Mémoire de fin d`études

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Mémoire de fin d`études
Inès
Rouxel
ESRA 3D 3
Mémoire de fin
d’études
«Les Princesses Disney : Un homme, une
Histoire, une vision de la femme.»
Directeur de mémoire : Mr Patrice Pincé
E.S.R.A. Bretagne
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Sommaire
Introduction ................................................................................................................... page 3
Partie 1 : La première génération de Princesses
«Femmes idéales et un gout certain pour le changement» (1901 - 1959)
A. La condition des femmes et les prémices du changement ....................................... page 4
B. Une Amérique s’imposant dans un monde en ruines .............................................. page 7
C. Les débuts, le succès et les valeurs de Walt Disney dans un monde en guerre ...... page 11
Partie 2 : Un revirement soudain au sein de l’Amérique traditionnaliste
«Un bouleversement des pensées et des femmes de caractère» (Années 1960-1970)
A. La perte de confiance du peuple américain ............................................................ page 34
B. Un immense mouvement féministe ........................................................................ page 43
C. Un changement d’horizons pour Walt Disney ........................................................ page 47
Partie 3 : La seconde génération de princesses
«Une vision de la femme enfin en phase avec la société occidentale» (1991 à nos jours)
A. L’impérialisme américain et l’apparition de limites ............................................... page 50
B. Des princesses en phase avec la société occidentale ............................................... page 54
Conclusion .................................................................................................................... page 63
Bibliographie ................................................................................................................ page 64
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Introduction
Walter Elias Disney, né le 5 décembre 1901 et décédé le 15 décembre 1966 est un
homme que l’on ne présente plus. Producteur, réalisateur, scénariste et animateur, cet
homme aux multiples casquettes demeure le créateur de ce que l’on peut aujourd’hui
appeler «L’empire Disney». Avec plus de vingt-neuf courts et longs métrages de son vivant,
et l’invention du concept du parc à thèmes, c’est une autre vision de l’homme qui sera
abordée ici. Un homme aux valeurs patriotiques et conservatrices qu’il a su étendre au
monde entier, dans les ruines d’un monde meurtri par la seconde guerre mondiale. De part
sa capacité à créer des films de propagande puissants et éducatifs, Disney acquit un grand
pouvoir et pu donner au monde un aperçu doré des Etats Unis d’Amérique et fut considéré
comme un véritable bâtisseur de la morale publique, l’incarnation du parfait américain.
The Walt Disney Company, actuellement leader en terme de loisirs tient une
importance majeure dans la formation des futurs adultes de par sa visibilité et son
influence mondiale.
D'après une étude d'Elena Gianini Belotti, «Du côté des petites filles», «les contes
originaux desquels sont tirés la plupart des productions Disney mettent en scène des
personnages féminins inaptes à quoi que ce soit. Les fées et magiciennes, pour celles qui
ne sont pas maléfiques, ne tiennent leur pouvoir que de puissances supérieures et donc
extérieures à elles. Cet univers magique constitue donc un support de transmission aux
enfants des règles qui cloisonneront plus tard une vision différenciée des sexes, de leurs
capacités et de leurs rôles.» L’image que l’entreprise renvoie de ses personnages et plus
particulièrement de la femme n’est pas anodine et n’est donc absolument pas dénuée
d’importance.
En prenant en compte son influence mondiale et son rôle dans la formation des
esprits de demain, quels évènements historiques et sociologiques façonnèrent Walter Elias
Disney et son Empire ? Quelle vision de la femme renvoie t’il et inculque t’il par le biais de
ses princesses ?
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Partie 1 - La première génération de
Princesses
«Femmes idéales et un goût certain pour le changement»
(1901-1959)
A. La condition des femmes et les prémices du changement
1901, seuil du XXème siècle. La Reine Victoria décède, détennant alors entre ses
mains la moitié du monde. Symbole de la respectabilité anglaise, elle met un point
d’honneur à donner le ton du savoir vivre élaboré et exige la haute moralité, et ces règles
rigides de bonne conduite seront rapidement remplacées par une moralité sophistiquée,
représentée par Edouard XII, aussi nommé «prince des plaisirs».
Aux USA, la société de l’époque est reconnue pour son cachet de respectabilité. La
femme est sous l’emprise d’une étiquette du savoir vivre particulièrement rigide, et ne peut
uniquement s’occuper de son mari et de son foyer. Elle est bien évidemment non fumeuse
et le vin se boit par petites gorgées occasionnelles. Elle ne doit de plus jamais parler
d’anatomie humaine et rougit à l’évocation d’un simple baiser. En bref, l’honnête femme
est sans cervelle, sans caractère et assexuée.
Cependant, Edouard VII succède à sa mère. Le monde a le droit de désserrer petit à
petit le corset dans lequel sa spontaneité et ses désirs étaient enfermés. La jeune fille
américaine commence alors à s’inspirer pour façonner la personnalité qu’elle choisit
d’avoir en défiant toutes les conventions. En 1905, un canon de beauté féminin voit le jour
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dans les revues : La Gibson Girl, essence de ce que la femme américaine aspire à devenir.
Elle est fraiche, élancée et surtout capable d’étourdir ses aspirants par son esprit vif et son
franc-parler.
La Gibson Girl
Lorsqu’elle se marie, la Gibson Girl entrevoit un brillant avenir. La publicité de 1906
déclare que les tâches ménagères ne sont plus une corvée. En effet, la cuisinière à gaz fait
disparaitre la saleté causée par le poële à bois et la toute nouvelle machine à laver à vapeur
vous permet de consacrer votre temps à de nouvelles activités pendant que le linge se lave
tout seul.
Les loisirs, alors un luxe inaccoutumé pour les femmes, sont alors permis durant
tout le temps libre obtenu et ouvre de nouvelles perspectives. De toutes ces inventions, rien
n’enthousiasme plus la ménagère que le tout nouveau Nickelodeon, où elle découvre alors
tout un monde inconnu pour un nickel, soit environ cinq centimes.
Accompagné par des accords de piano, l’écran tremblotant devient le reflet de la
mode, des manières et des moeurs de l’époque. Mary Pickford, l’une des premières grandes
vedettes du cinéma de l’époque, transperse l’écran. Elle a la chance d’incarner la pureté et
la bonté, et représente exactement ce qu’une nation désire pour ses filles. Toutefois, en
dessous de ces rôles qui semblent lui coller à la peau, elle cache des qualités de femme
d’affaire, ce qui ne manque pas de rejouir les quelques très rares féministes de l’époque
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pour lesquelles une femme se doit d’être indépendante financièrement, moralement et
spirituellement.
Mais pour les autres femmes, restreintes à une carrière d’institutrice si elles
viennent du bon milieu, ou de travailleuse sociale si elles en ont la trempe, ou d’infirmière
si elles sont admises aux études, l’indépendance demeure un concept très vague. Il y a
malheureusement à l’époque toujours du travail pour les pauvres, mais non de
l’indépendance. En 1905, un million de femmes travaillent à l’usine pour 8 dollars par
semaine, et souvent moins. Leur travail est pénible, les heures incroyablement longues et
les conditions dangereuses.
L’incendie de la manufacture Triangle Shirtwaist le 25 mars 1911 à New York ,
éveille par son tragique la conscience d’une nation. Et pour cause, il fit 146 victimes, en
grande partie constituée de femmes. L’indignation déclenche une vague de protestation et
des groupements sociaux se métamorphosent soudainement. Le suffrage féminin, après
avoir cinquante ans couvé sous la cendre devient une brulante question d’actualité, et les
femmes pronant le droit de vote féminin risquent l’arrestation pour plaider leur cause et
bouleversent les campagnes présidentielles. L’ancien président Grover Cleveland déclara
alors «Les femmes raisonnables ne souhaitent pas voter», tant toujours selon lui «les
positions relatives de l’homme et de la femme furent déterminées il y a bien longtemps
par une intelligence supérieure à la nôtre».
Le bilan de l’incendie de la manufacture Triangle Shirtwaist
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En 1917, le mouvement suffragiste rentre en veilleuse lorsque les USA rentrent en
guerre. Mary Pickford, alors adulée, vend sur les écrans l’obligation de guerre. Elle
symbolise à sa façon la révolution dans laquelle s’engagera bientôt la femme américaine,
qui entrera alors dans ce domaine si fermé et s’y verra bien accueillie. Huit millions et
demi de femmes sont employées dans l’effort de guerre et, devant ces chiffres, les
traditions de toute une société s’effondrent, tout un mode de vie s’écroule.
B. Une Amérique s’imposant dans un monde en ruines
LA PREMIERE GUERRE MONDIALE
Les États-Unis décidèrent de prendre part à la guerre 1914-1918 en 1917,
contrairement aux déclarations du président Woodrow Wilson le 4 mars 1917 : «Il est des
nations trop fières pour se battre».
Ils étaient très attendus : des mutineries éclatèrent en 1917 dans 68 divisions des 112
qu’en comptait l’armée française, et cinquante soldats exécutés s’ajoutèrent aux terribles
chiffres des pertes humaines, qui seront de plus de 18 millions en 1918. En avril 1917, des
navires marchands furent coulés dans les zones de guerre par les forces de l’Axe, pour
prévenir tout arrivage de munitions à l’égard des Alliés. Wilson déclara alors «Je ne
consentirai jamais à ce qu’on limite en aucune façon les droits des citoyens américains».
Pour beaucoup, cette tentative de justification de la part de la présidence cacherait
des nécessités économiques : les États-Unis traversaient une crise depuis 1914, crise des
affaires, prix agricoles en chute libre, banques déséquilibrées et chomâge important.
Cependant, l’industrie lourde redressa fortement la barre en acheminant de l’armement, et
en avril 1917, plus de deux milliards de dollars avait émanés de cet accord entre les ÉtatsUnis et les Alliés, ramenant la prospérité. De nombreux marchés étrangers avaient de plus
été implantés par les États-Unis : en 1897, les investissements américains s’élevaient à 700
millions de dollars pour passer à 3,5 milliards en 1914.
La Première Guerre Mondiale fut alors le berceau du «capitalisme à rivalité
internationale [...] qui créa une communauté artificielle d’intérêt entre riches et pauvres
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propore à supplanter la communauté originelle entre pauvres qui engendrait des
mouvements sporadiques de révolte», selon Howard Zinn, historien et politologue
américain.
C’est au lendemain de l’Armistice, le 12 novembre 1918, que Walter Disney prend
par à la Première Guerre Mondiale en s’engageant dans la division des ambulance de la
Croix-Rouge américaine en France, ajoutant une année de plus sur son passeport, car il
n’est agé que de 16 ans. Il restera en France une année, jusqu’en septembre 1919, et
rentrera chez son frêre à Kansas City. Il détournera alors l’offre d’emploi de son père afin
de se lancer dans une carrière de dessinateur publicitaire.
Walt Disney devant une ambulance de la Croix Rouge en 1918
LES ANNEES 20
A la fin de la Première Guerre Mondiale, la deuxième Révolution industrielle était
alors en marche, et tout s’enchaina très vite aux États-Unis.
La guerre est terminée et la Gibson Girl auparavant timide, accueille son homme
avec un abandon auquel il n’était pas habitué lors de son départ. Les femmes reviennent
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dans la rue plaider la cause suffragiste, et pour la première fois le sentiment public est de
leur côté tant leurs efforts furent cruciaux en temps de guerre. Le président Wilson
déclarera au Congrès : «Démocratie veut dire que la femme jouera son rôle dans les
affaires sur le même pied que l’homme». La loi incorporant le droit de vote des femmes à
la constitution est alors signée en 1919 mettant une fin à longue lutte. Aux élections
présidentielles de 1920, la femme a alors le droit d’exprimer son opinion sur les affaires de
la nation, et elles ne devront plus quitter la table lorsqu’arrive le café cognac.
En réalité, l’image des «Roaring Twenties», littérallement «Les années
vrombissantes» n’est pas totalement fausse, et surtout dans les faits : de 1920 à 1927, le
nombre de demandeurs d’emplois baissa de 4 270 000 à 2 000 000 et le salaire moyen
augmenta, surtout dans le milieu agricole.
Période de forte prospérité économique, le PNB passe de 78,9 milliards à 104,4
milliards de dollars de 1919 à 1929. Cette forte évolution est notamment due à de multiples
progrès techniques : l’énergie électrique s’impose peu à peu dans un grand nombre
d’industries, accompagnée de réorganisations du travail. Frédéric Taylor développe «The
Principles of Scientific Managment», l’organisation scientifique du travail qui est très vite
rejoint par la chaine de production d’Henri Ford, grâce aux progrès de la mécanisation. La
Ford T, petite automobile, est considérée comme l’emblème de la révolution économique
de cette période, devenant rapidemment un symbole de l‘ «American Way of Life».
La plupart des familles peuvent alors enfin se permettre des achats «modernes» :
automobiles, radios, réfrigérateurs... bien sur fortement aidées par la publicité, car, selon
Henri Ford : «Ce n’est pas l’employeur qui paie les salaires mais le client». La part de
publicité dans le PNB des U.S.A. passe de 360 millions de dollars américains en 1890 à 3
milliards en 1929. Et cette publicité trouve rapidemment de nouveaux supports : journaux,
radios, qui sont à l’époque les principales sources d’informations. La concurrence entre
vendeurs devient alors féroce, et de nouveaux besoins de consommations sont créés pour
s’enrichir encore plus, allant jusqu’à étendre certaines camapgnes jusqu’à l’échelle
nationale. Certaines célébrités viennent jusqu’à témoigner pour certains produits afin de
faire naitre d’avantage d’envie chez l’auditeur ou le lecteur. C’est la naissance du fameux
«business» américain, accompagné de forts profits pour l’heureux vainqueur de la course,
course malheureusement au détriment de ceux qui ne rentrent pas dans le cadre du parfait
Américain moyen.
