La communication infirmière comme élément

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La communication infirmière comme élément
Sciences-Croisées
Numéro 4 : La communication
La communication infirmière
comme élément productif et constructif
de la professionnalisation
Valérie Paule Roman-Ramos
Université de Provence
(Département des Sciences de L’éducation ; UMR ADEF)
[email protected]
LA COMMUNICATION INFIRMIERE COMME
ELEMENT PRODUCTIF ET CONSTRUCTIF DE LA
PROFESSIONNALISATION
Résumé : L'article repère, dans l'occupation infirmière le rôle de la communication
dans sa professionnalisation. Il prend en compte des éléments de son organisation,
de son histoire passée et actuelle, dans une analyse qui révèle que communication
et professionnalisation sont étroitement liées. Cet article a pour principal intérêt, au
travers des modèles proposés par DUBAR (1998) et BOURDIEU (2001) de porter
la réflexion au delà d'une appellation choisie entre métier et profession pour
qualifier l'occupation infirmière et de la conduire vers une autre analyse, celle
épistémologique de la construction de ses savoirs.
Mots-clefs : Communication-infirmier-métier-profession-professionnalisation.
NURSE COMMUNICATION AS A PRODUCTIVE AND
CONSTRUCTIVE FACTOR OF BUILDING
PROFESSIONALISM
Abstract : The article spots the part of communication in the building of a nurse’s
professionalism. It takes account of the element of its organization, of its past and
present history in an analysis which shoes that communication and acquiring
professionalism are tightly bound. The main interest of this article (through models
offered by Dubar (1998) and Bourdieu (2001) is to bring reflexion beyond a trade
name chosen between job and profession to qualify the nursing occupation and lead
it towards an other analysis, the epistemologic(al) analysis of building its
knowledge.
Key-words : Communication-nurse-job-profession-professionalization
Introduction :
C'est un lieu commun que de dire que la communication c'est être ensemble pour
transmettre. C'est d'autant plus facile à le dire que l'expression «il faut
communiquer» fait irruption à tout instant, dans les scènes de la vie quotidienne.
Communiquer est devenu un slogan, sinon une obligation dans lesquels le dialogue
occupe une place prescriptive prépondérante.
Mais au delà des représentations que véhicule ce terme, que signifie t-il vraiment?
Une simple mise en transmission d'informations entre un émetteur et un récepteur?
Ou bien, une action bien plus complexe qu'il n'y paraît lorsqu'elle dépasse les
relations dialogiques entre les individus pour atteindre d'autres plus compliquées
d'appartenance, de reconnaissance et d'existence?
La communication se place ainsi dans une autre approche, celle de la présence au
monde des individus et des groupes auxquels ils appartiennent. Communication et
professionnalisation se rejoignent alors dans une problématique commune:
communiquer pour exister professionnellement. Il est intéressant de se pencher sur
celle qui préoccupent actuellement les infirmiers. Ils ont une occupation qui se
situe entre métier et profession. La communication s'y décrit comme une nécessité
indispensable pour mener à bien la mission essentielle du soin. Elle est, ici, non
seulement perçue comme un élément producteur, mais aussi comme un élément
constructeur de la professionnalisation infirmière. L'article s'attache au repérage
des éléments indiciaires de cette production(1)et de cette construction(2). Il s'agit
d'intégrer cette description analytique dans une temporalité où la
professionnalisation infirmière se joue à court et moyen terme.
1. La communication infirmière au centre d’un processus de
production.
La communication occupe, pour l'occupation infirmière une place centrale. Sans
elle, la prise en charge du patient ne peut se réaliser ni correctement, ni totalement.
L'échange d'éléments d'information entre les différents partenaires de soins ne peut
en effet s'effectuer sans une bonne communication que cette dernière soit écrite ou
orale. Elle s'intègre dans un processus qui aboutit finalement à une production au
caractère collectif(1.1)ou individualisé(1.2).
1.1 Du processus à la fabrication collective du soin dans un
espace temps caractérisé.
La communication hospitalière intervient dans un processus où s'organisent des
activités successives. Ces différentes activités s'enchaînent comme autant
d'activités sérielles dans un espace temps circonscrit à l'unité de soins et
précisément délimité par des tranches horaires. Lorsque l'imprévu surgit, toutes les
activités préalablement programmées retrouvent aussitôt dans cette organisation,
leur place et leur ordonnancement.
