Sauvons France Télévisions

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Sauvons France Télévisions
Sauvons
France Télévisions
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© Septembre 2015, Ginkgo éditeur
33 boulevard Arago
75013 Paris
www.ginkgo-editeur.fr
ISBN : 978-2-84679-256-1
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Francis Guthleben
Sauvons
France Télévisions
GINKGOéditeur
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Du même auteur
Enceint, Journal d’un futur père, Éditions Gawsewitch,
2013
Survivre, Le Verger, 2012
Scandales à France Télévisions, Éditions Gawsewitch,
2009
Le Chemin des racines, ADT, 2004
La Vie en jaune, Desmaret, 2003
Terra. I Muvrini, EMI, 2003
Trente rêves pour le XXIe siècle (ouvrage collectif ), Lefranc,
2000
La Nuit du mensonge, Albin Michel, 1993
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« Un livre doit être la hache
qui brise la mer gelée en nous.
Voilà ce que je crois. »
Franz Kafka
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Outre-mer 1ère, France 2, France 3, France 4, France 5,
France Ô. Voici France Télévisions. Des programmes prestigieux et de l’information de qualité.
Mais voilà l’incroyable paradoxe : via la redevance,
98 % des foyers français sont obligés de payer pour l’existence de ces chaînes, mais ils ne sont qu’environ 30 % à les
regarder. Et la facture est salée : cette télévision publique
coûte près de trois milliards d’euros par an. Ses difficultés
financières sont chroniques. Ses charges de personnel sont
un gouffre. Sa transformation numérique est vécue comme
la croix et la bannière.
2015 restera l’année la plus tourmentée de toute l’histoire du groupe audiovisuel. Le Conseil supérieur de l’audiovisuel a dressé un bilan sévère de France Télévisions. Un
groupe de travail interministériel a essayé de comprendre
ce qui ne va pas. La Cour des comptes a découvert des
problèmes d’éthique. Le Sénat et l’Assemblée nationale se
sont penchés sur le modèle économique. La désignation de
la nouvelle présidente du groupe public a donné lieu à des
plaintes et des recours. Du jamais vu.
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Les solutions aux problèmes vitaux de France Télévisions
ne sont imaginées que sous la forme d’ajustements. Les défis
d’avenir ne sont traités que par de courtes vues. Les candidats à la présidence de France Télévisions qui avaient
les projets les plus ambitieux n’ont pas été entendus par le
Conseil supérieur de l’audiovisuel. Les 10 000 salariés et
le public n’ont pas été associés à la moindre réflexion prospective. Dans ce qui ressemble à une descente aux enfers,
une proposition de loi a même fini par être déposée pour
supprimer purement et simplement la télévision publique.
Agoniser ou renaître, voilà où en est aujourd’hui la
télévision publique. Sa présence comme un bien inaliénable
de la République est à clamer. Son utilité est à réaffirmer.
Sa refondation est à entreprendre. Il est temps de casser les
codes, les repères, les équilibres. Il faut chasser les conforts,
les conformismes et les protectionnismes. Imaginons en
grand, en beau, en couleurs. Ouvrons le débat.
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1. Repartir d’une page blanche…
« La nouvelle présidente de France Télévisions a été
mal élue ! Rémy Pflimlin a porté une tache pendant les
cinq ans de son mandat, la tache d’avoir été nommé
par Nicolas Sarkozy. La nouvelle présidente de France
Télévisions porte, elle, de multiples taches. Entre gaffes
des uns et manœuvres en coulisses des autres, tout aura
été fait dans cette procédure pour ternir son image avant
même qu’elle ne soit installée dans son fauteuil. Jamais
au grand jamais on n’aura vu une telle pagaille, une telle
opacité, un tel manque de sérieux et je dirais même un
tel manque d’honnêteté intellectuelle dans la nomination d’un nouveau patron de la télévision publique. »
Deux heures après l’annonce officielle de la nomination de Delphine Ernotte à la présidence de France
Télévisions, je signais cet éditorial sous le titre : « Un
fiasco total1. » C’était le 23 avril 2015. Le président de
la République, le Conseil supérieur de l’audiovisuel, les
parlementaires, les lobbys de producteurs, tous, en prenaient pour leur grade. Je ne voyais dans l’élection de
la nouvelle présidente de la télévision publique qu’une
1. L’Obs Le Plus, « Delphine Ernotte, présidente de France Télévisions :
cette désignation est un fiasco total », 23 avril 2015.
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mascarade pour satisfaire les intérêts des uns et des
autres. Au nom de ma haute idée de la démocratie, je
ne pouvais pas admettre cette désinvolture.
Dans la foulée de mes écrits, un souvenir personnel
remonte à ma mémoire. À quelques rares moments, les
labyrinthes de nos existences deviennent des itinéraires
limpides. J’ai 14 ans, à peine. Il est 21 h 45. Mon père
s’est endormi sur le canapé devant une quelconque
émission télé. Ma mère est déjà couchée. Mes frères sont
dans leur chambre. Je jubile. Je vais pouvoir prendre le
contrôle du programme TV. La télécommande n’existe
pas. Je me lève de mon fauteuil pour tourner le gros
bouton en bakélite d’un cran vers la droite. Je découvre
un présentateur en conversation avec quelques invités.
Je ne connais aucun d’eux, mais je suis captivé par leurs
propos. Il est question de démarche d’auteurs, de livres,
de réflexions intérieures, de parcours créatifs. En les
entendant, j’ai la sensation de sentir une douce chaleur
sur mes joues. Je viens de découvrir le premier numéro
d’Apostrophes. Aussi longtemps que j’ai vécu au domicile familial, j’ai ensuite prié le ciel afin que les vendredis soir mon père plonge dans son asthénie. Je voulais
être libre de retrouver Bernard Pivot et ses invités. Ce
sont eux qui m’ont élevé.
