La jeunesse : un mythe dépassé

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La jeunesse : un mythe dépassé
 La jeunesse : un mythe dépassé L’illusiondelacatégorie
La jeunesse, en tant que classe d’âge, est un mythe dangereux. Dangereux pour les individus traversant cette période de la vie, car, ainsi catégorisés, ils perdent leur identité de personnes uniques pour n’être plus définis que par leur âge : on dit un « jeune », comme on dirait un cheval. Dangereux pour ceux qui ont affaire à la jeunesse, car, le regard faussé par l’abstraction, ils perdent de vue la complexité hétérogène d’une somme d’individualités. Toute typologie qui nie la personne est périlleuse. On parlait comme cela « des femmes », il arrive que l’on parle ainsi « des hommes ». Nier l’individu, au profit de la catégorie, est anxiogène, car cela fonde une illusion : celle d’une foule étrangère, influencée par un instinct d’espèce qui l’animerait de façon aveugle. Comment accepter que l’on interroge un « jeune » pour savoir ce que pense la jeunesse ? Comment imaginer que ce collectif soit à ce point homogène que l’on puisse extrapoler l’opinion globale de l’avis d’un seul ? La population française, comme la nouvelle génération ‐ comme nous ‐ regardons d’abord notre propre situation et celles de nos proches, le reste est secondaire. Il en résulte une grande hétérogénéité de points de vue. Qui oserait dire : « J’ai interrogé un adulte pour savoir ce que pensent les adultes » ? N’a‐t‐on pas parfois un malaise lorsqu’un de nos interlocuteurs se sert d’un attribut physique comme substantif unique pour désigner une personne : « J’ai rencontré un gros, un handicapé, un Noir … » ? Il ne s’agit pas d’un propos innocent, mais l’expression qu’au fond la personne ainsi dénommée appartient à une sorte d’humanité différente, définie par cette caractéristique, avec tout ce que cela implique … Pourquoi l’accepter pour « un jeune » ? Ce déni d’individualité est un moyen de justification du contrôle. Cette illusion fonde, par ailleurs, une rationalité économique. Le problème des uns et la solution des autres. La société française est une forteresse dont le pont‐levis est fermé aux moins de vingt‐cinq ans et où les plus de cinquante ans sont jetés du haut des tours. Ainsi la minoration de la nouvelle génération est un moyen de préserver une situation, des positions et des avantages qui pourraient, autrement, être menacés. 1 Lamachineàfairepeur
La jeunesse est, comme toute généralisation, un « Velcro » à préjugés. Et l’accumulation des idées reçues fait que la société française à mal à sa jeunesse : la jeune génération y est vécue soit comme dangereuse, soit comme en danger ; soit comme coupable, soit comme victime. Elle cumule parfois le double statut : victime d’elle‐même. Cette théorisation est phobocratique, en ce sens qu’elle est un gouvernement par la peur. L’angoisse de cette vision est un moyen de contrôle social et de pouvoir pour des institutions, des médias, et des élus dont cette psychose est le fonds de commerce. Cette dramatisation intéressée prend appui sur l’inquiétude légitime des parents quant à leurs enfants et sur la protection qu’ils ont souci de leur apporter. Mais cette vertu parentale, déjà difficile à exercer car devant céder la place progressivement à l’autonomie, est pervertie par une terreur constamment ravivée. On ne peut penser « le jeune » sans lui adjoindre un danger. Celui qu’il cause ou celui qui le menace. On ne compte plus les délits commis par des « bandes de jeunes » alors que les grands dérapages économiques de ces dernières années n’ont jamais eu pour auteurs déclarés des « bandes d’adultes ». La préconception de la nature criminelle de la jeunesse est ainsi sans cesse renforcée. L’emploi des termes « jeune », ou « les jeunes » induisent que l’âge détermine des comportements, des pensées et des attitudes auxquels le caractère de chacun ne peut que se soumettre. Le « jeune » ne peut être doué de raison, ni de libre arbitre, puisque son âge le conditionne plus que tout autre critère. Et qu’à cet âge‐là on est irresponsable, odieux, grossier, complètement inconscient. Merci de cocher toutes les cases. Confusionetgénéralisation
La jeunesse désigne à la fois un âge de la vie au sortir de l’enfance, une maturation qui débute par la puberté, un état (se sentir jeune, la jeunesse d’esprit, rajeunir, etc.) ainsi que la population enclavée dans ces seuils d’âge. Selon les époques et les sociétés, la fin de la puberté marquait l’entrée dans le monde adulte. Dans la période moderne, et notamment en Occident, la post‐puberté constitue un âge intermédiaire qui, d’un état transitoire, est devenu une situation se prolongeant sur plusieurs années, y compris au‐delà de la majorité civile, et sans terme précis. À la fin des années soixante, par la grâce du baby‐boom d’après‐
guerre, cette période de la vie, en presque apesanteur sociale, devint même, un moment, le centre de gravité de la société. 2 La confusion est souvent entretenue entre ces définitions puisque les déficiences attribuées à la jeunesse, en tant qu’âge de la vie, vont être naturellement transférée à la jeunesse, en tant que population, puis à chaque individu en faisant partie. Si l’on transpose cela au monde adulte, cela donnerait le raisonnement suivant : l’âge adulte est marqué par le compromis, la tristesse, les troubles de santé, les déviances sexuelles, la perte des facultés, la lâcheté, l’immobilisme, l’aigreur hargneuse, l’ennui, la complaisance, le poids, la lassitude, la toxicomanie, l’hypocrisie, le mensonge, le dégoût de soi et des autres, l’égoïsme, la violence, l’obsession de l’argent, le cynisme, le pessimisme et le ressentiment, et tout cela, en dévorant nos ressources, au‐delà même de notre capacité d’endettement, et en détruisant l’environnement de façon irréversible. Donc la population appartenant à cette tranche d’âge n’est que l’expression de cet inventaire et chacun de ses membres en est le témoignage parfait. Cela manquerait un peu de finesse ou de nuance non ? Imaginons, par ailleurs, que l’on ne retienne de la réalité que ce qui confirme ces stéréotypes. Plus encore, que notre regard déforme le réel afin qu’il soit en phase avec cette vision. Et pire, que les médias, soucieux de confirmer les opinions, fassent de tout cela un spectacle terrorisant. Combien de temps avant que « les vieux » ne soient considérés comme une calamité ? La confusion continue en incluant dans la jeunesse, tout à la fois : l’enfance, l’adolescence et les prémices de l’âge adulte. Retournons à la source, c’est‐à‐dire au dictionnaire Robert, qui définit ainsi la jeunesse : « le temps de la vie entre l’enfance et la maturité ». L’enfance est donc exclue, comme la maturité. La maturité se définit, quant à elle, comme un développement achevé, ce qui caractérise l’état d’adulte, qui lui a pour terme la vieillesse. La tranche d’âge en question se trouve en moyenne entre onze et vingt‐quatre ans. Parfois même, elle délimite seulement la période entre la fin de l’adolescence et le début de la maturité. Lajeunessetraitéecommeunemaladie
La jeunesse devient alors une maladie dont paradoxalement on regrettera d’avoir guéri. La société pour préserver l’ordre établi ‐ pardon pour sauver les jeunes ‐ doit soigner la jeunesse de ses maux. Ne pensons pas, pansons. La jeunesse est ici moulinée en symptômes et remèdes. On ne se rend pas compte que les problèmes de la jeune génération sont les conséquences de choix de société et n’ont pas pour cause la jeune génération en tant que telle. Circonscrire les problèmes de la jeunesse à des problèmes de jeunes, c’est s’interdire de les résoudre. On s’abstiendra de voir plus loin. Pas de phare, mais des pharmacies. 3 Unregardbiaisé
