La gLoire des médiocres

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La gLoire des médiocres
La gloire des médiocres
Benyounes Baghdadi
La gloire
des médiocres
Roman
Editions Persée
Ce livre est une œuvre de fiction. Les noms, les personnages et les événements
sont le fruit de l’imagination de l’auteur et toute ressemblance avec des personnes
vivantes ou ayant existé serait pure coïncidence.
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« À tous (nos enfants pour leur innocence ;
À eux tous, que ce soit pour leur talent,
leur génie ou pour leurs aptitudes
et dons non toujours dénichés. »
Je dédie ce travail
Benyounes BAGHDADI
AVANT-PROPOS
Il
est un terme qui depuis longtemps suscite l’attention
de pas mal de penseurs et d’auteurs d’œuvres littéraires ; il
s’agit de la médiocrité. Les appréhensions y afférentes différent selon les convictions théoriques des analystes et leurs
jugements de valeur à cet égard.
Ainsi, ce terme est parfois utilisé afin de critiquer des
compétences personnelles se situant pour reprendre une
expression d’Albert Brie dans « la moyenne à son plus
bas niveau. »
On s’en sert aussi pour pointer du doigt des personnes
présumées être inaptes à accomplir les missions dont elles
sont chargées ou à apporter des points de vue convenables
et raisonnables à quelques propos que ce soit. D’autres
penseurs considèrent en revanche la médiocrité, comme
une propriété humaine tout à fait normale. Aussi dans cette
vision, le médiocre semble-t-il recevoir des jugements qui
ne le déshonorent pas. Tant s’en faut. Tel est le cas – avec
­connotation politique – d’Aristote qui soutenait une idée du
poète Phocyclide suivant laquelle « la médiocrité nous comble
de tous les biens ; je veux vivre au milieu de nos concitoyens. »
De même, quelles que soient les raisons, Blaise Pascal a établi
que « l’extrême esprit est accusé de folie comme l’­extrême
défaut, rien que la médiocrité n’est bon. »
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Bref, quoi qu’il en soit, la médiocrité est pratiquement
placée dans un répertoire antipode à celui qui renferme
l’intelligence, l’ingéniosité et l’excellence. De ce fait elle a
forcément une portée péjorative qui discrédite la valeur de
l’individu. Aussi estimons-nous que si une situation est telle
qu’il s’avère indéniable de « juger médiocre », le jugement
devrait viser l’acte et non la personne, à fortiori l’enfant. Ce
dernier a tout le temps pour progresser, pour arriver un jour
à faire valoir ses facultés naguère méconnues. Le taxer donc
obstinément de médiocre, nous paraît être une appréciation
qui dénote elle-même une attitude imprégnée de médiocrité.
En effet, ceci porte le risque de l’amener à enfouir ses capacités et ses talents ou du moins à retarder leurs éclosions.
Ceci étant, cet ouvrage ne prétend pas aborder l’analyse
de cette notion problématique. Il s’agit après tout d’un roman
qui s’appuie sur la narration et qui laisse le soin au lecteur de
découvrir, à partir de scènes imaginaires ou ­vraisemblables,
des réalités évolutives qui pourraient être utiles à bien des
égards./.
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« Ce n’est pas un mince bonheur qu’une condition
médiocre : le superflu grisonne plus vite, le simple
nécessaire vit plus longtemps »
William Shakespeare
— I —
Il faisait très chaud ce jour du mois de juillet au début des
années soixante lorsque Maati, enfant de six ans, profita de
la situation de ses parents plongés et trahis dans leur sieste
par un sommeil profond suite à des travaux de matinée lancés
depuis l’aube. Il réussit ainsi à franchir le seuil de sa maison
sans le moindre bruit pour rejoindre ses amis qui avaient
l’­habitude de se rencontrer sous l’ombre du mur délabré d’une
maison séculaire, connue pour être la plus ancienne du douar
« Ouled-Chrif ».
