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LA MANIPULATION DES MEDIAS DANS LE CONTEXTE INTERNATIONAL
FTI. 18 mars 2004
Conférence de Serge Halimi. ACRIMED. Le Monde Diplomatique.
[…]
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Les nouvelles censures
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Bonsoir. Je ne pensais pas à vrai dire aborder ce soir un sujet qui aurait une telle actualité à
la lumière des évènements qui viennent de se produire en Espagne.
Quand le mur des dictatures est tombé, il y a une quinzaine d’années, en Amérique latine et
en Europe de l’Est, il y a un peu moins de trente ans en Espagne, on nous a annoncé que
désormais la liberté de la presse régnait dans le monde, que la curiosité des reporters ne
connaîtrait plus de frontières.
Mais ce genre de liberté de la presse - celle de n’être ni tué ni incarcéré - ne suffit pas à
définir la liberté. Parfois, elle peut même dissimuler une autre forme de censure.
Nous, en France, cette expérience, nous l’avons faite dans les années 70. Bien sûr en France
nous n’avons pas le souvenir de journalistes qui portaient des uniformes comme en
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Pologne. Même si, au moment de la guerre du Golfe et de la guerre du Kosovo, nous avons
connu des journalistes qui parlaient la langue des uniformes.
Mais, jusque dans les années 70, l’Etat contrôlait la majorité des moyens d’information
audiovisuelle. Les chaînes de télévision, bien sûr (d’abord il n’y en a eu qu’une jusqu’en
1968 et puis deux), mais aussi bon nombre de radios. Et, à l’époque, en France il y avait un
ministre de l’information qui a raconté dans ses mémoires qu’il avait, dans son bureau, une
sonnette grâce à laquelle il pouvait convoquer les directeurs d’information de la télévision.
Tout cela, vous le savez, a changé. La sonnette a été remplacée par le téléphone, c’est aussi
vrai en Espagne avec José María Aznar si j’ai bien compris, mais la censure est un logiciel
qui vit dans nos têtes, parfois, souvent, avec notre consentement.
Oui, progressivement, le poids de l’Etat sur l’information est devenu moins écrasant. Les
journalistes de l’audiovisuel en particulier ont eu le sentiment, largement justifié dans
certains cas, de ne plus être les chiens de garde de la majorité politique au pouvoir.
En d’autres termes notre mur de Berlin à nous était tombé. Nous allions découvrir les trois
autres murs derrière le mur.
Au fond, nous aurions pu nous y attendre. L’information étant un produit stratégique –ne
vivons-nous pas dans une société qu’on appelle “la société de l’information” ?– s’intéresser
à l’information, c’est, forcément, découvrir
- les lois de la société,
- les rapports de force qui structurent la société,
- les diktats de la mondialisation,
- l’absence de marge de manœuvre,
- l’absence de marge d’indépendance
à l’égard du pouvoir, c’est à dire du nouveau pouvoir, qui pourtant se proclame
“contre-pouvoir”, les médias.
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Pour l’information, le mur de la censure dite démocratique est composé de trois éléments :
d’abord le pouvoir du propriétaire, ensuite ce que j’ai appelé la pensée de marché et enfin
l’information-marchandise.
D’abord le pouvoir du propriétaire.
L’information est soumise aux pressions du marché parce qu’elle est subordonnée aux
grands groupes qui possèdent l’information et qui la manipulent
C’est le mur de la subordination de l’information aux gouvernements dans les pays où
existe une censure de l’information, et ailleurs, dans les autres pays, aux grands groupes
économiques qui, parfois beaucoup plus que les Etats démocratiques, sont les maîtres du
monde.
L’information est donc d’abord soumise au pouvoir du propriétaire. Car –il faut le
rappeler– dans toutes les sociétés, le propriétaire des médias d’information a le pouvoir. Y
compris le pouvoir de ne pas se soucier d’abord de bonne information.
Une transformation des rapports entre les médias et l’économie est intervenue depuis un
quart de siècle. Auparavant, la radio-télévision, souvent publique et les journaux
commentaient l’économie de marché, en général avec complaisance, mais comme un sujet
qui leur était extérieur. Désormais, les médias dominants ne sont plus seulement des relais
idéologiques de la mondialisation capitaliste : ils en sont eux-mêmes les acteurs de premier
plan et parfois les principaux acteurs.
Il ne s’agit pas seulement pour eux de dissimuler les méfaits de leurs propriétaires ou de
chanter leurs mérites. Les médias sont, presque spontanément, les promoteurs des intérêts
d’un capitalisme à qui ils servent d’outil de légitimation et de caisse de résonance.
Les dirigeants de groupes de presse parlent d’ailleurs de plus en plus de leurs journaux
comme de marques et de leur information comme d'un moyen de proposer un marché aux
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annonceurs. Les syndicalistes révolutionnaires français avaient coutume de dire : “N'achète
pas un journal : tu ramènerais un patron à la maison”.
Et lorsqu’on interroge Noam Chomsky, lorsqu’on lui demande comment l'élite contrôle les
médias, il répond : Comment l'élite contrôle-t-elle General Motors ? La question ne se pose
pas. L'élite n'a pas à contrôler les médias. Ca lui appartient.
Ça lui appartient aux Etats-Unis, bien sûr. Aux Etats-Unis existent cinq grands réseaux
d’information. Trois sont la propriété d’un conglomérat du cinéma (Disney, Viacom,
Warner). Disney est le propriétaire d’ABC News, Viacom de CBS, Warner de CNN. Le
quatrième a un industriel australo-américain de la droite ultra comme propriétaire,
Monsieur Murdoch, et le dernier, NBC est la propriété d’un marchand d’armes et de l’une
des principales multinationales de la planète, General Electric.
Et cette multinationale, General Electric, a eu avant qu’il ne devienne président des EtatsUnis, comme employé et comme propagandiste un certain Ronald Reagan qui pendant huit
ans a prononcé des discours à la gloire de General Electric, à la gloire des valeurs de
l’entreprise, il en a prononcé jusqu’à quatorze par jour.