Vladimir Nabokov, Jean d’Ormesson, Alexandre
Soljenitsyne, Charles Bukowski sont dans ma tête. Je
comprends qu’ils m’ont apporté plus que des connaissances. Un dialogue s’établissait par l’intermédiaire du
téléviseur. Je revois des échanges d’idées, des bons mots,
et quelques prises de bec épiques. Avec eux, j’ai appris
la parole.
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 ’  …
Je prends conscience que la télévision publique m’a
sauvé. Elle m’a sorti du milieu dans lequel je grandissais.
Il n’y avait pas de bibliothèque au domicile familial. Les
professeurs de français du collège et du lycée ne m’ont
pas davantage porté vers la littérature. Je n’ai d’eux que
le souvenir d’esprits rabougris et de visages desséchés.
La télévision publique m’a fait prendre conscience que
les mots pouvaient réconcilier, réparer, transcender.
Elle m’a appris à oser, à désirer, à frémir. Je tiens enfin
une réponse pour ceux, amis ou détracteurs, qui me
demandent régulièrement pourquoi depuis quinze ans
je consacre autant d’énergie à France Télévisions. Je l’ai
fait d’abord en tant que réalisateur, auteur, producteur
et directeur des programmes au sein du service public.
Je l’ai fait ensuite de l’extérieur en dénonçant inlassablement les dérives et les gabegies. Certains y voient
de l’acharnement. D’autres pensent à des règlements
de comptes. Tout cela est faux, mais il faut reconnaître
aussi que je n’avais jamais rien dit jusqu’ici de mon lien
intime avec la télévision.
J’ai la prétention de penser que la télévision publique
peut accompagner, encourager, soutenir chacun. Elle
a perdu depuis longtemps sa place singulière dans la
diffusion de l’information, de la connaissance et de la
culture. Pourtant, elle doit plus que jamais porter les
valeurs humanistes, animer le débat citoyen, redonner
du sens au collectif, nous libérer de nos pensées trop
courtes et de nos prisons intérieures. Pour cela, il faut
tout changer : les valeurs, les priorités, les engagements.
Il faut délivrer la télévision publique de ses chaînes
administratives, réglementaires, humaines, budgétaires et technologiques. De plus, les modes de financement, de production et de réalisation qui datent du
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siècle dernier sont à repenser. Les châteaux de cartes de
compromis et de compromissions sont à balayer.
Une autre de mes motivations concerne les 10 000
salariés de France Télévisions. Ils ont vu passer tant de
présidents, de directeurs, de rédacteurs en chef, faire
et défaire l’audiovisuel public qu’ils sont consternés,
désabusés, résignés ou anesthésiés. Ils oscillent entre
« sauver leur peau », « tirer leur épingle du jeu » ou
« attendre que ça passe ». Leur lien affectif avec la télévision publique a été malmené, rudoyé, brutalisé même,
mais la flamme n’est pas éteinte. Ils sont prêts à suivre
avec énergie, enthousiasme, fougue celui qui dessinera
un bel horizon, qui le partagera avec eux et qui sera
d’une honnêteté et d’une transparence absolues.
Au printemps 2015, au moment de l’élection du
nouveau président de France Télévisions, ceux qui
avaient les idées les plus audacieuses n’ont pas passé
le premier tour de la compétition. Circulez, il n’y a
rien à voir. Ils n’ont même pas été autorisés à défendre
leur vision devant les huit sages du Conseil supérieur
de l’audiovisuel. Pour une mission aussi noble et aussi
ambitieuse que la présidence d’une entreprise qui vit de
l’argent public, n’y avait-il pas moyen d’écouter chacun
des 33 candidats ? À raison de deux heures d’entretien
avec chacun, cela ne faisait toujours que deux semaines
de travail. Mais voilà, seuls sept d’entre eux ont été
auditionnés. Visiblement, il fallait être politiquement
corrects, s’inspirer sagement des préconisations officielles, et disposer de bonnes relations dans les arcanes
du pouvoir.
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 ’  …
Si François Hollande, président de la République,
avait garanti l’indépendance de France Télévisions qu’il
avait promise en 2012, si le Conseil supérieur de l’audiovisuel avait été au-dessus de tout soupçon au printemps
2015, si les 33 candidats avaient présenté publiquement
leur projet, je serais resté en retrait. Mais les rumeurs, les
secrets, les scandales, l’absence de débat réel sur le rôle,
le sens, les missions de France Télévisions à l’heure du
numérique m’ont convaincu de la nécessité impérieuse
de raconter la situation réelle de la télévision publique
et de lancer les pistes d’une renaissance. Certes, les idéalismes ne sont pas trop dans l’air du temps. Ils sont souvent classés au rayon des utopies. Ils gênent les acquis
avantageux, les conformismes confortables, les hiérarchies corporatistes. Mais le renoncement n’a jamais été
mon chemin. Au nom des rêves qui nous construisent
et nous libèrent, il est bon d’aspirer inlassablement à
d’autres réalités.
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2. Refonder les missions
Rapports de force, rivalités, ambitions, chaussetrappes ont toujours été le lot de la télévision publique
et plus que jamais au cours de l’année 2015. Cela n’a
que trop duré. L’élection, le mandat, les missions du
président de la télévision publique sont à revoir pour
garantir enfin indépendance et stabilité. La raison
d’être de France Télévisions est à clamer autour de trois
piliers : le rayonnement des contenus, le partage des
connaissances, la valorisation des émotions humaines.
Un nouveau lien est à construire avec les Français, basé
sur le partage, la transparence et la probité.
Un service public créateur du « vivre ensemble »
Aujourd’hui, le groupe public produit très majoritairement des contenus pour la télévision et les diffuse pour
cette même télévision. Ce choix est restreint, dépassé et
constitue au final un énorme gâchis de moyens humains
et financiers. Le groupe France Télévisions doit sortir
d’urgence de cette dictature. Il ne peut pas continuer à
se focaliser sur l’écran du salon, alors que le monde des
images est ailleurs, partout, tout le temps.
