La vidéo dans l`observation d`évaluation et d`intervention en santé

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La vidéo dans l`observation d`évaluation et d`intervention en santé
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Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence 60 (2012) 261–266
Mise au point
La vidéo dans l’observation d’évaluation et d’intervention en santé mentale
du jeune enfant : un outil pour la transmission夽
The use of video for observing, assessing and for prevention in infant mental health: A tool for
transmitting
A. Guedeney a,∗ , S. Tereno b
a
b
Service de psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent, hôpital Bichat-Claude Bernard, AP–HP, policlinique Ney, 124, boulevard Ney, 75018 Paris, France
Service de psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent, hôpital Bichat-Claude Bernard, AP–HP, institut de psychologie de l’université Paris Descartes, 92100
Paris, France
Résumé
Ce travail décrit l’histoire de l’utilisation de l’image, d’abord en film, puis en vidéo, dans la psychologie du développement et dans l’avènement
de la psychopathologie précoce, puis dans les applications cliniques thérapeutiques, préventives et de formation, en particulier à domicile et par
l’usage de l’autovidéoscopie et souligne son importance pour la transmission. Il présente une histoire résumée des pionnier de l’utilisation de
l’image avec des jeunes enfants, Gesell, Spitz, James et Joyce Robertson, John Bowlby, et en France, Myriam David et Geneviève Appell. La
période moderne est inaugurée par Brazelton, puis Tronick, alors que les psychologues du développement précoce utilisent de plus en plus la
vidéo. Ce travail se centre ensuite sur l’impact qu’a pu avoir l’utilisation du film et de la vidéo dans les études expérimentales de développement
précoce, mais aussi dans la clinique des interactions précoce ; on mentionne les principaux programmes d’intervention et de prévention précoces
qui utilisent la vidéo comme outil essentiel ; Susan Mc Donough est sûrement la pionnière de la guidance développementale assistée de la vidéo.
Elle a décrit de façon très convaincante comment l’utilisation de clips courts centrés sur le bébé permet d’aider à construire une alliance de travail,
particulièrement dans les familles à difficultés multiples, en ce centrant exclusivement sur les aspects positifs. George Downing a proposé une
méthode de proposition des vidéos, d’édition et d’analyse et de restitution, qui s’applique aux parents de jeunes enfants mais aussi aux enfants,
adolescents et aux familles. Ce travail se conclut sur son utilisation croissante dans le cadre des interventions préventives et précoces.
© 2012 Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés.
Mots clés : Vidéo ; Intervention précoce ; Développement précoce ; Historique de l’usage de la photo ; Du cinéma en santé mentale précoce ; Prévention ;
Pédagogie ; Supervision et transmission
Abstract
This paper describes the history of using images in infant development as well as in describing infant psychopathology, firstly through the use
of still pictures, then with movies and with video. There has been, to our knowledge, very few papers describing the history of the use of images
and movies in infant psychopathology, as well as the growing use in infant development studies and in parent-infant intervention programs. The
pioneers in the field of infant psychopathology and early development have been using movies extensively to convince colleagues of the existence
of such early troubles. The paper presents a summarized history of the use of images and films by Arnold Gesell, who was the first to use films
to document infant development. René Spitz, James and Joyce Robertson, and John Bowlby had an enormous influence on the field in describing
through films and the effects of separation on young infants, with the film Grief, a peril in infancy by René Spitz and the series of films by Robertson
and Bowlby among which John, a two years old, goes to nursery is the most famous. In France, Myriam David and Geneviève Appell have used
films to document the effects of institutionalization and to promote change within infant mental health professionals. The “modern period” in the
use of video to describe parent–infant relationships is initiated by Berry Brazelton, then with Cohn & Tronick and the Still Face Paradigm. In the
same period, developmental psychologists are making a growing use of video, with the use of sophisticated sequence analysis software, as well as
夽
Intervention au symposium de la SFPEADA Strasbourg, 29.5.2010.
