d’ânes ascétiques pour le bât et de chèvres sarcastiques pour fournir un
maigre lait.
L’Affaire Hem (tome 4)
- L’île hors Thrésor (I) -
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Dépourvue de viande, la boucherie devenait donc une science inconnue qui aurait obligé les
insulaires à n’espérer leur provende que de la mer s’il n’avait existé un sauveur d’apparence
modeste mais d’un rendement énergétique incomparable : le poulet !
Champion de la création de protéines animales, nourri de maïs local et de quelques céréales
importées, son œil rond et attentif ne laisse rien échapper dans la sphère du manducatoire, comme
eût dit Georges Bataille : débris comestibles apportés par le vent, insectes maladroits, coléoptères
distraits enrichissent son régime alimentaire… pour son malheur. Il devient bon à plumer et à rôtir
en un temps très court, avec un gain énergétique appréciable par rapport aux céréales consommées.
Les anciens habitants de Saint-Barth ne faisaient pas ce calcul économiste mais il s’en doutaient un
peu. Gloire au poulet3 !
Les poissons, quoiqu’il y paraisse, sont des animaux terriens. Les poissons d’eau douce s’attardent
dans mares ou étangs, fréquentent les fleuves et les rivières où ils sont souvent victimes de pêcheurs
perspicaces. Les poissons de mer se plaisent, pour leur malheur, au voisinage des côtes et des îles.
L’archipel dont Saint-Barth forme le centre est très poissonneux parce que les reliefs et
anfractuosités sont appréciés par la gent à nageoires soit parce qu’elle croit y trouver une protection
soit tout simplement pour s’amuser… Tandis que la pleine mer, hein ?
Les petits pêcheurs de Saint-Barth sont donc gens fortunés, certains de rapporter des poissons
délicieux pour le prochain repas et un surplus important qu’on met tout de suite en filets et qu’on
fait sécher au soleil. Il s’agit de la principale production de l’île, donc monnaie d’échange.
Une société qui repose sur le poulet et le poisson s’en sortira toujours…
Le coton se cultive sur les emprises les plus importantes. Il est traité sur place. Sa production suffit
à peine à vêtir les filles et les femmes de l’île. Il est vrai, comme eût dit Groucho Marx, qu’elles
s’habillent d’un rien.
À l’exemple de la précieuse pomme de terre, la partie consommable du manioc est son tubercule, de
moyenne densité, facile à réduire en farine avec une presse ou un broyeur. Les galettes de manioc
remplacent le pain là où l’importation du blé le rend trop coûteux. Cet aliment est assez fade, vite
lassant, mais lorsqu’on n’a rien d’autre…
Sous son apparence superbe de sceptre d’or, le maïs est un végétal décevant, qui épuise la terre,
propre à nourrir les animaux quand on n’a rien de meilleur à leur donner.
L’ananas ! Comme le poulet est le roi des animaux à Saint-Barth, l’ananas y figure le prince des
fruits, sous son étroite couronne de feuilles vertes, avec son sourire quadrillé…. Sa chair succulente
fournit le dessert de toute une famille et son jus délicieux est particulièrement désaltérant.
Contrairement à beaucoup de fruits, il ne produit pas de fermentation alcoolique — précieux sujet
hygiénique de la nature végétale ! commode à consommer en tranches, aux champs ou en mer, pour
3 Dans son éclairante synthèse Cannibals and Kings : Origins of Cultures, éd. Random House, New York, 1977 —
Cannibales et Monarques (Essai sur l’origine des cultures), éd. Flammarion, Paris, 1979 —, Marvin Harris indique
les rendements respectifs du cochon et du poulet. Je ne donne pas la citation pour amener chacun à lire cet excellent
livre. Il reste permis de remarquer que l’abattage d’un poulet donne infiniment moins de travail que celui d’un
cochon…
L’Affaire Hem (tome 4)
- L’île hors Thrésor (I) -
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retarder la faim et étancher la soif. C’est le fruit complet par excellence, moins calorique que la
banane mais tellement plus varié aux papilles ! Il n’y a guère que l’admirable mangue qui puisse lui
être comparée, mais elle ne possède pas son aspect ruisselant…
L’Affaire Hem (tome 4)
- L’île hors Thrésor (I) -
145/500
4ÈME TOME - X
L’île hors Thrésor (II)
Durant la Grande Boucherie, Alphonse Lebourbe, trente-cinq ans, avait été réquisitionné à son poste
de trésorier-payeur du 5e arrondissement de Paris. En temps de guerre surtout, il importe de faire
rentrer le grisbi sans retard.
Vint la Victoire. Dans l’euphorie des assassins, Lebourbe,
qui avait occupé son poste avec courage, se vit décerner
la Légion d’honneur. À son âge, il pouvait penser à une
très brillante suite de sa carrière, mais sa vie s’effondra
un soir d’avril 1920 quand il trouva chez lui une lettre de
son épouse lui apprenant qu’elle quittait définitivement le
foyer conjugal.
Il sortit dîner en ville pour ne pas broyer trop d’idées
noires, risqua un crochet par une maison close, qui ne fit
qu’aggraver son désespoir, pour reprendre
ponctuellement son poste à la trésorerie au matin.
Il reçut peu après au courrier une lettre de son comptable
principal, un jeune planqué qui avait passé toute la guerre
rue Descartes, vu son maniement éblouissant des chiffres,
qui lui apprenait sa démission pour convenance
personnelle… Alphonse Lebourbe n’établit pas tout de
suite un rapport entre ces deux abandons, fit bonne
contenance devant ses subordonnés et nomma son second
comptable au poste délaissé.
Huit jours plus tard le promu, des feuilles noircies de chiffres à la main, lui démontra une habile
falsification des comptes qui avait fait disparaître, en cinq ans, beaucoup d’argent. Lebourbe prévint
sa hiérarchie, on recompta, on mit au jour la technique de l’escroc mais de là à le rattraper… Le
malheureux Lebourbe, dont l’honnêteté n’était pas mise en cause, fut relevé de ses fonctions selon
une règle administrative irréfragable, mais en voyant son traitement maintenu par une décision
gracieuse du ministre.
Il se retira quinze jours dans sa famille, au Puy-en-Velay pour réfléchir à son infortune, jusqu’à ce
que la cruelle vérité lui apparût : il établit une relation entre la simultanéité des disparitions de son
épouse et de son comptable, qu’il avait reçu quelquefois chez lui et les plus noirs desseins se
formèrent en son âme…
L’Affaire Hem (tome 4)
- L’île hors Thrésor (II) -
146/500
Rentré à Paris, il se confia à des intimes, à des employés de sa trésorerie avec lesquels il prenait un
verre à la fin de leur service au café des Quatre Sergents et on ne put que confirmer ses soupçons.
La police ne retrouva aucune trace des disparus qui avaient passé en Angleterre puis s’étaient
embarqués à Southampton à bord d’un paquebot battant pavillon grec à destination de l’Amérique
du Sud, avec des passeports authentiques et tout neufs alors qu’ils n’étaient pas encore recherchés.
L’abandonné, retournant contre soi les noirs desseins qu’il avait formés à l’encontre des amants,
adressa une lettre déchirante au ministre des Finances qui mettait en balance sa vie ou sa
réhabilitation. Ému aux larmes du désespoir justifié de ce parfait fonctionnaire, le ministre alerta le
directeur du Budget, qui confia l’affaire à un secrétaire d’État. Celui-ci joignit aussitôt Lebourbe par
une téléphonade, comme disait Marcel Proust, pour le recevoir dans l’après-midi. Il sut trouver des
mots réconfortants pour que Lebourbe ne mette pas fin à ses jours auparavant.
Hyacinthe Friolet avait le même âge que l’infortuné trésorier-payeur mais il tenait à une ascendance
de diplomates et n’avait pas décidé de la suite de sa carrière, entre les Finances et le Quai.
Extrêmement riche, il avait résolu la question de la fidélité conjugale en évitant de se marier. Il
entretenait, pour partie, plusieurs grandes horizontales qui ne lui procuraient aucune contrariété ni
embarras social.
Or, aux fêtes du nouvel an, son grand-père, Fernand Friolet, quatre-vingts ans, et une mémoire sans
faille, sollicité de conter une histoire curieuse de sa carrière, avait évoqué ce traité franco-suédois de
1877 dont il avait été l’un des négociateurs. Il relevait donc en riant, à l’adresse de son petit-fils,
que ces citoyens-là ne pourraient jamais devenir imposables. Hyacinthe avait reçu cet avis comme
une injure au bon sens.
Aussi un plan tordu se forma-t-il en sa tête quand il eut à connaître des malheurs de Lebourbe.
« Mon cher ami, commença-t-il, la sanction qui vous a frappé, administrativement inévitable, n’était
que de pure forme…
— Facile à dire !
— Le ministre, je directeur du Budget et moi-même connaissons votre parfaite intégrité, savons que
vous vous feriez hacher menu pour sauver le dernier fifrelin du Trésor.
— Et voilà toute la belle récompense que j’en ai !
— Nous comprenons : voir s’en aller la main dans la main l’objet de votre affection et la source de
vos ennuis n’a pas dû être une expérience facile à vivre…
— J’ai cru devenir fou.
— Mais la vie continue, mon cher Lebourbe et je vais vous proposer une belle réhabilitation, qui
fera enrager votre impudique épouse et son indélicat écornifleur.
— Je les tuerais sans la moindre violence !
— N’y pensez plus. »
L’habile homme de cabinet croisa puis décroisa ses doigts.
« Voilà, il s’agirait de créer une perception dans un lieu qui en était jusque-là dépourvu, étant
entendu que vos précédents émoluments seraient maintenus quel que soit le niveau des rentrées
fiscales…
L’Affaire Hem (tome 4)
- L’île hors Thrésor (II) -
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— Je ne demande pas de privilège.
— Il n’y en a pas. L’Administration ayant pris acte de votre bonne foi, vous maintient au barème
auquel vous aviez accédé.
— Bon.
— Il s’agirait d’ouvrir une perception à Saint-Barth…
— Une de ces grosses agglomérations perdue ès montagnes d’Auvergne et difficilement
accessible ?
— Hem… Pas exactement.
— Précisez un peu.
— Il s’agit d’une île au nord de l’archipel des Antilles où on a toujours vécu de façon si rustique
qu’on n’y a jamais vu un percepteur.
— Ça alors !
— Vous serez un pionnier, mon cher Lebourbe ! L’île est montueuse, peu productive, jouit d’un
climat délicieusement tempéré toute l’année. La meilleure distraction y est la pêche sportive par
temps calme et, si vous finissez par apprivoiser la mer, vous vous rendrez acquéreur d’un beau petit
voilier qui vous permettra d’aller vous donner du bon temps à Saint-Martin. Hein, qu’en ditesvous ?
— Je ne sais pas, balbutia Lebourbe. Je navigue présentement dans la perplexité…
— Écoutez encore : vous inscrirez vos dépenses sur les pages paires de votre livre de caisse. Vous
tirerez sur le Trésor en tant que de besoin pour l’achat d’un local à usage de perception, d’un
logement de fonction, pour la rétribution de votre personnel tant administratif que domestique. Vous
bénéficierez, vu les distances, de trois mois de congés tous les deux ans, votre passage aux frais de
l’État.
— S’il ne s’agissait pas de ma réhabilitation…
— Attendez ! Vous bénéficierez d’une prime d’expatriation et votre avancement sera accéléré au
bout de dix ans…
— Dans dix ans, gémit Lebourbe. J’y vais puisque je n’ai pas le choix. Que je mette fin à mes jours
là-bas ou ici, le résultat sera le même…
— Vous changerez d’avis quand vous serez sur place, lui assura le sous-directeur du Budget.
L’Affaire Hem (tome 4)
- L’île hors Thrésor (II) -
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4ÈME TOME - X
L’île hors Thrésor (III)
Alphonse Lebourbe arriva à Saint-Barth dans les premiers jours de mai 1920, saoulé par le vent
marin et le roulis de dix jours de haute mer sur un cargo qui prenait quelques passagers. Il faisait un
temps splendide, les petits voiliers parsemaient comme des jouets l’anse incomparable de Gustavia.
Ses trois grosses malles transportées au garage du port, Alphonse tomba la veste qu’il mit d’abord
sur son bras, ensuite entre les brides de sa giberne qui contenait l’essentiel : plusieurs carnets de
chèques du Trésor public et l’assez forte somme en liquide, prélevée sur les fonds secrets, qu’on lui
avait fait tenir au dernier moment lors de son embarquement au Havre.
Alphonse remonta dans la petite ville dans un état d’esprit d’abord expectatif, mais tous ceux qu’il
rencontrait lui souriaient aimablement et puis… et puis il y avait ces filles rieuses à la peau nuancée
qu’un simple morceau de coton colorié suffisait à vêtir.
Il fit halte dans un petit caboulot où on lui servit un punch rafraîchissant. Du fait de la commodité
du port, on avait accoutumé de voir des étrangers de toutes nationalités et Alphonse fut reçu comme
un autre. La rumeur qu’un métropolitain venait s’installer là ne serait connue, à cause du volume de
ses malles, que dans la soirée.
Alphonse sentait une torpide béatitude le gagner, le désespoir abandonnait son cœur. Son épouse
adultère, trop jeune pour lui, n’avait été qu’une créature dépensière, frivole, toujours prête à aller
danser et à accepter des marques d’intérêt que ses attitudes faisaient tout pour provoquer. Alphonse,
coincé à sa trésorerie, aurait pu engager un détective pour conforter son intime conviction mais à
quoi bon payer pour apprendre d’un autre ce qui crevait les yeux ?
Tous comptes faits, ce qui pour un percepteur n’est que peu de chose, il ne s’était jamais senti aussi
L’Affaire Hem (tome 4)
- L’île hors Thrésor (III) -
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libre et aurait versé dans l’euphorie sans une contrainte immédiate : il transportait une forte somme,
et un excellent revolver comme moyen de la défendre. Mais une telle contrainte bridait sa gaieté
neuve.
Il prit gîte dans le meilleur hôtel de Gustavia, dîna tout près à l’Auberge de la Grande Anse, où il se
régala de poissons inconnus, et s’endormit heureux, après avoir placé sa giberne sous un oreiller et
son revolver sous l’autre.
Au matin, il abandonna sa veste à l’hôtel, s’en fut par les rues d’un pas nonchalant et tomba sur ce
qu’il ne cherchait pas : une magnifique boutique qui se trouvait à vendre à l’enseigne de l’Épicerie
des Antilles. Il se renseigna, on alerta les vendeurs et il put visiter les lieux dans l’après-midi. La
vente comprenait un appartement au-dessus de la boutique, un jardin desséché et une maisonnette
en bon état par-derrière.
Les vendeurs demandaient la grosse somme mais Alphonse se rebiffa et rompit habilement les
négociations. À l’heure de l’apéritif, le lendemain, les prétentions s’étaient modifiées, car il y avait
peu d’offres d’achat à attendre pour un tel bien. Alphonse réussit à imposer son prix, augmenté d’un
dessous-de-table qu’il prit dans les fonds qui lui avaient été remis en liquide. Il avait conclu l’affaire
à l’avantage de l’État. C’était un beau début.
La vente fut consentie sous seing privé et les clefs remises illico à Alphonse par des hoirs soulagés
de n’avoir pas à s’occuper du débarras. Les imbéciles ! Il restait sur les étagères assez d’épices
précieuses pour pimenter la vie d’une vaste famille pendant cinquante ans ! Mais derrière une
façade superbe, l’intérieur de la boutique était très fatigué, le tenancier n’avait jamais songé à
interrompre un mois son commerce pour rafraîchir tout ça.
Au soir, on considéra Alphonse d’un autre œil à l’Auberge de la Grande Anse, le bruit de son
acquisition s’étant répandu mais, en attendant d’y voir plus clair, on ne lui posa aucune question. Il
s’endormit avec les mêmes précautions que la veille.
Au matin, il rameuta la foule sur le port et engagea quelques ouvriers. Il leur fit transporter dans la
maisonnette au fond du jardin les épices restantes, débarrasser les étagères crasseuses qui trouvèrent
aussitôt preneur, et fut mieux à même, à midi, de jauger l’espace qu’il avait acquis, jouxtant une
cordonnerie et une poissonnerie toutes deux fort actives.
Lui était venu ce raisonnement subliminal qu’ainsi établi, on ne pourrait ignorer sa boutique.
Il s’enquit en déjeunant du meilleur artisan peintre et plâtrier de l’endroit, qui justement se trouvait
au comptoir. Cet honnête ouvrier annonça son prix en mètres carrés restaurés et Alphonse en fut
tout de suite d’accord, avec une légitime majoration pour les travaux effectués en urgence.
Dès ce soir-là, il quitta l’hôtel pour dormir dans la petite maison au fond du jardin. Elle lui plaisait
assez mais la serrure avec une clef à gorge sur la porte n’était que symbolique. Alphonse la fit
remplacer dans la journée par un système Fichet renforcé d’armatures. L’artisan prit son argent sans
aucun commentaire sur ces précautions.
« J’aurai encore besoin de vous dès que la boutique et l’appartement seront en ordre, prévint-il.
— À votre service, monsieur, s’inclina le serrurier.
L’Affaire Hem (tome 4)
- L’île hors Thrésor (III) -
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— Et faites donc venir un bon gros coffre Fichet du dernier modèle, j’en aurai besoin.
— C’est que je ne suis pas riche, cher monsieur. Et il y a les délais de livraison. Même pour une
commande ferme, je suis obligé de demander une garantie.
— Cinquante pour cent ?
— C’est parce que j’ai confiance en vous. »
L’Affaire Hem (tome 4)
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4ÈME TOME - X
L’île hors Thrésor (IV)
La boutique nettoyée, les murs enduits, apparut la nécessité de refaire un sol résistant aux nombreux
passages que sa destination promettait. Le fond fut cloisonné afin de créer un bureau particulier
pour le trésorier-payeur, éclairé par une fenêtre donnant sur le jardin.
Lebourbe payant comptant et sans discuter, les artisans ne traînaient pas à exécuter ses demandes,
d’autant qu’ils pouvaient espérer doubler le chantier avec la réfection de l’appartement au-dessus
qui, malgré l’aisance de son ancien occupant, veuf depuis dix ans à sa mort, se trouvait dans un état
pitoyable.
Lebourbe, habilement, se conciliait les meilleurs artisans de Gustavia, excusant avec aménité de
légers retards, n’adoptant rien de l’attitude de celui qui va tout casser. Mais les natifs et ses voisins
marchands se demandaient où il allait en venir.
Il avait fait dresser une porte devant la trappe menant à la cave et, satisfait des services des maçons,
leur remontra que l’échelle de meunier derrière se faisait branlante et dangereuse, qu’il fallait la
remplacer par un petit escalier commode, avec une main courante en fer forgé, de bonne pierre,
avant de doubler les murs !
Le maître maçon ne trouva aucune difficulté à ce travail, qui permettrait de travailler à l’ombre,
mais enfin il en parla et ce détail se joignit aux autres aménagements de Lebourbe. Le serrurier avait
parlé lui aussi et on en déduisit que le nouvel arrivant souhaitait aménager une chambre forte pour,
selon toute probabilité, installer une banque… L’hypothèse, loin d’être sotte dans ce port actif,
flirtait avec la vérité !
Il entrait un peu de démagogie dans la technique de Lebourbe, cherchant à se concilier tout
L’Affaire Hem (tome 4)
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l’artisanat de la petite ville.
Après le renforcement réussi des murs de sa cave, il demanda au maçon le doublement au moins du
volume de sa citerne car, en ce temps-là, il n’y avait pas d’eau courante à Gustavia. L’île se trouvait
dépourvue du plus petit ruisseau et emmagasinait les chutes des pluies pour parer à ses besoins
quotidiens. Un jardinage traditionnel devenait, dans cette incertitude, presque impossible mais
Lebourbe avait mal mesuré cette difficulté.
« Je vous promets la citerne mais je ne vous promets pas l’eau… restreignit l’honnête artisan.
— Le ciel en décidera ! » souhaita Lebourbe avec espoir.
Il avait engagé un jardinier à mi-temps, à l’effet de tenir de bons légumes sous la main de sa
cuisinière, réservant un tiers de la surface pour la culture des fleurs qui décoreraient, à gros
bouquets, sa boutique… Agir ainsi relevait d’une classe encore inconnue dans l’île.
Pour sa façade, d’un vert bouteille écaillé, il choisit un bleu soutenu. Les crevasses de la boiserie
furent comblées et, dans le caissonnement au-dessus de la porte, l’enseigne Épicerie des Antilles
disparut. Les commerçants voisins se dirent qu’on allait connaître le fin de l’énigme.
Car, quoique ayant agi avec décision, mais dans le cadre de ses responsabilités administratives,
Alphonse Lebourbe était un être qui éteignait tout de suite l’animosité, qui n’aurait pas élevé, sur un
sujet un peu sensible, une opinion originale, d’une politesse qui confinait à l’insignifiance. Sorti de
ses fonctions, il ne montrait pas un grand caractère. Il lui faudrait s’approcher du brasier des
sentiments…
Ce pour quoi les responsables politiques de l’île avaient choisi l’attentisme à son égard, jusqu’à ce
qu’il dévoile ce qu’il manigançait. Il avait choisi par hasard comme servante une fille brave mais un
peu idiote, incapable de rendre compte de rien, hors que Monsieur était un très bon maître…
L’Affaire Hem (tome 4)
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4ÈME TOME - X
L’île hors Thrésor (V)
Lebourbe, ses bureaux du rez-de-chaussée arrangés, fit venir Séraphin, son échelle et ses pots. Cet
artisan exerçait depuis vingt ans, à la satisfaction générale, la périlleuse fonction de peintre en
lettres, qui tient un peu de la magie…
Il s’agissait pour cet esprit excellent d’assumer une fonction sociale flatteuse mais il va sans dire
que, sauf sa barque, son astuce et des pêches souvent miraculeuses, il aurait crevé de faim, comme
tous les pauvres de Saint-Barth.
« Vous voyez ce cartouche, désigna Lebourbe, encore que je ne sache si un cartouche peut être
horizontal… disons ce linteau, ce fronton…
— Oui, monsieur.
— Eh bien, je vous commande d’y écrire, en grandes lettres dorées : TRÉSOR PUBLIC.
— Vous êtes sûr ? demanda Séraphin qui, sans être exactement buté, souffrait de certains retards de
perception. Il était de ces êtres qui se cantonnent à une question, sans se lasser de la fouiller dans
ses détails les plus menus.
— Eh quoi ? persista le percepteur.
— Je ne voudrais pas avoir d’ennuis, moi, monsieur. Ce que produit mon pinceau vient à la vue de
tous.
— Je vous paye, mon ami, le reste me regarde. »
Le peintre s’appliqua donc à porter en lettres capitales la déraison sociale de cette nouvelle
entreprise. Ayant calculé la longueur à couvrir, il plaça la première lettre peinte après une esquisse à
la craie, avant d’attaquer la deuxième en sifflotant, colonne verticale, jambage, puis il tendit une
barre orthogonale plus mince avant d’attaquer la seconde colonne…
Mais le client le surveillait du coin de l’œil. Il se rendit vite compte du manque d’arrondi en tête et
de l’absence de tout biais en pied de la lettre en cours d’impression…
« Hé ! alerta-t-il l’artiste, je ne veux pas de faute d’orthographe. Que gribouillez-vous sur ma
façade ? »
Piqué au vif, le peintre dégringola de son échelle pour examiner l’esquisse de son œuvre sous le
même angle que le commanditaire.
L’Affaire Hem (tome 4)
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« Par la barbe de Léonard de Vinci ! s’exclama-t-il, qu’est-ce qui vous chagrine ?
— Vous ne prenez pas le chemin de me peindre un R, voilà ce que je vois ! »
L’artiste réprima un sourire de pitié.
« Ne m’avez-vous pas demandé de vous peindre THRÉSOR PUBLIC ?
— Certes. T, j’accepte vôtre T, mais derrière, il faut mettre un R ! Comme dans le mot Raison…
— Quelle erreur ! Quelle faute, hélas trop courante !
— Permettez ! Je suis fonctionnaire du Trésor public.
— Et vous ne savez pas orthographier le nom de votre entreprise !
— Quelle lettre aviez-vous commencée ?
— Un H, parce que thrésor s’écrit avec un h.
— Vous m’ahurissez positivement !
— En dehors de ma partie, cher monsieur, je ne suis pas un homme cultivé, je me fais battre à plate
couture aux mots croisés mais pour les enseignes, je les ai étudiées dans le détail. Un bon peintre en
lettres s’en sortira toujours mais c’est un métier dans lequel la coquille est rédhibitoire…
— Donc, tous vos confrères sont des ânes ? ricana Lebourbe. Graveurs et marbriers qui ont porté au
fronton de toutes les perceptions de notre beau pays les mots : Trésor public seraient des cancres ?
— Eux, non, mais leurs clients, oui !
— Et moi avec, à vous entendre !
— Je ne vous prends pas à partie, cher monsieur, concilia Séraphin, mais thrésor descend en droite
ligne du latin thesaurus. Les simplifications et autres réformes de l’orthographe sont généralement
prônées par des illettrés !
Hem… Je préfère ne pas savoir à qui vous pensez.
— Pour moi, dans mon humble fonction, chaque mot contient sa beauté propre. Votre trésor en
volapük ressemble à une belle fille borgne ! Vous remarquerez que les autres mots descendant de
thesaurus gardent à bon droit leur h : thésauriser, thésaurisateur, thésaurisation…
— À quoi peut bien servir ce h qu’on n’entend pas ?
— On ne l’entend plus, mais on a tort. À l’origine, cher monsieur, l’homme était un animal comme
les autres et il grognait. Ses grognements se sont spécialisés à mesure qu’il trouvait des mots pour le
dire, il a raffiné ses expectorations. Dans le sanskrit, qui passe pour la première langue achevée,
vous disposez de quatre t et de quatre d très sensibles à l’oreille. Il faut les avoir toujours entendus
pour ne pas se tromper en les prononçant. En matière de souffles, la langue se sera appauvrie à
mesure que le bipède s’éloignait de l’animalité… et voilà pourquoi votre trésor est muet », conclut
spirituellement le travailleur de l’alphabet.4
Le percepteur en resta confondu.
« D’ordinaire, je me fais payer à la lettre mais, pour que vous ne pensiez pas que je prêche mon
intérêt, je vous fais cadeau du H ! » proposa gaiement Séraphin.
Lebourbe ne voulut rien entendre, quoique séduit par l’avis du peintre qui oblitéra la lettre litigieuse
et refit son gabarit à la craie en interlettrant un peu plus pour axer exactement son inscription.
4 Effectivement, l’orthographe Thresor à dominé jusqu’au milieu du XVIIIème siècle.
L’Affaire Hem (tome 4)
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Elle fut achevée dans la lumière tombante. Séraphin, tout joyeux, payé sur l’ongle, remit ses outils
dans son charreton et gagna la Brasserie Générale pour s’y désaltérer à fond…
Une heure après, toute la population de Gustavia, tétanisée, avait défilé devant la boutique du Trésor
public, et les crachats couvraient le pavé.
Le conseil de l’île se réunit et le premier recteur résuma :
« Ne nous fâchons pas ! Ce cochon continental a bien mené son affaire mais, de l’avis général, ce
n’est pas un mauvais bougre. Il est seul ici, que peut-il faire ? Rien. Nous avons pour nous la foi
d’un traité inviolable ! Je propose qu’on tente de contrôler cet olibrius par les moyens les plus
doux. »
Des éclats de rire saluèrent la virile analyse du recteur, et chacun se dit que la nuit porterait conseil.
Le lendemain dans la matinée, la jeune Bérénice, nièce d’un des principaux membres du conseil de
l’île, poussa la porte du Trésor public, où tout était encore en l’air et se présenta modestement à
Lebourbe ;
« Monsieur, je suis bachelière, on prévoit de m’envoyer en Sorbonne à la rentrée mais cela
m’effraie. Si je pouvais trouver ici un emploi à la mesure de mes capacités… »
Il est inutile de préciser à nos subtiles lectrices que l’air déluré de Bérénice ajoutait beaucoup de
poids à son offre.
« Mais bien sûr, accepta Lebourbe, dès la semaine prochaine, j’aurai besoin d’une assistante pour
recevoir les… clients. Votre salaire sera modeste mais vous n’aurez presque rien à faire.
— Oh ! pourvu que je ne m’ennuie pas ! »
Elle noya le percepteur sous son regard azuréen.
Le lundi suivant, Bérénice, à qui sa mère avait cousu une charmante robe d’été, se présenta comme
convenu à 10 heures du matin à la perception. Avec prudence, Lebourbe avait affiché que ses
bureaux seraient ouverts de 10 heures à midi et de 15 à 16 heures, sauf le jeudi et, ça allait sans dire,
le samedi et le dimanche…
Ces horaires légers n’étaient pas spécifiés sur les austères formulaires qui allaient faire de Bérénice
un agent du fisc — sans doute le plus charmant qu’on pût imaginer…
Cette première matinée fut égayée par le passage du menuisier qui prit d’exactes mesures pour
fabriquer, sur les instructions de Lebourbe, un mobilier d’apparence administrative qui serait mis en
place derrière le bureau de Bérénice notamment.
Un seul visiteur poussa la porte, qui revenait d’un long séjour en Europe : il cherchait l’Épicerie des
Antilles…
Au-dessus, dans l’appartement, les artisans travaillaient joyeusement car Lebourbe n’avait pas
mégoté : ce bien appartenant à l’État, on ne lui reprocherait ni les lambris ni les huisseries ni la salle
de bain dernier cri qu’on avait fait venir de Saint-Martin..
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Le serrurier était encore à l’œuvre pour sécuriser portes et fenêtres car les récents exploits de
Marius-Alexandre Jacob montraient que l’effraction peut venir du plafond…
Quand Bérénice revint à son service, dans l’après-midi, elle avait eu soin de prendre avec elle La
Princesse de Clèves. Personne ne la dérangea dans sa lecture…
Elle put se mettre avant la fin de la semaine à la lecture de la plus ample Pucelle d’Orléans, de
Voltaire.
À 16 heures pile, Lebourbe sortait de son bureau comme un automate d’horloge à personnages pour
rendre avec le sourire sa jeune assistante à la liberté.
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4ÈME TOME - X
L’île hors Thrésor (VI)
Au mépris du traité conclu avec la Couronne suédoise, la rapace Administration française tente
d’installer une perception à Saint-Barth. Le conseil de l’île, dans sa sagesse, adopte une position
attentiste eu égard à la personnalité du fonctionnaire chargé de réaliser ce mauvais coup. Son
assistante, la jeune Bérénice, appartenant à une vieille famille insulaire, a été chargée d’espionner
ses manœuvres et de contrôler ses initiatives.
Le lundi suivant se passa sans événement notable mais, le mardi, deux costauds faisant office de
dockers apportèrent une longue et lourde malle à la perception. Il fut demandé à Lebourbe de
descendre au port, où le capitaine du bâtiment de liaison avec Saint-Martin, lui en remit les clefs,
contre décharge.
Lebourbe rentra tout joyeux dans son étrange commerce et dit à Bérénice :
« Je crois que nous allons pouvoir nous mettre au travail ! »
La fine mouche se contenta de sourire.
« Je libère votre après-midi, poursuivit-il avec bonté. Je vous demande simplement d’aller presser
ce diable de menuisier, j’ai cru comprendre qu’il était un peu de vos parents… Où voulez-vous que
nous rangions tout ça ?
— Tout le monde ici est un peu de mes parents… » lui apprit la jeune fille.
Le lendemain, il l’envoya sur le port quérir, contre une bonne commission, quelques caisses de bois
qui lui permettraient de déballer sa malle. Au-dessous d’une bonne couche de littérature technique,
il trouva avec ravissement une autre forte couche de cartons d’archivage pliés. Il montra à son
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assistante comment les former et elle s’y appliqua une petite heure sans précipitation.
Trois jours plus tard, ces étuis vides en étaient venus à occuper un volume considérable. La
boutique ne possédait pas de rideaux et Bérénice souriait gentiment aux figures locales ricanantes
qui passaient par là…
Enfin, les meubles de classement assemblés et installés, on put les garnir de ces cartons
réglementaires qui allaient jusqu’au plafond, à plus de trois mètres, ce qui nécessita l’achat d’une
légère mais robuste échelle de bambou, dont la jeune fille escaladait les barreaux avec des
mouvements félins…
Elle ne remarqua pas, tout au fond de la malle un grand bâton entouré d’un chiffon rouge à une
extrémité, que le percepteur emporta dans son bureau.
Une claire-voie de bois léger isola un espace à usage de salle d’attente qui, en attendant des
fauteuils tapissés, n’était équipé que de trois vieilles chaises et d’un table basse sur laquelle
reposaient de nombreux numéros du Figaro. Lebourbe y était abonné, mais la feuille, indispensable
à sa survie spirituelle, lui parvenait par paquets, avec un retard considérable…
Et puis ce fut l’incident !
Lebourbe avait fait fixer à son fronton une gaine bien ouvrée de fer forgé. Au soir du 13 juillet, il y
piqua la hampe de l’objet que Bérénice n’avait pas remarqué, qui n’était rien d’autre qu’un drapeau
français !
Pour ce jour d’une fête qui ne les concernait pas puisque, en 1789, ils vivaient sous la paisible
souveraineté suédoise, les Saint-Bartholoméens n’y virent pas malice, mais les trois couleurs
restèrent hissées le 15. Le 16 au matin, l’étendard de Valmy flottait toujours au-dessus de la
boutique du Trésor public.
Les protestations affluèrent auprès du conseil de l’île qui se réunit au soir en séance secrète…
Le lendemain, à 10 h 15, le recteur et le vice-recteur du conseil, en habits solennels, ornés de
quelques médailles peu courantes, franchissaient la porte du Trésor public. Sur un froncement de
sourcil du recteur, Bérénice referma La Pucelle d’Orléans, prit son sac et alla s’installer à la terrasse
d’une brûlerie qui donnait vue sur le Trésor public…
Dans le bureau de Lebourbe, les deux hommes ne ménageaient pas leurs mots.
« Monsieur, assénait le recteur, nous vous avons reçu pacifiquement — ce qui n’était pas l’avis de
tout le monde… Certains pensaient vous inviter à une ultime partie de pêche… Si nous n’avions su
faire preuve d’autorité, seriez-vous encore vivant ?
— Rien n’est moins sûr, ponctua le vice-recteur d’un ton sinistre — il avait penché pour
l’élimination immédiate.
— Que vous hissiez vos couleurs nationales un jour, soit, mais trois jours, non !
— Mais, objecta Lebourbe, ce drapeau frappe la façade de tous les établissements de ce type. Il ne
faut pas voir dans une obligation administrative une provocation coloniale !
— Mais il y a encore, reprit le vice-recteur, que votre établissement n’a rien à faire chez nous. Nous
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vous avons laissé vous installer par dérision, ce qui a procuré un travail bien payé à nos artisans.
— Le drapeau suppose la souveraineté, et c’est ce que le peuple de Saint-Barth n’admettra jamais !
tempêta le recteur.
— Je ne saisis pas bien, s’excusa Lebourbe.
— Que votre État dispose de nos eaux territoriales, tant qu’il n’aura pas la prétention de nous faire
payer un permis de pêche… soit. Qu’il gère des activités portuaires qui excèdent les moyens de
notre communauté, passe encore, mais son pouvoir se borne là. Le traité est très clair.
— Quel traité ? s’enquit innocemment Lebourbe.
— Je crois que je vais devenir fou ! s’asphyxia le vice-recteur en crispant ses grosses mains sur son
larynx.
— On vous a envoyé ici sans vous mettre au courant ? questionna le recteur. C’est un peu fort !
— Je sens qu’il y a comme un lézard… admit Lebourbe. C’est une fois embarqué à bord d’un
sombre rafiot que j’ai pris connaissance de ma lettre de mission. On y expliquait que la perception
de Gustavia n’avait pu encore être créée à cause des distances, des lenteurs de la marine à voile et
on m’ouvrait tout crédit pour l’établir… Mettez-vous à ma place : oublier dans la douceur tropicale
les avanies de tout ordre que j’avais subies à Paris avec, à mon âge, de belles perspectives
d’avancement en cas de réussite…
— Il s’agissait d’un piège et vous êtes tombé dedans les yeux fermés ! satirisa le vice-recteur.
— Sachez que la souveraineté de votre État ne s’étend pas sur les habitants de Saint-Barth, reprit le
recteur avec gravité. Nos droits anciens, concédés par la Couronne de Suède, bénie soit-elle, sont
imprescriptibles, et toute tentative sérieuse de leur violation nous amènerait à solliciter le retour de
l’autorité suédoise. Nos grands-pères n’ont eu qu’à se louer de ces gens. »
Lebourbe, consterné, comprenait que la mission dont on l’avait chargé était ridicule, qu’on s’était
encore moqué de lui. Il se sentait cocu une nouvelle fois et, malgré la solennité de l’entrevue et la
dignité de ses interlocuteurs, il éclata en sanglots.
Les deux édiles se regardèrent et convinrent du regard que Lebourbe n’était pas un mauvais homme.
« Écoutez, mon vieux, prodigua le vice-recteur radouci, nous ne vous cherchons pas noise. Tous
ceux qui ont eu à traiter avec vous jusque-là vous tiennent pour un homme honnête et généreux.
Nous sommes prêts à vous aider à sortir de ce pétrin. Vous êtes donc fonctionnaire ?
— Classe A, huitième échelon. Il y en a dix-sept, vous voyez qu’à mon âge, c’est joli et, sans le
malheur qui m’est arrivé, j’aurais rejoint la Direction du Budget avant quarante-cinq ans.
— Quel malheur ? s’enquit le recteur avec une vraie sollicitude.
— Vous n’avez qu’à l’imaginer… J’ai accepté de venir ici pour tout oublier. »
Les trois hommes observèrent un silence philosophique.
« Votre salaire est garanti ? demanda le vice-recteur.
— Heureusement !
— Indépendamment de votre éventuel succès ?
— Vous ne pouvez pas demander au percepteur de Saint-Flour de faire rentrer autant d’argent qu’à
celui de Mougins ! Pour moi, qui démarre de zéro, on ne pourra rien me reprocher avant
longtemps !
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— Parfait ! Voilà une base sur laquelle nous pouvons nous entendre.
— Comptez sur notre soutien sans faille », ajouta le recteur.
Ils se levèrent, serrèrent la main du percepteur mystifié qui les vit partir avec soulagement et,
prenant à droite, ils retrouvèrent Bérénice à la brûlerie.
« Fille, dit le recteur, nous venons de mettre ton patron au courant de nos usages. Va descendre ce
drapeau !
— Oui, père », dit-elle en baissant sa jolie tête en signe de soumission.
Au passage des édiles, les commerçants voisins étaient sortis sur le pas de leur boutique et certains
manifestaient hautement leur indignation.
Puis vint cette scène aussi simple qu’extraordinaire. La jeune fille rentra dans la boutique pour y
poser son sac, ressortit, prit un peu de recul pour estimer la hauteur de la gaine qui coinçait la
hampe du drapeau, pénétra à nouveau dans la boutique et en ressortit avec la bonne échelle de
bambou qui faisait partie de ses instruments de travail, la dressa selon un angle correct et s’assura
de son calage au sol.
Un prodigieux silence avait succédé aux vociférations. Bérénice portait ce jour-là une robe blanche
très courte, selon l’usage de toutes ces îles. Elle se jeta sur l’échelle avec la sûreté flexible d’un
serpent arboricole, paraissant se couler jusqu’aux barreaux les plus élevés, lança sa main droite audessus de sa tête pour saisir la hampe, à la limite de son amplitude gestuelle, eut la chance que le
bois ne fût pas coincé dans la gaine, retira et renversa le drapeau dans un mouvement magique,
avant de se retourner sur l’échelle en se demandant si elle s’y était bien prise, si elle dominait la
situation.
Après un instant de silence stupéfié, les applaudissements éclatèrent, auxquels se mêlèrent quelques
grossières invectives contre le drapeau français que, conformément à notre règle, nous ne
rapporterons pas.
Redescendue, elle roula les trois couleurs et alla les remettre à Lebourbe, qui suait dans son bureau,
puis rentra son échelle avant de ressortir pour recevoir une véritable ovation. Le recteur, son parent,
un homme sec et froid, ne put dissimuler son émotion et revint vers elle pour l’embrasser.
« Puissent toutes les filles de Saint-Barth se conduire toujours aussi fièrement ! » souhaita-t-il.
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4ÈME TOME - X
L’île hors Thrésor (VII)
L’incident du drapeau porta Lebourbe à d’amères réflexions. Ainsi, il était écrit que tout le monde
se moquerait de lui ? Ridiculisé par une épouse futile, passe encore ; c’est un sort assez commun
mais de se sentir, après deux mois et demi d’une rémission qui virait à l’espoir, cocufié par
l’Administration, cette nouvelle nasarde, dont toute une île pouvait rire, devenait malproprement
insupportable !
À 16 heures, il ferma la perception sur les talons de Bérénice et descendit vers le port en quête
d’une animation pittoresque qui lui ferait oublier ses malheurs. Mais plus de la moitié des insulaires
qu’il croisait savaient déjà comment il avait été forcé d’amener son drapeau, après avoir été mystifié
par sa hiérarchie. Dans la tête en feu d’Alphonse Lebourbe, toutes ces disgrâces se fondaient et
serait-il rentré chez lui qu’il eût pu commettre un geste fatal, mais telle n’alla pas sa destinée… Il fit
le tour de tous les établissements du port, alternant bières et ’tits rhums, offrant sa tournée à des
inconnus qui lui contaient comment ils se trouvaient là en diverses langues dont Alphonse ne
saisissait pas un mot, mais le cœur sur la main, les hommes se comprennent…
À sa mise bourgeoise, les étrangers le prenaient pour un armateur et il trinqua longuement avec
plusieurs capitaines jusqu’à ce que, l’alcool l’ayant creusé, il ressentît une faim dévorante ! Il mit
alors le cap sur l’Auberge de la Grande Anse où on l’accueillit à merveille. On venait de recevoir de
la viande rouge succulente du nord de l’Amérique, notamment du bison. Alphonse, ivre mais lucide,
décida qu’il emprunterait la force de cet animal pour renverser les obstacles dont on encombrait son
chemin.
Langue de bison vinaigrette avec un petit vin blanc, puis côte de bison avec une bonne bouteille de
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bordeaux, son aigreur à l’égard du monde s’atténuait. Il sympathisa avec une tablée de jeunes
marins suédois et, quoique ne possédant que cinq ou six mots en commun, ils se comprirent avec
des gestes, notamment certaines ondulations des mains qui éveillaient l’enthousiasme de ces beaux
garçons.
Or, depuis son arrivée dans l’île, Alphonse s’était rendu cinq ou six fois dans une certaine maison
dont il avait trouvé l’accueil irréprochable, à la fois pour satisfaire les besoins d’un homme dans la
force de l’âge, mais aussi pour établir sa normalité puisque personne ne se serait permis de lui
demander s’il était célibataire, divorcé ou cocu.
Fonctionnaire en détachement, il trouvait chez Madame Élise une garantie de moralité. Il avait
l’intention d’y finir la soirée et y entraîna une demi-douzaine de matelots suédois. Madame Élise
accueillit chacun avec des compliments proportionnels à son degré d’exaltation, avant d’entraîner
Alphonse dans son boudoir pendant que les marins choisissaient les filles. pour le caresser
psychologiquement… Et, dans l’état où il était, les choses allèrent un peu plus loi.
Elle savait ce qui s’était passé au matin dans les bureaux du Trésor public. Elle assura patelinement
Alphonse que sa solidité faisait l’admiration de tous, réserve établie des imbéciles et des
malveillants qu’on trouve partout, que sa situation dans l’île était affermie, sa moralité établie et
qu’elle mettrait son influence à son service. Sous les lumières tamisées de son lupanar, ses
assurances lénifiantes gonflaient d’un espoir nouveau le cœur d’Alphonse ivre mort.
Il sortit pour pisser. Quand il revint la maquerelle, nue, l’attrapa et le poussa dans son alcôve en
disant :« Viens, mon chéri. »
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4ÈME TOME - X
L’île hors Thrésor (VIII)
Au matin, à 10 heures, la jeune Bérénice trouva la porte de la perception fermée. Elle s’installa à la
brûlerie voisine pour être à même de paraître à son poste dès que la boutique ouvrirait, mais il ne se
passa rien avant midi.
Elle saisit au vol deux ou trois saillies assez hermétiques pour la pureté de son âge, s’inquiéta un
peu, mais pas trop. Elle n’avait pas accès à la maisonnette où gîtait encore Lebourbe, les travaux
dans son appartement n’étant pas achevés.
Quand elle revint à 15 heures, la porte était ouverte et Lebourbe se tenait appuyé à son bureau,
semblable à un spectre.
« Monsieur Alphonse, s’émut la jeune femme, que se passe-t-il ? Vous êtes malade ?
— Non, Bérénice, non, simplement écœuré de la malignité qui me poursuit sans trêve, mais je vais
lui répondre par ses propres moyens : Vous avez voulu vous moquer de moi, je vous rends votre
fausse monnaie, trafiquants !
— Bravo !
— J’aurais aussi bien pu me faire écharper, liquider sans avoir rien compris…
Tout de même, nous ne sommes pas des criminels, monsieur Alphonse !
— Et les poissons qui auraient nettoyé ma dépouille n’auraient pas parlé !
— Ça, quant à faire témoigner des poissons…
— Quelle amère dérision ! Envoyer au casse-pipes un probe serviteur de l’État pour tenter de
falsifier un traité inviolable ! Me voilà une nouvelle fois cocu, et dans les grandes largeurs ! »
Avec beaucoup de tact, Bérénice ne releva pas cette regrettable imputation. Quelques mots aigres,
sur le même sujet, avaient déjà échappé au percepteur : elle en avait déduit qu’il avait essuyé des
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déboires amoureux mais, à son âge, avec sa belle situation, pas plus laid ni sot qu’un autre, gentil,
ayant abordé une île de rêve, il semblait à la jeune insulaire que l’avenir d’Alphonse Lebourbe
n’avait rien de désespéré.
« Ne vous faites pas de mauvais sang, monsieur Alphonse, suggéra-t-elle, oubliez cette histoire de
drapeau, personne n’en saura jamais rien. Les gens de Gustavia aiment votre discrétion, votre
générosité… Ils ont été assez déconcertés par l’ouverture de votre boutique aussi, c’est un
commerce dont nous ignorons tout et il m’a semblé que l’opinion générale souhaitait s’en tenir là.
— On va me demander des comptes !
— Vous les donnerez, aussi lentement que possible. Ceux qui vous ont mis dans cette galère ne
s’attendent pas à ce que vous leur reveniez avec un galion…
— Si j’étais méchant, je leur souhaiterais mille morts !
— Mais vous n’êtes pas méchant et c’est pourquoi nous vous aimons tous, assura la fraîche jeune
fille.
— Je n’étais pas venu ici pour pressurer de pauvres gens, c’est le hasard qui m’a nommé. La
douceur de ce climat m’enchante, la cordialité générale me fait oublier les aléas piteux de mon
ancienne vie… Si je pouvais finir mes jours ici, ce serait parfait.
— Je vais en parler à tous mes parents, promit gravement Bérénice. Tant que vous serez là, nous
serons tranquilles… Mais il vous faudra rencontrer un ancrage indispensable, que Saint-Barth ne
reste pas pour vous une île presque déserte…
— Ça, le Diable lui-même n’y peut rien
— Allez en société, ouvrez les yeux, cultivez le hasard.
— Chat échaudé craint l’eau froide, ma jeune amie.
— N’y pensez plus, ça ne sert à rien, mais à votre avenir qui s’annonce des plus brillant à SaintBarth !
— Le ciel bleu vous entende ! »
Après cet échange émouvant, le percepteur se retira dans son bureau et Bérénice s’assit toute
pensive. Quand quatre heures sonnèrent à la pendule, elle n’avait pas ouvert son livre.
Lebourbe parut, un rouleau de feuilles à la main. Il s’était ressaisi et dit à Bérénice :
« Demain matin, vous allez arranger ce que je vais vous montrer, vous n’effectuerez que votre
service de l’après-midi.
— Merci, monsieur Alphonse. »
Il déroula sur le bureau de sinistres affiches, quelques-unes adornées des trois couleurs, vantant les
mérites des bons du Trésor, des obligations d’État, les charmes d’un nouvel emprunt pour la
reconstruction du pays et autres fariboles administratives toutes extrêmement avantageuses pour le
contribuable…
« Nous allons habiller les murs qui restent nus, ricana Lebourbe. Prends ces affiches et trouve-moi
un bon encadreur. Mais que ce soit facile à démonter par-derrière, hein ?
— Chic ! Mon oncle Thomas est encadreur !
— Tu as vraiment beaucoup d’oncles !
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— C’est une façon de parler, monsieur Alphonse ! »
L’oncle Thomas était un véritable artiste dans son domaine. Il connaissait à peu près tous les bois
d’œuvre du monde. Pour ceux dont il ne possédait qu’un morceau, vestige d’un bateau naufragé, ils
ne lui en étaient que plus précieux…
Il discutait avec des capitaines, s’informait de leur route et se disait intéressé par telle ou telle
essence mais trop pauvre pour en avancer quelque chose, car les marins ne vous reviennent pas
toujours… Il disposait ainsi d’un grand disparate de bois précieux mais en des quantités fort
variables.
« Ce matin-là, il embrassa Bérénice sur les deux joues, puis la mit en garde :
« Attention, tu deviens de plus en plus jolie, ça va faire des histoires !
— Vous n’y pensez pas, mon oncle. En octobre je vais m’inscrire à la Sorbonne, ils sont séreux làbas.
— Espérons. Qu’est-ce qui t’amène ?
— Monsieur Lebourbe voudrait faire encadrer joliment cette littérature répugnante.
— Par la barbe de Gutenberg ! »
L’artiste réfléchit un moment.
« Sécheresse du contenu, chaleur de l’encadrement, c’est un de mes principes ! Je suis bien pourvu
de palissandre en ce moment mais ce n’est pas donné !
— Aucune importance, tonton, le Trésor paiera, assura Bérénice avec une légèreté de cigale.
« Et ton patron ?
— Ce n’est pas un mauvais bougre, il commence à s’acclimater, à comprendre nos mœurs, et puis il
a été durement tancé par les principaux du conseil. Il faut le comprendre aussi, cet homme, on l’a
jeté dans une situation impossible !
— Il n’avait qu’à se renseigner avant de débarquer ici, ce ne sont pas les professeurs d’histoiregéographie qui manquent à Paris
— Il a fait confiance à sa hiérarchie…
— Quelle erreur !!
— Je crois que vous pourrez vous arranger avec lui. Il a commencé à réfléchir.
— Tant mieux. »
Une semaine plus tard, l’artiste venait livrer huit cadres de palissandre à la perception. Lebourbe lui
établit aussitôt un chèque sur le Trésor public Les deux hommes sympathisèrent et le percepteur
mena l’encadreur dans son appartement en cours de finition.
« Si vous avez des idées, proposa-t-il, moi, j’ai de l’argent.
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4ÈME TOME - X
L’île hors Thrésor (IX)
Le seul événement marquant des mois suivants fut le départ pour Paris de Bérénice. Galamment,
Lebourbe lui offrit une belle gratification en liquide et elle lui présenta Aude, une cousine un peu
plus âgée qu’elle, pour la remplacer dans sa tâche invisible. Aude, une superbe créole, n’eut besoin
que de sourire et fut agréée.
Ce fut seulement en mars de l’année suivante que parvint à la perception une lourde malle contenant
les formulaires de déclaration de revenus, des cartons d’archives pliés, des ramettes de papier à entête, des paquets d’enveloppes et un nouveau drapeau français !
Celui-là, pensa Lebourbe, qui restait correct même en son for intérieur, ils peuvent se le mettre dans
le…
Humblement, il demanda audience au recteur du conseil.
Il commença par lui tendre le formulaire de la funeste déclaration.
« Je viens de recevoir ça et je suis obligé de le faire distribuer…
— Comme c’est curieux, constata l’édile, c’est comme si on s’imposait dans votre chambre à
coucher !
— Ils font comme ça, admit Lebourbe, accablé. Je comprends votre étonnement, monsieur le
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recteur, mais à titre personnel seulement car, en tant que fonctionnaire, je suis tenu au devoir de
réserve.
— Je vais examiner ce formulaire en tous points et le bon Philippe, notre inlassable vaguemestre,
vous communiquera ma décision quant à la distribution éventuelle de cette… chose.
— Merci, monsieur le recteur », se confondit le percepteur trop désabusé pour s’indigner d’une
décision qui le transformait en subalterne d’un facteur !
Un autre fait montrait que Lebourbe n’était pas un méchant homme. Après son déjeuner, pris
généralement à L’Auberge de la Grande Anse, il allait boire un café à la Brasserie Générale et y
avait observé mainte fois quatre vieillards, réguliers joueurs de tarot. Il les saluait avec discrétion.
Et puis de tout un mois, ils ne furent plus que trois, toujours aussi appliqués à leur jeu. Un jour,
Lebourbe se permit de demander :
« Votre ami ne vient plus. Serait-il souffrant ? »
Leurs figures se crispèrent et l’un d’eux montra le plafond.
« Condoléances » compatit Lebourbe et il fit signe qu’on resserve les trois ancêtres.
Ils réfléchirent de leur côté et quelques jours plus tard, on lui proposa :
« Vous pourriez faire le quatrième, si vous avez le temps…
— Dès demain ! » promit Lebourbe.
Au matin, il courut chez le serrurier pour obtenir un double de la vieille clef de la porte sur rue de sa
boutique. À midi, il usa d’un ton solennel pour la remettre à Aude comme symbole d’une grande
marque de confiance, pure argutie puisqu’elle n’aurait accès qu’à un recoin intime, les autres portes
closes par des serrures inviolables.
« Si on me demande dans l’après-midi, notez le motif de la visite et renvoyez le demandeur au
premier matin ouvrable, précisa le percepteur.
— Bien, monsieur. »
Après trois après-midi passées à jouer au tarot, le nouvel emploi du temps du percepteur était connu
de tout le monde. S’y ajoutait, pour quelques observateurs perspicaces, l’intérêt qu’il témoignait à
une serveuse prénommée Ginette. Sa fréquentation discrète du bordel avait déjà établi sa bonne
moralité, une vague liaison avec une fille de brasserie viendrait renforcer son image d’honnête
homme.
Un matin, le facteur de l’île se présenta, il avait été autorisé par le recteur à distribuer les demandes
de déclaration de revenus avec ce conseil lapidaire :« Vous n’êtes pas tenu d’y répondre. ».
L’habile recteur avait trouvé dans le fatras des règlements qu’il existait une prime d’insularité pour
les très bas revenus et les membres du conseil ne se firent pas faute de le signaler aux plus pauvres
de leurs concitoyens. Ils aidèrent les malhabiles à remplir le formulaire et, en trois mois, Lebourbe
reçut quelques dizaines de réponses décourageantes pour les finances publiques, et qui ouvraient
droit à la prime qui, du fait de la situation singulière fr l’île, ne pouvait être refusée…
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En haut lieu, on estima qu’il s’agissait d’un bon début, qu’il était naturel que les plus pauvres
fussent les premiers à se soumettre et on fit tenir à Lebourbe ladite prime qui était remise en même
temps qu’un certificat de non-imposition. Triomphante logique administrative !
La boutique du Trésor public s’anima, les miséreux venaient y recevoir de l’argent ! Lebourbe
devint une personnalité fêtée et on parlait de son entrée, par cooptation simple, au conseil de l’île.
Dans les années suivantes, les basses déclarations se multiplièrent, partant le nombre de
bénéficiaires de la prime augmenta. Le contrôleur le plus rigoureux n’aurait rien trouvé à y redire et
l’Administration obtenait, à ses dépens pour cette fois, de satisfaire sa manie en mettant les yeux
dans vos poches.
« Les Français sont encore plus généreux que les Suédois ! » ricanaient ces subtils insulaires au
comptoir.
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4ÈME TOME - X
L’île hors Thrésor (X)
En quittant Paris, Alphonse Lebourbe, percepteur en disgrâce, avait mis en vente sa belle Delaunay.
Arrivé à Saint-Barth, il se contenta deux ans de longues promenades à pied, un bâton ferré à la main
et un solide casse-croûte dans sa besace.
L’idée d’acquérir une nouvelle automobile, adaptée au relief comme au climat ne lui vint que par
manière de dérision. L’île comptait alors plus d’engins utilitaires, de rustiques fardiers, que de
véhicules privés.
Alphonse décida d’importer une automobile comme marque extérieure et pétaradante de sa
prééminence sociale — si douteuse…
L’île de Saint-Barth étant montueuse, les boîtes de changement de rapport de vitesses encore dures à
manœuvrer, il opta pour un puissant cabriolet Panhard & Levassor dont l’allure sportive signalerait
au passage qu’il y avait chez lui un autre esprit que celui d’un fonctionnaire grippe-sous, agent d’un
État étranger…
C’était bien vu !
Au physique, Alphonse Lebourbe était un homme quelconque, de taille moyenne mais, n’ayant pas
encore atteint la quarantaine, en bonne forme. Ses longues marches dans l’île y étaient pour
beaucoup.
Comme il avait été rapidement connu de tout le monde, il ne pouvait croiser personne sans
converser un peu et son paisible maintien ne laissait rien deviner de la rapacité d’un fonctionnaire
fiscal. Celui qui va à pied, seul, avec son bâton pour écarter les chiens méchants, inspire toujours la
sympathie — sauf des maîtres de chiens méchants…
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Lebourbe ignorait tout de la pensée d’Henry David Thoreau, l’un des meilleurs esprits que la terre
ait portés, mais partageait sans le savoir son sentiment sur la balade. La joie de partir est
métaphysique : on laisse tout derrière soi, on trouvera un monde nouveau en avançant…
Thoreau laissait ouverte la porte de sa fameuse cabane devant l’étang de Walden et constatait
parfois, à son retour, par les braises dans sa cheminée, qu’on s’était arrêté chez lui… Il ne regretta
jamais que la disparition d’un livre doré sur tranche, justifiant cet emprunt par le fait qu’il n’avait
pas à posséder de livres dorés sur tranche !
Thoreau rêvait d’une promenade qui ne finirait pas, s’agaçait des contraintes du retour. En ceci,
Lebourbe se trouvait moins embarrassé puisque les dimensions de son île lui permettaient d’en faire
le tour dans la journée : son premier pas ébauchait le chemin du retour.
Mais il arriva que, se trouvant loin de Gustavia, il fut surpris par une de ces averses tropicales qui
vous lavent l’esprit, n’y laissant surnager qu’une seule pensée : se mettre à l’abri. Lebourbe courut
jusqu’à la première péaule qu’il voyait pour s’engouffrer sous un appentis, trempé comme un
canard, s’ébrouer et attendre que la pluie cesse. Mais le temps passa, rendant difficile un retour dans
la nuit, la lumière voilée de gouttes décrut et notre promeneur solitaire, sa gourde épuisée,
répugnant à s’asseoir simplement par terre, s’enhardit à héler :
« Ho là ! quelqu’un ?
— Qui êtes-vous ? demanda une voix cassée.
— Lebourbe, de Gustavua.
— Que faites-vous ici ?
— Je me suis mis à l’abri, pardi !
— Venez donc dans ma péaule un moment. »
Sans l’avoir elle-même rencontré, la vieille révérait Lebourbe car, en tant que miséreuse, elle
bénéficiait de la prime d’insularité. Elle s’attendait à voir paraître un bourgeois, ce fut un homme
mouillé qui entra chez elle.
« Il fait un de ces temps, dit-il pour la saluer.
— Sûr, confirma la femme, qui avait une bonne tête de vieille pomme ratatinée.
— Remarquez, je ne m’en plains pas, ma citerne était au plus bas et, avec ce qui tombe…
— Sûr, répéta la vieille. On dit, monsieur Lebourbe, que vous avez le plus beau jardin de Gustavia.
Mais comme les autres n’en ont pas…
— Je n’avais pas tout compris en arrivant ici, notamment qu’il fallait attendre l’eau du ciel.
— Pour vivre sur notre île, il faut un sacré caractère !
— Ça, chère madame, je m’en étais aperçu tout de suite !
— Je n’aurai pas grand chose à vous offrir… » déplora la vieille d’un ton gêné.
Ils dînèrent d’un brouet de vieux poissons soutenu par des galettes de manioc. Une tranche d’ananas
conclut le festin, puis l’hôtesse sortit poliment une bouteille de rhum de batterie.
« Dame, prévint-elle, ma péaule n’est pas grande, je n’y compte qu’une chambrette avec mon lit.
Vous dormirez dans l’écurie, à la place de mon âne.
— Votre âne n’est pas là ?
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— Hélas, monsieur Lebourbe, la pauvre bête m’a quitté le mois dernier pour s’en aller au paradis,
car il se conduisait comme un saint !
— On vous a aidée à l’enterrer ?
— Hem… La tête et les sabots seulement. C’est une tradition chez nous, il n’y a pas beaucoup de
viande. »
Lebourbe prit donc quelques heures d’un repos spartiate, la nuque appuyée sur de vieux sacs en
guise d’oreiller et à la première pointe du jour, éveillé par le silence, il emplit sa gourde à la citerne
et fila d’un jarret vif pour rejoindre Gustavia car il éprouvait le plus violent besoin de prendre un
bon café.
Mais son« aventure » avec la mère Tautin fut bientôt connue de toute l’île, avec les habituelles
hypothèses salaces qu’une telle situation inspire et, au cours de ses randonnées suivantes, celles ou
ceux qu’il rencontrait ne manquaient jamais de lui préciser qu’il y aurait chez eux un bout de toit
pour lui en cas de déluge.
Il arriva même que des femmes de pêcheurs, leur mari assurément absent pour la nuit, lui offrissent
asile pour le cas où la pluie surviendrait avant son retour à Gustavia. Conformément à notre
principe de discrétion, nous ne jugerons pas du caractère ambigu de telles invitations, ni de leur
suite. Selon des critères échappant à la stricte météorologie, Lebourbe refusait rarement l’abri qu’on
lui offrait.
Ces différents exercices, régulièrement pratiqués, entretenaient une excellente forme physique.
Lebourbe n’aurait jamais le gabarit d’un athlète mais ressemblait assez à un homme au complet.
Le débarquement du cabriolet Panhard & Levassor fut un événement sensationnel, comme un salut
du monde moderne à l’île intemporelle puisque cette création semi-industrielle était presque inutile
à Saint-Barth. La visibilité criante du véhicule lui interdisait de s’arrêter devant les péaules des
femmes de marin.
L’engin renforçait la carrure sportive du percepteur car les bras devaient être aussi solides que les
jambes pour tenir le volant et changer les rapports de vitesse sur des chemins heurtés.
Lebourbe avait acquis un cabanon qu’il transforma en garage et reçu une documentation technique
qu’il potassa sérieusement. Car il n’y avait pas de mécanicien digne de ce nom sur l’île, simplement
quelques amateurs. En cas de grosse panne, on avait recours à des mécaniciens de marine mais il
fallait attendre qu’ils fussent dans le port.
Soucieux d’éviter au moins les petites pannes en se trouvant capable de les réparer lui-même, il
devint, en ces temps encore héroïques de l’automobilisme, une espèce de Jules Bonnot clandestin !
Pour un percepteur, quelle évolution !
Et, à la manière des baptêmes de l’air, le nouveau conducteur insulaire se trouva contraint
d’accorder quelques promenades initiatiques en auto.