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Selon moi, le principe fondateur du service public
devrait être de garantir aux Français l’accès à des contenus audiovisuels de qualité sur tous les supports connus
à ce jour ou à venir, et ce, sans limitation de durée et
de lieu. La loi devrait l’imposer à France Télévisions.
De plus, rien ne sert d’agiter un chiffon rouge devant
Netflix et les autres géants américains. Ils ont des
moyens hors de portée de France Télévisions. Obliger la
télévision publique à établir des partenariats avec eux,
serait bien plus novateur et constructeur.
Ensuite, le service public devrait sanctuariser le
principe du partage des savoirs, sans d’un côté ceux qui
connaissent et de l’autre ceux qui apprennent. L’élite
puissante derrière l’écran et la foule soumise en face
devraient disparaître. Le service public devrait considérer que chacun est riche d’une vie, d’un parcours,
de connaissances qui peuvent enrichir l’autre. Chacun
devrait être entendu et respecté.
Enfin, la télévision publique devrait être le lieu privilégié d’expression de nos émotions. Nous n’attendons
que cela : nous enthousiasmer, nous enflammer, nous
réjouir, avec ce bonheur de pouvoir dire : « J’y étais, je
l’ai vécu. » Ce besoin quasi viscéral est inversement proportionnel au monde tel qu’il va. Les 2 000 sites de rencontres existants en France ne sont-ils pas l’expression
de nos solitudes ? Les 30 millions d’utilisateurs actifs
de Facebook en France ne nous parlent-ils pas de notre
atrophie relationnelle et de notre quête émotionnelle ?
Ainsi, le service public de la télévision pourrait-il
être plus que jamais créateur du « vivre ensemble »,
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inventeur d’événements, de rencontres, de débats issus
d’aspirations communes. Il permettrait à nos joies,
nos tristesses, nos peurs, nos colères, nos surprises, nos
dégoûts, d’exister, de s’exprimer et d’être partagés, enrichis des apports de chacun pour la construction d’un
imaginaire individuel et collectif.
Une organisation ubuesque
Mais loin de ces horizons, voici la réalité de France
Télévisions… Le groupe public est un aimant. Il est
utilisé comme un marchepied pour les ambitieux ou
comme un porte-voix d’ego atrophiés ou surdimensionnés. Le tout sur fond de suffisance de castes, de mépris
des pseudo-élites pour les Français. Les milliards en jeu,
les intérêts personnels, les petits arrangements entre
faux amis font le reste, au point que l’on finit par se
demander si c’est bien d’une télévision publique dont
on parle. Tous ceux qui participent à son fonctionnement se tiennent par la barbichette à travers des liens
de dépendance. Les murs qui devraient la protéger sont
plus perméables que s’ils avaient été construits par un
géant du bâtiment et des travaux publics.
Il en a toujours été ainsi. Bettino Craxi, président du Conseil des ministres italien, avait suggéré à
François Mitterrand de créer La Cinq avec l’argument
suivant : « Vous allez perdre les élections législatives
de 1986. La télévision publique sera totalement verrouillée par Chirac et par la droite. C’est donc une
bonne chose que vous puissiez disposer d’une télévision privée comme une sorte de contre-pouvoir
au futur gouvernement de droite. » C’était en 1985.
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L’anecdote est racontée par Jack Lang, ancien ministre
de la Culture1. Depuis leur retour au pouvoir en 2012,
les socialistes n’entretiennent pas des liens plus apaisés
avec la télévision publique et ne font pas preuve de
constance dans le soutien financier. Le syndicat CGT
de France Télévisions est lucide : « Non seulement le
modèle économique n’a pas été reconstruit, mais en plus
la nouvelle majorité a réduit de 200 millions d’euros la
dotation de compensation2. »
Même le discret Rémy Pflimlin reconnaît qu’il a agi
sous contrainte pendant son mandat. Nommé président
de France Télévisions par Nicolas Sarkozy en 2010, il a
ensuite eu à rendre des comptes à François Hollande
jusqu’en 2015. Lors d’un ultime comité central d’entreprise de juin 2015, il a déclaré : « On ne m’a pas permis
de mettre en œuvre le projet de développement que
j’avais pour France 33. » Tellement d’intérêts sont en
jeu pour tout ce qui concerne la télévision publique que
chacun tente en permanence de tirer la couverture à lui.
Là encore, Rémy Pflimlin en donne une illustration.
« En 2012, nous avions décidé de fermer pendant deux
semaines en novembre et en décembre les rédactions des
locales de Périgueux et de Bayonne par mesure d’économie. J’ai eu droit à une mobilisation du personnel, des
élus, à une campagne de lettres, à des interpellations
du ministre à l’Assemblée nationale. Et lorsque j’ai été
1. Jack Lang, interview dans le documentaire « Berlusconi et la mafia,
scandales à l’italienne », diffusé sur France 3 le 4 août 2015.
2. CGT France Télévisions, compte rendu du comité central d’entreprise des 10 et 11 juin 2015.
3. Propos rapportés par la CGT dans le compte rendu du comité central d’entreprise des 10 et 11 juin 2015.
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moi-même à l’Assemblée, toutes les questions des députés étaient centrées là-dessus. Quand vous êtes dans une
entreprise privée, vous supprimez une ligne budgétaire,
point4. »
La pression du monde économique est tout aussi
redoutable. Jean-Jacques Cordival, président de la
fédération CGC des médias, analyse : « Avec la crise
économique, la chute des recettes publicitaires, le bouleversement des usages, toutes les chaînes connaissent
des difficultés. Les sociétés de production privées
considèrent que France Télévisions, avec son enveloppe
annuelle de près de trois milliards d’euros, est une
manne garantie. Ces acteurs veulent donc faire main
basse sur cet argent public. France Télévisions a toujours été une maison des convoitises. Dans le contexte
actuel, les appétits sont d’autant plus féroces. »
En voici une illustration : en avril 2015, France 3
modifie son antenne. Dans sa ligne de mire, l’émission
30 millions d’amis, née quarante ans plus tôt, arrivée sur
l’antenne de France 3 en 2006. La chaîne relègue le programme animalier au mercredi, 9 h 45. Évidemment,
les audiences s’effondrent. Le nombre de téléspectateurs
passe de 900 000 à 113 000.
