Les Roches

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Les Roches
L’Ecole des Roches
Cent ans d’histoire. Images et paroles d’hier, d’aujourd’hui et de demain.
Roches - Normandie
1
L’Ecole avant 1940...
ISBN 2-908289-23-7
...et dans les années 1990.
2
L’Ecole des Roches
1899 - 1999
Cent ans d’histoire
Images et paroles d’hier, d’aujourd’hui et de demain
3
4
L’histoire de l’Ecole des Roches est une longue
histoire d’amour...
Tant son fondateur, Edmond Demolins, que ses
dirigeants successifs, tant les professeurs que les élèves,
tous, depuis cent ans, ont été et sont viscéralement
attachés à cette école exceptionnelle par son caractère
hors du commun.
Avant-propos
par Christian Calosci
président de l’AERN.
Ses anciens élèves ont souhaité témoigner de son
histoire à travers ce livre. Les années où chacun d’eux a
séjourné à l’Ecole sont ancrées au plus profond d’eux-mêmes.
Pour la plupart d’entre nous, l’Ecole a été notre
seconde famille. Les souvenirs que nous en avons gardés
sont indélébiles. Cette période de notre vie a été une
véritable adoption qui a créé chez nous un sentiment de
sincère affection.
Il était donc indispensable, j’ose dire nécessaire, de
publier cet ouvrage.
Sa réalisation a nécessité de nombreuses heures de travail
et de recherche ; elle s’est faite grâce à des bénévoles, heureux
d’être à l’origine de ce merveilleux document, témoin du passé
et porteur d’espoir pour l’avenir.
■ Christian CALOSCI
(Coteau 1953 - 1958)
Nous adressons tous nos remerciements aux personnes suivantes qui ont contribué, grâce à leur énergie, leur compétence et
leur disponibilité, à l’aboutissement de cette entreprise :
Pour son travail remarquable, de la conception de la maquette
à la sélection iconographique, la mise en page et son assistance
totale à l’œuvre : Jean-Loup Nicolle (Guiche, Coteau, Pins 19451955).
A l’initiative du projet, les anciens présidents de l’AERN, JeanPhilippe Mouton de Villaret (Clères 1955-1962) et Dominique
Remont (Sablons 1945-1955), et le Président actuel de l’Ecole des
Roches, Claude-Marc Kaminsky.
Pour les premières démarches, Hélène Bertier-Dervaux (Pins
1951-1969).
Pour la première mise en forme du texte, Guy Rachet (Coteau
1946-1948).
Pour la relecture et le choix des illustrations : Dominique
Bachelier (Pins 1953-1957), Christian Calosci, Henri Descordes
(Guiche, 1945-1965), Alain Ducros (Vallon 1952-1960), Philippe
Mussat (Vallon 1939-1948), Patrice Salet (Pins 1949-1960) et,
particulièrement, Philippe Prieur (Vallon 1931-1939).
Pour la réalisation du CD Rom photos : Maurice Soustiel
(Prairie 1959-69).
Pour les contacts avec l’Ecole, le chargé de communication,
Jean-Paul Clavel.
Tous les anciens et anciennes élèves, enseignants et chefs de
maison qui nous ont apporté leurs photographies ainsi que leurs
témoignages, écrits ou oraux.
A ceux qui ont rassemblé leurs souvenirs pour éclairer la période de la Seconde Guerre mondiale : les anciens élèves Patrick
André, Antoine Bergé, Jean-Claude Flageollet, Michel Le Bas,
Michel Marty, Philippe Mussat, Michel Poutaraud, Paul Renaud,
Robert de Toytot, ainsi que l’ancien maire de Verneuil, Monsieur
Demaire.
Les participants à la conférence sur les cent ans de l’Ecole des
Roches, animée par Nathalie Duval, le 13 mai 1999, dans l’amphithéâtre de l’Ecole, à savoir : parmi les anciens élèves, Florence
Broussal, Daniel Colin, Daniel Dollfus, Julien Hamon, Michel Le
Bas, Olivier Stern-Veyrin, Henry Thierry-Mieg, l’ancien directeur
Félix Paillet, l’ancien chef de maison Roger Cacheux, ainsi que les
universitaires Régis de Reyke et Antoine Savoye.
Enfin des remerciements très chaleureux du comité de l’AERN
et de son Président à Nathalie Duval, doctorante à la Sorbonne et
coordinatrice scientifique de cet ouvrage.
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Sommaire
Avant-propos, par Christian Calosci . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 5
Introduction, par Nathalie Duval . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 7
1/ De l’Ecole nouvelle à la nouvelle Ecole des Roches
............
L’Ecole des Roches, la première école nouvelle en France . . . . . . . . . . .
Edmond Demolins, le fondateur . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Georges Bertier, le pédagogue . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La première troupe d’Eclaireurs de France . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Mai 1940, l’Exode : Verneuil s’installe à Maslacq . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Maslacq : une épopée . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
L’Ecole triomphe de la guerre . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Parmi les héros de la Résistance, des Rocheux . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Louis Garrone éternel dans la mémoire de ses anciens élèves . . . . . . . .
Lettre ouverte aux anciens, par Louis Garrone . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Les Roches à Clères de 1950 à 1972 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Les années 1970-1980 : les Roches évoluent avec Félix Paillet . . . . . . .
Les filles aux Roches . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
L’Ecole des Roches change de millénaire . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Les années 1990 : les Roches s’internationalisent . . . . . . . . . . . . . . . . .
2/ L’Ecole des Roches à travers le prisme de la Seconde Guerre mondiale
9
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. 65
Quelques images d’hier . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 87
3/ Les acteurs de l’Ecole des Roches
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 95
La ronde des maisons . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 97
Aux capitaines, par Louis Garrone . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .107
Une capitaine de l’Ecole nous parle . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .109
Henri Trocmé : un créateur en éducation . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .111
Henri Marty : une figure mondiale du scoutisme . . . . . . . . . . . . . . . . . .113
André Charlier : le maître de Maslacq . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .115
Max Dervaux : l’inoubliable chorale . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .117
6
Jacques Valode : animateur d’un certain climat de vie . . . . . . . . . . . . . .119
Raphaël Boussion : le seigneur du Petit-Clos . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .121
Philippe Blanc : une vie dévouée aux autres . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .123
Chef de maison à l’Ecole des Roches . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .125
Enfant de chef de maison . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .128
Les sports et les travaux pratiques . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .129
Les Roches, un espace de liberté . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .131
Les activités artistiques . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .133
Les aumôniers catholiques . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .137
Jean-Michel di Falco : le dernier aumônier des Roches . . . . . . . . . . . . .139
Les pasteurs de l’Ecole . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .141
Les élèves rocheux . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .145
Une dynastie rocheuse . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .149
Rocheux du “baby boom” . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .150
Ancien des Roches, qui es-tu ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .151
Entre mythe et réalité . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .155
Conclusion, par Philippe Prieur . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .157
Sources et bibliographie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .159
4/ L’Ecole des Roches d’aujourd’hui et de demain
par Claude - Marc Kaminsky, président . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .161
Les Roches : une école, une passion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .163
La fête du centenaire . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .171
Il n’y a pas de mauvais élèves . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .175
Tableaux
Les principaux dirigeants de l’Ecole des Roches . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 13
Les Rocheux morts au champ d’honneur . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 38
Une dynastie rocheuse . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .149
Les présidents de l’association des anciens élèves . . . . . . . . . . . . . . . . .154
“Un siècle, même pour une école, c’est beaucoup. En tout cas, aucun d’entre nous, les vivants, ne pouvons faire remonter nos souvenirs aussi haut que
l’époque de la fondation de notre école et des premières années de son existence. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, lorsque nous sommes entre nous
et évoquons nos enfances en ces lieux, nous ne parlons guère ni du fondateur de l’Ecole, ni de ces très vieux Anciens qui nous ont précédés. Ne pensez-vous
donc pas que c’est par cela qu’il faut commencer pour célébrer un centenaire, rappeler à ceux qui l’ignorent et à ceux qui l’ont oublié comment est née notre
Ecole des Roches sous l’impulsion de son fondateur, Edmond Demolins, et ce qu’a été sa vie ?”
Guy Rachet (Vallon, Coteau 1946-1948)
manqué de dresser tout au long de ses cent années
La question que pose cet ancien “Rocheux” est
d’existence. L’Ecole des Roches est donc une école
fondamentale. Elle exprime le besoin de remonter aux
centenaire et son président actuel en est fier. Elle a
origines, de redécouvrir ses racines et d’inscrire les
réussi
à s’inscrire dans la durée et elle veut aussi
souvenirs de chacun dans la grande histoire d’une
e
revendiquer
la singularité de son projet d’éducation.
école qui a traversé le siècle, tout le XX siècle. En
D’où
ce
livre
au titre évocateur : L’Ecole des
effet, l’Ecole des Roches a ouvert ses portes au mois
Roches
:
cent
ans d’histoire 1899-1999.
d’octobre de l’année 1899 et elle a célébré son centeImages
et
paroles
d’hier, d’aujourd’hui et de
naire au mois de juin 1999. Aujourd’hui, cette école
demain.
qui, lors de sa fondation, s’annonçait comme étant
“C’est au miroir de son
une “école nouvelle” entre dans le XXIe siècle en
C’est au miroir de son passé que l’Ecole des
passé que l’Ecole des Roches
publiant un livre sur son passé, certes pour le comRoches
souhaite se projeter dans l’avenir. J’ai eu
mémorer mais surtout pour se le remémorer. Car si
souhaite se projeter dans
l’honneur
de me pencher sur ce miroir et d’en étudier
Edmond Demolins, en créant l’Ecole des Roches, a
les
nombreux
reflets : j’y ai vu des visages, j’ai entenl’avenir.”
introduit en France le concept d’éducation nouveldu
des
témoignages
aussi. Il m’a fallu les coordonner
le, il a aussi lancé un vrai défi : faire d’une institution
en
tenant
compte
de
la spécificité de chacun d’eux
totalement privée un modèle d’éducation avec des
tout
en
les
intégrant
dans
un récit qui s’apparente
principes révolutionnaires pour l’époque. Quel courage !
non
à
un
panégyrique
mais
à
une monographie histoQuelle foi en son projet ! Quelle naïveté ? Pari d’aurique. Pour raconter ces cent ans d’histoire, il a fallu
tant plus audacieux que son auteur n’était pas un
opérer des choix. En concertation avec le comité de
pédagogue, mais un sociologue dont l’ambition était
l’AERN, mon travail a consisté à harmoniser les
de former de nouveaux cadres pour le pays, de noutextes existants, à ajouter des chapitres inédits pour
velles élites pour la France. Et pourquoi ? Pour
combler les lacunes inévitables. C’est pourquoi nous
réformer la société. Pas moins.
avons proposé un plan en trois parties, une sorte de
triptyque présentant tour à tour l’historique, la
C’est dans cet esprit qu’il faut appréhender l’hispériode méconnue de la Seconde Guerre mondiale et
toire de l’Ecole des Roches : une école qui, à l’origine,
un hommage aux différents acteurs qui ont “fait”
se voulait une école nouvelle avec pour ambition de
l’Ecole. En quatrième partie, nous avons laissé le soin
proposer une éducation active, centrée sur l’enfant
à
Monsieur Kaminsky de présenter lui-même l’Ecole
que l’on formait, en vue de le rendre responsable non
des
Roches actuelle et à venir.
seulement de sa propre vie mais aussi des hommes
qu’il serait amené à diriger à la tête de ses postes
Lire l’histoire des Roches, c’est voyager au cœur
professionnels. De la Belle Epoque au troisième
d’un
lieu unique par son histoire, devenu un véritable
millénaire, le projet originel, et original, de l’Ecole
“lieu
de mémoire”, tant pour ceux qui y ont vécu que
des Roches a évolué à travers les générations
pour
ceux
qui ne le connaissaient pas... ou plus.
d’élèves qui s’y sont succédé, s’est confronté aux
réalités financières d’une entreprise et a affronté les
■ Nathalie Duval
difficultés que les aléas de l’Histoire n’ont pas
(Université Paris-Sorbonne)
7
8
1
De l’Ecole nouvelle
à la nouvelle Ecole des Roches
9
Le buste d’Edmond Demolins,
fondateur de l’Ecole des Roches,
à l’intérieur de la salle des fêtes de l’ancien bâtiment des classes
détruit pendant la guerre.
10
L’Ecole des Roches, la première école nouvelle en France
Première école nouvelle
Nous vous invitons à remonter le temps par le
truchement d’un romancier normand, qui plus est
distingué père de “Rocheux”, le vicomte de La
Varende, qui, à la fin des années 1960, écrivait que
“L'illustre Ecole des Roches... conception britannique et coûteuse... par un miracle français toujours
renouvelé a su organiser des études sérieuses, enthousiastes même”. Cette brève citation extraite de son
guide touristique Par monts et merveilles de
Normandie rend compte en quelques mots de l'originalité pédagogique des Roches ainsi que de son
image auprès du grand public : inspirée du modèle
éducatif anglais, elle est un établissement singulier dans l'histoire de l'enseignement en France. Cette
singularité s’explique par sa naissance qui est à resituer à la confluence de trois courants.
Naissance à la confluence de trois courants
En effet, sa création en 1899 s'inscrit d’abord
dans un vaste mouvement de contestation de l'enseignement classique alors critiqué et jugé inadapté aux
besoins nouveaux du temps. Les garçons allaient soit
dans des lycées d'Etat, hérités de l'époque napoléonienne, soit dans des établissements privés et religieux qui, dans les deux cas, étaient souvent comparés à des “prisons” ou à des “casernes”, car ils
n’étaient guère accueillants : leurs bâtiments, établis
la plupart du temps au cœur de la vieille ville,
étaient souvent sombres, délabrés, exigus. Mis à
part quelques lycées disposant d'un cadre verdoyant
tel le lycée Lakanal, ces établissements avaient ainsi
mauvaise réputation. Si l'installation matérielle était
défectueuse, le régime moral laissait encore plus à
désirer. L'organisation d'une administration minutieuse
qui tenait l'élève en constante surveillance suscitait
des critiques notamment sur le fait que les futurs
bacheliers étaient astreints à une discipline sévère
qui s'apparentait souvent à un dressage. La vie
scolaire apparaissait donc figée dans un style de vie
claustrale, austère et anachronique.
En outre, tout au long du XIXe siècle, de nombreux auteurs, reflétant l'opinion de la bourgeoisie
industrielle et commerçante, ont manifesté une insatisfaction latente en matière d'enseignement qu'ils
jugeaient inadapté aux besoins économiques du
pays. Ils lui reprochaient de former trop de fonctionnaires, contestant les programmes, l'utilité
de certaines matières comme les humanités grécolatines et surtout l'esprit même de la pédagogie qui
recourait à l'autorité, au refus d'utiliser la spontanéité dans le but de conduire l'enfant à l'âge adulte
sans toujours se soucier de son âge mental. Ces
bourgeoisies du commerce et de l'industrie considéraient que l'enseignement secondaire ne préparait
pas les lycéens à la vie active. Or, à cette époque de
révolution industrielle, la France avait de plus en
plus besoin d'industriels, d'éleveurs, d'agriculteurs,
de commerçants. Et cette critique récurrente de l'enseignement secondaire tel qu'il était pratiqué se
greffait sur une fascination pour les modèles d’outreRhin et surtout d’outre-Manche.
L’anglomanie est incontestablement le troisième courant à l’origine de l’Ecole des Roches.
L'Angleterre est alors la grande puissance économique du monde, concurrencée par l'Allemagne qui
connaît une forte croissance. Leurs systèmes éducatifs
sont admirés, en particulier celui des écoles privées
11
britanniques destinées à former les futurs cadres du
pays: les “Public-Schools”. Ces écoles sont réputées
pour la qualité de leur enseignement qui introduit
des matières plus modernes répondant aux exigences de la bourgeoisie industrielle et commerçante : les mathématiques, les sciences et les langues; et
surtout pour l'originalité de leur pédagogie fondée
sur l'esprit d'initiative et de compétition, cette éducation visant à former des “hommes forts”. A bien
des égards, ce système pédagogique anglais a inspiré le sociologue Edmond Demolins qui, en 1897,
publie A quoi tient la supériorité des Anglo-Saxons ?
Dans ce livre, promis à un succès retentissant dans
l'Europe entière, il montre, qu'il s'agisse de la vie
privée ou de la vie publique, l'organisation anglo-saxonne très supérieure à celle de la France, car fondée
sur une éducation qu'il considère “bien mieux appropriée que la nôtre aux nouvelles conditions de vie” et
qui “réussit mieux à former des hommes d'initiative
habitués à ne compter que sur eux-mêmes”. Il décrit
deux “new schools” qu'il considère comme des
modèles: Abbotsholme et Bedales. Traduit en anglais,
allemand, espagnol et même en arabe, ce livre
répond aux rêves de nombreux parents qui écrivent
par centaines à Demolins, l'engageant à fonder en
France une école analogue à celles dont il fait l'éloge. C'est ainsi que, emporté par son succès, cet intellectuel en sciences sociales devient le théoricien
d'une pédagogie nouvelle en France. Dix-huit mois
plus tard, il expose dans un volume intitulé
L'Education nouvelle. L'Ecole des Roches le programme de l'école conforme à ses vœux.
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Modèle de l’école nouvelle
L’Ecole des Roches se pose d’emblée comme le
modèle de l'école nouvelle. Il s’agit, selon les trente
points que fixera, en 1912, Adolphe Ferrière, fondateur
en 1899 du Bureau International des Ecoles
Nouvelles, d’un internat pour garçons, installé à la
campagne dans un vaste parc de 23 ha où l'emploi du
temps divise la journée en trois séquences : la matinée consacrée aux enseignements, l'après-midi aux
sports et aux travaux manuels, et la soirée à l'éducation culturelle et religieuse. L'école devient une
petite cité où les élèves apprennent à vivre en communauté. Ils sont répartis entre plusieurs maisons dirigées de manière autonome par un couple de professeurs qui, par leur présence permanente auprès
des enfants, reconstituent une ambiance familiale.
Innovation importante directement empruntée au
modèle britannique : le capitanat. Cette charge particulière consiste à confier à certains grands élèves
nommés “capitaines” le soin de faire respecter par
tous une discipline librement consentie, en prenant
en tutelle les plus jeunes. La méthode est celle d'une
éducation complète à la fois intellectuelle, physique,
morale et sociale, poursuivie dans une atmosphère
de confiance. D’ailleurs, symboliquement, l'école
n'est entourée d'aucun mur ni de clôture. Les
moindres détails sont donc combinés en vue de
former des hommes complets, des individus “bien
armés pour la vie”, selon la devise inventée par
Demolins lui-même. Son objectif pédagogique est
revendiqué : l'apprentissage de l'autonomie et de la
responsabilité.
Les principaux dirigeants de l’Ecole des Roches
>
Edmond Demolins
Fondateur de l’Ecole des Roches
Président du conseil d’administration
de la “Société de l’Ecole Nouvelle”
de 1898 à 1907.
Directeurs entre 1899 et 1903 :
Castagnol, Bachelet, Campaux et
Monnet.
> Georges Bertier
Directeur (1903 à 1944)
> Henri Marty
Directeur Adjoint
> Henri Trocmé
Directeur adjoint
> Louis Garrone
Directeur général (1944 à 1965)
> Jacques Valode
Directeur
> Max Dervaux
Directeur adjoint
Directeurs successifs :
> Raymond Baillif (1965 à 1968)
> Louis Viguier (1968 à 1970)
> Patrice Galitzine (1970 à 1971)
> Félix Paillet
> Patrice Bertier (mars 1971)
Directeur général (1971 à 1987)
> Philippe Blanc
Directeur adjoint
> Mr. Moorgat (avril, mai, juin 1971)
> Claude Drappier
Directeur sportif
> Yves Hersent
Directeur des T.P.
> Jacques-Henri Forest
& Jean de Fouquières
Directeur et Président
du conseil d’administration
de la “Société de l’Ecole Nouvelle”
(1987 à 1990)
> Claude-Marc Kaminsky
PDG de l’Ecole des Roches
depuis avril 1990
> Daniel Venturini
Directeur depuis 1991
13
En résumé, l'analyse détaillée de son programme révèle son ambition de créer une école à la fois
libre et laïque, classique et moderne :
- libre, car exclusivement financée par des fonds
privés, ceux de pères de famille, indépendants de
l'Etat et de toute église.
- laïque, car non confessionnelle. L'administration
est assurée par des laïcs qui entendent bien prouver
par la pratique que l'idée religieuse peut trouver une
large place dans une maison d'éducation laïque où
les élèves apprennent, tout en approfondissant leur
foi, à respecter toutes les croyances et les convictions de chacun. Cet enseignement chrétien est
donné par des aumôniers catholiques et protestants.
- classique, car l'enseignement prodigué prépare
au baccalauréat.
- moderne, car la pédagogie bouleverse les
usages : plus que la préparation au baccalauréat,
c’est la préparation à la vie qui importe.
Ouverture en octobre 1899
Le projet pédagogique énoncé, il reste au fondateur à passer à l'acte : créer et gérer l'établissement
scolaire. En tant qu’école nouvelle, l’Ecole des
Roches s’est voulue laboratoire pédagogique pour
l'Université et entreprise indépendante à la fois de
l'Etat et de l'Eglise. En effet, elle n'a bénéficié d'aucune aide de quelque institution que ce soit. Son
financement est exclusivement privé, assuré par des
pères de famille convaincus par le modèle d'éducation
prôné par Demolins. Ainsi, le 20 décembre 1898,
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treize premiers souscripteurs se sont joints à lui
pour créer une société anonyme, la “Société de
l'Ecole nouvelle”, dont le siège est situé à Pullay,
commune voisine de Verneuil et dont les limites
englobent l'ancien château des Roches. Le capital initial
fut fixé à 220 000 francs (soit plus de 4,3 millions de
francs actuels), les parts étant réparties entre ces
promoteurs qui comptent parmi eux, outre deux aristocrates, le Vte de Glatigny et le Vte de Calan, de
nombreux chefs d'entreprise tels que l'éditeur Alfred
Firmin-Didot qui, par ailleurs, publie les livres de
Demolins, un armateur, Marc Maurel, à Bordeaux, et
des industriels dont Pierre et Paul Lebaudy,
membres de la famille à laquelle Demolins est apparenté par sa femme, cousine du président de ce qui
était alors le plus grand groupe français de l'industrie
sucrière. L'année suivante, en 1899, le capital fut
porté, avec appel à de nouveaux souscripteurs, à
500 000 francs, soit près de dix millions de francs
actuels.
L'Ecole des Roches ouvre ses portes en octobre
1899 avec 50 élèves et connaît, après quelques
difficultés, un succès rapide. En trois ans, elle triple
ses effectifs et recense 158 élèves en 1902. En
1925, elle reçoit 270 élèves dont le nombre s’élève,
en 1940, à 330.
Une éducation chrétienne et complète
L’Ecole doit sa prospérité à l'influence d'un homme
qualifié et doué : Georges Bertier. Respectueusement
surnommé “le Pape”, c’est lui qui établit la réputation
des Roches qu'il dirige de 1903 à 1944. Agé de
seulement 26 ans, il succède à quatre directeurs
“Le milieu est nécessairement à la campagne...”
Un grand Jeu à La Guiche: une “manœuvre”.
“....Nous ne concevons pas de formation
complète de l'enfant qui ne repose pas sur
les principes d'une vie familiale normalement constituée...”
Un repas au Petit Clos avec
Monsieur et Madame Boussion.
passés entre 1899 et 1903 : Castognol, Bachelet,
Campaux et Monnet ; il apporte une stabilité durable
à cette jeune et nouvelle école en train de poser ses
fondations. Remarquons qu’E.Demolins ne fut jamais
directeur, mais uniquement président du conseil
d'administration de 1899 à 1907. En effet, le théoricien des Roches se considérait avant tout comme un
intellectuel vouant ses efforts et son temps à la
recherche. Choisi pour ses qualités intellectuelles et
oratoires brillantes, G. Bertier est licencié de philosophie,
catholique fervent, intéressé au mouvement de la
science sociale. Il contribue à la promotion des
Roches et de l'école nouvelle en participant à de
nombreuses conférences et en rédigeant de nombreux articles, notamment dans la revue qu'il anime,
L'Education. Par ailleurs, dans son livre L'Ecole des
Roches (1935), il rappelle que “l'Ecole nouvelle vise à
former l'enfant tout entier, corps, esprit, volonté, en
donnant à toutes ses facultés un développement proportionné à la valeur de chacune d'elles et dirigé
vers le but commun”. Elle met au premier plan la formation du caractère, car la volonté a besoin, comme
instrument, d'un corps équilibré et vigoureux. Et surtout, ni l'instruction et surtout l'éducation intellectuelle ne sont négligées. Le milieu est “nécessairement à la campagne”, car “la formation morale d'un
enfant est plus naturellement portée vers les sommets quand elle consent à s'arracher à la vie frelatée
et aux tentations malsaines des villes... Nous ne
concevons pas de formation complète de l'enfant qui
ne repose pas sur les principes d'une vie familiale
normalement constituée et qui n'ait pas pour but
normal la création d'une famille saine”.
Exigeant au niveau du recrutement des élèves, il
renforce l'esprit chrétien de l'Ecole à la devise de
laquelle “Bien armés pour la vie”, il ajoute... “et
prêts à servir”. Entreprenant et novateur, il participe à la création en 1911 d’une troupe d'Eclaireurs,
la “Troupe des Roches”. L’Ecole des Roches est ainsi
la première école en France à accueillir une troupe
scoute. Sans aucun doute, G.Bertier a contribué à
implanter dans notre pays le mouvement de BadenPowell qui lui remit l'insigne du “Loup d'argent”, la
plus haute distinction scoute au monde. Quant aux
boy-scouts rocheux, ils lui attribuèrent le totem de
“Vieux Loup des Roches”. Lorsqu'il part en 1944, il
passe le flambeau à son gendre, Louis Garrone,
surnommé “le Patron”, qui poursuit l'entreprise dans
le même esprit chrétien jusqu'en 1965.
Le succès des Roches a longtemps reposé sur les
épaules de ces deux hommes. Les lignes suivantes
écrites par le cardinal Garrone (frère de Louis
Garrone) sont en ce sens explicites : “En somme,
l'Ecole des Roches, en ce qu'elle a pu avoir d'exemplaire, est le fruit d'une convergence rare de trois
éléments également indispensables : une franche
connaissance des données fondamentales de l'éducation
(...), l'existence de moyens qui rendent possible une
organisation matérielle courageusement adéquate à
l'objet ; enfin, la présence d'hommes ayant eu le charisme et acquis la vertu nécessaires à des éducateurs”.
Un internat mixte et international
Les années 1965 - 1970 sont un véritable tournant ; elles sont marquées par le passage de cinq
directeurs avant l'arrivée, en 1971, d'une direction
stable en la personne de Félix Paillet. Ces années
furent si chaotiques que, sans l’engagement financier
massif et rapide de deux parents d'élèves, l’ancien
Rocheux Emmanuel de Sartiges (Vallon, Guichardière
1935 à 1943) et surtout Raymond Delacoux, président
15
1909
1913
Image champêtre
devant La Guichardière.
L’Ecole au grand complet pose devant Les Sablons.
d'une importante société d'assurances, les Mutuelles du Mans, non ancien mais parent d'élèves, séduit par
l'Ecole des Roches dont il va permettre, grâce à ses avances en capitaux, la survie, l'Ecole risquait de sombrer
dans une très grave crise. Elle a été surmontée, mais a engendré de profonds changements, à commencer par la
mixité et une orientation plus grande vers un recrutement international. Celui-ci est composé de jeunes Africains,
Maghrébins et Moyen-Orientaux.
A partir de 1987, la direction de l’Ecole est confiée à deux de ses anciens élèves, Jacques-Henry Forest comme
directeur, et Jean de Fouquières, comme président du conseil d’administration, qui sont confrontés à de graves difficultés financières. Devant la menace de voir disparaître leur Ecole, les anciens élèves présents au conseil
d’administration de la Société de l’Ecole Nouvelle, dont le président de leur Association, après avoir vainement
tenté une augmentation de capital réservée aux seuls actionnaires, décident d’ouvrir celui-ci à un souscripteur
extérieur par une très large augmentation de capital le rendant propriétaire des actions à hauteur de 83%.
Ce souscripteur, Claude-Marc Kaminsky, devenant président-directeur général en avril 1990, s’engage à redresser l’Ecole, ce qu’il fait en y investissant d’importantes sommes, tout en garantissant le respect de ses principes
16
1954
1999
Election du “Comité d’Action des Pins” (Le CAP) dans une salle
d’étude transformée en amphi.
Une chorale chante sur le podium installé devant La Prairie, lors des festivités données à l’occasion du
centenaire de l’Ecole.
éducatifs originels. La direction est alors confiée à un ancien professeur des Roches, Daniel Venturini. Sauvée in
extremis d’une fermeture définitive, l’Ecole des Roches réussit à obtenir, en 1992, un contrat d’association avec
l’Etat et décide d’accentuer son caractère international. L’Ecole affiche depuis lors une bonne santé. Elle reçoit
chaque année un peu plus de 300 élèves, sa réputation ne cesse de s’agrandir et son rayonnement de s’affirmer à
l’étranger. Elle est aujourd’hui, en France, le plus célèbre des internats mixtes et internationaux.
Lors de la célébration du centenaire de sa fondation, en 1999, l’Ecole des Roches a pu fièrement se retourner
sur son passé pour mieux en célébrer le souvenir. Après avoir traversé bien des épreuves depuis son ouverture, le
7 octobre 1899, elle continue de se placer sous la figure tutélaire de son fondateur, resté omniprésent à travers sa
devise toujours proclamée “Bien armés pour la vie”.
■ Nathalie Duval
17
18
Edmond Demolins, le fondateur
Edmond Demolins (1852-1907) illustre l’engagement d’un intellectuel dans la mêlée. En effet,
l'Ecole des Roches a représenté, en tout premier lieu
pour son fondateur, une aventure périlleuse, celle
du passage de l'univers spéculatif au monde de l'action concrète.
Un animateur hors-pair
Un intellectuel dans la mêlée
A l'époque de la fondation des Roches, Demolins
n'est plus un tout jeune homme. Né en 1852, c'est un
homme mûr qui a derrière lui une riche activité de
chercheur, d'enseignant et de “publiciste” (selon le
terme consacré à l'époque). Mais il apparaît qu'il n'a
jamais eu la responsabilité d'une institution de
l'importance des Roches. Créer et gérer un établissement d'enseignement constitue pour lui une
“première”, un véritable défi qu'il n'est pas,
cependant, démuni pour relever.
Parmi ses atouts figure son expérience d'animateur de cercles intellectuels. En 1881, à moins de
trente ans, il a créé, avec l'aval de Le Play et de la
Société d'économie sociale, une des toutes premières
revues de science sociale en France, La Réforme
sociale, qui se révèle vite un succès par la qualité de
ses articles et de ses collaborateurs, ainsi que le
nombre de ses abonnés. Parallèlement, il participe à
l’Ecole des voyages, institution d’enseignement de la
science sociale leplaysienne dirigée par l'abbé Henri
de Tourville, qui constitue elle aussi une innovation
pédagogique et scientifique dans ce domaine tout
nouveau que sont les sciences sociales. Lorsqu'à la
suite de conflits au sein du mouvement leplaysien,
Demolins se voit dépossédé de la revue qu'il a fondée,
il en crée immédiatement une nouvelle, avec le soutien
E. Demolins, le fondateur
de l'imprimeur-éditeur Firmin-Didot, La Science
sociale (1886). Infatigable, il se multiplie pour trouver
des collaborateurs, susciter des travaux qui
deviendront des articles, lui-même prêchant par
l'exemple en publiant numéro après numéro les
résultats de ses recherches en science sociale. Ce
travail d'animation éditoriale ne l'empêche pas de
poursuivre son oeuvre d'enseignement, devenue
d'autant plus importante que son cours public,
délivré à Paris, est le lieu de diffusion de sa pensée,
où il forme et recrute des jeunes gens, futurs
chercheurs en science sociale et auteurs de la revue.
19
La réussite de sa revue s'avérant fragile,
Demolins, rarement à court d'initiative, entreprend
de lui donner une assise institutionnelle. En 1892, il
fonde (avec Tourville, Robert Pinot, Paul de Rousiers,
etc.), une association dénommée “Société de science
sociale”. Celle-ci a pour but de regrouper les adeptes
de la science sociale et d'encourager les recherches
individuelles et collectives. Elle constitue une étape
importante du développement de la science sociale
qui sort du cénacle quelque peu confidentiel de ses
spécialistes pour toucher un public plus large. Là
encore, le dynamisme de Demolins fait merveille.
Cette rapide évocation de l'action de Demolins
avant la création des Roches indique clairement ses
qualités d'animateur intellectuel. C'est incontestablement un “battant”, un entraîneur d'hommes qui
sait concevoir et convaincre, rassembler et organiser. Mais il n'a fait ses preuves que dans l'univers
spécial du travail de la pensée. En 1898-99, c'est à
une tâche d'une autre nature qu'il s'attelle et qui
exige de lui sinon d'autres compétences, du moins de
les transposer au domaine de l'action pratique.
Concevoir un programme éducatif viable, convaincre
des parents et leurs enfants, rassembler une équipe
éducative et... des apporteurs de capitaux, organiser
le fonctionnement institutionnel, voilà les nouveaux
contenus de son action. Quels que soient les atouts
de Demolins nés de son expérience antérieure, cette
tâche constitue un saut dans l'inconnu qu'il affronte
non sans appréhension mais avec détermination car
il y est intellectuellement préparé.
20
Une création fondée sur la science sociale
On se tromperait lourdement si on interprétait la
création des Roches comme un nouveau départ dans
l'existence de Demolins, une sorte de seconde vie qui
s'ouvrirait à lui après avoir tourné la page de la première. Certes, cette création est une innovation comparée à ce qu'il a accompli jusque là : diriger une
revue, faire de la recherche et enseigner. Mais dans
l'esprit de Demolins science et action ne s'opposent
pas. Au contraire, elles sont liées. C'est, en effet, en
partant de ses conclusions sociologiques sur l'importance primordiale de l'éducation dans la dynamique
des sociétés qu'il imagine une formule éducative
pouvant favoriser le “particularisme”, orientation qui
caractérise les sociétés anglo-saxonnes, dominantes
à ses yeux et que l'on doit prendre comme modèle.
En d'autres termes, le fondateur des Roches n'est
pas un scientifique “défroqué”, ayant abandonné son
cabinet de travail et ses livres pour passer à l'action.
C'est au contraire en savant, ne reniant rien de son
savoir théorique, qu'il aborde une expérience pratique à laquelle il n'avait pas encore été confronté.
Expérience, le terme peut choquer, mais c'est
bien de cela qu'il s'agit dans la mesure où, du point
de vue de la science sociale (qui est celui de
Demolins), les Roches sont la mise en pratique
d'idées tirées d'un raisonnement scientifique. Une
expérience risquée qui n'a pas le droit à l'erreur et
ne doit pas échouer car elle met en jeu des individus,
à commencer par des enfants. “Bien armés pour la
vie”, l'objectif est louable et élevé. Mais si c'était le
contraire qui advenait et qu'à Verneuil, on y prépare
mal les élèves? Il est probable que cette interrogation
a hanté Demolins car quel éducateur (digne de ce
nom) ne s'est jamais posé la question : “Et si je
faisais fausse route ?”. D'où l'attention et la vigilance
qu'avec le renfort de son épouse, il a apportées à son
Ecole, semblables, l'humanité en sus, à celles qu'un
expérimentateur apporte à une délicate expérience
de laboratoire.
Réformer la société française
Fondée sur la science sociale, l'Ecole des Roches
n'a pas uniquement pour but d'en valider (ou invalider)
les conclusions. Dans l'esprit de son fondateur, elle
a une portée qui déborde largement le champ de ses
préoccupations scientifiques. Il s'agit rien moins que
d'intervenir par ce moyen sur la société française et
cela en visant un élément vital : la formation de la
jeunesse. C'est là une autre facette de l'engagement
de Demolins. Le distingué directeur de La Science
sociale ne veut pas seulement passer de la théorie à
la pratique et mettre ainsi à l'épreuve ses conclusions
savantes. Il a aussi l'ambition de changer la société
française en réformant son éducation.
De cet objectif, il ne fait pas mystère. Tous ses
écrits en témoignent et depuis longtemps. On peut
même dater son intérêt redoublé pour l'éducation et
sa volonté d'en modifier les conditions, les contenus
et les objectifs, de la naissance de son fils Jules,
comme si les soucis du père de famille poussaient le
sociologue à analyser toujours plus à fond les questions
éducatives. Au fur et à mesure qu'il se sent plus
assuré de son analyse, il rend public son projet de
réforme, multipliant les articles et les conférences.
La publication de A quoi tient la supériorité des
Anglo-Saxons? (1897), suivi bientôt de A-t-on intérêt
à s'emparer du pouvoir ? (1898) puis de L'Education
nouvelle. L'Ecole des Roches (novembre 1898, réédition
en 1901) marque la montée en puissance d'un
engagement quasi-militant que l'ouverture des
Roches ne ralentit pas. Demolins, en effet, ne se
satisfait pas d'avoir fondé la première institution
d'éducation particulariste, il en poursuit la propagande en toutes occasions, aussi bien par ses
interventions au cours de l’enquête menée par la
commission Ribot qui prépare la réforme scolaire de
1902, que par ses appels à la multiplication
d'établissements du type de celui de Verneuil ou par
les liens qu'il tisse avec le mouvement international
d'éducation nouvelle, etc.
Retour à la science sociale
Intellectuel descendu du ciel des idées pour se
jeter dans la mêlée de l'action pratique et des débats
publics, Demolins n'abdique pas pour autant de sa
qualité de scientifique. Nous l'avons dit, c'est en
savant, armé de la science sociale, qu'il se lance
dans cette aventure. Mais c'est aussi à ce titre qu'il
entend en tirer partie. De l'Ecole des Roches,
Demolins attend qu'elle soit non seulement un foyer
à partir duquel le particularisme pratique va rayonner sur la société française, mais également un lieu
d'apprentissage et de développement de la science
sociale. Tout en sachant que les jeunes gens formés
aux Roches deviendront, pour la majorité d'entre
eux, d'habiles praticiens de l'industrie, du commerce
ou de l'agriculture, en France et à l'étranger, il espère qu'une partie d'entre eux, les plus motivés, associeront à l'exercice de leur métier des recherches en
science sociale. C'est le but de la “section spéciale”
que de les former à ces recherches. Car pour
Demolins qui reprend volontiers à son compte la
21
formule de son ami Paul de Rousiers, “il n'y a rien de
plus pratique qu'une théorie”, ces deux volets de
l'activité humaine, l'un normatif, l'autre spéculatif,
doivent aller de pair et s'éclairer mutuellement.
Ainsi, la boucle aurait été bouclée. La science
sociale, après avoir investi un domaine de l'action
pratique (l'éducation) et servi sa réforme, aurait profité à son tour de ce milieu réformé pour s'enrichir de
nouvelles contributions. Ce programme n'a pas été
complètement réalisé, la réussite de l'action pratique,
autrement dit la pérennité des Roches, exigeant rapidement d'apporter des correctifs au projet initial. En
clair, les demandes des familles, des enseignants et
des élèves, leurs capacités aussi, ne se conformant
pas toujours aux attentes du fondateur, il a bien fallu
en tenir compte et ce fut sans doute le mérite de
Georges Bertier d'avoir su opérer les ajustements
nécessaires. La science sociale, par exemple, n'a pas
occupé aux Roches toute la place imaginée par
Demolins. Mais pouvait-il en être autrement ? En se
jetant dans la mêlée, ce dernier se doutait bien que
son idéal allait être raboté au contact des dures
contraintes de l'action. Malgré celles-ci, un cap a
été maintenu, une institution a été fondée durablement qui témoigne que la conjonction d'une
construction intellectuelle et d'un objectif pratique peut être fructueuse.
■ Antoine Savoye
(Université Paris VIII et Société d'Economie et de Science Sociales)
22
Georges Bertier, le pédagogue
Georges Bertier dit “Le Pape”
Le rayonnement de l’Ecole des
Roches de 1903 à 1944
Sous la direction de Georges Bertier (18771962) entre 1903 et 1944, l'Ecole des Roches n'est
pas restée cet îlot de verdure pour enfants de la
haute bourgeoisie française niché au fond de la
campagne normande. Les actions militantes et les
relations qu'il a développées dans le champ éducatif
français ont permis de faire rayonner un modèle
éducatif et pédagogique dont il a été l'organisateur
et le représentant charismatique durant plus de
quarante ans. En voici quelques jalons.
Stratégie de coopération
avec l'Instruction publique
1906 : Georges Bertier refuse l'affrontement scolaire entre
laïcs et cléricaux suite à la séparation de l'Eglise et de l'Etat :
“Nous avons la prétention de faire autre chose - et mieux qu'une concurrence à l'Université. Nous sommes des soldats
d'avant-garde, des explorateurs. Dès qu'une méthode est
démontrée bonne, nous l'appliquons... Avec une liberté presque
sans limites, nous précisons et réalisons ce qui reste à l'état de
rêve chez les meilleurs pédagogues de ce temps. Nous avons
conscience de rendre ainsi service, non pas seulement à
nos élèves, mais à l'Université elle-même. Sans esprit de
rivalité et de parti, nous faisons notre œuvre : nous
sommes sûrs que l'Université qui en a profité déjà, aura
toujours intérêt à la suivre”.
(Journal des Roches, 1906).
23
Le docteur Carcopino,
premier médecin de l’Ecole des Roches,
père de Jérôme Carcopino,
historien, ministre de l’Éducation nationale, académicien.
Réseaux sociaux pour
la promotion d'une nouvelle éducation
Bertier construit cette stratégie dans plusieurs
directions, en partenariat avec différents acteurs du
monde de l'éducation et de la jeunesse.
Georges Bertier jeune
1909 : il crée la revue l'Education. L'ensemble
des articles sont écrits par les professeurs des
écoles nouvelles privées et par les enseignants de
l'Instruction publique. Cette revue constitue un
forum tolérant d'échanges d'idées et d'innovations
pédagogiques ; un carrefour de rencontres entre
éducateurs de bonne volonté. Jusqu'en 1940, cette
revue de haut niveau fait autorité dans les écoles
normales, lieu de formation des instituteurs.
1911 : Bertier participe à la fondation du scoutisme neutre des Eclaireurs de France dont il
devient le président en 1921. Ce mouvement de
jeunesse, accessible à tous, démocratise l'éducation
nouvelle faite aux Roches. Les textes officiels de
l'Instruction publique de 1923 font appel à ce
scoutisme neutre dans les écoles pour vivifier les
méthodes pédagogiques. En 1937, Bertier offrira son
fauteuil de président des Eclaireurs à Albert
Châtelet, le nouveau directeur de l'enseignement
secondaire sous le Front populaire, afin que le
mouvement éclaireur puisse justement mieux
rayonner dans les lycées et collèges.
1928 : Bertier est un acteur majeur de
l'Education nouvelle. Entre les deux guerres, il fait
des conférences à tous les congrès internationnaux
de la Ligue internationale pour l'Education nouvelle,
24
écrit de nombreux articles où l'Ecole des Roches et
les Eclaireurs sont ses thèmes favoris. Au sein de la
section française de cette Ligue, Bertier réussit à
coopérer avec d'éminentes personnalités du monde
universitaire -Paul Langevin, le psychologue Henri
Wallon- qui sont pourtant à l'opposé de lui sur le plan
de l'idéologie politique.
1940 : “La pédagogie active pour faire un homme
d'action” est aussi revendiquée par Vichy pour préparer
la Révolution nationale. Jean Borotra, commissaire à
l'Education générale et sportive, et Jérôme
Carcopino, ministre de l'Education nationale,
connaissent bien Georges Bertier et les réalisations
pédagogiques des Roches. L'éducation physique en
plein air et l'organisation de la journée scolaire avec
seulement les disciplines intellectuelles le matin
ressemble en tout point à celle de l'Ecole des Roches.
La réforme scolaire de 1941 s'inspire en partie du
modèle rocheux comme le reconnait Jérôme
Carcopino dont le père fut le médecin des Roches
jusqu'en 1913.
1945 : Georges Bertier est toujours vice-président
des Eclaireurs avec Albert Châtelet et surtout Gustave
Monod qui accédera, d'une part, à la présidence des
Eclaireurs et, d'autre part, à la Direction de l'enseignement secondaire au ministère de l'Education
nationale. Depuis son séjour à l'Ecole des Roches
comme professeur de philosophie et chef de maison
de la Guichardière entre 1911 et 1914, Gustave
Monod est toujours resté en contact avec Georges
Bertier. La réforme du système scolaire qu'il entame
à travers la mise en place des “classes nouvelles” n'a
pas d'autre filiation que celle du modèle des Roches.
Monod le démocratise et l'adapte aux contraintes des
lycées et collèges publics. Depuis son ministère, il
informe régulièrement Bertier de chaque création de
“classe nouvelle”. Une réforme cependant trop coûteuse qui n'a pas supporté l'arrivée en surnombre de
la génération du “baby boom”.
Georges Bertier félicite Philippe Guilbert
et Patrick Bindschedler (capitaines aux Pins)
après le lever des couleurs vers les années 53-54.
Durant la première moitié du XXe siècle, le modèle pédagogique et éducatif des Roches symbolise un
effet de trame où convergent les mêmes aspirations
pour une autre éducation de l'enfant. Au delà des
aléas de l'histoire et indépendamment de leurs idées
politiques, il s'agit bien pour ces acteurs de promouvoir une éducation “intégrale” où l'activité physique
en plein air se situe à parité avec les disciplines
intellectuelles en vue de développer chez l'enfant
une morale de l'action, de l'initiative et de la responsabilité. Sous la direction de Georges Bertier,
l'Ecole des Roches a certainement été une réalisation exemplaire de cet idéal éducatif.
■ Régis de Reyke
(Université Paris IX - Orsay)
25
26
La première troupe d’Eclaireurs de France
“...une manifestation de l’esprit
de l’Ecole”
Georges Bertier (1) et Henri Marty (2)
au camp-école de Cappy.
Un corps de scouts a été créé à l'initiative de
Georges Bertier, directeur de l’Ecole, et d'Henri
Marty, chef de maison du Vallon. Comme le disait
Henri Marty à la séance d'organisation : “Le scoutisme n'est qu'une manifestation de l'esprit de l'Ecole,
un développement des idées chères à son fondateur,
Monsieur Demolins. C'est une école d'énergie et
de loyauté, d'initiative et de confiance en soi-même,
d'action personnelle et d'aide mutuelle”. Un certain
général Baden-Powell a créé le scoutisme en
Grande-Bretagne en 1907. Peu de temps après, il
a été anobli, devenant lord Baden Powell of Gilwell,
avec le titre de Baron. Nous l'avons appelé - et l'appelons toujours – “Bi Pi”.
La première troupe scoute a été créée à l'Ecole
des Roches en 1911. Il s’agissait d’une troupe
d’Eclaireurs de France qui avaient la particularité
d’être laïques et plus précisement neutres (il ne faut
donc pas les confondre avec les Scouts de France,
catholiques, qui sont apparus bien plus tard, en
1920). L’Ecole des Roches, étant la première école à
accueillir cette troupe, a fortement contribué à
introduire le scoutisme, à l’origine non confessionnel, en
France. Comme Bertier et Marty ne savaient pas
tellement comment former une troupe d'Eclaireurs
de France, ils avaient demandé à B.P. de leur
envoyer un instructeur, un major qui avait servi sous
les ordres de B.P. en Afrique du Sud : le major
Battmann. Georges Bertier portait avec prestance
l’uniforme des Eclaireurs de France dont il a été le
Président de 1920 à 1937. A cette époque et à son
âge (il a alors plus de cinquante ans), il n'hésitait pas
à se balader en culottes courtes tout comme les
jeunes chefs scouts qu'il instruisait au camp-école de
Cappy (camp de formation situé sur la commune de
Verberie dans l’Oise) .
Georges Bertier “Le vieux loup des Roches”.
Président des Eclaireurs de France.
27
La troupe du Vallon avait comme chef scout son
chef de maison Henri Marty. Celui-ci a été nommé
commissaire international du mouvement dès la fondation du bureau international du scoutisme en
1920. Parmi les louveteaux, il y avait une jeune cheftaine : Monique Bertier, fille de Georges Bertier luimême. Un professeur des Roches, un certain Louis
Garrone, pratiquait lui aussi le scoutisme. Ils
faisaient l'un du scoutisme, l'autre du louvetisme, ils
se plurent, se marièrent (en 1929) et eurent de nombreux enfants (deux garçons et trois filles).
La cheftaine Monique Bertier,
devenue Monique Garrone.
Durant la période de la guerre, des élèves sont
restés aux Roches, aux Champs où ils ont fondé une
troupe. Ils étaient alors en zone occupée par les
Allemands qui avaient interdit le scoutisme, le port
de l'uniforme scout ainsi que les camps. Malgré cette
interdiction, nous avons continué à nous réunir en
camp et en uniforme, pour faire le salut aux couleurs
suivi de la Marseillaise. Durant l'hiver 1941–1942,
il avait fait très froid et il avait beaucoup neigé. Nous
avons eu alors l'idée de construire un igloo où,
chaque soir, deux d'entre nous allaient passer la
nuit. Tout s'est bien passé et nous en sommes tous
ressortis !
Pour terminer, précisons qu'il y avait des points
très importants dans le scoutisme, savoir : faire preuve de fraternité, suivre la loi, passer des épreuves...
Auprès de chaque
maison, dans notre
école, il y avait un
local qui avait été
construit par les éclaireurs qui s'y retrouvaient pour leurs différentes manifestations.
Un scout, Louis Garrone.
28
On a dit à l'Ecole :
“A quoi bon cette nouvelle organisation ?”
L’idéal des éclaireurs
n'est-il pas celui de
tous ? Les éclaireurs
n'ont certes rien inventé,
Un campement d’éclaireurs.
mais ils sentent le besoin de vivre ces principes chers à
tous, de les mettre en pratique par des exercices
appropriés, de former à l'Ecole non pas une élite
exclusive et fermée mais un corps largement ouvert
à tous. La communion d'âmes était un principe cher
à G. Bertier et à H. Marty. Tous aux Roches, nous
voulons être éclaireurs, au moins de coeur.
■ Michel Poutaraud
(Guiche, Vallon, Maslacq, Champs 1931 à 1942)
“... Nous avons eu alors l’idée de construire un igloo...”
Mai 1940, l’Exode : Verneuil s’installe à Maslacq
Jusqu'en mai 40, la France et l'Angleterre
étaient en guerre contre l'Allemagne, mais les activités militaires étaient réduites à quelques petits
coups de mains pour cueillir trois prisonniers de
temps en temps que le communiqué numéroté monotone de l'Etat-Major décrivait chaque jour. C'est ce
qu'on a appelé “la drôle de guerre”. On s'y était habitué et la vie à l'Ecole se déroulait quasi normalement.
De Verneuil à Maslacq
Pas tout à fait, pourtant. J'étais en Math.Elem,
dont le professeur principal était Louis Viguier. Tous
ceux qui l'ont connu lui ont gardé une profonde tendresse ; c'est extraordinaire, mais c'est comme ça.
Ce qui n'ôtait rien à son étonnante autorité. Plus que
d'autres, peut-être, il était très marqué par cette
guerre et, pendant le premier trimestre, il nous a
semblé être ailleurs ; alors, nous avons pris l'habitude de parler presque à haute voix en classe. “Le Vig”
comme nous l'appelions, ne paraissait pas s'en
rendre compte. Et puis, le jour de la rentrée de janvier 40, sans élever la voix, tranquillement en bon
montagnard qu'il était, il a déclaré : “Bref, à partir de
maintenant, je ne veux plus entendre un mot en classe”. Et le bourdonnement a immédiatement et définitivement cessé.
Viguier était assez enveloppé, une grande chevelure
grisonnante et finement frisée rejetée en arrière, la
main droite agitant un bout de craie pour scander ses
paroles ; ses gestes étaient invariablement lents
comme son débit qui, lui-même n'était pas toujours
très compréhensible : il avalait un peu ses mots.
Aussi, souvent, on se penchait vers son voisin pour
murmurer à voix basse : “Qu'est-ce qu'il a dit ?”. Louis
Viguier avait l'ouïe fine ; il ne se retournait même pas
du tableau et disait de son ton toujours égal : “Celui
qui a parlé, foutez-moi le camp dehors”. Il n'a jamais
eu à le répéter. Chaque fois un coupable empaqueta
silencieusement ses affaires et prit la porte. Nous
l'avons tous fait un jour ou l'autre. C'était du reste
sans conséquence ; il n'y avait jamais de suite. Nous
adorions Viguier.
Les Allemands ont mis fin brusquement à la
“drôle de guerre” et ont attaqué en mai 40. La “drôle
de guerre” est devenue du jour au lendemain la
“blitz-krieg”, un déchaînement brutal d'avions qui
modifiaient le régime de leurs moteurs pour déjouer
le repérage acoustique de notre DCA, un déferlement de
chars qui ont désorganisé nos armées, les fameuses
Panzer Divisionen. Les réfugiés fuyaient l'avance
allemande ; les routes étaient saturées de véhicules
hétéroclites et misérables qui paralysaient les mouvements de nos troupes. La catastrophe !
C'est dans ces conditions de désorganisation
avancée que nous avons quitté Verneuil pour
Maslacq. Un certain nombre d'entre nous avait
rejoint leur famille, mais nous étions encore
nombreux à l'Ecole, parce qu'on ne voyageait pas à
cette époque, même en temps normal, avec la
facilité d'aujourd'hui.
Quelques-uns sont partis par la route, notamment des professeurs et particulièrement Louis
Viguier, dans une vieille guimbarde. Mais, on s'en
doute, les pompes à essence étaient vides sur la
route et notre bon maître est tombé en panne sèche
dans un village. Alors, il a eu cette chance extraordinaire de tomber sur un gendarme passionné de
mathématiques !
29
“Oh, lui dit-il, il y a un problème dont je
cherche en vain la solution depuis des siècles.
Pourriez-vous m'aider ?”
“Faites voir”, dit le Vig. “C'est très simple. Voici
ce qu'il faut faire.”
Alors, le gendarme trouva aussitôt l'essence dont
Viguier avait besoin !
Probablement le seul gendarme de la route qui
butait sur un problème mathématique ! Viguier en
fut moins étonné que nous quand il nous raconta
l'affaire...
Maslacq, petit village sur les bords du
Gave de Pau.
La majorité de l'Ecole prit le train. Oh, pas un
rapide... Ni même un omnibus. Un train de marchandises
qui s'arrêtait fréquemment en rase campagne et qui
mit plusieurs jours et quasiment autant de nuits
pour rejoindre Bordeaux par Le Mans, Tours,
Poitiers. Nous avons même probablement changé de
train et dormi sur le train ou par terre dans le restaurant d'un hôtel. Je dis sur le train et non dans le
train, parce que nous étions à l'extérieur de wagons
de marchandises. Il y avait à l'arrière une plateforme dont descendait une double échelle. Debout
sur cette plate-forme, on devait avoir le toit à hauteur de
poitrine. Deux d'entre nous veillaient debout à tour
de rôle sur ceux qui étaient allongés sur le toit ou qui
somnolaient assis sur la passerelle. Nous avons
appris lors de notre passage à Châtellerault, je crois,
que la gare avait été bombardée la veille. Elle le fut
également le lendemain.
Finalement, tout le monde est arrivé par car dans
le petit village de Maslacq où les uns dormaient au
château, les autres chez l'habitant. On se lavait dans
la rivière, me semble-t-il.
30
Nos parents, comme tout le monde, avaient cherché refuge dans des villes du Sud, mais nous en ignorions tout. La poste ne fonctionnait plus, le téléphone encore moins (le téléphone automatique n'existait
pas), on avait beaucoup de mal, en temps ordinaire,
à téléphoner dans une autre ville par des standardistes,
ce qu'on appelait “l'inter” ; du reste nous ne savions
plus où écrire, où téléphoner.
Mais les Roches avaient prévenu à temps nos
familles de notre repli à Maslacq.
Nous avons passé l'écrit de notre Bac. Une
lettre m'a annoncé un jour que j'étais reçu. Mais
il n'y avait pas eu d'oral et, tout au long de ma vie,
il m'est arrivé de rêver avec effroi que je n'avais
pas eu mon bac et que toutes mes études de
médecine étaient annulées.
Je ne dois pas être le seul dans ce cas. Alors, pinçons-nous mutuellement pour nous assurer que nous
ne rêvons pas.
■ Olivier Stern-Veyrin
(Vallon, Pommiers, Maslacq 1937-1940)
Maslacq, une épopée
Maslacq, une deuxième
Ecole des Roches
C’est l'histoire de cette deuxième Ecole des
Roches installée en mai 1940 dans le petit village de
Maslacq situé au pied des Pyrénées. Nous avions dû
quitter dans la précipitation un Verneuil trop exposé
à la guerre. Sans nous en douter, nous vivions les
premiers mois du plus grand conflit armé de tous les
temps. Hitler vient d’envahir la France : il fait
1 800 000 militaires prisonniers en encerclant nos
armées et provoque l'exil vers le sud de 8 millions de
réfugiés civils dont nous faisons partie. L'armée allemande parade à l'Arc de Triomphe. Le Maréchal
Pétain, appelé à la tête de gouvernement, sollicite
l'arrêt des combats, les assemblées sont dissoutes. Il
a suffi à Hitler de 60 jours pour écraser la France et
ébranler l'Occident !
