Sport et politique nationale au Bénin de 1975 à 1990

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Sport et politique nationale au Bénin de 1975 à 1990
P. CHIFFLET, Université Joseph-Fourier, (UER-APS), BP 53 X, 38041 Grenoble
(France).
S. GOUDA, Université Nationale du Bénin (INEEPS). BP 169, Porto-Novo (Bénin).
Sport et politique nationale au Bénin de 1975 à 1990
OBJECTIFS, PROBLÉMATIQUE ET MÉTHODE
Les initiatives de promotion du sport dans les pays francophones d'Afrique noire,
indépendants depuis 1960, sont souvent inopérationnelles car le sport y est coupé de
la culture et de l'économie. Historiquement, le champ des pratiques sportives modernes
ne s'est pas constitué dans ces pays comme produit d'une quelconque évolution interne
vers la modernité, mais comme processus généré par la domination coloniale, puis par
la reproduction du modèle français.
Or le modèle sportif des années 50-60, (décennie précédant la décolonisation) était
l'aboutissement de soixante-quinze ans d'histoire dans un pays industrialisé,
caractérisé par des données socioculturelles propres: démocratie, urbanisation,
développement du mouvement associatif, valorisation de la performance...
L'ambition des dirigeants sportifs mondiaux, notamment de ceux du Comité
international olympique, d'en faire un modèle culturel universel, transférable dans
n'importe quel pays, a eu pour conséquences de faire oublier que le sport était aussi un
« lieu » d'enjeux économiques, politiques et sociaux.
Ainsi, le seul modèle retenu en Afrique a été celui du sport de performance tel qu'il était
proposé par la Charte olympique, qui, en le déclarant au-dessus de la politique et de la
religion (et jusqu'à ces dernières années au-dessus de l'économie), avait introduit dans
les esprits l'idée que le sport pouvait se concevoir hors des contraintes sociales. Les
responsables africains n'ont pas perçu que ce sport de performance était né, en
Occident, au sein d'un système technico-scientifique en évolution. Or, le modèle de
l'affrontement sportif des hommes avait été, très tôt, renforcé par le nationalisme sportif
présent dès les premiers Jeux olympiques et les premières compétitions internationales
(équipes nationales, hymnes nationaux...) et transformé, depuis 1950, en affrontement
idéologique des Etats par les oppositions violentes des régimes politiques (la « guerre
froide »).
Les pays du Tiers-Monde, dont une grande partie était issue de l'éclatement des
empires coloniaux, ont été poussés dans l'engrenage de la valorisation sportive
nationale pour affirmer leur indépendance. Ils ont, dès le départ, demandé au sport de
favoriser l'identité nationale. Le sport, considéré comme un des ferments possibles de
la création du sentiment national communautaire en créant une mémoire collective à
travers des victoires internationales acquises contre d'autres nations, devait incarner
une valeur identitaire et participer ainsi à la construction de la nation naissante.
Les territoires africains, nés de la volonté politique des européens colonisateurs,
étaient des Etats qui accédaient à l'indépendance et non des nations qui se créaient.
Les responsables politiques ont eu conscience (plus ou moins) qu'il fallait donner aussi
une dimension communautaire à leur pays : diffuser la même culture, adopter la même
langue, acquérir les mêmes références historiques... Le sport, qui aurait pu participer
au développement de cette dimension communautaire, en commençant par le
processus associatif, donc par le « local », et non par le « national », a été utilisé
autrement. Ce sont, en effet, les élites nationales qui se sont emparées du sport
occidental, comme forme de culture moderne, pour tenter de l'introduire dans les
structures sociales locales.
Certes, la plupart du temps, les structures politiques et administratives des Etats n'ont
pu imposer leur modèle d'administration et de gestion du sport, car trop de réseaux
informels se sont constitués autour des responsables politiques, des dirigeants sportifs,
des techniciens du sport et des coopérants étrangers. Mais, concrètement, le sport
dans les pays africains est resté l'apanage de minorités dominantes (intelligentsia,
classes politiques, dirigeants économiques...) qui se rejoignent pour reconnaître les
valeurs occidentales à travers leur affrontement et leur alliance, par Etats interposés,
dans le sport de performance.
