La « Collection » de Pierre Loti

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La « Collection » de Pierre Loti
La « Collection » de Pierre Loti
Morie TANAKA
La maison de Pierre Loti, écrivain épris d’exotisme du XIXème siècle, accueille trois mille
visiteurs chaque année, et les enchante encore malgré l’oubli de ses œuvres. Comme il était officier
de marine, Loti a apporté des souvenirs innombrables de chaque voyage, et les a arrangés dans sa
maison natale à Rochefort. Quand il est rentré d’Extrême-Orient en 1886, le poids de ses bagages
s’élevait à six cents kilogrammes. Cette maison se compose des pièces que Loti lui-même a nommées
« Pagode japonaise », « Salle chinoise », « Chambre aux Momies » etc. Parmi celles-ci, « Mosquée »
nous attire particulièrement, parce que Loti y a déplacé le tombeau de Hakidjé ou Aziyadé(1).
Depuis les années 1980, les biographies et les albums, qui consacrent des pages à sa maison,
sont de plus en plus nombreux. Par exemple, Loti l’enchanteur (1988)(2), La Maison de Loti ou le
port immobile (1989)(3), Loti le pèlerin de la planète (1998)(4), etc. Cela indique qu’un nombre
croissant de chercheurs se mettent à reconnaître l’importance de sa maison pour cet écrivain. Bruno
Vercier la regarde comme « l’œuvre la plus originale de Loti »(5).
Quand on étudie Loti, l’on est donc confronté au rapport entre son écriture et sa maison ou
sa collection. Krzystof Pomian, anthropologue et historien, remarque que le rôle principal de la
collection est d’unir le visible à l’invisible(6). Ce « rôle » est aussi une fonction de la littérature. Chez
Loti, l’écriture a le même but que la collection ; « fixer tout ce qui passe(7) » afin de lutter contre le
temps.
Cependant, il existe un écart essentiel entre ces deux choses. Différente de l’écriture, la
collection ne peut jamais atteindre ce but. Cette étude vise à montrer que Loti connaissait cette
différence et qu’il a choisi l’écriture comme moyen d’éviter la mort, et à examiner cette question ;
Dans quelle mesure son écriture dépasse-t-elle sa collection?
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Au-delà de la collection
Bien que la collection n’ait finalement pas pu l’arracher de la mort, elle le trompait pour un
moment. Elle lui donnait l’impréssion de le soustraire à l’influence du temps. Ainsi, la maison de Loti
pouvait être au moins, un « refuge »(8) provisoire pour lui. Dans Prime Jeunesse, il dit qu’il a conservé
« jusqu’à d’humbles choses » pour arrêter le temps.(9)
D’abord, nous allons commencer par envisager la fonction de la collection en suivant ses
œuvres.
Le Roman d’un enfant, son roman autobiographique, mentionne son premier lieu de sa
collection, « musée »(10); « Je ne sais plus bien à quelle époque je fondai mon musée, qui m’occupa si
longtemps ». Ce « musée » reste encore dans le galetas de sa maison. Dans son enfance, Loti y étalait
des « papillons », « des nids d’oiseaux trouvés dans les bois de la Limoise », « des coquilles ramasées
sur les plages de l’ “île” » sur des étagères ou dans des vitrines. Parmi ces coquilles, il en y avait aussi
« des “colonies”, rapportées autrefois par des parents inconnus » qui évoquent son exotisme futur. De
plus, Loti nous révèle. « Dans ce domaine, je passais des heures seul, tranquille, en contemplation
devant des nacres exotiques, rêvant aux pays d’où elles étaient venues, imaginant d’étranges
rivages ». On pourrait donc dire que cet endroit était le berceau de toute sa maison.
Concernant la fondation de ce petit musée, son grand-oncle, Henri Tayeau (1793-1877), l’a
beaucoup aidé. Il avait vécu en Afrique comme chirurgien de marine dans sa jeunesse, et lui-aussi
possédait « un cabinet d’histoire naturelle plus remarquable que bien des musées de ville ». Ses
collections telles que « des coquilles rares et singulières », « des amulettes », « des armes encore
imprégnées de ces senteurs exotiques » captivaient l’enfant qu’était Loti. D’ailleurs, son grand-oncle
lui apprenait les classifications de Cuvier, Linné, Lamarck ou Bruguières. « J’avais un cahier où,
d’après ses notes, je recopiais, pour chaque coquille étiquetée soigneusement, le nom de l’espèce, du
genre, de la famille, de la classe, — puis, du lieu d’origine ».
