La vie après la mort v5 - Eglise Orthodoxe St. Silouane – St. Martin

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La vie après la mort v5 - Eglise Orthodoxe St. Silouane – St. Martin
1
La vie après la mort est un sujet délicat, car nous ne possédons pas de témoignage de morts et
qu’il existe la possibilité de fausses apparitions - éventuellement dues au diable, mais aussi à
différentes maladies.1
Toutefois, « le silence gêné de théologiens chrétiens complexés et honteux face au
matérialisme et au scientisme modernes qui prônent, en pensant faire bonne figure devant les
agnostiques, la ‘’démythologisation’’ au nom d’une foi qui se veut pure (mais ne parvient le
plus souvent qu’à être abstraite et vide), ne peut que contribuer à éloigner les hommes des
églises et à faire les beaux jours de sectes ou de religions qui ne craignent pas, quant à elles,
d’afficher leurs croyances.
Car, qu’on le veuille ou non, les réponses apportées par les religions à la question de la mort
ont toujours tenu une part importante dans les motivations de la croyance religieuse, non
seulement parce que les hommes cherchent dans la religion une assurance et une consolation
face à la perspective de la mort, mais parce que la mort constitue sans doute le principal
problème posé à la vie humaine et que de la solution donnée à ce problème dépend
précisément le sens de l’existence. 2»
L’Eglise orthodoxe possède justement une vraie théologie sur ce sujet, complète et explicite –
malheureusement insuffisamment connue. Le livre de Jean-Claude Larchet comble ce manque
par un bel exposé des positions orthodoxes3
1. La mort : que se passe-t-il ?................................................................................................. 2
1.1. Le corps et l’âme ............................................................................................................. 2
1.2. Les moments de la mort .................................................................................................. 3
1.3. Le Jugement dernier ........................................................................................................ 6
1.4. Le Purgatoire des latins ................................................................................................... 7
2. La prière pour les morts ...................................................................................................... 8
2.1. L’état des morts ............................................................................................................... 8
2.2. Les temps de prière ......................................................................................................... 9
2.3. Une relation entre les morts et les vivants....................................................................... 9
3. Dieu de pardon et Juge ? ................................................................................................... 10
4. Perspectives sur le Ciel ...................................................................................................... 12
1
Cf. Larchet, p. 8.
Idem, p. 10.
3
La vie après mort selon la tradition orthodoxe, Cerf, (Théologies), Paris, 2004.
2
2
1. La mort : que se passe-t-il ?
Depuis la Résurrection du Christ, la mort physique continue bien sûr d’exister, mais, si elle se
manifeste encore physiquement, « elle a cessé d’être un anéantissement pour devenir un
repos4». Il faut bien comprendre la notion de mort : la mort spirituelle et psychique est
absence de Dieu, vide et désespoir. Elle s’est introduite dans l’homme suite au péché originel,
quand l’homme s’est détourné délibérément de Dieu. La mort physique n’est qu’une
conséquence logique de la mort psychique et spirituelle. Par le baptême nous ressuscitons et
recevons la Vie. Cependant cela ne s’exprime pas encore pleinement car il faut que l’homme
collabore à ce don, et le nouveau corps physique est et sera associé à cet être nouveau libéré
du mal et de la mort.
1.1. Le corps et l’âme
« L’âme, [une fois] séparée du corps, continue à exister et à vivre : elle est immortelle5. La
mort entendue au sens de réalité accomplie est donc seulement la mort du corps. Toutefois,
l’âme, privée du corps, se trouve aussi privée de ses facultés relatives à la vie du corps et à ses
relations avec lui. » Larchet fait un parallèle avec l’enfant à naître : l’âme est toute entière
présente en lui, avec toutes ses puissances mais le corps n’est pas suffisamment développé
pour lui permettre de les exercer.6
L’âme, seule, se trouve donc incapable d’encore agir. D’où la doctrine orthodoxe qui insiste
sur le fait que l’âme reste dans l’état où elle était au moment de sa mort (contrairement à la
doctrine catholique selon laquelle elle peut encore mériter et changer).
Il s’agit d’un point important car il concerne ce qu’est l’homme : corps et âme. C’est par le
corps qu’on peut travailler sur son être, sur l’âme. Nous arrivons à freiner nos passions de
l’âme par le corps : par exemple c’est en se freinant dans nos élans corporels qu’on arrive à
freiner notre colère et ainsi, avec l’exercice, l’âme devient moins colérique. Le jeûne sert à
cela aussi.
« Les âmes en quittant le corps gardent les biens ou les maux spirituels qu’elles ont acquis
lors de leur vie terrestre dans leur relation avec le corps et restent dans l’état spirituel où la
mort les a trouvées. ‘’Les âmes des défunts, écrit l’Archimandrite Justin Popovitch, entrent
dans la vie de l'au-delà avec l’intégralité de leur contenu. ‘’Leurs œuvres les accompagnent’’
(Ap 14.13). Elles y entrent avec toutes leurs pensées et toutes leurs perceptions, avec toutes
leurs vertus et toutes leurs passions, avec toutes leurs qualités et tous leurs vices, avec
l'intégralité de leur monde moral. (…) Si la mort pouvait changer cet état de l’âme, l’être
perdrait toute continuité, et dans la vie de l’au-delà, Pierre ne pourrait plus être reconnu
comme Pierre, ni Paul comme Paul.’’ 7»
L’âme ne peut plus rien modifier « parce qu’alors lui fait défaut ce corps qui est un composant
indispensable de [l’être] humain pour exercer sa pleine autodétermination et son activité ; et
4
Larchet, p. 31.