A Maslacq, petite commune rurale et paisible
bordant le Gave de Pau à 2 kilomètres du chemin de
fer et de la nationale Pau-Bayonne, entre Orthez et
Lacq, l'Ecole s'est installée dans une propriété dite
“Château”, propriété d'une congrégation religieuse
espagnole qui a regagné son pays après la guerre
civile. Le matériel a été acquis pour partie par
Verneuil. Le château et ses communs abritent dortoirs, réfectoires, études, alors que le bâtiment des
classes et l'infirmerie sont dans le village où seront
logés les professeurs chez l'habitant. Les travaux
pratiques se dérouleront chez les artisans du village,
forgerons, menuisiers, charpentiers ou vanniers ;
seul l'atelier de peinture et de sculpture sera dans la
serre du château. Le terrain de sport sera construit
plus tard par les élèves.
L'on imagine avec peine la pagaille qui règne l'été
et à la rentrée 1940 : professeurs réfugiés de
Verneuil où certains s'en retourneront, professeurs
démobilisés ou prisonniers des Allemands, élèves
arrivés de Verneuil sans nouvelle de leur famille ou
d'ailleurs, ceux du Sud, où leurs parents ont souvent
“L'Ecole s'est installée dans une propriété dite “Château”,
propriété d'une congrégation religieuse espagnole
qui a regagné son pays après la guerre civile”.
recherché la sécurité, élèves de terminale qui ont eu
leur bac au bruit du canon ou seulement l'écrit ou
rien du tout. Cessions de rattrapage, concours à des
grandes écoles évanouies dans la nature... mais progressivement, sous la direction d'André Charlier,
secondé de professeurs réfugiés, arrivés souvent
avec une seule valise pour tout bagage, l'Ecole à
Maslacq bâtit son unicité. On finit même par nous trouver des bouquins et des cahiers. La récré est terminée.
31
André Charlier en 1938.
Verneuil 1924 à 1939.
Directeur à Maslacq de 1941 à 1950.
Clères 1950 à 1962.
L'effectif de l'Ecole va compter une quinzaine
d'enseignants et 120 élèves (dont 4 filles seulement)
de trois provenances :
Nous vivons néanmoins de 1940 à 1942 une existence sereine et gaie et l'unité se fait autour des
enseignements, des capitaines et des plus âgés : les
seules références à la guerre sont que :
- Ceux dont les parents sont proches : heureux
Bordelais, Palois, Landais, etc.
- Les 8 ou 9 dortoirs portent les noms de jeunes
anciens morts aux combats de 1940.
- Ceux provenant du Sud de la France mais plus
éloignés.
- Monsieur Charlier, lors des appels du soir, rappelle souvent (de son “s'pa” resté légendaire) l'honneur d'être rocheux pour nous préparer à la suite
des temps...
- Enfin les moins heureux tranférés de Paris, du
Nord ou de l'Est ou de parents bloqués en Afrique du
Nord, dans les colonies ou à l'étranger. Pour ces derniers, peu ou pas de courrier, pas de colis, des
visites de parents rarissimes et des difficultés pour
partir en vacances. Il y a aussi des familles disloquées par la guerre.
Les Allemands occupent militairement toute la
moitié Nord de la France jusqu'à Bourges, plus une
bande de 80 km sur toute la côte atlantique jusqu'à
Hendaye. Cette ligne dite de “démarcation” passe à
quelque 8 km de l'Ecole et il faut un permis dit
“Ausweis” pour la franchir. Nos conditions de vie,
que partagent nos professeurs et les enfants de ces
derniers, sont spartiates et progressivement difficiles : il fait froid l'hiver et les approvisionnements
de nourriture sont très rationnés (carte J2 pour les
moins de 13 ans et J3 pour les 13 à 22 ans), une
seule douche tiède par semaine ; l'on circule en
sabots de bois et les chaussures du dimanche seront
bientôt à semelle de bois articulé et les vêtements
usagés car les matières premières, pour une large
part, sont réquisitionnées par les Allemands. Même
le papier devient rare et gris d'impureté !
32
- Et quelques nouvelles nous parviennent des
grands tournants de cette guerre : en juillet 40, la
destruction par les Anglais de l'escadre française
dans la rade de Mers el-Kebir, puis, en décembre,
l'échec d'une attaque similaire sur l'escadre de
Dakar, l'entrée des armées allemandes en URSS en
juin 41 après la rupture du pacte Hitler/Staline, enfin
l'entrée en guerre des Etats-Unis, en décembre
1941, provoquée par l'attaque surprise, sans déclaration de guerre préalable, des Japonais sur l'US
Navy à Pearl Harbour.
A partir de 1942, la guerre est devenue mondiale. En novembre, les G.I. américains débarquent en
Afrique du Nord pour donner la main aux Anglais. En
réaction, les Allemands occupent la totalité de la
France et, bien sûr, Maslacq. Menacé d'occupation
allemande, le château s'en tire grâce au consul
d'Espagne qui témoigne de la propriété espagnole
du lieu. Particulièrement en 1943, les conditions de
vie deviennent encore plus difficiles et il faut beaucoup d'ingéniosité à l'économe Valode, puis à son
successeur, pour nourrir 120 garçons qui ont faim...
Et la vie de l'Ecole est souterrainement troublée,
puis exaltée, par les événements extérieurs :
(l'un d'eux étant même condamné à mort). A contrario des pères qui viendront à être inquiétés pour
avoir manifesté trop d'empressement ou profité de
la présence allemande.
Maslacq, commune rurale et paisible, entre Orthez et Lacq.
En 1944 ce sont des capitaines ou des grands qui
disparaîtront une nuit pour aller s'engager dans l'armée
clandestine puis la 1ère armée française. Quatre vont
y mourir : J.M. Grach, H. de Seynes, M. de Rousiers
et H. Giraud.
- Des proches d'élèves sont appelés au S.T.O.
(Service du Travail Obligatoire) en Allemagne et les
“grands” de Maslacq sont affectés à la surveillance
de nuit de la voie ferrée, pour, disait-on, prévenir les
sabotages !
Les débarquements des armées alliées, successivement en Normandie le 6 juin 1944 et sur les côtes
varoises en août, vont, avec bonheur cette fois,
bouleverser nos grandes vacances, d'autant que les
Américains apportent avec eux jazz, chewing gum,
etc. Et la France est très largement libérée lorsque
nous reprenons le chemin de l'Ecole des Roches, à
Verneuil, à la rentrée de septembre 1944. Exaltés
par l'ambiance de victoire, nous faire travailler sera
une tâche, alors bien difficile, pour nos chers professeurs. Il faudra encore toute l'année scolaire 1944-45
pour faire taire armes et bombes de cette guerre de
six années qui aura prématurement fait de nous,
jeunes élèves, de jeunes hommes... Les professeurs,
aux côtés de Monsieur Charlier, ont réussi l'exploit,
dans cette tourmente, de bâtir une école et d'y
assurer les conditions affectives et matérielles de
survie des quelque 200 garçons qui leur avaient été
confiés. Ils ont écrit, assurément, l'une des très
belles pages de l'histoire de l'Ecole .
- Il y a les élèves dont le père ou le frère est parti
rejoindre les Forces Françaises Libres, ou les forces
clandestines, voire est prisonnier de la police allemande
(Maslacq, Vallon, Sablons 1941-1948)
- D'abord les “nouvelles” sur l'avancement des
armées et “Les Français parlent aux Français” captés tant bien que mal sur des postes T.S.F. des professeurs ou des postes à galène clandestins
construits par des élèves.
- L'on surprend des discussions d'adultes qui se
disent “Gaullistes” alors que d'autres s'obstinent
dans leur attachement à Pétain et à Vichy.
- Les faits de résistance à l'occupant sont croissants. Disparition de professeurs, l'un d'eux israélite,
quelques heures avant l'arrivée de la police allemande. De part et d'autre, il y a maintenant des prises
d'otages et des exécutions sommaires.
■ Henry Thierry-Mieg
33
34
L’Ecole triomphe de la guerre
Je suis arrivé aux Roches le 15 septembre 1944.
J'avais 15 ans et demi. Un car, parti de la place de
l'Hôtel de Ville à Paris, nous avait amenés, mes nouveaux camarades et moi, à l'Ecole où le Vallon allait
être ma maison pendant trois ans.
Petit à petit l’école
retrouve son aspect
A cette époque, seuls le Vallon et la Guichardière
étaient ouverts : la Guiche réservée aux petits, le
Vallon aux plus grands de la troisième aux classes
supérieures. Le Vallon était dirigé par Monsieur et
Madame Garrone. Ce dernier assurait également les
fonctions de directeur, en plus de celles de chef de
maison. Sous son égide et celle de son épouse nous
étions environ 65 élèves répartis dans 6 dortoirs de
8 à 12 élèves. Il régnait une discipline assez stricte.
Quant à la Guiche, elle était dirigée par Monsieur
Boespflug.
Les premiers jours de notre arrivée furent consacrés au nettoyage et à la remise en état de quelques
pièces de la Prairie afin de pouvoir suivre les cours.
En effet, le bâtiment des classes avait brûlé pendant
la guerre et il n'en restait que des ruines. Nous suivions donc les cours à la Prairie et nous rentrions
déjeuner au Vallon dans la salle à manger, intallés
par table de 8 ou 10, chacune présidée soit par un
professeur soit par un capitaine.
La règle de l'Ecole, à l'époque, interdisait les sorties
en cours de trimestre ; seuls les cas graves dérogeaient
à cette règle. Nous n'avions pas non plus la possibilité
d'aller à Verneuil, sauf autorisation spéciale de Monsieur
Garrone. La matinée était réservée aux cours, l'aprèsmidi aux sports ou aux travaux pratiques autant que les
ateliers pouvaient fonctionner car il ne restait pas grand
chose comme matériel, la guerre et l'occupation ayant
dévasté les lieux. Enfin, malgré les restrictions, la nourriture était bonne.
Le grand Anglais
Desmond Whitechurch
et le petit Anglais
Anthony Perron
(22 mars 1948).
“...le club d'anglais
fondé par le jeune
Britannique Desmond
Whitechurch”.
De nouvelles activités virent le jour : la chorale,
sous la direction de Monsieur Dervaux, le club
d'anglais fondé par le jeune Britannique Desmond
Whitechurch.
Par ailleurs, nous avions obligation de suivre un
culte religieux, soit catholique, soit protestant. A cet
effet, un prêtre et un pasteur étaient affectés à
l'Ecole. La messe était dite tous les jours, mais restait
facultative. Par contre le dimanche, on était obligé
d'aller au service ainsi qu'au salut, à 17 heures.
Comme nous ne pouvions pas sortir en cours de
trimestre, un car fut affecté tous les quinze jours afin
que les parents puissent rendre visite à leurs enfants.
Il n'y avait ni train, ni voiture, ni essence. C'était
encore la guerre.
La route nationale menant à Verneuil, ouverte en
sens unique, était réquisitionnée par l'armée américaine et, pour permettre aux convois d'intendance
d'aller vite, les camions roulaient à deux de front.
Cette route était très dangereuse, surtout pour les
piétons. C'est ainsi que Monsieur Trocmé, renversé
par un de ces camions mourut des suites de ses blessures. En son souvenir une croix, en bordure d'un
champ, indique l'endroit de l'accident.
35
Puis vint la fin de la guerre et, malgré le manque
d'information, le 7 mai 1945, en étude, le bruit courut
que l'armistice était signé ; l'excitation était à son
comble et l'on se mit à répéter la Marseillaise.
“La Guiche” une des premières maisons
rouvertes en1944 avec le Vallon.
Le 8 mai 1945, Monsieur Garrone nous confirme
la nouvelle : la paix sera proclamée à 15 heures. Nous
allons malgré tout en classe mais on commence à
pavoiser. Monsieur Garrone nous accorde alors deux
jours de vacances sans qu'il soit question néanmoins
d'aller à Paris. A 15 heures, réunion devant la Prairie
où se trouvait le mât des couleurs. Le discours du
Général de Gaulle est retransmis grâce à un poste de
TSF puis, devant l’école au garde à vous, deux élèves
ont hissé le drapeau. Après un Te Deum à l'église,
cette journée se conclut par un énorme feu de camp à
la Guiche.
Commence l'après-guerre. Petit à petit, l'Ecole
retrouva son aspect.
Les nouvelles furent plus régulières grâce au
Figaro qui était affiché dans le couloir de la salle à
manger. Les travaux de rénovation purent vraiment
commencer avec remise en service de la piscine,
réouverture de la maison des Pins et réfection des
deux courts de tennis.
“Il y avait des douches, mais froides !”
Pour la vie quotidienne, nous faisions notre lit et
le ménage de notre dortoir. Il y avait des douches,
mais froides ! Une fois par semaine seulement, elles
étaient chaudes. On ne portait pas d'uniforme mais
une tenue correcte était exigée : un capitaine vérifiait
notre tenue à l'entrée de la salle à manger.
Ainsi allèrent les jours et les mois avec leur quotidien de plaisirs et de soucis, surtout scolaires pour
les adolescents que nous étions. Pour moi, cette aven-
36
Préface extraite du Livre d’Or des Rocheux
morts au champ d’honneur durant la guerre 14-18.
ture se termina en 1947. Devenu ancien, chacun partit vers son destin avec, après ce passage aux Roches,
l'empreinte d'une référence pour toujours. Même si
mes études ne furent pas un succès, je pouvais dire et je le dis encore maintenant - avec fierté : “J'ai été à
l'Ecole des Roches”.
■ Daniel Colin
(Vallon 1944-1947)
Parmi les héros de la Résistance, des Rocheux
Durant l’année 1944, à la suite de la plus vaste opération militaire
qu’aient connue les plages de Normandie, Paris et, quelques mois plus
tard, la France tout entière allaient être libérés. Nombreux sont les
Rocheux qui ont participé à cette reconquête de notre pays, n’hésitant pas
à payer cet engagement de leur vie.
L’un de ces anciens combattants de la Liberté, Guy de Rouville
(Prairie 1931-1933), lui-même responsable d’un maquis près de
Toulouse, à l’occasion du cinquantenaire du débarquement, a rédigé un
article à leur mémoire dans la Lettre de l’AERN. Parmi ceux tombés au
champ d’honneur, dont le nombre total s’élève à quelque quatre-vingt-dix
noms1, il a retenu ceux des Rocheux qu’il a connus personnellement et
croisés lors des combats.
Ainsi en est-il de Xavier Schlumberger (sorti en 1942) qui, à l’âge de
17 ans, s’est engagé dans la Résistance active avec un groupe d’anciens
chefs de l’Ecole des Cadres d’Uriage. Arrêté par la Gestapo et déporté en
1944, il mourut en janvier 1945 au camp de Buchenwald. Jean Kammerer
(sorti en 1931) mourut lui aussi en déportation à Dachau, en mai 1945,
tout comme Daniel Trocmé, l’un des nombreux enfants des chefs de la
maison des Sablons, qui mourut au camp de Maïdaneck en 1944. Des
Rocheux se sont aussi engagés à titre militaire tel Gérard Claron (sorti en
1929) qui en tant qu’aviateur s’est embarqué pour l’Angleterre dès juin
1940, répondant à l’Appel du Général de Gaulle. Il disparut en 1941 au
retour d’une mission de bombardement en Libye.
D’autres enfin se sont distingués par de hauts faits glorieux, souvent restés méconnus, à l’instar de Roger Cocteau (sorti en 1924) qui
joua une action déterminante pour la libération de Paris. Civil entré
dans la Résistance, il fut assimilé militaire et portait le nom de guerre de “commandant Gallois”. En août 1944, le colonel Rol-Tanguy, dont
il était l’adjoint, le chargea de traverser les lignes allemandes pour
rencontrer les généraux Bradley et Leclerc et les convaincre de venir
libérer la capitale alors que cette étape n’avait pas été à l’origine prévue dans la stratégie de libération du territoire français. Cette mission
appelée “Cocteau-Gallois” fut couronnée de succès puisque les
Américains acceptèrent d’envoyer la 2ème D.B. sur Paris qui fut effectivement libéré le 25 août 1944.
Il serait aujourd’hui certainement très édifiant de recenser tous
les Rocheux qui ont été décorés de diverses médailles militaires, ainsi
que de la Légion d’honneur à titre militaire, sans oublier ceux morts
pour la France durant les guerres d’Indochine et d’Algérie, et surtout
durant la guerre 1914-1918 qui fut particulièrement meurtrière au
sein des premières promotions des Roches.
De ceux qui ont pu traverser sains et saufs ces dures épreuves, on
peut retenir les noms de Rocheux qui ont côtoyé les plus grands officiers
français tels Christian Girard (sorti en 1928), Claude Guy (sorti en1925)
et Guy Kemlin (Vallon 1930-1937), respectivement aide de camp du général Leclerc, aide de camp du général de Gaulle et ordonnance du général
de Lattre.
L’hommage que leur a rendu le Maréchal Lyautey2 n’en prend que
plus de valeur:
“L’arbre se juge à ses fruits. Depuis que je commande, j’ai toujours
eu et partout des Rocheux sous mes ordres. Je les ai suivis avec vigilance. Pas un n’a failli à ses origines. Je les ai toujours vus entrer dans
la vie la tête haute, soucieux à l’extrême de leur dignité d’homme,
jaloux de leur indépendance morale sans que la discipline en souffrît
jamais. Toujours je les ai vus s’affirmer sans délai comme des chefs
naturels et cela, à mes yeux, est entre toutes la caractéristique de
l’Ecole”.
Des Rocheux figurent ainsi parmi les Compagnons de la Libération à
l’exemple d’un des petit-fils du fondateur de l’Ecole des Roches, Bernard
Demolins (sorti en 1930) ; au contraire d’autres restés dans les ombres
de l’Histoire comme Fernand Bonnier de La Chapelle, assassin de l’amiral Darlan en 1942.
1 Des anciens “Rocheux” sont recensés dans un mémorial publié par le Bottin Mondain et intitulé : Mémorial 1939-1945. L’engagement pour la France des membres de la noblesse et de
leurs alliés.
2 Extrait de la préface du recueil Ceux des Roches à la guerre 1914-1918.
■ Nathalie Duval
37
Les Rocheux morts au champ d’honneur
VERNEUIL
1914-1918
Edouard Adler
Henri d'Aramon
Samuel d'Arcy
William Arnaud
Pierre Bauer
Robert Bedel
Emmanuel Belin
André Bessand
Jean Bessand
Jacques Bocquin
R.P. Joseph de Boissieu
Raoul Boivin
Henri-Raymond de Broutelle
Henri de la Bruyère
Robert Capelle
Guy Carron de la Carrière
M. Champault (prof.)
Jean Colle
Roger Corbin de Mangoux
Guy de Coubertin
Jacques Crépy
Georges Derihon
Guy Delin
Jean Demelle
M. Jean Despeuille (prof.)
Jacques Dupas
Paul Estrabaut
Gaston Eysseric
Thierry Faure
Marcel Ferrand
Bemard Flye Sainte-Made
Pierre Garreau
Christian Glaenzer
Robert Glaenzer
Jean Griset
René Guillou
Raymond Heer
Jacques Hervey
Henri Julien
Francis Kennina
Guillaume Krafft
René Lagier
Marcel Langer
Edouard Latune
René Lorillon
Bemard Marotte
Noël Martin
Xavier Marty
38
Pierre de Maupéon
Pierre Mofroy
Bemard Monnier
Pierre Monnier
Jean Moussy
Jacques Munier
Jean Néraud
Emile Noetinger
Henri de Nonneville
M. Louis Paccard (prof.)
Maurice de Paillette
Jacques Palluat de Besset
Ariste Pappia
Stéphane de Pierres
Marcel Planquette
Robert Pochet
Pierre Polot
Spencer Ponsonby
Jean du Pré-de-Saint-Maur
André Pusinelli
Paul Remond
Hubert de Rigault
Lucien Rom
M. Armand Roujol (prof.)
Jen Rousseau
François Rousselet
René Saint-Clair de la Croix
Christian Schlumberger
Raymond Schlumberger
Gilbert Triboulet
Maurice Vacher
Jean Verdet
Jacques Vincent
M. Stanley Wilson (prof.)
Personnel:
Léonard Ane
Pierre Bloas
Louis Denis
Gabriel Jardin
Jean-Marie Vallée
1939-1945
1946-1954
1956-1962
Jean Aletti
Claude Arnoult
Jean Ayral
Stanislas Bachelier
Amédée Beau
Jacques Bertier
Jean Bessano
Georges de Boisgelin
Olivier Bokanowki
Michel Boulenger
Raymond Cacciaguera
Georges Calemard
Nicolas Capitanneanu
Jean Cappe
Robert de Carmoy
Bemard Carré de Malbert
Antoine de Castex
Pierre Catry
Jacques de la Chaise
Roland Chantala
Francis Chapmann
Hubert de Chevigny
Etienne Claude
Philippe Collignon
Henri Colomb de Daunant
Paul Corbin de Mangoux
Gaston Danielo
Jean-Claude Dauphin
Jacques Debray
Jean Delviche
Jules Desurmont
Bemard Donat
Roger Faure
Roger Garineau
M. l'abbé Gavand
Denis Gindorff
Emile Gory
Daniel Grandjean
Géo. Grandjean
Christian de Haas
Maurice HaIna du Fretay
Jean Hochstetter
Lucien Issaac Devéze
Tim Jahard
Jean Kammerer
Pierre Kressmann
Germain Laguette
Daniel Latune
Serge Lazarevitch
Jacques-Philippe Lebas
Roger Lelong
Marc Leroy-Beaulieu
Edéuard Luchaire
Jean Lux
Louis Maeght
E. Marmissolle Daguerre
Henri Marty
M. de Masclary (prof.)
Claude Massenet
Jean-Louis Maubec
Gérard Mellon
Charles Morange
Arthur de Montalembert
Pierre Olivier
Jacques Paillard
Maurice Parisot
Gaston Pavin
Maurice Pichard
Marie-André Poniatowski
Jacques-Louis de Pourtalès
Alain Prévost
Christian Raoul-Duval
Jacques de Roussiers
Jean de Rousiers
Claude Saint-Léger
Xavier Schlumberger
Olivier Schultz
Jean Seuillet
Roland Seydoux
Jack Sourdis
Fred Staehling
Henri Tallavignes
René du Teilleul
Guy Thiercelin
J. Thiry de Lespinasse
Etienne Tournier
Raymond Traumann
Daniel Trocme
M. Henri Trocme
Evrard de Turkheim
Daniel Ullern
Lodo Van Hamel
Gérard Van Hamel
Francis Verneuil
Gérard Voisin
François de Watteville
MASLACQ
COLLÈGE DE NORMANDIE
1939-1945
1946-1954
1956-1962
Jean Berthomier
Olivier Dubos
Hervé Giraud
Jean-Marie Grach
Gérard Lemaistre
Max Piraheau
Michel de Rousiers
Hubert de Seynes
Bruno de Scorbiac
1914-1918
Georges Ambanopoulo
Henri Aucoc
Jacques Audra
Jean Badin
Ennemont Bailloud
Alexandre de Boisgelin
G. Bouche (prof.)
Archie Brocklehrust
Raoul de Cachard
Jean Communeau
Henry Darcy
William Davis
Jean Delcroix
Jacques Desurmont
Maurice Duche
Carlo Durazzo
Arthur Exshaw
Lucien Hallet
Raymond Hennessy
Louis Fèvre
Jean Hoche
Gabriel Hugounenq
Robert lselin
Jean Joire
Jean Kehlberger
Pierre Lacaussade
René Lanchon (Secrét.)
Henri Leclerc
Henry Lemaître
André Marchai
Joseph Martin (prof.)
André Montreuil
François Motte
Robert Naegely
François Raty
Jean-Paul Toutain
1939-1945
Aronovici
Jean D'Aulan
Claude Bigard
Maurice de Boisrouvray
Michel Bouchon
Boulanger
Bemard Donnat
Edouard Depeaux
Peter Fogt
René Gasparius (prof.)
Yves Hacart
Guy-François Leverdier
Liottel
Edouard Manset
Christian Mirabaud
Teddy Rasson
Rumham Robinson
Pierre-Etienne Sauphar-Henon
Pierre Tarle (prof.)
Jacques Tartières
Roger Waddington
Louis Garrone,
éternel dans la mémoire
de ses anciens élèves
“Celui que l’on surnommait
Le Patron”
L’écrivain et historien Guy Rachet, ancien du
Coteau (1946-1948), sera le porte-parole d’anciens
rocheux qui, réunis à l’occasion d’un déjeuner amical, ont évoqué au gré de leurs nombreux souvenirs
la figure de Louis Garrone. Entré comme professeur
en 1925, il ne devait quitter les Roches que quarante ans plus tard après en avoir été pendant vingt
années le fidèle directeur. Né en 1900, il est mort en
1967 après avoir épousé à la chapelle de l’Ecole, en
1929, une des filles du directeur Georges Bertier,
Monique. Celle-ci, née au Coteau en 1905, était
“jardinière d’enfants” au Vallon ; elle lui donna cinq
enfants qui tous grandirent, comme elle, aux Roches,
d’abord au Vallon, puis à la Colline. C’est en 1998
qu’elle a rejoint son époux, celui que l’on surnommait
“le Patron”.
“La rencontre s’est faite dans le petit bistrot de la
Cité Saint-Honoré, au 154 rue Saint-Honoré, premier
étage. Nous étions réunis à six, autour d’une bonne
table. Il y avait Dominique Remont, le maître d'œuvre,
Alain Amiot (Pins 1952-1958), Alain Baillot
(Guiche-Coteau, 1945-1954), Bernard Fabry
(Sablons 1946-1951) et enfin Dominique Bachelier
(Pins 1952-1957), venu nous rejoindre un peu plus
tard. Nous avons ainsi devisé, amicalement, en évoquant nos souvenirs. Avez-vous remarqué que des
conditions de vie qui, parfois, peuvent sur le moment
nous paraître difficiles sinon pénibles, fastidieuses,
avec le passage des ans deviennent dans notre mémoire
des instants agréables, inoubliables. Ces périodes le sont
plus encore, agréables et inoubliables, à notre souvenir,
Louis Garrone. Professeur de lettres et de philosophie de
1925 à 1965.
Chef de maison du Vallon de 1931 à 1944.
Directeur des Roches de 1944 à 1965.
Décédé le 20 juin 1967.
lorsque nous les avons vraiment vécues avec intérêt et
même une sorte de passion. Il semble que c’est le cas
pour un bon nombre de Rocheux, en tout cas pour ceux
qui se sont intégrés à la troupe fraternelle des Anciens.
On peut évidemment supposer que les autres n’ont pas
conservé une mémoire suffisamment plaisante de ces
années d’apprentissage pour la perpétuer en compagnie
de vieux compagnons de galère.
Je ne vais pas vous infliger un compte-rendu
détaillé et dialogué avec les noms de chacun des
intervenants, comme dans les minutes d’un congrès
39
de barbons ou de jeunes loups. Je me contenterai
d’évoquer d’une manière anonyme ce dont il a été
question entre nous, comme ça, au gré de nos
caprices. Car nous avons évoqué bien des choses, la
personnalité et les actions de “maîtres” qui ont
marqué aussi bien l’École que nous-mêmes, et vous
aussi, sans doute.
Comme on dit, à tout seigneur tout honneur. Le
premier que nous avons évoqué, que tous nous avons
connu, c’est Louis Garrone. Est-il utile de préciser
qu’il a été chef de maison du Vallon de 1931 à 1944,
puis Directeur de l’École jusqu’en 1965, et qu’il était
aussi professeur de lettres et de philosophie, pratique
dans laquelle il a commencé sa carrière aux Roches
en 1925. De fait, il est resté aussi chef de maison du
Vallon et tous ceux qui l’ont alors connu et ont entendu,
ne serait-ce que le soir, ses entretiens avec les
élèves, dont j’ai été, n’ont pu oublier la hauteur de
ses propos, ni non plus le nombre incroyable de cigarettes qu’il grillait en une soirée.
Personnellement, je n’ai pas fait aux Roches la
classe de terminale et je ne l’ai ainsi pas connu en
tant que professeur de philosophie. Mais l’un d’entre
nous rapporte : “Il voulait toujours illustrer par des
exemples concrets la philosophie qu’il essayait de
nous enseigner. Il avait en général des cravates assez
voyantes. Pour nous faire progresser il disait toujours : - creuse, creuse ! -. Il mettait une orange sur la
table et il demandait qu’est-ce que tu vois ? Pour ses
cours de philosophie, il voulait toujours illustrer par
des exemples afin qu’on comprenne. C’était, en
quelque sorte, son côté socratique. Avec lui on n’apprenait pas de théorie, on apprenait à réfléchir. Il
essayait d’éveiller notre esprit”.
Évidemment, si l’on s’amusait à demander de consigner leurs souvenirs à tous ceux qui ont vécu ou étudié
avec Garrone, on trouverait de quoi remplir un livre
40
entier. Il faut nous restreindre, même pas à l’essentiel.
Ce qui m’a paru en partie situer un tel personnage, c’est
aussi ce qu’il a pu écrire lui-même.
Importante est ainsi la lettre qu’il a adressée, le
18 janvier 1965, aux Anciens, lettre qui, en tant
qu’Anciens, nous intéresse au plus haut point, et justifie,
s’il en était besoin, l’existence de notre association”.
Lettre ouverte aux anciens, par Louis Garrone
Cher Ancien,
Votre président, avec toute l'autorité qu'il tient de vous, me somme de
donner les raisons d'une affirmation que j'ai, à plusieurs reprises, posée, à
savoir que l'Ecole a vitalement besoin de ses Anciens. Je m'exécute donc,
trop heureux de l'occasion qui m'est offerte de justifier ce qui est, pour moi,
une conviction aussi profonde que réfléchie. Au demeurant, l'impatience que
depuis plusieurs années manifeste votre Comité de mettre les Anciens au
service de leur Ecole rejoint la mienne propre. On peut, et c'est mon cas,
penser que l'Ecole ne pourra que gagner à être confiée à des mains plus
fermes parce que plus jeunes, mais, à cause de cela même, on voudrait
éviter d'être accusé de n'avoir pas fait le maximum pour que l'Ecole continue et continue dans sa ligne.
Il y a tant de caricatures des Roches, tant de manières partiales et quelquefois passionnées, de les voir qu'il me faut, au départ, conclure avec les
lecteurs éventuels quelques conventions précises.
La première est que l'Ecole dont je parle est une institution qui, en
aucune manière, ne s'identifie avec tel ou tel homme qui, bien ou mal, a tenu
à un moment de son histoire son sort entre les mains. (…)
Nous voyons l'Ecole dans le relatif, comme un fait sans privilège aucun,
comme une entreprise qui n'est ni une solution définitive, parce qu'elle a à
revenir sans cesse sur ces principes, ni même une réalité établie une fois
pour toutes, parce qu'elle est sans cesse à refaire, ne fût-ce que pour rester,
je ne dis pas “à la page” , ce qui laisserait entendre une soumission aveugle
et donc sceptique au monde comme il va, mais pour être à l'écoute d'un
monde en constante transformation et éviter d'être une manière de ghetto
intemporel. Nous pensons que nous devons nous garder de tout ce qui pourrait, dans l'organisation de l'Ecole, faire obstacle à ce qui a été et doit
demeurer, dans les circonstances présentes plus que jamais sans doute, sa
raison d'être : un milieu propice à l'éclosion de libres personnalités.
Tout cela pour dire que ces lignes s'adressent à ceux qui sont convaincus
que les Roches doivent tendre à cette fin, mais qui revendiquent le droit, à
mes yeux imprescriptible et, pour l'Ecole, salutaire, de contester tels ou tels
des moyens mis en œuvre pour atteindre cette fin. Aussi bien éviterai-je
toute polémique pour m'en tenir fermement à l'essentiel. Il ne s'agit pas
pour moi de retrouver sous les rides le vrai visage de l'Ecole mais de rechercher à quelles conditions les Roches peuvent durer sans perdre leur raison
d'être. Aussi bien est-il nécessaire qu'elles existent pour que soit possible un
effort en vue de leur rajeunissement. Les Roches méritent-elles d'exister, si
on le pense - et je m'adresse à ceux qui le pensent - à quelles conditions se
maintiendront-elles dans l'être ? (…)
L'argumentation me paraît si peu négligeable que c'est en partant d'elle
que je prétends établir la vérité de mon affirmation : l'Ecole a vitalement je demande que l'adverbe soit pris à la lettre - besoin de ses anciens.
Choisir l'Ecole est un risque. C'est certain, c'est même évident. En effet,
ses fondateurs et leurs successeurs refusent d'envisager le développement
d'un enfant en termes d'équipements et de “consommation naturelle”.
L'efficacité, le rendement, ne sont pas impératifs premiers. Aussi bien ontils renoncé à cette puissante garantie que donne l'Etat à l'Ecole publique,
l'Eglise à l'Ecole confessionnelle. Choisir les Roches ce n'est pas préférer
cette école à une autre parce qu'elle est plus “efficace” et d'un “rendement”
meilleur, c'est choisir un certain mode de formation qui, radicalement, est
différent des autres.
Les Roches sont, au pied de la lettre, une entreprise. Elles ont été voulues comme telles par un homme, Demolins, parachevées par un autre
homme, Bertier. Ces hommes ont été des pionniers et leur action, d'une certaine manière, a été héroïque. Ces hommes n'ont pas prétendu créer une
école qui serait “mieux que les autres”. Ils ont voulu une école autre. Non
pas une école concurrente, mais une école différente. Ils ont parié (et
demandé aux familles de parier : qu'on songe à l'audace des familles dont
41
les fils ont été les premiers élèves de l'Ecole... une école qui n'était qu'à
peine implantée !) et leurs vies ont été une lutte continuelle, dominée par
une volonté farouche d'aboutir, portée par le désir passionné d'amener, au
moyen d'institutions appropriées, des enfants et des adolescents à se
prendre en charge eux-mêmes, eux et leur travail, eux et leur croissance
humaine et spirituelle, eux et les autres.
Certes, choisir l'Ecole est un risque. Le risque même de la liberté. Quand
Demolins et Bertier parlent d'une éducation de la liberté, ils savent ce qu'ils
veulent dire. Ils refusent de mettre, comme on dit, les enfants à l'école. Ils
ne reconnaissent pas à l'adulte le droit d'emprisonner l'enfant, c'est-à-dire le
créateur non encore façonné, du lendemain de sa naissance à l'orée de l'âge
mûr, pour le disposer à mieux remplir sa fonction sociale et même pour en
faire le “fidèle” docile d'une église. Ils récusent par principe un type d'école
qui ferait des jeunes, des résignés, des acceptants privés de tout espoir
d'accomplissement personnel, des “chrétiens” même qui n'auraient pour
Dieu qu'une soumission d'esclaves, comme aurait dit Péguy. Ils ne pouvaient,
dès lors, compter que sur eux-mêmes et renonçaient d'avance à réclamer
l'appui de puissances établies mais encore à recourir à tout procédé d'instruction et d'éducation qui s'apparenterait au dressage ou, comme on dit
aujourd'hui, au conditionnement.
La situation n'est pas autre aujourd'hui qu'elle était au premier jour.
Pour avoir pris une vitesse de croisière l'Ecole demeure une entreprise et
un risque. Elle ne peut exister et être elle-même que par la volonté de ceux
qui y croient. Qui y croient non comme au Bien et au Mal, mais comme un
instrument au service des garçons et destiné à sauvegarder et développer en
eux ce qui est essentiel, leurs capacités d'initiative, de courage personnel et
pour tout dire de liberté.
Et qui pourrait y croire et faire rayonner cette conviction en connaissance de cause, sinon ceux qui grâce aux Roches, au moins pour une part, sont
devenus eux-mêmes des “entrepreneurs”, dans tous les ordres, culturel,
économique, social et religieux ?
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Qui donc pourrait témoigner qu'une éducation de la liberté n'est pas une
invitation à la licence, au laisser-aller, sinon ceux qui ont appris aux Roches
à se tenir debout tout seuls et à conquérir cette maîtrise de soi et ce respect
des autres qui sont par eux-mêmes exclusifs de tout caprice ?
J'ajouterai encore ceci qui a une importance capitale. On entend souvent
dire, même chez les anciens, que l'originalité des Roches tient à son organisation et l'on soutient volontiers que cette organisation est un motif suffisant
pour en faire choix. Je crois que c'est demeurer dangereusement à la surface
des choses. Je pense même que c'est passer à côté de l'essentiel. Loin de
moi la pensée que les maisons, les capitaines, les classes à effectifs réduits,
les ateliers, les sports... ne sont pas conditions de vie, en elles-mêmes,
favorables. Mais ce sont là superstructures, si l'on peut dire, moyens et non
fin. Si le crédit accordé à l'Ecole par une famille est fondé uniquement sur des
particularités de cet ordre, je tiens que ce crédit n'est pas motivé. Car enfin
rien n'empêche l'Etat, par exemple, d'adopter l'organisation des Roches pour
ses établissements. Aussi bien reconnaît-il le bien-fondé de cette organisation
et des efforts sont effectivement tentés pour l'instaurer partout. C'est en
attendant cette transformation que les seules familles pourvues de larges
ressources seraient en état d'en faire profiter leurs enfants en les inscrivant
aux Roches ! La nette vision de cette inégalité sociale suffirait, à elle seule,
à ne pas vouloir des Roches pour son fils. Car, enfin, est-ce armer pour la
vie un enfant que de l'installer parce qu'on en a les moyens, dans une situation privilégiée ? C'est au contraire accepter de gaieté de cœur d'en faire un
enfant gâté pour qui l'on choisit un hôtel à quatre étoiles plutôt qu'un hôtel
moins constellé.
Vous savez bien, vous anciens, que l'Ecole n'est pas cela. Vous êtes seuls
même à savoir que cette organisation n'est que cadre, emploi du temps et
non vie, si elle n'est utilisée, prise en charge, assumée par les garçons euxmêmes par la pratique de leur initiative, de leur responsabilité et de leur
liberté. Vous qui vous êtes construits vous-mêmes en construisant vos maisons, en les faisant vivre, en assumant en esprit et en vérité quelques fonctions ou responsabilités, que ce soient les fonctions de capitaines, de
membres d'un comité de maison ou de classe, de responsables d'un atelier
ou d'une équipe sportive, c'est vous, et vous d'abord, qui pouvez témoigner
que l'Ecole est autre chose qu'un hôtel mieux géré que d'autres. Qui donc
pourrait faire entendre aux garçons de l'Ecole, bien sûr, mais à ceux qui parlent des Roches sans les connaître, que l'organisation de l'Ecole ne vaut pas,
par elle-même par le sacrifice financier qu'il faut consentir pour y inscrire
son fils, sinon ceux qui, par le moyen de cette organisation, se sont découverts eux-mêmes et ont réalisé, grâce à cet instrument, leur personnalité. Il
faut avoir l'expérience des Roches pour savoir ce que c'est qu'un esprit qui
doit pouvoir trouver, et trouve, dans une certaine organisation, le moyen de
s'incarner. L'esprit a besoin du corps, mais le corps sans l'esprit est un
cadavre.(…)
Pour conclure, je comprends l'Ecole non pas comme une donnée de fait,
une institution immuable, définie une fois pour toutes. L'Ecole est une volonté maintenue constante à travers le temps. Elle demeurera et son action
sera féconde tant que vous serez cette volonté. Dans un de ses articles, le
philosophe Merleau-Ponty félicite Claudel d'avoir dit que Dieu est au-dessous de nous, d'avoir conçu le Tout-Puissant comme ayant besoin des
hommes pour le manifester. Toute révérence gardée, j'ose écrire, dans le
même sens, que l'Ecole a besoin de vous pour être elle-même. C'est son originalité et son risque. Si l'Ecole est au-dessous de vous, a besoin de vous,
elle devient votre tâche. Si vous décidez de vous joindre à ceux qui en ont la
charge effective, si, joignant ainsi le passé au présent, vous faites en sorte
qu'elle garde un sens, elle servira, aujourd'hui comme hier, à favoriser
l'éclosion de libres personnalités capables d'affronter l'avenir et armées
pour la vie parce que capables de courage, d'initiative et avides de responsabilités. Je ne dis pas que, même avec vous, la victoire est sûre - rien n'est
jamais sûr, le cours des choses est sinueux et il est demandé beaucoup à
l'audace, - mais sans vous, sans une action commune des anciens et des
éducateurs patentés, cet embrasement, cet éclair que je constate cette
année chez les garçons et qui est la justification des Roches, n'a aucune
chance de se produire jamais.
Le Vallon dont Louis Garrone fut longtemps chef de maison.
■ Louis Garrone, le 18 janvier 1965
Extraits de la “Lettre aux Anciens” publiée in extenso
dans L’Ecole des Roches et Louis Garrone dans les souvenirs de Tante Bob.
43
44
Les Roches à Clères de 1950 à 1972
Charlier : un pédagogue à la
recherche de la vérité
La transplantation de soixante quinze élèves,
d’une vingtaine de leurs professeurs, d'André
Charlier et de son épouse vers des latitudes plus
nordiques fut une rude entreprise.
Il leur fallut vivre au milieu des décombres et des
travaux dans les anciens locaux du Collège de
Normandie, situé près de Rouen, dans la commune
de Clères, à l’entrée du village de Mont-Cauvaire.
Créé en 1902, cet établissement avait été fondé sur
le modèle de l’Ecole des Roches par des industriels
rouennais et normands implantés dans l’industrie du
coton, en l’occurrence Georges Leverdier, Georges
Manchon, Arthur Waddington, Georges Badin et
l’armateur François Depeaux. En 1940, il avait dû
fermer 1. Il rouvrit ses portes en 1950 lorsque ses
différentes maisons furent occupées par l’ancienne
annexe de Maslacq.
En effet, il avait fallu rendre le château à ses propriétaires. S’était alors posé le problème de nouveaux locaux, car les Roches de Verneuil manquaient
de place pour accueillir les élèves de Maslacq. Or, au
même moment, le Collège de Normandie commençait
à renaître de ses ruines. Déjà, en 1934, les administrateurs de Clères avaient proposé un projet de
fusion à la direction de l’Ecole des Roches, qui, alors
en pleine prospérité avec plus de trois cents élèves,
l’avait refusé. En 1950, les circontances étaient cette
fois-ci propices pour les deux parties : le Collège de
Normandie cherchait des élèves, tandis que l’Ecole
des Roches cherchait des locaux pour son annexe
béarnaise. C’est ainsi que Maslacq, petite sœur de
Verneuil, fusionna avec sa cousine de Clères.
La maison des Tilleuls, une partie des Pommiers,
ainsi que la salle des fêtes et la chapelle furent ainsi
remises en état. La piscine, le stade, les tennis et
les terrains de sport retrouvèrent leur bel aspect
André Charlier, professeur de lettres classiques à Verneuil
de 1924 à 1939.
Directeur à Maslacq de 1940 à 1950.
Directeur à Clères de 1950 à 1962.
Sa seconde épouse Jeanne a été également professeur à
Verneuil, à Maslacq et à Clères.
d'alignement, tant et si bien qu'au début des années
60, l'ensemble des dommages causés par la guerre
étaient réparés. Et si le Château Blanc ne put
renaître de ses cendres, la Tourelle, le Clos et le
Colombier rappelaient toujours l'ancien domaine du
Fossé.
Durant plus de dix ans, de 1950 à 1962, André
Charlier fut donc dans la nécessité de reconstruire le
45
Dans ses Lettres aux capitaines
(60 documents datés de 1942 à 1960),
André Charlier s’adresse aux représentants
de l’institution du capitanat.
46
Collège de Normandie désormais dénommé les
“Roches de Clères”. Il fut le gestionnaire d’une filiale
quasiment autonome de la société mère “L’Ecole
nouvelle de Verneuil”. Il poursuivit dans le même
style l’œuvre d’éducation entamée à Maslacq.
Cette continuité est symbolisée par les Lettres
aux capitaines2, ouvrage contenant soixante lettres
datées entre 1942 et 1960, qu'il rédigea à Maslacq
puis à Clères. Il s'adresse aux représentants de l'institution du capitanat, si fondamentale dans l'éducation rocheuse. Non seulement, il les considère
comme des “ouvriers de l'ordre”, c'est-à-dire des animateurs d'une équipe de huit à dix garçons, mais
surtout comme les “gardiens de la pureté des âmes”.
Plus que les autres, ils sont responsables du patrimoine de l'Ecole. Et, plus que des directeurs de
conscience, ils doivent être des “exemples”, leur
devoir n'étant pas de former les autres, mais de les
aider à se former eux-mêmes : “Montrez à vos camarades qui ils sont”. André Charlier assigne aux capitaines une tâche exigeante. Dans la lettre du 10 janvier 1958, considérant comme essentiels la formation de l’esprit sous toutes ses formes et l’apprentissage de la vie intérieure, il s’adresse à eux en ces
termes : “Ne laissez pas vos camarades nous abuser
en s'abusant eux-mêmes. Mettez-les en face de leur
personnage et montrez leur que nous ne sommes pas
dupes. Mais vous-mêmes ayez le courage d'être honnêtes, car il ne s'agit pas d'autre chose que d'honnêteté. L'art de la démission revêt des formes subtiles
que vous pratiquez assez bien, en jouant de cette
arme aux usages multiples qu'est l'équivoque : la fête
de Noël que nous venons de célébrer, où nous voyons
le Verbe de Dieu se soumettre par amour à toutes les
servitudes de la condition humaine et à tous les
sacrifices, donne lieu à l'équivoque la plus effroyable.
Le chant des anges à Bethléem, tronqué de sa pre-
mière partie : “Gloire à Dieu dans les cieux” devient
une sorte de panneau-réclame, de slogan publicitaire de la société moderne. On répète “Paix sur la
terre aux hommes de bonne volonté”, à grand renfort
d'arbres de Noël, de bougies roses et de disques de
jazz, comme si la vertu incantatoire de ces mots
allait transformer notre misérable séjour terrestre
en un paradis à la mesure de la médiocrité d'âmes
sans désir. Mais nous aurons beau faire, Dieu ne
nous laissera pas en paix. Celle qu'Il nous réserve, à
laquelle n'auront point part les lâches et les peureux,
se conquiert à la pointe de l'épée spirituelle, dans la
lumière de la Vérité 2”. Un pédagogue à la recherche
de la vérité, tel était Charlier.
Selon Pierre Dupuy, professeur à Clères, la plupart
des élèves ont vécu l’éducation donnée par André
Charlier comme un apprentissage de la liberté et de la
responsabilité. Il tient, en outre, à préciser qu’il régnait
à Clères un climat de bienveillance et de bonhomie :
“Il ne faut pas croire que l’on vivait dans un univers
austère. La fête, si j’ose dire, était présente quotidiennement, notamment grâce au théâtre et à la musique.
En effet, André Charlier excellait dans la pratique du
théâtre qui a d’ailleurs connu un grand développement
avec la collaboration d’Albert Gérard qui a réalisé des
décors de grande qualité. La musique était également
un de ses points forts ; il donnait des appels musicaux
en jouant au piano, au clavecin ou à d’autres instruments. Bref, il régnait un climat équilibré qui n’était pas
incompatible avec le travail proprement intellectuel et
l’atmosphère de vocation à la spiritualité”.
Albert Gérard (Verneuil 1928-1940), qui a aussi enseigné à Clères, abonde dans le même sens : “Dans le sens
de cette continuité poursuivie depuis Verneuil, nous ne
devons pas oublier non plus son activité artistique qui
s’exprimait dans ses lectures, la musique et le théâtre,
“André Charlier était doué pour
le théâtre et la musique”.
Au dos du document tenu par A. Charlier
on peut lire le texte manuscrit suivant:
“Société Nationale
des Transports Intemporels.
La SNTI informe ses clients qu’elle décline
toutes responsabilités
en cas de désobéissance
aux recommandations prescrites.
NON RECOMMANDÉ AUX CARDIAQUES.”
toutes choses qui occupaient dans le système éducatif
une place égale au cursus scolaire proprement dit”.
Pierre Lissac (Clères 1954-1961) en témoigne : “On
s’amusait beaucoup à Clères. A la différence de Maslacq
où il existait une bande de clowns confirmés, les élèves
avaient carte blanche, au moins une fois par semaine,
pour exprimer en des productions dont ils étaient à la
fois auteurs et interprètes, leurs goûts du comique et du
déguisement, sans préjudice des représentations théâtrales traditionnelles qui étaient nombreuses. Ceci se
passait lors des appels sur le mode le plus loufoque
possible, un peu à la manière du style ‘ Cabaret ’ ; et les
professeurs et le ‘patron’ n’était pas économisés dans
ces sortes de revues. J’ai eu l’honneur de faire partie,
avec mon frère François, de ces ‘ rigolos ’ ”.
Enfin, Pierre Dupuy ajoute que la continuité entre
Maslacq et Clères était représentée par la parution
des Cahiers de Maslacq ainsi que de la revue
Questions dont le rôle était de faire valoir les préoccupations éducatives d’André Charlier sur l’avenir de la
jeunesse.
Il mourut en 1971, neuf ans après avoir passé le
flambeau à Henri-Thierry Deschamps qui assura la
direction des Roches de Clères jusqu'à leur fermeture définitive en 1972.
Comment les Roches de Clères ont-elles traversé
ces dix dernières années ? Dans quelle mesure ontelles été influencées par les changements économiques, sociaux et culturels survenus dans les
années 60 et au début des années 70 ? Quelle explication donner à leur fermeture ?
Dans le rapport moral à l'assemblée générale des
actionnaires du 16 décembre 1966, H.T. Deschamps
dresse le bilan de l'année en commençant par mentionner les réalisations les plus récentes qui datent
de moins de cinq ans : “la construction d'un atelier de
ferronnerie et d'un appentis-laboratoire de sciences
physiques ; l'achat et l'aménagement d'un vaste gymnase destiné aux sports en salle et aux agrès ; la
réfection générale des routes et des chemins, et en
particulier de la grande allée d'honneur ; le doublement de surface et le début de modernisation de la
cuisine ; un tennis en dur, utilisable en toutes saisons ; quatre nouveaux garages et abris pour voitures
et bicyclettes en différents endroits du parc ; diverses
améliorations de chauffage et de circulation d'eau
dans tous les bâtiments ; enfin, pour couronner ces
travaux réalisés par nos propres ressources et sans
commune mesure avec le reste, la reconstruction tant
attendue de la partie détruite des Pommiers, reconstruction achevée aux deux tiers...”. La transition avec
André Charlier est donc bien assurée sur le plan
matériel. H.T. Deschamps précise que “la construction supplémentaire a permis l'aménagement de six
dortoirs modernes pouvant contenir, selon l'emplacement, de cinq à huit garçons, au lieu de quatre
anciens de la même capacité. Elle a permis en outre
de donner à cette maison les conditions indispensables à une vie autonome, conditions qu'elle n'avait
jamais connues depuis la guerre : un salon de réunion
et d'accueil, une salle de détente avec bibliothèque.
Un maître de maison a enfin pu être installé décemment, avec sa famille, dans le nouveau bâtiment. Les
Pommiers ont maintenant, sous l'impulsion de M. et
Mme Ploix et du corps des capitaines, des activités
particulières et une atmosphère de maison qui sont
indispensables à l'application de notre méthode”.
Cette méthode est celle d'une information et d'une
éducation complète à laquelle l'école “entend convier
ses élèves, dans le cadre serein qui est le sien.
Diverses causeries et conférences y ont contribué
sur les sujets d'actualité les plus divers, allant de la
valeur sportive et morale de la voile aux problèmes de
47
Comme à Verneuil, la nature est
toujours présente.
48
l'industrie pétrolière ou à la situation du Vietnam du
Sud. Comme de coutume les pauvres et les malheureux n'ont pas été oubliés. Dans cette perspective un
de nos jeunes anciens est venu relater son stage de
vacances aux asiles hospitaliers John Bost ; un
contingent d'élèves a aidé à l'organisation d'un
réveillon de quartier des Petits Frères des Pauvres,
monté à Rouen par un autre jeune ancien”. Puis H.T.
Deschamps relate la fête de la Pentecôte au cours de
laquelle “la vie de l'Ecole connaît son couronnement”.
“Celle de 1966 s'est déroulée en présence de familles
très nombreuses. Lors de la réunion sportive traditionnelle de l'après-midi, le hockey s'est trouvé particulièrement à l'honneur. C'était en effet la première
fois que l'Ecole remportait la même année trois
coupes de championnat régional de deuxième série,
les cadets celle du championnat départemental interclubs, et la nouvelle équipe de minimes celle du
championnat scolaire d'académie. Nos élèves avaient
d'ailleurs eu l'occasion de manifester leur “forme”
physique, notamment à Verneuil, contre l'Ecole
Saint-Martin de Pontoise. Outre les performances
sportives, l'Ecole a eu le privilège d'accueillir, pour
un concert de nuit dans le cadre harmonieux de la
piscine, l'excellent Orchestre de Chambre de Rouen.
Ceux qui ont pu y assister se rappelleront longtemps
cette soirée très poétique, montée avec le concours
de plusieurs ateliers de l'Ecole”.
L'excellence est l'une des principales qualités
qu'exigeait H.T. Deschamps. Sans doute parce que
lui-même était un ancien universitaire : ce professeur d'histoire et de géographie avait enseigné à
l’université de Louvain aprés avoir soutenu une
thèse de doctorat sur la Monarchie de Juillet. De
surcroît, il connaissait bien les principes de l'éducation rocheuse, ayant été lui-même élève au Collège
de Normandie de 1934 à 1937. Il était ainsi un
homme exigeant, attaché “à la puissance créatrice de
l'individu et à la valeur fondamentale de la liberté 3 ”.
Des anciens élèves ont gardé d'H.T. Deschamps le
souvenir d'un homme rigide et intègre, voire autoritaire. C'est en particulier l'opinion de Christian
d'Andlau, élève fidèle à Clères de 1965 à 1972, qui
quitta l'Ecole, à l'issue d'un conflit avec le directeur,
trois mois avant le baccalauréat qu'il prépara en candidat libre 4. Quelle était la cause de ce conflit ? H.T.
Deschamps avait appris à la fin du deuxième trimestre
que Christian d'Andlau se cachait dans le grenier... au
lieu d'assister à la messe ! Celui-ci n'avait jamais
contesté l'autorité ni des capitaines ni des professeurs
ou du directeur, mais il n'admettait pas que la messe
fût obligatoire.
Cette anecdote, apparemment anodine, est loin
d'être insignifiante. En fait, elle est révélatrice de profonds changements. Quels sont-ils ?
La meilleure façon d'évaluer ces changements est
de lire les articles rédigés par les élèves eux-mêmes
dans la revue Le Phoque. D'une part, ceux-ci nous renseignent sur la vie de l'Ecole, ce sont “les potins du
potache”, et, d'autre part, ils donnent des commentaires sur l'actualité politique, sociale et culturelle en
France et dans les pays étrangers. Ces articles témoignent ainsi du regard que ces élèves, isolés dans une
école au coeur du pays de Caux, portaient sur le
monde extérieur. Ce sont des articles d'autant plus
intéressants qu'ils n'étaient pas censurés par le directeur. En effet, H.T. Deschamps, aussi autoritaire fût-il,
avait la libéralité de laisser publier les articles tels
que les élèves les avaient écrits 5. Trois numéros parus
durant l'année 1970 (mars, juin, novembre) sont particulièrement instructifs. A leur lecture, on s'aperçoit que
les Rocheux de Clères sont non pas des élèves modèles,
mais des adolescents soucieux d'exprimer leurs idées
sur le monde qui les entoure, leurs incompréhensions et
Le dortoir Brindel à Clères vers 1957.
leur mal-être. Comme les jeunes de leur âge, les
Rocheux de Clères ont été affectés par la rupture fondamentale de l'année 1968.
Ainsi, l'élève J.F. Mireur, auteur d'un article sur le
problème de la jeunesse vu par un jeune, s'interroge
sur le desarroi des adolescents qui cherchent à
“s'évader par tous les moyens inimaginables et invraisemblables qui sont à notre portée : drogue, alcool,
politique et parfois même la mort”. Il reproche alors
aux parents leur mauvaise foi : “Les causes de ces
problèmes font que finalement nous découvrons des
contradictions trop marquées entre les idées de nos
parents et les nôtres. En effet, on nous ingurgite de
beaux et grands mots tels “assumer son destin, être
responsable, le devoir de l'homme, la valeur morale,
participer, la foi dans la religion, etc.”. Mais ce que
nous voulons, c'est des moyens vrais et stables qui
puissent faciliter l'ascension vers notre poste de
demain et d'homme. Si j'avais à juger notre société,
je l'accuserais de culpabilité pour tous les moyens
actuels d'information qu'elle nous offre : télévision,
radio, publicité, roman, etc. qui ne savent la plupart
du temps montrer que le côté opposé de la réalité.
Nous éprouvons le besoin d'une nourriture pour nous
éclairer, nous soutenir, car le chemin de la foi est long
et dangereux. La question que je me pose souvent est
celle de savoir si cette religion est, ou sera toujours,
capable de nous procurer cette “substantifique moelle”,
car il est facile de remarquer que, de plus en plus,
nous avons tendance à créer de nouveaux dieux ;
pour certains, ce sera les Beattles, pour d'autres Che
Guevara. Je terminerai en disant que nos parents
nous rejettent souvent que le problème ou le drame
des adolescents est grave, j'ajouterai qu'il faut
constater que celui des adultes l'est aussi ! Chose
bien facile à démontrer lorsqu'on les découvre le
dimanche matin dans une église glacée, en compagnie, la plupart des fois, de chaises vides ou de gens
passifs !”.
