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perspectives
chinois es
comptes-rendus de lecture
Sebastian Veg,
Fictions du pouvoir chinois.
Littérature, modernisme
et démocratie au début du
XXe siècle, Paris, Éditions de l’École
des hautes études en sciences sociales,
2009, 384 p.
HAUN S AU SSY
O
n ne fera pas justice à la très grande qualité de ce livre si on le
considère comme un exemple de la littérature comparée traditionnelle. Cette discipline utilise les textes comme autant d’éclairages
jetant la lumière sur un objet donné : la comparaison tourne autour de la
manière dont divers auteurs de langue, de nationalité et d’époque différentes, traitent d’un thème ou d’un genre considéré comme stable pour les
besoins de l’étude. Le livre de Sebastian Veg n’a pas pour sujet « la Chine »
voire « l’image de la Chine » chez Victor Segalen, Franz Kafka, Lu Xun, Bertolt
Brecht et Lao She. Une telle lecture ne pourrait que susciter un sentiment
de superficialité. En effet, les empires célestes de Kafka et de Brecht ont
bien peu à voir avec la Chine des Chinois ; la Chine de Segalen, malgré la
connaissance directe qu’en avait l’auteur, se transforme constamment en
une allégorie de l’« empire de soi-même »; de ces isotopes de la Chine,
aucun n’occupe exactement le même espace que la Chine de Lu Xun et de
Lao She. D’autre part, écrire un livre à propos de « la Chine dans les écrits
de Lu Xun et Lao She » courrait le risque d’une bien trop grande extension,
car dans leurs livres, tout parle de la Chine. Un esprit médiocre, devant un
tel projet comparatif, ne donnerait pas grand-chose.
Bien au contraire, le véritable sujet que traite Sebastian Veg est le rapport,
variable selon l’œuvre à l’étude, entre le pouvoir de la fiction et celui de l’organisation politique. Chacune de ces deux instances crée des imaginaires et
requiert un assentiment, même si elles le font de manière distincte, avec
des effets différents. Mais la modernité du début du XXe siècle a fait vaciller
tant la littérature que la politique. Les multiples formes qu’a pris cette vacillation parviennent, au final, à dépasser les frontières du langage et de la
nation : « c’est ici le modernisme démocratique qui rassemble les œuvres
européennes et chinoises dans une remise en cause concomitante de l’autorité traditionnelle et de la tradition littéraire. [...] Au-delà d’un contexte
sociopolitique donné, se pose ainsi la question d’un lien plus général entre
fiction et démocratie à l’âge moderne, ou plus largement de la valeur politique du modernisme ». (p. 295-296).
Sebastian Veg est un moderniste invétéré. Il considère l’abandon des
formes traditionnelles de l’expression littéraire et l’opposition à l’autorité
traditionnelle dans les sphères de la politique et de la morale comme autant
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de façons de préparer des individus autonomes à la responsabilité d’un gouvernement démocratique. Selon lui, les auteurs modernistes avaient
conscience des ambiguïtés attenantes à cette libération : la liberté peut être
mal utilisée, l’autonomie peut conduire à l’anomie. Les débats à propos du
modernisme se concentrent aujourd’hui sur les formes « alternatives », ou
« tardives » de la modernité, ce qui revient à admettre l’existence d’une
modernité de référence ou élevée. Pour Sebastian Veg, la modernité ne se
laisse pas cliver en un courant dominant et un courant dérivé. La conviction
si forte chez les auteurs chinois appartenant à la génération du « 4-Mai »
que la littérature moderne a le pouvoir de transformer la société, « interroge
à leur tour les modernistes européens, dans un renversement qui ne consiste
pas à dénoncer le colonialisme intellectuel dont le mouvement du 4-Mai
serait le produit, mais qui revient à lire les textes modernes européens à
l’aune de la foi libératrice que les écrivains chinois plaçaient en eux ».
(p. 296). Sous la plume de Veg, le mouvement moderniste qui traversa le
monde ne fut pas un flot circulant de l’Occident vers l’Orient dont se seraient réclamé les acteurs de l’époque. Il s’agit plutôt d’un « renversement »
qui s’opère dans l’esprit du comparatiste qui découvre que ces différents
auteurs travaillaient tous sur les mêmes problèmes à peu près au même
moment, sans savoir qu’ils constituaient une communauté.
Le contexte inhérent à chaque chapitre du livre jette une lumière différente sur les questions de la fiction littéraire et de la démocratie. Sebastian
Veg soulève ces questions à partir des textes dont il fait l’étude ; il n’impose
rien. Au contraire, son interrogation sur les rapports entre fiction et politique
le conduit à mettre en question des vérités trop bien admises. À ceux qui
accusent Victor Segalen d’entretenir une nostalgie pernicieuse à l’égard de
la mise en scène de l’autorité sous l’empire chinois, Sebastian Veg répond
que le fantasme d’une « altérité politique radicale » qui s’exprime de manière immédiate dans les symboles appartient au narrateur, non à l’auteur
Segalen ; à l’appui de cet argument, il interprète le dénouement de René
Leys comme « l’effondrement de l’esthétique orientaliste » (p. 54). De
même, il voit derrière les apparences d’une Chine intemporelle et schématique dans La muraille de Chine et autres récits le cœur de la réflexion de
Kafka sur la modernisation politique, et dans La véritable histoire de Ah Q
de Lu Xun la dramatisation de l’échec d’une lecture normative. La différence
qui apparaît comme une évidence à la plupart des lecteurs, entre le didactisme de Lu Xun et Brecht et l’écriture en forme d’énigme de Kafka, disparaît
pour laisser voir le procédé commun de critique parodique que partagent
tous ces auteurs. « La mise en abyme des formes édifiantes permet à Lu
Xun, Brecht et Kafka de dénoncer l’instrumentalisation de la fiction. [...] À
travers ces schémas souvent complexes, les trois écrivains matérialisent leur
rejet d’une normativité simple que le texte de fiction se chargerait de transmettre » (p. 183).
Sebastian Veg refuse les deux solutions opposées et cependant analogues
que sont les études culturelles et l’esthétisme. Pour lui, les œuvres littéraires
ne sont ni des représentations ni des constructions autonomes mais des
entités performatives. Elles ont un statut et une force pragmatique qui en
font « des objets symboliques pour eux-mêmes ». La tâche qui incombe au
perspectives chinoises • No 2012/2
comp tes-rendus de lecture
lecteur est de comprendre « comment l’acte de l’écriture et de la lecture
de ces fictions s’inscrit dans l’espace intellectuel, social et historique »
(p. 305). Il est permis d’espérer que les études de littérature chinoise à venir
– ainsi que les histoires qui s’écriront à propos de la Chine – prendront les
arguments solides de Sebastian Veg comme point de départ.
z Traduit par Juliette Genevaz.
z Haun Saussy est Professeur à l’Université de Chicago.
