Les règles du savoir-vivre dans la société moderne de Jean

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Les règles du savoir-vivre dans la société moderne de Jean
Les règles du savoir-vivre dans la société moderne de Jean-Luc Lagarce aux Déchargeurs
Son nom n'est pas facile à mémoriser mais je vais faire un effort. Martin
Juvanon du Vachat interprète avec beaucoup de finesse le rôle de la Dame
dans la pièce de Jean-Luc Lagarce, Les règles du savoir-vivre dans la société
moderne.
Le piano égrène ses petites notes légères alors que le public s'installe. Robe
noire, escarpins noirs bouts vernis, longs gants noirs, écharpe de soie rouge,
elle est assise le dos bien droit sur une chaise cannée ... sourit ... Elle scrute
chaque spectateur de ses yeux bleus, pétillants. En nous accueillant ainsi elle
nous "cueille" mais nous ne le savons pas encore.
Soupir. On se regarde. On se jauge. Elle comme nous.
Notre regard n'a pas grand lieu où fuir. Le décor est inexistant, vide. Tout
passera par la voix, le corps et les lumières.
Le spectacle tient à un fil, au fil de la vie que la Dame nous dévide en épuisant tous les cas de figure depuis
la naissance jusqu'à l'issue fatale. On absorbe ses énumérations comme on buvait autrefois les paroles d'un
de ces professeurs d'université si passionné par les hannetons (ou toute autre sujet vers lequel on ne se serait
pas senti a priori la moindre affinité) qu'on n'aurait raté son cours pour rien au monde.
Martin nous tient en haleine, se posant en conférencier, en juge, en conseilleur, en prêcheur ou en censeur de
ces codes sociaux qui ont régi la société au XIX° siècle et un peu au-delà jusqu'à devenir des clichés. Ce
qu'il nous raconte évoque des situations vécues de l'intérieur, remarquées dans les "familles de la haute"
comme je l'entendais dans mon enfance, ou encore des scènes qui ont été le sujet de bien des films.
Tout est familier et pourtant déjà si lointain. La musicalité du texte de Jean-Luc Lagarce résonne avec
finesse. L'entendre dans un tel dépouillement et interprété par un comédien qui est aussi un danseur est une
prouesse et un régal. Ce monologue s'entend comme un dialogue poétique, obéissant à un rythme qui finit
par infiltrer le cheminement de nos propres pensées. A tel point que le public ponctuera d'une seule voix
quelques affirmations quand le comédien nous y invite d'un geste à peine esquissé.
La pièce a été souvent montée au théâtre, dans des styles très différents, la plupart du temps très illustratifs.
Jamais de cette manière quasi hypnotique sans sacrifier l'aspect comique des situations. La mise en scène de
François Thomas est à souligner aussi, bien évidemment, ainsi que le travail d'Emmanuelle PhilippeauViallard sur les lumières. Ce spectacle avait été créé une première fois pour un travail de fin d'études. Il a
été joué pour de manière professionnelle au festival d'Avignon. C'est heureux qu'il soit totalement abouti
pour être offert ainsi sur une scène parisienne.
Il n'empêche. Il est possible, ... envisageable, que l'interprétation de Martin Juvanon du Vachat fasse date.
On devra y penser, on pensera. Il arrive parfois que cela arrive... Vivre une heure trente de cette qualité ...
et rien d'autre.
C'est bien là que je voulais en venir.
Marie-Claire Poirier