Une première version de ce travail a paru dans SIGNAL newsletter of the World Association for Infant Mental Health (WAIMH). The era of using video for
observation and intervention in infant mental health, A Guedeney & N Guedeney, April–June 2010 volume 18, 2 1–4.
∗ Auteur correspondant.
Adresse e-mail : [email protected] (A. Guedeney).
0222-9617/$ – see front matter © 2012 Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés.
doi:10.1016/j.neurenf.2011.12.001
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A. Guedeney, S. Tereno / Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence 60 (2012) 261–266
software enabling for following gazes. This review then reviews the principal intervention programs heavily depending on the use of video within
work with parents and infants. Susan Mc Donough is clearly the pioneer of the use of video within interactional guidance. She has shown how
this can be incredibly effective in building and enhancing a therapeutic alliance, particularly with “hard to reach” and “hard to keep in touch with”
families. Intervention programs as “Seeing is Believing” have shown effectiveness and efficiency both in intervention and in prevention, but also
programs designed for prevention of attachment disorganization in adopted infants. Our early prevention study (CAPDEP), modelled after David
Olds Elmira study, have used video to enhance the effectiveness of home based, attachment oriented interventions for high-risk families. We have
used George Downing’s experience and frame of work and analysis of video making with parents and infant. This paper concludes on the growing
use of video in daily clinical work with infants, in clinical research, in supervision, in training and teaching as well as in early prevention and
intervention and for a transmission process.
© 2012 Elsevier Masson SAS. All rights reserved.
Keywords: Video; Early intervention and prevention; History of the use of photo; Movies and video in early mental health; Teaching; Autovideoscopy; Home based
intervention; Supervision; Transmission
L’utilisation de la photographie et du cinéma commence en
fait avec le travail pionnier de René Spitz [1–3], celui de John
Bowlby et de James et de Joyce Robertson [4,5] et leurs films
dont le plus célèbre est « John à la nurserie », pour ce qui est
de la mise en évidence de la psychopathologie précoce liée à
la séparation. Sur le plan du développement, c’est Gesell qui
utilise le premier le film pour montrer le développement normatif
psychomoteur du jeune enfant [6].
Les films de Spitz, puis ensuite ceux de Bowlby et Robertson,
ont eu une énorme influence sur notre compréhension des facteurs de la santé mentale du jeune enfant, sur la reconnaissance
du champ de la psychopathologie précoce. Ce travail présente
une histoire résumée des pionniers de l’utilisation de l’image
avec des jeunes enfants ; il se centre ensuite sur l’impact qu’a
pu avoir l’utilisation du film et de la vidéo dans les études
expérimentales de développement précoce, mais aussi dans la
clinique des interactions précoces, et il conclut sur son utilisation croissante dans le cadre des interventions préventives et
précoces.
1. Un peu d’histoire
En 1943, René Spitz a montré au monde l’intensité de la
détresse des jeunes enfants séparés de leur mère dans son film,
fameux, « Grief, A Peril in Infancy » [3]. Dans une prison, il
filme des bébés âgés de six à huit mois, brusquement et partiellement séparés de leur mère, puisque le règlement de la prison
stipulait qu’à cet âge les enfants devaient entrer, pendant la journée en crèche. Un peu plus de 50 % des enfants montraient
alors dans cette transition des signes de détresse marqués, que
Spitz nomme Dépression Anaclitique [1–3]. Chez les enfants qui
subissent des séparations plus prolongées, Spitz décrit ensuite
un tableau encore plus préoccupant et moins réversible qu’il
nomme l’hospitalisme [1].
À cette période, la plupart des travaux sur le développement
précoce étaient faits par des psychanalystes, façon rétrospective
et hypothétique. Spitz montre à la communauté le tableau terrible des effets d’une séparation brusque et non préparée, et ceci
ne fut pas bien accepté : quand Spitz montre son film à la communauté psychanalytique New-Yorkaise, l’un de ses collègues lui
demande « Pourquoi nous avez-vous fait cela ? » [7].