Ainsi qualifiée et traitée, la « jeunesse » est l’objet de toute sorte d’humiliations, vexations et discriminations. Mais c’est surtout le regard porté sur elle qui est en cause. Dès lors qu’une pratique lui est attribuée, celle‐ci devient forcément redoutable. Pendant les années où les adultes tardaient à utiliser l’Internet, ce dernier n’était qu’un repaire de maniaques extrémistes qu’il fallait interdire. Que de temps fut ainsi perdu ! Maintenant que l’Internet s’est banalisé dans la vie de chacun, le risque demeure, mais il ne remet plus en cause l’usage. Ben oui, on ne va pas se passer du mail à cause de quelques tarés ! Le téléphone portable, quant à lui, immédiatement adopté par les adultes, n’a fait l’objet d’aucun procès sociologique majeur. L’idée vint même que les émeutes urbaines de 2005 se fomentaient sur les blogs, terra incognita, sans qu’il vienne à l’idée de mettre en cause les SMS dont l’usage était déjà généralisé. Autre exemple : un réseau social sur Internet, favorisé par les plus jeunes, sera l’objet de toutes les appréhensions ; un second, utilisés par les plus âgés, bénéficiera, a contrario, d’une bienveillance a priori qui ne se fissurera qu’après de multiples manquements. Il faut prendre conscience de ce double regard : les adultes ont des problèmes tandis que les jeunes sont un problème. Que dirait‐on si les conférences sur le climat, aux médiocres résultats, avaient été gérées par des étudiants en première année ? Que n’aurait‐on pas entendu sur l’irresponsabilité suicidaire de la jeunesse et son égoïsme forcené ! Méprisdesculturesjeunes
Ce présupposé frappe aussi les pratiques et les cultures émergentes. Faire grandir des jeunes générations successives dans un environnement où leur culture est dépréciée et caricaturée constitue un véritable préjudice. Mépriser la culture hip‐hop, les graffs et le rap, les mangas, la libre antenne, la glisse, les tatouages, le piercing, les emos, les jeux en ligne, le tchat, les blogs d’adolescents à quoi cela sert‐il ? Cela sert à transmettre de la crainte, de la haine, du doute et de la défiance, mal psychologique central de nombreuses sociétés. Il faut, au contraire, encourager, féliciter, faire grandir, sans complaisance, avec exigence, mais surtout avec bienveillance. Ce qui nous éduque ce ne sont pas les paroles mais les comportements. Transmet‐on autre chose que de la mésestime de soi quand on dénigre sans connaître, lorsqu’on ne part pas à la recherche du meilleur, mais que l’on s’arrête à la première maladresse ? 4 Il faut pour cela accepter la mutabilité de sa propre culture. Comme le dit l’écrivain Claudio Magris : ne pas idolâtrer son identité jusqu’à en refuser l’évolution. Une culture générationnelle c’est un bricolage avec les moyens du bord au moment présent. C’est un hybride unique qui pioche et réinterprète tout ce qu’il trouve. Ce qui la caractérise, c’est son opportunisme et ces merveilleuses certitudes qui l’animent : nous sommes des dieux, rien n’existait avant, tout est possible. Pour stériliser l’expression juvénile, il suffit de la soumettre à l’autoclave des précautions réservées à l’enfance. C’est ici que les confusions manipulatoires entre enfance et adolescence, enfance et jeunesse, jouent leur rôle annihilateur en contraignant l’adolescent, en découverte, au guidage étroit des plus jeunes âges. Cette coercition à l’effet opposé d’un accompagnement en confiance. Maintenir radicalement sous cloche en cette période de la vie fragilise et désadapte. Le cocon rend con. Et les comportements pathologiques que ce traitement suscite, tout autant chez les parents que chez les adolescents, aggravent les problèmes de tous. Cette phobie de l’émancipation adolescente, qui remplace la confiance et l’attention par la peur et la répression, est la raison alléguée pour justifier la censure et la discrimination qui frappent la libre expression de la nouvelle génération. Peu importe que les travaux de médecins, de sociologues, psychologues et pédopsychiatres démontrent le caractère nuisible au développement des adolescents de ces pratiques coercitives. Peu importe, car l’objectif réel ressort d’abord du maintien de l’influence de réseaux idéologiques et de la préservation d’intérêts en place. Le sort fait par l’administration à Skyrock, par la violence de ses sanctions ou de ses interdictions d’émettre, restera dans l’histoire des médias en France comme une inégalité de traitement sans précédent. Il a fallu un succès populaire immense pour y résister. Leprétextebiologique
Nous avons construit une image de l’adulte rationnel et responsable, puis avons écarté, comme étant des anomalies sans conséquence, tout ce qui tendait à démontrer la fragilité de notre esprit, comme notre sujétion à nos humeurs, nos désirs, nos émotions ou notre intérêt personnel. Le psychologue Gary Markus a cependant montré, dans son livre « Kluge », comment le cerveau agissait à la manière d’un bricolage rustique, une sorte de bidouille de l’évolution destinée à répondre aux seuls objectifs de survie immédiate. 5 Nous pensons pouvoir compter sur notre raisonnement, notre mémoire et notre sagesse ? Un peu de modestie serait bienvenu, tant il apparaît que la logique n’est pas notre vertu première et que l’inconsistance domine. Apprenons déjà à retenir une liste de douze mots plus d’une demi‐heure, ou bien observons comment nous choisissons la satisfaction immédiate plutôt qu’un objectif à long terme, comme un régime alimentaire. Un petit morceau de chocolat ne fera pas de mal … Pour nier ces faiblesses inhérentes à l’espèce humaine, nous nous sommes proclamé être les détenteurs de la raison et avons exclu tous les autres de l’usage et du privilège de s’en revendiquer. Les autres sont un ensemble vaste qui a inclus, en son temps, presque tout le monde sauf les adultes masculins, âgés, aisés et d’origine européenne. Bon gré, et surtout mal gré, la grande famille théorique décrétée douée de rationalité s’est élargie, mais la jeunesse reste aux portes et se voit attribuer comme caractéristiques propres les défaillances communes. Nous avons tous cru à un moment ‐ ou croyons ‐ à cette supercherie, à savoir que la jeunesse serait la seule classe d’âge souffrant d’une infériorité biologique la rendant incapable d’émancipation et d’autonomie, justifiant ainsi sa mise sous tutelle. Une classe d’âge est ainsi écartée de la responsabilité parce qu’elle est en croissance et en formation. C’est un prétexte qui ne résiste pas à l’examen dès lors qu’on étend ce principe de disqualification physiologique aux générations plus âgées qu’il faudrait donc exclure ‐ aussi ‐ pour cause de dépression, de dégénérescence progressive des facultés et d’une perte supposée irréversible de capacité cérébrale dès trente ans ! Il n’y a aucune population qui ne soit pas biologiquement en situation de précarité et de vulnérabilité. Il n’y aucune population, hormis l’enfance et l’extrême vieillesse, qui n’ait le droit, malgré cela, à être considérée comme responsable. Comme le souligne, le psychologue Mihaly Csikszentmihalyi, l’adolescence est un apogée de la plupart des fonctions physiques et mentales. C’est une période d’une plus forte sensibilité à la musique et d’une imagination novatrice. Faut‐il donc, au vu de ces performances adolescentes, interdire l’accès aux responsabilités au plus de trente ans ? Idéaliserpouropprimer
