Le Vote normal Les élections présidentielle et législatives

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Le Vote normal Les élections présidentielle et législatives
 Le Vote normal
Les élections présidentielle et
lpJLVODWLYHVG·DYULO-juin 2012.
Sous la direction de Pascal Perrineau
Coll. Chroniques électorales,
Presses de Sciences Po.
1 INTRODUCTION
2 LES CAMPAGNES
3 Les figures contemporaines du leader au prisme de la campagne
présidentielle française de 2012
Laurence Morel
-DPDLVGDQVXQHFDPSDJQHSUpVLGHQWLHOOHQ·DYDLW-on autant débattu du style des candidats.
Dans les médias, les réseaux sociaux, ou les échanges politiques inter-individuels, le style de
chaque prétendant est passé au crible, guetté dans ses moLQGUHVQXDQFHVHWUHWRXFKHVREMHWG·XQH
LQODVVDEOH H[pJqVH HW VHPEOH GHYRLU O·HPSRUWHU DX ILQDO VXU WRXWH DXWUH FRQVLGpUDWLRQ 3OXVLHXUV
explications peuvent être avancées de ce phénomène. La première renvoie à la personnalisation
de la politique, traduiWHDXQLYHDXGXYRWHSDUO·LPSRUWDQFHGHODSHUVRQQDOLWpGDQVODGpFLVLRQGH
O·pOHFWHXU 8QH SHUVRQQDOLVDWLRQ WUDGLWLRQQHOOHPHQW SURQRQFpH GDQV OH FDV GH O·pOHFWLRQ
SUpVLGHQWLHOOH IUDQoDLVH HW TXL V·HVW HQFRUH DFFUXH GDQV OD SpULRGH UpFHQWH21. Or, « le styOH F·HVW
O·KRPPH ªGLVDLW%XIIRQ&·HVWOXLTXLUpYqOHODSHUVRQQHHWFRPSWHGHSOXVHQSOXVSRXUJDJQHU
O·pOHFWLRQ $LQVL OD © fabrique du style ª D SULV OH SDV DXMRXUG·KXL VXU FHOOH GX SURJUDPPH HW
FRQVWLWXHO·REMHWGHWRXWHVOHVIDVFLQDWLRQV8QHVHconde explication, également pertinente, est le
changement du style présidentiel avec Nicolas Sarkozy, tout au moins durant la première partie
de son mandat. « /DUXSWXUHVDUNR]\HQQHF·HVWOXL-même», écrivait Marcel Gauchet au lendemain
GH O·pOHFWLRQ GH 00722. Les Français attachant une importance particulière à la façon dont la
FKDUJHVXSUrPHHVWLQFDUQpHMDPDLVDXSDUDYDQWVRXVOD9H5pSXEOLTXHQ·DYDLW-on autant parlé du
style du président en exercice23. Et le style des candidats étant dans une large mesure une
représentation, une mise en scène, de celui du futur président, il a ainsi tenu une place
prépondérante dans la chronique de cette campagne.
Ces deux explications sont sans doute valables. Il en est cependant une
troisième, essentielle à nos yeux poXU FRPSUHQGUH O·DWWHQWLRQ LQpGLWH SRUWpH GXUDQW FHWWH
FDPSDJQH DX VW\OH GHV FDQGLGDWV F·HVW OD GLIILFXOWp j FHUQHU FH VW\OH QRWDPPHQW FKH] OHV GHX[
SULQFLSDX[ FDQGLGDWV TXL SURORQJH O·ambiguïté du style présidentiel de Nicolas Sarkozy, et qui
aura entreWHQXMXVTX·DXERXWXQIORWGHFRPPHQWDLUHVHWG·DUWLFOHV/HVSRVWXUHVDGRSWpHVSDUOH
candidat socialiste et le président sortant apparaissent en effet comme particulièrement
mouvantes, en perpétuelle redéfinition, « zappant ª FRQWLQXHOOHPHQW G·XQ UHJLVWUH j O·DXWUH SDU
H[HPSOH GH OD UKpWRULTXH GX JUDQG KRPPH j FHOOH GH O· « homme normal », de la distance à la
SUR[LPLWpGHODWHFKQLFLWpjODGpPDJRJLHHWF«/H mot qui décrit le mieux ces oscillations est « ambivalence ». Une ambivalence qui ne fait pas que refléter la variété des attentes des différents ƉƵďůŝĐƐ ĂƵdžƋƵĞůƐ ůĞƐ ĚĞƵdž ĐĂŶĚŝĚĂƚƐ Ɛ͛ĂĚƌĞƐƐĞŶƚ͕ ŽƵ ƋƵ͛ŝůƐ ĐŚĞƌĐŚĞŶƚ ă ĐŽŶƋƵĠƌŝƌ͕ ĐŽŶĐĞƌŶĂŶƚ ůĂ
Voir Daniel Boy, Jean Chiche, « /·LPDJHGHVFDQGLGDWVGDQVOHWHPSVGe la décision électorale » (dans Pascal Perrineau (dir.), Le
YRWH GH UXSWXUH /HV pOHFWLRQV SUpVLGHQWLHOOH HW OpJLVODWLYHV G·DYULO-juin 2007, Paris, Presses de la FNSP, 2008, pp.77-96) ;; et « /·LPDJH GHV
candidats dans le contexte pré-électoral de 2012 » (Elections 2012, note n°1, 4 p, CEVIPOF, nov. 2011)
22 Entretien avec Christian Makarian, Blog Marcel Gauchet, Août 2007
23 Parmi les innombrables articles de presse sur le « sarkozysme ªRQFLWHUDODVpULHG·DUWLFOHVSDUXHGDQV Le Monde sur le thème
« Mais TX·HVW-ce que le sarkozysme? » (rubrique DébatsDLQVLTXHO·DUWLFOHGH3DVFDO3HUULQHDX ´/H6DUNR]\VPHHVW
un Bonapartisme moderne », Building, n°1, pp. 69-73. Parmi les ouvrages, voir par exemple Alain Duhamel, La marche consulaire,
Paris, Plon, 2009.
21
28 fonction présidentielle PDLV TXL UHQYRLH j O·DPELYDOHQFH GHV pOHFWHXUV HX[-mêmes, de plus en
plus nombreux à remettre en question le modèle classique de présidence hérité de de Gaulle, sans
SRXUDXWDQWOHUHMHWHUFRPSOqWHPHQWDXSURILWG·XQHSUpVLGHQFHPRLQVGUDPDWLVpH
/·pWXGHGRQWQRXVUHQGURQVFRPSWHGDQVOHVSDJHVVXLYDQWHVV·HVWDWWDFKpHjPLHX[IDLUH
reVVRUWLU OH VW\OH GH )UDQoRLV +ROODQGH HW 1LFRODV 6DUNR]\ DX UHJDUG G·XQ FHUWDLQ QRPEUH GH
critères étant apparus pertinents tout au long de la campagne. Nous montrerons que les variations
et hésitations de ce style se situent entre deux pôles: celui du leader charismatique wébérien, qui
renvoie au président-fondateur de la Ve République, et représente indiscutablement un point de
référence de la culture politique française24;; et celui, aux qualités diamétralement opposées, de
O· « anti-leader wébérien», qui FRQFXUUHQFH DXMRXUG·KXL FH PRGqOH25 /·DSSOLFDWLRQ GH FHWWH JULOOH
aux quatre autres principaux candidats mettra en évidence des styles plus nets mais également
HPSUXQWV G·XQH FHUWDLQH DPELJXLWp FKH] 0DULQH /H 3HQ HW -HDQ-Luc Mélenchon, tandis que
François %D\URXHW(YD-RO\V·DYqUHQWOHVFDQGLGDWVOHVSOXVSURFKHVGHVGHX[S{OHVGXOHDGHUHW
O·DQWL-leader.
Les deux figures de leader en présence
Le leader wébérien, ou le leader moderne
Le leader wébérien est un individu exceptionnel, doté de certaines qualités rares qui sont
la marque du « grand leader » et forment le « charisme » (du grec khàrisma : « grâce accordée par
Dieu ª GRQW OD UHFRQQDLVVDQFH SHXW DOOHU MXVTX·j susciter un engouement de type religieux et
fonde la « légitimité charismatique »26&·HVWGDQVOHVpFULWVSROLWLTXHVGXVRFLRORJXHDOOHPDQGTX·LO
faut aller chercher la description des qualités du grand leader, en particulier dans Le métier et la
YRFDWLRQ G·KRPPH SROLWLque27. Dans ce texte, Weber dépeint ces qualités comme un mélange de
passion et de raison OHJUDQGOHDGHUGRLWDYRLUXQHYLVLRQXQSURMHWTX·LOPHWDXSUHPLHUUDQJGH
ses ambitions. Homme politique vocationnel, par opposition au politicien professionnel (dont la
figure extrême est le «politicien épris de puissance »), il est passionnément engagé pour une cause
(éthique de la conviction). Mais la passion ne doit pas pour autant lui faire ignorer les
conséquences de ses actes (éthique de la responsabilité)͕ ŽƵ ů͛ĂǀĞƵŐůĞƌ : ainsi la « qualité Jean Garrigues, /HVKRPPHVSURYLGHQWLHOV+LVWRLUHG·XQHIDVFLQDWLRQIUDQoDLVH, Paris, Seuil, 2012.
Nous nous sommes basés pour réaliser cette étude sur les discours, déclarations, postures, gestuelles, tenues vestimentaires,
slogans et affiches de campagne des candidats ou futurs candidats à partir de septembre 2011;; ainsi que sur leurs professions de
foi exposant leur conception de la fonction présidentielle.
24
25
Weber développe sa conception du charisme surtout dans Economie et Société ([1922], trad. de Julien Freund, Paris, Plon, 1971),
en particulier aux pp. 249-261 et 275-278 et dans les deux avant-derniers chapitres de la seconde partie.
27 Voir Max Weber, Le savant et le politique. Une nouvelle traduction [1919], trad., préf., et notes de Catherine Colliot-Thélène, Paris, La
Découverte, 2003.