Monika Gaenssbauer,
Confucianism and Social Issues
in China—The Academician Kang
Xiaoguang: Investigations Into
NGOs in China, the Falun Gong,
Chinese Reportage, and the
Confucian Tradition, Bochum/
Freiburg, Projekt verlag, 2011, 122 p.
DAVID OWNBY
D
ans ce mince volume, Monika Ganessbauer, professeur d’études chinoises invitée à l’université d’Erlangen, explore diverses facettes de
l’œuvre et de l’engagement de l’universitaire chinois Kang Xiaoguang. Kang, professeur d’économie et de politique régionale à la faculté
d’économie agricole et de développement rural de l’Université Renmin à
Pékin est un personnage fascinant et digne d’attention, tant pour les recherches qu’il entreprend que pour les idées qu’il expose, illustrant les possibilités intellectuelles et discursives des intellectuels engagés dans la Chine
contemporaine. Kang est un auteur prolifique abordant des thèmes très divers. Né en 1963, diplômé de l’université technologique de Dalian en mathématiques appliquées en 1986, Kang reprend ses études universitaires
en 1990, après quelques années d’enseignement. Après l’obtention d’une
maîtrise au département d’écologie de l’Académie des sciences sociales de
Chine, il devient chercheur à l’Institut d’études politiques et de management, puis membre du Centre de recherche en sciences éco-environnementales avant de prendre son poste actuel à l’Université Renmin en 2005.
Depuis 2007, il est également le directeur de l’Institut des organisations à
but non lucratif, toujours à l’Université Renmin. Ses principaux travaux académiques portent sur la question de la réduction de la pauvreté mais aussi
sur les organisations du « troisième secteur », incluant les organisations
non-gouvernementales, à but non lucratif, ainsi que d’autres organisations
tentant de préserver un certain degré d’indépendance vis-à-vis du gouvernement chinois. Intellectuel engagé, Kang aborde fréquemment des thèmes
débordant le champ de ses centres d’intérêt académiques, consacrant par
exemple des ouvrages à Falun Gong ou à la nécessité d’une renaissance du
confucianisme en Chine. Certains de ses travaux les plus importants ont
été publiés à Hong Kong et Singapour. Loin d’être un « dissident » selon
l’usage établi de ce terme dans le contexte chinois (Kang est très critique
à l’égard de la démocratie occidentale), il fait l’effet d’un franc-tireur patriote dévoué avant tout à l’avenir de la Chine plutôt qu’à ses dirigeants
actuels.
No 2012/2 • perspectives chinoises
Les trois premiers chapitres de l’ouvrage de Gaenssbauer se penchent sur
les écrits que Kang a consacrés au mouvement Falun Gong, aux activités
des ONG en Chine, ainsi qu’au cas de Li Siyi, une enfant de trois ans morte
de faim dans son appartement suite à l’arrestation de sa mère, toxicomane,
et à l’incapacité des autorités chinoises à satisfaire les demandes de celleci de prendre soin de sa fille. Le dernier chapitre traite quant à lui de la proposition de Kang en faveur de l’établissement d’une église confucéenne.
Gaenssbauer présente les thèmes selon un ordre qu’elle considère comme
chronologique – ordre attesté par les dates de publications des articles de
Kang – et développe chaque chapitre de manière largement indépendante,
tout en établissant des liens entre eux. Commencer par le travail de Kang
sur Falun Gong me semble erroné. Ses recherches sur la question de la réduction de la pauvreté et son engagement envers les ONG sont antérieurs
de quelques années à son travail sur Falun Gong. Choqué par les événements
de juin 1989, Kang a essayé de reconstruire l’équivalent d’une « société civile » en Chine en travaillant notamment avec des ONG tout au long des
années 1990, et malgré ses critiques à l’égard de certaines de leurs pratiques,
il était dans l’ensemble satisfait des progrès accomplis par ces groupes. La
réaction excessive de l’État chinois à la manifestation organisée par Falun
Gong en avril 1999 lui a montré à quel point ce « contrat social » émergent
était encore fragile. Le travail de Kang sur Falun Gong s’inscrit par conséquent dans le prolongement de son intérêt pour les ONG et la société civile ;
il a ensuite élargi son horizon pour se pencher sur la religion et la communauté, qui n’avaient été jusqu’alors que des centres d’intérêt secondaires. À
mon sens, le livre de Kang sur le cas Li Siyi constitue, de manière analogue,
un « projet annexe » (de même que son travail sur Falun Gong) ; l’énergie
de Kang et sa passion lui permettent aisément de poursuivre plusieurs projets à la fois. Cela étant, les tragédies des cas de Falun Gong et de Li Siyi ont
visiblement nourri l’enthousiasme croissant de Kang pour le confucianisme
et pour l’idée que l’établissement d’une église confucéenne en Chine pourrait être un moyen culturellement viable pour reconnecter l’État et la société. Kang se perçoit lui-même comme poursuivant l’entreprise lancée par
Kang Youwei au début du XXe siècle, qui visait à faire du confucianisme une
religion d’État. De ce point de vue, Kang est probablement un exemple intéressant de ces Chinois qui espèrent mobiliser et réactualiser des éléments
de la tradition dans l’espoir de forger une modernité chinoise singulière.
Kang n’est en aucune façon un conservateur à l’esprit étroit : il défend farouchement la liberté de la presse comme un moyen de garantir une honnetêté minimale des élites politiques et économiques chinoises, mais il
rejette la démocratie (dont il a pu avoir un aperçu en tant que chercheur
invité aux États-Unis en 1999), en raison de l’influence corruptrice de l’argent sur la vie politique. Quoi qu’il en soit, Kang mérite d’être étudié pour
la diversité de ses centres d’intérêt, pour le sérieux de ses recherches, pour
son style polémique (mais toutefois parfaitement lisible), et pour son indépendance intellectuelle. À l’heure actuelle, il est principalement connu en
Occident pour ses écrits sur le confucianisme, et Gaenssbauer nous présente
utilement d’autres aspects de ses nombreux centres d’intérêt et activités.