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En effet, des milliers de petits fermiers et immigrés dans les grandes villes se
retrouvaient pauvres et sans travail, ne subvenant plus à leurs besoins les plus primaires.
De 1922 à 1929, les revenus annuels des actionnaires firent un bon de 16,4 % tandis que
ceux de l’industrie augmentèrent de 1,4 %, et plus de 42% des familles vivaient avec moins
de 1000 dollars par an. Quelque 25 000 travailleurs trouvaient la mort sur leur lieu de
travail, et 100 000 autres restaient handicapés à vie. Les conditions de logement au plein
coeur de New York étaient déplorables, à tel point que pas moins de 2 millions d’habitants
logeaient dans des appartements considérés comme des chausse-trapes en cas d’incendie.
Au cours des années 1920, très peu de personnalités prirent la parole au nom des pauvres
du pays.
Le début des années 20 est aussi marqué par des décisions et mouvements radicaux.
En janvier 1919, la fabrication, l’achat, la vente et la consommation de boissons contenant
plus d’un degré d’alcool sont interdits, sous couvert de décision de santé publique. Le nerf
de cet amendement est plus profond, tant il est le fruit de propagande et de lobbying de
«ligues de tempérance». Des organisations voient alors leur influence grandir en reprenant
en main le marché noir des boissons alcoolisées, souvent associé avec celui de la drogue,
du jeu d’argent et de la prostitution. Al Capone reste sans doute un des personnages les
plus marquants de l’histoire de la prohibition des années 20.
Al Capone
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En ces temps de prospérité lourdement scandés par une partie de la population, de
nouveaux fléaux sociaux voient le jour. Au lendemain de la guerre, le modèle américain
capitaliste se sent en danger face aux courants opposés tels que le bolchévisme, le
syndicalisme ou encore l’anarchisme, et les adeptes sont fortement surveillés. La
population américaine fait très vite l’amalgame entre ces «menaces» et tout ressortissant
étranger, un comble pour une nation entièrement fondée sur l’immigration. L’Europe, en
ruines, est donc la première cible des lois, de peur de flux d’immigrés trop importants.
Le Congrès mit fin au flot d’immigrants, soit environ 14 millions entre 1900 et 1920
en votant des lois instaurant des quotats. Ces derniers favorisaient à l’évidence
l’immigration anglo-saxonne, et arrêtaient net l’arrivée des Africains et des Asiatiques, tout
en limitant à hauteur de 3% les arrivants latins, Juifs et Slaves. Les pays africains n’étaient
en mesure d’envoyer qu’environ une centaine d’hommes, femmes, et enfants, tout autant
que la Chine, la Bulgarie et la Palestine.
Le Ku Klux Klan fait aussi son grand retour durant les «Roaring Twenties», dirigé
par le colonel William J. Simmons en 1915. Il s’étendit même jusque dans le Nord, et
comptait en 1924 plus de 4 millions et demi d’adeptes, semant la haine raciale sur son
passage. La notion de WASP, White Anglo-Saxon Protestant est alors scandée par tous.
Marcus Gavey, immigré jamaïcain, devint leader d’un mouvement nationaliste et
pronaient un séparatisme radical et un retour aux pays d’origines pour les gens de couleur
noire tant l’idée que l’homme de couleur devienne un jour l’égal de l’homme blanc était
désespérée.
C. Les débuts, le succès et les valeurs de Walt Disney dans un monde en
guerres
Walter Disney lance dans ce climat l’entreprise Laugh-O-Gram en 1922, centrée sur
de courts dessins animés tirés de contes populaires. Le studio dépose très vite le bilan
après un dernier film melant animation et prises de vue réelle «Alice’s Wonderland», et ce
dernier constitue la pierre fondatrice des débuts de Disney. Il décide alors de tout quitter
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pour partir en Californie, avec selon les croyances, uniquement 40 dollars sur lui. Une fois
arrivé sur place, il décide de monter dans la maison de son oncle, un modeste studio
d’animation avec son frère Roy. Le 16 octobre 1923, Margaret Winkler, qui détient les
droits de la série Félix le chat, décide de commander douze films sur le même modèle qu’
«Alice’s Wonderland». Les studios Disney sont nés.
Une image d’Alice’s Wonderland
Durant un de ses nombreux retours en train de New York City, Disney créa un
personnage qui fut une fondation de son empire culturel, Mortimer Mouse, bientôt
renommé Mickey Mouse, aidé par son ami Ub Iwerks.
Outre des progrès techniques impressionants, Mickey devint le porte parole du rêve
américain en apportant une vision stéréotypée de la vie quotidienne et selon les rumeurs,
fut pendant longtemps l’alter égo de Walt Disney. L’entêtement, le courage, l’imagination,
toutes les valeurs de Disney étaient alors réunies en une seule petite souris. S’en suivit
Minnie Mouse, la femme américaine accomplie, amenant la romance, Pluto, le meilleur
ami de l’homme, Dingo, le comique absurde, et Donald Duck, le défenseur des USA durant
la seconde guerre mondiale. Les «Fab Five», littérallement les «Cinq fabuleux» offraient
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sur un plateau les différentes facettes de la personnalité américaine et permirent aux
studios de gagner encore plus d’influence.
Mickey Mouse et Donald Duck
Prohibition, paix, prospérité et optimisme de la vie aux USA sont les mots d’ordres
des années 20, mais les modes et les moeurs subissent une tranquille transformation. Les
jeunes filles qui affluent aux universités sont les premières à préssentir un âge nouveau, et
un doctorat sur sept est alors décroché par une femme. Elles seront demain les Flappers,
les Jazz Babies, les Flaming Youth, symboles de femme affranchie et se rendent alors
compte qu’elles seulent sont capables de façonner le monde qui les attend.
L’age de Jazz arrive aux USA et la femme américaine, aux prises avec une moralité
chancelante, se révolte délibérement. Elle ajoute à son vocabulaire le mot «naked». Les
femmes expriment alors leur défiance de mille façons, afin de célebrer leur liberté
retrouvée. Rien du domaine de l’homme ne demeure sacré. La femme émancipée se
retrouve partout, même dans le domaine des sports où la femme athlète ne craint pas
d’affronter ses rivaux. Elle plonge dans une épidémie de frivolité et s’acharne à se moquer
de toutes les traditions. Le monde de la mode réflete bientôt les changements de la femme
américaine : le corset et le camouflage sont alors en voie de disparition, remplacés par des
jupes «courtes», à comprendre au dessous du genoux.
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Les femmes sont alors plus minces, les poitrines plus plates, et leurs cheveux sont
courts. Mary Pickford, dont les tresses furent le symbole de l’innocence durant tant
d’années, se conforme elle aussi à l’air nouveau. La mort de Rudolph Valentino en 1926,
symbolisant aux yeux de toutes «l’amour passion», crystallisera cependant l’image de la
femme des années 20, hurlant d’hystérie et bousculant lors d’un dernier hommage.
La frénésie de la femme des années 20 se termine à 15h30 le 24 octobre 1929,
journée du Krach de la Bourse, premier jour de la dépression. L’âge des plaisirs est mort et
dans toutes les familles on revient aux tâches les plus essentielles et vitales. L’optimisme
est rapidemment remplacé par l’appréhension et la peur, dont elles en cherchent les
raisons dans leur conscience. La femme américaine retrouve alors sa conscience sociale
dans les lignes de piquetage; la frivolité n’est plus de mode, et la femme se penche sur les
problèmes de la nation avec un serieux retrouvé. Les femmes aisées se consacrent alors à la
charité et à la bonté, et deviennent le symbole d’une nation rendue à ses sens cherchant
fébrilement à sortir de sa misère.
En 1933, Franklin Roosevelt redonne le goût de vivre aux populations en lancant le
100 days deal et lancant la carrière d’Eleanor Roosevelt. Elle sillonne le pays pour son
mari, lui faisant rapport de ce qu’elle constate. Elle bat la marche devant la femme
américaine des années 30. Tout une génération de femmes de carrières emergera à l’image
de la première dame de la nation. Une femme est même nommée secrétaire du travail dans
le cabinet Roosevelt, Frances Perkins tandis que les reines de l’écran exultent un air de
femmes du monde, telles Greta Garbo ou Claudette Colbert. Elles sont les déesses d’un
monde de fantaisies, mais Amelia Earhart incarne d’autant mieux les valeurs de la femme
des années 30 avec naturel, hardiesse et bon sens. Elle devient la première femme à
franchir l’atlantique en avion et est acclamée par la population. Son avion disparaitra
cependant durant sa tentative de tour du monde, et une nouvelle page de la femme
américaine se fermera.
Fort de ses multiples succès, Walt Disney voit les évènements à venir en plus grand.
Afin de dégager un profit de ses studios, l’idée d’un premier long métrage germe dans son
esprit créatif et désireux de montrer au monde meurtri ce qu’il peut produire. Se
souvenant en présence de ses coéquipiers d’un film de 1916, Blanche Neige, il décida de
baser son film sur cette histoire, elle même directement adaptée du conte des Frères
Grimm. Ridiculisé par ses concurrents de l’industrie cinématographique, Walt Disney
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s’entêta et décida qu’il mettrait tout en oeuvre pour créer l’Histoire. Pour assurer ses
arrières financiers durant la période et surtout si le film eut été un échec, il décida tout de
même de tester ses nombreuses techniques innovantes sur de nombreux travaux. Ces
créations se portaient principalement sur l’animation réaliste des personnages humains et
non anthropomorphes comme ses Fab Five. The Old Mill, sorti en 1937, fut l’occasion de
tester l’invention de Bill Garity, originellement ingénieur du son, la caméra multiplane,
permettant de donner un effet de perspective et de profondeur alors inédit dans un dessin
animé. Ce projet de long métrage fut tout de fois fastidieux pour les troupes, mais, malgré
tout, Walter Disney n’en démordant pas, il mit à la disposition de ses employés des
formations et des sources d’inspirations venues d’Europe afin d’assurer à Blanche Neige et
les Sept Nains une qualité inattendue et à la hauteur de ses espérances.
Le film est projeté pour la première fois le 21 décembre 1937, deux mois après la
sortie de The Old Mill, et c’est un franc succès, recevant une standing ovation de la part des
spectacteurs. Il reçoit également en 1938 le titre de film le plus rentable de l’année,
récoltant la modique somme de huit millions de dollars de l’époque, soit environ 98
millions de dollars aujourd’hui.
Mais qui est Blanche Neige ? Nous connaissons tous sa merveilleuse histoire, la
plupart du temps celle des studios Disney, édulcorée pour plaire au plus grand nombre. Ce
que le grand public ignore souvent est le fait que Blanche Neige a en réalité quatorze ans.
Entrant tout juste dans le développement de sa féminité, elle incarne l’innocence pure et
les valeurs fondamentales d’une amérique n’ayant pas connu d’évolution fondamentale
depuis le règne de Victoria. Blanche Neige n’a pas de poitrine, et seule sa robe peut laisser
percevoir un dessin de hanches. Pourvue d’une mentalité juvénile, entrant inocemment
dans la maison des sept nains, dormant dans leurs lits, et se souciant très peu de ce que les
habitants penseraient de ses actions. Blanche Neige n’a absolument pas conscience de sa
condition de femme, de sa propre personne, de sa beauté, et du regard qu’un étranger
pourrait poser sur elle.
Le prince, conscient pour sa part de ses attributs avantageux, gagne très vite sa
confiance, malgré l’effraiement primaire dont elle fait preuve lors de ses premières
approches, prenant ses jambes à son cou. Sa relation avec le dit prince a cependant des
tendances agressives, mais il met tout de même en oeuvre des efforts pour réussir à séduire
la jeune fille. Il a dix huit ans et lorsqu’il est témoin de la fuite de Blanche Neige après leur
premier contact, il met de côtés ses penchants brusques et met au point une autre
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technique de séduction pour arriver à ses fins. Il chante pour elle, la dessine et commence
à se conduire de façon plus respectueuse. Son attachement purement physique évolue en
une relation plus personnelle, cherchant à la connaitre.
Néanmoins, Blanche Neige reste une femme naïve et crédule, malgré sa bonté et sa
pureté. Elle croque dans la pomme empoissonnée de la méchante reine et meure, sans
qu’elle ne puisse faire quoique ce soit. Tout n’est pas perdu cependant, car le prince
charmant, confiant, lui fait finalement l’honneur de lui donner un baiser, qui aura le
pouvoir de la réanimer subitement.
Le baiser du Prince de Blanche Neige
Il est important de noter que dans la version des frères Grimm de 1812, soit plus
d’un siècle avant la version de Disney, le dénouement portant clairement le sceau d’une
domination masculine n’était pas présent. Le prince ne faisait pas la cour à Blanche Neige,
mais passait seulement sur le même chemin que le cortège funéraire de la jeune fille.
Tombant subitement amoureux, il obtenait la permission d’emmener le corps, et un
morceau de pomme se décoincait de la gorge de Blanche Neige, la réanimant. Le prince lui
demandait ensuite sa main.
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L’adaptation du conte des frères Grimm fut d’ailleurs le théatre de nombreux
changements fondamentaux, pour plaire au plus grand nombre : la mère de Blanche Neige
ne meure donc pas en couche, la Reine devient une vilaine sorcière à la place d’une simple
vendeuse et le chasseur tente une seule et unique fois de la tuer (et non pas trois fois de par
divers stratagèmes barbares). Le conte prend de plus une tournure comique par le biais de
la personnalisation des sept nains, ainsi qu’un romantisme évident de par la relation entre
Blanche Neige et le prince.