Les Rocheux de Clères seraient-ils contestataires
ou conservateurs ? A l'instar de Thierry Delatre, ils
sont les deux à la fois. En effet, à l'occasion du
concours d'éloquence organisé à l'Ecole des Roches
de Verneuil, il clame “des idées d'avant garde avec
une assurance étonnante, tapant sur la table, prenant le public à partie...”. Ce talent lui valut l'honneur d'être le seul élève de toute l'histoire des
Roches de Clères à remporter, ce 18 avril 1970, la
célèbre coupe d'éloquence fondée par le comte Jean
de Beaumont. Ses idées sont originales dans la
mesure où leur auteur conteste tout à la fois la société, les jeunes, les parents, relevant leurs faiblesses
et leurs erreurs, et termine son raisonnement en
refusant “d'être un jeune”, mais en refusant “bien
plus encore d'être parmi les anciens”. Faisant allusion aux grèves et aux émeutes de mai 1968, il
démontre que “si la jeunesse était seule à contester,
cela ne serait peut-être pas grave, mais nos parents
ne semblent pas s'accorder eux-mêmes. Chez eux
aussi la grève est devenue un fait divers, on supprime la lumière à tous ses petits camarades, on fait
des barrages avec de gros tracteurs sur les départementales, et on est de grands garçons. Ce climat
entretenu par nos aînés ne semble pas rasséréner
les jeunes, loin de là. Il les met dans un état d'instabilité qui les trouble, les perturbe, les désoriente et
ces contestations qui pourraient être constructives
sont destructrices. Elles se transforment en pugilats,
bagarres de rues ; c'est à celui qui brisera le plus.
Les meubles des universités volent en éclats et
retombent parmi les débris de carreau (...) Mais, les
professeurs, les parents le gouvernement, les contribuables, que font-ils ? Ils possèdent force et autorité,
peut-être devraient-ils en faire preuve de temps à
autre... Non, ils sont là et regardent ; certains compatissent, d'autres encore s'extasient. Certains
néanmoins protestent, mais bien timidement de peur
d'effaroucher ou de contrarier ces braves petits...”. A
l'issue de cet extrait, l'on comprend pourquoi ce discours lui valut la réputation d'un “petit Démosthène
en colère (sans caillou dans la bouche)”.
Des Rocheux attentifs aux faits de société, mais
aussi attachés à la vie de leur Ecole.
49
En 1956-1957, un match de hockey Clères/Verneuil.
Une pièce de théatre à Clères.
Salle de classe.
Ils se réjouissent du retour de leur professeur Emile
Guérin, se moquent gentiment de la “R16” de monsieur Medelec, se glorifient d'avoir réussi à introduire, de nuit, une vache dans une des classes. Sans
rancune, les victimes de la chasse au Dahut, racontent leur marathon nocturne dans les bois de Clères.
Enfin, certains règlent leurs comptes avec ces “animaux curieux” que sont les capitaines. Cette étude
de caractères mérite d'être largement citée, car son
auteur fait preuve d'un humour remarquablement
acerbe:
“Le capitaine est une chose susceptible. Ce n'est que
lorsqu’il est froissé, que l'on a attenté à son autorité,
ou d'humeur méchante, qu'il distribue allègrement
“le(s) tour(s) de piste”. Etant moi-même directement
intéressé, je me suis vu dans l'obligation d'étudier de
plus près ces choses étranges mais non moins captivantes. D'une étude approfondie, j'ai distingué plusieurs variétés de ces oiseaux-là. Tout d'abord, le
capitaine obsédé par son examen ne supporte pas le
moindre bruit : humeur méchante, n'apprécie que ses
propres plaisanteries, au demeurant fort mauvaises.
Son leitmotiv “J'ai un bac à passer, môa !!!”. Se
reconnaît au fait qu'il traîne la savate, et se promène
l'air toujours soucieux, avec son apologie des mathématiques, coincée sous le bras... particulièrement
généreux dans la distribution du “tour de piste”.
Ensuite, l'on distingue le capitaine écrasé par les responsabilités : a tendance à dramatiser, vit sur les
nerfs, et sur l'horaire ; fait beaucoup de bruit, et de
ce fait a des cordes vocales hyper développées ; parfois énervant, mais le plus souvent lui-même dépassé
par les événements. S'apprivoise difficilement. La
catégorie la plus dangereuse est le capitaine fourbe,
fureteur, vivant jour et nuit à l'affût en quête d'une
proie s'écartant quelque peu du règlement, qu'il
connaît d'ailleurs par cœur. Egalement très répandu,
mais plus par esprit sportif, que par sens moral.
Enfin, le capitaine juste, impartial, conscient de son
autorité, possédant un sens de la justice approfondie,
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sympathique, idolâtré de ses élèves (je ne saurai que
trop me proposer) hélas actuellement introuvable
malgré les nombreuses recherches”.
De l'humour, les Rocheux en avaient à revendre,
sans doute parce qu'ils avaient aussi besoin de se
rassurer. Ainsi, la revue Le Phoque leur offrit le
moyen de s'exprimer, entre eux, avec les professeurs
et avec les Anciens. En conclusion d'un éditorial
annonçant les préparatifs de la Fête des Anciens,
Patrick Laubie écrit : “Dans cet univers en mouvement, comment se trouver, “s'installer”, et pour
beaucoup d'hommes, comment demeurer. Que votre
présence parmi nous, Anciens, nous fasse mesurer
combien l'objectif du Bachot est rassurant dans
l'immédiat” .
Bon nombre de ceux passés à Mont-Cauvaire doivent en conserver un souvenir ému et nostalgique, le
souvenir d'une époque révolue.
Pour des raisons financières, les Roches de
Clères fermèrent leurs portes en 1972. Le domaine
fut alors racheté par le Conseil général du département pour y installer un institut médico-éducatif qui
ouvrit en septembre 1974. Cependant, les liens ne
furent pas complètement rompus puisque un Ancien
est devenu propriétaire de la chapelle. Cette acquisition témoigne d'un attachement spirituel, mais,
après vingt années, le temps et les intempéries ont
provoqué de bien tristes dégâts. Aujourd'hui, la charpente s'effondre, les murs s'écroulent. A défaut
d’être immobilier, le patrimoine de l'Ecole reste spirituel grâce aux souvenirs de ses anciens élèves.
■ Nathalie Duval
1 Nathalie Duval, “Le Collège de Normandie, un collège ‘à l’anglaise’
dans la campagne normande (1902-1972)”, Etudes normandes, n°3,
1992, pp. 39-50.
2 André Charlier, Lettres aux capitaines, 1955.
3 H.T. Deschamps, Rapport moral à l'assemblée générale des actionnaires du 16 décembre 1966.
4 Interview de Chistian d'Andlau, le 03/03/1997.
5 Christian d'Andlau, ibidem.
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52
1970-1980 : les Roches évoluent
avec Félix Paillet
“...cette école devenue historique
et dont vous avez
la responsabilité”
Les années 1970-1980 ont connu une importante adaptation de la pédagogie, d'une part à la suite
des événements de 1968 et, d'autre part, sous l'influence de l'évolution sociologique en Europe ; chômage et difficultés économiques ont secoué certaines
traditions pourtant bien ancrées en France et particulièrement aux Roches ; certaines évidences
actuelles restaient incompréhensibles ou inimaginables, il y a trente ans.
Mon intervention relatera donc les options de ces
années et sera plutôt faite de questions que de
réponses péremptoires. A vous, rocheux et rocheuses
d'aujourd'hui, de chercher les meilleures solutions
actuelles.
OUVERTURES
Félix Paillet (à gauche)
visite l’exposition de TP,
lors de la fête de l’Ecole en juin 1971,
en compagnie de Yves Hersent (à droite).
Au centre Pierre Lyautey, neveu du Maréchal
et ancien élève des Roches.
Vie de famille ?
A cette époque, les parents, dans leur ensemble,
ont demandé que soit revu le principe du trimestre
entier passé sur place dans les maisons des Roches :
les chefs de maison également ont demandé avec
insistance une évolution de leur statut ainsi que de
celui de leurs épouses. D'épiques discussions pédagogiques ont eu lieu durant les années 70-75 et ont
abouti, avant même que ne le fasse l'Education nationale, à une division des trimestres en deux parties
égales. Les élèves rocheux retrouvaient ainsi leurs
parents toutes les six semaines d'abord, toutes les
trois semaines ensuite.
Un changement important de mentalité et de
pédagogie s'en est suivi : relations avec les parents
accrues, mais réduction de l'influence directe des
chefs de maison.
Jeunes filles aux Roches ?
Les Roches sont une sorte d'île anglo-normande
où l'éducation séparée garçons-filles paraissait évidente. L'Angleterre a commencé la mixité à cette
époque, les Roches aussi, tout en maintenant ces
demoiselles de l'autre côté du “rideau de fer”. Les
rocheux appelaient ainsi le chemin de fer divisant
la propriété et spécialement l'internat ; Guiche,
Fougères et Moulin, Pavillon Bessan et Iton, pour les
filles, d'un côté de la voie ferrée, et tous les garçons
de l'autre. Sauf pour les classes et les invitations officielles, le chemin de fer était théoriquement infranchissable. La mixité s'est avérée très positive au bâtiment
des classes : les filles plus studieuses entraînaient les
garçons plus désinvoltes ; et même dans l'éducation
générale aux Roches, le positif de la mixité a nettement
dominé les “distractions”, au sens étymologique du
terme.
40% d'étrangers aux Roches ?
De tout temps l'Ecole des Roches a été internationale. Vers 1973, pourtant, le nombre d'élèves
étrangers a atteint près de 40% des effectifs et plus
de quarante nationalités se sont trouvées représentées aux Roches. C'était un choix important autant
motivé par l'apprentissage des langues que par souci
d'aider des familles venant de pays en difficultés. On
a pu suivre ainsi aux Roches les problèmes du
monde entier en regardant les nationalités présentes : Liban, Iran, Argentine, Zaïre, Venezuela,
toute l'Asie du sud-est, l'Afrique noire et les pays
musulmans. L'Ecole a pu prouver qu'il est possible
d'éduquer ensemble des enfants d'autant de nationalités sans engendrer de conflit ; bien au contraire,
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des amitiés très solides sont nées, parfois même
entre enfants de chefs d'état en guerre. Toutes les
factions libanaises du moment vivaient ainsi
ensemble aux Roches et, quand les parents rendaient
visite aux enfants, tacitement tous reconnaissaient
l'indépendance politique et la non-intervention des
Roches : no man's land !
Œcuménisme ?
Une autre ouverture au monde s'est très développée dans les années 75-85 : l'œcuménisme.
L'arrivée aux Roches de ces nombreux étrangers a
remis un peu en question nos “chapelles” catholique
et protestante. La tradition chrétienne des Roches
n'était pas à discuter mais comment garder et développer cette connaissance et reconnaissance de Dieu
aux Roches alors que la plupart des jeunes Français
s'en désintéressaient chaque année davantage et que
les élèves étrangers voyaient tout autrement
l'expression de leurs croyances ?
Evelyne Paillet
(épouse de Felix Paillet)
professeur de mathématiques
de 1970 à 1987.
Un aumônier particulièrement apprécié des
jeunes rocheux, le Père di Falco, est arrivé à intéresser la plupart des élèves à l'existence d'un Dieu
très proche de toutes les mentalités. Même si l'ouverture d'une synagogue, d'une mosquée, d'un
temple œcuménique a pu paraître prématurée, la
possibilité de pratiquer tous les cultes a été favorisée. Et je pense que tous ont profité des similitudes
qui les unissaient et ont facilement négligé les divergences qui les divisaient. N'a-t-on pas vu dans plusieurs maisons des Roches des élèves chrétiens
accompagner les musulmans dans leur ramadan et
tous fêter ensemble un garçon juif à l'occasion de sa
Bar Mitsvah ?
Ouverture sociale ?
Il faut évidemment dire un mot de l'ouverture
sociale de l'Ecole des Roches : loin de détourner les
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familles traditionnelle des Roches, l'admission de
boursiers (d'état, de sociétés internationales, des
Roches elles-mêmes) a remis un peu en cause le style
plutôt “vieille France” que certains chefs de maison
risquaient de vouloir maintenir à tout prix. Un choix
important a dû se faire vers 1975 entre “vie de château” et “vie de famille”. Self-service ou “petit personnel” nombreux dans les maisons ; entre 1970 et
1980, le personnel de l'Ecole est passé de 159 personnes à 98 ; et cela sans diminuer le nombre de
professeurs ni celui des professionnels se consacrant à l'entretien et aux nouvelles constructions des
Roches. Il est évident que la période des “semi-bénévoles” était dépassée ; et au contraire il était grand
temps de prévoir une retraite légale pour les très
aimables demoiselles. Tous les rocheux gardent d'excellents souvenirs de Suzon (Mlle Vannier), Tante
Bob (Mlle Boblet), Tante Mathilde (Mlle Torchet) et
tant d'autres qui les ont précédées, mais qui ne jouissaient pas de la sécurité sociale car rétribuées surtout en nature ; les Roches étaient leur couvent (leur
château ?) et prévoyaient tout pour elles, même une
certaine indemnité-retraite, hélas très vite dépassée
par l'inflation de ces années 1970 à 1980.
D'où une évolution très importante dans le mode
de vie aux Roches : self-service au restaurant de
l'Ecole, mais aussi prise en charge beaucoup plus
importante par les rocheux de leur vie en maison :
plus de maître d'hôtel, ni de femmes de chambre, ni
de lingères, mais “des enfants à la maison” veillant
eux-mêmes à soigner leur linge et le porter à la buanderie, à entretenir dortoirs et salles d'étude, même à
améliorer et au besoin repeindre les coins défraîchis
de la maison. Si la propreté n'y a pas toujours gagné,
Inauguration du circuit TV Roches
en présence de Léon Zitrone en 1973.
A gauche Jean-Charles Raindre, président AERN de 1972 à 1975.
A droite Etienne Dailly, vice président du Sénat et ancien de l’Ecole.
la pédagogie s'en est trouvée aidée et le sens social
des rocheux approfondi. Le self-service ne s'est pas
limité aux maisons : la construction du C.A.D. (Centre
d'Auto Documentation) a eu lieu à l'occasion du 75ème
anniversaire de l'Ecole ; son but essentiel était le
self-service intellectuel : les élèves s'y entraidaient
pour l'apprentissage des langues, de l'informatique,
des sciences, des religions grâce à toutes les techniques audiovisuelles naissantes qui déjà y avaient
été concentrées.
Constructions nouvelles et
aménagements indispensables.
Félix Paillet (à droite),
en compagnie de Raphaël Marmara,
lors d’une remise d’insignes
aux capitaines des Fougères.
Centre d'Auto Documentation, Laboratoires et Bât.
Il vient d'être question du Centre de
Documentation qui a représenté un investissement
très lourd pour le budget de l'Ecole, mais dont l'intérêt pédagogique était évident. Il en va de même pour
les labos de langues et les labos scientifiques au
bâtiment des classes : plusieurs mises à jour successives
et très coûteuses ont eu lieu en quelques années.
Toute la méthodologie de l'enseignement se trouvait modifiée par cette auto-documentation et cette
approche très différente et personnelle du savoir.
Dans le style “faites-le vous-même”, citons tous les
efforts, pas toujours couronnés des succès espérés,
pour l'entraide entre rocheux au bâtiment des
classes : si les élèves de terminales scientifiques travaillaient facilement entre eux en mathématiques,
les plus jeunes restaient très prudents sur leurs
connaissances et partageaient moins ce qu'ils
avaient acquis... sans doute par peur d'être considérés comme flagorneurs ! Les représentants des pays
jeunes apprenaient avec passion leur langue aux
amateurs, les férus d'informatique ne semblaient pas
gênés d'expliquer leurs trouvailles.
Ateliers.
Il faut citer de suite tous les ateliers d'élèves
créés ou modernisés avec le même principe “faitesle vous-mêmes”:
La télévision intérieure, plus intéressante encore
à produire qu'à regarder ; les labos photos et tous les
reporters en herbe qui ont réalisé des documents
historiques sur les Roches ; l'imprimerie de l'Ecole
qui a publié tous les documents d'information sur
l'Ecole, même la “pub” en couleurs, et re-publié
l'Echo des Roches, tombé en désuétude ; et l'atelier
maquettes d'où sont sortis de fameux avions, voitures et bateaux téléguidés ; l'atelier cinéma qui, en
parallèle avec la télé, a produit plusieurs films primés (Le Grand Meaulne, par exemple, en lien avec le
bâtiment des classes et la littérature) et un film sur
les Roches encore de mode 25 ans après son tournage ; l'atelier théâtre, reconstruit d'ailleurs par les
jeunes comédiens des Roches à côté du restaurant et
où se sont donnés de mémorables spectacles classiques ou très contemporains; l'atelier mécanique
qui a construit des karts avec de vieux lits... et des
moteurs de tondeuses à gazon (la piste de karting
date de cette période) ; l'atelier aéronautique qui,
en liaison avec l'aéroclub de l'Aigle, a permis à de
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nombreux rocheux de passer leur licence de vol (parfois même avant leur permis de conduire !) le fermier
voisin, en échange d'une récolte de foin, à couper luimême avec des élèves, nous ayant réalisé une piste
d'aviation ; sans oublier l'atelier électronique (à la
base de la vocation technique de nombreux rocheux
ingénieurs) ; l'atelier cuisine, l'atelier menuiserie,
l'atelier couture, l'atelier reliure et d'autres encore.
Maisons d'élèves
Fête de l’Ecole 1971. La légende de Pâris,
spectacle théâtre et cinéma.
Très souvent, les anciens ont reproché aux
Roches de mal entretenir les différentes maisons
d'élèves. Et pourtant, dans le budget constructions,
celui de l'aggiornamento des maisons n'était certes
pas le moindre. Que de discussions sur “dortoirs ou
chambres pour deux ou trois rocheux” ? Pour les
garçons de ce temps-là, pas d'hésitation. La vie de
dortoir est essentielle et chaque capitaine tenait à
avoir son dortoir. Pour les filles, et spécialement
celles en classe terminale, l'évolution a été dans le
sens des chambres. Ce qui a nécessité une refonte
totale du Moulin, puis de la Guiche et des Fougères,
enfin du Pavillon Bessan et de l'Iton. Soixante-dix
chambres ont été aménagées dans les différentes
maisons de jeunes filles. Des bibliothèques de maison ont été réaménagées, des salles à manger transformées en salle de séjour et toutes les chaudières
ont dû être remplacées dans les maisons pour maintenir une température “normale”.
Gymnase et terrains de sports
(foot, basket, tennis)
Le gymnase actuel a été bâti vers 1973, pour
élargir les possibilités de l'ancien pavillon de boxe.
Sa conception a suscité de nombreuses discussions
dans les réunions de chefs de maison et de professeurs de sport. Sports en plein air, par tous les
temps ? sports en salle ? Les très anciens rocheux
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“Le restaurant a été créé, puis agrandi...”
Monsieur et Madame Blanc
dans la salle à manger Vallon du restaurant central,1970.
préféraient le sport en plein air et ont lutté contre la
création du gymnase (évident aujourd'hui). Quatre
nouveaux terrains de tennis ont été construits entre
1978 et 1984 et, depuis 1985, un tennis couvert
jouxte la piscine. De nouveaux terrains de foot ont
été organisés dans l'Ecole, derrière le gymnase, à la
place du terrain des Champs devenu dangereux à
atteindre par la grand-route devenue très passante.
Restaurant et Routes
Le restaurant a été créé, puis agrandi et prévu
pour les 450 rocheux présents aux Roches vers
1980. Après un incendie malheureux, une toute nouvelle cuisine centrale a pu être reconstruite et
rééquipée.
Les routes ont été macadamisées en plusieurs
tranches ; les premières de 1972 méritaient déjà une
reprise du revêtement dès 1987.
Contribution des parents
Dans les nouveautés, peut-être faut-il souligner la
diminution de plus de 30 %, en francs constants, des
frais de scolarité aux Roches, entre 1970 et 1985. Ce
n'est qu'à ce prix que les élèves ont pu atteindre le
chiffre record de 450.
Démonstration de karting
des TP de mécanique
à la fête de l’Ecole
en 1980.
Pour que leur enfant soit admis aux Roches, il
était demandé pourtant aux parents d'acquérir des
actions des Roches pour une valeur proche de la scolarité d'un trimestre environ. Ces actions pouvaient
être revendues au départ de l'élève. Ceci a permis de
régulières augmentations de capital et ainsi de couvrir les importants frais de constructions ; de plus, il
s'agissait d'une garantie de paiement pour les
familles étrangères. Beaucoup de familles ont gardé
leurs actions par sympathie pour l'Ecole et le
nombre important d'actionnaires trouve là une de
ses sources.
Un changement d'optique au conseil de l'Ecole a
ensuite réaugmenté ces contributions des parents et
peut-être accentué paradoxalement les difficultés
financières des années suivantes. Un choix était possible, là aussi. Peut-être a-t-on vu trop tard que ce
n'était pas nécessairement le bon ?
Un choix, par ailleurs, fut excellent : celui de
reprendre la gestion puis la propriété du Collège de
la Tournelle à Septeuil. La direction sur place ne
désirait plus dépendre de Saint-Martin de Pontoise.
Pour une somme dérisoire, les Roches ont eu ainsi
pendant des années une pépinière de jeunes élèves
aux Petites Roches qui faisaient renaître l'enseignement primaire qui jadis existait aux Roches à la
Guichardière.
Une vingtaine d'années ni glorieuses ni futiles,
mais d'évolution importante pédagogique et matérielle dont des centaines de rocheux et rocheuses ont
profité pour grandir et s'armer pour la vie.
Pour ma famille et pour moi-même, nous reste
le souvenir d'années très heureuses aux Roches :
cela malgré les occupations et préoccupations
constantes, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 ; soucis des élèves au caractère en général plutôt trempé,
soucis pour les différents personnels, tous trop chargés ; soucis financiers : chaque matin en se levant la
direction doit trouver le paiement d'une centaine de
salaires, un chiffre exorbitant pour le nombre de
familles d'élèves. Soucis administratifs aussi avec
une académie voyant d'un assez mauvais œil la liberté pourtant relative des Roches. Souci pédagogique
surtout pour maintenir le niveau de l'Ecole et le
développer, souci pédagogique aussi de veiller à
l'unité de vue chez les chefs de maison et enseignants, souci d'un président de PME dont le conseil
est formé d'excellents bénévoles débordant tous de
bonnes idées, mais laissant à la direction le soin de
réaliser des objectifs parfois contradictoires.
Pardon encore pour les erreurs, merci pour
tous les encouragements reçus ! Mais, en définitive, ce n'est pas le passé qui vous intéresse et me
préoccupe actuellement mais ce que vous ferez des
Roches, cette Ecole devenue historique et dont
vous avez la responsabilité. Les Roches seront ce
que vous en ferez !
■ Félix PAILLET
(Directeur de l'Ecole des Roches de 1971 à 1987)
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Les filles aux Roches
La mixité est entrée aux Roches officiellement à la rentrée de septembre 1970. L’année précédente, l’Ecole avait déjà commencé à
accueillir des filles à la demande de quelques parents désireux de placer
dans une seule et même école leurs enfants, frères et sœurs. Cette
demande était concommitante aux difficultés financières que traversait
alors l’Ecole et se situait dans le contexte d’après-mai 68 et d’une ouverture généralisée à la mixité dans de nombreux établissements scolaires.
L’arrivée des filles a été vécue par beaucoup comme un véritable bouleversement même si la gent féminine avait été présente dès les premières
années de l’Ecole avec des femmes-professeurs et des filles d’enseignants qui pouvaient suivre gratuitement les cours dans les mêmes
classes que leurs camarades masculins. Malgré les protestations de certains, les effectifs féminins ont crû tant et si bien qu’en 1973 l’Ecole des
Roches accueillait, dans trois maisons aménagées à cet effet, 71 filles
sur un total de 343 élèves. Les années suivantes, leur nombre n’a cessé
d’augmenter sans jamais toutefois dépasser celui des garçons. Des
Rocheuses font aujourd’hui partie de l’Association des Anciens élèves.
L’une d’elles nous fait part de ses souvenirs :
“J'ai découvert tout d'abord l'Ecole lors d'un stage de vacances d'été.
Ce n'était pas un stage de renforcement scolaire ou linguistique comme
il en existe aujourd'hui, mais un stage sport-vacances d'équitation. Etant
fille unique, l'Ecole était pour moi une excellente expérience de vie en
communauté que j'avais très envie de connaître indépendamment du
plaisir de pouvoir concilier équitation et études. Ma maison était celle
des Fougères où 60 filles de tous âges vivaient sous un même toit, ce qui
n'était pas toujours facile. Nous étions chaperonnées par notre chef de
maison, à l'époque Monsieur Marmara.
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les garçons et vice versa, les batailles de polochons... Les anecdotes sont
nombreuses. Un jour, les garçons d'une maison avaient, dans le courant
de la nuit, introduit la vache d'un agriculteur voisin dans le bâtiment
des classes. A la plus grande stupéfaction de tous, ils avaient fait monter la pauvre bête dans le couloir du premier étage qui était jalonné de
bouses de vache. Quel étonnement et quelle panique générale à la première heure des cours ce matin là ! Une autre fois, un groupe d'élèves
avait rassemblé dans la nuit toutes les chaises de classe sur le toit des
bâtiments. Evidemment, nous n'avons pas eu cours le lendemain matin.
Il y a eu aussi la fois où, en plein hiver, quelques garçons, pour faire
une blague aux filles, se sont en pleine nuit glissés aux Fougères dans
la pièce réservée aux casiers des chaussures pour s'en emparer. Au petit
matin, il ne restait plus une seule paire de chaussures, toutes les autres
s'étaient volatilisées. Il a fallu alors se rendre en classe en petits chaussons ! Et, grande surprise, toutes les chaussures des Fougères nous
attendaient, parfaitement alignées, sur les marches des bâtiments.
De ce passage éclair aux Roches, je garde quelques amies et des
contacts grâce à l'association des anciens à Paris qui m'a permis de les
retrouver. Il arrive en effet que les contraintes de la vie nous amènent
à prendre des directions différentes et, avec le temps, s'installe la distance. J'ai également fait connaissance avec d'autres anciens de générations différentes qui se sont croisées. Et ce, non seulement pendant
mais aussi avant et après ma scolarité aux Roches. Ayant fait toute ma
scolarité dans l'enseignement public, à l'exception des deux dernières
années dans le privé, si j'avais pu connaître l'Ecole des Roches plus tôt,
j'y aurais volontiers passé trois à quatre années supplémentaires même
si, sur le moment, ces années m'avaient semblé longues et ennuyeuses !
Une foule de visages défilent dans ma mémoire, en particulier ceux
de mes professeurs Philippe Cognacq (économie), Jean-Pierre Maupas
(philosophie), Madame Pinzaize (gymnastique), Henri Ruault (anglais),
que l'on appelaient “Jumbo”, Madame Cacheux (histoire-géographie),
Maître Christian Potier (équitation), Yves Hersent (en dessin).
Bien sûr, les études sont importantes mais profiter de l'infrastructure de l'Ecole et des moyens qui nous sont offerts, ce n’était pas négligeable non plus pour l'équilibre”.
Inoubliables sont les bonnes parties de tarot avec Monsieur Marmara,
les disputes entre filles, les réconciliations, les descentes de filles chez
■ Florence BROUSSAL
(Fougères 1981-1982)
L’Ecole des Roches change de millénaire
Par le Comité de l’AERN, Association des Anciens Elèves de l’Ecole des Roches et de Normandie.
“...Un pari insensé ?
Un pari gagné !”
En septembre 1990 a lieu la première rentrée scolaire d’une nouvelle ère.
Les nouveaux animateurs de l’Ecole des Roches,
Madame et Monsieur Kaminsky, s’engagent à la conduire jusqu’au millénaire suivant. Un pari insensé ? Un pari
gagné !
L’Ecole des Roches est aujourd’hui une Centenaire
qui se porte comme un charme.
Une école différente
Dans l'éditorial de la nouvelle brochure publiée à
l’occasion du passage de l’Ecole sous contrat d’association avec l’Etat, Claude Marc Kaminsky, en tant que
Président de l’Ecole des Roches, annonce son intention
de respecter les spécificités du projet éducatif de cet
établissement qu’il sait unique dans le paysage scolaire
français. Revendiquant qu'“Ici l’avenir a une histoire”, il
se place sous la figure tutélaire du sociologue-éducateur
Edmond Demolins, fondateur de l’Ecole des Roches en
1899 sur le modèle des écoles britanniques. Il est
convaincu que, “Révolutionnaire à son époque, son projet pédagogique demeure, un siècle plus tard, d’une
étonnante modernité”.
Il énonce alors les axes de cette pédagogie pour
laquelle il se passionne : le tiers temps pédagogique qui
“crée une dynamique nouvelle où les études, les sports,
les activités manuelles (travaux pratiques à l’époque) se
conjuguent pour un plein épanouissement de l’adolescent”. Le credo traditionnel des Roches est repris :
“l’Ecole favorise l’équilibre harmonieux entre des études
solides, des activités physiques nombreuses, une créativité permanente et la formation du caractère”.
Au - delà de l'enseignement, une éducation de
“Citoyen du Monde”.
Car c’est bien la formation du caractère et l’excellence de l’éducation qui justifient le choix par les
parents d’inscrire leur enfant dans un établissement
qui ne ressemble en rien à un internat classique. La
vie est organisée en Maison pour concilier le maintien
d’une ambiance familiale et l’apprentissage de l’autonomie et de la responsabilité.
Chaque maison est confiée à un couple : le chef de
maison et la maîtresse de maison, eux-mêmes épaulés
par les élèves les plus responsables : les capitaines.
Les piliers sur lesquels repose toute la spécificité
rocheuse sont donc conservés. Ils contribueront à
atteindre l’objectif que la nouvelle direction propose
aux parents auxquels elle s’adresse : “préparer en
toute sécurité leurs enfants aux défis de l’avenir et de
la mondialisation, en s’appuyant sur les principes qui
constituent notre héritage, avec des moyens réactualisés, modernes et dynamiques”. Le mot de la fin
affiche les ambitions de cette nouvelle Ecole des Roches :
“La nouvelle direction et l’équipe pédagogique, animée
par M. Daniel Venturini, mettent tout en œuvre pour
promouvoir : mieux qu’un enseignement… une éducation, une culture internationale !”
Le rayonnement international
Durant la dernière décennie du XXe siècle et dans
la perspective de la célébration de son centenaire, le
campus de 60 hectares sur lequel s'étend l’Ecole des
Roches a été sauvegardé en tant qu'infrastructure
intellectuelle, culturelle et sportive capable de générer une synergie entre adultes et enfants, tout en
ouvrant ses fenêtres sur le monde. Toujours situé au
cœur de la campagne normande, il s’est inscrit dans
une dynamique qui a dépassé nos frontières hexagonales. L’enseignement des langues en est devenu le
moteur, contribuant à l’alimenter en forces vives
venues des horizons les plus lointains.
C’est ainsi que, depuis 1990, le nombre des élèves,
garçons et filles, est en croissance régulière et s’enrichit
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des nationalités les plus diverses. Il a augmenté de
180 %, passant de 110 à 302 en 1999 tandis que les
étrangers représentent environ 40 % des effectifs.
L’Ecole a pu se réjouir en 1998 d’accueillir, pour la
première fois dans un internat français, une dizaine
d’élèves chinois. Certes, après la crise économique
des années 1997 et 1998, les sources en Corée se sont
quelque peu taries mais les élèves coréens déjà inscrits sont restés. De même, après la dévaluation du
franc CFA, les élèves en provenance d’Afrique se sont
faits plus rares, mais l’Ecole maintient ses effectifs
grâce à ses efforts pour prospecter de nouveaux pays
tels que, en Asie, la Chine et l’Inde ou encore, en
Amérique du Sud, le Venezuela et le Brésil.
En novembre 1998, elle participait, dans le cadre
de l’organisation “Edu - France” qui regroupe de
grandes écoles et universités françaises, à la “semaine française” inaugurée au Mexique par le Président
de la République Jacques Chirac. Celui-ci n’avait
d’ailleurs pas manqué, en réponse aux vœux de l’année 1997, de féliciter l’Ecole des Roches “pour la
démarche originale qui inspire son projet pédagogique
visant à rendre l’enfant Citoyen du Monde”.
Deux cursus en synergie
Car telle est bien l’ambition suprême qu’affichent
les Roches dont l’ancienne devise “Bien armé pour la
vie” a été complétée par la notion “…et Citoyen du
monde”. L’enseignement des langues est assurément
l’élément qui justifie cette prétention à l’internationalisation. Non seulement l’Ecole des Roches propose à
ses élèves à un grand choix de langues vivantes, mais
elle se spécialise aussi dans l’enseignement du français comme langue étrangère.
De fait, sa vie scolaire s’organise en deux grandes
unités : un cursus traditionnel qui prépare au baccalauréat (sections L, ES, S), en privilégiant l’apprentissage de l’anglais complété par un séjour de plusieurs
semaines par année en pays anglo-saxon et un cursus
international qui, dans le cadre de la section "Français
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Langue Etrangère" (F.L.E.), accueille des élèves non
francophones. Ce faisant, depuis 1990, leur part a
augmenté proportionnellement au nombre total des
élèves. A la rentrée de septembre 1998, l’Ecole comptait 129 étrangers pour 174 Français. L’Ecole des
Roches est désormais l'une des rares écoles de
langues en France (peut être même la seule) à proposer un internat international, laïque, mixte et permanent. Ses élèves non francophones, qui deviennent
bilingues en 10 mois, sont intégrés progressivement,
en fonction de leur niveau, dans le cursus français. De
plus, elle offre à ses élèves la possibilité de passer des
examens en langues étrangères comme par exemple
ceux de Cambridge et du SAT pour l’anglais, de
Cervantès pour l’espagnol et du Gœthe Institut pour
l’allemand, tout en présentant ses candidats au
Diplôme d’Etudes en Langue Française (DELF).
Promotion de la langue française
L'ambition de l'Ecole des Roches : favoriser les
échanges internationaux, dans l'esprit de l'UNESCO,
pour promouvoir l'Education du Citoyen du Monde du
3ème millénaire, a incité tout naturellement son
Président à accroître, avec enthousiasme et esprit
d'entreprise, le rayonnement international du campus
et, subséquemment, celui de la France. Par ailleurs,
membre actif de "Maison de France", elle a également
développé, dans le monde entier, des actions multiples
telles que le parrainage financier de concours de français, la sponsorisation culturelle et artistique, des
salons, colloques, jumelages et accords de coopération. Au nombre de ces pays, témoins de cette promotion de la langue française, outre la Russie depuis
1994 et la Chine depuis 1997, figurent de nombreux
pays de l’Est (Bulgarie, Hongrie, Pologne, Slovaquie,
République tchèque, Ukraine), des pays d'Europe occidentale (Allemagne, Angleterre, Autriche, Danemark,
Espagne, Finlande, Grèce, Hollande, Italie, Suède) et, audelà, d'Asie (Corée, Singapour, Japon), d'Afrique (Maroc)
et d'Amérique latine (Mexique, Pérou, Venezuela).
Ecole associée à l'UNESCO
Cette ouverture internationale et linguistique lui a
valu l’honneur d’être reconnue Ecole associée à
l’UNESCO. En novembre 1999, une délégation internationale de quinze de ses élèves était reçue par
Federico Mayor, le Directeur Général, qui remit solennellement et officiellement à l’Ecole des Roches le drapeau de cette prestigieuse institution. Bénéficiant de
cette notoriété de qualité, elle renforce son positionnement linguistique en créant à Paris, en août 1994,
une filiale : PERL (Paris Ecole des Roches Langues).
Ce nouvel établissement d'enseignement supérieur lui
permet d'accueillir sur ses trois sites, normand
(Verneuil-sur-Avre), versaillais (Les Petites RochesLa Tournelle) et parisien (rue Spinoza) des enfants,
adolescents, étudiants et adultes, en Français Langue
Etrangère.
Un internat – campus
Si la section F.L.E. se perfectionne et se développe au fil des années, l’internat en tant que tel reste en
permanence ouvert. Occupé l’été par les élèves en
stages linguistiques, il accueille, l’année durant, pour
environ 300 élèves, 285 internes mais aussi quelques
demi-pensionnaires (une dizaine) et de rares externes
(5). Les garçons, majoritaires à hauteur de 160, sont
hébergés dans quatre Maisons ; les Fougères, les Pins,
le Coteau et les Sablons, tandis que les filles logent
dans trois autres ; la Colline, la Prairie et le Vallon.
Quant aux 130 élèves étrangers, francophones inclus,
ils regroupent plus de quarante nationalités dont les
plus représentées sont, à ce jour, par ordre d'importance, russe, chinoise, mexicaine, coréenne, américaine, irlandaise et ukrainienne. Tous, français et
étrangers, se côtoient au sein du vaste parc de 60 ha
où ils sont hébergés par tranche d’âge. L’internat
étant permanent, ils peuvent rester tous les week-ends
en période scolaire, mais aussi sortir chaque weekend, un week-end sur deux ou ponctuellement.
5 axes pédagogiques
Dans ce cadre exceptionnel où s’exprime une véritable culture internationale, l’équipe pédagogique
entend décliner son projet en cinq axes qui sont, outre
bien sûr les langues ; la synergie, l’encadrement,
l’éthique et l’ouverture.
- Ouverture sur le monde grâce à des voyages
linguistiques et des échanges culturels.
- "Plus-value" par les langues, 3 langues étant
possibles dès la 6ème avec cours par niveau en anglais,
allemand, espagnol et russe.
- Synergie entre les activités intellectuelles,
sportives et artistiques.
- Encadrement convivial et stimulant par les
Chefs de Maisons et les Capitaines.
- Ethique favorisant l’esprit d’entreprise et la
prise de responsabilités.
Des résultats à la hauteur de ses ambitions
Grâce à une méthode favorisant le soutien individualisé et la valorisation des progrès selon un rythme
intensif mais équilibré, elle affiche 93 % de réussite
au baccalauréat pour les élèves entrés au plus tard en
classe de seconde et près de 69 % pour l’ensemble
des candidats entre 1993 et 1999. Aux épreuves
sportives, l’Ecole se place parmi les trois premiers
établissements de l’Académie. En plus des travaux
pratiques, elle organise des animations culturelles,
artistiques et ludiques. Tout en restant attachée à la
traditionnelle Coupe d’Eloquence, elle a innové en lançant une “Cadet’ Entreprise”.
Cadet’ Entreprise, EDC et AERN
Animée, malgré leur travail et leur préparation
d’examen, par les Rocheuses et Rocheux de la filière E
S, la “Cadet’ Entreprise” est inspirée des “Junior
entreprises” des écoles de commerce.
Créée en 1991 par C.M. Kaminsky en collaboration
avec le professeur d’économie, elle a pour but pédagogique
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d’initier les élèves participant au projet à la gestion
d'une société virtuelle mais qui fonctionne comme une
vraie. Ces élèves travaillent en liaison avec les étudiants de l’EDC - Entreprendre Diriger Créer - dont le
Président est Alain Dominique Perrin, PDG de Cartier.
C’est d’ailleurs à l’initiative de deux anciens, Jacques
Sihma et Jean-Jacques Séra Martin que le rapprochement entre l’Ecole et EDC a été effectué : Alain
Dominique Perrin est venu faire une conférence et
s’est dit impressionné par “la qualité d’écoute et la
qualité des questions”. Les entrepreneurs en herbe
apprennent à faire une étude de marché, à définir les
produits ou services, à élaborer une stratégie commerciale, à organiser des manifestations, à établir un
programme et un budget, à rechercher les clients
potentiels ainsi que les sponsors... Polyvalents, ils ont
défini quatre projets principaux à court et moyen
terme :
- la publication d’un Year Book. Le premier
exemplaire est sorti à l’occasion de la fête de l’Ecole
en juin 2000.
- l’organisation d’un tournoi de tennis,
- l'organisation de conférences et l’animation de
concerts,
- la création d’un festival international de jeunes
virtuoses.
Les anciens élèves ont été invités à accompagner
cette initiative jugée excellente. Symboliquement, lors
de la fête de l’Ecole qui clôturait l’année 1999-2000,
leur Président, Christian Calosci, proposant une
entraide entre l’AERN et la “Cadet' Entreprise”,
remettait un chèque de soutien à l'un de ses membres.
Il distribua également l’insigne de l’AERN à chacun
des capitaines sortants, exprimant le souhait de les
voir rejoindre ses rangs.
Le président entend, en effet, développer une
coopération efficace entre l’Ecole et l’association de
ses anciens élèves. Son souhait, en concertation avec
le Président de l’Ecole, est de développer un parrainage par les Anciens, lequel favoriserait la promotion
de l'Ecole des Roches en France.
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Le centenaire, tremplin pour un nouvel élan
La célébration fort réussie du centenaire, le 26
juin 1999, y a fortement contribué. L’événement suscita un bel engouement chez les anciens élèves (ils
étaient plus de 300) qui s’y associèrent, ainsi que chez
les jeunes élèves qui participèrent à de nombreuses
animations artistiques et rencontres sportives. Le
soleil était au rendez-vous et illumina de tous ses feux
le déjeuner champêtre et les manifestations qui le suivirent sur la grande pelouse au pied de la superbe
maison de la Prairie. L’événement fut relayé par les
médias, presse et télévision, qui lui consacrèrent
articles et reportages.
Mais l’Ecole des Roches ne peut se contenter d’être
la vedette d’un jour. D’autant plus qu’elle ne cesse,
année après année, d’afficher des bilans encourageants,
annonciateurs d’un avenir des plus prometteurs. Tout
d’abord, elle continue d'investir dans des travaux de
restauration et modernisation (l’ancienne infirmerie
rebaptisée “Maslacq” devrait être la prochaine étape).
Les dégâts causés par la tempête du 26 décembre
1999 ont dû être rapidement effacés, que ce soit le toit
endommagé de la maison Coteau-Sablons ou les
réseaux électriques et téléphoniques désormais enterrés. Quant aux 854 arbres arrachés, pour la plupart
centenaires, ils espèrent que leurs remplaçants feront
preuve d'une longévité identique. Enfin la chapelle,
principale victime de cette catastrophe, ne pourra
pas, elle, être reconstruite à l’identique.
S’engageant avec confiance dans le nouveau millénaire, sans couper avec ses racines, l’Ecole des Roches,
malgré les obstacles et autres aléas, contrebalancés
par la volonté et l’énergie de sa direction, se veut une
école résolument ouverte sur le monde et surtout sur
l’avenir.
Plus que jamais, selon le nouvel adage, “Ici,
l’avenir a une histoire”.
Les années 1990
les Roches
s’internationalisent
Coupe d’éloquence 1959.
1/Antoine de Clermont. 2/Guy Miellet. 3/Pierre Lyautey.
4/Maurice Faure, président du jury. 5/Jean de Beaumont.
6/Louis Garrone. 7/Arnaud de Foucher (Coteau).
8/Alain Barthélemy, alias Alexandre Balou à la TV (Pins).
9/Edouard Manset (Sablons).
Plus de quarante nationalités sont représentées à
l’Ecole des Roches. Il est ainsi possible d’y vivre in situ
l’internationalisation. C’est le cas de Julien Hamon qui est
resté deux ans aux Sablons (1993-1996) avant de suivre
des études supérieures dans une école de commerce
international à l'IFI Rouen. Il considère que son expérience
à l’Ecole des Roches a orienté le choix de ses études et de
sa vie future.
“L'Ecole des Roches est réputée pour son cosmopolitisme.
Se côtoient ici beaucoup de nations et, de ce fait, c'est un peu
un “mini-monde” qui s'offre à vous. Quelques dizaines d’hectares de Normandie qui réunissent les cinq continents et
vous qui, au milieu de cet univers, pouvez vous nourrir des
richesses qu’apporte chaque culture. C’est à mon sens
important d’y prêter attention car savoir vivre aujourd’hui
aux Roches en harmonie avec les autres vous permettra
demain de vous adapter naturellement à un pays que vous
ne connaissez pas et à des gens nouveaux. D’un point de vue
intellectuel, si vous gardez les amitiés que vous liez, c’est un
tissu de relations d’amitié qui s’étendra sur le monde entier.
Pour ma part, j’ai des amis au Mexique et en Europe, mais
j’ai côtoyé aussi des Japonais et des Africains avec qui, malheureusement, je n’ai pas gardé contact.
Je me souviens d’avoir discuté bien des fois avec des amis
de continents différents. C’était enrichissant car ils m’apportaient une vision différente de celle de la télévision ou
des livres et de la presse. Un apprentissage ludique, intéressant, vivant et chargé d’amitiés. Cette expérience m’a aidé,
en plus de mon éducation, à cultiver une ouverture d’esprit
sur le monde, une certaine forme d’écoute, de compréhension. De ces discussions et amitiés ont découlé plusieurs
voyages : en Angleterre à plusieurs reprises, au Mexique,
mais aussi en Afrique du Sud, lors du voyage de récompense de la Coupe d’Eloquence que j’ai gagnée en 1996.
Vous avez ici toutes les chances et opportunités pour choisir une ligne de vie, celle de l’ouverture.
Je vous invite donc à y prêter attention, à vous en souvenir
et surtout à la cultiver”.
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2
L’Ecole des Roches
à travers le prisme
de la Seconde Guerre mondiale
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Ils sont encore nombreux les témoins de cette période qui vit l’occupation et la fin de l’occupation à l’École des
Roches même. Cet aspect de l’histoire des Roches a été couvert par une série de témoignages. Pour ouvrir ce nouveau
chapitre des péripéties rocheuses, commençons par donner la liste de ces Anciens qui vont apporter leur précieux
témoignages sur cette époque si lointaine, déjà, et pourtant si proche, encore :
Patrick André,
1935-1944 Coteau, Vallon, Champs
Antoine Berge,
1939-1946 Coteau, Vallon, Guiche, Prairie, Colline
Jean-Claude Flageollet, 1940-1948 Pins, Vallon, Guiche
Michel Le Bas,
1936-1943 Vallon
Michel Marty,
1932-1942 Guiche, Vallon
Philippe Mussat,
1939-1948 Pins, Vallon, Guiche, Sablons
Michel Poutaraud,
1931-1942 Guiche, Vallon, Maslacq, Champs
Paul Renaud,
1940-1946 Vallon, Guiche, Sablons
Robert de Toytot,
1941-1949 Vallon, Guiche, Colline, Coteau
Monsieur Demaire,
ancien maire de Verneuil, Conseiller Général.
Le plus simple est de laisser la parole à celui qui fut l’instigateur de ce vaste travail de mémoire, Philippe Mussat :
“Il s’agit d’un groupe d'amis qui à des âges et dans des maisons différentes ont passé ensemble ces années difficiles.
Afin de rendre le récit plus vivant et en faciliter la lecture par de jeunes élèves, nous avons choisi une présentation sous
la forme d'un interview très libre qui suit un ordre chronologique assez relatif. Chaque membre du groupe a répondu à
des questions et a émaillé son récit d'anecdotes et de souvenirs personnels qui permettent de mieux faire comprendre
ce qu'ont été alors nos conditions de vie. Et surtout, cette rétrospective nous permet de témoigner de ce que l'Ecole
nous a apporté, des valeurs qui nous ont été transmises et dont nous vivons encore, en espérant pouvoir les faire
partager par la jeune génération de Rocheux”.
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Marie-Louise Chopin,
professeur de lettres
en 4ème et 5ème aux Roches
de 1933 à 1968.
1939 - 1940
Après la déclaration de guerre en septembre
1939, quelle a été la situation de l'École ?
L’hôpital militaire 33,
d’aprés une carte postale de l’époque,
pendant la Première Guerre mondiale.
“...déjà au cours de la Première
Guerre mondiale, un hôpital militaire
avait été installé à l'École.
C’était l’hôpital militaire n°33,
Madame Demolins en était
infirmière major.”
Michel Marty : Dès septembre 1939, la Guiche, qui
était la maison des plus jeunes, fut réquisitionnée par
l'armée française pour servir d'hôpital. Mon père était
le chef de maison de la Guiche jusqu'à sa mobilisation
comme interprète d'anglais. Avec ma mère et certains
de mes frères et sœurs, nous avons pu nous loger dans
la partie ancienne de la Guiche qui avait été la maison
Demolins. Trois ou quatre élèves se sont installés avec
nous pendant toute l'année scolaire. L'armée entreprit
la construction des premières baraques et des tentes
prévues pour recevoir des malades et des blessés. En
réalité, jusqu'à mai 1940, il y eut très peu d'occupants.
Les autres maisons de l'Ecole ont pu ouvrir sans problème,
seuls les Pins ont dû accueillir les “Petits”.
(Michel Poutaraud précise que Monsieur Valode,
économe général de l'École, avait été mobilisé sur
place comme commandant chargé de l'intendance de
l'hôpital. Michel Le Bas rappelle que déjà au cours de
la Première Guerre mondiale, un hôpital militaire avait
été installé à l'École. C’était l’hôpital militaire n°33,
Madame Demolins en était infirmière major.)
Antoine Berge : Octobre 1939, rentrée scolaire un
peu chaotique, une atmosphère lourde malgré une
conviction quasi générale de notre très prochaine victoire sur l'Allemagne ; des classes en surnombre (nous
étions trente cinq en 5ème), beaucoup d'élèves nouveaux
et absence de quelques professeurs appelés au front.
Pour ma part, j'avais 12 ans et je quittais une petite
école bien tranquille dénommée “la Joyeuse Ecole” car
on y pratiquait intégralement les méthodes Montessori :
ainsi chaque enfant choisit l'activité et le travail qui lui
semblent le mieux convenir à son inspiration du moment
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présent ; je me trouvais brusquement confronté à un
régime beaucoup plus dirigiste, avec des professeurs
particulièrement “sévérisés” par le nombre des nouveaux arrivants et leur potentiel d'indiscipline. Mon
premier incident eut lieu dès mon premier cours de
Latin avec mademoiselle Chopin : après qu'elle eût distribué de superbes cahiers rouges de “conjugaisons
latines” dans lesquels des cases vides étaient à remplir
de verbes latins, à l'étude du soir, Mlle Chopin aborde
un travail collectif de thèmes latins au tableau noir,
pour lequel je n'avais qu'une inspiration très limitée :
je jugeais donc plus opportun de prendre mon cahier de
conjugaisons et de commencer à remplir les cases,
lorsque mademoiselle Choppin m'interrompit brusquement :
- Qu'est-ce que vous faites là ?
- Les conjugaisons que vous nous avez données à
faire tout à l'heure
- Mais mon pauvre garçon il vous manque une case !
- Laquelle elles sont toutes imprimées ?
Ce n'est que deux ans plus tard qu'elle m'avoua que,
ce jour-là, elle avait pensé sérieusement qu'on lui avait
envoyé un élève complètement débile.
Docteur Imchenevsky, professeur
de science naturelles.
Jeanne Charlier, née Duplâtre,
professeur et directrice
de l’enseignement préparatoire aux
Roches de 1917 à 1940.
Professeur à Maslacq de 1940 à 1950
et à Clères de 1950 à 1962.
Autres professeurs particulièrement sévères :
- Mlle Vignetey, professeur de dessin, qui nous mettait une note de conduite si un crayon ou tout autre
objet tombait par terre.
- Le Docteur Imchenevsky, professeur de sciences
naturelles, qui distribuait à la moindre incartade, avec
un fort accent ukrainien, la sentence suivante : “Untel
marquera zéro de conduite, zéro de devoirs, zéro de
leçons et passera la porte” ; un jour, alors que je taillais
mes crayons de couleurs au lieu d'écouter, je fus l'objet
de son courroux, mais il se trompa de nom : “Chevalier
marquera zéro de conduite, zéro de devoirs, zéro de
leçons et passera la porte” ; comme je faisais celui qui
ne se sentait pas concerné, il réitéra son injonction une
deuxième fois, puis finit par hurler :
-Chevalier né comprenait pas, yé avais dit Chevalier
marquera zéro de conduite
-Excusez-moi Docteur, mais je ne m'appelle pas
Chevalier, je m'appelle Berge !
Le Docteur Imchenevsky reprit alors sur un ton très
calme :
-Chevalier appelé Berge marquera zéro de conduite,
zéro de devoirs, zéro de leçons et passera la porte.
Quels souvenirs as-tu des Pins où étaient hébergés
les “petits”?
Philippe Mussat : Je venais d’entrer à l'École à
l'âge de 9 ans, après avoir perdu ma mère ; mon père
habitant en Normandie à 60 km de l'Ecole a estimé
avec raison que je pouvais suivre l'exemple de mon
frère aîné et de mes trois cousins qui avaient passé
toute leur scolarité aux Roches. La Guiche n'étant plus
disponible, nous avons logé aux Pins où les deux grands
dortoirs du deuxième étage nous ont été réservés.
Francis Cahour était le chef de maison pour les grands
à partir de la sixième et mademoiselle Duplâtre sur-
nommée “la Diane” était seule responsable des petits.
Elle devait épouser André Charlier pendant la guerre à
Maslacq. Mon capitaine était de Rohan Chabot et celui
du dortoir voisin était Ahmed el Glaoui, l'aîné de la
fameuse tribu du Sud Marocain, tout auréolée de gloire après avoir rallié la France et le Maréchal Lyautey.
Mon tout premier souvenir, bien présent dans ma
mémoire, a été quelque peu douloureux mais déjà bien
instructif. Sans expérience de la vie en groupe, j'ai fait
l'erreur de “cafarder” ce qui, dans le vocabulaire des
enfants de l'époque, voulait dire rapporter à un responsable une bêtise de l'un d'entre nous. Cela m'a valu
une belle correction et mes condisciples ont dû estimer
que cette leçon correspondait à une séance de bizutage
car je n'ai plus eu d'ennui par la suite. Je n'ai pas eu
envie de renouveler cette erreur et me suis fait rapidement de bons camarades. Peu de temps après la rentrée, alors que nous commencions à nous adapter à
cette nouvelle vie, le groupe des petits fut mobilisé un
dimanche après midi pour la traditionnelle bataille de
marrons qui opposait chaque année les Pins au Vallon.
Séparés par la route de Mandres qui fixait la frontière,
le “jeu” consistait à se bombarder avec des marrons qui
ne manquaient pas dans la propriété. Les petits des
Pins étaient chargés de l'approvisionnement des
grands et au milieu de l'assaut nous faisions de notre
mieux pour éviter de prendre de mauvais coups. Je
crois bien me souvenir que nous avons enfoncé la ligne
de défense adverse et avons repoussé l'ennemi dans le
petit bois.
La vie de maison était organisée de telle sorte que
notre groupe ne perturbât pas trop le rythme des
grands. Ainsi nos horaires étaient décalés et seuls les
repas étaient pris aux mêmes heures mais dans une
salle séparée. Je me souviens d'une responsable de
table à la salle à manger qui eut une idée très astucieuse. À partir d'une histoire imaginaire et très
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simple, chacun à tour de rôle devait faire vivre le conte
en imaginant une suite. Bien sûr le récit était inégal,
mais à 9 ou 10 ans les enfants ont encore heureusement beaucoup d'imagination et peuvent s'exprimer
sans retenue. Certains étaient très doués et ce jeu
avait l'avantage de maintenir le calme.
Si j'ai peu de souvenirs de classe, par contre j'ai
beaucoup apprécié les différents séjours à l'infirmerie.
Avec de très mauvaises amygdales, j'ai été un client
assidu. Dans la grande salle au rez-de-chaussée il y
avait à notre disposition une impressionnante collection de “Bicot”. Cette lecture pour enfants me fut certainement une source d'inspiration importante pour
d'éventuelles bêtises et je faisais ce que je pouvais
pour rester le plus longtemps possible. Le seul inconvénient de ces séjours était la diète imposée à tout
malade ayant un peu de température. Et puis l'infirmier en chef, Monsieur Minier, pouvait être redoutable
quand il devait administrer un médicament.
Pendant la “Drôle de Guerre” entre septembre
1939 et mai 1940, de quels événements particuliers as-tu été témoin ?
Paul Commauche, aumônier catholique
aux Roches de 1920 à 1962.
70
Patrick André : La guerre était déclarée mais
chaque belligérant attendait que l'autre attaque, les
Français derrière la ligne Maginot, réputée imprenable, et les Allemands derrière la ligne Siegfried. Cela
dura huit longs mois de désœuvrement. À l'École nous
avons assisté à l'atterrissage forcé d'un avion d'entraînement militaire dans un champ situé hors de la propriété de l'École, le long de la route. Aussitôt une foule
d'élèves venus principalement des Pins, de la Prairie,
du Coteau et des Sablons entoura l'avion et son pilote.
La gendarmerie de Verneuil, prévenue, arriva quelque
temps plus tard et, devant cette foule, crut bon d'élever
la voix pour demander le repli de tous les élèves sur la
route. Les braves “pandores” ne s'attendaient pas à
devoir entendre des quolibets peu amènes de la part de
“gamins mal élevés” qui pensaient intimider la force
publique en petit nombre. Plus les gendarmes criaient,
plus les élèves les invectivaient et les esquivaient en
revenant continuellement à proximité de l'aéronef.
Quelques petits malins, encouragés par le fait qu'ils
étaient noyés dans la foule que nous constituions, se
mirent à crier “Mort aux vaches”. Le cri fut vite repris
par tous les élèves présents et un chahut monstre s'organisa. Les chefs de maisons et les capitaines des maisons voisines, accourus, s'employèrent à ramener le
calme et faire rentrer les élèves dans leurs maisons
respectives. Furieux, les gendarmes réclamèrent des
excuses de la direction de l'Ecole et des sanctions
impossibles à appliquer tant il était difficile de désigner
de vrais meneurs.
Georges Bertier ne prit pas l'affaire au sérieux et
pensa s'en sortir en envoyant une délégation de
quelques grands élèves présenter des excuses à la gendarmerie. C'était trop tard et insuffisant pour calmer
l'ire des gendarmes qui estimaient avoir été ridiculisés
par des “gosses de riches” qui se croyaient tout permis.
La sanction tomba sur nous à la rentrée du trimestre
suivant : pendant plusieurs semaines, les gendarmes
se postèrent tous les dimanches aux deux sorties de
l'École sur la route de l'Aigle pour verbaliser toutes les
bicyclettes sans plaques fiscales et tous les parents
laissant conduire leurs enfants sans permis.
