Surprises de l`amour

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Surprises de l`amour
Dictionnaire encyclopédique de l’Opéra de Paris sous l’Ancien Régime
Sous la direction de Sylvie Bouissou, Pascal Denécheau et France Marchal-Ninosque, janvier 2016
S URPRISES
DE L ’ AM OUR
(L ES )
Ballet en trois actes (L’Enlèvement d’Adonis ; La Lyre enchantée ; Anacréon avec un quatrième acte,
Les Sybarites, donné en alternance avec Anacréon) de Jean-Philippe Rameau, livrets de PierreJoseph Bernard dit Gentil-Bernard (L’Enlèvement d’Adonis ; La Lyre enchantée ; Anacréon) et de JeanFrançois Marmontel (Les Sybarites). Création : Paris, ARM, première salle du Palais-Royal, mardi
31 mai 1757 (L’Enlèvement d’Adonis ; La Lyre enchantée ; Anacréon) puis mardi 12 juillet 1757
(L’Enlèvement d’Adonis ; Les Sybarites ; La Lyre enchantée). Reprises par l’ARM : Paris, mardi 10
octobre 1758 (L’Enlèvement d’Adonis ; La Lyre enchantée ; Anacréon) ; Paris, mardi 8 août 1769 en
fragments (Anacréon).
Dist. D’après les livrets de la création à l’ARM, Paris, Delormel, 1757, F Pn Rés. Yf. 918
(L’Enlèvement d’Adonis ; La Lyre enchantée ; Anacréon) et F Po Liv. 18 [614 (Les Sybarites)
Acteurs chantants
L’Enlèvement d’Adonis. Adonis (Mlle Dubois) ; Vénus (Mlle Davaux) ; l’Amour (Mlle Lemiére) ;
Diane (Mlle Jacquet) ; Mercure, HC (M. Godart) ; une Nymphe (Mlle L’Heritier) ; Nymphes et
Chasseurs de la suite de Diane ; Amours, Jeux et Plaisirs de la suite de Vénus.
La Lyre enchantée. Parthénope, une Sirène (Mlle Fel) ; Uranie (Mlle Chevallier) ; Linus, fils
d’Apollon, HC (M. Poirrier) ; Apollon, B (M. Larrivée) ; Terpsichore ; Muses ; Sirènes ; Faunes,
Dryades et Sylvains.
Anacréon. Anacréon, vieux poète alcoolique, B (M. Gélin) ; Prêtresse de Bacchus (Mlle Davaux) ;
l’Amour (Mlle Lemiére) ; Agathocle et Euriclès, amis d’Anacréon, HC (MM. Poirier, Muguet) ;
deux Convives, HC (MM. Poussint, Robin) ; Troupe de Femmes inspirées représentant les
Ménades ; Esclaves ; Grâces ; Amours, Ris et Jeux.
Les Sybarites. Hersilide, reine des Sybarites (Mlle Chevalier) ; Astole, Général crotoniate, B
(M. Larrivée) ; Philoé, femme de la cour d’Hersilide (Mlle Rivier) ; Agis, seigneur de la cour
d’Hersilide, HC (M. Poirier) ; un Crotoniate (M. Pépin) ; Sybarites ; Crotoniates.
Acteurs dansants
L’Enlèvement d’Adonis. Trois Grâces (Mlles MARQUISE, COUPÉE, CHEVRIER) ; Nymphes et
Chasseurs (Mlle LANY ◊ MM. LAVAL, LYONOIS ◊ MM. Rivet, Trupty, Dupré ; Mlles Fleury,
Morel, Thételingre) ; Jeux et Plaisirs, (M. DUBOIS, Mlle RIQUET ◊ MM. Hamoche, Beat, Balety,
Galodier ; Mlles Pagés, Chomart, Mopin, Deschamps) ; Endymion (M. VESTRIS p.) ; Diane (Mlle
VESTRIS) ; Amour (Mlle GUIMARD).
La Lyre enchantée. Sylvains et Dryades (M. LYONOIS, Mlle LYONOIS) ◊ MM. Rivet, Trupty, Dupré,
Hus ; Mlles Fleury, Morel, Armand, Thételingre) ; Sirènes (Mlles Deschamps, Mopin, Pagés,
Chaumart) ; Muses (Mlles Coupée, Deschamps, Marquise, Chevrier, Riquet) ; Terpsichore
(Mlle LANY) ; Élèves de Terpsichore (MM. Dubois, Leliévre, Balety, Beat).