Et non éternelle : une fois créée, elle ne meurt plus (immortelle), mais elle n’est pas depuis toujours (éternelle).
6
Cf. Larchet, p. 64
7
Idem, pp. 74-75. Il cite Popovitch, Philosophie orthodoxe de la vérité. Dogmatique de l’Eglise orthodoxe, t. 5,
Lausanne, 1997, p. 369. Il s’agit de bien comprendre qu’on parle de la personne entière, dans sa nature
physique, psychique, spirituelle.
5
3
aussi parce qu'elle est dépourvue maintenant de tout l’environnement terrestre où elle pouvait
trouver les moyens de salut. Entre d’autres termes, le repentir dans l’au-delà est devenu
impossible, car ce qui porte ses fruits là-bas, c’est ce qui a été commencé ici-bas.8 » L’âme,
comme on l’a dit a en effet besoin du corps que Dieu nous a donné pour pouvoir se repentir et
agir sur elle-même.
« Quand elle est sortie du corps, l’âme se retrouve seule avec ses passions, qui deviennent son
perpétuel châtiment, elle en est toute occupée, consommé par leur importunité, brisée en
pièce.9 »
« Ce qu’est l’homme : corps et âme » : l’être humain ne possède pas un corps ou une âme
comme deux entités sans vrai rapport (au mieux articulés entre eux, au pire en parfaite
antinomie comme dans la pensée platonicienne) mais est un corps et une âme, c'est-à-dire une
personne, avec toutes ses pensées et ses perceptions, ses vertus et ses passions, etc.
Par conséquent aussi, « le ressuscité trouve[ra] bien son propre corps mais dans une modalité
d’existence différente. 10
Entre parenthèses, cela explique le culte des reliques, si décrié en Occident depuis Luther11 :
ce ne sont pas seulement les restes d’un corps mais d’une certaine façon « on prie devant les
‘’restes’’ comme devant la personne toute entière (…) [Les reliques] sont porteuses des
énergies divines qui ont sanctifié et déifié le saint.12 »
Il faut souligner encore que ce corps physique n’a rien de mal en soi. Il est aussi créé par
Dieu. C’est la nature humaine qui suite à la chute est devenue sujette aux passions et à la
mort. Ce corps est donc « une source potentielle de péché, un instrument aux mains du diable
pour porter l’homme au péché et aux passions mauvaises, un moyen par lequel il fait régner
en eux la loi du péché.13»
1.2. Les moments de la mort
Encore que le temps hors la vie terrestre soit sans rapport avec le temps de celle-ci, la
Tradition a apporté une série de réponses précises à ce qui se passe après la mort, en
différentes étapes à l’aspect plus ou moins figuré.14 La compréhension de ce qu’est le temps
est aussi une compréhension de ce qu’est l’homme, une anthropologie : si la perception de
l’écoulement du temps dépend de notre perception humaine, à l’inverse le temps donne aussi
sens à notre vie (nous sommes inscrits dans un temps, avec son écoulement et ses limites).
Du premier au troisième jour a lieu la séparation du corps et de l’âme. Ce sont les trois jours
de processus de séparation du corps et de l’âme. L’âme reste sur terre et y voyage. On peut
comparer cela aux trois jours avant la résurrection du Christ, bien que le Christ soit descendu
8
Popovitch, Idem, p. 370.
Larchet, p. 90, citant saint maxime le Confesseur, Instructions spirituelles, XII, 127.
10
Idem, p. 79. Sur la recomposition des corps à partir des « combinaisons de la matière », il y a par contre une
ignorance des sciences actuelles, qui devraient être intégrées (cf. p. 78).
11
Même si à son époque, il y avait en Occident une exagération sans nom.
12
Idem, p. 81 et 82. Sur la recomposition des corps à partir des « combinaisons de la matière », il y a par contre
une ignorance des sciences actuelles, qui devraient être intégrées (cf. p. 78).
13
Idem, p. 30.
14
Cf. idem p. 11.
9
4
aux enfers pendant ces trois jours (l’âme du Christ s’est séparée durant trois jours de son
corps15) mais c’est aussi le temps durant lequel le corps n’a normalement pas perdu sa forme
reconnaissable.16
L’âme, si elle ne veut pas souffrir trop de ce détachement du corps, doit avoir déjà vécu le
détachement de la vie matérialiste par une vie ascétique durant sa vie terrestre.17
Du quatrième au neuvième jour, les âmes franchissent des « douanes », « péages aériens » ou
« télonies ». Elles sont accompagnées de l’ange gardien et d’un autre ange (au moins). Cette
dernière idée, de la présence d’un guide dans l’au-delà est présente dans différentes cultures :
un être proche du divin (dieu, ange, esprit, …) accompagne le défunt. Elle témoigne du
sentiment que se joue à ce moment le franchissement vers un monde inconnu, totalement
différent.