La présentation de Kang par Gaenssbauer est une excellente introduction
à ce personnage fascinant, bien que les chapitres soient peut-être un peu
trop concis pour lui rendre pleinement justice. Malgré cela, Gaenssbauer a
lu une bonne partie de l’œuvre protéiforme de Kang et la rend accessible
aux lecteurs, en l’accompagnant d’une mise en contexte indispensable pour
comprendre les intentions de son auteur. Elle s’efforce également de traiter
Kang non seulement comme un objet d’études sinologiques, mais aussi
comme le participant d’un dialogue transculturel portant sur les problèmes
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perspectives
chinois es
de l’État et de la société dans notre monde globalisé. Par exemple, elle critique la proposition de Kang d’établir une église confucéenne en Chine sous
contrôle gouvernemental, en citant Habermas, selon lequel « le représentant
du pouvoir dans un État constitutionnel ne peut en aucun cas faire référence
à des conditions pré-constitutionnelles » (p. 92). De même, elle fait part de
ses propres opinions sur le bon fonctionnement des ONG et commente les
conséquences de la décision de Kang de publier certaines de ses oeuvres en
dehors de Chine (elle est « irritée » par l’ambiguïté que cela provoque). Malgré l’aspect rafraîchissant de cette approche, elle risque de détourner l’attention de l’essentiel, tout particulièrement dans une étude générale qui
cherche à englober, à un niveau introductif, des sujets aussi divers.
z Traduit par Matei Gheorghiu.
z David Ownby est Professeur à l’Université de Montréal.
Nanlai Cao,
Constructing China’s Jerusalem:
Christians, Power and Place in
the City of Wenzhou,
Stanford, Stanford University Press,
2010, 232 p.
M ARIE -E VE RE NY
F
ondé sur 19 mois de travail de terrain anthropologique et sur 70 entretiens approfondis réalisés entre 2004 et 2006, Constructing China’s
Jerusalem présente une ethnographie riche, détaillée, et particulièrement nuancée des pratiques chrétiennes quotidiennes dans la ville de Wenzhou située dans la province du Zhejiang, dans laquelle plus de 10 % de la
population est protestante. La question centrale de l’ouvrage porte sur la
manière dont se construisent les identités, valeurs et symboles chrétiens,
dans une dynamique qui refaçonne les structures locales du pouvoir. Pour
l’auteur, le christianisme à Wenzhou est « une construction régionale historiquement complexe structurée autour d’un discours moral sur la modernité » (p. 12). Différents acteurs au sein de l’église prennent une part active
dans la constitution d’une communauté chrétienne chinoise. Cao porte une
attention particulière au rôle majeur de la communauté d’affaires locale,
composée d’entrepreneurs chrétiens et de prêcheurs évangélistes actifs.
L’auteur explore par ailleurs les liens informels des entrepreneurs chrétiens
avec les autorités locales, la division sexuée des rôles au sein de l’église, et
les dynamiques à l’oeuvre dans les interactions entre les travailleurs migrants chrétiens et les fidèles locaux.
L’ouvrage de Cao apporte trois contributions majeures. En premier lieu, il
s’éloigne des analyses politisées du christianisme en Chine qui inscrivent
l’effervescence religieuse dans un projet plus large de résistance vis-à-vis de
l’État-Parti. De telles conceptions peuvent conduire à des simplifications et
des interprétations erronées dans la mesure où des membres et des leaders
d’églises jouent le rôle de « partenaires de l’État dans la gouvernance des
communautés locales » (p. 29). À Wenzhou, les entrepreneurs chrétiens
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considèrent être au service de Dieu lorsqu’ils travaillent dans l’intérêt du
Parti et du gouvernement local. Les leaders d’églises jouant un rôle influent
dans le développement économique local et utilisent leurs bonnes relations
d’affaires (guanxi) avec les officiels « pour obtenir une reconnaissance informelle de la part des autorités concernées » (p. 27). Loin d’un quelconque
engagement politique, les entrepreneurs et chrétiens pratiquants conçoivent
leur foi comme le symbole d’une modernité occidentale et cosmopolite,
tandis que les travailleurs migrants associent leur participation à la vie de
l’église à l’accès à une citoyenneté urbaine.
En second lieu, le livre attire l’attention sur la relation étroite qui existe
entre l’économie de marché capitaliste et la pratique du christianisme et
constitue un phénomène caractéristique à Wenzhou. Cao illustre ce fait de
nombreux exemples, à l’image de ces entrepreneurs chrétiens qui font office
de leaders d’églises clandestines (« house churches »), de ces entreprises
dirigées par des chrétiens et baptisées du nom de lieux bibliques, de la présence de chapelles au sein d’usines pour attirer et convertir les ouvriers, ou
encore du rôle des associations professionnelles chrétiennes dans la
« conception de produits attractifs pour les fidèles » et dans la promotion
du « christianisme comme une marque de Wenzhou » (p. 39). Pour beaucoup d’entrepreneurs de Wenzhou, la Bible est la voie de la réussite matérielle et économique. Ses principes sont mis en œuvre dans la gestion
quotidienne des affaires, « avoir la foi et un statut socioéconomique élevé
sont perçus comme allant de pair » (p. 55).
Enfin, Cao nous livre un compte-rendu captivant des dynamiques de genre
et de classe à l’œuvre dans la vie quotidienne des églises, un sujet peu
abordé dans la littérature sur le christianisme en Chine. L’auteur observe
que si les « fidèles femmes sont plus nombreuses que leurs homologues
masculins » (p. 99), elles sont néanmoins sous-représentées au sein de la
direction de l’église. Leurs rôles dans la congrégation se cantonnent aux
tâches ménagères quotidiennes et à l’engagement dans des activités artistiques évangéliques à l’instar des chants religieux. Cette division du travail
s’enracine dans « un penchant communément répandu à associer les
femmes avec les émotions (ganxing) et les hommes avec la rationalité
(lixing) » (p. 10).
Cao montre également comment la discrimination sociale à laquelle se
heurtent les travailleurs migrants dans un contexte urbain se trouve reproduite à l’intérieur des églises de Wenzhou. Bien que ces dernières offrent à
la population migrante un sentiment d’appartenance à une communauté
d’entraide et leur assurent un accès à la modernité urbaine, « la conversion
ou le baptême ne garantissent pas un statut de membre à part entière dans
la communauté chrétienne » (p. 155). Cibles faciles du prosélytisme des entrepreneurs chrétiens, les travailleurs migrants demeurent toutefois des citoyens de seconde zone et des étrangers urbains dans les communautés
religieuses locales.