Anacréon. Lycoris (Mlle PUVIGNÉ) ; Esclaves d’Anacréon (MM. Galodier, Hamoche, Feuillade,
Vestris c., Mlles Deschamps, Mopin, Pagés, Chomard) ; Grâces (Mlles MARQUISE, COUPÉE,
CHEVRIER) ; Égipans et Ménades, (M. LANY ◊ Mlle LYONOIS ◊ M. LAVAL ◊ MM. Rivet, Hus,
Dupré, Trupty ; Mlles Riquet, Dumirey, Morel, Fleury) ; Jeux et Plaisirs (MM. Dubois, Lelievre,
Beat, Baley).
Les Sybarites. Sybarites (M. LAVAL, Mlle CARVILLE ◊ MM. Lelievre, Dubois, Beate, Balletti,
Hamoche, Martin ; Mlles Chomart, Mopin, Riquet, Demiré, Deschamps, Pagés) ; Crotoniates
(MM. LAVAL, LYONOIS ◊ MM. Hyacinthe, Henry, Trupty, Dupré, Rivet, Hus) ; un Sybarite
(M. VESTRIS) ; un Crotoniate (M. LANY) ; une Sybarite (Mlle LANY).
Scénographie
Jean-Barthélémy Lany (ballets) ; Jean-Baptiste Martin (costumes) ; Pietro Algieri (décors) ; BlaiseHenri Arnoult (machines).
Dictionnaire encyclopédique de l’Opéra de Paris sous l’Ancien Régime
Sous la direction de Sylvie Bouissou, Pascal Denécheau et France Marchal-Ninosque, janvier 2016
S’inspirant de la mythologie pour les deux premières entrées, Gentil-Bernard ne retient de la
légende d’Adonis que l’épisode cynégétique illustré notamment pas Ovide, et de celle de Linus,
l’épisode de la lyre. Pour la troisième entrée, Gentil-Bernard emprunte à la figure du poète grec,
dit le « vieillard de Téos », célèbre pour ses odes anacréontiques et son éternelle hésitation entre
l’amour et le vin, le personnage d’Anacréon. Qui mieux que Gentil-Bernard, lui aussi oscillant
entre la grâce ailée et la Société du Caveau pouvait versifier la destinée d’un tel personnage ? De
son côté, Marmontel s’appuie sur l’histoire antique pour construire le livret des Sybarites, mais en
prend le contrepied puisqu’il fait de Sybaris la cité victorieuse sur Crotone.
L’Enlèvement d’Adonis. Amour décide d’instruire Adonis, mais celui-ci, sous l’emprise de Diane,
résiste à la tentation. À son tour, Vénus vient troubler le jeune homme et le convainc de s’enfuir
avec elle. Avertie de cette trahison, Diane lance ses Nymphes et Chasseurs à la poursuite des
deux fuyards (divertissement cynégétique). Prise au piège, Vénus offre à Diane de récupérer son
protégé qu’elle lui présente sous les traits d’Amour aux côtés de l’Amour même. Par crainte de se
tromper, Diane refuse de choisir et renie Adonis.
La Lyre enchantée. Tandis que la Sirène Parthénope tente de séduire Linus, Uranie le met en
garde contre le « piège des folles ardeurs » amoureuses. Munie de sa lyre, Parthénope enchante
Linus et suspend l’instrument à un chêne pour piéger la très sérieuse Muse de l’Astronomie,
Uranie. Par curiosité, cette dernière touche la lyre et, perdant soudainement la raison, s’avoue
l’amour qu’elle porte secrètement à Linus. Apollon remet de l’ordre dans ce déséquilibre né de
surprises de l’amour que n’aurait pas désavouées Marivaux. C’est essentiellement dans la
construction musicale et la préparation de la scène de délire que diffèrent les deux versions de
1757 et 1758 de cette entrée.
Anacréon. Au cours d’une fête, Anacréon rend hommage à Bacchus et à l’Amour, conférant à
son amante Lycoris le rôle de « Prêtresse adorable ». Offensée, la prêtresse de Bacchus et ses
Bacchantes renversent l’autel dressé en hommage à l’Amour par Anacréon. Un orage extirpe le
héros éponyme du sommeil où le vin l’avait plongé, puis l’Amour, sous les traits d’un enfant, lui
apprend que Lycoris, délaissée, est mourante. Autant ivrogne que poète, Anacréon, s’étant
réconcilié avec son amante, chante la double ivresse en faveur du vin et de l’amour.
Les Sybarites. Gouvernés par Hersilide, les Sybarites se livrent aux plaisirs. Les Crotoniates,
dirigés par l’intransigeant général Astole, s’érigent en moralisateurs et veulent ramener les
Sybarites à des mœurs plus sages. C’est sans compter sur le charme d’Hersilide qui vient à bout
des élans belliqueux d’Astole et de ses troupes pour les plier à la vie raffinée des Sybarites.