Une autre étape importante de l’observation des enfants se
situe lorsque James et Joyce Robertson suivent un enfant de
18 mois, un garçon, pendant une séparation de huit jours à
l’occasion de la naissance d’un puîné [8]. John, en bonne santé
mentale antérieure mais sans expérience de séparation avec sa
mère, se retrouve du jour au lendemain plongé dans une crèche
universitaire de bonne qualité. Sans a priori sur les effets de cette
séparation, tout à fait banale pour l’époque, Bowlby et Robertson
décident de planter la caméra au milieu de la crèche, en filmant
tous les jours à la même heure. C’est en regardant les images que
Bowlby et Robertson sont frappés par l’intensité de la détresse
que montre John au fur et à mesure des jours, avec un repli progressif, des auto-stimulations croissantes, une perte d’appétit,
des troubles du sommeil. Là encore, ce film a donné lieu à de
nombreuses controverses. On accuse Bowlby d’avoir assombri
le tableau. Bion attribue la tristesse de John à l’envie générée
par la grossesse de sa mère [7].
Robertson et Bowlby réalisent d’autres films qui sont de véritables « Recherches Action » et qui montrent que la détresse
de la séparation est constante mais qu’elle peut être considérablement diminuée par une préparation, et si l’enfant peut
disposer d’une figure d’attachement substitutive (Lucy, Thomas,
Kate). Aujourd’hui encore, ces films conservent un grand pouvoir d’expression et sont un outil pédagogique et de transmission
remarquables.
Dans les années 1950, d’autres films sont réalisés et sont restés célèbres. Ils ont servi à démontrer l’existence de syndromes
spécifiques dans la petite enfance. Le cas de Monica, filmée par
Engel et Reischman (1956–1979), illustre le cas d’une petite
fille de 18 mois avec des signes manifestes de dépression et de
retrait relationnel intense [9]. Bien d’autres contributions ont été
faites dans les années 1950 à 1970, mais nous ne mentionnerons
ici que les films fait par Myriam David et Geneviève Appell,
en particulier à la pouponnière de l’Aide Sociale à l’Enfance
Parent de Rosant, et à la pouponnière d’accueil d’urgence de
Denfert [10]. Ces films ont eu, eux aussi, un impact important
auprès des professionnels de la petite enfance et ont conduit à des
changements institutionnels dans les pouponnières et dans les
crèches. Pour obtenir ces changements avec l’acquiescement des
équipes, Myriam David et Geneviève Appell se sont appuyées
sur l’expérience de l’institut Hongrois « Loczy Pikler » à
Budapest, qui depuis plus de 30 ans, ont développé une méthode
d’observation des enfants s’appuyant sur le cinéma de façon à
renforcer les soins personnalisés aux enfants en orphelinat et à
faciliter leur autonomie psychique [10].
A. Guedeney, S. Tereno / Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence 60 (2012) 261–266
Sur le plan des études du développement, l’influence des films
d’Arnold Gesell a été essentielle bien qu’il soit peu connu en
France. Les études de Gesell et Amatruda [6] ont conduit au
développement des Baby Test décrivant les étapes normatives
du développement de l’enfant, relayés en France par les travaux
pionniers de Koupernik et Dailly [11].
2. La Période Moderne
Elle est inaugurée par l’avènement de la vidéo et son utilisation, d’abord dans les études expérimentales de développement
précoce. La reconnaissance dans les années 1970 à 1980 des
compétences précoces du bébé d’abord en situation expérimentale conduit à leur diffusion auprès du public des cliniciens.