Quel crédit accorder aux descriptions de ces douanes placées dans les airs, dans une
cosmologie antique où des cieux matériels (mais d’un matériau subtil) se succèdent jusqu’au
Ciel ? La croyance en ces télonies ne manque pas de nous étonner aujourd’hui.
L’auteur insiste sur le fait qu’il y a une large attestation de cette croyance dès le 4e siècle ;
mais elle est cependant basée sur peu de sources - mais citées en boucle.
Les « péages aériens » trouvent leur origine dans l’œuvre d’Evagre le Pontique, d’origine
égyptienne. Si des similitudes de pensées sont toujours possibles d’un peuple à l’autre, les
télonies reprennent, presque telles qu’elles sont ici, les récits des anciens Egyptiens. On ne
peut douter qu’Evagre se soit inspiré des livres égyptiens païens. Evidemment, cela dénote
une inquiétude commune à l’humain et Evagre reprenait une solution crédible et d’ailleurs
cohérente avec le christianisme. Les Egyptiens avaient également mené une fine réflexion
religieuse, cela doit leur être reconnu.
L’auteur précise: « Ce n’est pas un article de foi (…) Cet enseignement des péages aériens ne
doit pas être pris au pied de la lettre et dans sa matérialité, comme l’ont d’ailleurs souligné
ceux qui l’acceptent. Saint Théophane le reclus note que cet enseignement exprime la réalité,
mais que cela ne veut pas dire que la réalité soit exactement comme elle est décrite dans les
textes qui en font mention. Il s’agit de l’expression sous une forme sensible et matérielle,
accessible à tous, d’une réalité spirituelle qui en notre condition actuelle, échappe à notre
expérience et donc à notre pleine compréhension.18 »
En les prenant donc pour ce qu’elles sont, une image de l’âme se trouvant « seule avec ses
passions19», les télonies livrent une réflexion édifiante non dénuée de volonté de cultiver la
crainte de Dieu. Ainsi, le récit de la bienheureuse Théodora selon son père spirituel saint
Basile le jeune (texte du 10e s.) est parfois utilisé pour préparer à la confession.20
Il permet en effet de détailler les péchés qui empêchent l’âme d’approcher Dieu, de mettre en
évidence l’importance de la prière pour les défunts et des bonnes actions comme «monnaie »
pour les douanes.
15
Idem, p. 68.
Cf. idem, p. 67.
17
Cf. idem, p. 73.
18
Larchet, p. 125.
19
Idem, p. 90, citant saint Maxime le Confesseur, Instructions spirituelles, XII, 127.
20
La « révélation » de Théodora à saint Basile après sa mort est en effet sujette à caution, l’évangile lui-même
attestant que les morts ne reviennent pas témoigner.
16
5
Ainsi vingt péages réclament à l’âme un droit de passage (au risque donc de rester bloquée
dans la progression vers le Ciel et d’être finalement emportée par les démons), lui mettant
sous le nez ses péchés :
1. les vaines paroles
2. le non respect des promesses
3. parler en mal, rumeurs
4. la gourmandise
5. la paresse
6. le vol
7. l’avarice et l’amour de l’argent
8. l’usure, l’exploitation, la fraude
9. l’injustice
10. l’envie
11. l’orgueil
12. la colère et le manque de pitié
13. la rancune
14. le meurtre, les blessures
15. la magie, la sorcellerie, l’empoisonnement
16. la luxure en acte ou pensée
17. l’adultère
18. la sodomie
19. les hérésies
20. le manque de compassion, la cruauté du cœur.
Et tous sont détaillés de telle sorte que nous soyons, comme Théodora, concernés par presque
chacun !21
« Globalement, l’enseignement sur les postes de péages et les collecteurs de taxes exprime le
fait que chacun, après sa mort, aura à rendre compte très précisément de tous les péchés qu’il
aura commis dans sa vie et de toutes les passions qui l’auront habité et dont il ne se sera pas
repenti, et aura à le faire non seulement devant le Christ, mais encore, auparavant, en présence
des anges et des démons, ceux-ci l’accusant et ceux-là prenant sa défense.
A cet égard l’enseignement sur les péages aériens a une double fonction pédagogique : a)
celle de rendre l’homme attentif à l’importance de chacune de ses actions non seulement pour
sa vie actuelle mais pour sa vie future ; b) celle de l’inciter au repentir.22 »
Du dixième au quarantième jour, l’âme entre dans l’autre monde et visite le paradis et l’enfer.
Le quarantième jour a lieu le jugement particulier. La portée symbolique du chiffre n’échappe
pas et justifie le long temps qui brusquement s’écoule, après les courts laps de temps du 3e
puis 9e jour. Il faut à nouveau rappeler que ces notions de temps n’ont de sens que pour celles
et ceux qui vivent encore dans la matérialité. Comme l’écrivait saint Pierre (2 Pi 423), « pour
Dieu mille ans sont comme un jour et un jour comme mille ans », c'est-à-dire que le temps n’a
pas le même sens dans la réalité terrestre et dans la réalité des Cieux.