Là encore, nous eûmes droit à un appel général de
Georges Bertier sur le mode patriotique et civique. Le
ton grandiloquent employé pour parler de cet incident
mineur ne sut même pas nous montrer la bêtise du
geste enfantin que nous avions commis. Il y aurait eu
pourtant là matière à une explication éducative sur un
comportement de foule. L'occasion eût été bonne pour
nous montrer ce qu'étaient des gendarmes, le pourquoi
de leur présence auprès d'un avion militaire et le côté
néfaste de l'emploi de termes habituellement utilisés
par des mouvements contestataires. Ce n'était pas une
gaminerie, c'était un manque de considération pour des
hommes qui ne faisaient que leur métier et s'étaient
toujours montrés très tolérants pour nos incartades
dominicales.
Michel Poutaraud : La gendarmerie avait des instructions pour lutter contre les parachutistes allemands. L'abbé Commauche est arrivé un jour, furieux,
au Vallon. Il avait été arrêté et pris pour un parachutiste. Les gendarmes avaient soulevé sa soutane pour
voir s'il n'était pas en uniforme feldgrau...
Quelles ont été les conséquences de la mobilisation de nombreux professeurs pendant l'année
scolaire ?
Patrick André : La déclaration de guerre a conduit
à une forte mobilisation des hommes réservistes, c'està-dire de parents d'élèves et de professeurs. De sorte
que l’Ecole a été amenée à recruter des professeurs
féminins pour remplacer les appelés. C'est ainsi qu'une
jeune fille, tout juste diplômée, a été désignée pour
assurer une partie des cours de physique. La pauvre,
timide et trop jeune, n'a pas su s'imposer à une classe
de première qui l'a plaisantée dès le premier jour. Elle
n'a pas su, par la suite, se faire respecter ; ce qui a
entraîné une extension du chahut à d'autres classes.
Elle a dû, après moins d'un trimestre, renoncer à poursuivre. Georges Bertier eut beau tenter de la sauver à
l'occasion d'un appel général, la réaction des adolescents que nous étions fut impitoyable. C'était bête et
méchant, mais rien n'y fit. A cette époque, la faiblesse
ou la timidité d'un jeune prof incitait les garçons à lui
faire perdre contenance ; c'était un jeu et elle eut tort
de ne pas le traiter comme tel.
Des prisonniers français et leur gardien travaillant à la
blanchisserie à l’Iton.
As-tu été en contact avec des militaires français
blessés ou malades hébergés dans le camp ?
Michel Poutaraud : En juin 1940, j'avais demandé
au “Pape” (Georges Bertier) une autorisation écrite
pour me rendre auprès des malades et blessés séjournant dans le camp militaire et dont la majorité était
africaine. Ces pauvres gens avaient bien besoin d'un
peu de réconfort.
Antoine Berge : En octobre 1940, ce n'étaient plus
des blessés militaires français que le camp hébergeait
mais des prisonniers de guerre, principalement des
tirailleurs sénégalais ; peut-être étaient-ce les mêmes
blessés que ceux dont vient de parler Michel
Poutaraud ?
Toujours est-il que Mademoiselle Frechin qui dirigeait les travaux pratiques de “tissage tricotage” (nous
étions pourvus en grosse laine par le Secours national,
ce qui me permit de tricoter, pour les prisonniers, un
pull et deux ou trois chaussettes...) nous avait proposé
de parrainer un de ces tirailleurs sénégalais prisonniers. Le mien s'appelait Athanas Couanimana : je lui
écrivais et lui faisais parvenir quelques petits colis ;
ses réponses, sur un papier de correspondance distribué par les Allemands, étaient presque toujours rédigées ainsi : “Ma chère marraine Antoine Berge (r), je
très bien salue Antoine et je très bien salue Berge (r)
71
et je prie nuit et jour pour toi”. La suite dans le style :
“J'aimerais avoir du nouille, du saccharine, des chaussures pointure 27 ; voici le numéro d'un camarade qui
ne pas de marraine”, Notre correspondance s'est poursuivie pendant ces quatre années d'occupation ; je ne
pouvais plus lui faire parvenir de colis, mais il me
remerciait très gentiment de ceux qu'il recevait de la
Croix-Rouge ; puis, à la Libération, il s'est engagé pour
l'Indochine et je n'ai plus eu de ses nouvelles.
À cette époque, quelles sont les principales traditions dont tu te souviens ?
Michel Le Bas : Il y avait une tradition qui impressionnait toujours les nouveaux élèves. À la Colline, où
habitait le directeur de l'Ecole, Georges Bertier,
étaient invités à goûter trois ou quatre élèves à tour de
rôle. Ce contact personnel permettait au directeur de
mieux connaître les nouveaux, de situer leur niveau
d'éducation, aussi bien dans la présentation que dans
la tenue à table... L'information parvenait chaque jour
dans les maisons à l'occasion de l'appel du soir.
Philippe Mussat : Parmi les traditions, très britanniques, il y avait celle de porter le dimanche l'uniforme
gris clair, gris foncé à chevron, mais je ne me souviens
pas si la “cap” était encore de rigueur. Notre trousseau
était impressionnant par la quantité de vêtements et
d'équipements sportifs différents qu'il fallait prévoir.
Le dimanche, après la messe obligatoire ou le culte
pour les protestants, le lever des couleurs était rituel.
Pendant le trimestre nous ne pouvions retourner
dans nos familles afin que l'immersion dans le bain
éducatif soit efficace. Donc, le dimanche, nos sorties
étaient limitées dans le temps à partir de 11 h le matin
et jusqu'à 16 h 30 l'après midi, avant la séance de cinéma et les complies le soir à la chapelle.
Nous avions juste le temps d'aller déjeuner avec
nos parents à l'hôtel du Saumon, à Verneuil, éventuel72
lement de faire un tour dans une pâtisserie et de nous
dégourdir les jambes le long des anciens remparts qui
entourent la ville.
En semaine, les petits devaient faire la sieste après
le déjeuner et le soir chacun, sans contrainte, s'agenouillait au pied de son lit pour faire une prière personnelle. En ce qui concerne la discipline dans le dortoir, j'ai le souvenir d'avoir été plusieurs fois dans le
couloir passer un bon moment en redoutant que
Mademoiselle Duplâtre ne me voie et n'aggrave mon
cas.
À partir de mai 1940 et pendant l'invasion allemande, comment as-tu vécu les différents événements de l'exode ?
Michel Poutaraud : Nous voyions passer les premiers réfugiés : les Belges en voiture puis les paysans
du Nord en chariot monté sur pneus, tiré par des chevaux. Le Vallon était directement en contact avec la
route nationale n° 24 bis et, en accord avec “le Patron”
(Louis Garrone), nous organisons un accueil devant
notre maison et servons des repas et des boissons pris
sur notre nourriture. Des lieux de repos sont prévus
dans les bâtiments entre le Vallon et le pavillon
Vignetey. Une grosse voiture américaine conduite par
un jeune Belge de notre âge (16 ans) dans laquelle se
trouve un ménage âgé s'arrête. Nous téléphonons à
Monsieur Valode qui les héberge. Ils arrivent de Mons,
en Belgique, qui a été très sérieusement bombardée
par les Allemands. C'est en parlant avec ce jeune Belge
que nous avons appris qu'il pouvait conduire car, à
cette époque, le permis de conduire n'était pas encore
obligatoire en Belgique.
En juin 1940, nos parents viennent nous chercher,
mon frère et moi, direction Maslacq (…) où nous retrouvons quelques camarades arrivés en auto ou par le dernier train, quittant ainsi Verneuil avec des élèves sous
Joseph Brabeck, professeur d’allemand et
de jardinage au Coteau de 1930
jusqu’à sa mort en 1954.
la conduite de Monsieur Brabeck. Nous retrouvons également les familles Bertier, Garrone, de Vaugelet, de
Place, Parisot et certains de nos professeurs.
La vie s'organise dans le château et ses dépendances puis ce sont les vacances... sur place.
Travaux dans les champs : cimer le maïs, nettoyer
les vignes, conduire les chariots tirés par deux vaches
en leur parlant béarnais…
Travaux avec la grand-mère : gaver, puis tuer les
oies, dénerver les foies, les mettre en boîtes de fer
blanc avec du sel et du poivre puis les conduire à bicyclette chez le maréchal ferrant du village voisin pour
souder les couvercles, retour à la ferme pour la cuisson des boîtes.
Pèlerinage à Lourdes à bicyclette (160 kilomètres
aller et retour). La ligne de démarcation, séparant la
zone libre de la zone occupée, se trouvait entre
Maslacq et Orthez. Nous allions à Orthez pour acheter
des denrées que nous ne trouvions pas dans le village.
(…)
Parfois quelques élèves pouvaient aller à la piscine
d'Orthez. L'un de nous avait repéré dans la cabine voisine un uniforme allemand. Il a réussi à subtiliser le
poignard qui, paraît-il, lui avait été remis par Hitler.
Dès le lendemain, des affiches sur les murs d'Orthez
demandaient la restitution immédiate du poignard sous
peine de sanctions. Notre camarade parle de ce vol à
l'Abbé Souty qui remet ledit poignard à l'évêque de Pau,
sous le secret de la confession, ainsi pas de sanction
possible pour le voleur...
Patrick André : (…) Vers le 10 juin, il devait rester
moins de quatre-vingts élèves à l'Ecole. Les routes
devenaient de plus en plus impraticables devant l'afflux
des réfugiés, l'essence commençait à manquer. La
direction de l'Ecole s'inquiétait du sort des élèves restants et de l'absence de nouvelles de leurs parents.
L'Ecole avait prévu un possible repli sur une maison
retenue à Maslacq dans les Basses-Pyrénées. La direction était en contact permanent avec la gare de
Verneuil pour connaître les possibilités de faire repartir les élèves restants si les parents étaient prêts à les
accueillir. L'avancée rapide des Allemands et l'abandon
de Paris par le gouvernement crée brutalement une
situation nouvelle en amenant la SNCF à renoncer à
l'acheminement de tout convoi vers Paris. La gare en
informe aussitôt la direction.
Georges Bertier prend alors la décision d'évacuer
les élèves par un dernier train devant quitter Verneuil
pour Granville. Les élèves, une soixantaine me semblet-il, sont constitués en trois groupes, chacun sous la
responsabilité d'un ou deux professeurs. Des provisions pour 48 heures sont mises dans de grands sacs
de manipulation facile, un par groupe. Les élèves
emportent peu de bagages. C'est le départ au matin
vers l'inconnu. Je suis dans un groupe sous la responsabilité de mon professeur d'allemand, Monsieur
Brabeck, colonel de l'armée autrichienne qui avait
refusé de servir les nazis après l'annexion de son pays
par le “grand Reich” allemand. Notre train n'ira pas
loin, il s'arrête environ 80 km plus loin à Argentan où
le chef de gare informe les voyageurs qu'il a reçu l’instruction de ne pas le laisser continuer sa route vers
Granville, une colonne allemande se dirigeant vers le
Cotentin. Nous apprendrons, par la suite, que cette
colonne visait Cherbourg.
Peu désireux de garder des enfants, le chef de gare
décide d'accrocher un wagon à un train en partance
dans la direction de Nantes. Notre chef de groupe
accepte la proposition et nous repartons avec ce nouveau train comme première destination Laval. Au bout
de quelque temps, le train s'arrête en rase campagne,
nous sommes en vue de Laval que les Allemands sont
en train de bombarder. Descendus sur le ballast, nous
assistons en partie au spectacle et découvrons que le
73
Mai 1941. Camp de prisonniers sur les
terrains de jeux de l’école.
A droite le pavillon de boxe.
convoi auquel nous avons été accroché est, en fait, un
train de munitions qui cherche à gagner le Sud ! C'est
un train militaire ; le chef de gare d'Argentan s'était
bien gardé de nous le dire tant il avait envie de nous
voir partir. L'alerte terminée, nous repartons pour
Laval ; le train n'étant pas désiré, il poursuit sa route
vers Nantes que nous atteignons dans la nuit. Première
nuit sur les quais de gare et première difficulté avec la
police qui s'interroge sur la présence d'un Autrichien
en charge apparente d'un groupe d'enfants. Le commissaire local, appelé pour statuer sur ce cas imprévu,
hésite entre l'arrestation de Monsieur Brabeck, notre
professeur, suspecté d'être de la fameuse “cinquième
colonne” dont la propagande voit des membres partout,
et le sort d'une vingtaine de jeunes dont il ne sait vraiment que faire alors qu'ils ont une destination certaine.
Il penche pour faire partir au plus vite ce groupe et
obtient pour cela le concours des responsables de la
gare.
C'est ainsi que nous sommes embarqués dans un train
normal et relativement confortable par rapport à notre
expérience précédente. Les troupes allemandes étant
loin, le trafic ferroviaire sur la ligne Nantes-Bordeaux est
normal ; à signaler seulement des arrêts plus fréquents
pour pallier les manques de trains. À Bordeaux, nouvelles difficultés avec la police, d'autant que la ville est
envahie par le gouvernement qui hésite entre un
départ vers l'Afrique et une démission. Dès que la
chose est possible, nous sommes embarqués dans un
nouveau train vers Pau. Je ne me souviens plus exactement de la gare où nous fûmes accueillis par l'équipe
déjà en place à Maslacq qui s'inquiétait d'être sans
74
nouvelles de nous. Épuisés, nous mangeons à peine et
nous nous affalons littéralement sur de la paille dans
une grange préparée à cet effet. Récupéré par ma
famille le lendemain, je ne reverrai jamais Maslacq qui,
durant l'occupation, fut l'Ecole des Roches de la zone
libre.
1940 - 1941
Comment l'armée allemande a-t-elle utilisé l'espace réquisitionné ?
Michel Le Bas : Le camp installé par l'armée française a tout de suite été transformé et agrandi pour
loger les prisonniers qui, en majorité, provenaient des
troupes coloniales d'Afrique. Dès l'automne 1940, cinquante baraques étaient en place et une légère rangée
de barbelés ceinturait le camp de prisonniers. L'hiver
40/41 a été très rigoureux comme d'ailleurs tous les
hivers de la guerre et les pauvres gens habitués à leur
beau soleil d'Afrique ont beaucoup souffert.
La protection du camp était assez sommaire au
début et des évasions ont pu se produire. Par la suite,
l'occupant a renforcé le réseau de barbelés en hauteur
et en profondeur ajoutant des miradors. Enfin, quand
la Guiche a été réouverte, un caillebotis a été installé
pour permettre aux élèves de rejoindre le Vallon et la
chapelle. Pendant toutes ces années d'occupation
nous avons utilisé ce passage le long des barbelés,
bien sinistre, surtout les soirs d'hiver. Les maisons
étaient occupées par les troupes qui gardaient le
camp et souvent par de braves soldats de la
Wermacht, bien contents d'être ainsi à l'abri des dangers et surtout du front russe. Mais à chaque passage
d'unité SS des incidents éclataient. Après juillet 1941
les prisonniers ont été transférés dans d'autres
camps, probablement en Allemagne.
L’arrachage des barbelés, 1942.
Une guérite à l’entrée du camp allemand.
À gauche, une partie du bâtiment des
classes qui sera détruit
au départ des Allemands.
Au Vallon et dans ses annexes quels souvenirs as-tu conservé ?
Jean-Claude Flageollet : Le froid fut peut-être plus
pénible que la faim. Ces hivers d'occupation furent terribles : pluie, neige, gel, humidité. Le pire fut atteint
quand au Vallon l'eau du Mississipi déborda et que la
chaudière claqua !
Philippe Mussat : De toute façon, avec ou sans
chauffage, nous devions prendre des douches froides
voire glacées avec parfois des stalactites pendant des
tuyauteries. Il fallait aller vite et surtout éviter qu'un
mauvais sujet ne s'amuse à vous fouetter les fesses
avec une serviette bien mouillée ce qui activait la circulation du sang... Le sport a toujours été mon activité préférée; je me souviens d'avoir battu le record en
course à pied : le 40 mètres débutant. Un autre record
moins glorieux fut de trouver le moyen de tomber la
tête la première dans le fameux Mississipi qui, en été,
était heureusement à sec ; cela me valut une bonne
commotion et un nouveau séjour à l'infirmerie installée
dans le pavillon Gamble. Malheureusement, la collection de “Bicot” et les autres livres pour enfants
n'étaient plus disponibles. Mademoiselle Fréchin
régnait à l'infirmerie et, de sa solide poigne, elle nous
appliquait sur le dos une demi-douzaine de ventouses
ou un bon cataplasme à la moutarde forte sur la poitrine. Impossible de l'oublier. Le terrain de foot était situé
derrière la maison des Champs : par tous les temps
nous nous dépensions le plus possible pour nous
réchauffer. Le château d'eau qui est à côté était transformé en forteresse avec une équipe qui du haut empêchait l'autre équipe de monter à l'assaut. Encore une
bonne occasion pour se retrouver avec des plaies et
des bosses sur le front ; j'ai dû en avoir pendant toutes
ces années.
Les travaux pratiques étaient encore assez variés
car nous disposions de la menuiserie, la forge, le
pavillon de chimie, celui de dessin et de reliure appelé
pavillon Vignetey où “sévissait” Monsieur Dupire. Je
me souviens des travaux de modelage et d'avoir réalisé
un petit ensemble de musiciens qui formaient un
orchestre en terre cuite. Notre professeur nous faisait
chanter et j'ai en mémoire l'Hymne à la joie que nous
sommes arrivés à chanter correctement. L'activité
manuelle qui présentait le plus d'intérêt pour l'Ecole
était le jardinage.
Jean Claude Flageollet : Dès 1940, Georges Bertier
décréta qu'il était hors de question de dépenser un centime au marché noir sous prétexte que les élèves
avaient des parents aisés. Pour donner l'exemple, il
nous apprit à bêcher pour pouvoir planter et récolter
de précieuses pommes de terre. Enfin le manque de
personnel d'entretien nous a obligés à assumer de
nombreuses tâches de nettoyage dans la bonne
humeur.
Comment étaient accueillis les nouveaux élèves ?
Paul Renaud : Ma famille habitait en Normandie à
Sainte-Mère-Eglise, petite ville qui devint célèbre à la
Libération. Mon père décida de m'envoyer aux Roches
à la rentrée de 1940. En classe de sixième au Vallon,
75
je me souviens d'une séance de bizutage qui tourna
heureusement à mon avantage. Dans la petite pièce
ouvrant dans le couloir avant le hall, je me suis trouvé
face à face avec un garçon qui était peut-être arrivé à
l'École peu de temps avant moi mais qui s'estimait déjà
ancien. Des coups de poing aux coups de règle, l'on
passa rapidement au test de lutte, l'objectif étant de
mettre la victime à terre et de lui faire toucher les deux
épaules sur le sol. Alors que je résistais faiblement et
commençais à me résigner à mon sort, un “grand” de
5ème arriva et, me voyant en mauvaise posture, m'encouragea si bien à me défendre que je pris le dessus et
mis mon adversaire au sol. J'avais reçu le baptême du
feu.
Robert de Toytot : Je donne ces détails pour mieux
faire comprendre l'état d'esprit qui devait être le mien
lorsque je débarquai au Vallon, en avril 41, c'est-à-dire
à 10 ans et quelques mois, en cours d'année scolaire.
Selon mon souvenir, j'ai quelque peu souffert de me
trouver seul “bizuth” dans cette petite classe de 7ème qui
ne comportait sans doute que six à dix élèves tout au
plus. Je ne crois pas avoir eu à subir de brimades, de
bizutage particulièrement scandaleux, mais je garde en
mémoire cependant que quelques “grands” ont parfois
jugé bon de prendre ma défense et, à ce titre, je conserve une vive reconnaissance à Bernard Michel, Philippe
Hauducoeur, Michel Poutaraud, Patrick André, et
d'autres... Le plus souvent, les différends se réglaient
non pas par des coups, mais dans une sorte de “lutte
au sol” où il fallait mettre l'adversaire les deux épaules
à terre, les condisciples entourant les protagonistes
avec des hurlements d'encouragement, généralement
défavorables pour le bizuth ! Peu à peu, avec l'entraînement résultant de la fréquence de ces confrontations, j'acquis une certaine efficacité dans ce sport,
malgré ma faible constitution et, lors des vacances suivantes, je ne fus pas peu fier de pouvoir venir à bout de
76
cousins notablement plus âgés que moi ! Je ne me souviens pas, cependant, d'avoir jamais souffert de
“cafard” du fait de la séparation de la famille durant les
trois mois de présence continue à l'Ecole de chaque
“terme”, sans aucune visite, sauf circonstance exceptionnelle.
Les choses devinrent un peu différentes après la
guerre mais, pour ma part, en sept années, ma mère
n'est venue aux Roches qu'une fois, pour ma communion solennelle, et mon père une seule fois également.
D'ailleurs cette dernière visite ne me fit pas particulièrement plaisir, parce qu'elle intervint le dimanche, surlendemain de la rentrée d'octobre 1941, alors que cet
après-midi là tous les amis (condisciples) allaient faire
un “grand jeu” dans les bois en direction de Mandres...
et j'en étais ainsi privé !
Au début de l'occupation quelle était la situation
de l'approvisionnement alimentaire ?
Michel Poutaraud : Si nous subissions des restrictions, la situation n'était pas encore trop grave. Il
devait y avoir encore quelques réserves et les
contraintes imposées par l'occupant étaient encore
modérées. L'intendante de l'École, Mademoiselle de
Vaugelet, parente de Georges Bertier, est parvenue à
assurer l'essentiel grâce à de très bonnes relations
avec l'environnement de l'École. Je me souviens pourtant des omelettes au goût douteux, à base d'œufs en
poudre, provenant du Japon, l'allié de l'Allemagne. Un
moment très apprécié dans la journée était le goûter
avec un bol de lait (en poudre) et des biscuits vitaminés.
Dès que nous partions en sortie scoute ou le
dimanche, nous trouvions dans les fermes amies du
ravitaillement en vrai lait, beurre, œufs et fromages.
La situation est vraiment devenue très difficile à partir
de l'hiver et jusqu'à la Libération.
Octobre 1941, le Coteau, sous la direction de Clément Mentrel,
accueille 25 élèves ...
à utiliser le camp autrement ? Un mois après l'installation des élèves dans les nouvelles maisons, ils ont dû
déménager pour se répartir entre la Guiche, les
Champs et le pavillon Médicis. A partir de cette date le
camp a été complètement ceinturé par des barbelés et
il n'y aura plus aucun changement jusqu'à la Libération,
si ce n'est l'autorisation d'utiliser la piscine, probablement à partir de 1943.
Vous avez été professeur de philo remplaçant,
quels souvenirs avez-vous de l'Ecole ?
Robert de Toytot : Au début de 1941, nous ne souffrions pas vraiment des restrictions alimentaires à
l'Ecole, et je garde un souvenir émerveillé de la bouteille de cidre bouché apportée à chaque table le
dimanche au déjeuner. En semaine, nous avions droit à
du cidre en pichet (et de l'eau). Dès la rentrée d'octobre 1941, le cidre disparut de la “carte”, mais pas le
porridge du petit-déjeuner, heureusement pour nos
jeunes appétits.
Monsieur Demaire : J'étais maître d'internat au
collège de Verneuil et préparais une licence de philo.
Monsieur Bertier assurait normalement le cours de
philo mais, pris par ses obligations à l'Ecole et ses responsabilités comme délégué départemental du
Secours national, il cherchait un professeur pour le
remplacer. Je fus proposé pour assurer ce poste avec
deux élèves en classe de philo et trois élèves en classe
de math-élem. Le chef de maison du Vallon où je donnais
... et les Sablons 38 élèves.
1941 - 1942
Comment la direction de l'École est-elle parvenue à
ouvrir de nouvelles maisons à la rentrée d'octobre ?
Michel Le Bas : Depuis l'été 1941 il n'y avait plus
de prisonniers au camp, les effectifs allemands étaient
donc réduits. Georges Bertier négocia et obtint de rouvrir
les maisons jumelles du Coteau et des Sablons. La
photo prise en octobre 1941 confirme qu'il y avait
vingt-cinq élèves au Coteau et trente-huit aux Sablons.
Cette solution avait été choisie, car elle avait l'avantage de regrouper les élèves sur un même site à proximité du Vallon.
Les Allemands ont-ils craint que les allées et
venues des élèves ne les gênent et ont-ils prévu d'avoir
77
mes cours était, en octobre 1941, Monsieur Trocmé,
personnalité protestante ayant une autorité morale
incontestable. Il avait été avant-guerre sous-directeur
de l'École et chef de maison des Sablons. Monsieur
Coupé était chargé des études et professeur de lettres
pour la terminale et Madame Cargouet était la secrétaire de Monsieur Bertier ; c'est bien souvent dans son
bureau que se prenaient les grandes décisions.
débarquement à Dieppe, un matin au lever, nous entendons et voyons passer, encadrés par des SS, des soldats canadiens, certains blessés et d'autres pieds nus.
Nous leur faisons le signe de la victoire et nous nous
retrouvons rassemblés dans la douche, la mitraillette
sur le ventre. Monsieur Gehring, lorrain, s'exprime
parfaitement en allemand et nous nous en tirons sans
dommage.
Les responsables du camp ont souvent changé,
alternant entre des SS violents et les militaires de la
Wehrmacht dont l'un des responsables a même été
considéré comme francophile tant ses relations avec
l'Ecole étaient modérées et compréhensives.
Après le bac de première, je rentre à Paris pour
une terminale au lycée Michelet, situé non loin du
domicile familial. Je continue le scoutisme, je me
camoufle dans la défense passive, ce qui me permet de
faire agent de liaison dans la Résistance pendant les
alertes pour le groupe des “Ardents”, commandé par le
colonel Antoine, promu général à la Libération, un ami
de mes parents. Ceux-ci ne sont pas au courant de mes
activités...
Tu es revenu à Verneuil pour l'année scolaire
1941/1942. Quels sont tes souvenirs ?
Michel Poutaraud : Cours de vacances en août à
Verneuil. Eh oui ça arrive ! Entré comme capitaine au
Vallon puis aux Champs avec Gilbert Gehring comme
chef de maison où habitait également le pasteur
Robert Young. Nous avons transformé les deux dortoirs en patrouilles scoutes : les castors et les chevreuils. Nous avons eu de nombreuses activités
internes et externes, camps en week-end aux Bois
Francs (actuellement “Center Park”) et à Sorel où nous
profitions des fermes voisines amies pour améliorer
sérieusement l'ordinaire des Roches, un peu léger
compte tenu des restrictions. Et, bien que le scoutisme
fût interdit par les Allemands en zone occupée (car
considéré comme un mouvement philanthropique et
paramilitaire au service de la Grande-Bretagne), nous
essayions de pratiquer un bon scoutisme en uniforme
avec salut aux couleurs et Marseillaise. Nous avons eu
des surprises mais pas d'arrestation. En février, froid
assez rude et fortes chutes de neige. Nous en profitons pour
faire du ski et construire un igloo. Les plus courageux
y couchent à tour de rôle. Après la tentative de
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1942 - 1944
Quels sont tes souvenirs à la Guiche ?
Philippe Mussat : Après avoir quitté le Vallon fin
1941, la Guiche a été ma maison jusqu'à la Libération.
Avec Georges Bertier comme chef de maison, nous
étions environ soixante-cinq élèves, ce qui était un
maximum. Je crois bien avoir habité dans toutes les
annexes qui se sont successivement ouvertes, c'est-àdire le Moulin, l'Iton et même, en 1944, au premier
étage du pavillon devant la Guiche qui, avant la guerre,
était utilisé pour le jardin d'enfants.
Comme cela avait toujours été la règle, les plus
jeunes cohabitaient avec des grands qui avaient leurs
cours au Vallon et devaient chaque jour emprunter le
fameux caillebotis qui longeait les barbelés et les
miradors du camp allemand. Les petits avaient leur
salle de classe dans un bâtiment, derrière la Guiche,
qui avait servi de blanchisserie jusqu'en 1941.
Au rez-de-chaussée de la maison Demolins, une
chapelle provisoire avait été aménagée et l'abbé
Commauche célébrait chaque matin une messe basse
avant le lever des élèves. J'ai souvent été volontaire
pour servir la messe ; nous n'avions aucune obligation
à y participer, mais nous nous retrouvions souvent un
petit groupe pour prier ensemble. (…)
Antoine Berge : Deux souvenirs me viennent en
mémoire : celui de nos discussions houleuses, voire
quelques bagarres, entre pétainistes et gaullistes, spécialement pendant les leçons de musique prodiguées
par notre professeur de musique, Monsieur Marais ;
nous avions au programme le chant national : Maréchal
nous voilà, toi qui nous as redonné l'espérance, que
Monsieur Marais nous faisait chanter en s'accompagnant de son violon : inutile de dire que tout le camp
des gaullistes, auquel j'appartenais, le singeait à qui
mieux mieux derrière son dos. (…)
Le rationnement s'aggrave à partir de 1942 : as-tu
vraiment souffert de la faim ?
Jean-Claude Flageollet : Je me souviens d'une abondante consommation de rutabagas et de topinambours.
A certaines périodes, manger était une obsession. Mon
père était fabricant de chaussures : avec un groupe
d'amis, nous allions dans les fermes échanger mes
propres chaussures contre de la nourriture que nous
faisions cuire dans les bois. Mes parents n'ont jamais
compris pourquoi je perdais tant de chaussures.
À la vérité, il nous arrivait aussi d'aller voler
quelques pommes de terre dans les silos de fortune
que les agriculteurs laissaient dans les champs. Sur
ses terres l'Ecole faisait pousser ces précieuses
pommes de terre : tout le monde participait à la récolte. Heureusement il y avait les colis des parents. Pour
leur part, mes parents, amis des propriétaires de la
biscuiterie Rogeron, garnissaient les colis de ces biscuits bien bourratifs. Les Rogeron de Flageollet, surnommés “pompe-salive” devinrent célèbres. En 44, vint
s'installer près de la Guiche une boulangerie militaire
allemande, servie par de sympathiques prisonniers italiens. Nous eûmes tôt fait d'organiser avec eux un gros
trafic de pain noir allemand, nullement gastronomique,
mais nourrissant.
Antoine Berge : Nous avions souvent faim mais
jamais jusqu'à la souffrance. (…)
Quels souvenirs as-tu de la garde des voies ferrées ?
Patrick André : Durant les années 43 et 44, les
autorités d'occupation ont obligé les autorités municipales françaises et les services de gendarmerie à
réquisitionner des hommes valides pour garder durant
les nuits la voie ferrée qui traversait l'École afin d'éviter les sabotages. La ligne de Granville était en effet
considérée comme stratégique car elle reliait le
Cotentin, c'est-à-dire le port de Cherbourg, à Paris sans
traverser aucune ville industrielle et n'utilisait aucun
ouvrage d'art d'importance pouvant justifier un bombardement de l'aviation alliée. Cet axe ferroviaire était
considéré comme la meilleure liaison pour acheminer
rapidement des convois militaires d'Allemagne en
Normandie, la traversée de la capitale n'était pas un
obstacle car l'occupant savait que les alliés et les résistants hésiteraient à détruire des installations dans un
tel milieu urbain d'autant que les possibilités d'itinéraires de dégagement dans la région parisienne
étaient nombreuses.
La direction de l'Ecole avait pu éviter les réquisitions des élèves les plus âgés pour le STO (Service du
Travail Obligatoire) en Allemagne; elle dut cependant
en désigner quelques-uns pour les gardes de nuit. (…)
79
Monsieur Demaire : Chaque groupe était responsable pendant une nuit d'une section précise de la voie
ferrée. Celui de la Guiche était censé surveiller la voie
entre la gare de Verneuil et au-delà de l'École. Munis
d'un brassard et d'un “bâton”, deux par deux, les
hommes marchaient. A tour de rôle, ils pouvaient se
reposer mais, bien souvent, ils en profitaient pour organiser de joyeuses ripailles surtout si un fermier était
parmi eux.
Malgré tout la vie continuait : quels sont les jeux
et les activités dont tu te souviens ?
Robert de Toytot : Lors de nos années passées à la
Guiche, nous étions parfois conduits à longer ce camp
pour nous rendre au Vallon, à la chapelle... pour un
cours d'allemand avec Mlle Hirler ou M. Brabeck, une
répétition de chorale avec l'Abbé Commauche, etc. Le
trajet comportait un long passage sur des caillebotis de
bois (pour éviter la boue) le long des champs de culture qui bordaient le camp à l'ouest. Dans ces champs,
nous apercevions souvent divers gibiers tels que des
perdrix, pigeons, lièvres et lapins. Un jour, Guy de Luze
qui avait été initié au piégeage par le garde de son
grand-père, en Bourbonnais, décida de mettre à profit
ses connaissances en la matière, à l'occasion de ces
trajets, et je m'étais fait bien volontiers son complice
dans cette activité que nous nous efforcions de mener
en cachette. Nous n'eûmes jamais que des demi-succès, nos pièges étant effectivement visités par le gibier
et désamorcés par lui lorsqu'il s'attaquait à nos appâts,
mais ne résistant pas longtemps à ses efforts pour s'en
libérer. Par exemple, nos trappes à perdreaux, équipées des fameux “quatre-de-chiffre” de notre fabrication, étaient constituées d'une fosse rectangulaire creusée
dans la terre (très argileuse) du champ et d'une planche
couvercle retenue soulevée par le “quatre-de-chiffre” pour
livrer accès à l'oiseau attiré par l'agrainage que nous
répandions dans et autour de la fosse ; mais après la
80
fermeture du piège l'oiseau avait tout le temps pour “se
gratter” un passage de sortie : il nous aurait fallu barder les parois de la fosse ou prévoir de relever nos
pièges à des heures plus matinales ! Qu'aurions-nous
pu faire de nos captures, si nous avions réussi ?
La bonne utilisation de nos trajets sur le caillebotis
montre, au passage, que nous jouissions d'une liberté
bien agréable pour un certain nombre d'activités et j'en
pris bien conscience quand, durant l'année scolaire 4445, je me retrouvai interne au lycée de Bourges : là,
nous étions mis en rangs en toute occasion, avec un
encadrement très serré, par les “pions”, totalement
inconnus aux Roches où les manifestations extérieures
de discipline concernaient surtout le respect des
horaires des diverses activités.
Parmi les activités variées, j'ai beaucoup participé
au ramassage des doryphores (le parasite de la pomme
de terre, surnom donné, d’ailleurs, pendant l’occupation, aux soldats allemands qui mangeaient nos
pommes de terre), au désherbage de planches de
légumes, au bêchage et, bien sûr, au bûcheronnage.
Mais aussi à la fabrication de choucroute avec Mlle
Fréchin, la confection d'objets par découpage de
contreplaqué, de tissage d'écharpes en laine (chargée
de fibres de bois !), de tricot.
Jean Claude Flageollet : Ce ne fut pas un jeu mais
une activité car, souvent, les travaux pratiques consistaient en du bûcheronnage : beaucoup d'arbres furent
abattus pour nous chauffer. Cela me valut un (maladroit) coup de hache dans le tibia et cinq points de
suture sans anesthésie autre qu'une bonne (et efficace)
gifle du Docteur Champeaux.
Antoine Berge : Un souvenir bien triste. Il est difficile de ne pas évoquer ici un accident dramatique, la
noyade de Bernard Augst, fils aîné de Monsieur Augst,
professeur d'histoire naturelle. Bernard était mon voisin
Gabriel Ollagnier,
professeur de mathématiques
de 1928 à 1972.
Charles Wilfrid Bodé,
professeur de mathétiques et de physique
aux Roches de 1907 à 1939.
René Desgranges,
professeur d’histoire ancienne aux Roches
de 1902 à 1945.
de classe et, lorsque nous allions ensemble à la piscine
à laquelle les Allemands nous avaient permis d'accéder, nous nous amusions à descendre et à remonter le
long de l'échelle du grand bassin, dans une eau verdâtre car les Allemands ne la changeaient jamais.
Ce jour-là, à l'heure du bain, j'étais en leçon particulière de français avec Mlle Chopin et ne regagnai la
piscine qu'en fin de baignade pour y trouver un attroupement autour d'un corps sans vie auquel on essayait
vainement de faire de la respiration artificielle.
Bernard Augst ne savait pas nager et je pense qu'en
descendant et remontant par les échelons du grand
bassin, il a du être déséquilibré soit par un plongeur
soit par un malaise ; je regrette vivement de ne pas
avoir été avec lui ce jour-là car je me serais aussitôt
aperçu de son absence ; c'est Jean-Pierre Lasalle qui,
après avoir nagé en profondeur, sentit quelque chose :
"sans doute le thermomètre, ou même peut être le
corps d'un allemand noyé". Notre professeur d'anglais,
Claude Gravel, plongea alors et remonta le corps de
Bernard Augst ; on alla immédiatement prévenir son
père qui était précisément en train de corriger sa
copie. Je revois le spectacle déchirant de cet homme,
effondré, soutenu sous chaque bras par l'Abbé Souty et
Monsieur Bertier récitant des Je vous salue Marie en
se dirigeant vers la chapelle, Monsieur Augst secouant
sa tête en sanglotant.
Quels souvenirs as-tu de tes professeurs et des
capitaines ?
Jean-Claude Flageollet : Je tiens à évoquer la merveilleuse proximité, je pourrais dire intimité, que ces
circonstances favorisèrent avec nos professeurs. Je
pense par exemple aux goûters dans la chambre de
Mlle Hirler (très anti-nazie) ou aux émouvantes conférences musicales de M. Desgranges le dimanche aprèsmidi (ah, cette conférence sur Mozart et sa conclusion
si poétique et si frémissante de sensibilité, nous lais-
sant entendre qu'il existait une autre Allemagne). Une
pensée aussi pour M. Coupé, M. Ollagnier, M. Bodé,
Mlle Chopin et tant d'autres.
Robert de Toytot : Je m'aperçois que je n'ai pas dit
grand-chose de l'originalité quasi majeure des Roches,
le capitaine, sinon en citant, par contraste, la fonction
pesante du “pion” de l'enseignement public. Je note
cependant, parce que cela me semble significatif, que
j'avais choisi comme parrain de confirmation mon
capitaine de l'époque, Bernard de Vogüé.
Antoine Berge : Cette nouvelle Ecole des Roches, à
effectif réduit, qui avait connu la débâcle, était tout
autre que celle d'avant-guerre. Ces années qui s'ouvraient à nous, jeunes adolescents, allaient nous
apporter un profond désir de reconquête de notre dignité humaine. Guidés par nos professeurs et maître de
maison, nous apprîmes qu'après un échec il fallait
“reconstruire” : pour nous rappeler que c'était “le laisser-aller” et “l'irresponsabilité” qui avaient conduit à la
défaite : lorsque quelque chose n'allait pas, Monsieur
Clément Mentrel, Professeur d'anglais, d'espagnol et
d'éducation physique, nous rappelait que nous n'étions
plus “à Juan-les-Pins 39” ; quant à Mlle Chopin, plus
incisive, elle disait au fautif : “C'est vous qui avez perdu
la France”.
La devise des Roches : “Bien armé pour la vie”
devenait alors, dans cette période d'échec et d'incertitude, “Bien se réarmer pour la vie”.
La plupart de nos professeurs étaient des hommes
sans doute trop âgés pour la captivité ou le travail obligatoire en Allemagne ; ils avaient pour la plupart une
81
personnalité marquée, souvent originale, et toujours
un grand dévouement : Monsieur Bodé dit “le Bode”,
Monsieur Ollagnier dit “Olala”, Monsieur Desgranges
dit “Degdeg”, Monsieur Mentrel dit “Tup mon gars”,
Monsieur Malavielle dit “Crevette”, pour n'en citer que
quelques-uns, sans oublier Monsieur Dupire,
Professeur de dessin, qui aimait raconter à ses élèves
son arrivée aux Roches : “C'était vers 1900, je passais
devant le chantier des nouvelles constructions et rencontrai Edmond Demolins qui me fit part de sa nouvelle
pédagogie ; de mon côté je lui dis que “moi j'étais anarchiste et j'allais me faire trappiste” ; il me proposa une
place de professeur et je suis maintenant là depuis 40
ans”.
Georges Dupire,
professeur de dessin
de 1900 à 1938.
“...j'allais me faire trappiste...”
Quels souvenirs as-tu de la libération ?
Jean-Claude Flageollet : La situation finit par
s'éclaircir... et du fait des Allemands. Peu informés, fin
43, nous envisagions d'attendre le débarquement encore quatre ou cinq ans. C'est alors que nous commençâmes à relever chez les Allemands, nos voisins immédiats, des signes intéressants. Un jour, alors qu'une
troupe en armes défilait, notre classe lui tourna le dos
ostensiblement, se mettant face au mur d'un bâtiment.
C'était un acte de résistance dérisoire, mais le fait qu'il
ne provoquât aucune réaction constituait un signe.
Souvent, des troupes venaient s'entraîner dans les
champs situés de l'autre côté de la nationale, face au
Vallon. Nous constations qu'elles étaient constituées de
soldats de plus en plus jeunes, en fait pas plus âgés
que nos premières, philosophes et mathélem. Enfin,
outre des Panthers et des Tigres, nous remarquions
des chars Renault et Somua de 1939. Ils raclaient vraiment les fonds de tiroirs !
Au cours du mois de mai 1944, nous dûmes évacuer
la Guiche en douze heures. Passer matelas et lits par
les fenêtres, coucher sous la tente, nous avons trouvé
82
tout cela fort distrayant. A la Guiche, le 6 juin de bonne
heure le matin, je pris ma bicyclette et j’empruntai le
caillebotis qui permettait, à travers champs, de
rejoindre la chapelle où je devais servir la messe. Je
constatai ce que les journaux appelaient une “intense
activité aérienne”. Aux quatre coins de l'horizon ce
n'étaient que mitraillages, bombardements en piqués,
combats de chasseurs et je devinai, bien sûr, qu'il se
passait quelque chose. De retour à la Guiche, j'appris
la nouvelle : “Ça y est, ils ont débarqué !”
J'étais en 4ème et le matin, en deuxième heure au
Vallon, j'avais une composition de grammaire française
(prof. Mlle Chopin) que je redoutais. A la fin de la première heure, j'appris que mon père et mon beau-frère
étaient venus me chercher, en voiture à cheval, mais
que Monsieur Bertier les en avait dissuadés arguant
qu'il n'y avait pas urgence. Or, tandis que sur le fameux
“chemin noir” qui longeait la voie de chemin de fer, ils
s'en retournaient vers Verneuil, des chasseurs alliés
attaquèrent un train : wagons déraillés, locomotive en
feu, cheval emballé, père et beau-frère à plat ventre
dans le fossé. Sitôt le cheval récupéré, retour aux
Roches et “enlèvement” de Jean-Claude qui venait à
peine de commencer sa composition de grammaire
française. Ouf !
Patrick André : J'allais me retrouver en juin dans
une situation similaire à celle de l'exode en 1940. Le
débarquement en Normandie ayant réussi, la progression des alliés gagnait, vers l'intérieur, des villes
comme Alençon et Argentan. Il était évident pour nous
que les combats se rapprochaient. Nous ne savions pas
que les forces alliées allaient marquer le pas dans leur
progression vers Paris que nous pensions être leur
objectif. L'état-major d'Eisenhower privilégiait, dans un
premier temps, la traversée de la Seine, à la fois pour
éviter des destructions à Paris et une guerre de rues,
mais aussi parce qu'il lui semblait plus stratégique de
gagner l'Allemagne par la Belgique refaisant à l'envers la
route empruntée par les troupes allemandes en 1940. A
nouveau, beaucoup de parents avaient retiré leurs
enfants souvent par le train jusqu'au moment où la SNCF
dut se contraindre à interrompre le trafic voyageurs.
Avec deux camarades de mon âge, ou presque, je reçus
l'autorisation de tenter un départ par la route à bicyclette en évitant la nationale de Dreux trop fréquentée
par les militaires allemands et très surveillée par la police allemande. Nous pûmes faire le trajet sans encombre
et rejoindre nos familles. L'Ecole nous fit parvenir par
un véhicule nos affaires quelques jours plus tard.
Paul Renaud : Dans la crainte d'un débarquement,
mes parents me retirèrent de l'Ecole et je fus admis pour
l'année scolaire 43/44 à Valognes, ville proche de SainteMère-Eglise où mes parents habitaient. Dans la nuit du
5 au 6 juin, j'ai vécu aux premières lignes le parachutage de la 82ème division aéroportée US qui, avant le débarquement des troupes le 6 au matin, devait établir une
tête de pont à l'ouest du dispositif allié. L'histoire a retenu la malencontreuse aventure d'un parachutiste qui
atterrit sur le clocher de l'église de notre ville. Dans des
conditions dramatiques nous fûmes donc libérés les premiers en France. Mon père était maire à cette époque et
nous avons été aussitôt adoptés par nos libérateurs. J'ai
bien compris l'importance des liens amicaux qui se sont
noués quand, à la date anniversaire du débarquement, le
6 juin 1945, des officiers de la 82ème division, venant
d'Allemagne où ils étaient cantonnés après le cessez-lefeu, sont venus aux Roches me chercher pour les accompagner à Sainte-Mère-Eglise sur les lieux de leur glorieux début de campagne en France et fêter enfin cet
événement joyeusement.
Philippe Mussat : Mon récit ne concerne pas l'Ecole
car, courant mai 1944, alors que nous ne savions pas si
le débarquement se produirait dans un ou trois mois et
encore moins où il aurait lieu, pour une raison certainement très importante, j'ai dû aller dans ma famille non
loin d'Argentan dans l'Orne. Le dimanche soir il n'y avait
plus de trains pour rentrer à l'Ecole ; la ligne ParisGranville avait été bombardée ; la voie ferrée en de nombreux endroits avait été coupée. J'ai donc dû rester.
Le 6 juin, dans la journée, notre propriété fut occupée par l'armée allemande et nous dûmes nous réfugier
dans une petite ferme perdue au fond des prés. Le 12
août, l'avant-garde de l'armée Patton nous libéra, surgissant par le sud après avoir contourné tout le dispositif
allemand et pris en tenaille la totalité des troupes ennemies dans ce que l'on a appelé “la poche de Falaise”. La
grande bataille de Normandie s'est donc achevée dans
ma région. Mais à quel prix... L'autre événement heureux et quasi miraculeux fut, le jour même de la
Libération, la naissance de l'aîné de mes neveux qui vit
le jour sous la tente de l'armée US, dans l'unité médicale d'urgence en première ligne. Le médecin commandant
était un célèbre praticien à Chicago et avait prévu tout
ce qui est nécessaire pour un accouchement en urgence.
Incroyable !
Dans quelles conditions l'Ecole a-t-elle été libérée
en août 1944 ?
Michel Le Bas : Entre le 10 et le 20 août, les
Allemands qui avaient perdu la bataille de Normandie,
faisaient retraite au-delà de la Seine, espérant pouvoir
contenir l'avance foudroyante des armées alliées.
Quittant l'École précipitamment, ils ont incendié le bâtiment des classes où devaient être stockées des munitions ainsi que le pavillon Gamble. Les troupes US, arrivant à proximité de Pullay et ne sachant pas si l'ennemi
défendait le camp, ont commencé à mitrailler l'Ecole
ainsi que Verneuil où la tour de la Madeleine a été très
endommagée. Pendant le mitraillage, Madame Trocmé a
cherché refuge sous le petit pont du Mississipi, à proximité de la menuiserie et a été tuée. En décembre 1944,
Monsieur Trocmé a été renversé par un convoi de
camions de l'armée US sur la grand-route. L'Ecole a
perdu deux âmes d'élite.
83
Michel Poutaraud : L'abbé Souty, aumônier de l'École,
au péril de sa vie, a pu rejoindre les troupes US près de
Pullay pour leur demander que cesse le mitraillage car
il n'y avait plus d'Allemands dans la région. (Cette
information est confirmée par Monsieur Demaire).
1944 - 1945
Le bâtiment des classes incendié par les
Allemands en 1944.
A la rentrée, quelle était la situation de l'Ecole ?
Philippe Mussat : Compte tenu des circonstances,
la date de la rentrée a été plus tardive. Le Vallon a été
la seule maison ouverte avec, comme chef de maison,
Louis Garrone qui prit en même temps la direction de
l'Ecole à la suite de son beau-père Georges Bertier.
Outre le bâtiment des classes et le pavillon Gamble,
détruits, les autres maisons avaient beaucoup souffert
pendant ces quatre années d'occupation. De nouveau
libre d'aller et venir dans la propriété, je me souviens
de tous les engins et munitions plus ou moins dangereux laissés et qui n'avaient pas encore été ramassés.
L'un de nos camarades, surnommé “le professeur fulminate”, était passionné par des expériences en tous
genres de physique et de chimie. Il fabriquait des
engins explosifs à partir de boîtes de conserve bourrées de poudre, avec une mèche. Dans la piscine vide
et dans la cave de la maison des Pins, il réalisait ses
“exploits”, en cachette bien sûr. C'était plus que stupide et, heureusement, il n'y eut pas d'accident.
Après le Vallon, quelles maisons ont été ouvertes ?
Paul Renaud : Je crois bien avoir été parmi les premiers élèves à m'installer aux Sablons qui, après restauration bien nécessaire, ont été rouverts avec,
comme chef de maison, Monsieur Froissard.
Philippe Mussat : Avant d'intégrer les Sablons, j'ai
occupé un dortoir qui, provisoirement, avait été installé au premier étage de l'infirmerie. J'ai donc expéri-
84
menté un grand nombre de solutions provisoires ou de
dépannage. Par la suite et, successivement, les maisons des Pins, du Coteau et enfin de la Colline ont été
rouvertes. Pendant toutes ces années après la libération, la Prairie a été utilisée comme bâtiment des
classes.
Antoine Berge : Rentrée scolaire 44-45, je suis
accueilli par Monsieur Garrone, nouveau Directeur, qui
m'informe que je vais être “capitaine” : j'étais un peu
impressionné mais fou de joie que l'on ait bien voulu me
confier cette responsabilité passionnante de “Frère
aîné”.
Dès le premier jour de mon capitanat, il y eut un
petit incident : Jean Marinovitch, dit “Marino”, avait
“carotté” la douche froide obligatoire du matin et
mouillé ses cheveux pour “faire croire” qu'il y était
passé, comme tous ses camarades : m'en étant rendu
compte, je fis une “réunion de dortoir” et proposai à
mes jeunes camarades d'adopter la devise des
Sablons : “Loyauté me lie”. Je souhaitais qu'il y ait
entre nous, dans mon dortoir, une solide amitié, ce qui
impliquait une parfaite loyauté : le pari fut tenu.
Quelques semaines plus tard, notre dortoir quitta le
Vallon pour s'installer au second étage du bâtiment dit
“la Prairie” qui servait à cette époque de bâtiment des
classes.
Un peu à l'écart du Vallon auquel nous étions néanmoins rattachés, nous avions appelé notre dortoir
“l'Abbaye de Thélème” dont la devise était : “Fais ce
que voudras” (mais, sous-entendu, “avoir fait quand tu
mourras”), nous avions tous pris des noms de
“Frères” : Frère Tiburce, Frère Anicet, Frère
Pétronille, etc. et j'étais moi-même, rien que cela, le
“Père Abbé”.
Nous étions liés par une profonde amitié, ce fut
pour moi une année merveilleuse.
A l’issue de ces témoignages exceptionnels sur des
heures exceptionnelles, Philippe Mussat conclut :
“Si nous avons voulu faire revivre l'Ecole des années de
notre jeunesse, c'est avant tout pour porter témoignage des
valeurs de nos éducateurs, chefs de maison et professeurs qui
par vocation ont consacré toute leur vie à cette Ecole dans un
esprit de désintéressement parfait. Nous leur devons d'avoir
traversé ces années terribles sous leur protection sans avoir
été marqués psychologiquement par les violences du monde
extérieur. Avec leur style et leur charisme, parfois très différents, ils ont su nous transmettre leur foi chrétienne, le sens
des autres et un grand élan d'espérance en un temps où l'on
pouvait facilement désespérer de tout.
Ces valeurs de fond qui sont la base de toute éducation
nous ont été proposées plus par l'exemple que par de beaux
discours. Elles seules permettent l'épanouissement d’une personnalité libre et responsable ayant le sens du devoir et du don
sans lequel il ne peut y avoir de communauté de vie harmonieuse. L'Ecole, à travers son corps enseignant, a toujours
privilégié les qualités humaines des jeunes qui lui étaient
confiés, l'objectif étant plus d'éduquer que de scolariser.
Alors que la France souffrait physiquement et plus encore moralement, l'Ecole conservait le souvenir de ceux qui
avaient donné leur vie pour que la Patrie vive librement; à
chaque célébration dominicale, la longue liste des morts au
champ d'honneur était proclamée. Comment ne pas nous en
souvenir ?
Il ne faut donc pas s'étonner des nombreux engagements
volontaires de Rocheux dans la Résistance et, dès la
Libération, dans les unités de la jeune armée française
renaissante. Ils avaient tous été “Bien armés ... pour
servir”.
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Quelques images d’hier
87
Le pavillon de chimie en 1923.
Le premier bâtiment des classes...
... et sa deuxième version qui sera incendiée par
les Allemands en 44.
Une annexe de la Guichardière dans ses débuts.
L’infirmerie en 1910, devenue par la
suite le pavillon Gamble.
Vue de la salle des fêtes avec, au fond, le buste
d’Edmond Demolins.
Le pavillon de dessin en 1923.
La piscine en 1920.
Le Pavillon Normand en 1920.
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Les “piaules” des
capitaines aux Pins.
La passerelle sur la voie ferrée près de la Guiche.
Travaux pratiques de l’époque.
Leçon d’équitation en 1924.
Leçon d’escrime en 1923.
Classe de chimie en plein air en 1901.
Extrait du réglement sur la toilette.
Salle de
gymnastique
en 1919.
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Le salon des Pins en 1927.
Bureau du chef de maison de la Guiche en 1924.
Un dortoir à la Guiche.
Salle à manger des Pins en 1927.
Bureau du chef de maison de la Prairie en 1925.
Un dortoir aux Sablons.
Une salle de classe.
La salle à manger du Vallon en 1920.
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Professeurs et élèves à la Guiche en 1927.
Le Coteau en 1922.
Départ de cross en 1966. C’est la Prairie qui a gagné.
Derrière, avec des lunettes, Monsieur Blanc.
Travaux pratiques de charpentes en 1924.
La patrouille
des Chevreuils
en 1925.
Départ en vacances vers les années 50.
Les Cars Suzanne, de Verneuil, déposent les élèves Place Dauphine
en un superbe embouteillage.
91
De gauche à droite : Jean Raymond Bessil,
professeur de dessin et TP de 1945 à 1950.
Monsieur Gauthier professeur de 3ème.
Gustave Coureau chef de maison de la
Guiche de 1945 à 1953.
Monsieur Dubois,
chef de maison du Coteau
et professeur de mathématiques.
Ch. W. Bodé, professeur de
mathématiques et de physique
de 1907 à 1939, en compagnie
de Pierre Duperche.
Maurice Coupé, de 1938 à 1973.
Professeur de lettres,
directeur des études
et directeur universitaire.
Suzanne Dupau, de 1916 à
1956. Anglais et enseignement général. Roches,
Maslacq, Clères.
Georges Dupire,
de 1899 à 1938.
Dessin.
Monsieur Cantel, professeur de
latin et de grec. Il habitait la
maison de Mandres.
Françoise de Comminges,
de 1923 à 1965. Lettres,
histoire.
Clément Mentrel, de 1917 à 1960. Éducation physique,
enseignement général, anglais et espagnol, chef de
maison des Champs.
92
A gauche, Paul
Cressant, de 1951
à 1953.
Professeur de
dessin.
Louis Malavielle, de 1907 à 1954.
Professeur de mathématiques
et TP de forge..
Monsieur Guy
Pierre Jacquemin, de
1926 à 1955.
Professeur de
musique.
Gabriel Ollagnier, de 1928
à 1972. Mathématiques.
Huguet, de 1925
à 1940.
Gymnastique et
sports.
Quiard, français et enseignement
général, en compagnie de
Bruno Dufour au centre
et Eric Lippman à droite,
vers 1953.
Meyer, de 1925 à 1940.
Français et latin,
chef de maison du pavillon
Gamble.
Monsieur Lechapetois
93
94
3
Les acteurs de
l’Ecole des Roches
95
96
La ronde des maisons
L’Ecole des Roches rassemble aujourd’hui sept
maisons entre lesquelles se répartissent ses 300
élèves. A la fin des années 1940, elle en comptait
une douzaine, six grandes et six petites, pour loger
plus de 400 élèves.
“...l’identité rocheuse
se construit au sein de ces
grandes bâtisses normandes
pleines de souvenirs...”
Elève ou ancien élève de l’Ecole des Roches, un
Rocheux s’identifie d’abord à sa maison, celle où il a
habité et grandi durant sa scolarité. Avant d’être
“rocheux”, on se revendique d’abord de telle ou telle
maison : on est “du Vallon” ou “de la Prairie”. Bref,
l’identité rocheuse se construit au sein de ces
grandes bâtisses normandes pleines de souvenirs,
bons ou mauvais. Chaque maison reflète la personnalité de ceux qui la dirigent et de ceux qui y encadrent les plus jeunes, savoir les couples de chef et
maîtresse de maison avec leurs adjoints et collaboratrices, secondés par les indispensables et irremplaçables capitaines de maison et responsables de
dortoirs.
Chacune de ces maisons est unique par son style
architectural et son histoire, l’un et l’autre hérités de
leur passé et de l’empreinte de ceux qui les ont dirigées. De l’aînée à la benjamine, elles forment une
ronde au sein des 60 hectares qui constituent le
domaine actuel.
De gauche à droite :
M. Dubois, chef de maison du Coteau.
Jacques Valode, chef de maison des Sablons de 1948 à 1959.
Colonel Petit, chef de maison du Vallon de 1950 à 1951.
Elles se flattent de posséder, outre une devise, un
blason choisi pour les plus anciennes d’entre elles en
1910. Du Vallon aux Fougères, leurs noms sont des
plus bucoliques à l’exception de celui de la
Guichardière dont l’histoire est liée à celle d’un éminent ancêtre, Edmond Demolins, le fondateur des
Roches lui-même.
