Il était une foi Emmanuel Carrère. Il était une foi Emmanuel Carrère

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Il était une foi Emmanuel Carrère. Il était une foi Emmanuel Carrère
Il était une foi Emmanuel Carrère. Il était une foi
Emmanuel Carrère
Événement de cette rentrée littéraire, le nouveau livre d'Emmanuel Carrère paraît aujourd'hui. Bouclant un cycle initié en 2000 avec
« L'Adversaire », il poursuit sa réflexion sur la vérité et l'identité, et retrace les débuts de la chrétienté dans les pas de saint Paul et
saint Luc, interrogeant son rapport à la foi au fil des années
Les fidèles lecteurs d'Emmanuel Carrère, familiers de sa recherche existentielle, des angoisses et des névroses qu'il
partage en explorant les tréfonds de l'âme humaine et de la sienne, ne reviendront certainement pas de leur surprise en
lisant la page 54 de son nouvel ouvrage. Il fut une époque, à l'orée des années 1990, où l'auteur de L'Adversaire et
D'autres vies que la mienne avait découvert, sinon la voie du bonheur, tout du moins un sens à sa vie. Emmanuel Carrère
le dit, il était touché par la « grâce ». C'est à sa marraine, -Jacqueline, qu'il dut cette révélation, puisqu'il s'agissait bel et
bien de cela.
« Je sais à présent où sont la Vérité et la Vie. Depuis bientôt trente-trois ans, ne me reposant que sur moi, je n'ai cessé
d'avoir peur et je découvre aujourd'hui qu'on peut vivre sans peur – sans souffrances non, mais sans peur – et je n'en
reviens pas de cette bonne nouvelle », écrivait-il. Car, dans la ferveur de sa « conversion », Emmanuel Carrère remplira
trois ans durant des cahiers dans lesquels il consignait les étapes de sa traversée spirituelle. Il notait aussi
scrupuleusement ses commentaires relatifs à l'Évangile de Jean, qu'il étudiait chaque jour avec une scrupuleuse attention
tout autant qu'il se rendait à la messe. Longtemps, l'écrivain ne se souvint plus de ce qu'il était advenu de ses cahiers. En
les retrouvant, il posa les bases de ce qu'il rêvait être son chef-d'œuvre. Rêve accompli.
Un chef-d'œuvre, Le Royaume l'est d'abord au premier sens du terme puisqu'il parachève le cycle magistralement entamé
avec L'Adversaire il y a près de quinze ans. Dans un genre qui n'appartient qu'à lui, il croise une fois encore sa propre
trajectoire avec les destins de ceux auxquels il s'intéresse (hier, un mythomane criminel ou un magistrat luttant contre le
surendettement; aujourd'hui, Jamie, marginale reconvertie en nounou, ou Hervé, journaliste de l'AFP devenu fidèle
confident), multipliant les récits avec une virtuosité étourdissante qui n'a d'égale que l'acuité de son regard, sur les êtres et
sur lui-même. Tel Sisyphe, Carrère ne cesse de courir après cette vérité qui se dérobe à lui-même.
Aujourd'hui, alors que ce qu'il appelle sa « crise » est terminée, l'écrivain se décrit comme athée. Pourquoi a-t-il donc
éprouvé le besoin de rouvrir ses cahiers? Parce que là où d'autres auraient rebroussé chemin, lui a trouvé un travail
littéraire à la mesure de son ambition, au sens noble du terme: revenir aux origines du christianisme, se confronter au
Nouveau Testament, en parcourant d'abord les lettres de Paul et les Actes des Apôtres, attribués à Luc. En cela aussi, Le
Royaume, magistrale réflexion sur l'acte d'écrire (où est le faux, où est le vrai, qui prend la parole?) acquiert sa dimension
de chef-d'œuvre, dans la capacité de Carrère à s'approprier le texte fondateur de l'Église chrétienne, à l'interroger au prix
d'une étude colossale à laquelle il aura consacré près de dix ans de sa vie.
Tout n'est pas exact dans Le Royaume, au regard des spécialistes (lire ci-dessous l'avis d'un bibliste), il ne faut pas y
chercher un témoignage de foi et pour cause, mais comment ne pas être emporté par le souffle de ce texte magistral dont
on oublie très vite l'imposant nombre de pages? Non, Carrère ne croit plus mais il refuse de « faire le malin », d'adopter
cette posture de supériorité vis-à-vis des catholiques, commune à la quasi-totalité du petit monde littéraire et médiatique.
Ce qui l'intéresse, c'est de se souvenir de celui qu'il a été pour tenter (en vain?) de le comprendre. Il signe ainsi une
fresque grandiose qui manifeste un grand respect à l'égard de l'apport majeur du christianisme et une forme d'admiration
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pour la majorité des croyants. Pour Carrère, la foi demeure une énigme mais il ne pouvait se résoudre à l'abandonner une
fois pour toutes. Qu'on croie au Ciel ou qu'on n'y croie pas, chacun trouvera profit à l'accompagner dans sa quête de
vérité.
BOUVET Bruno
http://www.la-croix.com/Archives/2014-08-28/Il-etait-une-foi-Emmanuel-Carrere.-Il-etait-une-foi-Emmanuel-Carrere-2014-08-28-1198699
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