Il n’y a pas double emploi avec le Jugement dernier (ni même les péages aériens): «L’examen
de l’âme lors du passage à travers les péages aériens ne fait que mettre en évidence ce vers
21
Cf. idem, pp. 109-119.
Idem, p. 126.
23
Voir aussi psaume 90.4.
22
6
quoi l’âme tend le plus du fait de ses qualités ou de ses défauts spirituels, et le Christ ne fait
que respecter le choix de vie de chaque homme, chaque homme étant ainsi, d’une certaine
façon, son propre juge et le libre auteur de son destin.24 » Le jugement individuel est donc
l’homme qui se trouve face à lui-même.
Du quarantième jour au Jugement dernier : l’âme, en attente de retrouver sa personne
complète avec son corps, est dans un état intermédiaire : « des états, des conditions, des
modes d’existence où l’âme est heureuse et dans la paix, ou au contraire souffre et est
tourmentée.25 »
Ce temps est-il démesuré pour ceux qui attendent leur récompense ? « Le rideau corporel
étant tombé, ‘’les sens [spirituels] s’ouvrent’’, l’expérience s’élargit.26» En attendant le
moment de la pleine joie lorsque tous seront présents (car les saints « désirent ne trouver
l’accomplissement qu’en compagnie de leurs frères27»), Dieu sert « une manière de déjeuner,
en leur disant d’attendre leurs frères pour le grand festin28». Quant aux âmes qui s’attendent à
un châtiment, ce temps leur est déjà douloureux : déjà elles souffrent de la perspective de ce
qui les attend.
1.3. Le Jugement dernier
Comment combiner jugement individuel après la mort et Jugement dernier, pardon et amour
de Dieu et condamnation ?
Sans doute en quittant nos projections humaines sur le « jugement ». Le « grand et redoutable
tribunal » (litanie) est ainsi qualifié parce que les paroles et justifications vaines n’y serviront
de rien. Chacun se retrouvera face à ses actes et pensées. « Celui qui sera notre juge est [bien]
Celui qui à présent nous remet nos péchés, celui qui viendra juger tout le genre humain est
Celui qui est mort pour nous, et donc Jésus-Christ ‘apparaitra’, comme le dit saint Paul, non
pour expier le péché, mais pour le salut de tous ceux qui l’attendent.29 »
« On peut dire que, d’un certain point de vue, les hommes seront jugés par le Christ dans la
mesure où ils seront jugés à la lumière de Sa gloire, et que d’un autre point de vue ils seront
jugés par eux-mêmes dans la mesure où leurs œuvres et leur état spirituel seront révélés selon
leur vraie nature et indiqueront quel est leur destin (…) : ‘’Si quelqu’un n’entend pas mes
paroles et ne les garde pas, ce n’est pas moi qui le condamnerai, car je ne suis pas venu pour
condamner le monde, mais pour sauver le monde.’’ (Jn 12.47) 30» On peut rappeler aussi la
parole évangélique selon laquelle nous serons jugés à la manière à laquelle nous jugeons (Lc
6.37). Cela veut dire que si nous jugeons les autres (plutôt que leurs actes), c’est qu’en fait
nous avons-nous-mêmes des passions en nous : c’est à cause d’elles que nous condamnons
l’autre.
« Le Christ est le Verbe, la Parole, (…) [aussi] ‘’la parole du Maître se dressera alors en
24
Idem, p. 144.
Idem, p. 157.
26
Boulgakov, Serge, L’échelle de Jacob, Lausanne, 1987, p. 70, cité in Larchet, p. 173.
27
Théophylacte de Bulgarie, Homélie sur l’épitre aux Hébreux, XXVIII, 1, cité in Larchet, p. 169.
28
Larchet, p. 169.
29
Idem, p. 266, citant (en italique) saint Jean Chrysostome, Commentaire sur l’évangile selon st Jean, XXIX, 1.
30
Idem, p. 265.
25
7
présence de chacun de nous et condamnera quiconque ne l’aura pas observée (…) C’est en
s’avançant, hélas, à notre rencontre que le commandement de Dieu montrera celui qui est
infidèle et celui qui est vraiment fidèle.’’31»
Car la Parole de Dieu met tout à nu, selon les paroles de saint Paul (He 4.12-13 : le glaive à
deux tranchants).
Le Jugement est « redoutable » : nous y serons seuls (pas comme aux télonies où des anges
psychopompes nous accompagnent) et « ce jugement projettera sur l’homme une lumière qui
mettra à nu son état intérieur et ne laissera dans l’ombre aucune des ses mauvaises actions 32».