26
29 SV\FKRORJLTXH GpFLVLYH GH O·KRPPH SROLWLTXH » est-elle pour Weber la clairvoyance, définie
comme la GLVWDQFHjO·pJDUGGHVKRPPHVHWGHVpYpQHPHQWV
/H OHDGHU ZpEpULHQ V·RSSRVH DXVVL DX EXUHDXFUDWH FRPPH OH SROLWLTXH V·RSSRVH DX
technicien. Contrairement à ce dernier, il sait parler au peuple dans des termes simples, et au
besoin le flatter, pour emporter son adhésion F·HVWXQJUDQGGpPDJRJXHXQOHDGHU© césariste »
WHUPH TXL Q·HVW SDV SpMRUDWLI FKH] :HEHU )LJXUe classique du passé, il est aussi le leader
PRGHUQHSDUH[FHOOHQFHUHQGXLQFRQWRXUQDEOHSDUO·H[SDQVLRQGHODEXUHDXFUDWLHGRQWLOHVWVHXO
DSWHjFRQWUHUOHSRXYRLUHWO·HQWUpHGHVPDVVHVHQSROLWLTXHV6·LOPRELOLVHGDQVOHVGpPRFUDWLHV
modernes, « par le canal de la machine », ce «dictateur du champ de bataille électoral ªQ·HQHVW
pas moins « au-dessus des partis », dans une posture de rassembleur qui transcende les clivages
WUDGLWLRQQHOVDXQRPGHODJUDQGH±XYUHjDFFRPSOLUDSSHOVjO·XQLWpQDtionale), posture qui lui
UpXVVLWG·DXWDQWPLHX[TXHVRQFKDULVPHOXLFRQIqUHXQHLPPHQVHFDSDFLWpGHVpGXFWLRQ
Enfin, envisagé dans le cadre institutionnel moderne, le leader wébérien doit disposer de
pouvoirs importants, condition indispensable à la rpDOLVDWLRQ GH VRQ SURMHW 6·DJLVVDQW GX
président de la République, dont Weber trace le modèle pour Weimar, il doit concentrer entre ses
PDLQV G·LPSRUWDQWHV SUpURJDWLYHV PrPH VL OD YLVion institutionnelle de Weber reste équilibrée,
avec un gouvernement qui gouverne et un parlement conçu comme un puissant organe de
FRQWU{OHGHO·H[pFXWLI28.
2QDGLWVRXYHQWTX·DYHFGH*DXOOHGDQVOHFDGUHGHVLQVWLWXWLRQVGHOD9H5pSXEOLTXH
FHV FRQGLWLRQV pWDLHQW WRXWHV UpXQLHV PDLV TX·HQVXLWH HOOHV OH IXUHQW PRLQV SDUce que les
VXFFHVVHXUV GX JpQpUDO Q·DYDLHQW SDV DXWDQW GH FKDULVPH RX SDUFH TXH O·DYqQHPHQW GX
présidentialisme majoritaire a réduit au minimum le rôle du gouvernement et du parlement, et
UHQGXGLIILFLOHOHFKDULVPHGHUDVVHPEOHPHQW/jQ·HVWFHSHQGDQWSDV la question. Ce qui compte
est que le mythe du leader wébérien, incarné par de Gaulle, reste un marqueur puissant de la Ve
5pSXEOLTXHMXVTX·jDXMRXUG·KXLDXVHQVRLOFRQVWLWXHXQHDVSLUDWLRQWUqVUpSDQGXHGDQVODFODVVH
politique et dans les attentes des Français, à gauche comme à droite. Il en résulte, chez les
candidats à la fonction présidentielle, une mise en scène du charisme assez unique dans les
démocraties, qui confine souvent à la caricature ;; et qui ne signifie pas évidemment que ces
candidats aient effectivement du charisme, au sens des qualités exceptionnelles du grand leader à
SHLQHpYRTXpHVPrPHV·LOVSHXYHQWUpXVVLUjHQFRQYDLQFUHOHVpOHFWHXUVHWjHQWLUHUDXPRLQV
temporairement, une légitimité charismatique29.
28
Voir Le Président du Reich, dans Max Weber, ¯XYUHVSROLWLTXHV-­1919)WUDGG¶(OLVDEHWK.DXIIPDQQHWDOLQWUR
de Catherine Colliot-­Thélène, Paris, Albin Michel, 2004. 29
:ĞŵĞƉĞƌŵĞƚƐĚĞƌĞŶǀŽLJĞƌŝĐŝăŵŽŶĂƌƚŝĐůĞ;>ĂƵƌĞŶĐĞDŽƌĞů͕͞>ĂsĞZĠƉƵďůŝƋƵĞĞƚůĂĚĠŵŽĐƌĂƚŝĞƉůĠďŝƐĐŝƚĂŝƌĞĚĞDĂdž
Weber », Jus Politicum, n°2, 2010, pp. 203-­‐247), qui analyse la proximité de la Ve République avec le modèle de « démocratie plébiscitaire » tracé par Weber dans ses écrits politiques et évoque la question du charisme, réel ou supposé, des présidents successifs. 30 /· « anti-leader wébérien », ou le leader post-moderne
Pour autant, la « prosopopée » du leader charismatique wébérien commence à être
FRQFXUUHQFpHjSDUWLUGHO·pOHFWLRQSUpVLGHQWLHOOHGHSDUXQHDXWUHILJXUHDX[DQWLSRGHVGHFH
modèle : celle du candidat « normal », « comme les autres », refusant la posture autoproclamatrice du grand leader au-GHVVXVGXFRPPXQGHVPRUWHOV&·HVWj6pJROqQH5R\DOTXHO·RQ
GRLW FH FKDQJHPHQW GH VW\OH DYHF VD UHYHQGLFDWLRQ G·XQH FRQFHSWLRQ SOXV © féminine » du
leadership, en phase avec certaines aspirations nouvelles de la société30 6L O·RQ YRXODLW DOOHU
chercher plus loin certains signes avant-coureurs, largement passés inaperçus, de cette remise en
cause du style présidentiel classique, il faudrait cependant probablement remonter à la campagne
présidentielle de Lionel Jospin en 1995. Cette mise en scène, cette fois, de la « normalité »,
culmine en 2012 avec François Hollande, qui en fait un slogan de campagne, même si le candidat
VRFLDOLVWH FRPPH RQ YHUUD V·HIIRUFH HQ PrPH WHPSV G·DGRSWHU XQ VW\OH SOXV UpJDOLHQ FHQVp OH
qualifier comme « présidentiable ».
Au-delà de la question de la « normalité », qui interpelle la stature « hors-normes » du
leader wébérien, les principales caractéristiques de ce leader apparaissent comme renversées. Ainsi
O·HQJDJHPHQWSRXUXQHJUDQGHFDXVH- ODJUDQGHXUHWO·LQGpSHQGDQFHGHOD)UDQFHFKH]GH*DXOOHV·HVWRPSH-t-LOGHUULqUHO·DUWLFXODWLRQGHSURSRVLWLRQVFRQFUqWHVFHQVpHVUpSRQGUHjGHVSUREOqPHV
SUpFLV PDLV Q·REpLVVDQW SDV IRUFpPHQW j XQ SODQ JpQpUDO YRLUH O·DEVHQFH GH SURJUDPPH
revendiquée chez Ségolène Royal en 2007 dans le cadre de son appel à la démocratie participative.
'HPrPHO·DWWLWXGHGHUHFXOSDUUDSSRUWjODFRQMRQFWXUHJDUDQWHGHODGLVWDQFHLQWHOOHFWXHOOHHVWHOOHUHPSODFpHSDUO·RPQLSUpVHQFHHWO·K\SHU-réactivité aux événements et prises de position des
acteurs, typique du « sarkozysme ª 2X HQFRUH O·HPSDWKLH DYHF OH SHXSOH HW OD YDORULVDWLRQ
populiste du « bon sens populaire », se substituent au savoir technicien de facture élitiste. Le
charisme de rassemblement, fondé sur la négation ou la réconciliation des divisions, est quant à
OXL UHMHWp j OD PDUJH DX SURILW G·XQ GLVFRXUV FOLYDQW SUHQDQW DSSXL VXU GHV FOLYDJHV FODVVLTXHV
comme le clivage gauche-droite, ou inventés pour la circonstance, dans un contexte
G· « autonoPLVDWLRQ GH O·RIIUH pOHFWRUDOHª31 (QILQ O· « hyperprésident ª V·LQFOLQH GHYDQW XQ
président collégial, critiquant la concentration excessive de pouvoir entre les mains du président
sous la Ve et affichant une volonté de compétences plus partagées (notamment avec le premier
ministre).
Sur ce point voir par exemple Jane Mansbridge, « Reconstructing Democracy », in N.J. Hirschmann et C. Di Stefano (dir.),
Revisioning the Political : Feminist Reconstructions of Traditional Concepts in Western Political Theory, Boulder, Colo., Westview Press, pp.
117-138.
30
31
Bernard Manin, Principes du gouvernement représentatif, Paris, Calmann-Lévy, 1995
31 Ce président « normal ª UHOHYDQW SOXV GX SUHPLHU PLQLVWUH HQJDJp GDQV O·DFWLRQ
TXRWLGLHQQHTXHGXJUDQGVHLJQHXUGHO·KLVWRLUHUHIXVDQWODWHQWDWLRQSRSXOLVWHHWFKHUFKDQWSOXVj
affirmer sa compétence et sa crédibilité sur un programme précis que sa stature, ou un projet flou
GHGpIHQVH G·XQHFDXVHV·DGUHVVDQWjGHVpOHFWRUDWVFLEOpVSOXW{WTX·jODQDWLRQV·DIILFKDQWDYHF
son équipe et rejetant comme anachronique toute idée de pouvoir personnel, est-il un leader
« post-moderne », caractéristique des sociétés complexes et de la gouvernance 32? Ou un leader
« post-matérialiste ª DX VHQV R LO WUDGXLUDLW OH UHMHW GH O·DXWRULWp KLpUDUFKLTXH HW OHV DVSLUDWLRQV
participatives du citoyen des sociétés post-LQGXVWULHOOHV" 2Q V·HQ Wiendra dans ce chapitre à la
TXDOLILFDWLRQG· « anti-leader wébérien », avant de revenir sur ces questions en conclusion.
6L[GLPHQVLRQVG·DQDO\VH
Ainsi peut-on tracer dans le tableau ci-dessous deux profils de leader entre lesquels
hésitent les principaux candidats durant la campagne présidentielle de 2012, au regard de six
critères qui sont apparus pertinents à la fois dans le modèle wébérien et dans le style affiché par
ces candidats :
LES DEUX FIGURES DE LEADER EN CONCURRENCE DURANT LA
CAMPAGNE PRÉSIDENTIELLE FRANÇAISE DE 2012
LEADER WÉBÉRIEN
IMAGE DE SOI
DISTANCE
PROJET
RELATION AVEC PEUPLE
IDÉOLOGIE
LEADERSHIP
individu exceptionnel
en retrait
grande cause
démagogue
rassembleur
hyperprésident
Les deux principaux candidats
François Hollande : le leader syncrétique
32
&·HVWODWKqVHGH0DUFHOGauchet, op. cit.
32 ANTI-LEADER
WÉBÉRIEN
individu normal
GDQVO·DUqQH
propositions
technicien
clivant
collégial
François Hollande est le candidat qui incarne le plus la tension entre le leader wébérien et
O·DQWL-OHDGHU&·HVWOHOHDGHUV\QFUpWLTXHTXLV·HIIRUFHGHUpXQLUWRXWHVOHVTXDOLWpVDXULVTXHGH
ILQLUSDUDSSDUDvWUHFRPPHO· « homme sans qualités »).
