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Soudan Nettoyage ethnique à l’écart des médias
p. 44
ALGÉRIE Fellag juge le régime p. 34
RUSSIE Monuments à vendre p. 18
VOYAGE Sur les traces du Che p. 62
www.courrierinternational.com
N° 705 du 6 au 12 mai 2004 - 3
€
TURQUIE
C’est loin, l’Europe !
avec
Radikal, Gazetem,
Yeni Safak,
Frankfurter Rundschau,
Frankfurter
Allgemeine Zeitung…
AFRIQUE CFA : 2 200 FCFA - ALLEMAGNE : 3,20 € - AUTRICHE : 3,20 €
BELGIQUE : 3,20 € - CANADA : 5,50 $CAN - DOM : 3,80 € - ESPAGNE : 3,20 €
E-U : 4,25 $US - G-B : 2,50 £ - GRÈCE : 3,20 € - IRLANDE : 3,20 € - ITALIE : 3,20 €
JAPON : 700 Y - LUXEMBOURG : 3,20 € - MAROC : 25 DH
PORTUGAL CONT. : 3,20 € - SUISSE : 5,80 FS - TUNISIE : 2,600 DTU
M 03183 - 705 - F: 3,00 E
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page
de
publicité
705p03 4/05/04 19:30 Page 3
s o m m a i re
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e n c o u ve r t u re
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TURQUIE
E N Q U Ê T E S E T R E P O R TA G E
36 ■ en couverture Turquie, c’est loin, l’Eu-
C’est loin, l’Europe !
A l’approche des élections européennes du 13 juin, le
débat sur l’entrée de la Turquie dans l’UE est relancé,
en France et dans les autres pays. Il faut faire vite car
c’est en décembre que l’UE décidera d’ouvrir ou non
des négociations d’adhésion avec Ankara. Les arguments du débat, avec la presse allemande et la presse
turque (parfois à front renversé).
pp. 36 à 41
Meyer/Tendance floue
nous croyait voués à l’autodestruction” CÔTE - D ’ IVOIRE Les
vrais ennuis commencent pour Gbagbo ALGÉRIE La jeunesse
est en train d’inventer un monde libertaire
rope ! En décembre prochain, l’UE doit décider d’ouvrir ou non des négociations d’adhésion avec Ankara.
Le débat sur les frontières de l’Europe est lancé.
42 ■ enquête Electeurs, vous êtes cernés
Pour mieux connaître – et donc capter – les électeurs,
les deux grands partis américains recoupent fichiers
officiels et commerciaux. Du marketing politique de
haut vol.
44 ■ reportage Massacre à l’écart des
caméras Une nouvelle guerre ensanglante depuis
un an la région du Darfour, dans l’ouest du Soudan.
Pour la première fois, un journaliste a réussi à se
rendre sur les lieux.
Le lac salé Tuz, au sud d’Ankara.
Sur RFI Retrouvez l’émission Retour sur info, animée par Hervé Guillemot.
Cette semaine : “Nouveau génocide au Soudan”, avec Pierre Cherruau,
de CI, et Jean Philippe Remy, correspondant de RFI à Nairobi. Cette émission
sera diffusée sur 89 FM le samedi 8 mai à 19 h 40 et le dimanche 9 mai
à 15 h 40, puis disponible sur <www.rfi.fr>.
RUBRIQUES
4 ■ les sources de cette semaine
6 ■ l’éditorial Tocsin pour le Soudan,
par Philippe Thureau-Dangin
6
6
9
62
65
66
■
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48 ■ société Christiania, la hippie, un peu
fanée mais toujours attirante Le quartier alternatif
de Copenhague vit en marge depuis plus de trente
ans. Une utopie où tout n’est pas rose.
l’invité Giovanni Sartori, Corriere della Sera
courrier des lecteurs
à l’affiche
voyage Sur les traces de Che Guevara
tendance
le livre L’Hibiscus pourpre,
50 ■ débat Kant et le conflit irakien Le
philosophe allemand, mort il y a deux cents ans, a
développé l’idée de paix perpétuelle. Ses principes
l’auraient-ils conduit à s’opposer à la guerre en Irak ?
Les points de vue du penseur britannique Roger
Scruton et de la députée allemande Antje Vollmer.
