LE TCHÈQUE DE CARNOT ET DE DAUDET

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LE TCHÈQUE DE CARNOT ET DE DAUDET
LE TCHÈQUE DE CARNOT ET DE DAUDET
– UN CAS PARTICULIER DU BILINGUISME
Zuzana Raková
Summary: Environment of the Czech secondary school sections in France, in Dijon and Nîmes, produces
special bilingual French-Czech language. Czech students studying in France, speaks with one another
Czech influenced by the French language.
Key words: secondary sections in France; school slang; bilingualism; Franco-Czech education.
Résumé : Le milieu des sections lycéennes tchèques en France, à Dijon et à Nîmes donne naissance à un
langage original bilingue francotchèque. Les élèves scolarisés en France parlent entre eux le tchèque auquel de nombreuses innovations lexicales se mélangent sous l’influence de la langue française.
Mots-clés : sections lycéennes ; argot scolaire ; bilinguisme ; scolarité francotchèque.
1. Introduction
La plupart de la population tchèque n’est pas bien informée sur la possibilité d’étudier
en France pendant trois ans qu’ont les lycéens tchèques apprenant le français. L’information en manque parfois même parmi les intéressés potentiels que sont les élèves tchèques
des lycées, ainsi que parmi les étudiants en philologie française à l’université.1
Il s’agit pourtant d’une possibilité intéressante et unique de se perfectionner en français, ainsi que de se familiariser avec la culture française, le style de vie et la mentalité
française. Les lycéens qui sont choisis par un concours poursuivent leurs études secondaires en France, à Dijon ou à Nîmes, jusqu’au baccalauréat. Ils sont répartis parmi plusieurs classes françaises, afin que l’on évite une naissance éventuelle d’une « colonie
tchèque » au sein du lycée. Malgré cela, les Tchèques passent assez de temps entre eux,
dans l’internat du lycée, où ils sont logés ensemble et se trouvent pratiquement isolés
des Français.2
1
2
Selon l’enquête par questionnaires effectuée parmi 125 étudiants en philologie française de la Faculté des
Lettres de l’Université Palacký à Olomouc en septembre 2007 et 2008.
Pour les indications plus précises sur l’histoire et le fonctionnement actuel des sections lycéennes tchèques en
France voir p. ex. RAKOVÁ, Z. (2009), « Les sections lycéennes tchécoslovaques et tchèques en France 19202009 », Romanica Olomucensia 21/2, 175–183.
Romanica Olomucensia 22.2 (2010): 119–127
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2. Définition du francotchèque
Le français qui entoure les élèves tchèques dans les lycées français, influence logiquement leur langue maternelle qu’ils parlent entre eux. Le résultat des influences mutuelles
des deux langues, du français et du tchèque, est un langage ou un argot original. Il s’agit
d’un argot3 scolaire spécifique. Malgré que son emploi soit typique pour les élèves
tchèques scolarisés dans les sections lycéennes tchèques de Dijon et de Nîmes, cet argot
est cependant facilement compréhensible à tous les Tchèques francophones, s’ils ont étudié dans un lycée en France ou en République Tchèque.
3. Descriptif du corpus
Le corpus qui nous a servi de point de départ pour nos analyses vient de sources diverses. Il est composé d’une part des énoncés entendus au cours d’un stage au sein de la
section tchèque de Nîmes4; nous avons noté les énoncés prononcés spontanément par les
lycéennes tchèques, p. ex. pendant les conversations dans le couloir ou dans la cuisine de
l’internat tchèque. D’autre part, nous avons employé les textes produits par les élèves,
sous formes de blogs et d’autres sites internet gérés par les sectionnaires tchèques. La
comparaison de ces deux sources, l’une orale, l’autre écrite (mais à caractère assez spontané et relativement proche de la forme orale de la parole), nous permet de constater
l’emploi de l’argot francotchèque par les sectionnaires de Dijon et de Nîmes tant dans
leur production orale qu’écrite.