Illustration du conte des frêres Grimm de Franz Jüttner, 1905
Blanche Neige et les Sept Nains, en plus de porter à l’écran un modèle féminin
dépassé, fut aussi l’objet d’un épisode contreversé de la vie des Disney. D’après Leonard
Mosley, Roy Disney fut reçu par Joseph Goebbels, bras droit d’Adolf Hitler, pour une
projection privée dans le cinéma de ce dernier à Obersalzberg. Selon certaines sources, le
film d’animation devint le préféré du Führer : «Blanche-Neige, adaptée à l'écran d'après le
conte de Jacob et Wilhelm Grimm, originaires de Hesse, n'est-elle pas l'archétype de la
beauté nordique et aryenne issue de la littérature allemande ? Et la sorcière au nez crochu,
un symbole de l'esprit malfaisant, donc sûrement juif ?» aurait-il déclaré.
Walt Disney faisait preuve selon les témoignages des salariés de l’époque d’un
paternalisme exacerbé. Les années 1930, théatre des naissances et évolution de nombreux
syndicats dans l’industrie du cinéma, ne tardèrent cependant pas à rattraper les Studios
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Disney en 1941 qui voyait son nombre d’employés croitre de façon impressionnante, si bien
que Walter ne pouvait plus connaitre et exercer une pression sur chacun d’entre eux.
Durant la Seconde Guerre Mondiale, les studios Disney furent contraints de réduire
leurs effectifs de plus de cinquante pourcent, conséquence directe des productions ne
générant plus assez de bénéfices. Les primes et les augmentations des salaires furent
gelées, et les employés de Disney sentent leur bulle dorée éclater, tant leur emploi n’est
plus assuré. Les employés des studios Disney sont en effet les mieux payés de l’époque et
travaillent dans des conditions révées pour le plupart des travailleurs, mais le
mécontetement grandit de jour en jour sous pression de l’annonce. De nombreux employés
rognaient tout de même sur une grande partie de leur temps libre, notamment sur le film
Blanche Neige, car la seule augmentation de salaire de Walt Disney constituait en le fait de
faire des heures supplémentaires et poussait les petites mains bien plus loin que les
quarante heures hebdomadaires jusqu’aux frontières du code du travail américain, le
Wagner Labor Relations Act. Le climat de tension constant n’aidait pas non plus
l’administration à payer les employés dans les meilleurs délais, généralement selon leur
importance : les animateurs les plus importants étaient de ce fait payés très rapidement,
tandis que les faibles salaires des assistants ou tout simplement des mains à tout faire
n’étaient pas versés en temps et en heure.
D'après Richard Schickel, journaliste américain, Walt Disney aurait "répondu
durement à la pression de sa situation économique difficile et grandissante". Les séances
de travail sur l’écriture des scénarios devinrent alors très abruptes, tant Disney sentait la
dérive de l’oeuvre de sa vie partir en morceaux. Cependant, il commit une erreur aux yeux
de la Screen Cartoonist Guild, association de protection des employés du milieu de
l’animation. En effet, il s’avèra que l’intégralité des employés licenciés étaient des employés
syndiqués.
A la fin de la grève, les USA entre dans la Seconde Guerre Mondiale, et l’âge d’or du
cinéma d’animation touche à sa fin. Ce mouvement de protestation eu pour principale
conséquence un changement dans la mentalité des employés de Disney. Walt Disney
devint un membre supplémentaire du patronat comme il en existe beaucoup d’autres, et le
cinéma d’animation devint une industrie. Walt Disney perdit complètement le visage
paternaliste qu’on lui prêtait et le surnom des studios passèrent de Mouse House, la
maison de la souris, à Mouse Factory, l’usine de la souris.
18
LA SECONDE GUERRE MONDIALE
Durant la seconde guerre mondiale, les femmes américaines connaissent de
nouveau les durs moments des adieux et après celle ci, le rôle de la femme dans la société
ne sera plus jamais le même. Certaines ne resteront pas au foyer, leur utilité ayant été
établie au cours de la grande guerre. Les femmes exigent et obtiennent uniforme qui leur
est propre et plus de 200 000 femmes s’enrolent dans les forces militaires, apprenant à
devenir soldat. La Glamour Girl d’Hollywood suit aussi les troupes, en donnant des
spectacles aux forces armées. Ann Sheridan, Carol Lindus apportent des précieux
moments de détente et d’oubli. Au pays, le «music-hall de guerre» est créé, mettant de
jolies jeunes femmes en scène afin de divertir la population restée sur place, tandis que
dans les usines, les femmes «au bandeau» participent à l’armement dans les lignes
d’assemblage et, au point culminant de la guerre, 19 millions de femmes sont au travail.
Les pénuries de la guerre et le fonctionnement par bon pour s’approvisionner en
nourriture contraignent la femme américaine à gérer le bon fonctionnement de sa famille,
et jamais elle ne sera restée si longtemps sans l’écho d’une voix d’homme.
Ann Sheridan
19
Les studios Disney furent en les studios les plus productifs durant la Seconde
Guerre Mondiale. Walt Disney s’efforca de mettre son équipe d’animateurs aux service du
gouvernement américain pour produire des films éducatifs et militaires, afin de continuer
à divertir le public mais surtout pour renforcer les idées populaires concernant l’Axe et le
temps de guerre. Les studios Disney devinrent très rapidement des vecteurs de la culture
américaine, de consommation et de profits, dirigés par un Walt Disney imposant ses
idéaux. De sa jeunesse jusqu’au début de la seconde guerre mondiale, Walt Disney
developpa ces derniers autour d’une simple notion : Le rêve américain, qu’il défendit
jusqu’à sa mort en 1966. Chaque homme ou femme ayant la possibilité de vivre une vie
heureuse emplie de succès professionnel et familial avait les critères pour son rêve
américain. Celui ci était atteint selon lui par un travail acharné, la recherche de
l’autonomie, l’innovation, le progrès, mais surtout par le patriotisme, l’individualisme, la
moralité et la famille.
Dès 1942, 90 % des employés des studios Disney travaillent pour des productions
commandées par le gouvernement américain. Seulement, ceux ci n’avaient que très peu de
succès. Disney trouva alors une parade pour promouvoir la culture américaine qu’il aimait
depuis longtemps. Les dessins animés comme Superman des studios Warner, qui venait
sauver Loïs des mains des nazis ne furent pas une inspiration, étant à son goût trop dur et
promouvant sans pincettes les vertues patriotiques. Les films Disney allaient tout
simplement être divertissants et promouvoir la culture américaine elle même. Les
américains pensaient simplement que contribuer à la guerre était leur devoir, il illustra
alors cette volonté, et comme la plupart des américains, Mickey et Donald partirent en
guerre afin de renforcer un peuple uni pour leur patrie.
Donald Duck part en guerre
20
En 1945, de longues années d’attente interminable prennent fins et les familles
cherchent le retour à la vie normale, la défaite de l’Axe redonnant toute sa grandeur à aux
USA. Une nouvelle révolution dans la cuisine suit de près le babyboom de 1946, et après
des années de rigueur et privation, la ménagère ne demande qu’à prendre ses aises dans le
nid confortable que constitue son foyer. Fidèle amatrice de télévision, la ménagère devient
alors l’objet de consommation le plus choyé de l’histoire, avec plus de 75% de la réclame
télévisée. Hollywood crée aussi l’image à laquelle elle aspire : la femme «toujours
désirable», avec Marilyn Monroe ou Grace Kelly. Plus d’un milliard de dollars est dépensé
chaque année par les femmes à la poursuite de la beauté éternelle, dans une société
oppulente où un luxe est devenu nécessité. La beauté s’avère être une grande entreprise
commerciale et de Main Street à la 5ème avenue, l’américaine a le choix entre 140 000
salons où, selon ses moyens, elle sera choyée et parée. A 13 ans, l’adolescente modèle a son
propre téléphone, à 14 ans, son bikini, à 15 ans, ses cheveux sont décolorés et à 16 ans, elle
obtient une voiture. Elle n’aspire qu’à terminer ses cours supérieurs puis entrer à
l’université, et se mariera sans doute à 20 ans. Vingt millions de jeunes femmes
deviendront alors des femmes de carrières, à l’égal de hommes, mais avec un statut social
inférieur et un salaire diminué de 25%. Souvent stoppée par la maternité, la femme à
carrière devient souvent mère au foyer et ne réintègre pas le monde du travail. La femme
américaine reste indécise quant au rôle qu’elle doit jouer dans la société.
«Femme avec caddie», caricature de la femme américaine, Duane Hanson, 1969
21
LA GUERRE FROIDE
En 1947 commence la sombre période de la «Guerre froide» entre les USA et
l’URSS, selon les mots en 1945 de George Orwell, divisant le monde en deux blocs
idéologiquement radicalement différents. Les Etats Unis, vainqueurs de la Seconde Guerre
Mondiale et heureux détenteurs de l’arme nucléaire fraichement utilisée, sortent
triomphants du conflit, renforcés économiquement et militairement. Considérés comme la
nation de la Liberté en ayant brisé le joug qui pesait sur l’Ouest de l’Europe et une partie de
l’Allemagne, ils bénéficient d’un immense prestige moral et cherchent à étendre leur
modèle idéologique, basé sur le libéralisme économique et le capitalisme. La démocratie,
les libertés de presse et d’opinion ainsi que l’American Way of Life sont très vite pronés
haut et fort sur la moitié de la planète. Ce modèle est donc radicalement opposé à celui du
Staline, totalitaire et reposant sur une économie planifiée favorisant l’égalité des classes
sociales.
C’est donc en mars 1947 que tout débute. Le président Harry Truman, démocrate
élu en 1945, tire la sonnette d’alarme visant directement l’expansion soviétique à travers
l’Europe de l’Ouest et est fermement décidé à endiguer toute nouvelle avancée. Ses mots
furent les suivant : «Je crois que les États-Unis doivent soutenir les peuples libres qui
résistent à des tentatives d'asservissement […]. Je crois que nous devons aider les peuples
libres à forger leur destin […]. Je crois que notre aide doit consister essentiellement en un
soutien économique et financier. […] de maintenir la liberté des États du monde et à les
protéger de l'avancée communiste.» Les terres de l’Europe de l’Ouest étaient en effet
propices au développement du communisme. La situation dramatique dans laquelle
étaient les Européens, en ruine après la Seconde Guerre Mondiale, aggravée par les hivers
froids, voyaient déja les partis communistes italien et français remporter
d’impressionnants succès électoraux. L'Europe est donc à reconstruire. Ses infrastructures
ont beaucoup souffert et la production est quasiment nulle suite à la surexploitation et la
destruction en période de guerre. La situation en Allemagne est l’une des plus
préoccupantes : le froid tue les citoyens affamés, tant les barrières économiques et les
restrictions de commerce forcent leurs anciens partenaires commerciaux à détruire leurs
surplus agricoles.
22
Les USA ne sont toutefois pas simplement de généreux bienfaiteurs. Leur économie
se porte bien, et leurs produits cherchent de nouveaux marchés. Le plan Marshall en juin
1947 prévoit alors de trouver des débouchés à l’étranger, financés par des prêts
remboursables en dollars, permis uniquement grace à la banque mondiale et le fond
monétaire international en adéquation avec les accords de Bretton Woods en 1944. Les
USA sont alors les seuls à détenir un droit de véto. Les prêts étaient d’ailleurs autorisés
uniquement en dollars ou en or pour ne perdre en aucun cas de l’argent dans le cas où un
pays européen ruiné dévalue fortement. Les transactions en dollars étaient aussi
l’assurance que l’argent reviendrait un jour sur le territoire pour être de nouveaux utilisés
par les consommateurs internes.
Seize pays d’Europe, France y compris, acceptent alors le plan Marshall tandis que
l’URSS et ses «satellites» refusent. La protection militaire et économique des USA est alors
très vite offerte dans le cadre du Traité de l’Atlantique Nord, l’OTAN (1949) et de l’OECE
(1948).
Les Etats Unis assoient donc leur domination sur une grande partie du monde en
empêchant la propagation du communisme. Cependant, l’atmosphère ambiant cause une
véritable paranoïa dans l’opinion américaine qui s’exprime directement par une crainte du
communisme proné par le bloc soviétique. Dans une lettre adressée à Jaspers, philosophe
allemand en 1949, Hannah Arendt elle même «philosophe» (elle ne se définissait pas
comme telle) allemande naturalisée américaine, exprime son désarroi face au climat de la
société américaine : «Ici, l’atmosphère politique générale, surtout dans les universités et
les collèges (à l’exception des très grands), est actuellement peu agréable. La chasse aux
rouges est en marche et les intellectuels américains, surtout dans la mesure où ils ont un
passé radical et sont devenus antistaliniens au fil des années, se mettent en quelque sorte
à l’unisson du Département d’État.».
Dès 1946, Truman instaure une commission initiallement temporaire, chargée
d’obtenir des renseignements personnels sur la loyauté des servants de l’état. La «chasse
aux rouges», le McCarthysme sont lancés, tant la grande Amérique pense dur comme fer
détenir en son sein des partisans d’idéologies ou régimes adverses, tels le fascisme, le
nazisme et surtout le communisme.
23
Affiche de propagande américaine
Cinq mois plus tard, le 21 mars 1947, l’Executive Order 9835 déclare la commission
permanente. Malgré le ton sévère des mesures, le gouvernement Truman recevra des
attaques de la part de conservateurs, notamment de Joseph McCarthy lui même,
reprochant au gouvernement sa «complaisance à l’égard des communistes», appelée alors
24
Le gouvernement Truman reste toutefois l’objet d’attaques de la part des Républicains
conservateurs, notamment les sénateurs Style Bridges (New Hampshire), William Jenner
(Indiana), Karl Mundt (Dakota du Sud), et Joseph McCarthy lui-même, sur le thème de la
présence de communistes au gouvernement et de sa «complaisance à l’égard des
communistes».