Chimamanda Ngozi Adichie
66 ■ épices et saveurs
Mexique : le parfum fétiche des Aztèques
Fellag rit de l’Algérie
67 ■ insolites Télé : qui veut gagner un bébé ?
p. 34
INTELLIGENCES
52 ■ économie F I N A N C E Il est temps de relever
D’UN CONTINENT À L’AUTRE
les taux d’intérêt MARCHÉ Sortie de crise chaotique sur le
marché mondial du café É TAT S - U N I S Du rififi dans le
business du commerce équitable S O C I A L Une entreprise
caricative, ça se gère ! ■ la vie en boîte Aidez vos
collègues et votre productivité augmentera
10 ■ france POLITIQUE Un climat de défiance insuppor table vis-à-vis de l’islam É C O N O M I E La fusion SanofiAventis, “à la seule satisfaction de Paris” MÉDIAS Quotidiens
régionaux cherchent lecteurs désespérément
57 ■ multimédia MÉDIAS Le double langage des
chaînes de télévision arabes INFORMATION Cafouillage autour
des otages
13 ■ europe PAY S - BA S Le triomphe posthume de
21 ■ amériques AMÉRIQUE LATINE Malgré la démocratie, des veines toujours ouvertes PANAMÁ Un nouveau
Torrijos à la présidence COLOMBIE Pourquoi rejette-t-on les
réfugiés politiques colombiens ? É TAT S - U N I S Où mène le
mépris des lois internationales TÉMOIGNAGES “Nous avons
une bonne méthode pour les faire craquer”
26 ■ asie PA K I S TA N Veillée d’armes dans les Zones
tribales THAÏLANDE L’usage de la force ne réglera rien CHINE
Hong Kong n’est plus un électron libre INDONÉSIE Wiranto,
un candidat aux mains sales JAPON Séoul intéresse aussi
les amis de Pyongyang ■ le mot de la semaine “kiro”,
le tournant
30 ■ moyen-orient I S R A Ë L Le Likoud ne veut
pas de la paix CONSTERNATION Se tirer un obus dans le pied
SYRIE Cafouillages à propos d’un attentat qui n’a pas eu
lieu DOUTES Les Syriens n’ont pas pu inventer cet attentat
58 ■ sciences MATHÉMATIQUES Peut-on vraiment faire
confiance à un ordinateur ? NANOTECHNOLOGIES Une sonnette
d’alarme moléculaire ■ la santé vue d’ailleurs Ces
traitements qui font plus de mal que de bien
Avec les hippies de Christiania
p. 48
61 ■ écologie
H Y D R O L O G I E Quand les écolos
critiquent la destruction des barrages
LA SEMAINE PROCHAINE
Bush peut-il perdre
les élections de novembre ?
enquête Pourquoi l’islamisme
s’est développé au Maroc
dossier Rennes vue
par la presse étrangère
en couverture
33 ■ afrique AFRIQUE DU SUD Mandela : “Le monde
COURRIER INTERNATIONAL N ° 705
3
DU 6 AU 12 MAI 2004
Dessin de Steve Bell
Pim For tuyn R O YA U M E - U N I Tony Blair sermonné pas ses
Excellences E S PA G N E En finir avec la violence conjugale
■ vivre à 25 UNION EUROPÉENNE Bienvenue dans la taverne
européenne ITALIE Du pain et des jeux, mais surtout des
jeux NORVÈGE A Oslo, un paradis hospitalier RUSSIE Somptueux
palais à vendre à Moscou et à Saint-Pétersbourg MACÉDOINE
Un nouveau garant pour une paix fragile
7045p04 4/05/04 19:42 Page 4
l e s s o u rc e s
●
CETTE SEMAINE DANS COURRIER INTERNATIONAL
ABC 263 000 ex., Espagne,
FINANCIAL TIMES 483 000 ex., Royaume-Uni,
quotidien. Journal
monarchiste et conservateur
depuis sa création, en 1903,
ABC appartient depuis 2001
au groupe de presse basque
Correo.
quotidien. Le journal de référence de la City.
Et du reste du monde. Une couverture exhaustive de la politique internationale, de l’économie et du management.
TEMPO 160 000 ex., Indonésie, hebdomadaire.
Publié pour la première fois en avril 1971 par
P.T. Grafitti Pers, dans l’intention d’offrir au
public indonésien des matériaux nouveaux de
lecture de l’information, avec une liberté d’analyse et le respect des divergences d’opinion.