François HOLLANDE33
LEADER WÉBÉRIEN
IMAGE DE SOI
DISTANCE
PROJET
RELATION AVEC PEUPLE
IDÉOLOGIE
LEADERSHIP
individu exceptionnel
en retrait
grande cause
démagogue
rassembleur
hyperprésident
ANTI-LEADER
WÉBÉRIEN
individu normal
GDQVO·DUqQH
propositions
technicien
clivant
collégial
/·LPDJHGHVRL O·DPELYDOHQFH
/D FDQGLGDWXUH GH )UDQoRLV +ROODQGH UHVWHUD GDQV O·KLVWRLUH GHV FDPSDJQHV SUpVLGHQWLHOOHV
IUDQoDLVHV FRPPH FHOOH GH O· « homme normal », en tous cas la première en la matière. Pour
DXWDQW OH FDQGLGDW VRFLDOLVWH DXUD FXOWLYp MXVTX·DX ERXW XQH DPELYDOHQFH Irappante. Il se
UHYHQGLTXH GqV O·DQQRQFH GH VD © candidature à la candidature », donc bien avant les primaires,
comme un « homme normal ª'DQVXQHODUJHPHVXUHRQSHXWGLUHTX·LOIDLWGHQpFHVVLWpYHUWX
Le but est de se valoriser par rapport à ses deux concurrents principaux, Dominique StraussKahn et Nicolas Sarkozy, qui sont chacun à leur manière des individus hors-normes: par leur
PRGHGHYLHH[FHVVLIJR€WGHO·DUJHQW© bling-bling », penchant sulfureux chez le premier);; mais
aussi et surtout par lHXU FKDULVPHDORUVTX·RQ VRXOLJQHGHWRXVF{WpVDYHF XQFHUWDLQPpSULV \
compris dans le camp socialiste, le manque de stature de François Hollande, que ce soit du point
GHYXHGHVDFDSDFLWpGHVpGXFWLRQGHO·pOHFWRUDWFRQVLGpUpHFRPPHQXOOHSDUUDSSRUt à celle du
SUpVLGHQWVRUWDQWRXGHVHVTXDOLWpVGHJRXYHUQDQWOHSDWURQGX)0,MRXLVVDQWLFLG·XQSUHVWLJH
LQpJDOpDORUVTXHO·RQUHSURFKHj)UDQoRLV+ROODQGHVRQPDQTXHG·H[SpULHQFHJRXYHUQHPHQWDOH
Le candidat socialiste mise ici sur une coïncidence de sa personnalité avec un nouveau style de
leader, apte à susciter XQ UpIOH[H G·LGHQWLILFDWLRQ HW TXL QH VH SUpVHQWHUDLW SOXV FRPPH OH
« sauveur ªRXO· « homme providentiel », en qui les Français croient de moins en moins.
33
/HVFDUDFWpULVWLTXHVHQJUDVV·DSSOLTXHQWDX[FDQGLGDWV
33 Mais François Hollande VHYHXWDXVVLO·KRPPHGHOD© présidence normale », en fait, du
retour à une présidence ordinaire, ce qui signifie le rétablissement de la dignité et de la hauteur de
OD IRQFWLRQ SUpVLGHQWLHOOH TXH OH SUpVLGHQW VRUWDQW HVW DFFXVp G·DYRLU EDIRXpHV ,O FKHUche ici à
H[SULPHUO·DWWDFKHPHQWSHUVLVWDQWGHV)UDQoDLVjODSUpVLGHQFHG·H[FHSWLRQTXLFRH[LVWHDXULVTXH
GH OD FRQWUDGLFWLRQ DYHF O·DVSLUDWLRQ j XQH SUpVLGHQFH G·LGHQWLILFDWLRQ &H Q·HVW SDV O·LPDJH
G· « homme normal ª VRXV O·DQJOH GX PRGH GH YLH TXi est ici en cause. Tant la présidence
G·LGHQWLILFDWLRQ TXH OD SUpVLGHQFH G·H[FHSWLRQ O·H[LJHQW &·HVW XQH FHUWDLQH WULYLDOLWp TXL V·HVW
attachée à la présidence de la Ve République sous Nicolas Sarkozy, malgré les efforts pour
redresser le tir dans la seconde partie du quinquennat. Pour rehausser la présidence, François
+ROODQGH YD GHYRLU HQ TXHOTXH VRUWH PLPHU OH FKDULVPH TXL OXL PDQTXH ,O V·\ HPSORLHUD HQ
adoptant une posture de grandeur et de supériorité, ou encore de sérénité et de distance, dans
laTXHOOHLODSSDUDvWVRXYHQWJXLQGp&HWWHSRVWXUHPDUTXpHG·DERUGSDUXQHJHVWXHOOHSDUWLFXOLqUH
et parfois assimilée à un « effort de captation du personnage mitterrandien »34, coexiste dès la
primaire avec le « look ª PRGHVWH G·KRPPH QRUPDO GX FDQGLGDW En synthèse, le candidat
VRFLDOLVWH FKHUFKH j OD IRLV j V·DIILFKHU HQ © homme normal » pour une « présidence anormale »
G·LGHQWLILFDWLRQHWHQ© homme hors-normes » pour une « présidence normale ªG·H[FHSWLRQ
De la distance ostentatoire au président-bis
Ce deuxième registre est intimement lié au premier ODIDEULTXHGHO·KRPPHH[FHSWLRQQHOHVW
WULEXWDLUH HQ HIIHW GH O·DIILFKDJH RVWHQWDWRLUH GH OD GLVWDQFH HW GH OD KDXWHXU 6RXV OD 9H
République, le modèle esWVDQVGRXWHLFLOHSUHPLHUWRXUGHO·pOHFWLRQSUpVLGHQWLHOOHGHDYHF
un général de Gaulle refusant délibérément de « V·DEDLVVHU » à faire campagne35. La posture du
retrait, revendiquée par François Hollande, relève ainsi de son effort pour se construire une image
GHSUpVLGHQWLDEOH/HEXWHVWDXVVLGHQHSDVWURSV·H[SRVHUGDQVFH TXLV·DQQRQFHFRPPH XQH
FDPSDJQHDXORQJFRXUV/·HIIRUWGHGLVWDQFHV·H[SULPHVXUWRXWGDQVOHUHIXVGXFDQGLGDWGHUpDJLU
DX[ SURYRFDWLRQV RX DJUHVVLRQV G·DERUG GH 0DUWLne Aubry, sa concurrente principale lors des
primaires, puis de Nicolas Sarkozy, qui ironise en permanence sur sa stature et sa capacité à le
EDWWUHDX[ XUQHV$LQVL ORUVGXGpEDWGHO·HQWUH-deux tours de la primaire, le candidat socialiste
aura cette petLWHSKUDVHTXLHQGLWORQJVXUODJXHUUHG·LPDJHVTX·LOHQWHQGPHQHU© L'autorité, ce
n'est pas l'agressivité ».
La distance est cependant une position difficile à tenir dans une campagne, qui est par définition
un moment de propulsion en avant des candidats. Progressivement, François Hollande tend à
JOLVVHU GDQV O·DUqQH (Q IDLW SOXV TXH G·XQ JOLVVHPHQW LO V·DJLW G·XQ FKDQJHPHQW PDvWULVp GH
VWUDWpJLH TXL HVW XQH DXWUH PDQLqUH SRXU OH SUpVLGHQW YLUWXHO G·DIILUPHU VD FDSDFLWp j GLULJHU OH
pays, en jouant à « coller » au vrai président. Ainsi fait-il entendre sa musique sur tous les sujets,
réagit-il à tous les propos et prises de position de Nicolas Sarkozy, et parfois même le court 34
Françoise Fressoz, Le Monde, 20/02/2012.
35
,OV·HQPRUGUDOHVGRLJWVOHVFRUHREWHQXpWDQWELHQLQIpULHXUjVHVDWWHQWHVHWQHUpLWqUHUDSDVO·HUUHXUDXVHFRQGWRXU
34 circuite-t-il dans son traitement GH O·DFWXDOLWp SDU H[HPSOH HQ pWDQW Oe premier à annoncer
O·LQWHUUXSWLRQGHVDFDPSDJQHDSUqVODWXHULHGH7RXORXVH$ORUVTXHODFDPSDJQHEDWVRQSOHLQ
le candidat socialiste commence aussi à réagir de plus en plus aux attaques du président sortant,
QRWDPPHQW j WUDYHUV O·KXPRXU VRQ DUPH IDYRULWH TX·LO VHPEODLW DYRLU UHOpJXpH GDQV XQ SDVVp
révolu. En fait, il apparaît dans une large mesure que les deux poses alternatives - la distance
KLpUDWLTXH HW O·LPSOLFDWLRQ GDQV OD EDWDLOOH - SOXV TX·DOWHUQpHV FRUUHVSRQGHQW j GHV VWUDWpJLHV
successives de la recherche de présidentialité : du « présidentiable » au « président-bis », en
quelque sorte.
Deux « grandes causes » avec programme
Le candidat socialiste revendique haut et fort son engagement pour une « grande cause ». Il
XWLOLVHjPDLQWHVUHSULVHVO·H[SUHVVLRQ(QIDLWVRQSURMHWV·DYqUHDUWLFXOpDXWRXUGHGHX[JUDQGHV
FDXVHVODMHXQHVVHHWFHTX·LOQRPPHsuscitant de nombreuses polémiques, « le redressement de
la France ª(QYXHGHODUpDOLVDWLRQGHFHVGHX[REMHFWLIVLOSUHQGVRLQG·DUWLFXOHUXQSURJUDPPH
SUpFLVTX·LOGpYRLOHDXSXEOLFHQMDQYLHUTXLWWHjSkWLUHQVXLWHGHFH© carcan » TXLO·HQWUDYHUDYHUV
la fin de la campagne dans sa volonté croissante de réagir aux annonces du candidat Sarkozy.
3RXUELHQVHGpPDUTXHUGHFHGHUQLHULOGpQRQFHO·LPSURYLVDWLRQDXWUDYHUVG·DQQRQFHVDXMRXUOH
jour, de son programme.
Surtout, François Hollande affirme sa « vocation » à servir son pays : comme François
%D\URX HW SRXU UpSRQGUH j OD GpFODUDWLRQ GH 1LFRODV 6DUNR]\ DQQRQoDQW TX·LO TXLWWHUDLW OD
SROLWLTXHDXFDVRLOQHVHUDLWSDVUppOXOHFDQGLGDWVRFLDOLVWHDGRSWHODSRVWXUHZpEpULHQQHGHO·
homme politique vocationnel, qu·XQpFKHFQHGpWRXUQHUDSDVGHO·DPELWLRQGHFRQWLQXHUj±XYUHU
pour le bien public.