Étonnamment, l’état de jeunesse est, quant à lui, idéalisé et sa perte déplorée. Cette contradiction s’explique par cette idée que les jeunes gaspillent leur jeunesse dans l’inconscience et que l’état de jeunesse ‐ sa fraîcheur, sa vitalité, sa beauté ‐ devrait être réservé à des adultes, seuls capables de l’apprécier à sa juste valeur. D’où un ressentiment supplémentaire, presque vampirique, à l’égard de ces jeunes étourdis. 6 Oui, l’idéal serait une jeunesse sans les jeunes. Le printemps sans les moustiques. L’enthousiasme, l’espérance, la santé, l’énergie, la générosité et la passion sans les petits cons. Il en résulte qu’au vu de cet embellissement extasié, la débilité et la méchanceté du « jeune » sont vécues comme autant de trahisons et d’usurpations. Ce ne sont pas de vrais jeunes, ce ne sont pas nos jeunes … Nous allons leur expliquer à ces jeunes ce qu’est la jeunesse. C’est simple. Le jeune idéal est un jeune mort. Vive Rimbaud ! Lerejetsocial
Pourquoi ce regard négatif sur la nouvelle génération ‐ même s’il est instrumentalisé par certains ‐ trouve‐t‐il un écho si général ? La clef est la confiance des générations plus anciennes en la nouvelle. Cette confiance est directement proportionnelle à la foi que ces générations ont en elles‐mêmes. Si elles s’abandonnent au doute, à la suspicion et à la crainte, elles ne pourront que projeter ces sentiments sur tout ce qui leur est étranger. Les immigrés sont des étrangers de l’espace ‐ ils pénètrent le territoire ‐, les jeunes sont des étrangers du temps ‐ ils surgissent dans le présent ‐. Accepter le changement, la nouveauté, les autres, autant de signes de confiance en soi. Lorsqu’elle manque, la société n’arrive plus à surmonter les difficiles abandons réciproques qu’implique toute intégration et c’est une société tout entière qui souffre, les populations initiales, comme les populations entrantes, immigrées ou jeunes, voire les deux à la fois. Ces doubles immigrés du temps et de l’espace forment ainsi une « exogénération ». «Exo» par l’origine et par le rejet dont elles font l’objet. Aux préjugés générationnels s’ajoutent les préventions ethniques et ce avant même que ne soit pris en compte le principal déterminant : le manque d’argent et son corollaire : les stratégies de relégation et d’évitement de plus pauvre que soi. Le mythe de la jeunesse a quitté les rivages du « nous » bon enfant, à l’image de la « Bof génération », en couverture du « Nouvel Observateur » en 1978, pour celui du « eux » agressif des « jeunes des cités ». On est passé de la gourmette à la casquette. Et le mythe générationnel a fusionné avec le mythe des banlieues ‐ aussi hallucinatoire que celui de la jeunesse ‐. La « bande de jeunes » est d’ailleurs devenue dans l’imaginaire et le discours politiquement correct synonyme de la délinquance juvénile issue de l’immigration maghrébine. 7 Si jadis les « blousons noirs », provenant du jeune prolétariat blanc, honnis par Maurice Papon en 1959, représentaient une minorité dévergondée, éprise de rock’n’roll et d’émotions fortes, la « racaille » et les « lascars » d’aujourd’hui désignent, dans l’imaginaire collectif, une population entière, violente par nature, et pas seulement une fraction de voyous. Les territoires d’exception, vécus et conçus comme des trous noirs sociaux, qui conglutinent dans la misère pauvretés comme désespérances, constituent, pour la société, un des principaux défis du temps présent. Les solutions de ségrégation, de répression ou de subventions, fondées sur les préconceptions et les fantasmes, n’apportent pas de réponse d’ensemble. Et ce n’est pas avec notre mythe bancal de la « jeunesse », devenue désormais la classe dangereuse, qu’on avancera. Il est urgent de retourner au réel. Letempsduchangement
La conception zoologique de la jeunesse est non seulement fallacieuse, mais périmée. Sept changements que connaît actuellement la société française la remettent en cause. 1:lareconnaissanceparlaviolence
Aujourd’hui, de nombreux observateurs notent la tendance à la précocité dans les comportements des jeunes générations. Certains remarquent une maturité sur beaucoup de questions qui échappaient aux générations précédentes au même âge. Mais enfermée dans ses préjugés, la société ne reconnaît cette mutation que lorsqu’elle confirme sa vision délétère de la jeunesse. Ainsi, la majorité civile qui fait du « jeune », jusqu’à ses dix‐huit ans, une personne juridiquement incapable et irresponsable et définie comme n’ayant ni un jugement autonome ni une faculté de raison accomplie, est contestée et remise en cause par ceux qui voudraient que soit reconnue la maturité de ces jeunes gens en termes de responsabilité pénale. Pour être clair, la maturité juridique du jeune criminel serait reconnue, mais pas celle des jeunes créateurs, amoureux, entrepreneurs, artisans, politiques, intellectuels, agriculteurs, artistes ou tout simplement de la personne … Est‐ce tenable ? 8 2:l’apparitiondelaclassemédiane
La représentation traditionnelle de la société française est un empilement de catégories sociales homogènes et relativement étanches entre elles. L’appartenance à une catégorie définit non seulement un revenu, mais aussi un univers cohérent de consommation et d’aspirations. Les individus qui appartiennent à une catégorie se ressemblent et leurs comportements sont prévisibles. Cette conceptualisation de la société par la différentiation des publics a été un outil performant de communication publicitaire. Ce modèle a commencé à perdre sa pertinence à la fin du siècle dernier. Car la société s’éloigne de cette modélisation par superposition de strates. La dynamique à l’œuvre est celle d’une déstructuration des strates, qui tendent à se confondre et à s’homogénéiser, tandis, qu’à l’inverse, les individus d’une même strate sont de plus en plus différents entre eux. Se forme un ensemble global de personnes âgées de onze à cinquante‐neuf ans, partageant les mêmes univers de consommation, les mêmes sources d’information et de divertissement et les mêmes loisirs : les jeux vidéo ‐ l’âge moyen du joueur est 30 ans ‐, l’Internet, le football, les vêtements de sportswear, les séries TV, les voyages, les téléphones mobiles, et bien d’autres domaines encore, constituent désormais des cultures de consommation partagée de façon transgénérationnelle et indépendamment des milieux sociaux. À Skyrock, nous avons appelé cette population d’adultes conservant les attributs adolescents les « adulteens ». Il ne s’agit pas d’une régression vers une jeunesse imaginaire, mais d’une continuité assumée de comportements qui renforcent par ailleurs les liens entre les parents et leurs enfants. Quarante pour cent des quatre millions d’auditeurs de Skyrock en font partie. Cette nouvelle uniformité est à mettre en parallèle de l’explosion de la diversité des individus qui se constituent en identités complexes, contradictoires et changeantes. Cette diversité individuelle ne se libère qu’à des degrés divers des déterminismes du précédent modèle, mais oblige à prendre en compte d’abord l’individu avant sa strate et ‐ aussi ‐ à voir l’ensemble des individus en une totalité indifférenciée plutôt que de seulement les appréhender comme une juxtaposition de cibles autonomes. Il est ainsi de plus en difficile, du fait d’Internet, de communiquer vers un public précis sans toucher les autres. La société évolue d’une structure hiérarchisée vers