4. Exemples et analyse des énoncés
Analysons quelques exemples d’expressions ou de propositions employées par les lycéens des sections tchèques. Les exemples sont suivis, si nécessaire, de leur traduction
en français standard :
A bude ti augmentovat [ógmãntovat] moyenne [mwajen] ? – Et est-ce qu’elle va t’augmenter la
moyenne ?
La proposition contient deux gallicismes : le prédicat verbal augmentovat, et le complément d’objet direct (la) moyenne. Le verbe augmentovat est créé à partir du verbe augmenter par dérivation ; à la racine augment- s’ajoute le suffixe de la troisième conjugaison
verbale tchèque (exemple kupovat). La prononciation de la racine du verbe reste française. Le substantif la moyenne, employé sans article, reste en tchèque invariable, garde
l’orthographe et la prononciation de la langue d’origine.
Pasuj mi butejku. – Passe-moi la bouteille.
Il s’agit d’un calque de la proposition française dont on reprend la structure formelle syntaxique et
lexicale. Le verbe pasovat dérive de l’infinitif passer : on ajoute le suffixe de la troisième conjugaison verbale tchèque, exemple kupovat, à la racine pass-, et on modifie l’orthographe suivant
les règles orthographiques tchèques.
Někteří měli hned první hodiny písemky, a to občas i takzvané contrôle surprise, tedy přepadovky.5
3
4
5
L’argot est « un dialecte social réduit au lexique, de caractère parasite puisqu’il ne fait que doubler, avec des
valeurs affectives différentes, un vocabulaire existant. Il est employé dans une couche déterminée de la société
qui se veut en opposition avec les autres ; il a pour but de n’être compris que des initiés ou de marquer l’appartenance à un certain groupe ». Cf. DUBOIS, J. (1994), Dictionnaire de linguistique et des sciences du langage.
Il s’agissait d’un stage doctoral, effectué dans le cadre de la bourse du Gouvernement français en juin 2009.
http://www.petrav.bloguje.cz, en ligne le 16 février 2010.
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Le tchèque de Carnot et de Daudet – un cas particulier du bilinguisme
L’expression française apparaît ici sans changement d’orthographe ni de forme, mais est
suivie d’une traduction en tchèque familier.
Přece jen přestat slyšet na jedno ucho a nadále se suverénně pohybovat v cizí zemi a domlouvat se
v cizí řeči, navíc založené na nosovkách, to není úplně evidentní.
Il s’agit de la traduction littérale en tchèque de la proposition française ce n’est pas tout
à fait évident qui signifie « ce n’est pas tout à fait facile », tandis que le mot tchèque évident
signifie « clair, qui n’exige aucune explication ».
Pokud teda nepokazím maturitu a nehodlám redublovat (propadnout).
Le mot français redoubler se transforme en la forme tchèque redublovat. On ajoute le suffixe tchèque de la troisième conjugaison verbale (exemple kupovat) à la racine française
redoubl- ; la racine subit un changement d’orthographe qui suit les règles tchèques de
prononciation (le groupe -ou- est transcrit comme -u-).
Budu mít výčitky svědomí, že se nacházím zcela jistě na místě, které má být výhradně bez mé
přítomnosti uklizeno nějakým ažánem.
Il s’agit de la transcription phonétique avec l’orthographe tchèque du mot agent qui
adopte la déclinaison tchèque selon l’exemple pán.
Češi se pořádně vyfiknou a pak se nechají fotit desítkou foťáků a konzultují výsledné fotografie ještě
dlouho potom na facebooku.
Le verbe français ils consultent est traduit littéralement en tchèque ce qui donne l’expression konzultují. À la racine française consult- s’ajoute le suffixe tchèque de la troisième
conjugaison verbale (exemple kupovat) ; la racine subit un changement d’orthographe
qui suit les règles tchèques de prononciation (le graphème initial c est remplacé par k,
le graphème s est remplacé par z). Le sens du mot konzultují dans notre exemple est le
même que celui du verbe consulter en français, tandis que le tchèque standard connaît le
mot konzultovat, mais dans la construction consulter quelque chose avec quelqu’un (il s’agit
d’un verbe à double transitivité) et pas consulter quelque chose (uniquement avec l’objet
direct). Le sens du mot konzultovat tel qu’il est compris par la langue tchèque standard est
de « discuter, délibérer », tandis que la même parole dans l’argot francotchèque signifie
« regarder quelque chose avec attention, avec intérêt ».