Même si le cabinet de son grand oncle avait été « plus remarquable que bien des musées de
ville », il aurait été typique à cette époque. Il est notoire que la classification selon Linné ou Lamarck
était très populaire dans le domaine de la collection depuis la formation de la taxonomie au XVIIIe
siècle. Pomian, qui analyse les caractéristiques des collections à Venette durant ce siècle, y note
l’influence de Linné(11). On peut facilement imaginer que c’était à cause de son âge et sa profession
que cet oncle était fidèle à la taxonomie.
Or, ce musée des lumières pouvait-il être un « refuge » pour Loti? Nous devons donc plutôt
remarquer qu’il a exprimé de la répugnance pour l’histoire naturelle, quand son grand oncle a prédit
qu’il deviendrait naturaliste. Cela nous suggère une attitude différente vis-à-vis de la collection entre
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Loti et lui.
(...) il ne comprenait pas que mon penchant pour l’histoire naturelle ne représentait qu’une déviation
passagère de mes petites idées encore flottantes ; que les froides vitrines, les classifications arides, la
science morte, n’avait rien qui pût longtemps me retenir. Non, ce qui m’attirait si puissamment était
derrière ces choses glacées, derrière et au delà ; — était la nature elle-même, effrayante, et aux mille
visages, l’ensemble inconnu des bêtes et des forêts...(12)
En apparence, sa collection est la même que celle de son oncle, cependant ce que Loti y cherchait
n’est pas « la science morte », l’histoire naturelle, mais le monde « derrière et au delà » des
collections, c’est à dire « l’invisible » comme Pomian le dit. Dans ce musée, une chose n’étant pas
qu’une chose, elle peut emmener Loti ailleurs, au pays d’où elle était venue en un clin d’œil.
Loti n’avait pas encore conscience de fuir le temps dans sa « maison » à venir, où il
collectionnait des souvenirs. Mais nous pouvons dire qu’il voulait échapper à l’espace dans ce musée.
Ces deux fuites ne sont pas essentiellement différentes. Car elles consistent en « une distance » soit
temporelle, soit spatiale. Dans son œuvre sur l’esthétique de nostalgie, On longing, Susan Stewart
définit la fonction de souvenir comme suivante : « la double fonction du souvenir est d’authentifier
un passé ou une expérience éloignée, et à la fois, de discréditer le présent »(13). Et elle considère que
cela joue dans « la distance entre le présent et une expérience imaginaire ». Ici, « une expérience
imaginaire » indique « la nature, effrayante, aux mille visages » ou « l’ensemble inconnu des bêtes et
des forêts ». Ainsi, la collection dans le musée de Loti se compose des « souvenirs » . Stewart aussi
reconnait « la distance dans l’espace » de même que « la distance d’enfance et de l’antiquité », et
regarde donc le souvenir comme attaché à l’exotique.
En réalité, certains souvenirs d’enfance de Loti concernent « la distance » temporelle et
spatiale à la fois. De ce point de vue, l’ épisode de « l’île » est significatif. L’île d’Oleron, qui était le
pays de sa mère, le captivait depuis son enfance. Un été, Loti a séjourné dans cette île après « la
grande maladie », et cet évenement a laissé une impression inoubliable. Là-bas, il a connu intimement
« les varechs, les crabes, les méduses, les mille choses de la mer » et aussi son « premier amour, qui
fut pour une fille de ce village » est né dans cette île. Mais ce qui est important, c’est qu’à cause des
regrets de la séparation à son départ Loti commence à collectionner des « souvenirs ».
