Libre Association de psychanalyse de Montréal

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Libre Association de psychanalyse de Montréal
L'attente du père dans l'imaginaire féminin
Louise Grenier
Conférence pour la LAPM : 15 novembre 2002
« Voir le père mourir », un désir « éternellement féminin » ? Freud le croit. Il le
reproche à Ruth Mack Brunswick qu'il refuse de recevoir alors qu'il est mourant.
Comme s'il soupçonnait chez cette « fille adoptive » l'ombre de quelque désir incestueux
ou de quelque perversion féminine secrète ? À travers récits cliniques, fictions
romanesques, théories de la féminité en psychanalyse, j'interrogerai ce discours de
l'attente du père si puissamment évoqué –remémoré- dans certaines analyses et
psychothérapies, mais aussi, dans la fiction romanesque et dans la biographie de
certaines écrivaines comme Marguerite Duras.
Présentation: Louise Grenier, psychanalyste et psychologue clinicienne,
enseigne à l'UQÀM. Elle est coordonnatrice du Groupe d'études psychanalytiques
interdisciplinaires (GEPI), secrétaire de rédaction du comité de rédaction de
Filigrane. Elle a publié, entre autres choses, plusieurs articles sur la question de la
féminité en psychanalyse et contribué, par la rédaction de chapitres, à des ouvrages
collectifs.
Louise Grenier, M.A.
Psychologue psychanalyste
831 ave Rockland, suite 106
Outremont, Québec, Canada
Tel. /fax : (514) 731-5967
Courriel : [email protected]
PLAN
Titre : L'attente du père dans l'imaginaire féminin
Point de départ
La mort du père comme attente et comme représentation dans ses rapports avec le
désir féminin.
Pistes de recherche
1. « Une femme chez Freud » Ruth et sa faim d'amour
2. Clinique : A)
Maya ou le rêve de la mort du père
B)
3. Littérature: A)
Marianne ou la souffrance de se perdre
Brontë avec Catherine et Heathcliff
B)
Duras ou l'attente d'un père
Pour arriver à … ?
L'attente comme défaut de symbolisation du père mort ?
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Écoute de Nantes de Barbara :
Un dernier adieu, un dernier « je t'aime»… L'appel du père de Barbara résonne
jusqu'à nous. Voix du père absent, pas encore mort, qui traverse l'imaginaire féminin.
La mort réelle viendra achever l'œuvre déjà commencé de sa disparition. Un nom
restera gravée dans la chair vive de l'Inconscient pour commémorer ce qui n'aura
jamais eu lieu, la rencontre avec le père aimant et désirant, l'homme de la mère.
Toute attente remet le sujet en face de ce qu'il a perdu, de ce qu'il va retrouver et
perdre encore... Mais aussi douloureuse qu'elle soit, elle reste la preuve de l'existence
de l'objet d'amour, d'une jouissance encore possible.
L'attente du père doit s'entendre ici au double sens de ce qu'un père attend d'une
fille – qu'en sera-t-il de sa réponse à elle ?- et de ce qu'une fille attend de son père –
qu'en sera-t-il de sa réponse à lui ?- Le transfert sera la mise en acte de cette attente
folle, désespérée. Il en est ainsi pour un certain nombre de mes patientes que j'appelle
« des filles du père ».
L'ATTENTE DU PÈRE : QUESTIONS
1) Dans l'attente, le sujet connaît les affres de la mort. Il est au bord du
gouffre, entrevoyant ce qu'il va perdre, ignorant ce qu'il a déjà perdu. L'attente
anticipe la mort. Une fille meurt de désir, aime à en crever des amants réels et
imaginaires. Elle n'est plus que l'ombre du père qui habite son imaginaire. Elle
l'incarne, le garde en vie, le perpétue à travers ses amours malheureux. « Je suis
mon père » dit la fille identifiée à des signifiants paternels.
2) Mais de quel père parlons-nous ici ? Du père pluriel ? Du père œdipien,
porteur du phallus ? « Le père en tant que père, a le phallus –un point c'est tout. »
(Lacan)
1
Parlons-nous du père préhistorique, mythique de Totem et Tabou, et qui
1
Selon Lacan, le père n'a qu'une fonction dans le trio œdipien, soit de représenter le détenteur du phallus
:«...des échanges affectifs et imaginaires s'établissent autour du manque imaginaire du phallus, ce qui en
fait un élément essentiel de la coaptation intersubjective, le père dans la dialectique freudienne, a le sien,
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incarne la jouissance absolue ? du père préœdipien dont la figure se superpose à
celle de la mère phallique ? du père symbolique qui représente la Loi de l'interdit
du retour à la Mère ?