La plus réussie fut avec Ginette, la serveuse montante de la Brasserie Générale, un lundi, son jour
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de repos. Cette honnête fille n’entretenait aucune visée possessive sur le percepteur, son obscure
conscience de classe lui murmurant qu’ils appartenaient à deux mondes sociaux incompatibles. Elle
avait simplement préparé un gentil déjeuner sur l’herbe dont la pièce centrale était un beau poulet
cuit la veille dans le four de la boulangerie. Alphonse, de son côté, avait calé dans son coffre à outils
deux bonnes bouteilles, une de muscadet, une autre de bourgogne.
Ils firent élection d’un endroit désert, devant la mer, le relief permit à Alphonse de quitter le chemin
pour se garer en contrebas. Sur la terre sableuse, n’offrant qu’une maigre végétation assoiffée, il jeta
une bonne couverture et Ginette, en riant, une nappe blanche. Comme il faisait chaud, après une
dernière inspection des alentours, elle choisit de se mettre nue, dans la tradition symboliste des
déjeuners sur l’herbe, pendant qu’Alphonse débouchait la bouteille de muscadet. Sa surprise fut
sans équivoque car elle suggéra :
« Viens, mon chéri, viens tout de suite, le poulet attendra ! »
C’était vraiment une bonne fille, qui marqua
généreusement la nappe de son plaisir.
Le pique-nique ensuite fut tout aussi réussi, que
termina un fromage de chèvre demi-sec de SaintLaurent-sur-Sèvre.
Le vin de Bourgogne avait dissipé les dernières
préventions de Ginette. La nappe débarrassée, elle
s’offrit à la manière italienne en gémissant :
« Reviens, mon chéri, tu le fais si bien ! »
Ils baisèrent ainsi d’une façon vraiment moderne,
leurs têtes presque entre les roues du bolide.
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4ÈME TOME - X
L’île hors Thrésor (XI)
Fâcheux ou comiques, les incidents provoqués par l’arrivée d’un percepteur sur l’île de Saint-Barth
se succèdent.
Lebourbe, peu dépensier pour lui-même, avait vu ses vêtements s’élimer imperceptiblement mais il
fallait que l’usure devienne criante, comme au col d’une chemise, pour qu’il renonce à la porter. Un
jour, sa femme de charge ayant lessivé, étendu, repassé, lui représenta qu’il existait mainte astuce
pour rafraîchir les vêtements et l’adressa à une couturière, de vieille famille insulaire, à qui une
tempête avait enlevé son mari, petit pêcheur.
Elle avait de beaux yeux, un maintien pudique (pas comme cette catin à laquelle il pensait encore
trop souvent), une légère ironie sourdait sous sa tristesse, elle considérait avec surprise cet homme
aisé, ses fripes emballées dans un grand papier, mais elle avait besoin de travailler.
Elle retourna des cols de chemises, masqua l’usure des bas de pantalon, recousit des boutons qui
allaient sauter, répara de petits accrocs de façon invisible, replia tout ça comme dans une maison de
confection et alla porter son ouvrage au Trésor public un vendredi matin.
Fort gêné devant cette pratique inconnue, la couture, le percepteur ouvrit la porte de l’escalier qui
montait à son appartement. L’ouvrière lui décrivit avec des mots simples ce qu’elle avait fait et
réclama une somme dérisoire.
Lebourbe sortit un billet et enjoignit avec autorité :
« Prenez, car j’aurai d’autre travail pour vous. »
Une lueur d’amusement passa dans les grands yeux de la couturière.
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« C’est comme cette veste, monsieur, il faudrait la retourner.
— Comment ça, retourner ma veste ? s’exclama Lebourbe à moitié indigné. Jamais de la vie !
— Le col est fatigué, les coudes sont luisants… Si vous ne voulez pas en changer, il faut la
retourner. »
Il s’assit, comme épuisé, posa un coude sur la table et reposa son front dans sa main. Il vivait là
depuis trois ans et n’avait pas acheté un mouchoir.
Quand il releva les yeux sur elle, dans le demi-gris de son deuil, il la trouva très désirable.
« Il se peut que vous ayez raison, concéda-t-il.
— Quel bel appartement vous avez, jugea-t-elle pour dire quelque chose.
— Il est tout neuf. Si je pouvais en dire autant de ma cervelle…
— Allons !
— Attendez un instant », intima Lebourbe.
Il passa dans son dressing, attrapa une autre veste, y transféra le contenu de ses poches, revint dans
la grande pièce et tendit sa vieille veste à l’artiste du retournement.
« Ce travail est déjà payé », précisa-t-elle.
Sauf sa lingère et sa cuisinière, c’était la première fois qu’une femme pénétrait dans cet appartement
aux lambris de bois rares, aux menuiseries neuves mais patinées, meublé de façon disparate., car
Alphonse avait acquis de vieux meubles, certains taillés dans des bois de naufrage, qui lui plaisaient
mais l’artisanat moderne avait fourni le reste.
Il fit un geste pour inviter l’ouvrière à s’asseoir.
« Les circonstances, s’excusa-t-il, font que je ne reçois personne dans cet appartement qui serait
trop vaste pour mes propres besoins, mais c’est un appartement de fonction, je pourrais être amené à
y recevoir les autorités de l’île et comme je représente l’État, je n’ai pas lésiné !
Vous avez bien fait… surtout si vous comptez rester là assez longtemps. »
Le front du percepteur se rembrunit.
« Là ou ailleurs… J’ai été sanctionné pour les fautes d’un autre, on a brisé ma carrière mais, tous
comptes faits, je m’en fous car je bénéficie d’une belle prime d’expatriation qui rattrape quatre
échelons de salaire. Ajoutez à ça l’activité léthargique de la perception, sauf au moment de verser
les primes…
— D’autres commerces exigent plus d’efforts », admit la couturière.
Lebourbe, qui la savait veuve, observa :
« Vous ne gagnez pas votre vie, à ravauder…
— Je ne suis qu’une pauvre ouvrière, toujours à court d’argent… Si je pouvais faire venir les tissus
qui me conviennent, mais je ne peux pas payer de longs métrages ni habiller toutes les filles de
Gustavia de la même couleur ! La diversité les habite !
— Je comprends.
L’Affaire Hem (tome 4)
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— Je ne peux mettre sous ma main les matériaux de mon travail. Ce sont des bourgeoises de SaintMartin qui m’apportent des tissus pour en coudre des robes élégantes. J’assemble encore avec ce
qui reste pour les belles filles de notre île, mais comme je dois faire un prix aux autres, je ne gagne
finalement rien, tout en travaillant beaucoup. Les pauvres ne s’en sortiront jamais…
— Ils sont trop nombreux, n’ayant rien à partager… avança bêtement Alphonse, dépassé par la
conscience de classe de la couturière.
— Voilà, les uns possèdent, les autres, non, et leur travail ne fait que renforcer la domination des
nantis. Et, malgré la sympathique théorie d’Émile Pouget, ils n’ont pas les moyens de se croiser les
bras, car ces bras ne leur appartiennent pas ! »
Alphonse n’avait jamais entendu une thèse aussi dure tombant d’une voix aussi douce, et prononcée
par des lèvres ravissantes. Il n’était conservateur que par paresse, appartenant, comme son père et
ses grands-pères, à une filière de la maçonnerie qui ne recrutait que dans la haute administration et
avait donné quelques présidents à la République…
« Prendriez-vous un peu de porto, suggéra-t-il, car c’en est l’heure !
— Un tout petit verre, si vous voulez, accepta-t-elle poliment.
Alphonse ne servit, pas trop maladroitement, avant de se rasseoir.
« L’origine de l’argent est encore discutée de nos jours, commença-t-il. Pour les économistes
libéraux, il fait marcher le monde, il constitue le nerf essentiel de la société. Mais cette vision estelle sérieuse ?… L’idée de la chaise sur laquelle vous êtes assise ou de la bouteille qui contient ce
porto ont nécessairement précédé l’idée de l’argent, instrument d’échange, “merveilleuse
invention”, selon Adam Smith, mais l’argent en lui-même n’a aucune valeur.
— Vous en savez plus long que moi là-dessus, sourit la couturière, mais il faudrait que ce soit vous
qui l’expliquiez à mes fournisseurs…
— La règle, dans les affaires de commerce, ce sont des traites à soixante ou quatre-vingt-dix jours.
Vous n’avez pas besoin d’argent pendant ce temps-là !
— Sauf à ne pas manger, ni nourrir les petites mains qui vous assistent, ni pourvoir aux besoins de
l’atelier.
— On supposait ces contraintes acquises…
— Il faut aussi supposer que la production réalisera sa valeur assez vite pour garantir la traite…
Une pauvre femme comme moi ne peut pas compter sur telle sorte de chance et n’aurait aucun
moyen de se relever si une traite n’était pas honorée. Avoir du crédit suppose qu’on puisse sortir
l’argent dès qu’on vous le demande, et ceux qui ne le peuvent resteront irrémédiablement pauvres…
— Hem… réfléchit Alphonse Lebourbe, il est certain qu’un apport initial peut faciliter le démarrage
d’une activité fructueuse lorsque les preuves existent qu’elle le serait.
— La mienne le serait et je donnerais un travail honnête à deux ou trois filles, non que j’ambitionne
d’habiller toutes les Antilles mais il m’arrive d’avoir une idée que je nepeux coudre qu’à un seul
exemplaire. Certes, je la griffonne dans mon cahier de croquis mais une bourgeoise passe qui
m’enlève mon original… Je ne réussis à peu près à garder que la robe que je porte sur moi… et
encore pas toujours », avança-t-elle avec un grand sérieux.
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La sage imagination d’Alphonse ne s’enflamma pas devant une telle scène, qui se réfugie
ordinairement dans des cabines d’essayage…
« Et aucune de ces clientes aisées ne vous a proposé son soutien ?
— Leur aisance est assez limitée. Si elles prétendent qu’elles viennent chez moi par bon goût
comme par économie, il peut y avoir d’autres raisons à leur déplacement océanique. Selon les
essayages, elles ne rentrent à Saint-Martin que le jour suivant… sans toujours dormir à l’auberge.
— Hem…
— D’évidentes débauchées se sont communiqué cette astuce. Je n’y perds rien mais cette clientèle
limitée ne me permettra jamais d’accéder à une réelle indépendance économique. »
Alphonse se trouvait assez ébahi par la rigueur de cette femme qui, pour citer le nom d’Émile
Pouget, ne l’avait certainement pas lu car aucun soupçon d’anarchie ne paraissait guider sa froide
analyse.
« Je vous remercie, dit-il en se levant pour clore un entretien inattendu. Je croyais que cette histoire
de vestes qu’on retourne n’était qu’un blague de chansonniers, mais maintenant, je ne le crois
plus. »
Ils redescendirent, la cousette portait la veste fatiguée sur son bras gauche. Aude lui adressa un
sourire insulaire et jaugea aux pinces de sa robe qu’elle devait se regarder dans une glace en pied
pour les ajuster…
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4ÈME TOME - X
L’île hors Thrésor (XII)
L’Administration offre une création merveilleuse de
l’esprit humain, elle broie tout ce qu’elle ne comprend
pas pour se sentir en mesure de répondre à tout le reste.
Et pour y faire face à coup sûr, elle invente des catégories
minuscules qui définiraient en elles-mêmes la qualité de
chacun. On assure qu’il n’y aurait pas deux
fonctionnaires français, à égalité d’ancienneté, de charges
familiales, etc. à percevoir le même salaire. Le virus de la
hiérarchie touche à tout, c’est ainsi qu’on atteint des
qualifications comme« sous-chef de section principal ».
L’Administration ne connaît que l’application des
règlements : si le gain d’un centime malencontreux vous
rend imposable, vous aurez travaillé entre un mois ou six
semaines directement pour l’État — osons le dire : pour
peau de balle. Mais on vous objectera : il faut bien porter
une limite, sans dépasser les bornes, découper le revenu
en tranches.
Il faut atteindre un niveau très élevé de la hiérarchie pour que des considérations simplement
humaines amènent à la révision d’une décision automatique.
Ainsi en allait-il pour Alphonse Lebourbe, sanctionné pour l’indélicatesse d un subordonné, qui y
avait joint l’adultère en enlevant son épouse. Ce fait, relativement courant, n’est répertorié dans
aucune catégorie administrative.
Un matin, Philippe, le vaguemestre de Saint-Barth, vint remettre à Lebourbe une longue enveloppe
frappée de la Direction du Budget, rue de Rivoli, logée dans ces locaux bizarres et alors très récents
qui étaient censés fermer au nord le palais des Tuileries, dont les bombardements versaillais avaient
détruit en 1871 l’aile occidentale, qui ne fut jamais reconstruite.
Le destinataire libéra du tranchant d’un coupe-papier la missive et lut :
Mon cher Alphonse,
J’ai atteint un poste important à la Direction du Budget, par telle influence dont nous
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parlerons de vive voix. Dame ! j’ai dû payer de ma personne !
J’y suis depuis six mois mais ces gens-là ne sont pas faciles à manier. Ils admettent, à
titre privé, que tu as subi une rétrogradation humiliante et une espèce de déportation
(que tu n’aurais pas dû accepter, mais sans doute as-tu voulu renouer avec l’activité
fiscale).
J’ai eu l’occasion de prononcer ton nom devant le ministre et il n’a pas tiqué. Il doit
être au courant pourtant : ton affaire avait fait assez de bruit.
Nous avons toujours été de bons camarades et si tu pouvais me rejoindre à la
Direction du Budget, j’en serais très heureux.
Mais dans un premier temps, il faut songer à te rapatrier. Le poste de percepteur à
Saint-Flour va être à pourvoir. Je peux influencer cette nomination. Qu’en pensestu ?
Deux ans à Saint-Flour et puis nous verrions…
Je te serre affectueusement les mains,
Ton ami,
Antoine
« Trop tard ! », s’exclama Alphonse à haute voix.
Nos délicates lectrices sont assez psychologues pour avoir senti que, malgré la différence de classe
et un certain écart d’âge, il s’était passé quelque chose entre le percepteur et la couturière — disons
plus précisément que l’hypothèse qu’il puisse se passer quelque chose devenait raisonnablement
pensable.
L’ancrage insulaire qu’avait évoqué Bérénice, sa première assistante, s’était matérialisé au fil de
rencontres au prétexte technique entre Alphonse et la couturière Céline Marquet, dont l’ascendance
sur l’île remontait à plus de deux siècles.
Ses vestes retournées, il lui avait délégué les achats d’une lingerie qu’il ne possédait pas. Il y avait
une chambre d’amis dans son appartement et il avait fait restaurer la maisonnette au fond du jardin
pour recevoir majestueusement un de ses camarades de promotion s’il lui prenait envie de passer
par là.
Alphonse passait ainsi comme un client chez un fournisseur, pour s’informer des délais de
livraison… Elle le recevait avec une courtoisie un peu froide, mais exacte. Ils n’étaient pas du
même monde. Elle savait que ce fonctionnaire encore jeune et aisé avait reçu des sollicitations
socialement flatteuses mais n’y avait pas donné suite. Et trois années de résidence, malgré les
facilités infâmes du port, avaient établi qu’il n’était nullement homosexuel. On pensait qu’il se
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contenterait, tant qu’il serait là, de putains hygiéniques et de serveuses montantes.
Mais, sans quitter son ordinaire impavidité, il en était venu à visiter Céline tous les jours, jusqu’à
l’inévitable incident.
Un jour qu’il était venu sans prétexte, après le déjeuner, elle lui offrit un café et se remit à coudre.
Une demi-heure se passa ainsi, en silence, avant qu’elle ne s’enquiert :
« Et votre partie de tarot, monsieur Alphonse ?
— Pas aujourd’hui.
— Tiens, pourquoi ?
— Et s’il me plaît mieux, à moi, de vous regarder coudre que de jouer aux cartes !
— J’attendais justement l’occasion de vous dire que ce n’est pas possible. Que je sois votre
couturière, c’est entendu, mais vous passez chez moi tous les jours maintenant !
— Je n’avais pas saisi que ça vous déplaisait !
— Mes clients attendent que vous ne soyez plus là pour donner leur ouvrage.
— Bon, je m’en vais…
— Je ne vous refuse pas ma porte, Alphonse, mais il faut savoir pour quoi. »
Après cet échange d’une rare violence, Alphonse se rendit à la Générale et se plongea dans la
concentration d’un tarot salvateur.
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4ÈME TOME - X
L’île hors Thrésor (XIII)
La rebuffade de Céline avait blessé Alphonse au plus profond. Il ne lui donnait pas tort ; dans une
aussi petite ville, on avait dû commencer à jaser au regard de leur âge, de leur solitude réciproque et
de la fréquence de ses passages dans l’atelier de la couturière, d’une moralité irréprochable.
Mais quand une femme d’une moralité incontestable se met à recevoir chaque jour le même homme
à des heures régulières, lui offre du café, travaille sous ses yeux comme s’il ne la dérangeait pas, le
stendhalien le plus obtus conçoit que les choses pourraient aller plus loin.
Céline et Alphonse n’en étaient pas encore là, elle parce qu’elle se sentait trop pauvre pour
intéresser un bourgeois, lui parce qu’il démêlait mal ses sentiments. Il y vit plus clair après la
réprimande infligée : il ne subissait pas le syndrome affectif de l’île déserte, ses besoins orgastiques
se trouvaient assouvis dans de très bonnes conditions, comme avec Ginette, serveuse montante de la
Brasserie Générale qui le recevait sans ambiguïté mais, après deux nuits tourmentées séparées par
une journée noire, il en arriva à cette conclusion égalemnt terrifiante qu’il ne pourrait plus se passer
de voir Céline, à moins d’abandonner cette île merveilleuse, ce qu’il excluait absolument.
Et il l’excluait, pour la raison ci-dessus dite, qui le jetait dans un état anormal : aucune autre île au
monde ne lui aurait paru plus désirable, même avec un cortège de sirènes tentant de le rendre fou…
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La troisième nuit fut traversée de fantasmes qu’il est impossible de décrire dans un feuilleton
populaire et le jour suivant n’apporta nulle éclaircie à l’état d’âme du percepteur.
La quatrième nuit fut affreuse et le rejeté se réveilla avant l’aube dans un état désespéré. Il reconnut
qu’il n’avait jamais éprouvé ce sentiment incompréhensible qui remettait à chaque instant, devant
ses yeux, ouverts ou fermés, le doux visage de Céline, le jeu de ses doigts magiques tirant le fil, et
puis le mouvement complet de son corps, quand elle se levait.
L’idée de résumer des sentiments qui n’étaient pas si simples lui vint mais, devant la feuille
blanche, Alphonse s’aperçut qu’il en était resté au degré zéro de l’écriture… Quelle déconvenue !
Pourtant, les yeux, les doigts, les hanches de Céline ne quittaient pas sa pensée : il aligna donc un
certain nombre de propositions exactes mais enfantines dans leur forme avant de les reconsidérer
avec pitié : à près de quarante ans, ce haut fonctionnaire en disgrâce ne savait pas dire : Je vous
aime, à une femme qui pouvait l’entendre, en le lisant (encore que cette méthode, qui rendait de
beaux résultats dans les années 1830, tendait à sortir de l’usage — le culte de la vitesse dépassant la
prudence des sentiments). Alphonse, consterné de son insignifiance, recommença sur une autre
feuille à dérouler ses pulsions affectives. On était encore très loin de l’écriture mais on quittait le
bégaiement.
Sa cinquième nuit fut tout entière tracassée par des problèmes stylistiques.
Le lendemain, il abandonna son bureau et, après le déjeuner, carnet et crayon en poche, il s’en alla
faire une longue promenade sur le chemin des Cyclones…
Pourquoi ce qu’il pensait si clairement ne pouvait-il être formulé dans les mêmes termes ? Et
comment en était-on arrivé à cette espèce de rupture ? Car Alphonse ne s’était jamais permis un
regard déplacé, une allusion libertine… La seule bisbille tenait donc au rythme de ses passages,
devenus quotidiens, dans l’atelier de l’humble ouvrière.
Alphonse se força à reconnaître que ce commencement d’habitude pouvait être interprété de façon
égrillarde par le voisinage, que Céline avait eu raison de l’en avertir, qu’elle n’avait relevé qu’une
évidence et ne lui avait rien dit de mal…
Il s’agissait donc de trouver un moyen de la voir sans qu’on médît.
La sixième nuit de cette séparation abstraite fut vécue par Alphonse dans des transes révélatrices lui
indiquant que son besoin de voir Céline pouvait aller… — nos subtiles lectrices s’en doutent depuis
un bon moment — pouvait aller jusqu’à désirer coucher avec elle. Mais, en 1924, cette attitude
supposait une sanction sociale qui n’est tombée en désuétude que vers la fin du siècle.
Six jours et six nuits d’éprouvante introspection avaient révélé à Alphonse que Céline serait la
femme de sa vie. Il se trouvait donc confronté à deux aveux qui se confondaient mais qu’il ne
pouvait pas exprimer tels quels.
Comment imaginer situation plus dramatique ?
Alphonse trouva dans la septième nuit une certaine forme d’apaisement : ses rêves lui apportèrent
ce qu’il désirait, chassant les tourments et la déception. Il sortit de son lit avec une lucidité nouvelle.
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Il prit une page de beau papier pour y écrire :
Chère Céline,
Je ne me suis pas rendu compte de ce que mon besoin de vous voir pouvait avoir de
compromettant pour vous parce que la nature de ce besoin m’avait échappé.
C’était maladroit.
Je viens de passer une semaine affreuse, mais qui m’a permis de mieux comprendre
la nature de ce besoin. Je n’ai pas assez de mots pour le décrire, mais il est pur.
Je n’envisage pas de quitter cette île et je ne pourrai plus vivre sans vous voir chaque
jour. Je crois qu’il existe une solution institutionnelle qui nous permettrait de paraître
ensemble sans scandale.
Si vous pouviez la trouver, vous me rendriez bien heureux…
Votre Alphonse
La forme n’était pas fameuse mais le fond, en peu de mots, d’une indiscutable clarté. Pour un
percepteur, ce n’était pas trop mal tourbé.
De son côté, la courageuse couseuse s’en était tenue à ses réparations et à exécuter quelques
commandes sans penser que sa protestation de bon sens pourrait entraîner de graves conséquences.
Elle n’en était pas au regret de ne plus voir Alphonse puisqu’elle considérait sagement qu’il lui était
impossible d’aller plus loin mais, sept jours passés, en ouvrant sa porte, elle avait espéré quelques
fois que ce fût lui…
Trop rationnelle pour penser que lui manquait ce qu’elle ne pouvait atteindre, elle écartait les
éléments subjectifs qui lui permettraient de sortir de cette impasse.
Elle était très belle, très froide et très pauvre, ce qui avait réduit le nombre de sollicitations que
s’attire souvent une jeune femme physiquement désirable.
Or, Alphonse n’avait tenu compte d’aucun de ces trois éléments, lui semblait-il. Il venait
simplement chez elle pour le plaisir de sa compagnie, comme un animal affectueux. Elle n’avait
rien à lui reprocher, il ne lui déplaisait pas, elle savait, comme tout le monde, qu’il voyait des
putains et des serveuses montantes, mais c’était une preuve de moralité, Alphonse n’était pas
homme à regarder un instant de trop la femme d’un autre… Plus, il voyait presque chaque jour une
des plus belles filles de l’île, Aude, son assistante et jamais le moindre bruit n’avait couru : Aude ne
tarissait pas d’éloges sur le caractère égal et courtois de son employeur.
Et la belle et froide Céline tenait dans sa main, le cœur battant, une discrète demande en mariage
qu’elle n’avait rien fait pour provoquer. Elle décida d’éclaircir cette question complexe dans les
meilleurs délais et répondit à la missive :
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Cher Alphonse,
Si j’ai été rude, c’est mon caractère.
Si je vous ai fait de la peine, ce n’était pas mon intention.
Revenez donc me voir, une première fois…
Céline Marquet
Elle fit porter ce mot à la perception par une petite apprentie qui le remit à Aude. Cette belle fille de
Saint-Barth resta un long moment rêveuse, ses doigts caressant l’enveloppe, avait d’aller toquer à la
porte du bureau du percepteur.
Elle lui dit, sans préméditation :
« Monsieur, vous venez de recevoir une lettre importante. »
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4ÈME TOME - X
L’île hors Thrésor (XIV)
Alphonse s’en alla déjeuner, le cœur torturé, hésita dans une alternative commune en cette
circonstance : trop boire ou s’abstenir de trop boire — un trop long questionnement amenant à
verser dans la part la plus réconfortante du dilemme.
Mais Alphonse se sentait tenu d’autre part de faire bonne figure au tarot, avec des vieillards
sarcastiques qui devineraient facilement pourquoi il n’y était pas.
Pour un joueur de tarot consciencieux, quelle nasarde ! Mais les cartes le favorisèrent, il prit deux
fois le petit5 dans des donnes difficiles et se sortit à honneur de cette soirée où il remit aux vieux une
consolante soignée ! Ils commentèrent sa bonne fortune avec une pénétrante intuition.
À 7 heures, dans une douce lumière déclinante, il passa une première fois devant l’atelier de Céline,
poursuivit jusqu’au bout de la rue puis, comme s’il avait oublié quelque chose, revenant sur ses pas,
il croisa la petite apprentie qui quittait son travail.
« Bonsoir, monsieur Alphonse, lança-t-elle joyeusement.
— Bonsoir, petite cousette ! »
Les simples mots de Céline frappaient son crâne (« Venez donc me voir, une première fois ») quand
il toqua, avant de pousser sa porte. Elle se tenait devant une étroite fenêtre, profitant de la dernière
lumière nette pour faufiler un assemblage. Elle se leva à son entrée et vint vers lui.
« Alphonse… » soupira-t-elle.
Il posa les mains sur ses hanches et ploya la nuque pour embrasser son col.
5 Voir annexe
L’Affaire Hem (tome 4)
- L’île hors Thrésor (XIV) -
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« Céline… gémit-il.
— Soyez donc raisonnable, vous n’en prenez pas le chemin…
— Si fait, protesta-t-il, je ne suis pas un godelureau. Puisque vous avez accepté de me revoir et pour
étouffer des cancans, je voulais vous inviter à dîner à la Grande Anse. Nous parlerons. »
Elle le repoussa doucement.
« Vous avez de ces exigences, Alphonse ! Allez-vous-en ! Allez m’attendre à l’Auberge de la
Grande Anse, je ne peux pas sortir en guenilles comme je suis ! »
Ce jugement était très fallacieux, mais il exprimait l’âme d’une couturière sûre de son art.
Alphonse, embarrassé, passa dans deux petits bistrots. Il était devenu un personnage populaire
depuis qu’il délivrait aux pauvres une prime chaque printemps et il lui était impossible de prendre
un verre sans qu’un doigt se lève dans la salle.
« C’est réglé, monsieur Alphonse », annonçait le bistrotier avec déférence.
Quelquefois, pour de rire, le fonctionnaire déporté avançait :
« Vos habitués me prennent pour un tire-soif, monsieur Boudu, avec grand tort ! Quand ils auront
éclusé ce billet, ils y verront plus clair ! »
Au bar de l’Auberge de la Grande Anse, il désigna une table avant de commander un petit
colombard de Saintonge.
« Vous attendez quelqu’un, monsieur Alphonse ? » supposa la serveuse qui aurait aussi bien pu dire
autre chose.
—------Depuis le malheur qui l’avait privé de son époux, péri en mer, plutôt un ami d’enfance, aucun
homme n’avait touché Céline Marquet, et elle avait laissé Alphonse Lebourbe porter ses lèvres sur
elle…
Ce n’avait pas été par irréflexion ni par choix : quand la vie ressemble à une île déserte, celui qu’on
pense susceptible de l’animer peut courir sa chance…Et la personnalité discrète de Lebourbe
n’avait rien qui pût inquiéter cette femme volontaire.
Céline Marquet, dans son appartement, repoussa le long rideau derrière lequel elle avait accroché
les modèles qui lui tenaient le plus à cœur, et qu’elle n’avait jamais portés.
Elle n’hésita guère avant de revêtir une robe de coton grège qui descendait à mi-mollet, et un petit
veston assorti pour couvrir ses épaules. Elle noua partiellement ses cheveux et mit à ses poignets
des bracelets de coquillages.
Son entrée à l’Auberge de la Grande Anse provoqua un mouvement de stupéfaction légitime, parce
qu’elle avait abandonné la tenue de deuil qu’elle portait depuis six années. Tous se regardèrent pour
comprendre qu’elle ne venait pas pour eux et Alphonse désigna devant une assistance incrédule la
table qui les attendait.
L’Affaire Hem (tome 4)
- L’île hors Thrésor (XIV) -
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Elle défit son petit veston et le mit sur le dos de sa chaise. Sa robe stricte était fermée par-devant sur
une poitrine discrète mais laissait ses épaules nues.
Ainsi alliait-elle la poésie d’une jeunesse mûre à la sûreté de la raison…
Ils prirent, pour deux, un vivaneau mirifique, avec du citron.
La serveuse apporta une longue bouteille qu’elle présenta à la convive. Céline dit en riant :
« J’avoue mon ignorance !
— C’est un vin que monsieur Alphonse a eu du mal à faire venir jusqu’ici !
— Oui, dit Alphonse, c’est un colombard de Saintonge qui va bien avec le poisson et se boit comme
de l’eau.
— Facile excuse à son abus !
— J’ai eu du mal à le faire venir jusqu’ici. MM. les transitaires imposent leurs conditions, le prix du
transport ne devenant raisonnable qu’avec une quantité importante, mais comme il ne coûte presque
rien là-bas, le doublement de son prix reste supportable. »
Alphonse cherchait à masquer son trouble en abordant d’autres sujets que celui qui les réunissait, ce
que Céline trouvait fort sage. Il entama une habile diversion :
« Quand je vous disais que l’argent n’est pas absolument nécessaire, je ne cultivais pas un paradoxe,
je ne suis pas anarchiste !
— Je l’avais compris, Alphonse.
— Néanmoins, je partage certaines valeurs qui condamnent la sauvage exploitation de l’homme par
l’homme.
— Je l’avais compris, Alphonse.
— Il suffirait de faire reconnaître que l’argent est une fiction pour que les pauvres recouvrent une
existence humaine…
— Comment y parvenir ?
Je ne sais quel plaisantin a lancé récemment cette énigme qui semblait insoluble pour la pensée
libérale…
— Dites-moi tout, Alphonse…
— Un jeune homme se présente chez un bijoutier pour acquérir une bague de fiançailles…
— Bon. Cette intention établit sa moralité.
— Il la paye avec une traite à trente jours.
— Bon.
— Mais le bijoutier la remet à un peintre qui vient de travailler chez lui, qui y trouve la faculté de
rembourser un mécanicien, et ainsi de suite, chacun devant régler ses propres embarras.
— C’est la vie, cela.
— Attendez, chère Céline. Le onzième créancier, n’ayant aucun besoin immédiat, présente la traite
à l’encaissement, et on lui oppose sa fausseté.
— Aïe !
— Les dix créanciers précédents se réunissent, constatent tous qu’ils ont gagné dans cet échange et
compensent la perte du dernier.
L’Affaire Hem (tome 4)
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— C’est un beau geste.
— Oui, chère Céline, mais tout le monde y a gagné, le dernier n’a rien perdu et le jeune homme a
obtenu la précieuse bague contre du vent !
— Puisse l’élue être moins volage !
— Ainsi, un simple papier aura créé un mouvement de services et de marchandises.
— Il aura quand même fallu en revenir à une unité monétaire…
— Ce n’était pas absolument nécessaire : chacun aurait ou s’entendre avec le dernier créancier pour
lui rendre un petit service plus tard, selon le système des paysans de nos campagnes qui s’échangent
des journées de travail, l’un plus habile à la menuiserie, l’autre plus expert en la taille des pierres…
Et puis viennent les travaux communs, vendanges ou cuisine au cochon ! »
Céline adressa un sourire charnel à ce curieux percepteur ; qui n(« tait décidément pas un mauvais
bougre. Il se permit de presser son poignet.
« Voyons, Alphonse, pas devant tout le monde ! protesta-t-elle.
— Excusez. En votre présence, j’ai tendance à oublier le monde… »
Des pourpreurs délicates montèrent aux joues de la couturière.
« Ce qui embarrasse les économistes libéraux dans cet apologue de la bague et du jeune homme,
reprit Alphonse d’un ton léger, c’est que du travail a été produit à la satisfaction de tous et que le
jeune homme a, par surcroît, créé de la valeur ex nihilo !
— C’est-à-dire ? questionna la belle, qui n’entendait pas le latin.
— À partir de rien…
— La bague existait avant la valeur…
— Oui, mais elle a su échapper à la valeur. »
Le subtil Alphonse — la passion guidant l’esprit — tira de sa poche un tout petit paquet et le mit
sous la main de sa convive.
« Comme celle-ci, j’espère… »
Elle pressa le papier avec stupéfaction avant d’estimer :
« Vous êtes complètement fou, Alphonse.
— Je ne crois pas. Vous y mettrez la valeur qu’il vous plaira… Il est d’ailleurs entendu que vous
pouvez l’échanger.
— Faire le jeune homme à votre âge, Alphonse !
— Avant qu’il ne soit trop tard, chère Céline. »
La curiosité bouscula la réserve, elle déchira le papier pour trouver une jolie bague d’argent ornée
d’un saphir discret. Nouvelle pourpre à ses joues, elle allait à son doigt.
« Que va-t-on penser ? » s’inquiéta-t-elle sans y mettre trop de conviction.
La serveuse avait attrapé la scène ; une heure plus tard, tout Gustavia savait qu’Alphonse Lebourbe
avait demandé la main de Céline Marquet et que, selon toute apparence, elle ne lui serait pas
refusée.
L’Affaire Hem (tome 4)
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Annexe : Le jeu de tarot :
Au jeu de tarot, on appelle bouts, officiellement oudlers, trois cartes du registre d’atouts, qui en
compte vingt-deux, le 1, autrement nommé le petit, le 21, et une sorte de joker, dit l’excuse, qui peut
être joué pour sauver une carte importante.
Le contrat devant être réalisé par le preneur varie selon le nombre d’oudlers qu’il tient en main en
début de partie, mais la hauteur de ce contrat sera modifiée s’il ne tient pas le petit en main et s’il
réussit à le faire tomber. Dans la série des atouts, le 21 fait tomber tous les autres et le 2 fait tomber
le petit. En fin de chaque tour, les cartes se comptent par deux, une carte de valeur (Roi, Reine,
Cavalier, Valet) doublée d’une carte sans valeur. Sauf les oudlers, deux cartes de la série d’atout ne
comptent qu’un point.
Si le preneur n’a pas la main, ses adversaires doivent, par des ouvertures subtiles, mettre leurs
points à l’abri pour tenter de le faire chuter. Et, selon la répartition des cartes, quand ils ont trouvé
sa coupe, franche ou seconde, ils peuvent l’amener à couper, c’est-à-dire à dépenser un atout sur un
pli sans valeur.
De son côté, le preneur doit limiter le risque de coupe sur ses cartes de valeur à la couleur (Cœur,
Carreau, Trèfle, Pique). Dès qu’il prend la main, il doit faire tomber les atouts de ses adversaires, la
règle obligeant à monter (du 8 sur le 7, etc.) ou à pisser.
Supposons le cas d’un joueur qui aurait en main de nombreux points à la couleur, de nombreux
atouts mais un seul oudler, l’excuse. Il devrait alors obtenir 51 points (sur 91 au total) pour réaliser
son contrat. Ayant la main, il devra jouer un petit atout pour en faire tomber trois — pas trop petit
tout de même, puisqu’il doit faire tomber les plus forts aux mains des adversaires. Cette entame
n’est pas toujours facile à interpréter. Si celui qui fait le pli tient un autre atout très fort, a fortiori le
21, il doit le jouer pour sauver le petit, que le preneur ne posséderait pas. Mais si poursuivre ainsi
lui est impossible, le preneur fera un second tour d’atouts, sept ou huit tomberont. S’il a pris avec
un seul oudler, il faut supposer que le 21 tombé, ses meilleurs atouts lui permettront de ramasser
ceux qui restent aux mains des autres joueurs. C’est la passionnante chasse au petit qui, en cas de
gain, rabaisse la hauteur du contrat de 10 points. À bout de souffle, le petit peut être pris par le 2.
Le preneur, autant que les autres joueurs, doit mémoriser tous les atouts qui sont tombés car existe
la gratification, ou la sanction, inverse : mener le petit au bout rapporte 10 points, mais si un dernier
atout traînait chez l’adversaire, le preneur ne s’en sortira pas toujours.
Être excellent au tarot demande une rigueur différente de celle qu’exige la belote sur table. Le plus
grand nombre de cartes (58 au lieue de 32) exige une concentration parfaite , la mémorisation des
atouts tombés et la recherche de la domination à la couleur. Huit forts atouts et une longue
imparable valent mieux qu’un jeu dispersé.
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4ÈME TOME - X
L’île hors Thrésor (XV)
Pour ne pas rallonger inutilement ce récit, on résumera les faits suivants.
L’union de la couturière et du percepteur suscita une approbation générale. Lebourbe devenait ainsi
un insulaire incontestable et comme on pensait, avec raison, que Céline n’accepterait jamais de
quitter son île, on pouvait voir dans cette célébration la capture définitive d’un fonctionnaire utile et
conciliant.
Pour que les choses fussent bien nettes, le conseil de l’île offrit un grand banquet civique émaillé de
discours vigoureux. Celui de Lebourbe, qui confirmait son enracinement à Saint-Barth, fut
particulièrement applaudi.
Ce fut une belle bacchanale populaire : la générosité bien comprise
des commerçants de Gustavia couvrit les tables de cadeaux tant
manducatoires que bibinatoires, notés par un membre du conseil
de l’île.
Dans une douceur tropicale exactement réglée, on dansa toute la
nuit. Il y avait lieu de redire ces beaux vers de Maurice de Fleury :
Ô, moites des pourpreurs charnelles,
Les gerces guinchant aux crins-crins,
Du pétrole dans les prunelles
Et du picrate dans les reins !
Il suffit d’admettre qu’une certaine lueur passant dans les yeux des
L’Affaire Hem (tome 4)
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filles pouvait être vue comme une petite nappe de pétrole flambant…
Céline et Alphonse ne purent quitter la fête, sous les vivats, qu’aux premières lueurs de l’aube.
Un bonheur n’arrive jamais seul : tard dans l’après-midi, Alphonse jeta un œil à son courrier, avisa
une longue enveloppe de la Direction du Budget et l’ouvrit aussitôt. Il put lire :
Mon cher vieux,
Ta déportation s’achève ! Le directeur est d’accord pour te nommer à la perception
de Saint-Flour.
Mieux, j’ai vu le ministre, un peu poltron mais brave type au fond. Je me suis permis
de lui parler de ton retour et ces mots importants ont chu de ses lèvres :« On a été
injuste avec Lebourbe, il faut penser à réparer… »
Mais en ce moment, les gouvernements tombent comme des prunes en juillet. Qui
sera le prochain ministre ?
Je suis bien placé pour devenir, quoi qu’il en aille, sous-directeur du Budget. Je ne te
laisserai pas vieillir à Saint-Flour.
Réponds-moi vite,
Ton fidèle,
Antoine
Lebourbe éclata de rire. Aude, les traits tirés par les fatigues de la nuit, avait poussé la porte du
Trésor public.
« Je dois vous dire au revoir, inventa Lebourbe en lui tendant la lettre officielle.
Le visage de la jeune femme de décomposa, elle éclata en sanglots, se jeta, impétueuse, au cou du
percepteur surpris et cria :
« Non, non, non ! Je ne veux pas ! »
La nouvelle épouse survenant s’étonna de ce tableau Car Aude était une fille qui aurait retenu
l’attention du Diable. Que Lebourbe n’ait pas songé à la courtiser lui avait paru un bel indice de
moralité : trop jeune pour faire une épouse, elle eût pu devenir une durable maîtresse…
Elle se détacha vivement de Lebourbe et tendit la lettre à Céline qui ne mit pas longtemps à éclater
de rire.
« Eh bien, voilà, Aude, nous allons partir pour l’île de Saint-Flour, le service de l’État avant tout ! »
ricana-t-elle.
Les sanglots d’Aude redoublèrent.
« Saint-Flour n’est pas exactement une île… rectifia Lebourbe.
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— Alors, nous ne partons pas. Cesse donc de pleurer, jouvencelle. Comment peux-tu imaginer que
je quitterais notre île ?
— Je ne sais pas, moi, j’ai fait la fête toute la nuit en votre honneur, je suis fatiguée.
— Alphonse va répondre à ces gens-là de ma belle manière ! »
Alphonse se retira dans son bureau et répondit en ces termes à son ami sur une feuille à l’en-tête du
Trésor public :
Mon cher Antoine,
Ta lettre me touche beaucoup mais me touche trop tard, au matin de mes secondes
noces.
Je viens d’épouser une veuve, trop jeune pour le rester, dont la moralité faisait
l’admiration de tous et j’ai bien souffert avant qu’elle ne consente à m’accorder ce à
quoi tout homme a droit.
Elle appartient à une vieille famille insulaire et anime un atelier de couture. Elle a
besoin de plus de lumière qu’il n’y en a d’ordinaire à Saint-Flour.
Il est beaucoup trop tôt pour que nous envisagions d’autres lendemains que ceux que
nous avons prévus.
Il règne dans ma perception l’ordre parfait que j’ai su y établir, secondé par une
assistante de grande valeur. Je n’ai pas envie de recommencer ailleurs le même
travail pour l’instant.
J’espère que ta nomination se fera et que tu n’oublieras pas ton vieux camarade. Je te
rappelle que ma perception comporte, au fond du jardin, une confortable maisonnette
pour recevoir les amis et que tu y serais le bienvenu en tout temps : il fait toujours
beau ici, sauf quelques cyclones ou rares pluies diluviennes…
Je te serre les mains avec émotion,
Ton vieil,
Alphonse
Lebourbe se relut sans rien trouver à corriger. Il vint près d’Aude et lui demanda :
« Vous recopierez cette lettre, pour nos archives. »
Il se tint devant elle tandis qu’elle la lisait. La« collaboratrice de grande valeur » releva sur lui un
regard noyé. Il se permit une petite caresse sur sa joue.
« J’avais des yeux pour voir, Aude, mais vous étiez trop jeune pour moi. Ce ne sont pas les braves
garçons qui manquent à Saint-Barth… Vous avez une belle situation et je vais faire accélérer votre
avancement.
— Mais, s’ils me nommaient à Saint-Flour ? » objecta-t-elle avec bon sens.
L’Affaire Hem (tome 4)
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4ÈME TOME - X
L’île hors Thrésor (XVI)
Après son mariage, Céline Marquet put faire venir
des tissus qui lui plaisaient, louer une boutique sur
rue attenante à son atelier, embaucher une seconde
apprentie qui se révéla excellente et dessiner toute
sorte de vêtements féminins et tropicaux.
La situation aurait pu se compliquer si elle avait eu
besoin de gagner de l’argent, mais ce n’était pas le
cas, elle cousait désormais pour son plaisir. Les
bourgeoises de Saint-Martin et de la Guadeloupe
venaient choisir dans sa boutique la dernière mode.
Céline possédait les mensurations de ses clientes
régulières et, sur une suggestion d’Alphonse, fit imprimer un catalogue : il devenait ainsi possible
de lui commander par courrier un vêtement qui ne demanderait que de minimes ajustages sur la
cliente.
Le volume de travail augmenta. Une autre aurait développé sa production, agrandi son atelier,
embauché des ouvrières… Mais Céline ne souhaitait pas vêtir toutes les Caraïbes ni créer des
boutiques jusqu’en France. Elle opta pour une autre voie : elle releva ses prix, ce qui abaissa la
demande d’autant — mais les femmes et les filles de Saint-Barth bénéficiaient d’une remise tacite
importante.
Deux années avaient passé d’un bonheur sans nuage — on parlait d’une machine à dessaler l’eau de
mer et d’installer l’eau courante à Gustavia — quand Céline reçut d’un grand couturier parisien une
lettre étourdissante lui proposant une collaboration flatteuse. Cela lui donna l’idée de tendre un petit
piège à Alphonse.
« Puisqu’on me réclame dans la haute couture à Paris, pourquoi ne relanceriez-vous pas votre ami
du Budget pour obtenir une place digne de vos compétences ?
— Parce que pour moi, désormais, Paris est un enfer et que je sais où se situe le paradis. »
Ils se trouvaient seuls dans leur bel appartement à ce moment. S’ensuivit une scène passionnelle sur
laquelle, conformément à notre principe mainte fois réaffirmé de discrétion, nous tirerons le voile
qui protège la vie des personnes privées.
Le caractère d’Alphonse (ou son absence de caractère, comme on voudra) s’était considérablement
assoupli dans le bonheur que lui procurait chaque jour son union, il était devenu insulaire ! Il
semblait impensable qu’on pût lui retirer sa perception car il obtenait, d’année en année, des
L’Affaire Hem (tome 4)
- L’île hors Thrésor (XVI) -
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résultats toujours plus significatifs : le nombre de contribuables ayant droit à la prime d’insularité
augmentait lentement. On parlait, de façon vague, d’un recensement, mais une partie de la
population de Saint-Barth était flottante. Et quelques malins établirent là leur résidence principale
pour percevoir la prime.
Sur un plan strictement quantitatif, il était impossible de trouver un autre percepteur avec un
nombre de contribuables en augmentation permanente : l’Administration avait de quoi se frotter les
mains, Alphonse procédait à la première phase, indispensable, du processus bureaucratique,
l’identification et la localisation de futurs contribuables.
Ils venaient, leur déclaration vierge à la main, s’incliner devant la belle Aude qui avait acquis une
habileté extraordinaire à déclarer n’importe quoi sous une apparence rigoureuse qui ouvrait droit à
la prime d’insularité…
La Direction du budget savait faire preuve de philosophie pratique : si les Saint-Bartholoméens les
moins pauvres échappaient à l’impôt en ne déclarant rien du tout, cette mince retenue ne méritait
aucun effort de recouvrement comparée aux astuces des plus gros contribuables de la métropole qui
réussissaient souvent à se faire créditer de l’argent.
Céline, acquise aux valeurs maçonniques, donnait un cours gratuit de couture de deux heures aux
filles de l’île une fois par semaine. Elle avait fait venir des États-Unis quelques machines à coudre
Singer à très bon prix et organisé un petit atelier dont l’accès était libre.
Elle embaucha la plus douée de ses élèves comme quatrième ouvrières en précisant aux autres
qu’elle ne développerait pas davantage sa production, qu’elle n’avait pas envie de commander mais
d’instruire, qu‘elle considérait comme injuste de tirer un gain du travail d’autrui…
Les filles de Saint-Barth se frottaient les tempes, Céline Marquet était devenue une espèce
d’autorité, ordinairement froide et pesant ses mots. Par ailleurs, les chutes de ses coupons allaient à
l’atelier communautaire où ces ingénieuses apprenties se cousaient des dominos pour les soirs de
fête — ce qui, en ce temps-là, en territoire français, était assez révolutionnaire !
Elle affilia ses quatre ouvrières à une banque batave de Saint-Martin qui avait ouvert une caisse de
retraite qui, tenant compte de l’espérance de vie, permettait des restitutions avantageuses.
Et, malgré la restriction volontaire de son industrie, elle gagnait beaucoup d’argent. Quant à
Alphonse, ses émoluments lui étaient versés à l’agence de la Banque de France à Point-à-Pitre, ils
disposaient de fonds considérables et, sans songer aux jours pénibles de la vieillesse, l’idée s’établit
naturellement entre eux d’acquérir une belle maison dont les fenêtres ouvriraient sur l’anse. Ils
firent choix d’un bâtiment partiellement en ruine pour l’aménager à leur goût. Le travail des artisans
coûtait peu en ce temps-là et ces braves gens se trouvaient assez payés de préparer pour des
concitoyens aussi honorables leur domicile des derniers jours.
Quand les travaux furent terminés, Céline et Alphonse offrirent une fête très simple mais qui
commença à l’heure de l’apéritif du milieu du jour, avec toute variété de poissons fumés en guise de
zakouskis. Les premiers artistes se manifestèrent à l’accordéon, le généreux Lebourbe avait fait fait
L’Affaire Hem (tome 4)
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venir pour l’occasion une bonne cargaison de colombard de Saintonge et un petit vin de Touraine,
trop léger pour saouler les filles, à peine les étourdir…
Tous les insulaires passèrent boire au moins un verre, les vieilles juchées sur leur âne et, attestant,
de mémoire d’ancêtre, qu’on n’avait jamais vu une aussi belle fête. Alphonse, dans un costume
ajusté par sa compagne, était superbe comme un lord, accordant toutes les marques dues à la civilité
mais il ne regardait qu’elle.
Elle dansa, ravissante, avec tous les membres du conseil de l’île, dont la plupart étaient ses parents.
Elle avait créé pour la circonstance une robe qui, ailleurs, aurait pu être jugée indécente. Ses quatre
ouvrières la portaient aussi, dans des tons différents, et il faisait si chaud… Alphonse prit quelques
photos émouvantes et certaines rejoignirent le catalogue de la maison.
Puis la fête se déplaça dans les rues de Gustavia avec, à la nuit tombante, un buffet géant installé
devant la boutique du Trésor public. Aude, dans une robe originale qui mettait en valeur quelques
traits de sa personnalité, gouvernait une douzaine de filles aussi plaisamment vêtues et des matelots
apportaient sans cesse depuis les quais la provende commandée par Alphonse pour regarnir les
tables.
Les musiciens de Saint-Barth avaient prévenu leurs camarades à piston des autres îles et plusieurs
orchestres avaient fait le déplacement pour animer cette nuit exceptionnelle.
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4ÈME TOME - X
L’île hors Thrésor (XVII)
Alphonse Lebourbe commit sa plus belle action administrative
en juin 1941. En effet, d’importants événements extérieurs à la
vie modestement paradisiaque de Saint-Barth étaient survenus
sur le Vieux Continent. La République française avait été
supprimée, ce qui posait un certain nombre de problèmes
administratifs, des mouvements avaient eu lieu dans la
hiérarchie, en fonction de l’allégeance, entière ou relative, au
maréchal Pétain, et certaines affaires étaient restées en
souffrance — comme le paiement de la prime d’insularité aux
miséreux de Saint-Barth.
Avec la mauvaise foi des pauvres qui ont obtenu quelque chose
d’un monde indifférent à leur sort, ils poussaient la porte de la
boutique du Trésor public pour demander :
« Qu’est-ce qui se passe ? »
Aude répondait sans ciller :
« Il se passe, mon cher, que c’est la guerre mondiale ! La France n’existe plus et l’Angleterre sera
liquidée demain…
— Bon débarras ! Et ma prime ?
— Il faudra la réclamer aux nouveaux maîtres du monde. »
La guerre, quelle déveine !
Quinze années de bonheur n’avaient pas dévoyé l’instinct administratif d’Alphonse Lebourbe, il
pouvait être fier de son œuvre : sur une population de moins de 4000 habitants, officiellement, 1200
foyers percevaient la prime d’insularité, il ne restait donc que peu de récalcitrants excipant d’un
traité désuet pour ne rien déclarer ni payer. Mais, en égard au désert fiscal où vivait l’île avant son
arrivée, Alphonse avait accompli un magnifique travail de pionnier, établi par le versement de la
prime. Le contrôleur le plus vétilleux ne pourrait en disconvenir.
Alphonse, dans sa lettre, rappela brièvement les progrès accomplis, évoqua allusivement les
troubles extérieurs pour mieux souligner le calme et l’ordre parfait qui régnaient à Saint-Barth, qu’il
était très facile de maintenir tandis que des îles voisines se trouvaient en proie à une agitation
dangereuse.
Enfin, il conclut sa réclamation par un éloge à la pérennité de l’Administration, dont les règles
L’Affaire Hem (tome 4)
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resteraient toujours supérieures aux circonstances…
Le haut fonctionnaire pétainiste qui examina cette philippique était plus jeune que Lebourbe mais il
connaissait le drame intime qui avait brisé sa carrière, savait qu’il avait refusé plusieurs
propositions de rapatriement pour des raisons romantiques… Enfin, le prix de l’ordre à Saint-Barth
lui parut très modéré. Il entérina donc la remontrance du percepteur, fit transférer les fonds et lui
adressa une lettre chaleureuse qui, par certains termes convenus, révélait son appartenance à la
même loge.
Les miséreux de Saint-Barth ne subirent donc aucun dommage collatéral de le Seconde Guerre
mondiale et Alphonse n’y trouva pas un surplus de considération tant il recueillait déjà l’affection
de ses contre-contribuables.
En avril 1945, un escorteur battant le pavillon français vint mouiller dans l’anse de Gustavia, le
Conseil de l’île fut alerté et une cérémonie aussitôt organisée : pour sa belle conduite durant toute la
guerre, Alphonse Lebourbe devenait chevalier de la Légion d’honneur… signal de ses amis
parisiens qui espéraient toujours son retour.
Mais, en près de vingt-cinq ans, Lebourbe n’était revenu en France que deux fois, brièvement, pour
régler avec ses frères et sœurs la disposition de leurs biens patrimoniaux. Les liaisons aériennes
étaient inconfortables, Céline ne l’avait pas accompagne, Céline n’avait pas envie de voir Paris. Et
Lebourbe n’avait aucun désir de revenir malgré la situation extrêmement brillante qui lui était
promise. La France n’était plus pour lui qu’une fresque de souvenirs presque éteints, sa vie s’était
attachée aux yeux d’une femme qui le rendait heureux, dans des conditions qui ne pouvaient être
bouleversées : son commerce à elle prospérait, sa situation à lui resterait inébranlable, il avait gravi
les échelons sans effort et son traitement élevé s’améliorerait encore.
On choisit rarement sa vie, dans sa géographie ou ses affections. Le hasard avait jeté Lebourbe sur
cette île, il avait saisi sa main heureuse. Il ne possédait plus rien en France, il ne souhaitait pas
revenir et sa compagne excluait de quitter son île lumineuse pour un climat incertain, alors que son
âge aurait compliqué son entrée comme styliste dans la haute couture parisienne.
Les années passèrent, la France était redevenue une grande puissance, invaincue une fois sur deux,
qui achevait de mettre au point, dans les conditions dantesques déjà décrites par Albert Paraz dans
Le Lac des songes, en 1940, sa bombe atomique… Lebourbe atteignit ses soixante-cinq ans sans
mollir et ne demanda rien. l’Administration centrale ne lui suggéra rien non plus, il resta à son
poste, de tout repos, sauf les écritures, qu’Aude avait entièrement prises en charge.
Il ne fit valoir ses droits à la retraite que cinq années plus tard, ce que l’Administration entérina en
recalculant ses émoluments qui, avec diverses primes confidentielles, se trouvèrent légèrement
supérieurs à ceux qu’il percevait auparavant…
Céline et Alphonse avaient donc eu tout le temps de prévoir ce retrait, acquérant une des plus belles
maisons de Gustavia ouvrant ses fenêtres sur l’anse. La boutique du Trésor public restait ouverte
aux heures accoutumées et Aude n’avait guère la distraction de lever les yeux des bons livres qui
occupait son temps.
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- L’île hors Thrésor (XVII) -
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La malle contenant les déclarations de revenus arriva sans aucune notification concernant le
remplacement de Lebourbe. Au bout d’un mois de silence, on remit ces plis au vaguemestre. La
boutique s’anima, on avait toujours plaisir à rencontrer l’aménité d’Aude, parente au quatrième
degré, et le téléphone était là ! Une fille de la brûlerie apportait du bon café, on causait de tout et de
rien.
Après concertation avec le premier recteur du conseil de l’île et avec Lebourbe, Aude, dont le statut
était incontestable, renvoya les déclarations en signant : Pour le percepteur empêché, Aude
Courtois ». Puis on resta quelques semaines dans l’expectative mais, selon Lebourbe le silence
administratif était un bon signe. Il avait raison : les certificats de non-imposition revinrent
accompagnés de la prime d’insularité et le bon Alphonse revint dans la boutique pour aider Aude à
la distribution de la manne
Ainsi en alla-t-il les quatre années suivantes, Alphonse Lebourbe avait atteint sa soixante-quinzième
année quand il subit brusquement un accès de faiblesse qui le fit rester assis cinq jours entiers. Au
matin du sixième, il le souhaita pas se lever, le médecin alerté ne diagnostiqua rien de précis mais
au matin du septième jour, il ne se réveilla pas.
Son trépas causa une émotion considérable, toute la population de l’île assista à ses obsèques
civiles, des oraisons saluèrent sa mémoire et tous les bateaux de l’anse firent sonner leur corne de
brume en signe de deuil.
Aude estima de son devoir de prévenir l’Administration de cette perte pour ajuster tout de suite la
pension de réversion de sa veuve et éviter des complications inutiles. Elle vint vivre avec Céline
dans la vaste maison où l’atelier de couture fut déplacé. Ainsi le deuil fut-il masqué par la
succession des actes de la vie.
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4ÈME TOME - X
L’île hors Thrésor (XIX)
Étienne Goblet n’avait que vingt-cinq ans lorsqu’il
sortit premier au concours du Trésor et, selon une
belle tradition de l’Administration française, il put
désigner sur une petite liste le poste qui lui
conviendrait le mieux. Encore vierge à cette époque
mais amoureux d’un prêtre, il choisit Saint-Barth à
l’estime, la hiérarchie entérina et le garçon, qui
croyait aller en Corrèze, se retrouva en plein Océan !
Le régime politique avait changé en ces années, le
fait que Saint-Barth restât sans percepteur depuis cinq
ans eût pu être jugé extravagant, mais les émoluments
d’Aude Courtois se montaient presque à ce niveau ;
on pouvait la considérer comme un substitut
suffisant. Ce fut l’annonce de la mort d’Alphonse
Lebourbe qui entraîna la réinscription de Saint-Barth
sur la liste des postes à pourvoir.
L’arrivée du distrait Goblet à Saint-Barth fit l’objet d’une réception officielle organisée
conjointement par le conseil de l’île et le Rotary Club. Quand on est jeune, qu’un banquet de deux
cents couverts soit donné en votre honneur flatte toujours.
La plupart des discours ne furent que formalités de bienvenue avant que le premier recteur du
conseil de l’île ne prenne, au café, la parole, sur un ton grave :
« Mesdames et messieurs, mes chers compatriotes,
» Nous avons la joie d’accueillir aujourd’hui un nouveau citoyen de Saint-Barth, venu du
Continent. Monsieur Étienne Goblet est un garçon remarquable et il n’a pas choisi par hasard de
venir exercer ses talents sur notre île fortunée… »
C’était pourtant le cas mais Étienne, amusé de son erreur s’était dit qu’elle serait facile à réparer.
Une rafale d’applaudissements interrompit l’orateur. Le président du Rotary Club, assez allumé, se
leva pour dire :
« Je propose qu’on porte un toast à notre ami Goblet ! »
De riantes filles caraïbes apportèrent aussitôt des punchs parfumés. Le premier édile reprit :
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- L’île hors Thrésor (XIX) -
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« Cher Goblet, nos traditions fiscales sont particulières. Selon certains ethnographes locaux, elles
remonteraient au temps de l’occupation suédoise… Elles ont en réalité beaucoup plus anciennes.
Votre regretté prédécesseur, Alphonse Lebourbe, que nous venons de porter en terre, les avait
comprises et aucun incident fâcheux n’est survenu sous le règne de ce fonctionnaire d’élite.
Marchez sur ses traces, mon jeune ami, et tout ira bien.
» Comme vous débutez dans la carrière, vous n’avez encore aucun préjugé : l’usage chez nous est
de déclarer ce que nous voulons quand nous le pouvons… »
Nouveaux applaudissements. Le jeune percepteur, assez bourré, hochait la tête avec application.
« Nous ne doutons pas que vous comprendrez vite notre système, d’ailleurs de tout repos pour
vous. »
Rires mesurés.
« Il ne vous sera que de reprendre les états de votre prédécesseur dont le style faisait l’unanimité des
contribuables de Saint-Barth… »
Le président du Rotary Club se releva, un magnifique cigare en sa main droite.
« Je propose qu’on porte un toast à la mémoire de cet homme de bien ! »
Les riantes filles caraïbes apportèrent aussitôt des punchs assemblés avec un art étourdissant. La
fête avait commencé dans Gustavia, sept ou huit petits orchestres faisaient danser les insulaires, le
yacht Crédit des Antilles, illuminé, venait de pénétrer dans l’anse et tout laissait à penser que la
banque offrirait à minuit un superbe feu d’artifice.
Quand on a vingt-cinq ans et qu’on reçoit un tel accueil officiel, il y a de quoi s’en troubler, mais
Étienne Goblet était intelligent et il ne lui restait d’ailleurs guère d’autre choix. Il se leva, et un
silence prodigieux se fit.
« Mes chers amis, commença-t-il, je ne suis pas venu ici pour mitonner une révolution fiscale mais
parce qu’il vous fallait un percepteur et, si Dieu me prête vie, ce percepteur, ce sera moi, jusqu’à
l’âge de la retraite, car je sens que vous m’aimez déjà beaucoup, et j’ai besoin d’être aimé. »
Il se rassit sur cet aveu au milieu d’un fracas d’applaudissements.
La fête, qui avait pour but de se concilier le nouveau venu, dura toute la nuit. Plus joli garçon que
Lebourbe en son temps, Goblet fit danser des filles éblouissantes, essaya de retenir leur prénom, fut
reconduit à l’aube à son appartement de fonction qu’Aude avait pris la décision de faire repeindre,
s’y endormit comme une masse pour se réveiller, tout étonné, à midi.
La cuisinière lui prépara un solide petit déjeuner avec une grande assiette des poissons séchés de
l’île, on apporta ses malles depuis le port et il commença à les défaire.
Quand il descendit dans la boutique, peu après 15 heures, il y trouva Aude à son bureau qui, devant
sa mine fripée, choisit de remettre au lendemain son initiation fiscale saint-bartholoméenne.
Étienne considéra les beaux cadres de palissandre protégeant les affiches du Trésor, puis ces
affiches en elles-mêmes pour remarquer qu’elles dataient pour la plupart d’une dizaine d’années. Il
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fit un geste qui valait interrogation.
« Oh ! lui apprit Aude posément, ce sont de simples éléments d’un décor fiscal ! On ne s’embêtait
plus à les changer, elles n’apportaient rien de nouveau et personne ne s’arrêtait à les lire. La
collection complète se trouve conservée à la cave, qui est bien sèche.
— Ce n’était pas un reproche, voulut s’excuser Étienne.
— Cher monsieur Goblet, reposez-vous, n’allez pas danser toute la nuit ! Demain matin, je vous
exposerai le fonctionnement de cette perception mis au point avec patience par votre feu
prédécesseur. »
Ce disant, elle se leva, prit son sac et s’en fut.
Étienne remonta chez lui pour choisir son costume le plus léger après s’être sérieusement rafraîchi.
Une installation de désalinisation de l’eau de mer fonctionnait désormais, tout le centre de Gustavia
jouissait de l’eau courante, mais à un tarif élevé.
On était en septembre, Étienne se demandait s’il ne rêvait pas, propulsé dans une île de rêve,
nommé à la direction d’une vieille boutique dont la clientèle serait discrète, ou même absente, sans
qu’il en résulte aucune incidence sur ses émoluments. Étienne, sans s’en douter, avait fait le bon
choix.
Le matin suivant, Aude expliqua au nouveau percepteur un fonctionnement général qui avait fait ses
preuves pendant plus de trente ans : les déclarations se trouvaient rassemblées et classées par ordre
alphabétique dans les grandes boîtes emplissant les étagères derrière son bureau — beaucoup
étaient encore vides…
Dans le bureau du percepteur, chaque contribuable était identifié par une grande fiche de bristol
portant les versements qu’il avait reçus depuis l’activation de la prime d’insularité. Des signets
permettaient d’accéder instantanément à l’un ou à l’autre.
Un signet rouge et muet tenait tout le fond de la boîte, Étienne, machinalement, le rabattit pour
entrevoir derrière une dizaine de fiches. Il interrogea son assistante du regard.