Chybí mi večery, kdy se nám nechtělo bossovat a tak jsme zašli vedle do pokoje pokecat, a kritizování
Carnotu.6
Le nouveau verbe bossovat est créé à partir du verbe bosser qui signifie dans l’argot scolaire français « travailler dur, apprendre pour les examens ». À la racine du verbe français
boss- s’ajoute le suffixe tchèque de la troisième conjugaison verbale (exemple kupovat), ce
qui donne le résultat ; le redoublement du ss dans la racine du verbe est maintenu dans
le néologisme francotchèque, qui respecte ainsi partiellement les règles de prononciation
française (un seul s entre deux voyelles se prononcerait [z]).
Chybí mi pohled na Gran Kartiér a na Kůr de Siékl a kritizování Carnotu.
Il s’agit de la transcription phonétique en tchèque des parties du lycée Carnot, du Grand
quartier et de la Cour de siècle.
Mám vlastně spoustu věcí na psaní, tak proč to „nehodit“ sem na blog.
6
http://miroutch.bloguje.cz/0803archiv.php, http://miroutch.bloguje.cz/0707archiv.php, en ligne le 16 février 2010.
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La phrase tchèque est grammaticalement correcte, pourtant elle reflète l’influence de la
construction française avoir à + infinitif, d’où la traduction presque littérale de la phrase
j’ai beaucoup de choses à écrire, avec la transposition du verbe écrire en substantif verbal
psaní.
Každopádně tu zůstává archiv z mého premiéru a terminálu.
Les attributs de substantif (classes de première et de terminale) sont substantivés et donnent
les noms masculins premiér et terminál, declinés selon l’exemple tchèque inanimé hrad. Ils
gardent cependant le sens français, donc celui des classes de première et de terminale, et
il ne faut pas les confondre avec les mots tchèques existant, premiér (le premier ministre)
et terminál (le terminal d’un aéroport).
Kristýna, Alena a Giovanni mají mention très bien. Jiří nemá žádnou mention.
Le mot mention est employé dans la phrase tchèque sans changement d’orthographe ;
il reste au féminin comme en français et ne se décline pas dans le texte tchèque. Cet
exemple illustre la facilité d´alternance codique entre le français et le tchèque, si typique
pour les lycéens tchèques en France : les élèves introduisent l´expression française, le
plus souvent en fonction de complément d´objet, complément circonstanciels ou complément d´agent, mais aussi en fonction de sujet, dans la structure syntaxique tchèque.
Par contre, nous n´avons pas remarqué aucun cas inverse, c.-à-d. aucun emploi de mot
tchèque dans la structure phrastique française.
Navíc je velká možnost, že budu mít Boujeho na orál, čili mého profa, co jsem měl přes rok.
L’épithète oral (examen oral) est substantivée et se décline selon la déclinaison masculine
inanimée (exemple hrad). Le substantif prof, relevant de l’argot scolaire français et du
français familier, adopte la déclinaison tchèque masculine animée (exemple pán).
L’emploi fréquent des adjectifs possessifs en français influence sensiblement le choix
du pronom possessif mého au lieu du pronom réfléchi svého.
Kdo kdy třeba publikoval fotky sprch? I těch blbých záchodů, tříd, selfu, nové mašiny na
kartičky v kantýně, kdo kdy afišoval jak vypadá kartička na oběd ... vždyť nikdo neví, kde
a jak vlastně žijeme. I to by mohlo pomoci budoucím sekundám v rozhodnutí jít, či nejít ...
