Le jour où la nuit viendra

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Le jour où la nuit viendra
Le jour où la nuit viendra
Pièce pour 8 personnages :
Le père
La mère et première femme
La deuxième femme enceinte
La grand-mère
La fille
Première cousine
Deuxième cousine
La messagère
Mi
Sa
Ka
Sy
Ma
In’
Cé
Pau
Histoire :
La Terre et la Lune ont été percutées par une pluie de météorites. La Lune a
dévié de sa trajectoire et les débris de la collision ont créé un halo donnant l’impression que
son volume a décuplé. La Terre, quant à elle, frappée par le plus grand nombre des
météorites, les plus massifs, a basculé sur son axe, détruisant une grande partie de la vie sur
sa surface, à cause de violents tremblements telluriques, de raz de marée, ainsi que de
multiples éruptions volcaniques. Le bilan de cette rotation a amené la Terre à ne présenter
qu’une seule face en permanence orientée vers le Soleil. La température de cette face avoisine
les 120°C au Pôle. Sur l’autre face, toujours à l’ombre, la température reste quasiment en
permanence entre -150 et -170°C. Seule la température à l’équateur tourne autour d’une
moyenne de 0°C mais la forte nutation, provoquée par ces changements astronomiques, crée
des variations très importantes entre 70 et -70°C dans des laps de temps extrêmement courts,
empêchant presque totalement toute vie végétale. Les animaux ont apparemment tous
disparus, les animaux domestiques préservés, ont rapidement été dévorés par les hommes. Il
ne reste, donc, que quelques insectes souterrains, et quelques centaines d’êtres humains qui
ont pu se protéger de ces variations climatiques. Certains de ces rescapés humains ont pu
recréer, totalement artificiellement, des conditions de vie supportables. Il s’agit d’une élite,
très minoritaire, qui s’est rapidement coupée du reste des rescapés et qui leur interdit, manu
militari, tout accès à ces îlots de vie. Les autres, la grande majorité, ont opté, en désespoir de
cause, pour une vie troglodytique, dans des cavernes tout d’abord puis au fond de galeries à
une vingtaine de mètres sous la surface terrestre. Au fil des années, cette population s’est
adaptée à l’absence de lumière, ne pouvant la fabriquer faute d’énergie, elle se chauffe de
manière rudimentaire en utilisant un combustible constitué de racines et de ses propres
excréments. Elle a donc développé ses autres sens, notamment l’ouïe et l’odorat. Elle prend
des attitudes anthropoïdes et les gestes sont lents et mesurés, car ces rescapés économisent
même le langage, allant toujours à l’essentiel. Ils arrivent à se nourrir avec des insectes
souterrains mais ne peuvent, faute de lumière, cultiver de végétaux. La population est, donc,
obligée de migrer tous les douze ans, lors de l’éclipse solaire, avec des réserves d’eau et des
graines soigneusement conservées d’une migration à l’autre. Le but est de profiter de cette
brusque baisse de température pour faire pousser un maximum de végétaux, dans un laps de
temps très court, moyen fragile de subsister sans trop de carences jusqu’à l’éclipse suivante.
La pièce débute lors de la préparation de la migration.
Déroulement de la pièce :
*Scène 1 :
est trop jeune.
In’ apprend à Ma qu’elle ne pourra pas partir pour la grande migration, parce qu’elle
*Scène 2 :
Mi se demande s’il peut imposer une telle épreuve à sa famille, surtout du fait de la
gravidité presque à terme de Ka.
*Scène 3 :
Découverte du cadavre d’un nanti par Cé et de l’existence des rats qui ont survécu au
cataclysme. De multiples questions émergent, la peur gagne le groupuscule. Mi doute encore plus de
l’intérêt de la migration : d’un côté les dangers du voyage, de l’autre laisser le reste de la famille alors
qu’on ne connaît pas le danger que représente la promiscuité avec les rats.
*Scène 4 :
Inès.
La petite communauté tente de se rassurer à travers le rite du football raconté par
*Scène 5 :
petite famille.
La grand-mère, Sy, décide de ne plus manger, elle se sent inutile et un poids pour sa
*Scène 6 :
Ka chute et manque de perdre son enfant. Sa, bien que jalouse car devenue stérile
après avoir accouché de Ma, aidée par Inès, soigne Ka et la sauve. Inès demande à devenir la
troisième femme de Mi pour être utile à la conservation de la communauté.
*Scène 7 :
Pour calmer les esprits, le rite de la télévision.
*Scène 8 :
communauté
Les préparatifs à la migration se poursuivent. Une messagère arrive d’une autre
*Scène 9 :
L’accueil de la nouvelle arrivante. La messagère annonce que d’autres nantis ont été
vus. Certains cadavres sont retrouvés, complètement décharnés, certainement par les rats qui
semblent se rapprocher de la communauté.
*Scène 10 :
Ma décide de partir malgré l’interdiction. Sy devine ses intentions et, juste avant de
mourir, lui fait promettre de rester pour protéger Ka et son enfant.
*Scène 11 :
Rite funéraire préparatoire à une conservation anthropophagique. Des bruits suspects
montrent que les rats se rapprochent dangereusement.
*Scène 12 :
Mi et Sa décident de ne pas partir migrer mais d’essayer d’entrer en contact ou
d’investir les propriétés des nantis décédés. Les deux cousines refusent de tenter l’aventure, Pau
propose de les récupérer dans sa communauté et de revenir après la migration pour savoir si le
contact avec les nantis a été établi.
Fin
Scène 1 :
(Sylvia, Marie-Sophie, Inès, Karine plus la voix de Samya)
(Une voix s’élève (Sy) qui chante une version corrigée de la chanson « Le jour où la pluie viendra… »
(Paroles: Pierre Delanoë. Musique: Gilbert Bécaud))
Le jour où la nuit viendra
Nous serons, toi et moi,
Les plus riches du monde,
Les plus riches du monde.
Les arbres, pleurant de joie,
Offriront dans leurs bras
Les plus beaux fruits du monde,
Les plus beaux fruits du monde,
Ce jour-là…
(Trois autres voix (Sa, Ka et Ma) s’ajoutent à la première voix pour chanter le couplet)
La triste, triste terre rouge
Qui craque, craque à l'infini…
Les branches nues que rien ne bouge
Se gorgeront de pluie, de pluie.
Et le blé roulera par vagues
Au fond de greniers endormis.
Et je t'enroulerai de bagues
Et de colliers jolis, jolis…
(À nouveau, la première voix (Sy) se retrouve seule à chanter, plus doucement, comme une
berceuse.)
Le jour où la nuit viendra
Nous serons, toi et moi,
Les fiancés du monde,
Les plus riches du monde.
Les arbres, pleurant de joie,
Offriront dans leurs bras
Les plus beaux fruits du monde,
Les plus beaux fruits du monde,
Ce jour-là...
(Une scène nue apparaît doucement, montrant Sy, face au public, au centre de la scène assise sur un
siège rudimentaire (une pierre, ou un amas de terre). Elle fredonne l’air de la chanson. A ses pieds, se
trouve Ma, un bras entourant la jambe gauche de sa grand-mère, les yeux dans le vide, elle écoute
silencieusement.)
Sy :
(Elle parle lentement, avec effort, mais d’une manière monocorde, comme si elle
récitait un texte qui n’a aucun sens pour elle. Elle fouille souvent dans sa mémoire et entrecoupe son
discours de longs silences.) Le soleil inondait de ses rayons doux une plaine verdoyante… Des
nuages, gorgés de pluie, rafraîchissaient nos visages… Les arbres… le chêne et… l’olivier
accueillaient des myriades d’oiseaux qui sifflaient la vie… (Elle se met à siffler quelques
mélodies ornithologiques.) Les jours succédaient aux nuits… immuables… Le vert printemps
ouvrait… (Long silence, elle semble chercher ses mots) la porte à un été doré… Puis l’automne
arrivait peignant le… monde de ses couleurs fauves… Enfin l’hiver terminait le cycle…
(Nouveau silence) endormant tout sous son manteau blanc… L’homme indust…
industrieusement façonnait ses outils pour subvenir à ses besoins… Il se chauffait, s’éclairait
par l’électricité… Il…
(Long silence...Toutes les deux parlent ensemble
Sy :
Dormir, maintenant…
Ma :
Raconte-moi, encore… »
(Nouveau silence…)
Sy :
Je suis fatiguée…
Ma :
(Implorant doucement) Mémé… (La grand-mère ferme les yeux et, tout en
fredonnant, se balance doucement en caressant les cheveux de sa petite fille.) (Même jeu) Mémé…
Sy :
Raconter quoi ?...