Expertise et respect des corps intermédiaires
Le style affiché est celui du technicien, de la compétence pour résoudre les problèmes du
pays. François Hollande cultive très tôt cette image dans le cadre de sa quête de présidentialité,
pour « inspirer confiance » (son leitmotiv HQGpEXWGHFDPSDJQHOXLTXLQ·DMDPDLVpWpPLQLVWUH
HWQRWDPPHQWSRXUV·DIILUPHUSDUUDSSRUWj'RPLQLTXH6WUDXVV-.DKQGRQWO·H[SHUWLVHUHFRQQue
VHPEODLW DWWLUHU OHV VXIIUDJHV GHV )UDQoDLV 3DU DLOOHXUV )UDQoRLV +ROODQGH V·LQVFULW KDXW HW IRUW
contre la tentation populiste de court-FLUFXLWHU OHV FRUSV LQWHUPpGLDLUHV ,O SURSRVH G·LQVFULUH
O·REOLJDWLRQ GH ODFRQFHUWDWLRQ DYHF OHV V\QGLFDWV GDQV la Constitution et se prononce en faveur
G·XQXVDJHH[FHSWLRQQHOGXUpIpUHQGXP,OFKHUFKHLFLjVHGpPDUTXHUGHODFDPSDJQHDX[DFFHQWV
SRSXOLVWHVGH1LFRODV6DUNR]\FHTX·LOUpXVVLWG·DXWDQWPLHX[TX·LOV·HVWIRUJpjODWrWHGX36XQH
UpSXWDWLRQG·KRPPe de la concertation et de la synthèse).
35 « Le rassembleur clivant »
Rassemblement de la gauche contre la droite, rassemblement de tous ceux qui ne veulent plus
GH1LFRODV6DUNR]\OHUDVVHPEOHPHQWHVWELHQOHPRWG·RUGUHGH)UDQoRLV+ROODQGHPDLVLOVe fait
FRQWUHXQHQQHPLDXWUHPHQWGLWLOQ·H[FOXWSDVOHFOLYDJHELHQDXFRQWUDLUHLOSUHQGDSSXLVXUOXL
La référence au clivage gauche-GURLWH FRUUHVSRQG SOXV j O·HQWUpHHQ VFqQH GX FDQGLGDW ORUV GHV
primaires. Son but est alors de se positionner clairement à gauche, alors que Martine Aubry
O·DFFXVHG·rWUHXQVRFLDOLVWH© mou ªWRXUQpYHUVOHFHQWUHPRLQVDSWHTX·HOOH-même à rassembler
O·HQVHPEOH GH OD JDXFKH GHUULqUH VD FDQGLGDWXUH 'XUDQW OD FDPSDJQH FHWWH UpDIILUPDWLRQ GX
clivage gauche-droite cXOPLQHUD GDQV O·HQJDJHPHQW GH )UDQoRLV +ROODQGH j QH SDV SUDWLTXHU
O· « ouverture ª V·LO HVW pOX DXWUHPHQW GLW j QH SDV IDLUH HQWUHU GHV SHUVRQQDOLWpV GH O·RSSRVLWLRQ
GDQV VRQ JRXYHUQHPHQW FRPPH O·DYDLW IDLW 1LFRODV 6DUNR]\ HQ /·H[KRUWDWLRQ DX
rassemblement contre le président sortant a cependant constitué le discours mobilisateur le plus
FRQVWDQW GX FDQGLGDW VRFLDOLVWH GHSXLV VRQ HQWUpHHQ VFqQHFRPPH SRVVLEOH FDQGLGDW MXVTX·j OD
veille du second tour. De toute évidence, il pense « ratisser plus large » sur ce terrain que sur celui
GXUHMHWGHODGURLWH/·LPLWDWLRQJDXOOLHQQHHVWLFLSUHVTXHSDUIDLWH)UDQoRLV+ROODQGHHQappelant
à un large rassemblement anti-sarkozien pour la défense de la République (maître-mot de sa
FDPSDJQHGHO·DYHQLUGHO·HVSRLU«
/DFULWLTXHGHO· « hyperprésidence »
Le discours est ici en revanche sans ambigüité. François Hollande critique
O· « hyperprésidence ªVDUNR]LHQQHHWQHVHODVVHGHUpSpWHUTX·LOQHJRXYHUQHUDSDVVHXOGHPrPH
TX·LOQHIDLWSDVFDPSDJQHVHXO : dès Novembre, il dévoile son équipe de campagne, qui ne cessera
SOXV GH O·DFFRPSDJQHU GDQV VHV GpSODFHPHQWV HW GH O·pSDXOHU GDQV VHV SULVHV GH SRVLWLRQ VXU
O·DFWXDOLWp&HWWHpTXLSHIRUPHjODIRLVXQHVRUWHGHJRXYHUQHPHQW-ombre et de preuve tangible
GHODYRORQWpGXFDQGLGDWVRFLDOLVWHG·LQYHUVHUODWHQGDQFHGHODSUpVLGHQFHIUDQoDLVHjXQH[HUFLce
VROLWDLUHGXSRXYRLUWHQGDQFHTX·LODFFXVH1LFRODV6DUNR]\G·DYRLUSRXVVpjO·H[WUrPH
Nicolas Sarkozy : le leader hybride
/HSUpVLGHQWVRUWDQWHVWDXVVLGDQVOHUHJLVWUHGHO·ambigüité. Mais là où François Hollande
tend à cumuler les attributs du leader webérien et celles de son antagoniste, il réalise plutôt une
figure « hybride » empruntant à chaque modèle certaines de ses caractéristiques.
36 Nicolas SARKOZY
LEADER WÉBÉRIEN
IMAGE DE SOI
DISTANCE
PROJET
RELATION AVEC PEUPLE
IDÉOLOGIE
LEADERSHIP
individu exceptionnel
en retrait
grande cause
démagogue
rassembleur
hyperprésident
ANTI-LEADER
WÉBÉRIEN
individu normal
GDQVO·DUqQH
propositions
technicien
clivant
collégial
/DWHQWDWLYHGHUpFXSpUDWLRQG·XQVW\OHJDXOOLHQ
En 2009, Pascal Perrineau, citant la théorie des deux corps du roi de Kantorowicz, remarquait à
quel point le « corps naturel ª TXL PDUTXH OD SUR[LPLWp G·XQ SUpVLGHQW VXUDFWLI DYDLW HQYDKL OH
« corps politique », hiératique, qui symbolise la distance et la solennité de la République. « Pour
O·LQVWDQW OH SUHPLHU FRUSV O·HPSRUWH VXU OH VHFRQG /D © personne » a envahi la « fonction » et a
perturbé le cérémonial, davantage solennel, auquel la République gaullienne nous avait habitués »,
écrivait-il. Et de rattacher ce phpQRPqQH j O·pYROXWLRQ GHV DWWHQWHV GHV )UDQoDLV YLV-à-vis de la
fonction présidentielle: « Les électeurs hésitent entre un président en pleine « capacité », sachant
PDQLHU O·DXWRULWp HW pYHQWXHOOHPHQW OD GLVWDQFH TXL VLHG j WRXW SRXYRLU VXSUrPH HW XQH DXWre
ILJXUHFHOOHG·XQSUpVLGHQWSOXVSURFKHSOXV© ordinaire », « sans qualités ». Ces deux figures de la
« capacité » et de la « proximité ª VH VRQW DIIURQWpHV HQ HOOHV VRQW WRXMRXUV j O·±XYUH HQ
2009 »36.
Pour autant, dans la deuxième partie de son mandat, Nicolas Sarkozy va tenter de reconstruire
une image présidentielle de « grandeur » et de faire oublier la présidence « décomplexée » des
débuts, marquée par un style informel « jO·DPpULFDLQH ªHWO·H[KLELWLRQGHVDYLHSULYpH2QSHXW
même diUHTX·jSDUWLUGHODQRPLQDWLRQGH)UDQoRLV+ROODQGHLOHQUDMRXWHGDQVFHVW\OHJDXOOLHQ
UpKDELOLWpSRXUWHQWHUG·pFUDVHUOHFDQGLGDWVRFLDOLVWHTX·LOMXJHjO·LQVWDUGHEHDXFRXSG·DXWUHV
déficitaire en stature présidentielle. Son affiche de campagne, qui ne cherche à masquer ni rides ni
cheveux blancs, témoignent de sa maturité et de son expérience (alors que François Hollande se
teint les cheveux) ;; ses costumes, rigoureusement bleu encre, visent à lui conférer une allure
grave ;; ses discours se concluent par la formule « )UDQoDLVHV)UDQoDLVM·DLEHVRLQGHYRXV » suivie
36
Pascal Perrineau, « Nicolas Sarkozy ou le présidentialisme assumé », Le Figaro, 02/06/2009
37 de la Marseillaise, ou par le « aidez-moi » du général de Gaulle ;; et dans sa déclaration de
candidature, il se présente, sur un ton martial, comme le capitaine du navire dans la tempête, le
président-protecteur de la nation, le grand pédagogue qui explique la crise aux Français. Même
ses échecs deviennent matière à une auto-exaltation héroïque : « Ce qui me fascine dans tous les grands
SHUVRQQDJHVGHO·KLVWRLUHF·HVWFHTX·LOVont raté », révèle-t-il sur le ton de la confidence à un journaliste37.
([SORLWDQW O·DYDQWDJH TXH OXL FRQIqUH VD IRQFWLRQ LO VH SRVH HQILQ HQ SUpVLGHQW-acteur contre le
candidat-spectateur que serait François Hollande et cherche à incarner le volontarisme politique.
/DWXHULHGH7RXORXVHELHQTX·KDELOHPHQWH[SORLWpHSDUVRQULYDOVRFLDOLVWHYRLUSOXVKDXWYDOXL
SHUPHWWUHG·DIILUPHUHQFRUHSOXVFHWWHLPDJHHQFHVHQV7RXORXVHPDUTXHPRLQVXQWRXUQDQWTXH
O·DSSURIRQGLVVHPHQWG·XQHVWUDWpJLHGHUHWRXUjune présidence classique.