Le Comité des activités anti-américaines (HUAC), en place depuis 1938 et dirigée
par Joseph McCarthy, est chargée alors d’infiltrer les réseaux et de débusquer toute
personne ayant des rapports privilégiés avec les régimes «totalitaires». Pour ne pas
enfreindre d’amendement de leur constitution, elle se basait essentiellement sur les lois
concernant la haute trahison à l’encontre de la nation. Cependant, plusieurs personnes
seront incarcérées pour avoir oser emettre l’idée que ce comité enfreignait les lois de la
liberté d’expression. Joseph McCarthy se montre sous son meilleur jour peu démocratique
en manquant ouvertement aux rêgles du Comité. Il se retrouve alors très vite maitre de son
propre bateau : lui seul signe les assignations des accusés, envoyées souvent de façon à
donner très peu de temps de préparation à ces derniers, et toutes les sessions exécutives
doivent avoir lieu à huis clos, sauf exception faite pour des amis journalistes de McCarthy.
En 1953, il obtiendra le droit d’engager et de remercier seul les membres du Comité.
La HUAC étend son enquète dans le milieu du cinéma en 1947. Des scénaristes, des
producteurs, et un acteur (Larry Parks) sont alors convoqués et seul onze d’entre eux se
rendent sur place, les surnommés ensuite «Les Dix d’Hollywood» et Bertolt Brecht,
metteur en scène et dramaturge allemand qui quittera le pays pour toujours le 30 octobre
1947, après avoir déclaré ne pas appartenir au parti communiste.
Les dix autres refusèrent de répondre aux interrogations du comité en invoquant le
premier amendement de la constitution américaine : «Le Congrès ne fera aucune loi qui
touche l'établissement ou interdise le libre exercice d'une religion, ni qui restreigne la
liberté de parole ou de la presse, ou le droit qu'a le peuple de s'assembler paisiblement et
d'adresser des pétitions au gouvernement pour le redressement de ses griefs.» Ils seront
inculpés pour outrage, accompagné par des peines de prison de six mois un an.
25
Les Hollywood Ten et leurs familles, 1950
La Motion Picture Association of America, représentant des six plus gros studios
d’Hollywood tels que Paramount Pictures ou Twentietg Century Fox, déclare en 1947
toujours qu’elle n’emploirait plus de communistes, donnant naissance à une liste noire,
composée d’artistes ou non, qui ne trouveraient bientôt plus d’emplois. Orson Welles ou
encore Charlie Chaplin durent alors quitter le territoire américain, et ce jusqu’en 1960. La
MPPA instaure de plus le Code Hays, nommé selon le président de la MPPA à l’époque, le
sénateur William Hays et actif de 1934 à 1966. Le texte, composé en 1929 par deux
hommes d’Eglises, vise à ne produire aucun film portant atteinte aux valeurs morales des
spectateurs. Ainsi, la loi ne peut être ridiculisée et les personnages mauvais, comme le
bandit ou la femme avec très peu de vertue ne doivent jamais attirer la sympathie du
public. Le crime ne doit pas pousser à l’imitation selon sa représentation, et mène au
domaine de l’implicite denué de détails, sans forcemment posséder une arme à feu. La
vengeance est interdite si l’action se passe dans une époque contemporaine. Le trafic de
drogue quant à lui est tout à fait banni de l’image, mais la consommation d’alcools forts est
tolérée si elle est justifiée.
26
Mais dans notre cas, le plus important reste les valeurs de la sexualité imposées au
cinéma, et donc dans les films Disney, jusqu’à 1966. La mariage et la famille consituent des
valeurs fondamentales aux yeux des redacteurs. Ainsi, la passion, les caresses sensuelles et
autres gestes sugestifs ne trouvent plus leurs places dans un scénario, et encore moins
l’adultère qui ne doit pas être représentée explicitement. Selon les rédacteurs toujours, «La
présentation de chambres à coucher doit être dirigée par le bon goût et la délicatesse».
Ensuite, la séduction et son opposé le plus direct, le viol, ne sont uniquement présent si
cruciaux au scénario et n’ont pas leur place dans une comédie. Pour finir, c’est filmé sous
un drapeau américain présenté de façon respectueuse que les acteurs évoluront.
Message diffusé avant tous les films certifiant leur respect du code de production, aussi appelé code Hays
Walter Disney eut droit lui aussi à son lot de moments sombres durant la période de
la Guerre Froide. En 1947, il témoigne dans un cadre privé, devant l’enquêteur en chef
pour l’HUAC Robert E. Stripling, afin de dénoncer trois de ses employés majeurs qu’il
soupçonne d’avoir des penchants vers le communisme. Ces trois hommes, car les femmes
n’avaient pas le droit d’obtenir des postes à responsabilités ou pas le droit du tout de
travailler aux studios, était Herbert Sorrell, gestionnaire et chefs d’unions professionnelles
qui appela à la grève des Studios Disney en 1941, David Hilberman, animateur et pilier du
style animé des années 1940 et William Pomerance, lui aussi animateur. Ces trois collègues
lancèrent ensemble le studio d’animation nommé Tempo.
27
L’accusation est grave, et Walter Disney reviendra sur ces évènements avec pour
seul et unique commentaire «No one has any way of proving», personne ne saura donc
réellement si les propos étaient vrais. Une autre version des faits penche vers l’hypothèse
que la vraie raison de cette dénonciation fut la rancoeur de Disney dans le rôle des trois
hommes dans les grêves de 1941 au studio Disney.
Cependant, malgré des accusations hasardeuses, tout n’est pas perdu pour Disney. Il
profite de ces confessions pour s’enorguillir de vertues patriotiques et morales à toute s
épreuves, et recevra pour son geste les chaudes félicitations du jury chargé de l’affaire.
En 1950 sort Cendrillon. L’interpretation la plus populaire du film Cendrillon qui
dore de façon non négligeable le blason du travail scénaristique des studios Disney est celle
de l’élévation sociale d’une jeune servante devenant princesse. Cette interprétation est tout
simplement fausse compte tenu du fait que Cendrillon n’est pas une roturière. Issue de
sang royal, elle passe sa jeunesse dans un cocon au coeur d’un élégant chateau d’un
royaume européen. Cependant, la mort de sa mère laisse place à l’arrivée de sa belle-mère,
dilapidant l’argent à tout va et décidant de contraindre Cendrillon à une vie de guenilles.
Il s’avère que Cendrillon reste purement l’incarnation de la formule de l’héroine
passive parfaite, au coeur pur, formule magique des studios s’inspirant des comptes dans
lesquels ils puisent leurs idées.
Cendrillon est une vraie femme. Dotée de courbes harmoniseuses et d’une structure
faciale d’adulte, elle aborde les évènements de son histoire de manière plus mature que
Blanche Neige, tout en étant très consciente du monde qui l’entoure. Tout comme elle,
Cendrillon n’a aucune expérience en ce qui concerne le domaine des comportements
masculins. Elle ne fuit pas devant les avances du Prince, mais bien au contraire lui déclare
sa flamme avec un enthousiasme candide peu dissimulé.
Cendrillon rêve, comme Blanche Neige, du bonheur. Les héroines de ces deux
contes passent leur temps à chanter entourées d’animaux dont elles prennent grand soin,
et qui les aide en retour dans leurs tâches ménagères.
Cendrillon nourrit aussi les
animaux, les protège comme une mère et ses enfants.
Le prince quant à lui a d’autres priorités. Cendrillon est une femme, une vraie et il
ne cache pas son attirance physique envers elle, en prenant des décisions superficielles.
Lorsque la future princesse fuit au douze coups de minuit, il fait même preuve de
possessivité brutale en la retenant pas le bras. D’un autre côté, il ne sort même pas
28
personnellement de son chateau pour la chercher préférant envoyer son serviteur, comme
s’il allait tout simplement chercher son jouet favori plutôt que l’amour de sa vie.
Cendrillon et le Prince au bal
Princesse Cendrillon permet d’assoir un formalisme et un idéal de la femme chez les
studios Disney, jusqu’alors partiellement définis avec Blanche Neige.
La recette se
compose de bases religieuses le plus souvent issues du christianisme, mélangées avec le
folklore traditionnel propre aux contes desquelles elles sont tirées. Les valeurs du rêve
américain, celui du succès et de la richesse, d’une élévation de la condition de vie et du
matérialisme sont aussi très importante, le tout surmonté d’un brin de magie et d’une
morale qui peut très souvent se résumer dans la phrase suivante : le Bien triomphe du Mal.
29
Illustration de Cendrillon par Gustave Doré en 1867
Grace à Cendrillon, les studios Disney renouent enfin, après de longues années
d’errances, avec le succès financier, ce qui leur permettent, seulement neuf ans plus tard,
de mettre en avant une nouvelle princesse : Aurore, la Belle au Bois Dormant.
Ce long métrage est de nouveau adapté du conte des frères Grimm et de Charles
Perrault, et Walt Disney décide d’en faire son chef d’oeuvre, souhaitant démontrer la
supériorité de l’animation Disney, mais l’esquisse du scénario se révela plus difficile que
pour les précédentes adaptations. Selon Walter Disney, «Produire une autre fable bien
connue comme La Belle au bois dormant est difficile car il y a des éléments que nous
avons déjà utilisés dans Blanche-Neige et les Sept Nains (1937) et Cendrillon (1950). Vous
devez donner à vos créateurs de nouveaux sujets pour qu'ils conservent leur
enthousiasme. Vous avez un problème s'ils se posent la question Avons-nous déjà fait cela
avant ? Dans ce cas, de nouvelles approches doivent être conçues.»
30
Malgré cela, de nombreux éléments non utilisés dans les films précédents seront
réutilisés, comme l’ouverture sur un livre de conte qui deviendra alors la signature des
adaptation de contes Disney ou encore la scène du Prince sauvé par les oiseaux,
originellement prévue pour Blanche Neige.
Aurore, la Belle au Bois Dormant
Diffère l’importance du Prince Philippe dans cette adaptation, qui est l’un des seuls
moyens de caractérisation d’Aurore. Il est décrit comme gentil, agréable, instruit, courtois,
romantique et par dessus tout courageux, mais, si ce film n’avait pas eu pour but d’être un
film familial et surtout créé par Disney, l’interrogation du simple désir charnel d’un jeune
homme venant profiter d’une belle femme endormie aurait pu être soulevée. La version
originelle confirmerait de plus cette interrogation tant Aurore et Philippe deviennent
parents de deux merveilleux bambins... avant même le réveil d’Aurore. Comble du
gentilhomme, le Prince ne supporte pas la refus et montre des tendances aggressives
envers la princesse et envers son entourag : il attrape la Belle et lui bloque le passage
lorsqu’elle tente de fuir. Son père n’est qu’un piètre homme à ses yeux, qui ne mérite pas le
respect, qu’il ne manque pas d’ennuyer lorsqu’il s’entête en son mariage avec Aurore.
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Cette dernière, face à ce comportement, ne sait définitivement pas sur quel pied
danser. Elle fuit, retombe dans les bras du Prince, fuit de nouveau puis l’invite chez elle.
Elle ne se révolte devant aucune autorité, ni celle des fées qui lui annoncent son mariage
arrange, ni envers Philippe, inconnu envers lequel elle ressent un très fort attachement
emotionnel et dont elle se crée l’idée du besoin de façon très soumise, à la manière d’un
syndrome de Stockholm. Elle a trois actions principales (seulement) : être maudite, tomber
amoureuse et se rendormir, sans réel champ d’action entre celles-ci.
La Belle au Bois Dormant, illustration de Gustave Doré, 1867
David Whitley, écrivain britannique, constate que «les trois princesses, BlancheNeige, Cendrillon et Aurore, sont toutes des archétypes de la princesse des contes à
sauver, des héroïnes passives, particulièrement douées pour les tâches ménagères
32
assistées par des animaux». Bob Thomas, journaliste américain, s'interroge lui sur le fait
«qu'Aurore tombe amoureuse au premier regard du prince car, si elle a obéi à ses
marraines, Philippe doit être le premier garçon de son âge qu'elle rencontre».
Christopher Finch, auteur américain, aggrémente les propos des deux personnages
précédents en déclarant que «les deux héros sont le summum du personnage creux dont
les éléments les constituant proviennent uniquement de clichés».
Le personnage principal du film, celui qui attire l’attention des spectateurs, devient
la méchante sorcière Maléfique, ce qui n’arrange guère la vision du personnage féminin
dans La Belle au Bois Dormant, donnant au spectateur le choix entre une princesse fade et
sans personnalité et une méchante sorcière. Malgré des critiques cinématographiques peu
clémentes et un accueil du public mitigé, le film se hissa tout de même au sommet des
films les plus caractéristiques de l’univers magique des studios Disney.
Maléfique, la méchante sorcière
Malgré les difficultés rencontrées tout au long de son parcours, Walt Disney su
hériger ses studios comme les meilleurs et imposer à tous un discours et des valeurs
patriotiques et conservatrices très peu en phase avec l’évolution de la société. Qu’en sera
t’il lors des évènements à venir bouleversant totalement la société américaine, et surtout
après sa mort en 1966 ?