Ma :
Tu sais bien…
Sy :
Ça ne sert à rien… Et puis je ne sais plus…
(Nouveau silence… Entre In’, qui vient s’asseoir aux pieds de la grand-mère, de l’autre côté de Ma.
Ma commence à l’épouiller.)
Ma :
(Toujours implorante.) Mémé…
In’ :
(Elle regarde longuement sa grand-mère, puis, s’adressant à Ma, sur un ton doux et
triste, avec un geste de la main qui montre la grand-mère.) Laisse-la tranquille…
Ma :
(Elle se lève, embrasse sa grand-mère, fait quelques pas vers le public.) Tu ne
comprends pas ? Dix jours. On part dans dix jours et je ne sais presque rien !
In’ :
On part ? Qui a dit que tu partais ?...
Sy :
(Presque dans un souffle.) Moi, je ne pars pas…
Ma :
(Ignorant ce que dit sa grand-mère.) Papa, papa l’a dit !...
In’ :
l’éclipse.
Tonton n’a pas parlé de ton départ. Il a dit que dans dix jours il y aurait
(La grand-mère se lève lentement et sort de scène.)
Ma :
C’est pareil. L’éclipse égale le Grand voyage.
In’ :
(Elle se lève également, s’approche de Ma et la prend par les épaules.) Le Voyage
oui. Pas pour toi, tu es trop jeune.
Ma :
(Elle se dégage brusquement.) Je ne te crois pas ! Moi je sais les plantes. Papa
m’a appris… (Silence) Toi tu ne sais rien sur les plantes. Pourquoi tu irais ?
In’ :
(Elle se rapproche encore, caresse la joue de Ma qui se dégage encore.) Je suis
plus grande et plus forte, j’aiderai.
Ma :
Plus vieille, oui. Mais ni plus grande… (Elle prend In’ par la taille et la soulève de
terre. Cette dernière éclate de rire.) Ni plus forte !
In’ :
Lâche-moi ! C’est vrai que tu es forte… (Redevenant sérieuse) Economise-toi. Il
ne reste plus grand-chose à manger… Et Tonton a dit non.
(Entre Ka, elle est enceinte, presque à terme et se déplace avec difficulté.)
Ka :
Une dispute ?...
Ma :
(Elle montre In’) Elle est méchante, elle ment…
(In’ ne répond pas et se contente de hausser les épaules.)
Ka :
A quel sujet ?
Ma :
Elle dit que je ne pars pas. Pas vrai, hein ?
Ka :
(Elle va s’asseoir, lourdement, sur la chaise.) Ma, viens… (Elle s’approche comme à
regret et s’assoit comme au début de la scène avec sa grand-mère. Ka l’épouille.) Moi, non plus je
ne pars pas… (Elle montre son ventre) Je suis trop grosse, trop fragile. Nous attendrons
ensemble ici avec Mémé.
Ma :
Je ne veux pas attendre, c’est trop important. Papa a besoin de moi
pour les plantes. Planter les graines, je sais le faire. (Elle se retourne vers In’, et, ponctué
par un geste de défi). Je sais le faire.
Ka :
A la prochaine éclipse, nous irons toutes les deux.
In’ :
C’est vrai ! Lors de la prochaine éclipse, tu viendras faire pousser les plantes.
Tu seras encore plus savante.
Ma :
(Elle se lève encore.) Non ! L’autre éclipse, c’est trop loin. Douze ans. C’est trop
long. J’en sais assez, je suis prête. Je vais voir papa. Il dira oui.
(Elle sort en colère, suivie de In’)
In’ :
Scène 2 :
Ma, attends ! Nous aurons besoin de toi, ici. Attends !...
(Karine, Samya, Mickaël)
(Ka, assise sur sa chaise, les épaules tombantes vers l’avant, les bras ballants en une attitude
simiesque, se gratte le corps de temps en temps, du bout des doigts en un geste souple et mesuré.
Entre Sa. Elle s’approche respectueusement de Ka, les mains tendues en avant comme en offrande,
dirigées vers le ventre de Ka. Ka fait un signe d’assentiment et Sa va caresser le ventre de Ka,
heureuse et envieuse. Entre Mi, les épaules tombantes, l’air troublé. La scène, qui s’offre à lui, semble
le rasséréner. Il caresse le ventre de Ka à son tour, timidement, rapidement et va se placer à deux ou
trois mètres, face au public.)
Sa :
(À Mi.) Ne t’inquiète pas, ce n’est pas la première fois.
Mi :
(Sans se retourner.) C’est une terrible entreprise.
Ka :
(À Sa.) C’est la première fois qu’il organise tout seul.
Sa :
Il n’est pas tout seul. Nous sommes là…
Mi :
(Comme pour lui-même.) La dernière migration, je l’ai faite avec mon père. Mère
était là, aussi.
Sa :
Depuis, nous avons creusé d’autres tunnels, c’est plus facile.
Ka :
Ça reste encore très dangereux.
Mi :
(À Ka.) C’est pour ça que je ne veux pas que tu viennes… et pas Ma, non plus.
Elle est trop jeune.
Ka :
Je comprends, je suis d’accord. J’ai dit à Ma que nous resterions, ici, avec elle
et Sy. La grand-mère faiblit.
Mi :
(Toujours pour lui-même.) Je me souviens de la mort de mon jeune cousin…
Sa :
(Même jeu.) Un garçon.
Mi :
Il n’a pas supporté la chaleur. La tentation a été trop forte. Il s’est écarté du
halo de l’éclipse. Il a brûlé, là, devant nous. Je n’ai rien pu faire…
Ka :
Ce n’est pas ta faute.
Mi :
fait…
(Même jeu.) Un garçon, le dernier garçon de notre communauté… et je n’ai rien
Sa :
Tu culpabilises trop. On ne pouvait plus rien pour lui. (Elle regarde Ka
intensément avec tendresse et envie.) Peut-être que Ka aura un garçon…
Ka :
(Elle se lève lourdement et s’approche de Mi. Elle donne un coup de tête vers l’avant
comme pour sentir ou renifler une odeur. Il l’entoure d’un bras protecteur.) J’ai eu des nouvelles
d’autres communautés. Il n’y a pas eu de naissance de garçons, que des filles. Tu ne m’en
voudras pas trop ?...
Mi :
Pourquoi t’en voudrais-je ? On n’y peut rien.
Sa :
Rien n’est fait, attendons…
Mi :
Mais s’il m’arrivait un accident ?...
(Karine retourne s’asseoir, lentement. Les deux autres l’entourent comme pour la protéger.)
Scène 3 :
(Les mêmes, Céline)
(Cé entre en courant, elle est très essoufflée.)
Sa :
Tu as couru, Cé ? Tu es folle ?!
(Ka et Sa attrape doucement Cé, en proie à une grande agitation. Elle va pour parler mais les deux
autres l’empêchent doucement mais fermement. Elles l’emmènent au sol et fredonnent une mélopée
au tempo lent pour lui faire retrouver un rythme corporel normal. Quoique agacée, pressée de parler,
Cé obtempère, elle sait que c’est pour son bien. Lorsque Cé est revenue à un seuil d’excitation
minimal, les deux femmes lui accordent le droit de parler.)
Cé :
(Elle se lève doucement et va placer sa tête sous la main de chacun d’entre eux.)
Je
dois vous demander pardon.
Mi :
(Avec douceur.) Parle.
Cé :
Je creusais pour ramasser des racines, quand j’ai entendu du bruit. Des cris.
Ka :
Ils venaient d’où ?...
Cé :
(Après une hésitation.) D’en haut…
Sa :
Tu es allée là-haut pour chercher des racines ? Tu sais que c’est interdit.
Cé :
Je sais, mais on n’en trouve plus beaucoup, ici.
Ka :
(Acquiescent, attendrie.) C’est vrai, c’est de plus en plus dur.
Mi :
cris…
(Préoccupé, il s’est détaché du groupe et parle de dos par rapport à celui-ci.) Les
Cé :
Ils venaient de l’extérieur.
Sa :
Tu ne vas pas nous dire que tu es sortie ?... C’est une faute grave.