Des signes de la professionnalisation infirmière : une occupation prise dans
l'influence d'un genre de communication contextualisé

L'occupation infirmière évolue dans ce contexte où les activités sont plus de l'ordre
de la prévision que de l'improvisation. Ces dernières s'intègrent plus précisément
dans «le temps compté1» de l'occupation infirmière, sous des manifestations
1
Acker F., (CERMES) parle de «temps compté» à propos du temps disponible de
l'infirmière dans lequel elle réalise essentiellement des tâches et des activités relevant de la
prescription médicale; lorsqu'elle dispose , dans ce temps de suffisamment de temps
disponible une fois que toutes les tâches prescrites sont réalisées, elle peut s'occuper à
d'autres activités comme des activités de prévention ou d'éducation à destination du patient;
spécifiques, illustratives de l'incorporation d'un habitus professionnel. La
communication correspond à l'une de ces manifestations. Elle se décrit par un
genre et un style professionnels spécifiques et uniformément adoptés voir
appropriés d'un établissement de santé à l'autre, d'une infirmière à une autre. Elle
est en quelque sorte, un aspect de la professionnalisation de l'occupation infirmière,
par cette caractéristique indifféremment partagée et réalisée.
Le temps de passage des consignes, au moment du chevauchement des équipes
infirmières2 correspond à un temps de communication essentiel et rapide où il est
question de transmettre d'une équipe à l'autre, des éléments primordiaux à
connaître pour et dans la prise en charge du patient. Ce temps de communication
prend d'autant plus d'importance aujourd'hui que la réunification des unités de soins
par pôles d'activité3 oblige à davantage de partage et de transmission de toutes ces
informations disponibles dans l'ici et le maintenant, entre les différentes équipes
infirmières qui sont amenées à intervenir au sein de ces pôles d'activités. La
communication entre tous les acteurs de soins agissant au sein de cette nouvelle
structure participe à la fabrication commune et collective du soin. Le soin n'est
néanmoins, pas un préfabriqué. Il est produit sur le moment, par l'intervention
communicante de tous les acteurs gravitant autour du patient, dans une mise en
commun collective des informations. Il est ensuite planifié en s'enrichissant
progressivement de l'apport de toutes ces communications. Ce genre de
communication est imposé non seulement par le contexte dans lequel l'occupation
infirmière évolue, mais aussi par les institutions4, gardiennes du respect des rôles et
des fonctions de chacun des acteurs de santé. Il rend compte en quelque sorte d'une
activité professionnelle puisque ce genre de communication est partagé, dans ses
modalités d'expression, d'organisation et de production par l'ensemble des membres
du groupe des soignants.
La communication infirmière ou le développement d'un genre et d'un style
spécifiquement infirmiers

La communication infirmière possède ainsi des attributs caractéristiques. Elle est à
la fois incorporation et production. Elle s'observe et s'appréhende dans autant de
signes d'un genre et d'un style professionnel5 particuliers. Dans cette obligation
imposée par le contexte où elle évolue, d'aller au plus vite, d'être précis tout en
étant concis dans la communication des informations de chaque patient,
l'occupation s'est créé son propre style. Dans ce développement stylistique,
l'apprentissage de l'occupation passe par l'apprentissage de la communication. Les
étudiants en soins infirmiers, en stage au sein de ces structures de soins font en
effet l'apprentissage de cette communication orale et écrite, sous la supervision
d'un tuteur. L'observation de ces temps de parole6 et d'écriture leur laisse aussi la
Configuration et reconfiguration du travail infirmier, 2004, Rapport DREES.
2
Trois équipes se succèdent le plus souvent; une équipe du matin, une équipe d'après-midi,
une équipe du soir. Dans ces équipes, sont présents aux côtés des infirmiers, les aidessoignants; ces derniers interviennent par délégation de certains soins, dans la réalisation de
tâches relevant du rôle propre infirmier. Le rôle propre désigne cette zone d'autonomie où
certaines tâches sont effectuées sans avoir besoin de la prescription médicale.
3
3
Le plan hôpital 2007 introduit l'idée d'un nouveau mode de fonctionnement hospitalier
tourné vers la gestion participative de l'ensemble des activités. La nouvelle gouvernance
impose un fonctionnement par pôles d'activités qui a pour vocation de décloisonner les
unités de soins jusqu'alors isolées dans leur fonctionnement opératoire.
4
On entend par là les décrets professionnels qui fixent pour les infirmiers, les tâches à
réaliser et les activités dans lesquelles elles se déploient, mais aussi les programmes de
formation qui définissent les futures compétences à acquérir.
5
On entend par genre professionnel, «un préfabriqué, un stock de mises en actes et de mises
en mots» qui oriente la façon de travailler des membres d'une collectivité professionnelle,
mais aussi la façon de se comporter dans les relations sociales; Clot Y. , Faita D. , 2000,
Genres et styles en analyse du travail, concepts et méthodes, Revue Travailler, N°4.