Malgré ces contributions significatives, le livre présente trois faiblesses. En
premier lieu, si l’auteur souligne à juste titre qu’« il serait simpliste de réduire
les églises clandestines à une forme de résistance » (p. 7), on ne peut entièrement détacher leur étude de la question plus vaste du contrôle de l’État
et de la défiance des églises. Dans la mesure où les églises clandestines fonctionnent comme des organisations informelles dans un contexte politique
où une société civile indépendante demeure interdite, le choix de diriger
une église non enregistrée officiellement est potentiellement politique, et
les dirigeants des églises sont contraints de négocier avec les autorités locales la garantie d’une forme de protection informelle. Le fait que les autorités locales et les entrepreneurs chrétiens trouvent un intérêt commun à
perspectives chinoises • No 2012/2
comp tes-rendus de lecture
maintenir de bonnes guanxi ne signifie en aucun cas qu’il n’y ait pas de règles ou de lignes rouges délimitant les frontières de leurs interactions, ou
que le clergé ne cherche pas occasionnellement à étendre, renégocier ou
outrepasser ces règles. Dans certaines circonstances, qu’ils choisissent d’en
faire usage ou pas, la puissance économique des entrepreneurs chrétiens
peut renforcer la capacité de leurs églises à défier les règles officielles ou
informelles de l’État en matière de pratiques religieuses.
Le rejet par l’auteur d’un cadre d’analyse domination/résistance a pu être
influencé par le choix de Wenzhou comme cas d’étude, c’est-à-dire une ville
dominée par le monde économique et où les préoccupations de Pékin
concernant l’expansion du christianisme sont moins présentes. Mais cela
pourrait être aussi symptomatique de l’intérêt prédominant porté par Cao
aux membres de l’église (par opposition au clergé) comme unité d’analyse.
Tandis que la plupart des fidèles ne considèrent pas la pratique religieuse
comme un acte de résistance, ils sont aussi en majorité tenus à l’écart des
tractations politiques qui déterminent les relations entre les églises clandestines et les gouvernements locaux. Enfin, les hypothèses avancées dans
l’analyse ne sont pas étrangères à la question centrale de Cao. Si l’auteur se
penche, dans le chapitre 2, sur certaines des stratégies de survie et d’expansion du clergé clandestin, l’analyse des raisons de la survie des églises, dont
certaines sont intrinsèquement liées au contexte politique dans lequel agit
le clergé, dépasse l’objet de l’étude.
En second lieu, l’auteur rejette l’approche domination/résistance, mais le
cadre théorique alternatif du livre est peu explicité, au-delà de l’affirmation
de Cao d’adopter « une analyse historiquement fondée et attentive aux significations d’une localité chrétienne » (p. 8). Il manque à l’étude un
compte-rendu explicatif et inductif théoriquement fondé qui détaillerait les
processus à travers lesquels les fidèles locaux font l’expérience de leur foi
chrétienne. En exposant la manière dont la religion devient un symbole de
la modernité, l’auteur aurait pu s’inspirer davantage de la littérature consacrée aux questions d’identité. Ce qui peut toutefois rendre difficile la
construction d’un cadre théorique est la variété de thématiques que le livre
aborde, sujets qui ne sont pas tous faciles à concilier, des relations des entrepreneurs chrétiens avec les autorités locales à la division sexuée des rôles
dans l’église. En ce sens manque à l’ouvrage un noyau théorique permettant
d’unifier tous les chapitres autour d’une problématique centrale.
Enfin, l’auteur aurait pu détailler davantage certains exemples présentant
la construction et la reproduction des hiérarchies de genre au sein de l’église.
Cao observe que « l’élite masculine des fidèles [a promu] un christianisme
textuel par le biais de publications » (p. 105). La manière dont le contenu
de telles publications valide les différences de genre demeure toutefois obscure. Le seul fait que ces textes aient été écrits par des hommes ne suffit
pas à en faire des textes discriminants. Une analyse discursive des textes illustrant des récits genrés aurait pu lier plus efficacement cette problématique au reste de l’analyse. De plus, si l’auteur décrit superbement la manière
dont les rôles genrés dans l’église sont perçus et cultivés, il reste à rendre
compte des processus de construction des identités prenant leur origine
dans de telles perceptions. Enfin, si hommes et femmes prennent une part
active dans le maintien de la division sexuée des rôles, on se demande
jusqu’à quel point certain(e)s ont pu remettre en cause une telle répartition.
L’ouvrage de Nanlai Cao apporte une contribution significative aux études
sur les relations entre l’État et la société, la religion et la politique, ainsi que
les relations de genre et de classe dans la Chine contemporaine. À l’heure
actuelle, il s’agit du compte-rendu le plus complet des dynamiques comNo 2012/2 • perspectives chinoises
plexes à l’œuvre dans la vie quotidienne des églises clandestines protestantes en Chine.
z Traduit par Matei Gheorghiu.
z Marie-Eve Reny est chercheure en postdoctorat au Département de
science politique de l’Université de Chicago.
Gordon Mathews,
Ghetto at the Center of the World:
Chungking Mansions, Hong Kong,
Hong Kong University Press, 2011, 241 p.
N. JAYARAM
J
’ai commencé ma carrière de correspondant à Pékin pour une agence de
presse indienne en 1988. C’est dans ce cadre que je fis mon premier voyage
à Hong Kong en 1989, encouragé par des Indiens habitant la capitale chinoise, à me rendre aux Chunking Mansions pour acheter du matériel. Je
m’établis donc dans l’un des « hôtels » du lieu pour quelques jours – à l’issue
desquels je me promis de ne plus jamais y remettre les pieds. Non pas que
l’hôtel fût malpropre ; au contraire, l’associée philippine de l’Indien qui le régissait le maintenait dans un état tout à fait acceptable. C’était l’absence complète de fenêtre et la longue attente pour des ascenseurs minuscules qui
rendaient l’endroit claustrophobique et déplaisant. Avec emphase, je pris l’habitude de dire que des radiations nucléaires auraient peine à pénétrer ce bâtiment labyrinthique. La première fois que je m’aventurai par ailleurs à comparer
les prix du matériel électronique et électrique dans les boutiques du rez-dechaussée, je me fis insulter en urdu/punjabi – par un vendeur chinois.
Un an ou deux après avoir emménagé à Hong Kong en 1995, je me mis à
nouveau à flâner dans les Chungking Mansions, où l’on mangeait pour moins
cher que dans les autres soi-disant restaurants indiens de Hong Kong. Alors
qu’on commençait à trouver de plus en plus de produits du sous-continent,
les boutiques des Chungking Mansions pratiquaient des prix moins élevés
que les autres épiceries de Hong Kong où les prix montaient en flèche.
La proximité du Centre culturel, lieu de concerts et de festivals artistiques
et cinématographiques, attirait dans ce lieu les moins tatillons des gens de
ce milieu. Une fois, j’entendis les bribes d’une conversation venant d’une
table proche de la mienne dans un restaurant des Chungking Mansions. Des
participants au festival annuel du film de Hong Kong y parlaient de l’influence néfaste des Américains d’origine cubaine vivant en Floride sur la politique de Washington vis-à-vis de la Havane !