« Ceux-là, ce sont les imposables… » chuchota-t-elle.
Goblet s’assit dans le vieux fauteuil de Lebourbe, fit signe à Aude, prit sa jeune tête entre ses mains
de fonctionnaire débutant et réclama :
« Expliquez-moi…
— Vous n’avez sans doute pas tout compris des discours de bienvenue. Les habitants de Saint-Barth
ne payent aucun impôt selon un traité de droit international inviolable. L’envoi de Lebourbe ici et
l’ouverture de cette boutique fiscale peuvent être regardés comme un coup de poker. Y eut-il des
raisons plus secrètes ?
— Que voulez-vous dire ?
— Ce pauvre Lebourbe avait été victime d’une injustice, sanctionné parce que son chef comptable
avait disparu avec la caisse et son épouse ! Mais son traitement avait été maintenu. En l’envoyant
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ici, dans une île où le percepteur ne pouvait pas exister, l’Administration se donnait bonne
conscience quoi qu’il pût arriver… Mais vous, mon petit, se permit Aude, vous n’êtes pas en
disgrâce ?
— Non, je suis arrivé premier au concours et j’ai choisi Saint-Barth à l’étourdie, quelle folle
aventure !
— C’est notre subtil recteur de l’époque qui a découvert dans les textes que, dans certains cas, le
contribuable impécunieux peut bénéficier d’une prime d’insularité, voilà pourquoi il y a aujourd’hui
tant de contribuables à Saint-Barth !
— Je vois, dit Goblet, les mains sur les yeux.
— Quant aux quelques imposables qui nous donnent de l’argent, il est certain que c’est par calcul !
— Forcément !
— Il est certain qu’ils y gagnent, par des dégrèvements sur des affaires que nous ne pouvons pas
connaître et qui doivent dépasser de loin la prime d’insularité ! »
Le jeune fonctionnaire cachait mal sa stupéfaction.
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4ÈME TOME - X
L’île hors Thrésor (XX)
Le temps de la retraite était venu pour Aude. Selon un système qui lui avait si bien réussi, elle
présenta au percepteur une de ses jeunes parentes revenue de France pour les vacances avec une
licence ès-lettres et hésitant sur son avenir.
Patricia était très jolie, indolente, et n’avait pas envie de se casser la tête à écrire de pénibles
mémoires ou thèses ou de passer des concours fastidieux pour se trouver nommée à FrivilleEscarbotin ou à Béthune, en toute incertitude de sa reconduction au même lieu d’une année sur
l’autre. Le terme n’existait pas encore mais les jeunes enseignants étaient d’espèces de routards
déplacés d’un bout du pays à l’autre selon les besoins des académies. Un ministre avait lénifié
qu’on tiendrait compte de la situation des jeunes couples : l’un se trouvait nommé à Bayonne et sa
jeune épouse à Nancy…
Patricia n’avait pas l’intention de se laisser balader par de fausses promesses, et pour un salaire très
médiocre. La suggestion de sa cousine la trouva réceptive, puis franchement favorable quand on lui
désigné l’élégant jeune homme flânant dans les rues ou sur le port de Gustavia.
De son côté, Aude attrapa une idée exorbitante, celle de faire nommer la jeune femme à l’échelon
du barème qu’elle-même avait atteint. Goblet tiqua :
« On peut essayer mais je ne promets rien là-dessus, vous savez comment ils sont, il suffit qu’un
bureaucrate tombe sur la mauvaise ligne… En revanche, s’il la rate, votre parente aura gagné tout
de suite plus de trente ans d’ancienneté, ce qui serait joli ! Quant à moi, dans les tracas de mon
installation, on ne me reprocherait pas cette petite faute en écriture.
— Il n’est pas question de vous compromettre, Étienne. »
La présentation de la jeune femme au jeune percepteur eut lieu le lendemain et elle fut agréée en un
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clin d’œil, étant entendu qu’Aude allait assurer un mois durant sa formation dans les moindres
détails.
Ainsi fut fait et, au mois d’octobre, Patricia prit ses fonctions d’assistante au Trésor. La prime
d’insularité ayant été réglée, elle ne vit pas un chat de toute une semaine, mais les programmes de la
prochaine agrégation avaient paru et elle orienta à tout hasard ses lectures de ce côté, goûtant
l’épatante modernité de Diderot jusqu’en certains passages de sa correspondance intime.
La semaine suivante, elle suggéra à Goblet une fermeture de la boutique l’après-midi pour les deux
mois à venir, ce qui lui permettrait d’aller nager avant de déjeuner. Cet argument péremptoire
convainquit Étienne qui ne put se retenir de dévêtir mentalement sa collaboratrice.
Il était encore puceau, comme on l’a dit, elle avait abandonné sa virginité à Paris et s’imposait
comme une de plus belles filles de Saint-Barth. Après quelques jours de torturantes hésitations,
savamment entretenues par l’attitude peu équivoque de Patricia, il lui demanda la permission d’aller
nager avec elle. Elle lui représenta qu’il se trouverait au milieu de ses amies, ce qui n’était pas la
place d’un fonctionnaire public mais Étienne lui assura qu’aucun règlement ne lui interdisait la
baignade…
Il put donc comparer les qualités physiques d’une douzaine de filles à peu près nues, toutes très
affables à son égard mais il ressortit de cet examen que c’était Patricia qui lui plaisait le plus. Elle
faisait d’ailleurs tout pour l’affoler.
Quand ils furent secs, Étienne lui glissa :
« Venez donc manger un morceau chez moi, quand vous aurez laissé vos charmantes amies…
— Vous croyez ?
— Je souffre épouvantablement, Patricia, je souffre toutes les nuits depuis que je vous vois…
— Comment arranger cela ? se demanda-t-elle, angélique.
— Je suis sûr que vous le pouvez, se conforta Étienne.
Nous passerons sur les scènes suivantes pour ne pas rallonger inutilement ce récit, qui ne présentent
qu’un intérêt purement érotique, c’est-à-dire intime, pour nous en tenir à leur résultat public :
Patricia s’installa chez Étienne et ils contractèrent une union civile.
Dans le même temps, la boutique du cordonnier voisin ne trouvant pas preneur, Étienne s’en porta
acquéreur au nom de l’État, son projet d’agrandissement fut approuvé par l’Administration et il
entreprit d’unifier les deux façades.
Un habile menuisier fit se continuer les moulures de l’une à l’autre et l’ancienne inscription
THRÉSOR PUBLIC apparut donc complètement déportée. Le temps passant, elle était devenue
presque illisible.
Le caustique Séraphin était mort octogénaire mais Dominique, un gentil garçon, lui avait succédé
dans l’art de la lettre.
Lui montrant le nouvel encadrement, Étienne commanda :
« Vous allez me peindre TRÉSOR PUBLIC DE GUSTAVIA. »
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L’artiste se concentra.
« Sur cette largeur, ça ne sera pas beau, affirma-t-il.
— Comment ça ?
— Il faudra trop interlettrer, les lettres sembleront se courir après, ce ne sera pas beau. »
Patricia était survenue et s’enquit :
« Qu’est-ce qu’il y a, Dominique ?
— L’inscription est trop courte.
— Alors, tu n’as qu’à peindre : TRÉSOR PUBLIC DE SAINT-BARTHÉLEMY.
— Ça, c’est tapé ! Vous êtes d’accord, monsieur le percepteur ?
— Je crois que ce sera parfait.
— Et on ne met pas de H à thrésor ?
— Non, non. »
Son affaire de développant, Étienne obtint d’embaucher une secrétaire au premier échelon, qui
occupa l’ancienne cordonnerie. Elle gérait les affaires courantes, ce qui permettait à Patricia de lire
tranquillement à côté ou même de ne pas quitter l’appartement, un interphone l’alertant en cas de
réclamation sérieuse d’un contribuable exigeant.
Les années passèrent dans une bonne entente parfaite entre la population justiciable et l’aimable
percepteur. Comme son prédécesseur, il avait été la victime heureuse du vertige de Saint-Barth,
refusant les mutations qu’on lui proposait en France puisque Patricia avait besoin de nager tous les
jours — avec une combinaison quand l’eau était trop fraîche.
Le nombre de ses contribuables recensés croissait très lentement, celui des imposés restait stable, on
pouvait donc parler d’un travail administratif irréprochable, conduit selon les meilleures règles du
bureau.
Deux ans après son union, Étienne était venu présenter Patricia à ses parents, qui possédaient un
petit domaine viticole près de Nuits-Saint-Georges. Dans sa correspondance, il n’avait pas tari
d’éloges sur sa compagne et assistante, la seule photo d’elle qu’il leur avait adressée n’était pas très
révélatrice d’un trait incontestable : si Patricia était extrêmement jolie, sous le soleil bourguignon sa
peu apparaît très foncée… Elle n’avait rien d’une négresse mais en 1962, en Bourgogne, tant
d’exotisme pouvait étonner.
Étienne en fut surpris tout le premier : à Saint-Barth, une fille sur deux présentait la même couleur
de peau que sa compagne, et les Blanches étaient souvent très bronzées. Dans l’ivresse du
dépaysement et sous les caresses de la créature, le jeune percepteur n’avait pas fait réflexion qu’elle
ne passerait pas partout. En pire, à vingt-sept et vingt trois ans, aucune descendance ne s’annonçait
après deux ans de vie commune… Bref, leur venue ne provoqua pas une joie débordante des parents
Goblet. Étienne, le sentant, s’inventa des obligations à Paris, loua une voiture et ils s’en furent
visiter les châteaux de la Loire, passèrent à Versailles, rendirent la voiture à Paris, s’y baladèrent
une semaine avant de rentrer dans leur niche fiscale…
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L’accueil mitigé des viticulteurs bourguignons n’avait pas blessé Patricia, elle avait décidé avec
insouciance qu’elle ne remettrait plus les pieds chez eux.
Ils prirent l’habitude de venir en Europe tous les deux ans, leur transport aérien aux frais du Trésor.
Comme pour Lebourbe, on avait proposé à Goblet, après, cinq années passées sur l’île un
rapatriement mais il ne put s’y résoudre, ayant épousé un petit oiseau des îles qui n’avait pas sa
place dans la volière occidentale. Il invoqua auprès de l’Administration de graves raisons familiales
pour demeurer à Saint-Barth et on se garda d’insister. Au vu de ses excellents résultats, on lui fit
sauter des échelons et il atteignit à quarante ans le salaire le plus élevé. La perception était le plus
souvent fermée, en cas d’urgence on arrêtait la secrétaire dans la rue.
Étienne et Patricia vécurent donc heureux et n’eurent aucun enfant. Pour son cinquantième
anniversaire, Étienne Goblet fut fait chevalier de la Légion d’honneur par le préfet de Guadeloupe
Ce percepteur émérite prit sa retraite en 2000, à l’âge de soixante-cinq ans. Comme Aude Courtois
avant elle, Patricia assura l’intérim avant de faire valoir ses propres droits à la retraite. Ils avaient
acquis depuis longtemps une belle péaule donnant sur une petite anse, Étienne possédait un bateau,
on lui avait appris l’art de la pêche en mer et, même en offrant du poisson à tout le voisinage, il
devait, à l’antique manière, en faire sécher au soleil.
Le toit de la péaule avait été assujetti pour qu’elle ne fût pas décoiffée par un cyclone, Patricia
entretenait toujours son corps luxurieux en nageant, chaque année ils organisaient une grande fête
pour l’anniversaire de leur union, ce qui permettait d’écouler une belle provision de poisson
séché… Aussi insularisé que son prédécesseur, Étienne participait aux délibérations du conseil de
l’île et emportait l’estime de tout le monde. Il mourut l’an passé d’une rupture d’anévrisme, sans
jamais avoir été malade de toute sa vie.
Telle est, sommairement esquissée, l’histoire de la conquête de Saint-Barth par le fisc français.
Conformément à la règle de discrétion qui dirige ce feuilleton, on ne dira rien de l’actuel maître de
la perception de Gustavia, en poste depuis neuf ans, à la satisfaction générale. Il n’est que d’ouvrir
les pages électroniques de Little Brother Google pour y lire que les habitants de Saint-Barth restent
indéfectiblement attachés à leurs traditions fiscales…
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4ÈME TOME - X
L’île hors Thrésor (XXI)
Ambroise Pamou recueillit cette histoire ahurissante des lèvres d’un
pince-sans-rire, haut fonctionnaire au ministère du Budget, qu’il
était allé interroger au prétexte d’une enquête pour Le Figaro sur les
paradis fiscaux. La carte du Figaro ouvre toutes les portes !
S’il entrait une part de mystification dans ce rapport, le journaliste
la mesurerait facilement. Il pourrait solliciter des vérifications de sa
banquière, la si désirable Florence Aignan. Le grand commis de
l’État n’avait pas cru bon de remonter au-delà du traité de 1877
mais l’histoire antérieure de cet archipel, l’un des plus importants
repaires de la piraterie à l’époque classique, explique encore le fier
caractère de ses habitants.
Mouiller dans l’anse de Gustavia, sauf pour se protéger d’un
cyclone, eût été risqué pour un vaisseau pirate si un bâtiment royal, français ou anglais, l’y avait
surpris. Ces navires se trouvaient toujours supérieurs en puissance de feu, allaient souvent de
conserve… L’anse merveilleuse serait devenue une nasse mortelle pour ces intrépides écumeurs.
Sagement, les grands pirates s’établirent sur l’île voisine de la Tortue, d’où ils pouvaient très
facilement lever l’ancre en cas de visite inopportune pour disparaître, protégés par le dédale des
îlots, la très faible portée des canons ne permettant pas de défendre l’île elle-même contre un
débarquement important de soldatesque.
Inversement, par vents et courants favorables, face à un grand bâtiment de guerre dont la capacité
de manœuvre se trouverait réduite par écueils et îlots tout en perdant le vent, un capitaine
déterminé, arrivant foc pour foc afin d’éviter sur son bord les dégâts des canons, pouvait
commander un abordage à la hache et au sabre dans d’excellentes conditions.
Les pirates installèrent à Saint-Barth, par commodité, des filles ramenées des îles caraïbes et de la
Louisiane, qu’ils visitaient avec prudence, quittant leur bord avec un bon canot, l’amarrant assez
loin de Gustavia et ne faisant valoir leur droit qu’avec une supériorité présumable sur d’autres
visiteurs. Dans le cas où la moitié d’un équipage pouvait se trouver massacrée à terre, il devenait
raisonnable pour le navire pirate d’affronter par surprise l’autre dans l’anse de Gustavia.
La très faible population de l’île jusqu’au milieu du XXe siècle ne laisse guère de doute sur l’origine
illégaliste de ses habitants et leur conception minimaliste du travail, puisque le recueil des eaux
pluviales n’avait pas suscité d’habiles travaux rationnels de canalisation.
Sans y faire allusion, la sortie du haut fonctionnaire rassemblait de nombreux points positifs quant à
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ce qu’il importait à Ambroise Pamou de s’assurer, mais il ne pouvait se risquer à poser telles
questions directes à un homme qui, sachant avoir en face de lui le plus grand romancier français du
début du siècle, en aurait rajouté pour rendre l’Administration philanthropique.
Le journaliste remercia le haut fonctionnaire à sa manière pateline et s’en fut réfléchir dans une
brasserie. Le succès du best qu’on lui préparait lui paraissait désormais assuré, après la vague
d’éloges qui avait salué la mise à l’étalage de ses Souvenirs d’un légume, mais avec cette différence
essentielle qu’il y aurait cette fois beaucoup d’argent à ramasser, déduction faite de la part soustraite
par ses nègres. Or, cette part disparaîtrait, comme ces rivières qui s’engloutissent dans un puits pour
resurgir en aval sous un autre nom.
En fonction des chiffres de vente, Ambroise pourrait se trouver dans une situation fiscale absurde où
tout son bénéfice serait siphonné par le fisc, et, pour des raisons idéologiques, il ne souhaitait pas
s’inscrire dans la longue liste des artistes officiellement expatriés pour échapper à une ponction
léonine de ces messieurs du Trésor.
C’est pourquoi il désirait s’assurer des conséquences immédiates d’un déplacement de sa résidence
principale à Saint-Barth — solution infiniment plus élégante que l’Irlande, la Finlande, la Suisse ou
Monaco. Collé à son sous-bock, battait un cœur français…
L’idée lui vint de rappeler les efficaces employés du cadastre e Saint-Barth, dont les
encouragements n’avaient pas été pour rien dans sa nouvelle fortune. Il se rendit donc au siège du
Figaro pour les joindre, dans leur île enchantée, en fin de matinée.« Le bureau du cadastre ?
Ambroise Pamou à l’appareil.
— Cher monsieur Pamou, quelle bonne surprise !
— Vous me remettez ?
— Comme si vous veniez de sortir de là, avec votre charmante compagne. Quoi de neuf ?
— Hem… Je me suis rendu propriétaire du 5, chemin des Cyclones.
— Toutes nos félicitations.
— Un terrain vague ne résout pas le problème du domicile, mais pour celui de la domiciliation…
— Envoyez-nous vos titres de propriété et nous ferons le nécessaire auprès du Trésor.
— Ma déclaration 2011 risque de me poser un problème…
— Si vous êtes enregistré comme contribuable à Saint-Barth, tout ira bien !
— Selon quel processus ?
— Je crois comprendre que vous seriez fortement imposable…
— Je n’ose pas dire : Hélas !
— Eh bien, notre percepteur fera son devoir, c’est-à-dire qu’il vous enverra le calcul de votre
imposition, puis des lettres de rappel en cas de non-paiement. Il vous suffira de ne pas y répondre.
— Pas d’Avis à tiers détenteur ?
— Vous plaisantez ! Celui qui s’y risquerait s’en mordrait les doigts ! Toutefois, un bon conseil :
tenez votre argent dans une banque sérieuse…
— Je viens d’ouvrir un compte au Crédit des Antilles. — Parfait ! Plusieurs autres banques, bataves,
de Saint-Martin sont aussi très recommandables, si vous ne vouliez pas mettre tous vos œufs dans le
même panier…
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- L’île hors Thrésor (XXI) -
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— Mais si l’Administration centrale contestait ma domiciliation ?
— Comment le pourrait-elle ?
— En me coinçant sur mon lieu de travail.
— Ça va prendre des années !
— Ou en, effectuant une descente fiscale chez mon éditeur.
— Il n’est pas protégé, votre éditeur ? »
Ambroise Pamou choisit de garder un silence éloquent, ce qui laissa à l’excellent garçon du cadastre
le temps d’éclater de rire.
« J’ai parfaitement entendu votre réponse, monsieur Pamou mais, c’est vrai, deux précautions valent
mieux qu’une.
— Comment contacter votre percepteur… je veux dire : mon nouveau percepteur.
— En passant à la boutique où une secrétaire vous fixera rendre-vous. Tout se passe de vive voix
dans son bureau : pas de méls, pas de coups de téléphone, pas de traces. Les courriers maladroits
passent immédiatement à la déchiqueteuse, une bien belle invention !
— Hem… Peut-on être sûr de lui ?
— Il a repris le style de ses prédécesseurs, sans épouser comme eux notre esprit insulaire. Il ne
restera sans doute pas ici mais tant qu’il y sera, nous serons tranquilles. Je vous réponds de sa
rigueur.
— Je vous remercie, s’empressa le collaborateur du Figaro. Ma décision n’est pas encore prise
entre faire reconstruire au 5, chemin des Cyclones ou mettre en vente pour acquérir une vieille
péaule avec vue sur l’Océan éternel…
— Il n’y aurait aucune difficulté, cher monsieur Pamou, car le turnover des résidences secondaires
est élevé. Si on choisit de résider à Saint-Barth, n’y faire que des sauts trois fois dans l’année
apparaît vite absurde…
— C’est vrai, admit Pamou.
— Notre île se réjouit de vous accueillir. Je vais faire installer une solide boîte aux lettres 5, chemin
des Cyclones. Qu’on vous y écrive, cela formera preuve. Et… faut-il aussi porter dessus le nom de
la charmante femme qui vous accompagnait lorsque vous nous avez rendu visite ?
— Bien sûr, fit Pamou sans réflexion. Émilie Dubuisson…
— Je me disais aussi…
— Que vous disiez-vous ?
— Ce que je ne peux pas dire.
— Précisez un peu.
— Cette discrète pétulance, cette tension sensuelle, ce maintien naturel qui emporte…
— Vous saisissez la créature !
— Maintenant que je connais son nom, si ce n’était votre compagne, je lui écrirais sur la première
impression qu’elle me fit.
— Ce n’est pas exactement ma compagne. Écrivez-lui ; ça lui fera plaisir d’abord par vanité, ensuite
parce qu’elle refourgue tout ça dans ses bouquins. Soignez votre papier, il serait étonnant qu’elle ne
vous rappelle pas. »
L’Affaire Hem (tome 4)
- L’île hors Thrésor (XXI) -
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4ÈME TOME - XI
Une mauvaise affaire
Le début de l’année 2011 fut troublé sur la rive méridionale de la Méditerranée. Des agitations de
diverses natures vinrent bousculer de vieilles dictatures, des peuples soumis esquissèrent, en de
vastes manifestations, des gestes inattendus de révolte, que les prétoriens ne réprimèrent pas
immédiatement par d’énormes tueries dissuasives.
Les dictateurs avaient été dépassés par le temps : au pouvoir depuis un tiers de siècle, âgés et
malades, ils ne pouvaient plus comprendre un monde dont l’information électronique avait
bouleversé la conscience — de façon toute superficielle, mais qui fissurait néanmoins
l’obscurantisme et les absurdités de la tradition. L’idée de vivre autrement faisait son chemin.
Deux dictateurs de la même génération, octogénaires, n’avaient rien prévu quant à leur succession,
alors que leur état de santé auraient dû leur rappeler que personne n’est éternel, mais chez des
esprits moralement faibles, ou indigents, les approches de la mort entraînent une mithridatisation
dérisoire : à les entendre, ils ne se seront jamais mieux portés…
Et, curieusement, dans ces deux États bien différents par leur importance tant géographique
qu’économique, il ne se trouva aucune relève plus ou moins putschiste pour accélérer la retraite du
vieillard, comme Ben Ali en avait disposé avec un Bourguiba sénile en le faisant garder jusqu’à sa
mort au palais de Monastir. Personne dans son entourage n’eut l’idée de reprendre ce procédé pour
assurer sa succession et, par des promesses de changement, faire cesser les désordres.
Les gigantesques manifestations égyptiennes, non sans de nombreux morts inutiles, avaient montré
qu’il était possible de précipiter la fin d’un régime, même si on n’avait rien d’autre à mettre à la
place. Telle va la poésie de l’émeute avant qu’un autre pouvoir, parfois pire, remplace celui qu’on
L’Affaire Hem (tome 4)
- Une mauvaise affaire -
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vient de renverser.
Les manifestations tunisiennes furent plus déconcertantes que celles de l’Égypte, se produisant
après plus d’un demi-siècle d’une dictature aussi douce qu’absolue — la doctrine économique
réglant : Vous êtes pauvres, et condamnés à le rester définitivement, comme toutes les générations
qui vous ont précédés. Mais vous vivez dans un pays si agréable, hiver comme été. Notre État n’est
qu’une villégiature pour des étrangers pas trop aisés, mais qui trouvent là des services gratifiants à
des prix imbattables ! Certains retraités français, tous calculs affinés, s’installent chez nous pour
mourir au soleil, en y gagnant quelques bonnes années de parfaite sérénité !
Vous travaillez dans la plus grande hôtellerie du monde, le chômage n’y est pas à craindre. Que
voulez-vous de plus ?
Les manifestants souhaitaient en finir avec cette pauvreté sans fin, mais pour l’échanger contre
quoi ? Le vieux dictateur n’y comprenait plus rien et son armée n’était guère plus qu’une police
politique exerçant la censure de l’opinion publique en tout ce qui regardait la petite frange de
profiteurs de cette société balnéaire.
L’indépendance nationale accordée par l’ancienne puissance coloniale n’avait pas mis un terme à un
protectorat tacite, garantissant les frontières face à un régime voisin qui allait devenir imprévisible.
Cette donnée acquise aurait entraîné une intervention automatique en cas d’agression, mais on
voyait mal pourquoi le turbulent voisin, riche de son pétrole, se serait lancé à la conquête d’hôtels
de bord de mer qu’il ne remplirait plus jamais… La situation extérieure était donc stable.
Michèle avait prévu de passer les fêtes de Noël avec ses vieux parents dans ce pays de rêve à petits
prix et, alors que les troubles s’amplifiaient. Elle rencontra le vieux dictateur malade, mais sans être
capable de jauger la gravité de son état. On avait pu le regonfler juste avant leur entrevue.
Et quant à l’état de la rue, elle en conjecturait comme tous les garants de l’autorité : quand ils
verront les canons des fusils se baisser, ils rentreront chez eux… Cette hypothèse ne tient pas
lorsque toute une nation descend dans la rue, même si une armée de janissaires n’hésiterait pas à
tirer. Mais alors surgit une autre difficulté, digne du Père Ubu : aurons-nous assez de balles pour
tuer tout le monde, ou faudra-t-il passer, comme les Khmers rouges, au coup de bêche derrière la
nuque ?
Le dictateur n’avait pas prévu cette révolte, il se trouvait donc désemparé, et miné par la maladie,
lorsque Michèle vint lui rendre une visite de courtoisie. Habituée à la gentillesse inépuisable de ce
peuple, devant les craintes du tyran, elle lui offrit l’envoi de forces de gendarmerie qui, par leur
belle tenue, feraient rapidement rentrer tout le monde dans l’ordre.
Le dictateur demanda à réfléchir car une telle expédition renvoyait des décennies en arrière, avec
des conséquences imprévisibles s’il venait à mourir durant cette intervention. Et l’initiative de
Michèle, qui eût pu être fructueuse, fut désavouée par le gouvernement parce qu’elle mordait sur les
prérogatives régaliennes de la Constitution de 1962, selon laquelle l’envoi de forces hors du
territoire relève de la seule appréciation du chef de l’État. La proposition de Michèle au dictateur
épuisé outrepassait donc ses pouvoirs.
L’Affaire Hem (tome 4)
- Une mauvaise affaire -
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On demanda aux journaux d’écrire qu’elle possédait des intérêts immobiliers en Tunisie, qu’elle
aurait été prête à envoyer des forces françaises pour les défendre… Présenter les choses comme cela
relevait de la plus froide malhonnêteté : Michèle aurait eu une colonisation de retard… alors qu’elle
ne souhaitait que le maintien d’un statu quo qui ne faisait pas des défavorisés des esclaves,
simplement des gens sans espoir, comme c’était le cas en France des gens gouvernés par tous les
cabinets auxquels elle avait appartenu.
En France régnaient depuis quarante ans les illusions de la société de consommation et le
mouvement grégaire et vain des vacances, souvent plus fatigant que le travail…
Mais l’État pipole se contrefoutait superlativement de la vie quotidienne des employés tunisiens
d’une hôtellerie visant les classes moyennes occidentales peu fortunées — et des retraités pas trop
faméliques à qui, après deux semaines de séjour, on en offrait une troisième gratuite, les
transformant ainsi en touristes d’animation…
Conserver pour les pauvres des deux pays ce large coin de sable, de soleil et de paix était
raisonnable et n’aurait finalement rien coûté. Michèle réfléchissait selon les règles d’un protectorat
qui durait, malgré les apparences.
Mais l’occasion de se débarrasser d’elle se faisait trop belle car, dans les incertitudes de l’heure et
du lendemain, elle pouvait prétendre, par son sens de l’État et sa longue occupation des ministères
les plus sensibles, à la plus haute charge. Sa curieuse personnalité n’élevait pas d’incompatibilité
radicale avec cette perspective.
Elle fut donc limogée pour avoir commis une espèce de crime de lèse-majesté tandis que la Tunisie
sombrait dans le chaos et que des milliers de malheureux sans travail et sans espoir s’entassaient sur
de mauvaises barcasses pour aller périr en Méditerranée. Si elle avait sollicité de Ben Ali d’assumer
la régence, ou s’il la lui avait proposée, cette lamentable hécatombe ne se serait pas produite, et sa
position personnelle en eût été considérablement renforcée.
L’ironie de l’Histoire voulut qu’on engagea, deux mois plus tard, les forces aériennes françaises
dans une guerre qui dura huit mois, malgré la disproportion de la puissance de feu. Il ne s’agissait
plus de défendre quelques intérêts hôteliers, mais ceux du gang Total. Au plus fort de l’intervention,
on estimait que cette guerre coûtait deux millions d’euros par jour. Arrondissons à 400 millions,
tous frais compris… Il faut espérer que le gang Total y aura mis de sa poche !
Le limogeage de Michèle survenait à un très mauvais moment. Les incertitudes de la campagne de
2012 lui offriraient-elles l’occasion de se racheter (de monnayer son influence) et de récupérer un
grand ministère ?…
Selon les informations fiables dont elle disposait, le candidat pipole de droite serait battu quel que
soit son adversaire au second tour… Michèle n’était pas vraiment de cet avis. Elle pensait que
l’électorat d’extrême droite, si sa candidate n’arrivait pas en deuxième position au premier tour, se
reporterait massivement sur le candidat pipole. Et si, comme en 2002, il ne restait que le choix entre
extrême droite et vieille droite, l’électorat restant, des radsocs aux derniers staliniens, ne
s’abstiendrait même pas, pour laisser au vainqueur un score menaçant…
L’Affaire Hem (tome 4)
- Une mauvaise affaire -
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Michèle ne pouvait se rallier à cette extrême droite-là, qui ne passerait jamais, et puis son cœur s’en
était allé en secret vers Sabine Harold. Si les acrobaties électorales de 2012 ne la ramenaient pas au
pouvoir, ce serait six années de traversée du désert politique avant l’éventuelle victoire de Sabine en
2017.
Et si elle s’était imposée comme la personnalité capable de ramener la droite au pouvoir, elle
collectionnerait ralliements et allégeances… À cette date, Michèle aurait 71 ans et Alain 72,
derniers représentants d’une génération finissante, tandis que les quinquagénaires, de droite et de
gauche, se bousculeraient aux portillons du pouvoir avant de devenir de bouillants sexagénaires…
Si elle contribuait nettement à l’élection de Sabine, Michèle pouvait espérer une nomination
honorifique, et juteuse, mais sa carrière politique, qui avait caressé l’asymptote des plus hautes
charges, serait achevée.
Sa chute entraînait un dommage collatéral plus pittoresque que fâcheux : son successeur ayant été
qualifié plusieurs fois, et avec raison, de « grand con » par Vidalie, le divisionnaire devrait attendre
un peu sa nomination comme préfet de police…
L’Affaire Hem (tome 4)
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4ÈME TOME - XII
Mouchalon éreinté
Tous ces graves événements nous avaient fait perdre de vue notre héros initial, de plus en plus
lamentable, l’éditeur véreux Hugh Mouchalon.
On se souvient qu’en février, il s’était fait délester d’un
coffre de famille contenant plus de 500 000 € à
l’initiative de Jean Kub, avec la complicité de son frère
Étienne Liebig, tous deux auteurs de ce qu’on ne peut
plus appeler sa maison — disons : son cagibi, la soupente
de secours que son généreux confrère Mac Milou lui
avait offerte en fond de cour, rue de Lancry…
Et ce matin, un nouveau coup du sort vient de lui tomber
sur la tronche, la mise en librairie d’un livre qui lui est
entièrement consacré, simple allégorie mais avec une
préface d’une essayiste qui a atteint au best et qu’il a très
gravement arnaquée.
Ce brûlot paraît dans une petite maison inconnue, mais s’il allait être repris par une plus grosse ?
On le traitait de tous les noms depuis des mois sur Internet mais il s’en foutait : Internet, ce n’est
pas sérieux, tandis qu’un livre… Il vient de le voir dans la vitrine de l’excellente librairie La Plume
Vagabonde, qui voisine le petit appentis de Mac Milou, mais il n’a pas osé y entrer pour l’acheter,
crainte d’ être reconnu et moqué. Sophie y passera à l’heure du déjeuner.
Mais son caractère projectif se donne libre cours :
« Je n’ai pas besoin de lire ce pamphlet pour savoir ce qu’il y a dedans : de pures et simples
diffamations ! Ah ! ils vont m’entendre, ils ne connaissent pas Mouchalon, ces deux-là. Porter
atteinte à mon honneur et à ma considération tout en me causant un préjudice commercial évident,
ils vont savoir ce que ça coûte !
Deux ratés que j’ai eu l’un le tort d’employer sans m’assurer qu’il appartiendrait à l’extrême droite,
l’autre de publier, une hystérique de première grandeur, psychanalyste d’entreprise, qui se plaint
depuis deux ans d’avoir été flouée et qui met en cause ma fidèle secrétaire ! Incroyable, hein,
Sophie ! Mais la justice ne ratera pas ces deux imbéciles malveillants. Je courrai porter plainte au
Palais après le déjeuner, j’obtiendrai un référé d’heure en heure pour que ce stupide bouquin
disparaisse. Encore heureux qu’il n’ait pas paru chez Flammarion ou au Cherche-Midi ! Mais le bon
Héraclès, mon voisin, n’aurait pas osé me faire ce coup-là !
— Peut-être vaudrait-il mieux s’assurer de ce qu’il y a dedans, monsieur le Président… pondéra
Gustavia. Certaines pages resteront, les autres non. Et puis il ne s’agit sans doute que d’une
L’Affaire Hem (tome 4)
- Mouchalon éreinté -
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provocation pour vous irriter, la distribution de ce livre ne doit pas aller loin…
— Mais je le sais, moi : un tissu de basses calomnies. Au fil du temps, il est arrivé que je ne puisse
payer certains collaborateurs, que je ne règle pas les charges sociales de mes salariés, que je
déménage sans leur donner ma nouvelle adresse, mais… c’est la vie même de l’édition !
» Ces deux scorpions soutiennent que ma faillite a été frauduleuse. Quelle erreur ! Comment auraije pu m’en sortir alors que tout le monde me demandait de l’argent ? Ce sont ces inconscients qui
ont provoqué la carambouille qu’ils me reprochent, c’est un peu fort !
» Je m’en expliquerai devant le tribunal. Ma reprise par le brave Benoît est tout ce qu’il y a de
limpide. Dans son jugement, le Tribunal de commerce a su produire un pur chef-d’œuvre ! Je ne
dois plus rien à personne, je marche la tête haute dans la rue de Lancry et je ne supporterai pas, vous
m’entendez, qu’on me traite d’escroc Plus longtemps. La justice passera ! »
Il sortit une petite guillotine d’un tiroir de son bureau et décapita un gros cigare pour se calmer.
« Je vais prendre un avocat de première force. Mais leurs injures sont si grossières que ce sera du
nan-nan de les faire condamner.
— Il faudra le payer, objecta sa fidèle secrétaire.
— Rien du tout ! Ils seront condamnés et ils devront me le payer, ça leur apprendra, à ces deux
idiots ! Ils n’avaient pas le sens de l’édition, voilà tout.
» Il suffit que je trouve un auteur qui me fasse rebondir, après mon coup de Kub. Je le cherche
partout, je ne m’en tiens pas à mes anciens succès. J’ai perdu presque tous mes auteurs d’extrême
droite, eh bien, je laboure le champ éditorial, de Liebig à Rachedi en attendant le grand livre que
Sabine Harold m’a promis — un programme politique bouleversant qui fera polémique et dépassera
le million d’exemplaires ! Un truc comme les Mémoires de Margaret Thatcher.
» On ne dira plus : “Mouchalon est un con” mais : “Mouchalon est un lion !”
— Cette personnalité devient de plus en plus sulfureuse, indiqua la secrétaire. Le désordre de sa vie
sexuelle, notamment, pourrait briser sa carrière…
— L’Histoire de France en a vu d’autres ! trancha Mouchalon. Elle a su résister, non sans de gros
dégâts parfois, aux putains italiennes, comme la nièce du pape Clément. Sabine, à demi anglaise,
n’est que libertine…
— Le Président a raison, opina Gustavia.
— Ces deux crétins qui me traitent de voleur ! À les entendre, l’éditeur devrait payer tout le
monde ! Avec ce que me ramassent le diffuseur et le libraire, que me revient-il ? Presque rien. Si je
devais payer les droits d’auteur et les charges sociales, il ne nous resterait même plus de quoi
manger ! Un éditeur travaille à perte, sauf s’il a beaucoup de chance.
» C’est en réfléchissant à toutes ces difficultés, mes chères amies, que je crois être parvenu à fonder
une maison idéale ! Suppression du personnel salarié, avec ses revendications incessantes sur le
montant du chèque restaurant, mise à l’écart des auteurs dès qu’ils ont remis un manuscrit qui
pourrait nous rapporter, sous-traitance du travail de composition que de petites mains comme la
jeune Marinette effectuent pour pas cher et délégation de la comptabilité. Nous ne gardons pour
nous que la décision intellectuelle et le travail relationnel.
L’Affaire Hem (tome 4)
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— Brillante analyse, monsieur le Président, l’encouragea Gustavia pour donner le change.
— Assez de toutes ces contraintes qui brisent l’initiative et la liberté ! Si celui qui donne du travail
devait le payer par surcroît, où irions-nous ? Il ne pourrait plus en donner, les imprimeurs seraient
désœuvrés, les ateliers fermeraient, ce serait la mort de l’édition !
» Avec ces soi-disant auteurs, mécontents pathologiques, on en arriverait là : ils scieraient la
branche sur laquelle nous sommes assis !
— Les imbéciles ! ponctua la secrétaire Mérou.
— Mon système d’édition baladeuse est maintenant rodé. Si Benoît nous lâchait, j’en trouverais un
autre.
— Et s’il pouvait avoir son siège moins loin de Saint-Germain-des-Prés, ce serait aussi bien »,
conclut la secrétaire.
L’Affaire Hem (tome 4)
- Mouchalon éreinté -
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4ÈME TOME - XIII
Une banquière en or
Florence Aignan avait appris la liaison scandaleuse qu’entretenait Pamou avec la plus haute putain
de la République et, quoique dépourvue de tout sens moral, cette indication lui avait été fort
désagréable.
Née au temps du sida, ses débordements passaient par de sérieuses précautions et, au moindre
doute, elle abandonnait l’aventure. Du reste, bisexuelle, elle trouvait facilement une partenaire pour
la branler dans les hôtels internationaux où elle descendait.
Elle avait fidélisé trois ou quatre amants eux-mêmes sûrs de leurs autres relations, tous gens très
riches soucieux d’éviter une maladie misérable. Et dans la mesure où Pamou devenait, grâce à ses
services bancaires, un client respectable, elle avait vaguement envisagé de coucher avec lui. Mais
tout changea quand elle sut sa liaison avec le directrice de La Tolérance.
Elle eut recours aux services d’un détective privé qui établit de façon irréfutable la vie de patachon
que l’illustre écrivain menait au bordel. Florence n’était pas assez cultivée pour connaître
l’excellent conseil que Flaubert donnait au jeune Maupassant : « Moins de putains et moins de
canotage ! » — et ce ne fut pas le canotage qui tua le nouvelliste érotomane…
Florence s’en tint donc à l’expectative face à ce client singulier, qui lui avait présenté Philippe
Sollers, Charles Dantzig, Franz-Olivier Giesbert, Frédéric Beigbeder et Bernard Pivot — ce qui la
flattait tout de même.
Philippe Sollers lui avait adressé une longue lettre, recopiée du temps de sa jeunesse. Ce n’était plus
original mais enfin, c’était du pur Sollers.
L’Affaire Hem (tome 4)
- Une banquière en or -
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Par des relations mêlant la banque off shore et la haute police, Florence avait obtenu d’exacts
renseignements sur la carrière de Marie Galante, qui la laissaient sidérée. Elle aurait pu en savoir
beaucoup plus si la maquerelle avait eu un compte au Crédit des Antilles, mais ce n’était pas le cas.
Florence avait transformé le magot écossais de Pamou en un solide portefeuille d’actions et, après
quelques spéculations heureuses, elle lui avait expliqué que, puisqu’elle prenait des risques, il
devrait partager les bénéfices. Le client ne trouva rien à objecter à ce beau raisonnement…
Ils prirent ainsi l’habitude de dîner ensemble au moins une fois par mois. Florence faisait semblant
de rendre compte avant d’assurer que tout allait bien, la vente du terrain à Saint-Barth traînait et la
nouvelle acquisition ne pouvait être décidée puisque Pamou n’était pas censé posséder son pactole.
Il entretenait sa banquière de propos germanopratins qui la distrayaient des tuyaux boursiers, flatté
de paraître en compagnie d’une aussi jolie femme mais leurs divergences d’intérêts, pratiques et
spirituels, étaient nombreuses.
Les deux convives en restaient donc à une phase d’observation : d’une part, une femme jeune, belle
et riche, de l’autre, un littérateur qui allait donner toute sa mesure mais qui, en attendant, devait sa
fortune à la fantaisie ou à la faveur.
La passion n’était pas au rendez-vous — encore une chance pour Pamou, parce que ça n’aurait pas
vraiment marché, ç’aurait été une liaison sans avenir, tandis que ses liens avec Marie se renforçaient
chaque jour : elle tolérait sa petite liaison avec Émilie Dubuisson, simple folliculaire et
feuilletoniste de l’adultère parce qu’elle n’y pressentait aucun risque mais il en serait allé autrement
d’une aventure avec une femme fortunée et de quinze ans sa cadette.
Le projet d’une retraite à Marie-Galante vers l’âge de quarante-huit ans avait de quoi séduire cet
incomparable fainéant et s’il restait à ce moment quelques à-valoir non honorés, chez Carcassonne
ou Ducousset, il leur demanderait, en ricanant par-dessus l’Océan, d’attendre un peu…
« Et votre nouveau roman, dont on parle beaucoup, avance-t-il ? demandait Florence avec une réelle
affabilité.
— Hem… J’aimerais vous dire qu’il est achevé mais c’est loin d’être le cas. L’alchimie de la
création demande des conditions particulières et, occupé comme je le suis au journal… Et puis
l’échéance politique qui vient me préoccupe, ajouta-t-il d’un ton grave, je crains le retour du
socialisme.
— Vous auriez tort, cher Ambroise, pour toute sorte de raisons, sourit la plaisante banquière.
D’abord, parce que ce sont des socialistes en peaux de lapin ; ensuite, parce que les caisses de l’État
sont vides. Ils seront contraints d’augmenter les impôts de tout un chacun, ils ne remettront pas en
cause des chantiers délirants comme Flamanville, l’aéroport géant de Notre-Dame-des-Landes ou la
ligne ferroviaire privée Bordeaux-Tours, concédée à Vinci mais financée par le contribuable. Ne
vous inquiétez donc pas de ces lendemains qui déchantent, Ambroise. Accélérez le transfert de votre
résidence principale à Saint-Barth, et tout ira bien pour vous ! »
L’écrivain esquissa son ordinaire sourire doucereux. Le portable de la banquière tinta pour signaler
l’arrivée d’un message — une astuce banale pour larguer son convive. Elle prit un air désolé :
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- Une banquière en or -
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« Ah ! les affaires, mon cher, mais que voulez-vous ? Avec une banque qui fait le tour du
monde… »
Pamou avait droit au rapide effleurement de ses lèvres sur la joue avant qu’elle ne file. Il restait un
moment tout songeur avant de consulter sa montre, puis se mettait en devoir de rejoindre, en taxi ou
à pied, La Tolérance.
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4ÈME TOME - XIV
Le sens de l’édition
Ce matin-là, Adèle n’avait pas prévenu de son passage le plus petit éditeur du monde. Elle l’appela
depuis le café du coin pour s’assurer qu’elle ne tomberait pas au milieu d’un entretien important.
Mouchalon lui répondit par la négative et elle gagna donc le fond de cour où il se terrait depuis sa
carambouille.
Comme il était révolu le temps glorieux où il tenait boutique rue Monsieur-le-Prince ! Elle grimpa
le petit escalier pas trop sale avec cruauté, mais sans avoir rien préparé de précis. En fait, elle avait
envie de retrouver Gustavia.
Mouchalon se tenait derrière son bureau dans son attitude laborieuse ordinaire, les doigts croisés,
semblant plongé dans la réflexion. Son œil s’éclaira vaguement à l’entrée d’Adèle.
« Ah ! voilà ma porteuse de best ! souhaita-t-il en signe de bienvenue.
— Ce n’est pas si simple, cher monsieur. Comme on ne sait pas ce que vous voulez…
— Des livres qui se vendent, n’importe leur tendance, n’importe leur sujet. Où en est l’histoire avec
ce nègre dont vous m’aviez parlé ?
— Une bonne et une mauvaise nouvelle : après ce qu’on nomme des affrontements tribaux, son
ethnie a repris le pouvoir, non sans massacres, festins cannibales et autres fantaisies traditionnelles.
Il a pu rentrer chez lui et redevenir ministre. Il aura oublié son existence de squatter dans le 9-3…
— Vous ne pourriez pas broder ? On mettrait un pseudonyme quelconque…
— Je préfère ne pas penser à la vie du squatter, cher monsieur. Quant à cet ancien et nouveau
ministre, je l’avais rencontré. Malgré sa situation originale, il n’y avait pas grand-chose à en tirer.
Que voulez-vous ? Les gens honnêtes n’ont pas d’histoire…
— Hem… » fit Mouchalon.
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- Le sens de l’édition -
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Sa secrétaire, occupée à des tâches mystérieuses, toussota. Le téléphone ne sonnait presque plus.
Adèle développa :
« Presque partout sur la terre s’agitent des mondes rebelles… Si ses adversaires reprenaient le
pouvoir, s’il était massacré, haché menu, cuit en massalé et si sa dévoration rituelle obtenait quelque
retentissement, alors on pourrait sortir sous son nom un bouquin soutiré à un pauvre type qui vit
dans un squat et qui sait un peu écrire, mais voilà, vous en conviendrez, bien des complications.
— Hem…
— Quelque chose m’intrigue…
— Quoi donc ?
— Je ne vois aucun manuscrit dans votre bureau.
— C’est une fille de chez Benoît qui s’occupe du courrier. Quand elle sent qu’un truc peut
m’intéresser, elle lui en parle et il me le transmet… à moins qu’il ne décide de le publier lui-même.
— Vous êtes vraiment en fond de tiroir !
— Mais pas du tout ! Je cherche à motiver des projets d’écriture dans mes dîners en ville. Beaucoup
de gens ont quelque chose sur le cœur mais ne rencontrent pas d’éditeur. C’est là que je suis fort,
car ma disponibilité est totale !
— Avec des résultats presque nuls.
— Je ne peux pas payer des auteurs arrivés, j’y laisserais ma chemise, il faut que je surprenne un
coup de chance !
— On peut toujours rêver… Et la littérature proprement dite, vous l’avez abandonnée ?
— Non, mais c’est trop compliqué. Quand vous aurez examiné cent manuscrits, plus ou moins
attentivement, et que vous n’en aurez trouvé aucun de bon, qui vous paiera de votre peine, hein ?
— Le cent unième.
— Mademoiselle Zwicker a toujours la bonne réponse, grinça la secrétaire Mérou.
— Et Étienne Liebig, qui est devenu votre auteur fétiche, où en est son grand ouvrage sur la
fellation ?
— Étienne s’est pris au jeu, me promet le best mais en retarde toujours la remise au prétexte de
perfectionnements. Il voudrait rencontrer des filles de tribus oubliées ou en voie d’extinction pour
être exhaustif. Je l’encourage de mon mieux…
— Avec des à-valoir ?
— Vous n’y pensez pas ! Même un homme aussi rigoureux, l’à-valoir en poche, se souviendra
d’avoir manqué d’argent alors que l’opportunité de le dépenser se présentait sous les plus
charmantes formes… Il tentera de les retrouver et j’attendrai toujours mes pages.
— Mais s’agissant d’une enquête…
— Je n’en discute pas le bien-fondé, c’est le résultat qui m’intéresse.
— Faites tout de même attention, on pourrait vous enlever ce best en faisant preuve de générosité.
— Il a un contrat chez moi.
— Sans argent avec, il ne vous doit rien. Ou même avec, selon les usages de la profession.
— Hem…
— Je crois que vous êtes bien placé pour le savoir. Des bourgeoises vous ont fait payer des projets
fumeux… Je ne dis pas que vous n’en ayez rien obtenu.
L’Affaire Hem (tome 4)
- Le sens de l’édition -
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— Quel éditeur ne s’est jamais trompé, hein ?
— Mais vous en êtes venu à vous tromper tout le temps. Et,
comme l’avait remarqué Albert Paraz, éditeur, c’est le dernier
des métiers, ensuite, il n’y a plus rien6.
— Hem…
— Je ne vois pas ce que je peux faire pour vous, sauf des
miracles, mais ce n’est pas ma spécialité !
— J’accepterais vos conditions, vous le savez.
— Après le coup de Kub, qui avait restauré votre image et
renfloué votre trésorerie, Mac Milou a tout pris en main, il ne
se laissera pas repasser deux fois !
— Nous avons des accords.
— Ils ne portent pas sur l’édition proprement dite, il s’agit d’un
arrangement à long terme pour le jour où vous ne pourrez plus
rien faire du tout… à moins que la mort généreuse ne vous
surprenne avant.
— Toujours le mot pour rire, mademoiselle Zwicker ! siffla la
fidèle secrétaire.
— Je cherche une solution à une équation difficile. La mort
n’apporte pas cette solution, mais elle supprime l’équation.
— Comme il est rafraîchissant de s’abreuver à votre logique !
— L’édition est un commerce tellement irrationnel que je crois
Albert Paraz
encore en un avenir possible pour le Président Mouchalon,
c’est pourquoi je m’efforce de garder le contact..
— Trouvez-moi donc quelque chose qui marche, soupira de nouveau l’éditeur accablé. Je pourrais
vous donner une petite liste de gens qui m’ont fait des promesses sans les tenir. Vous pourriez les
rencontrer, votre méthode étant maintenant bien au point.
— Que voulez-vous, mon cher ? Moi, j’ai le sens de l’édition ! »
6 Notons que les éditeurs le lui ont bien rendu : On attend toujours une réédition des œuvres d’Albert Paraz à prix
raisonnable.
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- Le sens de l’édition -
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4ÈME TOME - XV
Un contrat en suspens (I)
Adèle attendait Soïzic sous la terrasse chauffée du Rendez-vous. Elle alluma une longue cigarette
turque avec une non moins longue allumette suédoise. Le garçon diligent qui arrivait rempocha son
briquet, s’inclina avec courtoisie et commenta, à la parisienne :
« Puisque vous avez réponse à tout…
— Et quelle question souhaiteriez-vous me poser ? répliqua Adèle en riant. J’en soupçonne
plusieurs !
— Adèle chérie ! » s’exclama Soïzic, survenant.
Elle l’embrassa avec fougue, prit une cigarette et se tourna vers le garçon qui ressortit son briquet
avec satisfaction, geste de civilité en voie de disparition, tout comme l’offre d’une cigarette à un
autre fumeur qui vient de finir son propre paquet…
« Je vais prendre une bière légère, cher monsieur, puisque, avec des cons-là, on ne peut plus ni
fumer ni boire.
— Vous avez raison, opina le garçon.
— Chère Adèle, commença Soïzic, Teresa vous aime trop pour vous tarabuster mais je sens bien
qu’elle voudrait savoir l’état d’avancement du livre que vous aviez commencé de fabriquer pour
nous en août dernier…
— Hem… Momentanément suspendu car je suis sur un autre travail qui pourrait être encore plus
amusant !
— De quoi s’agit-il ?
— C’est un secret…
— Même entre nous ?
— J’ai confiance en vous et en Teresa mais mon intervention doit rester inconnue. Je m’y suis
engagée envers l’auteur et l’éditeur.
— Qui ne serait donc pas Flammarion ? Teresa va en être attristée.
— Tout dépend… Je suis désolée, mais ce n’est pas moi qui ai décroché ce contrat.
— Qui est-ce ?
L’Affaire Hem (tome 4)
- Un contrat en suspens (I) -
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— Un auteur Albin Michel…
— Ah, ce qui se chuchote était donc vrai, vos liens avec Ducousset se resserrent. François Ier avait
raison !
— Le pauvre ! On massacre tous les jours son bel édit de Villers-Cotterêts !
— Vous changez de sujet, vilaine !
— Ça ne se fera pas chez Ducousset, sauf s’il y met beaucoup d’argent. Il risque de se fâcher avec
moi, on parlera alors de rupture…
— Ne me dites pas que c’est au Seuil !
— Non.
— Ne me dites pas que c’est chez Mouchalon, vous me tueriez !
— Non. J’ai vu récemment le vieux branquignol, plus has been que jamais. Je vous le dis en
confidence : Gustavia va le quitter.
— De qui le tenez-vous ?
— De ses lèvres à elle… J’avais un truc pour lui mais ça a fait long feu et puis il faut prendre de
telles précautions pour qu’il vous paye… »
Soïzic se mit à rire, en éclats clairs comme l’eau d’un pur torrent.
« Je ne les ai pas entendues résonner de mes propres oreilles mais on a parlé de paires de gifles…
— Simple mesure de protection ! Si j’avais laissé Kub lui démolir la gueule…
— Tout de même, brutaliser un éditeur !
— C’est le rôle même de l’agent littéraire. Non, écoutez, chère Soïzic, je suis aussi gênée vis-à-vis
de Teresa que de Richard, mais cette affaire ne passe pas par moi, au niveau du contrat s’entend,
mais par une amie intime qui s’est engagée auprès de l’éditeur à… lui rester fidèle.
— Vous me faites frémir. S’agirait-il de Christine Angot ?
— Non.
— S’agirait-il de Philippe Sollers ?
— Non. Vous jouez à chaud et froid, chérie…
— Votre secrète amie est-elle arlésienne ?
— Non.
— Rouergate ?
— Non plus.
— Bourguignonne et lesbienne ?
— Pas du tout lesbienne mais d’une province sœur…
— Cet éditeur de haut goût est-il parisien ?
— Oui.
— Alors, c’est Manuel Carcassonne !
— Facile trouvaille ! Il est vrai que vous jouez dans la même chambre… »
Soïzic grimaça :
« Comment l’a-t-elle rencontré ?
— Par hasard, à la Foire du livre, à Brive.
— C’est une fille de lettres ?
L’Affaire Hem (tome 4)
- Un contrat en suspens (I) -
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— Non, c’est la compagne de Jean Kub.
— Ouh la la ! L’aristocrate berrichonne qui avait crevé la page dans Paris Match ! Je comprends
que Carcassonne se soit laissé avoir — comme tous les lecteurs de Paris Match.
— Pas tant que ça. La caisse de la boutique ne lui appartient pas, c’est un de ces lémuriens de
l’édition qui vivent dans le clair-obscur, un grand commis…
— Qui marche dans votre mystérieux projet, traîtresse !
— Ce n’est pas encore tout à fait acquis.
— Alors, vous iriez chez votre ami Richard…
— Ce n’est pas évident. Clara demande beaucoup d’argent.
— Et vous, chère Adèle ?
— Clara et moi demandons beaucoup d’argent.
— Pour quelle marchandise ?
— Pour livrer le prochain Goncourt, et comme vous avez attrapé celui de l’année dernière, les
autres ne vont pas laisser faire cette fois.
— Donc, vous nous trahissez pour Grasset. Vous allez déchirer le cœur de Teresa. »
L’Affaire Hem (tome 4)
- Un contrat en suspens (I) -
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4ÈME TOME - XV
Un contrat en suspens (II)
Nos fidèles lecteurs se souviennent qu’après le succès de Pourquoi les pauvres préfèrent bouffer de
la merde (éditions Mouchalon), l’autoritaire agent littéraire Adèle Zwicker avait fait passer Jean
Kub chez Flammarion, avec un contrat qui viserait à donner le roman total de Saint-Germain-desPrés.
Nos fidèles lecteurs se souviennent qu’après le succès de Pourquoi les pauvres préfèrent bouffer de
la merde (éditions Mouchalon), l’autoritaire agent littéraire Adèle Zwicker avait fait passer Jean
Kub chez Flammarion, avec un contrat qui viserait à donner le roman total de Saint-Germain-desPrés.
Mais Adèle a été entraînée par son amie Clara Vaillac dans un projet beaucoup plus excitant qui a
trouvé son titre, Un singe à Compostelle. Elle a rencontré l’auteur de paille, l’incertain Ambroise
Pamou et l’éditeur semble céder aux exigences financières de l’irrésistible Clara. Le projet
Flammarion en est donc différé mais non abandonné, loin de là ! Ce qu’explique Adèle à la très
intelligente chef du service de presse de cette maison.
« Vous ne nous laisserez que des miettes philosophiques, comme eût dit Søren Kierkegaard, feint de
conclure Soïzic entre humeur et humour.
— Mais non ! On pourrait attendre une année, travailler le jury, mais l’auteur est tellement
incertain… En outre, quoique encore jeune et en bonne forme, il pourrait mourir.
— Vous en trouveriez-en un autre.
— D’accord, chère Soïzic, du niveau Goncourt. Vous avez des noms ? Lorsqu’on doit descendre
jusqu’à Houellebecq…
— Il fait partie de la machine éditoriale. Et puis, quel autre titre auriez-vous proposé contre La
Carpe et le Tamanoir ?
— Ce n’était pas mon affaire, je ne vends que mes pages… ou celles de mes auteurs.
— Ce n’est pas vous qui avez écrit le Kub pour ce crétin de Mouchalon…
L’Affaire Hem (tome 4)
- Un contrat en suspens (II) -
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— Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?
— Vous êtes beaucoup trop jeune pour avoir connu la soupe aux petits corbeaux…
— Hem… J’ai des collaborateurs d’une part, des auteurs d’autre part. Quoi d’étonnant ?
— Votre aplomb.
— Là, j’ai un auteur de taille Goncourt avec un contrat libre chez Grasset, c’est motivant, non ?
— Et nous passons après…
— Notre projet tient toujours mais c’est tout un métier que de faire un livre, comme disait La
Bruyère… Et puis j’ai fait signer Kub mais, à la réflexion, le bouquin marcherait mieux sous le nom
de Clara.
— Vous lui voulez du bien !
— Elle n’aura pas besoin d’une attachée de presse dans le genre de Gustavia, ou de vous-même,
pour qu’on s’intéresse à son œuvre…
— Et elle tiendrait le coup ?
— Quand on sait dresser les chevaux, les critiques littéraires ne sont que petits toutous. J’appellerai
Teresa demain, nous déjeunerons ensemble. L’autre travail sera terminé en juin et je me remettrai au
vôtre cet été… On pourrait le faire paraître pour la rentrée de janvier.
— Vu comme ça… »
Soïzic alluma un autre clope, dégagea son visage de sa longue chevelure et prit son air malin.
« Vous me disiez que votre auteur venait de chez Albin Michel… Ils en ont une sacrée écurie !
— C’est le mot », admit Adèle, que le souvenir du récit des malheurs de Pamou enchantait.
Soïzic la considéra gravement.
« Si je devine, chère Adèle, vous n’aurez trahi aucun secret…
— Si vous savez vous taire ensuite !
— Citez-moi un secret qui tienne trois jours dans le monde de l’édition !
— Vous venez de marquer un point.
— Et une pensée stupéfiante me traverse l’esprit !
— L’éclair de la vérité précédera toujours le tonnerre de la contradiction ! comme l’a observé Litsé.
— J’ai entendu dire, sourdement, qu’Ambroise Pamou préparait un nouveau livre… mais comme je
connais assez ce personnage, la nouvelle m’avait paru ou fausse ou incroyable.
— Et c’est ce que vous appelez une pensée stupéfiante ?
— Non. Mais si vous lui fabriquez un nouveau bouquin, est-ce vous qui avez écrit les Souvenirs
d’un légume, ce pur chef-d’œuvre ?
— Hélas, chère Soïzic, je ne possède pas tant de génie…
— Vous cachez votre jeu, je le comprends.
— C’est moi, avec Richard, qui avons eu, à bâtons rompus, l’idée du barnum Pamou - Kub. Je ne
connaissais pas Pamou, il vint comme un coup de pub dans le Kub !
— Subtile allitération.
— C’est cette vieille canaille de Mouchalon qui le connaissait. Il l’avait employé.
— À quoi ?
L’Affaire Hem (tome 4)
- Un contrat en suspens (II) -
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— On ne sait. D’ailleurs, avec Mouchalon, on ne sait jamais rien… Il suffit d’oublier ses promesses
en l’air.
— C’est un jean-foutre de première !
— J’ai fait croire à cet imbécile, ancien publicitaire, que c’était lui qui avait eu cette idée innovante
dans l’art de la librairie et, puisque Richard en partageait les frais, il espérait ne rien payer, comme
d’habitude.
— Il y a réussi ?
— Non. J’ai su le convaincre au cours d’un entretien mouvementé, car il se sentait particulièrement
mariole ce matin-là.
— Mal lui en prit.
— Je l’ai frappé si vivement que son fauteuil s’est renversé. Il a fini le cul sur le plancher, il a dû
lécher ma bottine avant que je lui permette de se relever.
— Dur, dur, le métier d’éditeur ! constata Soïzic.
— Il n’a plus personne, son rôle est épuisé, il est méprisé de toute la profession. Après le départ de
Gustavia, il n’aura plus que sa vieille secrétaire et moi. Il me répugne et il m’amuse en même temps
par son bidonnage permanent.
— C’est un personnage hors du commun, il atteint au type.
— Je l’observe comme un insecte rare…
— Mais qui donc a écrit les admirables Souvenirs d’un légume ?
— Pamou lui-même. Qui vous l’a dit ?
— Pamou lui-même.
— Et vous l’avez cru ?
— Oui. »
Soïzic fit signe au garçon, alluma un nouveau clope, s’abîma dans la réflexion.
« Si vous doutez de ma parole, chère Soïzic, venez partager mon prochain déjeuner avec Richard. Il
vous confirmera ce que je certifie.
— Insoupçonnable astuce !
— Pamou a eu un coup de génie, voilà, comme d’autres, après un accès de folie, rentrent dans leur
bon sens. L’enquête sur l’entendement humain n’est pas terminée.
— Scrutez, scrutez, moderne Héloïse !
— Si je vous contais par quelle méthode Richard a contraint Pamou à travailler, vous ne me croiriez
pas.
— Vous auriez grand tort car j’ai recueilli certaines confidences d’auteurs meurtris qui sont passés
chez nous. Mais que voulez-vous, avec la crise actuelle que traverse l’édition, il faut savoir faire
preuve d’autorité.
— Après ce que m’a confessé Pamou, ce mot terrible me paraît faible !
— Je suis bien loin de désapprouver les rudes méthodes de Richard ! Notre style est différent : nous
payons les factures des auteurs dans la dèche et la plupart culpabilisent. Pour ceux qui continuent à
se moquer de nous, eh bien, nous y perdons un peu d’argent, ils ont perdu un éditeur, et même
plusieurs…
— La liste noire.
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- Un contrat en suspens (II) -
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— Pamou figure dessus depuis longtemps, c’est un repasseur à la petite semaine, minuscule émule
de son ancien patron, mais depuis qu’il vit sous l’aile de Dassault…
— C’est bien dit.
— Oui, mais comme l’avouait un jour Alphonse Allais, celle-là, je ne l’ai pas faite exprès !
— Vous êtes une femme adorable, Soïzic, d’une culture si diverse…
— Mais Teresa et moi, nous ne vous suffisons pas. Vous ne vous rendez pas compte, à votre âge :
une femme comme elle à vos genoux…
— Nous exploserons les meilleures ventes avec le livre de Clara. »
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4ÈME TOME - XV
Un contrat en suspens (III)
— Mais quel est le sujet de votre œuvre pamoutique ? railla
gentiment Soïzic. L’animalité, après la léguminosité ?
— Le héros, à travers des aventures pendables, picaresques, et
cherche, par tous les moyens de la rédemption, à sauver son
âme…
— Au profit de qui ?