FRANKFURTER RUNDSCHAU 189 000 ex., Alle-
EL PAÍS 434 000 ex. (777 000 ex.
magne, quotidien. Le plus ancien des quotidiens nationaux allemands est engagé à
gauche, dans la défense des droits de l’homme
et de l’environnement.
le dimanche), Espagne, quotidien. Né en mai 1976, six mois
après la mort de Franco,
“Le Pays” est une institution en
Espagne. Il appartient au groupe de communication PRISA.
Royaume-Uni, hebdomadaire. Le TLS offre un
éclairage critique sur l’actualité des idées, des
romans, etc.
Allemagne, quotidien. Fondée en 1949, la
FAZ, grand quotidien conservateur et libéral,
est un outil de référence dans les milieux
d’affaires allemands.
“Le plus grand magazine d’information
francophone hors de France”, libéral et
international, toujours original, est lu par un
Canadien francophone sur cinq.
HA’ARETZ 80 000 ex., Israël, quotidien. Premier
journal publié en hébreu sous le mandat britannique, en 1919. “Le pays” est le journal de
référence chez les politiques et les intellectuels
israéliens.
OPENDEMOCRACY
GAZETEM <gazetem.net> Turquie. “Mon Jour-
ASAHI SHIMBUN 8 230 000 ex. (éditions du matin)
et 4 400 000 ex. (éditions du soir), Japon, quotidien. Fondé en 1879, chantre du pacifisme nippon depuis la Seconde Guerre mondiale, le
“Journal du Soleil-Levant” est une institution.
ASHARQ AL-AWSAT 200 000 ex., Arabie Saoudite,
quotidien. “Le Moyen-Orient” se présente
lui-même comme le “quotidien international
des Arabes”. Edité par Saudi Research and
Marketing, présidé par le prince saoudien
Salman, frère du roi, il connaît depuis 1990
un succès croissant et est distribué aussi bien
au Moyen-Orient que dans le Maghreb,
notamment au Maroc.
ASIA TIMES ONLINE <http://www.atimes.com>.
Lancé début 1999 de Hong Kong et de Bangkok, ce journal en ligne est “fait par des Asiatiques pour des Asiatiques”.
THE AUSTRALIAN 133 000 ex., Australie, quotidien. The Australian a été lancé en 1964 par
Rupert Murdoch, avec la promesse de “fournir
une information objective et la pensée indépendante
qui sont essentielles au progrès”.
THE CHRISTIAN SCIENCE MONITOR 125 000 ex.,
Etats-Unis, quotidien. Publié à Boston mais lu
“from coast to coast”, cet élégant tabloïd est réputé pour sa couverture des affaires internationales
et le sérieux de ses informations nationales.
nal” est un quotidien en ligne où écrivent de
nombreuses plumes célèbres de la presse
turque, essentiellement des démocrates et des
libéraux opposés à un Etat jacobin fort.
THE GUARDIAN 400 000 ex., Royaume-Uni, quotidien. Le Manchester Guardian and Evening
News a été fondé en 1921. Ayant quitté le nord
de l’Angleterre pour Londres, The Guardian est
une des institutions du journalisme britannique. Indépendant, de qualité et de gauche.
THE INDEPENDENT 225 500 ex., Royaume-Uni,
quotidien. Créé en 1986, ce journal s’est fait
une place respectée, puis fut racheté, en 1998,
par le patron de presse irlandais Tony O’Reilly.
Il se démarque par son engagement pro-européen, ses positions libertaires sur les problèmes
de société et son excellente illustration photographique.
MECHANICAL ENGINEERING 120 000 ex., EtatsUnis, mensuel. ME est le magazine de l’American Society of Mechanical Engineers (ASME),
fondée en 1880 et comprenant aujourd’hui
120 000 membres. Il traite de technique,
d’éducation et de recherche.
AN NAHAR 55 000 ex., Liban, quotidien.
“Le Jour” a été fondé en 1933. Au fil des ans,
il est devenu le quotidien libanais de référence.
Modéré et libéral.
THE NATION 50 000 ex., Thaïlan-
CORRIERE DELLA SERA 715 000 ex., Italie, quotidien. Fondé en 1876, sérieux et sobre, le titre
a su traverser les vicissitudes politiques en gardant une certaine indépendance, mais sans se
démarquer d’une ligne modérément progouvernementale.