Ceci me revint en mémoire à la lecture d’un passage du livre de Gordon
Mathews, professeur d’anthropologie à l’université chinoise de Hong Kong
– la similitude ne concernant pas tant le thème de la discussion, que la
langue. Mathews y explique que, lui-même américain, se retrouva à parler
avec un Bangladais et un Camerounais à la table d’un restaurant du bâtiment – en japonais (p. 96-97).
Mathews décrit les Chungking Mansions comme le centre de « la mondialisation bas de gamme » (low-end globalisation) rassemblant marchands
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perspectives
chinois es
à la sauvette, demandeurs d’asile, travailleurs itinérants, entrepreneurs de bas
étage, touristes et leur apanage de prostituées et de drogués. Il définit la
« mondialisation bas de gamme » comme « le flux international de biens
fondé sur de petites sommes d’argent ainsi que sur des transactions informelles, parfois illégales ou semi-légales, que l’on associe au “monde en développement”. Il s’agit de la mondialisation des marchands africains qui
retournent au pays le sac plein de téléphones portables, et des travailleurs
temporaires d’Asie du Sud qui rapportent à la maison les quelques centaines
de dollars qui feront la différence, ainsi que des histoires extraordinaires venues
d’un monde qui n’existe pour leurs familles qu’en imagination » (p. 19-20).
Si Hong Kong a longtemps servi d’entrepôt pour la Chine avec le reste du
monde, les Chungking Mansions remplissent la fonction de micro-entrepôt,
employant et répondant aux besoins des populations les plus pauvres du
monde, celles qui sont à la recherche de téléphones portables à bas prix et
de vêtements fabriqués en Chine.
Le bâtiment est une sorte d’Organisation des Nations Unies informelle.
Au cours de ses enquêtes dans des hôtels et de ses entretiens, Mathews a
recensé 129 nationalités différentes (p. 7). Il ne serait pas irréaliste d’estimer
à plus de 150 le nombre de pays représentés par les gens qui vont et viennent aux Chungking Mansions. Il s’agit principalement de touristes, marchands en tout genre, travailleurs migrants, chalands locaux, clientèle de
restaurant (elle-même d’origine diverse) et demandeurs d’asile. D’après Mathews, même ces derniers « font partie de l’élite de leur société d’origine »,
puisqu’ils ont été en mesure de payer le billet d’avion qui les a amenés à
Hong Kong, ce que la majorité de leurs compatriotes ne pourra jamais
faire » (p. 102).
Certains lecteurs se trouveront sans doute mal à l’aise face à la défense
tacite que Mathews fait du « néolibéralisme » régnant aux Chungking Mansions. Il écrit que « la littérature anthropologique dans son ensemble dépeint
le néolibéralisme comme un mal profond, qui représente les forces du capitalisme mondialisé dominant et détruit toute possibilité de résistance.
D’un point de vue macroscopique, il est en effet vrai que le néolibéralisme
a un effet néfaste sur le monde. Mais dans le microcosme des Chungking
Mansions, les effets du libéralisme sont relativement bénins » (p. 213). Mathews cite en exemple de nombreux travailleurs des Chungking Mansions
qui, sous-payés et exploités, nourrissent cependant l’ambition de devenir
eux-mêmes patrons un jour.
Mathews prend toutefois soin de remarquer que ceux qui se
retrouvent aux Chungking Mansions ont fait le choix d’y être. En ce sens, il
a fait l’étude d’un groupe social dont les membres sont les acteurs de leur
propre destin. Il ne s’agit pas de syndicalistes ou autres militants et même
s’ils professaient un engagement politique dans leur propre pays, ils se doivent de respecter les règles du jeu – formelles et informelles – en vigueur
lorsqu’ils sont à Hong Kong et aux Chungking Mansions. En ce sens, il est
permis de se demander pourquoi Mathews fait si grand cas de l’aspect
« néolibéral » du bâtiment.
Un autre élément agaçant est la manière dont il s’appesantit sur les
confrontations entre habitants de différentes nationalités au sein du bâtiment. De nombreux comptes-rendus du livre parus dans la presse relèvent
un passage citant un Pakistanais qui explique qu’il n’aime pas les Indiens
mais qu’il n’est pas en mesure de se battre avec eux (p. 101). Or il y aurait
sûrement autant d’exemples de liens d’amitié et de solidarité entre les personnes de ces deux nationalités qui ont en commun la langue, ainsi que des
goûts culturels et culinaires. D’autant qu’elles sont l’objet des mêmes formes
de discrimination de la part de certains Chinois et Occidentaux à Hong
100
Kong. Nombreux sont par ailleurs les Pakistanais et les Indiens qui soutiennent l’équipe de cricket des uns et des autres lorsqu’elle affronte celle d’un
pays tiers, par exemple.
Ceci dit, il est clair que Mathews éprouve de la sympathie pour tous les
personnages habitant le bâtiment. Intellectuel engagé, il a enseigné à des
demandeurs d’asile, est intervenu au cours de plusieurs litiges, et a même
servi d’intermédiaire auprès de la police et d’autres administrations à Hong
Kong, pour venir en aide aux habitants du bâtiment. Avec l’aide de quelques
uns de ses étudiants, il a passé de nombreux jours et de nombreuses nuits
à étudier ce qui s’y joue, ainsi que les gens qui y vivent, y travaillent ou y
passent. Il exprime également un intérêt pour l’avenir du lieu, menacé par
la hausse des loyers et la présence croissante des Chinois à Hong Kong.
Régulièrement, on lit dans la presse hongkongaise des appels à la démolition du bâtiment. En un sens, Mathews montre la frivolité de tels appels,
en mettant en lumière la richesse de la vie aux Chungking Mansions et dans
leurs alentours. Le bâtiment a d’ailleurs été récemment rénové – il semble
donc qu’il n’en soit pas à son dernier jour – et des exemplaires de l’ouvrage
furent distribués pour l’occasion.
Au-delà de l’intérêt anthropologique qu’il représente – et Mathews raconte, avec force détails, les histoires étonnantes des entretiens que son
équipe a menés avec les habitants du bâtiment et les difficultés qu’ils ont
rencontrées – le livre sera sans aucun doute en haut de la liste des ouvrages
à lire pour les voyageurs qui veulent se faire une réelle idée de Hong Kong
avant de s’y aventurer. De ce point de vue, voilà un livre qui attirera autant
les universitaires que le grand public.
z Traduit par Juliette Genevaz.
z N. Jayaram est journaliste à Bangalore, en Inde et a travaillé comme
correspondant à Hong Kong, Pékin et New Delhi.
Sandrine Marchand,
Sur le fil de la mémoire:
littérature taïwanaise des
années 1970-1990,
Lyon, Tigre de Papier, 2009, 390 p.