un protoplasme, au sens d’une substance vivante sans forme spécifique, mais contenant toute sorte d’organites spécialisés. C’est le «blob », sorte de gigantesque monstre amiboïde créé pour le film SF de 1958 « Danger Planétaire ». C’est la blob génération des 11‐59 ans. 9 L’Internet est un facteur clef de cette dé‐différentiation des strates, car il donne à chacun un accès identique, facile et gratuit à une somme d’informations sans limites. Il est également un facteur clef de la différenciation des individus, car chacun se compose désormais une identité à partir d’une infinité de points de vue, de choix et de possibles. Les réseaux sociaux en ligne réticulent cette masse par affinité et, par les associations entre individus qu’ils permettent, confortent chacun dans ses différentes facettes, aussi hétérodoxes soient‐ elles. Cette évolution de la société la rend beaucoup plus tolérante à la contradiction, à l’inattendu, au mélange des genres et des références et à l’assemblage d’opposés. L’allongement de la durée de vie étire tous les âges après l’enfance, et les fait se ressembler. Un senior en bonne forme n’est pas si différent, s’il le veut bien, d’un adolescent quatre fois plus jeune. C’est une révolution. La démarcation entre les âges est bien plus floue qu’auparavant. Le prétexte du caractère inachevé du jeune tenait lorsqu’il avait en face de lui l’illusoire perfection d’un monde statique, opaque et installé. Plus aujourd’hui. Nous sommes tous devenus, quel que soit notre âge, des équilibristes sous les projecteurs. Tout cela contribue à la formation de cette classe médiane, homogène dans sa globalité et brownienne ‐ au sens du mouvement ‐ pour chacun de ses individus. C’est le passage du cristal social de l’âge industriel au gaz social post‐moderne. Cette classe médiane n’a rien à voir avec le concept réducteur du type de la « jeunesse » qui désigne une totalité homogène décrite par des simplifications abusives. C’est une collection d’individualités irréductibles, toutes uniques, mais échangeant entre elles et partageant un style de vie global aux références et consommations communes. Ce qui comptera ce sera deux choses : d’une part le statut des individus par rapport au système : entrant, entré et sortant, avec toutes les gradations possibles. Et d’autre part, leur liberté individuelle, selon la définition du prix Nobel d’économie, Amartya Sen, citée récemment par le biologiste Philippe Kourilsky, c’est‐à‐dire : les choix dont l’individu dispose dans la réalité. En croisant ces critères de statut et de liberté, personne par personne, on peut reconstituer des sous‐ensembles pertinents, comme voir évoluer dans notre compréhension ‐ ou se dissoudre ‐ des catégorisations traditionnelles. La classe médiane atténue la structuration stricte par l’âge. Partant du début de l’adolescence jusqu’à la séniorité, cette blob génération va s’affirmer avec ses parcours individuellement différenciés, aux variables multiples, permettant toutes les adaptations notamment en termes de travail et absorbera sur son passage, les logiques de contention et de clubs fermés. 10 On peut imaginer, par la force des choses, qu’émergera une société différente, plus complexe, plus ouverte à tous par nature. Dans ce contexte, la jeunesse en tant que typologie perd de sa pertinence, car nombre des comportements que l’on voudrait cerner par l’âge seul seront largement partagés. 3:l’érosiondelaclassemoyenne
Simultanément à la constitution de ce bloc sociologique protéiforme, la classe moyenne, groupe central de la société, qui ne cessait d’agréger par le haut et par le bas, est entrée en contraction. L’unification mondiale des marchés met en péril les mécanismes qui fondèrent sa croissance et entraîne, à l’inverse, une évasion minoritaire vers le haut et un effritement conséquent vers le bas. Le sujet a été largement documenté. Les bornes familières qui séparaient les étapes de la vie sont remises en cause par le changement social qui a fait d’un parcours collectif structuré et fléché, une course individualisée, pleine de surprises, dans le brouillard complet. L’instabilité est la nouvelle stabilité ; flexibilité pour ceux qui en décident, précarité pour ceux qui la subissent, l’heure est au temporaire. Il faut se remettre en cause et réapprendre, les savoirs changent, les métiers, les opportunités et les concurrences aussi. Les compteurs sont remis à zéro plus souvent que ne le voudraient les vainqueurs du moment. Il est difficile dans cette incertitude de se prévaloir d’une autorité transcendante. On veut s’en sortir et on pilote à vue. Cette remise en cause permanente plonge la société dans un état de transition constante qui contraint, dans la pression et la tension, à se maintenir dans un état de disponibilité et d’adaptabilité au changement qui est une caractéristique de la situation faite autrefois principalement aux seuls jeunes entrants dans le système. C’est désormais l’état de jeunesse forcée du monde moderne. Dans cet environnement, la différence entre entrants et entrés s’atténue et cela devrait conduire à une homogénéisation des situations. Au lieu d’avoir une période de travail prise en sandwich entre les phases inactives de la formation et de la retraite, on va vers la constitution d’un arc‐en‐terre de possibles, passant par une gradation d’états et d’étapes réversibles. À la manière des seniors, dont le départ en retraite sera de moins en moins une rupture, mais une gradation, les juniors devront pouvoir entrer graduellement en activité, tout en poursuivant leur formation. Ce qui correspond d’ailleurs à la réalité d’une vie où l’on ne s’arrête plus d’apprendre, tout en travaillant. On peut imaginer une nouvelle génération, plus impliquée, plus tôt, dans le monde du travail et dans la vie de la société qu’elle ne l’est actuellement. 11 Il n’y a plus de sens à laisser en retrait de la société, des volontés, des imaginations, des initiatives et des ardeurs qui pourraient, à leur manière, s’y intégrer plus tôt. Le coût humain et économique d’une société récalcitrante à ses entrants ne sera pas toujours supportable, ni finançable. Il faut donc donner la chance à la nouvelle génération, avec les modalités appropriées, de s’investir plus tôt et mieux dans des activités d’utilité collective et sur le marché du travail. Pour coïncider avec les mutations de la société, il est probable que nous allons ranger les strapontins sur lesquels nous avons fait patienter les entrants au prétexte de leur jeunesse. Pour engager ce processus, il faut accepter de rétablir l’équilibre entre les entrants, les entrés et les sortants. Il faut ouvrir les portes de la forteresse, aligner intelligemment les droits et les devoirs. Nous ne pourrons pas faire autrement. Pour réussir, comme l’explique, la sociologue Cécile Van de Velde, il faudra combiner l’aide et l’accès au travail. La nouvelle génération de demain ne serait plus comme aujourd’hui sous la réprobation et la suspicion, mais chacun sera reconnu pour sa valeur individuelle que la société lui donnera l’occasion de prouver. Cela remettra en cause économiquement son actuelle citoyenneté économique de seconde zone. 4:lecitoyen‐client