6
Observation réalisée dans le cadre d'une procédure d'accréditation au sein d'un
établissement hospitalier, 2005, en qualité d'expert visiteur de La Haute Autorité de Santé.
Les étudiants observent et mettent en application cet apprentissage en présentant à
place à une prise de parole guidée. La communication utilise en effet un modus
operandi reposant également sur l'usage d'un vocabulaire «jargonné». Il est ainsi
partagé par les initiés qui font usage d'abréviations et de termes médicaux
transformés. Pour aller à l'essentiel, la communication infirmière utilise notamment
un langage approprié transmis selon une méthodologie spécifique. «La cible»
permet de communiquer à l'oral et à l'écrit, un élément précis de la prise en charge
du patient. Elle correspond, dans ces temps successifs d'information extrêmement
restreints, à un élément de la prise en charge, à un diagnostic ou à un résultat
d'examen subi par le patient. La communication, de ce point de vue s'organise par
et dans une socialisation professionnelle continuée, depuis le temps d'apprentissage
au temps de l'exercice occupationnel quotidien. Elle participe à la construction
d'une identité professionnelle qui se manifeste suis generis, dans une production
journalière. Cette dernière possède ainsi une double visibilité, temporelle et
scripturaire7. La communication infirmière quotidienne constitue ainsi l'un des
signes distinctifs d'une professionnalisation amorcée depuis quelques années. La
traçabilité8 de ces temps de communication est significative d'une occupation qui
ne reste plus dans l'ombre de l'activité professionnelle médicale. Elle est désormais
non seulement planifiée dans le temps compté9, mais aussi repérée sous un mode
d'écriture spécifiquement infirmier10. Ce dernier est désormais légitiment reconnu,
non seulement par le décret qui fixe toutes les tâches dévolues à l'infirmier 11, mais
aussi par la Haute Autorité de Santé qui préconise désormais l'extension de la
pratique des transmissions ciblées12 comme norme exclusive de la qualité de
l'accueil du patient.
La communication rend finalement compte d'une production reconnue et repérée
dans un espace temps caractérisé13. Elle possède en plus de ses attributs distinctifs,
une identité nominative. Le temps de passage des consignes prend notamment des
appellations diverses; «colloque infirmier» ou celle de «transmissions infirmières».
On retient désormais ces termes couramment employés où le qualificatif
«infirmier» témoigne d'une existence manifeste par et dans la communication. La
communication se donne à voir et à entendre dans quelque chose de
«téléologique14» qui est préalablement passé par cette étape essentielle de la
conception dans l'action réfléchissante d'une communication collective concertée.
L'utilisation facilitée de l'outil informatique comme nouvel outil de communication
dans la gestion du dossier de soins réalisée par les infirmières constitue aussi pour
ACKER15,un signe d'émancipation sinon plus,un autre signe, celui de l'affirmation
de leur présence et par là même de leur identité au sein des structures hospitalières.
l'ensemble de l'équipe, les patients qu'ils ont pris en charge. Les étudiants en soins
infirmiers qui sont en stage doivent se plier à ces temps de formation et d'exercices oraux et
écrits placés sous la guidance d'un tuteur de stage.
7
Le dossier de soins infirmiers dans lequel figurent tous les éléments de la prise en charge
globale du patient sert de support de communication; il devient progressivement un outil en
servant à tous les acteurs de soins partenaires dans la prise en charge du patient et un
support de communication informatisé.
8
Dans les planifications notamment qui mentionnent ce temps dans un créneau horaire
précis.
9
La journée tient compte de ce temps de communication en prévoyant un horaire bien précis
au temps des transmissions infirmières; les cibles infirmières témoignent aussi d'une
production professionnelle en adoptant une méthodologie spécifique.
10
La méthodologie des cibles fait désormais partie des formations proposées dans les plans
de formation infirmiers.
11
La gestion du dossier de soins en fait partie.
12
Voir Article Hart J. , 2008, Le cadrage type au service de l'efficience des soignants, Revue
Gestion Hospitalière, N°475,Avril, page 255-260.
13
La salle de soins commune à l'intervention de tous les acteurs de soins laisse de plus en
plus la place à des salles de réunions où se réalise le passage des consignes infirmières.
14
Terme emprunté à Vial M. , 2003,La notion de situation peut-elle permettre de former?
Colloque AFIRSE UNESCO. Il évoque une finalité dans une réalisation, dans une
production concrète.
15
Acker F. , Op. Cit.