D (LA REPUBBLICA DELLE DONNE) 540 400 ex., Italie, hebdomadaire. Le titre paraît en 1996 comme supplément hebdomadaire de La Repubblica. Féminin le plus lu par les hommes.
THE DAILY TELEGRAPH 933 000 ex., Royaume-Uni,
quotidien. Fondé en 1855, c’est le grand journal conservateur de référence. Sa pugnacité et
ses partis pris font son succès.
THE ECONOMIST 838 000 ex., Royaume-Uni, hebdomadaire.Véritable institution de la presse
britannique, The Economist, fondé en 1843, est
la bible de tous ceux qui s’intéressent à l’actualité internationale. Il se définit comme étant
d’“extrême centre”.
ELAPH <www.elaph.com>, Royaume-Uni. Créé
en 2001, à Londres, ce site arabe publie quotidiennement en langues arabe et anglaise des
articles politiques, sociaux, culturels et économiques sur le monde arabe, ainsi qu’une revue
de presse et des articles publiés dans les médias
arabes ou occidentaux.
EL ESPECTADOR 200 000 ex., Colombie, quotidien. Fondé en 1987, il est l’un des titres les
plus dynamiques du pays. Ses prises de position contre les narcotrafiquants lui ont valu une
renommée internationale. Aujourd’hui proche
du pouvoir, il affiche des positions plus conservatrices qu’autrefois.
Offre spéciale
d’abonnement
Bulletin à retourner
sans affranchir à :
de, quotidien. Fondé en 1971,
ce journal indépendant de
langue anglaise, a lancé, en
novembre 1998, une édition
asiatique, vendue à Singapour,
en Malaisie, en Indonésie, au
Vietnam, au Japon, aux Philippines et en
Chine (Hong Kong).
NÉPSZABADSÁG 250 000 ex., Hongrie, quotidien.
“La Liberté du peuple”, fut, de 1956 à 1990,
l’organe du Parti communiste au pouvoir. Repris par le groupe Bertelsmann à la chute du
régime, il s’est transformé en un journal de
qualité, tout en restant proche du Parti socialiste (ex-communiste).
THE NEW YORK TIMES 1 160 000 ex. (1 700 000 le
dimanche), Etats-Unis, quotidien. The New
York Times est de loin le premier quotidien du
pays, dans lequel on peut lire “all the news that’s
fit to print” (toute l’information digne d’être
publiée).
NOVYÉ IZVESTIA 41 650 ex., Russie, quotidien.
Créés en 1997 par Igor Golembiovski, ex-rédacteur en chef des Izvestia, et les journalistes
devenus “indésirables” pour les nouveaux propriétaires du célèbre quotidien. Sérieux et critique vis-à-vis du Kremlin, il fut populaire jusqu’en mars 2003, date à laquelle il dut suspendre sa parution faute de financements. Il a
retrouvé les kiosques le 1er juillet 2003.
THE OBSERVER 456 000 ex., Royaume-Uni, hebdomadaire. Le plus ancien des journaux du dimanche (1791) est aussi l’un des fleurons de la
“qualité britannique”. Il appartient au même
RÉDACTION
THE TIMES LITERARY SUPPLEMENT 34 000 ex.,
64-68, rue du Dessous-des-Berges, 75647 Paris Cedex 13
Téléphone 33 (0)1 46 46 16 00 Fax général 33 (0)1 46 46 16 01
Fax rédaction 33 (0)1 46 46 16 02
Site web www.courrierinternational.com Courriel [email protected]
Directeur de la rédaction Philippe Thureau-Dangin
UTRINSKI VESNIK 5 000 ex., Macédoine, quoti-
Assistante Dalila Bounekta (16 16)
Rédacteurs en chef Sophie Gherardi (16 24), Bernard Kapp (16 98)
Rédacteurs en chef adjoints Odile Conseil (16 27), Isabelle Lauze (édition, 16 54)
dien en langue macédonienne. Edité à Skopje,
le “Journal du matin” se définit comme indépendant tout en étant proche des sociaux-démocrates (anciennement communistes).