3) La mort du père signe la fin d'une attente, la fin même de l'attente de
l'attente pour la fille. Plus rien à attendre du côté du phallus. Désormais, la place
est vide Mon hypothèse est qu'il existe chez certaines femmes, celles que j'appelle
les filles du père, une « père-version », une version de père dont elles ne cessent
de souffrir – de jouir -
dans une sorte de fusion identificatoire et de passion
destructrice. Autrement dit, dans le rapport amoureux, réel ou imaginaire, c'est à la
place du père – du phallus ?- qu'elles aiment et désirent.
1 UNE FEMME CHEZ FREUD ou l'attente de Freud
1. Freud reproche à Ruth Mack Brunwick (1897-1946), un désir «
éternellement féminin » de voir le père mourir.
Pourquoi ?
Que veut-il dire ?
Durant l'hiver 1939, il est très malade, épuisé par 23 opérations à la mâchoire.
Mourant, il repousse Ruth. Il ne veut pas qu'elle vienne le regarder mourir, écrit
Vincent Brome, dans Les premiers disciples de Freud ( PUF, 1978, 358 ). Cette
riche Américaine était devenue pour Freud une « fille adoptive », sa préférée et la
rivale d'Anna pour l'amour du père. Voilà qu'elle se détruit lentement à coup de
somnifères, de stupéfiants et de calmants. Freud en a assez de la dépendance de
celle qui fut presque en permanence analysée par lui (1922-1938).
Devenue
analyste à son tour, elle jouit de l'estime de Freud qui la fait entrer dans son Cercle
intime et lui envoie « L'Homme aux loups » pour une seconde analyse. Après des
décennies de toxicomanie et d'avidité affective, elle meurt tragiquement (à 49 ans)
des suites d'une overdose de morphine et d'une chute dans la salle de bains (se
fracture le crâne). Désespérée ? Suicidée ? Autodétruite ?
a) Quand j'ai parlé de cette histoire à des collègues masculins, certains ont
éclaté de rire, d'autres ont souri d'un air entendu. « C'était sa dernière chance
c'est tout, il ne l'échange ni ne le donne. (…) Le père en tant que père, a le phallus –un point c'est tout.
»(Lacan, Le séminaire livre III Les psychoses, Seuil Paris, 1975, 359)
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d'arracher au père son pénis idéalisé », me dirent quelques-uns, interprétant ce
désir d'être auprès du père mourant comme un effet de l'envie du pénis. Oui, mais
encore ? Je restai sceptique. Freud aurait donc ressenti comme une agression la
supplique de Ruth ? Un seul de mes collègues pensa, comme moi, que ce désir de
voir le père mourir pourrait découler du désir érotique œdipien, d'un fantasme de
fusion amoureuse transposé dans la scène mortelle.
b) Mon hypothèse est que l'amour pour le père, même s'il est un
déplacement d'un amour initial pour la mère, change de contenu en changeant
d'adresse.
Ce n'est pas la même chose d'aimer une mère dite phallique que
d'aimer celui qui, au regard de l'enfant, incarne la jouissance de la mère.
c) Dans la scène vécue, imaginée ou remémorée de la mort du père, la fille
régresse dans son rapport avec le père vers une modalité archaïque – maternelle ?
- de la relation à l'autre : elle s'identifie au père qu'elle ne peut avoir, elle est (hait ?)
le père, et je le dis avec toute l'ambiguïté que le terme suppose. Il y a donc dans
cette scène d'amour ultime une identification imaginaire, « fusion » incestuelle avec
le père mourant. Freud, en refusant la visite de Ruth, marque-t-il ici un interdit ?
Car, « voir le père mourir », assister à l'instant mortel, pourrait bien représenter une
transgression. La mort du père donne est une vision d'horreur pour certaines filles.