&HWWHUpFXSpUDWLRQGXP\WKHGXJUDQGKRPPHH[LJHDXVVLO·DIILUPDWLRQG·XQVW\OHGHYLH
plus sobre, registre dans lequel François Hollande apparaît ici plus crédible. Nicolas Sarkozy va
chercher à se faire pardonner les excès des premiers mois de sa présidence, à effacer les stigmates
du « bling bling », ainsi que le souvenir de ses démêlés conjugaux et de sa consolation rapide,
GLJQHV G·XQH VWDU G·+ROO\ZRRG GDQV OHV EUDV GH OD FKDQWHXVH &DUOD %UXQL 'DQV FHWWH QRXYHOOH
posture, OHSUpVLGHQWUHSHQWLUDFRQWHjVHVLQWHUORFXWHXUVO·KLVWRLUHG·XQKRPPHWUDQVIRUPpSDUOH
pouvoir et apaisé par une vie personnelle épanouie. « -·DL FKDQJp » répète-t-LO j O·HQYL FRPPH XQ
acte de contrition. Il reconnaît ses erreurs, les regrette, admet qX·LO HVW IDLOOLEOH IDLW VRQ © mea
culpa » public. Cette insistance à affirmer son nouveau style de vie ressemble encore il est vrai à
XQ pWDODJH GX SULYp /H SUpVLGHQW HQ H[HUFLFH YHUVH GDQV O·LQWLPLVPH ELHQ TX·LO Q·DLOOH SDV DXVVL
loin dans ce sens que FHTX·LODYDLWHQYLVDJpV·LOHVWYUDLTX·XQHSUHPLqUHYHUVLRQGHVRQOLYUHDXUDLW
été jugée trop intime par ses conseillers). De plus, en se posant en homme rangé, aux goûts
simples, menant une vie ordinaire (voire « austère ªG·DSUqVFHUWDLQHVGpFODUDWLRns de Carla Bruni
ou Claude Guéant), QRQVHXOHPHQWLOHQIDLWWURSPDLVLOILQLWDXVVLSDUGUHVVHUOHSRUWUDLWG·XQH
sorte de Monsieur tout le monde, en porte-à-IDX[DYHFO·LPDJHGHJUDQGKRPPHTX·LOFKHUFKHSDU
DLOOHXUVjFRQVWUXLUH,OQ·HQUHVWHSDVPRins que la campagne de Nicolas Sarkozy sera largement
GRPLQpHSDUFHWWHUpFXSpUDWLRQG·XQVW\OHSOXVJDXOOLHQ
/·LPSRVVLEOHGLVWDQFH
La difficulté à incarner ce style a plutôt concerné la distance qui sied au leader wébérien. Celui qui
DYDLW UHYHQGLTXp HW PLV HQ SUDWLTXH SHQGDQW FLQT DQV O·RPQLSUpVHQFH HW O·K\SHUDFWLYLWp
SUpVLGHQWLHOOHV VH GHYDLW LFL G·RSpUHU XQ YLUDJH j GHJUpV 1LFRlas Sarkozy cherche bien à
prendre de la distance, en retardant sa déclaration de candidature pour continuer à apparaître
comme « le président ªFHOXLTXLMRXHGDQVODFRXUGHVJUDQGVHWQHV·DEDLVVHSDVjHQWUHUGDQVOD
lice électorale. Pour autant, il nHSHXWV·HPSrFKHUG·LQWHUYHQLUFRQWLQXHOOHPHQWGDQVODFDPSDJQH
pour critiquer ses adversaires, à commencer par François Hollande, envers qui il se montre
particulièrement agressif et ironique. En outre, comme président, il continue à gouverner
« ostensiblement ª HW j rWUH HQ SUHPLqUH OLJQH GH O·DFWLRQ JRXYHUQHPHQWDOH PrPH V·LO pYRTXH
SDUIRLVVDYRORQWpG·rWUHXQSUpVLGHQWGLIIpUHQWSOXVHQUHWUDLWORUVG·XQVHFRQGPDQGDW : « Je serai
37
cf Le Monde, 27/01/2012 38 un président différent «un président qui aura plus de recul par rapport à l'actualité et qui se
préoccupera des grandes réformes qu'il y a à mener »38.
/·pJUHQDJHGHSURSRVLWLRQVDXMRXUOHMRXU
Nicolas Sarkozy est très loin de la posture du leader vocationnel : point de grande cause à
O·KRUL]RQ HW VXUWRXW LO UpSqWH j TXL YHXW O·HQWHQGUH VRQ LQWHQWLRQ GH TXLWWHU GpILQLWLYHPHQW OD
SROLWLTXHHQFDVG·pFKHF/HSUpVLGHQWVRUWDQWDQQRQFHVRQSURJUDPPHWUqVWDUGLYHPHQWHQDYULO
HWUHYHQGLTXHRXYHUWHPHQWODOLEHUWpGHIDLUHMXVTX·DXERXWGHVSURSRVLWLRQVDXMRXUOHMRXU Il est
GDQV XQH VWUDWpJLH GH PDvWULVH GH O·DJHQGD GHVWLQpH j UHQGUH LQDXGLEOHV OHV FULWLTXHV GH VHV
DGYHUVDLUHVjOHVREOLJHUjVHSRVLWLRQQHUVXUGHVWKqPHVTX·LOFKRLVLWOXL-même et à empêcher la
discussion de son bilan. Bertrand et Missika décrivent bien cette stratégie : « chaque thématique
QRXYHOOHHQVXUJLVVDQWIDLWpFUDQSDUVDSUpVHQFHjFHOOHTXLODSUpFqGH«/HMHXFRQVLVWHjIDLUH
GHO·RXEOL XQPpFDQLVPHFHQWUDOGXPHVVDJHSROLWLTXH «$ORUVSHXWVH GpSOR\HUFHTXLIDLWOD
force de la rhétorique sarkozienne ODVLQFpULWpGHO·LQVWDQW«8QHQRXYHOOHSDVVLRQSROLWLTXH
V·LPSRVH OH FXORW « /H UpVXOWDW GX MHX ORUVTXH FHV UqJOHV VRQW DSSOLTXpHV HVW OD
GpVWUXFWXUDWLRQ GX GpEDW « FH TXL SHUWXUEH OD FRPSUpKHQVLRQ SDU O·RSLQLRQ GHV HQMHux de la
SUpVLGHQWLHOOH«&HFKDRVIDLWGHO·LQFRKpUHQFHXQpOpPHQW-clé de la communication, une arme
SOXW{WTX·XQKDQGLFDS«&HWWHVWUDWpJLHJpQqUHXQHK\SHUYRODWLOLWpGHO·DJHQGDGHODFDPSDJQH
«8QHFDPSDJQHjO·pWDWJD]HX[HQTXHOTXHVRUWH$XULVTXHGHO·H[SORVLRQ ? » 39.
Le « candidat du peuple contre le candidat du système »
De tous les candidats, Nicolas Sarkozy est probablement celui qui a la meilleure
FRQQDLVVDQFHGHVGRVVLHUVFDULODO·DYDQWDJHGHO·H[SpULHQFHJRXYHUQHPHQWDOH0DLVSOutôt que le
U{OHGHO·H[SHUWLOSUpIqUHinterpréter celui du tribun qui exprime les attentes concrètes du peuple
et propose des mesures-choc dictées par le « bon sens », ou le « sens commun » ;; et il évite le
terrain économique, trop technique, pour occuper celui des « valeurs ». Dès octobre, le président
DQQRQFHTX·LOHVWOH© candidat du peuple » contre le « candidat du système », François Hollande,
promu par les élites et les médias40. Il tente ainsi de passer pour le « challenger » du pouvoir en
SODFHHWG·pYLWHUODGLVFXVVLRQVXUVRQELODQ HQG·DXWUes termes, de jouer la rupture, comme en
8QHWDFWLTXHGRQWQRPEUHG·REVHUYDWHXUVVRXOLJQHQWOHFDUDFWqUHSDUDGR[DOHWLQpGLWSRXU
un président-sortant.
Paris Match, 29/03/2012
Denis Bertrand et Jean-Louis Missika, « Prédominante logique du spasme », Le Monde, 13/03/2012
40Le Monde 01/02/2012. Même Carla Bruni devient populiste: « /·DQWLVDUNR]\VPHHVWXQSKpQRPqQHG·pOLWHSDULVLHQQH »
(05/04/2012)
38
39
39 Cette posture populiste revient en force dans la déclaration officielle de candidature du 15
IpYULHU(OOHUpSRQGGHWRXWHpYLGHQFHjXQHWHQWDWLYHSRXUFDSWHUO·pOHFWRUDWGH0DULQH/H3HQ
cette « France du non » que le président sortant ne cessera plus de courtiser. Nicolas Sarkozy va
O·DVVRUWLU G·XQH VWLJPDWLVDWLRQ GHV FRUSV LQWHUPpGLDLUHV HW G·XQH FRQYHUVLRQ DX UpIpUHQGXP /D
UKpWRULTXHGHO·DSSHODXSHXSOHFRQWUHOHVpOLWHVEDWVRQSOHLQ :
« ,O \ D XQH LGpH FHQWUDOH GDQV PRQ SURMHW F·HVW UHGRQQHU OD SDUROH DX SHXSOH IUDQoDLV SDU OH
référendum « ,O \ D EHDXFRXS GH )UDQoDLV TXL RQW OH VHQWLPHQW DX IRQG G·rWUH GpSRVVpGpV GH OHXU
SRXYRLUSDUOHVpOLWHVOHVV\QGLFDWVOHVSDUWLVSROLWLTXHV«FKDTXHIRLVTX·LO\DXUDXQEORFDJHMHIHUDL
trancher le peuple français (..) les grands arbitrages seront tranchés par les Français, pas dans un coin »41
Séduction des électeurs du Front national oblige, le pas est vite franchi du populisme de
YDORULVDWLRQGXSHXSOHDXSRSXOLVPHG·exaltation G·XQSHXSOHSDUWLFXOLHUOH© peuple de France »:
« Je veux être le candidat du peuple de France et non celui G
XQHSHWLWHpOLWH«-HVXLVYHQX parler de la
)UDQFH2QQHSDUOHSDVDVVH]GHOD)UDQFH« Jeune, j'ai aimé la France sans le savoir. (...) J'aimais
la France comme on aime l'air qu'on respire. J'ai mis du temps pour mesurer à quel point la France
UHVWDLWVLYLYDQWHGDQVPRQF±XU«,OQ·\ DSDVXQVHXOFRPEDWTXLVRLWVXSpULHXUjFHOXLTX·RQPqQH
pour son pays. »42
« Être le candidat du peuple ne veut pas dire que je suis comme le peuple »43, prend cependant soin
GHSUpFLVHU1LFRODV6DUNR]\WRXMRXUVLQFHUWDLQHQWUHO·LQWHUSUpWDWLRQGX)UDQoDLVFRPPHOHVDXWUHV
HW FHOOHGHO·LQGLYLGXKRUVGXFRPPXQ HWQHO·HPSrFKHSDVGHGpQRQFHUOHSRSXOLVPH FKH] OHV
autres : ainsi par exemple le PDUV Q·hésite-t-il pas à affirmer que « le degré de populisme et de
démagogie est dépassé » à propos de la baisse des taxes sur le prix de l'essence proposée par le
candidat socialiste.