Reha Hutin, productrice de 30 millions d’amis,
comprend que la manœuvre qui ne dit pas son nom
consiste à supprimer à terme le programme au motif
que le public n’est plus au rendez-vous. Elle proteste,
mobilise les fidèles de l’émission, et propose une nou4. Rémy Pflimlin, président de France Télévisions, déclaration dans
Challenges, 23 février 2013.
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velle version avec Miss France 2012, Delphine Wespiser
à l’animation. Celle-ci défend depuis longtemps la
cause animale, mais la chaîne balaye l’idée d’un revers
de main. Pour faire monter la pression, la jeune femme
publie une tribune dans L’Obs. Reha Hutin, de son côté,
mobilise tous ses réseaux. Elle obtient même le soutien du syndicat Force ouvrière de France Télévisions.
Une organisation syndicale qui vole au secours d’une
société de production privée, on avait rarement vu cela.
Le 25 juin 2015, Force ouvrière adresse une lettre au
président de France Télévisions en laissant entendre
que le lobby du commerce des animaux est peut-être
à la manœuvre pour voir disparaître le programme.
L’argument fait mouche. Le 6 juillet 2015, lors de la
conférence de presse de rentrée, la chaîne confirme le
maintien de l’émission. La productrice a été plus forte
que France Télévisions. Oubliant le proverbe selon
lequel il ne faut pas mordre la main qui te nourrit, Reha
Hutin enfonce le clou par une déclaration fracassante :
« France 3 manque de respect aux téléspectateurs5. »
Un autre exemple emblématique de ce qui se joue
dans et autour de la télévision publique concerne l’animatrice Daniela Lumbroso. Le 31 août 2015, elle a
annoncé qu’elle attaquait en justice France Télévisions.
Elle n’a toujours pas digéré la suppression de l’émission
Chabada qu’elle produisait et présentait sur France 3
entre 2009 et 2013. En 2014, elle avait déjà demandé
une médiation au Conseil supérieur de l’audiovisuel.
Elle n’a pas abouti. Cette fois, elle réclame 8 millions d’euros au groupe public et à la société de production Lagardère Entertainment, en charge des deux
5. Reha Hutin, productrice, interview dans Le Figaro, 20 juillet 2015.
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programmes ayant remplacé le sien, pour « concurrence
déloyale » et « parasitisme ». Quelques semaines plus
tôt, France Télévisions avait aussi lancé un audit sur
la facture présentée par la même Daniela Lumbroso
pour la production du concert de la Fête de la musique
diffusé en direct de Nice. Des lignes budgétaires semblaient douteuses.
Le constat est terrible : hommes politiques, hauts
fonctionnaires, producteurs, animateurs, journalistes,
tous se sentent propriétaires d’une part de la télévision publique. Ils veulent non seulement en disposer à
leur guise, mais considèrent qu’elle leur est redevable.
Et voilà la conclusion de Patrick Eveno, professeur à
la Sorbonne, président de l’Observatoire de la déontologie de l’information : « Les présidents, installés
sur des sièges éjectables, ne peuvent mettre en route
ni la refonte des programmes ni les réformes de fond.
L’instabilité politique et institutionnelle de la télévision
publique est chronique. En tout 11 réformes en 56 ans
et 17 présidents, soit un mandat moyen de 3 ans et
4 mois. Depuis la création du CSA, la durée du mandat a même baissé pour France Télévisions à 2 ans et
10 mois en moyenne avec 9 présidents6. »
Redéfinir la notion de service public
La notion de télévision de service public est à redéfinir. Le 25 juin 2008, Le Canard enchaîné avait rapporté
un propos de Nicolas Sarkozy : « Le service public, il faut
le refaire de haut en bas, et du sol au plafond. » Malgré
6. Patrick Eveno, « Audiovisuel public : mais comment en est-on arrivé
là ? », Ina Global, 10 avril 2015.
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les lois de 2009 et 2013 consacrées à France Télévisions,
la formule est toujours valable. Le service public repose
sur le principe que l’État finance des contenus qui ne
sont pas forcément rentables économiquement, mais
qui répondent à des exigences de diversité, de pluralisme, de citoyenneté, de qualité et d’innovation dans
des domaines tels que l’information, la culture, les
sciences. Comme le souligne Marc Tessier, ancien président de France Télévisions : « La télévision publique
suit une logique d’engagement, alors que la télévision
privée suit une logique d’optimisation commerciale et
financière7. » Ce principe-là doit perdurer. En revanche,
à l’heure de la multiplicité des sources d’images, MarieFrance Chambat-Houillon, maître de conférences,
considère à juste titre que France Télévisions ne doit
plus « être au service du public mais des publics ». Elle
ajoute qu’il ne faut « pas vouloir plaire à tous, tout le
temps, mais chercher à leur plaire sur une semaine, par
exemple8 ».
Il faut aussi relire la déclaration relative aux valeurs
fondamentales des médias de service public adoptée
par les 56 membres de l’Union européenne de radiotélévision. « Nous avons à cœur de satisfaire les besoins
démocratiques sociaux et culturels de l’Europe […].
Nous croyons à un monde de la communication transparent et ouvert, n’agissant pas seulement pour des
7. Marc Tessier, président de France Télévisions 1999-2005, déclaration
dans le rapport d’information du Sénat sur le contenu des programmes
de télévision, 11 juin 2003.
8. Marie-France Chambat-Houillon, maître de conférences à l’université Paris 3 Sorbonne Nouvelle, déclaration dans Le Figaro, 22 août
2015.