Elle dévoile l'intimité du corps paternel, corps ravagé, dévasté. Intouchable. Cette
transgression, Freud a pourtant autorisé sa fille Anna à la commettre, tout comme il
s'est autorisé à l'analyser à deux reprises : en 1913 et en 1918.
d) Lors d'une conversation avec Patrick Mahony, l'auteur de Dora s'en va (
Les Empêcheurs de tourner en rond, Paris, 2001), celui –ci me mit en garde contre
la tentation d'accuser Freud. Freud avait supporté Ruth pendant 15 ans, à la fin il
n'en pouvait plus. Mais mon but n'est pas de critiquer Freud, lui répondis-je, mais
de comprendre cette parole énigmatique qui pour je ne sais quelle raison m'a
saisie: « désir éternellement féminin de voir le père mourir ». Il est vrai, dit Mahony,
que la formulation est saisissante, évocatrice de l'éternel féminin, du désir de mort
du père, désir de meurtre d'ailleurs originellement imputé au garçon dans l'œdipe.
Quoique dans ce cas, il ne s'agisse pas de meurtre, mais de « voir le père mourir »,
une sorte de voyeurisme qui évoque la perversion.
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e) Patrick Mahony poursuivit en me rappelant ce que Freud a écrit à Ferenczi
au sujet d'Anna, à savoir que « Le thème des trois coffrets » ( dans Essais de
psychanalyse appliquée, idées/Gallimard, 1971, 87-104) fut composé pendant
l'analyse d'Anna en 1913. « Le sujet de cet essai, dit Freud, est Anna, c'est-à-dire,
la mort. » Comme s'il avait pris la mort en analyse ? En 1918, alors qu'Anna vient
de commencer une seconde tranche d'analyse avec son père, Freud écrit à Max
Eitingon que seule sa mort pourra la libérer de lui. Pendant cette analyse, ellemême aurait fait toutes sortes de rêves de mort. En 1920, Freud publie « L'au-delà
du principe de plaisir » où il introduit le concept de pulsion de mort, sans employer
le terme de Thanatos (dieu grec de la mort, fils de la Nuit et frère d'Hypnos), alors
qu'il mentionne Éros. Mahony y voit l'absence – qui selon Freud, représente la
mort- d'un signifiant en rapport avec Anna. Or, dans Thanatos, on trouve « ana »
ce qui encore une fois, lie sa fille à la mort. Anna n'aimait pas son prénom. Freud
la console en lui disant que c'est un palindrome (mot qui peut être lu de droite à
gauche). Éros pousse en avant alors que Thanatos attire vers l'arrière. Comme le
palindrome « Anna », la dialectique Éros-Thanatos, évoque un mouvement de vaet-vient.
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2. RETOUR CLINIQUE : exemples fictifs inspirés de ma clinique.
a)
Adolescente,
hypnagoqiques.
Maya,
30
ans,
s'adonnait
à
des
rêveries
Elle inventait des scénarios de mort du père suite à des
accidents de toutes sortes, mort subite dont elle recevait l'annonce dans les
larmes et la déréliction. Elle arrive en analyse dans l'espoir de venir à bout d'une
répétition de ruptures amoureuses. Dans le rapport amoureux, elle s'identifie au
phallus; elle est ce qui manque à la jouissance de l'autre. Son véritable enjeu est
la féminité – faire triompher sa féminité- dans l'affrontement avec le père sous le
regard de la mère, non, le désir d'être un homme. Ce qu'elle veut gagner, c'est
l'amour de l'homme, preuve de sa féminité, mais une fois celui-ci obtenu, elle ne
désire plus rien, l'homme est vaincu, inutile.
(G. Pommier,
L'ordre sexuel«
Conséquences sur la jouissance féminine », Paris, Champs/Flammarion, 1989,
1995, 245-252)
b)
Marianne n'arrive pas à se lier. Elle est attirée par les hommes,
séducteurs et narcissiques, mais qui par quelque trait révèle une faille, une soif
inassouvie. Elle fait semblant de se plier à leurs fantasmes dans l'espoir d'être
aimée ! S'offre au désir de l'autre masculin, veut plaire à tout prix pour se sentir
désirable, aimable, une femme quoi !
Sur le divan, elle se souvient de son
amour infini pour un père qui semblait ignorer cet amour, qui semblait croire qu'il
n'était pour rien dans cette adoration enfantine qu'il lui vouait. Petite fille, elle ne
sait pas qu'elle souffre.
Elle ne sait pas qu'elle est blessée à mort, qu'une
marque s'imprime dans la chair vive de sa mémoire. Trace d'un rejet qu'elle
réactive avec ses amants. L'analyse permet d'actualiser et de reconnaître les
effets psychiques d'une expérience traumatique qui serait l'envers d'une
séduction par le père ou son substitut.