Cé :
(Elle revient placer sa tête sous la main de Sa. Comme l’autre ne bouge pas, elle
prend la main de Sa et la place sur sa tête.) Je sais, pardonnez-moi. Mais je ne le ferai…
Mi :
(Avec insistance.) Les cris…
Cé :
nanti.
(Elle se retourne vers Mi et le regarde avec des yeux de chien battu.) C’était un
Ka et Sa :
(Effrayées.) Un nanti ?!
Ka :
que…
Et comment sais-tu que c’est un nanti ? C’est peut-être un, d’une communauté
Mi :
(Dans un souffle, consterné) Je le savais… (Les autres le regardent avec insistance
mais avec douceur face à une douleur visible.) Moi aussi, je suis monté, hier, pour préparer le
départ. J’avais entendu des bruits… Mais je ne voulais pas y croire… (Long et lourd silence.)
Ainsi, les nantis sortent de leur paradis. Que nous veulent-ils ?...
Cé :
(Elle s’est rapprochée de Mi et c’est elle qui adopte une attitude de protection.) Je ne
crois pas qu’il nous voulait du mal. Il paraissait malade. Mais je n’ai pas compris ce qu’il
disait. Il parlait une drôle de langue et très vite. Je crois qu’il me demandait de l’aide…
Sa :
(Véritablement indignée.) De l’aide ! Nous, aider un nanti !... Ils ont tout et nous
rien… Comment pourrait-on l’aider ?…
Cé :
On ne pourrait pas, il est mort.
Mi, Sa et Ka : (Ils répètent le mot plusieurs fois, comme s’ils ne pouvaient y croire.) Mort !...
Sa :
(Amèrement.) C’est bien fait.
Ka :
Qu’est-ce qui lui est arrivé ?
Cé :
Je ne sais pas. Il s’est effondré tout d’un coup, foudroyé. (Long silence, puis, à
nouveau excitée.) Mais ce n’est pas tout…
Mi :
C’est pourtant déjà beaucoup.
Cé :
J’ai vu des petites bêtes aux yeux brillants qui se sont jetées sur lui…
Mi :
Des bêtes, tu es sûre ?... Je croyais qu’elles avaient disparu.
Ka :
Même Sy n’en a jamais vu.
Sa :
Personne n’en a jamais vu…
Mi :
Et tu dis que ces bêtes l’ont mangé ?
Cé :
Ça, j’en sais rien. J’ai eu peur, j’ai couru.
Sa :
Et comment elles étaient ces bêtes ?
Cé :
Je n’ai pas bien vu. (Elle écarte légèrement ses deux mains) Petites, comme ça.
Elles couraient à quatre pattes… Et elles avaient une queue et… et un museau long.
Mi :
(Incrédule et impressionné) Des rats ?! Tu as vu des rats !
(La communauté se regroupe en un cercle de défense agressive au centre duquel se place Ka.
Chacun des membres du groupe est tournée vers l’extérieur. Sa a ramassé un objet par terre comme
arme. Le cercle tourne lentement. Au bout d’un moment, voyant que rien ne se passe, Mi se décide à
rompre le cercle.)
Mi :
Sa, une raison de plus pour ne pas partir.
Sa :
manger.
(Elle s’avance vers lui.) Il le faudra bien. Nous n’avons bientôt plus rien à
Mi :
Mais nous devions faire des réserves…
Sa :
Tu veux perdre aussi l’enfant de Ka ?…
Ka :
Oui, c’est moi. J’avais faim, tu comprends ?…
Cé :
Et pourquoi ne ferions-nous pas le voyage ?…
Mi :
Tu n’as jamais migré vers l’éclipse. C’est dur, dangereux… Et maintenant un
nanti qui vient et … les rats.
Ka :
C’est peut-être une bonne nouvelle. On pourrait essayer d’en tuer.
Cé :
À moins que ce soit eux qui nous tuent. Ils étaient très nombreux.
Sa :
Tu vois bien, Mi, il faut partir. Peut-être en chemin verra-t-on d’autres
communautés qui nous diront ce qu’ils ont vu.
Scène 4
(Tous sauf Pauline)
(Entrent In’ et Ma qui soutiennent Sy, qui marche avec difficulté. Le groupe fait un cercle dont les
membres sont tournés vers l’intérieur. La tension est palpable. Les personnes se tiennent par les bras,
quelques mots sont entendus : « nanti », « rats », « mort » ; « migration », « goal ». Ils sont dits sur un
ton neutre avec des voix caverneuses. Puis le mot « gooooal » remplace tous les autres, il est répété
plusieurs fois par quasiment tous les membres du groupe. Pendant ce temps, In’ a revêtu une grande
robe droite de couleur sombre. Elle s’extrait du groupe, lève les bras. Les autres s’assoient en tailleur
tout autour d’elle, hormis Ka qui s’assoit sur la chaise et tient visiblement son gros ventre, comme un
trophée.)
In’ :
(Tout au long de la scène, elle parlera sans aucune émotion, d’une voix monocorde. À
plusieurs reprises, tout en parlant, elle fera de grands gestes amples d’incantation, toujours très lents.)
Qui fait passe à… Qui fait passe à… Trois, deux, trois deux… Balle de coin… L’arbitre est
français… Interception… Kopa
Les autres : (En chœur mais sans aucune émotion.) Kopa…
In’ :
(Elle se déplace vers Ka, va respectueusement toucher son ventre des deux mains,
comme si elle prenait un ballon. Elle retourne à sa place, tenant le ballon fictif et fait mine de le lancer
d’un grand, mais lent, coup de pied.) Dégagement de Barthez… à Lama… (Nouveaux gestes
incantatoires.) Petit pont… Cruift.
Les autres : (Même jeu) Cruift…
In’ :
La défense est en béton… Celui-là il faut le descendre… Pelé…
Les autres : (Même jeu) Pelé
In’
Quel combat… Hors-jeu, hors-jeu… Agression caractérisée sur l’arbitre…
Carton rouge… Penalty… (Les autres, sauf Ka, se lèvent et, face au public, exécutent une sorte de
ola.) Platini…
Les autres : (Ils se replacent en arc de cercle. Même jeu) Platini… (puis, d’une façon très
prolongée) Goooal.
In’ :
(Accélérant mais toujours sans aucune émotion. Elle ira ponctuer les noms prononcés
en touchant, à chaque nom, un membre de la communauté.) Blanc… Lebœuf… Maradona…
Les autres : (Toujours sans aucune émotion mais en se balançant d’un pied sur l’autre.)
Tricheur…
In’
(Même jeu.) Ronaldo… Tréséguet… Thuram…
In’ :
Toute l’équipe est à l’attaque … La foule est debout… Nous sommes dans les
arrêts de jeu… C’est la mort subite…
Mi :
(D’une voix très caverneuse.) La mort…
In’
Zidane…
(Avec des gestes de prière ou d’imploration, toujours dénués d’émotion.) Zidane…
Les autres : (Même jeu) Zidane… (Puis répété plusieurs fois comme un hurlement de loup)
Zizou.
(L’un après l’autre, ils se déplacent vers Ka et l’embrassent sur la tête puis caressent son ventre avant
de sortir en répétant « Goooal ». A la fin de la cérémonie, Ka sortira également, religieusement,
soutenue par In’. Seule Sy restera en scène et embrassera In’ avant qu’elle ne sorte.)
Sy :
Merci In’, c’était une belle cérémonie.
In’ :
C’est moi qui te remercie. J’ai eu une grande initiatrice. (Elle se prosterne devant
Sy qui pose la main sur sa tête, puis In’ rattrape Ka et l’aide à sortir.)
Scène 5 :
(Sylvia)
(La vieille femme prend une sorte de balai de paille et entreprend de nettoyer la salle après la
cérémonie. Son trajet, circulaire, sera centripète et se terminera vers la chaise. Encore ébranlée par le
rite, elle répétera, plusieurs fois le mot «gooooal », ponctué de gestes de la tête, en guise
d’assentiment. Arrivée à la chaise, pour balayer dessous, elle essaiera de la déplacer. Après plusieurs
échecs, elle y parviendra mais au prix d’un grand effort. Fatiguée, elle s’assiéra sur la chaise et
extraira de ses poches une sorte de racine pelée, qu’elle portera à sa bouche, mais qu’elle ne
mangera pas. Elle la regardera avec insistance, l’air triste. Elle fait mine de la jeter, puis, se ravisant
va faire semblant de l’enterrer dans un coin. Elle revient s’asseoir.)