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motivations financières, mais œuvrant pour la cause
commune. Nous nous efforçons de nous conformer
à des critères de qualité élevés : universalité, indépendance, diversité, excellence, obligation de rendre
compte aux citoyens, innovation. » Le tout se termine
par cette demande : « Pour que nous soyons en mesure
de tenir notre engagement à l’égard du public, il faut
une législation ferme et un financement approprié et
viable. Nous devons disposer d’une gouvernance professionnelle pour préserver l’indépendance éditoriale et
veiller à remplir notre mission avec le plus haut degré de
professionnalisme. »
Le 4 mars 2015, Marc Schwartz a remis au gouvernement les réflexions du groupe de travail interministériel qu’il a présidé sur l’avenir de la télévision
publique. Le titre est prometteur : « France Télévisions
2020 : le chemin de l’ambition9. » Le travail réalisé est
impressionnant. 120 pages de diagnostics et de préconisations. L’auteur sait de quoi il parle. Conseiller référendaire à la Cour des comptes, il est ancien directeur
financier de France Télévisions. Les ministres Michel
Sapin, Emmanuel Macron et Fleur Pellerin, ainsi que
le secrétaire d’État Christian Eckert, récipiendaires du
document, retiennent alors trois nouveaux piliers pour
France Télévisions : « Comprendre, rayonner, participer. »
Il est vrai que le triptyque en vigueur date du siècle
dernier. Il remonte précisément au 21 octobre 1957,
énoncé par Jean d’Arcy, directeur des programmes de
9.http://www.gouvernement.fr/action/la-reforme-de-l-audiovisuelpublic.
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la télévision française, lors d’un stage international
de réalisateurs. Il avait expliqué que la télévision doit
« Distraire, informer et instruire. » Les mots et leur
ordre ont à peine varié depuis : « Informer, cultiver,
distraire. »
Le premier nouveau pilier est énoncé ainsi : « Faire
comprendre le monde, offrir aux téléspectateurs une
offre d’information et de décryptage de qualité, une
diversité des idées et des points de vue ainsi qu’une
parole libre et indépendante. » Mais cette verbalisation
n’apporte rien de fondamentalement nouveau, ne tient
pas compte de l’incommensurable quantité d’informations accessibles avec le numérique. Elle ne dit pas assez
comment France Télévisions peut se démarquer, être
utile et nécessaire aux Français. Elle s’en tient aussi à
une vision verticale et descendante des contenus d’un
émetteur vers un récepteur, alors qu’Internet et les
réseaux sociaux favorisent une circulation à 360 degrés.
Et voici le libellé du gouvernement pour le deuxième pilier de la télévision publique : « Faire rayonner la culture et la créativité françaises en prenant des
risques quant à la création de nouveaux programmes ;
promouvoir de nouveaux talents ; jouer le rôle d’incubateurs de start-up de l’audiovisuel ; mieux structurer le
secteur de la production pour que les programmes français s’exportent à l’étranger. » Qui a réagi en premier à
ces préconisations ? Non pas France Télévisions à qui
elles étaient destinées, mais le groupe TF1. Il a lancé,
à la fin de l’été 2015, un programme d’incubation de
start-up dédié aux médias. Ensuite, pour ce qui est de
la culture, le gouvernement ne tient pas compte du
monde tel qu’il est, et de son évolution. Aujourd’hui,
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la culture est partout, sur le Web, sur le mobile, avec
des innovations plus ingénieuses les unes que les autres.
Alors, où est la singularité du service public ? N’aurait-il
pas fallu réfléchir à une notion beaucoup plus large de
la culture embrassant la connaissance et la transmission
du savoir en y ajoutant des impératifs de diffusion ? Le
gouvernement a-t-il craint d’imposer un chantier trop
important à France Télévisions ?
Le troisième pilier de France Télévisions, toujours
selon les quatre membres du gouvernement, doit reposer sur « la nécessité de faire participer les téléspectateurs grâce au numérique ». À en lire cette formulation
timorée, les ministres ne semblent pas mesurer à quel
point le public a déjà pris le pouvoir. Il est au centre
de tout. Il cocrée, il coproduit, il trie, partage, remixe.
Les jeunes de 18 à 34 ans passent vingt-deux heures par
semaine à regarder des vidéos en ligne ou à la demande
en se moquant éperdument de la télé ou même en se
demandant à quoi elle peut bien servir.
Depuis la présentation de ces orientations, il ne s’est
rien passé ni sur le plan organisationnel ni sur le plan
législatif. Les mutations des mondes numériques sont
celles d’un cheval de course au galop. France Télévisions
avance comme un cheval de trait. Le législateur est à
l’allure d’un mulet. Ajoutons que l’approche du gouvernement ne projette pas suffisamment France Télévisions
en avant. Elle ne tient pas assez compte de la mondialisation de la consommation de contenus et de l’internationalisation du marché de l’audiovisuel. France
Télévisions n’était pas prêt pour ces dimensions-là avant
le rapport Schwartz et ne l’est toujours pas depuis.
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Netflix, Amazon, Google, Apple, Facebook ont tout
pour eux : l’audience, l’argent, la modernité et la liberté
d’agir. Le groupe public ne pèse rien face à eux, ni en
termes de contenus, ni en termes de technologies, ni en
termes de volume d’affaires. Les nouvelles missions de
France Télévisions auraient dû être résolument envisagées en tenant compte de ces réalités.
Le labyrinthe de la gouvernance
Au lieu de cela, le quotidien de France Télévisions se
déroule dans une forêt inextricable de textes réglementaires. Quel est le savant fou qui a imaginé une organisation aussi ubuesque pour France Télévisions ?
Pour commencer, la loi du 30 septembre 1986,
modifiée en 2000, définit le périmètre du service public
ainsi que les orientations générales. S’ajoute le cahier
des charges qui fixe par décret les grands principes et
les missions assignées aux chaînes publiques. Le dernier
date de juin 2009. Il peut être modifié par un décret
gouvernemental sur lequel le CSA donne son avis sans
toutefois pouvoir négocier les obligations, tout en étant
garant de sa bonne application. C’est pour le moins tortueux. Rémy Pflimlin s’est plaint lui-même du « cahier
des charges qui fait plus de 70 pages et du contrat d’objectifs et de moyens qui énonce plus de 70 objectifs10 ».