— C’est tout le sujet du livre.
— J’avoue que ça en jette ! Il passe donc par de dures épreuves
avant d’atteindre la résipiscence…
— J’ai l’impression, chère Soïzic, que vous lisez par-dessus
mon épaule.
— Je vois bien Pamou dans ce rôle-là. En se payant sa tête, vu
son carnet d’adresses, ça pourrait marcher très fort ! Vous le
mettez sur le chemin de l’Académie !
— J’y compte bien. Seule incertitude : à quel fauteuil ? Là,
selon le macchabée, il faudra que je trouve un nègre !
— Vous pomperez Wikipédia.
— Comme tout le monde !
— Ainsi la rumeur attrapée par Teresa s’avère : ce diable de Pamou signerait un ouvrage formaté
Goncourt pour la prochaine rentrée… Nom de dieu ! avec le déluge d’éloges qui a salué les
Souvenirs d’un légume, Grasset va encore ramasser la mise !
— Selon ce qu’ils mettront sur le tapis, chère Soïzzic. Clara et moi, nous ne signerons un contrat
définitif, à nos conditions, qu’en étant sûres de l’encaissement.
— Ce qui veut dire que si Teresa décidait d’enchérir…
— Oui.
— Si je ne vous aimais pas, je vous détesterais, Adèle !
— Je pense souvent ça devant mon miroir. Mais il faut vivre « dans ce monde de gredins où chacun
tient sa main dans la poche d’autrui »…
— J’aime beaucoup ce mot, qu’on n’emploie presque plus.
— Que voulez-vous ? La parole est monopolisée par des perroquets assistés de prompteurs, le
lexique se réduit de façon effarante, l’étymologie n’existe plus, les racines de la langue originelle
ont été rongées par l’inculture. On m’a rapporté le cas d’un homme, grand lecteur de Lacan, qui
déplorait : “Ma boulangère ne me comprend plus…”
— Ça, c’est un vrai problème ! concéda Soïzic, hilare.
— Ma fidélité vous est acquise, mais les affaires sont les affaires !
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- Un contrat en suspens (III) -
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— On ne saurait mieux dire.
— Avec Clara, je vous apporterai une auteure du tonnerre ! Sans vous promettre que nous
continuerons à nous amuser longtemps avec la littérature…
— Il faudrait encore augmenter la mise pour vous garder, déduisit Soïzic avec un rictus amer.
— Le projet de Clara et de Jean est de fonder un haras. Regardez le prix des yearlings à Deauville.
Il faut savoir choisir dans la sélection dite naturelle mais, quand on a le feeling de Clara, le poulain
devient fantastique !
— Je ne sais pas, je ne suis pas cavalière, et je me méfie de la sélection dite naturelle.
— Mais il vous arrive de vous balader à pied à la campagne ?
— Oui.
— Dans une campagne ouverte, vous passez rêveusement et, du plus loin, démarre une pacifique
force vive qui vous fonce dessus ! Puissance, vitesse, élégance traversent le paysage pour venir vers
vous, il s’arrête devant la haie, vous considère d’un œil doux, il voudrait parler, il ne lui manque
que la parole !
— Hem…
— Il vous accompagne jusqu’au coin de son pré, il vous suivrait si vous vouliez…
— Garer ma bagnole me coûte déjà assez cher, alors un canasson…
— Le cheval, chère Soïzuc, est le symbole d’une autre vie. »
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4ÈME TOME - XVI
Vive Déroulède !
Adhérents, sympathisants et autres mondains se rassemblent dans les salons de l’hôtel Lutétia,
s’abordent, se congratulent. De vieilles étreintes, idéologiques ou moins irréelles, se
recommencent… La moyenne d’âge étant assez élevée, on évite de se demander des nouvelles de
ceux qui ne viendront pas. Mais la joie de retrouver ceux qui sont encore vivants s’affirme d’autant
plus sensible. Ils savent tous que la vie bataille sans cesse contre le temps…
Le Figaro, fidèle à sa mission intellectuelle, a dépêché un reporter futé pour rendre compte de cet
événement à la fois politique et littéraire : il s’agit d’Ambroise Pamou, bien sûr, dont on se souvient
qu’il avait naguère qualifié le Président Mouchalon de « Déroulède de l’édition ». On lui fait crédit
pour ce bon mot.
Le journaliste salue poliment toutes ces figures de cire ou
de carton, trop anciennes pour appartenir à son carnet
d’adresses, ne se présentant qu’aux décorés de la Légion
d’honneur. On ne sait jamais…
Mais sa bobine concentrée paraît si souvent dans Le
Figaro désormais qu’il est reconnu par quelques vieilles
dames qui le caressent avec mesure, voyant en lui, la
flammèche au front, un jeune déroulédien prometteur.
Ambroise repense à une certaine scène que lui a infligée
récemment Sabine Harold, cette maîtresse si dure et si
douce… « Notre inoubliable Déroulède… », prononçaitelle avec feu. Pour cette fois, Ambroise, évanescent,
pourra lui assurer : « J’y étais. Vous n’avez pas lu mon
papier ? »
Voilà deux ans que la Société des Amis de Paul
Déroulède ne s’était réunie, mais ses membres,
appartenant à toute sorte d’autres cercles du même genre, n’avaient lieu de s’en inquiéter. La
satisfaction se lit sur tous les visages, ouvre tous les cœurs, éclaire les âmes…
On s’installe dans un grand salon devant les organisateurs compassés de la réunion.
Quelle surprise ! Autour du Président, on reconnaît plus ou moins les autres membres de la tribune
mais enfin on ne les savait pas appartenir à l’honorable Société.
Mouchalon a repris pour cette occasion solennelle son éclat des grands jours, costume gris clair un
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- Vive Déroulède ! -
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peu brillant, avec des Palmes académiques arrachées à la hussarde au revers gauche, chemise bleu
ciel, assortie à son regard franc et loyal, cravate de soie bleu outremer barrée d’une agrafe d’or.
Depuis qu’il végétait rue de Lancry, au nord du quartier bobo, bordant l’amusante ville nègre
prévue il y a plus d’un siècle par le voyant Alfred Jarry, il avait abandonné le port de la cravate
durant ses heures de pseudo-management, il la tenait roulée dans sa poche.
« Comme notre Président est beau », s’extasie une vieille bourgeoise retranchée derrière les pierres
semi-précieuses protégeant ses fanons.
Son amie l’approuve : le héraut de Déroulède pète la forme ! Il ne lui manque que l’uniforme !
Les derniers arrivants s’installent, le silence s’établit, le Président Mouchalon se lève, grave, pour
annoncer :
« Mes chers amis, nous commencerons cette séance comme à l’accoutumée… »
Des octogénaires titubantes se raccrochent au dossier de la chaise qu’elles ont devant elles, des
hommes cassés tentent de redresser leur échine usée, des Légion d’honneur frémissent quand
sonnent les premières notes de l’impérissable Clairon.
L’air est pur, la route est large,
le clairon sonne la charge,
les zouaves vont chantant…
L’hymne le plus imbécile de toute la production humaine retentit. On se raidit, on serre les dents, on
retient son souffle… Les zouaves passeront-ils, à la baïonnette, sur le ventre de l’ennemi ?
Les zouaves bondissent, l’ennemi aussi épaté que terrifié se disperse tandis que l’infortuné clairon,
touché par la première décharge, rend son âme expirante à la Patrie, qui lui revaudra ça en
accrochant une merdaille sur le drapeau couvrant sa bière…
Une larme brille, nettement visible, au coin de l’œil gauche du Président Mouchalon, la jeune
femme qui se tient près de lui paraît changée en statue de sel…
L’émotion s’apaise mais l’émoi demeure, le Président prend la parole :
« Mes cher(e)s ami(e)s,
» Notre Société ne s’est pas réunie depuis longtemps pour deux raisons : primo, j’ai
eu beaucoup d’ennuis, deuxio, tous les membres du bureau sont morts, ce qui a
entraîné des frais d’obsèques considérables. Pas question de laisser un membre de
notre Société s’en aller au carré des indigents ! »
Un murmure désolé parcourt l’assistance. L’orateur poursuit, inspiré :
L’Affaire Hem (tome 4)
- Vive Déroulède ! -
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« Mais l’esprit de Paul Déroulède reste toujours vivant, on peut même parler de son
talon,
» Ceux qui m’assistent à cette tribune en sont de sûrs garants : à ma droite, Alain
Minc, qu’on ne présente plus, à mon extrême droite, mon ami Benoît Mac Milou, qui
dirige sans faille notre pool éditorial. À ma gauche, mais c’est une façon de parler,
une jeune femme de caractère qui nous fait rêver dans l’avenir radieux du
libéralisme, Caroline Fourest »
Elle incline une seule fois sa belle tête autoritaire. Une salve soutenue d’applaudissements éclate.
« À la gauche de cette femme ardente sied notre vieil ami Paul-Marie Coûteaux avec
qui il est impossible de se brouiller longtemps… »
Nouvelle rafale de battements de mains. Mouchalon, qui rayonne, se penche vers sa voisine en un
vertige paternel, elle prend la parole en sa manière âpre et directe :
« Chers amis, je veux d’abord exprimer ma joie de rejoindre une Société qui, sous
l’impulsion du Président Mouchalon, défend d’aussi belles valeurs. Déroulède, on
n’y pensera jamais assez.
» Je me suis livrée à une rapide recherche sur Internet, le temps n’est plus où on se
desséchait en bibliothèque, les livres apparaissent désormais comme d’inutiles
grimoires.
» J’ai trouvé nombre de renseignements intéressants sur le site touchalon.com
et, là ou ailleurs, cette magnifique formule d’Alfred Jarry : “Déroulède, celui qui
patrouille quand même.” Pas de fleur prématurée au fusil pour lui mais, inviolable, la
vertu de la sentinelle.
» Il avait durement ressenti l’effondrement de notre cher pays, la perte de nos
provinces germaniques, il en faisait moins une question de revanche que d’honneur.
Son exaltation du soldat visait d’abord à recouvrer cet honneur sans lequel la vie
sociale n’aurait aucun sens.
» Puisse le souvenir de Paul Déroulède nous accompagner encore longtemps, que
son clairon sonne toujours ! »
invoque la ravissante égérie réactionnaire dans une classique envolée tribunitienne.
On applaudit vivement cette jeune tête politique, déjà mûre à tant d’égards.
« Caroline a raison, il ne faut pas trouiller mais patrouiller, risque Alain Minc, provoquant un
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- Vive Déroulède ! -
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silence qui se change en rires. Nous ne désignons plus un ennemi évident, comme au temps de
Déroulède, mais nous devons nous tenir prêts mentalement, intellectuellement, dans nos guêtres, à
affronter des menaces moins lointaines qu’il n’y paraît »
On approuve le philosophe, moderne disciple de Spinoza, par des murmures dubitatifs.
« C’est une figure exceptionnelle de notre Histoire, renchérit vaillamment Coûteaux, par sa volonté,
sa poésie martiale et on ne lui rendra jamais assez hommage.
— Paul-Marie a raison, enchaîne Mouchalon, il pressent l’idée qui m’est venue, chers amis, celle
d’un grand livre qui rassemblerait lettres, écrits, documents, témoignages, photographies… Tous les
membres de notre Société possèdent quelque chose de ou de ou sur Déroulède, il suffirait de
constituer une petite équipe pour mettre tout cela en ordre et en perspective. L’ouvrage pourrait être
co-édité par notre Société et le pool éditorial que dirige Benoît…
— Il n’y a pas de difficulté, approuve Mac Milou. J’ai une clientèle pour un tel sujet. La Nation ne
s’est pas fondue dans une Europe aux franges incertaines…
— Le plus efficace ne serait-il pas d’ouvrir d’ores et déjà une souscription afin de financer les
premiers travaux ? suggère l’astucieux Mouchalon. Qui approuve cette proposition ? »
Elle recueille un assentiment général.
« Merci, chers amis, de votre soutien, poursuit le repasseur. L’argent est le nerf de la guerre et de
l’édition, mais le plus important, c’est le travail qui nous attend : que chacun fasse reproduire les
documents originaux qu’il possède et nous les transmette, que ceux de nos adhérents qui en ont le
temps fouinent chez les marchands d’autographes, qu’on surveille les ventes publiques pour
produire une somme glorieuse et monumentale sur notre héros ! »
L’assistance semble conquise. Mouchalon s’incline comme paternellement vers Caroline Fourest :
« Est-ce que vous accepteriez de coiffer ce travail ?
— Je suis très occupée, mon cher, lui répond-elle froidement. Juste un dernier petit coup de peigne,
alors. Juste une petite préface, à moins qu’Alain ou Paul-Marie ne s’en charge. »
Ce mot de la jeune théoricienne hyperlibérale fait beaucoup rire les vieilles dames.
Depuis le fond du salon, Ambroise Pamou qui a jeté quelques notes sur un bloc, ne se retient pas
d’admirer la faconde de l’escroc qui n’épargne personne. Il est en train de repasser tous les
membres de la Société des Amis de Paul Déroulède, constate-t-il. Le produit de la souscription
disparaîtra, il trouvera mille raisons pour expliquer le retard indéfini de la parution du bouquin.
Il vient de déployer tous les aspects de sa manière d’arnaquer : délégation éditoriale à on ne sait qui,
demande de matériaux à tout le monde (il pourra toujours prétendre n’avoir pas été assez entendu),
caution illusoire de Mac Milou (où en sera leur tandem tordu dans six mois ?), utilisation de
personnalités spectaculaires ultra-libérales et, enfin, encaissement des souscriptions. Trop fort ! se
dit Pamou qui connaît le vieux boufre mieux que le fond de sa poche.
Une indiscrétion lui a permis d’apprendre qu’il méditait de fonder, sur le même mode, une Société
des Amis du Général Boulanger — la SAGB, pour les initiés ! Le truc qui a marché avec l’homme
au clairon devrait aussi bien réussir avec le soldat romantique qui, restaurateur de la royauté, rêvait
L’Affaire Hem (tome 4)
- Vive Déroulède ! -
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de devenir connétable de France…
« Eh bien, voilà une assemblée hautement positive, conclut le Président Mouchalon. Que chacun
s’attache à ce projet commun et souscrive à sa réalisation. Un dernier point : le cocktail qui nous
attend sera très modeste car la caisse de notre Société est à sec ! »
On sourit de cet aveu mineur.
À la sortie du salon, se tient Sophie, la fidèle secrétaire, en tailleur pantalon très chic, installée
derrière une petite table qui supporte les bulletins de souscription. Le livre à paraître y est décrit
avec mainte précision rassurante, reliure toilée, jaquette imagée (pour les membres de la Société
seulement, cette partie du tirage sera strictement limitée et numérotée. Vu la somptuosité promise de
l’ouvrage, 120 €, c’est un vrai cadeau !
Pamou observe en passant cette nouvelle arnaque, le curieux profil de rapace de la complice qui
encaisse une centaine de chèques en un clin d’œil : pour moins de deux heures de tréteau du
bateleur, le gain est appréciable.
Pamou pense avec amertume : Il ne respecte rien, pas même Déroulède ! Je vais en parler à
Sabine… Il risque une bonne dérouillée. »
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4ÈME TOME - XVII
Le dessous-de-table
Le directeur littéraire de Grasset connaissait assez Ambroise Pamou. Il lui avait consenti quelques
à-valoir en échange de vagues promesses et puis, au hasard des échanges, avait eu la preuve que cet
écrivain en suspens, dont la réputation était encore nulle, écumait la trésorerie de toutes les maisons
sensibles aux idées de droite (c’est-à-dire la totalité de l’édition germanopratine) au prétexte d’un
grand livre qu’il leur donnerait de préférence…
Il n’était pas le seul à user de cette astuce, mais certainement le plus obscur à en profiter. Il rendait
une part de ces périlleux investissements en louangeant dans Le Figaro des livres de ces maisons,
dont il n’avait rien lu. Il se barricadait derrière le titre du célèbre quotidien d’extrême droite, trouver
un moyen de rétorsion à ses indélicatesses s’avérait impossible, mais le succès des Souvenirs d’un
légume l’avait hissé tout d’un coup sur le pavois.
Carcassonne savait à quel zèbre il avait affaire, mais il s’était laissé emporter par les yeux de Clara
dans cette folle aventure qui pouvait finir en un sévère camouflet. Au fond, il avait misé comme à la
roulette sur un texte qui n’existait pas encore, et un auteur qui existait si peu…
Clara avait su être rassurante, décrivant avec assez de précisions le mode opératoire qui guidait la
rédaction du bouquin : il s’agirait bien du récit des aventures pendables de Pamou, pèlerin aléatoire
à Compostelle, et le directeur littéraire pouvait s’en assurer lui-même en le faisant parler…
Il invita donc le héros à déjeuner à la fin de janvier pour juger du degré de visibilité de sa présence
ectoplasmique.
Il ignorait que la Fortune avait souri à Ambroise Pamou sous les aspects les plus imprévus :
distingué par Sabine Harold et propulsé dans le premier cercle du PLA, il avait consacré au parti
plusieurs articles retentissants dans Le Figaro. Il était devenu propriétaire à Saint-Barth et nanti
L’Affaire Hem (tome 4)
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d’un compte confortable au Crédit des Antilles, vivait avec une très riche maîtresse et suscitait
l’intérêt d’une puissante banquière. Le temps des vaches maigres était révolu pour le petit-fils d’un
marchand des quat’ saisons.
Le seul écueil tenait à son inexistence réelle. D’avoir produit en dix ans deux opuscules indigents,
quoique fêtés par la complaisance du circuit, ne suffisait pas, n’en déplaise à Émilie Dubuisson, à
établir une qualité d’écrivain. Et quant à sa fonction de chroniqueur au Figaro, il la devait à la
faveur du prince.
Mais les journaux peuvent changer de main et les rédacteurs de l’ancienne équipe être remerciés…
Quelque rédac’ chef donnerait à Pamou, par pitié, une petite rubrique de consolation qui arrondirait
ses indemnités de chômage, mais c’en serait fini de l’illusion de faire partie, à plume reposée, du
grand journalisme.
C’est pourquoi Ambroise Pamou, malgré son incurable paresse, ne restait pas tout à fait indifférent
au projet dément d’Adèle Zwicker de faire paraître un gros livre sous son nom, confortant sa qualité
d’écrivain.
Mais pour le directeur littéraire, il lui fallait s’assurer que le mécanicien paraîtrait sur la
locomotive…
« Où en est, mon cher ami, la rédaction de notre ouvrage ? s’enquérait prudemment Carcassonne.
— Je crois qu’elle avance… assurait Pamou, détaché, sur un ton flûté.
— Mais votre coopération avec l’équipe rédactionnelle ?…
— C’est l’affaire d’Adèle Zwicker. Comme le contrat principal est établi à son nom, soyez sans
inquiétude, la rédaction avance !
— Tant que je n’en aurai rien vu…
— Il reste du temps…
— Cinq mois tout juste.
— Mais la rédaction a commencé en novembre. J’ai été mis devant le fait accompli, un contrat
Grasset, votre accord, mon cher ami, sur la suggestion de la compagne de Kub, relayé par
l’intervention prédatrice d’Adèle Zwicker.
— Elle passe pour brutale en affaires…
— On ne peut pas lui donner tort sur tout. Elle a dû baffer plusieurs fois cette vieille canaille de
Mouchalon pour récupérer les droits du best de Kub, elle a aussi rossé un libraire insolent, elle est
maintenant proche de Teresa, de Richard, fort amie de Gustavia, même Philippe devrait transiger
avec elle.
— D’accord. Mais qui fournit le texte ?
— Ça, mon cher, c’est la bouteille à l’encre. Est-elle en cheville avec un grand nègre comme Lionel
Duroi, je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est que Mouchalon a trouvé Kub dans la rue jouant du
saxophone et lui a proposé un contrat. Le best Pourquoi les pauvres préfèrent bouffer de la merde a
été rendu en un temps record et c’est alors qu’Adèle Zwicker est apparue, mais elle était à
l’évidence beaucoup trop jeune pour avoir produit ce texte…
— C’est une simple assistante.
— Alors, il faudrait que ce soit Kub lui-même qui ait trouvé son nègre.
L’Affaire Hem (tome 4)
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— Ça n’a rien d’impossible…
— Et avec tout le fric qu’ils se sont ramassé, ils ont eu envie de recommencer.
— On ne peut pas le leur reprocher… dans la mesure où nous y gagnons aussi. Mais vous
comprendrez, mon cher ami, que je sois entre le zist et le zest. J’ai risqué un coup de poker !
— L’effet Clara… sourit Pamou.
— En oui, mon cher, sait-on jamais ? Mais Clara m’assure ne pas pouvoir me communiquer des
pages elle-même. Tout passe par la froide Adèle Zwicker et elle me garantit simplement le
manuscrit complet pour le 20 juin. Je suis sur des charbons ardents !
— Y a pas de souci ! si le type qui a été capable de sortir le Kub en dix jours consacre huit mois à
mon livre, vous pouvez vous attendre à quelque chose de grandiose !
— Clara, lorsque nous déjeunons ensemble, m’assure de même. Cette fine mouche en sait plus
qu’elle n’en dit.
— Éric Zemmour m’a confié avoir aperçu plusieurs fois rue Daguerre la Zwicker avec un vieillard
s’appuyant que une canne auquel elle donnait le bras.
— C’était sans doute son grand-père… »
Le directeur littéraire fit glisser une enveloppe muette vers l’assiette de Pamou, qui finissait sa tête
de veau. Il l’empocha sans ciller.
« Renforcez, mon cher ami, vos contacts avec les autres intervenants
— Mais bien sûr ! Dès cette semaine commence mon travail de relecture et d’amélioration du texte
brut, osa Pamou qui, avec les éditeurs, n’en était plus à un mensonge près.
— Voilà ce qu’il faut, et si vous pouviez m’en photocopier une partie au passage, cela me
permettrait de traiter autrement qu’à l’aveugle avec Adèle Zwicker.
— Elle a bien des défauts mais vous pouvez compter aussi sur sa rigidité. Le contrat devra être
respecté de part et d’autre, mais elle ne cherchera pas à le renégocier.
— Ah çà, non ! Il l’avantage déjà assez. »
Ils prirent un carafon de saint-chinian avec les fromages.
« Je compte donc sur vous, mon cher ami, répéta le directeur littéraire. Votre signature en elle-même
garantit le succès. S’il devait être très important, il va de soi que nous trouverions un arrangement
en votre faveur…
— J’espère bien !
— J’en ai déjà touché un mot aux… responsables de la maison. Au-dessus des cent mille, il n’y aura
pas d’objection.
— Dieu vous entende !
— Vous n’avez raté le Renaudot qu’à cause d’une erreur technique inexplicable de votre éditeur : il
fallait fabriquer plus gros et élever le prix. C’est une exigence des libraires. Heureusement, il est
allé à Virginie. Mais si vous sortez un gros livre, alors, tous les espoirs nous sont permis, mais il
faudra que vous sachiez soutenir le texte.
— Ne vous inquiétez pas pour ça. Si la presse donne comme pour Souvenirs d’un légume, ça ira
tout seul, et elle donnera car il y a dans ce récit quelques scènes un peu vives !
— Faites-m’en passer une ou deux, cela me rassurera. »
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Le directeur littéraire consulta sa montre.
« Mon cher ami, il faut que je vous quitte, j’ai un rendre-vous et du travail par-dessus la tête. Je
compte sur vous. »
Ils se serrèrent la main, Pamou resta pensif un moment : on voudrait l’obliger à travailler qu’on ne
s’y prendrait pas autrement ! Cette technique s’avérait toutefois moins douloureuse que la méthode
Ducousset.
Il descendit pisser, puis s’assit sur la cuvette et sortit l’enveloppe que Carcassonne lui avait donnée.
Elle contenait des coupures de 200 € toutes neuves. Il les compta, il y en avait cinquante, avant de
glisser cette jolie liasse dans le soufflet du beau portefeuille en croco que la chère Marie venait de
lui offrir.
Ce nouveau coup de bonne fortune l’inquiéta un peu, mais il lui suffit d’une promenade jusqu’au
siège du Figaro pour se rassurer.
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4ÈME TOME - XVIII
Progrès du singe
Trois semaines après ce dessous-de-table, Ambroise Pamou prit rendez-vous pour déjeuner avec son
généreux directeur littéraire, qui dissimulait mal son impatience à prendre connaissance des
premières pages du chef-d’œuvre promis.
Le déjeuner, de travail, grignota les derniers potins, la rentrée littéraire encore loin et les chevaux,
jeunes et vieux, de la célèbre course aux prix à l’écurie…
Au dessert, Pamou sortit de sa serviette une mince chemise qu’il tendit à l’éditeur.
« Conformément à notre accord, dit-il.
— Parfait, mon cher, parfait. Comme je vous le disais, aucune concurrence sérieuse ne se dessine
encore.
— J’ai tout revu, bien sûr », osa Pamou d’une voix lasse.
Les feuillets ne portant aucune correction manuscrite, on pouvait penser qu’il les avait remaniés
sous leur forme électronique avant d’en tirer copie. Mais il n’avait pas accès au manuscrit
électronique et, selon son invariable habitude, il n’avait rien fait du tout, sauf deux jeux de
photocopies, en gardant un par-devers lui au cas où…
Les deux hommes se quittèrent chaleureusement, Carcassonne formant le vœu d’un autre déjeuner
aussi productif dans deux semaines au plus tard.
Trois heures après, Pamou rêvassait derrière sa cigarette dans son bureau du Figaro quand son
téléphone sonna. C’était le directeur littéraire, épanoui.
« Ah ! cher Ambroise, j’ai tout arrêté pour vous lire ! Tout simplement époustouflant ! Comme c’est
tapé ! Comme ça y est ! On voudrait prendre tout de suite la place du héros dans le … de ces deux
perverses pénitentes ! Vous décrivez si bien cette ambiance hystérique ! Je m’attends à un catalogue
de perversions hors du commun !
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— Il y sera, assura Pamou, péremptoire à tout hasard…
— Il y a quelque chose de Marguerite Duras dans votre style, Ambroise…
— C’est la première fois qu’on me le dit. Mais on m’avait déjà comparé à Faulkner et à
Shakespeare, alors…
— Donnez-m’en 350 pages aussi juteuses et le Goncourt vous ira sans conteste.
— C’est ce qui est prévu par… mes collaborateurs. Et si le jury du Goncourt regimbait, celui du
Renaudot m’est tout acquis.
— L’un ou l’autre, à ce niveau romanesque, ne serait plus qu’un accompagnement obligé. Et, pour
les ventes, il arrive, selon les années et les titres, à faire mieux que le Goncourt.
— Je sais que Beigbeder va être coopté dans le jury, remplaçant le vieux Brincourt. Même s’il lui
prenait la foucade de défendre une œuvrette de jeune fille, étant le dernier arrivé, il s’inclinerait
devant l’avis de Giesbert et Besson, qui me sont acquis.
— Frédéric, sourit Carcassonne, fera un bel et bon juré Grasset, tout comme je suis un inexorable
juré du prix de Flore. C’est très pratique, même pas besoin de se téléphoner !
— Nous nous ressemblons assez, lui et moi, philosopha Pamou. Il est plus remuant, plus bavard,
plus relâché de la plume et, surtout, il possède un carnet d’adresses encore plus complet que le
mien ! Il fait partie du jury du prix Décembre et puis il y a son prix de Flore…
— Ça, c’est le côté mondain, compléta Carcassonne. Il ne le donne qu’à des gens qui ont déjà fait
leurs ventes, ou à des copains à lui qui, Flore ou pas, n’en feront guère. Ils perçoivent 6000 € de
compensation, c’est toujours ça… Mais Frédéric, comme l’avait prévu Pierre Jourde7, est
aujourd’hui une figure incontournable du monde littéraire, comme Françoise Verny en son temps.
— Il a retenu de son ancienne carrière de publicitaire la dynamique des prix ! asséna Pamou en
riant.
— Tout juste !
— Mais Teresa l’a viré…
— C’est un autre problème. Frédéric estime que son image vaut bien assez toute seule. Lui
demander de travailler en plus, non !
— Il était parfaitement net sur ce point dès son célèbre 99 F, mais la pub et l’édition, ce n’est pas du
pareil au même !
— Sauf pour certains produits… » rectifia doucement Carcassonne.
La conversation s’acheva dans l’optimisme, le directeur littéraire pouvait maintenant s’appuyer sur
une vingtaine de pages d’une indécence mesurée, trop travaillées pour être choquantes, occupant
parfaitement la fenêtre Grasset du bordel littéraire. Ayant acheté la complaisance du signataire, il lui
restait à espérer que les mystérieux amis de Clara Vaillac ne feraient pas faux bond, mais cette
hypothèse devenait absurde.
Quinze jours plus tard, au cours d’un autre joyeux déjeuner, Pamou remettait au directeur littéraire
les pages si romantiques qui narraient sa liaison avec la novice basque qui avait pris pour patronne
7 Lire dans La Littérature sans estomac (éd. L’esprit des péninsules, 2002 ; rééd. Pocket, 2003) le chapitre « C’est
Toto qui écrit un roman ». On ne sait par quel plus long raccourci, comme eût dit Boris Vian, cet ouvrage hilarant,
qui flinguait tous les faiseurs du moment — la plupart sont toujours productifs — obtint le prix de la Critique de
l’Acadéfraise. Sans doute les immortels ont-ils voulu jouer un mauvais tour à ceux qui leur succéderont
inévitablement.
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Madalena, la généreuse putain de Tibériade 8.
Elles suscitèrent chez lui un nouvel enthousiasme car elles impliquaient que la rédaction du livre
était fort avancée mais, cette fois, il n’appela pas Pamou pour le féliciter. Il attendait, avec
l’impatience des lecteurs des anciens feuilletons, un nouvel épisode, encore plus mouvementé que
les précédents.
Trois semaines se passèrent avant qu’il ne se résigne à appeler Pamou, qui vivait depuis huit jours
dans des affres, depuis que l’agent littéraire Adèle Zwicker lui avait remis le récit du double viol
qu’il avait subi à Compostelle. Sauf la mise en forme écrite, il s’agissait de la confession qu’il lui
avait livrée en état d’ivresse, sans aucune exagération pornographique, et il était trop tard pour
reculer, puisqu’il avait accepté le dessous-de-table de Grasset.
Il aurait pu se résoudre, avec le concours de sa troublante banquière, à rembourser cet à-valoir
empoisonné mais ç’aurait été transgresser toute les règles du métier, sans servir à rien : Clara aurait
négocié un nouvel arrangement, le livre aurait paru, comme Histoire d’O, sous un pseudonyme de
fantaisie, avec ou sans figurant, mais tout le circuit aurait su que ces aventures avaient été celles de
Pamou à Compostelle.
Ne pouvant plus se rétracter, il transmit donc au directeur littéraire ces pages animées narrant son
viol au couvent. Il avait du mal à cacher sa consternation mais Carcassonne le rassura et lui promit
de le rappeler dans l’après-midi au Figaro, dès qu’il aurait pu lire ces pages vibrantes…
« Ah ! mon cher Ambroise, commença-t-il, que cette histoire ait été vécue ou inventée, elle est
parfaite ! Je viens de la relire deux fois, je n’y trouve pas un mot de trop ! Vous m’excuserez de
compter en marchand, mais nous voilà à près de cent pages définitives et admirables. N’ayez donc
aucune inquiétude pour votre réputation de vertu, on sait bien que les écrivains donnent des
fariboles, on n’établira pas un rapport direct entre votre texte et vous. Lecture achevée, livre
refermé, vous serez tranquille !
— Quelle consolation vous m’apportez là, mon vieux ! Il se trouve que ma vie privée a beaucoup
changé ces derniers temps. J’ai rencontré une femme adorable que ces aventures feraient rire, mais
enfin ce bouquin va me coller une drôle d’image ! »
Le directeur littéraire ne retint pas son rire.
« Mieux vaut une drôle d’image que pas d’image du tout ! »
8 Voir dans le tome 3 de ce feuilleton.
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4ÈME TOME - XIX
Libre concurrence
Le retors Sollers avait invité Ambroise Pamou à dîner à La Closerie
des Lilas avec, pour équilibrer les sensibilités et donner le change,
Olivia et Émilie autour de la table. En ce mois de mars, la réunion de
ces quatre personnalités littéraires ne présentait rien de suspect. À
supposer que rien de ce qui touche à Philippe Sollers paraisse jamais
suspect.
« Mon cher ami, attaqua-t-il Ambroise, la rumeur court et enfle que
vous donneriez une œuvre majeure lors de cette rentrée littéraire.
Rien de plus normal après votre succès de l’an passé. On m’a dit que
La Montagne avait fait dix jours la promotion de votre livre, après
vous avoir décerné son prix, si recherché, c’est extraordinaire !
— Oui, c’est une association de producteurs vendéens goûtant mes
histoires bretonnes qui est intervenue dans l’affaire, par une espèce
de solidarité génétique…
— Comme vous dites bien ces choses-là, Ambroise ! le flatta Olivia.
— Ils m’ont couvert de cochonnailles !
— Les peuples montrent leur sympathie selon leurs moyens, philosopha Sollers.
— Tout se passa dans une excellente ambiance, j’ai donné un petit compte rendu là-dessus, ajouta
Émilie.
Vous voilà donc, mon cher ami, fin prêt, continua Sollers, le moindre journaliste un peu sérieux
réagit désormais au nom de Pamou, et vous en connaissez beaucoup personnellement, c’est
essentiel.
— Oui, convint Ambroise, les occasions de se rencontrer sont nombreuses, ce qui nous permet
d’accorder nos violons.
— Et de renvoyer l’ascenseur ! appuya Olivia avec esprit.
— Et votre livre ? J’ai cru comprendre qu’il s’agirait d’un grand parcours mystique.
— Il y aura de la mystique, admit Pamou, mais aussi des aventures dans le siècle.
— Parfait. Il faut savoir fouetter l’intérêt du lecteur, ce paresseux incorrigible ! »
Les deux femmes rirent devant ce jugement sévère mais juste.
« Ce sera une fresque en partie païenne, en partie chrétienne, révéla l’écrivain, un gros travail en
perspective…
— Voulez-vous dire qu’il pourrait ne pas être prêt pour cette rentrée ?
— Je l’espère, mais l’inspiration, la folle du logis…
L’Affaire Hem (tome 4)
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— Un bon conseil : écrivez toujours, ce qui n’est pas bon, vous le corrigerez.
— Conseil d’orfèvre, approuva chaudement Émilie.
— Et… vous publieriez chez le même éditeur ? »
Les homards Thermidor arrivant permirent à Pamou de méditer sa réponse. Mensonge pour
mensonge, il équilibra d’un :
« Je ne sais pas.
— Albin Michel est mal placée pour les prix littéraires. Vous me direz qu’à partir d’un certain
niveau de ventes, puisque vous aurez toute la presse pour vous, on peut s’en foutre !
— Je ne suis pas marié avec Ducousset ! affirma hautement Pamou, mais nous avons passé des
accords…
— Le vieux renard aura préempté votre futur au moindre coût !
— C’est un hommes d’affaires.
— Il calcule ses intérêts avant les vôtres, mon cher ami. Avec la belle carrière qui vous attend, vous
devriez réfléchir au choix d’une maison plus généreuse.
— J’ai un projet du tonnerre dont je n’ai encore parlé à personne, vu le caractère scabreux du
sujet…
— Pas même à Émilie ? questionna Olivia, maligne.
— Non, comme Émile Zola, Ambroise conceptualise sans rien dire, confirma Émilie.
— Si je me trouve libre de tout engagement envers Ducousset lorsque ce récit sera en train, je
pourrais, mon cher ami, penser à la maison généreuse dont vous me parlez, mais pour l’instant…
— Eh quoi, il vous aura forcé la main en vous contraignant à accepter un à-valoir !
— Exactement. Et dans de telles conditions que je ne pouvais pas le rendre. Me trouvant à sec,
j’étais piégé. — Mais sourit Sollers, si vous n’avez parlé du livre que vous achevez pour la raison
qu’il n’était pas commencé, le contrat qui vous lie porte sur un titre de fantaisie ?
— Exact, mon cher. Il a reçu pour nom de code : Espiègle.
— Espiègle ? Mais c’est beau comme du Jean de Tinan.
— Il sait que je travaille à autre chose, il lui suffirait de modifier le titre sur le contrat.
— Il y faudrait votre accord. »
Pamou esquissa un sourire bizarre.
« Si vous connaissiez comme moi les mœurs de cette maison…
L’Affaire Hem (tome 4)
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— Trouvez quelqu’un pour vous libérer du contrat Espiègle, tout en manœuvrant pour qu’il ne
paraisse qu’après votre présent ouvrage, afin de vous délivrer de ses ruses, et puis si le texte n’était
pas dans votre registre, n’ayez crainte, il le ferait signer par quelqu’un d’autre. Qu’en pensez-vous,
Olivia ?
— Excellente parade, maître et, pour obliger notre ami Ambroise, je veux bien essayer de concocter
quelque chose d’amusant !
— Il faudrait que ce fût aussi assez libertin, renchérit le vieillard.
— Si on présente ça comme les aventures d’une jeunefille, pas de lézard ! »
Les deux femmes se mirent à rire ensemble tandis que les yeux d’Ambroise Pamou se voilaient.
« Les Aventures d’une jeune fille, se remémora-t-il, ce fut le premier titre de Jean-Edern, comme un
phare qui éclaira le Nouveau Roman…
— C’est sans doute ce qu’il a écrit de meilleur, reconnut Sollers. Ensuite, il y eut de beaux
morceaux, mais épars. Il ne savait pas tenir la distance, il menait trop une vie de patachon pipole.
— Mais avec quelle originalité ! assena Pamou.
— Il est heureux, mon cher ami, que vous n’ayez pas les moyens de l’imiter, cela vous mènera plus
loin, jusqu’à un certain fauteuil.
— Oh ! çà, je n’en rêve pas la nuit ! »
On desservit les débris de crustacés, les convives passèrent directement aux fromages avec un
puissant côtes-de-nuit. Sollers, de son œil de condor, avait repéré le commissaire de
l’arrondissement attablé avec une jeune femme inconnue. Il lui fit passer un billet :
« Pas de blague, hein ? » à quoi le fonctionnaire répondit : « Jamais avec vous, cher maître… »
Sollers fit un signe et on apporta aussitôt deux cendriers sur leur table.
« Voilà ce que j’avais à vous suggérer, mon cher ami, résuma le directeur littéraire. Vous seriez le
bienvenu dans notre maison, si vous le souhaitiez et, pour l’ouvrage en cours, je n’ai pas besoin de
vous dire que son acceptation ne relèverait que de ma seule responsabilité. Les choses pourraient
aller très vite mais retenez une date butoir : le 27 ou le 28 juin, pur les contraintes que vous savez…
— Je vais réfléchir, acquiesça Ambroise Pamou, cauteleux, car il pressentait que Sollers n’avait
recueilli aucun indice lui permettant de deviner son passage chez Grasset. Carcassonne avait su
créer la rumeur en ne s’impliquant pas.
Émilie considérait rêveusement ses deux grands hommes (parmi beaucoup d’autres), Olivia était
ravie de paraître avec eux et l’animation mondaine de la salle suffisait à masquer l’embarras de
Pamou. Submergé par la compétition des admirations et des bonnes nouvelles, il ne se sentait plus
libre de son destin.
Note : La photo du Solex en début de chapitre, est un clin d’œil (amical) à Jean-Jacques Reboux...
L’Affaire Hem (tome 4)
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4ÈME TOME - XX
Enfin la guerre !
Le propriétaire du Figaro jubilait : à la demande des dirigeants du groupe Total, la France venait
d’entrer en guerre pour défendre ses intérêts — qu’on nommera post-coloniaux dans un esprit
résolument moderne !
Pas une guerre à l’ancienne, genre expédition du Mexique ou prise de Sébastopol, avec des milliers
de beaux petits gars qui vont y rester, le ventre ouvert, la gueule démolie — mais une guerre propre,
abstraite, qui n’atteignait pas la conscience des habitués de La Française des jeux et du P.M.U., une
guerre électronique aussi irréelle que les jeux sur écran proposés aux consommateurs non
fumeurs…
La rédaction du Figaro avait accueilli avec empressement cette bonne nouvelle : les affaires
sérieuses allaient reprendre et, dans l’enthousiasme des débuts d’une guerre forcément gagnée, les
salaires des rédacteurs allaient connaître une évolution significative…
L’oukase ancien du président Chirac avait été levé et son successeur, en vrai polémophile, avait
commandé d’un coup 380 chasseurs-bombardiers Rafale — leur paiement, au regard des délais de
fabrication, ayant chance de ne plus le concerner.
Les quelques exemplaires opérationnels allaient pouvoir, dans des conditions réelles, démontrer
leurs performances sans danger puisque l’ennemi ne possédait aucun moyen de les atteindre. Le
porte-parole de l’état-major, transformé en homme-sandwich du groupe Dassault, prenait grand soin
de préciser que tel objectif ennemi avait été détruit par un avion Rafale qui n’était plus là quand ses
missiles touchaient sa cible.
Intercepter de tels engins requérait l’emploi d’une très haute et coûteuse technologie, pour des
résultats incertains. Quoique fort équipé de matériel moderne de défense anti-aérienne, l’ennemi ne
possédait pas ces moyens d’interception. Les caméras embarquées et celles des avions
L’Affaire Hem (tome 4)
- Enfin la guerre ! -
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d’observation pouvaient donc produire des films sensationnels quant aux capacités destructrices du
Rafale.
La rédaction du Figaro baignait dans un optimisme bien compris : après cette énorme commande
d’État, la démonstration des performances de l’appareil dans une vraie guerre ne pourrait manquer
d’amener d’autres acquéreurs à se manifester. Tout le personnel de la firme profiterait de cette
aubaine libyenne, la bonne conscience en sus. Car Kadhafi était depuis trente ans un épouvantable
autocrate : il avait ordonné aux deux avions en état de voler de son arsenal (des Mirage, bien sûr…)
de mitrailler les manifestants de Tripoli. Les pilotes choisirent de se dérouter vers Malte.
Néanmoins, ce dictateur couvert de crimes avait été reçu en grande pompe à Paris quatre ans plus
tôt, avec sa garde d’amazones, réussissant à couper la ville en deux, les ponts interdits au prétexte
d’une promenade en bateau-mouche… Cette visite promettait un beau résultat : on annonça la
commande de six, ou huit, centrales nucléaires destinées à… dessaler l’eau de mer ! Anne
Lauvergeon se frottait les mains !
Aucun avion ne fut perdu, semble-t-il, au cours de huit mois de guerre, avec un très grand nombre
de missions au-dessus du territoire ennemi. On en retint l’hypothèse qu’une guerre propre était
possible, sans aucune égratignure du côté du bon droit. Quant au coût final de la démonstration des
Rafale, il entrerait dans les coulisses du budget de l’État.
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4ÈME TOME - XXI
Gustavia au Quai (I)
Un soir, Gustavia trouva dans sa boîte aux lettres une longue enveloppe avec une magnifique
suscription qui ne contenait rien de moins qu’une invitation à une soirée au Quai d’Orsay. Elle
pensa d’abord qu’un renseignement avait filtré quant à son prochain changement de situation, même
s’il ne pouvait être connu que de trois ou quatre personnes. Comme disait le regretté Max Théret,
pour un secret, c’est beaucoup trop.
Gustavia, insouciante, ne chercha pas plus loin : elle était une personnalité du monde des lettres
assurément plus séduisante et plus spirituelle que Frédéric Beigbeder, elle trouva donc cette
invitation naturelle. Elle décida donc qu’elle serait, sans effort, pour cette soirée la plus fascinante et
la plus intelligente de cette élite diplomatique et mondaine…
Elle hésita longuement devant une glace en pied à choisir une robe du soir avant de se décider pour
la plus sensuelle, celle qui s’accordait le mieux avec ses mystérieux bijoux javanais. Elle en orna
ses lobes, sa gorge, ses bras et ses doigts… Leur magie faisait exploser sa beauté.
Comme on était en guerre, le ministère était gardé militairement par des légionnaires en tenue de
parade, mais exhibant fusils-mitrailleurs et lance-roquettes. Au premier barrage, elle abaissa la vitre
de son Aston Martin et tendit d’une main négligente son invitation à un capitaine. Il communiqua
avec l’hôtel avant de saluer.
La garde propre de l’hôtel était composée de gendarmes en tenue de parade aussi, baudrier blanc,
fourragère, sans un cheveu sur l’uniforme. Ils n’en avaient guère sur la tête non plus. Ce n’était pas
tout à fait le cas d’un très élégant colonel qui se casa à la vitre de la bagnole pour dire simplement :
L’Affaire Hem (tome 4)
- Gustavia au Quai (I) -
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« Madame Schumacher, vous êtes attendue…
— Merci, colonel », répondit Gustavia en le gratifiant d’un sourire composé.
Elle trouva étrange le peu d’animation qui régnait pour une soirée officielle, stoppa devant la grande
entrée. Trois huissiers se précipitèrent, elle descendit de sa voiture, un long châle couvrant ses
épaules et donna un léger coup de menton vers son bolide. Un des huissiers, faisant office de
voiturier, hocha la tête, elle monta les matches entre les deux autres avant de s’enquérir :
« Serais-je très en avance, par hasard ?
— Pas du tout, madame », précisa l’un.
Mais dans les magnifiques salons qu’ils traversèrent, aucune présence mondaine, simplement
quelques serviteurs et des hommes élégamment vêtus, pour la plupart assez âgés, l’air préoccupé
qui convient à de hauts responsables. Ils se figèrent tous sur le passage de Gustavia, s’inclinant de
manière dix-huitièmiste tandis qu’elle leur accordait un petit signe princier de la tête.
Gustavia se sentait revivre, revenir au niveau qui avait été le sien même s’il lui restait une énigme à
résoudre.
Elle fut remise aux soins d’un superbe huissier de rang supérieur qui la conduisit devant une porte
close. Un léger gong électrique retentit, débloquant l’huis et l’homme annonça d’une voix claire et
tonnante :
« Votre Excellence ! Madame Gustavia Schumacher ! »
Quel beau métier que celui d’huissier de protocole !
Il s’effaça et l’invitée pénétra dans le bureau du ministre qui vint vers elle et s’inclina brièvement.
Gustavia l’attaqua tout de suite :
« Je vous avoue ma surprise, Excellence ! Où sont les autres invités ?
— Il n’est pas d’autre invitée que vous pour ce soir, madame.
— Par les mânes de Talleyrand, que va-t-on penser, Excellence ? Je n’aurais pas mis une robe
pareille si j’avais su…
— On va penser que je m’intéresse à la culture de mon temps, et je serais charmé que vous puissiez
m’y aider…
— Il n’y a pas d’autre motif, Excellence ? »
Le ministre esquissa un sourire diplomatique, une secrétaire parut, il fit un signe et ils passèrent
dans un salon XVIIIe. Gustavia souhaita prendre un vieux porto et son hôte en fit autant.
« Chaque chose à son heure, spécifia-t-il, et puis il y a ce qui ne me concerne pas…
— Comme le contenu complet des valises diplomatiques !
— Ah çà ! »
Il subit sans faiblir le regard lumineux de la créature… Il avait prévu de lui résister !
« Chère Gustavia, j’avais déploré, lors de notre rencontre à Bordeaux, il y a six mois, de n’avoir pu
vous accorder davantage d’attention…
L’Affaire Hem (tome 4)
- Gustavia au Quai (I) -
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— Oui, elle est tout allée ce soir-là à madame Vaillac, ce qu’aucun esthète ne saurait vous
reprocher !
— Nous étions à dix-huit mois de la grande échéance que vous savez, j’ai transmis des propositions
constructives par l’intermédiaire de cette charmante femme… J’ai saisi cette occasion. Elle, je ne
peux pas l’inviter au Quai d’Orsay ; pour le coup, on jaserait !
— Tandis qu’avec moi…
— Vous vous êtes imposée comme une des principales personnalités du monde de l’édition. Vous
inviterais-je une fois par semaine ne ferait que manifester mon intérêt pour la culture.
— Seulement ?
— D’autres interprétations seraient possibles, mais irréalistes !
— Auriez-vous oublié la manière grotesque dont on a cassé votre carrière ?
— Oh non ! Robespierre n’aurait pas fait pis, ni Vadier, ni Fouquier-Tinville ! “Il a trahi la
confiance du peuple français”, je vous demande un peu ! Toute cette canaille judiciaire a été traitée
depuis comme elle le méritait !
— Par un ministre qui ne mâchait pas ses mots !
— C’était justement un des éléments de ma réflexion lorsque j’ai rencontré madame Vaillac. Sauf
événements imprévisibles, comme l’actuelle guerre, tout indique que le pouvoir sera perdu pour
l’extrême droite en 2012…
— Ça n’a rien d’évident, Excellence. Cela peut apparaître comme une bizarrerie sociologique mais
cette extrême droite bigarrée, pour ne pas dire plus, rassemble au moins 49% des suffrages. Si on lui
oppose une figure stupide, comme en 2007… et je n’en vois pas beaucoup d’autres !… ajouta-t-elle
en riant.
— On ne sait de quoi demain sera fait.
— Vous pourriez être candidat ?
— Si le représentant de l’extrême droite se désistait, et comme je ne veux pas de ces voix-là, je
suggérais à madame Vaillac un accord avec la tendance écologiste floue que son compagnon
représente.
— Et comment a-t-elle réagi ?
— Non négativement si je cédais à certaines de leurs fantaisies comme la légalisation de la
consommation du merle et du hérisson.
— Il n’y a pas à hésiter, Excellence ! »
On toqua à une porte, un magnifique maître d’hôtel parut pour annoncer noblement :
« Votre Excellence, la cuisine est prête à marcher ! »
Il se leva et Gustavia l’imita. Passant devant lui, elle soupira :
« Tout de même, que va-t-on penser ? »
L’Affaire Hem (tome 4)
- Gustavia au Quai (I) -
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4ÈME TOME - XXI
Gustavia au Quai (II)
« Je suppose, Excellence, que votre invitation visait un but précis… conjectura Gustavia.
— Oui. Dans le cas où je serais candidat, je dois améliorer mon image. Poudre aux yeux si vous
voulez… Je suis plus cultivé que plusieurs, je n’aurais pas besoin de me faire photographier avec
les Essais de Montaigne à la main, ou un volume de Rahan, voire un Lucky Luke… »
Gustavia porta une main devant sa bouche pour en murer le rire. Au fond, cet homme était moins
sévère qu’il n’y paraissait, elle commençait même à le trouver sympathique…
Il n’y aurait pas entre eux les embarras de la séduction, il requérait simplement qu’elle use de son
influence pour lui, puisqu’elle appartenait à cette droite-là.
« Les images ont une grande importance, Excellence, comme les photographies officielles. Voyez
l’affiche de campagne de Mitterrand en 1981, directement reprise de la vieille sensibilité pétainiste,
le paisible terroir avec le petit village et son église… La dernière réussite en cet exercice si difficile
aura été la photo les bras ouverts de Sabine Harold l’an passé, on ne peut y rester indifférent.
— C’est parfaitement vrai. Mais la demoiselle traîne déjà un certain nombre de casseroles ! Je ne
feins de la soutenir que pour diviser l’extrême droite, qui n’a d’ailleurs pas besoin de moi pour
s’étriper !
— L’électeur est un être tellement irrationnel, Excellence ! Si le scrutin avait lieu le jour de
l’ouverture de la pêche, il se priverait de poisson !
— Elle est de vous, celle-là, chère Gustavia, s’amusa le ministre, ou d’Octave Mirbeau ?
— C’est à vérifier. Voyez, vous savez rire. Il ne faut pas abandonner cette image de rigueur qui vous
est propre, mais vous montrer capable de partager des activités populaires.
— Bien sûr !
— Vous pourriez suggérer à Paris Match un reportage pour la prochaine ouverture de la chasse :
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noblesse de l’attitude, sûreté du fusil, et la perdrix qui tombe…
— Pas mal ! Pour rallier une partie des votants de Chasse, Pêche, Nature et Traditions !
— Je vois bien un autre cliché d’automne, pas forcément de François-Marie Banier, une sente
forestière où vous marcheriez d’un bon pas, vêtu de gros velours, avec un couvre-chef adapté.
Erreur à ne pas commettre : porter au bras un panier rond plein de beaux cèpes ! Un futur chef
d’État ne porte pas ses champignons lui-même, ça ferait populisme de quat’sous à la Mitterrand en
pataugas éculées ! »
Le ministre rit de bon cœur avant de reprendre :
« J’avais suggéré à madame Vaillac, au cours de notre longue entrevue, une promenade commune à
cheval…
— Pas mal pensé pour les lecteurs de Paris Match (deux millions d’électeurs potentiels) mais pas
pour une affiche. Là, telle que je la vois : un être énergique qui avance d’un pas soutenu, un
alpenstock à la main,
» Clara pourrait paraître, dans sa magie, assez loin, en second plan… Elle symboliserait plus de
spiritualité que la petite église du vieux pétainiste ! »
Le ministre considéra son invitée avec émotion.
« Pourquoi pas vous, Gustavia ?
— Parce que ce ne sera tout simplement pas possible, Excellence. À l’automne, je ne serai plus la
reine noire de Saint-Germain-des-Prés, ni l’attachée de presse du grotesque éditeur Mouchalon, et je
ne résiderai plus en France.
— Quel dommage !
— Je pressens que vous le saviez…
— Pas formellement chère, Gustavia. »
Il y eut un lourd silence.
« L’indiscrétion viendrait d’un niveau tellement élevé…
— Le scandale du Watergate n’a pas été déclenché par une femme de ménage…
— Dans mon cas, celui qui a parlé aura été bien imprudent ! Je pourrai bientôt lui tirer les oreilles !
— Il y avait déjà ce que nous savions avant, Gustavia.
— Et on n’a rien fait pour m’aider, sept années durant !
— Vous avez été protégée par un accord entre services, une sorte d’échange d’otages, si vous
voulez. J’ai eu à en connaître personnellement, c’est vrai.
— Je me suis soumise : je devais rester visible, ou disparaître ! Me dérobant par des ruses, j’aurais
pu vivre cachée sous le costume d’une servante d’auberge au Puy-en-Velay ! Alors que tant de
puissants de la terre ont courbé leur front jusqu’à mes genoux !
— Justement, chère Gustavia, dans le cas où j’accéderais à la plus haute charge, je pourrais vous
offrir de reprendre votre ancienne… spécialisation à titre officiel. Vous traiteriez en toute sécurité
depuis votre bureau de la rue Saint-Dominique… Mon petit doigt me dit que vos clients du temps
passé qui ne sont pas morts doivent se souvenir de vous…
— C’est trop tard, Alain. Je me suis engagée dans une voie complexe mais moins dangereuse, dans
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laquelle je pourrais vous rendre aussi de bons services.
— J’avais espéré que vous soutiendriez mon éventuelle campagne dans les milieux intellectuels. —
Je le ferai, mais indirectement puisque je ne serai plus là. Et je suis au regret de vous dire que ce
qu’on appelle encore ainsi n’existe presque plus. Les vrais intellectuels ne s’expriment plus et n’ont
aucune influence. La télévision est saturée d’histrions, la presse contrôlée par les grands capitalistes
et quant à la littérature…
— J’espérais vos conseils, chère Gustavia, et que vous puissiez réunir, le moment venu, une tablée
de personnalités significatives autour de moi.
— Ça, je pourrai le faire, délaissant mes fonctions pour un soir mais vous devriez faire preuve de…
diplomatie.
— J’y suis prêt.
— Essayez de vous concilier Jean Kub et Clara Vaillac et pensez à cette photo nature qui surclassera
tous vos concurrents !
— Avec Clara en sylphide…
— Tous les lecteurs de Paris Match la connaissent, ce qui n’est pas mon cas. Faites-leur quelques
concessions de pure forme et le maelström écologiste penchera pour vous. Il ne se dégage pas une
personnalité sérieuse dans ce courant.
— C’est ce que je proposais à Clara Vaillac car jusqu’où monteront les voix d’extrême droite au
premier tour ? Pour être présent au second, il me faudrait ces voix modérées, cette majorité flottante
qui ne pense rien, et on retrouverait la situation de 2002.
— Ce serait une belle revanche pour vous, Alain.
— Mais nous tirons des plans sur la comète, le mieux plaé des candidats d’extrême droite va se
maintenir.
— Il serait amusant qu’il n’arrive qu’en troisième position au premier tour ! Marine Le Pen va faire
un très bon score.
— Il le faudrait…
— Et la gauche dans tout ça, cher Alain ?
— La gauche ? Laissez-moi rire ! On propulse cette pourriture de Strauss-Kahn pour rabattre des
voix vers l’autre ou les contraindre à s’égarer à l’extrême gauche, qui n’existe plus que sous la
figure fripée du néo-trotskiste Mélenchon. Dans cette configuration, ma candidature est impossible
et on va en reprendre pour cinq ans !
— Le Quai d’Orsay, ce n’est pas mal et vous serez encore là dans cinq ans, cher Alain.
— Si le ciel en décide ainsi. Je me sens en bonne forme mais j’aurai soixante-douze ans…
— De nos jours, ce n’est rien du tout ! »
Avec les fromages violents du Nord, d’Alsace et de Bourgogne, le ministre suggéra un vieil irancy.
Gustavia acquiesça.
« Et moi qui avais l’intention de parler littérature avec vous, chère Gustavia.
— Nous pouvons nous revoir… chez moi par exemple.
— Je ne me permettais pas d’y penser.
— Puisque je vous le permets… »
La contradiction ainsi achevée, ils prirent en silence une glace au triple parfum (framboise, ananas,
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myrtille) et du café. Durant tout le repas, des secrétaires avaient apporté des plis que le ministre
avait superposés à sa gauche.
Gustavia se leva pour se retirer, il la précéda devant la porte à double battant qui donnait sur un
grand salon. Elle vint contre lui, lui accorda une petite bise et confessa :
« Alain, vous êtes un homme merveilleux… »
Il la raccompagna sur le perron, son Aston Martin vint se ranger au bas des marches comme un
jouet télécommandé. L’élégant colonel de gendarmerie reparut tandis qu’un légionnaire s’extrayait
du véhicule.
« Par mesure de sécurité ; le lieutenant Tessier va vous reconduire, madame, précisa-t-il. Nous
sommes en temps de guerre… »
Gustavia fit signe au militaire de reprendre le volant et s’installa à sa droite. Il sortit lentement. Sur
le quai, une jeep démarra derrière eux.
La bagnole au garage, ils parcoururent la faible distance qui menait à sa porte, la jeep ronronnant
derrière. Elle gratifia l’officier d’un sourire, il salua et s’en fut. Gustavia forma son code avant de se
retourner. Il avait la taille bien prise ; elle soupira et poussa sa porte.
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4ÈME TOME - XXII
L’espoir de 2017 (I)
Jean Kub, notre principal héros depuis les déconfitures et autres
sottises de Mouchalon, rêvait, tranquillement assis à la terrasse du
café du Rendez-vous, à des chevauchées fantastiques, et sa pensée
avait dérivé dans une direction trop intime pour qu’il soit même
permis de la suggérer, la puissance réglée des cuisses de Clara, la
tension parfaite de ses soléaires sur les étriers,… quand une très belle
négresse brune vint s’installer à la table voisine et lui sourit sans
équivoque.
Kub hocha la tête avec gentillesse en se disant que cette sombre et
magnifique créature devait traiter de même tous ceux qui passaient à
sa portée — idée désagréable pour soi mais généralement juste.
Il reprit le cours de ses songeries qui portaient, en partie, sur
l’aménagement de la ferme hippique qu’il venait d’acquérir avec
Clara, sur la nécessité qu’il y aurait, les bâtiments réparés, d’employer au moins un garçon d’écurie
pour le pansage et les autres soins des chevaux, avant qu’ils ne pussent développer un sympathique
haras et vivre au grand air…
Mais il était là, place Denfert-Rochereau, et sa jolie voisine venait, après avoir commandé un café,
de déplier Le Figaro. En page 6, une grande photo et un gros titre : « Nouveau scandale pour Rama
Yade ! »
Le cerveau reptilien de Kub enregistra sans malice cette information fondamentalement indifférente
avant de retourner à ses soucis de palefrenier.
Il fallut que ses yeux reviennent sur le profil de cette superbe femme et sur la photo en regard pour
qu’il se décide à comprendre, ce qui orienta un peu sa tête de ce côté. Elle laissa couler sur lui un
regard envoûtant, et ils se trouvaient si près l’un de l’autre qu’elle le forçait à réagir.
« Par les Esprits de la Brousse, du Fleuve et de la Forêt ! s’exclama Jean Kub à la manière d’Amos
Tutuola, seriez-vous Rama Yade, ou que mon âme soit perdue !
— Nous avons tout le temps pour ça, mon cher Kub. Je suis venue m’asseoir auprès de vous parce
que je vous avais reconnu. Ne croyez pas que je sourie ainsi à tous les hommes, sans équivoque !
— Ça, chère Rama, à chacune son style, à chacun sa chance ! Moi, je soutiens le parti du sourire.
— Je rêvais de vous rencontrer, Jean, avoua-t-elle avec émotion.
— Hem… Dans quel but ?
— Pour fomenter une alliance politique avec vous…
L’Affaire Hem (tome 4)
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— Vous savez, Rama, je ne représente que moi-même, et le bon sens.
— Mais cette ampleur virile, cette puissance sereine !…
— Bof…
— …alliées à mon intelligence et à ma beauté !
— La photo serait sans doute meilleure qu’avec Jean-Louis Borloo, je le concède !
— Méchant ! Vous avez vu comment j’ai essoré ce petit homme et pris le parti radical à la
hussarde !
— Ça, c’était bien joué, Rama. Le radicalisme a de l’avenir ! La vieille droite xénophobe et
nationaliste ne pourra jamais s’entendre avec les enfants de Neuilly, les valets du capitalisme
transnational…
» Ce qu’on appelle la gauche n’est qu’un pudding de droitistes ratés, comme Bourdieu l’avait si
bien dit avant de mourir, ils attrapent des places de notables ou de députés pour faire de la
figuration. Supprimez la droite, balayez le gauche, que reste-t-il ?
— Le centre, Jean, le centre ! Vous êtes un théoricien merveilleux ! Je vous adore ! »
Et, avec cette spontanéité africaine si immédiate et si touchante, elle lui appliqua une bise résolue
sur le haut de la joue avant de reprendre avec un beau sang-froid louis-quatorzien :
« Et le centre, ce sera moi ! »
Kub, brusquement tiré de ses rêveries hippologiques, concéda :
« Bien sûr, Rama, bien sûr. Vous pouvez devenir la personnalité française la plus importante des
temps qui viennent, avant un plébiscite en 2017. Pourquoi n’incarneriez-vous pas l’espoir de
2017 ? »
Les paupières de la jeune politicienne battirent.
« J’aurai besoin d’hommes solides autour de moi, Jean ! fit-elle mi-plaintive mi-langoureuse.
— Hem… Il me semble que votre technique…
— Votre image est excellente, suffisamment floue, ni de droite dure ni de gauche molle. Pourquoi
ne rejoindriez-vous pas le centre ? Même si ce n’était que pour moi…
— Comme ça, de but en blanc, si j’ose dire, laissez-moi, chère Rama, le temps d’y réfléchir… Et
puis quelques points de mon programme ne sont pas négociables…
— Lesquels ?
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— Dépénalisation de la consommation de la viande de hérisson.
— D’accord !
— Démantèlement des autoroutes et levée de la limitation de vitesse tant qu’elles resteront
praticables.
— Hem… Je vais y réfléchir.
— Retour à la traction hippomobile, fret et voyageurs.
— Pourquoi pas ?
— Suppression de l’impôt sur les chevaux de monte.
— D’accord !