L'effritement des enjeux idéologiques, qui se produit avec la fin du « modèle socialiste »
(réunification allemande, éclatement de l'URSS et de la Yougoslavie, « victoire » de
l'économie de marché... ), ne semble pas appauvrir, dans les pays en voie de
développement, le besoin de se valoriser par des victoires internationales. Le seul
modèle du sport de performance reste la voie recherchée du développement sportif
dans ces pays. Non seulement ceci correspond à des objectifs culturels erronés (les
victoires sportives de la RDA ou de l'URSS... ne sont pas des indices de réussites
sociales, politiques ou économiques), mais constitue une stratégie vouée à l'impasse
économique et sociale.
Le cas du Bénin prévoyant, dans les discours politiques au moins, le développement du
sport comme valeur identitaire et sociale, peut permettre de comprendre comment les
enjeux politiques et l'absence d'un environnement économique suffisant ont pu
déstabiliser le système sportif préexistant et créer une « structure vide ».
La méthode utilisée pour réaliser cette analyse de l'influence politique sur le sport est
simple dans son aspect théorique. La réalité matérielle du recueil des données, par
contre, a été difficile (textes écrits rares).
La recherche a comporté deux phases :
- une première enquête, en 1985 et 1986, qui a permis la réalisation d'un état
des lieux et la formulation d'un premier bilan ;
- une deuxième enquête, en 1989 et 1990, entreprise dans le cadre d'une
convention de recherche sur les politiques sportives de plusieurs pays africains,
financée par le ministère français de la Coopération.
Les outils de recherche utilisés ont été de deux types :
- analyse des écrits disponibles : textes officiels ; documents du ministère
béninois de la Culture, de la Jeunesse et des Sports ; documents du ministère français
du Développement et de la Coopération ; mémoires déposés à l'INEEPS de PortoNovo ;
- entretiens non directifs avec des acteurs béninois du sport (dirigeants sportifs).
Les réalités matérielles ont mis en évidence la difficulté d'objectivité et les risques
d'interprétations excessives. En effet, les rares textes disponibles sont constitutionnels,
législatifs ou réglementaires, alors que les archives sur les données sportives sont
quasi inexistantes. Les entretiens, rendus nécessaires pour compléter l'information, ont
été réalisés de façon non systématique et seulement auprès de dirigeants sportifs qui,
selon la tradition orale africaine, sont restés souvent imprécis quant aux dates et aux
références objectives. La mémoire individuelle et collective a donc été utilisée, dans
cette recherche, comme une source de données venant compléter celles fournies par
les textes officiels.
LE SYSTÈME SPORTIF DE LA RÉPUBLIQUE POPULAIRE DU BÉNIN
Après l'indépendance du Dahomey en 1960, les nouveaux responsables n'ont pas
introduit de rupture dans le système d'organisation du sport dans ses formes et ses
fondements. L'organisation politique et sportive française avait entraîné la création de
ligues locales (dans chaque colonie) pour chaque sport existant (athlétisme, basket,
football, sport scolaire en particulier), qui ont été nationalisées et transformées ainsi en
fédérations nationales. Les caractéristiques du modèle sportif français ont été
maintenues : délégation de pouvoir aux fédérations sportives pour l'organisation des
compétitions et la représentation du pays dans les rencontres internationales (modèle
introduit en France par l'ordonnance du 28 août 1945 ).
Mais ce modèle français était transposé dans un pays « neuf », sans tradition
démocratique, sociale et économique comparable à celle de son modèle. Le Dahomey
d'alors (qui prendra le nom de Bénin après le 30 novembre 1975) est un pays de 2,5
millions d'habitants, dans lequel on peut estimer que les sportifs sont au nombre de 2 à
3 000 (l'absence d'archives rend impossible le décompte exact). Le sport y est
développé modestement dans quelques établissements secondaires qui possèdent des
équipes d'athlétisme, de basket-ball et de football. Les lycéens fournissent la majorité
des sportifs « civils », sauf en ce qui concerne la boxe et le football pratiqués aussi par
les militaires d'une part, et quelques habitants des deux grandes villes du sud (Cotonou
et Porto-Novo) d'autre part.
Si la loi française régissant les associations est restée la base juridique du système
fédéral béninois, le sport n'est pas organisé en système associatif autonome. C'est
l'Etat qui subventionne les fédérations, finance la préparation des rencontres
internationales, paie les techniciens du ministère chargé des sports, et détient, ainsi, le
pouvoir dans la gestion du sport dahoméen. Une forme d'intégration nationale «douce»
du sport existait ainsi jusqu'au milieu des années 70, avant que la «Révolution» modifie
le régime politique, la constitution et même le nom du pays.