Sy :
(Long silence, pendant lequel elle semble chercher ses mots) Enfin l’hiver terminait
le cycle endormant tout sous son manteau blanc… L’homme industrieusement façonnait ses
outils pour subvenir à ses besoins… Il se chauffait, s’éclairait par l’électricité… Il y avait des
guerres, mais il y avait aussi la paix… (Long silence durant lequel elle semble se concentrer.) Le
futur, l’Univers semblait offert aux hommes… Alors la météorite a dévié de son axe… (Elle
répète en soupesant les mots.) Alors la météorite a dévié de son axe… (Elle s’arrête, longuement,
accablée, se gratte en des gestes lents, puis se lève. Elle semble regarder son monde.) A quoi
bon… (Elle se déplace vers la racine qu’elle a enterrée et vérifie si elle est bien camouflée, mais de
manière à ce que les autres la retrouvent.) Cé n’aura pas besoin de monter, pour celle-là…
(Silence.) Alors la météorite… Je ne sais même pas ce que c’est qu’une météorite… (Nouveau
silence.) Et l’Univers… Déjà, la mère de ma mère était incapable de me dire… Je suis
lasse… Si lasse… (Elle retourne s’asseoir sur la chaise.) J’ai toujours vécu avec quinze mètres
de terre au-dessus de moi… Sauf pour les migrations… Celle-là, je ne la ferai pas… Je ne le
regrette pas mais je ne sers plus à rien… Je suis devenu un poids, une gêne… (Elle se lève à
nouveau et va ranger le balai.) Mais c’est bientôt fini pour moi… Et puis je préfère partir avant…
Que mangée par ces… bêtes. (Elle sort lentement et passe une dernière fois près de la racine
enterrée.) Je ne prends pas grand-chose, mais c’est déjà trop.
Scène 6
(Inès, Karine, Mickael, Samya)
(Sa, In’ et Ka entrent l’une derrière l’autre, portant chacune une brassée de racines. Sa va déposer sa
brassée derrière le siège, suivie de In’. Ka, fatiguée, trébuche et tombe lourdement, s’assommant à
terre et perdant connaissance. Hurlant, les deux autres se précipitent. Sa pose immédiatement son
oreille sur le ventre de Ka.)
In’ :
Comment est-il ?
Sa :
(Elle relève la tête.) Lui ou elle va bien. Il faut s’occuper de Ka, maintenant.
(In’ sort. Pendant ce temps, Sa regarde Ka très intensément, d’un regard chargé d’ambiguïté. In’
revient avec un chiffon humide, elle le passe à Sa qui tamponne les tempes de Ka. Celle-ci reprend
connaissance.)
Ka :
Mon enfant ?!
Sa :
(Elle fait un geste d’apaisement.) Ne t’inquiète pas, son cœur bat.
Ka :
Quelle idiote ! Jamais je ne me serais pardonné… Surtout si c’est un garçon.
In’ :
(Avec Sa, elle aide Ka à se relever et l’aide à s’asseoir sur le siège...) Garçon ou
fille, peu importe. S’il n’y avait que des garçons, il faudrait des filles.
Sa :
Mais il n’y a que des filles… (Elle s’éloigne de quelques pas.) J’ai honte,
terriblement honte… (Les deux autres la regardent en silence.) Pendant quelques secondes, j’ai
souhaité ta mort… je n’ai pensé qu’à l’enfant… Nous sommes si peu nombreux et j’ai
souhaité ta mort…
In’ :
(Visiblement abasourdi.) Mais pourquoi ? Pourquoi ?...
Sa :
À la naissance de Ma, ça s’est mal passé. Je suis devenu stérile… Stérile, tu
m’entends… (Elle s’agenouille devant Ka, place sa tête sous la main de Ka et pose ses propres
mains sur le ventre de Ka.) Et je suis jalouse, si jalouse…
Ka :
(Elle pousse Sa à se relever.) Je le savais, Sa, mais c’est bien que tu le dises.
(Elle l’embrasse. Sa s’éloigne à nouveau, honteuse.)
In’ :
(Elle se met à ramasser et à ranger très méthodiquement les brins de racine
éparpillés par la chute de Ka. À Sa, sans la regarder.) Mais toi, au moins, tu as enfanté. Que
devrais-je dire ?...
Ka :
Cela t’arrivera aussi, tu es jeune…
In’ :
(Plutôt désabusée.)Je ne vois pas comment…
Ka :
Il y a peut-être de l’espoir. Ces bêtes qu’a vues ta sœur… Il y a sûrement
d’autres animaux. On pourra trouver à manger.
In’ :
À moins, qu’elles ne nous mangent.
Sa :
(Elle semble avoir retrouvé une certaine sérénité.) Pour l’heure c’est tout ce qu’il
nous reste pour dix jours. Allons, il faut préparer le départ. (Elle sort.)
(In’ va s’asseoir aux pieds de Ka.)
In’ :
J’ai quelque chose à te demander… Que dirais-tu si je devenais la troisième
femme de Mi ?...
Ka :
C’est à Mi que tu dois poser cette question.
In’ :
Je voulais ton avis, avant de parler à Mi… et à Sa.
(Sa et Mi entrent portant de grands morceaux de tissus et une boîte à coudre. Ils posent le tout devant
le siège. Ils s’assoient et commencent à coudre les morceaux. In’ les rejoint, Ka fait mine de la suivre,
mais In’ l’arrête d’un signe.)
Mi :
(À Ka.) Ça va ? Tu as l’air fatiguée…
Sa :
Elle a fait une chute.
Ka :
Pourquoi lui as-tu dit ?
Sa :
nous.
Pour qu’il te dise de vraiment te reposer. Il sera peut-être plus écouté que
(Ils se mettent à coudre en silence. Mi lance plusieurs fois des regards inquiets vers Ka.)
Ka :
D’accord, je vais me reposer… (Silence.) In’ a une chose importante à dire.
In’ :
(Elle sursaute, plutôt gênée d’être mise devant le fait accompli. Elle souffle, pose son
travail et se lève.) Notre communauté est en train de disparaître… Mi a évoqué la possibilité
de sa disparition… Si ce malheur arrive et si Ka a une fille… Nous sommes condamnés à
brève échéance… Mi, je dois être ta troisième femme.
(Sa pose son travail et baisse la tête dans un air de profond accablement. Mi, lentement se lève et va
se poster face à In’. Il la regarde un long moment. Ka, regardant Sa, se lève lourdement de son siège
et va vers cette dernière pour l’inciter à sortir. Sa se lève, elles vont pour sortir.)
Mi :
(Il lève le bras en un geste de rappel simiesque.) Non, restez. (Les deux s’arrêtent,
Sa se met, machinalement à rassembler les bouts de tissus, Ka reste debout, légèrement
chancelante.) Cela concerne la communauté entière. Je suis le seul homme, mais je ne suis
pas le chef. (Il pose ses deux mains sur les épaules de In’.) Tu es la fille de ma sœur. Nous vous
avons recueillies, toi et Cé, à la mort de vos parents. Vous êtes nos filles. Je ne peux
enfanter avec ma fille.
In’ :
La situation est grave. Il faut des garçons.
Mi :
Ce n’est pas la femme qui choisit le sexe. C’est l’homme. Cette vie souterraine
a peut-être transformé l’homme. Qui sait… Nous n’y pouvons rien… (Silence.) Et même si je
le pouvais. C’est trop de responsabilité, pour moi… Et ce serait trop de douleur pour Sa.
(Celle-ci s’arrête et regarde Mi avec gratitude.) Tu trouveras un compagnon dans une autre
communauté. (Aux deux autres.) Êtes-vous d’accord?...
Sa :
(Dans un souffle.) Merci…
Ka :
Je pense comme t… Aaaah ! (Elle se tient le ventre en se tordant de douleur. Les
autres se précipitent.)
Mi :
Ka, quels fous nous sommes !...
(Ils la soulèvent, rapidement mais toujours en des gestes mesurés, et la transportent, ils sortent.)