La pluralité des journaux, des radios et des stations de télévision, lorsqu'ils sont presque
tous contrôlés par les mêmes conglomérats, ne débouche plus que sur des manières
différentes de répéter le même message. Car le message de Disney est idéologiquement
assez proche de celui de Viacom, même si pour le moment Disney et Viacom sont
concurrents, en attendant peut-être que l'une de ces deux entreprises ne rachète l'autre.
Cette situation est aussi la situation que nous connaissons en Italie. Inutile de citer ici le
nom de cet industriel, homme de médias qui possède trois des quatre chaînes privées et qui
en plus désigne désormais les responsables des chaînes publiques, qui est propriétaire
d'équipes de football qui a été, et qui est redevenu, Premier ministre du pays.
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Cet homme de télévision, un ami de votre actuel Premier ministre, qui a privilégié des
programmes à la gloire des industriels, de l’optimisme et du soleil avant de se présenter au
pays comme un industriel optimiste et bronzé. Qui a construit sa popularité autour du
football. Avant de créer un parti dont le nom reprenait le cri des tifosi, des supporters de
football de l’équipe nationale “Forze Italia !”.
Cette situation est aussi celle du Royaume-Uni. Rupert Murdoch contrôle le Times, le Sun,
le News of the World, et le Sunday Telegraph, soit environ 35 à 40 % du tirage des
quotidiens britanniques. Rupert Murdoch a d’abord soutenu Margaret Thatcher, Ronald
Reagan et John Major avant de changer de camp, enfin, un petit peu, très peu en vérité et
d’appuyer Tony Blair, mais une fois que Tony Blair a promis de poursuivre les politiques
de Margaret Thatcher.
Revenons d’ailleurs avec Murdoch sur un cas pratique qui démontre le pouvoir désormais
acquis par certains patrons de presse : le 9 avril 1992 est le jour de l’élection générale au
Royaume-Uni. Le Sun, un quotidien qui tire à 3 millions d’exemplaires et qui appartient à
Rupert Murdoch titre le matin de l’élection générale, sur toute la largeur de sa “une” : “Si
Kinnock l’emporte aujourd’hui, que la dernière personne à quitter la Grande Bretagne
n’oublie pas d’éteindre la lumière”.(“If Kinnock wins today, will the last person to leave
Britain please turn out the lights.”). Commentaire de The Economist quelques années plus
tard : “Les travaillistes, qui ont vécu de l’intérieur la destruction de Neil Kinnock, ont
décidé de tout contrôler. Leur obsession de la manipulation vient de leur désir d’épargner
à Tony Blair un destin du même ordre que celui de Neil Kinnock. A cette fin, M. Blair a été
formaté et vendu directement aux propriétaires de la presse la plus réactionnaire comme
un gagneur et comme le véritable héritier de Margaret Thatcher. […] Il lui est même
arrivé de se rendre en en Australie [en 1995] à l’invitation de Rupert Murdoch –et le
voyage en avion fait quand même 20 heures dans chaque sens- , rien que pour prononcer
un discours sur le leadership devant les cadres supérieurs du groupe de Murdoch.”
Résultat de cette amitié naissante, en 1997, le Sun a appuyé l’arrivée au pouvoir de Tony
Blair. L’année suivante, juste retour des choses, le socialiste Tony Blair a aidé Rupert
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Murdoch à s'installer en Italie, en téléphonant directement au premier ministre italien de
l'époque, Romano Prodi, pour faire du lobbying en faveur de Rupert Murdoch. En d’autres
termes vous aviez un Premier ministre britannique qui décrochait son téléphone pour faire
du lobbying au service d’un citoyen privé qui n’est même pas citoyen britannique puisque
Rupert Murdoch est australo-américain pour qu’il puisse installer ses opérations en Italie.
Quel citoyen particulier, quel citoyen ordinaire bénéficierait d'avantages de ce type, du
concours comme lobbyiste privé du premier ministre d'un pays qui n'est pas le sien?
Cette situation que nous avons évoquée à propos des Etats-Unis, à propos du RoyaumeUni, à propos de l’Italie est également devenue celle de la France, où plus que jamais
l’information est un produit, une marchandise sous influence. Une marchandise de valeur :
à la fin de l’année 2000, les trois chaînes privées réunies, TF1, Canal + et M6 avaient
davantage de valeur en Bourse que l’ensemble du secteur automobile. Aujourd’hui, Le
Monde envisage lui aussi de faire son entrée en Bourse et espère récolter 100 millions
d’euros, alors qu’il y a quelques années, le fondateur du journal, Hubert Beuve-Méry,
expliquait, je le cite : “Il ne faut pas que nos moyens de vivre contredisent nos raisons de
vivre.”
Plus près de nous, il y a vingt ans en France, la moindre acquisition par un industriel déjà
propriétaire d’un journal d’un petit quotidien régional supplémentaire provoquait une
réaction générale. On se dressait pour défendre la liberté de la presse, pour invoquer la
Charte de la Résistance qui proclamait il y a 60 ans vouloir défendre “la liberté de la
presse, son honneur et son indépendance à l'égard de l'État, des puissances d'argent et des
influences étrangères.” A l’époque la Charte de la Résistance interdisait à un individu de
diriger plus qu’un quotidien d’information générale et politique. Elle n’a pas été respectée.
La loi a été violée en permanence.
Albert Camus a été oublié puisqu’Albert Camus écrivait en 1944, je le cite : “L’appétit de
l’argent et l’indifférence aux choses de la grandeur avaient opéré en même temps pour
donner à la France une presse qui, à de rares exceptions près, n’avait d’autre but que de
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grandir la puissance de quelques-uns et d’autre effet que d’avilir la moralité de tous. Il n’a
donc pas été difficile à cette presse de devenir ce qu’elle a été de 1940 à 1944, c'est-à-dire
la honte du pays”, fin de citation.
A l’époque et pendant trente ans encore après le texte de Camus, les partis de gauche
français entendaient “rompre avec le capitalisme”. C’était en quelque sorte le résume de
leur programme, la rupture avec le capitalisme et dans ces conditions ils considéraient que
l’indépendance des médias était un enjeu politique majeur. Le programme commun de
gouvernement signé en 1972 par le Parti communiste et par le Parti socialiste analysait, je
cite : “Il existe une contradiction entre le caractère public de l’information et le caractère
de plus en plus privé de la propriété des moyens d’information. Tant qu’un petit nombre de
groupes financiers pourra contrôler les moyens d’information comme les moyens de
production, on ne saurait parler valablement de la liberté de la presse.”