Au 15 septembre, il fallut quitter le village. Pierre avait fait des morceaux de coquilles, d’algues,
d’étoiles, de cailloux marins ; insatiable, il voulait tout emporter ; et il rangeait cela dans des caisses ; il
empaquetait, avec Véronique qui l’aidait de tout son pouvoir. (...) « Que sera-ce de cet enfant? » Oh!
mon Dieu, rien autre chose que ce qui en a été ce jour-là ; dans l’avenir, rien de moins, rien de plus. Ces
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départs, ces emballages puérils de mille objets sans valeur appréciable, de besoin de tout emporter, de se
faire suivre d’un monde de souvenirs, — et surtout ces adieux à des petites créatures sauvages, aimées
peut-être précisément parce qu’elles étaient ainsi, — ça représente toute ma vie, cela.(14
Comme cet écrivain lui-même le dit « ça représente toute ma vie », ici, apparaît l’essence de
sa collection. « Des morceaux de coquilles, d’algues, d’ étoiles, de cailloux marins » ne fonctionnent
pas seulement dans « la distance » spatiale entre la maison et l’île d’Oleron(15) mais aussi dans celle du
temps entre le présent et ce temps-là, tout comme les objets exotiques chez Loti sont aussi les
souvenirs.
Ces objets rendent le temps et l’espace d’« un monde de souvenir » essentiels par le fait
qu’ils « discréditent le présent » comme Stewart l’indique. En réalité, une fois le narrateur revient
chez lui, alors qu’il ouvre ces paquets dans le jardin, il avoue : « tout à coup un attendrissement
jusqu’aux larmes me vint au souvenir de sa pauvre petite main hâlée de soleil qui ne serait plus
jamais dans la mienne... »(16). À ce moment, l’authenticité se transporte du « jardin » à « l’île » et du
présent au passé, au moment où la main de Veronique était dans la sienne. Ainsi, une chose peut
combler le besoin « de se faire suivre d’un monde de souvenirs » .
Maintenant, nous pouvons reconnaître que la collection de Loti était « refuge ». Au-delà de
la collection, n’existent pas seulement « la nature effrayante », mais aussi les temps et les espaces
multiples que chaque souvenir représente. En y fuyant, il pouvait se libérer du temps chronologique.
D’ailleurs, la collection de Loti est plutôt une arme pour lutter contre le temps que une
« refuge ». Comme il le dit « l’ensemble inconnu des bêtes et des forêts », « tout emporter », sa
collection vise à la totalisation. « Avec une obstination puérile et desolée, depuis ma prime jeunesse,
je me suis épuisé à vouloir fixer tout ce qui passe ». Ces mots de la prélude de Prime Jeunesse
représentent cela.
En somme, sa collection consiste à collectionner « tous » les temps et les espaces. Les salles
variées, de « Salle Renaissance » à « Mosquée », de « musée » à « Chambre de Tante Claire » le
demontrent. Dans cette maison, Loti vise à l’ubiquité.
Ainsi, sa collection est infiniment proche de l’écriture pour créer le temps et l’espace
imaginaire. De fait, sa maison est assez « textuelle », comme Vercier le dit.
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La mort et la collection
Nous avons déjà montré que la collection de Loti était un moyen de lutter contre le temps,
mais ne savons pas encore pourquoi elle lui donne une impréssion de le sauver même de la mort.
Nous allons donc réfléchir comment la collection produit cette illusion.
Dans l’épisode de l’île d’Oléron, le narrateur a réussi à faire revivre le passé au présent. Cela
ne signifie pas « se rappeler ». « Un attendrissement jusqu’aux larmes » vérifie que cette résurrection
est essentielle.
Cette expérience n’est pas une exception. Par exemple, dans Le Roman d’un enfant , une
nuit orageuse, le narrateur est allé chercher son Histoire de Duruy qu’il avait oubliée dans les carrés
d’asperges pendant la journée. C’était un bon souvenir pour lui, parce que Lucette(17) qu’il aimait l’y a
accompagné. Ils ont retrouvé cette Histoire « toute trempée d’eau, tout éclabousée de terre », mais
« ces traînées d’escargots » sur ce livre sont devenues un « souvenir ». Car, grâce à ces traînées, il
peut voir non seulement la scène de cette nuit, mais aussi l’illusion qu’il a vue à ce moment-là.