PANORAMA 600 000 ex., Italie, quotidien. Sous
des dehors plutôt sulfureux, le titre cache de
bonnes enquêtes. Il a été créé en 1962 sur le
modèle de Time Magazine par l’éditeur milanais Mondadori, lui-même contrôlé depuis
1990 par le magnat et actuel président du
Conseil, Silvio Berlusconi.
Chef des informations Claude Leblanc (16 43)
Rédacteur en chef Internet Marco Schütz (16 30)
Rédactrice en chef technique Nathalie Pingaud (16 25)
Directrice artistique Sophie-Anne Delhomme (16 31)
LA VANGUARDIA 199 000 ex., Espagne, quotidien.
“L’Avant-Garde” a été fondée en 1881 à Barcelone par la famille Godó, qui en est toujours
propriétaire. Ce journal au format berlinois est
le quatrième quotidien du pays, mais il est essentiellement lu en Catalogne, où il est le numéro un.
LE PATRIOTE 10 000 ex., Côte-d’Ivoire, quotidien. Fondé en 1991 par des partisans d’Alassane Ouattara, alors Premier ministre, ce titre
se présente comme un journal d’opinion. Il défend les musulmans du Nord, dont la “loyauté
à la nation ivoirienne” est souvent mise en doute par la presse abidjanaise. Ses journalistes
sont régulièrement harcelés par les forces de
l’ordre.
POLITIKEN 143 000 ex., Danemark, quotidien.
Fondé en 1884, Politiken est aujourd’hui un
quotidien de centre gauche qui se donne encore l’image d’un certain “radicalisme culturel”.
LE QUOTIDIEN D’ORAN 70 000 ex., Algérie, quotidien. Fondé en 1994 à Oran, devenu national
en 1997, c’est désormais le premier quotidien
francophone du pays. Sérieux et surtout lu par
les cadres.
Europe de l’Ouest Anthony Bellanger (chef de service, Royaume-Uni, Portugal,
16 59), Gian-Paolo Accardo (Italie, 16 08), Isabelle Lauze (Espagne, 16 54),
Danièle Renon (chef de rubrique, Allemagne, Autriche, Suisse alémanique, 16 22),
Léa de Chalvron (Finlande), Guy de Faramond (Suède), Philippe Jacqué (Irlande),
Alexia Kefalas (Grèce, Chypre), Nathalie Pade (Danemark, Norvège), Cyrus Pâques
(Belgique), Judith Sinnige (Pays-Bas) France Pascale Boyen (chef de rubrique,
16 47), Eric Maurice (16 03) Europe de l’Est Miklos Matyassy (chef de service,
Hongrie, 16 57), Laurence Habay (chef de rubrique, Russie, ex-URSS, 16 79),
Iwona Ostapkowicz (Pologne, 16 74), Sophie Chergui (Etats baltes), Andrea
Culcea (Roumanie, Moldavie), Kamélia Konaktchiéva (Bulgarie), Larissa
Kotelevets (Ukraine), Marko Kravos (Slovénie), Ilda Mara (Albanie, Kosovo),
Miro Miceski (Macédoine), Zbynek Sebor (Tchéquie, Slovaquie), Sasa Sirovec
(Serbie-et-Monténégro, Croatie, Bosnie-Herzégovine), Iouri Tkatchev (Russie)
Amériques Jacques Froment (chef de service, Etats-Unis, Canada, 16 32),
Christine Lévêque (chef de rubrique, Amérique latine), Eric Maurice (Etats-Unis,
Canada, 16 03), Anne Proenza (Amérique latine, 16 76), Marianne Niosi (Canada),
Paul Jurgens (Brésil) Asie Hidenobu Suzuki (chef de service, Japon, 16 38),
Agnès Gaudu (chef de rubrique, Chine, Singapour, Taïwan), Christine Chaumeau
(Chine, Singapour, Taïwan, 16 39), Hongyu Idelson (Chine, Singapour, Taïwan,
16 39), Claude Leblanc (Japon, Asie de l’Est, 16 43), Ingrid Therwath (Asie
du Sud, 16 51), Marion Girault-Rime (Australie, Pacifique), Elisabeth D. Inandiak
(Indonésie), Jeong Eun-jin (Corées), Hemal Store-Shringla (Asie du Sud), Kazuhiko
Yatabe (Japon) Moyen-Orient Marc Saghié (chef de service, 16 69), Nur Dolay
(Turquie, Caucase), Pascal Fenaux (Israël), Guissou Jahangiri (Iran, Afghanistan,
Asie centrale), Pierre Vanrie (Moyen-Orient) Afrique Pierre Cherruau (chef de
service, 16 29), Chawki Amari (Algérie), Anaïs Charles-Dominique (Afrique
du Sud) Débat, livre Isabelle Lauze (16 54) Economie Catherine André (chef
de service) et Pascale Boyen (16 47) Multimédia Claude Leblanc (16 43)
Ecologie, sciences, technologie Olivier Blond (chef de rubrique, 16 80) Insolites,
tendance Claire Maupas (chef de rubrique, 16 60) Epices & saveurs, Ils et
elles ont dit Iwona Ostapkowicz (16 74)
DE VOLKSKRANT 340 000 ex. Pays-Bas, quotidien. Né en 1919, catholique militant pendant
cinquante ans, “Le Journal du peuple” s’est laïcisé en 1965 et est aujourd’hui la lecture favorite des progressistes d’Amsterdam.