Le verbe afišovat provient du verbe afficher. À la racine française affich- s’ajoute le suffixe
tchèque de la troisième conjugaison verbale (exemple kupovat) ; la racine subit une transcription selon l’orthographe phonétique tchèque.
Le substantif sekunda est créé par substantivation de l’attribut du nom (classe de seconde) et adopte la déclinaison tchèque féminine selon l’exemple žena.
Nebo na nás padla otázka od sekund: A co Vám to přinese, že sortujete?
Le verbe sortovat dérive du verbe sortir. Il est créé à partir de la racine sort-, à laquelle on
ajoute le suffixe de la troisième conjugaison verbale tchèque, selon l’exemple kupovat.
V pátek se uskutečnila sortie do Leona. Už dlouho jsem neokusil potěšení ze sortování.7
Le substantif féminin la sortie est employé dans le texte tchèque sans changement de
forme ; il garde le genre féminin et ne se décline pas.
Le substantif verbal sortování (décliné selon la quatrième déclinaison tchèque des
substantifs neutres, selon l’exemple stavení) dérive du verbe sortovat, lui-même dérivé du
verbe français sortir à l’aide du suffixe -ovat de la troisième conjugaison verbale tchèque.
Nejhlavnější je asi změna pasáží v selfu (kantýně) a nové čekací proudy na jídlo. Přesto se i nadále
7
http://miroutch.bloguje.cz/0702archiv.php en ligne le 16 février 2010.
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Le tchèque de Carnot et de Daudet – un cas particulier du bilinguisme
snídaně skládají ze musli, corn flejků, kafé, čaje, čokolády, marmelády, jogurtů a sto let starého „(C)
chleba.“ I nadále, pokud máte pasáž až v jednu, se nenajíte, protože už nic není.8
Le substantif féminin pasáž est créé à partir du nom masculin le passage par l’adoption de
l’orthographe phonétique tchèque ; il se décline selon l’exemple růže et signifie « action
de passer », à la différence du gallicisme de la même forme existant déjà en tchèque et
qui signifie « galerie couverte réservée aux piétons ».
Le substantif masculin self est créé par l´apocope du substantif le self-service. Il est ensuite décliné selon l´exemple masculin inanimé hrad, en gardant le sens du mot français
d´origine.
Le substantif neutre kafé est une curiosité orthographique ; il provient du nom français
masculin le café dont il garde l´accent aigü sur le e, mais remplace la lettre initiale c par le
k selon le mot tchèque du même sens.
Počet hromadných sortie a kaleb se omezil na tři za školní rok. A to ještě přeháním. Sekundy totiž
přijeli a bosovali téměř bez přestání.9
Le substantif la sortie est employé dans le texte tchèque comme substantif invariable :
il garde la forme du singulier même quand il est mis au pluriel. Comme on omet dans
la proposition tchèque l’article, le pluriel du substantif est indiqué par l’adjectif qui le
précède.
Le substantif sekundy analysé ci-dessus est employé ici pour désigner les élèves de
classes de seconde, il est donc personifié. Cette personification du sujet peut expliquer
l’emploi de l’accord des verbes přijeli et bosovali qui signalent le sujet masculin animé,
à moins qu’il ne s’agisse d’une faute grammaticale.
Le verbe bosovali analysé ci-dessus est employé ici avec une modification de l’orthographe : il adopte en fait l’orthographe phonétique tchèque.
5. Analyse linguistique du francotchèque
D’un besoin ressenti d’une plus grande expressivité de la conversation, les lycéens créent
de nouveaux mots ou syntagmes. Eu égard au milieu qui entoure les élèves tchèques en
France, il se comprend facilement que la majorité de ces innovations lexicales concernent
par leurs sens le plus souvent le domaine de l’école, l’enseignement, les examens, le système de classification, la vie à l’internat, les repas à la cantine etc.