Le système fédéral comme ordre institué du sport
Le discours programme du 30 novembre 1972 du président Kerekou, chef d'Etat de la
«Révolution», qui avait affirmé la nécessité de « liquider l'ancienne politique à travers
les hommes, les structures et l'idéologie qui la portent », allait modifier la situation. Le
pouvoir politique avait choisi la voie marxiste et un régime à parti unique. Il avait
supprimé les droits de réunion et d'association; les associations existantes étaient
dissoutes et le mouvement sportif s'en trouvait profondément désorganisé.
L'ordonnance 76-16 du 29 mars 1976, instituant une charte des sports pour la nouvelle
République populaire du Bénin, remplaçant l'ancien Dahomey, avait donc pour objectif
de prévoir le fonctionnement du système sportif. Elle précisait que les fédérations
relèvent du Conseil national des sports (art. 7) et que « l'organisation, la compétence et
le fonctionnement des fédérations et des ligues seront déterminés par décret pris en
conseil des ministres » (art. 9). Cette même ordonnance prévoyait également qu'« une
association est dite sportive dès qu'elle organise la pratique de plusieurs sports ou
exercices physiques dans un village, dans un quartier de ville ou dans une Unité de
Production ».
Deux niveaux de fonctionnement étaient ainsi définis :
a) A la base (village, quartier, commune, district), un comité des sports
regroupait une seule équipe par sport. La vie et l'activité de chaque comité dépendaient
d'un comité directeur composé de trois membres de droit (délégués politiques) et de
deux membres élus.
b) Au plan national, existait une fédération par sport, subdivisée en ligues
provinciales, en principe autonome et contrôlée par des dirigeants élus.
Ces deux niveaux de fonctionnement étaient officiellement régis par des modalités
différentes puisqu'au plan local le pouvoir politique était majoritaire alors qu'au plan
national, les fédérations étaient autonomes. Mais, comme les fédérations n'avaient
aucune recette financière propre et dépendaient des aides publiques, le système sportif
était en fait dominé par les services politico-administratifs de l'Etat. Le pouvoir
appartenait ainsi aux relais politiques comprenant les « délégués » locaux d'une part,
les responsables gouvernementaux d'autre part.
Comme aucun texte n'avait porté sur les attributions du ministère chargé des sports
avant le décret 81-20 du 30 janvier 1981 et comme aucun ministre n'avait pu établir un
pouvoir personnel du fait de la succession de onze ministres entre 1975 et 1990, les
«directions horizontales» (direction générale du ministère, direction des études et de la
planification, direction des affaires financières et administratives) prirent un rôle
prépondérant par rapport aux « directions verticales » (direction des activités de
jeunesse, direction de l'éducation physique et des sports, services provinciaux des
sports).
En particulier, la direction générale du ministère, en liaison directe avec le pouvoir
politique, accomplissait une tâche de coordination, à l'abri des difficultés quotidiennes,
et traitait parfois directement avec les fédérations et ligues aux dépens de la direction
nationale des sports et de l'éducation physique, créant des conflits d'attribution entre
les directeurs du ministère.
De même, la direction des affaires financières et administratives (DAFA) a eu, au sein
du ministère, une grande influence sur les décisions à court terme, car, disposant de
moyens, elle n'avait pas besoin de négocier avec les autres directions. Généralement,
existait une complicité entre le ministre lui-même et le directeur des affaires financières
et administratives (le « DAFA ») qui, souvent protégé du ministre, pouvait mobiliser des
réseaux de relations et de relais tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du ministère chargé
des sports.
La direction nationale de l'éducation physique et des sports (DNEPS), qui officiellement
avait pour mission de proposer au ministre une politique de développement du sport et
de l'éducation physique, était totalement affaiblie par l'absence d'un budget propre. La
liaison avec les organismes sportifs internationaux, le contrôle des activités fédérales,
la coordination des directions provinciales du sport, lui échappaient presque
entièrement.