La nuit, regardés à la lumière, ces petits zigzags luisants, sur cette couverture de Duruy, me rappelaient
tout de suite le rigaudon de Rameau, le vieux son grêle du piano dominé par le bruit du grand orage ; et
ils ramenaient aussi une apparition qui m’était venue ce soir-là (aidée par une gravure de Teniers
accrochée à muraille), une apparition de petits personnages du siècle passé dansant à l’ombre, dans des
bois comme ceux de la Limoise ; ils renouvelaient toute une évocation, qui s’était faite en moi, de
gaiétés pastrales du vieux temps, à la campagne, sous des chênes.(18)
Plusieurs chercheurs ont déjà remarqué que ces expériences de Loti ressemblaient à
l’expérience de la « madelaine » de Marcel Proust. Surtout Pierre Costil affirme que ces expériences
de Loti et de Proust sont de même nature : « il est incontestable qu’on trouve chez lui l’expérience,
que devait illustrer l’œuvre proustienne, de la résurrection soudaine et qualitative du passé dans la
mémoire involontaire.(19) »
Or, alors que Proust est dégagé de la mort par cette expérience(20), pourquoi est-ce une
illusion dans le cas de Loti? Ici, nous allons montrer les analogies et les différences entre ces deux
écrivains.
Comme Loti, Proust pense aussi que le passé existe dans un « objet matériel » : « il est caché
hors de son domaine et de sa portée, en quelque objet matériel ( en la sensation que nous donnerait
cet objet matériel ) que nous ne soupçonnons pas. Cet objet, il dépend du hasard que nous le
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rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas(21) »
Cette explication s’applique aux « souvenirs » de Loti. Le passé est caché, par exemple, dans
les « traînées d’escargots », et cet « objet matériel » n’est découvert que par hasard — sur ce point,
tous les deux s’accordent. Loti a aussi trouvé que le souvenir s’unit à l’objet par hasard.
Eh bien! Ces traînées d’escargots sur ce livre ont persisté longtemps, préservées par mes soins sous des
enveloppes de papier. C’est qu’elles avaient le dons de me rappler mille choses, — grâce à ces
associations comme il s’en est fait de tout temps dans ma tête, entre les images même les plus disparates,
pourvu qu’elles aient été rapprochées une seule fois, un momemt favorable, par un simple hasard
simultanéité.(22)
Cependant, Costil considère que cette résurrection sollicité par « des objets conservés à
dessein » n’est pas authentique, parce que « c’est une sensation neuve et naissante qui fait revivre un
souvenir ancien en lui communiquant sa vie présente(23) ». En bref, d’après Costil, la résurrection ne
peut jamais se répéter.
Néanmoins, dans cette citation, Loti dit que « ces associations » lui arrivent « de tout temps »
une fois que les images se rapprochent. En réalité, chez lui, un objet conservé fonctionne vingt fois.
Par exemple, chaque fois que ses yeux s’arrêtaient sur « citron aurore », le papillon dans son musée, il
entendait « la chanson traînante, somnolente, en fausset montagnard : « Ah! ah! la bonne histoire! » »,
revoyait « le proche blanchi du domaine de Bories, au milieu d’un silence de soleil d’été », et enfin
lui arrivaient, « d’autres sentiments inexpressibles » « sortis toujours des mêmes insondables dessous
et complétant un bien étrange ensemble ». Certes, ces sentiments ne sont ni neufs ni naissants, mais
ils lui arrivent toujours en même état que la première fois. Miraculeusement, « le mémoire
involontaire » peut se répéter volontairement chez Loti grâce à son « souvenir » tel que « citron
aurore »
Nous pouvons trouver ici la raison pour laquelle Loti utilise provisoirement la collection
pour lutter contre le temps. Comme Proust compare « la résurrection du passé » à « la croyance
celtique »(24), parmi les passés que ses « souvenirs » font revivre, il y en a concernant les morts. Dans
Prime Jeunesse, son deuxième roman autobiographique, le narrateur revoyait son frère grâce au
« banc vert » qu’il avait fait. « C’est là que je le revoyais l’expression de ses grands beaux yeux,
quand il s’amusait à faire le terrassier, à creuser le sol, à assembler autour du trou profond les lourdes
pierres rongées par le temps qu’il avait fait venir de la Limoise(25) » Ainsi, conserver des souvenir,
c’est dépasser la mort pour Loti.
La différence entre ces deux écrivains ne consiste donc pas dans la qualité de leurs
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expériences de « la résurrection du passé », mais dans ce qu’ils en ont tiré.