Cette période est marquée par la contribution majeure de Berry
Brazelton, avec « les stades précoces de l’interaction
parents/enfants » vus à un niveau micro-analytique que
permet seule la vidéo [12]. Brazelton démontre que c’est
le bébé qui prend l’initiative de l’interaction plutôt que le
parent. Il confirme les observations extrêmement détaillées
qui avaient été faites par Myriam David et Geneviève Appell
lors d’observation à domicile et qui montraient elles aussi
l’instauration d’un style particulier d’interaction dans chaque
dyade [13].
Dans les années 1980, le paradigme de la situation dite du
Visage immobile (Still Face de Cohn et Tronick [14,15] se généralise et prend une importance croissante. Dans une situation de
face-à-face, on demande au parent de garder un visage immobile
pendant une période de trois minutes alors qu’il est en face-àface avec son enfant âgé de deux à quatre mois. Les réactions
du bébé sont remarquables par leurs constances et par leurs
séquences, et montre la grande sensibilité du bébé de cet âge
à la violation du rythme des interactions. Murray et Trevarthen
confirment cette sensibilité en usant de la technique de la désynchronisation entre son et image [15]. Mère et bébé interagissent
en face-à-face à travers le canal de la vidéo dans lequel on introduit à un moment donné un décalage d’un dixième de seconde
entre l’image et le son. Ce décalage produit exactement le même
effet que celui d’un visage immobile. Cette réaction reproduit de
façon condensée celle que Bowlby et Robertson avaient décrite
au cours des séparations prolongées avec la même séquence de
Protestation, de Retrait, et de Détachement.
Parallèlement, les études des psychologues du développement utilisent de façon croissante la vidéo et les capacités de
mesure de la poursuite oculaire du bébé. Cela permet d’établir
que les prémices de la conservation de l’objet sont bien plus
précoces que la théorie Piagétienne le pressentait, que les bébés
sont très vite capables de faire la différence entre l’animé et
l’inanimé, entre l’humain et l’animal et qu’ils ont des capacités
importantes de réflexion et de représentations, avec en particulier un sens aigu de ce qui « colle » et de ce qui « ne colle
pas ». Cela conduit certains psychologues du développement à
faire l’hypothèse de l’existence d’un noyau « inné » de compétences cognitives et sociales, qui permettent l’apprentissage du
langage, des rapports sociaux, grâce à la capacité innée de saisir
des lois de déplacement, des objets des personnes, de catégoriser
les mots et les nombres. Enfin, mentionnons les études sur les
263
signes précoces de l’autisme à partir des films familiaux (voir
Wendland et al. pour une revue, et une étude récente) [16].
3. La vidéo et le développement de l’attachement chez le
jeune enfant
Le succès du développement de la situation étrange
d’Ainsworth n’aurait pas été possible sans l’apport de la vidéo.
En effet, la vidéo permet une cotation valide de cette situation de
séparation/réunification avec sept épisodes de trois minutes chacun, qui peut être proposé aux jeunes enfants à partir de 12 mois.
Elle permet la classification à style différent, de style sécure, de
style évitant ou de style ambivalent/résistant en utilisant plusieurs systèmes de classifications, et ceci à différents âges, entre
12 mois et jusqu’à cinq/six ans (voir Handbook of Attachment
2008 [17], et L’attachement concepts et applications, Guedeney
et Guedeney, 2010) [18].
Le point important ici est que la vidéo permet le repérage de
ce qu’on attend comme réaction de la part de l’enfant dans une
situation de stress modéré. C’est surtout le comportement lors
de la réunion dans les épisodes cinq et huit qui est important
pour noter le style de réactions de l’enfant. L’enfant signalet-il clairement sa détresse lors de la séparation et est-il calmé
rapidement et de façon stable par le contact physique avec sa
mère ou son père comme c’est le cas dans l’attachement sécure ?
Au contraire, adopte-t-il un comportement détaché comme s’il
ne subissait pas de stress, comme c’est le cas dans l’attachement
évitant ou proteste-t-il avec colère sans être calmé comme dans
l’attachement ambivalent/résistant ?