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dant longtemps le même hobby, le même exercice
préféré et mieux connu, la même spécialité. Cette
devise les invite à rester fidèles à la même tâche, à
creuser longtemps, droit et profond, le même sillon.
A tout seigneur, tout honneur. Le Vallon est la
plus ancienne des maisons. Elle a accueilli dès l’ouverture de l’Ecole, le 7 octobre 1899, les 50 premiers élèves sous la direction d’un ancien directeur
des Ecoles de Valcombe. Sa partie centrale est formée par l’ancien château des Roches dont les communs ont été transformés par l’architecte Nodet.
Chefs et maîtresses de maison :
F. Bachelet et son épouse (1899-1900), Ernest
Picard, Paul Le Saulnier et Miss Curtiss, Paul Jenart
et son épouse (à partir de 1908 ), Coulthard et son
épouse (1910-1912), Henri Marty et son épouse
(1912-1931), Louis et Monique Garrone (19311939), Paul Belmont (1939-1940), Georges Bertier
et son épouse (1940), Henri et Eve Trocmé (19411944), Louis et Monique Garrone (1944-1950), Petit
(1950-51)… Robert de Luppé (1953-56), Philippe
Blanc et son épouse (1956-1980), Roger et Annie
Cacheux (1980-1989), …Mme Collomb (depuis
1995).
Emblème de l’Ecole, elle est aussi la première
maison visible depuis la Nationale d’où les automobilistes remarquent la nuit le grand lustre séculaire
briller dans son vaste hall d’entrée. Bordée d’un petit
cours d’eau dont les soudaines crues ont valu à celuici le surnom de “Mississipi”, elle est devenue en
1995 une maison de filles.
Parmi les adjoints et aides-maîtresses de maison:
Mlle Cherniac (vers 1908), Mlle Paule de
Bonviller, surnommée “Miss de Poum” (1925-1958),
Mlle Boblet, dite “Tante Bob” (1945-1971), Marcel
Vinson (1940-44), Pierre Bonzon (1957-1960),
Bernard Guelton (1976-1980)… et, depuis 1995,
Mlles Proust, Colleu et Féré.
Le Vallon, Droit et profond
Mademoiselle Boblet (surnommée Tante
Bob) aide-maîtresse de maison au Vallon
de 1945 à 1951, puis de 1959 à 1980 et
intendante de 1971 à 1980.
Photographiée ici lors de la fête
du Centenaire en 1999.
98
Sa devise a été choisie sous l’influence d’un de
ses premiers chefs de maison, Paul Jenart, qui était
ingénieur agronome et responsable de la section
d’agriculture. Illustrée par une charrue symbolique
dont le soc creuse un sillon, elle invite le Rocheux à
un labeur analogue au “labour” d’une bonne charrue.
Elle exprime la loyauté et l’énergie. Dans l’esprit de
son inventeur, le mot “droit” ne signifie pas la seule
sincérité : en demandant aux élèves d’aller droit
devant eux, il les incite aussi au devoir de la continuité de l’effort, de l’unité dans la vie ; ils doivent,
dès l’Ecole, s’habituer à mener jusqu’au bout un travail commencé, à creuser une question, à avoir pen-
Les bâtiments annexes du Vallon en 1902
d’aprés une carte postale.
Madame Dervaux, épouse de Max
Dervaux (affectueusement surnommée
“Mimi”), maîtresse de maison des Pins
de 1947 à 1969.
D. Venturini, chef de maison des Pins
de 1984 à 1987.
Les Pins, Recta non rigida
Les Pins ont ouvert leurs portes la seconde année
de l’Ecole, en octobre 1900. Ils ont été dirigés au
début par deux Anglais qui quittèrent brutalement les
Roches pour fonder l’Ecole de l’Ile de France, à
Liancourt, dans l’Oise. Construite par l’architecte
Nodet, en même temps que l’ancien bâtiment des
classes, la maison subit un incendie le 28 janvier
1903. Entièrement détruite, elle fut reconstruite sur
les mêmes plans. Depuis lors, elle a été agrandie de
diverses salles telles qu’un dortoir, un vestiaire et
une salle de jeux. Le bois des Pins qui l’entourait a
entièrement disparu en 1923 et fut replanté, surtout
en acacias et bouleaux. L’abbé Gamble y a longtemps
joué un grand rôle. Elle est restée une maison de garçons. Ses capitaines peuvent encore travailler dans
les “piaules” de leurs prédécesseurs dont on peut lire
certains noms gravés sur les murs de la cheminée de
l’ancienne salle à manger.
Une réunion de méditation sous la houlette
de Francis Cahour, chef de maison des Pins
de 1925 à 1940.
Jehan Maymil, chef de maison des Pins
et professeur d’histoire et géographie
de 1971 à 1982.
Avec Max Dervaux,
chef de maison des Pins de 1947 à 1969, l’appel des “objets
trouvés” (ou confisqués) était un moment haut en couleur de
la fin d’année scolaire.
Chefs et maîtresses de maison :
Scott et Hawkins, Campaux et son épouse,
Bernard Bell et son épouse, Gaillard de Champris
et son épouse, Mercier des Rochettes et son épouse, Pierre Méline et son épouse (jusqu’en 1925),
Francis Cahour et son épouse (1925-1940),
Georges Boespflug et son épouse, Max Dervaux et
son épouse Gabrielle (1947-1969), Jehan Maymil
(1971-1982)… D. Venturini et son épouse (19841987, puis un autre séjour de deux ans), M. de Coligny
(1992… )…, M. Bordes, M. Genelle et son épouse
(depuis 1998).
99
La “Guiche” en 1927
d’après une carte postale
légendée :
“Les agrandissements sont
en cours
d’exécution”.
La Guichardière, Par soi et pour tous
Gustave Coureau
chef de maison à “La Guiche”
de 1945 à 1953.
Elle était la résidence du fondateur de l’Ecole des
Roches, Edmond Demolins. Il l’avait baptisée ainsi
en hommage à celle qui est devenue sa femme,
Juliette Lebaudy, qui, lorsqu’elle était sa fiancée,
habitait à Paris, rue Guichard. En 1901, le couple
Demolins y reçut 25 élèves. Il voulait, d’une part,
prendre une participation plus active à l’œuvre
d’éducation qui se faisait aux Roches, d’autre part,
essayer la formule d’une maison plus petite, formule
qui semblait, à ses yeux, préférable à celle d’une
maison de 50. Sa devise est la traduction de celle de
l’école anglaise de Bedales : “The work of each for
the weal of all”.
Après la mort de Demolins, sa veuve est restée à
la Guichardière comme maîtresse de maison jusqu’en 1920, date à laquelle la maison a été achetée
par l’Ecole. Entre-temps, elle s’était agrandie : une
seconde partie fut construite en 1910 par l’architecte Huot puis l’ensemble fut unifié en 1925 par l’architecte Jacquelin qui relia la maison principale et
ses annexes.
En 1931, la Guichardière se spécialisa dans l’accueil des petits rocheux des classes primaires. Elle
devint, sous la direction du couple Henri Marty, une
“junior school” appelée aussi “école préparatoire”.
100
Les élèves y logeaient, y prenaient leurs repas et y
travaillaient sur place, ce qui leur évitait de parcourir à pied les presque 2 kilomètres qui les séparaient
de l’Ecole et surtout de traverser la voie ferrée qui
était alors très fréquentée.
En 1969, elle devint le refuge des premières filles,
une dizaine, inscrites aux Roches. Cantonnées derrière la voie ferrée, elles la quittèrent en 1995 pour s’installer au Vallon. Depuis lors, la Guichardière, qui fut
très tôt appelée la Guiche, accueille de jeunes stagiaires en “Français Langue Etrangère”. Belle reconversion pour une maison dont l’ancien propriétaire
avait introduit, dans le programme de l’Ecole des
Roches qu’il venait de fonder, l’innovation du stage
linguistique à l’étranger.
Chefs et maîtresses de maison :
Edmond Demolins et son épouse Juliette (19011907), Mme Demolins (1907-1920), l’Anglais
Coulthard (1907), Gustave Monod (1911-1914),
Maurice Montassut (à partir de 1914) et Marguerite
Lesade (1913-1932), Paul Belmont et son épouse
(1925-1928), Roujol, Louis Garrone et son épouse
Monique née Bertier (1929-1931), Henri Marty et son
épouse (1931-1940), Georges Bertier et son épouse
(1940-1944), Gustave Coureau et son épouse (19451953), Joseph et Bénédicte Gissinger (1953-1971),
l’adjointe Jeanine Gambier (1954-1958), Jean et
Jeanne-Thérèse Floch (1971-1976), André et AnneMarie Beroff (1978-1981)…, Jean-Pierre Maupas et
son épouse Renée-Laure (1984-1994), Mme Collomb
(1994-1995).
L’abbé Gamble,
chef de maison du Coteau
pendant la guerre 14-18.
Le Coteau, Force et douceur
Maison jumelle des Sablons, elle a subi elle aussi
les violences de la tempête du 26 décembre 1999.
Son toit a été emporté mais elle a résisté, illustrant
ainsi la vertu et la qualité proclamées dans sa devise. Celle-ci est dûe à deux anciens professeurs, l’un
d’histoire, l’autre d’architecture, Desgranges et
Storez.
Chefs et maîtresses de maison :
Elèves et professeurs
du Coteau en 1914.
Un coin du salon du Coteau en 1927.
Georges Bertier et son épouse (1902-1920), de
Prat et son épouse, l’abbé Gamble (pendant la guerre 14-18), Mlle Lepetit, Grunder, Mlle Elisabeth
Huguenin (1926-1931), Maurice Vaussard et son
épouse (1930-1932), René Levesque et son épouse
(1932-1940)... Mlle Conte..., M. Dubois..., François
et Louise Gspann (1957-1962), Jean-Brice et Annick
Langer (1962-1966)… Jean-Marie Boussion et son
épouse (jusqu’en 1973), Geoffroy Baxter et son épouse (1974-1980), M. Falk et son épouse, M. Airs,
Henri Ruault et son épouse (jusqu’en 1987)… Benoît
Maisonneuve (1989-1990), M. Philippe Calmels et
son épouse (depuis 1990).
101
Les Sablons, Loyauté me lie
Jacques Valode, chef de maison des Sablons de 1946 à
1962, lors d’une fête
des Sablons
dans les années 1955.
Les éléves des Sablons
en compagnie de M. et Mme Trocmé
dans les années 1920.
Henri Trocmé et son
épouse Eve,
Chef de maison
des Sablons
de 1902 à 1940.
Janine Wullschleger,
maîtresse de maison
des Sablons et
professeur de français.
102
Maison jumelle du Coteau, elle est restée près de
quarante ans sous la direction de Henri et Eve
Trocmé. Ceux-ci s’y investirent totalement, au propre
comme au figuré, dès son ouverture en 1902. Ils
avaient organisé leur chère et accueillante maison
avec un souci d’art permanent, allant jusqu’à la meubler en partie avec leur propre mobilier. La devise des
Sablons a été empruntée par Henri Trocmé à un château de la Loire, comme les devises qui étaient
peintes dans le hall et au-dessus des portes. Ecrites
en vieux français, elles cherchaient à élever quotidiennement l’âme et la volonté de ses garçons. Si les
garçons sont restés, les devises quant à elles ont été
effacées par le temps. Il nous en reste cependant le
souvenir grâce au petit florilège que voici : dans le
hall, au-dessus de la porte du salon “Pour rachapter
une faute, hausse ton âme plus haute”, au-dessus de
la porte de la salle à manger “Passera vite ta payne, si
n’as cholere ni hayne”, au dessus de la porte du
bureau “Ne crains point ce qu’il en coûte, si tu veulx
que l’on t’écoute”, au-dessus de la porte conduisant à
l’étude “Soys sûr, si tu as dict oui, que le plus sourd a
bien ouï”, au-dessus de la porte des lavabos, à côté de
l’escalier “En tout pour être premier, prends l’étroit de
l’escalier”, dans le fond sur la bannière du jeune chevalier “Loyauté me lie”, en nous retournant, au-dessus
de la porte du petit hall “De chez moi tant peu je sorte,
mon bonheur reste à la porte”. Gageons que ses locataires actuels y trouvent encore leur bonheur.
Chefs et maîtresses de maison :
Henri Trocmé et son épouse Eve, née Rist (19021940), Jacques et Jeanine Valode (1946-1962), Jean
de Ligniville et son épouse (1962-1971), l’adjoint
Xavier de Solages (1963-1964), M. et Mme
Wullschleger… Marc Horguelin (1978-1981), Bernard
Boussion (interim de 6 mois), M. et Mme Jean et
Danièle Pinzaize (depuis 1981).
La Colline
La Prairie, Pax in Lumine
Bernard Demeillers,
professeur de
mathématiques et de physique,
chef de maison de la Prairie,
directeur des études.
De 1964 à 1972.
Les élèves de la Prairie en 1967.
Cette devise a été donnée à la Prairie par M.
Montassut, son premier chef de maison, qui dirigeait
l’Ecole de l’Ile de France, avant de venir aux Roches
en 1914. Véritable oasis de paix posée au milieu du
parc, elle est toute baignée de lumière. De grandes
baies vitrées ont remplacé ses petits carreaux, mais
avec ses colombages, elle a conservé tout de son
charme normand. C’est d’ailleurs devant la Prairie
qu’ont eu lieu les festivités du centenaire. Elle fut
construite en 1925 par l’architecte Jacquelin qui bâtit
aussi l’Infirmerie, la Colline et transforma la
Guichardière. De 1944 au début des années 1960,
elle remplaça l’ancien pavillon des classes, le «Bât»,
qui avait été détruit durant la guerre. Elle accueillit à
nouveau des garçons avant d’être reconvertie, à partir de 1990, en maison de filles. Assurément, la
Prairie en a encore gagné en charme.
Chefs et maîtresses de maison :
M. Montassut et Mlle Chappuis, Paul Belmont et
son épouse (1928-1933), Louis et Marie-Antoinette
Viguier (1933-1958), André Faure-Beaulieu et son
épouse (1958-1960), Marthe Valot (1960-1961),
Claude Valon (1961-1962), Louis Amadieu et son
épouse (1962-1968), Bernard et Jacqueline
Demeillers (1968-1969), Roger et Annie Cacheux
(1969-1980), M. et Mme Mathe…puis M. et Mme
Cuinet.
Si la Colline n’a pas de devise, c’est sans doute
parce qu’elle est la dernière née des grandes maisons. Elle fut construite en 1929 afin de regrouper
les services de direction et d’administration. Son toit
a abrité les familles des directeurs qui se sont succédé à la tête de l’Ecole. C’est ici qu’ont lieu les
réunions du conseil d’administration de la Société de
l’Ecole Nouvelle-Ecole des Roches et que sont prises
toutes les décisions, autant pédagogiques que financières, qui influent sur la santé générale de l’établissement. C’est aussi à la Colline que sont accueillis
tous les hôtes de marque qui viennent honorer les
Roches de leur visite. Les signatures de noms prestigieux laissés sur le Livre d’Or en témoignent. Une
partie de son rez-de-chaussée et l’étage supérieur
ont été aménagés pour y loger des élèves, les premières filles en 1969. Dans les années 1990, le blason qu’elles ont imaginé sous la direction de leur
maîtresse de maison, Madame Henras, évoque la fraternité internationale : deux mains serrées, l’une
blanche et l’autre noire, surmontées d’une étoile et
d’une rose. Leur vitalité anime ce haut lieu qui, niché
dans un coin du domaine, discrètement derrière un
petit bois, se révèle être le cœur des Roches.
Chefs et maîtresses de maison :
Mme Martas (1969-1971), Mlle Suzanne Vannier
(avant 1980), M. Daniel Venturini et son épouse
(1980-1983), M. Briolet… Depuis 1993, la maîtresse
de maison est Mme Nicole Henras et son adjointe,
depuis deux ans, Mlle Ioulia Voronina.
103
France Filliette (1962-1979), Jean et Jeanne Floch (à
partir de 1976)… Mme Nicole Henras (1990-1993).
Raphaël Marmara, chef de maison fondateur des Fougères
de 1973 à 1986 et responsable des maisons de filles à
partir de 1976. Professeur d’histoire.
Ici en compagnie de Madame Garrone lors d’un arbre de
Noël destiné aux enfants du personnel.
Les Fougères
Marie-France Filliette,
maîtresse de maison du Moulin
de 1962 à 1979,
lors de la fête du printemps vers 1975.
104
La maison des Fougères est née récemment. Elle
a été aménagée vers 1973, après l’ouverture de
l’Ecole à la mixité, pour y accueillir les filles toujours
plus nombreuses. Sans blason ni devise, elle se place
sous la tutelle de sa voisine la Guichardière et de son
célèbre ancêtre. Elle accueille désormais les plus
jeunes élèves.
Chefs et maîtresses de maison :
Raphaël et Antoinette Marmara (1973-1986),
J.M. Spencer Ellis (1992)… M. P. Vittet et son épouse, Mlle Boin, Mlle Campion.
Enfin, fermons cette ronde des maisons en évoquant certaines d’entre elles aujourd’hui disparues
telles que la Villa Médicis, le Pavillon Gamble et
la maison des Champs. l’Iton, le Pavillon
Bessan et le Moulin ne sont plus habités tandis
que le Petit-Clos est resté dans le giron familial de
son dernier chef de maison. Dans l’ancien Collège de
Normandie, près de Clères, il y avait les Tilleuls, les
Lierres et les Pommiers.
Les Champs : Charles Bonzon, aumônier protestant, (1930-1936), Gilbert Gehring (1940-1943).
Pavillon Gamble : Meyer (1925-1940). Iton : Max
Dervaux (1946-1947). Petit-Clos : Etienne de
Palézieux (1936-1941), Raphaël Boussion (19451972). Le Moulin : Antoinette Hoepffner-Carlier
(1950-1951), Suzanne Vannier (1953-1962), Marie-
La Tournelle
Un peu plus loin, à Septeuil, dans les Yvelines,
l’Ecole des Petites Roches, dite aussi la Tournelle,
pourrait agrandir le cercle avec ses cinq autres maisons baptisées le Hamel, les Pavillons, Manoir,
Zéphyr et le Castel. Achetée à la fin de l’année 1978 à
sa directrice qui partait à la retraite, Mlle Bacon, elle
s’apparente à une annexe des Roches réservée aux
classes primaires ainsi qu’aux grandes sections de
maternelle. Elle était sous contrat simple, lequel fut
rompu en 1988 et, depuis, jamais obtenu à nouveau.
Les directeurs qui se sont succédé à la Tournelle sont,
après le Père Tourde en 1978, M. Loiseau, puis M.
Massot, de 1986 à 1989, et enfin M. Venturini jusqu’en
1991. A ses débuts, elle comptait environ 150 élèves
dont beaucoup passaient directement en 6ème à l’Ecole
des Roches. Les anciens comptables des Roches, M. et
Mme Vasse, en gardaient, une trentaine en général, le
week-end, à la maison des Acacias, derrière les Pins,
aujourd’hui réservée aux professeurs résidents et aux
invités.
Au-delà d’une ronde, toutes ces maisons forment
un véritable village où, chaque année, les élèves
apprennent à vivre en communauté.
■ Nathalie Duval
Tous nos remerciements vont aux actuels chefs et maîtresses de maison,
en particulier Mme Henras, qui nous ont fourni des informations pour
compléter les listes de ces vingt dernières années. Nous remercions également M. Venturini d’avoir eu l’obligeance de nous communiquer la liste
que Mme Vasse, secrétaire-comptable avec son époux à partir de l’année
1979-1980, avait établie, juste après son départ à la retraite en 1998,
d’après les registres du personnel.
Les Champs sur la Route de Verneuil, en 1924.
Le Petit-Clos.
L’Iton.
La Tournelle.
Le pavillon Bessan.
La maison de Pullay.
Le Pavillon Normand.
105
106
Aux capitaines
par Louis Garrone
Nous avons conservé ce que l’on pourrait appeler une “adresse” aux capitaines par Louis Garrone, dans laquelle il précise ce que
sont l’esprit de l’institution et les responsabilités que cette fonction implique. Il a rédigé ce texte, le 26 octobre 1961, six ans avant
sa mort, c’est-à-dire au cours des dernières années de sa carrière de chef de maison et de directeur de l’Ecole.
Il ne serait pas juste que je vous demande un tra-
“N'est-ce pas utopique
de confier des adolescents
à d'autres adolescents...?”
vail comme celui que je vous ai demandé hier : à
savoir de relire vos cahiers de réunions avec un
esprit critique, si je ne m'efforçais de préciser le
sens et la portée de ce travail.
Le point de départ indispensable est une notion
correcte de votre métier de capitaine et de sa signification pour vous.
L'Ecole en vous proposant d'être capitaines
prend :
1 - pour elle,
2 - et pour vos camarades,
des risques énormes. Il est trop clair qu'elle ne se
facilite pas la tâche. L'ordre, la discipline, le travail
seraient assurés avec infiniment plus de sécurité si
des adultes formés en avaient la charge. Il n'est pas
un homme de métier qui, à première vue, ne s'étonne, reste sceptique ou même ne se scandalise quand
il apprend que des garçons, c'est-à-dire des adolescents dont la réflexion, le jugement, la volonté sont à
former et qui sont à l'Ecole pour recevoir cette formation, assurent le respect de l'ordre, de la discipline et même du travail de leurs camarades.
N'est-ce pas utopique de confier des adolescents
à d'autres adolescents ? n'est-ce pas, à plaisir, réaliser la situation de la fable : des aveugles pour
conduire des paralytiques ?
N'est-ce pas, en tout cas, demander à des adolescents d'être des hommes, d'avoir une réflexion, un
jugement, une volonté d'hommes ? N'est-ce pas, en fait,
priver ces adolescents de la formation même qu'une
école doit leur donner, considérer comme résolu le
problème de leur propre éducation ?
N'est-ce pas, enfin, et ce n'est pas le moins
grave, une pédagogie de “galonnés” qui forme une
caste de privilégiés, une sorte d'aristocratie qui se
juge supérieure aux autres, voire même au-dessus
des lois ?
Ces objections - et l'on pourrait en formuler bien
d'autres - peuvent être fondées, sont fondées si le
capitaine n'a pas de son rôle une idée très précise.
D'abord l'Ecole, loin d'oublier que le capitaine est
un adolescent dont elle a à assurer la formation,
accepte le risque de gouverner avec des adolescents
parce qu'elle juge que le métier de capitaine est un
moyen exceptionnel de former chez des adolescents
107
la réflexion, le jugement, la sensibilité et la volonté.
A condition de ne pas se décharger sur des adolescents de la responsabilité, qui est et ne peut être que
la sienne, un chef de maison peut associer des adolescents au maintien de l'ordre, de la discipline, du
travail et de “l'esprit” de sa maison. Ce qui revient à
dire qu'un chef de maison ne se sert pas de ses capitaines pour gouverner sa maison mais se donne
comme règle de ne rien entreprendre d'important
sans eux.
Le premier devoir d'un chef de maison est donc
d'accepter de ne rien faire d'important sans les avoir
réunis en conseil de capitaines, non pas pour s'en
remettre à eux des décisions à prendre ou des
mesures à adopter, mais pour préparer, étudier,
arrêter ces décisions et ces mesures avec eux. Un
chef de maison n'a pas à rendre des comptes à ses
capitaines : ses capitaines ne sont pas ses juges ; il
n'oublie donc pas qu'il a à faire à des adolescents en
mal de formation, mais pour les former il réfléchit
avec eux, juge avec eux, décide avec eux. De fait, il
n'est pas de meilleur moyen de former à la fois le
jugement, la sensibilité et la volonté d'adolescents
que de leur fournir des occasions de juger, de sentir,
de vouloir, quitte à guider, contrôler, rectifier. En
demandant à ses adolescents de participer avec lui à
la construction de la maison, un chef de maison leur
rend le service énorme de les obliger à s'élever audessus de leurs préoccupations personnelles, à
observer, à juger dans l'objectif, c'est-à-dire en
dépassant ses habitudes, ses préférences ou aversions, à agir avec suite et par conséquent à
apprendre à organiser.
Si vous comprenez ce que doit faire avec vous le
chef de maison, vous ne risquez pas le contresens,
fréquent il faut le reconnaître, qui consiste, parce
108
que vous êtes capitaines, à revendiquer que le chef
de maison vous suive. C'est alors, et alors vraiment,
que le reproche adressé à l'École de confier à des
aveugles le soin de guider des paralytiques s'appliquerait à plein. Le chef de maison vous sert dans la
mesure où il est votre guide, c'est-à-dire quelqu'un
qui ne marche pas pour vous, mais quelqu'un qui,
vous ayant jugé désireux de marcher et capable de
marcher, vous propose de marcher avec vous en
mettant sa réflexion, son savoir, son expérience, non
pas à votre service, mais au service d'une fin commune à lui et à vous : la maison, dont il reste, en dernier recours, responsable.
Les risques qu'il prend, mesurez-les bien : il
accepte, d'avance, la lenteur, les découragements,
les faux-pas. Il sait qu'il a à faire à des adolescents
et non à des hommes, il n'attend donc pas de vous
des jugements et des initiatives spontanément
viriles. Le guide de montagne sait au départ que ses
clients ne sont pas entraînés; il accepte cependant
de lier son sort à leur sort : il n'y a pas d'autres
moyens de faire des alpinistes.
■ Louis Garrone
26 octobre 1961.
Extraits de l’adresse Aux Capitaines, publiée in extenso dans
L’Ecole des Roches et Louis Garrone dans Les souvenirs de
Tante Bob.
Une capitaine de l’Ecole
nous parle.
Quand une année se termine, les élèves se sentent joyeux : finis les cours, finies les contraintes
de la vie en collectivité, et bonjour les vacances !
Mais cette joie n'est pas dénuée de nostalgie. Une
année scolaire à l'Ecole des Roches est un tout, une
tranche de vie, riche en expériences variées, en
rencontres, en découvertes, en réalisations.
En victoires aussi, après avoir survécu à la
tempête, nous avons survécu au passage dans le
nouveau millénaire.
Certains d'entre nous survivront même au bac !
Nostalgie donc d'un temps qui se termine, des
amis et des professeurs que l'on quitte, de tout ce
que l'on aurait voulu faire et que l'on n’a pas fait...
Le Year Book est là qui témoignera du passé. Mais
pendant les vacances cette nostalgie s'estompera
pour faire place progressivement à l'anticipation
de la rentrée : que sera pour nous cette nouvelle
tranche de vie ?
A l'Ecole des Roches nous apprenons une chose
précieuse : ces tranches de vie à venir seront ce
que nous en ferons nous-mêmes avec l'aide des
adultes qui nous entourent. Pour ma part, j'ai
entendu dire que le capitanat est une fonction en
péril et les capitaines une espèce en voie de disparition. C'est vrai qu'il est difficile d'être capitaine.
C'est vrai aussi que le capitanat fait partie des traditions de l'Ecole. Comme toute tradition, elle ne
survivra que si elle est vivante et elle n'aura de
sens que si elle vit.
Au nom de toute l'équipe des capitaines, je
remercie les élèves qui nous ont élus, je remercie
l'administration qui nous a fait confiance, les chefs
de maisons qui nous ont soutenus. Que vive l'Ecole
des Roches et qu'elle sache allier tradition et
modernité !
■ Tatiana SANGLADE
capitaine de l’Ecole
Tatiana Sanglade
lors de son intervention
à la fête de l’Ecole,
le 23 juin 2001.
109
110
Henri Trocmé
un créateur en éducation
(avec son épouse)
“...ils construisent pendant
42 ans des générations
de Rocheux...”
Les Sablons
sans arbres...
...et quelques
années plus tard.
L’année 1902 voit l’arrivée à l'Ecole des Roches
d’un nouveau chef de maison dans une nouvelle maison en construction : Henri Trocmé (1873-1944),
aux Sablons. Ancien élève du lycée Louis-le-Grand, à
Paris, il a enseigné comme professeur de philosophie
pendant deux ans à l’Ecole Préparatoire de Théologie
des Batignolles. En 1898, il a fait deux voyages en
Angleterre et a participé au “summer meeting”
d’Edimbourg à l’occasion duquel il s’est initié à la
science sociale. En janvier 1902, il a épousé Eve
Rist, la fille du Docteur Rist, ami de Demolins. Les
jeunes époux partagent la même passion : l’éducation. Ils construisent pendant 42 ans des générations
de Rocheux jusqu'à ce qu'ils soient tués à la fin de la
guerre.
Il a vingt-neuf ans lorsqu’il entre aux Roches et
fait le pari extraordinaire d’y former une jeunesse
selon les principes de la science sociale. Educateur
mais aussi entrepreneur, il n’hésite pas à investir
une somme personnelle de vingt mille francs or (soit
près de 400 000 francs actuels) dans la construction
de la maison des Sablons qu’il meublera également
avec ses propres deniers.
Aux côtés de Georges Bertier qui prend la direction de l'Ecole en 1903, il devient, en plus de professeur et chef de maison des Sablons, Directeur des
Etudes et sous-directeur de l’Ecole. De confession
protestante, il incarne avec Bertier, catholique, un
exemple à cette époque rare et inédit d’œcuménisme
en éducation.
Un de ses anciens élèves, Daniel Dollfus, est
resté fidèle à sa mémoire. Sorti premier de l’Ecole
des Roches, il eut le privilège de se voir offrir un
voyage inoubliable de plus de trois mois à travers
l’Amérique latine. Il témoigne :
“Quelques vieilles photos nous permettent de
mieux cerner sa forte personnalité ainsi que son charisme dans le cadre privilégié des Sablons.
- D'abord la photo des Coteau-Sablons, à la fin de
la construction. Il n'y avait pas encore l'annexe qui fut
ultérieurement accolée. Et regardez les arbres : ils
viennent d'être plantés.
- Quelques années plus tard, la même photo de ces
maisons jumelles mais les arbres ont grandi, comme
l'Ecole, comme sa pédagogie nouvelle.
- Vingt six ans ont passé. Voici la photo d’Henri
Trocmé en 1928, il avait 55 ans et était père de neuf
enfants. A 28 ans, il avait été professeur de philosophie à l'Université de Göteborg en Suède. A 29 ans,
il fut nommé directeur des études de l'Ecole des
Roches et chef de maison des Sablons tout en étant
successivement professeur de Latin, de Philosophie
et plus tard de Géographie. C'est à lui que revint la
charge de créer, sur le terrain, la pédagogie, alors
111
Henri Trocmé sur le perron des Sablons.
“...une étude des Sablons (...) Tous les
élèves étaient en veston et cravatés...”
Déjeuner sur la terrasse aux Sablons.
112
très spéciale de cette école. Malgré toutes les
charges, je ne l'ai jamais vu débordé, jamais en retard
à un seul rendez-vous. C'était à la fois un organisateur et un grand humaniste, toujours disponible,
jamais négatif, toujours positif.
- Sur une autre photo d'une étude des Sablons,
vous en reconnaissez les murs,(au fond : un bureau
de capitaine). Tous les élèves étaient en veston et
cravatés. C'était l'époque.
- Et voilà la dernière photo : le déjeuner, par beau
temps, sur la terrasse des Sablons. Remarquez qu'à
chaque table il y avait un professeur. Je me souviens
très bien des conversations que nous avions, orientées par eux, toujours intéressantes. On était vraiment dans un bain agréable, d'ouverture d'esprit au
monde.
Quelles étaient, alors, les autres caractéristiques
de cette école ?
- D'abord une pédagogie très originale. Elle serait
toujours valable actuellement ; mais il faudrait naturellement l'adapter à notre époque et particulièrement à l'informatique.
- Puis une formation du caractère. C'était un facteur capital. Je ne vous citerai qu'une des maximes
que nous nous efforcions de réaliser ; “Fais aujourd'hui ce que tu pourrais ne faire que demain”. Oui,
pourquoi pas vous aussi, désormais, en souvenir de
Henri Trocmé ? “Fais aujourd'hui ce que tu pourrais
ne faire que demain”.
- Il n'y avait que très rarement des punitions et
même bien peu de reproches. Henri et Eve Trocmé
faisaient en sorte que le jeune fautif se convainque
de sa propre responsabilité et réalise sa propre amélioration. Et ça réussissait !
- Un moment capital de la formation du caractère
et de la culture était le quart d'heure consacré, lors
de chaque appel. Je me souviens, 65 ans après, de
plus de cent thèmes tels que : “Le courage de Scott
au Pôle Sud” ; ou bien : “Qu'est-ce que la beauté ?”,
etc.
- Je terminerai en évoquant des résultats des
années 1930. Presque chaque année, un ou deux
élèves, deux ans après leur Bac, entraient à
Polytechnique et beaucoup dans d'autres grandes
écoles.
Monsieur et Madame Trocmé ne cessaient de
nous conseiller : “Pensez, dès maintenant, au jugement que porteront sur vous vos enfants : admiration
ou mépris”.
Ils étaient, comme le furent les Demolins et bien
d'autres, ainsi que les anciens d'il y a 60 ans, des
passionnés. Oui, des passionnés de grandes créations”.
■ Daniel F. Dollfus
(Sablons 1930-1934)
Henri Marty
une figure mondiale du scoutisme
Le créateur
de la première troupe
des Eclaireurs de France.
“Ce géant d’un mètre quatre-vingt-quatre”
Henri Marty au camp-école de Cappy.
Avec Georges Bertier et Henri Trocmé, Henri
Marty (1887-1945) complète le trio de brillantes
personnalités qui, aux côtés d’autres professeurs et
chefs de maison non moins compétents, firent de
l’Ecole des Roches un phare de l’éducation nouvelle.
Henri Marty n’a que vingt ans lorsqu’il entre à
l’Ecole des Roches en 1908. Il vient d’effectuer son
service militaire après avoir obtenu sa licence ès
lettres à la Sorbonne. Professeur de 5ème, il passe
deux années à la Guichardière, puis part, pendant
une année, en mission d’études aux Etats-Unis, à
Boston et à l’université de Chicago. A son retour, à
l’été 1911, il épouse Suzanna Flye-Sainte-Marie et
revient à l’Ecole des Roches. Il loge au Vallon où il
succède comme chef de maison, en octobre 1912, à
Monsieur Coulthard.
Ce géant d’un mètre quatre-vingt-quatre, père de
huit enfants, devait rester fidèle à l’Ecole des Roches
jusqu’en 1939. Professeur d’économie, d’histoire et
de géographie, d’anglais et de science sociale, il est
en outre directeur-adjoint, responsable des sports et
des travaux pratiques ainsi que du contrôle médical.
Il consacre aussi une grande partie de son activité à
l’organisation de stages en Angleterre où il fait, au
moins une fois chaque année, un voyage pour conserver le contact avec les écoles et les familles qui
reçoivent les élèves. En 1931, il devient, avec son
épouse, responsable de l’école élémentaire installée
à la Guichardière.
Simultanément, il se consacre à l’animation du
scoutisme qu’il a contribué à introduire en France
en créant à l’Ecole des Roches, dès son retour des
Etats-Unis en 1911, la première troupe des
Eclaireurs de France. Dans l’entre-deux-guerres, il
s’impose aux premiers rangs de ce mouvement de
jeunesse dont le fondateur l’honorait d’ailleurs de
son amitié. Il est ainsi nommé au poste de “délégué
au comité d’entente” lorsque le Bureau international
des Eclaireurs est créé à Londres en 1920, sous la
présidence de Lord Baden-Powell. Composée de neuf
membres, cette institution a pour but d’encourager
les relations amicales entre les Boy-Scouts du monde
entier. Henri Marty y assume très activement sa
mission. Il fait de nombreux voyages à l’étranger et
ce, jusqu’en 1938. En effet, cette année-là, il rend
visite au roi de Roumanie Carol II dans le but d’éviter que le scoutisme roumain, en pleine sécession du
mouvement, ne bascule dans l’orbite des jeunesses
nazies. Pacifiste convaincu, il a également participé
à de grands rassemblements des Patrouilles de la
Paix dans l’esprit de la Société des Nations, comme
en 1936. En outre, en tant que Commissaire international des Eclaireurs de France, il préside les Foyers
Internationaux Scouts de la Méditerranée dont les
sièges sont situés à Nice, Marseille, Menton et
113
Henri Marty et la troupe des Eclaireurs de France.
Lord Baden-Powell (au premier plan) en
compagnie de Henri Marty.
114
Toulon. A ce titre, il écrit à l’un de ses grands élèves
des Roches, devenu éclaireur, Philippe Kressmann
(Guichardière 1930-1936), sur une petite carte de
vœux datée du 25 décembre 1935 : “Prenons tous
une résolution en cette fin d’année tragique : où que
nous soyons, dans toute notre action, pensons à notre
promesse et à notre loi. Grâce à cela, il y aura peutêtre un peu plus de justice et de charité dans la
jungle des hommes. C’est notre vœu commun ; que la
Paix de Noël soit en nos cœurs”. Il aspirait à la paix,
mais restait néanmoins lucide sur le risque d’un
conflit inévitable à venir.
Ancien combattant de la Première Guerre mondiale, il reçoit, en hommage à ses différents services
rendus à la nation, la Légion d’honneur à titre militaire en 1932. Catholique fidèle, il eut l’honneur de
se voir attribuer par le Vatican le titre nobiliaire de
comte. Titulaire de nombreuses distinctions civiles
ou militaires, il s’est toujours voulu au service de
son pays. Après avoir été Directeur de l’Ecole
d’Education physique et sportive puis Directeur de
l’Institut d’Education physique générale, il est
nommé, lors de la Libération, commandant interprè-
Henri Marty et ses cadres éclaireurs.
De gauche à droite et de haut en bas :
Claude de Lestapis, Gros, Édouard Huyghues Despointes,
Waddington, Hubert Argod, Charles de Montalembert,
Henri Marty, Gérard Van Hamel, Édouard Ziegler.
te à l’armée américaine. Ainsi qu’en témoigne son
épouse, il eut alors la satisfaction de pouvoir faire
appel à de nombreux anciens des Roches. C’est à la
suite d’une mission dans les ports dévastés de
Cherbourg et du Havre qu’il meurt à l’hôpital militaire du Val-de-Grâce, le 6 juin 1945.
■ Nathalie Duval
André Charlier
le maître de Maslacq
“...ne voir en lui qu'un bon
professeur, c'est consentir
à n'y rien comprendre.”
Maslacq est un petit village du Béarn, situé près
d'Orthez dans les Pyrénées. Pendant dix années, de
1940 à 1950, son château a abrité la communauté
d'une petite centaine d'élèves rocheux dirigée par
André Charlier et son épouse. L'un de ses anciens
capitaines, Dom Gérard (Maslacq 1940- 1948), Père
Abbé de l'abbaye Sainte-Madeleine du Barroux
(84330), nous livre son témoignage.
“Nous sommes arrivés la nuit tombée en suivant
d'Orthez à Maslacq un char à mules qui avançait lentement sous une pluie fine. Comme le coeur me battait en
entrant dans le grand château noir ! Heureusement, mon
grand frère était là avec moi. Le soir même, Monsieur
Garrone souhaite la bienvenue, mais il rappelle aussi
que la France est en deuil et que cette rentrée ne doit
ressembler à aucune autre. Tout le monde monte dans
les dortoirs le cœur serré ; les petits eux-mêmes savent
pourquoi il faut être triste, Maslacq est né sous le signe
de la gravité 1.” Cette gravité est celle d'un pays qui
vient d'être humilié, envahi par les troupes allemandes
durant l'été 1940. Dans l'affolement du mois de mai,
l'Ecole des Roches avait fermé ses portes, mais des
enfants étaient restés sous la responsabilité de professeurs. Louis Garrone avait alors dû leur trouver un
nouveau toit. L'occasion se présenta en zone libre, non
loin de la frontière espagnole, dans ce petit village
isolé au milieu des champs et des prairies dominés par
les collines d'Orthez.
Dom Gérard poursuit : “Et de la joie aussi. Car le
lendemain matin un soleil éclatant fait briller les
flaques d'eau que la terre argileuse n'a pas encore bues :
sous un ciel tendu et bleu, le charme de Maslacq opère
déjà. Pour aller du château au bâtiment des classes, il
faut traverser le village. Là, élèves et professeurs de
Verneuil se retrouvent et bavardent familièrement.
Parmi ceux-ci, il y en a un qui ne parle pas beaucoup,
c'est André Charlier. On sent confusément qu'il ne lui a
pas été facile d'accepter la défaite. Il a gardé quelque
chose de l'allure militaire avec ses bottes d'officier et
son porte-carte en gros cuir, dans lequel il transporte
maintenant des livres d'exercices latins et quelques
bâtons de craie. De capitaine d'infanterie, le voilà redevenu professeur, un excellent professeur d'ailleurs, qui
enseigne à ses élèves à parler en latin. Et pourtant ne
voir en lui qu'un bon professeur, c'est consentir à n'y
rien comprendre.“
En effet, le parcours tant professionnel que spirituel
d'André Charlier est singulier. Il est entré aux Roches
en 1924, recommandé par son frère Henri Charlier,
sculpteur, qui avait réalisé la statue de Notre-Dame
pour la chapelle de l'Ecole. L'Ecole des Roches lui apparut “comme une sorte d'atelier idéal, où le souci d'une
culture authentique pouvait s'épanouir à l'aise dans un
cadre naturel, où les maîtres, transmettant à leurs
élèves bien plus un art de penser qu'une technique particulière. Un art de penser et un art de vivre. Atelier
idéal, parce qu'il était possible que tout y fût fondé sur
le vrai, si nous le voulions. Et nous avions trop souffert
dans les ténèbres de l'incertitude pour ne pas vouloir de
toutes nos forces amener d'autres âmes à la lumière.
Péguy nous avait révélé le vrai visage de la France, un
visage dont nous avions trouvé la ressemblance au fond
de notre cœur. Nous ne pensions pas à autre chose qu'à
refaire une France nouvelle, une France vraie. Et il nous
semblait que tout pouvait partir des Roches, qui étaient
pour nous quelque chose comme les Cahiers de la quinzaine
pour Péguy ou le Vieux Colombier pour Copeau.”
André Charlier entretenait une correspondance
régulière avec Paul Claudel et Jacques Copeau, deux
hommes dont la pensée était centrée sur la renaissance
du théâtre chrétien, avec René Desgranges et Maurice
Storez, qui lui avait ouvert les portes de l'Ecole, et avec
Dom Romain, prieur de La Pierre-qui-Vire, son frère
spirituel, "tous les deux éclairés par la même lumière de
foi claire et solide, et tous les deux animés d'un même
115
Jeanne Duplâtre,
future Madame Charlier.
désir de sainteté. De grandes âmes.", précise Dom
Gérard qui dresse ci-après la biographie de celui qui
l'inspira dans sa vocation religieuse.
André Charlier est né le jour de Noël 1895, dans
une famille incroyante, dont le père était franc-maçon,
mais qui gardait honnêtement la loi naturelle ; son éducation
restait étrangère à toute vie religieuse. Pendant les
vacances scolaires, l'enfant, devenu orphelin de sa
mère dès l'âge de sept ans, partait chez ses grandsparents maternels, vignerons en Bourgogne, et reçut
un commencement d'éducation chrétienne grâce au
curé du village. Les confidences qu'il fit plus tard à l'un
ou à l'autre de ses élèves laissent à penser que c'est le
travail de la terre qui lui avait donné le goût des choses
d'en haut. Les tâches paisibles de chaque jour dans le
retour régulier des saisons conduisait doucement son
âme à l'admiration de la nature : “cet immortel instinct
du beau qui nous fait considérer la terre et ses spectacles
comme une correspondance du Ciel.” (Baudelaire)
Puis à l'âge de 17 ans eut lieu la rencontre inattendue et décisive avec la Grâce dans l'église SaintSéverin à Paris, événement silencieux qui appartient
au secret des cœurs et qui bouleversa son existence.
Dès la déclaration de guerre, âgé de 19 ans, André
Charlier reçut le baptême des mains de Dom Besse,
dans la chapelle des bénédictines de la rue Monsieur,
et de là partit vers les premières lignes des tranchées
sur le front. Blessé deux fois et incarcéré dans la forteresse
d'Ingolstadt, son existence avivée par la souffrance et
la méditation allait acquérir dès lors une maturité et
une profondeur peu commune.
A la fin de la guerre, dès qu'il fut arrivé aux Roches,
on lui confia les cours de lettres. Sa grande culture
littéraire lui donnait un rayonnement qui dépassait les
murs de sa classe, au point qu'on a vu parfois d'autres
professeurs se mêler aux élèves pour suivre un cours
sur la poésie française. Il avait par-dessus tout l'art
d'éveiller les sensibilités et plus encore d'élever les
âmes à travers les grands chefs-d'œuvre de notre
littérature.
116
Mais l'œuvre qui allait naître de lui prit naissance
en octobre, au soir de la défaite, au moment où la
France humiliée cherchait à revivre sous l'occupation
allemande. Louis Garrone ayant été appelé à Vichy
comme responsable des Mouvements de Jeunesse,
c'est à André Charlier que fut confié la charge de continuer Les Roches, alors repliées à Maslacq, petit village
du Béarn entre Pau et Orthez. Ce que fut la vie de ces
jeunes gens au milieu des paysans est quelque chose
d'inimaginable. Enfants et paysans se croisaient le
matin, les uns allant en classe leurs livres sous le bras,
les autres menant leurs vaches pacager. On apprenait
la France ailleurs que dans les livres, ou plutôt les
élèves faisaient le lien entre l'histoire de France et la
vie. Mais celui qui faisait le lien, c'était l'homme aux
racines terriennes et à l'âme très haute. Lorsqu'il fallut
remonter en Normandie, André Charlier écrivit dans un
Adieu à Maslacq des lignes où passe une émotion
contenue : “Il y avait à Maslacq un charme que tous
ceux qui y sont passés ont ressenti, et le propre d'un
charme est qu'on ne sait pas de quoi il est fait (...) En
somme, l'âme s'y sentait bien, parce qu'il y avait un
accord secret entre une nature aimable et les habitations des hommes, entre les coteaux sans âpreté, mais
aux lignes fermes, et les toits noblement incurvés.(...)
L'ensemble du parc et du château, les terrasses et les
escaliers, les hautes toitures, le pavillon des Muses l'ancienne orangerie -, l'horizon des toits du village et
de la vallée contemplée des fenêtres du second étage,
tout cela parlait aux esprits un langage plus intelligible
que bien des livres. La chapelle construite par les religieuses espagnoles est sans doute un scandale pour un
homme de goût, mais je n'en puis dire du mal : il s'y est
passé trop de choses en dix ans. Dix années pleines.
Dures ? Sans doute. Mais ces lieux harmonieux nous
ont aidés à les vivre.”
1 Dom Gérard, “Histoire de Maslacq”, André Charlier, Itinéraires,
chroniques et documents, n°266, septembre-octobre 1982, pp. 256296. Toutes les citations dans le texte sont extraites de cet article.
Max Dervaux
l’inoubliable chorale
“...on l’aurait suivi
au bout du monde.”
Qui aurait oublié Max Dervaux ? Sans doute pas
ceux qui l’ont connu et, surtout, qui ont chanté dans
sa chorale !
En effet, Max Dervaux, responsable de la chorale
et professeur de mathématiques, a laissé dans beaucoup de mémoires un souvenir prestigieux. L’un de
ses anciens garçons des Pins, dont il fut le chef de
maison de 1947 à 1969, tout en étant directeur
adjoint des Roches à partir de 1955, se souvient :
“On buvait une anisette lors des réunions de capitaines. On descendait dans la cave, dans son bureau
(dans la cheminée). Il disait un sonnet, puis s’arrêtait
quand des vers lui manquaient. Il disait qu’il allait s’en
souvenir : “la prochaine fois, je vous le ramène”. Et,
effectivement, le sonnet était complet au bout de la
semaine car il avait retrouvé dans sa mémoire la totalité du poème. C’était un petit bonhomme de rien du
tout qui avait une capacité d’écoute, donnait des
conseils. Il avait un charisme extraordinaire : on l’aurait suivi au bout du monde. On avait une confiance
totale en lui. C’était la sécurité, l’autorité aussi. Il était
capable de faire une répétition générale la veille de la
première avec un orchestre étranger à lui. Les répétitions avaient lieu à la chapelle. On était une bonne
centaine. Il arrivait à la salle Gaveau et ne faisait
qu’une ou deux répétitions générales”.
Mais il est mieux encore de laisser la parole à
Max Dervaux lui-même :
“Je suis resté vingt-trois ans à l’Ecole. Une année
à commencer par l’Iton et là j’ai beaucoup appris tout
seul parce que j’étais à l’Iton avec chaque garçon :
c’était beaucoup plus simple que dans une grande
maison. Mais après ça, je suis arrivé aux Pins et je me
suis trouvé devant 70 garçons. Evidemment je n’avais
pas une formation spéciale, mais j’avais tout de même
une chose, l’expérience du scoutisme. Quand je suis
arrivé, Garrone m’a demandé si je voulais m’occuper
d’une troupe scoute. A cette époque-là, je considérais
qu’une troupe scoute était un mouvement dans
l’Ecole, un Etat dans l’Etat et je n’étais pas du tout
chaud. Je crois que Garrone n’était pas plus chaud
que moi. Je lui ai dit : “Non, si vous voulez, je veux bien
m’occuper d’une chorale”. Et, au premier appel des
travaux pratiques sur la place du grand bâtiment des
classes, j’ai demandé à tous les élèves rassemblés
quels étaient ceux qui voudraient faire partie d’une
chorale. Je n’ai eu qu’un candidat qui s’appelait
Francis Roucher et qui était un peu mon filleul. Et s’il
s’était avancé, c’était probablement pour me faire
plaisir. Alors j’ai mené à ce moment-là une campagne
personnelle, je suis allé de maison en maison et je
suis allé leur demander et leur indiquer ce qu’on pouvait faire avec une chorale en leur disant qu’évidemment je ne pouvais pas prendre des élèves qui chantaient complètement faux mais que je pourrais prendre
à peu près toutes les voix qui se présentaient et que
j’en ferais quelque chose. Et nous avons chanté, pour
la première fois à Gaveau, l’Oratorio de Noël (de
Bach) devant des familles qui étaient assez ahuries
de nous voir nous lancer dans un pareil pari.
Nous avons parlé du scoutisme tout à l’heure : la
vie d’une maison était la vie d’une troupe scoute. Mais
on ne le disait pas. Il ne fallait pas le dire. En fait, le
chef de maison était le chef de troupe et les capitaines
étaient les chefs de patrouille. Or ça, sur cette matière-là, j’étais particulièrement formel, c’était essentiellement ça qui m’a permis de mener à bien la vie de la
maison des Pins. Mais je ne vous cache pas que j’étais
assez inquiet. Je me demandais comment j’allais
mener cette bande de chenapans qui me regardaient
en souriant et en attendant, le soir de ce premier
dîner, la gaffe que j’allais faire éventuellement. Je
117
Les débuts de la chorale
dans les années 49.
crois que je n’en ai pas fait, mais j’en ai sans doute fait
les années suivantes. Pour moi la vie de maison et le
métier de capitaine, c’est la caractéristique même,
c’est l’essentiel de l’Ecole des Roches. Sans maison
comment voulez-vous qu’on vive une vie comme nous
l’avons vécue à l’Ecole ? Il faut dire qu’il y avait un
grand nombre d’exigences. On était, tout en paraissant libéraux, assez stricts mais ces trimestres entiers
passés à l’école sans aller se perdre à Paris ou ailleurs
en fin de semaine, c’étaient des trimestres extraordinaires pour la formation d’un garçon. C’est capital
pour l’école. La fonction de capitaine dans la vie d’une
maison, c’est l’essentiel de la vie de l’école. Une vie de
maison, comment vous la définir ? C’est vraiment 70
garçons (car j’avais 70 garçons aux Pins, certaines
années) qui sont groupés autour du ménage du chef
de maison, car ma femme a joué un rôle très important.
Je vais vous lire un papier car j’ai trouvé ça exceptionnel. Il y a peu de temps, je suis allé à une réunion
d’anciens, au Scribe, et l’un d’entre eux m’a offert une
cravate qu’accompagnait un mot rédigé à mon attention. Laissez-moi trouver ce petit papier que j’ai reçu :
Max Dervaux a été aussi responsable
des sports.
Ici en compagnie
de Claude Drappier, professeur
d’éducation sportive.
118
“Très cher M. Max (ce qui est rigolo, d’ailleurs,
comme interpellation), un jour vous nous avez dit que
vous ne vous intéressiez surtout qu’à ce que nous,
petits acnéiques impubères de l’époque, deviendrions trente ans après. Quarante années plus tard,
avec une affection intacte, voici un modeste exemplaire du calvaire qui ne le fut pas moins, par la subtile exploitation de la paresse. C’est à vous que je
dois, avec mon cher abbé Martineau qui avait été
mon précepteur avant que je n’entre aux Roches, les
seuls souvenirs émus et chaleureux de ma vie scolaire ; le frais sourire et les soins maternels de madame
Dervaux me consolent encore de mes chagrins
rocheux. Merci à vous d’avoir éclairé mon adolescence et de pouvoir encore émouvoir le vieux jeune
homme que je suis ce soir et qui reste, grâce à vous,
un enfant de chœur.”
...”cette bande de chenapans
qui me regardaient en souriant.”
(Réveil dans un dortoir
des Pins).
Je ne vous dis pas qui m’a écrit ce mot, mais j’ai été
très ému quand je l’ai reçu. Ce garçon a fait une carrière très honorable, il travaille dans une fort grande
maison de luxe qui s’appelle Hermès, on le reconnaîtra
peut-être car il a dessiné beaucoup de foulards. Ce qu’il
cite là dit bien la valeur que pouvait avoir un ménage
de chefs de maison par rapport à ces garçons”.
Les appels de “lecture” faisaient partie intégrante de la vie
des Pins.
Jacques Valode
animateur d’un certain “climat de
Il ne faut pas non plus oublier Jacques Valode (1923-1994) qui a laissé aussi un fort souvenir chez
un grand nombre d’Anciens. Il était professeur d’histoire et a été chef de maison des Sablons de
1946 à 1959. Le 24 janvier 1993, un an et demi avant son décès, il a prononcé le discours suivant
lors d’un dîner des Anciens des Sablons.
“...le temps n’efface pas tout
(...) surtout pas un climat de vie
façonné par
un certain nombre de valeurs.”
Jacques Valode,
chef de maison des Sablons de 1946 à 1962
(et professeur d’histoire),
lors d’un appel en 1953.
“Votre assistance nombreuse et chaleureuse – sans
parler de tous ceux qui se sont excusés en des termes
qui vont droit au cœur – est pour moi source d’émotion
et de joie. Si l’on tient compte du fait que beaucoup
d’entre nous se sont perdus de vue pendant de longues
années, il faut bien admettre que le temps n’efface pas
tout : il n’efface pas les amitiés, il n’efface pas les souvenirs, il n’efface surtout pas un ‘climat de vie’ façonné
par un certain nombre de valeurs.
Ces valeurs, nous les devons à Edmond Demolins
qui a vu juste, à la fin siècle dernier, et dont l’Éducation
nationale s’est aujourd’hui largement inspirée.
Or ce n’est pas facile de voir juste à la fin d’un siècle,
car chaque fin de siècle engendre son lot de craintes et
d’incertitudes. J’ai été très intéressé par le livre récent
d’un professeur d’université américaine, Allan Bloom,
‘L’âme désarmée’. Essai sur le déclin de la philosophie
et de la culture générale. Il y retrace admirablement les
incertitudes d’aujourd’hui. Sans aller chercher nos références aux U.S.A., il apparaît que notre fin de siècle est
marquée par de nombreux bouleversements : une évolution technologique plus rapide que jamais, une mondialisation des problèmes et un ensemble de crises – le
chômage en tête - dont on sent bien que les causes dépassent largement le niveau conjoncturel, touchent au
structurel et risquent même de porter atteinte à l’organisation de notre société. Sans parler de telle ou telle
secte qui nous prédit la fin du monde à court terme.
Le mérite d’Edmond Demolins est donc grand,
d’avoir vu juste et clair à la fin du XIXe siècle, en jetant
les bases de la pédagogie de l’Ecole des Roches. Et je ne
vois pas pourquoi, ni comment renier les valeurs qu’il
a mises à l’honneur :
- Je pense, tout d’abord, à la formation chrétienne
qui vous était proposée. Laissez-moi évoquer le souvenir
de nos aumôniers catholiques, de nos pasteurs protestants et de nos retraites qui, pour les plus grands surtout, constituaient d’irremplaçables occasions de recul,
de réflexion et de maturation. Toujours en respectant la
liberté de chacun.
- Je pense à la devise de l’Ecole, moins au “bien
armés pour la vie” qui me paraît très ambitieuse, qu’à
“les Roches préparent à servir”. Lequel d’entre nous ne
considère pas sa vie comme une somme de services ?
- Je pense à l’apprentissage de la responsabilité,
dans le travail scolaire comme dans la vie de tous les
jours. Aux capitaines qui venaient me faire part des
problèmes rencontrés dans leur dortoir, je m’efforçais
évidemment de donner des conseils, mais je leur disais
toujours qu’il s’agissait de leur responsabilité et que
c’était à eux de prendre la décision.
À côté des capitaines, je pense aux responsables des
équipes sportives, mais aussi à toutes les petites responsabilités (la cloche, le gong, les carnets, les vestiaires, la bibliothèque, le courrier, etc.). Dans le domaine des responsabilités, il n’y avait pas de différence de
nature, mais seulement des différences de degré.
- Je pense à l’éducation de la capacité d’adaptation
à l’avenir. Nos efforts tendaient certes à vous apprendre,
mais surtout à vous faire réfléchir et à vous apprendre à
apprendre. Puis-je ici saluer la mémoire de Louis
Garrone dans ses cours de philosophie et Louis Viguier
dans ses cours de mathématiques ? Et évoquer l’action
pédagogique de monsieur Coupé dans ses cours de littérature et de latin ?