Il s’agit en fait d’un mélange du tchèque et du français ; la langue tchèque est celle
qui domine, elle sert de base à de diverses expressions françaises : le français peut être
considéré ici comme un adstrat10 qui influence le tchèque. Des lexies françaises s’introduisent dans les énoncés tchèques en remplaçant les mots ou les syntagmes tchèques
correspondants et attendus. L’influence du français sur la langue maternelle des lycéens
se manifeste le plus sensiblement et le plus remarquablement sur le plan lexical, tandis
que son influence sur le plan de la phonologie ou de la syntaxe est beaucoup moins radicale. En effet, le langage des élèves tchèques est plein de néologismes provenant du
8
9
10
http://miroutch.bloguje.cz/0701archiv.php en ligne le 16 février 2010.
http://miroutch.bloguje.cz/0611archiv.php en ligne le 16 février 2010.
« L’adstrat désigne la langue ou le dialecte parlé dans une région voisine du pays où l’on parle la langue prise
comme référence ; l’adstrat peut influencer cette dernière de diverses manières. De nos jours, en raison du développement des moyens de communication, la notion d’adstrat n’implique pas nécessairement la contiguïté
géographique, mais aussi une contiguïté politique, culturelle et économique de pays parfois éloignés. » Cf.
Dubois (1994).
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Zuzana Raková
français, de gallicismes qui sont cependant incorporés d’une façon bien créatrice aux
énoncés tchèques.
Quant aux catégories de mots concernées, les élèves empruntent au français le plus
souvent les verbes et les substantifs, ou plus exactement ils empruntent la racine au mot
français, à laquelle ils ajoutent un suffixe et une désinence tchèques. Par dérivation, il
créent ainsi des néologismes qui adoptent automatiquement et sans difficultés la déclinaison ou la conjugaison tchèques.
La conjugaison tchèque qui s’avère ici comme productive est la troisième : selon
l’exemple kupuje se conjuguent par ex. les néologismes bakuje, pasuje, explikuje, ógmantuje,
sortuje, bosuje/bossuje, afišuje. La troisième conjugaison est pratiquement la seule qui serve
à former de nouveaux verbes tchèques à partir de la racine verbale française.
Les néologismes substantifs appartiennent le plus souvent au genre féminin ou masculin, le neutre étant plus rare (sortování, selon l’exemple stavení). Les déclinaisons les
plus fréquentes sont la première pour les féminins (l’exemple žena – butejka, provizorka,
sekunda) et la première et la deuxième pour les substantifs masculins (les exemples pán
– ažán, provizor, prof et hrad – terminál, premiér, self, kůr, kartiér, orál), mais aussi les autres
déclinaisons sont productives (survoš/surveillant selon l’exemple stroj). Dans certains cas,
les substantifs créés restent invariables, comme par ex. moyenne et sortie, employées sans
article.
Dans certains cas, le néologisme garde l’orthographe française, au moins partiellement, c.-à-d. dans la racine qui est dérivée du mot français. Cependant, si le mot emprunté est favorable à l’adoption de l’orthographe tchèque, il s’écrit conformément aux
règles de cette orthographe.
La forme phonologique des gallicismes adoptés par les élèves tchèques est dans la
plupart des cas conforme aux règles phonologiques de la langue tchèque ; le plus grand
nombre de ces mots empruntés ne feraient aucun problème de prononciation à n’importe quel locuteur tchèque, ainsi que d’autres internationalismes. Par contre, certaines
expressions ont une forme hybride curieuse : la racine du mot est française, conforme
aux règles phonologiques de la langue française, tandis que le suffixe et la désinence
sont tchèques et donc soumis aux règles phonologiques de la langue tchèque (par ex.
augmentovat).
La création de ces nouveaux lexèmes se fait souvent par les procédés morphologiques
(la suffixation), mais parfois par la transcription phonétique du mot français en tchèque
(par ex. le mot français agent adopte l’orthographe tchèque et ainsi transformé en ažán il
peut être décliné selon la première déclinaison tchèque des substantifs masculins, selon
l’exemple pán). En cas de changement d’orthographe française en orthographe tchèque,
l’expression nouvelle garde en principe la prononciation d’origine (française) et adopte
une nouvelle orthographe (tchèque). Le lexèmes ainsi modifié est soumis à la conjugaison ou à la déclinaison tchèques, en fonction de sa catégorie grammaticale respective.