— Arrêt immédiat de toutes les centrales nucléaires et programme soigné pour leur démantèlement.
— Hem… Par quoi les remplacez-vous ?
— Par l’énergie inépuisable des rivières et du vent.
— Quelle belle idée, Jean ! »
Elle se porta si vivement vers lui que leurs lèvres s’effleurèrent.
« Abrogation immédiate de la loi liberticide sur l’interdiction de fumer dans les lieux publics.
— D’accord !
— Révision en profondeur de la licence IV.
— C’est-à-dire ?…
— Programme accéléré de la rebistrotisation du pays !
— D’accord !
— Si les générations qui nous ont précédés pouvaient juger cette misère ! Vous arrivez dans un
vieux village de notre cher pays, il n’est pas 21 heures, tous les volets sont clos… Vous croisez une
ombre à qui vous demandez le chemin du bistrot et elle vous susurre qu’il est fermé, qu’il sera
fermé demain parce que c’est mercredi… que vous ne trouverez plus un café d’ouvert à cinquante
kilomètres à la ronde…
— C’est de la folie. Quoi encore ?
— Rétablissement de la peine de mort pour ceux qui trafiquent ou dénaturent le vin.
— Hem…
— Abaissement du temps de travail et suppression des travaux inutiles.
— Bien sûr.
— Retraite à 35 ans pour les tâches pénibles, à 40 ans pour les autres.
— Et ceux qui n’auront pas trouvé de travail jusque-là ?
— Retraite directe !
— On peut toujours le promettre. Les promesses ne regardent que l’enthousiasme des naïfs.
— Voilà, chère Rama, quelques points sur lesquels je ne transigerai pas.
— Il va falloir que j’y prépare sérieusement mon parti ! »
Kub fit signe qu’on le resserve, et Rama reprit un café.
« J’imagine que vous avez remarqué le type là-bas dans le square. Il a fait des clichés, il se peut
qu’il ait capté notre conversation… Comment allez-vous interpréter cela ?
— Tant que nous ne déclarerons rien ni l’un ni l’autre, il ne se passera rien. Ce type donnera ces
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clichés à la police en échange d’autres infos, à moins qu’il ne fasse partie de la Maison Poulaga.
Nous ne devrons jamais nous téléphoner directement et nous nous rencontrerons secrètement, si
cela vous intéresse…
— Écoutez, Rama, 2017 est encore loin, mais quand nous serons mieux installés, ma compagne et
moi, dans notre commencement de haras en Berry, s’il vous prenait fantaisie d’une belle
chevauchée dans la France profonde, je crois que Paris Match ne vous ménagerait pas ses éloges, et
cet hebdomadaire oriente, par son esthétique inimitable, le vote de deux millions d’électeurs.
— Je vais y réfléchir, Jean. Ce qui est sûr, c’est que vous êtes un homme merveilleux ! »
Une voiture officielle vint se ranger contre le trottoir, un homme en descendit, son regard acéré
balaya les alentours. Rama se leva en riant, appliqua à Kub deux grosses bises de bonne
camaraderie avant de monter dans sa berline qui, par discrétion, n’était pas décorée des fanions du
Parti radical.
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4ÈME TOME - XXII
L’espoir de 2017 (II)
Clara s’assit à la petite table ronde que Rama Yade venait de quitter
et, s’essayant à un style mi-figue mi-raisin qui ne lui allait pas du
tout, s’enquit :
« Quelle était donc, cher Jean, cette splendide hétaïre d’ébène qui
vient de vous faire des adieux si démonstratifs ?
— Vous ne l’avez pas reconnue ?
— Je n’ai vu que son dos…qui semble au-dessus de toute critique.
— C’était la Yade qui venait me proposer une alliance politique.
— Comme ça, en terrasse ?
— Foin de ces apparences trompeuses, de ces congrès truqués, Rama
concentre en elle seule toute l’essence, l’âme du Parti radical. Je
crois que le temps est venu de parler de ramadicalisme — un concept
qui devrait secouer les vieilles barrières et catégories politiques !
— Vous voilà mordu.
— Je faisais bonne figure, il y avait des photographes. Regardez le type en face, c’est nous qu’il
cadre maintenant. Il se gêne si peu qu’il doit appartenir directement à la police. J’ai envie d’aller le
secouer un peu !
— Laissez donc, il y en a un, il y en a cent… Autrefois, on appelait ces gens-là des mouches. Un
autre peut être à trois pas.
— C’est vrai. La démarche de Rama Yade pourrait connaître de curieux développements. Nous
avons été pris de court en 2012, il ne s’agit pas que nous nous fassions surprendre en 2017.
» Rama Yade a compris que l’électeur, cet être irrêvé, est fondamentalement centriste et qu’il ne
vote à droite ou à gauche que pour de mauvaises raisons. Quand il constate son erreur, il la renverse,
ne s’offrant ainsi que l’alternance du désastre et de la servitude !
— Tandis qu’avec Rama Yade, vous croyez…
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— Bayrou ne sera plus candidat en 2017. S’il est encore de ce monde, il aura soixante-dix-sept ans.
Qu’elle emporte le centre mou et une frange de dépités de droite et de désabusés de gauche, elle
accéderait facilement au second tour. Or, si je faisais campagne, mes voix ne seraient pas les
siennes, elles pourraient donc s’additionner au second tour, et elle serait élue haut la main !
— Et alors ?
— Ce serait extrêmement drôle et, au point où nous en sommes, qu’avons-nous à redouter ?
— Hem… Sa personnalité est plutôt fantasque. Cette cavalcade avec Borloo…
— Ce simple tour de manège avec un vieux bambin lui a permis de prendre le contrôle du Parti
radical. Ça ne suffit pas à en faire une émule de Machiavel, mais enfin, elle a du ressort. C’est
pourquoi je lui ai proposé, à tout hasard, de nous rendre visite dans l’été de l’année prochaine,
pendant les marronniers, pour fournir à Paris Match un reportage équilibré : « La France profonde
de Rama Yade »…
— Je me demande s’ils n’y auraient pas pensé sans vous !
— Elle s’accorde sur de nombreux points avec nos exigences, s’il faut l’en croire, mais si elle
m’imagine tombé de la dernière pluie… Elle joue de son charme incontestable, mais auprès de
vous…
— C’est une politicienne de première force ! Avec des atouts extérieurs !
— Il faudra qu’elle s’engage à prendre Frémion au poste ministériel qu’il voudra. Avec Frémion
dans le conseil, pas de lézard !
— Sage précaution !
— Avec tous les amis que j’ai rencontrés au cours de ma pérégrination, je serais prêt à faire
campagne pour le seul plaisir de les revoir ! Je pourrais, sans forfanterie, être le représentant de
l’écologie en 2017, et on m’entendrait ! Je rassemblerais 15 % des suffrages, tant de droite que de
gauche, ce serait tout l’intérêt. Seul handicap : que Rama saute la barrière du premier tour devant
les candidats de la vraie droite, de la pseudo-droite et de la néo-gauche, qu’elle arrive au moins en
seconde position.
» Toutes mes voix se reporteront sur elle sans difficulté et les antagonismes des autres conduiront à
son élection triomphale.
— Et alors ?
— Et alors nous pourrons rentrer tranquillement dans notre manoir en nous disant que les centrales
nucléaires s’éteignent, que la folie recule. Vous verrez, Clara, nos chevaux applaudiront notre
retour ! »
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L’espoir de 2017 (III)
La berline grise se rangea contre le trottoir, l’homme de la sécurité en descendit, scruta la terrasse et
les alentours avant d’ouvrir la portière arrière. Rama Yade en descendit, considéra à son tour les
consommateurs attablés avant d’esquisser une petite grimace de dépit qui signifiait : Faire attendre
une femme comme moi…
Elle hésita un instant quant au choix d’une table, Clara leva le bras droit et la héla :
« Rama ! »
La jeune politicienne s’approcha.
« Qui êtes-vous ?
— Clara Vaillac, la compagne de Jean. Il ne pouvait venir et m’a déléguée auprès de vous, les
questions à régler étant de peu d’importance… Enfin, je crois…
— Hé, corrigea Rama en s’asseyant, il s’agit de préparer une exhibition dans la France profonde, ce
n’est pas une petite chose. Jusqu’en 2017, nous ne pouvons plus rien laisser au hasard !
— C’est vrai. C’est pourquoi l’idée de Jean de vous montrer en cavalière me paraît excellente !
Nous vous trouverions une magnifique monture blanche, pour le contraste. Savez-vous monter ?
— Non.
— On vous donnera un vieux canasson si doux que vous aurez l’impression d’être sur un tapis
roulant !
— D’accord.
— Je vous présenterai bientôt la photographe de Paris Match qui assurera le reportage, mentit
froidement Clara. C’est une femme remarquable, qui est très proche de Jean et qui vous admire
beaucoup. Si elle vous plaisait, je suis sûre qu’elle pourrait conseiller utilement votre
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communication. Elle est aussi agent littéraire et possède de nombreux relais dans l’édition et dans la
presse. En outre, elle est très belle.
— Aussi belle que vous ? demanda Rama tout à trac.
— Pas le même genre. Son expression devient facilement sévère, mais elle n’est jamais ennuyeuse.
— Eh bien, nous verrons. Je le disais à Jean, j’ai besoin de gens solides autour de moi, d’une équipe
personnalisée de jeunes radicaux de bonne graine, le Parti n’est qu’un nimbe.
— Belle expression, chère Rama, mais il faut entretenir la machine, accueillir des transfuges pour
disposer d’une majorité parlementaire sans laquelle vous ne pourriez gouverner qu’à cheval… et le
général Boulanger lui-même n’y parvint pas.
— Je peux déjà compter sur Éric Besson !
— Je crois que Jean apprécie peu ce personnage
multicolore.
— Je disais ça pour blaguer, chère Clara ! Encore qu’il
n’existe guère de pouvoir sans bouffons. Nous entretenons
aussi cette tradition en Afrique, avec notre propre faconde.
Comme nous avons le goût de l’interminable palabre qui se
conclut par des éclats de rire !
— Pour cet été, chère Rama, vous pourriez nous rendre
visite un jour, mais la propriété que nous venons d’acquérir
est en ruine, tout ira mieux l’an prochain, j’ai bon espoir d’y
adjoindre les terres avoisinantes, dont les bâtiments sont
plus sains. Ce serait le bon moment pour commencer votre
campagne de 2017. Tenez, voici une vieille photo du
Éric Besson vu par Véronèse
manoir que nous allons acquérir.
— Mais c’est un véritable château ! s’exclama Rama, admirative.
— Si vous voulez, mais aujourd’hui aucun particulier ne peut assumer seul les frais de restauration
de tels bâtiments, il faut passer par les Monuments historiques. Pourtant, rien ne vaut le calme de
ces vieilles demeures où nous avons joué tout enfant, connu nos premières émotions érotiques dans
les tâtonnements de l’inventivité pré-pubère, parfois aidée par le vétérinaire ou le curé du coin…
— Ces deux personnages se confondent, sur notre vieille terre d’Afrique, dans la personne du
sorcier.
— Durant l’été 2013, notre manoir sera, je l’espère, en état de vous recevoir. Un magnifique
reportage dans Paris Match préciserait que vous êtes là et, si j’ose dire, bien en selle. L’électeur est
un être tellement irrationnel, il enregistrera quelques jours de vacances en Berry comme un fait
politique !
— On ne lui laisse guère de choix !
— C’est vrai. En 2007, il aurait pu voter pour un éleveur de chevaux, assez bidon, mais qui pouvait
passer pour représenter le terroir…
— Toute l’affaire, chère Clara, c’est que le terroir ne représente plus rien, en nombre d’électeurs
s’entend. Il faut explorer la jungle des villes, les banlieues brûlantes, incendiaires et ça, je sais le
faire.
— Alors, réunissez sur votre tête la ville multicolore avec la terne campagne, et la France est
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sauvée ! »
Manoir en Berry (photo René-Jacques)
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4ÈME TOME - XXII
L’espoir de 2017 (IV)
Le narrateur est un homme comme les autres, incapable de contrôler l’irruption des personnages
dans son récit. Il assiste au renversement de leur fortune, de leurs sentiments, de leurs opinions, et il
doit s’en accommoder sans encombrer l’action de son intime avis.
Si Rama Yade n’était pas venue faire les yeux doux à Kub pour récupérer des voix écologistes lors
de la grande teuf teuf de 2017, je me serais aisément passé d’elle, mais elle avait forcé la porte du
récit à sa manière directe et riante et j’avais dû m’intéresser à cette étonnante créature politique,
doublée — nos fidèles lecteurs ne nous contrediront pas — d’une fascinante enveloppe charnelle !
J’avais récolté l’ironie d’Adèle au cours de cette étude, certes mineure.
« Je vois sans déplaisir, raillait-elle en tentant d’amenuiser sa voix grave, que le maître se
ramadicalise ! Il met subtilement ses vieux jours derrière lui ! Après la tumultueuse période Sabine
Harold, et votre tentative ratée de ralliement…
— L’admiration de certains facteurs personnels ne saurait être assimilée à un pur et simple
ralliement politique ! protestai-je. Je ne resterais pas de guimauve devant la personne intime de
Sabine Harold, mais je ne saurais demeurer de marbre. Même dormant auprès de vous, ma
conscience s’égare parfois…
— Si elle vous avait accordé un seul entretien…
— Cela, hélas ! ne s’est pas produit. Je ne lui ai d’ailleurs pas demandé audience pour éviter une
cruelle déception. Je passe sur le fait que votre précipitation, en livrant notre commun ouvrage au
pilon, a fait échouer une superbe provocation… »
Adèle ne put s’abstenir de ricaner.
« Et voilà que s’ouvre l’ère Yade.
» Le métissage intellectuel devient du dernier chic. Sortez donc avec elle, vous serez à la mode !
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— J’avoue, lui répondis-je sans confusion, que si elle m’offrait un soir la Closerie des Lilas aux
frais du Parti radical, ça m’amuserait, juste de voir la gueule de Sollers, celle de fog9 ou celle du
merveilleux Ambroise Pamou ! Elle me présenterait comme son professeur de philosophie — façon
Descartes auprès de Christine de Suède…
— Cette débauchée !
— Vous ne le prendriez pas avec hargne si, douée de la même intelligence politique, elle était
vieille, laide et édentée !
— Hem…
— Les Français ne sont pas encore prêts à porter à la magistrature suprême une vieille négresse sur
laquelle on ferait courir des rumeurs de sorcellerie ! En 2007, ils ont eu le choix entre deux
analphabètes et ils n’ont pas flanché !
— Vous déviez l’objet. J’ai moi aussi cerné le personnage de Rama Yade pour refréner votre
enthousiasme. Sénégalaise, née de parents sénégalais, au bord du grand fleuve…
— Elle se sera fait naturaliser. À la suite de problèmes familiaux, elle a passé son enfance en
banlieue parisienne.
— Sans doute, mais ce n’est pas aussi facile pour tout le monde. Puis, avec un tout petit diplôme
d’études politiques bien de chez nous, elle entre dans l’administration du Sénat à 23 ans !
— C’est ce que les anciens ouvriers du Livre nommaient : prendre une bonne mèche !
— Et vous ne voyez pas l’énorme coup de piston qui propulse cette jeune femme très libre et très
jolie au cœur de la classe politique française ?
— Je le vois. Son père a été le secrétaire privé du président Senghor, les vieux messieurs du Sénat
devaient se regarder comme ses oncles.
— Et la voilà, à trente ans à peine, nommée secrétaire d’État dans le premier des innombrables
cabinets Fillon !
— Le temps du jugement de l’historien n’est pas encore venu, chère Adèle. Souvenez-vous de ce
que j’ai observé plusieurs fois en société ces dernières années, sans être jamais contredit : on se
croirait dans un roman de M. de Sade, avec tout ce qu’il faut de vraies putains pour fouetter le train
de l’État. Philippe Sollers aurait là belle matière…
» Mais il est permis de remarquer que Rama Yade pulvérise le record détenu par le jeune Giscard
d’Estaing qui, secrétaire d’État à trente-deux ans, à la sortie du conseil, portait le petit chapeau
d’Antoine Pinay, car il avait du savoir-vivre.
— Et puis on la déplace, au lieu de la virer pour ses insolences, qui frisent le lèse-majesté, on lui
offre un placard doré à l’Unesco, avec le titre d’ambassadeur — ce qui est proprement inouï quand
on connaît les règles de la carrière ! Elle renonce à cette planque et se permet d’en démissionner
pour rejoindre la campagne avortée de cet avorton de Borloo…
— …et elle s’empare par surprise du Parti radical ! Là, vous êtes obligée de vous incliner devant ce
coup de génie politique !
— Elle se glisse sous le drap d’un fantôme ! Elle occupe le vide de sa vacuité même !
— Et si les électeurs aimaient les fantômes ? Et s’ils n’avaient pas peur du vide ? Ne sous-estimez
pas leur fantaisie ! — Ils nous ont souvent montré qu’ils sont capables du pire. Quel serait son
9 L’emploi de minuscules est à la mesure de ce minuscule crapaud de bénitier (lire sur ce site notre article « Dieu dans
le fog »).
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programme, à votre créature d’ébène ?
— C’est un point crucial à éclaircir, mais elle semble admettre la plupart des revendications de
Jean. Elle butte sur la suppression des autoroutes et celle de la circulation aérienne mais, dans
l’euphorie de la victoire.
— Simples promesses électorales… Et que faites-vous de sa sulfureuse personnalité ?
— L’histoire de France en a vu d’autres !
— Je ne veux pas évoquer sa vie privée, à ce qu’il semble, ni sa religion…
— Conformément aux règles de ce feuilleton !
— Mais enfin votre engouement pour cette négresse me déconcerte. Sa promptitude à se dévêtir en
toute circonstance ne vous gêne-t-elle pas, vous si puritain ?
— “Parce que pour elle être nue est son plus charmant vêtement.”
— Bien, mais vous connaissez la suite, puisque Charles Cros fait partie de votre panthéon intérieur !
— Avec qui voulez-vous que nous comparions ? Rama offre au monde une telle fraîcheur, elle
emprunte une part de son humour à notre vieille terre d’Afrique, berceau de la civilisation, c’est
prouvé — avec une culture souvent non écrite mais réelle. Elle ne traîne pas de notables scandales
d’ordre intimes derrière son absence de jupes ! Elle ne craint pas de se montrer vivante ! Elle
représente le visage de la France de demain ! »
Adèle me considéra avec une pitié mal contenue. Je sentis que je devais argumenter :
« Si vous prétendez faire refluer les mille apports successifs qui ont fait de
la France le pays le plus intelligent, le plus spirituel du monde, vous
retrouverez ce mot profond de Pierre Laval : “Ils ne nous laisseront que
l’Auvergne, personne n’en voudra.”
— Hem… La démographie obéit à des lois non écrites mais observables,
vous le savez.
— Nous allons fonder dans le vieux creuset français la race polymorphe de
demain !
— Et vous l’appellerez comment ?
— Homo variabilis !
— Décidément, vous voulez briller devant Rama Yade !
— Je me prépare sérieusement ! Notre approche de la réalité est sensiblement différente de celle de
nos frères noirs, et si vous y ajoutez une sensibilité féminine débordante comme celle de Rama…
Nous allons la rencontrer en un dîner intime chez Clara, Jean a tout prévu, a même préparé un
piège, elle ne va pas nous vamper sous vos yeux !
— Les esprits de la Brousse, du Fleuve et de la Forêt en décideront ! ricana Adèle. Je vais relire Ma
vie dans la brousse des fantômes10 pour me préparer à cette importante entrevue, qui pourrait
prendre une dimension historique ! »
10 My Life in the Bush of Ghosts, (Ma vie dans la brousse des fantômes) d’Amos Tutuola (1954), trad. fr. chez
Gallimard.
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4ÈME TOME - XXI
L’espoir de 2017 (V)
Clara et Jean avaient bien fait les choses : aucune fausse note, sauf à considérer les cinq étages d’un
escalier modeste comme peu dignes de la future tête de l’État.
Nous prîmes un verre, Adèle et moi, chez Perret en attendant l’appel de Clara. Rama avait annoncé
qu’elle viendrait « avec un ami », nous leur laissions le temps de se familiariser avec les lieux avant
de paraître.
Nous passâmes chez le poissonnier pour demander la livraison du plateau de fruits de mer pour six
personnes, dit « super-tanker » dans la demi-heure.
Ce qui fit réagir la caissière ;
« Cher monsieur, madame Vaillac est une de nos fidèles clientes, sans doute la plus charmante mais
elle a eu la distraction de ne pas payer !
— Nous allons y remédier », dis-je en lui tendant des billets.
En haut, Jean avait fait péter du champagne, Rama, étourdissante de sensualité, était accompagné
par un très beau garçon de son âge, de type occidental, qu’elle nous présenta comme « Thomas,
mon secrétaire et conseiller »…
Clara me présenta comme un ami de Jean « qui fait métier de philosopher ».
« J’adore la philosophie ! lâcha aussitôt Rama, faisant se relever un sourcil d’Adèle.
— Mon bon ami Jean pensait que nous étions faits pour nous entendre, madame », avançai-je avec
une déférence calculée retenant tout air de galanterie.
Nous prîmes un doigt de champagne avant que le livreur du poissonnier ne secoue la porte. La table
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était juste assez grande pour six personnes et le « super-tanker », d’une très belle présentation.
La dégustation des huîtres, coquillages et crustacés, avec la concentration de gestes qu’elle requiert,
permit à chacun de prendre la mesure des autres au fil de marques de politesse indifférentes.
Sauf la lèvre supérieure d’Adèle, qui se relevait un peu trop souvent, on ne ressentait de mauvaises
ondes, le compagnon de Rama suscitait la sympathie par sa gentillesse, elle-même tentait de cerner
qui nous étions, Adèle et moi, et restait en expectative devant mes cheveux blancs tandis que les
années n’avaient pas encore trop dégradé mon visage.
Clara assurait avec un tact parfait cette première phase de la prise de contact entre convives qui ne
se connaissent pas, proposant un ménetou-salon, ou un muscadet, « l’un plus floral, l’autre plus
vigoureux », précisait-elle avec un charme irrésistible. Et Rama se détendait tout doucement, qui
avait appréhendé que ce dîner pourrait prendre des formes politiques ennuyeuses. Elle sentait que
nous n’étions pas gens de cette sorte.
Jean et son frère, Étienne Liebig, avaient des liens avec une tribu de manouches vaguement
sédentarisée de la banlieue Est, du côté de Bagnolet.
Par une courageuse obstination, les juges compétents s’efforçaient de les retenir en prison pour de
menus délits au nombre desquels le vol de poules et de lapins figurait en bonne place.
Jean commanda, pour ce dîner officiel, trois hérissons farcis de tubercules sauvages et cuits dans
l’argile à son ami Iacha le Borgne. Il alla les prendre dans la terre encore chaude avec des gants de
feutre, les mit dans un cageot sur une serpillière mouillée et les ramena rue Boulard une heure avant
le festin.
Il cassa l’argile dix minutes avant l’arrivée de Rama et de son secrétaire et aligna les trois pièces
dans un grand plat de fonte qu’il glissa dans le four de la cuisinière réglé sur son feu le plus bas.
Nous avions fini de liquider gaiement le plateau de coquillages en aiguillant les anecdotes de Rama
sur son ancien parti. Elle riait sans se gêner :
« Les imbéciles ! Union pour la majorité présidentielle, ça ne veut exactement rien dire !
Programme : obtenir la majorité, c’est redondant !
— Voilà bien de la tautologie, dis-je pour l’approuver.
— Et la suite du programme, c’est de ne pas faire trop de bêtises pour être réélu ! Conservatisme et
attentisme sont les deux mamelles de ce pis sec !
— C’est pour garder l’assiette au beurre ! ponctua Jean en rigolant. N’oubliez pas l’assiette au
beurre, chère Rama, on l’appelle autrement, stock options ou parachute doré, sans compter des
prévarications ahurissantes, mais l’assiette au beurre se partage toujours entre gens de métier et
leurs hauts serviteurs. »
Rama, tellement délicieuse qu’il devient impossible d’insister sur ce caractère de sa personnalité,
releva une narine émouvante :
« Chère Clara, ça sent délicieusement bon ! Qu’est-ce que c’est ?
— C’est le plat du chef », lui apprit l’incomparable hôtesse en désignant Jean d’un mouvement
précis de ses paupières.
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Il se leva, magnifique de puissance en sa virilité alsacienne, et se rendit dans la cuisine. Adèle
appuya sa main sur l’épaule de Clara et l’y rejoignit.
Les bestioles étaient fondantes à souhait et Jean les trancha en deux d’un seul coup habile. Il les
présenta sur de larges et épaisses assiettes de poterie portugaise qu’Adèle apporta une à une car leur
dimension et leur poids les rendaient d’un maniement peu commode.
« Chère Adèle, faisait semblant de protester Clara, j’ai l’impression d’être invitée, c’est trop ! »
Le secrétaire de Rama Yade scrutait en connaisseur la chute de reins de ma compagne. Je hochai la
tête pour suivre son bon goût.
« Et voici le plat du chef ! » clama Clara, radieuse, quand les six assiettes furent apportées.
Il se présentait sous la forme d’une coque bien rôtie sur le dessus, avec un peu de vapeur s’élevant
tout autour.
« Je vous conseille de trancher comme ça, recommanda Kub en mettant son long couteau en biais,
par fines lamelles avant d’atteindre le cœur du chef-d’œuvre, la farce sauvage !
— Ce qui nous changera agréablement de la farce électorale, ajouta Adèle. Ah ! Jean, vous êtes un
homme merveilleux !
— Je le pense aussi, dit Rama. J’avais tellement aimé son passage chez Ruquier, où vous étiez
d’ailleurs près de lui. Quand je l’ai reconnu, à la terrasse du Rendez-vous, mon cœur a bondi, je me
suis permise…
— Vous avez bien fait, chère Rama », approuva Clara, sans ironie.
J’avais apporté deux bouteilles de vieux madiran, millésimées 1961 (il faudrait attendre encore
quinze ans avant l’arrivée de Rama sur la terre…) et Clara avait choisi aux Mille Papilles,
l’excellent caviste de la rue Daguerre, une plus légère côte-rôtie… plus légère au palais seulement.
« Cher Jean, c’est positivement délicieux ! jugea Rama. Par les esprits du Fleuve, de la Brousse et
de la Forêt, ça ressemble à du porc-épic !
— Succulent ! » apprécia son secrétaire — et, à l’évidence, son amant.
Je ressentais sa compréhensible animation comme l’illusion de ma jeunesse d’autant plus durement
que les marques d’intérêt de Rama à mon égard se multipliaient, alors que je n’avais encore rien dit.
Notre Kub se rengorgea un peu dans son côté manouche.
« Bien traduit, chère Rama, c’est le porc-épic de chez nous, l’excellent hérisson dont, en l’état
actuel de la loi, la consommation est répréhensible, alors qu’ils sont massacrés sur les routes par la
folie de la vitesse. Et goûtez-moi cette farce de feuilles, de mousses, de lichens, de racines et de
tubercules ! Jean-Pierre Coffe lui-même en serait éberlué ! »
Du plat émanait d’une telle déliciosité que nous nous régalâmes un moment en silence.
Rama, épatée et conquise, suggéra :
« J’ai bien envie de prendre le hérisson pour totem durant ma campagne de 2017 !
— Mais uniquement à titre de symbole de la défense de la nature, admit son secrétaire. Nous ne
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pouvons pas dire que c’est un mets délicieux, nous l’affirmerons lorsque nous serons au pouvoir !
Nous changerons alors toutes les lois absurdes ! »
Rama accorda à cet opportuniste une bise sans équivoque qu’elle commenta :
« Thomas comprend tout… »
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4ÈME TOME - XXII
L’espoir de 2017 (VI)
Le dîner avec Rama Yade, qui pourrait se changer, selon la prédiction sarcastique d’Adèle, en
événement politique de première grandeur, se déroule dans une ambiance très sympathique. Il
constitue le premier pas vers une alliance, à l’échéance de 2017, entre les radicaux valoisiens et les
écologistes radicaux emmenés par Kub et Frémion. Aucune question de fond n’a été abordée avant
les fromages, Rama s’est simplement plu à brocarder le sigle UMP, d’une pauvreté théorique
indépassable.
Gaston Roupnel, dessin frontispice de son livre
Histoire de la campagne française (Grasset, 1932).
Ce livre est disponible gratuitement sous forme
électronique sur le site de l’Université du Québec
à Chicoutimi.
La puissance des vins jointe à une aménité conduite avec une souplesse florentine avaient mis nos
invités en confiance. On allait causer, d’heureuse panse, à bâtons rompus.
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« Je suis un être exclusivement urbain, confessa Thomas. Si on me demandait d’aller à la
campagne, je ne saurais quelle direction prendre !
— Selon une pénétrante observation de Gaston Roupnel11, indiquai-je un peu trop doctement, les
campagnes se trouvent le plus souvent autour des villes… »
Un silence plus ou moins stupéfié accueillit cette affirmation mesurée. Jean, pressentant un
développement pataphysique, se mordait l’index gauche pour ne pas rire.
« On pourrait aussi bien soutenir le contraire ! répliqua Rama, très remontée (par le côte-rôtie et le
madiran).
— Précisez un peu, l’encouragea malignement Adèle, sur le ton du plus vif intérêt, votre point de
vue est renversant, dialectique ! La géographie humaine est là pour habiter la nature…
— Eh bien, supposez un homme en pleine brousse qui prend une direction quelconque, il finira par
rencontrer une ville…
— Ou une station-service, ce qui revient au même, ajouta Jean.
— À partir de là, continua Rama, notre géographe en herbe se renseigne, filant de ville en ville en
tenant compte de la position du soleil le jour, des grandes étoiles la nuit…
— Précaution essentielle, l’approuvai- je, le vieux truc d’Apollonios de Rhodes.
— Quand notre randonneur aura fini de relier ces villes en retrouvant la première, il sera sûr qu’il
n’y a que la campagne au milieu !
— Vous avez vraiment l’esprit de la brousse, la félicita Adèle. Vous partagez par le milieu le génie
d’Amos Tutuola !
— Mais, objecta Jean, s’il y a plusieurs villes, soit un nombre de points qui vont délimiter une
surface, il n’y a pas qu’une campagne…
— Il faut que j’y réfléchisse, concéda Rama, concentrée.
— Jean et moi, révéla Clara, lorsque nous vagabondons à cheval, avons pris l’habitude de nous
écarter des villes pour passer sans feux rouges ni angoisse d’une campagne à l’autre. Nous
possédons des cartes spéciales indiquant les passages sous les monstrueuses autoroutes, qui ne
relient que des abstractions. Nous travaillons d’ailleurs à les annoter pour l’U.C.F.
— C’est-à-dire ? interrogea Rama.
— L’Union des cavaliers de France. Vous n’avez pas eu vent de notre manifestation parisienne ?
— Je ne crois pas… hésita Rama.
— Quel beau succès ! N Nous étions trois mille un dimanche au petit matin dans les rues désertes
de Paris. Le cata clop ! cata clop ! des fers de nos montures sonnait gaiement sur le pavé, nous
croisions des fonctionnaires ébahis : un homme à cheval, c’est vraiment un homme !
— Ou une femme… compléta Adèle pour flatter Clara.
— Nous sommes passés devant un certain palais et nous avons bien ri ! L’entrée en est protégée par
un blindage à relèvement, ce qui est normal… mais la garde avait aussi fermé le vieux portail, sans
doute pour que les chevaux comprennent… »
Nous rîmes tous de cette fine saillie.
« Ces piétons n’en menaient pas large…
11 Gaston Roupnel, Histoire de la campagne française, Grasset, 1932.
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— On aurait pu les bousculer à coups de cravache et s’emparer du palais, imagina Jean rondement.
— Palais qui sera sans doute le vôtre en 2017, chère Rama », ajoutai-je cauteleusement.
Des éclairs d’acier passèrent dans les yeux d’Adèle devant cette galanterie ouverte. La beauté de
Clara devenait explosive et quant à Rama, elle devenait sous le compliment éclatante de lumière !
Elle sut renouer, avec intelligence et précision, le fil de la conversation :
« Vous battez donc, cher Jean, la campagne à cheval…
— C’est la théorie des campagnes jointives, compléta-t-il, que n’aurait certainement pas désavouée
Gaston Roupnel.
— Les villes sont naturellement en communication. Comment pouvez-vous en dire autant des
campagnes, argumenta avec une audace juvénile le brillant secrétaire de Rama.
— Au moyen des animaux, lui apprit Kub. Les animaux, les plantes aussi d’ailleurs, ne font pas
n’importe quoi, ne vont pas n’importe où. Les arbres se déplacent discrètement. Il suffit de suivre
leur exemple. Quand mon cheval se détourne d’une herbe, il en sait plus que moi, qui aurai besoin
d’une analyse chimique pour me convaincre qu’il a raison.
— Nos chevaux sont merveilleux ! ponctua Clara sans emphase.
— Le projet existe, avec nos amis, d’un grand reportage pour Paris Match qui me verrait parcourir
le Berry à cheval ! apprit Rama à son secrétaire.
— Mais, mais, mais… depuis quand savez-vous monter à cheval ?
— Depuis après-demain ! » assura Rama avec bonne humeur.
Nous goûtâmes tous ce trait d’humour africain.
Elle resta toute la soirée sérieuse et joyeuse à la fois, on se sentait en face d’une personnalité
politique de premier ordre et d’un bel avenir. Je feignais de rester impassible devant cette évidence
pour ne pas donner prise à la causticité d’Adèle, mais l’envergure politique de Rama me semblait
immense. Sa franchise dans les questions de personnes, la nouveauté de son programme radical
(dont nous ne connaissions rien encore), son charme charismatique, son humour détaché
m’impressionnaient vivement.
Lorsque nous nous levâmes, Adèle et moi, pour nous retirer, elle se dressa aussi, avec une grande
spontanéité, pour nous embrasser.
« Je compte sur vous, me dit-elle avec émotion. Vous possédez la sagesse de nos vieillards, je le
sens ! vous n’êtes blanc que par hasard. Je vous attends place de Valois… Venez vite, nous aurons
tant de choses à faire ensemble… » et elle me pressa les poignets de façon significative.
Nous serrâmes la main de son dévoué secrétaire, qui avait suivi son mouvement.
« Lisez Gaston Roupnel, leur conseillai-je en partant, car en 2017, il vous faudra labourer la
campagne ! »
L’Affaire Hem (tome 4)
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4ÈME TOME - XXII
L’espoir de 2017 (VII)
« Cette charmante femme n’a-t-elle pas balayé vos préventions ?
demandai-je à Adèle tandis que nous rentrions à pied à notre
domicile.
— Elle n’a rien avancé du tout. Elle vous a séduit sans rien dire !
Vous vous teniez ébloui par sa lumière noire !
— Il ne s’agissait que d’une première prise de contact. En tout cas,
vous ne lui refuserez pas une certaine simplicité.
— Oh ! jusque dans l’esprit !
— Il s’agit de séduire les électeurs, Adèle, les lecteurs de Paris
Match, les électeurs de 2017 !
— Hem… Vu la composition ethnique du pays à ce moment-là…
— Rama est un météore politique, mais elle percutera la carte
électorale sans provoquer aucun dégât. Vous avez senti que ce n’est
pas une mauvaise fille.
— Justement, entre les mains de qui cette oie noire va-t-elle tomber ?
Une fois élue, imaginez la catastrophe !
— Croyez-vous que nous n’y ayons pas pensé, Frémion, Jean et
moi ? Elle écoute les conseils de Jean, elle s’est jetée à sa tête parce
qu’elle aurait besoin des voix écologistes, et pour d’autres raisons
Yves Frémion, une
aussi, mais devant Clara, la lumière noire s’éteint…
personnalité politique qui
— Je sais, maître, je sais, ronchonna Adèle avec un peu d’humeur.
n’a rien à cacher !
— Jean va lui présenter Frémion qui serait un type idéal pour
canaliser et gouverner un succès éventuel en 2017.
Bruno Fuligni,
excellent explorateur
des États
imaginaires…
L’Affaire Hem (tome 4)
» Notre position est simple : elle doit croire qu’elle ne sera pas élue sans
nous et prendre, avant le scrutin, des engagements qu’elle ne pourrait pas
démentir une fois élue sans se déconsidérer.
— Machiavel est passé par là !
— Ironisez tant que vous voudrez ! Cette femme est un brillant météore,
rien ne lui résiste. Que se passerait-il si elle accédait à la magistrature
suprême en ayant simplement séduit le corps électoral ? Elle serait ellemême victime de contre-séductions ringardes. Des politiciens solides
comme Alain Juppé et François Fillon pourraient s’incliner sur ses…
genoux, comme on voyait sur les vieilles gravures contant l’histoire de
France lorsque j’étais enfant, il y a plusieurs siècles… Si Frémion
- L’espoir de 2017 (VII) -
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intervenait en tant que modérateur, comme je le souhaite, il en irait tout autrement !
— Contez-moi vos rêves d’utopie gouvernementale pendant que nous marchons, plaisanta ma
spirituelle élève.
— Un cabinet restreint : Intérieur, Relations extérieures, Commerce et Industrie, Éducation,
Culture. Pour la Culture, je crois que Jean suggérerait la nomination d’une femme remarquable qu’il
a rencontrée à Niort et dont il m’a un peu parlé.
— Hem… À Niort ?
— Pour l’Intérieur, Frémion y nommerait un de ses amis éprouvés, comme Bruno Fuligni, qui
connaît sur le bout du doigt toute l’histoire ignoble de la police, pour l’Extérieur, nous reprendrions
Juppé, s’il était encore en état de servir, ou Villepin, à cause de sa bonne mine, pour les deux autres
postes…
— Pourquoi ne prendriez-vous pas l’Éducation ?
— Dans l’état où elle est, vous voulez ma mort ! À condition que je sois encore vivant, j’aurais
atteint soixante-huit ans. Devenir ministre à cet âge, après une vie honorable, tiendrait du plus haut
ridicule.
— Je l’admets. Et les Finances ? Qu’on confie d’ordinaire à des fantaisistes !
— On les conjoindrait logiquement au Commerce et à l’Industrie.
— Et la Guerre, hein, la Guerre ?
— On lui attribuerait un secrétariat d’État symbolique, rattaché au Commerce et à l’Industrie. La
Guerre est finie. Mais pas le commerce des armes, dont la France est grande pourvoyeuse.
— Et la Justice ?
— La Justice est affaire toute d’administration, elle n’a pas besoin de ministère.
— Et la fonction présidentielle ?
— Dans un premier temps, Rama serait chargée de modérer les excentricités des capitalistes et des
grands industriels qui se moquent éperdument des conséquences sociales de leurs décisions. Elle
leur représenterait qu’ils ont encore besoin de l’image de l’État, qui n’est plus qu’un paravent, mais
qu’il ne faut pas crever ce paravent…
— L’image les fera sourire… avec Rama Yade derrière !
— Pas venant de Rama, qui est réellement centriste. Ils transigeront sur le court terme avec la
certitude de se rattraper très vite. Et puis un facteur irrationnel jouera : son incontestable charme, sa
magie noire…
— Si vous croyez que ces gens-là font du sentiment…
— Certes non, mais ils peuvent avoir besoin de la caution du chef de l’État pour mener certaines
affaires qui leur rapporteront des milliards.
— En somme, vous en feriez une démarcheuse populaire auprès du Grand Capital !
— Exactement. Il faudrait revenir aussi à une Constitution non régalienne, à la pratique du
référendum sur les grandes questions, comme l’abandon immédiat du nucléaire.
» Le Sénat serait supprimé, le mode de désignation des sénateurs est un scandale ! Pour les députés,
possibilité de révocation à tout moment par leurs mandants en cas d’ineptie.
— La campagne électorale va devenir permanente !
— Avec l’informatique, c’est possible, avec dépouillement automatique sous le contrôle d’experts
assermentés.
L’Affaire Hem (tome 4)
- L’espoir de 2017 (VII) -
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— C’est Kub qui vous a mis en tête toutes ces idées populistes ?
— Jean est un révolutionnaire à jet continu, on ne peut pas retenir toutes ses propositions, même de
mémoire. Sa fréquentation, à pied ou à cheval, fera le plus grand bien spirituel à Rama.
— Ou le plus grand tort politique. Jean passe pour être de droite à cause de ses liens avec Chasse,
Pêche, Nature et Traditions mais quand il sera dénoncé par Le Nouvel Observateur comme un pur
anarchiste, si Rama Yade, à ce moment, ne jurait plus que par lui, elle se trouverait complètement
disqualifiée.
— Permettez-moi une objection : Jean n’est pas exactement anarchiste, il ne réclame pas l’abolition
immédiate de l’État et l’instauration corollaire du communalisme.
— C’est parce qu’il n’y a pas encore pensé ! » persifla Adèle.
Nous arrivâmes ainsi à la porte de notre logis, rue des Artistes, ayant réformé le monde à la façon de
Picrochole. Adèle sourit et m’accorda une caresse :
« Je polémiquais par malice. Nous avons passé une soirée épatante, Rama est très sympathique, elle
aura bientôt près d’elle un vieux sage et, si elle met en œuvre ses idées sur la géographie, ça va
bouger dans le paysage ! »
L’Affaire Hem (tome 4)
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4ÈME TOME - XXII
L’espoir de 2017 (VIII)
Les deux amis causaient plaisamment en s’approchant de la terrasse
de la brasserie du Rendez-Vous.
« Tu vois, mon vieux, elle est là, elle nous attend. Le grand type en
costard gris en face, c’est son Agent de sécurité.
— Un flic ?
— Elle y a sans doute droit. Mais le Parti radical a les moyens, tu
sais. Quelle fille épatante ! Moi, je ne peux pas y aller à cause de
Clara, mais toi… Tu vas voir, c’est une fille du tonnerre !
— Tu sais, je me défie assez, à mon âge, de ce genre-là… et de
quelques autres.
— Mais, avec Rama, tu verras, ce ne sera pas la même chose. »
Le sourire puissant de la jeune politicienne les enveloppa alors qu’ils
se trouvaient encore à plusieurs dizaines de mètres de ses yeux et les
deux hommes se sentirent emportés par une espèce de tourbillon ascendant.
« Qu’est-ce qui se passe ? demanda Frémion, interloqué.
— Il se passe, mon cher, que Rama nous regarde vraiment !
— Je n’aime pas ces trucs de sorcellerie, moi, vaudou et tout le tintouin !
— Ne préjuge pas trop vite. Rama a le droit de posséder sa magie à elle… »
Ils atteignirent dans l’émotion la table de la jeune femme qui se leva pour embrasser Kub sous les
regards curieux de la terrasse, qui admirèrent en même temps sa merveilleuse chute de reins.
« Rama, dit Kub gravement, je vous présente le président Frémion, une des premières têtes
politiques du pays et un appui indispensable à votre louable projet de conquérir l’État.
» Son âge, sa longue expérience politique, sa culture le désigneraient naturellement à occuper, à
vos côtés, les plus hautes fonctions.
— Madame, je suis très honoré », s’inclina Yves Frémion avec une expression de galanterie toute
française tandis que ses battements cardiaques s’accéléraient devant cette somptueuse femelle noire.
Rama lui avait abandonné sa main avant de leur faire signe de s’asseoir.
« Je suis enchantée de faire votre connaissance, monsieur Frémion, commença-t-elle. Jean me parle
de vous avec une telle empathie ! Et je retiens comme important tout ce qui tombe des lèvres de cet
homme extraordinaire.
— Vous avez raison, madame, approuva Frémion avec chaleur, car chez Jean Kub, jamais un mot de
L’Affaire Hem (tome 4)
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trop : c’est un écologiste de la parole politique, avec lui, pas de déchets !
— Comme vous dites bien ces choses-là ! Puis-je me permettre de vous appeler par votre prénom ?
— Si vous voulez.
— Comme vous dites bien ces choses-là, Yves. »
Et Rama rit, radieuse, ses iris rayonnent et ravissent.
« Voilà donc les présentations faites, fit sobrement Kub. Yves est une personnalité politique
indépendante, vous pourrez dîner avec lui aussi souvent que vous le voudrez sans vous cacher, les
journaux du lendemain n’en diront rien.
— Je vois l’écologie, avança Rama avec son lumineux sourire, découvrant la barrière d’ivoire de
ses belles quenottes, comme un axe central de la vie publique.
— Excellent, se réjouit Frémion. La chape de la vieille politique a sauté en l’air comme le couvercle
du réacteur n° 4 de la centrale de Tchernobyl. Depuis cette catastrophe, le moindre idiot sait que les
politiciens ne gouvernent plus rien, leur rôle traditionnel est achevé, nous n’avons plus besoin
d’eux.
— Reprenez ces idées, Rama, conseilla Jean, et nous entrerons dans le vif du sujet.
— Bien sûr, c’est intéressant. Je pourrais être d’accord mais il faut que je réfléchisse.
— Le plus simple ne serait-il pas que vous nommiez notre ami conseiller spécial auprès de vous ?
Vous lui trouverez bien un petit bureau commode place de Valois. Le café, fréquenté par ces
messieurs de la Culture (direction du Livre et de la Lecture), est tellement sympathique ! On respire
la pérennité au milieu de ces vieilles pierres, et le Parti radical est bien là !
— Oui, j’y suis, j’y reste ! s’amusa Rama.
— Yves, poursuivit Kub, est un homme droit, désintéressé, modéré dans l’analyse, mais inflexible
dans ses résultats.
» Sa prestance naturelle, son maintien souriant, sa rigueur débonnaire, sa dialectique sans faille
appuyée sur de vastes connaissances sans cesse remises à jour lui permettraient de conduire les
débats les plus ardus contre les adversaires les plus retors — ceux qui, comme Juppé ou Fillon, ont
encore un avenir — et de les conclure à son avantage.
» Chez lui, la clarté de la thèse est servie par l’articulation d’une syntaxe si aisée qu’on ne la sent
même pas, la voix est chaude à l’oreille — on pourrait même la ressentir comme lumineuse —,
l’accent de nos vieilles terres d’oc lui forme un écho lointain… »
Kub avait donné ce portrait avec une émotion sensible, Rama éclata d’un grand rire.
« Au moins, cher Yves, n’avez-vous pas à vous garder de cet ami-là, selon l’antienne !
— Jean n’est pas un sentimental, vous savez, sauf…
— Oui, j’ai été reçue chez elle. Clara Vaillac est une femme merveilleuse ! Je l’aime déjà comme
une sœur.
— La surface politique de notre ami, continua Jean Kub, est beaucoup plus étendue qu’il ne veut en
convenir, parce qu’il n’a pas d’ambition à titre personnel. Tel Cincinnatus, il faut aller l’arracher
aux mancherons de sa houe pour le porter au pouvoir.
— Hé là, se récria Rama, c’était tout de même une dictature !
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- L’espoir de 2017 (VIII) -
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— Alors, chère amie, citez-moi d’autres dictateurs qui auraient démissionné dès leur mission
remplie.
— Hem… Vous avez raison.
— Il y a autre chose, chère Rama : en 2017, vous aurez quarante ans, ce sera encore un peu jeune,
dans les usages français, pour accéder à la tête de l’État. Giscard d’Estaing avait quarante-huit ans
en 1974. Mais sa classe a tout emporté.
» La vôtre fera de même mais votre personnalité fulgurante inquiétera sans doute de trop vieux
électeurs. Yves aura atteint soixante-huit lustres. S’il apparaissait clairement, au cours de votre
campagne, comme le futur chef de votre gouvernement, son évidente pondération, sa solidité
occitane rassureraient des électeurs timorés. Ils verraient deux générations au pouvoir se donnant la
main dans une entente harmonieuse…
— Mais bien sûr, approuva Rama avec un doux sourire.
— Il suffit que vous preniez la mesure de l’homme, que ses positions écologistes soient admises
sans restriction par le Parti radical, qu’il figure auprès de vous dans le rôle historique du sage
conseiller.
» Vous formeriez une couple politique crédible et séduisante qui vous permettrait de franchir
allégrement le léger handicap de votre âge.
» Si Frémion devait rester, philosophiquement, dans sa bergerie de Lodève, votre échec serait
certain. Il faut le convaincre, par tous les moyens que vous saurez inventer, de vous assister et de
faire don de sa personne à la France. »
Ainsi parla Jean Kub, avec un grand bon sens.
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4ÈME TOME - XXII
L’espoir de 2017 (IX)
« Chère Rama, conseillait Clara, vous avez tout ce qu’il faut pour réussir en 2017, il ne s’agit plus
que de vous fondre dans la paysage mental français… Et la France s’étend loin au-delà de la
banlieue parisienne.
— Je le sais bien, admit gentiment Rama. J’écoute et je suis tous vos conseils, vous me manifestez
tant d’amitié, tous les quatre !
Black Magic Woman..
— Un ami me contait cette infime anecdote ; son compagnon de comptoir se trouvait roulant avec
une voiture de police derrière lui. Il franchit une ligne jaune continue pour dépasser un petit
véhicule électrique, ce qui est autorisé. La voiture des flics se porte à sa hauteur, les deux roussins
discutent avant de lui faire signe de se garer. Sa bagnole, une Mégane, était en parfait état, ses
papiers en ordre et lui d’une tenue parfaite, mais avec les flics ou les gendarmes, vous savez, s’ils
sont décidés à trouver quelque chose…
— Oui, déplora Rama, ils ont un esprit administratif particulier.
— “Si je n’avais pas été black, tu vois, ils ne m’auraient pas arrêté. Ils ont été corrects, cela dit.” Et
mon vieil ami de lui répondre : “Moi, je n’avais jamais remarqué que tu étais black.”
» Voilà, chère Rama, la bonne manière, et vous l’avez. Comme le président Obama. Votre
intelligence politique, votre détermination et votre charme transcenderont la couleur de votre peau
L’Affaire Hem (tome 4)
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d’autant plus aisément que vous paraîtrez immergée dans le pays profond. Et elle se trouve, pour les
obtus, gommée par votre beauté.
» Il n’y a pour vous, qui êtes si brillante, aucun problème de négritude dans l’esprit populaire, vous
êtes d’abord une jeune femme splendide, intelligente et votre candidature à la magistrature suprême
apparaîtra comme naturelle — l’extrême droite raciste sera contrainte de se taire, tout en présentant
une femme blonde de type néo-aryen qui rassemblera derrière elle les archaïsmes provinciaux, et ils
sont nombreux…
»Vous avez connu la misère des banlieues avant que les hautes relations de votre père vous fassent
nommer administratrice au Sénat, presque toute votre vie s’est déroulée en France, vous parlez
notre langue avec une agréable fluidité, j’en entends beaucoup, même nés à Neuilly, qui seraient
fort handicapés sur ce point. Et puis il y a votre humour, qui court sous les mots comme une source
affleurante.
» Mais il faut, chère Rama, éviter certaines erreurs, comme cette facilité de vous mettre à poil dès
que l’envie vous en prend ! C’est très sympathique, mais ce n’est pas encore entré dans les
mœurs… officielles… de la frileuse classe politique française.
— Je ne peux pas m’en empêcher, je trouve cela plus naturel ! Dites-moi sérieusement, chère Clara,
la signification de ces minuscules bouts de tissu qu’on paye d’ailleurs une fortune, qui voileraient le
pubis et la pointe des seins, pour mieux les désigner aux regards éclairés tandis que le cordon du
string ne cache rien du cul.
» Quelle hypocrisie ! Lorsque je suis nue, eh bien, je me sens débarrassée de ces minces oripeaux
sociaux !
— D’accord, chère Rama, mais votre exposition devrait rester sous le feu compréhensif du soleil,
pas éblouir les voyeurs d’Internet ! Nagez, baladez-vous nue tant que vous voudrez, mais loin des
photographes. Et donnez des consignes strictes car ces gaillards peuvent vous zoomer à deux mille
mètres, comme il était advenu au président Chirac sur la haute plateforme du fort de Brégançon…
“J’avais les balloches à l’air”, reconnaissait-il militairement.
— Je vais essayer de me débarrasser d’eux, mais ils sont rusés comme des moustiques !
— Dès l’année prochaine, comme je vous l’ai proposé, si vous appreniez à monter correctement,
vous pourriez pénétrer la campagne française et, quand les conditions s’y prêteraient, donner de
petites conférences, animer des débats où paysans et ouvriers exprimeraient leurs soucis, et ils sont
nombreux !
— Je peux très bien faire ça.
— Vous vous façonneriez sans qu’il en coûte un sou une image populaire, car les petits journaux
locaux rendraient compte favorablement de votre passage. C’est ce qui est souvent arrivé à Jean au
cours de sa pérégrination de l’an passé. Il faut savoir vous faire aimer de ces gens de peu dont a si
bien parlé Pierre Sansot, qui n’était pas de gauche, ni même radical. Faites-vous donc choisir un de
ses bouquins par votre secrétaire, qui est charmant.
— Oui, Thomas est charmant, gentil et si dévoué.
— Il faut l’amener à cette idée de faire du cheval avec vous ! »
Rama eut une expression joyeuse, assez peu énigmatique :
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« Sous votre direction, je crois qu’il n’hésiterait pas à monter le fameux Pégase lui-même, mais je
tiens trop à ce garçon pour vous le confier !
— Nous l’avons tous remarqué, chère Rama. Le cheval ne serait qu’un symbole, on ne vous
confierait pas de pur-sang parce que c’est assez dangereux, et très coûteux en cas de casse. Une fois
que vous seriez bien en selle, l’année suivante, nous pourrions entreprendre une grande randonnée.
Jean pourra apparaître auprès de vous jusqu’en 2015 sans vous compromettre…
— Et vous, chère Clara ?
— Oh moi ! c’est différent, il suffit que vous me désigniez comme votre écuyère !
— D’accord.
— À partir de l’été 2014, il faudra renforcer votre communication. Adèle, que vous avez rencontrée
chez moi, pourrait rendre de grands services, d’abord en nous accompagnant car elle monte très
bien, ensuite en prenant contact avec les journalistes, qui l’écoutent toujours avec intérêt.
— Parce qu’ils ont des yeux ! plaisanta Rama.
— Si vous voulez.
— Mais je n’ai pas noté qu’un fort courant de sympathie passait entre elle et moi…
— Ne vous en inquiétez pas, c’est sa manière d’être. Préférez l’efficacité au sentiment.
— Le vieil homme qui l’accompagnait m’a paru beaucoup plus amène.
— Il vous aimait déjà beaucoup et votre rencontre a confirmé ses sentiments. Il pourrait vous être
utile d’une autre manière…
— Dites.
— Ces petites conférences impromptues que vous tiendriez au cours de vos randonnées cavalières
devraient être soigneusement préparées. Pour des sujets qui vous tiennent à cœur mais que vous
dominez mal, pour des études que vous n’avez pas le temps de mener, il pourrait vous préparer
des… argumentaires.
— Mais à quel titre lui demanderai-je cela, s’il n’est pas membre du Parti radical ?
— Parce qu’il peut le faire. Mais tout a un prix en ce monde…
— Là-dessus, aucun problème. Vous croyez qu’il accepterait de m’aider ?
— Si c’est moi qui lui demande.
— Ah ! chère Clara, comme vous êtes de si bon conseil !
— Avec nous quatre, vous disposeriez d’une équipe extérieure insensible aux différends naturels
dans un parti. Comme le déplore notre ami Yves Frémion, « pour exister politiquement, il faut
commencer par massacrer les concurrents de son propre parti… Ça ne m’intéresse pas. »
— Yves est une tête de première grandeur.
— Je pourrais mettre à votre disposition un appartement dans notre manoir, vos venues s’expliquant
par votre passion du cheval et de la campagne française. D’ailleurs, il vous serait aisé de faire
remarquer que les anciens présidents de la République virils, comme Félix Faure, effectuaient une
sortie à cheval au petit matin avant de se mettre au travail, tirant le timon du char de l’État
— Ça alors !
Il est même bien attesté qu’au matin de son dernier jour, le Président, ayant mal dormi, annula sa
promenade quotidienne car il avait choisi une nouvelle monture, dont il ne connaissait donc pas les
allures. De nos jours, il est devenu impossible de se rendre de l’Élysée au bois de Boulogne à
cheval…
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Tout ça est très intéressant, excitant, mais il faut que Thomas soit d’accord. »
Clara considéra affectueusement Rama.
« Si c’est moi moi lui demande… »
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4ÈME TOME - XXII
L’espoir de 2017 (X)
Nous nous régalions, chez Clara, d’un délicieux gigot d’agneau vendéen avec des mojettes d’Arçais
et une grande salade. Mais Adèle faisait grise mine au projet de Clara, que nous trouvions, Jean et
moi, excellent, qu’elle devînt l’attachée de presse de Rama Yade, voire la directrice de son bureau
électoral.
« Vous ne vous rendez pas compte, gémissait-elle, trois années d’efforts pour m’imposer dans le
monde impitoyable de l’édition seraient perdus ! On dirait : Elle veut entrer en politique, c’est une
aventurière sans scrupule. Si Yade est élue, elle deviendra ministre ou du moins sera son chef de son
cabinet et les hauts fonctionnaires devront apprendre à filer doux sous cette personnalité autoritaire.
» Le libraire Décarron a fait imprimer une petite brochure pour me nuire, contant sa mésaventure à
peine voilée et il la distribue gratuitement à sa caisse ! Ce pauvre imbécile se ridiculise un peu plus
mais je dois veiller à l’équilibre de mon image publique. Dans le monde de l’édition, c’est très
important.
» Si Rama perd l’élection, hypothèse à considérer, moi, je perds tout, je devrai dépenser autant
d’années pour rattraper le niveau que j’ai atteint dans les hautes sphères de l’édition. Je l’ai acquis à
la suite d’un malentendu, grâce à l’amitié de Gustavia aussi, et puis parce… »
Adèle s’interrompit en me questionnant des yeux.
« Vous pouvez continuer, dis-je, nous sommes entre intimes.
— Parce que, ces vieilles pourritures bourgeoises, je les fais bander, ceux qui le peuvent encore.
L’ectoplasmique Ambroise Pamou lui-même, dès qu’il a un peu bu, s’autorise à rêver.
— Tout n’est pas mauvais chez cet homme ! la complimenta Kub, tout en robuste discrétion
alsacienne.
L’Affaire Hem (tome 4)
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— Ma position ne pourrait s’officialiser qu’à la prochaine rentrée littéraire car, avec le succès
prévisible d’Un singe à Compostelle, je succéderais, de fait, à Gustavia et à Françoise Verny. Les
plumitifs du Figaro ne sont pas des charlots ! Ils m’ont vue avec Pamou, ils savent qu’il me
fréquente, et sans doute se sera-t-il vanté…
— Hem… fis-je, sans insister
— Ils me tiennent au moins pour son inspiratrice, sinon « la main qui fait tout », selon une célèbre
expression théologique ! Le singe va grimper au cocotier et on m’en attribuera tout le mérite. À
mon âge, c’est une parfaite réussite, une rente de situation que je n’ai pas envie de compromettre.
Succéder à Françoise Verny !
— Votre algarade avec ce con de Décarron, qui en multiplie la légende, vous a rendue populaire,
soulignai-je, ou fantasmatique pour les timides pervers du romanesque.
— Et vous voudriez que je risque de perdre cette position flatteuse dans une opération politique
douteuse ? Vous semblez oublier que mes principaux relais et… admirateurs sont au moins proches
de l’extrême droite, ils seraient indignés d’un éventuel engagement auprès de cette insolente
négresse ! Je ne parle pas du cas particulier de Philippe Sollers.
— Raisonnons, dit Kub. Nous sommes encore à des années de l’échéance, il n’est pas question de
vous enfermer dans un bureau étriqué place de Valois, encore que le quartier soit très agréable. Mais
nous avons pensé, Clara et moi, qu’une stratégie de ses concurrents pourrait introduire un loup dans
son entourage, recouvert de certaines caractéristiques… Et que plus tôt ils l’y mettraient, plus il
serait difficile à démasquer.
— Processus classique, approuva Adèle.
— C’est tout le ressort de l’hallucinante affaire Azeff, renchéris-je.
— Si nous amenons Rama à l’idée que les apports de ses collaborateurs doivent être mesurables, il
suffirait qu’ils passent par votre messagerie… suggéra doucement Clara.
— Ce serait un travail de fourmi ! Je ne veux pas perdre mon temps là-dessus !
— Beaucoup de ces papiers se jugeraient à la minute, optimisa Clara. Ce qui importerait serait de
surprendre où l’éventuel loup montrerait le bout de l’oreille !
— Je pourrais en enrichir certains, dis-je, qui aborderaient trop timidement nos propositions.
— C’est un travail trop lourd pour moi, soupesa Adèle, je ne peux pas m’engager dans une
entreprise aussi incertaine.
— Servez d’interface et je le prends en charge trois mois à l’essai pour m’amuser », proposai-je.
Adèle me considéra avec un peu de commisération.
« Si ce contrôle peut rester un moment secret, observa Jean, et s’il y a un loup, il serait d’autant plus
facile à démasquer. Nous le laisserions agir aussi longtemps que possible, pour qu’il n’en vienne
pas d’autre, avant que Rama ne le dénonce, lui arrache les yeux et lui inflige d’autres maltraitances
spectaculaires !
» S’ils apprennent qu’il existe un contrôle extérieur, ils devront modifier leur tactique, tout sera
alors affaire d’interprétation et de cohérence des apports de chacun.
— Je comprends mal que vous souhaitiez conforter l’existence politique de cette douteuse
aventurière, reprit Adèle avec assez d’aigreur. Sa vie privée semble assez heurtée, l’entraîner par
provocation dans un scandale ne devrait pas être très difficile. Déjà, un certain nombre de casseroles
L’Affaire Hem (tome 4)
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lui sont attachées, notamment une affaire de plagiat fort ridicule !
— Oh ! s’exclama Jean, pour le côté bling bling, on en a vu plusieurs qu’elle ne pourra jamais
surpasser !
— En politique, ma chère, dis-je, on doit faire flèche de tout bois. Imaginez l’état mental de
l’électeur lambda après cinq années d’hyperlibéralisme à la sauce hongroise et cinq années de
socialisme à la sauce hollandiste…
— Le malheureux ! Sa décapilotade lui permettra-t-elle de se rendre encore jusqu’au bureau de
vote ? Mais on aura instauré le vote électronique, avec tous ses trucages, d’ici à 2017.
— S’il réussi à voter, cette fois il ne se laissera pas mystifier : ni droite à paillettes, ni gauche de
paille !
— Il retournerait au centre de toutes ses déceptions… lança Jean avec humour.
— Et donc il voterait pour le Parti radical, surtout s’il était incarné par Rama Yade, cette déesse
médiane ! se moqua Adèle. Le regretté Éric Röhmer l’a ratée ! Imaginez ce film hilarant, bien dans
sa manière : La Femme du centre… ou La Danse…
— Tout est question de proportions, modérai-je. Les partis n’existent plus mais il y a une sociologie
de l’électorat. La structure moderne du travail élimine la conscience de classe chez les opprimés par
la multiplicité des statuts, la pénibilité physique du travail s’est allégée jusque chez les ouvriers du
Bâtiment. Tout ce qui penche vers le confort personnel entraîne attentisme, réaction douce…
» Rama est assez intelligente pour saisir et utiliser ces données : Ni droite ni gauche12 constituerait
un programme fort séduisant pour l’homme sans conscience de ce temps, surtout s’il était porté par
une créature fort séduisante… »
Adèle fit le geste d’essuyer une larme absente.
« Paix à leurs cendres !
— Qui enterrez-vous ?
— Mais Marx, Engels, Bakounine, Kropotkine et Élisée Reclus à vous entendre !
— Je ne crois pas qu’il reste plus de 1% du corps électoral qui connaisse ces cinq noms à la fois. Je
ne vous ai jamais enseigné que nous devions nous tenir dans une splendide intellectualité jusqu’à
devenir statuettes auprès de ces grands hommes.