GWE NNAË L GAFFRIC
C
omme son titre l’indique, l’ouvrage de Sandrine Marchand est consacré à la question féconde de la mémoire dans la littérature taïwanaise, en se concentrant principalement sur la période allant du
début des années 1970 à la fin des années 1990. L’auteur s’accorde toutefois
certaines exceptions, en proposant la lecture de textes publiés dans les années 1950 et 1960 (de Ch’en Ying-chen, Lin Hai-yin et Chu Hsi-ning notamment), ainsi qu’une partie de l’œuvre cinématographique de Hou
Hsiao-hsien.
Dans son introduction, Sandrine Marchand effectue une présentation intéressante de l’histoire de la littérature taïwanaise, en soulignant la pertiperspectives chinoises • No 2012/2
comp tes-rendus de lecture
nence d’une étude articulée autour des processus d’écriture mémorielle.
Sandrine Marchand ne se limite pas ainsi à une conception unique de « la »
mémoire, mais s’attache à démontrer l’imbrication de plusieurs modalités
mémorielles : la mémoire et son rapport au temps (l’enfance, la guerre, l’histoire), à l’autre (la mère, le père, l’adulte, le soldat américain, le Japonais), à
l’espace (pays natals réel et imaginaire, paysages, jardins), à la sensation, à
la langue... C’est d’ailleurs une organisation en chapitres thématiques que
choisit l’auteur pour présenter les différentes facettes de l’écriture du souvenir, parfois écriture de l’oubli, en faisant dialoguer, autour d’un thème
commun, les textes de différents auteurs.
Une grande place est accordée en particulier à deux auteurs : Wang Wenhsing et Ch’en Ying-chen, dont la lecture est le sentier principal que se propose d’emprunter l’auteur, et sur lesquels elle revient dans chaque chapitre.
Sandrine Marchand réussit le défi de saisir les deux auteurs dans toute l’ambiguïté de leur relation à la mémoire, à l’histoire, à l’identité et à la littérature. Ambiguïté de Wang, dans son modernisme iconoclaste qui croise sa
volonté de se poser en continuateur de la littérature chinoise ancienne et
ambiguïté de Ch’en, à la fois ardent défenseur d’un nationalisme chinois, et
profondément attaché aux expériences historiques de l’île de Taiwan. Des
analyses de nombreux autres auteurs sont également faites dans l’ouvrage
(Hwang Ch’un-ming, Li Ang, Ch’i Teng-sheng, Ch’i Chun, Chu T’ien-hsin, Kuo
Song-fen...).
Le but de l’auteur est ainsi de présenter un large éventail de forces, de flux,
de subjectivités, qui s’affrontent, s’interrogent et se réinventent. La critique
que l’on peut adresser à Sandrine Marchand se situe d’ailleurs dans son
choix d’une certaine exhaustivité. Il est nécessaire d’affirmer en premier lieu
que l’auteur a une connaissance poussée des trajectoires mosaïques de la
littérature taïwanaise, et il serait injuste de lui faire le procès de méconnaître
des auteurs importants. Malgré son choix manifeste d’élargir son champ
d’investigation à un grand nombre d’auteurs, le processus de sélection des
œuvres pose inévitablement la question fondamentale du canon littéraire,
à plus forte raison lorsqu’on s’intéresse au sujet si sensible de la mémoire.
Quels textes, quels auteurs sont les plus à même d’être discutés afin de
pouvoir saisir au mieux les processus de « reconstruction mnésique » du
formidable magma littéraire taïwanais des années 1970 à 1990 ? D’un seul
même évènement peuvent parfois fleurir une multitude de lectures et d’interprétations : le traitement textuel du 28 février 1947 est par exemple révélateur des distorsions mémorielles à l’œuvre dans la littérature taïwanaise,
et si Sandrine Marchand présente le cas de Kuo Song-fen, de Hou Hsiaohsien (cinéma) et moins directement de Li Ang et Ch’en Ying-chen, elle aurait pu évoquer d’autres écritures de cet évènement, provenant d’auteurs
aux positions idéologiques différentes tels que Lin Shuang-pu, Lin Yao-de,
Yeh Shih-tao, Cheng Ch’ing-wen ou Wu He pour ne citer qu’eux. Si l’ouvrage
ne se veut pas un inventaire encyclopédique de la question mémorielle à
Taiwan dans les années 1970-1990, il aurait été utile de parler de la recrudescence, importante à l’époque, des « romans fleuves » (dahe xiaoshuo) :
ceux de Tung Fang-pai, Chung Chao-cheng, Li Ch’iao entre autres, dont les
auteurs – souvent engagés du côté du nationalisme taïwanais – tentent de
réinventer à travers leurs romans historiques des liens entre mémoire nationale et familiale. Ne sont pas mentionnés non plus les balbutiements
naissants d’une littérature « aborigène » en langue chinoise (alors que des
auteurs comme Monaneng et Walis Nokan inscrivent par exemple ouvertement leur démarche dans une tentative d’exploration mémorielle de l’histoire « aborigène »). Il est également dommage que l’auteur ne revienne
pas avec plus de détails sur le contexte extra-littéraire de la période qu’elle
No 2012/2 • perspectives chinoises
s’est donnée d’étudier, alors qu’il aurait été nécessaire d’évoquer d’autres
stratégies d’investissement de la mémoire à Taiwan, et notamment l’historiographie.
Sandrine Marchand conclut en examinant la question complexe du choix
des langues d’écriture, mais elle n’évoque pas toute la production littéraire
en langue « taïwanaise » (1) ou en langue hakka, qui connaît pourtant un
essor important durant cette période, ni de Wang Chen-ho, écrivain dont la
recherche d’une langue hybride (entremêlement de chinois, de taïwanais,
de japonais et d’anglais) est peut-être la plus poussée à l’époque. Néanmoins, Sandrine Marchand a bien conscience qu’« à Taiwan, la langue – les
langues devrait-on dire – ont une valeur toute particulière dans leur rapport
avec l’identité de Taiwan et la mémoire » (p. 308) et en présentant finalement la littérature taïwanaise comme « littérature mineure » (conception
partagée par d’autres chercheurs, tels que Lee Yu-lin, Yang Kai-lin ou Carlos
Rojas), où « tout est politique », elle suggère avec justesse l’importance de
la question mémorielle chez des auteurs ouvertement politisés comme
Ch’en Ying-chen ou résolument apolitiques comme Chu T’ien-hsin.