Olivier Schrameck, président du Conseil supérieur de
l’audiovisuel, reconnaît que le cadre peut avoir « des
10. Rémy Pflimlin, président de France Télévisions, déclaration devant
la commission sénatoriale sur les enjeux de la nouvelle présidence de
France Télévisions, 4 février 2015.
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effets parfois inhibiteurs11 ». Doux euphémisme. La
prise de conscience de la nécessité de procéder à des
changements est là. Reste à passer aux actes, ce qui est
une autre histoire.
En 2000, l’État a ajouté le principe d’un contrat
d’objectifs et de moyens (COM). Il contient, d’une
part, les engagements de France Télévisions en matière
de contenus, d’autre part, les crédits versés par l’État.
L’idée était de moderniser, d’assainir et de rationaliser le
financement à travers un cadre pluriannuel. Mais finalement, chaque nouveau COM est un fourre-tout parfois pointilleux, parfois contradictoire, comme on n’en
a jamais vu ailleurs dans les télévisions publiques européennes. Sans compter que même s’ils sont nombreux,
les différents indicateurs d’évaluation sont incomplets et
ne permettent pas d’apprécier la performance, notamment économique, du groupe public. Par ailleurs, ces
COM font depuis quinze ans l’objet de changements
de cap successifs en cours d’exécution, notamment sur
le plan financier.
En voici une illustration : Rémy Pflimlin est arrivé
à la présidence de France Télévisions en juillet 2010.
Il a ensuite fallu quinze mois pour signer le COM.
C’était en novembre 2011, mais dès novembre 2013
il a été modifié. Le 30 avril 2013, Jean-Pierre Cottet,
ancien cadre dirigeant à France Télévisions, s’était fendu de trois tweets pour dénoncer ces pratiques : « Je ne
comprends pas pourquoi ce gouvernement garrotte la
11. Rémy Pflimlin, président de France Télévisions, déclaration devant
la commission sénatoriale sur les enjeux de la nouvelle présidence de
France Télévisions, 5 février 2015.
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télévision publique alors qu’en ces temps de désarroi elle est si utile. Jospin, en son temps, a dénoncé
le fameux lacet qui servait à étrangler France TV. Les
socialistes l’ont retrouvé au fond d’un tiroir. Certes, il
faut des économies, mais il y a des solutions sans licenciements massifs ni réduction drastique des budgets
des programmes. » Emmanuel Macron, ministre de
l’Économie, de l’Industrie et du Numérique, a convenu
de la nécessité pour l’État de passer « d’une logique de
tutelle à une logique actionnariale12 » dans le pilotage
de France Télévisions. Mais pourquoi donc n’a-t-il rien
fait depuis pour changer les choses ?
Delphine Ernotte a charmé le Conseil supérieur de
l’audiovisuel avec son projet stratégique. Sauf que ses
orientations ne seront peut-être jamais mises en œuvre.
Du moins devra-t-elle les transformer en contrat d’objectifs et de moyens avec l’État. Le 11 septembre 2015,
dans Le Figaro, elle déclarait, sûre d’elle : « Je compte
bien boucler fin 2015 le nouveau contrat d’objectifs
et de moyens avec l’État. » Jamais aucun président de
France Télévisions n’y est parvenu en quatre mois. Elle
se trouve face aux représentants de différents ministères
dont les uns disent qu’il faut en faire plus au nom du
service public, tandis que les autres affirment qu’il faut
en faire moins au nom du retour à l’équilibre budgétaire.
Le conseil d’administration de France Télévisions
ne se porte pas mieux. Il est composé de cinq repré12. Emmanuel Macron, ministre de l’Économie, de l’Industrie et du
Numérique, déclaration lors de la remise du rapport Schwartz, 4 mars
2015.
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sentants de l’État, de cinq personnalités nommées par
le CSA, de deux parlementaires et de deux représentants des salariés. L’un des administrateurs avoue : « On
est informés de tout, mais on ne décide de rien. » Le
conseil d’administration n’est qu’une chambre d’enregistrement. Les grandes décisions se prennent directement entre le gouvernement et les dirigeants.
« La tyrannie effrayante de l’État »
S’ajoute une batterie d’outils de surveillance. Là
encore, en théorie, tout est bien fait. Le Conseil supérieur de l’audiovisuel délivre un rapport annuel au
président de la République, au gouvernement et au
parlement sur les activités de la télévision publique,
le respect de ses obligations, la répartition des recettes
publicitaires et de la redevance. Avec la loi de novembre
2013, le CSA formule aussi un avis sur le contrat d’objectifs et de moyens.
Sur la légalité des procédures et l’efficacité économique de France Télévisions, ce sont le service du
contrôle général économique, financier et industriel
ainsi que la Cour des comptes qui tranchent. Ils ne
manquent jamais de distribuer des bons et des mauvais
points, mais, comme le CSA, on ne les a jamais vus ni
prendre des sanctions ni transmettre des informations à
la justice en cas de découverte de manquements graves.
Chaque année, le président de France Télévisions
doit aussi présenter un rapport d’exécution du contrat
d’objectifs et de moyens aux commissions chargées
des affaires culturelles et des finances du Sénat et de
l’Assemblée nationale. La loi du 15 novembre 2013 a
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ajouté un autre échelon : le CSA doit apporter aux parlementaires son éclairage sur ce rapport d’exécution.
Voici maintenant comment les choses se déroulent
concrètement… En septembre 2013, la députée socialiste Martine Martinel avait dénoncé dans un rapport
très documenté « des efforts insuffisants sur les coûts de
structure, des lacunes importantes dans la gestion des
effectifs, un effort limité de transparence sur les objectifs de dépenses ». Mais ses propos ressemblaient à de
l’agitation vaine. Les critiques parlementaires ne s’accompagnent pas de possibilités de sanctions à l’égard
des dirigeants de la télévision publique. Et ni les débats
ni les avis ne donnent lieu à une médiatisation suffisante pour soulever l’indignation des Français. L’effet
est doublement dévastateur : un sentiment d’impunité
pour les dirigeants de la télévision publique et une
forme de mépris à l’égard de ceux qui payent pour cette
télévision publique.