— Tandis qu’auprès de Rama Yade, nous allons attraper une stature historique qui étonnera les
siècles !
— Ce n’est pas ça, chère Adèle, rectifia Clara, mais nous tenons là une vraie occasion d’agir en
nous amusant !
» Nous avons cinq ans devant nous, ce qui laisserait largement le temps à Rama de corriger
certaines erreurs récurrentes, comme cette manie de se foutre à poil au-dessus de 15 °C ! Je l’ai
invitée en Berry pour l’année prochaine, nous verrons bien si elle retient nos propositions, ou si son
principal souci consiste à paraître et à s’amuser.
— Parfaite alternative ! » admit Adèle avec un rire cynique.
12 ... ni culotte (note du webmestre)
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4ÈME TOME - XXIII
Sur l’oreiller...
Gustavia attendait son amant à la terrasse du Nemours en fumant avec délices une longue cigarette
turque. Elle le vit arriver avec le même émoi que la première fois — un émoi vraiment physique. Sa
démarche était plus élancée que d’ordinaire, diminuant la gravité de son maintien et il affichait un
grand sourire, qui se multiplia quand il aperçut son amante.
Lorsque le garçon eut pris sa commande et allumé d’un geste rond une autre cigarette à Gustavia,
elle lui dit :
« Vous paraissez tellement radieux ce soir… Vous êtes encore plus beau que d’habitude !
— Là n’est pas le plus important…
— Qui se cache où ?
— Au fond de votre cœur.
— Mais vous aviez une autre raison d’être joyeux que de me voir.
— C’est vrai, mais elle est bien moins importante et je suis prêt à la jeter pour vous.
— Vous risquez d’y perdre.
— Ça dépend où je jette… Sur votre compte en banque ?
— Vous venez de gagner quelque chose ?
— Sept millions de dollars ! Broutilles, mais ce qui me réjouit, c’est que je n’ai eu que deux ordres
à donner.
— Avec simplement l’instinct du trader ?
— Hem… non. Mon demi-frère Ohiko m’a transmis de Tokyo un avis qui ne serait valable que
quelques heures : l’argent fait le tour du monde mais il faut rester attentif au décalage horaire.
— Qu’allez-vous faire de cette manne ?
— Je ne sais. L’idée de créer une filiale en apparence indépendante me traverse quelquefois
L’Affaire Hem (tome 4)
- Sur l’oreiller... -
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l’esprit…
— Quel intérêt ?
— Les précautions ne sont jamais inutiles, et puis il y a l’avenir…
— Comment le votez-vous ?
— Avec vos yeux. »
Gustavia serra vivement la main du trader.
« Vous êtes un homme tellement adorable !
— Mais c’est moi qui devrais succéder au Vieux Crocodile et, pour des raisons techniques, quitter
l’Europe. Cela ne vous conviendrait peut-être pas de me suivre, tel est mon tourment.
— Il m’est déjà arrivé d’y penser.
— Pour quel résultat ?
— Je vous dirai cela tout à l’heure, quand vous m’aurez baisée à perdre haleine ! »
Sur l’oreiller, après une scène violente sur laquelle nous tirons le rideau impénétrable qui protège la
vie privée, Gustavia laissa s’apaiser les trémulations de son corps volcanique avant d’avouer :
« Personne ne m’a jamais mieux baisée que vous. Vous êtes l’homme de ma vie, et si un crack vous
mettait en guenilles, je vous en aimerais davantage !
— Les cracks se gèrent aussi, philosopha le banquier.
— Je pense à notre vie là-bas, à Saint-Martin et à Saint-Barth, à la merveilleuse liberté dont nous
jouirions avec votre yacht mais il y a un obstacle infranchissable : je suis interdite de séjour aux
États-Unis, ne me demandez pas pourquoi. »
Toussaint reçut cet aveu comme un choc électrique et releva son beau visage implorant au-dessus
d’elle.
« Cela tient au secret de mon passé, Toussaint. N’empêche que les Amerloques ont été
dégueulasses !
— Le pouvoir a changé…
— Pas les fichiers.
— Il faut que vous en parliez directement avec le Vieux Crocodile. Il connaît Obama et il peut le
joindre. Hem… Vous n’avez pas commis de crimes de sang ?
— Non… pas directement. »
Kéroungué se rejeta sur le traversin, deux ou trois hypothèses insatisfaisantes lui passèrent par
l’esprit avant qu’il ne s’endorme.
Gustavia, elle, se réfugia dans un rêve fou : le Crédit des Antilles entrait dans la rade de New York
et elle levait sa main droite plus haut que la statue de la Liberté pour saluer son retour aux
Amériques…
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- Sur l’oreiller... -
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4ÈME TOME - XXIV
Gustavia s’en va (I)
Ce soir-là, Sophie avait dû quitter le bureau plus tôt pour se rendre chez un habile dentiste qui
tentait d’améliorer encore son sourire hypocrite, tâche particulièrement ardue.
Mouchalon feignait de réfléchir, en tétant son cigare, aux
derniers projets funambulesques que des essayistes en
mal de publicité lui avaient soumis mais il semblait
exceptionnellement calme.
Gustavia saisit l’occasion et tourna son fauteuil vers lui.
« Monsieur le Président…
— Oui, Gustavia.
— Les circonstances qui nous gouvernent…
— Mieux vaudrait le contraire !
— Tout dépend… Pour moi, ces circonstances ont
beaucoup changé en quelques mois. Un malentendu qui
pesait sur ma vie vient d’être levé, et des perspectives…
— Vous allez vous marier ?
— Ce ne sera pas nécessaire — inopportun même. Mais voilà : durant mes dernières vacances, le
président du Crédit des Antilles m’a fait des avances…
— Quel âge a-t-il ?
— On ne le sait, il est né avant que l’état civil ne pénètre son île natale. Selon les vieillards de cette
heureuse terre, il était déjà âgé à leur naissance. Il se pourrait qu’il fût l’homme le plus vieux du
monde… et il est en pleine forme !
— Il est encore en état de vous faire des avances ?
— Il s’agissait de projets strictement professionnels.
— Dites…
— D’autre part, un vieillard intelligent pourra toujours trouver le moyen de… séduire une femme
inventive !
— Hem…
— Eh bien, mon intimité avec Toussaint Kéroungué, qu’il considère comme son fils, lui est allée
droit au cœur et il m’a offert de m’associer au destin de sa banque.
— Et vous avez accepté ?
— Tout le monde en aurait fait autant.
— Si bien que vous allez me quitter ?
— Oui.
L’Affaire Hem (tome 4)
- Gustavia s’en va (I) -
291/500
— Ah ! Gustavia, le malheur est sur moi ! Sans vous, ma maison n’existe plus.
— Allons… les cimetières sont pleins de gens irremplaçables. Vous avez la manière, la prestance, le
bagout, ce côté grand-bourgeois sympa qui convainc et vous avez la chance de travailler dans le
quartier bobo. Pensez à enlever votre cravate et fréquentez les endroits branchés. Vous y attraperez
facilement une très jolie fille, que vous paierez, la première fois… Si elle n’accroche rien, avec mon
carnet d’adresses, vous en changerez. Trouvez une fille qui me ressemble et dites que c’est ma
petite sœur.
— Personne ne pourrait vous remplacer, Gustavia. »
Elle sourit gentiment au vieillard désemparé.
« Je ne voulais pas vous laisser tomber comme cela, monsieur le Président, j’ai pensé…
— Quoi donc ?
— La chose paraît baroque mais c’est Adèle Zwicker qui va me succéder à la tête du bordel
germanopratin.
— Non !
— Cela ne fait aucun doute. Quand elle ne déjeune pas avec Ducousset, c’est avec Carcassonne,
Roberts ou Teresa. C’est une fille remarquablement intelligente, de type sadique, elle va faire du
dégât chez ces vieux pervers masochistes ! Après ce que je n’ose qualifier de “mon interlude”, le
règne de Françoise Verny sera enterré au profond. Vous devriez vous l’attacher. Évidemment, elle
vous coûterait plus cher que moi !
— Mais je n’en ai pas les moyens, voyons !
— C’est elle qui vous les donnerait en vous proposant des best, pas forcément dans vos idées mais
ça maintiendrait votre statut social et vous y trouveriez encore des bénéfices.
— Je ne veux plus publier des livres de merde comme le Kub ou ceux de Corinne Maïer ! Savezvous que cette salope prétend me traîner en justice pour une simple histoire de gros sous !
— Pour le Kub, c’est vous qui l’avez trouvé. Mais la Zwicker a su gérer le best et l’auteur, qui n’est
qu’un homme de paille.
— Alors, qui a fabriqué le Kub ?
— Quelqu’un de son entourage à elle, un vieux avec une grande expérience de l’édition, comme
André Bercoff ou Lionel Duroi.
— Duroi n’est pas si vieux…
— Conciliez-vous la Zwicker, et les éditions Mouchalon seront sauvées !
— Au prix d’une humiliation permanente. Savez-vous qu’elle s’est déjà permis de me frapper ?
— Le bruit en a couru. Simple incident. N’y pensez plus.
— Je me sens l’âme d’un chien sous la cruauté de son regard sadique.
— Cessez d’affronter ses yeux autoritaires. Apprenez à vous soumettre ou vous serez encore battu !
— Elle ne saura pas faire votre travail, amadouer la critique, tant mâle que femelle, avec votre
charme, Gustavia.
— Merci, monsieur le Président. Laissez-lui désigner elle-même votre nouvelle attachée de presse.
Elle doit bien avoir des amies qui cherchent un emploi, puisqu’on ne trouve plus de travail avant
trente ans et qu’à trente-cinq, c’est le chômage jusqu’à la retraite.
— En somme, vous voudriez que cette harpie prenne le contrôle de ma maison !
L’Affaire Hem (tome 4)
- Gustavia s’en va (I) -
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— Ce serait une solution de secours. Une autre serait que vous preniez noblement votre retraite…
Voue en avez tous les moyens, et madame Mouchalon assure l’entretien de l’hôtel particulier où
vous logez… Rue du Cherche-Midi, c’est joli !
— Ah ! Gustavia, ne me parlez pas de cela ! Moi qui n’ai jamais travaillé, pourquoi voudriez-vous
me jeter dans la catégorie de ces vieux lézards sarcastiques, anciens soixante-huitards qui ont pris la
clef des champs à cinquante ou soixante ans, avec des indemnités, des primes, et qui vont peser, à
ne rien faire, sur le budget national pendant un demi-siècle. On n’en finira donc jamais avec Mai68 ! Même si certains, comme le trotskiste en peau de lapin Henri Weber, ont su devenir sénateurs
assez tôt !
— N’y pensez plus, monsieur le Président. Vous avez trop lu Paul-Marie Coûteaux, ça vous
échauffe la bile, comme eussent dit les médecins chez Molière et, à votre âge, un accident cérébrovasculaire est si vite arrivé ! »
Le vieillard se rejeta brusquement dans son fauteuil branlant, son teint ordinaire de navet blanc vira
au rouge piment et sa figure se crevassa selon les rides sèches de cette épice, il gémit
lamentablement :
« Gustavia ! Gustavia ! »
Ses yeux pâles tournèrent ne laissant plus voir que la sclérotique et, après un sursaut comique, il
s’effondra, sa tête heurtant le sous-main de son bureau.
L’Affaire Hem (tome 4)
- Gustavia s’en va (I) -
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4ÈME TOME - XXIV
Gustavia s’en va (II)
Pressentie par le Vieux Crocodile pour prendre la direction de la nouvelle agence du Crédit des
Antilles, à Bruxelles, Gustavia vient d’annoncer, avec ménagement, son départ au Président
Mouchalon qui subit, à cette mauvaise nouvelle, un malaise sérieux qui, à son âge et dans son état,
eût pu laisser craindre le pire : la disparition du principal héros de notre feuilleton !
Cette fois, ce n’était pas du pipeau. La figure de l’éditeur ressembla soudain à un vieux piment
racorni. Gustavia blêmit, se leva, se précipita dans le petit couloir pas trop sale jusqu’au bureau de
Mac Milou, qui était en train de téléphoner.
« Benoît, jeta-t-elle en poussant sa porte sans frapper, Benoît, le Président subit un malaise grave, il
faut appeler les pompiers ! »
Mac Milou transmit l’injonction à sa secrétaire pendant qu’il se saisissait d’un flacon de whisky
pour gagner le siège social fictif des éditions Mouchalon. Le vieillard, un peu redressé, crispait ses
mains molles sur sa gorge, au bord de l’étouffement.
« Ouvrez-lui la gueule, Gustavia ! » commanda Mac Milou dans la langue des casernes.
Avec répugnance, notre héroïne passa de l’autre côté du bureau et porta ses mains si précieuses sur
le menton et sous le nez du branquignol avant de le forcer à desserrer ses lèvres.
L’Affaire Hem (tome 4)
- Gustavia s’en va (II) -
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Mac Milou avait sauté sur le bureau chancelant et il commença à délivrer du whisky dans la gueule
ouverte, ce qui produisit un résultat inespéré.
La glotte circula en mouvements avides et Mouchalon rouvrit son œil pâle. C’est à ce moment que
le lieutenant Lanternier, des sapeurs pompiers de Paris, franchit la porte du petit bureau, qui était
restée battante.
Qu’on imagine la stupéfaction de ce sous-officier devant ce tableau pittoresque ! L’incomparable
Gustavia soutenant de ses mains délicates la nuque de l’affecté tandis que Benoît Mac Milou, à
genoux sur le bureau, lui délivrait le liquide salvateur en un mince filet, à la régalade.
« Et c’est pour ça que vous nous avez appelé ? s’indigna le lieutenant.
— Il ne s’agissait que d’un traitement d’attente, mon lieutenant », repartit respectueusement Mac
Milou en redescendant du bureau.
Deux sapeurs se tenaient dans le couloir avec un fauteuil-brancard.
« Sylvie ! héla le lieutenant.
— Oui, chef ! » lui répondit une superbe femme qui remplissait fastueusement tous les plis de son
uniforme.
Elle joignait à ces avantages celui de la jeunesse et, sous sa casquette réglementaire, une longue
chevelure rousse aux reflets d’incendie. Elle portait aussi des galons de sous-lieutenant, et un
stéthoscope.
Elle sourit à Gustavia, qui dénoua la cravate de l’éditeur et ouvrit sa chemise, ce qui lui permit
d’appliquer l’écouteur corporel.
« Ça vasouille un peu, diagnostiqua-t-elle assez militairement. Je suggère qu’on le transporte aux
urgences pour le regonfler. »
Le lieutenant fit un signe et les deux sapeurs pénétrèrent dans le petit bureau avec le fauteuilbrancard ; Gustavia se recula, un solide gaillard saisit Mouchalon sous les cuisses, le souleva,
appuyant sa tête ballante sur son torse et le déposa dans le brancard. L’instant d’après, on l’emporta.
Mac Milou, suivi de Gustavia, regagna son bureau.
« Que s’est-il passé, chère Gustavia ? s’émut-il. Je ne comprends pas. J’ai toujours connu le le
L’Affaire Hem (tome 4)
- Gustavia s’en va (II) -
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Président, depuis que nous sommes associés, bon pied bon œil… Il est vrai qu’on meurt à tout âge.
— Je venais de lui annonce mon départ.
— Quoi ? »
Et Mac Milou se trouva au bord du malaise qui avait terrassé son confrère.
« Ce n’est as possible, Gustavia. Dites-moi que ce n’est pas vrai !
— Mais enfin, mon cher, vous êtes en pleine forme, auprès de ce vieillard obstiné. Avez-vous
jamais pensé que j’occupais là une position digne d’une femme telle que moi ?
— Non, Gustavia, j’y voyais un pur miracle, vous le savez bien, j’étais à vos genoux, mais je
n’avais guère à vous offrir. Je ne suis qu’un petit éditeur d’extrême droite de conviction…
— Vous défendez vos idées, Benoît, ce n’est pas pour me déplaire. Moi aussi, je suis de droite, mais
il y a les affaires…
— Pourquoi vous quittez-nous, Gustavia ? s’enquit Mac Milou au bord du sanglot.
— Eh bien, mon cher, il y a que j’ai accepté, sur la proposition du Vieux Crocodile, de diriger la
nouvelle agence que le Crédit des Antilles ouvre à Bruxelles.
— Le Vieux Crocodile ?…
— Oui, c’est un private joke. Le Vieux Crocodile est notre chairman. J’ai passé, hem… quelques
semaines merveilleuses avec lui au cours du dernier été dans sa belle résidence de Saint-Barth. Il
possède une plage, bien sûr et, ancré à un demi-mile, ce vieux yacht magnifique, entièrement
restauré, avec un équipage anglais. C’est cela, la classe, Benoît !
— Je comprends, loin des pavés gras de la rue de Lancry… — Le Vieux Crocodile est un homme
d’une pénétration extraordinaire, alliée à une discrétion très anglaise. Je n’ai pas besoin de vous dire
qu’il appartient aux services de Sa Très Gracieuse Majesté de puis la reine Victoria sans doute, car il
est très âgé. Il tient encadré dans son bureau une photographie dédicacée « À l’un de mes plus
fidèles sujets », sur laquelle il casse son corps interminable sur les doigts de la jeune Reine
Elizabeth, qui n’avait pas encore vingt-cinq ans…
— Impressionnant…
— J’ai fini par avouer au vieux que je tenais chez lui, par hasard, un rôle de comédie…
— C’était la vraie énigme de Saint-Germain-des-Prés, Gustavia !
— Le Vieux Crocodile a tout arrangé. Je vais recevoir un passeport spécial pour les États-Unis où
un… malentendu m’avait fait inscrire sur la liste noire de la CIA. La vie recommence !
— Et vous oublierez vos vieux amis de l’édition ?
— Mais non ! Je vous aime beaucoup, Benoît. Si vous êtes gêné un jour, pour de petites sommes, ou
des délais, je serai là. »
Mac Milou porta ses mains devant ses yeux et, sans plus de retenue, éclata en sanglots pathétiques.
Gustavia s’en fut sur la pointe des pieds.
Dans le bureau des éditions Mouchalon, elle transféra ses dossiers personnels sur une clef USB
avant de les effacer de la machine. Elle descendit l’escalier pas trop sale avec des sentiments mêlés :
la pauvreté des lieux avait quelque chose d’assez romantique. Mac Milou n’était pas vraiment un
bourgeois.
Dans la cour, elle avait ouvert la portière de son Aston Martin quand elle se ravisa. Elle sortit dans
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la rue de Lancry, le cœur e chamade, et se dirigea du côté du petit bistrot où elle passait au moins
deux fois par jour, en comptant le café du matin.
Le patron torchonnait ses verres et trois cloches, jamais les mêmes, tenaient un coin du comptoir.
« Qu’est-ce que vous prendrez, madame Gustavia ? demanda Émile.
— Un dernier verre.
— Comment ça ?
— Je vous fais mes adieux, Émile, car je vais travailler ailleurs.
— C’est dommage, se permit de regretter le vieil homme, on était habitués à vous voir, toujours
gentille, et tellement… »
Il suspendit sa phrase. Pour effacer sa gêne, Gustavia fit un signe de tête pour indiquer qu’elle avait
compris, et un autre en direction des trois cloches.
« Messieurs, annonça Émile, c’est la tournée d’adieu de madame.
— C’est pas de chance ! » fit l’un.
Ils prirent trois cheminées de gros rouge. Le patron s’enquit :
« Toujours dans l’édition ?
— Non, dans la banque cette fois. Il faut savoir se renouveler.
— Et une belle place ?
— Très belle.
— Alors, elle vous ira bien. »
Elle avait pris un petit muscadet ; elle tapota sur son billet pour signifier que les cloches pourraient
encore boire et serra la main du patron.
Installée dans sa voiture, par un mouvement de pitié, elle appela Mac Milou, dont les sanglots
recommencèrent en entendant sa voix.
« Allons, cher Benoît, il ne faut pas vous mettre dans des états pareils ! Bruxelles n’est pas si loin.
Vous viendrez m’y visiter un jour… un jour que nous serons libres tous les deux.
— Vrai, Gustavia ? Ce volcan qui me consume…
— Comme vous dites bien ces choses-là, Benoît… Mais quand vous viendrez à Bruxelles pour…
moi, soyez très prudent, car il existe en cette ville un autre éditeur qui se nomme Mouchalon, sans
lien de parenté avec le nôtre. Ne vous laissez pas attraper par l’homonymie !
— Je n’y penserai pas un instant, Gustavia ! Je me demande encore pourquoi je me suis embarrassé
du premier. »
L’Affaire Hem (tome 4)
- Gustavia s’en va (II) -
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4ÈME TOME - XXIV
Gustavia s’en va (III)
L’annonce du départ de Gustavia passa comme un tsunami sur Saint-Germain-des-Prés. Seul
Ambroise Pamou demeure impavide.
D’abord, on refusa d’y croire mais Mouchalon, hors de danger, confirma la nouvelle — ce qui
provoqua des échanges au niveau le plus élevé entre les décideurs éditoriaux sur le thème :
Comment garder Gustavia parmi nous ?
Quand Mac Milou spécifia à Richard Ducousset qu’elle quittait le monde de l’édition pour la
banque, le vieux renard comprit que tout était perdu… sauf à inventer un miracle qui la retiendrait,
capable de la séduire davantage que la situation extrêmement brillante qu’on lui offrait à Bruxelles.
Il se tenait à son bureau dans une telle immobilité bouddhique que sa première secrétaire, inquiète,
appela en catimini son médecin. Celui-ci vint par-derrière, sur la pointe des pieds, et constata à une
infime pulsation de la nuque une respiration espacée mais régulière. Il conseilla tout de même à
l’assistante d’aller prendre de la Ventoline à la pharmacie du coin pour le regonfler au besoin.
Jusque humainement, les banquiers européens se révéleraient plus intéressants que les pitoyables
littérateurs germanopratins… Ducousset cherchait la clef de cette énigme car Gustavia, qu’il avait
peu vue en toutes ces années, l’avait allumé lui aussi. Heureusement, Adèle était venue.
Désespéré, Charles Dantzig tenta, peu sérieusement, de se pendre dans son bureau des éditions
Grasset avec une cordelette de hasard : il ne réussit qu’à démolir une chaise et ses lunettes, ce qui le
calma. Les lunettes sont mal remboursées par la « sécurité sociale » pour des raisons qui restent
hautement mystérieuses — et les chaises de bureau, pas du tout.
Après quoi, ce célèbre zèbre, une des premières figures de notre feuilleton, dicta une lettre de
soixante pages transposant son chagrin qui fut mise en librairie trois jours plus tard, inspira à Yann
L’Affaire Hem (tome 4)
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Moix, dans Le Figaro littéraire, un de ses meilleurs articles de l’année, sous le titre « Le retour
fracassant de l’hétérosexualité », et atteignit les cent mille en deux semaines.
Cette intense passion transgressive émouvait tous les sexes !
Dominique Gaultier, ce vieux dilettante, était assailli de suggestions sur l’air trivial : Vous qui avez
couché avec elle, vous devriez savoir comment la retenir… Il y répondait par son célèbre
ricanement racinien et se justifiait :
« Laissez-moi d’abord finir mon prochain catalogue, c’est plus important… »
Philippe Sollers, dont on se souvient de la complexité de ses relations avec Gustavia, qui veillait à
lui accorder régulièrement déjeuner ou dîner, était effondré mais s’efforçait de le dissimuler. Une
jeune secrétaire, qui eût pu corriger presque tous les désirs, parait au plus pressé des appels qui
remontaient jusqu’à lui.
Il avait joint Antoine Gallimard dont le yacht cinglait vers Constantinople pour le supplier de
conjurer la catastrophe :
« Vous seul, mon cher ami, pouvez retenir Gustavia parmi nous. Comment ? En lui offrant la
position la plus flatteuse dans votre maison — et dans Paris —, celle de devenir mon adjointe,
appelée à me succéder… au jour inévitable où je passerai l’arme à gauche.
» Entre une telle position intellectuelle et de misérables trafics de devises, le jeu de bonnes et de
mauvaises actions, je suis sûr que Gustavia nous resterait.
» Je viens d’ailleurs de lui adresser une longue et habile lettre manuscrite en ce sens. Mais c’est à
vous que la décision revient, mon cher ami… »
Et Sollers lui redonna les numéros de téléphone confidentiels de Gustavia.
« Je vais faire une démarche auprès de cette charmante femme, promit Antoine mais soyez sans
illusion, Philippe, les agences du Crédit des Antilles de Paris et de Bruxelles vont fonctionner en
synergie et, si j’ose dire, en famille.
» Sur le plan financier, je ne peux pas suivre, je ne peux pas me la payer pour vous, et sur le plan
nautique, eux aussi ont un yacht, et il est plus beau que le mien !
— Le vôtre est très élégant, Antoine !
— Mais sans Gustavia à son bord. »
Il y eut un ressac dans le radiotéléphone.
« C’est complètement idiot d’avoir un yacht sans Gustavia s’offrant au soleil sur le pont », déplora
le sensible navigateur.
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4ÈME TOME - XXIV
Gustavia s’en va (IV)
Dans sa chambre, Gustavia séchait les larmes d’Isaure, qui gémissait :
« Mon amour…
— Mais quelle difficulté, chérie ? Le train est très rapide… et en voiture à 130, à peine deux petites
heures. Dès la frontière passée, tu mets la gomme !
— Ce ne sera plus pareil, voilà… Ici, c’était parfait… Si je suis le mouvement de mon cœur, je serai
à Bruxelles un jour sur deux, et ce sera la rupture avec Sabine, que j’aime aussi beaucoup…
— Je viendrai à Paris au moins une fois par semaine.
— Mais pas pour moi ! »
Elles s’étreignaient passionnément quand le radiotéléphone sonna. Gustavia, qui avait laissé tourner
ses répondeurs, pensa que c’était Toussaint, ou le Vieux Crocodile, ce numéro peu communiqué.
Elle entendit une voix qu’elle ne remit pas tout de suite :
« Madame Gustavia Schumacher ?
— Elle-même.
— Ici, Antoine Gallimard, depuis la mer de Marmara…
— Pourquoi pas, Antoine ? Comment allez-vous ? Par bon vent ?
L’Affaire Hem (tome 4)
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— Je voulais m’offrir un petit tour de Bosphore. Et la mer Noire, on n’y pense pas assez !
— Et me saluer depuis ces rives lointaines, comme eût dit Louis Brauquier. Comme c’est gentil !
— Sollers m’a appelé, tout alarmé, la voix étranglée de pleurs. On croit que vous allez quitter SaintGermain-des-Prés…
— C’est exact.
— Si je pouvais éviter cette perte pour tout le monde…
— Je ne vois pas comment, Antoine…
— Je viens d’y réfléchir deux heures dans mon roof…
» Il faut que nous parlions seule à seul, Gustavia. Un coursier de ma maison va vous apporter un
billet d’avion pour Constantinople. Venez, nous causerons… Les choses se sont mal passées entre
nous, j’ai été maladroit, négligent. Tant que vous restiez chez cette vieille canaille de Mouchalon, je
me sentais tranquille, bien à tort.
— Ce n’était pas très gratifiant. J’avais mes raisons… Un grave malentendu aujourd’hui levé… Et
puis le personnage du Président Mouchalon me distrayait à chaque instant par son bidonnage
bidonnant !
— Vous avez repoussé des propositions flatteuses, à ce que je crois savoir…
— Elles étaient pour moitié au moins de nature sexuelle, Antoine. Et je me suis assagie. J’ai
rencontré l’homme et la femme de ma vie !
— Hem…
— Je ne suis pas une femme dans ce genre-là. Je ne colle pas à la folle légende qu’on m’a tissée…
souvent par dépit.
— Oh ! je n’en doute pas, Gustavia, mais votre fantastique beauté égarerait Emmanuel Kant luimême !
— Prendre un verre sur votre yacht à Constantinople, pourquoi pas ? Mais c’est trop tard
maintenant, Antoine, je me suis engagée, les travaux de notre siège bruxellois vont s’achever.
L’ouverture de mon agence donnera lieu à une grande fête, tous les directeurs internationaux
viendront, les principaux banquiers européens seront là et notre chairman lui-même. Tenez, je vous
invite !
— C’est très aimable, mais vous allez désespérer Sollers !
— Je n’ai jamais maltraité ce beau vieillard, loin de là !
— Le bruit en avait couru, pourtant.
— Rumeur réchappée d’un de ses célèbres romans !
— Ce qui est certain, c’est qu’il s’est passé quelque chose entre vous, puisqu’il m’ confié, sous le
sceau du secret, qu’il ne pouvait rien m’en dire…
— Pure subtilité à la manière de Montaigne, l’autre Bordelais célèbre, “parce que c’était lui, parce
que c’était moi”… Sollers a pu souffrir sous mes yeux de n’être plus le bordelais jeune homme
rêveur du Parc, qui se demande s’il va sauter la bonne…
» Le temps, inexorable, a passé, je ne peux pas le renverser pour lui, comme dans un étonnant
mythe platonicien, il est couvert de gloire et… de nombreuses attentions. Il dirige votre maison
quand vous n’êtes pas là. Ne vous inquiétez pas, il nous fait une scène sénile mais il va m’oublier
dans ces bras-là… — Donc, votre décision serait irrévocable ?
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— Vous le sentez bien. Je retourne aux grandes affaires. Je commençais à en avoir assez de tous ces
petits crevards littéraires ! Qui se croient intelligents dès qu’ils ont versé dans la pédérastie. Vous
savez ce que Paul Claudel écrivait à votre grand-père, Antoine ?
— Non. Je vais le demander à mon secrétariat, mais des rives fascinantes défilent sous mes yeux, le
Enjoy Teresa ! file sur une eau lisse à vingt nœuds, nous croisons des coule-tout-seul très laids. Si je
pouvais poser ma main sur vos reins, il ne me manquerait plus rien !
— Comme vous y allez, Antoine ! Il fallait y penser plus tôt. Sollers aura été indiscret, je le sens
bien ! »
Il y eut un ressac dans le radiotéléphone.
« Si j’avais dirigé votre comité de lecture, vous n’en seriez pas là !
— Mais prenez-le, Gustavia, fustigez tous ces conformistes !
— Trop tard, Antoine ! »
On sonna, Isaure mit une robe de chambre et alla ouvrir. C’était le coursier qui apportait le billet
d’avion. Elle le montra à son amante
« Ah ! Antoine, le billet vient d’arriver mais je serai accompagnée d’une amie. Faites donc établir
un second billet que nous prendrons au guichet de la compagnie au nom d’Isaure de Launay.
— Sans blague ?
— Où verriez-vous une blague, Antoine ?
— C’est une personnalité politique sulfureuse !
— Sa rencontre vous en détrompera. Son nom est chargé de poudre et de sang mais Isaure a su être
assez intelligente pour devenir mon amante.
» Alors, à très bientôt, Antoine ! »
Isaure, dans un élan verlainien, se rejeta dans ses bras :
« Drôlement gonflée, chérie, mais comment vais-je pouvoir présenter ça à Sabine ?
— Tout simplement : une invitation d’Antoine Gallimard sur son yacht pour des raisons
mystérieuses, ça ne se refuse pas, et comme on te sait strictement lesbienne, personne n’y verra de
lézard.
— Yppie ! » se permit la comtesse assurée de coucher une ou deux nuits avec Gustavia, sur ces
rives lointaines…
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4ÈME TOME - XXIV
Gustavia s’en va (V)
Isaure venait de la quitter, laissant Gustavia l’âme en feu.
Elle se branlait encore quand on vint sonner à sa porte. Elle se leva avec décision pour demander
derrière l’huis :
« Qui est-ce ? »
Une voix couverte lui répondit :
« Philippe, votre vieil ami. »
Sans réfléchir davantage, parfaitement nue, son pubis brillant des plaisirs que venait de lui accorder
son amante, Gustavia ouvrit à un visiteur presque dissimulé derrière un gros bouquet.
C’était Philippe Sollers.
« Je me suis permis… balbutia-t-il.
— Oui, cher Philippe, Antoine vient de m’appeler et nous prendrons un verre demain ensemble à
Constantinople. Antoine est adorable !
— Alors, tout est arrangé ? s’émut le vieillard. Vous nous restez ?
— Mais non, Philippe. Prendre l’apéritif sur le bateau d’Antoine amusait une tendre amie…
— Hem…
— Pardonnez-moi ce que je n’oserais qualifier de tenue : on dirait que je reçois le releveur des
compteurs ! Vous m’avez surprise !
— Il aurait bien de la chance, se permit le visiteur retournant à son ordinaire ton libertin.
— À cette heure-ci, mon cher Philippe, je savais que ce n’était pas lui ! Toussaint, mon amant, est à
Saint-Martin pour affaires. J’ai voulu jouer sur l’effet de surprise !
— C ‘est très réussi, jugea le vieux faune en embarrassant ses mains avec les fleurs tout en se
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saisissant de ses hanches dans le même mouvement.
— Philippe, vous n’y pensez pas ! fit semblant de protester la belle. Dans l’état de nature où vous
me trouvez !
— Si, Gustavia, j’y pense sans cesse depuis une certaine scène dans la cave à vins de ce
branquignol de Mouchalon. Combien de fois ne me suis-je branlé depuis en votre honneur ! Quelle
extase suprême !
— Une simple privauté, cher Philippe, consacrant l’estime que je me sentais pour vous.
— Ma vieille verge entre vos lèvres de framboise, cette dernière queue du maoïsme rafraîchie par
vos cent mille papilles (car, comme eût dit Mao Zedong, « que cent mille papilles titillent, que cent
mille langues agiles s’agitent et frétillent ! »), ce fut, tel quel, à l’Orient rouge de mes sens
incendiés, l’apothéose de ma carrière sexuelle13 ! Et dire que personne n’en a jamais rien su !
— Merci de votre discrétion, Philippe. Quel sacrifice vous m’avez consenti là ! Car vous eussiez
facilement surpassé Diderot sur ce thème !
— Sans aucun doute ! Avez-vous appris, chère Gustavia, que, jeune maoïste, j’avais reçu la mission
secrète de procurer au Grand Timonier de belles étrangères, du genre blondes aux yeux bleus,
comme les aimait aussi l’assassin ottoman du XIXe siècle Abdulhamid, qui le distrairaient des
simples naïades chinoises, petites grenouilles toutes identiques, aux reins plats et aux courtes
cuisses, avec lesquelles il prenait d’érotiques, mais lassants à la fin, bains de minuit14…
— C’est très pipole, ça, Philippe ! Je ne vous fais pas mon compliment de cet égarement de
jeunesse,car j’ai lu un livre stupéfiant sur ce dictateur érotomane, rédigé par son médecin personnel.
» Ce porc asiatique, vérolé à la moelle, se moquait de contaminer les très jeunes filles du Bataillon
technique, autre appellation d’un harem, et dès que l’infortuné toubib soupçonnait qu’une gamine
avait eu un rapport avec cet ogre en papier, il la désinfectait, pour que ne soit compromise la bonne
santé du Bureau politique, qui partageait ces ridicules partouzes.
» Les dents de cet empereur prolétarien, tant qu’il en eut, étaient spécialement répugnantes. Au
conseil de se les nettoyer de temps en temps, il aurait répondu : “Le tigre ne se lave jamais les
dents !”15. J’espère que vous n’avez fourni aucune fille, même putain, à ce monstre oriental !
— Rassurez-vous, chère Gustavia, celles que je levais sous ce prétexte, éblouies par la perspective
d’un voyage en Chine, je les gardais pour moi, en futé Petit Timonier. J’avais en cette folle époque
l’appétit insatiable d’Héliogabale !
— Je me doutais que votre dogmatisme n’était que de façade. Telles circonstances…
— Pensez si je me souviens de la bacchanale chez ce repasseur de Mouchalon ! Ah ! Gustavia….
La situation était assez amusante !
» Souvenez-vous : André Rollin, ce coquin, avait dégrafé, voire débauché, les lèvres sur son cou,
Catherine Médicis, une des nombreuses locomotives crevées de la pathétique gare de triage
13 Lire ci-avant dans le tome Ier de L’Affaire Hem, au chapitre LI, épisode XXI.
14 Dans Le Journal du Dimanche du 31 octobre 2010, le sherpa Sollers délivre cet Himalaya du foutage de gueule aux
malheureux lecteurs de cette feuille, la plupart trop jeunes pour en goûter tout le sel…
15 Docteur Li Zhisui, La Vie privée du président Mao (trad. fr., Plon, 1994). Li, au lieu d’être liquidé, put s’expatrier
aux États-Unis et rédiger cet ouvrage digne, par endroits, de Suétone. En laissant discréditer la vie privée pourrie de
Mao Zedong, les bureaucrates qui lui succédèrent tentaient de donner un aspect plus « moderne » à leur
épouvantable dictature, qui se poursuit…
L’Affaire Hem (tome 4)
- Gustavia s’en va (V) -
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Mouchalon, gare aux heurtoirs ! Je me trouvais assis près de vous juste en face, ce fut une scène de
haut goût ! Un de ces moments initiatiques où les instincts balaient les conventions…
— Oui, et puis cette femme expédiente fit passer ce drôle de Bavasseur sous la table, elle jouit
publiquement avant de s’enfuir, dans le plus simple appareil, pour rejoindre la foutrerie du premier
étage ! Mais on assistait à tant de saynètes curieuses en même temps qu’il était impossible de tout
suivre et retenir. Louis Aragon eût chanté : “Celui qui passait sous la table, celui qui n’y passait
pas”…
— En effet. la délicieuse Sabine Harold et la blonde Émilie Dubuisson transformèrent la nuit en une
partouze comme je n’en avais jamais vécu ! Deux ou trois autres de ses amies journalistes payèrent
aussi de leur personne sans compter… Ah ! rien ne vaut Paris dans ces moments-là !
» Ce fut une réussite totale ! Il est vrai que l’expérience d’Émilie Dubuisson en cette matière est
inégalable ! Et comme presque tous les invités étaient des enculés de première !…
— Si c’est vous qui le dites, cher Philippe…
— Les reins de Sabine me ravirent, mais sans ravir l’émoi où me jetèrent vos lèvres divines !
— Comme vous dites bien ces choses-là, cher Philippe ! Vous êtes un homme passionnant !
— Mais je compris, pour mon malheur, que vous étiez devenue l’amante de l’homme couleur café.
C’était foutu pour moi, à mon âge et dans mon état, moins fortuné qu’on ne croie…
— Je vous ai régulièrement accordé des rencontres, Philippe, et elles ont été interprétées
flatteusement pour vous… Il existe de nous des dizaines de photos d’apparence intime… On vous
sait assez discret pour ne rien avouer d’une liaison qui n’existe pas.
— Et vous allez nous quitter ?
— Oui. »
Lâchant les hanches de Gustavia, le vieil homme s’effondra en sanglots, se raccrochant au
perroquet. Gustavia, pure comme au premier jour du monde, alla coucher la gerbe propitiatoire sur
une commode avant de revenir, un mouchoir en papier à la main, sécher les pleurs de l’illustre
vieillard. Ce fut une scène très émouvante.
L’Affaire Hem (tome 4)
- Gustavia s’en va (V) -
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4ÈME TOME - XXIV
Gustavia s’en va (VI)
Gustavia vient de confirmer à Philippe Sollers qu’elle allait quitter Saint-Germain-des-Prés. Le vieil
homme n’a pu retenir ses larmes qu’elle essuie avec des petits mots consolants.
Cette scène touchante fut interrompue par un coup de sonnette : c’était le livreur de chez Dalloyau,
identifié par l’enseigne brodée sur sa veste, qui apportait toute la substance d’un bon dîner.
Gustavia lui ouvrit en oubliant qu’elle était nue. Les yeux de l’homme s’exorbitèrent avant qu’il ne
reconnaisse Sollers, un fidèle client, ce qui le calma un peu.
« J’apporte le dîner commandé par Monsieur, dit le type sur un ton impersonnel.
— Mais bien sûr, répondit Gustavia, suivez-moi donc dans la cuisine. »
Il reçut la vision fulgurante de ce dos si parfait qu’il échappe à la description, en ressentit un
éblouissement, puis une espèce de commotion cérébrale.
« Je crois que je vais devenir fou ! lui confia-t-il en s’appuyant au dossier d’une chaise.
— Vous vous sentez mal ?
— Avec ce sacré Sollers, c’est toujours la même chose !
— Comment cela, monsieur ?
— Je le livre cinq ou six fois dans le mois, et c’est toujours la même chose ! Dans le principe,
s’entend, car les autres, c’est du fretin auprès de vous… Vous êtes une femme incomparable… Voilà
pourquoi je me sens mal, mon cœur cogne douloureusement, et s’il n’y avait que le cœur… »
L’Affaire Hem (tome 4)
- Gustavia s’en va (VI) -
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Gustavia lui sourit malicieusement :
« Vos tempes aussi… »
C’était un beau garçon de trente ans, bien découplé, de taille élevée, de type occitan, sa voix
chantait un peu, son regard franc et décidé laissait lire une pensée évidente.
Gustavia inclina sa belle tête et, dans le même mouvement, il tomba à ses genoux. Charmée par
cette marque d’allégeance d’une allure médiévale, elle saisit et dirigea sa nuque. Le livreur porta ses
lèvres sur sa vulve battante.
« Juste connaître le goût de votre foutre », gémit-il avant de s’égarer dans la fatale ravine qui
commande toute la géographie du monde, et l’expansion délirante de sa population…
« Mais que se passe-t-il ? interrogea Sollers survenant. Vous êtes tombé ?
— Je ne pouvais faire moins, dit le livreur, et on m’y a comme invité ! La tenue de Madame
m’inspire ! Je ne suis qu’un très modeste travailleur, monsieur Sollers, mais je suis un homme aussi
et je n’ai pas à m’en plaindre, vu la perversité de vos amies. Elles commandent tard, vers la mi-nuit
quand elles sont seules, et elles donnent mon prénom…
— Ça vous a un côté proustien… commenta le romancier sans manifester le moindre étonnement.
— Et elles me reçoivent en robe de chambre ouverte, avec ou sans nuisette dessous pour se faire
comprendre tout de suite, ou dans la même tenue, très libre, que Madame…
— Laissez-nous un moment, Philippe, ordonna Gustavia en repoussant la porte de la cuisine. Allez
donc prendre un whisky au salon.
— Madame, dit le galant livreur, c’est trop d’honneur. S’il m’était permis de me relever…
— J’ai repoussé la porte dans ce but, mon ami, pour ne pas froisser la susceptibilité de l’ancêtre. »
L’homme défit d’un geste nerveux sa ceinture, dégageant un prometteur priape parme et tout
vibrant, qui rougit sous le regard concupiscent de Gustavia.
« Pile ou face ? balbutia-t-il, égaré. Ce que Madame désire… »
À la forme habile de cette question, Gustavia répondit sans ciller :
« Pas plus de dix minutes, par respect pour mon invité. »
Il s’empara fougueusement de ses lèvres et de ses hanches tandis qu’elle commençait à manier à
deux mains l’appareil déployé. Puis il commanda un demi-tour qu’elle exécuta avec fluidité,
appuyant ses mains sur la table en geignant des injonctions qu’il est, hélas ! impossible de rapporter
dans un feuilleton populaire, tenu aux formes de la moralité courante.
Troublé par les circonstances, l’heureux livreur n’y tint pas cinq minutes mais qui suffirent à rejeter
Gustavia, excitée par cette situation indécente, dans un violent orgasme.
La rue était secouée par une cacophonie de klaxons.
« C’est ma camionnette qui doit gêner, déduisit l’homme en s’esquivant. Merci, je retiens l’adresse,
merci ! Demandez à être livrée par Antoine, c’est mon prénom, Antoine. »
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- Gustavia s’en va (VI) -
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4ÈME TOME - XXIV
Gustavia s’en va (VII)
Philippe Sollers, l’un de nos plus utiles héros de complément, est venu faire ses adieux à Gustavia,
ou tenter une dernière manœuvre pour la fléchir.. Elle était nue quand elle lui a ouvert sa porte, puis
en a fait autant avec le livreur apportant le dîner, qui, ému de la trouver dans ce parfait état, l’a
baisée dans la cuisine.
Le pur style Gustavia, une manière originale de prendre congé de la vie parisienne !
Elle passa rapidement dans la salle de bain, avant de se rhabiller avec le minimalisme de Mme
Tallien après Thermidor…
Sollers, confortablement installé, feuilletait en souriant le Et toc ! de Claire Cros trouvé sur une
table basse.
« Antoine m’a signalé cette auteur, dit-il, scotomisant avec une habileté bordelaise la scène
précédente — il en avait vu tant d’autres… — et Antoine m’a demandé de la reprendre à ce
branquignol de Mouchalon, je vous le dis en confidence.
— Ils ont eu un bref mais vif échange à Brive-la-Gaillarde, où Antoine boostait le député du coin.
J’en avais compris la substance.
— Par quelle voie la séduire, selon vous ?
— Oh ! je ne doute pas que votre vieille patte l’attraperait, mais quant à la convaincre d’entrer dans
les formats Gallimard… C’est une femme de caractère ! J’ai dressé, au hasard de mes rencontres, la
L’Affaire Hem (tome 4)
- Gustavia s’en va (VII) -
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très courte liste des journalistes qu’elle n’a pas encore insultés !
— Quand la forme est amusante, ou même très attirante, d’après ce que m’a indiqué Antoine…
— Il n’a pas les yeux dans ses poches, c’est son côté skipper de haute mer — et bourlingueur de
tant de ports —, mais cette créature abrite la tempête, je la connais assez pour en être sûre. Si vous
l’approchez, soyez prudent, Philippe.
— Eh bien, voilà, je voulais vous prendre à la hussarde, sans me douter dans quelle tenue vous me
recevriez, et vous aviez choisi la plus belle. Ah ! Gustavia, comment pouvez-vous nous quitter ?
Même les pédérastes les plus intraitable étaient à vos genoux. N’avez-vous pas reçu ma longue
lettre ? L’écriture en dansait car mes yeux se brouillaient de larmes amères.
— Si, cher Philippe, je l’ai reçue mais, reconnaissant votre écriture, j’ai préféré ne pas l’ouvrir car
vos regrets m’auraient trop fait souffrir. Pour écarter la tentation, je suis allée la proposer illico à
Jean-Claude Vrain, l’excellent libraire de la rue Saint-Sulpice. Quel personnage !
— Vous le connaissiez ?
— Oui et non. Je le croisais chaque jour et il sait parfaitement qui je suis. Il m’a reçu dans son
bureau, avec une feinte déférence, je lui ai tendu votre muette missive, il a relevé une narine, souri,
puis gueulé : “Escache !”
Un assez grand commis sérieux, au regard un peu triste, parut pour dire sur un ton
égal : “Monsieur a gueulé mon nom ?
— Escache, cette charmante femme me propose un manuscrit dans cette enveloppe
fermée…
— Oui, monsieur. Les deux éléments de cette information me paraissent exacts.
— Percevez-vous tout l’intérêt de ce manuscrit ?
— Parfaitement, monsieur.
— Pourquoi ?
— Parce qu’autrement vous n’auriez pas reçu Madame dans votre bureau. Vous me
l’auriez abandonnée, encore que…
Je croisai les jambes pour dévoiler mes cuisses et embarrasser un peu plus le
commis. Le libraire reprit sur un ton rogue :
— Madame Schumacher connaît toutes les bêtes à plume — et sans doute à poil —
de Saint-Germain-des-Prés.
— Vous êtes très spirituel, monsieur, rétorquai-je. Oui… spirituel, c’est l’adjectif qui
convient.
— Imaginer le contenu de cette longue lettre, il serait à coup sûr très indiscret de
préjuger, monsieur, se garda le commis en m’adressant un sourire éteint.
— Je vous demande votre avis, Escache, en sa présence — rien là d’indiscret, donc.
— En effet, ajoutai-je, monsieur Vrain a raison, il n’y a pas de lézard — du moins
dans la transaction que je propose !
— Et quelle serait la question, monsieur ? avança l’assistant en réprimant un sourire
mieux marqué.
— Vous avez tout de l’âne, Escache : je vous demande à qui appartient cette
écriture ?”
L’Affaire Hem (tome 4)
- Gustavia s’en va (VII) -
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Cet étrange commis me considéra, impavide, rendit la lettre au libraire ronchon en
estimant, d’une voix neutre, curieusement absente : “C’est l’écriture de Philippe
Sollers, monsieur” et il se retira sur la pointe des pieds…
— J’en étais sûr ! s’exclama le libraire avec une mauvaise foi travaillée…
Confirmez-vous ?
— J’ai envie de vous dire non, ironisai-je.
— Eh bien, je m’en fous ! répliqua-t-il en riant, car Escache est loin d’être un âne,
mais c’est moi qui tiens le bâton.”
Il sortit, croyant m’épater, d’une languette de son bureau une liasse de billets de 500
€ qu’il poussa vers moi sans les compter. Je le clouai de mes yeux, comme fait, diton, le crotale des oiseaux qu’il a fascinés.
Je portais ce jour-là, par exception, un très léger soutien-gorge, je pris la liasse sans
la regarder, la pliai en deux et la coinçai sous la bretelle contre mon sein gauche. Ce
mouvement livra au retors marchand ma poitrine presque nue… Je laissai le haut de
ma robe ainsi dérangé — le bas l’était déjà — pour conclure :
— Je suis sûre que vous venez de faire une très belle affaire. L’œil de votre commis
vaut une mine d’or. Je me permets de vous suggérer de lui accorder une substantielle
augmentation, car il s’agit bien d’un manuscrit, plus qu’inédit, de Philippe Sollers,
qui contient probablement des écarts libertins… S’ils mettaient en cause mon
honorabilité, il faudrait en différer la révélation, mais cela n’en interdirait nullement
la revente…
— Soyez sans inquiétude, chère madame, cet envoi restera clos, ce qui en fait tout
l’intérêt… commercial. Et puis quoi ? Sollers n’est pas éternel, son seul trépas ferait
doubler la valeur de ce manuscrit et puis votre personnalité s’enrichit de succès
chaque jour… Nous vivons comme dans un village, je vous ai entrevue souvent avec
Charles Dantzig, et tant d’autres…
— Je possède environ deux mille lettres de Charles Dantzig, si ça vous intéresse…”
Le matois éclata d’un bon rire : “Que voulez-vous que j’en fasse ?
— Je suis prête à vous les donner pour rien.
— Vous, je sens que vous allez déménager !
— C’est exact, et je craignais que la lettre que je viens de vous céder ne s’égare dans
le tohu-bohu d’un changement de domicile.
— Je l’ouvrirai ce soir chez moi à la vapeur, comme les flics de l’ancien temps, pour
n’en tirer qu’une unique copie. J’espère qu’elle est salée ! Nous pourrions dîner
ensemble un de ces soirs pour en reparler…” me proposa-t-il avec insolence.
On toqua faiblement à la porte, le libraire acquiesça. Le commis annonça :
“Monsieur, votre ami Dominique est là…”
— Mais qu’il entre, s’exclama Vrain en se levant, il n’y a rien de secret ici !”
Je me levai aussi, ce qui rétablit un peu l’ordre de mon vêtement. Un très bel homme
entra, un quinquagénaire florissant.
— Mon cher poète, je ne sais si vous avez déjà rencontré madame Schumacher…
— Croyez, mon cher ami, que je le regrette déjà, et depuis toujours…” aventura le
L’Affaire Hem (tome 4)
- Gustavia s’en va (VII) -
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romantique visiteur.
C’était bien dit. Je tendis ma main sur laquelle ce manifeste aristocrate s’inclina avec
une élégance parfaite.
— Madame Schumacher est une des principales personnalités du monde de l’édition.
Elle y a succédé à Françoise Verny et, pour ne rien vous cacher, elle vient de me
céder un manuscrit inédit et sensationnel de Philippe Sollers, avec des détails
érotiques stupéfiants !
C’était le génie du marchand qui parlait.
Le visiteur s’inclina encore devant moi.
— Mon cher ami, dit-il au libraire, je repasserai dans un moment, si madame
Schumacher me faisait l’honneur d’accepter un premier verre au Danton.
Ses beaux yeux provoquèrent un tel réflexe en moi…
L’Affaire Hem (tome 4)
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4ÈME TOME - XXIV
Gustavia s’en va (VIII)
— Mais, parce que vous n’avez pas su me retenir. Je l’ai dit à Antoine tout à l’heure. Je ne suis pas
fâchée mais enfin il faudrait que je sois folle pour refuser la situation qu’on me propose. Le Roi luimême a déjà eu un mot aimable à mon endroit. Je vais reprendre ma place dans les grandes affaires.
Mais je n’oublierai pas mes amis parisiens.
— Il y a le dicton : « Loin des yeux, loin du cœur. »
— Bruxelles est à la porte.
— J’y pense, chère Gustavia : pour le bon ordre de ce dîner d’adieu, il faudrait nous occuper des
vins.
— Oui, Philippe. »
Ils repassèrent dans la cuisine. Le dîner était parfaitement conditionné, deux bouteilles bloquées par
des ergots de carton.
« Puligny-montrachet 1998 ! Mission, haut-brion 1995 ! s’exclama gaiement Gustavia. Vous avez
fait des folies, Philippe.
— Avec les notes de frais, c’est possible.
— Rafraîchissons un peu le blanc et carafons le rouge.
— J’ai opté pour un menu de hasard : homards Thermidor, comme à La Closerie, émincé de veau
aux petits légumes, qu’il n’y a qu’à faire réchauffer, planche de fromages et tarte aux fraises.
— C’est un festin !
— Le bonheur d’être seul avec vous, Gustavia… »
Gustavia se tenait quelque peu sur la défensive, ce qui n’allait guère avec son caractère. Elle
défendait le choix de son départ mais en éprouvait une pointe de tristesse à se voir suppliée par la
principale personnalité littéraire des deux siècles.
L’Affaire Hem (tome 4)
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Pour distraire et relancer leur échange, elle suggéra :
« Il y aurait une histoire à écrire, de ce livreur qui baise toutes vos belles amies. C’est très
sollersien, je trouve…
— Ce n’est plus de mon âge, chère Gustavia, et je me demande si c’est encore du leur ! Mais ce
garçon doit être flatté de baiser des bourgeoises.
— Vous avez aussi de jeunes amies, c’est notoire.
— Oui, mais je soupçonne qu’elles s’intéressent davantage au décideur éditorial qu’à l’homme
déclinant.
— Du moins disposez-vous d’un large choix… d’amitiés.
— C’est vrai, mais c’est parfois ainsi qu’on rate le plus beau. »
Il y eut un silence, consacré à l’étude anatomique du homard Thermidor.
Gustavia reprit en un sourire irrésistible :
« Vous viendrez à l’inauguration de mon agence, n’est-ce pas, Philippe ?
— Hem… je connais mal le monde de la haute banque. Ces gens-là ne me contactent que pour me
signaler mes pauvres découverts, et hue les agios !
— Ce sera une fête, tout simplement. Les affaires sérieuses ne commenceront que la semaine
suivante. — Et vous posséderiez cette science aride de la banque ?
— Il m’est arrivé, mon cher, dans une vie antérieure, de traiter d’importants et difficiles contrats,
qui engageaient des sommes fabuleuses. J’ai rencontré quelques-uns des hommes les plus puissants
du monde, j’avais à peine plus de vingt ans… Je courais bien des dangers, un embarras est survenu
et j’ai dû me réfugier en France.
» La carte de crédit de Mouchalon m’était un alibi de politesse, et pour déjouer certaines menaces
qui pesaient sur moi. Je détiens une fortune considérable… et en lieu sûr. »
L’espèce de tunique de Gustavia se dérangeait beaucoup, affolant son visiteur. Ils décidèrent de
passer tout de suite aux fromages.
« Cette mission haut-brion est sublime, apprécia Gustavia, que le puligny-montrechet avait un peu
allumée, dispersant sa gêne.
Quand elle alla préparer le café, le vieil homme en profita pour avaler une certaine drogue, comme
dirait madame Robbe-Grillet, qui accompagna la tarte aux fraises.
Après le café et un vieil armagnac, le vieux libertin se sentit en état d’agir. Il se leva pour
s’approcher de son hôtesse et, comme le tissu de son pantalon était léger, l’engin roidi le bosselait
visiblement sur la gauche. Gustavia s’en aperçut aussitôt et s’enquit, faussement émie :
« Philippe, est-ce moi qui vous porterait à cet état !? »
Elle mit la main sur l’objet, serrant à travers le tissu un membre d’une roideur encourageante.
— Je ne vois rien d’autre que vos épaules nues, vos seins frémissants et cette fausse tunique prête à
tomber, s’émut le séducteur. Ne me demandez pas de la retenir !
— Voyons donc cela », consentit Gustavia en faisant sauter les deux boutons de la ceinture, glisser
L’Affaire Hem (tome 4)
- Gustavia s’en va (VIII) -
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le crochet avant de descendre la fermeture de la braguette. Elle s’exclama gentiment :
« Je lui trouve une allure superbe, quel allant, mon cher ! Elle mériterait, tout autant que la tête de
Lacenaire, un moulagé !
— Vous y êtes pour tout, Gustavia. Comment avons-nous été assez sots pour vous perdre ?
— Venez donc sur le canapé. »
Elle laissa tomber son léger vêtement pendant qu’il se débarrassait de ses mocassins et de son
pantalon, qu’il disposa evc soin sur un dossier de chaise.
« Je me doutais de quelque chose en vous voyant… sentencia-t-elle avec humour.
— Je suis venu vous faire des adieux significatifs.
— En effet, dit-elle en s’inclinant, je suis très flattée. Et votre livreur m’avait mise en train !
— Ah ! je retrouve cette caresse unique, vous sucez comme personne ! »
Le vieux libertin reçut donc une longue et exquise fellation avant de suggérer :
« Accordez-moi une étreinte, Gustavia, biblique ou diabolique…
— Je crois que ce serait imprudent, vous vous fatigueriez dangereusement. Goûtez les plaisirs de
mon arche mais renoncez à la fornication, je vous en prie. À chaque âge convient ses plaisirs.
— Eh ! qu’importe si je devais périr dans ce style héroïque. Je ne crains pas cette mort-là !
— Il y aurait enquête de police, des indiscrétions… Dans quelle situation vous me mettriez ! On ne
regarderait plus mes cuisses que comme l’antichambre du néant. Soyez raisonnable, choisissez un
bon cuningue, aussi désordonné que vous voudrez !
— Bon, je m’y résigne », décida le vieillard.
Gustavia le renversa vivement en arrière sur le canapé et, d’une sorte de bond, vint couvrir son
corps tête-bêche, ce qui lui permit de reprendre sa fellation. La scène dura, elle inondait de cyprine
la bouche de son gamahucheur qui, sous cette double excitation, se mit à râler jusqu’à l’orgasme.
Mais son sperme était très amer, pour être resté trop longtemps dans ses couilles et Gustavia dut se
lever pour aller le recracher et se rincer la bouche. Elle se contempla avec satisfaction dans le
miroir. Le vieux ne pourrait pas se plaindre d’avoir étté mal accueilli !
Elle revint dans le salon en battant des mains :
« Allons, Philippe, il est l’heure d’aller au dodo, chez vous.
— Votre refus d’aller plus loin me tue, Gustavia !
— Je vous ai dit mes raisons, et elles sont sérieuses ! »
Une idée, malicieuse ou perverse, comme on voudra, pétilla dans le cerveau de Gustavia.
« Mon cher Philippe, je vous comprends. Moi aussi, j’aimerais aller plus loin, mais avec des
garanties scientifiques. Mouchalon, après son accident ridicule de l’an passé, a été soigné par un
jeune praticien remarquable, continuateur sur certaines questions des théories du docteur Reich…
— Hem…
— Il a conté les phases de son traitement à un intime, qui me les a rapportées sous le couvert du
secret médical. C’est l’examen qu’il vous faut. Quand vous en aurez les résultats commentés par
une réconfortante lettre du docteur Dutaillis, je ne vous refuserai plus rien et, en cas d’accident
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- Gustavia s’en va (VIII) -
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fatal, je me trouverais garantie, on ne pourrait me traiter de gourgandine ou de mante religieuse. Et
il vous resterait la gloire de ce trépas inattendu entre mes cuisses !
— Hem… je vais y réfléchir, puisque l’alternative existe. Comment dites-vous ?
— Versailles, clinique Louis-XVII ; docteur Dutaillis, service de Traumatologie ef d’Évaluation
sexuelle. Pensez à cette excellente solution en rentrant chez vous. Demain matin, je dois me lever
assez tôt pour ne pas rater l’avion, puis l’apéritif avec Antoine, sur les eaux bleues du Bosphore, ce
serait trop bête ! Vous avez été très bien, et je le laisserai entendre si on m’en parle… »
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4ÈME TOME - XXIV
Gustavia s’en va (IX)
La Rolls bleu nuit obliqua doucement pour se présenter dans l’axe du portail, les gardes se tinrent
dans une attitude respectueuse, les blindages de sécurité s’écartèrent et le véhicule traversa en
silence la vieille cour pavée. Un huissier parut sur le perron mais le chauffeur anglais posait déjà la
main sur la poignée de la portière arrière gauche.
Gustavia parut avec la souplesse d’une panthère amusée. L’huissier remonta trois marches à
reculons et cria dans le vent léger :
« Madame Gustavia Schumacher ! »
Plusieurs autres voix dans le bâtiment répétèrent ce semblant d’écho, un grand type en costume gris,
sentant la Maison Poulaga, se montra. Gustavia, qui ne tenait à la main qu’un petit réticule, lui
adressa un sourire équivoque. Le type nota en même temps le regard du chauffeur de la Rolls, qui
n’était pas celui d’un larbin ordinaire.
Gustavia effectua un demi-tour sur le perron pour reconsidérer l’entrée de ce lieu particulier avant
qu’un petit homme agité, à la démarche de pantin, ne paraisse et lui lance à dix mètres :
« Chère Gustavia, je vous attendais avec impatience ! Bienvenue ! Bienvenue ! »
La reine noire, en partance, de Saint-Germain-des-Prés lui tendit une main distante qu’il se mit à
secouer.
« C’est votre bagnole ? dit-il en désignant la Rolls.
— Ma voiture de fonction, cher monsieur. Je l’ai reçue en dotation ce matin avec ce chauffeur
patiné, dont la ressemblance avec Winston Churchill est étonnante. Une bonne blague du Vieux
Crocodile !
L’Affaire Hem (tome 4)
- Gustavia s’en va (IX) -
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— Quel vieux crocodile ?
— Le directeur de la banque dont je vais partager la direction.
— Hem… »
Le petit homme prit, pataud, Gustavia par le coude.
« Vous voudrez bien m’excuser, chère madame, mais je ne peux pas vous recevoir dans mon
bureau… On y agite des pinceaux, on en refait les dorures à la feuille d’or, et c’est très mauvais
pour la santé.
— Comment cela, cher monsieur ?
— Le métal.
— Tel le roi Midas aux oreilles d’âne… aphorisa Gustavia, tellement classique.
— Je vais donc vous recevoir dans un cabinet de secours.
— Hem… Plusieurs passent pour dangereux en ce palais.
— Oh ! avec moi, vous n’avez rien à craindre. »
Effectivement, ce cabinet, de modestes dimensions, ne présentait aucun caractère érotique
particulier — pas de canapé.
Gustavia défit son mantelet, ses épaules et le lobe de ses oreilles étaient nus, elle croisa haut les
jambes, le pur style Gustavia, infatigable allumeuse, et résuma :
« Cher monsieur, c’est par égard à la qualité de la solliciteuse que je suis venue, mais je me trouve
sur le point de quitter Paris, avec quelque regret, certes, mais l’expérience démontre qu’on choisit…
ou qu’on ne choisit pas.
— C’est du fatalisme, cela, chère madame, ça vous sent Luther et Calvin.