Créée à Versailles en 1748 sur le Théâtre des petits appartements de la marquise de
Pompadour pour honorer la paix d’Aix-la-Chapelle, l’œuvre comporte alors un prologue, Le
Retour d’Astrée, et deux entrées, La Lyre enchantée et Adonis. Presque dix ans plus tard, Rameau et
Gentil-Bernard la remanient profondément pour composer un « ballet » représenté à l’ARM le
mardi 31 mai 1757. Devenu alors obsolète, le prologue est éliminé, l’ordre des entrées bouleversé,
une entrée nouvelle, Anacréon, ajoutée. Dès le 12 juillet, Rameau décide de remanier La Lyre
enchantée à laquelle il substitue un ballet créé en 1753 à Fontainebleau sur un livret de Marmontel,
Les Sybarites. Le 10 octobre 1758, l’ARM reprend l’œuvre dans sa succession initiale, mais avec la
nouvelle version de La Lyre enchantée, puis avec à nouveau avec Les Sybarites comme acte de
substitution à Anacréon. La configuration à géométrie variable des Surprises de l’amour, invitant à la
permutation d’entrées, s’inscrit pleinement dans la tradition des œuvres composites ou fragments,
caractéristiques de cette seconde moitié du siècle.
Fidèle au renouvellement du genre entamé dès La Princesse de Navarre et Platée (1745), Rameau
propose une ouverture à programme en trois mouvements : le premier, « le plus vite possible »,
peint la brutalité de la chasseresse Diane par ses traits rapides et ses notes répétées ; le second
évoque la sensualité de l’amour ; le dernier cultive une certaine jouissance à travers une reprise de
La Pantomime, extraite des Pièces de clavecin en concerts (1741). Adonis est la victime séduisante plus
qu’innocente de deux déesses possessives, Vénus qui l’enlève (d’où le nouveau titre L’Enlèvement
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Sous la direction de Sylvie Bouissou, Pascal Denécheau et France Marchal-Ninosque, janvier 2016
d’Adonis) et Diane qui le poursuit. L’exposition s’appuie essentiellement sur des récitatifs en
dialogue d’une grande délicatesse entrelacés de séquences concertantes comme le monologue
d’Adonis, « Ô Diane ! ô sombres forêts » (sc. 2), ou le duo d’amour entre Vénus et Adonis,
« Dieux ! quel bonheur est le nôtre ! » (sc. 4). Avertie de la trahison de son jeune protégé, Diane
laisse paraître sa rage dans un air de tragédienne, « Jupiter, prends-tu sa défense ? » (sc. 7).
L’entrée se termine par un ballet figuré, genre devenu incontournable dans l’opéra français à
partir des années 1735, dont l’argument consiste à détruire le mythe de chasteté de Diane en
relatant ses amours fautives avec le berger Endymion.
La Sirène Parthénope tente de séduire Linus, héros de La Lyre enchantée, à travers des
performances vocales de haute virtuosité, d’abord un ramage dans la lignée de celui d’une Bergère
dans Hippolyte et Aricie, « Rossignols amoureux répondez à nos voix », et qui forme résonance à la
représentation des Sirènes dans l’Antiquité sous forme d’oiseaux ; ensuite, une ariette avec chœur
« Venez tous écouter ma lyre » (sc. 3), rare configuration du genre inaugurée dans la seconde
version de Castor et Pollux (1754), « Tendre Amour, qu’il est doux de porter tes chaînes ». Par cette
maestria, Rameau oppose musicalement le monde volage des Sirènes à celui plus sérieux des
Muses. La force de cette entrée tient dans la scène de délire d’Uranie, victime de la lyre enchantée
de Parthénope, scène articulée autour d’un leitmotiv énoncé sur « Douce volupté », délicieusement
orchestré avec des pizzicati aux cordes. Si Uranie s’abandonne aux délices de l’amour le temps
d’un air aux propos paradoxaux, « La sagesse est de bien aimer » (sc. 6), Apollon, en deus ex
machina, la ramène à la raison.
Anacréon commence par une ambiance festive alternant des séquences d’une franche gaieté, à
l’instar de l’air à boire du protagoniste éponyme, « Point de tristesse, buvons sans cesse » avec la
reprise systématique du chœur des convives, « Règne, ô divin Bacchus » (sc. 1). La colère de la
Prêtresse de Bacchus, furieuse de la conversion d’Anacréon à l’amour, engendre une page
descriptive caractéristique du style ramiste, un Combat entre les Ménades et les Esclaves
d’Anacréon où se mêlent la symphonie et un chœur masculin associé à deux solistes, « Bacchus
emporte la victoire » (sc. 2). Fort des expériences de la première version de Dardanus (1739),
Rameau utilise un archétype de l’opéra français par le biais d’un Sommeil. Une basse chromatique
descendante symbolise l’endormissement du vieillard, tandis que les cordes en « pincé » imitent la
pluie qui commence à tomber. L’orage qui suit combine les idiomes musicaux propres aux
catastrophes naturelles, traits rapides en mouvements conjoints aux flûtes et aux cordes, notes
répétées aux basses, discours accidenté jusqu’à l’arrivée d’Amour incarné en enfant (sc. 4).