- Je pense à l’appel fait aux différentes facultés de
l’enfant et de l’adolescent : intellectuelles, évidemment,
mais aussi physiques (l’éducation physique et les sports,
quelle irremplaçable école de formation du caractère !),
artistiques et manuelles. Le tout dans un souci d’équilibre.
119
Jacques Valode
commentant les sujets
à la sortie du Bac à Evreux
en 1953.
Jacques Valode
à l’arrivée du car qui amenait les
futurs bacheliers à Evreux.
120
- Je pense enfin à l’esprit de Maison et à l’esprit
d’Ecole, dans la mesure où ils ouvraient la voie à la prise
en compte d’une collectivité, avec ses exigences, ses
contraintes, ses épreuves parfois, mais aussi ses satisfactions et ses joies.
Si l’on me demandait de reprendre une responsabilité du style de celle que j’ai assumée aux Sablons - c’est
une hypothèse d’école à mon âge - il y aurait évidemment bien des choses à moderniser et à actualiser,
notamment le langage, mais je m’efforcerais de maintenir les valeurs dont je viens de parler. J’y ajouterais
sûrement une plus grande ouverture au monde, un plus
grand souci de l’information et de la communication et,
enfin, un effort vers ce qu’on appelle aujourd’hui l’excellence”.
Jacques Valode connaissait très bien l’Ecole. Avant
d’en devenir l’un des principaux chefs de maison, il y
avait grandi. Il y était né presque. En effet, comme on
peut l’apprendre grâce à un ouvrage collectif, Notre
Sillon, sur l’histoire de leur famille, il est né dans la
maison familiale de la Ruchère, à Verneuil, alors que
son père, Edmond Valode (1884-1961), était économe
général de l’Ecole des Roches depuis 1921. Celui-ci
joua un très grand rôle dans le bon fonctionnement
financier de l’Ecole, notamment durant la guerre quand
la survie des Roches semblait aléatoire. Ses deux garçons René, l’aîné, puis Jacques, ainsi que son neveu
Robert, suivirent, comme les enfants des autres
employés de l’Ecole, gratuitement leur scolarité à
l’Ecole. Dans Notre Sillon, il raconte comment il est
devenu chef de maison des Sablons à la suite de
brillantes études à Sciences Po. alors qu’il hésitait
entre s’inscrire à un DES d’Economie Politique et préparer le concours d’entrée à l’Ecole Nationale
d’Administration. Nous sommes en été 1946 :
“C’est alors que le directeur des Roches, Monsieur
Garrone, me demande le service de prendre la charge de
l’enseignement de l’histoire et de la géographie au cours
de vacances qui prépare les bacheliers recalés en juillet,
mais admis à se présenter à la session de septembre.
J’accepte, poussé par ma formation historique et mon
goût croissant pour cette discipline, et surtout très attiré par une expérience nouvelle. (…)
Or, quelques semaines après la rentrée scolaire de
septembre, Monsieur Garrone se trouve en face d’un
grave problème pour la Maison des Sablons. Le nouveau
chef de maison a totalement échoué, au point de s’enfermer dans son appartement en attendant son déménagement, et Monsieur Garrone, déjà chef de Maison du
Vallon, est obligé de s’occuper également des Sablons.
Il me propose alors de prendre la responsabilité des
Sablons et de poursuivre mon enseignement d’histoire
géographie dans les grandes classes, étant entendu que
nous ferions un bilan de la situation au mois de juin
1947 et que nous conviendrions alors ensemble d’un
engagement durable ou d’une séparation.
J’hésite, j’hésite beaucoup, car c’est un tournant
dans ma vie. Est-ce raisonnable de me détourner de la
formation reçue aux Sciences Po. et de ne pas poursuivre la voie d’une carrière publique ? Je consulte les
parents ; eux sont séduits de voir leur dernier fils se
consacrer à une institution à laquelle ils ont donné le
meilleur d’eux-mêmes et rester ainsi auprès d’eux,
mais ils ne veulent pas m’influencer.
En définitive, j’accepte, en me disant que j’aurai une
année pour prendre une décision finale et qu’il faut
savoir dire oui à des événements et à des opportunités
quasi-providentiels”.
Raphaël Boussion
le seigneur du Petit-Clos
Raphaël
“...il apporta à ses élèves
un encadrement quotidien,
solide, exigeant et affectueux.”
Boussion (1911-1983) est une des
grandes figures de l’Ecole des Roches. Il était chef de
maison du Petit-Clos, authentique maison normande
qu’occupe aujourd’hui l’un de ses fils devenu à son
tour professeur aux Roches. Il s’y installa en septembre 1946. Il en fut le maître jusqu’en 1972 et y
accueillit, avec son épouse, chaque année un petit
groupe de moins de vingt garçons auxquels il offrait
une éducation des plus personnalisées. Il créait en
effet dans la maison du Petit-Clos une ambiance
attrayante et chaleureuse autour de ses six enfants
qui vécurent en permanence au milieu des élèves.
Ceux-ci étaient ainsi intégrés dans ce que souvent il
leur manquait : une véritable famille.
Raphaël Boussion, “Ralph” pour les siens,
impressionnait d’abord par sa haute stature. Sans
doute est-ce de son grand-père vendéen qu’il avait
hérité cette carrure athlétique. Il s’imposait aussi
par sa stature morale. Homme d’une prodigieuse culture, héritée de sa scolarité chez les jésuites, il
apporta à ses élèves un encadrement quotidien, solide,
exigeant et affectueux.
Ainsi, l’un de ses fidèles amis aime-t-il à évoquer
“sa haute et massive silhouette, sa démarche martiale, son visage carré où le regard sombre pouvait
s’enflammer au moindre souffle de passion, sa crinière brune, parsemée de fils d’argent et son sourire
magnétique empli d’un éternel humour. Tous ses
élèves l’adoraient, tant il savait se consacrer à eux et
tout particulièrement à tous les cas qu’il pouvait
connaître présentant des difficultés. Il ne leur
Raphaël Boussion chef de maison du Petit-Clos
de 1945 à 1972.
Responsable des langues vivantes de 1945 à 1965.
Professeur principal des 2èmes, 1ères et terminales
en francais et anglais.
ménageait ni sa peine, ni son temps, car il savait
sublimer toute chose”.
Doté d’une licence d’anglais, il enseigna d’abord
chez les jésuites à Reims, de 1937 à 1939, puis fut
pendant la guerre directeur d’un établissement religieux, St-Dominique, à Vichy. Il entra à l’Ecole des
Roches en septembre 1945, par l’intermédiaire de
l’un de ses anciens élèves, le commandant de
Tournemire, par ailleurs ami de Louis Garrone qui
dirigeait l’Ecole depuis la fin de la guerre.
Attiré par la pédagogie anglo-saxonne des
Roches, il éprouva, ainsi qu’on peut le lire dans son
Journal intime du Petit-Clos (1945-1949), une grande admiration pour Louis Garrone dont il jugeait la
direction enrichissante et la pédagogie excellente :
“Il connaît admirablement les adolescents et
c’est merveille de le voir former les capitaines et
121
Madame Boussion toujours attentive au moment du retour des courses.
A gauche Jean-Marie Boussion. A droite Lucien Gautier, le coursier. 1953
Accueil des Petits-Closiens (extrait)
“...
L’esprit et la charité des hommes profonds
Ont fait l’histoire
Nourris-toi de leurs livres
Mais aussi de leur sacrifice
Non pour t’en alourdir
Mais pour retrouver la vigueur
De leur esprit
Et l’enthousiasme de leur cœur.
Toi aussi, tu es cet anneau
Au diamètre d’une hostie
Par où passe la vie.
Un instant, dans le temps,
Tu es ce rendez-vous
De l’âme du passé
Déjà pleine de l’avenir triomphant
Qui déjà surgit de toi !
Comme d’une délivrance !
Te voilà un sens !
La vie n’a pas de sens ?
Mais si. Ecoute ta conscience”.
d’entendre ses appels”. Sur les suggestions de ce
dernier, Raphaël Boussion, en plus de ses cours
d’anglais, créa un “club d’anglais” qui compta parmi
ses premiers membres le so british Desmond
Whitechurch (Pins, 40-47). Par la suite, il assuma des
responsabilités supplémentaires telles que celles de
responsable de l’enseignement des langues vivantes
ou de cours de vacances.
Michel Blanc, fils de l’ancien chef de la maison du
Vallon, se souvient : “Il y a aussi quelqu’un qui m’a
marqué, c’est Raphaël Boussion, chef de maison du
Petit-Clos. Une année où je passais mon bac, j’ai été
obligé de bachoter au mois d’août. Là, j’ai un souvenir
extraordinaire du contact d’adulte à enfant. Boussion
nous prenait en cours particulier avec deux ou trois
élèves. Nous avons, par exemple, décortiqué avec lui
l’Etranger de Camus ou reçu des cours d’espagnol : il
s’était remis à l’espagnol pour nous. Ces cours de
vacances étaient familiaux. En dehors du bachotage
l’après-midi, on jouait au tennis avec lui. Ce qui est
remarquable, c’est le travail psychologique qu’il
accomplissait sur les enfants, un travail de motivation. Il avait affaire à des enfants qui avaient eu un
premier échec au bac, il fallait les mettre en confiance pour le second passage. J’ai été alors beaucoup
marqué pour ce que je fais aujourd’hui, dans le
management. C’est quelqu’un qui apprenait aux gens
à savoir se battre, à dépasser l’objectif”.
Cette fougue et cette volonté farouche qu’il
entendait transmettre à “ses” garçons se manifestent
dans les poèmes qu’il aimait écrire comme celui destiné à l’Accueil des Petits-Closiens. En voici la fin, en
hommage à un chef de maison resté plus de trente
ans fidèle à l’Ecole des Roches et qui repose désormais dans le petit cimetière de Pullay, aux côtés de
bien d’autres professeurs, bons serviteurs des
Roches.
■ Nathalie Duval
122
Un moment de détente au Petit-Clos pendant les cours
de vacances au mois d’août 1953.
Philippe Blanc
une vie dévouée aux autres
Philippe Blanc a été professeur aux Roches et chef de maison du Vallon de 1956 à 1980 et a assumé
parallèlement les fonctions de directeur adjoint de l’Ecole entre 1970 et 1980.
Son fils Michel nous parle de son père, aujourd’hui décédé.
“...une vie tournée vers les
autres, à l’écoute des autres.”
La classe de latin en 1ère avec Philippe Blanc en 1960.
2/Michel Bachelier. 3/Alain Laurent. 4/Jacques Lepice. 5/ Michel Grimbert. 6/ Jean Pierre
Champeau. 7/Patrick Favreau. 8/ Claude Chapellier. 9/ Thierry de La Marnière. 10/ Edouard
Manset. 11/ Gilles de Fouquières. 12/ Yves Champain. 13/ Eric Le Coq de Kerland.
“Philippe Blanc était un homme tourné vers les
autres. C’était un pédagogue hors pair, avec un grand
charisme. Il s’est intéressé très jeune aux associations.
Il a été chef scout. Pendant la guerre, il était dans le
Vercors où il était responsable de la Croix-Rouge.
Ensuite il a été pendant un certain temps professeur à
Villard-de-Lans dans un collège privé. En 1956, il a
rejoint l’Ecole des Roches où il est devenu chef de
maison du Vallon, directeur adjoint, puis directeur
par intérim.
Ce qui est le plus marquant dans sa personnalité
est le souci perpétuel qu’il avait de l’épanouissement
de ceux avec qui il travaillait. Il était capable de traverser la France pendant les vacances pour voir un
élève malade. J’ai été très touché par ce qu’un ancien
des Roches, Xavier Camelin, qui nous a fait l’amitié de
venir aux obsèques de mon père, il y a dix ans, avait
écrit sur le registre : “vos enfants sont là”. On ne peut
pas plaire à tout le monde, réussir avec tout le monde,
mais un grand nombre d’anciens ont été ‘marqués’.
Je me souviens de l’un d’entre eux, quand je lui ai
dit que j'étais le fils de Philippe Blanc : il était ému
jusqu’aux larmes.
Il a vraiment réussi sa vie, une vie tournée vers les
autres, à l’écoute des autres. Le soir, il réunissait les
élèves. On chantait, on animait des spectacles tous les
samedis soir. Mon père a succédé à Max Dervaux et,
comme lui, a organisé des conférences et des concerts.
A midi, il faisait une revue de presse, relatant les faits
et événements importants. Il faisait aussi des lectures
afin de développer en nous un certain nombre de valeurs.
Après le repas, les élèves de terminale se retrouvaient autour du chef de maison et de son épouse.
Nous avions alors souvent des discussions philosophiques animées par le chef de maison. Il y avait des
échanges incessants entre les élèves et le chef de
maison. La clef de voûte de l’Ecole était la famille,
ce qui était un investissement énorme de la part des
chefs de maison.
123
Un point qui m’a marqué est la mise en
valeur de l’importance des responsabilités : le
fait de se trouver, en première ou en terminale,
capitaine, avec la responsabilité des élèves en
étude, en dortoirs. C’est là que j’ai appris mon
futur travail de manager”.
Dans une lettre, un élève et disciple de
Philippe Blanc nous livre un très beau témoignage sur cet homme qui a fait honneur aux
Roches. Il s’agit de Jean-Noël Varenne (promotion 1963), qui a été en colonie de vacances à
Villard-de-Lans où il a fait la connaissance de
Philippe Blanc puis, sur l’invitation de ce
dernier, est venu aux Roches. Voici quelques
extraits du Journal de ses souvenirs (à Biviers,
le 8 mai 2000) :
“Ma rencontre avec Philippe. Juillet 59 à
Villard-de-Lans.
Le temps est radieux. Aucun nuage dans le
ciel bleu lavande. Il est 10 heures du matin et
l’on sent encore la fraîcheur de la rosée. La
journée sera merveilleuse.
Doucement, le clocher du collège Stella
Matutina s’éveille. C’est aujourd’hui un grand
jour, celui du démarrage de la colonie de
vacances. Dans quelques minutes, je vais
accueillir Philippe Blanc que je ne connais pas
encore. C’est le directeur de cette colo. Il vient
avec toute sa famille. Six enfants !
Paul Belmont, directeur de l’établissement
pendant l’année scolaire, m’avait simplement
dit que je m’entendrais bien avec Philippe, que
c’était un homme généreux qui avait connu le
Vercors au moment du maquis.
Ce qui m’a frappé en premier, c’est que l’on
entendait Philippe avant de le voir. Bien avant !
Non, il ne criait pas. Il parlait. Et même, il s’efforçait de parler doucement. C’est dire s’il avait
une voix qui portait loin, voix profonde et riche,
une voix de tribun.
124
Après la voix, c’est un bruit bizarre, celui de
grosses chaussures qui bouleversent le gravier
de la cour. Ah ! Voilà Philippe, un sacré bonhomme, carré, planté sur deux jambes robustes,
équipé pour la traversée des Alpes : short,
chaussures de montagne, grosses chaussettes
de laine rabattues sur les chevilles, chemise col
ouvert et haut de survêtement aux manches
retroussées jusqu’aux coudes. Épaisses lunettes
de myope.
- C’est toi Jean Varenne ?
- Oui, c’est moi, Jean-Noël (C’est curieux,
Philippe avait déjà décidé de ne retenir que la
moitié de mon prénom. Il ne m’appellera jamais
autrement que Jean).
- Paul Belmont m’a parlé de toi. On va bien
s’entendre. En ce moment, c’est un peu le bordel. Je ne conduis pas et suis donc tributaire
des autres. D’habitude, c’est ma femme qui conduit,
Marinette. Mais elle vient d’accoucher et ne
sera là que demain.
Eh bien, en trois phrases, j’ai déjà appris pas
mal de choses. Et puis, il est direct, Philippe. Pas
de fioritures. J’ai bien aimé le mot de “bordel”.
- Les premiers enfants sont arrivés au train
de Paris ce matin. Ils doivent être dans le car
et arriveront bientôt. Peux-tu les accueillir ?
- Bien sûr, Philippe, tout est prêt.
Cela me fait tout drôle de l’appeler Philippe,
mais je le fais naturellement et facilement.
Quelle différence avec Paul Belmont qui gardait
la distance et se faisait vouvoyer par ses
propres enfants ! (…)
Les enfants, c’est bien connu, ont besoin de
rêves, d’aventures impossibles, de peurs. Quel
souvenir ils garderont de ces moments privilégiés et forts ! Ils en redemanderont avec des
récits sur le Vercors et le formidable courage du
Maquis, Valchevière et la résistance héroïque
d’une poignée de jeunes hommes – presque
encore des enfants – face aux troupes alpines
aguerries du IIIe Reich ! Vassieux et le martyre
de ses habitants, tous exterminés, du bébé au
grand-père ; la grotte de la Cuire, transformée
en hôpital par le Maquis, réduite par des soldats
sans pitié qui achevèrent les blessés et déportèrent vers les camps de concentration tout le
personnel hospitalier, infirmières, médecins.
Très peu, ou peut-être personne n'en revint.
Les enfants le comprenaient. Ce n’étaient
pas de simples récits, mais des tranches de vie,
d’une vie vécue avec une intensité exceptionnelle.
Philippe racontait cela naturellement.
C’était dur, mais c’était vrai. Il l’avait lui-même
vécu. Jeune professeur de lettres à Villard-deLans au moment de la guerre, dans le lycée
polonais qui avait accueilli des centaines d’enfants qui avaient fui l’avance nazie, il avait mis
à profit sa liberté de mouvement pour transmettre des renseignements à la Résistance. Il
s’était engagé dans la Croix-Rouge, ce qui l’amenait sur les lieux de combats, soigner ceux qui
pouvaient encore être sauvés – peu hélas ! –,
récupérer les papiers et objets personnels de
ceux qui avaient été tués, garder en mémoire
pour les transmettre aux jeunes générations
tous ces faits de souffrance et d’héroïsme.
J’avais trouvé un père que j’admirais, à la
personnalité hors du commun, au charisme
ravageur. (...) Sur sa proposition, en septembre,
j’entrais à l’Ecole des Roches comme capitaine.
Quarante années sont passées depuis cet été
1959. Pourtant je suis toujours aussi ému en
racontant cette rencontre. Rien, aucun événement (même pas la difficile guerre d’Algérie) ne
réussira à me faire oublier ces heures qui ont
bouleversé ma vie”.
Chef de maison à l’Ecole des Roches
Les chefs de maison ont toujours joué un rôle essentiel à l’Ecole des Roches. Ils sont responsables d’une
maison et des élèves qui y vivent. Ils les encadrent et surtout participent, en l’absence des parents qui
les leur confient, à leur éducation.
Roger Cacheux, chef de maison à la Prairie de septembre 1969 à fin août 1980 et au Vallon de septembre
1980 à l'été 1989, se souvient de ses vingt années consacrées à l’éducation de plusieurs générations de
Rocheux. Père de cinq enfants dont deux conçus à la Prairie, il témoigne de ce qu’a été sa mission éducative en tant que chef de maison aux côtés de son épouse, Annie, qui l’a accompagné comme maîtresse
de maison. Un témoignage éclairant sur les exigences de ce métier bien particulier, ses nombreuses difficultés mais aussi ses réelles satisfactions.
“...pour moi, le chef de maison
avec son épouse
et son équipe de capitaines...
est un éveilleur”.
Roger Cacheux, professeur de français et
chef de maison de 1969 à 1989.
Lorsque nous sommes venus visiter les Roches
pour un emploi de chef de maison en avril 1969, j'ai
déclaré à mon épouse et aux amis qui nous avaient
présentés : “Jamais je ne travaillerai là-dedans”.
J'étais impressionné par la réputation de l'Ecole (plus
que par ses locaux) avec ses grands noms et ses réalisations. Finalement, nous y sommes restés 20 ans...
car la réputation des Roches, je l'ai découvert progressivement, était fondée sur le quotidien, assuré
par chaque adulte jouant son rôle à sa place, soucieux
ensemble de faire grandir les jeunes qui nous étaient
confiés et avec lesquels nous bâtissions le quotidien.
Ce fut une période de recherches et de transformations après la grande secousse de mai 68 et la disparition de Monsieur Garrone et de quelques grandes
figures de l'Ecole. Période charnière donc.
Ainsi, à la fin de notre 2ème année, nous en étions à
notre quatrième directeur : Messieurs Viguier,
Galitzine, Moorgat et... Monsieur Paillet qui s'est
accroché. Cela destabilise un peu, cette valse...
Ainsi nous avons vécu :
- La fermeture de la Guichardière comme maison
des petits garçons. Ils ont été placés à la Prairie et au
Coteau, avec toutes les difficultés qu'entraine le
mélange de tout jeunes et de grands : pas le même
rythme de vie, pas les mêmes préoccupations.
- L'arrivée des élèves de Clères qui nous en voulaient de la fermeture de leur Ecole.
- L'arrivée progressive des jeunes filles, dans une
Ecole somme toute plutôt machiste, et le changement
d'atmosphère qui en découlait. Auparavant, la crainte
de certains parents concernant l'internat se focalisait
sur l'homosexualité possible... Nous n'avons plus eu
les mêmes soucis...
(J'étais devenu, au fil des ans, un “spécialiste de la
chasse à courre” la nuit entre les maisons de garçons
et celle des filles...)
- L'arrivée massive de certaines communautés
étrangères comme les Libanais, les Iraniens, les
Gabonais, etc. avec le souci de les disperser pour éviter les ghettos actifs et nocifs et pour favoriser leur
intégration, mais également pour bénéficier de l'enrichissement que leur présence fournissait sur le plan
culturel et surtout sur le plan de la tolérance, du dialogue vrai et constructif plutôt que les conflits même
motivés. Que de bagarres stoppées et transformées
en débats animés et constructeurs de paix, grâce aux
capitaines autour du chef de maison !
- La suppression des repas dans les maisons qui
avaient chacune leurs particularités, leur style
propre, pour se retrouver au restaurant central : les
particularismes (et les jalousies qu'ils engendraient)
se sont atténués ; les alentours du restaurant sont
devenus lieux d'échanges.
- Et surtout le changement du rythme de vie de
l'internat. Lorsque nous sommes arrivés en septembre 69, élèves et chefs de maison savaient qu'ils
étaient là ensemble pour 6 semaines : sorties
uniquement aux demi-trimestres. Quand on est bloqué 6 semaines ensemble, 24 h sur 24, on peut
plus difficilement fuir les autres, on a forcément
des contacts plus approfondis, des échanges plus
riches et on tisse des liens d'amitié (ou des
haines...) qui perdurent. Cela permet aussi d'organiser
des loisirs ou des activités périscolaires valables...
L'intensité des compétitions inter-maisons, les
passions déchaînées... inoubliables ! Inoubliables
125
De gauche à droite :
Jeanne-Thérèse et Jean Floch,
maîtresse et chef de maison de la
Guichardière de 1971 à 1976.
A droite le Colonel Petit,
chef de maison du Vallon de
1950 à 1951,
en conversation avec M. Dubois,
chef de maison du Coteau (à
gauche)
et Jacques Valode (au centre),
chef de maison des Sablons.
Antoinette Marmara,
épouse de Raphaël
Marmara,
maîtresse et chef de
maison des Fougères
de 1973 à 1986.
126
aussi les farces, les "bons coups" (pas forcément de
bon goût...) préparés en maison ou à plusieurs maisons pour "animer la vie de l'Ecole" (surtout la nuit)
ou les cafés qui réunissaient en maison garçons et
filles en discussions interminables ou simplement en
franches rigolades.
Lorsque nous avons quitté l’Ecole, en 1989, les
sorties avaient lieu officiellement tous les 15 jours et
les non-sortants se retrouvaient regroupés dans une
maison désignée de garçons ou de filles. L'esprit de
corps, la certitude d'appartenir à un groupe solide et
porteur, en était déjà très affaibli. Quel changement !
Enfin, autre évolution significative, sur le plan
religieux cette fois. En septembre 69, la pratique religieuse était obligatoire, tous devaient se rendre au
culte, protestant ou catholique, le dimanche, même en
étant d'une autre religion. Grâce au Père Manet puis
au Père Jean Michel di Falco, la religion a été proposée aux seuls volontaires et nous avons vécu des
cérémonies vraies, vivantes et marquantes.
Alors, le chef de maison durant cette période, son
rôle ? Son rôle, du moins comme je l'ai vécu avec mon
épouse et avec nos enfants (confiés à d'autres chefs
de maison durant l'année scolaire mais autour de
nous durant les vacances : temps sacré et consacré à
la famille), c’est :
- C'est celui qui est là, toujours, le permanent.
Celui qu'on retrouve “à la maison” quand les cours
sont finis et que les autres adultes partent. Quand on
voit le déboussolement de beaucoup de jeunes qui se
retrouvent seuls chez eux parce que leurs parents
sont accaparés par leur vie, professionnelle ou autre,
on admire cette trouvaille de Demolins de faire des
maisons la base éducative des Roches. Et c'est
toujours actuel.
- C'est l'adulte responsable qui transmet les
consignes de l'établissement et veille à leur application,
consignes venant de la direction, mais élaborées, discutées et voulues ensemble en réunion de chefs de
maisons, institution de base de l'Ecole. C'est
d'ailleurs rassurant de travailler ainsi régulièrement
en équipe. Cette confrontation (souvent animée car
les personnalités s'expriment) permet de corriger ce
que l'on peut avoir soi-même de réactions ou d'exigences excessives face aux événements et aux autres.
Elle permet aussi de ne pas trop douter de la valeur
des orientations prises ensemble. C’est donc celui qui
assure le relais, la jonction entre les jeunes et la
direction, les études, les sports, les travaux pratiques :
porteur d'autorité qu'il partage avec la direction et
avec son équipe de capitaines, il est essentiellement
une courroie de transmission, un lien. Lien qu'il assure aussi entre l'Ecole et les parents et souvent entre
les parents et leur enfant (information mutuelle et, à
certains moments, rétablissement du dialogue familial
rompu ou affaibli par l'absence).
- C'est l'homme de la parole, soit qu'elle s'exprime
à travers les temps forts comme les appels du soir
(moments privilégiés où se passent les consignes, les
remontrances aussi ; moments où se forge un esprit,
une mentalité communautaire), mais également à
travers toutes les conversations, les dialogues
incessants avec tous en groupe ou individuellement.
- C'est aussi un homme de parole, quelqu'un sur
qui on peut compter car, avec ses qualités et ses
défauts, il sait s'engager et rester fidèle à ses engagements, quoi qu'il en coûte ; quelqu'un qui ne triche
Monsieur et madame Vasse, comptable et
secrétaire-comptable de 1979 à 1998.
pas avec la parole donnée car on ne peut pas tricher
avec des jeunes, il faut être vrai sous peine de casser
la confiance, indispensable en éducation, entre
l’adolescent et le chef de maison.
- C'est celui qui éduque au sens fort, c'est-à-dire
qui conduit des jeunes à partir de ce qu'ils sont, en
essayant :
■ de leur transmettre des valeurs vitales comme
l'accueil, le respect de l'autre avec sa différence, donc
la tolérance et l'obsession du dialogue,
■ de leur présenter un exemple, en visant soimême ces valeurs, ce qui n'exclut pas d'avoir des
convictions solides, une foi profonde en la vie ou telle
forme de vie,
■ de les former au sens de la responsabilité, c'està-dire savoir assumer ses propres actes, bons ou
mauvais, ne pas se dérober, ne pas fuir, savoir payer
la conséquence de ses actes et savoir assumer aussi
un rôle public, collectif de prise en charge des autres,
de certaines fonctions.
C'est là tout le rôle du capitaine, autre pilier des
Roches. Capitaine n'est pas un titre de gloire, c'est
avant tout assumer une charge... charge qui, bien
remplie, apporte à son auteur un peu de gloire,
■ de les éclairer un peu dans leur cheminement
personnel (et pas seulement scolaire).
- C'est aussi une oreille qui permet à un(e) jeune
de s'épancher en étant sûr(e) de la confidentialité, et
donc de se soulager et finalement de voir plus clair en
lui (elle). Du reste, on conseille peu les jeunes, on leur
présente tout au plus un éclairage, des perspectives ;
mais exprimer ses problèmes, ses doutes permet à
celui (celle) qui a été écouté(e) de mieux cerner ses
difficultés donc de trouver les solutions.
- Et c'est le regard chaleureux, attentif à tous ceux
qu'il a en charge, un regard qui éclaire et fait vivre :
j'existe parce que mon chef de maison me regarde et
que je compte pour lui.
Bref,
pour moi, le chef de maison avec son épouse et
son équipe de capitaines (car, seul, il n'est pas grand
Roger Cacheux et son épouse Annie, professeur d’histoire et
de géographie et maîtresse de maison de 1969 à 1989, au
milieu des capitaines du Vallon le 11 novembre1983.
De gauche à droite : Jean-Noël Bottari, Renaud Hiron, Henri
Colombet, Nabil Schumann, Annie Cacheux, Evangelos
Labropoulos, Roger Cacheux, Pascal Lautar.
chose) est un éveilleur, c'est un catalyseur qui permet,
par sa présence active et permanente, à la pédagogie
voulue par Demolins, de devenir réalité dans les
jeunes qui vivent à l'Ecole (et vivent en se donnant,
pas en fuyant) à travers une alchimie quotidienne,
mystérieuse.
Lui absent, rien ne se fait plus.
Quelle responsabilité !
Quel métier inquiétant (au sens latin, c'est-à-dire
empêchant le repos, le confort). Il faut sans cesse se
remettre en question ...
Et il faut une sacrée santé physique et morale
pour tenir.
Si je fais le bilan de ces 20 années passionnantes...
et usantes passées à l'Ecole des Roches, surtout à
travers les témoignages des anciens, de leurs
parents, de leur fidélité, de leurs parcours dans la vie
(et même les réflexions de mes propres enfants), je
pense pouvoir dire que j'ai été utile ici.
Et je dois ajouter : en me donnant à fond, j'ai
beaucoup reçu.
■ Roger Cacheux
(Chef de maison à la Prairie, puis au Vallon, de
1969 à 1989)
127
Enfant de chef de maison
Huis clos, juin 1987.
A gauche : Nathalie Cacheux
dans le rôle d'Inès.
A droite Anne-Sophie Crantelle Dumesnil
dans le rôle d'Estelle.
Bernard, fils de Raphaël Boussion,
chef de maison du Petit-Clos,
et Catherine, fille de Max Dervaux,
chef de maison des Pins.
1953.
128
Dans de nombreux romans, lors de l’arrivée d’un personnage
dans un lieu important, on retrouve ces mots : “sa première
impression fut…”, “ce qu’il vit en premier lieu…”. “ce qui le marqua
tout d’abord…”. Je n’ai jamais eu de “première impression” sur les
Roches, contrairement à la plupart des élèves qui y sont passés,
pas de premier ressenti, de premier souvenir, pas de sentiment
d’arrachement à ma famille, pas de déracinement. Mes parents
étaient professeurs et chefs de maison. Je suis née aux Roches.
Avec mes frères et sœurs, nous sommes conscients d’avoir eu
une enfance particulièrement heureuse, grâce à mes parents bien
sûr, mais aussi grâce à l’environnement dans lequel nous avons
grandi : un “jardin” immense pour jouer ou grimper aux arbres,
des “grands frères” pour veiller sur nous, une piscine, qu’il fasse
beau ou pas (elle était encore couverte alors), une grande maison
tout à nous, pendant les vacances, pour faire du patin à roulettes
ou des parties de cache-cache géantes.
En primaire, nous étions scolarisés à Verneuil mais, en CM2,
j’ai passé quelques mercredis dans la 7ème des Roches et quelques
nuits de week-end au Moulin : premiers contacts avec mes futurs
camarades de 6ème ; j’avais hâte d’être aux Roches.
Et si ma première année en tant qu’élève ne correspondait pas
tout à fait à mes attentes, parce que je n’étais qu’en demi-pension,
il y en a eu six autres pour me faire à la vraie vie de pensionnaire
aux Roches avec tout ce que cela signifie : les cours, la vie de maison et ses codes, les week-ends école et les week-ends de sortie,
les vacances… mais aussi les chahuts collectifs, les vidages du
Bat’, les sorties de nuit, les rebellions en tout genre, les crises de
fou rire et les drames : un microcosme de vie, un peu particulière
certes.
Et puis, vivre aux Roches, c’était aussi apprendre à vivre avec
les autres, apprendre à respecter les autres et même savoir être
au service des autres.
Cet apprentissage se retrouvait dans les rôles des capitaines,
des responsables, des délégués de maison, dans le roulement hebdomadaire des “maisons de service”, dans la préparation des
fêtes d’école ou des fêtes de maison : chacun avait son rôle à jouer
dans le bon fonctionnement de l’Ecole.
Cet apprentissage fait partie de mon éducation. Il m’a servi et
me sert encore dans ma vie de tous les jours et dans ma vie professionnelle.
J’ai “fait” trois maisons : le Moulin, la Guiche et les Fougères.
Je n’ai pas été une élève exceptionnellement brillante, je n’ai pas
toujours été travailleuse mais j’ai trouvé ma place grâce aux
atouts que nous offraient les Roches : la richesse d’une culture
humaine pluri-ethnique, la possibilité de s’exercer quotidiennement aux langues étrangères, les moyens de pratiquer des
sports différents et, ce faisant, développer un esprit sportif
ainsi qu’un sentiment d’appartenance à une fratrie lors des compétitions inter-maisons ; la chance d’avoir des activités artistiques variées, certaines ayant été des révélateurs de talents, de
passions, voire de vocations…
En effet, c’est aux Roches que j’ai ressenti mes premiers frissons théâtraux, en tant que toute jeune spectatrice, et j’ai très
vite compris que je ne resterais pas de ce côté-ci de la scène. Dès
que j’ai pu, je me suis inscrite au Club Théâtre animé alors par
M. Sénéchal. La première année, nous avons créé nous-mêmes la
pièce Et un jour, la page quatre. La deuxième année, le groupe
s’est partagé en deux : une grande partie a participé à la pièce
Le roi se meurt, de Ionesco et, à quatre, nous avons monté et
joué Huis clos, de Sartre. Ce fut un grand moment.
Les deux années suivantes, le Club Théâtre devint un véritable
cours de théâtre sous la direction de Janou Vaugeois-Belin. Nous
avons, la première année, joué La croix et la bannière, écrite de
sa propre plume ; aventure particulièrement gigantesque dans
tous les sens du terme pour tous ceux qui ont mis la main à la
pâte dans cette création. Parallèlement, nous avons énormément travaillé des scènes classiques aussi bien que modernes et
le spectacle, la deuxième année, constitua à présenter certaines
de ces scènes.
C’est elle, Janou Vaugeois-Belin, qui m’a tout appris. Et si, par
la suite, j’ai eu de nombreux professeurs d’art dramatique qui
ont participé à mon évolution, je n’aurais jamais pu atteindre le
niveau de jeu que j’ai aujourd’hui sans les bases qu’elle m’a
apportées.
Je suis comédienne. Je ne vis pas de mon art pour le moment
et je ne sais pas si cela arrivera un jour bien que mon travail
“alimentaire” le devienne de moins en moins, mais j’ai cette passion qui m’est vitale, passion que je n’aurais sans doute pas pu
épanouir dans un autre cadre que celui offert par l’Ecole des
Roches.
■ Nathalie Cacheux
(Moulin, Guiche, Fougères 1982-1989)
Les sports
et les travaux pratiques
Le sport occupe une grande place dans la vie des élèves. Chacun sait que les après-midi étaient, jusqu’à
la fin des années 1980, occupés par les sports et les travaux pratiques. Pour ces derniers, pendant les
années qui ont suivi la Libération, Georges Bazin s’occupait de la menuiserie et Gérard Colombeau
enseignait les arts de la forge. Il y avait aussi le jardinage. On pouvait aussi opter pour les modèles réduits.
Mais pour ce qui est du sport, on se doit d'évoquer Claude Drappier qui a été professeur d’éducation physique
de 1948 à 1985. Il a d’ailleurs rappelé quelques souvenirs lors d’une petite réunion d’anciens au cours
de laquelle il a expliqué comment il concevait son rôle de responsable d’éducation physique aux Roches.
“...les après-midi étaient,
jusqu’à la fin des années 1980,
occupés par les sports
et les travaux pratiques.”
Paul Bora (à gauche) professeur d’EP de
1943 à 1962.
Claude Drappier (au centre) professeur d’EP
de 1948 à 1985,
directeur des sports de 1968 à 1985,
“Je suis arrivé aux Roches en mai 1948, aux Sablons :
j’étais appuyé par M. Jacques Valode. Comme prof interne, j’y ai vécu jusqu’en 1953 participant à la vie des maisons, en découvrant ce que c’était que la vie avec les capitaines. C’était tout nouveau pour moi, comme une cellule
familiale très soudée et très prenante. Pour ce qui concerne
les sports, une chose très importante était la sélection. Il
fallait que l’Ecole se montre à la hauteur, d’après sa
forme d’éducation sportive, vis-à-vis des autres établissements du département.
Nous avions fait une sélection entre le Collège de
Normandie et l’Ecole des Roches-Verneuil, afin de faire
une équipe commune Roches-Normandie pour rencontrer
Saint-Martin de France dont les effectifs étaient beaucoup plus nombreux que les nôtres. Nous avons rencontré Saint-Martin de France plusieurs fois. Les premières
fois, nous les avons assommés, écrasés, mais malheureusement, en retour, ils nous ont rendu la pareille. Et à
l’étranger, nous sommes allés ‘matcher’ en judo et en
escrime à Londres où nous avons rencontré l’Ecole de
Westminster et l’Ecole de Saint-Paul. Et la boxe : tant que
j’étais jeune, j’ai pratiqué la boxe ; j’avais une équipe de
boxeurs. Les frères Roger, par exemple, se rencontrant
sur le ring, c’était quelque chose à voir. Ils se tapaient et
demandaient : “Je t’ai fait mal ?”.
Dans le film qui a été tourné et dans lequel Claude
Drappier s’exprime ainsi, il n’en dit pas plus sur le sport
et c’est dommage. C’est pourquoi les souvenirs de Guy
Rachet (Vallon, Coteau, 1946-1948) viennent à propos :
“Pour ma part, je me rappelle divers aspects du
sport, mais c’était avant l’arrivée de Drappier. Il a parlé
du judo : c’était une discipline que j’avais choisie, avec la
boxe. Notre professeur était un Turc qui se disait, si je
ne me trompe, le vingt-septième à venir comme prétendant de la succession des sultans ottomans. Il s’appelait
Fethy Sami et logeait aux Sablons, avec sa femme, une
Anglaise. Il organisait des matchs de boxe. Le plus
pénible souvenir que j’en conserve, c’est un match
contre un égyptien de mon âge (j’avais alors dix-sept
ans, c’était durant le printemps 1948, me semble-t-il),
mais il était plus lourd que moi et râblé, tout en
muscles. Cela s’est terminé par un KO, pour moi, et mon
nez cassé, je ne sais plus à quelle manche. C’étaient
d’ailleurs des rounds d’une minute et demie. Cela paraît
court, mais lorsqu’on souffre sur le ring et qu’on reçoit
de solides coups, c’est bien long. Au demeurant, mon
vainqueur était un chic garçon avec qui j’étais ami, bien
que j’aie oublié son nom. Il me parlait de l’Egypte et me
racontait qu’il avait à plusieurs reprises traversé le
Nil à la nage, ce que je crois volontiers, mais qu’il y
avait parfois des crocodiles, ce qui me paraît moins
vraisemblable. Je ne puis cependant dire que c’est lui
qui a déclenché en moi une certaine passion pour
l’Egypte qui a été l’un de mes pays et de mes sujets de
prédilection.
Plusieurs d’entre nous montaient aussi à cheval. Il y
avait un manège, entre l’Ecole et Verneuil, sur le bord
de la route. Il était tenu par un personnage au nom prédestiné, monsieur Lécuyer, grand gaillard qui portait un
chapeau noir. Il avait une douzaine de chevaux. Lorsque
le temps était beau, nous allions chevaucher dans la
campagne et pratiquions le saut : il s’agissait de fossés
ou encore d’arbres abattus : je compte parmi ceux qui
se sont fait virer de la selle plusieurs fois. Il est vrai
que Lécuyer déclarait qu’il fallait s’être fait vider au
moins sept fois avant d’être réellement un bon cavalier.
A ce compte, je puis assurer que j’étais un excellent
cavalier!”
129
Louis Garrone remet la coupe
au capitaine
de l’équipe gagnante
(Claude Marret, des Pins)
lors du concours d’athlétisme
inter maisons de la fête de la
Pentecôte 1953.
Georges Bazin,
professeur de
technologie,
de mathématiques,
de physique,
de TP de menuiserie
et de céramique,
de 1949 à 1969.
Fête de l’Ecole 1980.
Monsieur Gerbault, professeur
de TP et d’arts graphiques.
Passage de relais Pentecôte 1953.
(Michel Brice - Jean Loup Nicolle) ...
...et Pentecôte 1980.
L’atelier de menuiserie
vers 1922.
130
Le manège sur la route de Verneuil aux alentours de 1920.
Les Roches, un espace de liberté
A la faveur d'un entretien amical avec Nathalie Duval, Jean-Loup Nicolle raconte comment les Roches ont été pour lui, comme sans
nul doute pour ses trois frères Christian (Guiche, Moulin, Coteau 1947-1953), Malo (Coteau 1950-1956) et Damien (Pins 1953-1960),
un lieu idéal pour l'épanouissement de sa personnalité. Il insiste sur deux idées principales : l'espace et la liberté.
“... un immense sentiment
de libération.”
“...nous partions, à trois ou quatre, pour
de grandes randonnées vers Mandres qui
nous semblait alors être le bout du monde”.
Au centre Francis Vidal,
à droite Stéphane Petit.
Quelles différences notables entre ton ancienne école
et l'Ecole as-tu remarquées à ton arrivée ?
Je suis arrivé aux Roches à l’âge de 11 ans et j’y
suis resté 10 ans, de 1945 à 1955 (à l’époque il y
avait encore un mirador à la lisière du bois de la
chapelle et la carcasse d’un char d’assaut dans les
bois de la route de Mandres). C’est donc par la
Guiche, qui était alors la maison des petits et dont le
chef de maison était Gustave Coureau, que j’ai fait
connaissance avec l’Ecole. Le premier souvenir qui
me reste est un immense sentiment de libération.
Les pêches à la grenouille dans l’Iton et dans l’étang,
qui se trouvait derrière, ont avantageusement remplacé
les tristes cours de récréation des “chers frères” et
les sinistres préaux des “révérends pères” de Reims.
J’ai eu l’impression enfin de respirer, on dirait
maintenant de “m’éclater”. J’ai découvert, avec
étonnement, que l’on pouvait occuper ses temps
libres à autre chose qu’à tourner en rond en
attendant la sonnerie de la prochaine heure de
cours. Ce qui était aussi très surprenant pour moi,
c’était de pouvoir se déplacer sans contraintes,
sans être “en rangs”, et aller aux travaux pratiques,
à la “grande école”, à pied sans être accompagné
d’un “pion”.
J’ai ensuite fait un court passage d’un an au
Coteau avec Mademoiselle Conte avant d’aller aux
Pins avec Max Dervaux. Les Pins sont devenus “Ma
maison”. J’y ai découvert une autre spécificité de
l’Ecole : la vie de famille des maisons. Cette ambiance
familiale était tellement réelle que, depuis, lorsque je
rencontre Max et son épouse Mimi, je suis tenté de
les tutoyer comme je le ferais pour un autre membre
de ma famille.
Là aussi, c’est la liberté de mouvement qui me
séduisait. Le dimanche après midi nous partions, à
trois ou quatre, pour de grandes randonnées vers
Mandres qui nous semblait alors être le bout du
monde. Le Haut du Seuil, la ferme de Monsieur
George Augst, professeur d’histoire naturelle, était
aussi un espace que je découvrais avec ravissement
en compagnie de mon copain Alain Bachelet
(colombophile averti avec qui j’avais un élevage de
pigeons dans un poulailler près du Vallon).
Il suffisait de signaler où nous allions et de
rentrer à l’heure.
En quoi la liberté dont tu as joui à l'Ecole a
contribué à l'épanouissement de ta personnalité ainsi que de tes prédispositions ou aptitudes
naturelles ?
Il y avait deux formes de liberté aux Roches. Celle
qui découle de l’absence de murs dont je viens de
parler et la possibilité, grâce à la nature qui nous
environnait, de se livrer à des activités autres que
celles des programmes scolaires. Le sympathique
potache que j’étais n’a certainement pas fait
progresser le coefficient des résultats de l’Ecole au
Bac, au grand dam de mon ami Michel Merck, chargé
par Max Dervaux de me motiver à un peu plus de
sérieux en classe, mais il a épanoui sa personnalité en
développant des dons naturels qui, sans cette
liberté d’action, seraient restés sous le boisseau.
131
Monsieur Georges Augst,
professeur d’histoire naturelle,
père de Bernard Augst décédé
tragiquement.
“...une couleuvre que j’avais capturée
dans le bois de la chapelle...”.
Une partie de pêche
avec Raphaël Boussion dans l’Iton
pendant les cours de vacances
au Petit Clos en août 1953.
132
Les anciens des Pins de l’époque se souviennent
encore des corbeaux, des pies, des chouettes et des
buses qui, entre les heures de cours, descendaient à
mon appel des terrasses des Pins, où j’avais installé
des nichées, pour se percher sur mon épaule.
Certains se souviennent également des courses de
vipères sur le tennis et du hérisson qui a animé, un
temps, les nuits du dortoir du haut. Quant à
Mademoiselle Chopin, elle a eu un jour la peur de sa
vie en voyant, pendant un cours de français, la tête
d’une couleuvre que j’avais capturée dans le Bois de
la chapelle sortir par l’entrebâillement de ma chemise.
L’espace de liberté se retrouvait également dans
l’équitation que nous allions pratiquer dans le manège
de Monsieur Lecuyer à l’entrée de Verneuil et dans
les ateliers de travaux pratiques : dessin, modelage,
menuiserie... sans oublier la chorale et le théâtre.
Alors qu’il n’y avait pas encore de TP de photos, je
faisais déjà de nombreuses images dont beaucoup
figurent dans ce livre.
Qu'est-ce que cela t'a apporté dans ta vie
professionnelle et personnelle ?
Je ne saurais trop remercier l’Ecole et les
professeurs qui m’ont permis de trouver, dans ces
espaces de liberté, la possibilité de m’exprimer et de
me réaliser.
Après l’Ecole, je suis entré aux Beaux-arts, dans
la section publicité, et j’ai créé par la suite une agence
de communication spécialement orientée vers le
graphisme. Ce sont sans nul doute toutes les activités
extra scolaires pratiquées aux Roches, que l’on
qualifierait maintenant “d’éveil”, qui sont à la base de
mon choix professionnel où les qualités d’observation et
le sens artistique sont primordiaux. L’équitation et la
photographie animalière sont restés mes passetemps favoris.
En conclusion, selon toi et rétrospectivement
par rapport à ce que tu as vécu, qu'est-ce qui
fondamentalement fait toute la spécificité de
l'Ecole des Roches ?
S’il fallait résumer en quelques mots ce que je
considère comme les points forts de l’éducation aux
Roches je dirais : liberté et responsabilité. Points
forts que j’ai retrouvés au sein du Rotary dont la philosophie est très proche de l’éthique rocheuse.
Je voudrais, pour conclure, citer quelques mots
de la dédicace que m’avait faite G. Augst, professeur
d’histoire naturelle, sur un des livres qu’il avait écrits
sur la nature : “A mon ami Jean-Loup Nicolle qui vient
volontiers au Haut du Seuil, bon dessinateur, observateur
intelligent (...) qu’il médite en face des manifestations
de la vie animale et végétale ; il y trouvera des sources
inépuisables de joie...”
■ Jean-Loup Nicolle
(Guiche, Coteau, Pins, 1945-1955)
Les activités artistiques
“Par la plume, le pinceau
ou l’archet...”
Yves Hersent directeur des TP 1958 à 1986.
“Yves a été comme un courant d’air innovant...”
Les activités artistiques se sont particulièrement
bien développées à l’Ecole des Roches parce qu’elles
étaient, durant les longs mois d’internat permanent,
le fruit d’un effort collectif entre les élèves et leurs
professeurs. En effet, les enseignants s’investissaient
personnellement dans la préparation et l’animation de
ces diverses manifestations, car ils avaient conscience
de toute leur portée éducative. Un chef de maison,
François Gspann, a ainsi écrit à l’un de ses élèves, en
l’occurence Louis Cosnier (Coteau 1953-1960), qu’il traitait en ami : “Il s’agit de maintenir nos forces créatrices,
les plus pures, les plus personnelles et que soit multiplié
le denier que chaque âme a reçu dès le début ; le plus difficile est sans doute de déceler en nous quel mode d’expression est le plus capable de révéler à soi-même et à
d’autres le message informe qui nous habite. Car
qu’importe le message lui-même : il prendra forme luimême, de par sa grâce même, pourvu qu’effort soit fait
pour lui donner forme. Par la plume, le pinceau ou l’archet, qu’importe, mais il faut choisir la barque qui va dans
le sens du fleuve et que les remous n’atteignent pas”.
Un autre chef de maison, Max Dervaux, a contribué,
par l’intermédiaire des activités culturelles, dont il fut le
directeur adjoint, en plus des travaux pratiques et des
sports, à ouvrir l’Ecole davantage sur l’extérieur. Il a multiplié les contacts, notamment avec le président national
des Jeunesses Musicales de France, des orchestres
privés ou municipaux et des musiciens, offrant à l’Ecole
un programme musical riche et varié ; entre 1954-55 et
1968-69, pas moins de soixante-cinq concerts, récitals
et conférences musicales ont été donnés aux Roches. De
même, il a multiplié ses contacts avec le monde du
théâtre : entre les mêmes dates, une soixantaine de
pièces ont été jouées dont la majorité par des compagnies théâtrales qui passaient régulièrement à l’Ecole,
dont l’une des plus célèbres compagnies provinciales,
créée en 1949 à Rennes, la “Comédie de l’Ouest”.
Cette relation entre l’Ecole des Roches et la
“Comédie de l’Ouest” n’est pas fortuite car, au-delà du
1976. Le groupe des TP photo et dessin responsable
du year book 76 devant l’atelier photo
avec Dorothée Hersent assise dans la 2cv.
“Ma 2cv sans toit ni portes, où je suis assise, résista vaillamment
au poids de tous”.
contrat scolaire et financier, de nombreux éléments,
qui relèvent à la fois de la pédagogie et du théâtre,
rapprochent ces deux institutions. En effet, le
directeur-fondateur de cette compagnie, Hubert
Gignoux, est un ancien comédien de la troupe des
“Comédiens routiers” créée et dirigée dans l’entre-deuxguerres par un promoteur des principes du scoutisme
dans l’éducation par le jeu dramatique, Léon Chancerel.
Or ce dernier connaissait bien l’Ecole des Roches. En
effet, il y est venu en personne assister à la représentation
de la pièce Noé d’André Obey, mise en scène par l’un de
ses collaborateurs, Olivier Hussenot, et jouée par des
élèves du Vallon et des professeurs des Roches, le
19 mars 1938.
Grâce à la venue de diverses compagnies théâtrales,
le répertoire des pièces jouées aux Roches était d’une
réelle qualité. Y dominaient surtout les comédies classiques des grands auteurs tels Shakespeare, Molière,
Marivaux, Beaumarchais et Alfred de Musset, aux côtés
des drames et tragédies de Sophocle, Corneille, Schiller
ou Victor Hugo. Des pièces d’auteurs contemporains
étaient aussi données telles que la trilogie Tobie et Sara,
Le Pain Dur et l’Echange de Paul Claudel, La Cerisaie de
Tchekov ou l’Ecole des Pères de Jean Anouilh.
Les élèves n’étaient pas en reste non plus. Dans le
cadre de leurs maisons, ils ont joué eux-mêmes dans des
pièces comme Chantecler d’Edmond Rostand (Sablons),
133
1976, dessin sur le vif aux TP de dessin.
Des élèves dans une réalisation théatrale en 1961.
134
L’Equipage au complet de Robert Mallet (Pins), Andorra
de Max Frisch ou Caligula d’Albert Camus (Coteau).
Leurs professeurs aussi montaient sur les planches : une
année, à l’occasion de la fête de l’Ecole, ils ont joué et
mis en scène le drame lyrique de Victor Hugo, Mille
francs de récompense, dans lequel le directeur Louis
Garrone était “peintre en bâtiment”, le professeur de
sports Claude Drappier “son aide qui tient l’échelle”, le
professeur de mathématiques Max Dervaux “le vagabond
voleur” et Bernard Heroguel “le méchant policier”. La
liste pourrait encore être allongée de nombreux titres
comme, dans l’entre-deux-guerres, en décembre 1934, la
première Jeanne d’Arc de Charles Péguy, pièce difficile
dont la représentation par les élèves du Vallon révèle les
choix ambitieux de leurs professeurs.
Dans le domaine des activités pratiques et culturelles, un couple de professeurs a joué un rôle très actif
pendant près de trente ans : Yves et Dorothée Hersent.
Tandis que le mari était spécialisé dans l’animation
théâtrale, la sculpture, le dessin et les médias visuels, sa
femme dirigeait l’atelier photo. “Dot”, pour tous ceux qui
l’ont bien connue, raconte comment, en octobre 1958,
elle est arrivée à l’Ecole des Roches alors qu’elle avait 28
ans et son mari, 33 : “ Séduits par l’environnement, nous
avons été accueillis aux Pins par Max Dervaux. Nous nous
sommes tout de suite entendus avec Louis Garrone et sa
‘pédagogie de la réussite’. Nous allions dans le même
sens au sujet d’une pédagogie conciliant les études, les
sports et les travaux pratiques et artistiques. (…) Yves a
été comme un courant d’air innovant dans l’Ecole.
Appuyé par Louis Garrone, il a apporté une sorte de
révolution car il avait une formation intellectuelle et
une formation manuelle qu’a toujours appréciées Louis
Garrone.
En effet, son mari, diplômé de l’Ecole nationale
supérieure des Arts décoratifs de la ville de Paris, enseignait alors à l’Académie de la Grande Chaumière, qui formait des élèves aux Ecoles d’art, ainsi qu’au Centre
international d’Etudes pédagogiques de Sèvres. Pendant
trois ans, il enseigna simultanément dans ces deux
ateliers à Paris ainsi qu’aux Roches où, avec sa femme,
il venait deux fois par semaine, puis il a démissionné
pour rester définitivement à l’Ecole. Dorothée Hersent
poursuit :
“Les premières années, nous participions le plus
possible à la vie de l’Ecole des Roches (…) Les élèves
nous surnommaient ‘Oncle Phot’ et ‘Tante Pellicule’. Moi
aussi diplômée de l’Ecole supérieure des Arts décoratifs,
j’ai animé, à partir de 1961, l’atelier photo. (…) Le but de
cet atelier était non pas de faire des professionnels, bien
que plusieurs élèves aient par la suite choisi cette voie,
mais d’apprendre aux élèves à ‘voir’, leur apprendre aussi
la patience, la méthode et la rigeur. (…) Les élèves qui
avaient des difficultés dans les études trouvaient dans les
T.P. des matières où ils pouvaient s’exprimer et réussir.
J’ai suivi des enfants de la 5ème à la terminale. C’était
passionnant de les voir progresser, grandir dans leur psychologie. Pour certains, j’étais une confidente ; ils me
faisaient part de leurs problèmes”.
Cette amitié entre les élèves et leurs professeurs de
travaux artistiques et pratiques est née de tous les projets réalisés en commun : des revues, des expositions ou
des films comme, par exemple, Er Luna, réalisé en 1969
par les 5èmes et les 1ères. Leurs travaux étaient également
appréciés en dehors de l’Ecole. Ils ont ainsi été reçus à
la mairie de Rouen et même aux Etats-Unis, à New York.
Ils ont aussi beaucoup travaillé avec la ville de Verneuil :
“Nous étions en relation avec le maire de Verneuil,
Monsieur Demaire, pour sa revue. C’est lui qui nous a
aidés quand mon mari a dû quitter l’Ecole en 1986”.
■ Nathalie Duval
1
4
Le Malade Imaginaire. 1937
3
2
Les professeurs aussi.
1000 Francs de récompense. Drame lyrique
de Victor Hugo, monté, mis en scène et
interprété par les professeurs et leur famille à l’occasion d’une fête de l’école.
1/ Louis Garrone, le peintre en bâtiment.
2/ Max Dervaux, le voyou au grand cœur.
3/ Claude Drappier, le commis.
4/ Bernard Heroguel, le méchant policier.
Louis Garrone dans le rôle de Napoléon.
L’Aiglon d’Edmond Rostand.
Soirée déguisée dans une maison en 1923.
Max Dervaux et Michel Merck
à la “sono” dans les coulisses pour
une représentation de Juda
de Jean Anouilh.
Tim Coco. 1954
135
136
Les aumôniers catholiques
“...quelques une des grandes
figures qui ont marqué
l’histoire de l’aumônerie
dans la première moitié
de ce siècle.”
L’année du centenaire de l’Ecole, il convenait d’évoquer les anciens aumôniers et les anciens pasteurs. Le
11 novembre 1998, des discours en leur hommage
furent prononcés par des anciens élèves dans la chapelle,
aujourd’hui disparue à la suite des dégâts irréparables
causés par la dramatique tempête du 26 décembre
1999. Le premier à prendre la parole fut un petit-fils
d’Edmond Demolins, Philippe Prieur. Il évoqua l’histoire
des aumôniers catholiques.
Je me garderai bien de faire une galerie de portraits,
mais j’évoquerai quelques unes des grandes figures qui
ont marqué l’histoire de l’aumônerie dans la première
moitié de ce siècle, puis nous verrons que leurs activités,
fort diverses, ont contribué à placer la chapelle au
cœur de la vie rocheuse.