Même le parti socialiste proclamait en 1980 la nécessité d’appliquer “l’ordonnance de
1944 sur la presse” qui interdisait donc à un même, à une même personne de posséder
plusieurs titres de journaux, réclamait une réduction du volume de la publicité et la
limitation des aides publiques aux seuls médias à but non lucratif.
Désormais rien de tel. Depuis longtemps, les partis politiques, y compris les partis de
gauche, ont capitulé devant le pouvoir des multinationales de l’information. Quelques
semaines avant de mourir, Pierre Bourdieu avait souligné, je le cite : “Un des grands
obstacles à la constitution de forces de résistance est le fait que les dominants contrôlent
les médias comme jamais dans l'histoire. De nos jours, tous les grands journaux français
sont complètement contrôlés; des journaux apparemment autonomes comme Le Monde
sont des sociétés d'actionnaires dominées par des grandes puissances d'argent. Donc
l'autonomie relative des médias, qui rendrait possible une certaine représentation fictive, et
du même coup un certain soutien aux forces de résistance, tout cela disparaît. L'univers
médiatico-journalistique des intellectuels médiatiques ou des journalistes intellectuels, tout
cet univers-là est globalement parvenu à un état de soumission pathétique. Lors du passage
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du journal Le Monde en société par actions : on pensait que ça allait susciter des réactions
critiques, pas du tout, ça a été le silence absolu.”. Fin de citation de Pierre Bourdieu.
Même chose, en pire, en février 2002, il y a un peu plus de deux ans, lors de l’entrée de
Serge Dassault, élu maire de la ville de Corbeil avec les voix du mouvement d’extrême
droite, le Front national, lorsque Serge Dassault est entré dans le capital du groupe Hersant,
c'est-à-dire du Figaro et d’une bonne partie de la presse régionale, aucune réaction.
Même chose, quand ce groupe Hersant a acquis, quelques mois plus tard, les publications
magazine du groupe Vivendi, c’est-à-dire L’Express, l’un des principaux hebdomadaires
français. Aucune réaction. Même chose, en pire, quand Lagardère, un autre marchand
d’armes, a acquis, quelques semaines après Dassault, une position dominante dans le
monde de l’édition.
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Même chose la semaine dernière quand, au moment des attentats de Madrid, Serge Dassault
a racheté la quasi totalité du groupe Hersant. Presque personne n’a réagi et cela signifie
qu’aujourd’hui en France deux groupes industriels qui fabriquent des armes, le groupe de
Dassault et Hachette-Lagardère possèdent la majorité des titres de la presse régionale et la
majorité des titres de la presse magazine.
A vrai dire, Dassault possède la majorité des titres de la presse régionale au Nord de la
France et Hachette la majorité des titres de la presse régionale au Sud de la France.
Dassault, Lagardère, mais aussi Pinault, Bouygues, Arnault, Murdoch : la plupart des
patrons de presse qui ne cessent de chanter les “réformes” –c’est-à-dire les régressions
sociales– opèrent quant à eux de la manière la plus archaïque qui soit : à la façon des
dynasties héréditaires soumises à la loi salique de l’Ancien régime. Le fils peut être
incompétent. Aucune importance : il héritera de la fortune et des médias de son père.
Chez les Dassault, Serge Dassault a succédé à Marcel Dassault. Chez les Pinault, FrançoisHenri Pinault remplacera François Pinault. Pour Bouygues, c’est Martin Bouygues qui a
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pris la place de Francis Bouygues. Arnaud Lagardère a succède à Jean-Luc Lagardère,
James Murdoch succèdera à Rupert Murdoch. Vive la méritocratie ! Vive la modernité !
Il s’agit avec ces patrons de presse d’acheter un pouvoir d’influence. Lorsque Bouygues a
racheté TF1 en 1987 –il faut préciser que si Bouygues a racheté TF1 en 1987, c’est qu’un
gouvernement français a privatisé TF1 -lorsque Bouygues a racheté TF1 en 1987, il l’a fait
pour accroître son influence sur les gouvernements successifs (qui attribuent en France
nombre de marchés publics), mais aussi pour accroître son influence sur les artistes, sur les
autres journaux (l’une des filiales de TF1, LCI, a des journalistes qui sont en même temps
journalistes au Monde, aux Echos, au Point, au Nouvel Observateur, à Libération, au
Figaro, qui sont d’ailleurs souvent les patrons de presse de ces journaux mais qui disposent
aussi d’une émission sur la filiale de Bouygues. Lagardère de la même manière a expliqué :
“Un groupe de presse, c’est capital pour décrocher des commandes publiques.”
Il faut comprendre qu’en France près de 9.500.000 de téléspectateurs regardent, chaque
jour le journal de TF 1, qui est la principale chaîne privée d’Europe. 9.500.000 personnes,
c’est davantage que le nombre de lecteurs de tous les titres de la presse nationale
quotidienne réunis, de L’Humanité, journal communiste, à L’Equipe, journal sportif, en
passant par Le Monde, Le Figaro, La Tribune, Les Echos et les autres, il y a 8.400.000
lecteurs si vous faites le total de tous ces titres de presse contre 9.500.000 pour le seul
journal de TF1. Donc c’est évidemment une influence particulière.
Aux Etats-Unis, 50 compagnies contrôlaient plus de la moitié des médias en 1983 et l’un
des analystes américains avait même écrit un livre sur le sujet qui s’appelait The media
monopoly quand 50 entreprises contrôlaient la majorité des médias. C’était il y a un peu
plus de 20 ans. Aujourd’hui je ne sais pas comment il titrerait son livre puisqu’il suffit
d’une dizaine d’entreprises pour arriver à contrôler la majorité des médias américains et
que dans le domaine de la télévision il y aura dans quelques années trois grands groupes qui
à eux seuls risquent de contrôler la majorité des chaînes.
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La situation de l’édition n’est pas très différente. Simon & Schuster, l’une des principales
maisons d’édition du pays, est la propriété de Viacom qui est déjà propriétaire de CBS,
Little Brown celle de Warner Bros, c'est-à-dire de Time-Warner, Random House celle de
Murdoch, déjà propriétaire de Fox.