Il en était de même, au sein du ministère, de la direction nationale des activités de
jeunesse (DNAJ) qui avait « pour attributions, l'animation des structures de la jeunesse
au niveau des comités d'organisation des femmes (COF) et des comités d'organisation
des jeunes (COJ) sur instructions du Parti de la révolution populaire du Bénin afin de
développer, chez les jeunes, le civisme, le patriotisme et le sens aigu des
responsabilités» (article 26 du décret 84-504 du 17 décembre 84). Mais, placée aussi
sous le contrôle direct du bureau politique, elle avait un pouvoir qui tenait aux
financements extérieurs des activités dont elle avait la charge, et à ses relations
idéologiques et politiques avec les « mouvements révolutionnaires » : Organisation de
la jeunesse révolutionnaire du Bénin (O.J.R.B.) et Organisation des femmes
révolutionnaires du Bénin (O.F.R.B.).
Fonctionnement réel du système sportif
A côté du ministère, existait aussi un Conseil national des sports (C.N.S.), organe de
concertation, de conception et d'orientation, qui devait permettre de définir la politique,
le programme, les décisions et les instructions des instances politiques du Conseil
exécutif national dans le domaine du sport et de l'éducation physique.
Ce C.N.S., et ses représentations provinciales qu'étaient les conseils provinciaux des
sports, comprenaient des représentants d'autres ministères (Finances, Intérieur, Plan,
Enseignement, Santé) si bien que le ministère chargé des sports devait négocier, pour
toutes ses actions, avec des ministères plus influents et mieux nantis que lui.
La présence, au sein des fédérations et du C.N.S., de responsables politiques créait
une situation concrète ambiguë. Lorsqu'un problème survenait et qu'un conflit pouvait
éclater entre administratifs et dirigeants sportifs, les liens politiques donnaient le
pouvoir au détenteur de relations « horizontales » au sein du parti. Comme aucun des
ministres chargés du sport n'était membre du bureau politique du Parti de la révolution
populaire du Bénin (P.R.P.B.), le ministère chargé des sports occupait une position de
faiblesse au sein du gouvernement, même si le décret 81-20 du 30 janvier 1981 portant
attribution, organisation et fonctionnement du ministère de la Jeunesse et des Sports
(Titre I, article 1) lui octroyait un rôle important auprès de la jeunesse du pays :
« Le ministère de la Jeunesse et des Sports est chargé de faire exécuter par son
département, la politique, le programme, les décisions et les instructions des instances
politiques et du Conseil exécutif national ou de son comité permanent dans le domaine
de la Jeunesse et des Sports. A ce titre il doit :
- assurer l'administration, la gestion scientifique et le contrôle de toutes les
activités de jeunesse sur toute l'étendue du territoire national,
- encadrer, éduquer, animer et mobiliser la jeunesse béninoise conformément
aux directives du Parti de la révolution populaire du Bénin et au programme du Conseil
exécutif national,
- promouvoir le sport de masse par l'application conséquente de la Charte
nationale des sports,
- favoriser les échanges et les grandes rencontres internationales sportives,
- animer, encadrer, diffuser et gérer les activités et les infrastructures sportives
sur toute l'étendue du territoire national à savoir : les terrains de jeux, les halls des
sports, les maisons de Jeunes et les Auberges de Jeunesse et faire assurer l'éducation
et la culture physique dans tous les ordres d'enseignement.»
Cet ensemble de missions, qui répondait à une volonté politique du « pouvoir
révolutionnaire », était plus théorique que réel, car le ministère ne disposait pas du
budget nécessaire. Le mode de fonctionnement de l'Etat le rendait dépendant de
moyens qu'il devait négocier au coup par coup auprès du pouvoir politique. Et, facteur
encore plus important, le niveau économique du pays, reposant sur les structures
paysannes traditionnelles, sans industrie majeure et avec une activité commerciale
fragile (port de Cotonou), ne lui permettait pas de répondre aux projets ambitieux des
politiques. Ainsi, dans un pays classé parmi les plus pauvres, le contexte économique
ne pouvait répondre aux besoins financiers nécessaires pour le fonctionnement
d'associations sportives locales ou pour la réalisation des missions nationales.
L'organisation théorique du système sportif béninois et son fonctionnement réel
apparaissent donc comme deux réalités très différentes. Dans l'organisation théorique,
le système associatif avait un rôle primordial au sein de l'organisation du sport
béninois. Dans le processus officiel de fonctionnement de l'Etat (cf. tableau I), la
présence du Comité exécutif national (C.E.N.) et du Comité d'Etat d'administration de la
province (C.E.A.P.) assurait au pouvoir politique le véritable contrôle du sport et
minimisait le rôle des autres éléments du système sportif (Conseil national des sports,
ministère des Sports, services provinciaux...).