La chaleur suffocante enregistrée alors dans ce coin reculé
à vingt kilomètres au sud-ouest d’Oujda, n’altérait point la
vivacité des mômes. Ils couraient entre les rues et par-delà
le petit village entouré de quelques modestes prairies avec
des écuries pour la plupart en décombre et certains hameaux
dispersés. Le tout était cloisonné dans une superficie d’environ trente kilomètres carrés, au-delà de laquelle il fallait
atteindre l’âge de préadolescence pour passer d’ordinaire à
d’autres mouvements exploratoires d’enfance.
Driss, le compagnon le plus petit de taille, fut le premier
au rendez-vous. Il jeta un regard éclair sur Maati alors à peine
sortant de chez lui puis tourna la tête à droite comme un
moineau en fixant les yeux sur la porte à moitié ouverte de la
maison de l’oncle Rabah. Le fils benjamin de celui-ci appelé
Farid tarda à sortir.
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Il était surnommé Djen1 pour ses agitations et nuisances
mais il entretenait certaines relations de complicité avec Driss
qu’il préférait en l’occurrence à tous.
Un instant après, Driss qui guettait l’apparition de Djen,
se déconcentra brusquement lorsqu’une autre porte s’ouvrit
brutalement alors que Jamal, enfant du même âge s’éjecta
dehors et s’élança vite en avant, la tête en bas, tandis que sa
mère malade toute pâle, criait sans force derrière lui et conclut
en l’avertissant : « d’accord, je raconterai tout à ton père dès
qu’il rentrera ! »
En ce temps, Driss commença à s’interroger sur le retard
inhabituel de Farid, et aussitôt il vit sa sœur surgir sur le toit
de la maison portant du linge à faire sécher au soleil. Elle
s’adressa à Driss à voix basse en lui lançant un chuchotement à distance : Tu sais, mon père a enchaîné Farid en lui
mettant les mains derrière le dos et l’a attaché à l’abricotier !
Il nous a interdit de lui donner à manger et il a impitoyablement posé devant lui un récipient rempli de son, acheté
normalement pour le mouton, avec un seau contenant un peu
d’eau tout en lui disant : « mange ! comme le petit animal que
tu es ! »
Cet affreux châtiment a écœuré Driss qui tout à coup
s’éclipsa pour réapparaître quelques instants plus tard sur
un mur qui séparait le patio de la maison Rabah de celle de
son voisin. Il sortit un morceau de pain de sa poche et le
jeta par-dessus les branches de l’abricotier, le plaçant ainsi
soigneusement sur la frange du pauvre enchaîné avant que
le pain ne tomba par terre. Farid comprit tout de suite que
cette providence ne pouvait être que l’œuvre de l’un de ses
1. Terme signifiant diable en langue arabe.
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meilleurs potes. Affamé, il baissa la tête et dévora le pain
mélangé à un peu de terre et quelques fourmis.
Au coucher du soleil et après avoir longuement supplié le
père, la mère réussit enfin à libérer son fils. Las et humilié, le
gamin gracié s’enferma un moment dans les toilettes jusqu’à
ce que sa maman l’ait interpellé pour souper et aller dormir.
Ce soir-là, oncle Lakhdar le père de Jamal rentra si tard
au point d’inquiéter son épouse et ses enfants. C’était un
homme sérieux et rigoureux. Il travaillait toute la journée
dans un moulin traditionnel situé à onze kilomètres du douar.
En dehors de ses préoccupations de travail, il avait comme
passion unique, le suivi quoique grossier, du championnat
national de Football avec un fanatisme exprimé à l’égard du
club Oujdi MCO.