Aujourd'hui, en d’autres termes, en France comme aux Etats-Unis, une demi douzaine de
groupes quadrillent les médias : Bouygues, la Lyonnaise-Suez, Hachette-Lagardère,
Dassault, Pinault, le groupe Le Monde. Quelles conséquences tout cela a-t-il sur
l’information que nous recevons ?
Il me semble que la réponse, c’est la différence entre ce que nous devrions faire en tant que
journalistes et ce que nous pouvons faire.
Que devrions-nous faire dans un monde où un peu plus de 400 milliardaires détiennent
davantage de richesse que près de la moitié de la population de la planète ?
Où, au sein même des pays démocratiques, l'argent domine le système politique jusqu'à ce
que tous deux en viennent à se confondre, où ceux qui signent les chèques souvent font les
lois, où les citoyens sont souvent dégoûtés de voter et laissent la place aux seuls
investisseurs ?
Mais en même temps comment les journalistes pourraient-ils dénoncer -systématiquement,
collectivement- cette situation que je viens d’évoquer et proposer des solutions quand ces
milliardaires, les Bill Gates, les Rupert Murdoch, les Arnaud Lagardère, les Conrad Black,
les Silvio Berlusconi et les Dassault de la planète, possèdent les journaux et les maisons
d'édition pour qui ils écrivent, les radios sur lesquelles ces journalistes et ces auteurs
s’expriment, les chaînes de télévision où ils apparaissent ?
Comment peuvent-ils réagir quand ceux qui signent les chèques, et écrivent les lois, et
investissent, et restructurent, et licencient sont aussi leurs employeurs, leurs annonceurs,
leurs distributeurs, leurs interlocuteurs et leurs “décideurs” ?
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La réponse, vous la connaissez, c’est souvent, trop souvent : “On ne mord pas la main qui
vous nourrit”.
Il n’y a nul besoin ici d’évoquer un complot ou des forces souterraines. En novembre 2000,
le candidat écologiste américain Ralph Nader rappelait, je le cite :
“Si les questions de fond qui préoccupent les citoyens ne sont guère évoquées par les
médias, c’est surtout parce que le pouvoir médiatique est lui-même en pleine concentration
au sein d’une demi-douzaine de monopoles privés. Les décisions affectant les reportages
n’appartiennent plus aux reporteurs, mais à des gestionnaires d’entreprise ne perdant pas de
vue le fait que ce sont leurs sociétés mères qui licencient, qui polluent, qui corrompent et
qui accaparent.” Fin de citation.
Et l’analyste américain des médias Danny Schechter a souligné :
“Les médias sont les promoteurs conscients de la mondialisation et les procureurs de ses
critiques les plus bruyants. Non seulement les médias utilisent l’information pour diffuser
les valeurs du marché, mais ils sont eux-mêmes des fabricants de produits et, comme tels,
désireux de les promouvoir. Ils vendent comme ils parlent.” Fin de citation.
Hélas, il faut bien l’admettre. Les contestataires ont souvent peur des médias. Ils ont peur
du pouvoir qu’ils ont concédé aux médias. Et ils ne font presque rien pour engager la
bataille politique qui remettrait en cause l’appropriation privée des grands moyens
d’information.
L’anticapitaliste perd souvent sa voix et ses moyens au moment de pénétrer dans les studios
détenus par le capitalisme médiatique. Ceux qui contestent le pouvoir des multinationales
se trouvent comme frappés d’amnésie lorsqu’une filiale de ces multinationales les convie
dans un studio.
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Parfois, se croyant tributaires des médias pour exister, les mouvements qui prétendent
vouloir changer le monde ont renoncé à faire, y compris dans les médias, leur travail
d’“éducation populaire” sur la question du régime de propriété des médias, du statut social
des journalistes et des animateurs qui les invitent, du rôle joué par les moyens
d’information et de communication dans la mise en place et dans l’imposition de la pensée
de marché.
Alors fort heureusement c’est en train de commencer à changer, en tout cas à l’étranger.
Aux Etats-Unis, la décision de la Commission fédérale des communications, la FCC de
permettre une concentration encore plus grande dans un pays où déjà, on l’a vu, dix
entreprises possèdent la majorité des médias a suscité une gigantesque protestation. Près de
deux millions de personnes ont écrit à leurs représentants et à leurs sénateurs au Congrès et
ils ont contraint le Congrès et la Maison Blanche à un premier recul. Il faut peut-être
préciser ici que le président de la FCC est un certain fils de Collin Powell.
A l’évidence, l’une des pièces centrales de ce mouvement de protestation, c’est la question
de la propriété et de la concentration capitaliste de l’information. Il est à mon avis temps
pour nous de considérer que cette question-là est prioritaire. Et d’avoir le courage de
l’aborder de front.
Cela dit, comme le rappelait Pierre Bourdieu, “on ne peut pas expliquer ce qui se fait à
TF1 par le seul fait que cette chaîne est possédée par Bouygues. Il est évident qu'une
explication qui ne prendrait pas en compte ce fait serait insuffisante mais celle qui ne
prendrait en compte que ce fait ne serait pas moins insuffisante. Et elle le serait peut-être
encore plus parce qu'elle aurait l'air d'être suffisante.”
Donc, quels sont les autres éléments d’explication de ce système médiatique que nous
connaissons ?
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Deuxième élément, la pensée de marché.
Puisque j’ai évoqué mainten, puisque j’ai évoqué le pouvoir du propriétaire, laissez-moi
évoquer maintenant la pensée de marché car l’information est soumise aux pressions du
marché parce qu’elle est soumise au deuxième des trois murs de l’argent. Quand elle
diffuse, sans toujours s’en rendre compte -mais souvent en s’en rendant compte- ce que j’ai
appelé une pensée de marché.
La pensée de marché, c’est le mur de la subordination de l’information à une idéologie
économique néolibérale qui enveloppe la plupart des domaines de la vie sociale
(économique, mais aussi politique, culturelle, sportive). Une pensée que servent en France
et ailleurs les quelques trente éditorialistes multicartes, inamovibles, directeurs et rédacteurs
en chef des grands quotidiens et hebdomadaires, ceux que j’ai appelés “les nouveaux chiens
de garde”.