TABLEAU 1. - Fonctionnement réel du système sportif de la République populaire du
Bénin
Dans la réalité, le contexte de sous-développement économique du pays (accompagné
d'une gestion anarchique et partisane, si ce n'est malhonnête, du budget de l'Etat)
interdisait toute initiative et toute politique suivie. Comme la réalité sociale et culturelle
de la population ne faisait pas du sport occidental une priorité, le discours politique
pouvait continuer sans trop de réactions.
LA RÉALITÉ SPORTIVE ENTRE 1975 ET 1990
L'organisation générale du système sportif béninois privilégiait, officiellement, les
structures fédérales adaptées au sport de performance, alors que la Charte des sports
adoptée en 1976 prévoyait le développement du sport de masse. Les séminaires,
organisés presque chaque année à partir de 1978 sur les problèmes du sport de
masse, pour tenter de déterminer les difficultés d'application de la charte et de trouver
des solutions ont abouti à la même constatation : la non-application de la Charte.
« Depuis le 29 mars 1976 où une charte nationale des sports a été élaborée, nous
constatons qu'elle n'a jamais été popularisée.» (Rapport n° 1, séminaire national
«Jeunesse-Sport et Développement», 1982, 2). Alors qu'en 1981 un effort particulier
avait porté sur la diffusion, l'explication et la vulgarisation de l'ordonnance de 1976, et
de son décret d'application (n° 76-16 du 29/3/76), dans les provinces de l'Ouémé, de
l'Atlantique, du Zou et du Borgou avec un écho assez favorable, il n'en avait pas été de
même dans les provinces du Mono et de l'Atacora (régions défavorisées du Bénin).
La lettre circulaire (n° 432/MJS/DGM/DNEPS/52 du 28 septembre 1981), aux
présidents des CEAP, aux présidents des comités directeurs des sports des districts,
ainsi qu'aux présidents des fédérations sportives dirigeantes, avait pour but de
rappeler, à tous, les grands principes énoncés dans la Charte des sports : « C'est
pourquoi, les autorités politico-administratives à tous les niveaux, depuis les délégués
du village et quartier de ville jusqu'aux présidents des CEAP (...) en passant par les
maires et les chefs de district doivent mobiliser les masses populaires, les organiser et
les encadrer rationnellement afin de les amener à prendre conscience de l'impact
politico-social de la pratique sportive des masses...».
Cette lettre circulaire n'a pas dû avoir un impact positif puisque le rapport du séminaire
de 1982 précise : « Pour nous, l'objectif premier visé, en désignant les préfets, les chefs
de district, les maires et les délégués de village, les présidents des différentes
associations, est manqué. La plupart d'entre eux n'ont pas compris que l'organisation
du sport sur leur territoire respectif leur incombe.» (page 2)
A la fin des années 80, il semble bien que la charte n'ait jamais été respectée. En effet,
aucune association sportive conforme à l'esprit de la charte n'a vu le jour. Dans la
plupart des cas, les associations existantes ont continué d'organiser la pratique d'un
seul sport (le football), et les instances politico-administratives (bureaux ou comités
directeurs), en raison de leur faible marge de manoeuvre budgétaire, étaient réellement
dans l'incapacité d'apporter le soutien financier exigé par toute promotion sportive de
masse. Pour l'essentiel, les comités directeurs des sports installés dans les villages, les
quartiers de ville, les communes ou les districts ont presque toujours connu une
existence théorique et n'ont jamais suscité un enthousiasme pour les pratiques
sportives. Au plan du sport de performance, en dehors de la fédération de football et de
certaines de ses ligues, la plupart des autres fédérations sportives (basket, athlétisme,
handball, volley, etc...) n'ont pu développer une politique sportive ambitieuse. Elles se
sont occupées du sport d'élite (équipes nationales hâtivement constituées à la veille de
rencontres importantes, donc au mépris des principes de sélection énoncés dans
l'ordonnance 76-16 du 29 mars 1976 et rappelés dans la lettre circulaire
432/MJS/DGM/DNEPS/52).