33
Partie 2 - Un revirement soudain au sein de
l’Amérique traditionnaliste
«Un bouleversement des pensées et des femmes de
caractère»
(Les années 1960 - 1970)
A. La perte de confiance du peuple américain
LA REVOLTE NOIRE
En marge du climat de Guerre Froide régnant et encore pour de longues années, les
USA font face à un combat interne d’une toute autre ampleur. De 1950 à 1960, la Révolte
Noire prit tout le monde de court. La population afro-américaine, sans cesse lynchée et
humiliée au cours de l’histoire du pays de par le temps de l’esclavage, aboli en 1865 par
Abraham Lincoln et de la ségrégation rongeant le quotidien, générations après
générations. Le mal être s’exprime alors souvent à travers l’art : le blues, pourtant si calme,
chante la colère tandis que le jazz, si joyeux fait retentir le son de la révolte et même la
soumission qui transpirait de part des signes plus irrespectueux les uns que les autres, tels
que le «nègre» incapable et servile au théatre, ne pouvait signifier autre chose que le
ressentiment et la colère.
La population afro-américaine, malgré toutes les violences subies depuis de
nombreuses années, s’en tinrent à la non-violence. Le premier janvier 1960, quatre jeunes
collègiens noirs décidèrent de leur plein gré de s’assoir et déjeuner à la caféteria d’un
magasin où seuls les blancs étaient admis. Il ne furent pas servis et de par leur obstination,
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la caféteria fut fermée une journée, mais s’entéterent à revenir chaque midi, suivis à
chaque fois silencieusement par d’autres élèves de couleur noire. C’est un des premiers
exemples de sit-in, stratégie que si rependit vite dans les deux semaines qui suivirent. La
plupart des manifestants pacifistes furent alors brutalisés, mais leur but de combattre la
ségrégation leur donnait la force de continuer et au cours de l’année suivante, plus de 50
000 personnes participèrent à des centaines de manifestations dans tout le pays.
Le sit in de la caféteria de Greensboro
Le CORE (Congress of Racial Equality) se forma aussi cette année là et organisa les
«Freedom Rides», consistant en des hommes de couleurs noires et blanches prenant
ensemble la route vers le Sud en bus, terre de la ségrégation, afin de dénoncer les inégalités
dans les transports en commun. Ces pratiques étaient en effet illégales mais les autorités
fédérales ne veillaient pas à la bonne application de la loi. Le 4 mais 1961, deux bus
quittent Washington DC et n’arriveront jamais à bon port. Les passagers du premier bus
furent roués de coups à la barre de fer en Caroline du Sud et le second fut incendié, sous les
yeux de la police et des agents du FBI présents en tant qu’observateurs, qui prirent des
notes sans sourciller.
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Ces mouvements eurent surtout une grande importance dans la formation de la
jeunesse des années 1960. Le SNCC, Student Nonviolent Coordinating Commitee devient
l’un des principaux organismes de la contestation. En 1963, pendant que des milliers de
Noirs se retrouvèrent confrontés aux matraques de la police et aux lances d’incendies, les
jeunes du SNCC s’activaient dans le Sud, secondés par des personnalités locales, en
accompagnant les communautés noires à voter et protester contre le racisme et la violence.
Cependant, la peur des Noirs s’installait de nouveau dans ces mouvements. Les lois
fédérales étaient bafouées, les militants battus et emprisonnés et trois jeunes, deux Blancs
et un Noir furent assassinés en pleine rue par le sherif et son adjoint dans l’Etat du
Mississipi, conséquence directe du refus du gouvernement de protéger la population noire
des violences.
Le mécontentement contre le gouvernement grondait. En 1965, le Congrès finit par
réagir et garanti la protection fédérale du droit de s’inscrire sur les listes électorales et le
droit de vote pour la population noire. Le gouvernement fédéral, de son côté, essayait
d’endiguer la colère par des mécanismes bien rodés tels que les manifestations autorisées
et les pétitions. Durant l’été 1963, la marche sur Washington fut organisée et le président
Kennedy ne tarda pas à récupérer le projet. Martin Luther King déclara le fameux discours
«I have a dream», cependant très peu représentatif de la colère des populations face aux
violences et inégalités ambiantes. Le président Kennedy quant à lui apprécia énormément
les faux airs de calme et d’endiguement des problèmes sociaux, dénué de toute énergie
militante, car la population noire avait été stoppée par lui même ce jour là.
Malheureusement pour lui, son plan fut déjoué. Les Noirs ne pouvaient pas se tenir
à une marche spectaculaire laissant un goût amer, s’additionnant par dessus des lois
civiques ne changeant rien à leur condition ainsi que divers attentats et violences. En 1964,
50% de la population noire vivait sous le seuil de pauvreté, contre 12 % de la population
blanche, démontrant que les solutions au racisme et à la pauvreté n’étaient pas celles déja
prises. Jusqu’en 1967, le pays fut secoué par d’inombrables violences, mais rien de
comparable à la révolte urbaine la plus importante de l’histoire des USA. Quatre-ving-trois
personnes furent tuées lors de ces emeutes dont le mot d’ordre étaient «Black Power», sur
un modèle décrit par l’écrivain blanc Huxley «les libertés ne se donnent pas, elles se
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prennent». Malcolm X fut sans nulle doute l’un des plus grands porte paroles de ce
mouvement, pronant l’indépendance de la population noire, en s’hérigeant tel le martyre.
Malcolm X
Martin Luther King devint en 1968 l’une des cibles privilégiées du FBI, en
réagissant et en s’indignant directement contre la guerre du Vietnam. Il établissait en effet
un lien direct entre la guerre et la pauvreté : «Nous devons inévitablement soulever la
question du tragique renversement des priorités. Nous dépensons tout cet argent pour la
mort et la destruction alors que nous n’en accordons pas assez pour la vie et le
développement». En 1976, un rapport du FBI écrit noir sur blanc qu’ils cherchaient à
«détruire le Réverend Martin Luther King», qui s’interessait aux questions trop délicates.
Son assassinat en 1968 entraina de nouvelles émeutes urbaines à travers le pays,
réveillant une organisation créée en 1967 par le gouvernement, encadrant les travailleurs
noirs dans le but d’éviter tout mouvement révolutionnaire. La Ligue des travailleurs noirs
était un fléau pour le gouvernement, car beaucoup plus dangereux que les mouvements
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civiques : il permettrait de ralier Blancs et Noirs autour du sujet de l’exploitation sociale.
En novembre 1963, Randoplh, militant de la cause, s’était d’ailleurs exprimé «Les
protestations des Noirs aujourd’hui ne sont que les premiers soubresauts de la «sousclasse». Les Noirs aujourd’hui sont dans la rue, mais les autres chômeurs, toutes races
confondues, viendront les y rejoindre».
Les femmes noires commencèrent elles aussi à se révolter. En 1970, Patricia
Robinson évoquait le lien entre domination masculine et capitalisme et, selon ses dires :
«la femme noire est aux côtés de tous les déshérités du monde et se retrouve dans leurs
combats révolutionnaires et [...] remet en question les abus de la domination masculine et
la hiérarchie des classes qui la conforte, c’est-à-dire le capitalisme».
Au début des années 70, les Noirs votaient en grand nombre. En 1977, plus de 2000
Noirs occupaient des fonctions dans l’administration et deux membres du Congrès, onze
sénateurs, 267 délégués de comté, 76 maires et 18 shérifs étaient de couleur noire. Des
progrès spectaculaires, qui malheureusement ne pouvaient pas arreter le chômage, la
drogue, les crimes et la violence des classes populaires noires. Le racisme s’installa aussi
dans les villes du Nord à mesure que le gouvernement faisait des concessions envers la
population noire défavorisée, la mettant directement en concurrence avec les Blancs
pauvres.
LA GUERRE DU VIETNAM
Les événements lors de la révolte noire remirent en cause le gouvernement
paternaliste américain et la confiance s’ébranlait. La Guerre du Vietnam, de 1954 à 1975,
ne plaida une fois de plus sa cause.
En 1954, les Français perdent la guerre d’ Indochine, la population locale soutenant
fortement la politique d’Ho Chi Minh, et une conférence internationale se réunit à Genève
afin de nouer un accord de paix entre le France et le Viet Minh. Cependant, les USA
s’efforcèrent d’empêcher la réunification des deux Viet Nam et placèrent le Sud-Vietnam
dans une sphère d’influence américaine, avec à sa tête un ancien dirigeant vietnamien, Ngo
38
Dinh Diem. Ce dernier empêcha, sur demande des USA, les élections pour un Vietnam uni
et son gouvernement s’installa fermement grace aux aides financières et militaires des
USA. Mais Diem deviend très rapidemment très impopulaire, étant catholique dans un
pays majoritairement bouddhiste, propriétaire terrien dans une nation rurale. Il
emprisonna aussi massivement ceux qui s’opposait à son régime, qu’il menait d’une main
de fer. Le Front de Libération National vit le jour dans le Sud Vietnam en 1960, et se lanca
alors dans une véritable guerilla et mettant le paysan vietnamien au centre de toutes les
préoccupations, et ayant pour but de rétablir l’égalité sociale.
John F. Kennedy prend ses fonctions en 1961 et approuve alors directement un plan
secret autorisant des opérations militaires au Laos et au Vietnam, concernant en partie des
sabotages au Nord Vietnam. En 1956, il avait déja applaudi les exploits de Diem et affirmé
que «son libéralisme politique était une source d’inspiration». En mai 1963, un moine
bouddhiste s’immole par le feu afin de crier haut et fort son opposition au régime, et, après
des interventions de police musclées, Diem fait fermer tous les temples et pagodes
provoquant une manifestation meurtrière de plus de 10 000 personnes à Huê.
John F. Kennedy
39
Kennedy brisa alors les accords de Genève en envoyant plus de 16 000 militaires au
lieu des 685 autorisés, mais Diem devint de plus en plus impopulaire, le FNL dirigeant
déja la plupart des zones rurales du Sud Vietnam, et il fut dès alors considéré comme une
gène entre les USA et le Vietnam. Diem prit alors la fuite du palais présidentiel en
novembre 1963 mais fut très vite arrêté par des généraux insurgés et exécuté, et Kennedy
de déclarer : «Comme vous le savez, les USA volent depuis plus de dix ans au secours du
gouvernement vietnamien et de la population vietnamienne pour garantir leur
indépendance» à la population américaine. Trois semaines après l’éxecution de Diem,
Kennedy était assassiné.
Cependant, le FNL était toujours aussi populaire, et les troupes vietnamienne
gardait un moral au beau fixe. En 1964, le président Johnson annonça à la population
américaine au milieu du mois d’août que des torpilleurs vietnamiens avait attaqué de
destroyers américains, une «agression injustifiable». Il s’avera quelques années plus tard
que ces affirmations étaient un coup monté et que la CIA était en opération secrète dans la
même zone au moment des faits. Le fameux destroyers, «Maddox», était lui aussi en
mission d’espionnage dans les eaux vietnamiennes. Une seconde attaque déclarée par
Johnson, une «attaque délibérée», fut inventée de toutes pièces. Le gouvernement obtint
la permission à l’unanimité d’engager une intervention militaire en Asie. Cependant,
l’opinion restait sérieusement divisée au sujet de leur politique belliqueuse, et des petitions
furent signées par centaines afin de déclarer l’inconstitutionnalité de la guerre.
De nombreuses régions du Vietnam furent déclarées «Free Fire Zones», c’est à dire
que toute personne y était considérée comme ennemi, hommes, femmes et enfants et les
survivants envoyés dans des camps de réfugiés y étaient battus et violentés. Des régions
entières furent détruites par les produits chimiques, et pire encore, une génération entière
fut touchée par des malformations à la naissance suite à l’exposition de leurs mères. Le 16
mars 1968, un hameau fut investi par les forces américaines. Sur ordre, ils regroupèrent
hommes, femmes et enfants dans une fosse et les exécutèrent tous un à un. Tout était
détruit dans l’horreur sur le passage de l’armée américaine. Aux yeux du gouvernement, ce
genre d’incidents n’était qu’infimes dans leur entreprise de destruction des populations
civiles. La destruction de barrages et d’écluses pour inonder les rizières et provoquer la
famine est un parfait exemple des moyens désespérés mis en oeuvre au fur et à mesure que
la popularité du gouvernement vietnamien et des décisions américaines diminuait. Le FNL
continuait quant à lui à s’imposer comme le choix du peuple et les bombardements massifs
40
sur les zones civiles, et non militaires exclusivement comme le déclarait Johnson à la
population, n’y changera rien.
De nouveaux doutes s’implantèrent des les esprits américains. Début 1968,
beaucoup commencèrent à prendre conscience de la cruauté de cette guerre, et de
l’incapacité de la gagner du pays qui avait déja fait tuer 40 000 soldats américains et
blesser 250 000 autres. La popularité du président était au plus bas, et chaque apparition
publique s’accompagnait d’une manifestation : «LBJ (Lyndon B. Johnson) combien as tu
tué d’enfants aujourd’hui ?». Nixon, élu en 1968, s’engagea à sortir les USA de la guerre,
mais ne fit en réalité que cesser les actes de «barbarie» et laissa tout de même plus de 150
000 soldats américains accompagner les troupes vietnamiennes au sol. En 1970, il lanca
une tentative d’invasion du Cambodge qui ne fut jamais révelée à la population américaine.
L’information arriva tout de même au pays et provoque une vague d’indignation et de
contestation face à un nouvel échec militaire.
Un véritable changement d’opinion s’opéra. De plus en plus nombreux, les jeunes
refusèrent de s’enroler dans la guerre et à partir de 1964, le slogan «Nous n’irons pas»
apparu sur tous les murs. De gigantesques feux de joie furent organisés pour brûler des
centaines de lettres d’incorporations, et une opération de «retour à l’envoyeur» massive fut
organisée en 1967. Fin 1969, plus de 33 OOO jeunes avaient refusé de participer à la
guerre. Le 2 novembre 1965, Norman Morrison, un pacifiste de 32 ans s’immola par le feu
sous la fenêtre du secrétaire de la Défense en signe de protestation.