La pensée de marché, c’est
- quand la pluralité des titres ne débouche plus sur un pluralisme des commentaires, mais
sur l'apparence d'un débat, la production d'un simulacre ;
- quand la multiplication des réseaux et des organes de communication, de plus en plus
souvent contrôlés par les mêmes groupes industriels, n'aboutit plus qu'à la communication
répétée du même type de message ;
C’est un peu la chanson de Bruce Springsteen, 99 chaînes de télévision et rien à voir. Car le
vrai contrôle est celui qui s'exerce sans qu'il ait besoin de se dire. Celui qui s'exerce du seul
fait :
•
de l'éducation particulière des journalistes et autres professionnels de
l'information,
•
de leur compréhension de ce que le consentement aux normes dominantes peut
leur rapporter, en capital social et en capital tout court,
•
de la compréhension aussi de ce que la mise en cause de ces mêmes normes
dominantes risque de leur coûter.
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Or ces normes dominantes ne sont jamais présentées comme idéologiques (de toute façon,
on nous explique que nous vivrions la fin des idéologies) et elles ne sont pas toujours
politiques quand les principaux partis ne s'opposent plus beaucoup.
Non, tout ce système de valeurs, tout ce système de références est vécu par les journalistes
comme purement “professionnel” : le véhiculer n'exige presque jamais une imposition de
l'extérieur. Comme je le disais tout à l’heure le logiciel est dans la tête.
Le sociologue français Alain Accardo reprend la métaphore de l’horloge pour préciser le
propos : “Il n’est pas nécessaire que les horloges conspirent pour donner pratiquement la
même heure en même temps. Il suffit qu’au départ elles aient été mises à l’heure et dotées
du même type de mouvement, de sorte qu’en suivant son propre mouvement chacune
d’elles s’accordera grosso modo avec toutes les autres. Le même type de mécanisme exclut
toute machination.”
A propos d’un plan gouvernemental de restriction du droit de grève dans les services
publics il y a quelques semaines en France, le bimestriel de critique des médias PLPL
relevait une formulation entendue à la radio, et il faut toujours se méfier de la radio parce
que les choses passent tellement vite qu’on n’y réfléchit pas, ce qui ne veut pas dire
qu’elles n’ont pas de conséquence et qu’elles n’ont pas d’effet idéologique. Donc on
entendait à la radio la phrase suivante, je cite : “Du côté des syndicats, l’hostilité au projet
est générale. Les trois principaux, CGT, CFDT et Sud viennent déjà de refuser un accord
sur la prévention des conflits”. Fin de citation.
Alors on écoute cette phrase-là, on n’y prête pas attention et puis après on l’écrit et on
l’analyse. Il s’agit, je le rappelle, d’un projet de loi gouvernemental destiné à limiter le droit
de grève dans les services publics.
Alors reprenons chacun des mots employés par le journaliste qui n’a sans doute même pas
réfléchi à ce qu’il disait et qui n’a pas eu le sentiment de faire de la propagande, qui très
spontanément, très innocemment a exprimé ce qu’il croyait être une réalité factuelle. “Du
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côté des syndicats, l’hostilité (hostilité est un terme négatif), l’hostilité au projet (projet est
un terme positif) est générale (c’est un terme négatif, parce qu’elle donne, il donne
l’impression d’un refus systématique et irraisonné, les syndicats refusent tout de suite de
manière générale). Les trois principaux, CGT, CFDT et Sud viennent déjà (négatif, déjà, on
suggère qu’ils ont eu à peine de réfléchir avant de faire part de leur refus) de refuser
(refuser est un terme négatif) un accord (accord c’est positif) sur la prévention (prévention,
c’est positif) des conflits”.
Donc vous voyez qu’à chaque fois qu’on évoque la position des syndicats les termes sont
plutôt négatifs, à chaque fois qu’on évoque la proposition du gouvernement les termes sont
plutôt positifs. Et on réécoute la phrase un peu différemment maintenant lorsqu’on l’a
analysée : “Du côté des syndicats, l’hostilité au projet est générale. Les trois principaux
viennent déjà de refuser un accord sur la prévention des conflits”.
Car c’est toujours, et de plus en plus dans les grands médias, l’opposition entre le mobile et
l’immobile, l’ouvert et le fermé, le futur et le passé, le décontracté et le crispé, l’aventure et
le repli, le marché et l’Etat. Avec à chaque fois une préférence pour le mobile, l’ouvert, le
futur, le décontracté, l’aventure et le marché plutôt que l’immobile, le fermé, le crispé, le
repli et l’Etat.
Clip 2-Halimi-3-cMP3
Deuxième caractéristique de cette pensée de marché: Elle prétend soumettre les
responsables politiques élus démocratiquement à ses tables de la Loi, à la seule politique
possible, celle dont on nous dit souvent qu’elle serait “incontournable”. Celle qui impose,
qui a imposé les privatisations, les concentrations industrielles pour acquérir ce qu’on
appelle la taille critique, le refus de tout protectionnisme jugé “archaïque”.
Or si la réalité est unique, s'il n'y a qu'une seule politique possible, le débat démocratique
n'a plus de sens. Et la citoyenneté pas davantage. Puisqu'il n'y a plus la possibilité réelle
d'arbitrer entre les deux termes d'une alternative.
S. Halimi. 18-03-04. FTI. Granada. Les nouvelles censures – texte complet
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Prenons un exemple type de cette pensée de marché, de ce détournement du langage : le
discours de la "modernité" contre les "archaïsmes". Spontanément les journalistes aiment la
modernité et après tout pourquoi pas ? Le seul problème, c’est que la modernité est presque
toujours définie de la même manière.
Modernité, c’est le libre-échange, la défense de la monnaie forte, la déréglementation, les
privatisations, l'Europe, ou devrais-je dire l’Europe du libre-échange, de la monnaie forte et
des privatisations.