Mais la vidéo devient tout à fait indispensable pour repérer l’absence de stratégie qui est la marque de l’attachement
désorganisé. La vidéo est indispensable pour identifier les
signes fugaces et subtils de désorganisation, de même que
les comportements parentaux désorganisants auxquels ils
répondent. Karen Lyons-Ruth [19] a mis au point une échelle cliniquement très subtile de comportement désorganisant chez les
parents (Ambiance). L’échelle Ambiance évalue la qualité des
comportements de réponse maternels dans une situation qui met
en jeu l’attachement, à partir de vidéos de situations étranges.
Cette échelle à cinq dimensions (erreurs de communication,
confusion des limites, comportements désorganisés, craintifs ou
de figement, intrusivité ou négativisme, et retrait) mesure les
comportements maternels de rupture de la communication. Son
score est inversement lié à la capacité d’auto-réflexion et au
niveau de la sécurité de l’attachement. Il est directement lié au
niveau de la désorganisation du comportement maternel.
Les enregistrements de situations étranges peuvent être également utilisés pour coder les capacités de mentalisation parentaux
à travers des instruments comme l’Insightfullness Assessment
de Koren Karie et Oppenheim [20]. L’insightfulness Assessment est une interview semi-structurée proposée à la mère,
qui évalue ses capacités de mentalisation (auto-réflexion ou
insight), à propos du comportement de son enfant observés sur
des courts extraits vidéoscopés. Il est composé de dix échelles
cotées de manière continue (complexité, focalisation, insight,
acceptation/rejet, ouverture, richesse, cohérence, colère, séparation, et soucis/anxiété). Cet entretien aboutit à une classification
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catégorielle à quatre catégories sur le type de mentalisation
du parent (Insight positif, centré sur soi, détaché, désorganisé).
L’outil a été traduit et validé en français.
Enfin, la vidéo est précieuse pour la cotation de la situation
projective des histoires à compléter (McArthur Stem Battery).
Dans cette situation applicable dès que l’enfant parle, on
demande à l’enfant de raconter la suite d’une petite histoire
simple. Différents thèmes conflictuels sont abordés et il existe
un sous-ensemble explorant spécifiquement l’attachement. Un
système de cotation par Q-sort (par choix de questions fermées à
choix obligatoire) a été adapté en France par Miljkovitch [21,22].
4. Quelques contributions importantes à l’usage
clinique de la vidéo
Selma Fraiberg [23] a utilisé la vidéo dans l’évaluation des
situations parents/enfant à haut risque pour lesquels elle a développé son programme d’intervention, connu sous le terme de
recherche des « Fantômes dans la chambre d’enfant ».
Susan Mac Donough [24,25] utilise depuis longtemps la
vidéo avec des familles difficiles à atteindre et à maintenir dans
un contexte de soins. Elle a développé la notion de guidance
interactive tirée de l’œuvre de Fraiberg, en utilisant systématiquement des petits clips vidéo courts dont le but est d’abord
de chercher avec la famille ce qui va bien dans l’interaction et
dans le fonctionnement de l’enfant. Elle indique que le premier
but est de faire une alliance de travail avec la famille et de ne
travailler strictement que sur les buts identifiés par la famille.
Bien sûr, des théoriciens et des chercheurs fameux ont apporté
des contributions majeures à l’utilisation de la vidéo avec les
parents et les jeunes enfants. On peut mentionner Maria Arts
(Marte Meo, [8]), Beatrice Beebe avec la vidéo dans les thérapies parents/enfant d’inspiration analytique, Elisabeth Muir et
le programme « Wait, Watch and Wonder », (attendre, regarder
et s’émerveiller) [26].
Daniel Stern et Bertrand Cramer ont réalisé ensemble une
recherche majeure sur les thérapies parents/enfant dans lequel
la vidéo était indispensable pour évaluer les changements mais
aussi les techniques d’intervention [27,28].