Certes, Proust dit que « le passé est caché en objet matériel », mais, il sait que le passé existe
davantage « en la sensation que nous donnerait cet objet matériel ». Dans Le Temps retrouvé, il
explique pourquoi le narrateur s’est dégagé de la mort par la madeleine : j’éprouvais ces diverses
impressions « à la fois dans le moment actuel et dans un moment éloigné (...) jusqu’à faire empiéter le
passé sur le présent , à me faire hésiter à savoir dans lequel des deux je me trouvais.» Le narrateur
pense que l’être qu’il avait été à ce temps-là était « un être extra-temporel, par conséquent insoucieux
des vicissitudes de l’avenir ». Ainsi, Proust attribue cette expérience au « moi ». Il est arrivé donc à
connaître « la joie d’une transcendance, l’adhésion aux réalités essentielles qui éternise l’instant pur(26) ».
Quant à Loti, il persiste à croire que « l’objet matériel » cache le passé. D’ailleurs, dans
Prime Jeunesse, depuis la mort de son frère, le narrateur a commencé à vouer son culte un peu
fétichiste à la grotte qu’il avait faite(27). Loti croit que l’objet a un pouvoir surnaturel comme les
fétichistes ou les Celtes. En effet, différent de Proust, il ne peut pas comprendre pourquoi le passé
renâit par « l’objet matériel ». Il essaie d’en expliquer la raison mais en vain. Il attribue enfin cette
phénomène à « la persistance de certaines choses » au lieu de « la sensation ».
Non seulement je l’aime et le vénère ce vieux mur, comme les Arabes leur plus sainte mosquée ; mais il
me semble même qu’il me protège ; qu’il assure un peu mon existence et prolonge ma jeunesse. Je ne
souffrirais pas qu’on me le démolissait, je sentirais comme l’effondrement d’un point d’appui que rien
ne me revaudrait plus. C’est, sans doute, parce que la persistance de certaines choses, de tout temps
connues, arrive à nous leurrer sur notre propre stabilité, sur notre propre durée ; en les voyant demeurer
les mêmes, il nous semble que nous ne povons pas changer ni cesser d’être. — Je ne trouve pas d’autre
explication à cette sorte de sentiment presque fétichiste.(28)
Cependant, cette « persistance » ne peut que leurrer sur notre propre stabilité. Une fois
qu’une chose se brise ou se perd, le passé qui s’y cache disparaît, et « la résurrection » ne lui arrive
jamais. En plus, la perte d’un objet même tourmente Loti. Dans ses œuvres, il avoue donc souvent la
peur de perdre ses « souvenirs ». Par exemple, Loti parle ainsi du moment où sa famille fait face à la
ruine.
Oh! voir un jour la lugubre affiche : « À vendre » apposée sur notre mur, et puis se retirer dans quelque
logis inconnu, être expulsé de tout ce que j’adorais, de mon petit musée, de notre cour, de mon bassin
aux pierres moussues, je croyais bien sentir que ce serait pour moi la mort, et je m’attachais d’autant
plus à ces humbles choses, d’une façon excessive, désespérée, presque fétichiste(29).
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Ironiquement, ses « souvenirs » , qui devait le détacher de la mort, comme son petit musée,
son cour, son bassin, l’angoissent au contraire. En somme, la résurrection suscitée par ses
« souvenirs » n’est pas éternelle. Ainsi nous remarquons que la collection des « souvenirs » a des
limites pour lutter la mort.
L’espoir en écriture
Les collectionneurs qui comptent sur « la persistance » des objets sont ce qui ont le plus peur
de leur propre mort. Après la mort de leur possesseur, les objets perdent leur raison d’être, tombent
dans l’oubli avec le temps, et enfin s’anéantissent. En réalité, « Salle chinoise » et « Pagode
japonaise » sont perdues après la mort de Loti. Il s’en plaint dans le prélude de Prime Jeunesse.
Oh! quand j’aurai fait ma plongée dans le néant, les mains pieuses chargées d’exécuter mes volontés
suprêmes ne se lasseront-elles pas de visiter toutes les cachettes de ma grande maison pour anéantir tant
de pauvres reliques, ensevelies dans des tiroirs, des sachets scellés, des coffrets, — reliques de chères
mortes qui, après ma disparition, vont être encore plus mortes?...(30)
Ces objets ne font revivre le passé qu’à la seule condition que leur possesseur soit encore
vivant. Ils perdent tout leur sens et sont en quelque sorte plongés dans un sommeil éternel avec la
mort de ce dernier. Les morts vont donc être encore plus morts. Cependant, au fond, il ne s’agit pas
de perdre les « reliques de chères mortes ». Même si « les mains pieuses chagées » les conservaient
soigneusement, les morts ne pourraient pas échapper à cette seconde mort. En effet, comme nous
l’avons déja montré, le passé n’est pas caché « en objet matériel », mais « en la sensation » que
l’objet ne donne qu’à Loti.