En face, les archaïsmes sont presque toujours identiques : l'Etat-providence -je ne sais pas
s’il y a la même expression en espagnol, l’Etat providence, qui est une expression
extraordinaire parce que l’Etat providence n’est bien sûr comme vous le savez pas du tout
le produit d’un bienfait de la providence. L’Etat-providence est le produit des conquêtes
sociales. Donc on devrait l’appeler l’Etat social mais naturellement si au lieu de l’appeler
l’Etat social on l’appelle l’Etat-providence, on suggère que ce que la providence nous a
donné, la providence peut aussi nous le reprendre. L’Etat-providence…, l'Etat tout court est
aussi archaïque (sauf naturellement lorsqu'il s'occupe d'armée, de police et de prisons : ce
sont ces fonctions qu’on appelle en France les fonctions «régaliennes» et que les
journalistes ont tendance à ne pas remettre en cause, au contraire). Archaïques aussi les
syndicats parce qu’on dit des syndicats qu’ils défendent des intérêts catégoriels, ce qu’on
dit jamais des investisseurs à la Bourse, qui pourtant souvent représentent une catégorie
infiniment plus petite, infiniment plus réduite que les salariés que défendent les syndicats).
La nation est archaïque parce qu’elle provoquerait le nationalisme. Le secteur public est
archaïque parce qu’on dit qu’il est en situation de monopole, alors que nous l’avons vu, de
nos jours, ce sont souvent des groupes privés qui sont en situation de monopole, mais alors
là on dit que c’est une bonne chose parce qu’il faut qu’ils soient en position de monopole
pour atteindre la taille critique qui leur permet de faire concurrence à d’autres grands
monopoles qui ont atteint la taille critique aux Etats-Unis et ailleurs et enfin le peuple est
archaïque parce que le peuple est toujours tenté par ce mot qui pour les journalistes est
terrible qui est le populisme.
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Naviguez sur la plupart des médias, et vous retrouverez ces idées, cette opposition, presque
toujours construite de la même manière entre l’archaïsme et la modernité.
J’en viens maintenant au troisième et au dernier mur de l’information, l’information
marchandise.
L’information est soumise aux pressions du marché parce qu’elle est affronte un troisième
mur quand elle accepte de définir une hiérarchie de l’information qui est tributaire des lois
de l’audience, c’est à dire souvent des lois du racolage1 et de la facilité.
L’information-marchandise, c’est le mur de la subordination de l’information aux pressions
commerciales. Celles qui s'exercent souvent au niveau de la demande supposée du public et
qui incitent, parfois, souvent, à faire du racolage, de la facilité ; à maquiller les faits divers2
en faits de société ; à consacrer de plus en plus de temps aux informations sportives ; à
s’intéresser aux événements people et à transformer les grands acteurs de la vie sociale et
internationale en personnages people; et, surtout, à sacrifier aux lois de l’audience qui
débouchent sur un oubli de l’international ou sur un traitement de l’international qui
s’apparente à un conte moral : le méchant (Saddam Hussein, Milosevic, Khaddaffi –mais
pas Mobutu, pas Suharto, pas Videla parce que ceux-là c’étaient nos méchants). En face : le
Bon (l’Occident), le bien (l’Humanitaire), l’utile (l’OTAN), l’accessoire (les bavures3
militaires).
1
racolage [YakClaF] n. m. • 1747; de racoler 1♦ vx Action de racoler (=attirer par des moyens
publicitaires ou autres. « En offrant des avantages illusoires aux abonnés, on en avait raccolé [sic] deux
mille » (Balzac).) (des soldats).
2♦ (1888) Mod. Action d'un(e) prostitué(e) qui racole. ⇒ retape. Racolage sur la voie publique.
3♦ Action de recruter, d'attirer des gens. Faire du racolage pour une manifestation politique. ⇒ rabattage.
(des soldats).
2
3♦ LES FAITS DIVERS : les événements du jour (ayant trait aux accidents, délits, crimes) sans lien
entre eux, faisant l'objet d'une rubrique dans les médias. « tous ces horribles faits divers : enfants martyrs,
enfants noyés par leur propre mère » (Beauvoir). Par méton. Cette rubrique (cf. Les chiens écrasés*).
— Au sing. Un fait divers tragique, marquant. (Le Petit Robert).
3
bavure [bavyY] n. f. • XIVe; de baver 1♦ Techn. Trace, saillie que les joints d'un moule laissent
sur l'objet moulé. ⇒ 1. barbe, barbille, ébarbure, masselotte. Ébarber les bavures d'une planche gravée.
[…] 3♦ Erreur pratique, abus ayant des conséquences fâcheuses. Bavure policière. Il y a eu quelques bavures
dans cette affaire.
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C’est le paradoxe extrême de la mondialisation : on nous parle beaucoup d’un village
global mais le village global ne s’intéresse qu’à son quartier, voire à son bâtiment, voire à
son palier4. Sauf quand on lui offre des émotions, des gens qui pleurent bien, et pour qu’ils
pleurent bien il faut qu’ils pleurent devant les caméras, et qu’en plus ce soient les gens
qu’on va secourir parce que les autres peuvent pleurer dans leur coin.
Ce sacrifice de l’information internationale permet de substituer à l’analyse froide et
raisonnée des événements de notre planète une morale de faux philosophe construite par un
matraquage d’images, d’ignorance, de précipitation et d’émotions là où il faudrait au
contraire du texte, du savoir, de la lenteur et de la raison. On l’a vu à Timisoara. On l’a vu
au Kosovo. On l’a vu en Irak.
Aux Etats-Unis, ce phénomène du sacrifice de l’information internationale et de la
manipulation a atteint le stade critique. Trois Américains sur cinq croyaient il y a six mois
encore que Saddam Hussein avait conspiré avec Al Qaida, que les Etats-Unis avaient trouvé
des armes de destruction massive en Irak, que la majorité du monde, que la majorité des
pays du monde avaient soutenu Bush, Blair et Aznar. Et à vrai dire, plus ils regardaient la
télévision, plus ils croyaient ces choses fausses.
Dans les journaux télévisés des networks américains, la place consacrée à l’international est
passée de 45 % il y a vingt ans à 13,5 %. L’American Journalism Review nous a expliqué
que les sujets de politique étrangère, qui représentaient 10 % de la surface rédactionnelle
d’un quotidien moyen, tous quotidiens confondus, quotidiens nationaux, quotidiens
régionaux, en 1972, n’en représentaient plus que 2 % 25 ans plus tard.
Interrogé sur ce phénomène qu’on retrouvait aussi dans les magazines, comme Time,
comme News Week, comme US News and World Report. Le directeur de Time, Walter
Isaacson, a expliqué que l’actualité internationale était devenue "moins urgente", je le cite.