En France, Serge Lebovici a été célèbre pour ses consultations
thérapeutiques parents/jeunes enfants, et a théorisé l’utilisation
de l’empathie dans ce cadre (Lebovici, 1983).
Ces documents rassemblés dans le film « L’Aube de la vie »
constituent un outil pédagogique et de transmission remarquable
[29], en particulier en ce qui concerne le mandat transgénérationnel.
Elisabeth Fivaz-Debursinge et Antoinette Corboz-Varnerie
[30] ont développé grâce à la vidéo une modalité d’évaluation
des relations triadiques parents/jeunes enfants. Leur travail est
une contribution majeure à la compréhension du développement mental précoce. La situation est basée sur différentes
séquences triadiques très organisées, avec l’observation de
l’interaction avec chacun des parents, puis avec les deux parents
ensemble.
John Byng-Hall en Angleterre, à la Tavistock Clinic a posé un
cadre d’intervention familiale basé sur l’attachement, à la suite
de Bowlby, et dans lesquels la vidéo joue un rôle majeur dans le
cadre de la supervision et de la formation des thérapeutes [31].
Un groupe américain constitué d’Edward Tronick, Béatrice
Beebe, Bob Marvin et George Downing utilise de façon intensive la vidéo dans des cadres thérapeutiques depuis de longues
années. Edward Tronick a par ce biais pu montrer l’importance
du processus de réparation des interactions comme facteur de
résilience et de protection contre l’entrée dans la psychopathologie [10,32,33]. L’analyse des séquences d’interaction avec
des dyades banales montre que les erreurs sont fréquentes (près
de 50 %) mais que ce qui compte c’est la capacité du parent
de se rendre compte par sa sensibilité qu’il est « à côté de la
plaque » et de réparer cette erreur sans la reproduire de façon
systématique.
Robert Marvin a développé une utilisation de la situation
étrange pour permettre lors de thérapie de groupe une augmentation de la sensibilité parentale au besoin de sécurité de
l’enfant. Il a ainsi développé le paradigme du Cercle de Sécurité©
[34] et développé une formation à l’application de prévention et
en intervention de cette technique de façon individuelle ou en
groupe.
George Downing qui travaille en France, aux États-Unis et en
Allemagne, a développé dans un livre à paraître [35] le schéma
de la proposition d’une vidéo avec une famille qu’il s’agisse de
jeunes enfants, d’enfants ou d’adolescents et une grille d’analyse
de cette vidéo avec les parents.
Ainsi, la vidéo est devenue grâce à la diminution des coûts
du matériel et à leur facilité d’utilisation, un outil majeur pour la
formation, la supervision et l’enseignement, et un outil majeur
de transmission de la clinique.
La vidéo est devenue ainsi facilement utilisable dans les services de santé mentale, mais aussi à domicile. Cette utilisation de
la vidéo est importante dans ce qu’elle permet l’alliance de travail avec les parents et l’engagement dans un processus de « voir
ensemble » qui permet ainsi aux parents de mesurer l’impact
qu’ils ont sur le développement émotionnel de l’enfant.
Nous l’avons ainsi utilisé de façon systématique dans notre
programme de recherche de prévention précoce (CAPEDP) avec
une acceptation très facile et remarquable des parents, même
dans une situation de très grande vulnérabilité sociale et psychologique [36].
Les psychologues intervenantes du projet CAPEDP reçoivent
entraînement et supervision spécifiques à l’utilisation au domicile de la vidéo-feedback pour la promotion de la sensibilité
maternelle et des capacités maternelles de mentalisation, ainsi
que la prévention et réduction des comportements maternels
atypiques et de la désorganisation de l’attachement de l’enfant.