THE WALL STREET JOURNAL EUROPE 220 000 ex.,
Belgique, quotidien. Créée en 1976, remaniée en avril 2002, la version européenne de
la “bible des milieux d’affaires” propose commentaires et analyses permettant de décoder
l’économie européenne et mondiale, les marchés financiers et les nouvelles technologies.
THE WASHINGTON POST 812 500 ex. (1 100 000 le
dimanche), Etats-Unis, quotidien. Recherche
de la vérité, indépendance : TheWashington Post
vit selon certains principes. Un grand quotidien de centre droit.
RADIKAL 65 000 ex.,Turquie, quotidien. Lancé
par le groupe Milliyet en 1996 pour devenir le
quotidien des intellectuels. Certains l’appellent
“Cumhuriyet light”, en référence au grand journal kémaliste qu’il veut concurrencer.
LA REPUBBLICA 650 000 ex., Italie, quotidien.
Née en 1976, La Repubblica se veut le quotidien de l’élite intellectuelle et financière du
pays. Orienté à gauche, avec une sympathie affichée pour les Démocrates de gauche (ex-Parti
communiste), et fortement critique vis-à-vis de
l’actuel président du Conseil, Silvio Berlusconi.
SCIENCE NEWS 200 000 ex., Etats-Unis, hebdo-
EL WATAN 50 000 ex., Algérie, quotidien. Fondé
en 1990 par une équipe de journalistes venant
d’El Moudjahid, quotidien officiel du régime,
“Le Pays” est vite devenu le journal de référence avant d’être concurrencé plus tard par
d’autres quotidiens.
Site Internet Marco Schütz (rédacteur en chef, 16 30), Eric Glover (chef de service,
16 40), Anne Collet (documentaliste, 16 58), Philippe Randrianarimanana (16 68),
Hoda Saliby (16 35), Pierrick Van-Thé (webmestre, 16 82)
Agence Courrier Sabine Grandadam (chef de service,16 97),Caroline Marcelin (16 62)
Traduction Raymond Clarinard (chef de service, anglais, allemand, roumain, 16 77),
Nathalie Amargier (russe), Catherine Baron (anglais, espagnol), Isabelle Boudon
(anglais, allemand), Ngoc-Dung Phan (anglais, vietnamien), Françoise EscandeBoggino (japonais, anglais), Marie-Françoise Monthiers (japonais), Mikage Nagahama
(japonais), Marie-Christine Perraut-Poli (anglais, espagnol), Olivier Ragasol (anglais,
espagnol), Danièle Renon (allemand), Mélanie Sinou (anglais, espagnol)
YEDIOT AHARONOT 400 000 ex., Israël, quotidien.
Créé en 1939, “Les Dernières Informations”
appartient aux familles Moses et Fishman. Ce
quotidien marie un sensationnalisme volontiers
populiste à un journalisme d’investigation et de
débats.
Révision Daniel Guerrier (chef de service, 16 42), Pierre Bancel, Elisabeth
Berthou, Philippe Czerepak, Fabienne Gérard, Philippe Planche
YENI SAFAK 60 000 ex.,Turquie, quotidien.
madaire. Fondé en 1922 sous le nom de Science News-Letter, le magazine se présente comme
l’unique newsmagazine consacré à la science
aux Etats-Unis. L’information est condensée,
complétée par de très nombreuses références
à des travaux universitaires.