— Eh bien, oui. L’éthique protestante, qui a permis le développement de la haute banque… Je
potasse depuis six mois Max Weber et je prends des leçons d’allemand. Quelle barbe ! »
Le petit homme déplora :
— Je ne peux pas m’occuper de tout, vous le comprendrez, je vibrionne à droite à gauche, et puis il
y a la corvée des voyages officiels, des conférences monétaires, des commémorations historiques…
Je n’ai pas le temps de lire Les Liaisons dangereuses, pour la Culture, c’est Mitterrand qui s’en
occupe. Mais c’est le brave Colosimo qui a donné l’alerte !
— Comment cela ?
— Les tentatives de suicide, plus ou moins romantiques, se multiplient dans le milieu où vous
régniez, il a fallu demander aux pompiers de ne plus rien communiquer aux journaux. Frédéric
Beigbeder s’est ouvert les veines dans les toilettes du Flore…
— Mais qui vous dit que c’était pour moi ? C’est un garçon à fantasmes et, officiellement, un
masochiste, il faudrait le mettre en cage, comme les vainqueurs firent d’Ezra Pound…
— Et Mouchalon, comment va-t-il ? Il aurait subi un sérieux malaise à l’annonce de votre départ !
— Rien qu’un petit bobo de rien du tout ! Sa tête a rebondi sur le gros classeur qui abrite l’existence
L’Affaire Hem (tome 4)
- Gustavia s’en va (IX) -
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de l’une de ses sociétés fantômes. On l’avait ranimé au whisky avant l’arrivée des pompiers. Plus de
peur que de mal !
— Mais à son âge…
— Les spécialistes estimeraient que ses innombrables
accidents l’auraient pourvu d’un crâne en feuilletis, les
calcifications de consolidation tendant à architecturer une
double paroi crânienne, celle externe faisant office de
casque intégral !
» Cette curiosité évolutive ne pourra être sérieusement
décrite que lorsqu’on disposera du crâne sans rien
dessous, ce qui pourrait prendre plus d’un siècle si sa
famille ne choisissait de faire don de son corps à la
science, mais ce n’est pas le genre !
— Mais avec des images échographiques,…
— On soupçonnerait toujours un trucage, tandis qu’avec
un crâne scié en deux, ou en quatre, selon l’ancienne
méthode des préparateurs d’anatomie… pas de lézard !
On verrait un crâne à double paroi, même s’il n’y avait
rien dedans !
— Hem…
— Il a rebondi sous mes yeux avec une formidable élasticité ! S’il avait été plein, ce phénomène ne
se serait pas produit !
— Il est sauvé, voilà l’essentiel. Laissons-le se remettre. Le brave Colosimo serait prêt à vous céder
la direction du C.N.L. si je le nommais au Quai d’Orsay comme ambassadeur gyrovague.
» Cette bonne idée lui est venue parce qu’il est, lui aussi, éperdument épris de vous, et tout prêt à
céder au désespoir, à commettre un geste fatal. Ce qui m’embête assez : avec Colosimo comme
représentant de l’intelligence française, j’étais rassuré ! C’est un tempérament joyeux, positif, un
vrai catholique, d’une orthodoxie sans faille, extroverti comme un melon, satisfait de lui-même en
apparence, mais les replis du cœur…
— Vous m’en direz tant ! Ne s’agirait-il pas plutôt d’une ruse pour gagner plus en travaillant
moins ? Je ne connais pas ce monsieur mais ce que j’en ai entendu dire m’a incitée à l’éviter, c’est
un pustuleux crapaud de bénitier !
— Ce ne serait sans doute pas votre genre, Gustavia. Mais il a su me communiquer une déception
générale, on a dû, par précaution, envoyer, en renfort de son secrétariat, le médecin urgentiste et
lieutenant Amélie Despentes, des sapeurs pompiers de Paris, qui veille sur lui jour et nuit et le
distrait de son chagrin, plus ou moins sincère, par des moyens… Je suis tenu là-dessus au secret
militaire.
— Hem…
— Nous ne pouvons pas perdre une telle tête !
— Bon, pour vous être agréable, je vais adresser à ce Colosimo un billet consolant, j’en ai amassé
L’Affaire Hem (tome 4)
- Gustavia s’en va (IX) -
318/500
une collection de six cents cinquante modèles dans mon portable, des plus déchirants aux plus
hilarants.
— Ces gens de lettres ont les nerfs si fragiles. S’ils allaient au charbon comme moi, tous les
matins…
— Ils se racontaient des histoires à mon sujet, ils en échangeront encore quand je ne serai plus là
pour les démentir… Mais ce n’est pas pour me parler d’eux que vous souhaitiez me rencontrer, je
crois ?
— Non, Gustavia, non, consentit le petit homme avec émotion.
L’Affaire Hem (tome 4)
- Gustavia s’en va (IX) -
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4ÈME TOME - XXIV
Gustavia s’en va (X)
Gustavia, notre sulfureuse mais délicieuse héroïne, s’apprêtant à quitter Paris pour Bruxelles, et le
monde de l’édition pour celui de la haute banque, reçoit des sollicitations de toute part et de toute
sorte. Ce matin, elle a déféré à la plus pittoresque pour s’amuser, mais il se mêle à son espièglerie
une petite pointe de vanité car elle vient de recevoir sa Rolls bleu nuit, voiture de fonction des
directeurs internationaux du Crédit des Antilles, la puissante banque off shore qui soutient le Trésor
américain.
Elle a tiré une lettre qui dépassait d’un soufflet, une lettre manuscrite du Vieux Crocodile, pleine de
compliments délicats et d’exagérations sur ses qualités innombrables. Il affirme ne plus se tenir de
joie à l’idée de se rendre à Bruxelles et d’y embrasser « ses enfants »… Il médite quand même le
démarrage de quelques juteuses opérations avec l’Europe de l’Est…
L’interlocuteur privilégié qui rencontre ce matin-là Gustavia pour la première fois est subjugué par
sa classe — c’est autre chose qu’un vieux top model ! Il l’informe de la vague de tentatives de
suicides, plus ou moins publicitaires, que son départ provoque mais la reine hautaine a l’habitude :
c’est la treizième fois que Charles Dantzig se rate ! Aussitôt connue cette mauvaise nouvelle, elle
lui avait fait porter un billet tout préparé.
L’homme croit détenir les moyens de convaincre Gustavia de ne pas s’en aller, même si la réception
du prestigieux véhicule de fonction indique qu’il est trop tard.
« Gustavia, chère Gustavia…
— Allez-y de votre offre… si vous voulez mettre le tout sur le tout, l’aguicha-t-elle avec esprit.
— Mes conseillers sont unanimes, chère Gustavia, je suis prêt à tout vous accorder pour que vous
restiez à Paris. Il va sans dire qu’avec le direction du Centre national du Livre, je vous triple les
émoluments de votre prédécesseur. Vous disposeriez en outre d’un bel hôtel particulier, pour
accueillir des fêtes, de notes de frais illimitées… C’est pas mal, non ?
— Je n’en suis plus là, cher monsieur. Le Crédit des Antilles peut se porter acquéreur n’importe
L’Affaire Hem (tome 4)
- Gustavia s’en va (X) -
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quand d’un vieil hôtel si les Monuments historiques s’engagent à participer à sa restauration, car les
compagnons du Devoir sont devenus hors de prix !
» Pour la direction du C.N.L., vous seriez bien avisé de faire nommer celle qui va me succéder à la
tête du, hem… maelström germanopratin !
— Quel est son nom ?
— Adèle Zwicker.
— Quel bizarre patronyme !
— Il y en a d’autres, laissons cela. Elle est née en Alsace, comme moi.
— Comment est-elle ?
— Ah çà ! Elle est un peu plus grande que moi, plus jeune aussi, plus solide, je veux dire un peu
moins fine que moi. Son corps nerveux, puissant la rend extrêmement désirable, ses longs cheveux
châtain clair deviennent blonds sous certaines lumières. Son expression ordinaire, un sérieux
tendant vers la sévérité, la porte rarement à rire, elle incarne la figure d’une autorité sans nuance…
— Parfait. Un homme me parlerait d’elle comme cela…
— On n’a pas besoin, mon cher, d’être homme pour se sentir troublée devant une belle personne.
— Votre admiration, chère Gustavia, ne peut décider de tout. Quel est son niveau d’études ? parce
que la direction du C.N.L. tout de même en fait une personnalité officielle, invitée dans le monde
entier… Et succéder à Colosimo ne va pas être facile !
— Son niveau est étourdissant ! Elle achève sa thèse sur Giordano Bruno, elle sera un des plus
jeunes docteurs de l’Université depuis Héloïse, elle s’exprime en français avec une telle aisance que
vous avez l’impression d’entendre une langue étrangère ! Le mieux serait que vous la receviez en
audience quand votre bureau sera en ordre, ce n’est pas une fille de petits cabinets ! Vous verrez,
Adèle est une femme passionnante !
— Que cette créature étourdissante me demande dons audience. »
Gustavia avait lâché le nom de Giordano Bruno comme cela, qui ne provoquerait pas de question.
Elle n’avait jamais eu l’occasion de discuter avec Adèle du sujet de sa thèse. Le petit homme,
chafouin, en costume bleu ardoise se rencogna dans son fauteuil.
« Je ne voudrais pas être indiscret…
— Vous en avez tous les moyens.
— Je souhaitais recueillir votre avis avant d’entreprendre une démarche délicate : si la direction de
la Banque de France était offerte à monsieur Toussaint Kéroungué, vous prendriez la direction de
l’agence parisienne de votre propre banque, et voyez-vous tout l’avantage : c’est dans le même
quartier !
» L’appartement de fonction, au Palais-Royal, est l’un des plus beaux de la haute fonction publique,
il occupe trois étages. Au soir, on ferme le jardin et vous êtes chez vous. Hein, qu’est-ce que vous
en dites ? »
Gustavia s’efforça de réprimer un mouvement de pitié.
« Toussaint m’a dit cette nuit que Christine Lagarde souhaitait le recevoir ce matin. Je suppose que
c’était pour la même offre ?
L’Affaire Hem (tome 4)
- Gustavia s’en va (X) -
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— Bien sûr ! Acceptez et je téléphone !
— C’est très gentil, cher monsieur, mais la Banque de France est une trop petite affaire pour
nous ! »
C’est alors que les choses se compliquèrent vraiment.
Gustavia se trouvait suffisamment en recul du bureau pour offrir au petit homme la vision la plus
féerique de Paris. Son souffle devint court, il pâlit, se leva brusquement, tomba la veste, contourna
le bureau et se jeta aux pieds de sa visiteuse — plus précisément, il s’empara de ses genoux.
Ce geste est chargé, selon les cultures, de significations diverses mais il implique le plus souvent la
supplication.
« Je ferai tout ce que vous voudrez, promit-il.
— Mais que se passe-t-il donc, cher monsieur, feignit de s’étonner l’infaillible séductrice. Il me
semble que vous commencez à faire ce que je ne veux pas. Mon sixième sens me révèle que vous
êtes en train de caresser mes cuisses ! Finissez donc !
— Je ne suis qu’un homme, Gustavia, comprenez-moi…
— Et si un de vos conseillers survenait ! Dans quel état vous mettriez mon honneur ! Et la réaction
de votre épouse ! Finissez donc », commanda-t-elle sur un ton détaché en repoussant très
légèrement les mains de son assaillant, qui avaient atteint le haut de ses cuisses.
Nos fidèles lectrices connaissent suffisamment le caractère de notre héroïne pour supputer que la
situation l’amusait beaucoup et qu’elle hésitait sur l’inconduite à tenir…
Elle donna un coup d’œil à la porte, équipée d’un petit verrou de laiton, hésita à aller le pousser
pour que se continue un peu la saynète, retenant à peine par les poignets les mains baladeuses qui
palpaient fiévreusement ses cuisses. Elle aurait volontiers cédé sur le principe, mais le petit homme
ne l’inspirait pas du tout.
« Finissez donc… répéta-t-elle d’une voix dolente.
— Vous êtes une femme extraordinaire, Gustavia ! On m’avait parlé de vous, mais sans trouver les
mots pour le dire ! Je soupçonnais ce que je vois ! S’il le faut, je ferai reconstruire la Bastille pour
vous garder !
— Et vous garderiez un double des clefs, petit libertin, petit polisson ! Vous seriez prêt à rétablir les
lettres de cachet », imagina-t-elle en lui donnant une petite tape sur la joue gauche, ce qui ne le
dissuada pas de cesser ses caresses.
« Ah, c’est trop fort, cela, finissez donc ! Vous m’obligez à vous traiter comme un méchant petit
garçon ! »
Elle lui allongea une baffe toute symbolique sur la joue droite. Des tics violents agitaient le visage
de l’homme agenouillé. Sa tête exaltée s’effondra entre les cuisses de sa visiteuse.
« Gustavia, gémit-il, rien qu’une petite chose !
— Je ne suis pas femme à me contenter de petites choses ! Vous me prenez au dépourvu, cher
monsieur, et presque à la hussarde. On m’avait réputé l’endroit comme dangereux, mais je ne vois
aucun ameublement idoine dans ce cabinet qui…
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» Et puis que va-t-on penser de la longueur de cet entretien ? Je ne suis pas une personnalité
politique.
— Soyez sans inquiétude là-dessus, mes collaborateurs connaissent assez mon style !
— Oui mais, je le disais à Philippe Sollers avant-hier, en certaines circonstances, un scandale est
toujours possible.
» Ma voiture est stationnée dans votre cour. Et s’il vous prenait un malaise ?… Ce ne serait même
pas une première, on vous traiterait d’imitateur !
» Que mes jambes vous aient excité, soit, c’est une heureuse nouvelle, cliniquement parlant. Tenez,
je vous offre, par bonne manière transférentielle, comme eût dit le regretté Jacques Lacan, de me
retirer ma petite culotte, puisque vos mains l’effleurent, elle ne porte pas mes initiales, vous
trouverez le moyen, par le recours à l’imagination, de prendre du plaisir, en toute discrétion, avec
cet objet secret… »
Elle fit couler ses reins sur le fauteuil, l’homme s’empara avec empressement de la petite culotte
humidifiée par l’émotion et tenta un autre mouvement, qui lui valut, cette fois, deux gifles sévères.
Gustavia, simulant l’irritation, se leva et dit :
« Je regrette, cher monsieur, mais ce n’est tout simplement pas possible. Veuillez considérer que je
n’ai jamais consenti un tel don de moi-même que celui que vous tenez entre vos mains… »
Ce n’était pas tout à fait vrai.
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4ÈME TOME - XXIV
Gustavia s’en va (XI)
Dès 18 heures, le vendredi, le départ de Gustavia était confirmé par des paparazzi inspirés qui
planquaient avenue de l’Opéra à proximité de l’agence du Crédit des Antilles.
Sa Rolls, qu’ils prirent d’abord pour celle du directeur Kéroungué, stoppa devant la banque,
obligeant le 68 à se décaler. Il fit tinter sa clochette, avertissement inutile plus agréable qu’un coup
de trompe, et l’agent au carrefour adressa au machiniste un petit geste d’impuissance.
Le véhicule se gara un peu plus loin sur la droite, à l’angle de la première rue, ce qui permit aux
photographes — notamment ceux de Paris Match et de Closer — de rafaler lorsque Gustavia et
Toussaint apparurent un quart d’heure après. Ils se prêtèrent à cette séance sans presser ni ralentir le
pas, dans une attitude vraiment princière, mais cinq minutes plus tard, ces photos paraissaient sur
différents sites littéraires avec comme légende principale : « Gustavia a quitté Paris… »
L’Allanblog d’Éric Dussert, toujours à l’affût des nouvelles, donnait le nom et une mauvaise photo
de celle qui allait lui succéder à la direction du bordel germanopratin : Adèle Zwicker, « très proche
de Richard Ducousset, de Manuel Carcassonne et de Teresa Cremisi. Il ne manque, concluait
subtilement Dussert, que peu de pièces à son puzzle, mais elles sont grosses ! »
L’état-major des pompiers de Paris avait reçu des ordres comminatoires : intervenir immédiatement
et en force, au moindre doute, chez tous les écrivains, critiques et journalistes qui avaient pu se
trouver en rapports intimes avec Gustavia… Et quelle était longue, la liste de ces possibles
désespérés.
Ce dossier mondain se trouvait sur le bureau du ministre qui, dans l’après-midi, avait appelé en
consultation secrète le divisionnaire Vidalie qu’on donnait comme le prochain préfet de police.
L’Affaire Hem (tome 4)
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Il existait de nombreuses différences de style entre les deux hommes, qu’on peut résumer d’un
trait : Vidalie était intelligent, mais n’abusait pas de son esprit, le ministre, un crétin, ne se servait
pas du tout du sien, attendant les ordres d’aussi bête que lui…
Et puis Vidalie avait été l’amant du ministre précédent. Il connaissait tous les aîtres de la maison.
Une loi, comme on l’a vu, avait complètement échappé au divisionnaire (ce n’était d’ailleurs qu’un
simple décret) : il ne pouvait commencer une discussion sérieuse sans bourrer sa pipe. Ainsi fit-il.
« J’aimerais, commença gravement le ministre, recueillir votre avis sur l’affaire Gustavia…
— Il n’y a pas d’affaire Gustavia, heureusement ! voulut le rassurer Vidalie.
— Ce n’est pas ce qu’on pense en haut lieu… corrigea le ministre en élevant l’index de sa main
droite vers le plafond.
— Son départ cause un peu d’émotion chez des gens aux nerfs fragiles. Une bonne dose de cocaïne
et ça ira mieux demain.
— Il y a aussi des surdoses mortelles…
— Vous obtenez le même résultat, et pour moins cher, avec de nombreux médicaments en vente
libre en pharmacie, et qui ne coûtent presque rien…
— La consigne que j’ai reçue, c’est d’éviter tout suicide dans le monde des arts et des lettres dans
les jours qui viennent, consécutifs au départ de… Gustavia. Vous la connaissiez ?
— Oui et non. Il n’existait aucune raison pour que je lui sois présenté. Elle avait été mise sur
écoutes lors de l’enlèvement de Sabine Harold, mais ce que ces écoutes ont révélé… vous l’avez
sous le coude, je crois ? supputa Vidalie en désignant du tuyau de sa pipe une certaine épaisseur de
dossiers.
— Oui, mais je n’ai pas eu le temps d’en prendre connaissance. Trop de renseignements tuent le
renseignement.
— Je me crève à le répéter tous les jours aux plus intelligents de mes inspecteurs : Réfléchissez à
partir de quelques éléments avérés. Les écoutes dans l’affaire Harold ont confirmé mon intuition : il
y avait comme un lézard dans la vie de cette fille sensationnelle — je parle de Gustavia !
— Quel lézard ?
— Nos écoutes ont révélé qu’elle jouissait d’un accès dans le service de télécommunications le
mieux protégé du monde… auquel nous n’avons pas accès.
— C’est un scandale ! À quoi sert notre technologie ? Est-ce que nos ingénieurs ne seraient pas
capables d’envoyer dans l’espace un bon nombre de satellites suffisant pour nous tenir au courant ?
— Ça, il faut le voir avec eux. Ça coûterait très cher. Mieux vaudrait renvoyer Christine Lagarde
aux États-Unis, et parvenir à une entente. Elle nous coûterait moins cher que le lancement d’une
fusée Ariane.
— Hem…
— Revenons à Gustavia. Il y avait un lézard dans sa vie, gros comme un crocodile géant à mon
avis. Son ascendance ni sa nationalité n’ont pu être clairement établies. Il ne me revenait pas de
résoudre cette énigme. Ce qui est certain, c’est que le lézard qui la retenait dans le rôle risible
d’attachée de presse chez Hugh Mouchalon, le bernard-l’ermite de la profession, a été levé…
Pouvait-elle penser qu’il le serait ? Rien n’est moins sûr, mais elle restait par prudence chez ce
L’Affaire Hem (tome 4)
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branquignol de Mouchalon pour prouver sa soumission…
— À qui, Vidalie, à qui ?
— Mais. aux maîtres du monde, qu’elle vient de rejoindre. Cette affaire ne concerne plus un petit
policier comme moi.
— Vous vous sous-estimez à plaisir, Vidalie !
— Que demande-t-on exactement à la police dans cette affaire ? Éviter les tentatives de suicide
n’est pas de notre ressort…
— Vous pouvez désigner les personnalités les plus fragiles, celles qui avaient été proches d’elle…
ou l’étaient encore… Car, d’après ce que vous me dites, ils ne la baiseront plus jamais.
— Gustavia s’était assez assagie après sa rencontre avec le directeur du Crédit des Antilles à Paris.
Sa nymphomanie l’a fait coucher avec beaucoup, mais souvent une seule nuit, ce qui est courant
dans ce milieu-là. Je vous renvoie à l’œuvre de Philippe Sollers, ajouta Vidalie en riant.
— Je voudrais lire ce superbe écrivain, s’excusa le ministre, mais je n’ai pas le temps.
— Et puis Gustavia a séduit l’an passé la comtesse de Launay…
— Une personnalité qui casse les carreaux !
— Mais, selon la D.C.R.I., cette relation est devenue régulière, sans faire cesser les fantasmes
germanopratins. Que voulez-vous, mon cher, Gustavia est magique !
— Si c’est vous qui le dites…
— Bruxelles, ce n’est pas le bout du monde. Ce que je crains, c’est un concours de coquetterie néomorbide entre les amants, réels ou supposés, de Gustavia. Certains, par maladresse ou parce que
leur organisme est déjà délabré, pourraient ne pas se rater. Je n’y peux rien.
— Les pompiers vont installer une cellule de crise dans le quartier. Ils ont l’ordre d’intervenir au
moindre doute sérieux…
— Quand ils auront déployé dix fois la grande échelle sur des renseignements farfelus, ils s’en
lasseront.
— C’est à la police qu’il revient de trier ces renseignements.
— Je manque d’effectifs compétents, monsieur, pour réaliser des opérations minutieuses. Prenons le
cas de Charles Dantzig : son appartement a été passé au peigne fin, certains médicaments remplacés
par des placebos, ses whiskys additionnés de somnifère et le contenu de son ordinateur copié…
Tout ceci n’est pas très légal.
— Bah !
— Et à quel fonctionnaire vais-je demander d’isoler des pièces significatives dans la mémoire de sa
machine ? Il y en a pour un bon moment ! Et si d’autres documents mettaient en cause de hautes
personnalités ?
— La police en a toujours usé ainsi. Ce qui est commode avec l’informatique, c’est que des pièces
gênantes peuvent être détruites en un instant. Il faut bien sûr rendre la manipulation invisible.
— Ça, on l’apprend à l’École de police. Voilà ce que nous avons fait pour assurer la sécurité de
Dantzig, actuellement une des plus grosses cylindrées du circuit. Nous ne pouvons pas répéter cent
fois cette opération, au risque de nous faire pincer !
— Il faut surveiller les cas les plus critiques. Nous paierons des heures supplémentaires —
défiscalisées, c’est intéressant !
— Je vais voir », dit Vidalie en se levant.
L’Affaire Hem (tome 4)
- Gustavia s’en va (XI) -
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Il s’en alla, accablé, de son pas lourd, après avoir tendu une main sans chaleur au ministre. La petite
place était triste, encombrée de véhicules de la Maison Poulaga et les gardiens désignaient aux
nouveaux le profil du divisionnaire comme celui d’un homme à ne pas agacer.
L’Affaire Hem (tome 4)
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4ÈME TOME - XXIV
Gustavia s’en va (XII)
Depuis la fin de la matinée, on était sûr en haut lieu que Gustavia allait quitter Paris. Le ministre de
l’Intérieur avait convoqué le divisionnaire Vidalie pour lui donner la consigne creuse d’éviter tout
accident fâcheux dans le monde des arts et des lettres. Le policier ressortit plus consterné que furax
de cette entrevue.
Il prit à droite un petit bout de rue étroite au milieu de laquelle se trouvait un bistrot. Il en poussa la
porte pour retrouver sur le zinc son fidèle adjoint, le principal Bourru, qui sentit, à son air, qu’il
valait mieux ne pas poser de questions.
Christian, le garçon, avec une figure en lame de couteau, l’œil noir et le sourire millimétré, avait
séché sa main sur un coin de torchon pour l’accueillir.
« Bonjour, monsieur le divisionnaire.
— Vous me connaissez ?
— Dans ma profession… J’ai vanté à monsieur le principal les mérites du pousse-dieu… pour na
pas dire les vertus !
— Tiens, le pousse-dieu…
— C’est une occasion qu’on a proposée au patron, un crozes-hermitage de derrière les fagots !
— J’en suis à trois, convint Bourru en rallumant un clope, mais des petits. »
À l’amplitude du geste du divisionnaire, le garçon interpréta qu’il fallait aligner deux grands verres.
Il posa aussi avec politesse un cendrier sur le zinc.
Vidalie résuma d’un soupir la conversation qu’il venait d’avoir :
« Quel con !
L’Affaire Hem (tome 4)
- Gustavia s’en va (XII) -
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— Ça ne s’est pas bien passé ? tempéra Bourru.
— C’est toujours la même chose : les dossiers sont sur son bureau mais il n’a pas eu le temps de les
ouvrir. Consigne : que tout se passe bien. Le moyen ? Envoyer un fonctionnaire, jeune et joli, sexe
au choix, consoler les personnalités désespérées par le départ de Gustavia.
— Selon vos propres déductions, rigola Bourru.
— Les gesticulations de Dantzig et de Beigbeder les ont secoués. L’opuscule de Dantzig, Dernière
lettre à l’amazone enfuie, sera en librairie mardi matin. Encore un best !
— Vous l’avez lu ?
— Le texte est dans mon ordinateur, mais je suis comme le ministre, je ,’ai pas eu le temps.
— Qu’est-ce qu’on fait, chef ?
— On remet les écoutes chez les plus perturbés et on motive les indicateurs.
— Il ne se passera rien… prédit Bourru.
— C’est aussi mon avis, mais comment savoir avec un tel oiseau ?
— De haut vol !
— J’ai connu, en dehors du service, deux cas de suicide par dépit amoureux. C’est complètement
idiot, irrationnel, mais voilà… Et j’ai revu une des filles plusieurs fois par la suite. Se flinguer pour
ça… L’autre cas, c’était un marchand des quat’ saisons, sur mon carreau, qui allait à la blague. Il
m’appelait “Directeur” sans savoir, on plaisantait à la parisienne. Un type solide, carré, trapu, avec
une bonne tête, un blond un peu roux avec de beaux yeux bleus, un travailleur. Le dimanche, il
employait deux ou trois serveurs, bon, et puis il y a eu une petite…
— Pas trop petite, pressentit Bourru.
— Une fille avenante, joli minois, des yeux marron très brillants, très brune, une beurette, pas son
gabarit, la taille étroite, fort bien prise mais pas de quoi s’affoler… Et son banc disparaît.
» J’avais une relation commune avec le gars qui le reprit. Je lui pose la question, il m’apprend le
geste absurde. Je demande : “À cause de la petite ?” alors que je n’avais rien remarqué vraiment, et
nous nous sommes regardés en silence. Celle-là, je ne l’ai jamais revue.
— Nous avons des clients dans ce genre-là. “Tu traîneras pour toujours mon cadavre au pare-chocs
de ta Rolls”…
— Voilà ce qu’il faut éviter, surtout avec une Rolls. »
Les deux policiers décidèrent d’aller prendre le vent à Saint-Germain-des-Prés. Leur voiture passa
lentement devant le Rouquet, le Café de Flore, où ils remarquèrent des types aux cheveux courts, et
les Deux-Magots, où Bourru repéra le discret inspecteur Lepetit en terrasse. Ils descendirent de leur
véhicule un peu plus loin et revinrent du côté de l’église.
« L’affaire Sabine Harold m’a fait du tort, grogna Vidalie, tous ces gens-là n’ont pas oublié ma
bobine. »
Ils entrèrent dans l’église, se signèrent devant un vieux curé en soutane qui éleva la main en signe
de bénédiction, et allèrent s’agenouiller un peu plus loin, en restant visibles du porche et en laissant
un prie-dieu libre entre eux. Une minute plus tard, l’inspecteur Lepetit pliait lui aussi les genoux et
murmurait :
L’Affaire Hem (tome 4)
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« Mes respects, chefs.
— Tu fréquentes l’église maintenant ? ironisa
Vidalie.
— Seulement dans l’intérêt du service chef.
— Alors ?
— J’ai douze indics qui tournent. Rien de précis
pour l’instant. Une rumeur incontrôlée porte
Giesbet parmi les candidats au désespoir parce que
tout lui est bon qui fait parler de lui, mais il semble
avéré qu’il n’aurait jamais couché avec Gustavia.
— Quel zèbre, celui-là ! pesta Vidalie.
— Il est surveillé par une jeune journaliste que… que je contrôle.
— Très bien, Lepetit. Est-elle jolie au moins ?
— Plus jolie que journaliste, chef.
— Dis-lui que nous ne serons pas ingrats ?
— Merci, chef. La cellule spéciale des pompiers vient de s’installer au Flore.
— On les a vus en passant, dit Bourru, quel borde !
— On va rentrer à la maison, continua Vidalie. Appelle en cas de gros pépin. J’ai beaucoup de
travail et ce n’est pas moi qui irai ranimer les désespérés. J’ai mon brevet de secouriste, remarque.
— Mes respects, chefs », dit Lepetit en se levant.
Il s’en fut.
« C’est un bon élément, jugea Vidalie.
— Oui, approuva Bourru, il y a de l’ordre dans sa tête. »
Ils descendirent la rue Bonaparte jusqu’à La Palette, où les conversations de comptoir ne
concernaient pas Gustavia. Il en alla de même au Mazarin, à l’autre bout de la rue, où ils burent de
la bière. Ils continuèrent jusqu’au quai. Leur voiture les attendait au bas de la rue Dauphine.
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4ÈME TOME - XXIV
Gustavia s’en va (XIII)
Le capitaine Évariste Langlois avait été choisi par l’état-major pour diriger la cellule avancée des
sapeurs pompiers, qu’il avait été décidé d’installer au Café de Flore.
Deux raisons avaient présidé à ce choix : la première était que le capitaine fréquentait assez la
littérature moderne, ayant eu souci de l’amélioration des bibliothèques dans les casernes où il était
passé, la seconde, futile en apparence mais importante sur le terrain, tenait à sa superbe moustache
poivre et sel qui lui donnait incontestablement un profil d’écrivain — du XIXe siècle, mais enfin…
Le Roi mangeant des pieds a La SainteMénehoud. Le maître de poste confronte un
Assignat et reconnait le Roi
Il avait pris pour le seconder le lieutenant Picard, avec qui il s’entendait, Serrurier, du même grade,
dont l’intelligence proposait des décisions claires et rapides, et le jeune sous-lieutenant Caquinaud,
pour son maniement de l’ordinateur portable qui tenait de la prestidigitation.
L’Affaire Hem (tome 4)
- Gustavia s’en va (XIII) -
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Ils portaient tous des vêtements civils, lavallière pour Langlois, cravate pour les autres. Leurs
cheveux coupés très court pouvaient les faire passer pour des essayistes d’extrême droite.
Des renseignements allaient arriver par méls, le sous-lieutenant les contracterait avant de les
communiquer à ses trois collègues. Serrurier s’occuperait des liaisons radio et de donner une alerte
éventuelle à telle ou telle caserne. Picard interpréterait les soupçons de la police et Langlois
garderait le contact avec l’état-major et les hauts responsables de la police.
Cette mission constituait une nouveauté dans leur travail : il leur fallait être présents partout, en
somme, avant que le feu ne se déclare… mais, cette fois, ce serait le feu de la passion déçue.
Le départ de Gustavia ayant été annoncé comme imminent, la cellule se mit discrètement en place à
13 heures, avec un puissant matériel de communication miniaturisé mais qui exigeait quand même
des raccords électriques pour la recharge des batteries, d’une autonomie limitée. Il fallut donc faire
courir des fils qui ne gêneraient pas le passage de clients distraits.
Ces outils d’intervention mis en place, Langlois s’en alla en face déjeuner chez Lipp avec Serrurier.
La carte offrait tous ses bons plats habituels mais, par chance, un pied de cochon à la sainteménehould devant lequel les deux militaires s’inclinèrent.
On sait que cette préparation, complexe, rend le pied comme aérien : à sa chair délicieusement
épurée s’ajoute le plaisir de casser les petits os rendus fragiles par une longue cuisson pour sucer
leur moelle. Un pied réussi procure ainsi un plaisir incomparable, avec ce seul écueil : en reste-t-il
un autre ?
Serrurier dit à Langlois :
« Mon cher ami, s’il y avait quelque chose, les camarades nous préviendraient…
— Certainement, et tant que l’annonce de son départ ne sera pas confirmée… »
Le lieutenant fit signe au garçon.
« Il en reste ? demanda-t-il en désignant son assiette ?
— Mais certainement, monsieur, puisque c’est le plat du jour, une bonne manière car la maison ne
gagne rien là-dessus. On en offrira encore au dîner.
— Eh bien, on va remettre ça !
— Un pour deux, ou deux pour deux ?
— Deux pour deux !
— Comme il s’agit d’une mission spéciale et d’un plat populaire, commenta le capitaine. Vous
savez qu’à Sainte-Ménehould même, le roi Louis XVI en fuite se régala pour la dernière fois d’un
tel pied, ce qui contribua à le faire reconnaître. On dit même qu’il en prit un second, ce qui le
retarda et permit l’embuscade de Varennes, alors que les hussards de Bouillé l’attendaient tout près,
pour le conduire en sûreté. À mon sens, s’il avait réussi à s’enfuir, la face, je veux dire les principes,
de la Révolution n’en eussent été guère changés. Il n’en reste pas moins que ce pied appartient à
l’Histoire.
— Eh oui, ils n’auraient pas dû s’arrêter, sauf en pleine campagne, derrière une haie, pour se
soulager, et continuer la faim au ventre, mais il fallait aussi changer les chevaux… »
L’Affaire Hem (tome 4)
- Gustavia s’en va (XIII) -
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Les seconds pieds arrivèrent, à la satisfaction des deux hommes, qui reprirent une deuxième
bouteille de givry.
« Nous la finirons avec le fromage, prophétisa Langlois.
— On dit qu’elle serait passée ce matin au palais et qu’elle y serait restée une heure dans un cabinet
avec le petit homme… De là sont venus ces ordres invraisemblables.
— Il nous faut les exécuter au mieux. Pour ma part, je ne crois guère à de grosses pertes… et quant
aux actes inévitables, nous ne pouvons les éviter. Cette femme n’était qu’un fantasme, quelques
gesticulations symboliques vont marquer son départ, si un vrai désespéré, assez solitaire,
s’empoisonne derrière sa porte après avoir laissé des pages déchirantes, qu’y pouvons-nous ?
— Rien. Les hommes interviendront dans trois semaines sur l’appel inquiet d’une vieille tante de
province. »
Avec une note de frais très raisonnable, ils allèrent reprendre leur poste au Flore pour permettre aux
deux autres sapeurs de se restaurer à leur tour. Aucune information inquiétante n’était parvenue
durant leur déjeuner, mais le départ de Gustavia restait encore ignoré.
L’Affaire Hem (tome 4)
- Gustavia s’en va (XIII) -
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4ÈME TOME - XXIV
Gustavia s’en va (XIV)
La cérémonie, dans le cloître du couvent des Ursulines, fut sobre, virile mais émouvante. Dans une
brève allocution, le général énuméra les états de service et les mérites de l’officier promu. Les
hommes se tenaient figés, formant un carré parfait d’un bel ordre militaire. Il fit un geste pour
l’inviter à sortir rang et à rejoindre le groupe des officiers supérieurs au centre du cloître, ce qui fut
exécuté avec une perfection mécanique remarquable.
Le général tint à accrocher lui-même la nouvelle sardine avant d’échanger une accolade virile avec
l’officier. Un camion sortant en trombe du garage voisin masqua le soupir imperceptible de deux
cents hommes : le lieutenant Amélie Despentes venait d’être élevée au grade de capitaine. Puis le
seul civil présent, un petit homme en costume gris, bafouilla quelque chose avant de lui décerner les
Palmes académiques. Amélie hocha une tête dubitative, lui serra la main et le vit repartir en
haussant les épaules.
Un admirateur haut place et mal avisé avait cru faire plaisir ainsi à la jeune femme.
Un banquet fraternel réunissant les officiers fut donné en son honneur et Amélie avait un peu bu
quand elle rentra reprendre sa veille auprès du pseudo-suicidaire. Pour gagner du temps, elle prit
une rue en sens interdit mais sans sirène ni gyrophare, au bout de laquelle elle fut stoppée par un flic
du genre vétilleux. Elle avait ôté sa casquette et sa puissante chevelure couvrait ses épaules. Elle la
rejeta en arrière à gauche, ce qui fit apparaître ses trois galons. Le flic prit une expression pétrifiée,
salua :
« Toutes mes excuses, mon capitaine. »
Amélie actionna sa sirène et redémarra en trombe. En la voyant descendre de sa petite voiture rouge
à gyrophare, une secrétaire s’écria :
« Les pompiers ne peuvent être déjà là puisque nous venons seulement de découvrir le drame. C’est
affreux ! Monsieur s’est bel et bien suicidé !
— Ne dramatisons pas », proposa froidement le nouveau capitaine que sa longue pratique des
L’Affaire Hem (tome 4)
- Gustavia s’en va (XIV) -
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simulateurs avait instruite.
Elle suivit la secrétaire en larmes jusqu’à la salle de bain.
Colosimo, voulant imiter le suicide à la romaine, gisait au milieu d’un bain de mousse rougeâtre
dans lequel sa lèvre inférieure barbotait un peu.
Amélie remarqua immédiatement que la fixité de la mort n’immobilisait pas ses pupilles et lui
allongea sans hésiter deux solides baffes qui le firent sursauter, puis ouvrit l’eau froide, la régla sur
la douchette et entreprit de nettoyer tout ça ! La mousse d’apparence sanglante s’affaissa aussitôt
car la baignoire était ancienne et l’obturation de son siphon imparfaite, mettant à nu le corps replet
et répugnant du quinquagénaire tracassé.
L’écoulement rouvert, les dernières traces d’un bain moussant à la fraise des bois disparurent,
emportant la petite lame de rasoir dont le faux désespéré s’était servi pour dessiner une insignifiante
estafilade sur son poignet gauche ; mais l’effroi de priver le monde d’une personnalité aussi
prometteuse l’avait fait s’évanouir dès la première coupure.
« Le pauvre monsieur aurait même pu se noyer ! déplorait la peu cartésienne secrétaire.
— Il n’est pas homme à se noyer dans un verre d’eau ! » rétorqua le capitaine Despentes, excédée.
Elle avait diagnostiqué plusieurs fois que des mises en scène macabres peuvent provoquer des
accidents cardiaques ou cérébraux. Il fallait donc soumettre le farceur à des examens de routine.
Les pompiers arrivèrent, se trouvèrent un peu surpris d’avoir été précédés par un officier. Ils
bouchonnèrent Colosimo, lui firent passer une vieille robe de chambre et, malgré ses protestations,
l’emmenèrent à l’hôpital Rothschild reprendre son calme au service des désespérés.
Le capitaine Despentes rendit un rapport optimiste. Sans qu’il lui eût rien confié, elle avait deviné
sa stratégie en s’intéressant à sa biographie : si son champion politique n’était pas réélu l’année
suivante, il risquait fort de se faire éjecter de la présidence du C.N.L., sa nomination ayant provoqué
un scandale très inhabituel dans une hiérarchie conservatrice.
Revenir dans l’édition ? Il avait fallu toute l’influence d’un puissant réseau d’extrême droite pour
lui maintenir la tête hors de l’eau, il avait fait la preuve dans trop de maisons de son incompétence,
il n’était depuis une dizaine d’années qu’un directeur fantôme et redondant, brûlé auprès des grands
décideurs de l’édition bourgeoise, qui le jugeaient quand même trop à droite — certains paramètres
du milieu lui avaient échappé, ou il avait eu tort de s’en moquer.
Son idée d’intégrer le corps diplomatique en se faisant nommer ambassadeur ou consul sans
affectation n’était donc pas sotte : il pouvait passer pour avoir écrit sur la Russie, sur les États-Unis,
sur la Perse… Il était prêt à conter partout les aventures de Dieu qu’il présentait comme une sorte de
Tintin, constamment à l’aise et sortant vainqueur des plus vilaines intrigues.
Nommé au Pérou, il nous donnerait de là-bas un Dieu est inca, chez Fayard, titre qui eût enchanté le
regretté Jacques Lacan. Ce maître aurait rajouté, devant ses auditrices extasiées : « … et même un
en-cas, puisqu’ils le mangent. »
L’annonce en haut lieu de sa tentative de suicide allait être douloureusement ressentie, on
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suggérerait un schéma simple — le nommer tout de suite à un poste qui n’intéressait personne, à
Oulan Bator, par exemple, où, pour des raisons protocolaires, notre ambassade reste ouverte trois
jours par an, avant de le promouvoir, à la fin de la mandature, à un poste plus consistant — le
Vatican semblant tout indiqué, mais la concurrence est plus sévère — et mieux vaut lire et parler
couramment le latin.
Débarrassée du funeste Colosimo, le capitaine Despentes reçut l’ordre de rejoindre la cellule de
crise installée au Café de Flore.
Elle passa une robe à grands ramages, une veste grège d’assez fort tissu, pour avoir des poches, son
matériel miniaturisé de communications rangé dans une petite musette assortie, peigna
soigneusement sa longue chevelure blonde qui déferlait sur ses épaules, se maquilla avec soin et se
rendit à Saint-Germain-des-Prés dans une voiture banalisée.
L’Affaire Hem (tome 4)
- Gustavia s’en va (XIV) -
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4ÈME TOME - XXIV
Gustavia s’en va (XV)
Dense journée pour Amélie Despentes, qui vient d’être promue capitaine, un peu étourdie par un
banquet en son honneur, où elle a dû boire plus qu’elle n’aurait souhaité, avant de revenir à la
mission qu’on lui a confiée : la surveillance du mythomane Colosimo, qui menace de se suicider si
on ne cède pas à ses nouvelles exigences d’élévation sociale. Il avait médité la publicité de sa fausse
disparition, plusieurs sites affichent sa nécrologie alors qu’il a suffi de deux paires de baffes à
l’expédiente Amélie pour le revigorer.
Mais certaines mauvaises nouvelles font toujours grand plaisir et celle-ci est déjà sur toutes les
lèvres quand Amélie rejoint, sur ordre, la cellule de crise des sapeurs-pompiers de Paris installée au
Café de Flore.
Son entrée au Flore provoqua une vive émotion, c’était vraiment une belle fille — et inconnue. Elle
alla s’asseoir à une table voisine de celle du lieutenant Serrurier et commanda une Tuborg, légère et
rafraîchissante.
Le lieutenant lui sourit sans équivoque. Il planquait son écouteur, la main sur son oreille gauche et
portait des notes sur un cahier ouvert devant lui.
« Merde ! jura le sous-lieutenant Caquinaud un peu trop fort, Colosimo s’est suicidé !
— Merde ! approuva Serrurier. Quelle source ?
— Aymeric Renou du Parisien. Il vient de trouver l’information sur le site de la Nouvelle Action
Française. C’était qui, ce type, avec un nom pareil ?
— Une huile.
— Ben, il a glissé. »
Amélie, qui s’amusait de la fausse nouvelle, se tourna légèrement vers les deux hommes :
« Vous êtes des internautes ? questionna-t-elle en souriant.
— Pas exactement, mademoiselle », répondit sèchement le lieutenant.
L’Affaire Hem (tome 4)
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Le touchant visage d’Amélie était perdu dans sa chevelure.
« Je ne suis pas une demoiselle, Serrurier, je suis en service, il faut dire : “Mon capitaine”…
— Excuse-moi, je ne t’avais jamais vue en femme. C’est pas mal, dis donc, mon capitaine… »
Amélie voulut bien récompenser d’un grand rire ce soldat du feu, visiblement brûlant. Le capitaine
Langlois, qui n’avait pas tout compris de l’incident, se leva pour aller vers eux. Il ne reconnut
Amélie que lorsqu’il fut devant elle ; alors, avec une distinction militaire, il se cassa pour lui donner
un baisemain.
« Colosimo s’est suicidé, apprit Serrurier à Langlois. – Mauvaise nouvelle.
— Fausse nouvelle, rectifia Amélie en riant. C’est moi qui étais chargée d’assurer sa sécurité. Il a
bidonné un truc dans sa baignoire, je ne serais même pas étonnée qu’il en ait fait tirer des photos
avant que je ne revienne de mon banquet de promotion. Les collègues sont arrivés juste après moi et
l’ont transporté à l’hôpital, il s’était juste donné un petit coup de lame de rasoir au poignet.
— Dans quel but, selon vous ?
— Il cherche à se recaser pépère dans le corps diplomatique.
— Et quel rapport avait-il avec Gustavia ?
— Aucun.
— Si même les gens qui n’avaient aucun rapport avec Gustavia se suicident parce qu’elle s’en va,
nous voilà jolis ! » commenta le sous-lieutenant avec humour.
Un vieil homme au masque marmoréen parut d’un pas lourd. Un garçon lui prit le bras avec
déférence pour le conduire à sa table préférée qui portait depuis une heure le petit carton
« Réservé ». Il commanda un double noir, pour commencer.
Il n’était pas encore revenu qu’une femme blonde entra vivement, l’aperçut, se dirigea tout de suite
vers lui, lui donna deux petites bises avant de dire assez haut pour être entendue de tout le monde ;
« Il paraît que Colosimo s’est bel et bien trucidé ! Bon débarras ! Pourvu qu’il ne se soit pas raté
cette fois, après toutes les autres !
— Parfait, répliqua Sollers en se frottant les mains, voilà le sujet de ma chronique du Journal du
Dimanche tout trouvé ! »
L’Affaire Hem (tome 4)
- Gustavia s’en va (XV) -
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4ÈME TOME - XXIV
Gustavia s’en va (XVI)
Les événements se précipitent au Café de Flore où on vient d’apprendre la disparition tragique du
président du C.N.L., le théologien orthodoxe Colosimo. Un perceptible soulagement se lit sur
presque tous les visages, la belle moustache du capitaine Langlois frémit d’un mouvement
expectatif…
Les cinq pompiers d’élite, en civil, qui forment la cellule spéciale installée au centre névralgique
des ragots germanopratins, ne sont pas là pour démentir les fausses informations mais pour attraper
les vraies, ils laissent donc courir la rumeur. Et les supputations sur le prochain bénéficiaire de cette
succession fleurissent.
Émilie s’installa sans façon auprès de Philippe et se permit une petite caresse sur sa tempe argentée.
Ils avaient été amants quinze ans plus tôt. Mais on ne peut pas coucher avec tout le monde tout le
temps…
« J’ai un moment, cher et doux maître, annonça-t-elle, captieuse, dictez-moi votre article, je saute
chez moi pour le saisir sur mon portable, ne buvez pas trop pendant ce temps, et je reviens avec
l’engin pour qu’on y mette la dernière main…
— Ah ! comme vous savez dire ces choses-là, Émilie ! La dernière main…
— Soyez donc sérieux un instant. Cette mince machine, assez coûteuse, possède les derniers
perfectionnements, wi-fi, 4G, haut débit, et me met en communication avec la terre entière ! J’ai,
grâce à SFR, tout le monde sans fil !
— C’est la compétition des bonnes nouvelles ! Bon. Je commence : “La mort d’un homme est
toujours un événement tragique, d’autant plus s’il s’agit d’un acte volontaire. Je ne sais pas encore
comment l’infortuné Colosimo a mis fin à ses jours, mais je sais qu’il n’existe plus. Voilà
l’essentiel.”
— Excellente attaque, Philippe. Quelle patte girondine ! Quelle ampleur bordelaisé !
— Je continue : “Son entourage le sentait préoccupé ces derniers temps, on parlait d’un désir en
L’Affaire Hem (tome 4)
- Gustavia s’en va (XVI) -
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impasse, sans lendemain, d’une passion extravagante qu’il aurait contractée pour une femme
remarquable mais inaccessible, dans la grande tradition courtoise de notre Moyen Âge.
“Pas de tentation de saint Antoine pour lui de ce côté. son désert sensuel ne serait pas visité par les
entreprises inlassables de la Créature… Les errances du cœur humain sont infinies.”
— Comme c’est juste ! Comme vous sentez ces choses-là, Philippe !
— Je continue : “Moi qui ai fréquenté tant de chapelles, jusqu’à celle d’Alain de Benoist, esprit
subtil mais trop figé dans son admiration pour les anciens Danois, leurs tueries, leurs exagérations
sexuelles, leurs pillages et leur manie d’assiéger Paris, je n’avais jamais rencontré le malheureux
Colosimo, ni dans ces antres politiques ni en pleine lumière, au cours de sa carrière éditoriale
remarquée.”
— Hem… hem…
— “Pourtant, l’homme, jeune encore, m’intéressait par son parcours sans faute : après une longue
préparation de péripatéticien théologique (il escalada notamment, dans la tradition des anciens
stylites, le mont Athos, le Sinaï et le mont Chauve), il se spécialisa dans les questions religieuses
tout en devenant directeur littéraire de plusieurs maisons plus ou moins laïques, Stock, Lattès, Odile
Jacob, La Table Ronde, avant de décrocher le poste prestigieux de directeur des éditions du
C.N.R.S.
“Il obtient dans la foulée la Légion d’honneur, talisman
indispensable à son niveau, puis la présidence du C.N.L. après
une bronca dont il restait des traces, sans l’embarrasser.”
— Quelle mémoire, cher maître, je n’ose dire d’éléphant !
— J’ai de la sympathie pour l’éléphant. Je viens de lire le livre
passionnant de Pascal Varejka Singularité de l’éléphant
d’Europe16. Ne me troublez pas davantage, chère Émilie, ou nous
n’en finirons jamais... Je poursuis :
“Voilà pour la partie visible de l’iceberg. Au-dessous, il y avait
son engagement chrétien, son intraitable orthodoxie, son
enseignement théosophique, ses chroniques enflammées à Radio
Notre-Dame, tonnantes et trébuchantes, son choix d’une extrême
droite sans nuance, même s’il savait se garder d’en trop dire.
» “Il venait de découvrir dans l’Iran une nation moderne et
prometteuse, avec des dieux antiques et respectables… C’était
jouer avec le feu (nucléaire) mais ce tempérament extroverti, à
qui tout réussissait, n’avait peur de rien.
» “C’est pourquoi j’en viens à me demander : Ce suicide est-il bien sérieux ?…”
— Excellent, cher Philippe ! Vous n’avez rien perdu de la faconde du temps que…
— C’est du passé, Émilie, à rien ne sert de remâcher le passé, il y perd toute l’intensité du vécu.
Quand je relis les folles lettres que vous m’écriviez, c’est comme si je venais de les trouver dans ma
boîte, mais je les rouvre de plus en plus rarement pour qu’elles conservent leur puissance… et leur
16 Pascal Varejka, excellent homme s’il en est, est titulaire de la chaire d’éléphantologie au collège de ’Pataphysique
L’Affaire Hem (tome 4)
- Gustavia s’en va (XVI) -
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parfum.
— vous êtes adorable, Philippe. J’avais assez envie de les glisser dans mon prochain best sur la
fidélité conjugale, en transposant et en masquant certains détails trop révélateurs…
— Pourquoi pas ? Finissons cet article :
“Cette suppression de soi chez un homme aussi sûr de lui ne résulte-t-elle pas d’une maladresse ou
d’une overdose ? L’autopsie de la dépouille le dira. Mais la raison secrète qui a motivé ce geste
désespéré sera-t-elle jamais connue ?
“Le défunt n’a pas laissé de lettre ; s’il en a mis une à la poste, nous arrivera-t-elle jamais ? On
pense à l’affaire Boulin, mais pourquoi le professeur Colosimo aurait-il été assassiné ? Son
éventuelle nomination au poste de Premier ministre n’a jamais été clairement évoquée, mais voilà
une piste.
“On a agité les noms de Borloo, de Darcos, d’Alliot-Marie et d’une autre femme torrentielle, mais
la réélection du président en 2012 pouvait décider d’un nouveau virage à droite et Jean-François
Colosimo était là pour négocier ce virage plus vite que François Fillon…
“Est-ce pour cela qu’il est mort ?”
— Ébouriffante supposition, Philippe ! Les lecteurs du JDD ne vont pas regretter leur mince
dépense cette semaine !
— “L’autre piste, pour laquelle je penche, c’est la piste passionnelle, le dernier cri d’un désespoir
inattendu chez un homme à qui tout avait réussi jusque-là, et qui n’a pas pu supporter un échec
intime. Je ne peux pas en dire plus sur l’instant, pour ne pas compromettre la personne à laquelle je
pense.
“Restera-t-il la seule victime d’un départ qui nous afflige tous ? Je veux y croire sans l’espérer.
Philippe Sollers. »
— Excellent ! Vous maniez la pelle funèbre avec le même entrain que le pauvre fossoyeur de
Rhoïdis ! Je cours vous taper ça et je reviens. Ne buvez pas trop !
— Mais non ! »
Émilie se leva et ses yeux pétillants flambèrent l’illustre collaborateur du Journal du Dimanche.
« Dois-je maintenir mes engagements de ce soir ? interrogea-t-elle langoureusement.
— Pas forcément… sourit le vieux libertin. Je vous sens très en verve. Dînons au moins ensemble
et, après, nous verrons… »
Émilie fila toute joyeuse de cette reviviscence du vieillard, après avoir fait des petits signes à dix
personnes. Il importe à la vérité de dire qu’elle était encore très baisable.
L’Affaire Hem (tome 4)
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4ÈME TOME - XXIV
Gustavia s’en va (XVII)
Le capitaine Despentes, qui se trouvait assise à trois tables de l’illustre écrivain, avait sorti de sa
musette une merveille de petit micro directionnel et tout entendu, sans tendre l’oreille, de la
substance de ce bel article nécrologique.
Le vieillard lui avait lancé à plusieurs reprises des œillades significatives. Elle avait quitté sa veste,
elle se leva après le départ d’Émilie pour aller vers lui. Il écarquilla ses paupières lasses avec
incrédulité.
« Par la barbe de Gutenberg ! s’exclama-t-il, vous n’êtes pas Virginie Despentes mais vous lui
ressemblez comme deux gouttes d’eau !
— Je suis sa jeune sœur, Amélie, cher maître. Quel bonheur pour moi de pouvoir vous saluer ! »
Il lui fit signe de s’asseoir à la place qu’occupait Émilie, tout près de lui. Le capitaine Langlois
hocha un assentiment discret.
« Je suis médecin urgentiste des sapeurs pompiers de Paris, et, depuis ce matin, capitaine.
— À votre âge ? Toutes mes félicitations !
— J’ai pu entendre la dictée de votre bel article sur le suicide du président du C.N.L. car mon
oreille est très fine. Exhaustif, mais qui va rester obscur pour les lecteurs du Journal du Dimanche
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si vous ne révélez pas le nom de la femme qui aurait conduit ce Colosimo à cette fin prématurée.
— Je ne peux pas, c’est une amie intime.
— Je sais, je connais son nom. Alors, elle aurait pu vous faire confidence ? Ne lui aurait-il pas écrit
quelques lettres pour avouer sa passion… irréalisable, je l’admets avec vous.
— Elle en recevait tellement ! Elle les classait selon l’écriture dans un tiroir spécial, et puis telle
circonstance lui en faisait ouvrir un paquet. Avant une certaine rencontre, l’an passé, elle était
assez… dispersée et je crois que plusieurs y ont trouvé récompense.
— Je vois ce que vous voulez dire !
— Charles Dantzig, en fidèle gourmontien, lui a écrit tous les jours pendant cinq ans.
Sans aucun succès ?
— Ça, ma chère, c’est la bouteille à l’encre. Il faudrait que vous lui demandiez sur l’oreiller…
— À elle ou à lui ? »
Le vieux bougre éclata d’un bon rire et ses lèvres parurent se coucher sur l’oreille du capitaine :
« Telle que vous êtes, vous auriez vos chances avec les deux, mais je ne vous ai rien dit.
— Malheureusement, mon cher, mon service me laisse peu de temps pour la bagatelle, le
rinquinquin et autres baguenaudes. Je suis soumise à une hiérarchie militaire, on peut aussi bien
m’envoyer demain en Afghanistan !
— À Dieu ne plaise ! »
Le lieutenant Serrurier, quatre tables plus loin, regardait en se retenant de rire les profils confondus,
selon la coutume des anciens Égyptiens, de sa collègue et de l’immortel auteur du Cœur absolu.
Le capitaine Langlois appointait machinalement sa superbe moustache, ce qui lui donnait une vague
ressemblance avec Villiers de l’Isle-Adam.
Sollers reprit :
« Il pourrait s’agir chez Colosimo d’une autre déception du même genre. Je l’ai souvent remarqué
au cours de ma longue vie, les optimistes sont beaucoup plus fragiles que les pessimistes. Comme je
le dis dans mon article, l’échec les désarçonne…
— Mais entre se casser le gueule et se tuer, y a de la marge !
— C’est le principe de la chute de cheval… Vous voyez ça pragmatiquement, avec sirène et
gyrophare. Si vous arrivez trop tard, ce sont les flics qui rédigent la fiche pour la morgue…
— Notre rôle ne consiste pas à interviewer les moribonds. En général, ils sont peu causants. On leur
redonne une sorte de seconde chance…
— Vous êtes aussi trash que votre sœur Virginie. Je ne vous demande pas quels sont ses projets,
comme elle appartient à une maison concurrente. Son Renaudot était mérité, mais quel titre
stupide ! Pourquoi pas Allô, maman, bobo ? Je ne comprends pas que l’habile Carcassonne n’ait pu
lui proposer mieux.
— Je ne peux rien vous dire là-dessus. »
Émilie revint avec un tout petit portable dans une élégante sacoche en croco. Elle s’était changée,
remaquillée, elle ne pouvait se montrer plus attirante. Quand Amélie fit mine de se lever, elle lui dit
en riant :
L’Affaire Hem (tome 4)
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« Restez, restez, je vais prendre la gauche du maître ! » — ce qui provoqua quelques rires d’initiés.
Elle déplia son portable. Amélie releva :
« Vous tapez vraiment vite.
— Je mets la fonction Turbo, la machine achève automatiquement les mots. Quand elle se trompe,
ça rappelle les coquilles de l’ancien temps !
— C’est une façon de voir… et d’écrire.
— Mais qui êtes-vous ? questionna Émilie.
— Cette charmante femme est la sœur de Virginie, la présenta Sollers. Hélas, elle a embrassé l’état
militaire…
— Ça ne se voit pas du tout ! apprécia Émilie avec esprit.
— Je ne suis pas en service, mentit le capitaine.
— Je viens de jeter un œil sur la Toile, dit Émilie, on ne sait pas encore comment il s’est tué. Le site
de la Nouvelle Action Française parle “d’un acte irréversible”…
— On s’en fout, décida Sollers. Envoyez ce papier et pensons à nous amuser ! »
Émilie tapota sur sa petite machine.
L’efficace chroniqueur, d’humeur gaillarde, sentant son portable vibrer, attaqua sans attendre son
importun interlocuteur :
« Ne dites rien, cher ami, car je sais ce que vous allez me dire : que si, dans cinq minutes, mon
article n’est pas là, vous en passerez un vieux de Bernard Pivot sur un thème éternel et que ma pige
me passera sous le nez.
» Profonde erreur ! Regardez bien votre machine, il y est. Un bel et bon article d’un peu moins de
4000 signes, ni trop long ni trop court. »
Émilie se tordait de rire. Il y eut un petit silence puis les deux femmes entendirent le rédac’ chef
admettre :
« D’accord, il y est depuis trois secondes exactement. Les machines ne me trompent jamais !
Toujours vos souvenirs de jeune maoïste ?…
— Non, un article à chaud sur une information qui ne date pas d’une heure, mais vous comprendrez
que je ne puisse prédire l’actualité : Colosimo s’est trucidé ! Bon débarras !
— Nom d’un chien ! Et vous savez comment ?
— On s’en fout, c’est le résultat qui compte. Et je vais agir pour qu’on mette quelqu’un d’un peu
plus présentable à la présidence du C.N.L. Je fulminerai dans Livres Hebdo !
— Et les raisons de son geste ?
— À moins qu’il ne s’agisse d’un crime politique, chagrin d’amour. Mais ça reste entre nous. Et
puisque vous savez de quelle femme il s’agit, avouez que ça en valait la peine !
— Bien sûr. Merci, Philippe. »
Le prolixe chroniqueur esquissa une légère grimace :
« Il faudra encore que j’intervienne auprès des propriétaires de ce canard à trois pattes pour qu’on
double ma pige, soupira le directeur de L’Infini. Merci, Émilie.
L’Affaire Hem (tome 4)
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Il eut un geste très noble mais cabalistique qu’aperçut un garçon et, dans l’instant, une bouteille de
Roederer bien frappée parut à leur table.
« Nous l’avons bien gagnée, estima le grand écrivain. Par la barbe de Gutenberg ! voilà ce qui
s’appelle vivre ! »
La puissante chevelure de l’entreprenant capitaine caressait la joue arrondie du vieillard…
L’Affaire Hem (tome 4)
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4ÈME TOME - XXIV
Gustavia s’en va (XVIII)
Rentrant d’un bon déjeuner dans une maison typiquement française (il n’en fréquentait pas
d’autres), le célèbre journaliste caressa sa souris personnelle. Son écran s’illumina et il vit que le
témoin de sa messagerie clignotait. Il l’ouvrit et lut avec stupeur le message suivant :
Mon bien cher, mon incomparable ami,
Quand tu liras ces lignes, je n’existerai plus.
Elle ne m’a laissé aucun espoir, n’a pas daigné répondre à mes lettres éperdues (les
a-t-elle même lues ?) et elle nous quitte.
Cet abandon est pire que la mort.
De la voir, même de loin, si souveraine, mettait un baume à ma souffrance. Elle avait
eu des mots si gentils avant l’émission avec Kub chez ce grand con de Ruquier que
j’y avais cru, benêt que j’étais. Mais rien…
Alors, j’ai décidé de marier mon triste sort avec le rien.
Dantzig, ce faiseur, ayant feint de choisir la corde pour ne pas se pendre et signaler
son désespoir, Beigbeder, ce poussif pubeux, la lame de rasoir, un truc inoffensif, j’ai
cherché un moyen original de me supprimer — et porter le poison du doute dans son
cœur d’airain.
Le revolver m’a paru trop aléatoire, et d’ailleurs je n’en possède pas.
Le gaz me séduisait assez, mais j’y ai renoncé par égard pour les voisins. Que l’un
des derniers facteurs de l’ancienne Poste, ayant l’obligeance de vous monter un
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recommandé ou un petit paquet, appuie sur le bouton de la sonnette, et boum !
L’eau, c’est-à-dire la noyade, me répugnait franchement — une variante, si j’ose dire
sèche, whisky plus des médicaments aurait eu ma préférence mais ça vous avait un
côté trop riquiqui.
La défenestration est devenue le monopole des salariés harcelés, ce qui n’est pas
mon cas — professionnellement, j’étais le plus heureux des hommes avec le salaire
que tu sais.
Je trouvais l’immolation par le feu spectaculaire mais j’ai craint la peine des derniers
instants et j’aurais dû me rendre à Bruxelles pour me brûler la cervelle et tout le reste
devant sa banque — un trop long chemin de croix.
Je ne sais où trouver le confort du cyanure mais l’idée qui m’est venue me semble la
bonne : j’ai opté pour la chute de cheval, élégante et rare tout de même. On vide les
étriers, on se casse le col et tout est dit.
Si ça ne marche pas du premier coup, je recommencerai.
Adieu, mon ami. Tu étais comme ma main droite, j’agissais comme ta main gauche.
Nous formions un couple bizarre.
J’espère que tu trouveras quelqu’un capable de me remplacer pour l’émission. Ça ne
va pas être facile.