Scène 7 :
(Tous sauf Pauline)
(Entrent premièrement sur scène Cé et Ma, qui soutiennent Sy dont l’énergie au fil des scènes décroît,
elle marche difficilement et manque de tomber. Cé et Ma rassemblent les morceaux de tissus qui
jonchent encore le sol et vont les placer avec les racines, derrière le siège. Cé ramasse un ensemble,
de tissus bigarrés, et le passe. Entre In’ qui marche lentement, les bras tendus comme tenant un objet
précieux, une télécommande ; elle le tient avec une extrême précaution. Suivent Mi et Sa qui
soutiennent, quant à eux, Ka, encore sous le choc. Mi ne cesse de regarder avec inquiétude le ventre
de Ka, il l’aide à s’asseoir sur le siège. Il rejoint Sa, Sy et Ma avec lesquels il forme un carré, de trois
mètres de côté, devant le siège. Ils se mettent à dessiner un carré avec les bras. Cé et In’ se sont
placées légèrement vers l’avant. In’ tend cérémonieusement la télécommande à Cé. Puis elle va
remplacer MI qui va s’asseoir aux pieds de Ka, les mains posées sur ventre de Ka.)
Cé :
(D’une voix monocorde, totalement dépourvue d’émotions mais simulant tout de
même l’incantation. Ses yeux sont exorbités comme hypnotisés. Même attitude pour les autres. )
Picccccchht …Piccccccht… deux mille morts et huit cents blessés… massacre… les
autorités… à vous les studios… P.P.D.A…
Les autres : (En chœur, prononçant comme une satisfaction.) P.P.D.A…
Cé:
Piccccchht… Loana… maillot deux pieces… Jean-Edouard l’a interceptée… à
bulles… à bulles… la piscine…
Les autres : (Même jeu.) La piscine…
Cé :
Piccccchht… découvrez la nouvelle lessive…elle salit et lave…exceptionnelle
je dis…exceptionnelle…plus rien à faire…
Les autres : (Le ton est redevenu monocorde, leurs yeux toujours exorbités. Mais Mi ne dit rien il
regarde, inquiet, le ventre de Ka.) Exceptionnelle.
Cé :
(Elle fait retomber son bras. Long moment de silence. Elle semble chercher quelque
chose. Elle reprend.) Plus de piles… Morte, la télécommande…
Les autres : (D’un ton caverneux.) Morte… (Ils se déplacent dans le sens des aiguilles d’une
montre, chacun prenant la place de l’autre.) Morte…
Cé :
(Après une profonde inspiration, elle relève son bras et reprend sur le même jeu
qu’auparavant.) Piccccchht… laissez chauffer à feu doux… l’andouillette c’est mieux farcie…
pour six personnes… si elle n’est pas morte, frappez…
Les autres : Maïté, elle est farcie…
Cé :
Piccccchht… je le promets… le chômage baisse… cela dépend du temps qu’il
fait… je le promets… je ne mens pas… cela dépend du temps qu’il fait … mercredi à
l’Assemblée…
(À part Mi qui ne dit rien, ayant posé son oreille sur le ventre de Ka. Les autres fredonnent l’air de
« Bonne nuit les petits », en se balançant d’un pied sur l’autre, comme des plantigrades.)
Cé :
(Elle regarde vers le haut, tendant un bras au loin et l’autre vers le haut.)
Piccccchht… Demain un ciel couvert…de timides éclaircies… les températures stagnent…le
soleil… au Nord de la Loire…Tramontane au Sud
Sa :
(Les autres regardent, eux aussi, vers le haut. Sa se met à chanter un morceau de la
chanson de Brassens : «Sur le Pont des Arts. ») Si par hasard, sur le Pont des Arts, tu croises le
vent, le vent fripon, Prudence prend garde à ton jupon…
Cé :
(Sur un ton totalement monocorde et sans expression.) Piccccchht… Brandon aime
Stacy… elle, elle préfère le cousin de son grand-père… la suite au prochain épisode…
Les autres : (Ils baissent ensemble la tête, l’air déçu. Sur un ton désespéré.) Ooooooh…
Cé :
(Un long moment de silence. Elle tourne sur elle même, semblant chercher à nouveau
quelque chose.) Où sont les cacahuètes… chérie au pied… mes cacahuètes… n’oublie pas la
bière…
Les autres : (Répété plusieurs fois.) Macho …
Cé:
composent
(Elle reprend sur le même ton, mais va accélérer au fur et à mesure les termes qui
son incantation.) Piccccchht…
Pelous … chistera… en passe à
Dominici…Ouuuuhh le plaquage destructeur… on n’avait jamais vu ça… la niche est tombée
sur le chien…c’est Waterloo ici au stade Vélodrome…
In’ et Sa : (Sy manque de s’endormir, Ma se déplace et la réveille lui soufflant sur les yeux et lui
posant une main sur la tête.) Aux chiottes l’arbitre…
Cé :
(Se place les bras en croix, ferme les yeux et gonfle sa poitrine.) Piccccchht…I am
the king of the world…
Sy :
(Elle semble sortir de sa torpeur.) Oh non pas Céline !
Cé :
(En une incantation presque mélancolique.) Piccccchht… Novembre, la migration
des chenilles… du nord de la Chine… migration par meutes…
Les autres : (Mi a les yeux dans le vide, l’inquiétude est flagrante, il regarde le ventre de Ka, comme
s’il le surveillait. Le reste du groupe d’un ton très caverneux.) La migration…la migration… (Ils
répètent le mot plusieurs fois, de moins en moins fort, comme un long écho.)
Cé :
(Elle se met à trembler, comme en transe. Les autres commenteront ses dires de
gestes expressifs.) Une énorme météorite fonce sur la terre… Des tremblements de terre…
des tsunamis… Les volcans se réveillent… La chaleur est insupportable… C’est la fin du
monde… À vous les studios, à vous les stud…
(Cé s’arrête de trembler et semble redevenir normale. Elle se retourne vers le groupe, et bénit chaque
membre avec la télécommande. Arrivée devant Ka, Cé se prosterne et la lui tend. Ka la prend,
l’embrasse et se caresse le ventre avec. Long silence...)
Ka :
(Elle place la télécommande devant elle.) La fenêtre ouverte sur le Monde … (Ka
baisse la tête, semble sangloter)
Les autres : Morte, la télécommande.
Sy :
(Elle se déplace, lentement, et rejoint Ka.) Mon arrière grand-mère m’a dit la
télévision. (Silence) Elle disait que toutes les migrations étaient possibles en poussant des
boutons…
Sa :
(Sur un ton monocorde mais plein de confiance.) Notre migration ne se fera pas en
poussant des boutons. (Elle montre de son doigt une direction vers le haut.) Courage ! La surface
nous attend.
(In’ et Sa aident Sy à sortir de la scène, Mi, quant à lui, aide Ka qui se tient le ventre à se lever. Ils
sortent. Cé et Ma restent. Ma aide Cé à se déshabiller, puis elles s’assoient et poursuivent
l’assemblage des tissus.)
Scène 8
(Céline, Inès, Marie-Sophie, Samya, Pauline)
(In’, puis Sa se joignent à Cé et à Ma. Elles font plusieurs voyages pour transporter sur scène des
sortes de cagoules grillagées, des grosses moufles, et des « sur bottes », le tout de couleur gris
argenté. Toutes les quatre, assises, vont s’appliquer à assembler les divers éléments entre eux. Tout
se fait en silence, les gestes sont très mesurés, voire lents. Sa sort d’une poche des petites racines
(ce peut-être des bâtons de réglisse). Les quatre se mettent à les sucer ou les mâchonner lentement.
Une sorte de crissement se fait entendre. Les quatre s’arrêtent, angoissées, et écoutent.)
Cé :
Les rats ?...
(Les crissements laissent place, progressivement, à des bruits de pas qui traînent au sol. Pau entre,
elle est vêtue différemment des autres. Elle porte une lourde besace complètement remplie. Sa se
lève, suivie des autres, elle embrasse Pau, en proie à une vive émotion. Des larmes coulent de ses
joues. Les autres les entourent dans des attitudes anthropoïdes, elles reniflent l’arrivante, mais aussi
la besace. Elles expriment, à la fois, la joie et une tristesse immense, profonde. Toujours sans mot
dire, Pau ouvre sa besace et leur offre une espèce de galette sombre, assez plate. In’, Cé et Ma
regardent alternativement la galette et Sa, cette dernière fait un signe d’assentiment de la tête. Les
trois filles partagent avidement la galette, se forçant à conserver des gestes mesurés. Pau les regarde
manger un moment, sans rien dire.)
Pau :
Et Sy, comment va-t-elle ?
Sa :
(Elle s’efforce à manger lentement alors qu’elle a visiblement très faim.) Notre mère
est fatiguée…
Pau :
Ka a accouché ?
Ma :
Pas encore,
Pau :
Si ce pouvait être un garçon ?...
In’ :
C’est pour ça que tu es venu ?