4
1.2 De la communication collective à la communication
individualisée.
La communication infirmière est aussi une communion au sens littéral du terme. Le
rassemblement périodique des infirmières reflète l'adhésion des partenaires à une
communauté culturelle de valeurs et de pensées communément partagées.
Des instances consacrées à la communication comme espaces et temps de
communion

Au delà des temps consacrés aux consignes hebdomadaires qui sont illustratifs d'un
mode d'organisation du travail, il est possible de voir dans d'autres manifestations
et évènements, d'autres traits de la professionnalisation infirmière. Les réunions du
Service de Soin Infirmier16 présidées par le directeur de soins apparaissent comme
des temps forts de communication où le soin est questionné, interpellé et évalué,
guidées avec cette principale intentionnalité d'améliorer sa qualité. L'instauration
de ce temps de parole et d'échange, éloigné de toute l'agitation fébrile des unités de
soins et, rapproché des problématiques quotidiennes équivaut à une
institutionnalisation. La communication institutionnalisée par et dans une instance
légitimement reconnue est une autre manière de faire accéder l'occupation à cette
professionnalisation tant désirée. Il est intéressant de souligner, à la manière de
FERRONI (1994), «le rôle éminent joué par les politiques étatiques dans la
structuration et l'institutionnalisation des professions de santé (...)en contribuant
ainsi à la production d'un service essentiel pour la collectivité 17». En favorisant
l'apparition de cette instance, le politique fournit les conditions opportunes d'une
amélioration du soin. En donnant satisfaction à une occupation en lui reconnaissant
une instance de communication professionnelle et une présidence, il contribue ainsi
à développer une politique de soins orientée vers la qualité par les échanges d'idées,
de projets et de démarches. Dans l'intimité des échanges, ces réunions favorisent le
développement de «la co-pensée18». Elles placent les différents participants dans
un échange d'idées qui dépassent la production commune pour celle «d'une
construction commune de sens à partir d'une expérience psychique partagée 19». La
journée nationale des infirmières à l'identique du salon infirmier sont deux rendezvous annuels incontournables. Il y est question de communications disciplinaires,
vécues comme des temps de communion, pour mieux se retrouver et s'identifier.
Elles participent aussi au développement de «cette co-pensée». Ces moments
d'échange sont autant d'opportunité pour l'infirmier de pouvoir s'exprimer et
exprimer sa propre expérience que DEMAILLY 20 (2001)considère comme «une
construction solitaire» où l'infirmier est confronté le plus souvent à sa propre
angoisse.
De la délégation de tâches de communication comme source d'une
affirmation professionnelle

De la communication collective, il y a aussi de ces communications
individualisées, partagées entre le soignant et le patient. Dans «le temps compté» de
l'infirmière, elles sont réduites à quelques minutes. Elles tentent d'élaborer d'autres
activités. Aux activités sérielles, l'infirmière dans une approche clinique du patient
16
Le Service de Soin Infirmier a été reconnu comme instance par la loi de réforme
hospitalière du 31 juillet 1991.
17
Féroni I. , Janvier 1994, Les infirmières hospitalières, la construction d'un groupe
professionnel, Thèse pour le grade de Docteur, Nice Sophia-Antipolis, page VII.
18
Blanchard-Laville C. , Juillet-Août-Septembre 2000, De la co-disciplinarité en sciences
de l'éducation, Revue française de pédagogie, N°132, p.62.
19
Blanchard-Laville C. , Ibid.
20
Demailly L. , 2001, La rationnalisation du traitement social de l'expérience
professionnelle, Revue des Sciences de l'Education, Volume XXVII,N°3,2001, page 523542.
a le souci de mettre en forme des activités historiques où l'histoire du patient prend
toute sa place, dans l'efficience et la congruence de la prise en charge. Le dernier
rapport Berland21, en insistant sur la délégation de tâches (des tâches médicales aux
tâches infirmières)désire donner implicitement cette impulsion au développement
des activités d'éducation, de prévention et d'information peu présentes dans le
paysage sanitaire français22. La communication dialogique avec le patient
s'instaurerait23 alors dans un espace temps dédié. La communication sous-tendue de
cette intention clinique24, préside à l'affirmation d'une autre identité, débarrassée
des contingences médicales. Cette nouvelle identité professionnelle s'affirme dans
un acte de prescription et dans une prise de parole puisqu'elle s'identifie par et dans
une signature authentifiant son auteur.