Le directeur de US News and World Report a expliqué que cette actualité internationale
4
palier [palje] n. m.
• paelier 1287; de l'a. fr. paele « poêle », par anal. de forme (cf. poêle), du lat. patella
2♦ (1547) Plateforme entre deux volées d'un escalier ou en haut d'un perron. Portes donnant sur le palier
( ⇒ palière). Ils habitent sur le même palier. Des voisins de palier. Palier de repos, entre deux étages.
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était devenue "moins pertinente", je le cite, et Maynard Parker de Newsweek expliquait ce
recul de l’urgence et de la pertinence, en précisant qu’une couverture de magazine
consacrée à un événement étranger provoquait une baisse de 25 % des ventes au numéro.
Journaliste à CBS News, Leslie Stahl a raconté, je la cite : “Mes collègues m’ont dit qu’ils
disposaient d’un système leur permettant de suivre les réactions de l’audience, minute par
minute. Quand il traitent d’une information concernant un dirigeant étranger, le public
zappe et ne reviendra que si le sujet suivant l’intéresse davantage. L’un des plus mauvais
audimats5 du magazine d’actualité de CBS "48 heures" fut celui consacré à la chute du
mur de Berlin.” Fin de citation. Il faut préciser ici que dans les journaux d’information
télévisée aux Etats-Unis vous avez un certain nombre de coupures publicitaires, que
naturellement l’essentiel pour les chaînes qui diffusent des journaux d’information et de
ramasser un maximum de publicité à un prix maximum et que ce prix maximum est
conditionné par l’audience du journal télévisé, l’essentiel du journal télévisé n’étant pas
qu’il nous informe de manière à peu près correcte sur l’état du monde mais qu’il obtienne
une audience maximum.
Ce système d’audimat est conçu pour informer les publicitaires de l’audience des émissions
dans lesquelles ils diffusent de la publicité, audience qui détermine le tarif de cette
publicité. Et qui donc détermine aussi l’intérêt de diffuser de tels programmes –et de tels
sujets.
Même tendance partout dans le monde. Fermeture des bureaux d’information à l’étranger,
réduction du nombre des correspondants, accent mis sur le local, sur l’information sportive
et sur l’information qui s’intéresse à la consommation.
Au Royaume-Uni, l’information internationale a été divisée par deux ces dernières années :
- 74 % sur ITV, - 33 % sur la BBC, - 56 % sur Channel 2. Et, à la place, comme partout,
des nouvelles de show business, de célébrités, de sport, des émissions consacrées aux
5
audimat [odimat] n. m.
• 1981; n. déposé, de audi(mètre) et (auto)mat(ique)
♦ Audimètre* relié au réseau téléphonique, permettant de mesurer l'audience des diverses chaînes de
télévision; système d'évaluation de cette audience. ⇒ médiamat . — Par ext. L'audience mesurée, ellemême. « Les champions de l'audimat » (L'Express, 1987). Des audimat ou des audimats.
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animaux, à tel point qu’un journaliste britannique a eu ce commentaire : “Les lions
d’Afrique intéressent davantage que les humains africains”.
Car effectivement, c’est le paradoxe de la mondialisation, on ne s’intéresse qu’à son palier,
sauf quand on offre des émotions, des gens qui pleurent. Le problème, c’est que quand
l’international resurgit, comme on l’a vu après le 11 septembre, les téléspectateurs, les
auditeurs, les lecteurs ne peuvent pas le comprendre. Et les journalistes dominants ne
peuvent pas le comprendre non plus. On comprend tellement mal que même les images
vraies mentent. Par exemple lorsque vous voyez des Palestiniens qui manifestent leur joie
le 11 septembre, ce sont des images vraies. Mais elles mentent parce qu’elles ne nous
expliquent pas ce qui les explique : le fait de l’occupation de la Palestine au quotidien, les
brimades6 et la répression avec des armes vendues ou offertes par les États-Unis. Dès lors
qu’une information séparée de son contexte ne peut pas être intelligible. Et pour traiter
l’information dans son contexte il faut le temps nécessaire, ce temps que l’information
internationale a cessé d’avoir.
Le principal présentateur du journal télévisé français de la mi-journée, avait expliqué il y a
trois ans, je le cite : “Le 13 heures est le journal des Français, qui s’adresse en priorité aux
Français et qui donne de l’information en priorité française. Vous voulez des nouvelles sur
le Venezuela ? Regardez la chaîne vénézuelienne. Sur le Soudan ? Regardez les chaînes
africaines. Le journal de 13 heures de TF1, c’est le journal des Français”. Je précise que
ce propos il l’a affirmé tout à fait directement, sans problème, dans un journal qui
s’intéressait à la télévision et qu’il l’a repris quelques années plus tard et qu’il est toujours
rédacteur en chef du journal d’information, d’un des journaux d’information les plus
regardés du pays. Donc on n’a pas estimé que c’était un propos scandaleux, au contraire,
son journal étant très regardé, ayant une audience record, on estime que c’est un excellent
professionnel.
6
brimade [bYimad] n. f.
• 1818 « action de brimer »; de brimer
♦ Épreuve vexatoire, souvent aggravée de brutalité, que les anciens imposent aux nouveaux dans les
régiments, dans les écoles. ⇒ bizutage.
◊ Par ext. Avanie, vexation. Subir des brimades. Infliger des brimades à qqn. ⇒ brimer. « les brimades
qu'invente la jalousie » (F. Mauriac).
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Et de fait en dix ans, TF1, la principale chaîne, comme je l’ai dit, de télévision d’Europe, a
fermé ses bureaux dans la plupart des pays du monde et elle n’en conserve que cinq dans le
monde maintenant, à Washington, à Moscou, à Jérusalem, à Rome et à Londres, car elle a
fermé depuis dix ans ses bureaux à New York, à Tokyo, à Hong-Kong, et à Berlin.
Vous remarquerez dans la liste des bureaux (Washington, Moscou, Jérusalem, Rome,
Londres) que la principale chaîne de télévision française n’a pas un seul bureau permanent
dans les pays du Sud.