2
À son désir sexuel, rien ne fut répondu,
aucun geste effectif de séduction. Rien ne se passa entre le père et la fille,
instaurant et perpétuant une attente sans fin et un désir sans parole. C'est à
force de vouloir plaire, de se proposer comme objet d'amour que Marianne finit
2
Gérard Pommier, L'Ordre sexuel, Paris, Flammarion, 1989, 12.
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par se sentir violée, agressée, humiliée.
Or, cette non-réponse du père, ce
mutisme face au désir amoureux de la petite fille qu'il a lui-même provoqué, tue
psychiquement la fille, la jette dans le vide, dans le chaos. Non que le père n'ait
rien vu d'ailleurs, mais il fait mine d'ignorer ce qu'il a lui-même allumé dans le
cœur de sa fille. Ce qui est traumatique ici, ce n'est donc pas une violence
sexuelle, incestueuse par exemple, mais la violence d'un désaveu, ce que
Pommier appelle la « la méprise de l'amour ». Le père au lieu d'interdire (de
remplir sa fonction) se tait ou se retire. Il renvoie la fille à sa mère.
c)
3. LITTÉRATURE :
Elle (Emily Brontë (1818-1848) semblait
en quête d'un autre inaliénable et absolu,
impossible à atteindre. (Denise Le Dantec, Emily
Brontë, le roman d'une vie, L'Archipel, Paris,
1995, 44)
… il doit y avoir en dehors de vous une
existence qui est encore vôtre. (…) Mon amour
pour
Heathcliff
ressemble
aux
rochers
immuables qui sont en dessous ; source de peu
de joie apparente, mais nécessité. (…) … je suis
Heathcliff ! (Emily Brontë, Les Hauts de HurleVent,1847, Payot, Paris, 1975, 112.
Il attend que passe cette surprise si
intense de s'apercevoir qu'il ne meurt pas de
croire à ce point qu'il meurt. (Duras, L'après-midi
de monsieur Andesmas, L'Imaginaire/Gallimard,
Paris, 1962, 1996, 38)
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a)
Emily Brontë fut confrontée très jeune à la mort, celle de sa mère
(1821), de ses sœurs, Maria et Elisabeth en 1825 et plus tard, de son frère. Elle
vit dans le voisinage de la mort.
La fenêtre de sa chambre donne sur un
cimetière et au-delà, sur le village d'Haworth où Charlotte Brontë se sentira
enterrée vivante. Elle vit aux côtés d'un père mélancolique, pasteur campagnard
qui s'évade dans la littérature et le rêve. Un père qu'elle ne quittera jamais, non
plus que son univers familier.
Patrick Brandwell, est, selon Le Dantec, un
personnage difficile à saisir. Très intelligent, il est aussi un joueur psychologique
quelque peu pervers, un être très intrusif à l'égard de ses enfants, séducteur et «
captateur d'âmes.» (277)
b)
Emily Brontë croit que la mort est la tâche essentielle de l'humain,
non pas au sens de devoir mourir, mais de se faire mortel. Elle arpente son
Imaginaire comme les landes du Nord de l'Angleterre. En liberté. Dans Les
Hauts de Hurlevent, l'amour conduit à la mort. Emily n'arrivera jamais à devenir
« femme », à s'incarner, préférant se réfugier dans le culte d'une enfance fictive.
Attirée là par une sorte d'innocence perdue.
Dans son œuvre, elle crée un
couple mythique mû par une passion sauvage et nue, hors culture, hors norme,
hors la loi du père. Elle tue symboliquement le père, et cette mort laisse le
champ libre aux pulsions.
c)
Marguerite Duras avec Peraldi
Pour les personnages de Marguerite Duras, peut-être n'y a-t-il « pas de figure
paternelle à fonction paternelle (loi, œdipe) », peut-être n'y a-t-il « que des « versions
de père » (Lacan), des avatars du père ou plutôt des pères avortés. Les hommes y sont
interchangeables… des frères plus que des pères, des amants infantiles, fous ou
inaccessibles. »
3
François Peraldi voit dans les amants des romans de Duras des
pères préœdipiens qui dissimulent une figure beaucoup plus angoissante, terrible, celle
de l'Autre archaïque, puissance féminine, créatrice et destructrice. Autre au féminin qui
3
F. Peraldi, L'attente du père, Études freudiennes, no 23, 1984, 25-41, p. 32.
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advient quand la mère devient une femme, change au regard de l'infans et lui devient
étrangère.