Aucune province, en effet, n'a pu suivre le processus des championnats interassociations au niveau des villages et des quartiers de ville, puis des championnats
inter-communes, permettant de constituer les différentes sélections de district, puis les
sélections provinciales. Des clivages dans le fonctionnement des diverses instances
sportives provinciales (CPS, DPSAJ, CEAP, ligues,...) étaient fréquents puisqu'il était
difficile de savoir de quelle instance relevait effectivement un comité directeur des
sports. En général, le pouvoir restait à celui qui pouvait donner quelques moyens
matériels, et comme ceux-ci sont allés en diminution constante (incapacité du régime et
incurie), le pouvoir a fini par se diluer et disparaître.
Devant cette situation, les ligues devaient s'arranger pour mettre sur pied les sélections
qui participaient aux coupes et championnats nationaux organisés par les fédérations.
En fait, seule la fédération de football organisait régulièrement des championnats
nationaux, sans doute en raison des moyens financiers fournis par l'Etat ou par certains
conseils provinciaux des sports, car le pouvoir politique insistait, dans les périodes les
plus révolutionnaires, pour tenter de développer au moins le football. Ainsi en 1981,
l'Assemblée nationale révolutionnaire demanda à chaque CEAP (par l'intermédiaire de
son Conseil provincial des sports) de verser une somme de 2 millions de francs CFA au
ministère des Sports pour l'organisation du championnat national de football de l'année.
Les autres années, seul l'Etat a pu apporter quelques millions de francs CFA au
Conseil national des sports pour permettre le déroulement du championnat de football.
Pendant cette période de régime marxiste, le sport béninois se caractérise, en fait, par
une pratique faible et discontinue, non fondée sur une politique de développement
véritable. Une première phase, très longue, a vu la prédominance des mots d'ordre
idéologiques et la tentative de contrôler le sport par l'intermédiaire des « Activités de
Jeunesse ». A partir de 1987, grâce à des initiatives du ministère de la Culture, de la
Jeunesse et des Sports (au moment où le Parti-Etat ne pouvait plus faire illusion), un
certain effort a tenté vainement de dynamiser le mouvement sportif national avec
l'adoption :
- d'un programme de centres de développement et de perfectionnement sportif
(CDS et CPS) qui était la forme de réponse béninoise à la politique impulsée par la
CONFEJES ;
- d'un projet bénino-allemand de développement du football ;
- d'un projet de professionnalisation du football (création d'une ligue nationale).
Mais ces tentatives ne se sont pas appuyées sur une analyse complète des causes des
échecs qui avaient marqué la période antérieure et, ont « oublié » que le système
sportif fédéral avait pratiquement disparu. Seul le football avait réussi à « faire face à la
crise » en organisant un championnat national qui concernait quelques équipes : une
dizaine au total pour l'ensemble du pays. Avec la création d'un deuxième niveau, en
1987, le nombre d'équipes seniors engagées dans les championnats a progressé (cf.
tableau II), mais ne s'est pas accompagné d'un accroissement du nombre de
pratiquants, puisque les autres catégories n'étaient pas prises en compte, sauf en 1984
pour les juniors. Si la situation politique d'avant 1975, qui laissait une autonomie
importante au système fédéral, avait permis de dépasser le nombre de 2 300 licenciés,
depuis la « Révolution » les footballeurs officiels n'ont jamais atteint le millier (environ
750).
TABLEAU II (d'après Pedro, 1990)
Au cours de la période 1975-1984, la Fédération béninoise de football a tenté
d'organiser, chaque année, pour les seuls seniors hommes, un Championnat du Bénin
et une Coupe du Bénin, puis après 1984 : une Coupe du 30 novembre, suivie du
Tournoi du carré d'as (les vainqueurs des trois premiers titres cités et le champion de
deuxième division) et d'une Super Coupe (entre le champion et le vainqueur de la
coupe). Le déroulement des compétitions a souvent manqué de rigueur : annulation,
retard, non-respect du calendrier, inachèvement... au point que certaines années,
aucun titre n'a pu être décerné. Les résultats montrent que les équipes de Cotonou
(Requins) et de Porto-Novo (Dragons) se sont partagé presque tous les titres,
confirmant en cela l'absence de développement du sport à l'intérieur du pays.