L’utilisation de l’intervention au domicile est basée dans les
programmes STEEP et VIPP [37]. Ce type d’approche est relativement récent dans les programmes de prévention. En utilisant
la vidéo, le parent est son propre modèle d’intervention. Cela est
une opportunité pour qu’il se focalise sur les signaux de l’enfant
et sur ses expressions, pendant qu’on stimule les capacités
d’observation de la mère ainsi que sa capacité d’empathie envers
l’enfant. Il facilite aussi le renforcement positif du comportement sensible que le parent présent dans la vidéo. La vidéo
est autant plus acceptée qu’elle se déroule dans une relation de
A. Guedeney, S. Tereno / Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence 60 (2012) 261–266
soutien qui reconnaît de façon continue les forces de la personne
et de la famille.
La recherche CAPEDP-Attachement consiste à l’évaluation
des effets de ce programme d’intervention dans un souséchantillon du projet général CAPEDP, à partir de plusieurs
supports vidéo. Pour cela, nous comparons les effets de
l’intervention préventive au domicile dans un group intervention
et un group témoin (n = 60 de 220 de chaque CAPEDP groupe).
À 12 mois, l’attachement de l’enfant est alors évalué avec le
Paradigme de la Situation Etrange [38] (ABCD) dans notre
laboratoire et plus tard, à 18 mois, le Waters’ Attachment Q
Sort [39] est utilisé pour évaluer la qualité de l’attachement au
domicile. Les comportements maternels disruptifs sont évalués
par l’échelle de l’Ambiance [19]. Finalement, la capacité autoréflexive maternelle est évaluée par l’entretien Insighfullness
Assessment [40].
L’utilisation de la vidéo dans ce cadre permet de ménager le
narcissisme en permettant aux parents eux-mêmes de se rendre
compte de ce qui va bien et de ce qui va moins bien. Cela est
appliqué et développé dans un certains nombre de programme
d’intervention préventive en particulier auprès d’enfants adoptés
(VIPP). La vidéo permet de se centrer sur l’enfant et de guider
l’observation précoce. Il aide les parents à prendre la perspective
du bébé. Elle permet aussi de voir la différence qui existe souvent
entre les intentions des parents et ce qu’ils font effectivement,
surtout quand ils sont dans une situation de stress modéré ou
plus forte.
5. En conclusion
La vidéo est devenue un outil majeur de l’intervention psychothérapeutique précoce, de la prévention, mais aussi de la
supervision et de la formation. Son utilisation ne peut se faire
que dans une relation thérapeutique et de travail, avec une information précise sur son utilité et sur la conservation et la diffusion
des documents. La vidéo a ainsi pris un rôle majeur dans la
transmission de la clinique psychopathologique.
Financement et promotion
CAPEDP est financé par le ministère de la Santé dans le
cadre du Programme hospitalier de recherche clinique national (PHRC AOM 05056) et l’Institut national de prévention et
d’éducation pour la santé (Inpes). Le promoteur de la recherche
est la direction de la recherche clinique et du développement
de l’Assistance publique–Hôpitaux de Paris. CAPEDP a reçu
l’autorisation du Comité de protection des personnes Île-deFrance IV (2006/37) et de la CNIL (907255). Le numéro de
déclaration Clinical Trial est NCT00392847.
CAPEDP-A est financé par l’Inserm, le régime social
des indépendants (RSI), l’Institut national de prévention et
d’éducation pour la santé (Inpes), et la Haute Autorité de santé,
dans le cadre de l’appel à projets de recherche lancé par l’institut
de recherche en santé publique (IReSP, PREV0702). CAPEDP
est financé par le ministère de la Santé dans le cadre du Programme hospitalier de recherche clinique national (PHRC AOM
05056) et l’Institut national de prévention et d’éducation pour
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la santé (Inpes). Le promoteur de la recherche est la direction
de la recherche clinique et du développement de l’Assistance
publique–Hôpitaux de Paris.
Déclaration d’intérêts
Les auteurs déclarent ne pas avoir de conflits d’intérêts en
relation avec cet article.
Remerciements
Les auteurs remercient les 440 familles ayant participé au
projet, les intervenantes et évaluatrices à domicile CAPEDP.
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