Loti regrette que même le portrait de sa tante qui « fixe un peu de son expression et de son
bon sourire » soit « une chose simplement respectable » après sa mort. : « mon fils Samuel ne saura
même pas qui elle représente, si on ne prend soin de le lui expliquer(31) ». Comme Stewart le dit, le
souvenir ne fonctionne pas sans narration supplémentaire.(32)
Finalement, Loti arrive au néant. Il dit ceci : « Aujourd’hui, où pour moi tout va finir, je
reconnais combien j’ai eu tort de m’entêter à ces luttes inutiles ; ne rien garder eût tellement mieux valu,
brûler, brûler, puisque le dernier mot appartiendra toujours à l’oubli, à la cendre et aux vers!...(33) »
Ce problème concerne la collection générale, et nous montre nettement pourquoi elle ne peut
pas être de l’art. Dans Le système des objets, Jean Bauderillard la critique, en remarquant que le
discours de la collection ne dépasse jamais « une certaine indigence » ni « une certaine infantilité ».
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Car la collection est « un discours à soi-même» qui manque de communication avec autrui.
Bauderillard nous demande : « l’homme peut-il instituer à travers eux (les objets) un autre langage
qu’un discours à soi-même?(34)». Naturellement, il n’est pas possible d’établir un discours déstiné aux
autres. La collection est donc vouée au néant.
Néanmoins, Loti n’y demeure pas. Après qu’il a dit que « le dernier mot appartiendra
toujours à l’oubli, à la cendre et aux vers!... », il s’est dirigé vers l’écriture pour sauver ses souvenirs.
Un peu moins déraisonnable est ce moyen, auquel ont eu recours des milliers d’âmes humaines, dans
l’angoisse de finir : laisser un journal que des survivants liront peut-être... C’est ce que j’ai fait ici, et je
prie ceux qui jetteront les yeux sur ce livre, de l’excuser, comme la tentative désespérée d’un de leurs
frères qui va sombrer demain dans l’abîme et voudrait, au moins pour un temps, sauver ses plus chers
souvenirs.(35)
Certes, il ne peut pas s’évader complètement de la mort. Il continue à penser qu’il va
sombrer « dans l’abîme ». Mais il est évident qu’il comprenait la primauté de l’écriture sur la
collection. D’ailleurs, Loti ne le sentait pas sans raison. Il reconnais que l’écriture, qui est déstinée
aux autres, dépasse la collection.
Il cite le dernier message de son frère dans Prime Jeunesse. Ce n’est pas seulement parce
qu’il craignait que « le pauvre petit marceau de papier bleu » n’ait été détruit par accident, mais parce
qu’il croyait que ce message qui l’avait ému peut faire du bien à « tant d’âmes inconnues ». Cela
témoigne que Loti fait confiance à la possibilité d’écriture. Dans Le livre de la pitié et de la mort, il le
dit davantage :
D’abord, je voulais ne pas publier ce passage. Mais j’ai songé à mes amis inconnus : un seul
mouvement de leur sympathie lointaine, je regretterais trop de m’en priver... Et puis j’ai toujours cette
impression que, dans l’espace et dans la durée, je recule les limites de mon âme en la mêlant un peu aux
leurs ; quelques instants de plus, après que j’aurai passé, la mémoire de ces frères gardera peut-être
vivantes de chères images que j’y aurai gravées.
Ce besoin de lutter contre la mort est d’ailleurs — après le désir de faire quelque bien si l’on s’en croit
capable. — la seule raison immatérielle que l’on ait d’écrire.(36)
Loti a longtemps refusé à publier un texte intitulé « Tante Claire nous quitte » , mais il a
finalement décidé de l’insérer dans cette œuvre. En effet, il est parvenu à penser que son « âme »
s’étend « dans l’espace et dans la durée », en la mêlant « aux autres ». Et il espère que ses lecteurs
gardent les image qu’il y a « gravées » après sa mort. Ici, il est indiscutable que son écriture vise à
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lutter contre la mort.