Il passait pas mal de temps à en parler en impliquant parfois
dans les discussions même des campagnards indifférents qui
se succédaient au moulin habituellement sur des mules et des
ânes juste pour faire moudre leur grain. Ce soir-là il rentra
donc chez lui particulièrement fatigué. Il a dû ajouter deux
heures supplémentaires pour satisfaire une clientèle additionnelle qui s’était présentée au moulin avec des quantités
d’orge importantes et rarement présentées. Après avoir fait
ses ablutions et ses prières, on lui présenta son dîner. Hakima
sa fille aînée, de quatorze ans, s’approcha délicatement de lui
comme si elle avait envie de le consoler et de le divertir suite
à une longue journée de peine. C’était une fille intelligente
et sage ayant un bon sens de l’observation et une capacité
innée d’apprentissage et de perception des choses. Cependant,
elle n’avait pas été scolarisée pour faire valoir ses qualités
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et ses dons. Elle lui raconta entre autres : « tu sais papa ! ce
matin quand j’ai été faire les courses, j’ai vu à l’épicerie un
homme qui a l’air bien instruit. Il doit être un fonctionnaire de
passage pour des raisons de service peut être. Je l’ai entendu
expliquer à l’épicier qu’un certain savant “roumi2”, dont je ne
me souviens plus du nom3, a prétendu qu’à l’origine, l’homme
était un singe. Est-ce vrai papa ?
— Non ! je pense plutôt que c’est l’inverse !
— Que veux-tu dire papa ? Tout le monde n’est pas singe
tout de même !
— Bien évidemment, mais certains le sont déjà comme ton
petit frère, cette créature que j’ai sous mon toit et qui ne veut
pas se détacher de Farid Djen qui lui, il n’y a pas un jour où il
n’irrite pas quelqu’un du village. Où est ce qu’il est d’ailleurs
ce petit saligaud ?
— Rassure-toi papa, il est parti dormir.
— Oui, je crois que certains se sont déjà métamorphosés
en bien jolis singes ; d’autres le seront sûrement un jour du
fait de leurs magouilles et leurs manipulations interminables.
— Tiens papa ! je me rappelle, le fonctionnaire disait aussi
à l’épicier que c’est un mécanisme de sélection naturelle qui
a fait que le singe s’est développé comme être vivant pour
prendre la forme d’homme. Je n’avais pas bien saisi, mais il
insistait justement sur le mot français “siliccioune” naturelle.
— Je n’en sais rien et en tout cas la seule “siliccioune”
que je connais, est celle de notre équipe nationale. Alors là, il
faudra que notre sélectionneur évite de faire jouer aussi bien
les singes qui sont devenus des hommes que les hommes qui
2. Appellation utilisée dans la région pour désigner des étrangers d’origine européenne.
3. Il s’agit de Charles Robert DARWIN
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sont devenus des singes. Il nous faudra tout simplement des
hommes c’est-à-dire les meilleurs de nos garçons si on veut
bien gagner et se qualifier pour la coupe du monde. »
Au moment où Driss s’aventurait pour livrer magiquement
un morceau de pain à son ami Farid enchaîné chez lui, Maati
et Jamal s’étaient dirigés vers une prairie dans le voisinage. Ils
s’y donnaient le plaisir de détruire quelques branches d’arbres
et défaire des nids d’oiseaux sans prendre soin dans leur folie,
de distinguer après tout, entre ceux qui sont vides et ceux qui
contiennent des innocents oiselets ou bien des œufs couvés
par leur maman oiseau.
Une fois les mains bien sales, ils passèrent à une autre
forme de petites attaques contre la nature. Ils cueillirent des
figues et autres fruits de façon anarchique et gaspillante. Ils
mangèrent jusqu’à leur écœurement, puis ils prirent les fruits
et les utilisèrent sauvagement comme pierres à jeter sur des
pauvres tourterelles…
Déranger, compromettre et détruire c’était dans leur état
d’esprit comme synonyme de plaisir et de béatitude.
Mais aussi odieux que fussent les actes de ces deux gosses,
ils n’atteignaient pas l’atrocité de ceux effectués par Farid qui
ne manquait pas d’arracher des têtes d’oiseaux, de tuer des
chats ou de les brûler vifs…
Malgré les diverses sortes de châtiments corporels et
moraux qu’il subissait de son père, Djen persistait dans ses
comportements ignobles tant et si bien qu’on se demandait si
ces punitions ne l’entraînaient pas dans une sorte d’irascibilité irresponsable exacerbant ses attitudes violentes.
Un jour Hakima dit à sa mère : « je n’aurais jamais accepté
que mon frère Jamal soit puni de la même manière que
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