Les individus se sont jadis définis par rapport aux autres en fonction de l’appartenance à une organisation collective, que cela soit leur communauté d’origine, ou plus récemment leur entreprise. À cette convention a succédé une expression de soi par la consommation, qui évolue à présent en une nouvelle définition de soi centrée sur l’expérience de vie. Ces étapes poursuivent la logique de désaffiliation des individus des structures collectives et leur émancipation d’anciens liens de dépendance psychologique. Cela transforme la relation à l’autorité et inverse le sens du devoir : la famille se doit d’éduquer et pas seulement l’enfant d’apprendre ; l’entreprise se doit de proposer une évolution de carrière et pas seulement le salarié de remplir sa mission ; les pouvoirs publics se doivent d’être efficace et pas seulement le citoyen d’obéir. À cette attitude s’ajoute le formatage des relations entre les personnes par le marché. L’individu est certes citoyen, mais il devient aussi client et l’État se mue en prestataire. L’État providence devient l’État prestataire qui fournit un service en contrepartie d’un prix. L’État dans ce contexte doit rendre des comptes sur l’usage de ses moyens, sur l’efficacité de sa gestion et ses choix de solutions. Il se soumet à la critique et à l’évaluation. L’État est au service de citoyens‐clients. 12 Dans cet état d’esprit, l’égalité devient un produit de base et l’égalité de traitement une prestation de service attendue. Ces demandes morales sont renforcées paradoxalement par l’économie de marché. Comme le montrent les travaux de l’universitaire Joseph Heinrich, le degré d’intégration au marché d’une société, et donc d’interconnexions complexes entre les individus devenus agents économiques, accroît leur exigence de justice et d’égalité (« fairness »). L’Internet, par sa mise en réseau des idées et des personnes, démultiplie encore ces attentes. Cette logique consumériste peut déclencher chez les entrants des revendications et des conflits lourds qui dépassent les expressions partisanes traditionnelles et constitue, en tant que telle, une conscience politique de la jeune génération. 5:lerétrogrès
Le progrès est la croyance dans l’amélioration inéluctable du sort du grand nombre par l’innovation et la croissance. Cette théorie a été étendue à un projet de répartition et de soutien bénéficiant à tous et donc, principalement, aux populations désavantagées. Le progrès, la redistribution et le changement ont été confondus en une dynamique unique. Mais que se passe‐t‐il quand la flèche du progrès ne conduit plus vers un meilleur, mais vers un pire ? C’est‐à‐dire, lorsque le plus grand nombre est menacé par le changement ? Car c’est bien le cas : le futur promis est menaçant : l’emploi se précarise, l’ascension sociale devient déclassement, le financement des soins, des retraites ‐ et du modèle distributif en général ‐ est menacé, tandis que la paupérisation s’installe ; ce à quoi s’ajoute l’évolution démographique par contribution exogène qui déstabilise le corps social, de la même manière qu’angoisse le sentiment d’une décohésion de la société s’atomisant en individus réduits à la défiance, l’insécurité, l’égoïsme et la violence ; la dilution et le brouillage des repères traditionnels troublent chacun ; les innovations scientifiques : biotechnologie, robotique, informatique, nanotechnologies, génétique, regroupées sous l’acronyme « BRING », effrayent, quand ce n’est pas l’irruption soudaine de maladies contagieuses de grande ampleur ; le contexte global de perte de maîtrise du destin collectif au sein de l’ensemble européen, et face aux puissances planétaires installées ou émergentes, est confirmé par les désordres économiques ; et, pour finir, la redistribution climatique qui, tel qu’elle est modélisée, prévoit des catastrophes naturelles et humaines imminentes. Le progrès et le bien ne sont plus synonymes. La société passe d’une vision positive de son futur : le progrès, à une vision négative : le rétrogrès. C’est le nouvel horizon. 13 Cette sombre perspective globale change le regard sur la nouvelle génération. C’est elle qui remboursera nos dettes dans une situation probablement, selon les augures actuels, plus chaotique et, très certainement, plus complexe. Le monde adulte n’a à offrir que les problèmes qu’il a créés. Et la situation des générations de relève, à cet égard, est simple : ils ne votent pas les dépenses, mais devront payer l’addition, dans un futur que d’aucun décrivent comme apocalyptique. C’est sur leur créativité, leur travail, leur générosité, leurs efforts dans l’adversité, que repose la conviction finale des prêteurs actuels qui financent notre dette. Ce sont eux, les « petits merdeux » qui sont nos garants ultimes. Grégoire Tirot, dans son livre, « France anti‐jeune » sous‐titré « comment la société française exploite sa jeunesse », démontre l’inégalité de traitement entre les générations et l’injustice d’un contrat social faussé au bénéfice des plus anciens. La gravité des temps pourrait inverser le rapport économique qui fait aujourd’hui des plus jeunes des parasites ingrats au crochet d’une société qui pourrait s’en passer. Cela débouchera un jour sur une prise de conscience générationnelle. 6:laredistributiondelaconfiance
Comme l’a souligné la sociologue Dominique Schnapper, il n’y a pas de société sans confiance entre les individus et dans leurs institutions. Nous avons confiance dans les écritures électroniques qui demeurent les seules représentations de nos avoirs bancaires, confiance dans les étiquettes des produits alimentaires que nous donnons à nos enfants, confiance aussi dans les millions d’informations qui fondent notre action et que nous n’avons pas pu vérifier par nous‐mêmes. La confiance est certainement le produit de nous consommons le plus. Et nous ne pouvons plus nous passer de cette interdépendance. Pas de marché sans confiance, pas de marques sans confiance. Et le besoin de confiance s’accroît en période d’incertitude, de crise et de chaos. Face à cette demande ‐ qui se traduit par un besoin supplémentaire de sécurité, de sens et de perspective ‐, la faillibilité des élites, les faiblesses des institutions et les impuissances des pouvoirs publics ont été d’autant moins supportées. Comment accepter aussi cette sensation d’injustice et de mensonge qui ressort de l’impression de la coexistence de règles différentes au sein de la société selon que l’on triche avec des milliards ou avec des bons de réduction ? 14 La crédulité initiale laisse la place à un scepticisme cynique. C’est ce que le journaliste américain Christopher Hayes a appelé : « le crépuscule des élites ». Ce sentiment d’une attente trahie s’exprime par une défiance irrévérencieuse à l’égard des autorités traditionnelles publiques ou privées et la recherche d’alternatives auxquelles faire confiance. Ainsi de verticale et monopolistique, la confiance, soudain insubordonnée, a acquis une dimension horizontale et atomisée où chacun à sa voix : la conversation sur Internet. Toutes les organisations se remettent en cause, à l’instar de la société : il n’est pas possible aujourd’hui de gérer efficacement une entreprise sans déléguer les responsabilités, multiplier les échanges et faire circuler les connaissances. La pression des marchés a obligé à cette redistribution de la confiance qui s’est révélée génératrice de créativité, de rapidité et d’efficacité. Praticiens émérites de cette conversation en réseau, la nouvelle génération dispose ici d’un atout majeur : ce n’est pas sa position ou son accès au réseau qui fonde sa légitimité, mais sa pertinence et sa compétence. L’instabilité et le réseau font ici tomber des barrières qui, là aussi, font évoluer le regard sur une population entrante qui peut aujourd’hui faire fortune sur Internet à l’âge où, jadis, elle