Après une rencontre avec Marguerite Duras, François Peraldi 4 fait un lien entre
un souvenir raconté par elle et « l'attente du père ». Pendant leur entretien, l'auteur de
L'après-midi de Monsieur Andesmas (1962) lui confie qu'un jour elle a consulté un
psychanalyste, F.P., ( François Périer ? ), et lui a parlé de la mort de son père survenue
quand elle était enfant. Alors, elle n'avait manifesté aucune émotion. Quelques années
plus tard, quand son petit chien jaune fut tué, elle éprouva un immense chagrin. Bien
sûr, l'analyste fit le rapprochement avec la perte non pleurée du père, mais Duras
repoussa son interprétation. Pourquoi ? Pourquoi malgré l'exactitude du lien fait par
l'analyste, l'analysante lui répondit-elle : « Non, ce n'est pas cela.». Dénégation sans
doute, mais encore ? L'interprétation n'était-elle pas prématurée, se demande Peraldi.
Ne fallait-il que l'analyste au lieu de donner un sens trop évident, se laisse guider par le
signifiant – le chien- vers le père mort, un père en attente de signification, de
symbolisation.
Peraldi cherche une réponse dans L'après-midi de Monsieur Andesmas qui est le
seul livre de Duras ayant un père comme personnage central. Le roman commence par
la description de la promenade d'un chien roux solitaire dans les collines.
(lire) Il
descend une colline et se dirige vers un vieillard assis seul au bord du gouffre ( de
lumière ). Le regard fixé sur la place centrale du village où danse le couple formé par
Valérie, sa fille, et son amant. Ce chien, à la manière d'un signifiant, désigne le père, la
place vide du père, dans l'enfance de Marguerite.
Un blanc dans la chaîne des
signifiants ? Un père sans sépulture dans la vie psychique de sa fille ?
Monsieur Andesmas n'existe qu'en fonction de son amour infini pour sa fille, écrit
Peraldi. Or, celle-ci s'apprête à le quitter, elle l'a déjà quitté pour un autre homme, làbas, sur la piste de danse. Le père est évincé, oublié, déjà mort. Dans son attente, il
connaît les affres de la mort, ce que Peraldi appelle la terreur. Deux rencontres y
contribuent : celles de la petite fille oublieuse et anormale de Michel Arc et de l'épouse
4
F. Peraldi, L'attente du père dans Études freudiennes, n° 23, 1984, 25-41,
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trompée de ce dernier. La première représente l'oubli, la seconde, l'exclusion du couple
formé par les amants.
Voilà un scénario typique chez Duras et qu'on retrouvera à peine modifié dans Le
ravissement de Lol V.Stein (1964).
Monsieur Andesmas, comme Lol, attend une
souffrance qui ne vient pas, sur le pas d'une perte inévitable, tous deux abolis, ravis,
incapables de souffrir dans la sidération de leur exclusion.
Le thème de L'après-midi de Monsieur Andesmas est l'attente d'une fin. Une
sorte d'agonie qui précède une séparation définitive. Ici, la fin de la relation exclusive
d'un père avec sa fille. Marguerite Duras avec son génie pour façonner les images,
pour la mécanique des mots, n'a-t-elle pas opéré là une inversion des rôles, se
demande Peraldi ? N'est-ce pas plutôt la petite fille que fut Marguerite Duras qui ne
cesse d'attendre un père inconnu ?
Son père, elle ne l'a pas connu à cause de
maladies graves qui l'éloignèrent de la famille. Père condamné par la médecine, luttant
contre la mort, toujours en sursis, et que la mère laissera mourir seul en France alors
qu'elle est en Indochine. Celui-ci est décédé quand elle avait huit ans, écrit Laure Adler
dans sa biographie de Duras. Curieusement, aucun certificat médical ne l'atteste, si
bien que pour l'administration coloniale de l'époque, le père n'a jamais été mort. Après
son décès non officiel, la mère a des conversations nocturnes avec lui comme avec un
fantôme, lui demande conseil, le convoque dans sa folie et son malheur.