Le contraste avec François Hollande est pourtant ici on ne peut plus net: le président-candidat
invoque une relation directe avec le peuple par-dessus les corps intermédiaires, tandis que son
adversaire socialiste qualifie les acteurs de terrain de « vecteurs irrésistibles de la victoire ». Ces deux
stratégies opposées reflètent bien sûr les spécificités des parcours politiques des deux hommes,
DLQVL TXH OD UHODWLRQ GLIIpUHQWH TX·HQWUHWLHQQHQW OD GURLWH HW OD JDXFKH DYHF OHV V\QGLFDWV $ FHOD
près, tout de même, que le choix de la démocratie référendaire par Nicolas Sarkozy contre la
GpPRFUDWLH VRFLDOH GH )UDQoRLV +ROODQGH FRQWUHGLW FH TXH OH SUHPLHU DYDLW DIILUPp HW V·pWDLW
HIIRUFp GH PHWWUH HQ SUDWLTXH GXUDQW VRQ PDQGDW $LQVL GDQV VHV Y±X[ GH DYDLW-il fait un
éloge appuyé de la démocratie sociale RX HQFRUH Q·DYDLW-il pas toujours été favorable au
référendum: en 2007 il théorisait même son opposition à ce procédé contre Ségolène Royal,
41
Déclaration de candidature, 15/2/2012.
42
Discours de Marseille, Le Monde 19/02/2012
RMC, 08/03/2012
43
40 érigée en chantre de la démocratie participative, en tenant un discours proche de celui de
François Hollande en 201244.
Un charisme de clivage
« Les notions de droite et de gauche sont dépassées », affirme souvent le président sortant. Au-delà
de quelques figures de style obligées de président-rassembleur, dans des commémorations (par
H[HPSOH FHOOH GH -HDQQH G·$UF RX GHV pYpQHPHQWV FRPme la tuerie de Toulouse, Nicolas
Sarkozy ne renonce pas pour autant à être clivant. Il joue sur deux clivages: le clivage
SHXSOHpOLWHVRQYLHQWGHOHYRLUHWTXRLTX·LOHQGLVHOHFOLYDJHJDXFKHGURLWHHQVHpositionnant
nettement à droite à partir de sa déclaration de candidature, dans le but évident de séduire
O·pOHFWRUDW GX )URQW 1DWLRQDO © sur le terrain des valeurs » revendique-t-il). Enfin le 12 avril, dans
O·pPLVVLRQ© Des paroles et des actes », le président-FDQGLGDWODQFHXQDSSHOjO· « union nationale »
contre « Hollande-Joly-Mélenchon ». Malgré son effort pour récupérer un style gaullien, Nicolas
Sarkozy adopte donc un discours très clivant, qui perpétue une posture plutôt caractéristique des
successeurs de de Gaulle, substituant un « charisme de clivage » au « charisme de
rassemblement ».
/· « hyperprésident »
1LFRODV6DUNR]\pYRTXHSDUIRLVRQO·DGLWVDYRORQWpGHVHWHQLUSOXVHQUHWUDLWORUVG·XQ
second mandat. Ce qui est une manière de rehausser son personnage, en renonçant à être le
SUpVLGHQW TXL GpFLGH WRXW VXU WRXW PDLV QH YD SDV MXVTX·j XQH UHPLVH HQ FDXVH H[SOLFLWH GH
O·K\SHUSUpVLGHQFH $X FRQWUDLUH FHOOH-ci paraît plutôt confortée par la critique des corps
intermédiaires à laquelle se livre le président sortant, balayant ce faisant toute idée de collégialité
RX GH FRQFHUWDWLRQ GDQV O·H[HUFLFH GX SRXYRLU /D FRQFHQWUDWLRQ GHV SRXYRLUV HQWUH OHV PDLQV
G·XQFKHIHVWHQHIIHWFRQVXEVWDQWLHOOHDXSRSXOLVPH
Les quatre principaux « challengers »
Marine Le Pen : le leader plébiVFLWDLUHG·H[WUrPH-droite
44
cf Le Monde 16/02/2012 : « Quand Sarkozy théorisait son opposition au référendum ».
41 La candidate du Front National affiche un style qui est une sorte de caricature de celui de
1LFRODV6DUNR]\QRWDPPHQWVXUOHYHUVDQWGHODGpPDJRJLH$UPpHG·XQSURMHWGpWDLOOpDUWLFXOp
DXWRXU G·XQH JUDQGH FDXVH © la priorité nationale ª WpPRLJQDQW G·XQ HIIRUW SURJUDPPDWLTXH
largement supérieur à celui réalisé par son père dans les campagnes précédentes, elle peut sembler
SOXVSURFKHTXHOHSUpVLGHQWVRUWDQWGHODILJXUHGXOHDGHUZHEpULHQTXLVHFRQWHQWHRQO·DYXGH
propositions au jour le jour). Mais elle étire cette figure vers un plébiscitarisme aux accents
DXWRULWDLUHVHWV·HQpORLJQHUpVROXPHQWGHSDUVRQSRVLWLRQQHPHQW© GDQVO·DUqQH », à la recherche
G·XQHIRUWHFRXYHUWXUHPpGLDWLTXHDLQVLTXHVDWHQGDQFHjVWLJPDWLVHUO·DGYHUVDLUHjUHERXUVGH
tout discours rassembleur et de pacification .
Marine LE PEN
LEADER WÉBÉRIEN
IMAGE DE SOI
DISTANCE
PROJET
RELATION AVEC PEUPLE
IDÉOLOGIE
LEADERSHIP
individu exceptionnel
en retrait
grande cause
démagogue
rassembleur
hyperprésident
ANTI-LEADER
WÉBÉRIEN
individu normal
GDQVO·DUqQH
propositions
technicien
clivant
collégial
6·DJLVVDQWGHO·LPDJHTX·HOOHV·HIIRUFHGHGRQQHUG·HOOH-même, on pourrait dire de Marine
/H3HQTX·HOOHMRXHVXUGHX[WDEOHDX[ : là où son pqUHFKRLVLVVDLWVDQVpWDWVG·kPHODSRVWXUHYLULOH
du leader charismatique, elle exploite sa féminité dans sa revendication de normalité, de proximité
avec les gens, ou encore pour rassurer et apparaître plus modérée. Mais la candidate du Front
QDWLRQDOQ·est jamais autant elle-même que dans le rôle du chef adulé par ses troupes, déclamant
DYHFHPSKDVHVXUOHWKqPHGHO·DSSHOVROHQQHODX[GpoXVGHWRXVERUGVRXGHO·pYRFDWLRQGH© la
France éternelle ª(QILQGHFRPSWHF·HVWFHWWHILJXUHWRQLWUXDQWHGXgrand leader autoproclamé,
WDLOOpSRXUO·K\SHUSUpVLGHQFHTXLGRPLQH6HXOHjRVHUVHTXDOLILHUGH© candidate populiste », se
UHYHQGLTXDQWFRPPHO·XQLTXHFDQGLGDWHDQWL-système, protectrice du petit peuple contre les élites
FRUURPSXHV HW SURPRWULFH G·XQH République référendaire, elle se situe enfin clairement dans le
FDPS GH OD GpPDJRJLH &H TXL QH O·HPSrFKH SDV GH FKHUFKHU DXVVL j DIILUPHU VD FDSDFLWp j
JRXYHUQHUHWGHWURTXHUSDUIRLVVHVKDELWVGHGpPDJRJXHFRQWUHFHX[GHO·H[SHUW$LQVLIDLW-elle le
choix de quitter le terrain purement sécuritaire et xénophobe pour affronter les sujets
pFRQRPLTXHVVRUWLH GHO·HXUR ;; et dans son livre, « Pour que vive la France », elle multiplie les
SDJHV DULGHV UHPSOLHV GH GRQQpHV pFRQRPLTXHV&RPPH SRXU O·LPDJH TX·HOle cherche à donner
G·HOOH 0DULQH /H 3HQ HVW GRQF LFL GDQV XQH FHUWDLQH GXDOLWp PrPH VL OD GpPDJRJLH UHVWH VRQ
habitat préféré.
42 Jean-Luc Mélenchon OHOHDGHUSOpELVFLWDLUHG·H[WUrPH-gauche
Le parallélisme des styles du candidat du Front de gauche et de la candidate du Front
national a été souvent souligné, à juste titre, durant cette campagne. On retrouve chez les deux
candidats « frontistes », du reste en concurrence flagrante pour capter un électorat populaire tenté
par les extrêmes, la même grandiloquence: grand orateur, à la voix de stentor, personnage haut en
couleur, orgueilleux, impérieux, passionné, solennel, souvent gaullien, se référant aux grandes
ILJXUHV GH O·KLVWRLUH GpWHVWDQW OHV pOLWHV PDLV UpYpUDQW OHV JUDQGV KRPPHV ILQLVVDQW VHV Giscours
SDUO·,QWHUQDWLRQDOHSXLVOD0DUVHLOODLVHLURQLVDQWVXUOHPDQTXHGHVWDWXUHGHVDXWUHVFDQGLGDWVHQ
particulier François Hollande, traité de « capitaine pédalo dans la tempête») : tel est en effet JeanLuc Mélenchon. En même temps, il interprète parfois, comme Marine Le Pen, la normalité, par
H[HPSOHGDQVFHWWHVpULHZHEGRQWLOHVWOHKpURVHWRLOFKHUFKHjGRQQHUO·LPDJHG·XQ candidat
DFFHVVLEOH HQWRXUp GH JHQV RUGLQDLUHV (W LO Q·HVWSDV KDXWDLQ PDLV SOXW{WGDQV OH UHJLVWUH GH OD
familiarLWpDYHFVHVLQWHUORFXWHXUV&·HVWWRXWHIRLVODSRVWXUHGXOHDGHUFKDULVPDWLTXHTXLGRPLQH
nettement.