En réalité, il consacrait sa vie à graver ces « images ». Claude Farrère, qui a vécu avec lui
pendant six mois comme officier de marine, nous montre le processus de former son style. D’après le
journal de Farrère, Loti écrit d’abord « des notes sans y songer, d’un jet, au jour le jour. ». Puis, il les
retouche « avec peine et gêne ». Enfin, il fait « un vrai livre » de ce texte primitif(37). Ainsi, il respecte
les mots spontanés qui s’associent tout de suite aux événements, et il ne manque donc pas à écrire son
journal intime chaque jour. Sinon, il risquerait de perdre les mots justes. Alors qu’il écrit Le Roman
d’un enfance, il s’en inquiétait.
Il se fait presque tard dans ma vie, pour que j’entreprenne ce livre : autour de moi, déjà tombe une sorte
de nuit ; où trouverai-je à présent des mots assez frais, des mots assez jeunes?(38)
Quand il s’est mis à ce travail, il n’avait que trente huit ans. Il est assez curieux qu’il dise qu’il se fait
« presque tard » dans sa vie. Ici, il ne s’agit semble-t-il pas de sa vieillesse. Il veut dire qu’il est
impossible d’écrire avec les mots qu’il aurait utilisés dans son enfance. Dans cette œuvre, le narrateur
se plaint souvent de l’impuissance de son écriture, alors que son souvenir lui est « encore si bien
présent(39)».
Bien que Loti se tourne vers son « ultime espoir dans l’œuvre » comme Louise Amez-Droz
le remarque(40), il ne peut se sauver absolument du néant. Mais en même temps cela signifie que Loti
avait de haute visées sur l’écriture. Son « grand effort de sincérité, d’être absolument vrai » lui permet
de dégager les « sensations » que « les objets matériels » lui donnent. Par exemple, les odeurs, les
formes, les sons que Costil et Amez-Droz ont mentionnés. Ainsi, son écriture dépasse finalement sa
collection en nous exprimant ces « sensations », même si cet écrivain lui-même n’en est pas satisfait.
À travers de cette étude, nous avons examiné le rapport entre la collection et l’écriture chez
Loti. D’abord, pour lui, toutes les deux étaient un moyen d’échapper au temps et à la mort. Depuis
son enfance, il collectionnait des objets exotiques ou des souvenirs chez lui. D’après Le Roman d’un
enfant, ces objets lui permettaient de dépasser la distance temporelle, et spatiale par son imagination
extraordinaire. Ses propres souvenirs étaient particulièrement importants, parce qu’ils ressuscitaient
son passé comme la mémoire involontaire chez Proust. Ainsi, sa collection était une refuge pour un
moment.
Cependant, la collection de souvenirs perd sa raison d’être, dès que son possesseur pense à
sa propre mort. Car elle n’est qu’« un discours à soi-même», et les autres ne le comprennent pas. La
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collection ne peut jamais être un art, bien qu’elle soit un acte de création. Le néant exprimé dans le
prélude de Prime Jeunesse y tire son origine.
Loti connaissait bien ce problème de la collection, et il a donc finalement choisi l’écriture
pour lutter contre la mort. Il a écrit ses œuvres pour ressusciter ses images dans la tête de lecteurs.
Quoi qu’il ne ait pas pu échapper au néant, son écriture tient les sensations des choses autre que la
collection.
Il n’a pas déclaré que « l’art est un anti-destin ». Mais il est sûr qu’il met son ultime espoir
en écriture. Dans ce sens, on pourrait le regarder comme précurseur des écrivains du XXème siècle
tels que Proust ou Malraux.
Notes
(1) Hakije était son amoureuse, et est devenue la modèle de l’héroïne d’Aziyadé.
(2) Christian Genet et Daniel Hervé, Pierre Loti l’enchanteur, Poitiers, La Caillerie, 1988.
(3) Anne Crichton ( réuni et présenté par ), La Maison de Loti ou le port immobile, Paris, La Nompareille
1989.
(4) Alain Quella-Villéger, Pierre Loti le pèlerin de la planète, Bordeaux, Aubéron, 1998.
(5) Pierre Loti, Le roman d’un enfant, éd. Bruno Vercier, Paris, GF-Flammarion, 1988, p.282.