Du point de vue de la langue tchèque, il s’agit d’internationalismes (par ex. explikovat) ou de gallicismes (nainstalovat se, bakovat, pasovat – le sens de ce dernier mot diffère
ici sensiblement de celui qui existe déjà en tchèque, donc il ne signifie pas aller bien, dit
à propos d’une robe, mais il signifie soit « se déplacer », ou « être dans un lieu au cours
de ce déplacement », soit « passer un examen »).
L’argot scolaire francotchèque témoigne de la créativité lexicale des élèves tchèques
d’un côté et de la vitalité de la langue tchèque de l’autre côté. En fait, le tchèque permet
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Le tchèque de Carnot et de Daudet – un cas particulier du bilinguisme
de former, par un procédé courant qu’est la dérivation morphologique, des mots nouveaux à partir des racines de mots français, ce qui est d’autant plus remarquable que le
français et le tchèque sont deux langues typologiquement tout à fait différentes. Cela
montre la souplesse de la langue tchèque qui est capable d’intégrer dans son système des
mots français, sans modification de prononciation, en y ajoutant un suffixe ou éventuellement une désinence tchèque.
Cette innovation lexicale est motivée par la volonté d’une plus grande expressivité,
éventuellement par le désir des élèves (qui n’est pas forcément conscient) de manifester
une solidarité de groupe et l’appartenance à la section tchèque.
6. Conclusion
Le mélange du français et du tchèque, ou le francotchèque en tant que langage parlé par
les élèves tchèques scolarisés dans les lycées français, représente une curiosité linguistique. Il peut être considéré comme une sorte d’argot scolaire dont la fonction est un peu
spécifique par rapports aux autres argots qui sont basés sur une seule langue. La fonction
prévalente de ce francotchèque est de marquer l’appartenance à un groupe concret, celui
des élèves de la section tchèque du lycée Carnot de Dijon ou du lycée Daudet de Nîmes.
Il a également d’autres fonctions caractéristiques d’un argot dont la réduction au lexique
et le caractère parasite de celui-ci. Les mots du mélange francotchèque estudiantin doublent en effet les mots tchèques existant, mais le choix dans l’énoncé d’un néologisme au
lieu de l’expression courante du tchèque standard se justifie précisément par une plus
grande expressivité du néologisme francotchèque. Par contre, si l’argot des sections de
Dijon et de Nîmes a pour but de marquer l’appartenance à un certain groupe, nous pouvons nous demander s’il a aussi pour but de n’être compris que des initiés, puisque cette
fonction pourrait être très bien assurée également par le tchèque standard, dans le milieu
francophone des lycées en question.
Quoi qu’il en soit, le francotchèque dijonnais et nîmois témoigne d’une créativité lexicale assez originale des « sectionnaires » tchèques. Il s’agit d’un fruit de leur bilinguisme11
acquis qui n’entrave en rien leur capacité de parler correctement le tchèque.
Nous pouvons d’ailleurs observer une tendance similaire à créer de nouveaux lexèmes
francotchèques, aussi parmi les étudiants universitaires en français. Leur tchèque est
parfois influencé par des innovations lexicales ou syntaxiques relevant plutôt du français
que du tchèque.