Pau :
Pas seulement… Nous savions que vous aviez des difficultés…
elle est ronde comme un ballon.
Sa :
Oui, merci. Tu es venu à temps. D’ailleurs, Cé, tu veux porter une part de
cette galette de racines aux autres ?... (Elle va pour découper la galette, Pau l’arrête.)
Pau :
Prends tout, j’en ai apporté plusieurs. Nous ne manquons pas encore. Nous
n’avons pas de femme enceinte chez nous. (Silence pendant que Cé se lève, prend la galette et
sort.) Il y a autre chose…
In’ :
Le nanti ?...
Pau :
Les nantis.
Ma :
(Excitée.) Vous en avez vu plusieurs ? Comment sont-ils ? Cé m’a dit que le
sien était très grand, avec une peau très sombre. Qu’est-ce qu’ils veulent ?
Sa :
Laisse-la parler. Si tu lui poses mille questions en même temps…
Pau :
Dans notre communauté, nous en avons vu six. Dans une autre plus d’une
dizaine. Visiblement, ils essaient de communiquer.
Ma :
(Tout aussi curieuse.) Vous leur avez parlé ? Cé n’a rien compris à ça qu’il a dit.
In’ :
A ce qu’il a dit.
Ma :
Alors…
(Haussant les épaules et attendant une réponse, impatiemment.) C’est pareil.
Sa :
(Plutôt sévère) Tu as fini, oui ?! Laisse-la parler ! (Ma se tait, vexée, et va bouder
au milieu des tissus.)
Scène 9 :
(Tous)
(Retour de Cé, elle est accompagnée de Sy, qu’elle aide dans son déplacement, et de Mi qui soutient
Ka, très épuisée, mais souriante. Les nouveaux arrivants embrassent Pau, plusieurs aident Sy à
s’asseoir sur le siège, In’ va chercher un siège supplémentaire sur lequel s’assoit Ka.)
Mi :
fêter ?
Nous manquons à tous nos devoirs. Depuis quand reçoit-on une sœur sans la
Pau :
Ne vous mettez pas en peine. Je ne suis pas là pour vous…
Sy :
(D’une voix faible.) Il a raison. C’est surtout dans la gêne qu’il faut se fêter.
(Aussitôt, Ma et Cé sortent, empressées. Ma revient avec une sorte de tambourin au son long et
grave. Cé installe l’arrivante sur un nouveau siège, entre les deux sièges de Sy et de Ka. Ma se met à
taper sur un rythme lent, Sy à fredonner un chant primitif. Certaines phrases mélodiques sont
répétées par les autres qui se sont mis à danser au rythme de la musique, dans des attitudes
anthropoïdes. Certains miment des gestes de dons et d’échange. A d’autres moments, ils vont se
prosterner devant Pau qui caresse leur tête. A la fin de la danse, l’ensemble de la communauté se
place, assise à même le sol, autour de la convive. Cérémonieusement, Sa est allée chercher un
sceptre rudimentaire et le donne à Pau.)
Pau :
La pauvre messagère ne méritait pas tant d’honneur.
Mi :
Alors quelles nouvelles ?…
Ma :
Ils ont vu plein de nantis, papa !… (Sa la fusille du regard, elle se tait.)
Pau :
Des nantis près de mourir ou déjà morts, souvent décharnés par les rats.
(Divers commentaires et hochements de tête, saluent cette nouvelle, Ma souligne les commentaires
par quelques battements sur la peau du tambourin. Ces réactions seront réitérées plusieurs fois, lors
d’informations importantes.) Des rats ou d’autres animaux auraient envahi des communautés
plus au nord et mangé leurs réserves. (Même jeu des autres.) Aucune naissance de garçon n’a
eu lieu depuis plusieurs années. (Même jeu.)
Mi :
Pourquoi les nantis sortent-ils, pour venir mourir chez nous ?
Pau :
Personne n’a pu communiquer avec eux. Nous n’avons plus le même
langage. Il semble… (Elle s’arrête, hésitante. Les autres attendent, respectueusement.) C’est une
supposition. Nous n’avons vu aucun nanti, femme. (Cette dernière déclaration alimente encore
plus les commentaires et les signes de tête.)
Sa :
Il n’y aurait plus que des nantis hommes ?…
Pau :
C’est ce que nous pensons, mais eux, en plus, meurent, on ne sait pourquoi.
Mi :
Les nantis viendraient chez nous parce qu’ils n’ont plus de femmes. Ils vont
mourir les uns après les autres.
Pau :
Si ce n’est déjà fait. Nous n’en voyons plus.
Sy :
(Elle se lève, soudainement, haineuse, comme ragaillardie par cette atroce nouvelle.)
Qu’ils meurent ! Lors de la grande catastrophe, leurs ancêtres ont repoussé les nôtres… Ils
les ont tués… Ils les ont obligés à vivre sous terre, dans le froid, le noir, la peur… Pendant
qu’eux se protégeaient dans des forteresses. Qu’ils meurent. Qu’ils disparaissent tous ! (Elle
manque de s’étouffer, In’ et Cé se précipitent pour la soutenir et la font asseoir.) (Dans un souffle.)
Qu’ils meurent avant que je ne disparaisse à mon tour. (Fatiguée, elle semble s’assoupir.)
Mi :
Je comprends la haine de Sy. Mais nous aussi allons disparaître si nous
n’avons plus de garçons.
Cé :
Sans oublier les rats…
Pau :
Jusqu’à présent, ces bêtes n’ont mangé que des morts.
Cé :
Jusqu’à présent…
Ka :
Avez-vous essayé d’en manger, vous, de ces rats ? Ce serait une solution à
notre manque de nourriture.
Pau :
Nous y avons songé mais n’avons pas osé. Ils sont nombreux. Nul ne connaît
leur réaction. Et nous ne savons pas si leur chair est comestible.
Sa :
(Elle s’est remise à la confection des vêtements de protection solaire, aidée de In’ et
Cé.) Vous êtes prêts pour la migration vers l’éclipse ?...
Pau :
Fin prêts. (Elle regarde les combinaisons.) Nos protections ne sont pas aussi
belles que les vôtres.
Sa :
Sy a trouvé un système de couture très performant. Les fibres végétales sont
mâchées puis tressées. Nous comptions bien l’apprendre aux autres communautés.
Pau :
Je suis venue, aussi, pour savoir quelles graines vous emportez…
(Ma pose son instrument et se précipite vers l’extérieur.)
Mi :
C’est incroyable, elle n’a toujours pas compris qu’il faut s’économiser…
Sa :
Je la vois mal future guide d’une communauté…
Cé :
(Presque pour elle-même.) D’ici-là, il n’y aura peut-être plus de communauté…
Ma :
(Elle entre avec un sac en toile de jute rempli de graines. Elle en sort une poignée
qu’elle étale précieusement et fièrement aux pieds de Pau.) C’est celles que nous avons
sélectionnées avec papa. Elles poussent très rapidement et se multiplient à une vitesse
vertigineuse. (Elle en exhibe une, particulièrement fière.)
Pau :
Nous avons, nous aussi, sélectionné quelques graines très performantes. Il
faudra comparer les productions.
Ma :
Celle-là, je l’ai créée moi-même, elle pousse plus vite que toutes les autres, et
presque sans eau.
Mi :
Ne te vante pas… Mais c’est vrai que tu as bien travaillé.
Ma :
(À Pau) Et pourtant, ils ne veulent pas que je parte…
Pau :
Ma sœur cadette ne partira pas, non plus.
In’ :
Elle ne veut pas comprendre que la migration est une terrible épreuve. Ma,
nous allons affronter des températures infernales. Nous devrons transporter des réserves de
nourriture pour une douzaine d’années. Plusieurs tonnes. Ce n’est pas un jeu.
Ma :
Je sais, c’est pour ça que vous aurez besoin de tout le monde. Cé part bien,
elle. Elle est à peine plus âgée que moi.
Cé :
Si je pouvais, je te cèderais bien ma place…
(Le même crissement qu’au début de la scène 8 se fait entendre, de plus en plus fort. Épouvantés,
tous poussent des cris et se lèvent, exceptées Sy, Ka et Ma qui range rapidement les graines dans le
sac de toile de jute.)
Sa :
Les réserves, il faut protéger les réserves… Ma et Cé, restez-là avec Ka et
grand-mère… (Mi, Sa, Pau et In’ sortent.) Et surveillez la besace de Pau.