Le discours de Sandrine Marchand est régulièrement enrichi de nombreux
extraits des œuvres étudiées, ainsi que de leur traduction en français. Par
ailleurs, la bibliographie est très fournie, avec une présence importante de
textes académiques en chinois. L’auteur se singularise aussi par son écriture
recherchée, parfois lyrique, et par sa mise en perspective originale des textes
avec des réflexions d’auteurs généralement inconnus ou négligés par ceux
qui travaillent sur la littérature taïwanaise, comme Ernest Renan, Augustin
Berque et Édouard Glissant. On déplorera toutefois les très nombreuses coquilles qui parsèment l’ouvrage (typographie, dates, noms, et parfois même
correspondance entre le texte original et la traduction française).
En somme, si la difficulté de traiter la question éminemment sélective de
la mémoire n’échappe pas au risque d’un choix « canonique », Sandrine
Marchand semble malgré tout consciente de cet obstacle lorsqu’elle cite
dès les premières lignes cette phrase de Borges : « penser c’est oublier des
différences, c’est généraliser, abstraire » (p. 19).
L’ouvrage constitue ainsi – en dépit et peut-être même grâce aux interrogations qu’il suscite – une contribution essentielle pour le domaine des
études taïwanaises en France, et incite à d’autres immersions dans l’archipel
littéraire formosan.
1.
Ce que l’auteur appelle la langue taïwanaise désigne le taiyu (selon le terme en chinois mandarin),
ou taigi en hoklo. Apparenté au minnan, parlé dans la province du Fujian, le hoklo était la langue
majoritaire à Taiwan jusqu’à ce que le régime du KMT impose le mandarin. On estime que la
langue est encore parlée par plus de 60 % de la population aujourd’hui.
101
perspectives
chinois es
Chan Hing-ho, Joyce Liu
Chi-hui, Peng Hsiao-yen,
Angel Pino et Isabelle Rabut
(éds.), La littérature taïwanaise.
État des recherches et réception
à l’étranger,
Paris, You Feng, 2011, 680 p.
GWE NNAËL GAFFRIC
C
et ouvrage est la publication de la quasi-totalité des actes d’un colloque qui s’est tenu à Bordeaux en 2004. Les contributions écrites
en anglais et en chinois ont été traduites en français par Hervé
Denès, Angel Pino et Isabelle Rabut.
Outre l’introduction d’Angel Pino et Isabelle Rabut, le livre se divise en
trois parties : les deux premières parties présentent des études originales
sur la littérature taïwanaise, puis des analyses sur sa traduction et sa réception en Grande-Bretagne, en Allemagne, aux États-Unis et en France, tandis
que la troisième est une vaste bibliographie de plus de 300 pages répertoriant les travaux académiques et les traductions effectuées autour de la littérature taïwanaise en allemand, anglais et français jusqu’en 2005.
Le premier chapitre, « La question du modernisme », s’articule comme son
nom l’indique autour de la réception et de la réinvention du modernisme littéraire à Taiwan entre les années 1950 et 1990. Les contributions de Chen
Fang-ming, de Chiu Kuei-fen et de Zhang Yinde s’intéressent tout particulièrement aux questions de la lecture des œuvres et des théories du modernisme
occidental dans les cercles littéraires à Taiwan, et réfutent l’idée d’une simple
« imitation taïwanaise », ou d’une influence impérialiste occidentale à sens
unique, en mettant en avant l’ambiguïté et la créativité des auteurs insulaires
dans leurs retraductions, leurs appropriations, et leurs reconstructions intertextuelles.
Le second chapitre est intitulé « Histoire de la littérature ». Les articles
de Lin Juei-ming et de Li Xiangping fonctionnent en miroir : ils explorent les
manières dont l’histoire de la littérature taïwanaise s’écrit, mais en présentant des points de vue radicalement différents. Si Lin Juei-ming s’efforce de
redessiner les contours de ce qu’il appelle la « taïwanité », en soulignant
les particularités de l’histoire de la critique littéraire à Taiwan, Li Xiangping
propose lui une critique plus sino-centrée de ce qu’il considère comme le
romantisme nationaliste d’une certaine historiographie littéraire à Taiwan,
et insiste sur les traumatismes de la période japonaise (dont on devine qu’ils
fonctionnent, pour ce dernier, comme stigmates communs rapprochant histoires taïwanaise et chinoise). Intercalé entre ces deux contributions, le travail de Chen Wan-yi reconsidère l’œuvre de l’écrivain Yang Kui (1), en revenant
notamment sur ses tentatives précoces d’une « littérature en taïwanais »,
dans un contexte (les cercles littéraires insulaires des années 1930) où la
question du choix de la langue d’écriture est une problématique importante.
Dans le troisième chapitre, « Littérature et Histoire », Peng Hsiao-yen
montre les liens existant entre écriture et mémoire chez des écrivains des
villages de garnison (juancun) (2) comme Zhu Tianxin et Zhang Dachun. Joyce
Liu Chi-hui fait l’analyse de la conscience décadente de certains poètes taïwanais de la période japonaise, notamment Yang Shichang (qui aurait en
102
réalité dû être écrit Yang Chichang en pinyin). Mei Chia-ling propose quant
à elle une étude de la représentation du corps dans la littérature romanesque taïwanaise à l’époque japonaise.
Le quatrième chapitre, « De quelques œuvres littéraires taïwanaises », regroupe cinq contributions. Li Sher-shiueh rapproche En ce jardin d’un rêve brisé,
de Bai Xianyong avec Mrs Dalloway de Virgina Woolf. Pei-yin Lin invite à la redécouverte d’un « canon alternatif », Vent et Lune, un périodique datant de
« l’occupation japonaise ». Esther Lin effectue un tour d’horizon des nouvelles
stratégies d’écriture chez la génération d’écrivains taïwanais nés après les années
1960. Sandrine Marchand revient sur la question de la mémoire dans Processus
Familial de Wang Wenxing, et pour finir, Lin Ming-teh dissèque l’influence de
L’Affaire Crainquebille d’Anatole France sur la célèbre nouvelle de Lai He, « Une
“balance”» (chengzi en pinyin, alors qu’elle aurait également pu être rendue en
taïwanais : chhìn-á conformément aux intentions premières de Lai He).
Dans la seconde partie, les contributions d’Angel Pino, Isabelle Rabut,
Christina Neder et Pei-yin Lin démontrent enfin de manière intéressante
les liens entre les stratégies de traduction et d’édition de la littérature taïwanaise et la visibilité de Taiwan dans le monde.
D’un simple point de vue d’organisation des contributions, il aurait peutêtre été plus judicieux de commencer avec les réflexions sur la façon dont
on écrit l’histoire de la littérature taïwanaise au lieu d’ouvrir le collectif avec
la question du modernisme. De même, un découpage en chapitres chronologiques aurait évité que des études sur des auteurs écrivant pendant la période japonaise (comme Lai He, Yang Kui ou Yang Chichang, ou bien les
analyses de Pei-yin Lin et de Mei Chia-ling) ne se retrouvent si éloignées les
unes des autres. Les éditeurs auraient également pu choisir de mettre en
miroir les analyses de Zhang Yinde et de Li Sher-shiueh, puisqu’ils proposent
tous deux une étude comparative de l’œuvre de Bai Xianyong, et éviter enfin
à la contribution d’Esther Lin, sur la nouvelle génération de romanciers taïwanais, de se voir coincée entre l’étude d’un périodique de la période japonaise et de celle d’un roman (Processus familial) paru en 1973.