En 1971, 20 000
individus se rendirent à Washington afin de dénoncer les atrocités au Vietnam et 14 000
d’entre eux furent interpellés, ce qui constitue encore aujourd’hui la plus grande
arrestation de l’histoire des USA. Des personnalités s’engagèrent même dans la
dénonciation de la guerre : Robert Powell et Arthur Miller refusèrent de se rendre à un
diner à la Maison Blanche tandis que la chanteuse Eartha Kitt choqua en exprimant son
opinion devant la femme du président.
La classe moyenne se mit également à hausser le ton. En mai 1970, le New York
Times titrait «Mille éminents hommes de loi se joignent aux pacifistes», tandis que le
milieu des affaires tremblait devant une répercussion de la guerre sur leur business. Le
mouvement pacifiste fut aussi rejoint par des membres inhabituels, tels que des prêtres et
religieuses catholiques, qui brisèrent le conservatisme catholique et relièrent une
communauté de plus à la cause. En 1971, plus de 60% de la population américaine
favorisait le retrait des forces armées du Vietnam.
41
A l’automne 1973, les USA proposèrent un compromis avec le Nord Vietnam : leur
invasion serait stoppée nette en l’état et les forces armées seraient retirées. Saigon rejeta
cette solution et l’armée américaine lanca un dernier assaut sur les maisons et hopitaux,
qui se solda elle aussi par un échec.
Protestation anti guerre du Vietnam
La guerre du Vietnam démontre que les dirigeants politiques furent les derniers à se
résoudre à faire un pas en direction de la paix, devancés de très loin par le peuple.
L’administration américaine tenta de faire croire aux Américains que la guerre cessait car
la paix allait finalement être négociée mais des documents confidentiels vinrent
contrecarrer ces déclarations, laissant toute l’institution politique au plus bas de sa
popularité, très loin du gouvernement puissant et aimé des décennies précédentes. En
1974, le scandale du Watergate, sombre affaire d’espionnage forcant le président Nixon à
démissionner, brisera à tout jamais la confiance totale du peuple américain.
42
B. Un immense mouvement féministe
Et le bouleversement de la pensée collective ne s’arretera pas là. En 1964, la
sociologue et féministe Alice Rossi déclarait «S’il il n’y a pas d’antiféminisme déclaré dans
notre société, ce n’est certes pas parce que l’égalité des sexes y est acquise, mais parce
qu’il n’y a quasiment plus la moindre étincelle de féminisme chez les Américaines».
Certaines femmes, la plupart du temps issues du milieu bourgeois blanc,
commencèrent alors à prendre la parole, et exprimèrent un malaise commun cependant à
toutes les femmes : un sentiment d’insatisfaction, d’attente, devant lequel chaque femme
luttait seule dans leur quotidien de ménagère, qu’elles mirent un jour en commun. Le
problème était que l’idéal de la femme durant les années 60 reposait sur la femme épouse
et la femme mère, vivant pour son mariage et sa descendance, sacrifiant ses propres
aspirations, pourtant cruciales à son bien être.
Les femmes, lorsqu’elles travaillent, restaient bien souvent à des postes qui
semblaient «naturellement» leur être confiés. Ainsi, elles exercèrent majoritairement des
postes de secrétaires, femmes de ménages, institutrices, vendeuses, serveuses ou
infirmières. Elles étaient généralement victimes d’une remise en cause de leurs facultés
intellectuelles, raillées de par l’objet sexuel qu’elles représentaient aux yeux des hommes,
insultées et exploitées de par de hautes exigences, supérieures à celles demandées aux
hommes. Le reste des femmes n’étaient cependant pas reconnues comme travailleuses aux
yeux de la société capitaliste, et restaient en dehors du système économique moderne, tels
les paysans d’autrefois.
Vers 1967, des femmes issues de tous horizons commencèrent à se regrouper en tant
que femmes, tandis qu’en 1968, les Radical Women se révoltèrent et manifestèrent contre
l’éléction de Miss Amérique, en qui elle voyait un «idéal féminin tyrannique». Elles se
mirent à jeter sur scène toutes sortes de sous-vêtements féminins, des bigoudis, des faux
cils et autres accessoires qu’elles considéraient comme des artifices dégradants pour la
femme, et sacrèrent une brebis miss Amérique. Certaines femmes membres des Radical
Women formèrent peu après la WITCH (Women’s International Terrorist Conspiracy from
Hell, acronyme signifiant sorcière en anglais) dont les membres se déguisaient en sorcières
pour distribuer des tracts : «Dans toute femme, une sorcière vit et ricane. Elle est l’être
libre en chacune de nous, derrière les sourires timides, l’acceptation de l’absurde
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domination masculine, le maquillage ou les vêtements qui torturent nos corps et que la
société nous impose. Nulle n’est tenue de rejoindre les WITCH. SI vous êtes une femme et
que vous osez regarder en vous-même, vous êtes une Sorcière et vous dictez vos propres
règles.». Elles manifestèrent notamment pour dénoncer les conditions de travail des
femmes mais aussi les activités et l’exploitation du Tiers-Monde, et s’engagèrent à protéger
toute femme déclarant de vive voix sa passion féministe.
En 1968, Dorothy Bolden, blanchisseuse, forma le NDWU, la National Domestic
Workers Union. Elle se donna pour objectif de défendre les femmes afin qu’elles soient
écoutées au sein de leur communauté et d’améliorer leurs conditions de vie. Elle estimait
que les femmes avaient été trop longtemps méprisées et suivirent ses pas sportives,
artistes, journalistes qui, de part et d’autre du pays commençaient enfin à dénoncer haut et
fort les injustices faites au femmes. En 1974, plus de cinque cent universités proposaient
des Women Studies, des cours de questionnement de la condition de la femme.
La presse ne tarda pas à rattraper son retard. De nombreux journaux féministes, à
toutes échelles, firent leur première parution, et ils étaient si nombreux que des rayons
entiers durent leur être consacrés. La télévision aussi était touchée par l’ouragan féministe
et certaines publicités ouvertement misogynes disparurent du petit écran face aux
pressions exercées. En 1967, le président Johnson signa un décret interdisant la
discrimination sexuelle dans l’administration fédérale, et les femmes veillèrent à ce que ce
décret soit appliqués dans les faits. Ainsi, plus d’un millier de procès furent intentés contre
des entreprises ne le respectant pas.
L’opinion publique devint de plus en plus favorable à l’expression des désirs et des
objectifs des femmes. Fin 1973, à la suite d’un long débat, la Cour suprême annonça que
l’Etat ne pouvait intervenir en interdisant à une femme l’interruption de sa grossesse dans
les trois premiers mois de gestation, les avortements clandestins faisant des milliers de
mortes chaque année. Poussée par ce vent favorable, les femmes décidèrent de dénoncer
un sujet grave : le viol. Plus de 50 000 étaient rapportés chaque année. En outre
l’enseignement de l’autodéfense, les femmes s’engagèrent dans un combat contre le
traitement des affaires de viols par la police qui accusait et humiliait bien souvent la
victime. Un amendement fut alors demandé mais s’annonçait déja comme inéfficace.
Shirley Chilsom, représentante noire du Congrès, déclara lors de ce combat : «La loi ne
peut pas le faire pour nous. Nous devons le faire nous-mêmes. Les femmes de ce pays
44
doivent être révolutionnaires. Nous devons refuser d’assumer les vieux modes de pensée
négatifs concernant notre féminitépar des manières positives de penser et d’agir».
Cette déclaration résume bien le mouvement féministe des années 1960. Il était
devenu clair aux yeux de toutes les femmes qu’une réelle prise de conscience, en plus des
victoires réelles telles que l’avortement et l’égalité devant l’emploi, s’opérait. Cette prise de
conscience entrainera alors une redistribution des rôles, le refus de l’infériorité, la
confiance en leur personne, et surtout une nouvelle communauté solidaire.
Les femmes brisèrent alors les codes. Elles découvrirent leurs corps, autrefois
«prison biologique» et abordèrent des sujets jamais évoqués auparavant : leur anatomie
privée, l’homosexualité féminine, la contraception, les périodes d’indisposition, les
maladies vénériennes ou encore les plaisirs du corps. La mode changea aussi
radicalement : de nombreuses femmes abandonnèrent soutien-gorge et gains au profit des
jeans et autre pantalons. Le corps, autrefois signe de faiblesse, devint une ressource
inestimable et de nouvelles valeurs émergeaient à la même vitesse que les esprits
s’ouvraient. La vie sexuelle avant le mariage, la sexualité durant le mariage, la
masturbation et l’homosexualité n’étaient plus considérés comme tabous. La censure
visant les livres érotiques et pornographiques fut même levée et le cinéma osait de nouveau
montrer des corps nus et de très nombreux Américains furent choqués par ces nouveaux
comportements, incompréhensions souvent regroupées sous le terme de «conflit de
générations». Cependant, certains jeunes gens restaient très traditionnels dans leurs
pensées et actes tandis que des personnes agées se redécouvraient parfois totalement.
L’Eglise, dans les esprits directement liées au conservatisme, patriotisme et à la
guerre ne fut pas épargnée par ce vent nouveau de modernité. Ainsi, il fut état de quelques
hommes et femmes de religion renonçant au célibat pour vivre une vie maritale et avoir
des enfants.
L’éducation traditionnelle fut elle aussi remise en question. Le patriotisme et
l’obeissance, l’ignorance et parfois le mépris envers les autres cultures inculqués jusqu’ici
firent réfléchir l’opinion publique sans pour autant déstabiliser le puissant système en
place.
Un nouveau mode de vie émergeait au quatre coins du pays suite à cette perte
générale de confiance. La contre culture hippie est l’un d’entre eux. La plupart des
45
partisans de cette nouvelle communauté des années 1960 était issue du baby boom d’après
guerre et rejetaient en bloc les valeurs traditionnelles que ce soit au niveau de l’éducation,
du patriotisme, de la société de consommation, de l’autorité en général ou des modes de
vie. Le mouvement hippie recherchait par des formes inédites, par exemple l’art
psychédélique ou la musique, des rapports humains plus authentiques et en rupture avec
les normes des générations précédentes.
La domination d’un homme sur l’autre, même en tant que parents, était remise en
cause. Ils cherchaient avec leurs propres enfants à développer une éducation anti
autoritaire et il va s’en dire que les forces de l’ordre, surnommée «pigs» n’étaient pas une
notion en accord avec leur façon de vivre. Très critiques, ils ne proposaient toutefois
aucune solution concrète à grande échelle à ce qu’ils décriaient, mais demandait
uniquement à vivre comme bon leur souhaitait dans le respect de l’être humain. Les
hippies étaient fondamentalement des pacifistes, et on ne saurait oublier la fameuse
expression «Peace and Love», paix et amour, mais aussi en réponse directe à la guerre du
Vietnam sévissant «Make Love, not War», faites l’amour, pas la guerre, tirée de la chanson
de John Lennon «Mind Games» en 1974.
Hommes et femmes appartenant au mouvement hippie
Le mouvement perdit de son ampleur au fil des années mais influenca énormément
la prise de conscience des années 1960-1970.
46
C. Un changement d’horizons pour Walt Disney
Dans la vie de Walter Disney, l’année 1955 est bien loin des futures préoccupations
des bouleversements de la société américaine, au tout du moins, d’un autre ordre.
1955 est l’année de l’ouverture du tout premier parc Disneyland, endroit enchanteur
où la magie traditionnaliste Disney peut s’exprimer à huis clos. Walt Disney n’est donc à
partir de ce moment plus considéré comme un homme de cinéma, mais bien un homme
d’affaire aguerri accompagné de très près par son frère Roy, réussissant l’exploit déja à
l’époque d’investir et de réussir dans de nombreux domaines. Ainsi, les films, la télévision
avec Zorro et The Mickey Mouse Club, les produits dérivés et maintenant le tout nouveau
parc posent les bases d’un tout nouvel empire commercial qui ne connaitra jamais la
faillite.
Walter Disney inaugurera le parc avec ces termes : «À tous ceux qui pénètrent dans
cet endroit enchanté - bienvenue. Disneyland est votre pays. Ici, les anciens revivent les
souvenirs plaisants du passé et ici, les jeunes peuvent goûter aux défis et aux promesses
du futur. Disneyland est dédié aux idéaux, aux rêves et aux événements indiscutables qui
ont créé l'Amérique… avec l'espoir d'être une source de joie et d'inspiration pour le monde
entier.» Ces mots ne sauraient contredire les valeurs attribuées au personnage jusqu’ici,
tant ils sont empreints de paternalisme patriote. Ce qui n’était à la base qu’un parc dans
lequel les employés pourraient passer du temps avec leurs enfants prend rapidemment une
autre envergure, tant les idées sont nombreuses dans la tête du créateur et ses aspirations
bien plus hautes.
Il décide alors d’ajouter une toute nouvelle filiale à sa société, nommée WED
Enterprises, dans laquelle ingénieurs et planificateurs nommés «Imagineers» s’évertuent à
assouvir la perfection demandée par le patron. Quand ce dernier présente son plan aux
Imagineers, il déclara modestement «Je veux que Disneyland soit le plus merveilleux
endroit de la terre». La même filiale sera engagée en 1960 pour organiser les cérémonies
d’ouverture et de fermeture des Jeux Olympiques d’hiver de Squaw Valley.
Disneyland, l'un des premiers parcs à thème au monde, ouvre finalement le
17 juillet 1955 et devient rapidement un succès. Les visiteurs du monde entier viennent
47
visiter Disneyland, qui comprend des attractions adaptées de nombreux films ou
franchises à succès de Disney.
Le chateau de Disneyland, Californie, en 1954
Le 15 décembre 1966, Walt Disney décède d’une tumeur au poumon gauche, suite de
longues années de tabagisme.