n’aurait eu comme choix dominant que d’être écrasée par la pesanteur d’une hiérarchie. Que se passe‐t‐il, cependant, quand cette confiance est refusée ? Lorsque l’accès à l’interdépendance est bloqué ? Le blogueur‐écrivain, Thierry Crouzet, mettait récemment en avant l’articulation entre la faculté de s’interconnecter et la liberté : le réseau créé des interactions qui accroissent la complexité des systèmes, cette complexité accroît nos possibilités, nos choix, et donc notre liberté. La violence de ce refus qui touche la jeune génération populaire issue de l’immigration est une restriction de liberté, un enfermement dans un destin bloqué. Il suscite une violence en retour, intériorisée ou extériorisée. Violence de certains, attribuée à tous, qui accroîtra encore leur rejet. C’est donc alors une interdépendance alternative qui s’élabore, fondée sur une délinquance de trafics organisés, et qui pourrit la société entière. Face à cette tragédie, la société refuse le seul antidote : la confiance en cette génération et ses mérites. Et il lui faudra s’y résoudre, car il n’y a pas d’autres solutions, même si certains n’apprécient pas les « casquettes à l’envers ». Les temps actuels sont caractérisés par la connexité : la mise en réseau globale par Internet, et par la mixité : la coexistence et la fusion de populations jadis séparées. Voilà deux formes majeures de redistribution de la confiance. Ce sont aussi, naturellement, deux caractéristiques principales de la nouvelle génération d’aujourd’hui. Cette dynamique heurte les cristallisations féodales et territoriales de la société qui y répond, quand elle le peut, par la clôture ‐ la défiance ‐. Comme quoi les conservateurs n’aiment pas les colorants 15 C’est la jeune génération qu’il faut suivre, c’est elle, la première, qui détient les clefs de la nouvelle confiance. 7:lemarchéacteurduchangement
Les préjugés sont souvent le premier poste de dépense d’une entreprise et les a priori sur « les jeunes » abondent. Il est fascinant de voir comment, ces dernières dix années, les entreprises ont multiplié les efforts pour s’en débarrasser. Aussi efficace que le « cost cutting », le temps est venu de l’expulsion des idées reçues : le « bias cutting ». Les plus grandes sociétés mondiales et françaises ont opéré une mutation radicale pour être en phase, voir en avance, sur la jeune génération. Ce mouvement a fait progresser leurs chiffres d’affaires et leurs résultats. Car la nouvelle génération est rentable. Lorsqu’on a compris ses besoins particuliers, qu’on respecte son autonomie et son intelligence, tout est possible. Qu’observe‐t‐on ? La communication à l’égard de la jeune génération répond de deux nouveaux objectifs : Il s’agit d’abord non seulement de la toucher, comme jadis, mais désormais de se servir d’elle comme d’un précurseur et initiateur immédiats de comportements de masse qui se généraliseront rapidement dans une population déstratifiée et réticulée, la blob génération. Avant on communiquait vers les jeunes pour ne toucher qu’eux, maintenant on touche les jeunes pour toucher tout le monde. On peut réussir sans la nouvelle génération. Mais on ne fait pas de succès de masse sans eux. On ne peut pas aller vite sans eux. Ensuite, investir le phénomène adulteen : les comportements qui perdurent avec l’âge. Un adolescent achète le jeu vidéo « Grand Theft Auto » à 15 ans, en 1997. Il sera un acheteur probable d’une ou plusieurs des treize versions suivantes, dont la dernière, sortie en 2009, douze ans plus tard, lorsqu’il a atteint 27 ans. Ainsi, en répondant aux besoins des entrants, qui sont des « primos » : primo‐accédants dans tous les domaines : banques, assurances, immobilier, biens d’équipements, habitudes de consommation… On initie et accélère la consommation de masse de la classe médiane. La nouvelle génération est le diapason de comportement et de consommation de la société tout entière, avec une dynamique inconnue jusqu’alors. Comment les atteindre rapidement en masse ? La réponse tient en trois mots : Skyrock, Skyrock et Skyrock. Skyrock, première radio de France des moins de 35 ans, avec plus de 4 millions d’auditeurs chaque jour, moteur des musiques urbaines et forum de la nouvelle génération avec Difool. 16 Skyrock.com : 20 millions de visiteurs uniques chaque mois, premier réseau social de blogs français et européen. Et enfin, les applis Skyrock sur mobile, radio, réseau social, jeu géolocalisé, avec plusieurs centaines de milliers de téléchargements et d’utilisateurs. Comment entrer dans la conversation avec eux ? Il faut utiliser la puissance des mass media qui assurent un nombre maximal de contacts pour dynamiser la conversation en réseau qui, elle‐même, engage le plus grand nombre de mises en relation. C’est la force de nos régies, et de l’agence de Skyrock, SpringBird, que d’imaginer, de réaliser et de gérer les opérations spéciales sur la radio, l’Internet et le mobile afin de faire réussir cet échange entre les marques et la nouvelle génération. Nous alignons les succès depuis des années avec les plus grandes marques : Coca‐Cola, Nike, Adidas, Procter & Gamble, Johnson & Johnson, Unilever, Orange, SFR, Bouygues Telecom, SNCF, Intermarché, Carrefour, L’Oréal, la Caisse d’Épargne, Renault, La Société Générale, l’Armée de Terre, le Service d’Information du Gouvernement, Vivendi, Sony, Microsoft, Apple, Google … On me dira, que fait cette publicité pour Skyrock dans ce texte de haute tenue ? Le fait est que chaque mot de cette réflexion est passé par l’épreuve des sondages d’audience et des chiffres de vente. Et que le moteur d’innovation de tout ce travail, c’est Skyrock. Donc, je l’espère, les esprits magnanimes me pardonneront. Aprèsla«jeunesse»,lanouvellegénération
Dès lors que nous sommes débarrassés du mythe de la jeunesse, faut‐il le remplacer par une représentation plus adaptée ? Oui, certainement, et l’idée qui s’impose est celle de « nouvelle génération ». La nouvelle génération désigne l’ensemble des personnes jeunes et non l’ensemble des jeunes personnes. Il s’agit d’un ensemble de personnes partageant un critère d’âge commun plutôt que le collectif des « jeunes » définis par leur âge. Il s’agit de personnes exactement comme nous, sauf qu’elles sont plus jeunes. On ne doit donc pas les considérer comme une population à part, disposant de caractéristiques propres, mais comme une population identique à nous, vivant seulement une étape différente, celle où ils entrent ensemble dans la vie. Bref, les prendre pour des imbéciles est une erreur. Leurs caractères, tous différents, s’expriment en adaptant immédiatement les possibilités du moment, sans l’inertie des habitudes passées. 17 Un exemple : certains se sont extasiés devant les pratiques adolescentes qualifiées de multitâches : discuter par messagerie, tout en regardant une vidéo, mettant à jour son profil et faisant ses devoirs… Il suffit de voir un cadre au travail, tapotant sur son « BlackBerry » tout en écoutant une présentation « PowerPoint » et lisant simultanément un mémo, pour comprendre que ce n’est pas la jeunesse qui est « multitâche », mais l’époque … La confusion entre l’époque et la « jeunesse » est fréquente, tout simplement parce que l’adoption des pratiques est plus rapide chez la nouvelle génération. De là à y voir une différence de nature, c’est un pas que trop ont franchi. Les jeunes ne sont pas « jeunes », ils sont la photo la plus précise que nous puissions avoir des effets d’une époque sur des êtres humains. Par exemple, un monde prospère et en expansion revendique l’expérimentation. La jeune génération de cette époque exprimera avec force cette aspiration. Un monde incertain en régression, celui d’aujourd’hui, revendique, a contrario, la convention. La jeune génération actuelle manifestera donc un recentrage vers les fondamentaux ‐ le couple, la famille, etc. … ‐ mais en les universalisant à tous : unions homosexuelles, unions interethniques, etc. … et en s’émancipant des institutions qui représentaient ces traditions. Cette radicalité inclusive exprime le droit pour tous de ressembler aux autres et de s’y relier, tout en préservant son individualité. C’est une aspiration de la nouvelle génération en correspondance avec l’époque. Il n’y a pas de différence de nature entre les générations, seulement de circonstances. La nouvelle génération n’a qu’une définition : c’est nous, plus jeunes. C’est tout. Ce ne sont pas des Martiens, c’est nous. Libérerlanouvellegénération