Par ailleurs, s’il est important de considérer à sa juste valeur le colossal travail
bibliographique de Pei-yin Lin (Grande-Bretagne), Christiane Hammer (Allemagne), et surtout d’Angel Pino (États-Unis et France) dans la troisième partie
de l’ouvrage, il est toutefois regrettable que la liste s’arrête en 2005 pour une
publication en 2011, quand on sait par exemple que pas moins de 13 romans
ou anthologies de poèmes taïwanais ont été traduits et publiés en français
depuis cette date, sans compter l’importance des contributions académiques
récentes sur le sujet (3). Il aurait pu être tout aussi intéressant d’intégrer un
état des lieux de la réception de la littérature taïwanaise au Japon, haut-lieu
des études taïwanaises, et l’un des pays où le plus grand nombre d’œuvres
littéraires taïwanaises ont été traduites, ainsi qu’une présentation de la littérature « aborigène » en chinois, étonnamment absente du collectif.
On déplorera aussi les quelques coquilles présentes dans le livre. Enfin, et
en dépit de la présence souvent pertinente de notes des traducteurs, il aurait
1.
Contrairement à l’ouvrage de Sandrine Marchand, les éditeurs ont fait le choix de retranscrire les
noms des auteurs en pinyin. Les deux livres proposent toutefois des correspondances dans leurs
index.
2.
Villages où étaient logées les familles des militaires ayant suivi le gouvernement de Chiang Kaishek.
3.
Deux récents articles (en chinois) peuvent partiellement combler ce manque : Zhuo Li (Esther
Lin-Rosolato), « Taiwan wenxue zuopin fayi yu jieshou » (La traduction et la réception de la littérature taïwanaise en France), Taiwan wenxue guan tongxun (Bulletin du musée de la littérature
taïwanaise), n°32, septembre 2011, p. 18-23 et Guan Shou-qi (Gwennaël Gaffric), « Taiwan
wenxue zai faguo de xianzhuang » (État des lieux de la littérature taïwanaise en France), Wenshi
Taiwan xuebao (Revue académique sur la littérature et l’histoire de Taiwan), n° 3, décembre 2011,
p. 101-120.
perspectives chinoises • No 2012/2
comp tes-rendus de lecture
peut-être été intéressant – au risque d’alourdir la traduction – de rajouter
quelques informations concernant les termes utilisés dans la langue originelle des contributions. À quoi correspond par exemple « langue parlée taïwanaise » dans l’article de Chen Wan-yi : à taiyu ou taiwan huawen ?
« Région chinoise de Taiwan » dans le texte de Li Xiangping est-il une traduction de taiwan qu, ou de taiwan sheng ?
Malgré les quelques faiblesses éditoriales de l’ouvrage, celui-ci manifeste
une volonté remarquable d’effectuer une présentation des différentes manières dont on pense la littérature taïwanaise de par le monde, en donnant
la parole à des chercheurs de différents horizons et à travers des points de
vue idéologiques divergents, proposant ainsi un aperçu très riche de l’histoire
de la littérature taïwanaise à différentes époques. Dans la même optique,
le travail bibliographique de la dernière partie reste, malgré son caractère
incomplet, d’un recours inestimable pour tous ceux qui s’intéressent à la
littérature taïwanaise.
Dans leur introduction, Angel Pino et Isabelle Rabut posent la question de
savoir si la littérature taïwanaise est une « branche » de la littérature chinoise, ou bien une littérature tout à fait indépendante (p. 15). Les dynamiques transtextuelles décryptées dans cet ouvrage et dans celui de
Sandrine Marchand suggèrent la possibilité d’une interprétation alternative :
la littérature taïwanaise n’étant effectivement ni exclusivement « sino-référentielle », ni tout à fait « autoréférentielle », ne pourrait-on pas affirmer
que c’est plutôt la littérature chinoise qui est une composante de la littérature taïwanaise, au même titre que la littérature japonaise, ou que Virginia
Woolf, James Joyce et Anatole France, ou plus récemment Milan Kundera,
Haruki Murakami ou Gabriel Garcia Marquez ?
Les deux livres présentés ci-dessus, les premiers ouvrages en français s’intéressant exclusivement à la littérature taïwanaise – d’une manière qui ne
se veut toutefois nullement exclusive – témoignent de la richesse des particularités des poétiques taïwanaises et du devenir rhizomique des études
francophones sur la littérature de Formose.
z Gwennaël Gaffric est doctorant à l’Institut d’études transtextuelles
et transculturelles (IETT) de l’Université Jean Moulin Lyon 3,
actuellement en échange universitaire à l’Institut de littérature
taïwanaise de l’Université nationale de Taiwan.
Nous avons reçu
Mireille Delmas-Marty and Pierre-Étienne
Will (éd.), China, Democracy and Law: A Historical and Contemporary Approach, traduit par Naomi Norberg, Leiden/Boston, Brill, 2012, 915 p.
Hélène Le Bail, Migrants chinois hautement qualifiés au Japon, Paris, Les indes savantes, 2012, 232 p.
Richard Beraha (éd.), La Chine à Paris. Enquête
au cœur d'un monde méconnu, Paris, Robert Laffont, 308 p.
Claudia Astarita and Yves-Heng Lim (éd.),
China and India in Asia: Paving the Way for a New
Balance of Power, New York, Nova Science Publishers, 205 p.
Kimberley Ens Manning and Felix Wemheuer
(éd.), Eating Bitterness: New Perspectives on
China's Great Leap Forward and Famine,
Vancouver/Toronto, UBC Press, 321 p.
Véronique Michel, La Chine branchée,
Saint-Maur-des-Fossés, éditions Sépia, 2012, 109 p.
Antoinette Maux-Robert, Henri Maux. En mission dans le tumulte asiatique 1945-1950,
Cholet, éditions de l'Ouest, 2011, 620 p.
Antoinette Maux-Robert, Le Dragon de l'Est.
Henri Maux en mission dans la Chine en guerre
1937- 1939, Marly-le-Roi, éditions Champflour, 1999, 192 p.
Hans Ulrich Obrist, Ai Weiwei, Une conversation, traduit de l'anglais par Olivier Colette, Paris, Manuella éditions,
2012, 159 p.
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