La communication comme signe d'une émancipation professionnelle
progressive

La communication infirmière,restreinte au patient dans une relation empathique, et,
élargie aux autres pairs dans une relation dialogique, organise progressivement
dans l'histoire de l'occupation, une accession à la professionnalisation. Elle pose les
marques et les traces, dans cette historicisation, d'une affirmation identitaire par et
dans la prise de parole et la prise d'écriture. COLLIERE 25(1996)insiste sur cet
aspect presque paradoxal et finalement complexe de la professionnalisation
infirmière. Il y a, à la fois,une inculcation du rôle infirmier qui se forge dans une
homogénéité de lieu et de temps que les institutions politiques veulent lui faire
remplir, et , cette prise de parole opportune pour exprimer et apporter d'autres
points de vue sur la prise en charge globale du patient. La professionnalisation se
donne à voir, du côté de cette réattribution de l'objet soin dont l'occupation aurait
été dépossédée depuis l'avènement du savoir médical. Elle prend pour principal
fondement, la structuration progressive d'un savoir infirmier fondé «autant sur des
essais, des actes empiriques, pragmatiques que sur des objets de connaissances
théoriques et pratiques26». La professionnalisation s'exerce ainsi dans cet acte de
communication dont l'infirmière a longtemps été tenue éloignée. L'occupation
infirmière a, en effet hérité de cette mise à l'écart de la femme qui «sauf exception
ne gère aucun écrit, ce n'est pas son patrimoine27». La gestion du dossier de soin
symbolise aussi cette émancipation professionnelle par cette autonomisation dans
l'acte d'écriture et dans l'acte de parole.
2. La communication au centre d’un processus progressif de
construction professionnelle.
L'histoire de l'occupation infirmière révèle une accession graduelle à sa
professionnalisation. L'évolution s'est, sans conteste, progressivement constituée.
Elle est placée, dans une dynamique dont l'origine se situe du côté du contexte dont
les acteurs ont su tirer partie. L'évolution technologique liée à la spécialisation
médicale de la prise en charge a en effet créé des conditions favorables à
l'appropriation progressive d'un espace infirmier d'intervention professionnelle.
21
Rapport présidé par le Professeur Berland Y. , 2008, La formation des professions pour
mieux coopérer et soigner,
Ministère de la Santé.
22
La vision curative du soin est prépondérante en France, elle est l'héritage d'un modèle
médical orienté depuis Pasteur vers le traitement de la maladie.
23
L'expérience a été menée dans quelques établissements dont notamment à l'hôpital
Montsouris (Paris).
24
La démarche clinique a pour vocation de tendre vers la prise en compte de la singularité
du patient.
25
Collière M.F. , 1996, Soigner le premier art de la vie, Interéditions Massson,.
26
Wenner P. , 2006, L'expérience infirmière, de la pratique des soins à la transmission des
savoirs, Editions Seli Arslan,page 146.
27
Collière M.F. , Op. Cit. , page 104.
6
L'expérience multiple des situations de soins est venu petit à petit apporter un socle
de connaissances référencées. Il est intéressant de poursuivre le repérage des
éléments indiciaires d'une professionnalisation construite sur la communication, en
regard de deux modèles d'approche sociologique (2.1). DUBAR (1998;2000) et
BOURDIEU (2001) apportent en effet à cette réflexion, des éléments sociologiques
qui viennent influencer, sinon étayer cette interprétation d'une occupation
infirmière professionnalisée. D'autres indices qui ne sont plus circonscrits à l'unité
de soins, participent à venir renforcer ce sens, d'une occupation perçue dans une
démarche professionnalisante (2.2).
2.1 De Dubar à Bourdieu : deux modèles d’approche
sociologique de la professionnalisation infirmière.
DUBAR et BOURDIEU donnent au phénomène de la professionnalisation, et
qui plus est à celui de la professionnalisation infirmière, des éléments
compréhensifs et explicatifs; le premier, des éléments de compréhension dans une
typologie distinctive du métier et de la profession; le second, des éléments
explicatifs dans la construction conjointe à la professionnalisation, de l'émergence
d'une discipline. L'un et l'autre situent néanmoins la professionnalisation dans un
processus communicationnel.
Dubar: une modélisation pour différencier la profession du métier où la
communication joue un rôle essentiel

Rien ne distinguait le métier de la profession. Les activités étaient organisées en
corporations pour lesquelles il fallait «jurer» pour pouvoir y entrer et y être
intronisé. Dans cette existence commune ou du moins amalgamée du métier et de
la profession, la communication jouait un rôle essentiel. L'acte juré passait par la
parole, la transmission d'un code langagier entre l'initiateur et l'initié. La distinction
entre métier et profession s'établit progressivement sur cette différenciation entre
activité manuelle et activité intellectuelle. La communication participe aussi à cette
caractéristique. Le métier se transmet dans le secret de fabrication, éloigné des
regards. Il s'apprend dans la transmission dialogique des gestes et des tours de
mains, entre le maître et l'apprenti. La profession s'enseigne quant à elle à
l'université, dans la confrontation des idées qui sont débattues publiquement sur le
mode prisé du disputatio. La profession, en accédant aussi à cette proclamation
publique du droit de professer jouit d'une autonomie et d'une confiance établies.