Imaginons que nous visitions un zoo et que, passant devant une cage, un singe s’approche de nous et nous dise : « S'il vous plaît, faites‐moi sortir de là », notre relation à ce singe, à tous les singes, au zoo, et peut‐être au monde entier, seraient désormais irréversiblement transformées. C’est parce que nous considérons que le singe est différent de nous que nous acceptons son enfermement. C’est parce que nous considérons que le « jeune » est différent de nous que nous acceptons de le maintenir hors‐jeu, tout en le lui reprochant. L’idée n’est pas de les précipiter dans l’exploitation ravageuse de jeunes adolescents de pays pauvres, mais de ne pas priver les plus jeunes d’activités, de rôle social et de responsabilités signifiantes. 18 Être jeune c’est passer son temps à attendre d’être vieux pour pouvoir maîtriser sa vie. Quelle frustration ! C’est être confiné à l’impuissance, alors que, l’histoire l’a montré tant de fois, la jeune génération est en exceptionnelle capacité de contribuer et de s’intégrer par l’utilité. L’absence de liberté mutile, débilite et fonctionne comme une prophétie auto‐réalisatrice : elle entraîne des incapacités à s’adapter et des frustrations qui se traduisent par des comportements extrêmes qui justifient ensuite que la jeune génération soit privée du contrôle de sa vie. Cet âge est une période difficile de mutation individuelle, d’adaptation à un nouveau soi et à des pairs, eux aussi en changement. L’irruption de la sexualité et de la relation amoureuse sont un bouleversement absolu. Il faut en parallèle s’en sortir, trouver sa place, son utilité, être reconnu. Pourquoi l’empêcher, le retarder ? Pourquoi maintenir en serre, alors qu’on ne grandit vraiment qu’à l’air libre ? Le terme « jeunesse » signifie pour beaucoup de ceux qui la traversent une cage incapacitante. Il est temps, au vu des évolutions de la société moderne, d’ouvrir enfin les portes, sans qu’il soit nécessaire de les défoncer ou de se corrompre derrière ses verrous. Tel est le sens profond du terme « nouvelle génération ». Deuxscenariidesocial‐fictionpourlefutur
La « jeunesse » est un objet social et un débat de société qu’illustrent ici deux scenarii prospectifs. L’extensiondelajeunesse
Un sondage récent réalisé par l’Université de Chicago interrogeait un échantillon d’adultes sur le début de l’âge adulte selon eux (adulthood). Était‐ce 18 ans, l’âge auquel il devient possible de voter et de s’enrôler dans l’armée sans le consentement des parents ? Ou bien à 21 ans, lorsqu’il devient possible d’acheter de l’alcool ? La réponse majoritaire ne fut ni l’un, ni l’autre, mais 26 ans. Ils avaient raison. Et c’est ce qui a été fait. En effet, il n’est pas difficile de se rendre compte que le jeune ne passe pas magiquement à 18 ans de l’état d’adolescence à la plénitude de ses capacités d’adulte. Il demeure impressionnable et trop souvent inapte à répondre de ses actes. Son « adultitude » est loin d’être achevée. 19 Où peut‐on trouver le cynisme et l’absence de cœur de laisser ainsi cette innocence à l’abandon et sans défense ? Et de surcroît dans une société débridée et mercantile où les tentations et les vices abondent. Prolonger la minorité par une panoplie d’interdictions et de restrictions ciblées, était la meilleure manière de le protéger de lui‐même, des autres et les autres de lui‐même. De surcroît, tardant à trouver un travail stable, habitant chez ses parents, incapable de subvenir à ses besoins, poursuivant des centres d’intérêt futiles et des études stériles, familier de nos tribunaux et de nos prisons, consommateur invétéré de psychotropes licites et illicites, s’abstenant aux élections, se mariant et enfantant de plus en plus tard, cette extension de la jeunesse ne faisait que correspondre aux faits. De plus, cette minorité étendue constituait en soi un vrai laboratoire sociologique influant sur la société entière. Car n’observait‐on pas la nécessité pour les pouvoirs publics de restreindre les choix nocifs des individus afin de les préserver de leurs propres inconséquences ? La vraie liberté, c’est d’être en bonne santé ; pas de pouvoir choisir entre différentes manières de se faire du mal. Il est clair qu’il faut guider et intervenir dans les choix alimentaires, la conduite automobile, les pratiques sportives, le bronzage, les tatouages, la filtration de l’Internet, l’habillement, la sexualité, l’emploi, le logement, l’éducation, la santé, la vaccination, l’automédication, la consommation de toxiques récréatifs, les loisirs, les médias ‐ susceptibles d’offenser la sensibilité ‐, ainsi que tous les comportements à risque. Et ces restrictions éliminant les dangers imposées à la jeunesse devraient, chacun le sait, par la suite, bénéficier à tous. L’extension de la jeunesse est la première étape d’un projet global d’ingénierie sociale qui met au service de tous, les avancées de la socio‐psychologie et des sciences du comportement. Diriger, motiver, influencer pour le bien‐être collectif, c’est une noble mission qui fonde une nouvelle forme de gouvernement fondé sur le bien : la bénécratie. L’État moderne, par ce maternage, accomplit sa mission de sauvegarde et de contrôle permanent qui sont d’une part une nécessité économique, car les excès de certains coûtent cher à la collectivité, et, d’autre part, favorisent le combat contre le terrorisme en rendant immédiatement manifeste les comportements suspects. Les gens ne sont pas capables d’être autonomes. Il faut les guider. D’ailleurs 26 ans, c’est peut‐être trop jeune … Je connais quelqu’un de trente et un ans qui a eu un accident de voiture et qui ne portait pas sa ceinture de sécurité ! Pour en savoir plus ce sur monde enfin délivré du mal, la lecture recommandée par l’Agence Publique de Lecture est : « La Grande Nurserie » de Mathieu Laine. 20 L’abolitiondel’adolescence