Au plan international, les équipes béninoises n'ont jamais obtenu de résultats brillants
dans les coupes continentales, et les quelques résultats positifs obtenus par les
Dragons de l'Ouémé (demi-finaliste de la Coupe des clubs vainqueurs en 1987)
reposaient essentiellement sur l'apport des footballeurs étrangers (nigérians et
ghanéens).
Ces carences traduisaient ainsi l'état du dysfonctionnement organisationnel et la
faiblesse du financement des championnats et de l'équipe nationale. Avec moins de
500 000 FF, le football béninois ne bénéficiait pas, en 1989, d'un budget comparable à
celui d'un seul club professionnel français !
Quant aux autres sports présents au Bénin, la situation était encore plus précaire. Le
basket-ball avait connu des succès en 1974 (phase finale de la Coupe d'Afrique des
nations) et en 1979 (rencontres France/Bénin et Universiades de Mexico). Depuis,
aucune politique sportive régulière n'a été suivie : le basket a bénéficié quelques
années de l'assistance d'entraîneurs cubains avant que ne disparaisse le championnat
national dans les années 80, la fédération ne bénéficiant pas de soutiens financiers.
Le handball a connu, lui aussi à la fin des années 70, un développement positif
(vainqueur de la zone IV et huitième dans la phase finale des Jeux africains d'Alger en
1978...), grâce à des efforts menés par quelques entraîneurs avant que la
«réorganisation politique» ne le désorganise.
Le volley-ball n'a pratiquement jamais existé au niveau fédéral, sauf pour répondre à
quelques manifestations internationales secondaires (Championnats de l'amitié et de la
paix au Koweït en 1989, par exemple). L'athlétisme est resté très marginal, puisque le
pouvoir politique n'a pas voulu s'appuyer sur le développement d'un sport universitaire,
qui aurait été forcément trop autonome. Depuis le début des années 80, très peu de
rencontres se sont déroulées, hormis quelques finales nationales annuelles
improvisées (au cours des années 80, des épreuves étaient parfois organisées à la mitemps des matchs de foot).
Les sports de combat ont connu une évolution comparable à celle de l'athlétisme, mais
une fédération de judo s'est structurée à la fin de 1986 et une fédération de taï-kwando
a été créée plus tardivement. Cependant, la boxe et le taï-kwando restent, pour le
Bénin, des occasions de succès internationaux au niveau du continent.
Le tennis ne s'est développé que très tardivement au sein des seules villes du sud, et
plus particulièrement de Cotonou, même s'il existe un effort de pénétration vers
l'intérieur du pays.
En résumé, on constate que le sport fédéral n'a pas obtenu de résultats valables et
durables. Les rares succès obtenus l'ont été grâce à des actions volontaires et
ponctuelles de dirigeants fédéraux, au début de la période marxiste, et non pas à la
suite d'une politique étatique stable alors que les cadres techniques sont en nombre
suffisant.
BILAN ET SITUATION EN 1990
Après l'effondrement du pouvoir « marxiste » qui contrôlait tout, les responsables des
fédérations sportives essaient, depuis 1990, de relancer le sport de performance en
soumettant leurs problèmes directement au ministère. Celui-ci, n'ayant ni les moyens
budgétaires ni les infrastructures nécessaires, ne peut décider d'une politique sportive
stable même si, ces dernières années, il a semblé vouloir s'appuyer sur le système
scolaire, en créant des « écoles-sports-études ».
Le système sportif béninois est ainsi dans une situation très fragile. La restructuration
et l'animation des fédérations sportives restent un problème entier. L'exemple du
football (le sport le plus « développé » ! ), qui mobilise très peu de joueurs et présente
une élite très réduite, illustre la situation générale du sport fédéral béninois. Quant au
«sport de masse», préconisé à partir d'objectifs idéologiques dès 1976 et relancé en
1984, sa mise en place s'est révélée un véritable fiasco.
De son côté, le sport scolaire, normalement régi par la Fédération sportive scolaire et
universitaire du Bénin (FSSUB), est en pleine convalescence après avoir complètement
disparu, alors qu'avant 1970, le sport béninois reposait essentiellement sur le sport
scolaire et universitaire.