(6) Krzystof Pomian, Collectionneurs amateurs et curieux Paris, Venise : XVIe-XVIIIe siècle, Paris,
Gallimard, 1987.
(7) Pierre Loti, Le roman d’un enfant suivi de Prime Jeunesse, éd Bruno Vercier, Paris, Gallimard, 1999,
p.261.
(8) Anne Crichton, op.cit., p.7
(9) Pierre Loti, Le roman d’un enfant suivi Prime Jeunesse, éd. Bruno Vercier, Paris, Gallimard, 1999,
p.261.
(10) Pierre Loti, Le roman d’un enfant, pp.117-118, pp.131-132.
(11) Krzystof Pomian, op.cit., pp. 255-256.
(12) Pierre Loti, Le Roman d’un enfant, p.118.
(13) Susan Stewart, On longing : Narratives of the Miniature, the Gigantic, the souvenir, the collection,
Baltimore and London, J.Hopkins University Press, cop.,1984, p. 139.
(14) Loti, Pierre, Le Roman d’un enfant, pp.101-102.
(15) Loti accentue cette distance : « Les deux ou trois journées que dura le voyage de retour, arrêt compris
chez nos vieilles tantes de l’île, me semblèrent d’une longueur sans fin. » ( Ibid., p.102 )
(16) Ibid., p.103.
(17) Lucette Duplais est une fille voisine de Loti. Elle était plus âgée de huit ans qui lui.
(18) Ibid., p.155.
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(19) Pierre Costil, Loti et Proust, « Loti et Proust », in Cahiers de l’association internationale des études
française, no.12, Paris, Société d’édition « Les Belles Lettres » 1960, p. 212.
(20) « Mes inquiétudes au sujet de ma mort eussent cessé au moment où j’avais reconnu inconsciemment
le goût de la petite madeleine» ( Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, tomb I, Bibliothèque de
la Pléiade, Paris, Gallimard, p.450 )
(21) Mareel Proust, Ibid., p. 44.
(22) Pierre Loti, Le Roman d’un enfant, p.154.
(23) Pierre Costil, op.cit., p.216.
(24) « Je trouve très raisonnable la croyance celtique que les âmes de ceux que nous avons perdus sont
captives dans quelque être inférieur, dans une bête, un végétal, une chose inanimée, perdues en effet
pour nous jusqu’au jour, qui pour beaucoup ne vient jamais, ou nous nous trouvons passer près de
l’arbre, entrer en possession de l’objet qui est leur prison. Alors elles tressaillent, nous appellent, et sitôt
que nous les avons reconnues, l’enchantement est brisé. Délivrée par nous, elles ont vaincu la mort et
reviennent vivre avec nous. » ( Marcel Proust, Ibid., p.44 )
(25) Pierre Loti, Le Roman d’un enfant suivi de Prime Jeunesse, p.306.
(26) Pierre Costil, op.cit., p.223.
(27) Pierre Loti, Le Roman d’un enfant suivi de Prime Jeunesse, p.307.
(28) Pierre Loti, Le Roman d’un enfant, p.97.
(29) Pierre Loti, Le Roman d’un enfant suivi de Prime Jeunesse, p.326.
(30) Ibid., p.261.
(31) Pierre Loti, Le livre de la pitié et de la mort, Loire, Christian Pirot, 1991, p.143.
(32) Susan Stewart, op.cit., p.136.
(33) Pierre Loti, Le Roman d’un enfant suivi de Prime Jeunesse, pp.261-262.
(34) Jean Baudrillard, Le système des objets, Paris, Gallimard, 1968, p.150.
(35) Pierre Loti, Le Roman d’un enfant suivi de Prime Jeunesse, p.262.
(36) Pierre Loti, Le livre de la pitié et de la mort, p.23.
(37) Claude Farrère, « Pierre Loti Quand je l’ai connu », le 25 nov., in Revue des deux mondes, t 6-60,
Paris, Au Bureau, 1944, p.346.
(38) Pierre Loti, Le Roman d’un enfant , p.41.
(39) Ibid., p.46.
(40) Louise Amez-Droz, Le Thème du souvenir dans l’oeuvre de Pierre Loti, Genève, Mémoire de licence
dactyl. lettres Genève, 1969, p.53.
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