1.4. Le Purgatoire des latins
Et le Purgatoire, là-dedans ? Les catholiques présentent comme un point de foi à accepter
qu’il existe un lieu avec un feu matériel qui purifie, nettoie, les défunts. Les orthodoxes
estiment que l’idée du purgatoire n’est pas juste, car si l’âme ne s’est pas repentie quand elle
avait un corps, elle ne peut plus le faire en dehors du corps. L’idée du purgatoire ne fait pas
partie de la tradition et en plus n’est pas conforme à la logique du christianisme, car enlèverait
la partie de liberté qu’a l’homme. Les débats à ce sujet lors du concile « de réconciliation » de
Florence sont rapportés avec détail dans le livre que nous suivons.
La réponse orthodoxe à cette affirmation latine est basée sur la foi des Pères et sans hésitation.
Il ne saurait y avoir « un feu pour les justes et un autre feu pour les pécheurs, mais [il y a] une
seule énergie divine incréée qui agit sur eux différemment – parce qu’ils la reçoivent
différemment – selon leur état spirituel.33»
Le refus du Purgatoire porte à la fois sur son origine non-scripturaire, sur l’idée d’un lieu
comme tel, sur celle d’un feu matériel (pour une âme immatérielle ?34), sur la possibilité de
changer son état alors qu’on est mort et que l’âme est sans son principe agissant, c’est-à-dire
le corps (importante question anthropologique, on l’a dit), et enfin sur la distinction latine
entre la peine (punition) et la coulpe (culpabilité) : même si l’offense (coulpe) est pardonnée,
il reste une peine. Cette distinction, étonnante s’il en est (et d’une perspective effrayante !),
s’inscrit dans l’histoire de la législation latine.
On peut y voir éventuellement une contamination judaïsante, encore que rien ne vienne le
prouver ; les pharisiens en effet, sur base du principe qu’aucun fils d’Israël ne peut mourir,
livraient les pécheurs à des tourments purificateurs après la mort.35 Il y a plus
vraisemblablement un imbroglio insurmontable créé par le droit franc et latin36 ; si selon la
doctrine orthodoxe, les péchés véniels ne comptent pas après la mort37, les latins ne voulaient
pas plus (ou ne pouvaient culturellement) accepter ce pardon gratuit même des menus péchés
alors que leur droit ne laissait échapper aucun « crime » si menu soit-il. Quant à la théologie
des énergies, elle échappait aux latins.
31
Saint Syméon le Nouveau Théologien, Catéchèses, XXVIII, 169. Larchet, p. 264.
Larchet, p. 271.
33
Idem, p. 184.
34
« L’âme délivrée du corps, totalement incorporelle et immatérielle, ne semble pas pouvoir être châtiée par un
feu corporel, après que son corps, qui devait donner prise au feu, a péri. » Bessarion, suivant saint Marc
d’Ephèse, cité in Idem, p. 197.
35
Cf. Idem, p. 206.
36
Cf. Le Goff, Jacques, La naissance du Purgatoire, Paris, NRF, éd. Gallimard, (Bibl. des Histoires), 1981.
37
Cf. Larchet, pp. 207-208.
32
8
Si les prêtres orthodoxes imposent une peine après l’absolution, le sens est tout différent
d’une telle peine : « Les prêtres imposent une pénitence en absolvant les pécheurs pour des
raisons avant tout thérapeutiques. [Mais] devant l’imminence de la mort ou de manière
générale on peut se passer de la pénitence (canon): on absout et on communie (le mourant), en
comptant que Dieu daignera l’accueillir comme Il a accueilli le bon larron.38»
On peut même aller plus loin : le bon larron s’est repenti de manière profonde, jusque dans le
fond de son être, c’est cela qui lui a été compté comme juste, et non pas une pénitence ou
canon qui pourrait être effectué de manière formelle. C’est l’intensité, plus que le temps
écoulé, en quelque sorte le « volume » de repentir qui compte.
« Le patriarche d’Alexandrie Mélétios Pigas considère que le Christ a accompli une
satisfaction totale et plénière qui exclut toute satisfaction secondaire fournie par le pécheur
pardonné pour les péchés commis après le baptême. La pénitence sacramentelle imposée par
le confesseur n’est en aucune façon vindicative39, mais seulement pédagogique et
prophylactique.40 »
« Il ne faut pas voir dans les fruits de pénitence dont parle l’Ecriture une compensation
satisfactoire pour le péché, mais de simples indices d’un vrai repentir. Si donc un pécheur
meurt le cœur contrit sans avoir eu le temps de fournir des indices [de cette contrition] 41, Dieu
lui accorde une pleine rémission de ses fautes à cause du sacrifice de Jésus-Christ et il est en
règle avec la justice divine.42 »
2. La prière pour les morts
La prière pour les défunts fait partie des pratiques primitives des chrétiens. Mais dans quel
état « vivent » les morts pour qu’on puisse interagir avec eux ?