Si l’Abbé Desmonts, curé de Notre-Dame de
Verneuil, a, dès 1899, accueilli les élèves des Roches
qui venaient suivre les offices dans son église, l’Abbé
Gamble est le premier aumônier à avoir durablement
marqué la mémoire de l’Ecole. Il arriva aux Roches en
1900, à l’âge de 42 ans, et y mourut après 24 années
d’apostolat.
Il est à l’origine de la construction de cette chapelle,
en 1908-1909, et, avec l’architecte Storez, il l’a
ornée de vitraux colorés (aujourd’hui disparus) qui
représentaient des scènes des Evangiles, choisies pour
symboliser ce qu’il considérait être les vertus essentielles
du Rocheux : l’amour du prochain, le devoir du travail
et une totale droiture.
Soucieux de perpétuer la mémoire des anciens
élèves morts au champ d’honneur pendant la Première
Guerre mondiale, il avait apposé, entre les stations du
Chemin de Croix, des cartouches où étaient incrits
leurs noms. Il avait ainsi associé leur sacrifice au
sacrifice du Calvaire.
La chapelle catholique construite en 1908 -1909
a beaucoup souffert de la tempête
de décembre 1999.
“L’Abbé Gamble est le premier aumônier à avoir durablement
marqué la mémoire de l’Ecole. Il arriva aux Roches en 1900,
à l’âge de 42 ans, et y mourut après 24 années d’apostolat”.
Et les Rocheux de ma génération pouvaient ainsi
retrouver, sur ces panneaux, des noms qu’ils
connaissaient bien car c’était ceux - prénom et nom de
famille - de tel ou tel camarade auquel avait été donné
le prénom de l’oncle disparu.
A la mort de l’Abbé Gamble, en 1924, l’Ecole lui
rendit hommage en l’inhumant ici même, au pied de
l’autel, près de la tombe du fondateur, Edmond
Demolins.
Parmi les successeurs de l’Abbé Gamble, il convient
de citer quelques noms restés gravés dans les souvenirs
de générations successives de Rocheux. Entre autres,
les Pères Pératé, Commauche (si aimé de tous ceux qui
l’ont côtoyé), Enne, Souty, Cochon, Biard, Ruer, Simons,
Barlier, de Rovier de Monier et Lagrée (qui quitta
l’Ecole en 1969).
La fin des années 60 vit une crise religieuse constatée
et analysée en 1971 par un nouvel aumônier, l’Abbé
Manet. A sa suite, pendant 14 ans jusqu’en 1988, l’aumônerie fut animée par le Père Jean-Michel di Falco,
aujourd’hui évêque auxiliaire de Paris.
Ces évocations conduisent tout naturellement à la
question de savoir en quoi consistaient les activités des
aumôniers catholiques aux Roches et dans quelle
mesure elles évoluèrent au début des années 70.
137
L’abbé Paul Commauche,
Aumônier catholique pendant plus de 40 ans
de 1920 à 1962.
“Si aimé de tous ceux qui l’ont côtoyé.”
L’abbé Pierre Biard,
aumônier de 1947 à 1951,
en conversation, devant les Pins,
avec Louis Garrone.
138
Sans doute, en leur qualité de prêtres, leur incombait-il de célébrer les messes. A l’époque que j’ai
connue, les années 30, les messes quotidiennes
étaient, pour les élèves, facultatives en semaine mais
obligatoires le dimanche. Il y avait trois messes le
dimanche : une matinale pour le personnel, une deuxième pour les grands, une troisième pour les moyens et
petits; et, le dimanche soir, office de complies et salut.
C’était inhérent à notre condition d’élèves catholiques
de l’Ecole ; cela ne posait pas de problème et ne soulevait
pas de discussion. C’était ainsi.
Mais le rôle essentiel des aumôniers était d’assurer
la formation spirituelle des élèves, en animant les
cours d’instruction religieuse, des retraites et des pèlerinages, des réunions de réflexion.
Toujours dans les années 30, il était consacré deux
heures par semaine aux cours d’instruction religieuse;
et, à la fin de la seconde (cela depuis 1920), il y avait
un examen d’instruction religieuse sanctionné par un
diplôme délivré par l’évêché d’Evreux (nous le surnommions “bachot de sacristain” !).
Il y avait les retraites préparatoires à la communion
solennelle et à la confirmation, en général animées
par un prédicateur venu de l’extérieur.
Il y avait aussi, en fin d’études, une retraite de
quatre à cinq jours à l’Abbaye de la Grande Trappe.
Bien sûr, plus d’un parmi les aumôniers reste dans
nos mémoires pour son rôle d’animateur d’une chorale,
en particulier, bien sûr, d’une chorale religieuse.
L’Abbé Commauche marqua cette chorale de son
empreinte et son nom lui resta fermement attaché. Ces
chorales accompagnaient de leurs chants en latin,
entonnés du haut de cette tribune, les cérémonies qui
rythmaient la vie de la chapelle.
Cette vie comportait aussi un petit caractère
paroissial avec la célébration de cérémonies plus
familiales pour lesquelles les aumôniers intervenaient
évidemment toujours : baptêmes et communions,
mariages et obsèques.
L’oratoire de la Guiche en 1942.
- Nombreux furent les enfants de chefs de maison,
de professeurs, de membres du personnel ou d’anciens
rocheux baptisés ici.
- Tous les anciens rocheux ont dans leurs albums
personnels des photos émouvantes où on les voit défiler
en jeunes communiants, un cierge à la main.
- Les confirmations avaient également lieu ici,
Monseigneur l’Evêque d’Evreux se déplaçant pour la
cérémonie.
Je ne citerai que quelques mariages, plus symboliques :
- En 1919, le premier mariage célébré en cette chapelle fut celui de mes parents : André Prieur, ancien du
Coteau, y épousait Hélène Demolins, fille du fondateur;
- Dix ans plus tard, en 1929, Monique Bertier, fille
du directeur Georges Bertier, y épousait le professeur
de philosophie, Louis Garrone ;
- En 1964, c’était au tour de leur fille cadette, Nane,
d’y épouser un ancien élève : Patrick Cognacq.
- Et le dernier mariage catholique célébré à l’Ecole
fut, en 1983, celui de deux de ses enseignants,
Monsieur et Madame Maupas.
En 1924 eurent lieu les obsèques solennelles de
l’Abbé Gamble. Je vous ai dit qu’il repose ici, au pied de
l’autel où il avait si souvent prononcé les paroles
rituelles :
Introibo ad altare Dei,
Ad Deum qui laetificat juventutem meam.
Je monterai à l’autel du Seigneur,
Vers Dieu qui renouvelle la joie de ma jeunesse.
■ Philippe Prieur
(Vallon 1931-1939)
Départ pour un pélerinage à Chartres en 1924
Jean-Michel di Falco
Photo J-P. Bousquel
Le dernier aumônier des Roches
Jean-Michel di Falco, aumônier catholique aux Roches de
1978 à 1985, devenu depuis évêque auxiliaire de Paris.
La messe du dimanche dans la chapelle dans
les années 50-60.
Elle était chantée par la chorale qui se tenait
sur la tribune, à côté de l’orgue.
Les premières communions solennelles et les
confirmations en 1925...
... et sortie de la communion
solennelle en 1953.
Mariage de Christian Calosci,
le 23 septembre 1964
à la chapelle, par le R.P. Huer.
Le témoin était Louis Garrone.
Monsieur Venturini, actuel directeur de l’Ecole où il est
entré comme professeur de mathématiques au début des
années 1970, ajouta les quelques mots suivants pour nous
livrer l’impression que la présence de Jean-Michel di Falco lui
avait laissée.
Jean-Michel fut le dernier aumônier installé aux
Roches. Entre les années 1974 et 1988, il venait
régulièrement passer le week-end aux Roches et
rencontrait les élèves dans les maisons ainsi qu’au
cours des repas et des cafés qui suivaient.
La messe était célébrée à la chapelle en été et dans la
grande salle du CAD en hiver ; les interventions du
père Jean-Michel di Falco étaient toujours très
vivantes et pédagogiques, il faisait participer les
enfants transformant un sermon en échange. Il
trouvait le lien entre le texte de l’Evangile et un fait
d’actualité.
Les enfants non catholiques, juifs, musulmans,
protestants nous accompagnaient volontiers pour
écouter Jean-Michel “raconter sa messe” et pour
chanter ensemble.
C’était à chaque fois la joie d’une vraie communion.
■ Daniel Venturini
Directeur de l’Ecole des Roches depuis 1991.
139
140
Les pasteurs de l’Ecole
C’est au tour de deux anciens élèves de confession protestante d’évoquer le souvenir des pasteurs
qui ont marqué l’histoire de l’Ecole des Roches, à commencer par Daniel Dollfus pour ceux qui
furent présents entre 1899 et 1945.
“L’Ecole des Roches
a été le premier internat libre
œcuménique.”
Chacune de ces personnalités a apporté aux
élèves qui étaient en contact avec eux une tranche
très importante de formation de leur personnalité
et ceci dans un sens œcuménique. Je veux dire que
l’influence de l’Abbé Commauche, par exemple,
ne s’est pas limitée aux catholiques mais que les
protestants ont bénéficié de son rayonnement et
réciproquement pour certains pasteurs vis-à-vis de
jeunes catholiques. L’Ecole des Roches a été, en
effet, le premier internat libre œcuménique.
Or la formation du caractère, à notre époque, est
aussi importante, sinon plus, que la formation intellectuelle, les deux se complètant indispensablement. Pour
être “bien armé pour la vie”, quel que soit son rôle, il
faut, à la fois, avoir une très haute compétence grâce à
la formation intellectuelle de base qui est capitale mais
aussi la formation du caractère qui fera de vous un
homme, une femme qui saura entraîner les autres. Si
ces deux caractéristiques ne sont pas développées pendant vos années scolaires, vous demeurerez tout le
reste de votre vie un passif médiocre, voire un
magouilleur. Vous devez y penser chaque jour tant pour
votre formation intellectuelle que caractérielle afin de
préparer votre vie entière. (…)
Or les pasteurs que je vais citer ont eu des
influences déterminantes sur les élèves.
1913, le Pasteur Guinard est en place. Lui succède
de 1913 à 1917, le Pasteur Cellérier. Une de ses
caractéristiques fut qu’il a passé quatre ans à l’Ecole
pendant la Grande Guerre et qu’il y est revenu de
La chapelle protestante
1926 à 1930, pendant de nouveau quatre ans. Cela
montre qu’il avait été apprécié et qu’il avait eu une
grande influence. Il a en particulier influencé
Daeschner qui fut, des années plus tard, PrésidentDirecteur Général de Peugeot et l’on sait quel est
l’esprit moral, social de cette société, contrairement
à bien d’autres. Le Pasteur Cellérier eut l’occasion
de faire la formation religieuse de nombreux élèves
issus de familles protestantes qui envoyèrent beaucoup
de leur enfants aux Roches. Il y avait à cette époque
entre 25 et 30% de protestants, quelque 70% de
catholiques et quelques juifs ou des non pratiquants
auxquels on demandait de choisir le service qu’ils
voulaient suivre, catholique ou protestant. Ce fut par
exemple le cas d’Olivier Bokanowski de famille
juive, dont le père était ministre, dont le frère est
141
L’intérieur de la chapelle protestante. 1923.
142
devenu plus tard ministre et qui lui-même a été malheureusement tué en Tunisie en 1943. Citons aussi
Henri Guiraud, Thierry-Mieg qui fut un des plus
grands industriels d’Alsace, dirigeant une très
importante société d’impression sur tissu et qui a
fondé des succursales dans de nombreux pays du
monde. J’ai eu l’occasion, quoiqu’il fût plus âgé
que moi, de le rencontrer et de collaborer avec lui
pendant quelques années.
En 1918, le Pasteur Stuart Roussel n’est resté
qu’un an avant d’être remplacé, de1919 à 1925, par
le Pasteur Roger Thomas. Celui-ci qui a eu particulièrement une forte influence chrétienne sur Luc
Durand-Reville, sénateur, Edmond Dollfus, Robert
Thierry-Mieg, de nombreux enfants d’Henri Trocmé,
protestant, alors directeur général adjoint, chargé
particulièrement des questions de pédagogie, chef de
maison des Sablons et professeur de différentes
branches.
Le Pasteur Cellérier revient de nouveau,
entre 1926 et 1930, avec en particulier Max
Cormouls- Houlès, un des nombreux membres des
familles industrielles protestantes du Tarn qui se
sont succédé, à peu près en permanence à l’Ecole,
au cours des années 1920 à 1940.
J’insisterai sur le sacerdoce du Pasteur
Bonzon, de 1930 à 1936, car c’est l’époque où
j’étais moi-même aux Roches. Je l’ai donc très bien
connu. C’était un homme d’un rayonnement extraordinaire. Même après sa mort, il y a quelques
années, son rayonnement se poursuit et j’en ai
pour témoins plusieurs Rocheux et Rocheuses, en
particulier Ginette Trocmé (il n’y avait à cette
époque aux Roches que des filles de professeurs).
Nombreux sont ceux qui ont vu naître chez eux une
vocation sous l’influence de Charles Bonzon, celle-ci
n’étant jamais coercitive. Elle émanait de son
exemple lumineux. Il agissait sans aucune directive
particulière, mais par diffusion d’idées et de sentiments au cours de multiples conversations avec chacun.
En cinq ans, il a suscité six vocations, dont cinq sont
restés pasteurs jusqu’à leur mort ou sont encore
pasteurs et un a été jusqu’au bout de ses études de
théologie de quatre ans tout en en parlant à Charles
Bonzon et en faisant parallèlement des études de
philosophie à la Sorbonne. Il n’a pas souhaité être
ordonné pasteur mais s’est orienté vers la médecine,
entre autres, pour des raisons philosophico-religieuses.
J’ai eu l’occasion, des années après, de rencontrer
fréquemment Bonzon qui était pasteur à Madagascar
lorsque j’y faisais des séjours réguliers pendant trois
ans, en tant que professeur à l’ENA de Madagascar. Si
je vous en parle c’est que les différences d’optique de
la vie philosophico-religieuse entre le Pasteur
Bonzon et moi sont des facteurs qui devraient se rencontrer chez chacun, qu’il suive une voie religieuse
dans sa vie quotidienne ou une voie plus philosophique. Ces problèmes devraient au moins se poser
à la plupart, si une ouverture d’esprit leur était donnée mais on n’y pense pas. Il leur manque donc cette
formation philosophico-religieuse nécessaire pour
comprendre leur propre vie et son orientation. Une
phrase du Pasteur Bonzon lors de nos conversations
à Madagascar, avant qu’il devienne directeur de
l’ensemble des missions protestantes dans le monde
entier, se résume par cette phrase latine qu’il m’a
dite et je le revois encore lors de cette conversation :”Credo quia absurdum est”, position que ma
philosophie, quoique très ouverte, ne me permettait
plus d’accepter.
Le pasteur Henri Wullschleger,
aumônier protestant
de 1951 à 1957.
L’instruction religieuse était organisée par
Charles Bonzon et comprenait le culte du dimanche,
le matin, et le soir ce que l’on appelait l’Ecole du
Dimanche. Elle était faite par petits groupes par des
élèves plus anciens, préalablement formés, chaque
dimanche, à tel ou tel sujet, et par le Pasteur Bonzon,
pour d’autres plus jeunes. Il y avait aussi des retraites
soit dans la maison des Champs qui n’appartient plus
à l’Ecole, mais qui est toujours située à 1 km à peine
de l’Ecole, à gauche, sur la route se dirigeant vers
Verneuil où le Pasteur Bonzon était en même temps
chef de Maison. Enfin, après la confirmation, les élèves
qui avaient fait leur première communion partaient en
retraite, avec lui, à Port Royal.
Je parlais de l’influence du Pasteur Bonzon sur
des élèves. Citons Guy de Rouville que tout le monde
connaît, car c’est un ancien qui venait très fréquemment à toutes nos réunions et les six théologiens
dont cinq pasteurs qui ont découvert leur vocation à
cause de la personnalité de Charles Bonzon, je les
cite : Raymond Oberkampf, René Dollfus, Pierre
Cormouls-Houlès, Ginette Trocmé et moi-même.
J’ajoute Jean Arnold de Clermont qui, bien plus
jeune, est actuellement le Président de l’ensemble
de tout le protestantisme français. Clermont a été
élève aux Roches et a subi une influence indirecte de
Bonzon par l’intermédiaire de son père, ancien
rocheux aussi.
Entre 1937 et 1941, le Pasteur de Palezieux qui a
été d’abord à Verneuil, puis aux Roches a eu comme
catéchumènes : un Rist, de la famille de Madame
Trocmé qui était née Rist, et à Maslacq un Sautter,
membre de cette famille qui a suscité beaucoup de
pasteurs, Edouard Sautter, Louis Sautter et Richard
Sautter qui était lui, lorsque j’étais à l’Ecole
Alsacienne, avant de venir aux Roches, un de mes
meilleurs contemporains et avec lequel j’ai toujours
gardé des liens très proches. J’ai rencontré quelques
années plus tard, en Suisse, le Pasteur de Palezieux
qui exercait à Genève, pendant un colloque des pasteurs
et étudiants en théologie protestante de langues
française et allemande. L’Ecole était pour lui son
meilleur souvenir.
Puis ont suivi, de1942 à 1944, le Pasteur Gross
et de 1944 à 1945, le Pasteur Cremer, ce dernier
étant un de mes anciens condisciples : nous étions
ensemble à la faculté de Théologie de Paris en 1935.
Remarquons que des aumôniers, que ce soit
catholiques ou protestants, de l’Ecole des Roches
sont devenus des personnages très importants, tel le
Père di Falco, tant apprécié, qui est devenu l’évêque
di Falco, c’est un homme remarquable. Le Pasteur
Bonzon est devenu Directeur de toutes les missions
protestantes dans le monde et Clermont est maintenant
le Président de l’ensemble du protestantisme
français. Il est certain qu’à leur tour ils ont bénéficié
de l’atmosphère constructrice des caractères de
l’Ecole d’alors.
Eux-mêmes ont tous apporté une incontestable
influence bienfaisante aux enfants et aux professeurs qui les ont connus, influence qui les a préparés
à des rôles supérieurs.
Espérons que tous les jeunes actuellement à l’Ecole
bénéficieront indirectement de cet état d’esprit qui
fera alors d’eux, véritablement, des hommes “Bien
armés pour la vie et prêts à servir”.
■ Daniel Dollfus
(Sablons 1930 – 1934)
143
Le pasteur Jean Letellier,
dans la piscine.
“...Jean Letellier qui nous fascinait
tous par son dynamisme...”
Philippe Guiraud poursuit l’évocation de ces pasteurs à partir de 1945 :
Après la guerre, les aumôniers nommés à l’Ecole
ont été, jusqu’en 1970, des pasteurs détachés par la
Fédération Protestante de France ou par l’Eglise de
Genève, avec le statut d’aumônier dépendant de
l’Ecole, installés sur place et logés avec leur famille,
puis, à partir de 1970, de jeunes pasteurs stagiaires
vacataires ou des pasteurs en poste dans la région,
venant assurer à intervalles réguliers le cathéchisme
et les cultes.
Ainsi se sont succédé Georges Reuss de 1945 à
1950 (à Maslacq), Jean Letellier de 1950 à 1956
(Verneuil), Jean Wullschleger de 1956 à 1960, René
Muller de 1960 à 1966, Michel North de 1966 à 1969
et Gilbert Menneir de 1969 à 1971, puis des pasteurs
en “ministère partagé” comme André Lanvin, Mlle
Thobois, Alain Houziaux, Louis Pernot, suivis de bien
d’autres.
Depuis cette époque, l’évolution interculturelle de
l’Ecole a rendu beaucoup plus difficile l’accompagnement spirituel des élèves. Dans les années 50, la
proportion d’élèves protestants était relativement
importante et les familles les inscrivaient de préférence
aux Sablons, qui avaient, de tradition, conservé la
réputation d’une maison protestante depuis
l’époque de M. et Mme Trocmé. Jacques Valode,
chef de maison catholique, veillait avec son épouse à
l’épanouissement spirituel des élèves protestants
dans la droite ligne de ses prédécesseurs. Ainsi, aux
Sablons, les aumôniers étaient souvent invités à partager le repas des élèves et il était impensable de ne
pas participer aux séances de recueillement et de
méditation organisées par le pasteur.
L’éducation religieuse des élèves, qu’ils soient
catholiques ou protestants, était une préoccupation
constante de la direction et des chefs de maison qui
considéraient les aumôniers comme de véritables
collègues de travail (leur épouse étant d’ailleurs la
plupart du temps professeur à l’Ecole).
Sans disposer pour autant d’un lieu de rassemblement et de prière aussi prestigieux que la chapelle
catholique, la communauté protestante se réunissait
dans un bâtiment modeste mais suffisant pour les
offices auxquels assistaient les professeurs protestants
ainsi que les paroissiens des environs ; un petit orgue
en bois à trois jeux, confié à la femme du pasteur, soutenait les chants.
Le ministère des aumôniers a été différent selon
leur personnalité, leur autorité et leur sensibilité, mais
chacun a marqué à sa manière les élèves dont ils
avaient la responsabilité spirituelle. Je garde un
souvenir très précis de deux aumôniers remarquables,
le pasteur Georges Reuss dont j’ai suivi le catéchisme
à Maslacq et le pasteur Jean Letellier qui nous fascinait
tous par son dynamisme et par les efforts qu’il
déployait pour nous aider à décourir les textes
bibliques, à développer notre foi d’adolescents et à
approfondir notre propre recherche spirituelle. En
nous faisant sortir de notre confort tranquille, il nous
a fait découvrir, sans doute plus tôt que nous ne
l’aurions voulu, un monde différent de celui que nous
connaissions, cherchant par là à nous donner le sens
du service.
Je pense que chacun d’entre nous a été plus ou
moins marqué par le message et le témoignage de
l’aumônier qu’il a trouvé sur son chemin ; cet
accompagnement spirituel nous permet de rendre
grâce aujourd’hui pour cette chance que nous avons
eue de rencontrer ces hommes au moment de notre
adolescence.
■ Philippe Guiraud
(Maslacq, Sablons 1949-1954)
144
Les élèves rocheux
Le
recrutement de l’Ecole des Roches, tout
en évoluant au fil des années et des générations,
correspond à certains types d’élèves et de leurs
familles. La fidélité de certaines a contribué à créer
un esprit particulier, le fameux “esprit rocheux”.
De 1899 à 1945,
un rendez-vous bourgeois et aristocratique
Dès sa création, l'Ecole des Roches accueille
des protestants et des catholiques issus, pour la
plupart d'entre eux, des bourgeoisies industrielles
ou négociantes et de grandes familles terriennes,
tournées vers l'exploitation agricole et plus ou moins
liées à la finance.
L'annuaire des anciens élèves publié en 1937 est
particulièrement instructif à cet égard. Riche de 825
noms - ce qui correspond à la moitié du nombre des
élèves sortis entre 1901 et 1936 inclus - on y relève
des représentants de familles du Nord et de l'Est
implantées dans l'industrie textile, telles que
Ternynck (Roubaix) et Saint-Léger (Lille), les
Alsaciens Schlumberger, Thierry-Mieg, Dollfus ainsi
que les familles Witz dans les Vosges et Japy dans le
Doubs. Apparaissent aussi des foyers normands,
dans le tissage et le filage du coton (Deren à
Barentin, Tetlow à Bolbec), rhodaniens (pour les
soieries et les rubans) et un important noyau dans le
Tarn, à Mazamet, avec plusieurs représentants des
familles Guiraud, Prades, Tournier et CormoulsHoulès, implantées dans l'industrie de la laine. Parmi
les familles spécialisées dans la fabrication, le
commerce et le négoce, on peut citer : les Guichard,
administrateurs co-gérants de la Société des
Magasins Casino, les Augustin-Normand, des
chantiers navals au Havre, les Maeght, joailliers
dans les régions de Lille et Amiens, ou encore la
famille Bohin dont le nom est devenu la marque
des aiguilles, épingles et lames de rasoir que leurs
établissements produisaient (Paris). En ce qui
concerne les grandes familles terriennes, les plus
célèbres sont représentées par plusieurs de leurs
enfants portant les noms de Turckheim (Alsace),
Huyghues Despointes (Martinique), de Yturbe, de
Pourtalès... Certains de ces noms sont également
attachés au monde de la banque et de la finance
tels que ceux de Pourtalès, Schlumberger, Monod
et Vernes.
Au terme de ce bref inventaire, on ne peut s’empêcher de souligner le nombre important des noms de
grandes familles aristocratiques françaises. Bien que
la particule ne soit pas une preuve systématique
d'appartenance à la noblesse, elle peut néanmoins
être retenue comme critère d'évaluation dans les
listes où elle émaille régulièrement les noms des
membres de l’association des anciens élèves. Ainsi,
dans ce même annuaire datant de 1937, elle apparaît
102 fois, ce qui représente 12 % de l’effectif. Cette
proportion n'est pas négligeable, d'autant plus que
ces noms relèvent de la vraie noblesse française
d'Ancien Régime et d'Empire et que certains d'entre
eux sont particulièrement célèbres. Citons en
exemple : Guy, prince de Polignac ; Louis-Gabriel et
Napoléon Suchet d'Albufera ; François et Jacques
Delarue Caron de Beaumarchais ; six représentants
de la famille de Turckheim, quatre de Montalembert,
quatre de Boisgelin et l'on terminera avec Jean de
Beaumont dont l'arbre généalogique est fleuri des
noms historiques Colbert, Castre, Rohan et Harcourt.
On peut y ajouter d'autres noms prestigieux comme
Charles-Philippe d'Orléans (sorti en 1923) ou Olivier
d'Ormesson (sorti en 1936) ainsi que des noms ne
comportant pas de particule comme les trois frères
Chauchat.
145
Au sein de ces familles de bourgeoisies et
aristocraties parisiennes et provinciales se glissent
également quelques noms étrangers qui témoignent
d'un rayonnement certain de l'Ecole des Roches au-delà
de nos frontières hexagonales. En nous appuyant
toujours sur l'annuaire de 1937, nous pouvons montrer
de manière éloquente le rayonnement national et
international de l'Ecole à travers le domicile de ses
anciens élèves. Sur le total des 825 noms, 87 % ont
une adresse en France métropolitaine et 13 % sont
éparpillés de par le monde dont 5 % dans les colonies et
8 % dans des pays étrangers. En France métropolitaine,
la domination des Parisiens est écrasante avec 61 %,
sur les provinciaux. Ces 441 Parisiens se répartissent
principalement dans le 16ème arrondissement, regroupant à lui-seul le tiers de la population rocheuse,
ainsi que les 7ème et 8ème arrondissements de sorte que
70% de la population rocheuse se concentre dans les
beaux quartiers de l'Ouest parisien, entre Trocadéro,
Monceau et Neuilly. Quant aux 280 provinciaux, ceux-ci
se répartissent presque partout en France, principalement dans les départements économiquement
dynamiques au niveau industriel et commercial où
dominent les villes de Lille-Roubaix-Tourcoing (industrie textile), du Havre et de Rouen (import-export et
industrie textile), les villes de Lyon et Mazamet,
celles d'Alsace et des Vosges et, pour terminer, SaintEtienne ainsi que Bordeaux et ses voisines viticoles
des Charentes. Enfin, les 104 Rocheux restants vivent et
travaillent hors de France, dans ses colonies, en
Europe, et de par le monde aussi bien en Amérique
latine qu’aux Etats-Unis, au Proche-Orient, en Chine
ou en Australie.
Il convient de rappeler à ce propos que des élèves
étrangers ont été présents dès l'ouverture de l'Ecole.
Nous avons vu qu'ils représentaient 6 % des effectifs.
Leur nombre se maintiendra à peu près à ce niveau,
146
entre 5 et 10 %. Le plus souvent, ce sont soit des
enfants de grands propriétaires terriens en
Amérique du Sud ou d'industriels (c'est le cas des
Belges) soit des enfants de diplomates qui trouvent
en l'Ecole des Roches une institution pratique et
prestigieuse pour y placer leur progéniture qui ne
peut les suivre dans leurs déplacements et leurs
mondanités. Ce prestige lui vaut aussi la venue de
rejetons princiers, voire royaux, tels que le prince
Shriva Dahna, neveu du roi de Siam, les trois fils du
Glaoui de Marrakech et même, en juin 1939, la visite
du sultan du Maroc Mohammed V accompagné de son
jeune fils, le futur Hassan II. Mais celui-ci, bien
qu'inscrit pour la rentrée suivante, n'y participa
finalement pas pour des raisons liées à la politique
internationale et aux événements militaires.
La Seconde Guerre mondiale eut des répercussions notables sur l'Ecole. L'année 1944-1945 ouvre
une nouvelle période, celle des “dynasties
rocheuses”.
De 1945 à 1970
les “dynasties rocheuses”
Les nouvelles générations se placent en continuité
avec leurs aînées d'avant-guerre en célébrant, les 11
novembre et 8 mai de chaque année, le souvenir des
anciens élèves tombés au champ d'honneur durant
les deux guerres mondiales, plus ceux morts en
déportation ou pendant la campagne d'Indochine et
la guerre d'Algérie. Chaque année, ils entendent
appeler les noms de 160 Rocheux et même de plus de
deux cents si l'on compte les anciens de Maslacq et
du Collège de Normandie. Ainsi est-ce à travers ses
anciens, morts pour la patrie, que l'Ecole se construit
une mémoire collective à laquelle s'identifient les descendants de ceux qui sont commémorés et à laquelle
adhèrent les nouveaux venus.
Les familles traditionnelles sont représentées
par les enfants, petits-enfants, neveux et petits cousins de Rocheux passés avant-guerre. On retrouve
des noms connus comme Huyghues Despointes,
Schlumberger, Thierry-Mieg, de Turckheim, Yturbe,
d'Harcourt et Hennessy dont plus de dix de leurs
membres sont passés aux Roches. D'autres familles
comme les de Barry, de Montalembert, Brueder,
Dollfus, Cormouls-Houlès, Bohin, Toupet, Kressmann,
Fraissinet, Vilgrain... sont également à l'honneur. Au
total, on peut mentionner 55 noms de famille dont au
moins cinq de leurs membres sont élèves aux Roches
durant cette période. A la fin des années 1950, 60 %
des élèves sont des fils de Rocheux. Les mêmes
familles s'y retrouvent au fil des générations et finissent
même par constituer de véritables dynasties au gré
des unions matrimoniales. Le cas des Hervey,
Thierry-Mieg, Kressmann et Oberkampf de Dabrun
est tout à fait exemplaire. Les ramifications qui
relient ces quatre familles rocheuses sont représentées
dans un arbre schématique particulièrement intéressant
dans la mesure où est placé à son sommet l'un des
principaux promoteurs de l'Ecole (Maurice Hervey,
sénateur de l'Eure et vice-président du Sénat) dont la
descendance regroupe six familles et vingt-six
Rocheux passés sur trois générations. Cet exemple
peut être transposé à d'autres familles. Il n'était donc
pas rare que tous les fils d'une même famille fussent
simultanément présents aux Roches, ce qui contribuait à
renforcer le caractère familial et convivial de l'Ecole.
Celle-ci n'a cependant pas pour autant fonctionné en
vase clos puisqu'elle a accueilli de nouvelles familles.
Apparues avec les Trente Glorieuses, ces nouvelles
familles sont souvent représentées par des enfants
de chefs de petites et moyennes entreprises. A l'inverse
de ces nouvelles familles issues de l'industrie du
bâtiment ou des produits alimentaires, d'autres plus
anciennes disparaissent, en particulier les grandes
familles terriennes et immobilières comme les
Corbin de Mangoux. De plus, ces années 1950 et
1960 sont marquées par, fait totalement nouveau, la
venue d'enfants de célébrités du show-business, du
cinéma ou de la littérature tels que les fils d'André
Malraux, de Marcel Pagnol, du commandant
Cousteau, du couturier Jacques Fath ou de l'actrice
Michèle Morgan en plein divorce. Ce dernier constitue
d’ailleurs un cas typique du nombre grandissant d'enfants
de couples séparés qui trouvent alors en l'Ecole des
Roches un établissement commode pour y placer leur
progéniture devenue encombrante. L'Ecole des
Roches apparaît aussi comme un lieu sûr, garant de
sécurité, pour de hautes personnalités politiques
étrangères, en particulier des anciennes colonies
françaises, alors confrontées à des difficultés
internes à leur pays et qui, par prudence, lui confient
leurs héritiers. Ainsi, à la fin des années 1950, sont
passés à Clères les deux fils du prince du Laos,
Souvanna Phouma, et Philippe Bao-Long, fils de Bao-Dai,
l'ancien empereur d'Annam.
Toutes ces familles vont contribuer à alimenter le
prestige des Roches qui peuvent ainsi se flatter d’inscrire
à leur Panthéon des noms fort célèbres bientôt
rejoints par d’autres de plus en plus étrangers.
De 1970 à aujourd’hui
une internationalisation dorée
L'Ecole accueille un nombre grandissant de
jeunes Africains, Maghrébins et Moyen-Orientaux.
D'Afrique noire viennent des enfants de hauts
fonctionnaires ou de membres de gouvernements
tels que, à la fin des années 1980, cinq fils et filles du
147
président du Gabon, Omar Bongo. En 1988, les
Africains, en majorité du Gabon, de la Côte d'Ivoire,
du Sénégal et du Nigéria, totalisent 19 % des effectifs
parmi les 228 élèves que comptent alors les Roches.
Le Maghreb est surtout représenté par des
Marocains et la part des Musulmans augmente en
conséquence. Ils peuvent, librement, s'ils le désirent,
pratiquer leur religion et suivre, en cours particuliers,
des leçons d'arabe. Enfin, à partir de 1975, par
contrecoup des guerres civiles qui éclatent au MoyenOrient, l’Ecole voit, à son avantage, un certain afflux
en provenance du Liban, puis de l'Iran.
Au fur et à mesure que le recrutement s'internationalise, les familles qui traditionnellement fréquentaient
les Roches vont disparaître, aussi régulièrement que le
prix des pensions augmente. Alors qu'en 1971, la
pension trimestrielle s'élevait à 6700 F (soit 35 000 F
actuels), à la fin des années 1980, l'Ecole des Roches
avait la réputation d'être l'Ecole la plus chère de
France avec une scolarité annuelle dépassant allègrement les 100 000 F.
Déjà, en 1965, les Roches ne comptaient plus que
15 % de fils d'anciens pour 25 % d'étrangers. Vingt ans
plus tard, les proportions s'élèvent respectivement à
3 % et 40 % (sur un total de 300 élèves en 1985 - 1986).
Considérée désormais comme un internat
international, elle accueille, aux côtés de nombreux
enfants de parents divorcés, quelques figures
princières telles que les deux fils de la reine
Margrethe du Danemark et du prince consort Henrik.
Ce rayonnement international se confirme dans
les années 1990. Symboliquement, sur la carte de
vœux que l'Ecole des Roches envoie en janvier 1998
est dessinée une boule de Noël aux couleurs bleue et
jaune, au milieu desquelles se distingue, en rouge, un
petit hexagone : il s'agit du globe terrestre avec ses
mers et ses continents qui, situé au centre de la carte,
148
s'insère dans le nom même de l'Ecole auprès duquel a
été représenté un ballon de football. Le message est
clair : placé sous le signe du “Mondial”, il annonce
que, à l'instar de la France qui “accueille le monde,
l'Ecole des Roches le vit depuis...” sa création. Et tout
autour de ce dessin rayonnent vingt-quatre phrases
qui, chacune écrite dans une langue différente, nous
présentent leurs vœux de bonne année. Ainsi l'Ecole
des Roches affiche-t-elle fièrement, à la veille de la
célébration de son centenaire, son rayonnement
international. Cette fierté est fondée quand on sait,
chiffres à l'appui, qu'au cours de l'année 1997-1998,
elle a accueilli, sur un total de 268 élèves, 34 %
d'étrangers, regroupant près de 29 nationalités.
A la rentrée suivante de septembre 1998, l'Ecole a
dépassé la barre des 300 élèves avec 174 Français
et 129 étrangers venant de 40 pays différents dont
la Russie et la Corée et, pour la première fois,
11 élèves chinois.
Les drapeaux multicolores battant au vent en
haut des mâts alignés sur le stade sont les témoins
les plus visibles de cette Ecole des Roches qui, tout en
restant bien ancrée dans son terreau normand, a choisi
très tôt de se mettre à l’heure de la mondialisation.
L’esprit “rocheux” a inexorablement évolué à l’instar
de la devise qui, en complément de son traditionnel
“Bien armés pour la vie”, s’est enrichie, l’année de la
célébration du centenaire, d’un moderne
“...et citoyens du monde”.
■ Nathalie Duval
Une dynastie rocheuse
Maurice Hervey
et Valentine Raoul-Duval
(Sénateur de l’Eure, Vice-Président du Sénat
et fondateur de l’Ecole d’agriculture des Roches)
Edouard Kressmann
et Climène Bourcart
Suzanne Hervey et Alfred Kressmann
> Jacques Hervey *
Antoinette Hervey
Edouard Kressmann
Gustave Kressmann*
et Madeleine Bourcart
> Jean Kressmann
Henry Kressmann
Marcelle Thierry-Mieg
Climène Goinard
> Robert Thierry-Mieg
> Jacques Thierry-Mieg
> Yves Thierry-Mieg
> François Thierry-Mieg
> Henri Thierry-Mieg
> Raoul Hervey
> Guy Kressmann
Françoise Oberkampf de Dabrun
Soit : 24 Anciens passés aux Roches depuis 1899
> 17 descendants Hervey
> 3 descendants Raoul-Duval
> 1 Dollfus
> Philippe Kressmann
> Eric Kressmann
> Raymond Oberkampf de Dabrun
> Yves Oberkampf de Dabrun
> Bernard Oberkampf de Dabrun
> Michel Oberkampf de Dabrun
> Didier Kressmann
Il convient d’ajouter les Rocheux :
> Philippe Raoul-Duval (neveu de Valentine Hervey)
> Claude Raoul-Duval (petit-neveu de Valentine Hervey)
> Christian Raoul-Duval *
> André (?) Boucart
> René Kressmann
Carole Dollfus épouse de :
> Pierre Kressmann-Bourcart
> Henry Kressmann-Bourcart
> Francis Dollfus
> Élève à l’École des Roches
* Mort au champ d’honneur
149
Rocheux du “baby boom”
Comme toutes les écoles dans les années 1950 et 1960, l'Ecole des Roches a bénéficié
des vagues du “baby boom”. C'est pendant ces années que ses effectifs scolaires ont
été les plus nombreux. Vers 1962, elle comptait plus de 420 élèves.
Maurice Soustiel (Moulin, Guiche, Prairie, 1959-1969) est un représentant
caractéristique de cette époque. Il fait partie de ces anciens qui sont restés le plus
longtemps à l'Ecole : il a fini capitaine à la Prairie à l'issue de ses dix ans de scolarité, après
avoir suivi son frère Jean (Guiche, Coteau, 1948-1956) qui représente, quant à lui,
les générations nées avant guerre et qui, comme toutes leurs classes, “ont fait l'Algérie”.
Il est entré en effet aux Roches au moment où son frère, de 12 ans son aîné, se confrontait
au feu.
Il lui paraît important d'insister sur la formidable cassure entre la génération de
son frère, qui a connu la guerre et qui était pétrie de patriotisme et d'honneur, et la
sienne née durant la prospérité économique des Trente Glorieuses : “Nous n'étions pas
sensibles aux discours de Garrone, nous étions les enfants de l'après-guerre, plus concernés
par les Beatles ou le Jazz que par les valeurs du Maréchal Lyautey”.
Il reproche à l'Ecole des Roches de cette période d'avoir été “comme un monde
décalé” où son premier choc fut de participer à l’envoi des couleurs à la Guichardière,
quand il avait 9 ans, et d'entendre la liste des anciens morts pour la France.
Il explique aussi très simplement comment sa scolarité aux Roches a été pour ses
parents d'origine sociale simple - son père, antiquaire reconnu, était un immigré turc
juif, venu en France en 1920 - un réel sacrifice financier qu’ils ont cependant estimé
nécessaire pour apporter à leurs fils une éducation privilégiée et pour favoriser une
assimilation rendue vitale après les traumatismes de l'occupation allemande.
Cependant, il n'a jamais eu le sentiment pour autant d'être avec une élite aristocratique
ou bourgeoise. Il était entouré d'une majorité de camarades dont les parents étaient
séparés ou trop absorbés par des responsabilités professionnelles importantes et qui,
pour ces raisons, avaient choisi de confier à l'Ecole des Roches l'éducation de leur
enfant. Il considère ainsi, aujourd'hui, que l'un des grands privilèges de l'Ecole des
Roches est de les avoir “vaccinés” de la possession matérielle : “Côtoyer des enfants de
milieu aisé, d'horizon varié, ne manquant de rien, projette une ambition différente que
le besoin de posséder : une certaine sérénité et une absence de désir de revanche, une
certaine compétition avec un énorme respect de l'autre”.
Son jugement devient sévère lorsqu'il déclare avoir été “ berné” : “on était en pleine
guerre d'Algérie, des anciens mouraient et on ne nous en a rien dit. Pas un mot pendant
la guerre des six jours… En mai 1968 j'ai 18 ans, c'est le grand réveil ! On apprend par
la radio, dans le silence du dortoir, après l'extinction des feux, qu'il y a des barricades à
Paris. La télé, pour nous, était limitée à Télé-Dimanche, Roger Lanzac ou le Tournoi des
150
Cinq nations, avant le film à la Grande Salle… D'un côté De Gaulle qui parle en noir et
blanc, on comprend mal, tout est flou, on mélange -anarchie- et -monarchie-, c'est quoi
être -réactionnaire-, être -bourgeois-, la -chienlit- ? Tous ces mots nouveaux pour nous.
De l'autre côté : “Interdit d'interdire!”, “sous les pavés la plage”, “La Révolution permanente…” Quels slogans ! Sartre et Gide n'étaient pas enseignés à l'Ecole. Nous n'avions
aucune clef pour comprendre ces événements, aucune conscience politique… Les professeurs sont passés complètement à côté de ce mouvement de la jeunesse. Certains
parlaient même de prendre le maquis… C'est là qu'il y eu une “cassure” : “Bien armés
pour la Vie”, mais quelle vie ? Bien sûr, on savait courir un 4 km le matin et nous excellions
en travaux pratiques l'après midi, mais à quoi ça allait servir tout cela pour exister et
participer dans ce nouveau monde qui s'ouvrait à nous ? Nos références étaient limités
à celles de notre chef de maison, monsieur Amadieu : le Vercors, la campagne de
Norvège et les fables de Samivel…”.
En revanche, il reconnaît à l'Ecole de lui avoir inculqué une vraie force : un solide
sentiment de camaraderie: “nous vivions ensemble, on ne sortait pas le week-end, notre
solidarité était fraternelle… 300 garçons obligés de s'entendre pendant trois mois”. Il
garde ainsi un bon souvenir de ses capitaines, Jean de Pardieu, Cyril Desprès. “Les
capitaines, le dortoir, ce sentiment d'appartenir à une équipe, à un groupe solidaire,
c'était bien et c'était fort. Bien que la sexualité fût un sujet tabou, nous ne souffrions pas
de notre solitude “physique”. L'amitié de nos camarades et l'humour nous permettaient
de passer ce cap difficile. Le respect de l'autre, et en particulier de son corps, était partagé par tous. La tentation de l'autre n'était pas absente dans cet univers masculin mais
se limitait à des relations platoniques et à une sincère complicité amicale”.
Il insiste sur l'idée d'avoir vécu la transition d'une école imprégnée des valeurs
d'avant-guerre à une école non épargnée par Mai 68 : “l'année suivante, tout a explosé,
les sorties le week-end, le tabac et enfin la mixité…”.
Enfin, Maurice Soustiel ne cache pas d'avoir raté son bac aux Roches. Il l'a passé
l'année suivante dans une boîte à bac à Paris, puis il a suivi des études de médecine.
Docteur en médecine, puis anesthésiste-réanimateur, il a toujours privilégié le travail
en équipe, d'abord au SAMU de Paris, puis en Afrique et en Chine. Aujourd'hui, après
avoir développé une importante entreprise industrielle dans le domaine de la radiologie,
il se consacre à l'intégration des innovations dans le domaine chirurgical.
Trente ans après, ses meilleurs amis sont rocheux.
Extraits de l’interview accordée par Maurice Soustiel à Nathalie Duval, le 26 février 2001.
Ancien des Roches, qui es-tu ?
Telle est la question que pose le secrétaire général
“...plus qu’avoir été élève de
l’Ecole des Roches, c’est être
après avoir été”
de l’association des anciens élèves dans la brochure
publiée à l’occasion de la célébration du cinquantenaire de l’Ecole. C’était en 1949 et il s’appelait Guy
Miellet. L’association n’était pas l’AERN, mais l’AER.
En effet, elle n’avait pas encore fusionné avec l’association
des anciens élèves du Collège de Normandie. Elle était
donc uniquement l’Association des Anciens Elèves de
l’Ecole des Roches et c’est en 1952 qu’elle devait devenir
l’Association des Anciens Elèves de l’Ecole des Roches
et du Collège de Normandie, à la suite d’une opération
immobilière qui rapprocha les deux établissements
jusqu’alors totalement distincts. L’AER avait été
constituée juridiquement en 1910, mais ses premières
bases avaient été jetées dès 1905. Ainsi que le stipule
l’article 2 des statuts qu’elle avait alors votés, elle se
donnait “pour but d’établir des relations amicales et un
lien d’aide mutuel entre tous les Anciens Elèves de
l’Ecole des Roches”. Mais qu’est ce donc qu’un ancien
des Roches ?
Guy Miellet répond en substance : “Être ancien
des Roches, c’est plus qu’avoir été élève de l’Ecole des
Roches, c’est être après avoir été”. Il poursuit en
énumérant trois critères de définition qui sont autant
de principes d’identité : “un Ancien est un Rocheux qui
le reste, (...) le Rocheux, pour devenir et rester un
Ancien, fera nécessairement partie de l’Association (...)
il faut faire rayonner autour de soi l’idéal rocheux”. Et
de conclure : “Bref, l’Ancien Rocheux est un homme qui
exige le respect parce qu’il a le respect de l’homme”.
Cinquante ans après, qu’en est-il ?
Durant l’année du centenaire de l’Ecole, les
anciens élèves ont été invités à répondre à un
questionnaire pour témoigner de ce que les Roches
leur avaient apporté. Les réponses, plus d’une
cinquantaine, si elles varient en fonction des personnalités
et peuvent s’avérer parfois contradictoires, révèlent
néanmoins des lignes de force dont un certain nombre
sont communes aux différentes générations qui se
sont succédé jusqu’à nos jours. Des différences
notoires apparaissent aussi entre les promotions, de
sorte que se dessinent des archétypes rocheux assez
distincts les uns des autres, entre les anciens d’avant
la guerre, ceux d’après 1945 et ceux qui ont connu les
changements récents de ces trente dernières
années, à la suite de ce que l’un d’eux qualifie de
“bouleversement consécutif aux années 60”.
Au–delà de ces évolutions inévitables, il est
remarquable de constater que tous, du plus âgé,
Charles Piat (Champs, Vallon, 1916-1929) à la plus
jeune, Stéphanie Auger (Guiche, Vallon, 1994-1997),
prônent deux valeurs principales comme étant les
valeurs rocheuses par excellence, à savoir le respect
des autres et le sens des responsabilités. Véritables
leitmotive de leurs réponses, elles s’accompagnent
d’autres valeurs telles que la droiture, le courage, le
sens de l’honneur, la persévérance, l’engagement, la
solidarité, l’écoute, l’ouverture d’esprit ou le bien-être.
A noter d’ailleurs que ces valeurs, si elles sont toutes
partagées, évoluent dans leur ordre de priorité en
fonction des principaux groupes de promotions : aux
valeurs de chevalerie succèdent celles de l’entraide
puis celles de l’épanouissement personnel. Au don de
soi suit la confiance en soi, puis l’épanouissement de
soi. Toutes ont contribué à construire leur personnalité,
à être les piliers de leur éducation, car être un
“Rocheux”, c’est avoir reçu une certaine éducation,
l’éducation spécifique de l’Ecole des Roches : “Cette
éducation m’a appris la valeur du travail personnel, le
respect de ceux qui s’attachaient à nous former comme
celui de nos camarades, et le sens des responsabilités”,
résume François Daeschner (Coteau, 1936-1940). “J’y
ai appris la liberté de pensée, le dévouement aux
autres, le sentiment de justice et d’équité”, écrit JeanMarie Trutat (Vallon, 1955-1959), lequel définit trois
151
axes qui paraissent fondamentaux dans ce qu’il appelle
la “praxis” rocheuse : “former des hommes (repères),
éduquer des esprits (valeurs), enseigner des méthodes
(principes)”. Fouad Habis (Pins, 1976-1981) considère,
quant à lui, que “l’éducation reçue aux Roches
représente la base sur laquelle j’ai été formé. Sans ce
que les Roches m’ont apporté et appris, je serais aujourd’hui aux antipodes de ce que je suis”. Et Daniel Dollfus
(Sablons 1930-1934), de cinquante ans son aîné,
d’abonder dans ce sens en affirmant : “un bénéfice colossal,
toute ma vie, la vie de ma famille, l’orientation de pensée
de mes enfants sont le fruit de l’éducation de l’Ecole des
Roches”.
Tous ces témoignages insistent sur l’imprégnation à
long terme de l’éducation reçue aux Roches, une éducation
qui s’intéresse d’abord à l’être. C’est ce qu’illustre
l’anecdote suivante rapportée par le même Daniel
Dollfus qui se fait fort de rappeler le rôle essentiel joué
en la matière par le chef et la maîtresse de maison :
“Mme Trocmé était autant chef de maison que M. Trocmé,
c’était le couple qui nous formait, intellectuellement,
culturellement, caractériellement. Un jour, Mme
Trocmé me convoque dans le bureau commun qu’elle
avait avec son mari et me dit : ‘Tu es un garçon très
actif, y as-tu réfléchi ? Je me demande si tu n’es pas
trop actif et si tu ne te disperses pas ; je laisse cela à ta
réflexion, sous ta propre responsabilité comme toujours,
mais je souhaiterais que tu lises ce petit livre’. Et elle
me donna un petit livre en anglais ‘Doing and Being’.
Tout le reste de ma vie, cette conversation, la lecture de
ce livre, m’est demeurée… Chaque fois que se présente
une activité qui m’intéresse, je repense à cet entretien
et j’écarte ce qui n’est pas indispensable, ‘mieux vaut
être un caractère, une personnalité’ me dit Madame
Trocmé, ‘que de faire trop de choses’. Tel était le genre
d’enseignement que, à plusieurs reprises en cours d’année,
chaque chef de maison donnait, cas par cas, à ses élèves.
152
Sandrine Guillaume (Colline, Guiche, 1970-1975)
témoigne aussi de cette reconnaissance à l’égard de ses
anciens chefs de maison en les qualifiant de “personnes
merveilleuses… qui nous faisaient confiance, nous
rendaient autonomes”.
Dans cet apprentissage du sens des responsabilités
et du bon usage de l’indépendance, le capitanat
joue un rôle important pour ne pas dire essentiel. Il
convient d’ailleurs de préciser que ceux qui nous ont
répondu sont dans leur majorité des anciens capitaines,
à hauteur de 60 %. L’un d’eux, René Mari (Pins, 19331939), explique ainsi que le capitanat est à “100 % la
spécialité des Roches. L’Ecole sans capitaines ne serait
plus la même”. La capitanat est considéré comme un
honneur, Thibaut de Reimpré (Prairie 1967-1968)
n’hésitant pas à le présenter comme “une sorte de
Légion d’honneur du système”. Relais entre les chefs
de maison et les élèves, le capitaine a pour fonction
d’encadrer son dortoir, d’assurer la surveillance dans
les études ainsi que de “se faire apprécier tout en se
faisant respecter” (Philippe de Montmort, Colline,
Vallon, 1980-1986). Contribuant à ce que l’harmonie
règne dans sa maison, il intervient “dans l’arbitrage
des conflits” (Olivier Stern-Veyrin, Vallon, Pommiers,
1937-1940). Charge honorifique donc, mais aussi bien
lourde à assumer pour ce jeune élève choisi par le chef
de maison d’après ses qualités humaines et l’ancienneté de sa présence à l’Ecole. En aucun cas, le capitaine
ne peut être confondu avec un “pion” (Philippe Mussat,
Pins, Vallon, Guiche Sablons, 1939-1948), mais comme
“un grand frère qui aide, qui assume les co…ies de sa
chambrée quitte à user de son autorité ensuite ! ”
(Georges-Antoine Flipo, Petit-Clos, 1966-1971). Ceux
qui ont été capitaines disent n’avoir retiré que des
bénéfices de ces lourdes responsabilités qui leur
incombaient : maîtrise de soi, autodiscipline, devoir,
partialité, en bref le sens du “commandement amical”
assorti du sens “du service aux autres” (Emmanuel de
Sartiges, Vallon, 1935-1943).
Certains, à l’instar de Francis Tesseron (Maslacq,
1946-1950), résument leur héritage des Roches en
une phrase lapidaire : “l’Ecole nous a appris à être des
Hommes”. Si cette expression revient souvent sous la
plume des anciens Rocheux et Rocheuses, elle revêt en
fait des sens variables selon leurs années de passage.
Ceux qui ont été élèves sous les directorats de
Georges Bertier et de Louis Garrone ont souvent
recours à la notion de “chefs” et même d’ “élite”.
Tauno Jalanti (Coteau, 1953-1958) écrit ainsi que l’Ecole
des Roches lui a apporté “la foi en la nécessité d’une élite
responsable pour le bon fonctionnement de la société
humaine (…) En tant que chef d’entreprise, j’ai le sentiment
d’avoir gardé certaines attitudes rocheuses”. Les
générations plus récentes, des années 1960 à aujourd’hui,
préfèrent évoquer des personnalités équilibrées et
épanouies tel que Fouad Habis (Pins, 1976-1981) :
“Cela m’a apporté beaucoup de rigueur dans ma façon
de penser, de voir les choses ; cela m’a aidé à développer ma personnalité, à apprendre à me débrouiller tout
seul. Cela m’a aidé à apprendre à diriger les autres, à
les écouter, à juger ; cela m’a appris à être un Homme,
et cela vaut tous les diplômes de la terre”.
L’interprétation de la devise de l’Ecole “Bien armé
pour la vie” ne manque pas non plus d’intérêt. C’est à
son sujet d’ailleurs que les avis divergent. Les inconditionnels l’approuvent totalement tel Jean-Marie Trutat
(Vallon, 1955-1959) qui déclare “non seulement, je la
pense ; mais, surtout, je la vis au quotidien”. D’autres
lui prêtent des sens différents selon les deux courants
qui ont marqué la vie de l’Ecole jusqu’en 1939 comme
le rappelle très justement Patrick André (Coteau,
1935-1944) : “l’un venant directement de Demolins
cherchait à construire une élite en développant
l’individualisme, la responsabilité, le sport et le sens du
pragmatisme ; l’autre privilégiait davantage l’ordre,
l’obéissance, l’appartenance au groupe par le respect de
son identité, la réussite scolaire, le sens de la patrie. Le
premier était marqué par l’influence de l’éducation
anglaise et luthérienne. Le second, incarné par Georges
Bertier, était marqué par le souci économique de ne pas
effrayer les parents en s’écartant trop de l’enseignement de type catholique déjà très lié à l’enseignement
public”. Et si l’on estime que “cette devise correspond
bien à l’ambition de l’Ecole”, on ne peut néanmoins
s’empêcher de regretter le “manque d’émulation entre
les élèves qui sont souvent nés avec une cuiller en
argent dans la bouche. Trop de difficultés économiques
sont gommées” selon Jean-Jacques Morel, (Coteau
1962-1963). C’est un avis qui revient fréquemment :
une éducation trop idéale pour un monde qui est loin
de l’être. Cette devise serait-elle, comme le pense
Christian Burki (Vallon, Pins, 1931-1938), par trop
“utopique” ? Benoît Garrone (Vallon, Colline, 19371956) résume : “La vie des Roches m’a paru presque
idéale. Mais - est-ce pour cela ?- elle ne m’a pas bien
armé pour la vie”. Patrick Guiraud (Colline, Sablons,
1947-1953) confirme en un jeu de mots “Bien armé…
pour la vie de château”, tout comme Agnès GrueyChasson (Moulin, Fougères, 1974-1980) : “la devise est
belle mais pas très réelle, en tout cas pour la période où
j’y étais. On est surpris par la vie quand on sort, car on
était trop protégé”. Enfin, il existe des contestataires,
particulièrement nombreux dans les promotions sorties dans les années 1960, tel celui-ci qui ne sait pas
“ce que ça veut dire. Quelle prétention !”, tel autre
qui estime que “armé” est un mot “qui fait peur” ou celuilà, Terry Downs (Guiche 1958, Pins 1968), qui considère
que “les inconvénients d’une telle éducation sont,
justement, qu’elle ne vous “arme” pas très bien pour
la vie parce que les élèves des Roches, issus de la
ploutocratie française et internationale, restent entre eux”.
On en vient alors à comparer l’Ecole des Roches à “une
bulle” comme en a conscience la jeune Stéphanie
Auger (Guiche, Vallon, 1994-1997) qui ne s’en
plaint pas pour autant : “l’Ecole est comme une
153
LES PRESIDENTS DE L’ASSOCIATION
DES ANCIENS ELEVES
mini-ville et on vit par rapport à une certaine catégorie
de gens qui ne représente pas la majorité de la
population de la France”.
Cette idée apparaît également à travers l’évocation du
“réseau” que constitue l’AERN. Eric Le Coq de Kerland
(Sablons, 1953-1961) affirme qu’il existe “un
réseau rocheux (…) un réseau amical. Il y a des
entraides professionnelles. Des Rocheux m’ont appelé
pour des embauches. Quand je le pouvais, je les
privilégiais… un peu comme une mafia”. Il compte
beaucoup de Rocheux dans ses fréquentations et ses
amitiés : “Je les vois beaucoup au golf… J’en vois en
vacances à Arcachon, quand je vais à Paris, partout. Je les
connais par leur nom. Je les tutoie, car c’est la règle”.