Scène 10 :
(Céline, Karine, Marie-Sophie, Sylvia)
(Sy s’est rendormie, Ma et Cé s’occupent de Ka, qui, elle aussi, a l’air fatiguée. Les deux filles la
caresse doucement, elle s’endort à son tour. Les deux jeunes filles s’assoient à leurs pieds en serrant
contre elles les deux sacs. Elles paraissent inquiètes mais déterminées. Comme rien ne se passe,
elles se détendent un peu.)
Ma :
(Elle parle doucement pour ne pas réveiller les deux femmes.) C’est vrai ce que tu
disais que tu me laisserais ta place ?...
Cé :
(Elle aussi parle doucement, souriante et quelque peu ironique.) Quand tu as une
idée en tête, tu ne l’as pas au pied.
Ma :
Réponds-moi…
Cé :
Tu sais bien que c’est impossible. Tu es trop jeune.
Ma :
Qui a décidé cela ?...
Cé :
Personne, ou peut-être tout le monde. Il faut des règles, des lois. Tu feras la
prochaine migration. Mais je ne comprends pas pourquoi tu désires tant y aller.
Ma :
De la communauté, je suis celle qui connaît le mieux les plantes. J’ai
beaucoup étudié. J’en rêve depuis toujours de ce voyage.
Cé :
(Amère.)Tu parles d’un voyage. Marcher pendant des jours… Des tunnels qui
se suivent les uns derrière les autres… Soudain, une clarté aveuglante, une chaleur
étouffante… Sortir tous ensemble, le plus vite possible… Planter les graines, sans même
lever les yeux pour voir le ciel… Un ciel assombri par l’éclipse solaire… Deux heures plus
tard, cueillir les plantes… Des tonnes de plantes… Se presser parce que la lune se déplace
et le soleil revient… Retrouver la noirceur des tunnels… Et refaire le long chemin à
l’envers… Oui, quel beau voyage !...
Ma :
Tu dis ça mais tu n’es encore jamais partie..
Cé :
C’est vrai. Tout ça, ma sœur me l’a raconté. Non je ne suis jamais partie, et je
ne suis pas pressée de partir.
Ma :
Et bien, moi, je veux migrer !... (Elle se lève et s’anime soudain, réveillant Sy qui,
comprenant la situation, fait semblant de dormir et écoute sans bouger.) Je ne suis jamais sortie de
ce tunnel… Je ne suis même jamais allée à l’entrée du tunnel comme toi. Tu parles de
règles. J’ai toujours respecté la règle. Mais maintenant, je vais partir, je veux aider les
autres !
Cé :
(Elle se lève également et se rapproche de Ma.) Calme-toi ! Comment feras-tu ?...
Ma :
(Elle s’éloigne de quelque pas des deux femmes endormies.) Je ne suis jamais
sortie, mais je connais ces tunnels dans leurs moindres recoins. Je saurai vous suivre sans
être vue. Depuis que je sais l’éclipse, j’ai tout prévu. J’ai pu prélever patiemment des petites
parts de ma nourriture. J’ai vu Sa faire et j’ai fabriqué une combinaison en plus. (Elle sort une
poignée de graines de sa poche.) J’ai même des graines… (Silence.) Dis, tu vas pas me trahir,
hein ?!
Cé :
J’ai d’autres choses à faire. Mais je crois que tu regretteras ta décision… (Elle
va vers la sortie.) Ça a l’air de se calmer, on n’entend plus rien. Reste-là, je vais voir les
autres.
(Ma contemple un petit moment ses graines et sourit pour elle-même. Sy se redresse sur son siège,
elle la regarde un petit moment.)
Sy :
Viens ici, Ma. Viens. (Elle attrape sa petite fille et l’embrasse tendrement.) J’ai tout
entendu. (Ma fait un geste pour se dégager, Sy la retient en douceur.) Ne t’inquiète pas, je ne dirai
rien. (Silence. Ma, après un instant de réticence se laisse aller dans les bras de sa grand-mère.)
Contrairement à Sa, je pense que tu seras une grande responsable, plus tard. Je suis très
fière de ma petite-fille. (Nouveau silence. Sy regarde Ka, qui dort toujours, avec beaucoup
d’affection.) Tu vois comme elle dort bien. Oh, regarde ! (Ma se met à regarder Ka.) Je suis sûre
d’avoir vu son enfant bouger. (Elle prend la main de Ma et la pose sur le ventre de Ka.) Il est si
fragile, il faut le protéger. Et je compte sur toi, pour cela.
Ma :
(Légèrement méfiante) Pourquoi tu dis ça ? Vous serez là, toutes les deux… Tu
pourras l’aider, en cas de problème.
Sy :
Je ne pourrai pas… parce que je ne serai plus là.
Ma :
Tu pars où ?
Sy :
Je ne pars pas, je me meurs.
Ma :
(Affolée.) Qu’est-ce que dis ? Pourquoi tu dis ça ?
Sy :
Parce que c’est vrai. Tu as dit à Cé que tu avais fait des réserves, moi aussi.
Cela fait trois semaines que je ne mange plus.
Ma :
(Elle embrasse sa grand-mère et l’agrippe.) Oh, mémé, pourquoi ?
Sy :
J’allais mourir bientôt. Je suis fatiguée. Je n’ai fait que devancer l’échéance.
J’ai choisi le moment de la fin, c’est bien… Je ne servais plus à rien. Une bouche inutile en
ces temps difficiles, c’est inacceptable.
Ma :
(Elle se lève et va prendre un morceau de galette dans la besace de Pau.) Mémé, je
t’en supplie, mange ! Fais ça pour moi ! Tu vois, on ne manque plus de rien et on va partir,
bientôt.
Sy :
(Elle repousse la part de galette.) C’est trop tard et mieux comme ça. J’ai fait mon
temps. J’ai dit tout ce que j’avais à dire. Mi et Sa en savent autant que moi, à présent…
(Silence. Sy semble s’assoupir à nouveau à cause de l’effort produit. Ma reste devant elle, immobile,
défaite, tenant toujours la part de galette à la main. Puis Sy se redresse.) Il faut que tu renonces à
tes projets…
Ma :
Oh non, mémé, tu es là… tu n’es pas morte… Tu ne mourras pas.
Sy :
(De plus en plus faible.) Ne fais pas l’enfant… Il faut que tu me jures deux
choses. Que tu resteras pour protéger Ka et… que vous ne laisserez pas les rats manger
mon corps…
Ma :
(Désespérée, Elle l’entoure, la couvre de baisers.) Oh mémé, c’est atroce, ma
petite mémé…
Sy :
(Dans un souffle.) Jure-le moi…
Ma :
(Elle pleure.) Je te le jure.
Sy :
C’est bien.
(Elle meurt, doucement. Ma pousse un cri qui réveille Ka. Les autres accourent…)
Ka :
(Effrayée.) Que se passe-t-il ?
Ma :
Sy est morte. Mémé est morte.
Scène 11 :
(Tous)
(Sa arrive la première, elle trouve Ka, agenouillée, qui caresse Sy, allongée au sol, qui lui psalmodie
une mélopée, bouche fermée, imitée par Ma. Elle relève Ka qui se laisse faire et qui s’assoit en se
tenant le ventre, pendant que Ma poursuit le chant monocorde.)
Sa
(À Ka.) Ce n’est pas à toi de faire cela.
(Elle va pour s’agenouiller à son tour mais Ma se relève et lui murmure quelques mots à l’oreille. Sa
sort au moment où les autres reviennent assez rapidement sur scène (par rapport à leur lenteur
habituelle). Tous les présents reprennent la mélopée de Ka, et, exceptée cette dernière, se mettent à
tourner autour de Sy en faisant des gestes anthropoïdes mais assez discrets de préhension et
semblent porter ce qu’ils ont pris à leur visage ou à leur bouche. Retour de Sa. Elle porte dans ses
bras une combinaison complète. Aidée d’In’ et de Pau, elle habille la défunte. (Elle amènera, cachée
du public, un bras de mannequin en plastique, qu’elle glissera sous la combinaison.) Dès que Sy est
habillée, les membres de la communauté amplifient leurs gestes et commencent à murmurer « Miam,
miam miam… », puis de plus en plus fort. Au bout d’un moment, Mi s’agenouille près de Sy, sort un
couteau et semble lui couper un bras qu’il tend à Ka. Celle-ci, cérémonieusement, respectueusement,
porte le bras à sa bouche et le mord. Les autres qui s’étaient tus le temps de la découpe, reprennent
de plus belle et mélangent les « miam et les « Sy ». Le bras est porté à la bouche de chacun qui la
mord à son tour. Pour terminer la cérémonie, pendant que les autres continuent de tourner autour de
Sy, Cé et In’ sortent, ramènent une bassine et enduisent Sy d’une sorte de colle ou de miel. Puis ils se
mettent à la faire sortir de scène. Pour ce faire Pau, Cé, In’ et Ma, se placent, l’une après l’autre,
légèrement espacées, allongées perpendiculairement au corps de Sy, devant la tête de Sy. Mi et Sa
tirent Sy sur le corps des quatre autres qui tournent sur elles-mêmes pour faire avancer le corps. Dès
qu’une se trouve aux pieds de Sy, elle se relève et va se replacer devant les autres, devant Sy. Ils
sortent tous, puis Sa revient pour aider Ka à sortir.)