Jean-Luc MÉLENCHON
LEADER WÉBÉRIEN
IMAGE DE SOI
DISTANCE
PROJET
RELATION AVEC PEUPLE
IDÉOLOGIE
LEADERSHIP
individu exceptionnel
en retrait
grande cause
démagogue
rassembleur
hyperprésident
ANTI-LEADER
WÉBÉRIEN
individu normal
GDQVO·DUqQH
propositions
technicien
clivant
collégial
Les deux aspirants à la présidence de la République ne diffèrent vraiment que par leurs
idéologies, encore que celles-FLQHVRLHQWSDVWRWDOHPHQWGpQXpHVGHSRLQWVGHFRQWDFWV·DJLVVDQW
de deux extrémismes j O·LQWHQWLRQ GHV PrPHV FRXFKHV VRFLDOHV HW SDU leur conception du
leadership présidentiel, ambiguë chez Jean-Luc Mélenchon : campé dans la posture du leader
SOpELVFLWDLUH VH ODLVVDQW SDUIRLV DOOHU MXVTX·à vanter les mérites de certains « leaders massimo »
G·$PpULTXH/DWLQHOHFDQGLGDWGX)URQWGHJauche Q·HQFULWLTXHSDVPRLQVle « césarisme » de la
Ve République, taxé de ridicule, dépassé, antidémocratique, et préconise le passage à une VIe
5pSXEOLTXHTXLVHUDLWXQHVRUWHGHUpJLPHG·DVVHPEOpH3DUDLOOHXUVELHQTXHV·HQSUHQDQWFRPPH
Marine Le Pen, aux élites, Jean-Luc Mélenchon Q·HVW SDV SRXU DXWDQW KRVWLOH DX[ FRUSV
LQWHUPpGLDLUHV (Q VD TXDOLWp G·H[-WURVWN\VWH HW G·H[-socialiste, il croit au parti, et surtout aux
syndicats, cultivant des rapports privilégiés avec certaines figures du syndicalisme qui se
43 retrouvent au sein du « Front des luttes » (la structure de campagne du candidat). (QILQ V·LO
revendique un projet global articulé autour de grands enjeux, il ne prend pas autant que la
candidate du Front national la peine de décliner ce projet en mesures concrètes, et ironise sur les
SURSRVLWLRQV TXRWLGLHQQHV GH 1LFRODV 6DUNR]\ GH PrPH TX·LO WRXUQH HQ GpULVLRQ OD © dérive
techno » de la campagne et les experts en tous genres (agences de notation, bureaucrates
EUX[HOORLV«MXVTX·DXMRXUQDOLVWH)UDQoRLV/HQJOHWHWVHV© petits schémas ªGDQVO·pPLVVLRQ« Des
paroles et des actes »45), poussant les autres candidats à abandonner progressivement chiffres et
tableaux pour aller, comme lui, communier avec le peuple46&HTXLQHO·HPSrFKHSDVjO·RFFDVLRQ
de tomber sa cape de tribun SRSXODLUHSRXUDSSDUDvWUHDYHFO·KDELWpWURLWGHO·H[SHUWGRQQDQW des
FRQIpUHQFHV VXU O·pFRQRPLH OD GpIHQVH O·HQYLURQQHPHQW OH QXFOpDLUH -DPDLV QH VHPEOH-t-il
DXWDQW j VRQ DLVH G·DLOOHXUV TXH TXDQG LO FXPXOH OH 0pOHQFKRQ SRSXOLVWH HW OH 0pOHQFKRQ
tecKQLFLHQ SDU H[HPSOH ORUVTX·LO UpFODPH XQ UpIpUHQGXP VXU OH QXFOpDLUH HQ VH SRVDQW HQ
spécialiste de la question.
Comme Marine Le Pen, Jean-/XF0pOHQFKRQFXPXOHGRQFQRPEUHG·DWWULEXWVGXOHDGHU
wébérien et ne déroge que sur deux points G·XQHSDUWVDforte implication dans la campagne et
XQH YpULWDEOH RPQLSUpVHQFH PpGLDWLTXH /H FDQGLGDW G·H[WUrPH-gauche est dans le coup
permanent et le « coup pour coup ªDXWUDYHUVG·XQHVWUDWpJLHG·DWWDTXHHWGHGpIHQVHMXELODWRLUH
'·DXWUH SDUW XQ GLVFRXUV G·XQH Einarité absolue, calé sur les clivages gauche/droite, pro-/antiSarkozy et surtout le clivage peuple/élites, qui montre les limites de sa capacité à incarner un
véritable « charisme de rassemblement ».
François Bayrou : le leader « wébéro-gaullien »
De tous les candidats, François Bayrou est probablement le seul qui interprète sans états
G·kPHXQSHUVRQQDJH© wébéro-gaullien ªVDQVYHUVHUFRPPHVHVDGYHUVDLUHVGDQVO·DPELYDOHQFH
François BAYROU
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Émission du 12/04/2012.
9RLUVXUFHSRLQWO·DUWLFOHGH)UDQoRLVH)UHVVR]©/
HIIHW0pOHQFKRQªLe Monde, 06/04/2012 )
44 ANTI-LEADER
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Ainsi le candidat centriste ne se décline-t-il pas du tout en « homme normal ª,OQ·KpVLWH
SDVjVHGpSHLQGUHFRPPHFHOXLTXLVDLWTXLDFRPSULVDYDQWOHVDXWUHVTXLDOHVHQVGHO·(WDWHWOD
stature présidentielle les plus élevés;; au risque de paraître prétentieux, ou paternaliste. Sa posture
HPSUXQWHFODLUHPHQWDXIRQGDWHXUGHOD9H5pSXEOLTXHTX·LOFLWHDERQGDPPHQW,OXVHHWDEXVH
du répertoire du « moi, ou le chaos » en se présentant comme le seul recours de la nation. Il en
appelle aux Français, aX UDVVHPEOHPHQW j O·XQLWp QDWLRQDOH j OD GpIHQVH GH OD 5pSXEOLTXH HW
manie volontiers la métaphore militaire (« vaincre la guerre », « résister »), ou de la crise (« Etat
G·XUJHQFH », titre de son ouvrage paru en 2011). Il soigne une image de distance, de hauteur, de
UHWUDLWORLQGHODPrOpHGHVWLQpHjFRQWUDVWHUDYHFO· « hyperprésence » du président en exercice. Il
UHYHQGLTXHXQH JUDQGHFDXVHXQSURMHWXQFDSGRQWLO Q·HQWHQGSDVGpYLHUG·XQPLOOLPqWUHHW
UHIXVHG·HQWUHUWURSGDQVOHGpWDLOGHVHVSURSRVLWLRQVGHPrPHTX·LOFULWLTXHOHVDQQRQFHVWURS
WHLQWpHVG·DFWXDOLWpHWOHVUpDFWLRQVjFKDXGGHVHVDGYHUVDLUHVFRPPHODGpFLVLRQGHVXVSHQGUHOD
FDPSDJQH DSUqV OD WXHULH GH 7RXORXVH ,O QH TXLWWHUD SDV OD SROLWLTXH HQ FDV G·pFKHF pFXHLO
infinLWpVLPDO VXU OH ORQJ FKHPLQ TX·LO SDUFRXUW DX VHUYLFH GH VRQ SD\V $LQVL V·DIILUPH-t-il en
politicien vocationnel, par opposition au « politicien épris de puissance ».
6·DJLVVDQWGHVDUHODWLRQDYHFOHSHXSOH)UDQoRLV%D\URXWHQWHHQUHYDQFKHGHMRXHUsur les
deux tableaux en revendiquant une sorte de populisme «raisonnable» : il est le candidat antisystème «modéré ª TXL QH V·HQ SUHQG SDV DX[ FRUSV LQWHUPpGLDLUHV IRQGDPHQWDX[ j VHV \HX[
mais seulement à « certaines élites qui ne font pas correctement leur travail ». Il revendique le droit de
prononcer le mot « peuple » sans être taxé de « populisme », de parler au nom des « petits, des
obscurs, des sans-grade » (citant Edmond Rostand), et dénonce le « gouffre entre le peuple et ceux
qui sont censés le représenter ». Enfin il ironise sur le « techno-politico-blabla » de François Hollande
et évite lui-PrPH G·rWUH WURS WHFKQLTXH PrPH V·LO SUHQG YRORQWLHUV OH WRQ GX SURIHVVHXU GX
VDYDQW SpGDJRJXH FKHUFKDQW DLQVL j DIILUPHU VD FUpGLELOLWp HQ WDQW TX·DVpirant aux plus hautes
fonctions gouvernantes.
Le candidat centriste est aussi de tous les candidats celui qui a le discours le moins clivant.
Il apparaît comme le plus crédible dans sa capacité à ressusciter une sorte de « charisme de
rassemblement ». Cherchant à se situer au-delà des clivages, il ne cesse de répéter que
O·DIIURQWHPHQWHQWUHODJDXFKHHWODGURLWHHVWGpSDVVpHWVXUWRXWFRQVWLWXHODSODLHGHODSROLWLTXH
IUDQoDLVH6·LOpYRTXHHQFUHX[XQFOLYDJHF·HVWFHOXLTXLRSSRVH OHVPRGpUpV de tous bords, de
JDXFKH FRPPH GH GURLWH TX·LO YHXW UDVVHPEOHU DX[ H[WUrPHV TXH YHXW UDVVHPEOHU 0DULQH /H
3HQ0DLVVRQGLVFRXUVHVWFRPSOqWHPHQWD[pVXUOHUDVVHPEOHPHQWO·XQLWpQDWLRQDOH(« une France
unie, rien ne lui résiste »), la réprobation de ceux qui attisent les tensions. La pose gaullienne « audessus des partis ª DX QRP GH OD UHFKHUFKH GH O·LQWpUrW JpQpUDO HVW FRPSOqWHPHQW DVVXPpH HW
soulignée dans le choix de ne pas se présenter comme le candidat du MODEM (dont le logo
Q·DSSDUDvWSDVVur les affiches de campagne)
45 De même François Bayrou développe une conception de la fonction présidentielle héritée
du général de Gaulle, avec « un président qui décide mais ne gouverne pas ». Il a toujours été dans la
FULWLTXHGHO·K\SHUSUpVLGHQFHVDUNR]LHQQHjODTXHOOHLOFRQVDFUHXQOLYUHHQAbus de pouvoir ).
Au-delà, il dénonce la concentration des pouvoirs au niveau local et régional au profit des
socialistes (« la privilégiature socialiste »RXUpVXOWDQWGXPRQRSROH GX36HWGH O·803GDQVODYLH
politique («la Sarkhollandisation du débat politique »HWVHIDLWO·DYRFDWGHUpIRUPHVTXLLQVWLOOHUDLHQW
une dose majeure de pluralisme dans le système politique français. Il propose un « nouveau pacte
démocratique »VXUOHTXHOOHV)UDQoDLVDXURQWjVHSURQRQFHUSDUUpIpUHQGXPOHMXLQV·LOHVWpOX
DQWLFLSDQWO·DEVHQFHGHPDMRULWpSDUOHPHQWDLUHOHVRXWHQDQWGDQVFHWWHK\SRWKqVH'pIHQVHXUGHV
FRUSV LQWHUPpGLDLUHV LO Q·HVW GRQF SDV QRQ SOXV KRVWLOH j XQ XVDJH SRQctuel de la démocratie
directe.
Eva Joly O· « anti-leader wébérien » ?
Eva Joly représente enfin la figure qui de plus en plus concurrence le leader wébérien
dans le paysage politique français : celle du leader dédramatisé, démystifié, très proche au final
G·XQSUHPLHUPLQLVWUHGHVGpPRFUDWLHVSDUOHPHQWDLUHVYRLVLQHVWHOXQH0HUNHOHQ$OOHPDJQHRX
XQ5DMR\HQ(VSDJQH/DFDQGLGDWHG·(XURSH(FRORJLH- Les Verts (EE-LV) joue beaucoup de ce
profil « normalisé ª HW Q·KpVLWH SDV j UDLOOHU OD FDPSDJQH GHs « grands » candidats, marquée du
« sceau du sauveur suprême ». Ce qui, notons-le au passage, ne semble pas constituer un atout
DX[\HX[GHVpOHFWHXUVTXLVRQWG·DSUqV la troisième vague « Présidoscopie ªGHO·,)23MDQYLHU
2011), 91% à la juger « dépourvue de stature présidentielle ».