La situation n’était plus tenable. Les adolescents avaient été depuis trop longtemps en crise : dépression, drogues, criminalité, suicide, décrochage scolaire, violence et bien d’autres maux. Cela ne pouvait plus durer, il fallait mettre un terme à l’expérimentation. L’invention de l’adolescence comme catégorie sociale était un échec dont il fallait tirer les conséquences. Jadis, la puberté marquait l’entrée et l’intégration immédiate dans le monde des adultes. Vers la fin du XIXe siècle, la loi et l’évolution sociétale isolèrent les adolescents des adultes et étendirent l’enfance bien au‐delà de la puberté, instituant artificiellement un nouvel âge : la post‐enfance, repoussant ainsi l’entrée dans l’âge adulte au‐delà de vingt ans, voir de trente ans. Les restrictions et interdictions qui concernaient les adolescents étaient dix fois plus nombreuses que pour les adultes. Il a fallu reconnaître, comme le démontraient de nombreuses recherches, que les désordres de l’adolescence n’étaient pas causés par la nature des adolescents ou les spécificités biologiques de cette période de la vie, mais bien une conséquence inattendue de cette extension contrainte de l’enfance. Enfermés dans la post‐enfance, les adolescents étaient empêchés d’être adultes et développaient toute sorte de pathologies qui leur étaient ensuite attribuées comme propres à leur âge. Ce qui entraînait un renforcement des privations accroissant par un effet pervers encore les maux. Il fallait sortir de ce cercle vicieux. Et c’est après avoir atteint des sommets d’infantilisation conduisant à des désastres humains à l’échelle de la société tout entière qu’en désespoir de cause pour certains, il fallut revenir à la raison. En moins de cent ans, nous avions oublié le potentiel réel des adolescents et les avions soumis à des privations de droit considérables. Un adolescent pouvait être soumis à un traitement médical ou hospitalier contre sa volonté ; placé en internement psychiatrique sans son consentement ; voir sa propriété confisquée ; son domicile fouillé ; se voir interdire l’accès à Internet et au téléphone ; voir sa correspondance surveillée ; ses relations contrôlées ; être restreint sur le choix de ses vêtements, de ses sorties, de ses loisirs, de sa consommation alimentaire ; être interdit de consommer des toxiques ; interdit d’activité sexuelle ; interdit de voir de la pornographie ; interdit de disposer de son corps et de changer son apparence ; obligé de se laver ou de se coucher à des heures précises ; obligé d’aller à l’école, que cela soit utile ou non, et forcé de prendre certains enseignements ; interdit de travailler sans autorisation, forcé de travailler et rémunéré sur une base inférieure au minimum légal ; interdit de jeux d’argent ; interdit de voir certains films ; interdit, sauf dérogation, de subir un avortement ; se voir placé sous tutelle ; contraint à adopter des superstitions et des pratiques religieuses ; interdit de voter ; interdit de signer 21 des contrats ; soumis à une justice d’exception ; interdit d’acheter, céder ou gérer des biens ; interdit de se marier ; interdit d’ester en justice ; interdit de testament ; obligé de demander la permission pour faire pipi pendant les heures de cours ; forcé de consommer des calmants ; parqué en groupes et isolé des adultes ; forcé de faire du sport ; forcé de jouer d’un instrument de musique ; assigné à résidence ; interdit de déplacement ; interdit de conduire ; frappé et puni de façon arbitraire … jusqu’à dix‐huit ans, c’est‐à‐dire jusqu’au premier jour du début de sa dix‐neuvième année. Cela paraît ahurissant aujourd’hui, mais à l’époque ces jeunes adultes étaient traités comme des enfants. Historiquement, les femmes, les minorités ethniques, et même les personnes âgées encore valides, avaient été ainsi privées de droit en raison d’une faiblesse supposée, ou ‐ tragiquement ‐ partiellement réelle, finalement, car résultant des privations sensées les protéger. Bien sûr, n’y avait‐il pas de bonnes intentions derrière cette panoplie de mesures ? Et certains adolescents n’en avaient‐ils pas besoin ? Certainement, mais fallait‐il régler le problème en incapacitant, avec des effets pervers majeurs, toute une génération ? C'est pourquoi, il fut décidé de juger de la capacité des adolescents en se fondant sur leur compétence et non pas sur leur âge, respectant ainsi le développement de chacun et son potentiel individuel d’apprentissage et de développement. L’âge biologique ne coïncida plus avec l’âge social. Pour ce faire furent conçus avec les meilleurs spécialistes des tests d’aptitude pour adolescents qui désormais font foi et droit. Toutes les lois fondées sur l’âge le sont désormais sur la compétence. Le permis de conduire n’est‐il pas acquis après un test et non pas automatiquement à un âge donné ? Pourquoi n’en serait‐il pas de même de la majorité ? Le monde actuel est radicalement différent des débuts de l’âge industriel où ces réglementations, alors jugées protectrices, sont apparues. Ne fallait‐il pas en tenir compte ? Le principal objectif d’un adolescent est de devenir productif et indépendant. Il est mentalement et physiquement équipé pour cela. Tout ce qui entrave ce développement est source de détresse, de gaspillage et de violence. Tout ce qui y concourt : la confiance en soi, l’utilité aux autres, la responsabilité, l’autonomie, la prise de risque, les erreurs, les succès, l’exercice du jugement, l’apprentissage de la liberté, la connexion au monde des adultes, est positif et a des conséquences sociales qui bénéficient à tous. Les études scientifiques avaient démontré qu’il n’y avait aucun déterminisme biologique, hormonal, psychologique ou autre, propres à l’adolescence, qui permettrait d’anticiper un comportement ou un autre. 22 De surcroît, d’autres travaux encore, ont largement démontré que les capacités cognitives des adolescents étaient en moyenne supérieures à celles des adultes ; le développement affectif et moral allant d’ailleurs de pair avec ces progrès intellectuels. Enfin, en termes de puissance intellectuelle et physique, l’adolescence tend vers un pic que les âges suivants perdront pour la majorité. La vulnérabilité de l’adolescence, prétexte ultime, fut aussi remisée au musée. Les exemples abondent, qui démontre la capacité de jugement, la dureté, la résistance, l’autosuffisance, le courage et l’attention aux autres des adolescents, sans qu’ils n’aient rien à envier aux adultes. Bien sûr, le taux d’imbéciles est une variable incompressible, mais prendre appui sur les seuls adolescents dysfonctionnels pour légitimer un régime restrictif global était fallacieux. Séparer artificiellement les mondes adultes et adolescents eut aussi pour conséquence de priver les plus jeunes d’un transfert d’expérience crucial pour leur devenir et de ne les laisser acquérir l’essentiel de leur vision que d’autres adolescents dans le même désarroi pénitentiaire qu’eux. Pourquoi alors avait‐on fermé pendant plus d’un siècle la société à des contributeurs potentiels aussi exceptionnels ? Le sentimentalisme et la propension au contrôle social ne sont pas les seuls en cause. Informelle, consciente ou non, c’est une vraie conjuration d’adultes, de tous milieux et de toutes opinions, qui ont concouru à la création de cette classe inférieure. Il s’agissait d’éliminer une concurrence plus performante. À l’origine de cette prise de conscience, comme de ce scenario, un livre essentiel : « The case against adolescence » du psychologue Robert Epstein. Conclusion
« La jeunesse » en tant que représentation est une construction sociale anachronique. La fiction d’une « jeunesse » débile par nature s’efface. On sera présumé mature et capable de répondre de ses actes de plus en plus tôt. Et le mépris actuel, comme la discrimination à l’égard des plus jeunes, ressemblera dans le futur à une triste particularité historique rangée au musée des horreurs avec le racisme et la misogynie. Le mythe de la jeunesse comme concept opératoire ne fonctionne plus. Il n’y a plus de jeunes, il y a de jeunes adultes. Il n’y a plus de « jeunesse », mais une nouvelle génération. Et nous ? Comme c’est parti, nous ne serons jamais vieux. Pierre Bellanger 220810 23 24