Scène 12 :
(Tous sauf Sylvia)
(Entrée de Mi. Il a enfilé une des combinaisons. Il s’avance au centre de la scène, il enlève le masque
et le pose à ses pieds. Il a l’air préoccupé. Il reste un long moment silencieux. Sa entre à son tour, elle
enlace Mi par derrière.)
Sa :
Cette combinaison te va bien. Tu es très beau.
(Mi se dégage doucement et s’avance d’un pas vers le public.)
Mi :
Tu manques d’éléments de comparaison. Étant le seul homme, je suis
forcément beau.
Sa :
ma mère…
Ne me repousse pas. Tu sais comme je suis malheureuse. Je viens de perdre
Mi :
Et Ka est enceinte.
Sa :
Et Ka est enceinte… (Elle va s’asseoir sur un siège.)
Mi :
Enfantillages. Je t’aime toujours autant. Stérile ou pas, tu m’es
indispensable… (Silence.) Sy a choisi de mourir, elle n’a pas souffert… (Nouveau silence, il se
déplace de quelques pas.) Sais-tu comment sont morts ma sœur et son mari ?
Sa :
Bien sûr, une galerie s’est effondrée sur eux.
Mi :
Ça, c’est la version officielle. Celle que mon père a inventée pour In’ et Cé…
Ils ne voulaient pas leur dire que leurs parents s’étaient suicidés.
Sa :
Suicidés, quelle lâcheté !...
Mi :
(Plus enflammé.) Ne les juge pas !... Le suicide est la cause la plus fréquente
de mort dans nos communautés. (Nouveau silence, ils se rapproche de Sa. Il ponctue sa phrase
d’un doigt accusateur.) Ose dire que tu n’y as jamais songé ! (Il s’éloigne à nouveau et parle
comme pour lui-même.) Et comment pourrait-il en être autrement ?... Regarde-nous. Nous ne
sommes pas des êtres humains, mais des vers de terre… à la peau translucide par manque
de lumière. Sans avenir et presque sans passé.
Sa :
Tu oublies les rites. Les rites sont notre passé. Et l’avenir existe. La nutation
de la terre et ses insupportables variations de température cesseront. Déjà, les relevés
montre des écarts plus faibles qu’avant. « Nous » n’avons pas d’avenir. Nos enfants vivront
sous terre comme nous… de migration en migration. Et leurs enfants. Et les enfants de leurs
enfants… Mais je sais que cela changera un jour.
Mi :
demain.
(Amer.) Quel optimisme… Les rites n’ont plus de sens et l’avenir n’est pas pour
Sa :
Je ne suis pas optimiste, l’humanité doit survivre… Ou plus rien n’existe.
Mi :
Survivre, quel beau programme !... Mais tu oublies les rats. Il m’étonnerait que
ces bêtes se contentent longtemps de nos restes.
Sa :
Pour le moment, rien ne dit qu’ils nous veulent du mal.
Mi :
Je ne veux pas prendre ce risque. Comptes-tu laisser Ka, dans l’état où elle
est, et Ma, toutes seules, ici ?
Sa :
(Elle soupire.) J’espérais que Ka serait à terme avant la migration.
Mi :
Et même. Elle aurait fait le voyage son enfant au sein ?... (Nouveau silence. Mi
va s’asseoir auprès de Sa.) J’ai longuement réfléchi aux derniers événements… Ka voit, dans
les rats, l’espoir d’un apport de protéines.
Sa :
(Elle se rapproche de Mi et va poser sa tête contre son épaule.) Elle pense avant
tout à son enfant…
Mi :
Nul ne peut l’en blâmer. Moi, je pense à la communauté. (Nouveau silence.
Entrée discrète de In’. Elle reste sur le côté de la scène, comme en attente d’une autorisation.) Il faut
entrer en contact avec les nantis.
Sa :
(Elle se lève, visiblement choquée.) Il n’en est pas question ! (Elle s’avance à son
tour vers le public.) Jamais je ne rencontrerai les fils de ceux qui ont tiré sur nos ancêtres !
Jamais ! Ils viennent, maintenant, quémander une aide qu’ils nous ont toujours refusée.
Quelles que soient les raisons de leur revirement, je suis d’accord avec ma mère. Qu’ils
meurent !
In’ :
(Elle décide d’entrer sans plus attendre.) Excuse-moi, Mi, mais je suis d’accord
avec Sa. Nul ne sait ce que veulent véritablement les nantis. Peut-être ont-ils vraiment
besoin de nous… Mais qui dit qu’ils ne nous chasseront pas à nouveau lorsque les choses
iront mieux pour eux ?...
(Entrent Pau et Cé. Elles vont se placer en silence, debout, de part et d’autre des sièges.)
Mi :
Je comprends vos réticences. Mais vous ne voyez pas quelle est notre
situation. (Il se lève à son tour et se place sur le côté de la scène, de manière à pouvoir parler à tous.
Il touche Pau en passant.) Pau est venue à temps. Sinon nous n’aurions peut-être pas eu
assez de forces pour partir. Qu’en sera-t-il la prochaine fois ? Sera-t-elle là, à nouveau ?
Sa :
Entre temps nous aurons fait des réserves…
Mi :
Réserves que les rats nous voleront. Nous vivons un moment historique. Celui
de la grande réconciliation. Les nantis ne sont plus en position de force, ils meurent, ils n’ont
plus de femmes. Nous n’avons presque plus d’hommes mais nous ne mourons point. Et s’ils
sont morts nous prendrons leurs demeures. Nous vivrons, enfin, à l’extérieur.
In’ :
Si c’est une épidémie, se mettre en contact avec eux est dangereux.
Mi :
C’est pourquoi je ne veux rien vous imposer. Je partirai avec Ka, si elle veut.
De toutes façons elle ne peut assumer la migration… et il est hors de question de la laisser
derrière nous.
(Ka entre, soutenue par Ma.)
Ka :
J’y ai réfléchi. Je suis d’accord. Et on pourra attendre la naissance de mon
enfant. (Elle s’assoit.)
Ma :
Je viens avec vous ! (Prévenant le refus de son père.) Ne dis rien, tu auras
besoin de moi pour porter la nourriture et les vêtements.
Sa :
Il y avait d’autres solutions. Mais puisque vous voilà décidés, je ne vous
abandonnerai pas. Espérons que nous ne le regretterons pas.
(Mi, ému, s’approche de Sa et l’embrasse.)
Cé :
Moi je ne participerai pas à cette folie. Les rats m’effraient, mais je ne dors
plus depuis que j’ai vu ce nanti. Il n’avait pas l’air agressif mais sa mort m’a troublée. Je suis
d’accord avec ma sœur. Nul ne connaît la raison de leur mort.
(Pau s’avance vers Mi et Sa, pose un bras sur une épaule de chacun.)
Pau :
J’apprécie votre courage. Voilà ce que je propose. Je pars rejoindre ma
communauté avec Cé et In’. Je les préviendrai de votre décision. Après la migration, nous
reviendrons prendre de vos nouvelles. Si vous avez pris contact avec les nantis, nous
attendrons, dix jours, ici. Si tout s’est passé comme vous l’espérez, nous déciderons si nous
vous suivons… (Hésitation.) Si nous ne voyons personne, nous repartirons.
(Tous se rassemblent, y compris Ka qui se lève péniblement. Ils forment un cercle en se tenant par la
taille. Le crissement se fait entendre, de plus en plus fort. Ils se retournent, agressivement, en plaçant
Ka au milieu, et se mettent à tourner, lentement.)
Noir
Décembre 2005
Rideau.

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