Elle possède cet autre trait caractéristique de construire ses propres savoirs. La
communication intervient ici entre les pairs, à l'intérieur même de la corporation
professionnelle par la diffusion des nouveaux savoirs qui seront ensuite enseignés
pour être largement transmis.
La problématique dans laquelle se situe l'occupation infirmière correspond à ce
dilemme pour la qualifier; est-elle métier ou profession? Est-elle dans cette
dynamique de professionnalisation qui conduit définitivement au statut d'une
profession?
L'histoire de l'occupation montre, tantôt des signes du métier, tantôt des signes de
la profession. Prise sous l'angle de la communication, elle se révèle sous les
caractéristiques du métier lorsque l'enseignement s'organise le plus souvent à
l'hôpital sur un apprentissage tutoral privilégiant une transmission des gestes par
démonstrations et par explications répétées. La communication s'établit alors entre
le tuteur et l'élève pour conserver cet aspect presque invisible ou secret du savoir
expérientiel. Elle conserve ainsi des traces du métier originel par la conservation de
ce particularisme du soin. La communication divulgue au cours de cet
apprentissage, des savoir-faire qui trouvent leurs origines dans «le soin premier28»,
28
Le soin premier était dévolu aux femmes qui s'occupaient des personnes les plus fragiles
et les plus faibles, des personnes âgées aux plus jeunes. Selon Collière, le soin premier a
divulgué ses secrets pour devenir un soin profane accessible à tous; ce soin profane aurait
le soin premier se différenciant du soin profane, dans le sens où seules certaines
femmes en sont les dépositaires. Elle s'identifie, sous d'autres, à une profession
notamment par la création, à force de revendications, d'une instance représentative
d'un Ordre infirmier29. Ce dernier doit désormais remplir ce rôle d'instance de
communication, par la représentation et la défense des intérêts du groupe. Il s'agit
de faire accéder l'occupation à une représentation homogène de ces savoirs et de
ces spécificités. L'Ordre fait accéder l'occupation à une communication explicite et
publique. Il permet en ce sens d'atteindre aussi un niveau de généralité que
l'occupation-métier concourait à maintenir dans l'étroitesse du contexte
expérientiel.
Bourdieu : un autre modèle de construction professionnelle dans la
communication par la création d'une discipline

La construction des savoirs constitue l'un des traits marquants qui conduit avec
tous les autres au repérage et à l'identification d'une profession. BOURDIEU place
à l'identique de DUBAR, la professionnalisation dans un espace où la
communication joue un rôle essentiel. Elle accompagne toute construction
épistémologique en passant d'un mode relationnel individualisé à un autre mode
collectivement partagé. La construction d'une discipline distinctement repérée à
partir de son objet disciplinaire s'organise dans une relation étroite et quotidienne
faite «d'essais, d'actes empiriques, pragmatiques, de connaissances théoriques et
pratiques30» entre le sujet et son objet. Il s'agit d'une construction «dialectique» de
tous les jours, en des lieux et des espaces différents où cette communication
individuelle s'opère entre le soignant et le patient, par la médiation du soin. La
communication se réalise également sur un mode de construction collectif. L'objet
accède ainsi à une existence autonome par l'accumulation des savoirs mis en
commun. Ce partage naît de la confrontation des idées et des expériences. Il facilite
son intégration dans des théories qui servent de références pour d'autres recherches.