Avec la tenue d'une Conférence nationale des forces vives et la mise en place d'une
nouvelle constitution, le Bénin s'est engagé, depuis 1990, dans la voie de la
démocratisation et de la libéralisation de sa société. Normalement, les révisions
idéologiques devraient permettre de voir émerger une autre conception du sport et de
l'éducation physique, débarrassée du modèle étatique qui a étouffé les initiatives
associatives. Mais, il est vraisemblable que les difficultés économiques ne permettront
que très lentement des évolutions positives, malgré la présence de cadres assez bien
formés qualitativement (malheureusement presque tous en poste à Cotonou et PortoNovo, les deux capitales du sud).
Malgré cela, le bilan actuel du sport au Bénin fait apparaître une situation très négative
pour tout le système sportif :
- un ministère qui appartient à un gouvernement ayant hérité d'une situation
économique et sociale désastreuse, et qui ne peut donner la priorité à une quelconque
politique sportive :
- un système fédéral très mal structuré qui continue à copier les modèles
occidentaux sans en avoir les moyens financiers, et sans se poser la question de
l'adaptation de ses objectifs aux besoins réels de la population ;
- l'inexistence d'un sport adapté aux besoins de la population locale, c'est-à-dire
intégré au développement des différents secteurs de la société (rurale en particulier) :
alimentation, hygiène, coopérative, transport, fêtes...
- l'absence d'efforts pour promouvoir les activités physiques traditionnelles.
Si le développement de la pratique sportive en Afrique peut aider à consolider l'unité
nationale, il doit aussi faciliter le changement culturel. Or, le sport se présente,
actuellement, comme une imitation des modèles occidentaux (normes techniques,
réglementation, nationalismes sportifs...) par une infime minorité.
Les orientations en faveur du sport de performance sont telles que le «sport de
masse», qui bénéficie rarement d'une politique claire et encore moins d'aides
matérielles, est manifestement inexistant, malgré l'importance donnée à ce secteur
dans les discours politiques antérieurs. Le développement des activités corporelles
traditionnelles aurait pourtant l'avantage de prendre en compte les cultures locales,
souvent peu onéreuses, à une époque où les citoyens des pays industriels inventent
une « contre-culture » sportive minimisant le modèle olympique international pour
favoriser une intégration de la pratique sportive dans la vie locale.
En fait, le pouvoir politico-administratif de la République populaire du Bénin a tenté,
pendant quinze ans, de développer le seul sport de performance, pour un profit
politique à court terme, en ne respectant pas deux réalités fondamentales : les réalités
proprement sportives (la situation sportive du pays) et les réalités extra-sportives
(l'environnement sur lequel s'appuie la politique sportive : la culture, l'organisation
sociale et le niveau économique du pays).
Car le modèle olympique du sport de performance est si prégnant en Afrique qu'il est
seul admis. Au plan international, le Comité international olympique, le Conseil
supérieur du sport africain, les confédérations sportives africaines... soutiennent tous
les représentations nationales et l'affrontement sportif des Etats. Les valeurs
occidentales de la performance, de la hiérarchisation, du mérite individuel... sont
admises comme universelles et proposées à des sociétés dont les traditions culturelles
sont à l'opposé de ces valeurs.
La prise en charge directe du sport, par l'Etat, induit la création d'un système «organisé
par le haut» qui ne favorise pas le développement d'un réseau associatif local, et ne
peut s'intégrer à l'organisation sociale qui, elle, s'appuie sur la prépondérance des
anciens, le respect des coutumes, la priorité du groupe sur l'individu. Cette organisation
sociale n'est pas non plus conçue comme productrice d'une valeur ajoutée du travail et
donc de création d'un produit financier qui pourrait subvenir au coût du sport
(installations, transport, techniciens...).
Ceci explique que la structure sportive mise en place au Bénin (comme dans d'autres
pays en voie de développement), qui devait fonctionner comme productrice de
persuasion idéologique pour créer un sentiment d'identité nationale, est restée une
«structure vide» de moyens. Le non-sens du sport occidental dans un contexte de
sous-développement a été ainsi mis en évidence par un pouvoir politique qui souhaitait
le contraire.
En privilégiant à outrance un modèle politique, caricaturé au profit de quelques
dirigeants, le pouvoir a détruit lui-même le système du sport de performance sans
démontrer son inadaptation aux réalités culturelles, sociales et économiques. Si bien
que le besoin de créer une identité nationale entraîne les nouveaux dirigeants à tenter
à nouveau le développement du même modèle.
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