Mickey Mouse et son créateur, 1950
48
Il ne menera pas à terme le gigantesque projet de Walt Disney World Resort, débuté
en 1964 avec l’achat de plus de 111 kilomètres carrés de terrain en Floride, soit une
superficie plus grande que la ville de Paris. C’est le frère de Walt, Roy Disney qui
continuera la construction du petit frère de Disneyland, dans une version plus large et plus
élaborée, aussi appelé «Magic Kingdom», le Royaume enchanté, et qui aura la même
juridiction qu’une ville et sa propre monnaie.
Quand le Magic Kingdom ouvre en 1971, le Walt Disney World Resort employait
environ plus de cinq mille employés. Aujourd'hui, il en emploie plus de 52 000, dépensant
plus de 1,1 milliard de dollars en salaires et dégageant 478 millions de dollars de bénéfices
chaque année, ce qui en fait le plus grand employeur sur un seul site des États-Unis, avec
plus de 3 000 métiers. Le tout nouveau parc attira les foules, surtout pour de courts
séjours touristiques, mais aussi à long terme : la population de la région vers 1960 était
d'environ 395 000 habitants, et atteignit les 900 000 en 1980. Et tout doit être fait pour
que toute personne puisse accèder à la magie Disney : l’entreprise fit pression sur le
gouvernement local d’Orlando afin qu’un aéroport soit ouvert. Walt Disney avait même
prévu de construire son propre aéroport dans le cas échéant.
Magic Kingdom, 1971
Mais quelles furent les répercussions des révolutions sociales et de la mort de
Disney sur leurs princesses ?
49
Partie 3 - La seconde génération de
Princesses
«Une vision de la femme enfin en phase avec la société
occidentale»
(1991 à nos jours)
A. L’impérialisme américain et l’apparition de limites
En 1991, la Guerre Froide se termine par la disparition du bloc soviétique, laissant
aux USA la totale domination du monde en tant qu’hyperpuissance, ayant entre ses mains
les marchés économiques, technologiques, militaires et possèdant une idéologie forte
influençant les peuples à échelle mondiale.
La doctrine stratégique des USA qui permet d’assoir leur domination reside
aujourd’hui en des aspirations néo-conservatrices, envisageant la possibilité de guerres
préventives envers des gouvernements suspectés d’être hostiles au bien de la nation, ou de
menacer la démocratie dans des pays anciennement dirigés sous des régimes totalitaristes.
En 2003, les USA décidèrent de l’invasion de l’Irak, bien que le Conseil de sécurité des
Nations Unies n’aient pas donné leur accord. C’est un parfait exemple de la notion de Pax
Americana, Paix Américaine, faisant référence à la période de «paix» entre les pays
occidentaux et les grandes puissances de 1945 à nos jours, périodes coincidant avec la
domination économique, militaire et cuturelles des USA. Ces derniers se placent dans le
rôle moderne que purent avoir l’Empire Romain et l’Empire Britannique, allant de paire
avec un rôle de «Gendarmes du monde», n’hésitant pas à utiliser les armes si nécessaire
«pour le bien de tous les pays».
50
Au niveau culturel, Hollywood domine de loin tous les marchés du ciném, un film à
l’affiche sur deux étant américain. Les domaines de la musique ou des séries télévisées
suivent le même modèle. Pour finir, la plupart des grandes marques reconnues telles que
Nike ou Levi’s ainsi que le modèle de restauration rapide participent grandement à la
diffusion de l’ «American Way of Life» dans le monde.
Aux USA, la parité n’est toutefois pas encore atteinte. Selon une étude intitulée
«Graduation to a Pay Gap», être diplomée et moins bien payée, réalisée par l’American
Association of University Women (AAUW), une femme titulaire d’une licence gagne en
2009, un an après l’obtention de son diplôme, 82 cents contre un dollar pour son
homologue masculin. Même chez les enseignants, les femmes gagnent 89% de ce que
gagnent les hommes.
Malgré tous les évènements traversés pour assurer l’égalité entre les genres, un
nouveau fléau a vu le jour depuis les années 2000 aux USA et maintenant eu niveau
mondial.
En reprenant le mouvement féministe des années 1960 et en le présentant comme
un mouvement «anti-sexe», la liberté sexuelle pourtant pronée durant ces années a été
redéfinie pour le genre féminin en un droit, celui d’être aussi aussi sexy qu’un homme
voudrait qu’une femme le soit.
L’hypersexualisation, selon un rapport du Centre de recherche et d'information des
organisations de consommateurs en 2011, «consiste à donner un caractère sexuel à un
comportement ou à un produit qui n'en a pas en soi. C'est un phénomène de société selon
lequel de jeunes adolescentes et adolescents adoptent des attitudes et des comportements
sexuels jugés trop précoces. Elle se caractérise par un usage excessif de stratégies axées
sur le corps dans le but de séduire et apparaît comme un modèle de sexualité réducteur,
diffusé par les industries à travers les médias, qui s'inspire des stéréotypes véhiculés par
la pornographie : homme dominateur, femme-objet séductrice et soumise.».
Ainsi, «on parle d’hypersexualisation de la société lorsque la surenchère à la
sexualité envahit tous les aspects de notre quotidien et que les références à la sexualité
deviennent omniprésentes dans l’espace public : à la télévision, à la radio, sur Internet,
51
dans les cours offerts, les objets achetés, les attitudes et comportements de nos pairs. »
Ce phénomène est, selon les auteurs du rapport, fondamentalement sexiste. Le
corps des jeunes filles est le plus souvent utilisé, et significativement moins celui des
jeunes garçons. Il influe directement les manières de penser et d’agir bien plus loin que la
sexualité, mais surtout au niveau des rapports entre les genres au sein de la société.
Une mini-miss de quatre ans : maquillage outrancier, faux ongles, rajouts de cheveux aggrémentés d’une pose et d’un
regard suggestifs
L’égalité hommes-femmes est donc largement menacée. L’hypersexualisation de la
société peut être interpretée comme une façon de remettre les femmes et les filles «à leur
place» tant les préoccupations superficielles inculquées monopolisent leurs esprits et les
frênent dans les différents projets essentiels à leur bien être. Le Girl Power des annéées 70,
encourageant les filles à accéder à tous les domaines réservés aux garçons, ne veut
désormais plus rien signifier, mis à part le droit d’acheter et d’avoir l’air sexy. Les
inégalités sont accentuées et selon le RQASF, Réseau Québécois d’Action pour la Santé des
Femmes, a des conséquences directes telles que la recrudescence des agressions sexuelles,
52
des violences, tant «la presse, les vidéos, les jouets et les stars des médias accentuent
quotidiennement le message que le corps des filles et femmes peut être utilisé, exploité,
vendu et agressé».
La mode sexualisée n’épargne aucune génération, y compris les bambins, qui sont
maintenant en mesure de porter des vêtements portant des inscriptions faisant référence
au sexe. Le pouvoir de la sexualité, pourtant toujours détenu au cours de l’histoire, est
désormais présenté aux petites filles omme leur unique pouvoir, et réduisent une personne
à son seul attrait sexuel. Les conséquences là aussi se répercutent sur l’ensemble de la
société : « En adoptant cette mode, les adolescentes ont “rajeuni” la norme. Ça influence
les femmes de tous âges. Toutes sont fragilisées par la mode sexy qui dévoile et moule leur
anatomie. »
Les enfants sont donc sexualisés de plus en plus tôt, trop tôt, jusqu’à developpé des
comportements sexués ne correspondant pas à leur stade de développement
psychologique. Les enfants apprennent du monde des adultes et deviennent de plus en
plus vulnérables face au marketing qui les vise désormais directement, notion découlant
directement du modèle capitaliste et de la société de consommation.
L’impérialisme américain est, en 2013, une notion que l’on ose tout à fait remettre
en question à la vue de nouveaux facteurs mondiaux. Les USA semblent se laisser
submerger par l’émergence de nouveaux concurrents tels que la Chine mais aussi l’Union
Européenne. La crise des Subprimes, débutée en 2007, entâcha aussi sérieusement l’image
de ce pays de par une prise de conscience de la fragilité de leur modèle économique.
Georges W. Bush, président du pays de 2001 à 2009, fit de plus l’objet de nombreuses
critiques durant son mandat. Malgré la présidence beaucoup moins controversée de
Barack Obama, les USA s’apprêterait peut être à terminer ce grand chapitre de leur
histoire.
53
B. Des princesses en phase avec la société occidentale
ARIEL, UNE FEMME POISSON QUI JOUE DE SES CHARMES
Ariel, la petite sirène
En 1989 sort «La petite sirène» adapté du conte d’Andersen du même nom, mettant
en scène Ariel, fille du roi Triton. C’est la première princesse à voir le jour après le décès de
Walt Disney. Coincidence ou non, les valeurs de ce dernier semblent s’être assouplies, bien
loin de Blanche Neige ou Cendrillon.
Ariel a seize ans et a une perception de l’amour très idéaliste et romantique, très
extrème. Elle vit dans la communauté fermée des êtres vivants sous l’océan et décide un
jour de remettre en cause l’autorité de son père, et de suivre sur la terre ferme le Prince
Eric pour qui elle a un coup de coeur depuis qu’elle l’a sauvé de la noyade lors d’une
tempête. Mais tout cela a un prix. Pour pouvoir être dotée de jambes, elle troque sa
magnifique voix à Ursulu, une femme pieuvre très peu encline à la négociation.
54
Selon David Whitley, auteur britannique, Ariel n’est «qu’une déclinaison sousmarine de l'archétype de la princesse qui se fait une place dans le monde, devant
s'appuyer sur les forces de la nature et ses représentants, les animaux. Elle rejoint donc
Blanche-Neige, définition de cet archétype et ses variations, Cendrillon et Aurore.»
Cependant, il est important de relever de légères différences qui dénotent une évolution
dans les studios Disney.
Comme énoncé plus haut, Ariel est dépourvue de sa voix durant ses premières
rencontres avec le prince Eric et de ce fait n’use uniquement que le langage du corps afin
de le séduire. Le fait de tomber dans ses bras lors de leur toute première rencontre ne
pourrait d’ailleurs pas être si hasardeur que l’on puisse penser, en prenant en compte le
grand sourire qu’elle adresse à ses amis à ce moment précis. Ariel sait pertinemment ce
qu’elle souhaite, réflechit et use de ses charmes dont elle a conscience afin de l’obtenir,
contrairement au destin des princesses précédentes dont le destin n’était basé que sur le
bon vouloir de l’homme.
Et cette mouvance ne se cantonne pas qu’à la femme dans «La petite sirène», tant le
prince Eric est en admiration devant Ariel. Pour la première fois également, il ne pense pas
tout de suite à épouser la femme qui lui a sauvé la vie et n’est pas sur qu’elle accepterait. Il
ne réalise le romantisme de leur relation seulement lorsqu’une personne tierce les évoque
et semble vouloir plus d’une femme qu’un joli visage. Il ne souhaite pas épouser la
princesse qui lui est promise, a des aspects féminins dans sa personnalité et par là nous
sommes en droit de nous interroger sur une probable inversion des rôles dans ce film. Ces
côtés sont toutefois contrebalancés avec insistance par la présence de Grimsby, le valet très
efféminé.
Dans le conte original, l’histoire est légérement différente et très peu adaptée à un
jeune public. Les sirènes, à la différence des humains, ne sont pas dotées d’âmes éternelles
et la petite sirène en désire une. Pour ce faire, elle doit se faire aimer et épouser par un
humain. Elle finit par aller visiter la sorcière des mers, qui prend sa voix en lui coupant la
langue pour que la petite sirène puisse se transformer en humaine de façon très
douloureuse, et risque de se dissoudre dans l’eau si elle ne mène pas sa quète à bien.
Elle rencontre le Prince qui semble attiré par elle, mais ne peut lui expliquer qu’elle
est la femme qui lui a sauvé la vie, à qui le Prince voue son amour. Il finira par épouser la
fille d’un roi voisin, qui s’avère être la jeune femme l’ayant trouvé sur le rivage après sa
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noyade. La petite sirène eut le cœur brisé, mais ses sœurs viennent à elle avec un couteau
magique. Si la petite sirène frappe au cœur le prince avec ce couteau, elle redeviendra
sirène à nouveau et pourra continuer sa vie sous-marine, mais la petite sirène echoue lors
de sa tentative de meurtre envers le Prince, endormi auprès de l’autre femme. Elle se jette
alors à l’eau et devient écume.
A contrario, Ariel obtient le mariage qu’elle désire. Un autre axe d’interprétation
pourrait évoquer le fait que Disney n’a fait évoluer ses valeurs qu’en surface. En effet, par
cet acte sous couvert de «film familial», l’héroine est récompensée pour avoir mis de côté
ses penchants de rebellion envers son père, pour passer sous le joug d’un autre homme
sans jamais mettre en péril la notion de soumission au patriarcat. Ce film selon certains
valoriserait donc la féminité passive menant au bonheur, renforcée par le fait qu’Ariel
doive recevoir un baiser d’Eric et non lui en donner un, en l’opposant à l’image d’Ursula,
avide de pouvoir assimilé au patriarcat et donc considérée comme une menace. Cette
dernière est dépeinte comme une femme excessive, entreprenante, cette personnalité se
refletant sur son physique tout en rondeurs et son maquillage très peu discret.
BELLE, MAIS PAS QUE
«La Belle et la Bête» est quant à lui projeté sur les écrans en 1991 et est une
adaptation du conte de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont, publié en 1757.
Le film s’hérige dès le titre comme prônant la beauté intérieure face à la beauté
extérieure, notion encore une fois inédite dans une histoire d’amour manufacturée Disney.