Cette re-connaissance de l'objet disciplinaire représenté par le soin infirmier,
illustrée par BOURDIEU ne se manifeste actuellement que dans les principaux
lieux de rassemblement des infirmiers, qu'ils soient ceux de l'occupation pratique et
quotidienne, comme ceux d'une occupation plus intellectualisée. La reconnaissance
de l'objet disciplinaire se tient essentiellement en intra muros de l'occupation, au
sein même des instances créées par les pairs. Le comité d'entente des formations
infirmières et des cadres de santé (CEFIEC) et l'association de recherche en soins
infirmiers (ARSI) représentent, avec l'association nationale française des infirmiers
diplômés d'Etat (ANFIIDE), les principales instances reconnues, jouant un rôle
fondamental dans la défense des spécificités occupationnelles, tant pratiques que
théoriques. Ces dernières délimitent aussi «le champ de la possession d'un capital
collectif de méthodes et de concepts dont la maîtrise constitue un droit d'entrée
tacite ou implicite31». La diffusion des recherches lorsqu'elles existent32, se
déroulent principalement dans «ces espaces de concertations et de consensus
explicitement exprimés33». Ces instances remplissent ce rôle de gardiennes d'un
objet qui possède pour l'heure seulement «un nom reconnu scolairement34». La
recherche en soins infirmiers existe actuellement à l'état de sensibilisation à une
démarche d'approche scientifique de l'objet soin dans les IFSI et, à l'état d'initiation
dans les IFCS. Bourdieu place ainsi la professionnalisation dans un processus où
cet objet dépasse cette reconnaissance scolaire pour une reconnaissance sociale. La
été ensuite attribué à la profession médicale. Collière y voit là une double dépossession.
29
L'ordre national des infirmiers a été créé récemment; Loi 2006/1668 du 21/12/2006.
30
Wenner M. , Op. Cit. , page 146.
31
Bourdieu P. , 2001, Science de la science et réflexivité, Raison d'Agir, page 129.
32
Le décret de compétences infirmières identifie parmi les activités de l'occupation, des
activités de recherche en soins infirmiers. Peu d'établissements hospitaliers ont développé
ce type d'activités; à l'exception de ceux comme l'Assistance publique des hôpitaux de
Marseille qui travaillent en partenariat avec l'Université de Provence et les hôpitaux de
Toulouse.
33
Bourdieu P. , Op. Cit. , page 143.
34
Bourdieu P. , Op. Cit. , page 128.
recherche en soins infirmiers reste
circonscrite aux principaux espaces de
formation35; il n'existe pas au demeurant, à l'heure actuelle de répertoire national
des travaux de recherche entrepris dans le champ des soins infirmiers. Il est alors
difficile de mesurer «toute l'importance du capital des ressources collectives que
la discipline a accumulées36». Ce principe temporel et ce principe scientifique de
validation et d'homologation d'une discipline qui passe par la communication,
décrit par BOURDIEU est essentiel dans la professionnalisation d'une occupation.
Il sert non seulement à valider l'objet disciplinaire sur lequel elle prend appui, mais
aussi à étendre son existence dans la communauté scientifique.
2.2 Unes exportation temporo-spatiale de l’occupation
comme facteur d’une reconnaissance existentielle.
L'occupation infirmière possède des espaces de communication où le soin, objet
disciplinaire acquiert progressivement une reconnaissance interne au groupe. La
reconnaissance extérieure représente une autre étape, sinon un autre examen de
passage qui permet de le faire accéder et par là même l'occupation toute entière, à
une existence formelle, formalisée à des savoirs spécifiques. La communication a
lieu, ailleurs que dans les instances institutionnelles de l'occupation. Elle s'exporte
aujourd'hui, de plus en plus, dans d'autres espaces. Elle est un véritable enjeu, celui
de l'appartenance et de la reconnaissance infirmières. L'universitarisation37 de la
formation infirmière est en effet au coeur de l'actualité. Elle rend compte de ce
désir manifeste d'accéder à une autre représentation par la formation universitaire.
L'idée principale qui s'en dégage, est qu'elle n'est pas seulement une occupation où
prédominent la pratique et la technique. Elle est aussi une occupation faite de
savoirs théoriques et scientifiques. Elle illustre aussi cette exportation d'une
communication dirigée vers un échange avec d'autres partenaires potentiels d'une
réflexion interdisciplinaire. Quelques rares infirmières qui ont accédé à un titre
universitaire du second ou du troisième cycle remplissent ce rôle de la formation
des pairs à d'autres pairs, à partir d'un socle de savoirs référencés où se mêlent
savoirs théoriques transmis à l'université et savoirs pratiques hérités de
l'expérience. Mais, en l'absence de pôles de recherche universitaires en soins
infirmiers, cette transmission s'étiole après la validation d'un travail de recherche
ou d'une thèse ou bien s'éparpille dans d'autres espaces de formation38. La
reconnaissance existentielle peut aussi se manifester, dans quelques rares cas, par
la publication de travaux de thèse39. On peut y voir là une ouverture à un public de
non-initié pour mieux faire connaître l'occupation et l'éloigner par là même, des
représentations erronées sur son propre compte. La participation et la contribution à
des colloques et à des conférences organisées sur une thématique disciplinaire dans
laquelle le soin infirmier n'est pas exclu, concourt dans la communication des
travaux de recherche, à renforcer un peu plus chaque jour cette reconnaissance par
une présence qui dépasse la seule observation, pour l'échange. Les Sciences de
l'Education offrent à l'occupation infirmière, cette opportunité de s'enrichir et de se
compléter dans la communication, peut-être parce que cette dernière peut se
retrouver et s'identifier dans une discipline relativement récente qui est parvenue à
sa reconnaissance sinon à son existence, à force de présence et de communication
35
Dans les instituts de formation en soins infirmiers (IFSI) où il s'agit d'une initiation à la
recherche en soins infirmiers, dans les instituts de formation des cadres (IFCS).