Il serait possible d´envisager la problématique aussi sous un autre angle, soit comme
un cas intéressant et assez généralisé des interférences, celles-ci étant comprises comme
« sources de l’emploi incorrect d’un moyen linguistique inhérent à une langue donnée
dans une autre langue » (Svobodová 1984). Les interférences peuvent concerner tous les
plans linguistiques, phonologique, morphologique, lexical et syntaxique. J. Svobodová
distingue deux sortes d’interférences, celles de parole et celles de traduction (Svobodová
1984). Les premiers apparaissent souvent dans les énoncés des locuteurs bilingues, dont
11
Le mot bilinguisme a plusieurs acceptions possibles. Des sept acceptions qu’en apporte J. Dubois (1994), citons
au moins deux qui sont en rapports avec la situation des élèves tchèques en France : « D’une manière générale,
le bilinguisme est la situation linguistique dans laquelle les sujets parlants sont conduits à utiliser alternativement, selon les milieux ou les situations, deux langues différentes. Sur le plan individuel, le bilinguisme est
l’aptitude à s’exprimer facilement et correctement dans une langue étrangère apprise spécialement. »
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Zuzana Raková
les traducteurs, interprètes et enseignants des langues. C’est à cette catégorie de locuteurs bilingues qu’appartiennent également les lycéens tchèques en France.
Quoiqu’il en soit, l’usage de la majorité de ces innovations lexicales se limite presque
uniquement au milieu des sections ou éventuellement des anciens sectionnaires. L’argot francotchèque dijonnais et nîmois peut être compris et occasionnellement employé
aussi par d’autres Tchèques francophones. À sa diffusion s’oppose le nombre limité de
Tchèques parlant couramment le français, et surtout le manque de cette expérience et de
ce milieu bilingue qui favorise l’emploi du francotchèque.
Bibliographie
Dubois, Jean (1994), Dictionnaire de linguistique et des sciences du langage, Paris :
Larousse.
Hnilica, Jiří – Petit, Annie (2007), Histoire des sections tchécoslovaque et tchèque au
lycée Alphonse Daudet à Nîmes, Montpellier : Académie de Montpellier et la Ville
de Nîmes.
http://www.carnot.info, en ligne le 3 mars 2009.
http://www.lyceecarnot.tk, en ligne le 10 novembre 2008.
http://www.volny.cz/carnot/Histoire.htm, en ligne le 9 novembre 2008.
Koszul, Michel (2002), « Les sections tchécoslovaques du lycée de jeunes filles de
Saint-Germain-en-Laye (1923–1973) », Bulletin des Amis du Vieux Saint-Germain
39, 131–155.
Petra Vrtková bloguje. Blog o Francii, o Lycée Carnot a tak různě o všem (20072010) : http://www.petrav.bloguje.cz, en ligne le 16 février 2010.
Raková, Zuzana (2009), « Les sections lycéennes tchécoslovaques et tchèques en
France 1920–2009 », Romanica Olomucensia 21/2, Olomouc, 175–183.
Section tchèque au Lycée Alphonse Daudet de Nîmes (2008) : http://www.
nimausensis.com/Nimes/sectiontcheque.htm, en ligne le 7 mars 2009.
Svobodová, Jitka (1984), « K lexikálním interferencím mezi francouzštinou
a češtinou », in : AUC, Translatologica pragensia I, Praha, 207–212.
Trnka, Jaroslav (éd., 1931), Československá oddělení na lyceích ve Francii. Les sections
tchécoslovaques des lycées de France, Praha.
Ze zákulisí Chalonu. Po Carnotu jde život dále, třeba v „ Šalonu“.... (2005-2008) :
http://miroutch.bloguje.cz/0702archiv.php, en ligne le 16 février 2010.
http://miroutch.bloguje.cz/0701archiv.php en ligne le 16 février 2010.
http://miroutch.bloguje.cz/0611archiv.php en ligne le 16 février 2010.
Zuzana Raková
Ústav románských jazyků a literatur
Filozofická fakulta
Masarykova Univerzita v Brně
Gorkého 7
602 00 Brno
République Tchèque
[email protected]
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Le tchèque de Carnot et de Daudet – un cas particulier du bilinguisme
Lycée Carnot de Dijon : la Cour d’honneur (photo de l’auteur).
Lycée Daudet de Nîmes. Au dessus de la porte d’entrée, on peut voir des drapeaux de
l’Union européenne, de la République française, de la région Languedoc-Roussillon et un
peu à gauche, le drapeau de la République tchèque (photo de l’auteur).
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