2.1. L’état des morts
L’âme, en attente de retrouver sa personne complète avec son corps ressuscité, est dans un
état intermédiaire, comportant le bonheur de ceux qui se réjouissent déjà en Dieu et la douleur
de ceux qui sont déjà dévorés par la crainte des tourments mérités. « Les âmes de ceux qui
sont morts dans le péché mortel sont, dans l’Hadès, torturées par l’attente et la crainte de leur
triste sort tandis que les âmes des saints jouissent d’une félicité bienheureuse par avance dans
l’espérance des biens promis.43 »
Une des questions qui préoccupaient les latins au moment de leur invention du Purgatoire
était la question de ceux qui sont morts dans un état moyen, ni vraiment bons, ni vraiment
mauvais. La solution était pourtant simple si on veut bien quitter une vue législative trop
étroite : « Il en est du peu de mal des bons comme du peu de bien des méchants. Mais le peu
de bien des méchants ne saurait appeler une récompense, mais seulement une différence dans
38
Idem, p. 203. Cf. le troisième mémoire de saint Marc d’Ephèse au concile de Florence, § 14.
Liée à une vengeance.
40
Idem, p. 205.
41
Il faut vivre le repentir et non le « prouver », mais Larchet veut simplement dire qu’il faut quand même plus
que de simples mots…
42
Idem, p. 206.
43
Idem, p. 203. Cf. le troisième mémoire de saint Marc d’Ephèse.au concile de Florence, § 6.
39
9
le châtiment. Ainsi le peu de mal des bons ne saurait appeler un châtiment, mais seulement
une différence dans la béatitude.44 »
Dans cet esprit, « l’Eglise [orthodoxe] prie pour tous les chrétiens morts dans la foi et n’exclut
que ceux qui sont partis dans l’impénitence manifeste. (…) Nous affirmons que cette
rédemption s’opère parmi les habitants de l’Hadès même, attendu qu’aucune sentence
définitive n’a encore été portée par le Sauveur contre les réprouvés.45 »
« Les réprouvés qui sont délivrés par les prières de l’Eglise ne souffrent pas la peine du feu,
car le feu infernal n’entrera en action qu’après le Jugement dernier. Les peines des réprouvés
ne sont présentement que d’ordre moral : tristesse, regrets, remords de la conscience,
emprisonnement, ténèbres, crainte, incertitude de l’avenir. 46»
2.2. Les temps de prière
La vie en union avec Dieu « n’est pas une vie simplement humaine, que l’homme pourrait
mener avec ses seules forces. C’est une vie divino-humaine qu’il ne peut accomplir que par
une synergie de ses forces et de la grâce divine, et c’est seulement dans l’Eglise, par les
sacrements, qu’il peut recevoir cette grâce.47»
L’Eglise orthodoxe recommande la prière pour les morts les trois premiers jours (pour
accompagner ce processus de séparation du corps et de l’âme), le neuvième jour (fin du
passage des « péages aériens », disons que l’âme a trouvé son équilibre - bon ou mauvais face à ses actes), le quarantième jour (jugement particulier). Une partie de ce temps n’est pas
inconnue de la tradition juive qui recommande la prière quotidienne dans la maison du mort
durant les dix premiers jours.
Il y a également des prières les 3e, 6e, 9e mois.
Plusieurs jours de l’année sont plus spécialement consacrés à la prière pour les défunts. De
manière générale, tous les samedis (jour où le Christ est au tombeau) sont jours de prière pour
les défunts, mais plus spécialement pendant le grand carême, ainsi que le samedi avant le
dimanche du Jugement dernier (qui est celui de l’Apocreo) et celui avant la Pentecôte.
2.3. Une relation entre les morts et les vivants
Quelles sont les relations possibles entre les morts et les vivants ?
La prière est le mode essentiel de cette relation ; rien n’empêche de penser qu’elle va dans les
deux sens : nous intercédons pour les morts, et les morts – du moins ceux qui jouissent déjà
44
« Donc il n’y a pas lieu d’admettre un feu purificateur », achève Bessarion, suivant saint Marc d’Ephèse, cité
in Larchet, p. 196.
45
Larchet, p. 207. cf. la Confession de foi du patriarche Dosithée de Jérusalem (1690).
46
Idem, p. 208.
47
Idem, p. 314.
10
d’un état favorable - intercèdent pour nous.
A ce titre, notre prière s’étend largement et dans une espérance profonde dans l’Amour de
Dieu. « Voici un pécheur qui a dissipé sans profit sa vie entière. (…) Ne devons-nous pas le
pleurer ? N’essayerons-nous pas de l’arracher à ses dangers ? Car nous pouvons, oui nous
pouvons, nous n'avons qu’à le vouloir, alléger sa peine 48. Prions pour lui sans cesse, faisons
l’aumône. Quand ce pécheur serait indigne, Dieu nous exaucera. (…) Si Dieu ne regarde pas
celui qui n’est plus, Il regardera celui qui fait l’aumône dans l’intention du défunt. (…) Un
grand nombre d’hommes ont été fortifiés par les aumônes des autres à leur intention. S’ils
n’ont pas été entièrement délivrés, ils ont du moins reçu quelque consolation.49 »
« Selon la doctrine orthodoxe, les péchés véniels ne comptent pas après la mort. Dieu n’en
tient nul compte, et ils n’entrainent aucun châtiment, aucune peine pour les âmes des défunts
qui les ont commis. Ces peccadilles, dont nul mortel n’est exempt, sont remises
généreusement par Dieu, à l’heure de la mort, en considération du bien prépondérant qui se
trouve dans les âmes justes. S’il n’en était pas ainsi, nul ne monterait au ciel après la mort. Ce
sont donc les âmes des pécheurs coupables de péchés mortels qui sont soulagées et tirées de
l’Hadès par les prières de l’Eglise et les suffrages50 des vivants.51 »
Mais comme le dit joliment l’auteur, « l’Hadès reste ouvert, il ne sera définitivement clos
qu’après le Jugement ultime.52» Dans l’autre sens, l’intercession des saints n’est pas de l’ordre
de l’action magique : c’est vain d’espérer le secours divin « alors même qu’on paralyse
l’action naturelle de leur sainteté par le mépris des dons divins, par le rejet des ordonnances
les plus évidentes de la Bonté divine. 53»