36
Bourdieu P. , Op. Cit. , page 131.
37
L'universitarisation correspond à réorganisation de la formation initiale et continue selon
trois niveaux de formation; les niveaux Licence,Master, Doctorat.
38
Globalement peu d'infirmières accèdent à un poste de Maître de conférences; les autres
poursuivent leur occupation à des postes divers de conseiller régional, de directeur des
soins hospitaliers ou d'institut de formation ou de consultants dans des organismes de
formation. La communication joue alors, dans l'exercice de ces fonctions, un rôle important
pour diffuser les savoirs et les spécificités de l'occupation infirmière.
39
La thèse notamment de Peraut-Soliveres A. , 2002, Infirmières, le savoir la nuit, Editions
PUF.
de ses savoirs. L'université de Provence et notamment le laboratoire UMR ADEF
«cognition,langage,éducation» travaille en partenariat avec quelques établissements
de santé de proximité et plus précisément avec des professionnels de santé
infirmiers. Des maîtres de conférences40, chercheurs en sciences de l'éducation
interviennent auprès de quelques équipes de soins infirmières ou d'un groupe
constitué d'infirmiers pour faire émerger à partir des questionnements
contextualisés, des problématiques qui ne demandent qu'à être éclairées sous
différents angles d'approche scientifiques. La communication réflexive prend appui
sur les pratiques quotidiennes. Elle engage l'infirmier, sous la guidance d'un
universitaire, dans une démarche de recherche où le soin prend désormais un autre
relief. Il est fait de techniques et de pratiques; il peut aussi s'enrichir de théories et
pourquoi pas venir participer à une autre dynamique, celle d'une recherche sur le
soin infirmier où la communication préside à chaque séance non seulement à sa
reconnaissance, mais aussi à son émergence scientifique.
Conclusion
L'article a mis en évidence les principaux éléments de cette association que
forment la communication et la professionnalisation, en ce qui concerne
l'occupation infirmière. La communication y joue un rôle essentiel, mais l'une ne
va pas sans l'autre. La communication permet l'accès à la professionnalisation. La
professionnalisation ne peut se réaliser sans communication. L'occupation
infirmière se professionnalise progressivement. Elle acquiert chaque jour une
existence autonome, dans l'affirmation de sa pratique d'un genre et d'un style
spécifiques comme dans la formalisation de ses savoirs qui parviennent tout aussi
progressivement à accéder d'un espace communicationnel restreint à cet espace
plus élargi de l'interdisciplinarité. Il est alors intéressant de suivre cette
construction épistémologique dans une actualité où il est question
d' universitarisation de la formation infirmière comme il est tout aussi essentiel de
mettre en évidence de quels savoirs il s'agit.
La profession se construit en premier lieu sur une homogénéisation de ses savoirs
reconnus et validés. Leur enrichissement et leur inscription dans d'autres
paradigmes constituent d'autres étapes qui marquent d'une certaine maturité, une
profession. L'occupation infirmière se trouve dans cette première étape
d'homogénéisation de tous ses savoirs.
40
Eymard C. , Thuillier O. , Vial M. , sont de ceux là; ils interviennent à l'APHM et dans
d'autres établissements régionaux, hospitaliers ou de formation auprès des infirmiers pour
encourager et dynamiser la recherche infirmière.
Bibliographie :
Acker F., 2004,Configuration et reconfiguration du travail infirmier, Rapport
DREES,Paris.
Bourdieu P., 2001,Science de la science et réflexivité, Editions Raison
d'Agir,,Paris.
Collière M.F.,1996,Soigner le pemier art de la vie, Editions Masson,Paris.
Dubar
C.,1998,La socialisation construction des
professionnelles, Editions Armand Colin,Paris.
idendités
sociales
et
Ferroni
I., 1994,Les infirmières hospitalières construction d'un groupe
professionnel, Thèse pour le grade de Docteur,Nice Sophia-Antipolis.

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