Qu’attendent-ils de l’association ? Principalement, qu’elle
assure “un lien permanent” (Claude Gemaehling,
Sablons, 1934-1939). C’est pourquoi beaucoup ont
décidé, dès leur sortie des Roches et par “fidélité” à
leur Ecole, de s’inscrire à l’association. A l’unisson,
chacun d’eux peut ainsi déclarer :
“Je vis toujours l’Ecole. Elle fait partie de moi”.
■ Nathalie Duval
AER.
Jules Demolins (1910 à 1919)
Pierre Lyautey (1919 à 1920)
Serge André (1920 à 1923)
Marcel Aube (1923 à 1938)
Jean Terray (1938 à 1948)
Antoine de Clermont (1948 à 1952)
COLLEGE DE NORMANDIE
Emile Fauquet (1905-1909)
Raymond Badin (1911-1919)
Louis Barbet Massin (1915 à 1922)
François Mirabaud (1925-1930)
AERN
Antoine de Clermont (1952 à 1960)
Louis Suchet d'Albufera (1960 à 1961)
Jacques-Henry Forest (1961 à 1965)
Jacques Paloume (1965 à 1968)
Gilbert Cahen d'Anvers (1968)
Louis Suchet d'Albufera (1968 à 1970)
Daniel Beytout (1970 à 1972)
Jean-Charles Raindre (1972 à 1975)
Michel Le Bas (1978 à 1982)
Michel Poutaraud (1982 à 1986)
Jean Becq de Fouquières (1986 à 1987)
Michel Vassiliades (1987 à 1991)
Robert Glaenzer (1991 à 1994)
Jean-Philippe Mouton de Villaret (1994 à 1997)
Dominique Remont (1997 à 1999)
Christian Calosci (1999 ...)
MEMBRES FONDATEURS
Mme Alexandre André
M. Georges Bertier
Jean de Beaumont
M. Paul Bessand
M. Maurice Bouts
M. Philippe-N. Davey
Mme Edmond Demolins
M. le Chanoine Desmons
Mme Louis Garrone
Michel Le Bas
154
Entre mythe et réalité
“Le mythe l’emporte
sur la réalité”
Ecole des Roches, école des riches ? Jeu de mots facile
permis par un simple changement de voyelle. Mais dans quelle mesure se justifie-t-il ? Certes, l'Ecole des Roches figure
régulièrement dans le Guinness des records comme “l’Ecole
la plus chère de France” et elle a conservé, tout comme le
Collège de Normandie, la réputation d'avoir été fréquentée par
des enfants de rois, d'hommes célèbres, de grands industriels et
de vedettes de cinéma. Tout un mythe s'est construit
autour de cette école huppée.
Les souvenirs de l'écrivain Lucien Bodard sont sur ce point
explicites. Non sans ironie, il raconte comment ses parents,
résidant alors en Chine, prirent la décision de l'inscrire aux
Roches : “Il s'est trouvé qu'au Yunnan, une fois, on a reçu des
gens de la meilleure société... Des fils des deux cents familles...
Ils ont beaucoup vanté l'Ecole des Roches en disant que c'était
vraiment parfait (...) à l'imitation des collèges anglais. Or ma
mère a toujours donné dans le snobisme anglais”. Son père,
qui était alors consul en Chine, lui aurait même dit :
“Tu vas aller dans le meilleur collège de France, le plus
cher, où tu auras pour compagnons les enfants dont les
familles dirigent la France”.
Cette image élitiste est véhiculée et entretenue moins par
l’Ecole elle-même que par la presse. Des articles sont parus
dans tous les types de journaux aussi bien les grands
quotidiens nationaux (Le Monde, Le Figaro, La Croix ou
France-Soir) que les journaux régionaux et locaux ainsi que
les journaux économiques au sujet de chefs d'entreprise,
anciens élèves des Roches (Le Carnet de l'entreprise, L'Argus
de l'Automobile, Le Bâtiment et L'Union agricole). Les magazines
ne sont pas en reste, en particulier ceux spécialisés dans
les potins mondains comme Jours de France et Point de
vue-Images du Monde ou encore Le Nouvel Observateur,
Paris-Match et L'Expansion dans un numéro duquel, en
septembre 1968, on peut lire que l'Ecole des Roches est “une
pépinière de jeunes hommes formés à la vie des affaires”. Les
journaux politiques et satiriques n'oublient pas non plus les
Roches. Ainsi, La Tribune socialiste, le 16 octobre 1969,
dénonce-t-elle cette “école de riches” qui, en mai 1968, était
“pavoisée de fleurs et non de drapeaux rouges ou noirs” ou
encore Charlie Hebdo qui, sans complaisance ni demi-mesure,
écrit le 28 août 1972 : “Quant aux écoles Duchnoque ou
Duconneaud, elles ne sont pas à créer... Elles existent,
s'appellent les Oiseaux, Sainte - Geneviève ou les Roches ;
et préparent l'élite...”.
Que son image soit valorisée ou maltraitée, il n'en demeure
pas moins que l'Ecole des Roches suscite toujours l'intérêt
des journalistes. En février 1996, Le Nouvel Observateur a
réalisé un dossier sur les “dynasties de l'argent” dans lequel
il consacre un article aux Roches présentées comme une
école “pour gosses de riches”, témoignant ainsi de la persistance
de cette image caricaturale d'établissement “select”. Au
demeurant, les journalistes reconnaissent son originalité
pédagogique, “inspirée des public schools d'Outre-Manche...
où règnent, à côté des études classiques, le sport, les travaux
manuels et l'autodiscipline, par l'intermédiaire du système des
capitaines, ces élèves chargés de contrôler les autres...”.
Mais, ils ne peuvent s'empêcher d'ajouter sur un ton un
tantinet sarcastique que “ce sont ces méthodes et cette
non-confessionnalité qui longtemps ont fait des Roches
l'internat de choix... de tout un petit monde trop réactionnaire pour mettre les enfants dans le public mais pas assez
pour les mettre chez les pères”. Il est intéressant de remarquer que, dans ces extraits, les journalistes opposent de
manière contradictoire l'esprit “réactionnaire” des parents
aux méthodes originales de l'Ecole des Roches où ils placent
leurs enfants.
Force est de constater que, en dépit de l’affirmation de son
ouverture internationale, perdure son image d’école d’héritiers.
Le mythe l’emporte sur la réalité.
■ Nathalie Duval
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156
Conclusion
Ici, l’avenir a une histoire
Arrivé à la fin de l’ouvrage, le lecteur est en droit de se poser la
question : “Pourquoi ce livre ? Qu’apporte-t-il ?”.
Il a été voulu par l’Association des Anciens Elèves, à l’occasion
du centenaire de l’Ecole des Roches. Déjà la centième année scolaire,
1998-1999, avait été marquée par diverses manifestations s’y
rapportant, notamment la conférence du 13 mai 1999, organisée par
l’AERN, avec une douzaine d’intervenants, mais aussi, bien sûr, en
apothéose, la mémorable journée du samedi 26 juin 1999, orchestrée
par l’Ecole pour la célébration de son centenaire. Enfin, les anciens
avaient voulu joindre un témoignage plus spirituel à leur démarche
en organisant, le 11 novembre 1999, dans la chapelle catholique, une
cérémonie œcuménique à la mémoire des aumôniers catholiques
et protestants.
Ce livre du souvenir est une œuvre collective. Le souci d’exactitude
a poussé à une importante recherche historique, surtout pour
l’époque de la fondation et les années anciennes dont les acteurs sont
disparus. Pour les générations plus récentes, un maximum de témoignages a été recueilli, ce qui permet une lecture particulièrement vivante. Pour la dernière décennie, la direction de l’Ecole a grandement
contribué à l’ouvrage en exposant le sens de la nouvelle orientation
qu’elle a voulu donner à l’institution, maintenant largement tournée
vers l’international.
Ce travail considérable nécessitait une coordination scientifique ;
elle a été assurée, avec une grande méthode et en concertation
permanente avec le comité de l’AERN, par Nathalie Duval, doctorante en
histoire contemporaine à la Sorbonne (Paris IV) où elle prépare une
thèse sur l’Ecole des Roches et le Collège de Normandie ; elle est en
outre membre d’honneur de l’Association des Anciens Elèves. Sa
connaissance approfondie des archives de l’Ecole et de celles de
l’association, son sens de la recherche historique, son souci de
confronter les dires aux faits, sont de nature à donner une
confiance totale dans la valeur historique de l’ouvrage. Qu’elle en
soit ici remerciée.
Qu’en est-il, alors, de l’Ecole des Roches, la centenaire ?
Sa naissance fut le fruit de la rencontre entre un “penseur”,
Edmond Demolins, historien, sociologue, écrivain, conférencier,
auteur du livre A quoi tient la supériorité des Anglo-Saxons ? et un
groupe de pères de famille qui souhaitaient faire bénéficier leurs fils
des théories novatrices de l’auteur sur l’éducation. Comme l’écrit
Monsieur le Professeur Antoine Savoye, “Les Roches sont la mise en
pratique d’idées tirées d’un raisonnement scientifique”. Je précise à
ce sujet que les travaux d’Edmond Demolins l’avaient en effet amené
à attribuer la supériorité des sociétés de “type particulariste” sur
celles de “type communautaire” au mode d’éducation dispensé
dans les “new schools”, les “écoles nouvelles”, surtout anglaises.
Il préconisait l’ouverture d’écoles analogues en France. Parmi ses
théories, il estimait indispensable la connaissance de plusieurs
langues étrangères par les jeunes à former et, dès ses débuts, l’Ecole
des Roches fut à l’origine de nombreux échanges d’élèves avec des
écoles anglaises et allemandes. De fait, il y a toujours eu des élèves
(et souvent des professeurs) étrangers aux Roches.
On constate là que, cent ans après la fondation de l’Ecole, les
théories d’Edmond Demolins sont toujours d’actualité : l’étude des
langues vivantes y est plus que jamais à l’honneur ; la présence
d’élèves étrangers y constitue une ouverture sur le monde sûrement
bénéfique à tous. Il est loisible de s’interroger sur ce qu’aurait été, à
ce sujet, la position d’Edmond Demolins dans les premières années
du XXIème siècle, alors qu’à la fin du XIXème il répétait si volontiers :
“A monde nouveau, éducation nouvelle”.
A qui, finalement, ce livre s’adresse-t-il ? Voulu par les anciens, il
traduit leur “besoin de mémoire”. Et quel serait donc le rôle de cette
mémoire, si elle n’était destinée qu’à eux et à se refermer sur eux ?
Ce livre intéressera tous ceux qui ont un lien, de quelque nature qu’il
soit, avec l’Ecole des Roches : élèves et professeurs, direction et
gestionnaires, parents d’élèves et sans doute bien d’autres. Par-delà
l’histoire des Roches, il fait ressortir la quintessence de “l’esprit
rocheux” qui, ancré dans le sol de l’Ecole, se transmet de génération
en génération et contribue à faire d’adolescents des adultes
“bbien armés pour la vie”.
■ Philippe PRIEUR
Petit-fils d’Edmond Demolins, ancien du Vallon.
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Sources
Bibliographie
- Edmond Demolins, A quoi tient la supériorité des
Anglo-Saxons ?, Paris, Firmin-Didot, 1897.
- Edmond Demolins, L’éducation nouvelle. L’Ecole
des Roches, Paris, Firmin-Didot, 1898.
- Georges Bertier, L’Ecole des Roches, Juvisy,
1935.
- André Charlier, Lettres aux capitaines, 1955. Il a
été tiré de cet ouvrage cinquante exemplaires sur
pur fil Lafuma (Imprimerie de Rouen, Editions du
Phoque) et deux autres tirages aux éditions SainteMadeleine (Monastère du Barroux, 84330).
- Robert, Jacques et René Valode, Notre Sillon,
Imprimerie Eblé, Besançon, sans date (après 1985),
2 volumes, 196 et 215 pages.
- “L'Ecole des Roches, creuset d'une éducation
nouvelle”, Les Etudes Sociales, n°127-128, 1998. (Le
numéro double de cette revue, riche d’une quinzaine
d’articles inédits, est entièrement consacré à l’Ecole
des Roches. Le succès de ce numéro a été tel qu’un
retirage a été décidé ; des exemplaires sont encore
disponibles).
- Emilienne Boblet et Nathalie Duval, L’Ecole des
Roches et Louis Garrone dans les souvenirs de Tante
Bob, Nouvelle Imprimerie Laballery, Clamecy (58),
1999.
- Nathalie Duval, “Le Collège de Normandie, un
collège ‘à l’anglaise’ dans la campagne normande
(1902-1972)”, Etudes normandes, n°3, 1992, pp. 3950.
- Nathalie Duval, “L’Ecole des Roches : une école
normande au rayonnement international”, Etudes
normandes, n°4, 1999, pp. 35-62.
Pour plus de renseignements sur chacune de
ces publications, s’adresser à l’AERN, 88 rue de
Miromesnil, 75008 Paris, tél. : 01 45 61 15 07.
- Nathalie Duval, Régis de Reyke, “Georges
Bertier. Un éducateur oublié”, Les Etudes Sociales,
n°130, 2ème semestre 1999, pp. 83-94.
- Bernard Kalaora et Antoine Savoye, Les
Inventeurs oubliés. F. Le Play et ses continuateurs
aux origines des sciences sociales, Seyssel, Champ
Vallon (diff. PUF), 1989.
- “L’éducation toujours nouvelle”, Cahiers pédagogiques, n° 395, juin 2001 (Un article est consacré à
l’Ecole des Roches dans le dossier que cette revue
éducative a préparé sur l’histoire de l’éducation nouvelle).
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4
L’Ecole des Roches
d’aujourd’hui et de demain
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162
Les Roches :
une école, une passion !
Bilan de la dernière décennie,
présentée par Claude - Marc KAMINSKY,
Président - directeur général.
I
“Rêve fou ? Rêve insensé ?
Rêve pédagogique !”
l y a cent ans s'éveilla dans l'esprit du sociologue
Edmond Demolins, une école nouvelle : l'Ecole des
Roches. Ses élèves, depuis un siècle, lui ont donné
une âme ; l'Ecole des Roches, c'est à la fois un mythe
et une école.
- Un mythe quand défilent, tout au long de son histoire, les noms les plus prestigieux dans tous les
domaines, économie, sciences, arts, lettres,
politique : un délicieux mythe qui s'est forgé dans
l'imaginaire avec de fausses histoires et de vraies
légendes.
- Une école dont le seul luxe est l'Espace.
Les pères fondateurs y ajoutèrent, toutefois, une
ultime utopie en prenant le risque de "confier des adolescents à d'autres adolescents", selon la formule de
L. Garrone, ancien directeur de l'Ecole.
Ainsi naquit le concept de capitaine qui, à la veille
du 3ème millénaire, demeure toujours l'une des pierres
angulaires de l'Ecole des Roches où l'on apprend,
quotidiennement, à conjuguer la devise de Saint
Exupéry:
“Etre Homme, c'est être Responsable”
(Extraits du discours d'ouverture des festivités du Centenaire)
Du Collège International de BONNELLES
à l'ECOLE DES ROCHES
Quand, en 1974, je créai avec mon épouse le
Collège International de Bonnelles, il fut construit sur
le modèle idéal et imaginaire de l’Ecole des Roches,
sans l’avoir jamais vue !
Claude-Marc Kaminsky. Président.
L’Ecole des Roches était alors pour moi ce que j'ai
évoqué dans mon discours du Centenaire : un mythe,
un rêve pédagogique, une Abbaye de Thélème, où tout
était possible… un paradis pour les élèves et les professeurs, la fusion des pédagogies de Rabelais,
Montaigne et Rousseau, un lieu sacré pour la culture,
un espace magique où l’on peut dire simplement et
sans démagogie : “J’ai même rencontré des élèves, des
professeurs, des parents et du personnel heureux !”.
Ce dialogue des cultures, cette rencontre des
traditions, cette symphonie des langues constituent
le Moi profond et permanent de l'Ecole.
En 1989, dans l’impossibilité d’amplifier les structures et les activités du Collège International de
Bonnelles, je fis la connaissance des dirigeants de
l’Ecole des Roches et leur proposais, tout d’abord,
une fusion entre nos deux établissements.
163
“Implantation de nouveaux laboratoires...”
On me présenta “la mariée” par l’intermédiaire
d’un magnifique album photos en couleur. Je tombais
amoureux de l’Ecole des Roches et très vite cet
amour se transformera en passion.
C’est cette passion pédagogique que je me suis
efforcé de faire partager, avec mon épouse, aux 180
personnes qui œuvrent dans l’école et aux plus de
10 000 élèves français et étrangers qui l'ont fréquentée, depuis 1990, pendant l'année et en été.
LE GOUT DU RISQUE
“Création de nouvelles activités...”
164
L’Ecole des Roches était en faillite. Afin d’éviter
tous les pièges financiers et juridiques d’un classique
dépôt de bilan, les nouveaux animateurs - au sens étymologique du terme (anima : l'âme) - Madame et
Monsieur KAMINSKY souscrivent à la totalité de
l’émission.
La “REPRISE” de l’Ecole des Roches n’a pas et n’a
jamais eu comme objectif une rentabilité “capitaliste”
au sens premier du mot puisque 10 MF ont été investis à l’ouverture du capital, suivis immédiatement de
6 MF pour la première phase de rénovation de
l’Ecole et de 5MF pour son fonctionnement quotidien…
Parmi les multiples candidats qui se présentèrent, pourquoi l’administrateur judiciaire a-t-il fait ce
choix ?
Parce que la nouvelle équipe n’a pas attendu le
dépôt de bilan de l’Ecole des Roches, comme les
repreneurs le font traditionnellement:
1. Elle a repris intégralement le passif de l’école
et ses dettes vis à vis des banques.
2. Elle a intégré le personnel de l’Ecole des
Roches et celui du Collège International de Bonnelles.
3. Les élèves du Collège International de
Bonnelles viennent rejoindre ceux de l'Ecole des
Roches.
4. Au lieu d'un actionnariat atomisé (1200 actionnaires) la souscription en totalité par les nouveaux
acteurs de son redressement a inspiré confiance.
5. Elle a prouvé un professionnalisme certain :
création de plus de 15 établissements d'enseignement (primaire, secondaire, technique, sportif, supérieur).
6. Enfin la volonté, le désir et l’enthousiasme de
réussir ce défi pédagogique ont fortement pesé.
L’école avait besoin d’élèves, d’un financement et
d’une structure, elle souhaitait être rassurée, confortée, animée.
Lors de la première rencontre avec l’ensemble du
personnel, chefs de Maison, professeurs, équipe de
cuisine, d’entretien et de ménage, on sent poindre
l’angoisse et l’inquiétude pour l’avenir. En effet,
selon les mots du représentant syndical :
“Depuis plusieurs années et chaque année on
annonçait la fermeture prochaine de l’école…”
Il a donc fallu rasséréner, dynamiser, agir et faire
rêver à des lendemains qui chantent !
“Maîtrise de l’outil
informatique...”
TEL LE PHENIX…
“Encadrement
et soutien
spécifiques...”
J’aime à répéter que l’Ecole des Roches est un
lieu magique.
En effet, l’Ecole s’est non seulement relevée, mais
elle accomplit un parcours assez extraordinaire.
Grâce à une équipe solidaire d’hommes et de
femmes, dont plusieurs œuvraient à l’école depuis de
nombreuses années (certains y étaient nés), l'Ecole,
tel un phénix… ressuscita sur tous les plans : infrastructures scolaires, travaux pratiques, projet pédagogique, vie sportive, confort et agrément.
infrastructures scolaires
et travaux pratiques :
“Pédagogie (...) axée sur la motivation...”
“La réfection de la piscine...”
1. Implantation de nouveaux laboratoires de biologie, physique chimie, technologie.
2. Modernisation d’un centre audiovisuel, d’un
espace livres, de salles spécialisées en histoire-géographie et économie.
3. Aménagement d’un laboratoire de langues
ultra-moderne, d’une salle de concert, d'une salle de
cinéma authentique avec écran géant, d'un studio
d’enregistrement musical.
4. Multiplication des postes de télévision et
magnétoscopes, introduction d’une salle d’informatique avec accès à Internet.
5. Re-naissance des travaux pratiques : arts plastiques, modélisme, photographie, théâtre, journal,
year - book, atelier mécanique, atelier karting, aviation, golf, cuisine, etc.
6. Création de nouvelles activités : informatique,
chorale, danse modern-jazz, danse classique,
orchestre, Cadet’ Entreprise, photo numérique, VTT,
moto-cross, auto-école avec apprentissage anticipé
de la conduite dès 16 ans.
LE PROJET PÉDAGOGIQUE
Redéfinition et élargissement du projet pédagogique de l’école autour de 3 axes :
● Les langues
1. Intensification de l’enseignement en anglais.
2. Création de classes bilingues anglais.
3. Initiation dès la 6ème à 3 langues : l’anglais,
l’allemand, l’espagnol, le russe.
4. Sept langues vivantes au choix : anglais, allemand, espagnol, italien, russe, arabe, hébreu (chinois
en projet).
5. Classe de civilisation et culture russe pour les
russophones.
● Une adaptation aux enjeux du XXIe siècle
1. Approfondissement de la culture générale et
ouverture sur le monde.
2. Maîtrise de l'outil informatique avec, en parallèle pour les parents, la consultation des bulletins scolaires sur... le site Internet de l'Ecole !
3. Développement de l'interdisciplinarité sous la
forme de travaux croisés.
4. Encadrement et soutien spécifiques tous les
soirs dans les Maisons par les professeurs de français, mathématiques, anglais, physique, biologie...
165
5. Redéfinition d’une Nouvelle Ethique
Pédagogique : la "N E P", axée sur la Motivation, la
Valorisation et la Découverte du talent ou de la passion cachée chez l'élève.
● La concertation et la participation
“Modernisation du centre équestre...”
1. Interprétation et repositionnement du rôle et
de la fonction du capitaine dans la modernité.
2. Association très étroite des élèves à la vie de
l’Ecole.
3. Election de responsables de classe, de délégués culturels, sportifs, gastronomiques.
4. Création de la Cadet’ Entreprise, sur le modèle des "juniors entreprises" des écoles de commerce.
5. Coupe de l'Eloquence, créée en 1932 par Jean
de Beaumont.
6. Conférences à thèmes : “Confé’ Roches”,
débats “App’ Roches”.
7. Participation à la “Journée de la Culture” et à
l'élaboration du Year-Book.
8. Fêtes trimestrielles : “Caba’ Roches”, une
alternance de danse, théâtre, sketches, chansons…
conçues et mises en scène par les élèves.
9. Réunions gastronomiques : “Gastro’ Roches”.
● la vie sportive
La pratique sportive "rocheuse", encore citée en
exemple aux futurs enseignants d'EPS, est proposée, selon
“...Les meilleurs résultats au Bac sport de
toute l’académie...”
166
un rythme hebdomadaire, de quatre heures de cours,
d’une heure et demie d'entraînement et d’une compétition
le mercredi après-midi. L'Association sportive regroupe
140 licenciés engagés dans une soixantaine d'équipes en
sport collectif et individuel. Elle bénéficie d'équipements
qui font l'objet de soins attentifs :
1. Réfection totale du gymnase et du court de
tennis couvert, aménagement d'une salle de pingpong.
2. Modernisation du Centre Equestre : avec son
manège couvert, son manège en plein air, son parcours de saut d’obstacles, son écurie (12 chevaux
dans l’année, 25 pendant les vacances). Il est animé
avec enthousiasme et compétence par un couple de
professionnels qui fait participer les élèves les plus
talentueux à des compétitions équestres renommées.
3. Grâce au dynamisme de l’équipe d’EPS,
l’Ecole des Roches obtient les meilleurs résultats au
BAC SPORT de toute l’Académie avec des moyennes
de 17 à 18/20.
4. Elle ne compte plus les coupes, les finales et
les brillantes performances obtenues dans tous les
sports : basket, football, handball, volley - ball, tennis,
natation, ping-pong, athlétisme.
5. Chaque année elle organise son tournoi
“open” de tennis avec remise de prix et parrainage
par des marques connues.
6. La réfection de la piscine (1 MF) en 2001 a été
l’une des grandes joies de l’année.
Le bâtiment des classes.
● le confort et l'agrément
Une équipe d'entretien de plus de 20 personnes,
rénove, réhabilite, transforme, construit et reconstruit l’Ecole des Roches en permanence. Un gros
chantier est d'ores et déjà programmé : la remise en
état de Maslacq.
Il s'agit d'une véritable “entreprise” dans l'entreprise.
À la bibliothèque du CDI.
Chaque année plusieurs millions de francs sont
consacrés à l’embellissement et à l’achat de mobilier
d'internat, de matériel scolaire, d'équipement de restauration et d'entretien de la propriété.
Chaque achat est significatif, il constitue un “Plus”
pédagogique qui pénètre l’univers de l’Ecole des
Roches.
L’OUVERTURE SUR L’INTERNATIONAL :
CREATION DE LA SECTION FLE
L’une des grandes innovations qui marquent la
période 1990 -2000 sera l’ouverture systématique de
l’Ecole sur le monde.
La création de la section spécifique F L E
(Français Langue Etrangère) qui passe de 7 élèves en
1990 à plus de 90 pour l'année académique 2000 2001 est la preuve de ce dynamisme.
En outre, pendant l’été, l’Ecole des Roches qui
accueillait 50 élèves en 1990, en accueillera plus de
800 pendant l’été 2001 !
“...font que l’école est désormais connue
dans le monde entier, de la Mongolie à la
Nouvelle-Zélande en passant par la
Yakoutie, Madagascar et les Seychelles”.
Grâce à l'activité F L E, qui représente le tiers du
chiffre d'affaires, l'Ecole des Roches assure sa stabilité et sa pérennité.
L'ECOLE DES ROCHES,
VECTEUR DE LA LANGUE FRANCAISE
Depuis septembre 1991, de sa propre initiative et
sans aucune subvention, toute une équipe s'est mobilisée, sous l'impulsion de son Président, pour amplifier le rayonnement de la France sur les 5 continents.
Si les investissements les plus importants ont été
dirigés vers la Russie, l'Ukraine, le Mexique, la Corée
du Sud et la Chine, d'autres actions ont été et sont
toujours mises en œuvre :
● pour les Pays de l'Est : en Bulgarie, Hongrie,
Pologne, Slovaquie, République tchèque,
● pour l'Europe : en Allemagne, Autriche,
Danemark, Espagne, Finlande, Grèce, Hollande,
Irlande, Italie, Suède,
● pour l'Asie : en Inde, Indonésie, Japon,
Singapour,
● pour l'Afrique et le Moyen-Orient : aux Emirats
arabes unis, Liban, Maroc, Quatar, Tunisie, Turquie,
167
“L'Ecole a pu prouver qu'il est possible
d'éduquer ensemble des enfants d'autant
de nationalités sans engendrer de conflit.”
● pour l'Amérique : au Brésil, Colombie, EtatsUnis, Pérou, Saint-Domingue, Venezuela.
- Les nombreux voyages du Président de l’Ecole,
chaque année dans le monde,
Remise des prix lors de la fête
de fin d’année.
- Les salons, colloques, conférences, expositions,
parrainages et accords de coopération,
- Le site Internet lancé en 1999, de plus en plus
fréquenté et en cours de réactualisation pour être
encore plus complet (inscription en ligne) et attractif,
font que l’école est désormais connue dans le
monde entier, de la Mongolie à la Nouvelle-Zélande
en passant par la Yakoutie, Madagascar et les
Seychelles.
Les télévisions d’une dizaine de pays sont venues
la filmer ; elle a même été choisie comme modèle
pédagogique dans plusieurs pays : Russie, Ukraine,
Chine, Japon, Pakistan, Maroc.
Pendant ces 10 années de promotion, l'Ecole des
Roches a :
● offert 255 bourses d'études, signé 24 accords
de coopération, sponsorisé plus de 15 concours,
● invité 70 professeurs, 90 directeurs et 30 personnalités,
● participé à plus de 50 salons et une quinzaine
de colloques,
●
accueilli sur ses 3 sites environ 10.000 jeunes,
soit plus de 300.000 journées/stagiaires et 100
MF de devises.
Daniel Venturini, Directeur de l’Ecole des
Roches, a participé activement
à la contractualisation.
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Ces opérations ont représenté, chaque année,
l'équivalent de 5 % de son chiffre d'affaires.
LA MISE SOUS CONTRAT
DE L’ECOLE DES ROCHES
Pour la première fois de son histoire, en 1992,
l’Ecole des Roches obtient le contrat d’association
avec l’Etat.
Cette officialisation est le fruit d’une mobilisation
de toutes les équipes de l’Ecole. Après 15 inspections
successives, la pédagogie et les structures de l’Ecole
sont reconnues. Cette contractualisation progressive
s'étend de la 6ème à la Terminale ES (Les séries L et S
sont en attente).
La signature du contrat a été un grand tournant
dans la vie de l’Ecole. Les professeurs étant désormais rémunérés par l’Etat, les tarifs ont pu être diminués de près de 20.000 FF pour le Collège et le
Lycée.
Cette baisse s'est également accompagnée d'une
augmentation significative du nombre de bourses
pour les élèves méritants : 1,2 MF la dernière année.
L'Ecole gagne en notoriété grâce à cette consécration officielle.
Désormais, n’importe quel élève de l’Ecole admis
à passer en classe supérieure peut intégrer tout établissement public de son choix.
L’ECOLE LA TOURNELLE, Les Petites Roches
Les Petites Roches, un parc de 15 hectares
pour les plus petits (maternelle à primaire).
Située à SEPTEUIL, à proximité de Versailles, elle
assure l'enseignement, de la maternelle au cycle primaire. Parallèlement à son expansion, l’Ecole des
Roches entreprenait le redressement de sa filiale...
son contrat avec l’Etat ayant été malencontreusement
rompu.
Seul internat en FRANCE à proposer une section
FLE pour les 6 à 11 ans, l’Ecole de La Tournelle s’efforce
de modéliser le projet pédagogique de l’Ecole des
Roches pour faciliter le passage de l’une à l’autre.
Les élèves étrangers qui y séjournent (des
Américains de New York, des Russes de Moscou,
des Chinois de Shanghaï) ne peuvent que se réjouir
de cette opportunité.
PERL,
un centre linguistique
au cœur de Paris.
PERL
En août 1994, en créant l’Ecole PERL (Paris
Ecole des Roches Langues), l’Ecole des Roches
achevait, par ce triptyque, un enseignement allant
de 7 à 77 ans !
Etablissement d'Enseignement Supérieur enregistré auprès du Rectorat de PARIS, PERL
accueille, chaque année, des centaines d'étudiants
et d’adultes, provenant de plus de 60 pays, qui viennent apprendre ou se perfectionner en français.
Elle dispense des cours à la carte, intensifs,
progressifs, particuliers… pour tenir compte des
contraintes professionnelles ou universitaires; elle
propose des clubs théâtre, civilisation, découverte
du Patrimoine ; elle prépare au DELF, au DALF, à
l’entrée en Sorbonne, ainsi qu'aux diplômes spécifiques de la Chambre de Commerce et aux certificats d’Hôtellerie et Tourisme.
Ses brillants résultats : 100 % de réussite aux
examens de la CCI, 90 % au DELF et au DALF, la
convivialité des professeurs, le suivi des étudiants y
compris pendant tout leur cursus universitaire en
France, contribuent à asseoir la réputation naissante
du centre, en particulier auprès de ressortissants peu
habitués à notre mode de vie occidental.
VITALITE ET RAYONNEMENT :
quelques témoignages prestigieux
● La contractualisation de l'Ecole avec l'Etat
engagée en 1992,
● le statut d'Ecole Associée à l’UNESCO,
depuis le 3 septembre 1999,
169
Démonstration de Taekwondo au théâtre en
novembre 2000.
● la médaille d’argent de la ville de Paris, décernée à son Président le 8 septembre 2000, pour “la
promotion de la Langue Française dans le monde”,
ont suscité l'intérêt de nombreuses personnalités
qui ont apporté leur soutien moral :
Le Ballet National de Kalmoukie
en novembre 2000.
“Monsieur Jacques Chirac, Président de la
République, m'a prié de vous transmettre ses félicitations pour l'action que vous menez avec talent et efficacité, la démarche originale qui inspire votre projet
pédagogique visant à rendre l'enfant Citoyen du
Monde a retenu toute son attention”
Présidence de la République 12/12/1997
“Je tiens à vous adresser mes félicitations les plus
chaleureuses à l'occasion du Centenaire de l'Ecole des
Roches dont j'apprécie la diversité culturelle de ses
élèves et son projet pédagogique. …C'est pourquoi, je
ne peux que vous encourager à poursuivre dans la voie
qui est la vôtre depuis un siècle. En effet, seules
l'Education, la Culture et la Science peuvent assurer
à nos enfants la Liberté, la Justice et le Progrès”
Abdou Diouf, Président de la République du
Sénégal, 17/06/1999
Au club de théâtre.
“J'ai été très sensible à votre invitation à participer à
la célébration du Centenaire de votre prestigieuse école
qui forme des élèves de toutes les régions du monde...
C'est bien volontiers que j'accepte d'être le parrain de
cette journée... Ne dit - on pas, souvent, que l'Ecole
des Roches qui a reçu, depuis 100 ans des élèves de
plus de 100 nationalités, est la fille spirituelle de
l'UNESCO ?... Je souhaite que la philosophie profondément humaniste de l'Ecole des Roches puisse constituer un modèle culturel et pédagogique pour les écoles
du monde entier...”
Federico Mayor, Directeur Général de
l'UNESCO, 10/06/1999
“L'Ecole des Roches : l'Ecole de l'Avenir”
Evgueni Tkachenko, Ministre de l'Education de
Russie, 22/12/1994
170
“La médaille d'argent de la Ville de Paris récompense les personnalités qui ont activement contribué au
rayonnement de la langue et de la culture française sur
les 5 continents… en attirant des jeunes du monde
entier, vous confirmez à la fois le prestige de notre
pays et de notre capitale et son pouvoir de séduction…
Je ne saurais conclure sans vous remercier, encore une
fois, d'avoir promu notre patrimoine et d'avoir contribué à lutter contre l'hégémonie grandissante de l'anglais dont j'ai ouï dire que vous l'aviez qualifié d'outil !
contrairement au français qui reste une langue”.
Alain Destrem, Maire-adjoint de Paris, 8/09/2000
Grâce au dynamisme de l’Ecole, le redressement
financier s’opérait.
Le long reportage sur l'Ecole, diffusé en novembre
1996 sur la chaîne M6 dans le cadre de l'émission
“Capital”, illustrait parfaitement cette métamorphose.
En quelques années la S.A. Ecole des Roches avait
non seulement comblé le déficit initial (12 MF) mais,
fait rarissime depuis sa création, également versé
des dividendes à ses actionnaires (certes extrêmement modestes, mais bien réels), pour la première
fois depuis bien longtemps, en… 1999, année du
Centenaire !
Evénement exceptionnel, qui engendra le reportage des pages suivantes par un des nombreux envoyés
spéciaux en Normandie.
La Fête du Centenaire
C
Un siècle en une journée
e siècle avait 100 ans, déjà la pédagogie sommeillait sous les Roches !
Le 26 juin 1999, dans l'allégresse, l’Ecole des Roches
a soufflé ses 100 bougies.
Ils sont venus, ils sont tous là, même cet ancien de
plus de 80 ans !… Toutes les générations s’étaient donné
rendez-vous pour ce jour historique. Plus de 300 anciens
venus de toute la France et du Monde Entier, venaient
célébrer cet anniversaire hautement symbolique : le
Centenaire.
Joie, stupeur, exclamation, surprise, admiration,
respect, émotion. 1600 personnes ont participé à cette
immense garden-party.
Devant la Prairie, avait été dressée une scène de 300 m2,
en contrebas une centaine de tentes blanches
accueillaient les invités. Une parade improvisée dans
l’Ecole marqua le début de la cérémonie : chaque Maison,
précédée du capitaine et de son fanion, allait rejoindre
l’autre et ainsi de suite.
Le temps perdu …
le temps retrouvé !
“...une centaine de tentes blanches
accueillaient les invités.”
Un cortège coloré de 300 élèves, encadré et acclamé
par des centaines de parents et amis se dirigea vers le
stade pour la cérémonie officielle, marquée par les discours de circonstance du Président des anciens,
Dominique Remont, du Directeur de l’Ecole, Daniel
Venturini et de son Président, Claude-Marc Kaminsky.
Souvenir ému, émotion profonde, devoir de mémoire,
joie indicible ponctuèrent leurs paroles.
Du matin jusqu’à l’aube, oui… jusqu’à l’aube, ce fut
une suite ininterrompue d’événements : stands mettant
en valeur le patrimoine normand, parade équestre, défilé
de voitures anciennes, dont la réplique, construite par les
enfants et leur professeur de karting, de la première
automobile à avoir atteint le 100 km/h en... 1899.
Le Président Claude-Marc Kaminsky
lors de son discours d’ouverture des festivités
du centenaire le 26 juin 1999.
L’arbre du centenaire (qui a vaillamment résisté à la
tempête de Noël 1999) fut planté solennellement par tous
les anciens, avant d'être survolé par un nuage symbolique
de... 100 colombes.
En point d'orgue, une vibrante Marseillaise entonnée
par plusieurs promotions de Rocheux et Rocheuses, heureux de se retrouver après tant d'années, prouva, s'il était
besoin, qu'une scolarité aux Roches laisse des traces
indélébiles.
Plusieurs buffets savamment décorés offraient les
saveurs aussi bien de spécialités françaises qu’internationales (clin d’œil aux élèves étrangers de l’Ecole qui
proviennent de 50 nationalités).
171
5 heures de spectacle
sur les 5 continents
“...un cortège coloré de 300 élèves,
encadré et acclamé par des centaines
de parents.”
“Plus de 300 anciens venus de
toute la France et du Monde
entier...”
“Plusieurs buffets savamment décorés
offraient les saveurs
aussi bien de spécialités francaises
qu’internationales...”
172
Chaque activité de l’après-midi était entrecoupée par
le son nostalgique du Grand Limonaire de France et le
roulement feutré de la calèche qui caracolait dans les
allées du parc. Sur la scène, en hommage aux 5 continents, danseurs et danseuses, acrobates, magiciens,
conteurs et comédiens ont enchanté les invités.
- De jeunes artistes russes venus spécialement en
car de Krasnoïarsk ont parcouru plus de 8000 Km pour
offrir à l’Ecole un spectacle riche en couleurs.
- De jeunes musiciens, musiciennes, danseurs et
chanteuses ukrainiennes du Lycée de Zaporoge, jumelé
avec l’Ecole des Roches, ont interprété, tels des professionnels, aussi bien du jazz que de la musique classique.
- Une chanteuse de 15 ans bouleversa le public par
sa voix et sa présence.
- Puis se succédèrent, une troupe chinoise dans une
chorégraphie de rubans, baguettes et éventails.
- Un groupe brésilien qui nous fit frissonner avec la
fameuse danse "Capoiera".
- La Corée se livra à une démonstration de Tao,
- Les plus jeunes enfants firent éclater la "Pinata"
traditionnelle mexicaine.
- L’Afrique fut représentée grâce à un conte très
émouvant.
- Enfin des musiciens d’Australie jouèrent d’un
instrument ancestral, le Didgeridoo… à la sonorité
étrange.
La Revue du Centenaire : 100 ans,
100 élèves, dans une fresque grandiose
- Les élèves et les professeurs de l’Ecole, mobilisés
depuis des mois, s’illustrèrent par une magnifique rétrospective des événements les plus marquants des 100 dernières années dans les domaines de la vie quotidienne et
des arts : musique, théâtre, danse, cinéma. Sur un rythme endiablé Charlie Chaplin côtoyait Pagnol, la revue
nègre tutoyait les danseurs de West Side Story, Mickey
annonçait Boris Vian…
“L’arbre du centenaire fut planté solennellement
par tous les anciens, avant d'être survolé par un
nuage symbolique de 100 colombes.”
- L’orchestre de jazz et la nouvelle chorale de
l’Ecole enthousiasmèrent anciens, invités, élèves et
parents avant de céder la place à l'humour:
- Les grandes filles, dans le plus grand secret,
avaient préparé un défilé de “Hot Couture” qui interpella
fortement la gent masculine !
- Enfin, jusqu’à l’aube, garçons en tenue Ecole ou
smoking et jeunes filles en robe longue dansèrent toute la
nuit, sous l’œil tendre mais attentif de tous les adultes,
sans doute quelque peu frustrés de ne pas avoir eu leur
dose de valses, tangos et paso-dobles… ! mais ils laissèrent volontiers les futures stars de la chanson et de la
danse exprimer leur talent et leur joie.
A bientôt, certainement... pour un Bicentenaire déjà
très attendu!
“...défilé de voitures anciennes...”.
“Sur la scène,
en hommage aux cinq continents,
danseurs et danseuses, acrobates,
magiciens, conteurs et comédiens
ont enchanté les invités.”
“En point d'orgue, une vibrante Marseillaise
entonnée par plusieurs promotions
de Rocheux et Rocheuses,
heureux de se retrouver
après tant d'années, prouva, s'il en était
besoin, qu'une scolarité aux Roches
laisse des traces indélébiles.”
Marseillaise impromptue dirigée de main
de maître, du haut du podium,
par Max Dervaux, créateur et animateur de
la chorale dans les années 45-65.
173
174
Il n’y a pas de mauvais élèves !
Allocution de Claude-Marc Kaminsky,
Président de l'Ecole des Roches,
lors de la fête de l'Ecole,
le 23 juin 2001
“Tout enfant a un talent,
parfois du génie”
Mes chers élèves, chers parents, mesdames et messieurs les
professeurs,
mesdames, mesdemoiselles, messieurs.
Depuis plus d'un siècle, l'Ecole des Roches se donne pour mission de proposer une PEDAGOGIE de la REUSSITE ou,
mieux, la REUSSITE d'une PEDAGOGIE…
Chaque année, depuis un siècle, l'éternelle question est posée:
trouver l'équilibre et l'harmonie entre l'exigence brutale
des résultats, des statistiques et des pourcentages et
l'épanouissement moral, intellectuel et sportif de vos
enfants.
Comme a coutume de dire le Directeur, Monsieur VENTURINI:
“si vous souhaitez 100% d'élèves reçus au BAC, c'est très facile : je sélectionne et j'exclus une majorité d'élèves en seconde”, mais notre projet est autre, comme va l'illustrer cette anecdote:
L'année dernière, une maman, surprise et interloquée par le
succès inattendu de son fils au BAC, nous demandait naïvement si nous possédions un "secret pédagogique".
Effectivement… nous avons un “secret pédagogique !” et je
vais exceptionnellement vous le confier aujourd'hui parce que
nous célébrons le 1er anniversaire du 3ème millénaire...
FORMULE MATHEMATIQUE et POTION MAGIQUE
Ce secret se présente comme une formule mathématique:
POSTULAT : Il n'y a pas de mauvais élèves.
THEOREME : Tout élève dont on découvre la passion
devient un gagneur.
HYPOTHESE : Tout enfant a un talent, parfois du génie.
AXIOME : A l'Ecole des Roches, l'impossible nous le réalisons immédiatement … les miracles, désolé ! nous
prennent un peu plus de temps !
Quelle est donc notre potion magique ? C'est une subtile alchimie qui anime notre projet pédagogique :
Une base d'amour,
+ une pincée d'humour,
+ une couche de responsabilisation,
+ un nappage de stimulation,
+ une overdose de passion,
le tout saupoudré d'esprit de compétition et d'un doigt de
sanction positive.
Mais le maître mot qui anime cette école est le mot:
MO - TI - VA - TION.
MOTIVATION : TOUT EST POSSIBLE !
Motivation des parents, motivation des enseignants, motivation des élèves et enfin motivation de tout le personnel de
l'Ecole.
● C'est la motivation des parents qui font des sacrifices
financiers pour assurer l'avenir de leurs enfants.
● C'est la motivation des enseignants qui accueillent votre
enfant tel qu'il est, avec ses qualités ses défauts, ses forces et
ses faiblesses, pour l'emmener le plus loin possible.
● C'est la motivation des élèves qui décident volontairement d'oublier, de rompre avec leur passé et de devenir
conformes à l'image idéale qu'ils se font d'eux-mêmes.
● C'est la motivation de tout le personnel de l'Ecole,
équipes de ménage, d'entretien, de cuisine, administrative qui
embellissent, nourrissent, et gèrent avec compétence et talent
cet énorme “navire de 60 hectares”.
175
La MOTIVATION c'est cette force supérieure qui nous
entraîne à accomplir de grandes choses. C'est cette force
qui nous arrache à notre condition actuelle pour nous propulser en avant.
C'est le moteur de notre vie et qui lui donne un sens.
C'est cette énergie fantastique qui est en nous, à laquelle
on peut faire appel à chaque seconde de notre vie, qui
nous permet de nous transformer immédiatement, qui
peut changer notre destin et qui fait que TOUT DEVIENT
POSSIBLE !
C'est la motivation qui aurait pu faire dire au poète Arthur
Rimbaud qu'à chaque moment de notre vie "JE" peut
être un autre !
Comment envisagez-vous l'avenir de l'Ecole des Roches
nous demande-t-on souvent ? Quel sera son nouveau
projet pédagogique ?
Cherchez l'intérêt d'un adolescent, même dans des
domaines insignifiants… qu'il soit collectionneur de
papillons, joueur d'échecs, amateur de basket ou de football, épris de cuisine ou d'informatique, passionné pour le
karting ou la batterie… et vous trouverez le ressort, le
tremplin qui le sortira de l'anonymat.
- Chaque enfant veut être unique, il veut être aimé,
reconnu, il veut qu'on l'admire pour ce qu'il est et
pour ce qu'il sait faire. Il faut lui donner cette satisfaction, cette joie.
- Reconnu dans un domaine quelconque, auréolé de gloire, il sera confiant pour affronter les mathématiques, la
biologie et la physique. Il faut lui prouver que, s'il est bon
dans une discipline de la vie, il peut le devenir dans
d'autres.
On pourrait répondre sous forme de boutade : en faire
une école de la MOTIVATION, une école d'ENERGIE, car la
motivation transcende tout.
A l'Ecole des Roches, le mot d'ordre est : VALORISER,
ENCOURAGER.
A l'aube de ce 3ème millénaire je veux adresser un message
aux parents et aux enseignants réunis ce jour et je
commencerai par vous annoncer le SCOOP du siècle :
FAUT-IL PUNIR ?
Existe-t-il un enseignement sans sanctions ? Seuls les
démagogues répondront oui !
“Il n'y a pas de mauvais élèves !!!”
L'élève doit avoir le sens de l'interdit, il doit savoir ce
qu'est la règle.
Votre enfant est peut être un génie ! Le saviez-vous ?
A l'Ecole des Roches, il n'y a pas de mauvais élèves, je n'en
ai jamais rencontré !
A l'Ecole des Roches, il y a de bons, de très bons, d'excellents élèves, quelquefois des génies. Ce que l'on appelle
d'une façon classique et à tort de "mauvais élèves", sont
des élèves dont on n'a pas encore découvert le
talent ou la passion.
176
Il n'y a pas de loi sans règles et, paradoxalement, pas de
loi sans transgression !
De même, il n'y a pas d'enseignement sans limites, sans
frontières. La transgression des règles dans l'Ecole est
symbolisée par la SANCTION - REPARATION. Mais pas
n'importe laquelle ! Toute sanction doit être à la fois
EDUCATIVE et/ou HUMORISTIQUE.
Educative dans les cas graves : VOL, INSULTE,
VIOLENCE, mais humoristique, car il ne faut jamais
humilier un enfant.
L'humilier c'est le mépriser. Le mépriser c'est l'exclure.
L'exclure c'est renoncer.
L'exclusion est le contraire même de la pédagogie.
Ainsi tel élève ayant dégradé un bien matériel passera une
journée avec un ouvrier de l'équipe d'entretien pour
mesurer la valeur du travail manuel, tel autre élève ayant
gaspillé de la nourriture sera affecté à la cuisine, tel autre
coupable d'impolitesse devra préparer une intervention sur
ce thème auprès des camarades de sa maison…
Il faut à tout prix éviter la représentation théâtrale classique : le bourreau (professeur) et la victime (élève), sinon
on risque de sombrer dans un jeu de rôle sado-masochiste…
COM - PRENDRE
Nous savons tous que le métier d'Enseignant et de Chef
de Maison s'assimile au travail de "Sisyphe".
Albert CAMUS écrivait "Il faut toujours remonter cette pierre qui retombe" Ici elle s'appelle … "Roches" et l'effort est
peut être encore plus grand !
Professeurs et Chefs de Maison doivent donner d'euxmême l'image de quelqu'un qui COM-PREND, c'est-à-dire
de quelqu'un qui "PREND AVEC" lui, qui va accompagner
l'élève vers l'explication, vers la clarté.
C'est la vertu de l'explication; elle est là pour illuminer
l'élève, pour l'éclairer, c'est-à-dire l'aider à comprendre, à
se comprendre. Pourquoi a-t-il agi ainsi ? Pourquoi a-t-il
menti ? Pourquoi s'est-il battu ? Pourquoi a-t-il manqué de
respect à un adulte, à l'un de ses camarades ?
Le but est que l'élève “s'objective”, en d'autres termes,
qu'il devienne lui-même l'objet de sa propre étude. Il ne
faut surtout pas le “culpabiliser”, parce qu'au lieu de le
“libérer” de son acte, on renforcerait chez lui l'image
confortable “de la victime passive et spectatrice” !
La “BIBLE” de l'Ecole des Roches :
la NEP -Nouvelle Ethique Pédagogique➨ 14 “commandements” pour motiver, le 15ème , c'est le
vôtre !
Professeurs, Chefs de Maison et Animateurs des clubs,
lors de leur réunion pédagogique du 7 avril 2001, orchestrée par Monsieur Vincent ACKER - auteur de l'ouvrage
“Ados, comment les motiver ?” - ont élaboré une nouvelle
charte en 14 points :
1. “Ne jamais étiqueter”
Nous avons tous tendance à coller des étiquettes sur nos
enfants, c'est humain. Pourtant, cette attitude n'est pas
efficace pour un enfant démotivé. L'adolescent vit toute
“étiquette” négative (paresseux, turbulent, nul…) comme
un “tatouage”, par définition indélébile. L'élève ne
saurait se résumer à ses résultats. Si ses notes sont
“nulles”, lui ne l'est pas. Les notes ne sont que la sanction
d'un travail ou d'une absence de travail.
✖ Ne dites jamais à un enfant qu'il est mauvais, faible,
nul... car il va le croire !
2. “Avoir confiance dans la capacité à progresser”
Les jeunes en difficulté ont besoin, plus que les autres,
que l'on croie en eux.
✖ Soutenez le quand il vous confie “Je peux progresser,
je veux m'améliorer”.
3. “Résultats = Travail”
et non “Résultats = Intelligence”
Pour redonner aux enfants démotivés l'envie de travailler,
il faut subordonner leurs résultats scolaires au fruit de
leur travail et non à des dispositions intellectuelles particulières. L'enfant démotivé est un élève qui ne travaille
pas ou qui ne travaille pas régulièrement, donc efficacement.
✖ Revalorisez la notion de travail, vous entraînerez la
mise en action.
4. “Le droit à l'erreur”
C'est une dimension affective fondamentale. La perfection
est difficilement, sinon impossible, à reproduire. L'élève
démotivé éprouve beaucoup de difficultés à percevoir
cette notion qui le replonge dans ses propres doutes. Elle
le paralyse, tout en lui faisant croire qu'il ne pourra pas y
parvenir. Le “droit à l'erreur” doit être vécu, non comme
une excuse, mais comme une possibilité de “deuxième
chance”. Refusant l'inertie, il autorise la prise de risque et
induit la progression.
5. “Eviter les comparaisons”
Inhérente à la nature humaine, la comparaison est omniprésente dans les rapports sociaux. Encore doit-elle
prendre en compte les différences positives et ne pas être
une victoire de l'un par rapport à l'autre.
✖ Si comparaison il doit y avoir, c'est par rapport à sa
propre progression.
Ne copiez pas ces parents qui, en nous présentant leur
fille lors de l'entretien d'admission, nous déclarèrent :
“Voici Déborah, je ne sais pas ce que vous allez pouvoir en
faire, son cas est désespéré! Elle n'est ni comme son grand
frère qui vient de réussir Polytechnique, ni à l'image de son
père, ancien élève de Normale Sup”.
6. “Traquer les bonnes notes,
même les plus modestes”
Chaque victoire remportée est une victoire pour la vie.
Une bonne note reste acquise et fait oublier les notes
négatives. Chaque enfant doit élaborer son “tableau des
victoires”, son panthéon personnel. Traquer les bonnes
notes permet de mettre l'enfant en condition de réussite.
7. “Comprendre l'échec au lieu de le juger”
En face d'un mauvais résultat, on a tous tendance
(parents, enseignants, élèves…) à y associer un jugement
forcément négatif. Ce dernier sera ressenti d'autant plus
négativement par l'élève qu'il est peut-être faux : il a probablement travaillé mais mal.
✖ Cherchez à comprendre les raisons de l'échec, vous
ferez sans doute émerger un besoin, facile à satisfaire.
8. “Etre un modèle imparfait”
“Moi à ton âge, je ne savais pas si je serais capable d'être
mécanicien, tailleur de pierre, astronaute ou président de
la république…”
En osant sortir du modèle du “parent parfait”, en s'impliquant par des exemples personnels de démotivation ou de
manque de réussite (ça doit bien exister), le parent est
plus proche de ses enfants. Il devient la preuve vivante
que la réussite est reproductible, modélisable.
✖ Montrez, affichez vos faiblesses.
9. “Donner une image positive du monde”
Plutôt que de souligner ce qui va mal, et ainsi alimenter la
sinistrose, énumérer ce qui va mieux pour donner des raisons objectives d'espérer.
✖ Listez les progrès, soyez positif… “Tout va très bien,
Madame la Marquise !”
10. “Saisir les occasions
d'être fier de son enfant”
Changer son regard, c'est inverser la polarité, c'est partir
du positif pour aboutir au négatif.
✖ Commencez systématiquement par les “plus”, au lieu de
vous attarder sur les carences.
177
11. “Se centrer sur sa progression personnelle”
Même si l'enseignement est collectif, l'enfant est unique.
Une note s'appréciera donc par rapport à celles qui l'ont
précédée et non par rapport à la moyenne de la classe et
encore moins par rapport aux performances des
meilleurs.
12. “Valoriser la situation de difficulté”
Passer de 3 à 6 est une réussite extraordinaire (même si
elle n'est pas suffisante), sans doute bien plus importante
que de passer de 12 à 16.
Retrouver le courage et le désir de travailler, quand les
notes habituelles sont de 2 ou 3/20, demande un réel
effort.
✖ Mettez en relief l'importance du défi à accomplir.
13. “La communication non-verbale. Le regard”
Plus de la moitié de la communication (certains évoquent
le chiffre de 70 %) est non verbale. Les gestes, les
attitudes, le regard en disent plus qu'un long discours. Or
cette communication, tous les élèves la perçoivent, sans
même que nous nous en apercevions.
✖ Joignez le geste à la parole, soyez un authentique
acteur pour que votre corps soit en harmonie avec vos
propos.
14. “Encourager : You are the best”
Plus qu'aucun autre, l'élève démotivé a besoin de confiance et d'estime. Chacun trouvera les mots à dire avant une
178
échéance. (devoir, examen...). Dédramatiser réduit les
blocages.
✖ Félicitez le, soyez son admirateur inconditionnel.
15. “.......... à compléter selon votre sensibilité....”
Etre toujours positif avec un enfant,
c'est créer un espace de parole,
un espace de liberté.
(Source : [email protected])
“Si tu peux rester calme, alors qu'autour de toi,
tous ont perdu la tête et crient que c'est ta faute,
Si tu peux croire en toi quand tous doutent de toi
et rester indulgent à leur manque de foi…
Si tu peux méditer, observer et connaître,
sans jamais devenir sceptique ou destructeur,
Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître,
penser sans n'être qu'un penseur…
Si
tu peux rencontrer triomphe après défaite
et recevoir ces deux menteurs d'un même front,
Si tu peux conserver ton courage et ta tête
quand tous les autres la perdront…
Alors, Tu seras un Homme, mon fils”.
extraits choisis du poème “If”
de Rudyard Kipling
Ecole des Roches
BP 710 - 27137 Verneuil-sur-Avre Cedex FRANCE
Téléphone : 02 32 60 40 00
Télécopie : 02 32 60 11 44
Site internet : http://wwww.ecoledesroches.com
E.mail : [email protected]
179
Crédit photographique.
Pour les années 1990 :
la photothèque de l’Ecole.
Pour les années 1970 et 1980 :
M. et Mme Cacheux,
Nathalie Cacheux
Dorothée Hersent,
M. et Mme Marmara.
Pour les années 1947 à 1967 :
Max Dervaux.
Pour les années 1947 à 1955 :
Jean-Loup Nicolle.
Avant 1940 :
Laurent Giroud,
Patrick Giraud,
Gomis,
Jean-Pierre Marty,
Jean Mellon,
Philippe Prieur,
Eric le Coq de Kerland,
ainsi que tous ceux qui ont eu la gentillesse de confier à l’AERN
leurs documents iconographiques qui, en plus de ceux que possédait
déjà l’association des anciens élèves, ont été numérisés sur le CDrom
joint à cet ouvrage.
Reproduction interdite. Tous droits réservés à l’AERN.
Conception - Réalisation : Jean-Loup Nicolle
Achevé d’imprimé le 9 novembre 2001
sur les presses de FROGER
IMPRIMERIE - Chantonnay
Dépôt légal : 4ème trimestre 2001 - N° 11.01
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