3. Dieu de pardon et Juge ?
On a parlé plusieurs fois du pardon de Dieu, de son Amour. Comment comprendre et concilier
cet amour et le Jugement ?
En parlant du Jugement dernier, nous avons déjà soulevé la piste essentielle : « le Christ ne
fait que respecter le choix de vie de chaque homme, chaque homme étant ainsi, d’une certaine
façon, son propre juge et le libre auteur de son destin.54 »
Celui qui sera notre juge est bien Celui qui est mort pour nous. Mais ce n’est pas tant un
jugement proactif qu’un jugement en quelque sorte de notre propre part face à l’Amour : « les
hommes seront jugés par eux-mêmes dans la mesure où leurs œuvres et leur état spirituel
seront révélés selon leur vraie nature et indiqueront quel est leur destin.55 »
« Les récits insistent souvent sur le rôle du repentir (…) mais ils laissent sans aucun doute en
48
On peut même ajouter le sortir des peines.
Saint Cyrille d’Alexandrie, Homélies sur les Actes des apôtres, XXI, 4, cité in Larchet, pp. 230-231.
50
« La liturgie ne peut être considérée ni utilisée comme un moyen », Larchet, p. 216, note 12.
51
Larchet, pp. 207-208.
52
Idem, p. 233.
53
Denys l’Aréopagite, La Hiérarchie ecclésiastique, VII, III, 4-7.
54
Larchet, p. 144.
55
Idem, p. 265.
49
11
retrait une autre vérité56 : le fait que le Christ peut pardonner au mourant qui fait pénitence le
mal qu’il a fait dans sa vie. On doit se rappeler ici l’épisode du larron repentant (…).57»
A noter que la doctrine de l’apocatastase, selon laquelle tous seront pardonnés après un temps
plus ou moins long de châtiment, a été condamnée par les Conciles « comme dissolvante des
âmes et encourageant la lâcheté chez les lâches, qui escomptent la délivrance de leurs
tourments et l’apocatastase promise.58» Il faut remarquer qu’autant que le fait de vouloir en
faire une doctrine sûre, c’est son impact qui est craint. On retrouve la même démarche en
Occident par la maladroite création du Purgatoire: il ne faudrait pas croire qu’on pourrait
pécher et puis s’en tirer à bon compte ! C’est encore le même souci qui fait la base de la
critique des indulgences par Luther.
Cela n’empêche pas de prier pour que tous soient sauvés… sans en faire une certitude, comme
c’est le cas dans cette doctrine née des écrits d’Origène.59
L’enfer pourrait-il donc être vide, comme l’avait proclamé un théologien catholique ? L’enfer
éternel est-il d’ailleurs compatible avec un Dieu bon ?
Pour commencer, on a déjà exprimé qu’il n’y a pas de souffrances infligées par Dieu, mais
subies par l’homme de par sa nature pécheresse et non repentante au moment de la mort.
Ensuite, les descriptions des souffrances infernales sont imagées 60 ; les souffrances de l’Enfer
ont certes un effet sur l’âme et sur le corps (car l'homme tout entier souffre alors). Mais
l’enfer, c’est l’absence de Dieu. L’énergie divine est lumière et amour pour ceux qui se sont
tournés vers Dieu pendant leur vie. Pour ceux qui s’en sont détournés, c’est un feu
insupportable. Ce qui revient à l’absence de Dieu.
Le feu souvent évoqué « est l’énergie incréée de Dieu qui se manifeste comme souffrance
chez ceux qui en sont privés par leur état de péché… 61» On peut réellement comparer à la
souffrance d’un état de manque, non pas ici d’une drogue, mais manque de l’amour que l’on
n’est pas prêt à accueillir.
La quantité de matière mauvaise en nous, nourrira plus ou moins cette flamme.62
L’homme qui ne connaît pas l’amour, qui n’est pas repentant, est dans la situation du
pharisien de la parabole qui ouvre précisément le Grand Carême : il n’est absolument pas à
l’écoute de Dieu, il parle de lui-même. Comment Dieu pourrait-Il remplir d’amour cette âme
fermée ? Tandis que le publicain, tout pécheur qu’il est, laisse humblement la place à Dieu.