L’entrée se termine par un long divertissement nanti d’un ballet figuré au cours duquel se
réconcilient les Suivants de Bacchus et ceux de l’Amour. Les cinq protagonistes s’associent au
chœur dans un riche et brillant contrepoint pour chanter une morale surprenante, mais
pleinement assumée, « Bacchus ne défend pas d’aimer / Et l’Amour vous permet de boire »
(sc. 5).
Avec Les Sybarites, Marmontel fournit à Rameau matière à cultiver le contraste entre la
tendresse et la brutalité. Ainsi, avec l’air d’Hersilide, « Tendre Amour, prête-moi tes armes »
(sc. 2), Rameau parvient à exprimer un climat gracieux riche en accords de neuvième et mêlant
suavement la voix de l’héroïne à celle des instruments de dessus. Par contraste, Rameau croque
Astole en général violent, dont l’arrogance défaille sous les attaques de séduction d’Hersilide
jusqu’à l’abandon du militaire dans un délicieux air tendre en do mineur, « Apprenez-moi du
moins quel pouvoir invincible » (sc. 4). Définitivement anéanti, Astole appelle ses guerriers à
s’unir aux Sybarites dans un divertissement nanti d’un impressionnant trio avec chœur, « Chantez,
célébrez la victoire » (sc. 4), forme caractéristique du style tardif ramiste, du charmant Air pour les
Sybarites et de l’Air pour les Gladiateurs.
Depuis Acante et Céphise en 1751, Rameau n’avait pas livré de nouvelles œuvres à l’ARM,
réservant ses créations à la cour. Si certains critiques sont sévères, comme Collé qui prétend que
l’œuvre « sent la vieillesse », le Mercure de France salue la coupe des poèmes et la qualité de la
musique, notamment en 1757 le sujet « théâtral par le contraste qu’il présente » du livret des
Dictionnaire encyclopédique de l’Opéra de Paris sous l’Ancien Régime
Sous la direction de Sylvie Bouissou, Pascal Denécheau et France Marchal-Ninosque, janvier 2016
Sybarites et en 1758 la scène de l’enchantement de La Lyre enchantée « digne de la jeunesse de son
auteur ». Avec plus de soixante représentations, Les Surprises de l’amour s’inscrivent dans la lignée
des ballets ayant bénéficié d’un très fort succès populaire confirmé par les parodies représentées à
la Comédie-Italienne des trois premiers actes avec Les Ensorcelés ou Jeannot et Jeannette de Guérin et
Favart, et d’Anacréon avec La Petite Maison de Chevrier et Marcouville. Pour autant, seul Anacréon
est repris à l’ARM en fragments en 1769, puis à Brunoy sur le Théâtre de Monsieur en 1781.
→ Fragments, 8 août 1769.
► J.-Ph. Rameau, Les Surprises de l’amour (L’Enlèvement d’Adonis, La Lyre enchantée, Anacréon), Paris,
Leclerc, Bayard, Castagnery, Daumont, [1757] ; Les Sybarites, Paris, Leclerc, Bayard, Castagnery,
Daumont, [1757] ◊ MdF, 1757, juin, t. 2, p. 163-167 ; 1757, août, p. 187-203 ; 1758, octobre, t. 2,
p. 181-182 ◊ Journal et Mémoires de Ch. Collé, H. Bonhomme (éd.), Paris, Didot, 1868, t. 2, p. 9396 ◊ J.-Ph. Rameau, Les Surprises de l’amour, H. Büsser (éd.), commentaire de M. Emmanuel et M.
Ténéo, Paris, Durand, 1913, OC XVII, t. 1, version 1748, Le Retour d’Astrée, La Lyre enchantée,
Adonis ; t. 2, version 1757-58, Anacréon, Les Sybarites ◊ J.-Ph. Rameau, Les Surprises de l’amour,
versions 1757 et 1758, S. Bouissou (éd.), Paris, Billaudot, OOR IV.27, t. 1, 1996, L’Enlèvement
d’Adonis, La Lyre enchantée ; t. 2, 2000, Anacréon, Les Sybarites ◊ S. Bouissou, Jean-Philippe Rameau,
Paris, Fayard, 2014, p. 659-676, 779-782.
S. Bouissou