Et c’est un peu la même chose sur France 2, la chaîne publique, qui cherche surtout à copier
TF1, même si elle, elle a encore des bureaux dans certains pays du Sud, mais elle cherche
surtout à copier TF1 dans l’espoir de lui rafler7 une partie de son audience.
Un journaliste de TF1 explique : “A la fin des années 80, on a commencé à faire
des sujets plus courts, plus musclés. Une minute trente au lieu de deux minutes
trente. A partir de là, on condamne déjà un peu l’international, parce que pour
parler de l’étranger, il faut resituer les choses. A TF1, traiter de la politique en
Allemagne, c’est quasiment impossible”. Et ce journaliste qui était correspondant
en Allemagne expliquait que lorsque TF1 l’appelait pour qu’il fasse des sujets en
Allemagne c’était presque toujours pour qu’il fasse un reportage sur la fête de la
bière à Munich parce qu’on estimait que c’était un sujet de magazine qui
intéresserait le téléspectateur moyen qui par ailleurs n’avait aucun intérêt pour la
politique étrangère.
Or les informations présentent un caractère identique quand elles sont déclinées à partir des
mêmes recettes. Cette uniformité -qui se superpose déjà à celle qu’induit l’omniprésence
7
rafler [YAfle] v. tr. (Conjug. : 1)
• 1573; de 1. rafle
♦ Fam. 1♦ Prendre et emporter promptement sans rien laisser. « Tu les verras rafler […] toutes les
meilleures choses […] Ils ne regardent pas au prix » (Mac Orlan). — Obtenir, prendre sans rien laisser aux
autres. Sportif qui rafle toutes les médailles dans sa spécialité. ⇒ gagner.
2♦ Voler*. « une voleuse qu'ils envoient chez les gens, pour rafler tout ce qui traîne » (Zola).
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de la pensée de marché et l’omnipotence dans le secteur de l’information des patrons de
l’économie- conforte, confirme une hiérarchie de la société et du monde et soutient le
consensus, l’ordre, le pouvoir, à coup de “faits divers qui font diversion” (pour reprendre la
formule de Pierre Bourdieu) et d’information internationale de plus en plus traitée comme
des faits divers, c’est-à-dire à partir de la personnalisation et de l’émotion.
Il faut donc faire autre chose. Faire autre chose ? Mais l'audience ne sera peut-être pas au
rendez-vous !!! nous répond-on. Peut-être pas, en effet.
Mais nous, nous parlons d'information, pas de divertissement. Et lorsqu'il s'agit
d'information, je reprendrai le mot de George Orwell : "Si la liberté signifie encore quelque
chose, c'est le droit de dire aux gens ce qu'ils n'ont pas envie d'entendre". Car, même si
elles sont "ennuyeuses", les nouvelles importantes sont ce qu'un journaliste doit traiter. Le
travail du journaliste consiste à rendre intéressant ce qui est important, pas à rendre
important ce qui est intéressant, divertissant ou racoleur.
D'ailleurs, pour nous où est l'alternative ? Aller avec le marché, la prétendue demande de
l’opinion ? Offrir toujours plus de reportages narcissiques, de scandales dérisoires, de
crimes épouvantables, de poursuites automobiles, d'hommes politiques qui jouent aux
amuseurs8 ? Aller avec le marché ? C’est-à-dire laisser les responsables de journaux
collaborer avec les publicitaires, rompre une fois pour toute le mur nécessaire entre
annonce publicitaire et contenu rédactionnel ?
Accepter que le Web s'éloigne chaque jour un peu plus de ses potentialités démocratiques
pour devenir une machine à contrôler et une usine à vendre ? Rien de tout cela n'est
absurde. Et ce serait même peut-être plus “rationnel” dans le cadre de la logique
économique dans laquelle nous nous trouvons. Mais cela n'a, à mon avis, plus rien à voir
avec le journalisme.
8
amuseur, euse [amyzZY, Vz] n.
• fin XVIIe; « trompeur » 1545; de amuser
♦ Personne qui amuse, distrait (une société, un public). Un amuseur public. ⇒ bateleur, bouffon, clown,
comique; animateur.
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Bien informer, c’est au contraire ralentir quand il faudrait, paraît-il, faire vite ; faire
complet quand il faudrait, paraît-il, faire bref ; refuser de mobiliser des modèles explicatifs
tous faits, ceux que le discours dominant a déjà construits pour nous, ne pas ressasser9 les
idées reçues, dont l’émission est forcément plus brève que les autres puisque ces idées
reçues ont déjà été transmises; refuser que l’émotion se substitue à l’information.
Bien informer, en somme, c’est accepter l’idée que l’objet de l’information n’est ni de
distraire, ni de vendre ou de faire vendre.
Et j’en viens donc à mes conclusions.
La première sera naturellement pessimiste. Ce qu'on appelle les “dérives de l'information”
n'a rien à voir avec des dérives. C'est devenu la norme. L’information désinforme. Il s'agit
d'une réalité de nature structurelle (car le système de l'information est un système) et non
pas seulement d’une réalité de nature individuelle qu’on pourrait reprocher à certains
journalistes qui commettent des "dérapages" exceptionnels.
Ma deuxième conclusion sera plus optimiste.
Le conditionnement n'aboutit pas toujours (je crois qu’ici en Espagne vous venez d’en
donner un exemple assez spectaculaire). Beaucoup de gens ont compris que les médias en
sont venus à constituer un parti de fait, au service des pouvoirs, un parti de la presse, un
parti de l’argent. Et, parfois, ils se prononcent contre ce pouvoir et ses porte-parole,
officiels et officieux. Et parfois ils se prononcent contre ses mensonges.
Au demeurant, la vie sociale résiste à l’écran. Et la vie intellectuelle peut encore se passer
hors petit écran. Et puis, nous sommes toujours là. L’uniformité médiatique ne nous a pas
tous engloutis. Nous conservons le pouvoir d’écrire, d’agir et qui sait : de convaincre.
9
ressasser :
2♦ Répéter de façon lassante. Ressasser les mêmes plaisanteries. ⇒ rabâcher. « Je retombe dans des
thèmes déjà ressassés » (André Gide). — N. RESSASSEUR, EUSE, 1764 .
S. Halimi. 18-03-04. FTI. Granada. Les nouvelles censures – texte complet
Merci.
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