Un prince, hargneux et arrogant, n’offra pas de toît à une vielle femme lors d’un soir
d’orage car il était dégouté par sa laideur. Pour le punir, la vieille femme lui donna une
apparence de monstre et jusqu’à ses 21 ans pour se faire aimer d’une femme. Le cas
échéant, il resterait dans cet état toute sa vie.
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Belle, et la Bête
L’histoire est celle d’une jeune fille prénommée Belle, vivant avec son père Maurice
dans un petit village français sans histoire. Les habitants du village vantent sa beauté mais
la trouvent étrange en raison de sa passion pour les livres qu’elle dévore. Gaston, chasseur
et propriétaire de la taverne locale, tente de séduire Belle mais ses tentatives se soldent par
des échecs tant Belle le considère comme «grossier et vaniteux». Un jour, Maurice se perd
dans les bois, poursuivi par une meute de loups et arrivent devant un chateau lugubre dans
lequel il rentre. Grand mal lui fit, la Bête le fait prisonnier. Belle vient à son secours, guidée
par le cheval de son père et décide de se faire prisonnière à vie si son père, malade est
libéré. Après de nombreuses péripéties, la Belle et la Bête tombent amoureux et Gaston
meurt d’une chute vertigineuse.
Belle est donc présentée comme une jolie jeune femme certes, mais surtout pour
une amoureuse de la lecture qui aime cultiver son esprit. Elle ignore d’ailleurs Gaston, le
«Prince Philippe» de l’histoire et n’est choquée qu’une seule fois par le visage de la Bête
que tous les villageois exècrent et rejettent. Paradoxalement, la Bête constitue l’un des
princes les moins agressifs envers la Belle malgré son apparence et ne fait Belle prisonnière
non pas pour la possèder car il la respecte, mais car il est désemparé de voir ses vingt et
unième année arrivée sans pour autant avoir un jour été aimé. Il a espoir que Belle brise le
sortilège mais ne sait plus comment s’y prendre en matière de séduction. Certes, il la voit
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comme un outil, mais change d’opinion au fur et à mesure qu’avance l’histoire.
Il n’a pas confiance en lui contrairement à Philippe et n’a pas assez de cran pour
faire ses avances à la belle, ce qui fait de lui un des princes les plus caractérisés par sa
beauté intérieure. De plus, malgré le fait qu’il ait conscience que Belle soit attirante, il
vante ses mérites de l’esprit en premier.
La Belle est la Bête est donc une véritable ode aux qualités de l’esprit et de l’âme et
cette morale est directement tirée du conte original, la lecture d’un recueil de Mme de
Villeneuve, intitulé «Les Contes Marins ou la Jeune Américaine»
Ce conte a pour volonté d’apprendre aux jeunes enfants à différencier la laideur
morale de la laideur physique, et à favoriser l’intelligence, la bonté de coeur et de l’âme
dont on passe parfois à côté de par un physique ingrat. L’histoire repose sur le mariage des
deux soeurs de Belle, totalement inéxistantes dans l’adaptation de Disney. Elles épousent
en effet deux hommes, un brillant pour sa beauté et l’autre par son intelligence. Belle,
quant à elle, ne peut cesser d’aimer la Bête malgré ses premiers refus et l’incompréhension
de son entourage, car elle voit en lui des qualités inestimables à ses yeux et leur relation
evolue d’amitié à amour, fondée sur des sentiments purs.
Cependant, ce conte fut parfois utilisé à des fins d’apaisement, car il constitue une
très bonne justification à l’époque des mariages entre très jeunes filles et maris d’âge mûr,
souvent veufs. Les jeunes filles devaient respecter le rang de leur mari et celui ci lui
porterait des attentions inégalables.
TIANA, UNE PRINCESSE POLITIQUE
Trente ans plus tard, en 2009, une étape majeure est franchie par les studios
Disney. En effet, la première princesse afro-américaine, est animée.
Tiana, l’héroine de «La Princesse et le Grenouille», est malgré elle embarquée dans
l’histoire du prince Naveen, jeune homme arrogant et narcissique, transformé en
grenouille comme punition par un terrifiant sorcier vaudou. Volant un baiser à Tiana qu’il
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croit être une princesse, alors qu’elle n’est qu’une simple serveuse, l’effet est inverse : la
jeune fille elle-même se transforme en grenouille.
Tiana, originalement nommée Maddy, prénom finalement jugé trop proche de
«Mammy», offensant pour la communauté afro-américaine, est une jeune femme avec des
objectifs très précis sur son avenir. Ayant perdu son père passionné de cuisine, elle met un
point d’honneur à économiser jusqu’au dernier centime pour ouvrir un restaurant en sa
mémoire. Elle a constamment des choses à faire, des lieux où être et des gens à rencontrer.
Elle n’a cependant que très peu faire du prince Naveen qui n’est pas du tout en
accord avec ses valeurs. De son côté, elle représente une jolie fille comme les autres à ses
yeux, tant sa confiance en lui l’empêche de voir plus loin que la beauté extérieure. C’est
d’ailleurs uniquement lorsqu’il doit obtenir quelque chose qu’il fait attention à la personne
en face de lui.
Tiana, et Naveen transformé en grenouille
Mais surtout, la fable «La Princesse et la Grenouille» restera dans les mémoires
comme le miroir de l'avènement de Barack Obama : en animant pour la première fois une
jeune femme afro-américaine, Disney a senti le vent de l'histoire avant même que celui-ci
ne commence à souffler.
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John Musker, co-réalisteur du film, confia dans une interview que le projet avait
commencé bien avant l’élection du premier président de couleur noire des USA, exacement
quatre ans avant, alors que celui-ci n’était alors que sénateur de l’Illinois. L’idée du film se
basa originellement sur un tout autre évènement. «L'idée d'une héroïne métisse s'est
imposée à partir du lieu de l'action : très choqué par le passage de l'ouragan Katrina,
John Lasseter, fondateur de Pixar, venait d'arriver à la tête de Disney. Et il voulait un
film qui se déroule à La Nouvelle-Orléans pour qu'à sa sortie, en 2009, il attire l'attention
sur cette ville et soutienne ainsi le tourisme et l'économie locale.»
Aujourd’hui, le cinéaste est très fier au nom du studio d’avoir peut être apporté sa
brique à l’édifice historique de l’élection d’Obama en 2009.
Ce n’est pourtant pas tous les mérites que l’on peut attribuer à «La Princesse et le
Grenouille». En effet, le mythe de la princesse Disney y est totalement réinventé. Bien sur,
il est forcemment question d’une jeune fille blonde et de couleur blanche qui ne rêve que
d’épouser un prince charmant, mais elle ne tient que le seconde rôle. Charlotte, qui ne
deviendra jamais princesse, est certes bien née mais totalement dénuée d’esprit et de
responsabilités. Tiana, jeune métisse, ne rêve pas d’amour ou de gloire, mais seulement
d’ascension sociale, et est considérée pour cela comme une princesse moderne.
Ron Clements, l'autre co-réalisateur de «La Princesse et la Grenouille», déclara
«C'est la première fois qu'une princesse Disney a un job, deux même, pour subsister, c'est
une fille qui ne rêve pas de se marier ou de rencontrer un prince. Elle se fiche de cela, et se
moque d'ailleurs de son amie Charlotte que cela obsède. Tiana, elle, n'ambitionne qu'une
chose : pouvoir un jour être propriétaire de son propre restaurant à La NouvelleOrléans».
Cependant, malgré d’énormes avancées, le film reste tout de même dans la veine
Disney, avec une véritable histoire de princesse. De nombreux journalistes, ici Jennie
Bond, correspondante de la BBC auprès de la famille royale britannique, s’étonne toujours
de la persistance du «mythe de la princesse» aux USA, bien qu’ils n’aient jamais connu de
royauté. Selon elle, «Cela s'explique peut-être tout simplement par le fait qu'on rêve
toujours plus fort de ce qu'on ne connaît pas. C'est une drôle de chose que la royauté. Elle
incarne une élite, un club très exclusif et donc fascinant. D'ailleurs, les Américains
continuent d'entretenir, cinquante ans après, toute une mythologie autour du couple
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Kennedy, qui s'impose comme le phénomène le plus proche de la royauté qu'ont connu les
États-Unis.»
RAIPONCE, PREMIERE FEMINISTE CHEZ DISNEY ?
Raiponce, et sa poêle
Le dernier film produit uniquement par Disney est «Raiponce», sorti en 2010,
inspiré du conte des frères Grimm. Raiponce est jeune fille de 17 ans à la chevelure d’or de
plus de vingt mètres de longueur. A bientôt 18 ans, sa mère Gothel la retient dans une tour
«pour son bien».
Le film reprend tous les codes du conte de fées classique, avec une princesse
enfermée dans un donjon, un chevalier servant venant à sa rencontre et même des
animaux ayant des caractéristiques très humaines bien que toujours dénués de paroles.
Cependant, tous ces codes, y compris la personnalité de la princesse tout sauf potiche, sont
détournés. Raiponce devient une jeune femme fougeuse et avide de nouvelles aventures
qui, accompagnée de sa poêle à frire, se frayera un chemin dans ce monde hostile à une
jeune fille si peu experimentée. Le principe même du prince charmant est tourné en
dérision, la figure masculine étant incarnée par Flynn, un gentil brigand voleur un peu trop
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sur de lui que Raiponce saura maitriser. Les studios se permettent même de se moquer
d’eux mêmes : Flynn est le premier personnage à s’étonner du fait que les personnages se
mettent tous ensemble à chanter les fameuses chansons qui entrecoupent tous les longs
métrages Disney.
Malheureusement, quelques évènements viendront teinter le bel effort «féministe»
de Disney. Originellement nommé «Rapunzel» en anglais, et dominé par une princesse
active et puissante, les studios Disney renommèrent le film en «Tangled», «Emmelée», et
mirent Flynn, le personnage masculin, au premier plan par pure stratégie marketing, afin
d’attirer les petits garçons dans les salles obscures. L’arme de la poêle à frire soulevera
aussi quelques interrogations tant l’accessoire culinaire semble assimilé à l’image très
traditionnelle de la femme en cuisine et Raiponce ne s’est finalement pas échappée elle
même de sa tour, et a du attendre l’arrivée d’un homme pour le faire. De plus, la
conclusion du film reste en demi-teinte, Raiponce abandonnant les armes pour apporter
une bienveillance maternelle au Royaume. Il est toutefois important de noter que, malgré
des «films de princesse» toujours en demi-teinte en ce qui concerne leur vision de la
femme, les studios Disney dans «Raiponce» semblent vouloir amorcer un changement de
par la déconstruction du genre et des personnages caractéristiques.
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Conclusion
Walt Disney souhaitait créer un univers magique destiné tant aux enfants qu'aux
adultes, monde idyllique permettant à tous de vivre une enfance dorée. Jan Švankmajer,
réalisateur tchèque connu notamment pour ses films d'animation, déclare à son sujet lors
d'une interview à Positif en 1995 : «Walt Disney est un des liquidateurs les plus
importants de la culture européenne; le plus important peut-être, car il l'a détruite dans
l'œuf, c'est-à-dire dans l'âme des enfants. Walt Disney appartient à la pop'culture
décadente qui embrasse tout, et qui, ayant remporté la « Troisième Guerre mondiale »,
inonde le monde vaincu.»
Comme une troisième guerre mondiale, les studios Disney ont su gérer leur
influence en masse pour l’éteindre au plus grand nombre. Leurs princesses restent des
idéaux féminins pour toutes les petites filles. Telle l’incarnation du parfait rêve américain,
The Walt Disney Company est à présent le premier groupe de divertissement au monde
dans les domaines médiatiques, cinématographiques, télévisuels, touristiques. La
production de produits dérivés est aussi assurée, avec plus de quarante deux milliards de
dollars de chiffre d’affaire en 2012. Les studios, ayant encore de beaux jours devant eux,
véhiculent et véhiculeront encore longtemps leurs valeurs aux quatre coins de la planète.
Mais ce propos est à nuancer. L’Empire Disney évolua avec son temps au gré du
capitalisme et su tout de même apporter des touches modernistes en phases avec la pensée
collective et les princesses Disney, tout comme les femmes, ont tout de même su évoluer
avec leur temps. Il ne tira pas en profit des dérives de la société capitaliste, et bien que
restant ancré sur des valeurs certes traditionnelles, l’image générale de la femme reste et
restera toujours respectueuse en tant que personne, c’est à dire en ne la privant pas de ses
droits fondamentaux.
A l’opposé, de nouvelles entreprises restent avides d’exploiter les failles de
l’éducation et l’accès facilité à une multitude d’informations à portée de clic. Tout le monde
a un rôle à jouer pour contribuer à la formation d’une nouvelle pensée collective, si souvent
oubliée. L’éducation des enfants et le développement d’un esprit critique, sans refreiner
trop d’envies naturelles des jeunes évoluant dans notre société, reste un point crucial pour
contribuer à l’évolution des pensées, et assurer un meilleur avenir pour les générations
futures.
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Bibliographie
●
Geneviève Djénati «Psychanalyse des dessins animés», édité en 2001 aux éditions
Archipel.
●
Marie-Louise von Franz «La femme dans les contes de fée», édité en 1993 aux éditions
Albin Michel.
● Bruno Bettelheim «Psychanalyse des contes de fées», édité en 1999 aux éditions Pocket.
● Howard Zinn «Une histoire populaire des Etats-Unis» édité en 2002 aux éditions Agone.
● www.lecinemaestpolitique.fr
●
pour leurs articles sur Ariel et Raiponce.
www.wikipedia.org pour leurs articles sur Walt Disney, The Walt Disney Company,
la Guerre Froide, le Code Hays, le féminisme, ainsi que les contes originaux desquels sont
tirés les films de princesses Disney.
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