Dominique Wolton, directeur de recherche au
CNRS, résume la situation : « Cela fait trente ou quarante ans que je suis le témoin de la tyrannie effrayante,
non de l’État, mais de la politique ! L’État est omniprésent dans les conseils d’administration, et les présidents de France Télévisions ne peuvent que se situer
en permanence dans une négociation extrêmement
âpre avec Bercy, ou les autres acteurs – Matignon, l’Élysée, les conseillers, les amis bien placés, très nombreux
dans l’audiovisuel […]. On s’imagine que si on tient
les tuyaux, on tient les consciences […]. La politisation est extrême, mais il faut de toute urgence trouver
un moyen pour que la télévision demeure un média de
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service public13. » Cela fait un bien fou de lire de tels
avis autorisés. Mais voilà…
De grâce de l’audace
Dans l’immobilisme, chacun peut se prévaloir
ou avoir l’illusion de détenir une parcelle de pouvoir.
Des chercheurs, des chargés de mission de l’État,
des parlementaires, le Conseil supérieur de l’audiovisuel, la Cour des comptes rédigent depuis des décennies, des propositions et des recommandations pour
changer les choses. Elles ont toutes, ou presque,
été oubliées au fond de placards. France Télévisions est
un monstre. Tous ceux qui participent, d’une manière
ou d’une autre, à son fonctionnement s’accrochent à
ses pattes pour tenter de le tirer vers eux. Résultat : le
diplopode s’épuise, ne sait plus dans quelle direction
s’engager. À force, il finira peut-être même amputé.
Personne ne peut décemment accepter que cela continue ainsi.
Premièrement, l’architecture réglementaire et
contractuelle est à revoir. Pour permettre à la télévision
publique d’être souple et rapide, l’État devrait établir
un plan stratégique et budgétaire par lequel il garantirait pour une période longue non négociable les aides
publiques et déterminerait le volume financier consacré
à l’information, au sport, à la fiction, aux documentaires
et aux magazines. Ce document pourrait être débattu et
voté par l’Assemblée nationale et le Sénat.
13. Dominique Wolton, directeur de recherche au Centre national de
la recherche scientifique, intervention au Sénat lors d’une table ronde
sur l’avenir de France Télévisions, 4 février 2015.
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Deuxièmement, fort de ce cadre général, un appel à
candidatures pourrait être lancé pour le poste de président de France Télévisions dont le mandat serait allongé
pour offrir une indispensable stabilité. Les prétendants
à la fonction pourraient faire la preuve de leur intelligence, de leur ingéniosité et de leur imagination pour
évoluer dans un périmètre établi, avec des moyens définis. Nous nous trouverions dans la situation d’un vrai
concours d’idées, stimulant et motivant.
Un jury pourrait être composé d’un nombre identique de parlementaires, de professionnels de l’audiovisuel, de salariés de France Télévisions et de téléspectateurs. Il examinerait les candidatures et désignerait le
patron de la télévision publique. Il pourrait également
constituer le conseil d’administration. Tous les ans, le
président de France Télévisions, accompagné de son
conseil d’administration, présenterait le bilan de son
action devant les commissions culturelles et financières de l’Assemblée nationale et du Sénat réunies. De
vrais indices de performance pourraient être instaurés
pour évaluer l’avancée des objectifs fixés. Enfin, dans
une telle organisation, le Conseil supérieur de l’audiovisuel n’assurerait plus qu’un rôle de régulation. Il a
largement fait la démonstration de son incapacité à
s’occuper de la désignation des présidents de l’audiovisuel public.
On objectera que ces propositions sont irréalistes.
Peu importe. La volonté ici n’est pas de se transformer
en législateur, mais de tracer les contours d’autres possibles basés sur des principes de démocratie, d’indépendance et d’efficacité managériale. Le sénateur JeanPierre Leleux a lui aussi émis l’idée d’une désignation du
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président de France Télévisions par le conseil d’administration du groupe public. Lors d’un débat au Sénat,
il a indiqué : « Il faudrait identifier de manière plus
précise les rôles de l’État actionnaire, celui du CSA, et
celui du conseil d’administration de France Télévisions.
Le CSA est à la fois régulateur et décisionnaire d’une
stratégie au travers de son pouvoir de nomination14. »
La fondation Terra Nova, laboratoire d’idées proche
de la gauche, propose de son côté l’instauration d’un
conseil de surveillance et d’un directoire en « intégrant
la société civile dans les dispositifs essentiels à la réalisation des objectifs du groupe ». Elle va jusqu’à préconiser « une consultation annuelle des citoyens et de
la société sur les priorités éditoriales de la télévision
publique, dans le cadre d’un dispositif numérique interactif15 ». Ce serait un prolongement du Conseil consultatif des programmes de France Télévisions composé
depuis 2009 de 24 téléspectateurs, renouvelé tous les
ans. En tout état de cause, la montée en puissance du
modèle collaboratif – favorisée par le Web – doit être
prise en compte. Quelle que soit la solution retenue, la
gouvernance de France Télévisions ne peut pas continuer à ressembler à une pyramide mal construite.
Le jour de sa prise de fonction, Delphine Ernotte a
confié à Rodolphe Belmer, ex-numéro deux de Canal+,
la mission d’animer un comité d’orientation stratégique
14. Jean-Pierre Leleux, sénateur, intervention lors du débat au Sénat :
« Les enjeux de la nouvelle présidence de France Télévisions », 5 février
2015.
15. Terra Nova, « Vers un nouveau contrat social pour la télévision
publique », 8 juillet 2015.
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composé de personnalités extérieures. Disposer d’un
regard détaché du quotidien lourd, lent et épuisant de la
télévision publique est intéressant. Pouvoir s’appuyer sur
des observateurs clairvoyants de l’évolution de l’audiovisuel et des médias à l’échelle mondiale est opportun.