Eva JOLY
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Ainsi Eva Joly cumule-t-HOOHWRXWHVOHVFDUDFWpULVWLTXHVGHO·© anti-leader » dans le tableau
ci-dessus. Elle évite toute mise en scène charismatique, ou gonflement de la personnalité, ce
TX·XQPLOLWDQWUpVXPHDLQVLORUVG·XQPHHWLQJj5RXEDL[ : « Eva Joly n'est pas une oratrice, mais je me
retrouve dans son message. A quoi bon les trémolos et les allures de tribuns que prennent les autres candidats ? 46 Elle a parlé d'une manière posée, elle a dit l'essentiel, enfin un discours naturel ! »47. La candidate écologiste
préfère « jouer » la sincérité et la simplicité. Le titre de son livre, Sans tricher, est on ne peut plus
explicite. « Eva ne mime personne, elle reste elle-même », souligne-t-RQVRXYHQWDXWRXUG·HOOH&HTXLQH
O·HPSrFKHSDVGHVRLJQHUVRQLPDJHI€W-HOOHGHO·DXWKHQWLFLWpHWPrPHGHFKHUFKHUjODFRUULJHU :
mais toujours dans le sens de la « normalité ª (YD -RO\ YHXW V· « humaniser », afficher un
personnage en roQGHXUDLPDQWOHVSODLVLUVGHODYLHV\PSDHWGpFRQWUDFWpORLQGHO·LPDJHGH© la
MXJHHQDFLHUWUHPSpGpEDUTXDQWFKH]OHVSXLVVDQWVjO
DXEHªTXHOHV)UDQoDLVRQWG·HOOH 48. « On ne
me connaît pas : je suis rigolote et bonne vivante», confie-t-elle à un journaliste dans le train Paris0DUVHLOOH ORUV GH O·XQ GH VHV GpSODFHPHQWV HQ SURYLQFH49. Sa revendication de naturel et de
proximité avec les Français exclut toute GLVWDQFHIHLQWHTXLYLVHUDLWjO·LQVWDOOHUVXUXQTXHOFRQTXH
Olympe : ainsi est-elle résoluPHQWGDQVO·DUqQHpOHFWRUDOHHWQ·KpVLWH-t-elle pas à répondre au coup
par coup aux attaques ou propos de ses adversaires. Sur le plan programmatique, elle privilégie les
SURSRVLWLRQV FRQFUqWHV HW RQ OXL UHSURFKHUD GH PDQTXHU G·XQH OLJQH GLUHFWULFH IpGpUatrice, et
PrPHG·HQWUHWHQLUXQHFHUWDLQHFRQIXVLRQLGpRORJLTXHUHIOpWDQWODGXDOLWpLQWULQVqTXHG·((-LV),
RXHQFRUHGHQHFHVVHUG·RVFLOOHUHQWUHVHVGHX[JUDQGVWKqPHVGHFDPSDJQHODPRUDOLVDWLRQGHOD
vie politique et la défense de la planète, sans jamais réussir à les fusionner dans une vision globale.
6·DJLVVDQW GH VD UHODWLRQ DYHF OH SHXSOH OHV UpWLFHQFHV DIILFKpHV j O·pJDUG GX UpIpUHQGXP © Par
tradition, nous, les écologistes, sommes très réticents vis-à-vis de la voie référendaire »50), et la parole
systématiquement donnée aux associations et intermédiaires de la société civile (révélant une
FRQFHSWLRQ WUqV FROOpJLDOH GH O·H[HUFLFH GX SRXYRLU WpPRLJQHQW GH O·pORLJQHPHQW GH WRXWH
tentation populiste de la candidate. « Son refus de la démagogie plaît, car les gens comprennent qu'elle, au
moins, ne va pas les tromper »DVVXUHO
HXURGpSXWp<DQQLFN-DGRW&HTXLQHO·HPSrFKHSDVGHFXOWLYHU
une certaine proximité avec le peuple, alternant « la compassion naturelle envers les plus faibles,
qui s'exprime sur un mode affectif et intimiste lors d'apartés, et des moments de très grande
technicité », que sa formation de juriste et la volonté de conquérir une crédibilité
gouvernementale aiguisent ultérieurement51 (QILQ ORLQ G·HQ DSSHOHU j GHV ILJXUHV GH
UDVVHPEOHPHQWLPSUREDEOHVOHGLVFRXUVGHO·H[-MXJHG·LQVWUXFWLRQV·HVWFODLUHPHQWLQVLQXpGDQVOH
clivage gauche-GURLWHHWODWHQGDQFHVRXYHQWDFFXVDWULFHGHVHVSURSRVO·DUpVROXPHQWpORLJQpHGH
WRXWH SRVWXUH GH GpSDVVHPHQW GHV FRQIOLWV RX G·DSDLVHPHQW GDQV OH VW\OH SDU H[HPSOH G·XQ
François Bayrou.
Conclusion : A la croisée de deux crises
La campagne électorale 2012 illustre une crise de la fonction présidentielle française. La
présidence « wébérienne » forgée par de Gaulle se caractérisait par un cumul en la personne du
FKHI GH O·(WDW GH OD IRQFWLRQ KLpUDWLTXH LQFDUQDWLRQ VROHQQHOOH GH OD QDWLRQ HW GH OD IRQFWLRQ
JRXYHUQDQWH DYHF XQ SUHPLHU PLQLVWUH FDQWRQQp GDQV XQ U{OH G·H[pFXWDQW Oj R OHV DXWUHV
démocraties connaissent une dissociation des deux fonctions, incarnées respectivement par le
FKHI GH O·(WDW HW OH 3UHPLHU PLQLVWUH UpJLPHV SDUOHPHQWDLUHV RX O·DEVHQFH G·XQH YpULWDEOH
fonction hiératique (régime présidentiel). Cette « exception française », parfois assimilée à un Cité dans Le Monde, 12/02/2012
Le Monde, 09/09/2011
49 07/09/2011
50 Citée dans Le Monde du 11/02/2012
51 Le Monde, 09/10/2011
47
48
47 reliquat de la fonFWLRQ UR\DOH HVW DXMRXUG·KXL EDWWXH HQ brèche par une remise en cause de la
fonction hiératique du président. Bien que restant très ambivalents sur la question, les Français
paraissent de plus en plus tentés par une présidence « dédramatisée », limitée à la fonction
gouvernante, dont le modèle réalisé le plus proche serait le président américain. Le président
EDWWX HQ PDL DYDLW WHQWp PDODGURLWHPHQW G·LQFDUQHU FH QRXYHDX VW\OH SHXW-être en partie pour
répondre aux attentes des Français, et en partie poussé par la logique du quinquennat. Mais il
reviendra à une conception plus classique de la présidence dans la deuxième phase de son mandat
HW DGRSWHUD GXUDQW OD FDPSDJQH XQH SRVWXUH TXH O·RQ D TXDOLILpH LFL G· « hybride », empruntant
certains traits au leadeU ZpEpULHQ HW G·DXWUHV j VRQ LPDJH LQYHUVpH WDQGLV TXH VRQ SULQFLSDO
FRQFXUUHQWWHQWDLWSOXW{WGHFXPXOHUOHVDWWULEXWVGHO·XQHWO·DXWUHPRGqOHV
Marquée par une profonde ambivalence du style des deux principaux candidats, la
campagne présidentielle 2012 est donc le parfait reflet de la tension entre ces deux modèles de
OHDGHUVKLSTXLV·HVWLQVLQXpHGDQVODYLHSROLWLTXHIUDQoDLVH ;; de même peut-être que le résultat de
O·pOHFWLRQDYHFODYLFWRLUHGX© leader syncrétique », ce qui supposerait toutefois ici pour être vrai
TXH OH VW\OH O·DLW HPSRUWp VXU OHV DXWUHV FRQVLGpUDWLRQV FRPPH OH SURJUDPPH O·LGpRORJLH RX OH
rejet du président sortant, dans le choix des électeurs. Mais la campagne française illustre une
crise du leadership qui va bien au-delà du seul contexte français, aussi particulier soit-il. Le
PRGqOHGHO· « anti-leader wébérien » progresse en effet dans toutes les démocraties, la France se
GLVWLQJXDQWVHXOHPHQWSDUXQHUpVLOLHQFHPDMHXUHGXOHDGHUZpEpULHQjO·RULJLQHG·XQHSOXVIRUWH
ambivalence des aspirations. /·DUULYpH DX SRXYRLU GH OHDGHUV WHOV TXH =DSDWHUR HW 5DMR\ HQ
Espagne, Merkel en Allemagne, Monti en Italie, ou même Cameron en Angleterre, après
Gonzales, Aznar, Schroeder, Berlusconi ou Blair, a ainsi marqué la relève des leaders
charismatiques, ou assimilés, par des leaders répondant beaucoup plus au profil de O· « homme
normal » (ou de la « femme normale »), même si là encore il convient de ne pas surestimer
O·LPSRUWDQFH GX VW\OH GDQV OD YLFWRLUH GH FHV SHUVRQQDOLWpV 6L O·DIIDLblissement du mythe du
sauveur paraît une explication valide de la remise en cause de la « SUpVLGHQFH G·H[FHSWLRQ » en
France52, on peut toutefois dénombrer plusieurs explications communes aux démocraties de cette
évolution du style de leadership : une explLFDWLRQ FXOWXUHOOH G·DERUG UHQYR\DQW j OD PDWXULWp
démocratique des citoyens et aux valeurs post-PDWpULDOLVWHV GH UHIXV GH O·DXWRULWp HW
G·LGHQWLILFDWLRQHQWUHOHVJRXYHUQDQWVHWOHVJRXYHUQpV ;; et une conscience, ensuite, de la difficulté
à perdurer du modèle de leadership wébérien dans le contexte post-moderne de la gouvernance.
Ainsi cette demande de leaders compétents au profil bas, sérieux et honnêtes, marque-t-elle peutrWUH OH GpEXW G·XQH UpFRQFLOLDWLRQ GH OD GpPRFUDWLH DYHF O·H[SHUWLVH H[SHUWV pOXV HW O·DSSDULWLRQ
G·XQ© post-populisme ªjO·KRUL]RQGHVGpPRFUDWLHV© matures », même si le populisme imprègne
encore fortement la vie politique de ces pays, comme en témoigne la dernière campagne
présidentielle française. Mais il y a peut-rWUHO·DPRUFHG·XQYLUDJH
52
Cf Jean Garrigues, op. cit.
48