Ce dernier peut alors le remplir de Sa présence. Les énergies divines « ne sont pas extérieures
aux damnés, mais les damnés leur restent extérieur, parce qu’ils ont fait le choix de rester
fermés et ont persévérés dans ce choix. (…)
Ils voient alors que les biens divins sont immenses, infinis, et, mesurant tout ce qu’ils perdent,
tout le préjudice qui en résulte pour eux, ils souffrent atrocement de cette perte et de ce
56
Ce n’est pas vraiment une « autre vérité ». C’est exactement la même chose, sauf que le repentir intense se
passe juste avant la mort.
57
Idem, p. 128.
58
Bessarion, suivant saint Marc d’Ephèse, cité in Larchet, p. 197.
59
Cf. Larchet, p. 299. Il faut sans doute distinguer ce qu’a écrit Origène dans le contexte qui est le sien et ce
qu’en ont fait les « origénistes » par après.
60
Cf. idem, p. 286.
61
Idem, p. 210.
62
Cf. St Grégoire de Nysse, Sur l’âme et la résurrection, 82, cité in Larchet, p. 159.
12
préjudice immense. 63»
Ainsi, « l’origine de l’enfer n’est pas la volonté de Dieu, mais la volonté du diable, des
démons et de certains hommes. L’enfer, comme le mal, n’a pas de réalité ontologique
positive; il n’a qu’une existence privative : il n’existe que de la part de ceux qui le subissent
que comme absence des biens du Royaume en raison d’un rejet de Dieu.64»
Pourquoi Dieu n’intervient-Il pas après un temps pour y mettre fin ? C’est « la liberté
angélique et humaine, à laquelle la bonté de Dieu refuse de s’imposer parce qu’Il la respecte
jusqu’au bout dans ses choix et ses conséquences, y compris les pires. 65»
« Selon cette conception, le Royaume des cieux et l’Enfer n’existent pas du point de vue de
Dieu, mais seulement du point de vue de l’homme. Il est vrai qu’ils existent comme deux
modes de vie, mais ce n’est pas Dieu qui les a créées. Dans la tradition patristique, il est clair
qu’ils ne sont pas deux voies, mais que Dieu Lui-même est le paradis pour les saints et l'Enfer
pour les pécheurs. (…)
La Lumière divine, de même que la lumière du soleil, peut être perçue soit comme
illuminatrice, soit comme brûlante. Les justes percevront seulement sa propriété illuminatrice
et se réjouiront de toutes les merveilles qu’elle leur fera voir, et ils ne souffriront pas de sa
propriété brûlante. Les damnés au contraire, tels des aveugles, ne percevront pas sa propriété
lumineuse, mais seulement sa propriété brûlante ; ils ne percevront pas la présence et l’amour
de Dieu comme une lumière qui les illuminera et les rendra heureux, mais seulement comme
un feu qui les brûlera et les fera souffrir. Saint Basile note dans ce sens que le feu de l’enfer
est un feu sans lumière, qui a la capacité de bruler dans les ténèbres, mais qui est privé
d’éclat. 66»
4. Perspectives sur le Ciel
On peut comprendre certains éléments de cette vie «que l’esprit humain n’a pas imaginé».
Au paradis, les âmes sont dans l’amour mutuel, par lequel elles ressemblent à Dieu ; en enfer,
le repli sur soi et l’insensibilité réciproque deviennent constitutifs et « sources d’une terrible
souffrance. 67»
Nombreuses sont les plaisanteries douteuses qui évoquent un paradis d’ennui, contribuant
derrière la « blague » à dévaloriser cette attente. L’art lui-même s’est souvent montré moins
expressif pour le Ciel que pour l’enfer – en particulier en Occident. Face à l’extraordinaire
chute des anges rebelles et aux horreurs « passionnantes » de l’enfer du Jardin des Délices de
J. Bosch, le panneau central de ce triptyque représente un Ciel composé d’un « Jardin des
délices» un peu éthéré – et à gauche un Paradis initial franchement ennuyeux.68
63
Idem, p. 290.
Idem, p. 298.
65
Ibidem. Il se réfère ici à saint Maxime le Confesseur.
66
Ibidem.
67
Idem, p. 246.
68
Il faut noter que dans plusieurs peintures, Bosch représente un tunnel de lumière qui mène les âmes au Ciel, au
bout duquel des anges lumineux attendent les défunts. C’est une représentation artistique étonnante.
64
13
Or, « la vie dans le Royaume des Cieux n’est pas une vie d’inactivité.69»
« Chacun sera éclairé à sa propre mesure par l’unique Soleil spirituel et chacun se réjouira
au-dedans de lui selon la grâce qui lui sera donnée à sa mesure, cette grâce étant cependant
unique, venant d’un même lieu, d’une même vision, d’une même forme.70»
« Le désir sans fin que connaît alors l’homme n’est pas, comme le désir terrestre, accompagné
d’insatisfaction et donc d’inquiétude et de souffrance. La jouissance des justes va en quelque
sorte de plénitude en plénitude. Ils constatent sans cesse avec joie que le bonheur qu’ils ont
trouvé en plénitude connaît un nouvel accroissement. 71»
69
Idem, p. 284.
Grégoire le Sinaïte, Discours ascétiques, 56, cité in Larchet, p. 282.
71
Larchet, p. 284.
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