Mais ce n’est pas une panacée. D’abord, il y a le risque
que ce comité stratégique apparaisse comme l’aveu d’un
manque d’idées de Delphine Ernotte. Ensuite, il faudra
éviter que le personnel de France Télévisions ne se sente
dépossédé de la partie la plus noble de son travail : préparer l’avenir. Enfin, ce comité stratégique n’est pas une
équipe d’explorateurs capable de trouver un miraculeux
filon d’or pour combler le trou financier de la télévision
publique. Finalement, le 8 septembre 2015, lors d’une
rencontre avec la CGT, Delphine Ernotte précisait que
ce comité ne se réunira qu’une fois par an, pendant un
ou deux jours, et que ses membres ne seront pas rémunérés. L’intérêt de cette nouvelle structure devient dès
lors très relatif. Elle n’est qu’une strate de plus dans le
millefeuille de niveaux d’intervention pour la télévision
publique.
Le plus triste est de constater que la présidence de
Delphine Ernotte commence avec un cadre général jugé
inefficace par tous. La situation est même pire qu’avant,
car cette fois, les diagnostics sont posés. Le mauvais
état de santé de la télévision publique est constaté, mais
les actions de sauvegarde ne sont pas prises. France
Télévisions est un malade du cancer que l’on tente de
soigner avec des huiles essentielles.
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3. Créer 66 millions de programmes
Placer le public au centre de tout. Voilà le défi.
Demain, au lieu de six chaînes, France Télévisions pourrait proposer 66 millions de compositions de contenus
pour 66 millions d’habitants en tenant compte des
goûts, des désirs, des attentes et des besoins émotionnels de chacun. La technologie le permet. L’absence du
diktat de la publicité le facilite. C’est l’heure pour la
télévision publique d’être le fer de lance d’un nouveau
lien avec le public.
Dialoguer avec nos besoins
50 % de ceux qui regardent la télévision affirment
qu’ils ne trouvent rien à voir au quotidien. Ce chiffre
atteint 62 % chez les 25-34 ans. Devant le poste, 40 %
des téléspectateurs consultent un guide des programmes
dont seulement 29 % disent qu’il leur est utile. 31 % du
public est prêt à fournir des informations personnelles
pour bénéficier d’une meilleure expérience télévisuelle,
avec des programmes tenant compte de ses sujets de
prédilection et de données géographiques1.
1. Source : Ericsson, TV and Média 2015, septembre 2015. Sondage
réalisé par Internet auprès de 20 000 personnes dans 20 pays dont la
France.
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Comment le groupe France Télévisions peut-il
répondre à ces constats ? En supprimant la distinction
des chaînes, dont l’identité fait d’ailleurs débat depuis
des décennies. Cela pourrait être la grande révolution
de France Télévisions. Les chaînes, les grilles de programmes, les horaires pourraient être remplacés par une
grande bibliothèque de contenus. Et imaginez les centaines de millions d’euros d’économies où les sommes
disponibles pour investir dans les contenus. Offrir au
public une porte d’entrée unique à l’univers de la télévision publique serait une avancée majeure. Proposer
à chacun des programmes en fonction de ses goûts, de
ses centres d’intérêt, des émotions recherchées et de sa
personnalité serait une réussite assurée. Ces offres de
contenus seraient adressées à chacun sans distinction
sur la télévision, la tablette, l’ordinateur, le smartphone.
Afin que France Télévisions marque encore plus sa
différence, une pièce supplémentaire serait à ajouter au
dispositif. Alors que les algorithmes de programmation
s’attachent habituellement à satisfaire le plus exactement possible le consommateur, France Télévisions
devrait en permanence encourager chacun à aller audelà de ses univers connus et confortables. La mission
historique de la télévision publique a été de conduire le
téléspectateur vers de nouveaux horizons. Avec les outils
numériques, le temps est venu de remettre ce principe
à l’honneur.
France Télévisions laisserait le public libre de choisir entre un accompagnement programmatique ou une
exploration personnelle. Chacun pourrait plonger à sa
guise dans une magnifique banque de contenus à l’aide
d’un moteur de recherche digne de ce nom, doté d’un
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    
outil d’indexation très élaboré. Il serait possible de
consulter des programmes de manière unitaire, ou de
composer sa playlist sur mesure pour une heure, une
soirée, une journée. Les 66 millions de Français deviendraient 66 millions de directeurs des programmes. À
cette liberté de choisir, chacun devrait pouvoir ajouter
la liberté de partager le programme avec qui il le désire
et comme bon lui semble. Ainsi, chacun serait également diffuseur.
Pour faciliter la mise en œuvre de cette nouvelle
manière de concevoir la télévision publique que nous
préconisons, pourquoi ne pas orchestrer parallèlement
un partenariat entre Orange et France Télévisions ?
L’État finance France Télévisions à travers la redevance
et est actionnaire d’Orange, à hauteur de 27 %. Ne
parlons pas d’indépendance, de conflits d’intérêts, de
difficultés techniques. Plaçons-nous exclusivement sur
un terrain stratégique et prospectif. France Télévisions
est le premier acteur de la production d’œuvres audiovisuelles, et premier investisseur, diffuseur et coproducteur de documentaires. Orange est leader des télécoms,
a plus de 10 millions de clients en France avec sa box
et offre la première plateforme de vidéos à la demande2.
À l’instar de Canal+ avec ses décodeurs, Orange
et France Télévisions pourraient offrir une expérience
sur mesure grâce à la connaissance des usages et à
2. Harris Interactive, 15 ans et plus. Taux d’utilisateurs des platesformes de vidéos à la demande au cours des trente derniers jours,
janvier-octobre 2014. Orange attire 26 % des utilisateurs ; MyTF1
24,6 % ; Canalplay 20,8. France Télévisions est huitième, via Francetv
pluzz, avec 14,8 % des consommateurs.
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