Les pieds sur les étriers du néant, je t’embrasse,
Éric
Le célèbre journaliste ne perdit pas son sang-froid, il vit que le message avait été envoyé depuis une
heure seulement. Le désespéré, troublé, avait raté la date d’envoi différé qui aurait donné à un seul
la véritable explication de sa fin en apparence accidentelle.
Il appela aussitôt dans son bureau la jeune Élisabeth, plus simplement Zaza, une fille adorable de
vingt ans qui avait dû naître avec un iMac dans son berceau, à moins qu’on ne lui ait offert pour son
premier anniversaire.
« Zaza, l’enjoignit-il gravement, avec un air berbère de mystère, saurais-tu garder un secret ?
— Ça dépend pour quoi, monsieur.
— C’est une question de vie ou de mort.
— Hou la la ! Si on travaille dans la tragédie…
— Tu y gagneras une belle gratification. Se taire, ce n’est pas difficile.
— D’accord, monsieur.
— Liste-moi toutes les écoles d’équitation à 120 kilomètres de Paris.
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— C’est fait, monsieur.
— Mets l’en-tête de la chaîne, mes nom et qualité et barre la page de la mention « Très urgent ».
— C’est fait, monsieur.
— Alors, je dicte :
“Mon confrère traverse une grave dépression causée par une déception amoureuse. Il vient de me
laisser un message très inquiétant : il envisage de mettre fin à ses jours par une chute de cheval !
» S’il se montrait dans votre école, donnez-lui le plus doux canasson et l’écuyère la plus sévère
(vous voyez ce que je veux dire), qu’elle le fatigue et le contrôle par tous les moyens.”
Le célèbre journaliste avait prononcé ces derniers mots avec violence. Zaza interpréta :
« En italiques, monsieur ?
— Oui, en italiques.
— “Prévenez-moi aussitôt. Il faut qu’il revienne vivant de sa
funèbre chevauchée et faire en sorte que cette idée lui passe.
» “Je dégage toute votre responsabilité quant aux moyens dont
on userait.” » Porte ma signature et importe une photo récente
de ce malheureux, Zaza.
— Avec ou sans barbe, monsieur ?
— Bonne question ! Envoie les deux, il aurait pu décider de se
raser ce matin, la barbe repoussant entre les quatre planches…
— C’est fait, monsieur. Voulez-vous relire ? »
La feuille jaillit de l’imprimante. Elle fut relue instantanément.
« Parfait, Zaza.. Ils auront ça dans la minute ?
— Dans la seconde, monsieur.
— Ah ! Zaza, quelle fille épatante tu fais. Si j’étais plus jeune
et moins occupé…
— Eh quoi ?
— Comment dire…
— Dites-le, ce serait gentil…
— Je ne sais si j’ose, disait Ronsard, je crois, pensant à la rose intime, si troublante… Ah ! Zaza,
comme je…
— Vous risqueriez de tomber de cheval pour moi ?
— Plutôt deux fois qu’une ! »
Émue par cet aveu, la toute jeune femme se leva, s’approcha du célèbre chroniqueur et l’attrapa par
la nuque. Au risque de casser le pli de son pantalon, il tomba à ses genoux et elle guida encore sa
tête sous sa robe très courte, pratique familière dans les entreprises de ce secteur au moins…
Un quart d’heure après, tout le personnel de la chaîne savait qu’Éric Naulleau allait se tuer en
tombant de cheval. Un confrère passa aussitôt le scoop à Ambroise Pamou, du Figaro
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Gustavia s’en va (XIX)
La vague de suicides redoutée au plus haut niveau de l’État après le départ mouvementé de
Gustavia semble sur le point de faire une nouvelle victime, et de taille : rien de moins qu’Éric
Naulleau, qui a décidé d’en finir à cheval, désespéré par le dédain de la reine noire de SaintGermain-des-Prés.
Après la perte annoncée de Colosimo, ce serait un doublé désastreux !
Naulleau, le cœur marri, meurtri et macéré avait pris la route de Fontainebleau où il se souvenait
avoir vu l’indication de fermes hippiques, laissant l’incertitude guider son abandon héroïque du
monde…
Tout songeur, il se retint plusieurs fois de faire demi-tour, de contourner Paris et de filer à Bruxelles
pour avoir une franche explication avec l’inflexible créature, mais à quoi bon ? Elle en avait
désespéré tant d’autres par des aguicheries et des fausses promesses. Au moins soupçonnerait-elle,
par la coïncidence des faits, qu’il n’aurait pas été homme à se laisser mener ainsi. Peut-être
ouvrirait-elle, trop tard, ses lettres si elle ne s’en était débarrassée à l’occasion de son
déménagement de Paris à Bruxelles…
Toutes ces pensées tournaient en un triste désordre dans la tête du condamné quand il aperçut le
sinistre panonceau « Ferme hippique » qui prononçait sa fin imminente.
Mais tout ne se passa pas comme prévu pour le désespéré, car le mél salvateur d’Éric Zemmour (et
de Zaza) était arrivé avant lui. On l’avait reconnu tout de suite et accueilli avec empressement, un
puissant calmant avait été dissous dans son whisky de bienvenue et le directeur de l’école, un pincesans-rire de première, lui avait fait un bel éloge technique de la jeune cavalière qui allait
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l’accompagner dans sa chevauchée onirique à la poursuite de Gustavia enfuie…
« Laurence, sur sa jument, Shéhérazade, a déjà gagné plusieurs concours difficiles et je ne serais pas
étonné si aux prochains jeux Olympiques…Faites attention à ce qu’elle vous commandera, elle ne
distingue plus vraiment les hommes des chevaux et il lui arrive d’être brutale ! Je vous signale en
passant ce petit défaut ! » gouailla le directeur.
Quand on a résolu de mourir, on se moque des prochains jeux Olympiques et des médailles
d’équitation. Le directeur conduisit Naulleau près des écuries, lui fit choisir de vieilles bottes et le
pourvut d’une fausse cravache, douce comme un lacet, avant que l’écuyère ne se présente.
Un tremblement funèbre parcourut l’échine du condamné : c’était l’Ange de la mort, fascinant,
irrémédiable, celui qu’on ne voit qu’une fois, qui se tenait devant lui — une grande fille dont l’air
lugubre masquait la beauté, des lèvres fermées ignorant la douceur et le rire, des yeux sombres et
durs, de grandes oreilles décollées débarrassées de la chevelure ramassée sous un chapeau noir à
bord plat. Elle portait de splendides bottes noires, une culotte grise à fines rayures, une chemise
grise fermée au col par un ruban de soie noir, une jaquette noire ajustée à une taille sur laquelle il
n’était plus temps de réfléchir et de fins gants gris perle.
« Voici Laurence, présenta le directeur.
— J’avais compris », répliqua l’homme fini.
Il s’inclina devant son exécutrice :
« Je suis enchanté, vraiment. »
La cavalière, dûment prévenue de la complexité de ce caractère, comme de la tâche à mener, offrit
au journaliste un regard impavide.
Un valet sortit des écuries une magnifique jument demi-sang arabe devant laquelle le visage figé de
la créature se dérida soudain.
« Voici Shéhérazade, assura le courtois directeur en donnant une caresse à la bête.
— J’avais saisi », rétorqua le désespéré.
Le valet tenait à la longe un vieux selle français à la robe blanche pommelée, avec une bonne tête,
un œil très doux, assez larmoyant.
« Vous êtes sûr ? contesta le client. C’est que je veux faire du galop, moi !
— Il fera tout ce que vous voudrez, promit le directeur. Je n’emploie, quadrupèdes ou bipèdes, que
des professionnels ! Il s’appelle d’ailleurs Galopin, vous ne pouviez pas mieux tomber !
Le valet retira la longe, puis apporta un petit escabeau pour aider Naulleau à se mettre en selle. La
jument se trouvant un peu en avant sur sa gauche, il put voir Laurence l’enfourcher avec une
puissante sûreté, sa jaquette s’étant entr’ouverte sur des formes fort désirables — dernière vision
positive d’un monde qu’il allait quitter…
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4ÈME TOME - XXIV
Gustavia s’en va (XX)
Ambroise Pamou, qu’on ne présente plus, entra au Flore et repéra tout
de suite Philippe Sollers, qui lui accorda un regard bienveillant
renforcé d’un sourire patelin.
Il se dirigea vers sa table, s’inclina pour embrasser Émilie et la
douloureuse chanson de Boby Lapointe « T’es plus jolie que
jamais… » retentit dans sa mémoire — simple refrain car Émilie
restait toujours adorable avec lui, son sens du cinq à sept intact.
L’excitation libidinale l’avait rajeunie de dix ans. Et dix ans plus tôt,
Émilie était parfaite, subliminale, presque lacanienne dans l’exercice
orgastique — mais quinze ans auparavant, elle manquait encore un
peu d’expérience (n’insistons pas).
En se redressant, Ambroise resta un instant interloqué devant la sœur de Virginie, ce que le subtil
Sollers attrapa :
« C’est la sœur de Virginie, Ambroise, elle ne fait pas de littérature. Cette charmante femme est
militaire, et déjà capitaine. Il est fini le temps des filles à soldats ! »
Pamou se cassa pour un baisemain avant de s’asseoir et de caresser le poignet qui nous avait donné
Sur le matérialisme. Un garçon apporta aussitôt une flûte et, vu l’état de la bouteille, Sollers
renouvela son geste rituel. Un instant après, un chef de rang apportait avec componction un
nouveau seau. De tels détails confortent.
« Alors, mon jeune ami, quelles nouvelles ? » s’enquit Sollers, de plus en plus guilleret, car Amélie
Despentes lui faisait du gringue tandis que la cuisse plus ancienne d’Émilie Dubuisson le pressait.
Le journaliste arc-bouta ses poignets au bord de la table pour se rapprocher des oreilles de ses vis-àvis et susurra :
« Ne me cassez pas mon scoop : je sais que Naulleau vient de faire une grave chute de cheval et il
est probablement décédé…
— Incroyable ! s’exclama Émilie. La série noire continue !
— Que faisait-il à cheval ? » s’étonna logiquement Sollers.
L’auteur fêté des Souvenirs d’un légume fit le geste de caresser une crinière absente
« Le cheval est une passion noble, rappela-t-il avec un hoquet d’émotion. Moi qui ai ramassé mon
pauvre Jean-Edern le crâne fracassé contre une mauvaise souche, je peux bien le dire.
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— Je croyais qu’il était tombé de vélo, coupa Émilie. Ça manquait d’allure !
— Ce fut la version officielle, mais avec la suite louée à l’année au Normandy, le cheval, ça faisait
beaucoup. Jean-Edern ne voulait pas passer pour aristo, malgré le château d’Edern et une
prestigieuse ascendance militaire17, c’est pour quoi on a inventé la bicyclette.
— Et le cheval ? demanda Amélie Despentes, par un réflexe technique et humaniste en même
temps.
— Il est mort de chagrin deux jours après entre mes bras. »
Elle chuchota quelques mots à l’oreille de Sollers (qu’il serait indécent de rapporter dans un
feuilleton populaire) avant d’aller reprendre sa place à la droite du lieutenant Serrurier à qui elle
glissa à voix basse :
« Veuillez noter.
— Oui chef.
À toutes les casernes de gendarmerie possédant des chevaux à 150 kilomètres autour
de Paris,
Prendre contact immédiat avec les fermes d’équitation et les haras. Cet homme
(photo) est susceptible de tenter de mettre fin à ses jours en provoquant une chute de
cheval.
Son physique est ridicule : quand il n’est pas rasé, il semble porter une fausse barbe.
S’il est localisé, organiser des patrouilles de deux ou trois hommes pour le contrôler
et le ramener vivant.
Des dispositions sont prises pour le reconduire à Paris où il doit animer ce soir une
importante émission de télévision.
Capitaine Langlois
Capitaine Despentes
L’instant d’après, Langlois agitait sa moustache en signe d’assentiment et donnait sa signature
électronique. Deux minutes plus tard, les clochards accoudés au bar du Québec savaient qu’on ne
reverrait plus Éric Naulleau ni à pied ni à cheval…
17 Le grand-père d’Edern Hallier fut l’un des négociateurs de l’imbécile Traité de Versailles, qui provoqua la Seconde
Guerre mondiale. Son père, le général André Hallier, acheva sa carrière comme chef des Renseignements militaires.
À ce titre, il connut, en novembre 1981, le résultat des examens secrets passés par cette crevure de Mitterrand au Valde-Grâce, qui ne laissaient à ce vieux pétainiste qu’une très courte espérance de vie. Il s’en ouvrit, puisque JeanEdern publia le scoop dans Le Matin. Mais l’information ne fut reprise par aucune feuille, tandis que le bon docteur
Gubler signait des certificats de bonne santé…
C’est l’abstraction du pouvoir qui a fait survivre quatorze années ce cadavre ambulant, luttant dans la représentation
avec le pape Wojtyla.
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Gustavia s’en va (XXI)
Le funeste projet de Naulleau, affligé par le départ de Gustavia, de quitter la vie par une chute de
cheval a été déjoué de justesse par son ami Zemmour. Le désespéré se trouve sous le contrôle d’une
sinistre écuyère, qui lui est apparue comme l’Ange de la mort mais qui sait commander les chevaux
à la voix. Elle a reçu mission de ramener vivant le célèbre chroniqueur par tous les moyens, ce que
sa parfaite connaissance du terrain faciliterait, mais avec le cheval, on ne sait jamais…
« Allons », dit-elle simplement, et Galopin se mit en route, docile et doux.
Naulleau ne savait pas monter. Il se souvenait de batailles épiques livrées à cheval, comme Little
Big Horn, la dernière victoire indienne contre le régiment de cet imbécile de Custer… Deux cents
tuniques bleues, aucun survivant…
On quittait la ferme par une belle allée cavalière toute droite. Laurence fit passer Galopin devant
pour voir comment son dangereux client se tenait en selle. Dans sa fonction, elle devait éviter que
les débutants ou les simples amateurs ne chutent mais avec un type qui a décidé de se casser la
gueule, les données s’inversent, même en considérant qu’il était impossible d’affoler le prudent
Galopin, la monture la plus expérimentée de la ferme, qui avait l’habitude des imbéciles et des
maladroits.
Les deux cavaliers débouchèrent sur une longue clairière au sol uni, à l’herbe régulièrement fauchée
par les soins de la ferme hippique, et ceinte de jeunes bouleaux. Laurence vint à la hauteur de la
monture du client et dit un mot à l’oreille de Galopin. Le cheval partit au petit trot. Elle cria :
« Les rênes légères, monsieur ! »
Elle ne le suivit pas, ce n’était plus une fille à aller au petit trot. Le brave canasson amorça un tour
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et revint. Laurence fit un geste de sa longue cravache et il continua sa course.
« Hé là ! » protesta le client dont les vertèbres se tassaient douloureusement. Mais en tournant la
tête, il ne pouvait plus apercevoir la monitrice — et sa cervelle avait pris le tournis.
Il tenta un signe négatif au deuxième retour mais un geste souverain de la cravache amena
l’obéissant Galopin à entamer un troisième tour. Quand il revint, Naulleau tira vivement sur les
rênes pour l’arrêter.
« Bien en selle ? Au grand trot maintenant ! » ordonna la fringante écuyère à Galopin, qui
connaissant le rituel sur le bout du sabot, partit fort.
Le désespéré sursautait sur ses étriers et avait envie de vomir. Il subit deux tours. Au troisième
Laurence le suivit et Galopin sortit de la clairière par l’autre bout. Ils retrouvèrent une allée
cavalière rectiligne mais étroite, bordée de hêtres serrés.
« Yppie ! » cria la sadique cavalière, et Galopin démarra un galop tranquille. Les fûts des arbres
défilaient vite sous les yeux du désespéré, mais il n’avait pas assez réfléchi aux conditions d’une
chute de cheval fatale.
Pourtant les images, les mots de Gustavia revenaient vertigineusement dans sa mémoire, comme on
croit que les mourants synthétisent en leurs derniers instants toute leur vie.
Égaré par son chagrin et pressé d’en finir, il se mit à frapper furieusement sa vieille monture mais
reçut, de façon tout imprévue, un sévère coup de vraie cravache entre les omoplates.
« Assez, monsieur, ordonna-t-elle. Cette bête sait mieux que vous ce qui convient. »
Il se garda de protester. Son accompagnatrice suivait de près en répétant : « Yppie ! Yppie ! » et
Galopin donnait toute sa vieille puissance, mais son sabot ne rencontra aucun mauvais caillou car
cette allée était entretenue avec beaucoup de soin et parurent devant eux deux fringantes recrues de
l’École de cavalerie de Fontainebleau.
Laurence commanda Galopin qui repassa au petit trot pour s’approcher des gendarmes. Une joie
sans mélange inonda la figure des deux-sous-officiers :
« Laurence ! » s’écrièrent-ils ensemble sur un ton sans équivoque.
« Antoine ! Ludovic ! » s’exclama-t-elle sur un ton qui révélait au moins une amitié équestre.
Elle ôta son chapeau, sa puissante chevelure brune couvrit ses joues et sa gorge, elle redevint
femme tout d’un coup.
« Voilà qui est parfait, dit l’un, car, sans vous chercher, le plaisir de vous retrouver cavale
toujours…
— Attention à la chute de plaisir s’il va trop vite, Antoine ! prévint-elle en riant, et cette image
cavalière fit rire les deux garçons.
— Le colonel fait réformer des chevaux qui seraient très intéressants pour vous, dit Ludovic.
Rentrons donc ensemble à la ferme pour en causer avec le directeur.
— D’accord », accepta Laurence sans consulter son client.
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Nos subtils lecteurs ont compris que ces deux pandores à galons formaient une de ces patrouilles
suggérées par le capitaine Despentes pour sauver Naulleau.
Dans la cour de la ferme, les quatre cavaliers virent une grosse cylindrée frappée au sigle de Paris
Première et, à peine avaient-ils eu de temps de défourcher qu’un petit homme se précipitait dans les
bras d’Éric Naulleau, les larmes aux yeux — celui qui lui avait sauvé la vie, son jumeau de droite,
Éric Zemmour.
Avec beaucoup de chic, le directeur de cette ferme hippique avait fait organiser à l’improviste un
solide buffet campagnard. La présence des deux vedettes, des deux sous-officiers aux bottes
éclatantes et d’une très jolie cavalière, souvent médaillée, animait cette improvisation. S’y
ajoutaient un riche notaire et sa coûteuse maîtresse, d’autres habitués qui venaient monter ou qui
avaient achevé leur parcours.
Laurence, le visage transformé, se montrait maintenant aimable avec tout le monde et l’élégance de
cette belle fille séduisait chacun — n’importe le sexe (n’insistons pas). Elle avait mené avec sûreté
une mission difficile, qui n’avait coûté qu’un seul coup de cravache, dont le client suicidaire
n’oserait s’en plaindre.
D’autres belles filles, qui venaient pour monter ou qui avaient achevé leur chevauchée, rejoignaient
le buffet, les dernières les joues animées par la caresse du vent. Elles embrassaient Laurence avec
effusion et le rideau de ses cheveux masqua, pour plusieurs, que c’était à plaines lèvres. Ce n’est
pas le lieu d’établir une typologie des filles qui montent, mais leurs pulsions sont évidentes.
Elles avaient reconnu la vedette du samedi soir, repéré la voiture de la chaîne, il en découlait que ce
buffet campagnard avait été dressé en son honneur et en celui de Zemmour. Le voyant chaussé de
vieilles bottes, elles lui trouvèrent une qualité de plus, se présentèrent par leur prénom et, selon un
usage moderne, tirèrent de leur jabot une petite carte indiquant le numéro de leur ligne fixe, de leur
portable et de leur courrier électronique. L’une griffonna même : « À bientôt ». Les empressements
de ces filles splendides fracassaient dans la cervelle du raté (de la chute de cheval) l’image de
Gustavia et, sans la présence de son confrère, il se serait laissé aller au hasard…
Zemmour prit à part le directeur :
« Ne ménagez ni la saucisse ni le boudin. Et si vous aviez autre chose que ce petit vin gris de
l’Orléanais… Vous m’adresserez une note, la chaîne paiera. »
On fit libation de bons vins que l’aimable directeur sortit de sa propre cave, le taux d »alcoolémie
n’étant pas établi pour la conduite des chevaux…
Et puis on se sépara gaiement et l’émission hilarante de Zemmour et Naulleau put commencer
comme à l’accoutumée.
Laurence Ferrari, célèbre pour ses lapsus (« Le navire-hôpital n’a pas pu atterrir »), venait
d’annoncer sur Télé Bouygues la mort de Naulleau victime d’une chute de kayak…
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Gustavia s’en va (XXII)
La terrasse et la salle du Flore étaient combles. Christine Angot venait d’arriver. La transe morbide
qui saisissait les foules dans les arènes romaines, qui les fait hurler dans les corridas passait sur la
petite société paisible, paresseuse et nantie de Saint-Germain-des-Prés qui s’interrogeait, devant un
bon verre : après les tentatives de Dantzig et de Toto, après Colosimo, l’innocent Naulleau… Qui
sera le suivant ? Cette femme diabolique les rendait fous…
Comment avait-elle pu surgir de nulle part, s’imposer en si peu de temps dans un milieu aussi fermé
et où les jolies femmes n’étaient guère recherchées et durer six ans, en ne faisant rien, chez ce
branquignol de Mouchalon ?…
Christine Angot commençait à se frotter les lobes : n’y aurait-il pas là un beau sujet de roman
bourgeois, avec sa petite dose obligée de morbide ?
Les véritables habitués cherchaient des yeux leurs ami(e)s et les portables crépitaient de « Viens,
viens » angoissés. Les indicateurs tournaient entre les Deux-Magots, le Chai de l’Abbaye, le Conti,
le Danton, le Québec et Lipp, poussaient jusqu’au Bouquet pour surprendre des inquiétudes et les
garçons du Flore passaient le plus discrètement possible des petits papiers pliés au sous-lieutenant
Caquinaud, qui les saisissait sur ses genoux. Le capitaine Despentes délivrait aux étonnés un sourire
lénifiant. Elle dut préciser à deux ou trois étourdis« Je suis sûr que vous me prenez pour ma
sœur… »
La vraie question, qui agitait toutes les têtes, tenait à : Qui sera le prochain ? Quelle tête allait-on
perdre à Saint-Germain-des-Prés pour une sulfureuse aventurière qui avait couché avec presque tout
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le monde ?
« Moi, dit Christine Angot, je téléphone à mes amis toutes les dix minutes. S’ils ne répondent plus,
je préviens la police !
— Il va falloir doubler ses effectifs ! » ricana un humoriste derrière elle.
C’était André Rollin, du Canard enchaîné, qui avait coiffé par facétie un béret basque. Il espérait
que cette funèbre soirée lui donnerait le motif d’une demi-douzaine de ses fameuses chroniques.
Bref, chacun attendait de savoir qui serait la nouvelle victime de Gustavia, et beaucoup tremblaient
pour eux-mêmes.
La rivière était toute proche, et le pont des Arts…
Sagement, le capitaine Langlois avait fait mettre la Brigade nautique, dont le bâtiment principal
était amarré entre le Pont-Neuf et la passerelle des Arts, en état d’alerte maximale. Deux canots
pneumatiques gris, invisibles dans la nuit tombante, portant un barreur et deux hommes-grenouilles
infaillibles, se promenaient lentement de part et d’autre de l’ouvrage qui était aussi surveillé
électroniquement. Le désespéré était tiré de l’eau avant d’avoir fini sa première goulée.
Soudain, le sapeur de veille prévint les deux canots :
« Attention, les gars, attitude bizarre d’un gros bonhomme qui tourne en rond. On dirait qu’il hésite
entre les deux rambardes… »
Les deux canots, moteur éteint, se rapprochèrent furtivement à la pagaie ; le suspect choisit
finalement la rambarde orientale pour s’accouder, ce qui permit au sapeur de veille de l’observer à
la jumelle.
« Il regarde vers l’eau, il reste immobile, préparation classique avant de se balancer. Attention, il
avance sa grosse tête, les épaules et voilà, il bascule ! Plouf ! »
Le moteur du hors-bord le plus proche des piliers rugit avant d’être coupé avec une précision
parfaite, le lieutenant Girardeau, dans un style proche de Laure Manaudou, se projeta dans la rivière
de ses jarrets puissants et, ayant exactement calculé sa trajectoire, n’eut que quelques petits coups
de palme à donner, comme un canard, pour arriver sous le désespéré qui remontait à la surface pour
la première fois et l’empêcher de redescendre.
Son second, l’efficace sapeur Cheval, fut là aussitôt, le barreur plaça le canot de face, parce que
remonter dedans un gros bonhomme, ce n’était pas facile ; les deux nageurs, appuyés sur leurs
palmes, le portèrent sur l’avant du bordage et le barreur, un haltérophile, le hissa au sec d’un seul
mouvement. Il remit le moteur et les deux-hommes-grenouilles rentrèrent joyeusement à coups de
palme, en pensant à la petite prime qui les attendait. Leurs camarades, sur le pont de la péniche
applaudissaient le style parfait de cette récupération.
On tira à l’intérieur le supposé désespéré, on le sécha un peu avant que le capitaine Vaillant lui
demanda d’un ton sévère :
« Eh bien, mon vieux, qu’est-ce qui vous a pris ?
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— Je ne sais pas, dit l’homme. Je rêvais et, me laissant aller à la poésie, je me mis à penser au grand
artiste chinois Li Po dont on dit qu’il mourut attiré par son image au fond de l’eau… Je cherchais la
mienne pour lui ressembler et la tête a emporté le cul, voilà. »
Il y eut un instant de silence dubitatif.
« L’explication vaut ce qu’elle vaut, estima prudemment le chef de la Brigade nautique.
— Quant à Li Po, je ne rabaisse pas sa poésie, ajouta le lieutenant Girardeau, qui avait ôté son
masque, mais l’hypothèse a été émise qu’il s’est foutu la gueule dans l’eau parce qu’il était bourré à
mort !
— Ce n’est pas mon cas, affirma le rescapé. Je me sens frais comme un gardon !
— Qui êtes-vous ? demanda le capitaine.
— Vous ne m’avez pas reconnu ? Je suis Raphaël Surin, pardi !
— Qu’allez-vous faire maintenant ?
— Je vais rentrer chez moi et prendre en passant un verre aux Deux-Magots.
— Bon. Signez ce petit papier et allez-vous-en, du côté de la terre ferme, s’entend. »
Le célèbre éditeur s’exécuta, s’en fut par le quai Conti, remonta lentement la rue Dauphine où trois
bistrots étaient encore ouverts. À l’imitation de Li Po, il avait décidé de se bourrer la gueule, de
s’offrir, après avoir échappé à la mort, une cuite d’enfer !
De son côté, le chef de la Brigade nautique adressa au capitaine Langlois ce mot laconique :
« Venons de tirer Sorin de l’eau… »
Langlois blêmit et répondit :
« Renforcez la surveillance depuis le Pont-Neuf jusqu’au pont Royal. Des renseignements
inquiétants me parviennent. Langlois. »
Mais un indiscret avait entraperçu le message et, dix secondes plus tard, Christine Angot savait que
Sorin venait de se noyer. Elle se mit à hurler lugubrement et, selon une procédure devenue
classique, on lui renversa sur la tête un seau à glace, les glaçons retenus par un sac plastique, ce qui
rendait sa présence supportable.
« C’est une catastrophe pour toute l’édition, jugea-t-elle en pleurant, une fois calmée. Pauvre
Raphaël, son tempérament flottant ne l’aura pas sauvé de la noyade ! »
Plusieurs avaient les larmes aux yeux non pour Sorin lui-même mais parce qu’ils pressentaient que
l’hécatombe allait se continuer, qu’il y avait de la sorcellerie, un maléfice là-dessous.
Dans l’expectative, le capitaine Despentes adressa au chef Vaillant :
« Félicitations. Vous l’avez tiré de la rivière, mais dans quel état ? »
Réponse immédiate du nautonier :
« À peine mouillé. Venez donc prendre un verre avec nous. »
Réplique du capitaine : « Impossible. Mille regrets. »
L’Affaire Hem (tome 4)
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Sorin avait descendu la rue Dauphine en asséchant trois grandes côtes-du-rhône de comptoir. Il
obliqua à gauche au lieu de prendre à droite et se rafraîchit d’une pinte de Guinness à la brasserie
qui fait le coin du passage Saint-André-des-Arts. avant de rejoindre sur la place la Taverne
Alsacienne, lieu que sa notoriété n’atteignait pas et où il retombait dans in salutaire anonymat.
Pour les gens rassemblés au Flore, sa disparition semblait donc certaine. Pour les cinq pompiers de
la cellule d’urgence, il s’était foutu à l’eau et on l’en avait tiré, mais ce geste montrait éloquemment
la profondeur du désespoir causé par le départ de Gustavia.
L’Affaire Hem (tome 4)
- Gustavia s’en va (XXII) -
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4ÈME TOME - XXIV
Gustavia s’en va (XXIII)
La disparition de Raphaël Sorin n’avait pas été officiellement annoncée, seul le monde littéraire
connaissait la triste nouvelle, devenue fort indifférente depuis que Vera Michalski l’avait mis à la
porte de son dernier placard : au moins se disaient de jeunes auteurs inquiets et exigeants (deux
défauts propres à tous les jeunes auteurs qui se respectent), ne passera-t-il pas mon prochain
manuscrit à la poubelle…
Et dans cette société qu’on dit de communication, ledit Sorin achevait de se murger place SaintAndré-des-Arts alors qu’on le réputait noyé au Café de Flore. Les gens du Moyen Âge étaient
mieux informés mais il n’existait alors qu’un couvent à Saint-Germain-des-Prés, la luxure des
moines s’exerçant sur les bergères des alentours.
On ne rencontre plus de ces figures de quartier capables de vous apprendre qu’un ami est passé, en
tel ou tel état, et dans quelle direction il portait ses pas. Par chance, il existait encore dans le quartier
de l’Odéon un de ces types disparus, un pittoresque crieur de journaux qui battait le pavé depuis
vingt-cinq ans et capable de vous dire à la minute où les cinq cents personnes les plus remarquables
du quartier se trouvaient, et avec qui…
Quand il s’arrêtait pour prendre un verre, il lui arrivait de soupirer : « Certains me soupçonnent de
travailler pour la police. Est-ce que j’aurais besoin de crier mes journaux si j’étais de la rousse ? » Il
était devenu un journal vivant et les titres qu’il inventait étaient souvent meilleurs que ceux de sa
L’Affaire Hem (tome 4)
- Gustavia s’en va (XXIII) -
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feuille.
Ce soir-là, il rentrait chez lui le cœur lourd. Si les disparitions de Colosimo et de Naulleau
l’indifféraient superlativement, il regrettait Sorin qui lui avait plusieurs fois, par mauvais temps,
acheté son canard pour s’en faire un chapeau de pluie…
Mais, passant devant Chez Clément, quel ne fut pas son ébahissement d’entrevoir sous la terrasse
vitrée le célèbre éditeur !
Incrédule, il s’en fut serrer sa main mollasse, ce n’était pas un ectoplasme, mais Sorin en personne.
Il fit aussitôt téléphoner la bonne nouvelle au Café de Flore où plus d’un jeune auteur inquiet,
exigeant et ambitieux l’accueillit avec agacement.
Mais Christine Angot intervint :
« Mes chers amis, vous venez de l’entendre, c’est le patron lui-même de Chez Clément qui le
confirme, la série noire qui fauchait le monde des lettres est brisée, Raphaël Sorin, qu’on donnait
pour noyé, est chez lui, bien au sec. Je vais donc, selon l’usage, prendre la tête d’une délégation qui
rejoindra notre confrère pour le ramener ici. »
Une salve d’applaudissements accueillit ce beau projet, on s’encouragea en buvant encore un verre
et en recomptant les rescapés.
La délégation, était constituée de l’intéressante Olivia Elkaïn, de la non moins séduisante Audrey
Pulvar, de la journaliste Biba Lambert, très allumée et, pour les messieurs, De Patrick Besson,
d’Ambroise Pamou et de Yann Moix, qui venait d’arriver.
Une cohue jaillit donc du Flore pour prendre d’abord la direction des Deux-Magots où elle récupéra
diverses célébrités, comme Jean-Marie Rouart ou Danielle Sallenave, tous deux de l’Acadéfraise —
mais sans uniforme —, Bernard Pivot et Patrick Rambaud, du jury Goncourt.
On quitta le boulevard afin d’éviter des accidents pour arriver rue de Buci, au coin du Chai de
l’Abbaye. Ce fut un arrêt obligé. La mission de récupération de Sorin commençait à ressembler au
Marathon des leveurs de coude, mais la police n’avait pas été prévenue.
Au Flore, le capitaine Despentes fit un petit signe de tête en direction de la porte et Langlois
approuva. Elle rejoignit sans mal le cortège, grossi de nombreux badauds de diverses nationalités
croyant épouser la légende de Paris, comme ce Hollandais de la fin du XIXe siècle qui, débarquant
un 13 juillet au soir, s’imagina que, dans cette ville, on passait son temps à danser !
Le capitaine avait repassé sa veste, épinglé dessus un badge de la Croix-Rouge et pris dans sa
voiture une trousse de premier secours. Elle dut tout de même distribuer quelques gifles avant de
contrôler ce qui pouvait l’être.
Las ! au comptoir du Chai de l’Abbaye se trouvait un pince-sans-rire, garçon un peu fou qui
appelait au retour de Mai-68 à partir d’un certain point d’ivresse, revenant d’une de ces
manifestations alors quotidiennes « contre tout et n’importe quoi » avait résumé François Fillon en
une formule bien frappée !
L’Affaire Hem (tome 4)
- Gustavia s’en va (XXIII) -
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Ce zèbre tenait roulé un superbe drapeau rouge cloué sur une hampe à l’ancienne, façon gourdin, et
portant ces terribles mots :
« Qu’est le Peuple aujourd’hui ? Rien ! Que doit-il être ? Tout ! »
Cet animal avait tout de suite reconnu Christine Angot et, pas plus laid qu’un autre, se mit à la
complimenter et évoqua avec chaleur de ses livres dont, selon la technique du neveu de Rameau, il
n’avait pas lu une ligne. Il lui parla de son livre La Marche des amants, du plus ancien Pourquoi le
grésil ? sans qu’elle rectifie, car elle était bourrée, et puis ça voisinait…
Elle, qui cherchait un nouveau sujet de roman, fut flattée de ce début euphonique d’intérêt pour son
œuvre de fond de poubelle, accepta le drapeau qu’il lui offrait pour conduire la manifestation et,
après quelques caresses assez poussées, lui assura qu’elle pourrait le trouver là, à cette même place,
tous les soirs…
À l’autre bout du comptoir, le patron souriait avec entendement devant ce nouveau collage,
excellent pour la renommée de son établissement.
Enchantée de ces bonnes manières (sur le caractère exact desquelles nous n’insisterons pas),
Christine Angot quitta le Chai comme une bombe, déploya l’étendard des insurrections et gueula :
« Vite ! Vite ! En avant ! Un vent nouveau berce ma chevelure ! », ce qui ne fut pas compris de tout
le monde.
Une bousculade où les gens de lettres commençaient à perdre la prééminence, on franchit la rue de
Seine pour envahir le carrefour de Buci et, au risque de rallonger un peu ce récit, force nous est de
relever qu’après tant de siècles, règne encore une incertitude sur la localisation exacte du carrefour
de Buci.
Faut-il entendre l’intersection de la rue de Seine avec le rue de Buci ou, plus loin, l’important nœud
d’où éclatent toutes les directions de la ville ? La question reste compliquée par la disparition de
certains bistrots ou leur déplacement subreptice vers une surface voisine mieux appropriée aux
coups de coude. La belle étude de Robert Giraud, Carrefour Buci (parue au Dilettante, cet excellent
éditeur), ne résout pas tout de cette ambiguïté historique.
Mais quand on l’entreprenait à ce sujet, Giraud avait l’habitude de dire : « C’est le plus long
carrefour du monde, tout simplement » afin de ne désavantager aucun des bistrots qu’il fréquentait.
Ce concept du carrefour allongé sent un peu trop l’excuse du type qui dit à son épouse : « Je vais
prendre un petit verre au café du coin » quand on compte trois cafés pour quatre coins à cette
intersection.
Suivant Giraud, nous proposons donc d’appeler « carrefour Buci » toute la section qui va de la rue
de Seine aux rues du Puits-de-l’Ermite au sud, Mazarine et Dauphine vers le nord, Saint-André
-des-Arts vers l’orient. Il convient de noter que cette portion de voie est oxygénée par la vieille rue
Grégoire-de-Tours. Un petit bistrot existait là au début de l’autre siècle où, selon le regretté Noël
Arnaud, l’immortel Alfred Jarry venait consommer des mixtures étranges…
Les bras croisés sur sa veste de gros lin, le capitaine Despentes observait tout ce déferlement
fortement alcoolisé, gênée par sa tenue civile, et sans sapeurs.
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4ÈME TOME - XXIV
Gustavia s’en va (XXIV)
Équipée par un plaisant du vieux drapeau des insurrections, Christine Angot sortit vivement du Chai
de l’Abbaye suivie par une troupe pour l’essentiel rigolarde et, pour l’anecdote, assez pintée.
La délégation partie recueillir Sorin, qu’on croyait péri en Seine, prit un tour nouveau sous les plis
de ce drapeau. Les badauds et les touristes se sont joints au cortège, comme les consommateurs des
cafés voisins, un tambour bat, surgi d’on ne sait où, et cette cohue se trouve renforcée par les
rêveurs du carrefour de l’Odéon et la clientèle du Danton presque au complet quand elle s’engage
dans la rue Saint-André-des-Arts. Les patrouilles de police sont déconcertées par cette
manifestation inopinée et se bornent à l’observer de loin, en attendant des ordres et des renforts…
Le contact de service du capitaine Despentes bredouilla :
« Amélie…
— Oui, Langlois, oui…
— Le divisionnaire Vidalie vient de se pendre !
— Non ?
— Au bout de mon fil…
— Très amusant, Langlois ! Vous lisez trop Villiers de l’Isle-Adam. Qu’est-ce qu’il veut ?
— Il me parle d’une insurrection menée par Christine Angot. J’ai exprimé des doutes et je lui ai dit
que vous étiez sur place…
— Bon. Passez-le-moi… »
Vidalie tenta d’adoucir son ordinaire timbre bourru :
« Mes respects, capitaine.
L’Affaire Hem (tome 4)
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— J’écoute monsieur le divisionnaire, rétorqua militairement Amélie.
— Je vous appelle dans l’embarras, capitaine : une panne, ou un sabotage, vient de rendre aveugles
les huit cent soixante caméras à très haute définition qui quadrillent le quartier au millimètre et
relèvent incognito les empreintes digitales des suspects…
— Et c’est pourquoi vous ne voyez plus rien. Mais moi, j’aperçois des fonctionnaires de police sur
place. Leur radio serait-elle en panne aussi ?
— Non, mais je ne comprends rien à leurs rapports. On parle d’une manifestation suivant un
drapeau rouge, ce qui ne s’est jamais vu à cette heure-ci sans que nos indicateurs soient au courant.
Ils prétendent n’y rien comprendre non plus. Et vous ?
— Eh bien, oui, il y a un drapeau rouge qu’une petite foule s’est mise à suivre sans savoir pourquoi.
À l’origine, une délégation a quitté le Flore pour y ramener Sorin, car le bruit avait couru que le
départ de cette Gustavia l’avait entraîné à commettre un geste homicide.
— Ah ! nom de dieu, ce n’est pas le moment ! Naulleau est sauvé, grâce au Ciel et à Zemmour,
Colosimo est hors de danger mais j’ai, hélas ! d’autres craintes…
— Les sapeurs pompiers, ce corps d’élite, sont là, monsieur. Ce sont nos collègues amphibies de la
Brigade nautique qui ont sorti Sorin de l’eau, frais comme un bébé !
— Tous ces gens de lettres sont un peu fous. Il me paraît urgent qu’on remplace cette Gustavia par
un fantasme du même genre !
— Je crois qu’il est déjà trouvé. Il s’agirait d’une autre Alsacienne, de dix ans plus jeune, une
certaine Zwicker célèbre pour avoir corrigé à la cravache un libraire insolent !
— Excellente nouvelle ! Mais revenons, capitaine, au maintien de l’ordre : la foule que vous
observez suit un drapeau rouge ?
— Oui, mais il est agité par Christine Angot, il n’y a rien
à craindre, elle a un peu forcé sur le chablis au Flore. On
reste encore loin de Louise Michel !
— Hem… Et cette foule se monte à combien ?
— Un millier de personnes, tout au plus, mais avec des
membres âgés de diverses académies. J’ai reconnu JeanMarie Rouart, de l’Académie française, également deux
vieux éditeurs retraités de la rue Grégoire-de-Tours,
entraînés dans cette espèce de tornade qui n’est plus de
leur âge… Ce qui me semble le plus à craindre, dans cette
bousculade, ce sont les ruptures du col du fémur ! Nous
aurions plus besoin d’ambulances que de paniers à
salade !
— Les ambulances, c’est votre affaire. Je vous signale
encore que vos hommes sont sur place, avenue GeorgesV, devant in immeuble ravagé par le feu après une forte
explosion. Ils ont descendu sur leurs lits des
L’Affaire Hem (tome 4)
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valétudinaires, on croit qu’il n’y aurait pas de victime… sauf Alain Minc.
— Non !
— L’explosion a eu lieu à son étage, il se peut que ce soit un attentat, j’ai envoyé les hommes du
RAID dans ce brasier ! Mais Minc entretenait une liaison compliquée avec Gustavia, il existe donc
l’hypothèse d’un suicide au gaz…
— Bien sûr. Et où en est le contrôle de Giesbert ? Nous n’en avons reçu aucun écho.
— Il s’agit, hem… d’une affaire de haute police, mais vous êtes si obligeante, capitaine…
— J’assure un autre aspect du maintien de l’ordre, monsieur le divisionnaire.
— Eh bien, Giesbert est sous le contrôle de deux de nos jeunes… disons stagiaires et l’une ou
l’autre suffirait à lui faire oublier Gustavia…
— Bigre ! La haute police ne lésine pas.
— Plus jeunes, extrêmement cultivées, elles remplissent les missions les plus délicates sans
appartenir officiellement à la police, enore moins aux services secrets. L’une est brune et l’autre
blonde…
— Et alors ?
— Encore espiègles, elles ont revêtu un habit religieux excitant pour séduire ce fou de Dieu.
— C’est amusant. Et ça a marché ?
— Le Diable lui-même s’y serait trompé. Elles ont pris le contrôle de son appartement et envoyé à
son canard de merde un certificat d’arrêt de travail de huit jours… Et dans huit jours, toute cette
histoire burlesque sera oubliée…
— C’est bien vu, pas très moral, mais bien vu.
— Je vous le dis en confidence : beaucoup aimeraient être à sa place.
— Vous aussi, monsieur le divisionnaire ? questionna gaiement Amélie.
— Je ne peux pas répondre à votre question, capitaine. Je suis un respectable père de famille,
certaines inclinations ne sont plus de mon âge.
— Ça se discute, mon cher : il y a cette anecdote d’un grand-bourgeois viennois qui consulta
Sigmund Freud quant à sa passion pour les jeunes filles. C’était, comme vous, un homme
respectable, père de deux grandes filles… Il payait les plus jeunes prostituées qu’il trouvait pour
établir une stase mentale, eût dit Wilhelm Reich. Il paraît vivement évident que son désir de coucher
avec ses filles, barré par les usages, était intense. Il le confessa à moitié :
“— Cette torture aura-t-elle une fin ? questionna-t-il.
— Oui, lui répondit l’illustre psychanalyste.
— Mais quand ?
— À votre mort.”
Avouez que c’était tapé !
— Vous savez, j’ai d’autres soucis. Une jeune fille, de l’âge des miennes, qui prépare une thèse sur
Philippe Sollers m’a beaucoup troublé, mais j’ai tenu bon.
— Tout à votre honneur, ou détriment. L’essentiel, c’est d’avoir sauvé Giesbert ! »
L’Affaire Hem (tome 4)
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4ÈME TOME - XXIV
Gustavia s’en va (XXV)
Alain Minc se trouvait chez lui, en galante compagnie et — conformément à l’esprit de ce feuilleton
—, nous n’en aurions rien dit, sans un grave accident qui devint public.
Il besognait donc dans sa chambre, tout au fond de l’appartement, sa putain préférée, une des plus
dispendieuses des Champs-Élysée, qu’il songeait vaguement à faire sortir de cet état, parce qu’elle
était amusante sans le faire exprès, et d’une plastique irréprochable dans l’entretien de laquelle
passait tout son temps libre. Il avait fait préparer un souper étourdissant, puis renvoyé tout son
personnel pour des raisons sur lesquelles nous n’insisterons pas.
L’appartement, très vaste, avenue Georges-V, occupait tout l’étage et le philosophe était à son
affaire — ou l’homme d’affaires à sa philosophie — quand une formidable déflagration fit trembler
tout l’immeuble. En moins de une minute, ça sentait le roussi, la moquette brûlant.
« Que se passe-t-il ? s’alarma la putain. C’est un attentat, mon chéri ?
— Je crois que je me suis trompé dans le réglage du four… avoua Minc. Tu comprends, c’est un
truc électronique sud-coréen qui m’avait coûté une fortune, il y a moins d’un mois. Je l’avais jugé
très pratique pour quand je rentre de voyage en pleine nuit, car on peut le régler depuis l’avion. Mes
deux cuisinières japonaises avaient suivi une formation spéciale pour maîtriser ce bloc-cuisine
sophistiqué, j’ai eu tort d’écouter leurs explications d’une oreille distraite… Il est vrai que je
maîtrise mal le japonais et que leur anglais reste incertain.
— Et voilà le travail ! Tu n’aurais pas dû renvoyer la cuisinière de service, mon chéri.
— Je voulais rester seul avec toi, mon amour.
— C’est très gentil, mais la maison brûle, mon chéri… Est-ce qu’on va réussir à s’en tirer ? Y a-t-il
une sortie de secours ? »
Les hurlements des sirènes interrompirent cet échange passionnel incandescent.
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La porte de la chambre était presque hermétique mais des fumées nauséabondes commençaient à
passer dessous. Avec décision, la fille de joie s’empara du seau à champagne, en retira la bouteille
de Roederer et aspergea le bas de l’huis. Elle remplit à nouveau le récipient dans la luxueuse salle
de bain attenante et mouilla tout ce côté de la porte pour retarder sa combustion.
Elle ne voulait pas mourir si jeune… Au prix de ses passes, elle y aurait perdu une fortune !
Minc alla faire signe à la fenêtre. Les voitures de police et les camions des sapeurs pompiers avaient
envahi l’avenue, deux engins commençaient à déployer leur grande échelle, les hommes couraient,
déroulant des tuyaux de toile et, avec une célérité remarquable, les lances à eau entrèrent en action
tandis que le grand escalier était saturé de poudre ignifuge.
« Comme ces beaux gars sont courageux, apprécia la putain.
— Je les paye pour ça, affirma Minc en se rhabillant. Bah ! l’assurance paiera. Je crois que nous
allons souper dehors.
— Tu viendras dormir chez moi, mon chéri. Je te lirai du Spinoza pour que tu t’endormes
tranquille. »
Au Flore, le capitaine Langlois reçut tout de suite cette information terrifiante : en croisant les
fichier du gazier Suez et ceux de la Sécurité sociale, l’état-major avait irréfutablement établi que
c’était à l’étage de Minc que l’explosion s’était produite. Et en consultant son fichier « Gustavia »,
le capitaine Langlois vit qu’elle avait été mise en relations avec Minc par l’entremise du banquier
Dumaine. Malgré sa grande expérience du monde, il devint blanc comme un linge et s’exclama trop
fort :
« Nom de dieu ! Minc alors !
— Que se passe-t-il encore ? s’enquit Amélie Nothomb, qui venait d’offrir à son infatigable éditeur
la copie électronique de son dernier ouvrage et passait prendre un verre avec les amis avant de
rentrer à Ixelles tandis que la délégation devant recueillir Sorin venait de partir.
— C’est au tour d’Alain Minc, laissa-t-il aller. Quelle catastrophe ! Quelle femme diabolique !
— Mais aussi tellement romanesque… » corrigea Amélie
L’émotion avait submergé ce fin militaire, commandant une mission délicate : pour lui, l’évidence
était, à ce moment, que Minc avait choisi, maladroitement, le suicide au gaz, à la manière de Sadegh
Hedayat. Il ignorait que la disposition aérée des lieux, avec une belle hauteur sous plafond, ne lui
aurait pas permis de le commettre.
Deux minutes plus tard, cette fausse information paraissait sur Internet, avec des images de
l’immeuble en flammes tandis que les VIP qui l’habitaient avaient été évacués par les échelles..
Minc s’engouffra dans la BMW de sa pute sans être reconnu par aucun policier. Dix minutes plus
tard, son chauffeur alerté confirmait qu’il l’avait bien reconduit à son domicile une heure plus tôt.
Selon toute apparence, le philosophe avait péri à la manière d’Empédocle, transformant son
immeuble en volcan, il ne suffisait plus que de retrouver sa dépouille, ou rien qu’une de ses
chaussures…
L’Affaire Hem (tome 4)
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« Nous avons eu chaud ! souffla Minc drôlement dans la belle bagnole de Natacha.
— Je t’adore, mon chéri, dit la grue. Si tu me le demandais, j’accepterais de t’épouser, mais à deux
conditions.
— Hé ! lesquelles ?
— La première, que tu m’offres les moyens de quitter le métier… Je suis très dépensière, tu le sais.
— Et la seconde ?
— Que tu ne te mêles plus jamais de la cuisine. »
Ils gagnèrent un restaurant très particulier, pas exactement clandestin mais inaccessible aux gens du
commun, rendez-vous de la haute pègre et de grands affairistes comme le banquier Dumaine. Minc
en était un habitué prestigieux, il y avait dîné plusieurs fois avec Natacha et on les reçut avec une
déférence pesée.
La clientèle réunie là s’occupait d’affaires sérieuses, très lucratives, pas précisément légales
(n’insistons pas) et se moquait des faits divers qui ne la concernait pas. C’est dire que personne ne
se souciait du départ de Gustavia et de ses tragiques conséquences pour l’intelligentsia.
Alain et Natacha purent donc dîner paisiblement, échanger des projets d’avenir et oublier l’incident
mineur qui avait écourté leur étreinte. Il désignait à sa maîtresse les vedettes du grand banditisme
qu’elle ne connaissait pas encore — puisqu’elle avait eu la plupart d’entre eux pour clients.
Par mesure de prudence, on n’entrait là que par des portillons électroniques, chacun devant laisser
ses flingues dans le coffre de sa bagnole. Il y avait un service de voiturier et le parking, hautement
sécurisé, était gardé par des employés spéciaux.
Tout à leurs projets d’avenir, jouant à se proposer le voyage de noces le plus original, Alain et
Natacha n’avaient pas vu le temps passer, il était tard quand ils demandèrent la note (après un dîner
succulent dont on ne donne le menu ni les vins choisis pour ne pas trop allonger ce récit).
Le premier, dans l’ordre du protocole, rapporta une facture en bonne et due forme, avant de
s’incliner avec courtoisie.
« Nous n’avons pas voulu déranger votre dîner pour des vétilles, ce n’est pas le genre de la maison,
mais je me permets, avec regret, de signaler à Monsieur que sa mort est officielle depuis deux
heures et qu’on recherche ses restes carbonisés dans les décombres d’un immeuble où planchers et
plafonds se sont effondrés…
— Comme c’est amusant, mon chéri ! s’exclama Natacha, qui avait beaucoup d’esprit.
— On ne saurait mieux dire que Madame ! opina le chef de rang, tout aussi spirituellement. Votre
voiture est avancée. »
Dans la BMW, Minc s’indignait :
« Ah ! on me croit mort… J’ai fort envie de mes mystifier.
— Comme ce serait amusant, mon chéri !
— Oui, de lire ma nécrologie dans les journaux du matin avant d’aller faire un tour au Figaro pour
féliciter les rédacteurs !
L’Affaire Hem (tome 4)
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— Ce serait à mourir de rire, mon chéri ! »
Dans le bel appartement, au deuxième étage, rue de La Boétie, que Natacha avait gagné à la sueur
de ses reins, Minc constata que, dans la précipitation de l’évacuation, il avait endossé une veste qui
ne contenait pas ses portables, mais son excellente mémoire, suppléant à cet embarras, lui permit
d’appeler un numéro confidentiel pendant que Natacha réfléchissait au choix de la tenue la plus
excitante pour la nuit.
Il était 23 h 59 quand le ministre de l’Intérieur décrocha.
« Claude, C’est Alain.
— Tu me téléphones de l’enfer ou du paradis ?
— Du paradis, mon vieux, et je vais t’apprendre une sérieuse nouvelle : j’ai décidé de me marier.
— Avec qui ?
— Avec la femme adorable qui m’héberge depuis la destruction de mon espace.
— Qui est due à quoi ?
Ça regarde les assurances. C’était sans doute un attentat.
— Hem… embêtant, ça.
— Je fais confiance à la police de mon pays et à celui qui la dirige. Je te demande seulement de ne
pas démentir l’annonce de ma mort jusqu’à l’aube.
— D’accord. Je n’ai pas besoin de te souhaiter une bonne nuit.
— Une fille du tonnerre, mon vieux ! »
Le ministre raccrocha, avant d’appeler Vidalie, effondré.
« Monsieur le divisionnaire ?
— Je ne sais plus… répondit Vidalie. Laissez-moi deviner qui vient de se suicider ? Le fils d’un
industriel breton dont on a perdu la trace ? Il y a eu un suicide tout à l’heure depuis le sinistre pont
de Recouvrance, sécurisé par des caméras avec avertisseur phonique, les nageurs de combat tentent
de récupérer le corps qui, d’une telle hauteur, se fracasse sur la surface de l’eau avant d’aller au
fond. Je sens que je vais devenir fou.
— Mais non ! Je viens vous apprendre une bonne nouvelle : Alain Minc est vivant.
— Où çà ?
— Je suis tenu à la discrétion, vous le comprendrez. Il se trouve chez une jeune femme avec
laquelle il entretient des projets nuptiaux. Il donnera une conférence de presse en fin de matinée à
l’hôtel Crillon.
— Me voilà avec un mort de moins sur les bras ! »
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4ÈME TOME - XXIV
Gustavia s’en va (XXVI)
Quand la manifestation improvisée déboucha dans le tumulte sur la place Saint-André-des-Arts,
bien peu dans ce cortège qui sussent le but de cette promenade amusante, ou même le sens du
drapeau rouge…
Mais Zazou, le sympathique crieur qui avait repéré Sorin installé chez Clément, sortit à ce tapage,
plastronnant un peu, et se mit à gueuler :
« Il est là ! Il est là ! C’est moi qui l’a trouvé ! Il est bien vivant, mais dans quel état ! Moi qui le
connais, je ne l’avais jamais vu aussi bourré ! Vive la vie ! »
Victime d’un nouveau chevalier de molsheim, le consciencieux éditeur venait de s’effondrer sur sa
banquette, avant de rouler dessous. Les garçons vinrent tenter de le sortir de là mais son ventre
ballonné de vin et de cervoise, encastré sous le siège, le coinçait.
Le patron ne laissa pénétrer dans son établissement que les membres de la délégation littéraire,
Christine Angot abandonna son drapeau rouge qu’un grand gaillard se mit à l’agiter en gueulant des
revendications sociales incohérentes, comme la retraite à trente ans…
À l’intérieur, on avait nettoyé et dégagé la table du naufragé pour faciliter la manœuvre. Angot
psalmodia :
« Raphaël, nous sommes venus te repêcher, nous sommes tous là, Olivia, Frédéric, Charles,
Bernard, Jean-Marie, Danielle et moi. Essaie donc de sortir de là. »
Une oreille de l’impeccable éditeur parut sous la banquette et on l’entendit couiner :
« Quelle est cette voix divine ? Il faut que ce soit une sirène car je viens de m’en boire une sacrée
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tasse !
— Montrez-vous, cher Raphaël, chantonna Olivia Elkaïn, vous n’avez que des amis ici…
— Sortez donc, cher Raphaël, je vous emmène en scoop sur le plateau de ce grand con de Ruquier.
Tout le monde vous croit mort, ce sera une résurrection amusante ! » proposa plaisamment Audrey
Pulvar.
Mais il se trouvait complètement coincé. On dut desceller la banquette pour sauver, une autre fois
en deux heures, le miraculé.
Pendant ce temps, dehors, la confusion s’organisait : quelques solides gaillards, ayant compris qu’il
s’agissait de ramener en triomphe une personnalité de premier ordre à Saint-Germain-des-Prés,
avaient arraché trois arbrisseaux fraîchement plantés et, avec cette ingéniosité merveilleuse qui
n’explose que dans l’émeute, fabriqué un brancard d’un type qu’on rencontre aussi chez les
Hottentots, les Abyssins, les Bantous, et nombre d’autres peuples ingénieux et riches d’une
végétation adéquate…
Les deux branches les plus fortes furent employées longitudinalement, la plus faible, coupée en
deux, les reliant avec un écart permettant une solide assise et, chose étonnante, alors que ces
constructeurs n’avaient jamais réfléchi à un tel assemblage, cette opération fut réalisée en un clin
d’œil. On entama un peu les longerons pour caler les traverses et de la ficelle arriva pour solidariser
l’ensemble.
À l’intérieur, on tassa Sorin sur une chaise et le patron offrit une tournée
générale de fernet-branca. Les dîneurs étrangers qui se régalaient de
choucroute observaient ces mœurs décadentes avec amusement.
Zazou, transformé en cheville ouvrière, vint dire que tout était prêt pour le
retour. Les garçons se mirent à trois pour porter Sorin sur la terrasse où il
fut accueilli par d’énormes vociférations. On avait relevé le brancard sur
une table, on soutint l’éditeur en le faisant reculer comme un cheval pour
caler sa partie pesante dans le quadrilatère porteur. Il avait été si bien
calculé que le cul s’y encastra à merveille ! Puis quatre colosses néozélandais d’une équipe de rugby qui passait par là le hissèrent au-dessus de
la foule en délire qui applaudit à tout rompre !
Elle avait considérablement grossi dans le quart d’heure, augmentée des
traînards des rues de la Huchette, Xavier-Privas et Saint-Séverin, de
paroissiens désœuvrés battant le parvis de Notre-Dame à la recherche
d’une idée de pèlerinage original, si possible en compagnie de jolies filles
pas trop farouches, et d’autres sortant de la cathédrale après une messe
d’actions de grâce pour remercier Dieu d’avoir sauvé du néant leur frère
orthodoxe Colosimo.
Les risques d’accident par piétinement ou mouvement de panique croissant de minute en minute, le
capitaine Despentes avait requis vingt camions de premier secours et cinq équipes du SAMU. Fort
heureusement, mesurant eux-mêmes ces risques, les organisateurs prirent par la large rue Danton et
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le capitaine Despentes demanda à la police d’interrompre la circulation sur le boulevard à la hauteur
de la rue du Dragon. Ainsi, la foule en liesse disposerait-elle d’un bel espace pour se répandre.
De son côté, le divisionnaire Vidalie, responsable en l’absence du préfet, auquel il allait succéder,
avait eu une idée brillante et demandé le renfort des deux motopompes de la Réserve
gouvernementale basée à Rambouillet. Pour faire venir les chars, l’autorisation du Premier ministre
est nécessaire, mais pas pour ces engins. Vidalie pensait qu’un bon coup de flotte sur cette foule
avinée serait suffisant pour rétablir l’ordre.
Mais ces motopompes, qui avaient agi avec succès en mai 1968, étaient délaissées dans leur garage,
et peu entretenues. Leur profil de vieilles machines ne correspondait plus à la ligne d’un matériel
militaire moderne, et elles tombèrent en panne l’une après l’autre avant d’avoir atteint Paris.
La libération du boulevard rendu aux piétons avait produit une ambiance festive comparable aux
paisibles jours de mai 68, on s’arrêtait dans tous les bistrots en se congratulant, tout en ignorant la
cause de cette manifestation, le retour triomphal de Sorin au Flore !
L’intéressé s’était assoupi sur son brancard, ses porteurs avaient été relayés plusieurs fois, ce qui
ralentissait sa progression tandis que la foule grossissait derrière lui.
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4ÈME TOME - XXIV
Gustavia s’en va (XXVII)
Le départ de Gustavia provoquant une vague de tentatives de suicide dans l’intelligentsia, la
tentation d’y assimiler l’accident de Raphaël Sorin, qui était tombé en Seine depuis la passerelle des
Arts était grande.
Secoué par cette mésaventure qui ne devait rien au sentiment, mais tout à la distraction, Sorin s’était
bourré la gueule pour oublier le mauvais goût de l’eau avant d’être repéré, quoique tenu pour mort,
par un physionomiste du quartier.
Soulagés, les habitués du Café de Flore avaient organisé une délégation majestueuse pour aller le
récupérer et le ramenaient en triomphe à Saint-Germain-des-Prés au milieu d’une foule hilare…
Prévenu on ne sait comment, le Piston Circus s’était embusqué rue des Poitevins pour créer la
surprise. Pour le héros du jour, quel retour en fanfare !
Des tauliers astucieux avaient sorti des tables devant leur établissement et en profitaient pour
écouler leur petit vin à 2 € le petit verre mais on n’y regardait pas de si près, c’était la fête, tout
simplement…
Le dernier arrêt du cortège, obligé et solennel, fut aux Deux-Magots. Le héros ronflait à ce moment
du lourd sommeil des ivrognes…
Ambroise Pamou, le boute-en-train de la délégation, à tu et à toi avec la patronne, lui dit un mot à
l’oreille ; elle se mit à rire, donna un ordre à un garçon, puis on vit le facétieux Ambroise grimper
sur une table, un magnum à la main pour réveiller Sorin au champagne !
Tout le monde rit beaucoup de ce procédé. Grand admirateur d’Antoine Blondin, Ambroise devait
se souvenir de cette anecdote d’un de ces anciens Tours de France où les coureurs chassaient la
canette. Un plaisant offrit à l’un d’eux un magnum. Il faisait très chaud : nullement déconcerté, le
champion en descend un tiers, se rafraîchit la nuque avec un autre et bénit la foule avec le reste !
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Ça, c’était du sport !
Le champagne des Deux-Magots était frappé lui aussi et, coulant sur l’échine du récent noyé, lui
rappela dans un cauchemar sa mésaventure.
« Que se passe-t-il ? sursauta le pochard sur le brancard.
— Il pleut du champagne ce soir ! » lui apprit Pamou sous les rires de la société.
Il lui en enfourna une forte lampée.
« Que fais-je sur ce rustique véhicule ? s’étonna Sorin avec bonhomie.
— On te ramène au Flore, mon gros, le rassura Yann Moix, on ne peut plus se passer de toi ! Tu es
si drôle ! »
On se remit en route dans un ordre tanguant avant de poser le brancard entre l’arrière d’une voiture
et le capot d’une autre afin de dégager Sorin en bon état avant de le soutenir et de le rasseoir sous la
célèbre terrasse vitrée.
Quelques jeunes auteurs en souffrance masquaient mal leur consternation à revoir cette baderne,
mais Sollers et Émilie qui avaient préféré se régaler chez Lipp d’un pied de cochon pour lui, d’une
salade de cervelles de grenouilles pour elle, manifestaient hautement leur joie de revoir vivant le
grand éditeur !
« Je suis trop ému pour rien ajouter, déclara Sollers dans le style à Lacon.
— Vive Sorin et vive l’édition ! ajouta Émilie, plus qu’éméchée.
— Il a brisé par son courage la malédiction qui pesait sur nous tous ! Gloire à Sorin, initiateur 

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