Pour
Marguerite, la mort du père ne sera que la continuation d'une absence. Mais, brisant
avec sa volonté d'indifférence, elle avouera trois avant de mourir, sa grande tendresse
envers lui. Elle le trouve plus beau, plus attachant, plus courageux, plus droit, moins fou
que sa mère.
5
Inversons l'histoire, écrit Peraldi.
Imaginons un père qui fait attendre sa fille
indéfiniment, imaginons une fille qui attend son père et qui se souvient de son amour
absolu pour lui à tel point qu'elle « connaît la terreur de la mort ».
6
La terreur,
Marguerite l'a expérimentée lors de la mort du chien jaune. Elle n'est jamais sortie de
cette attente, pense Peraldi, attente qui sous-tend son œuvre ultérieure. Le père et ses
5
6
Laure Adler, Marguerite Duras, Paris, Gallimard, 1998, p. 41.
F.Peraldi, ibid., 31.
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versions subséquentes seront précipités dans le Réel (hors du symbolique) à l'occasion
de ce que Peraldi suppose être une crise profonde entre 1962 et 1964. Que s'est-il
passé dans la vie de Duras? On ne sait pas, peut-être un coma alcoolique, peut-être,
une expérience qui la confronte à la mort. De cette béance du Réel, de ce trou, surgira,
écrit Peraldi, un signifiant nouveau qui sera le pivot de son écriture, de sa création. Il
s'agit d'une figure mythique, issue non pas de son héritage grec ou judéo-chrétien, mais
de l'Inde et de ses puissantes déesses de vie et de mort (Kali, Durga) : l'Autre archaïque
ou la Femme qui enfante le sujet. Celle qui expulse l'infans hors du continuum primitif
du fait de sa jouissance sexuelle avec son homme.
Ainsi, la béance du père aura permis le surgissement de l'Autre avec toute la
terreur qu'elle ne peut que susciter puisqu'elle amène le sujet au bord du gouffre, non
pas la mort biologique, mais abandon maternel. Son père, Marguerite n'en a jamais vu
le cadavre : c'est un mort sans sépulture dans la vie psychique, hors du temps, sans
mémoire. C'est faute de cette symbolisation, condition de l'interdit de l'inceste avec la
mère que Duras se tient continuellement au bord de l'abîme, sombre dans l'alcool ou
dans l'amour, puis revit à travers les mots. C'est à partir de cette cassure dans son être
qu'elle enjambe le néant pour créer des romans qui ressemblent à des rêves.
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COMMENTAIRE FINAL : la fin de l'attente ?
Qu'avons-nous appris dans ce parcours ? Qu'une fille peut incarner la mort, être
prise dans cette image de déesse du destin, Atropos (la troisièmes des Heures, ou des
Moires) qui coupe le fil de la vie, ou dans celle de Cordelia, fille du roi Lear, destinée à
recueillir le dernier souffle du père. Être destinée à n'aimer que son père. Appelée à le
prolonger, à le faire vivre en elle et par elle.
L'attente du père est peut-être toujours déçue. Le père déchoit. Mais cette
déception, cette déchéance sont nécessaires pour que s'humanise sa figure et que le
désir du sujet trouve un autre objet. Encore faut-il que des représentations du père mort
s'élaborent !
Il arrive que l'absence du père, sa mort, ne soit pas pensée, parlée par la mère,
que le souvenir même en disparaisse, laissant l'enfant en panne de représentation.
Avec un « trou » dans sa vie psychique. Comme si, pour la fille, le père n'était jamais
mort, mortel, jamais tout à fait tué symboliquement, la culture et le mythe ne lui
fournissant d'ailleurs guère le droit d'y penser.
Les filles en attente du père ne sont-elles pas à la fois en attente de l'amour du
père et en attente de sa mort, non pas de sa mort effective, quoique cela puisse être le
cas, mais de sa mort symbolique ? Elles restent là, au seuil du père perdu, faute de
pouvoir reconnaître ( ou que soit reconnu par l'analyste ) un amour qui se conjugue
avec le meurtre du père. Pour ne pas sombrer dans la mélancolie, elles se fondent
dans l'autre masculin, soit qu'elle s'identifie au phallus, soit qu'elles s'identifient à une
figure de père arrachée à la mère, objet préœdipien, homme-mère inaccessible. À
l'analyste de penser avec elles l'inédit de cette attente…
Je remercie Robert Letendre de m'avoir invitée au nom de la LAPM, et à vous tous de
m'avoir écoutée !
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