Photographies, illustrations Pascal Philippe (chef de service, 16 41), Sandra
Grangeray (1621), Lise Higham, Lidwine Kervella (16 10), Cathy Rémy, assistés
d’Agnès Mangin (16 91)
“La Nouvelle Aurore” est proche du Parti de la
justice et du développement de Tayyip Erdogan, ancien maire d’Istanbul et islamiste “rénovateur”. Montrant un islamisme modéré, le
journal adopte parfois le ton agressif de cette
personnalité.
SOUTH CHINA MORNING POST 114 000 ex., Chine
(Hong Kong), quotidien. Ce journal en anglais, proche des milieux d’affaires de l’ex-colonie britannique, permet un bon suivi de la Chine, en particulier en ce qui concerne l’économie et la Chine du Sud.
LA STAMPA 400 000 ex., Italie, quotidien. Le
titre est à la fois le principal journal de Turin et
le principal quotidien du groupe Fiat, qui
contrôle 100 % du capital.
SÜDDEUTSCHE ZEITUNG 400 000 ex., Allemagne,
quotidien. Sur la Bavière, peu réputée pour son
progressisme, règne pourtant “le journal intellectuel du libéralisme de gauche allemand”.Tolérant, vigilant, éclairant, indépendant.
SUNDAY TIMES 504 000 ex., Afrique du Sud, hebdomadaire. Fondé en 1906, Sunday Times est le
Maquette Marie Varéon (chef de service, 16 67), Catherine Doutey, Nathalie
Le Dréau, Gilles de Obaldia, Denis Scudeller Cartographie Thierry Gauthé
(16 70), Daniel Guerrier Infographie Catherine Doutey (16 66), Emmanuelle
Anquetil (colorisation) Calligraphie Michiyo Yamamoto
Informatique Denis Scudeller (16 84)
Documentation, service lecteurs Iwona Ostapkowicz 33 (0)1 46 46 16 74,
du lundi au vendredi de 15 heures à 18 heures
Pour en savoir plus
Fabrication Jean-Marc Moreau (chef de fabrication, 16 49). Impression, brochage :
Maury, 45191 Malesherbes. Routage : France-Routage, 77183 Croissy Beaubourg
LE GUIDE MONDIAL DE LA PRESSE EN LIGNE
Ont participé à ce numéro Torunn Amiel, Jérémy Baraquin, Hanno Baumfelder,
Marianne Bonneau, Bérangère Cagnat, Alexandre Cheuret, Fabienne Costa, Valeria Dias de Abreu, Bernadette Dremière, Marie-Anne Dubosc, Jean-Luc Favreau,
Sandra Grangeray, Lola Gruber, Grit Hofmann, Matthieu Jean, Françoise Liffran,
Thibault Mosneron Dupin, Hamdam Mostafavi, Nawel Neggache, Jean-Christophe
Pascal, Isabelle Roy, Sandra Rude, Laurent Simon, Laurence Sreshthaputra-Korotki,
Emmanuel Tronquart, Zaplangues, Madeleine Zazzo
Retrouvez une
présentation détaillée
des 500 principaux
journaux de la planète
et de leurs sites Internet.
Ce guide est un outil
obligé pour qui s’intéresse
à la presse internationale
et pratique grâce à son CD-ROM.
Vous pouvez vous le procurer auprès d’Estelle
Didier au 01 46 46 16 93 (de 11 h 30 à 14 h 30)
au prix de 6,50 euros.
ADMINISTRATION - COMMERCIAL
Directrice administrative et financière Chantal Fangier (16 04). Assistante :
Nolwenn Hrymyszyn-Paris (16 99). Contrôle de gestion : Stéphanie Davoust
(16 05). Comptabilité : 01 42 17 27 30, fax : 01 42 17 21 88
Relations extérieures Anne Thomass (responsable, 16 44), assistée d’Edwina
Liard (16 73)
Diffusion Le Monde SA ,21 bis, rue Claude-Bernard,75005 Paris,tél.: 01 42 17 20 00.
Directeur commercial : Jean-Claude Harmignies. Responsable publications : Brigitte
Billiard. Abonnements : Fabienne Hubert. Direction des ventes au numéro : Hervé
Bonnaud. Chef de produit : Franck-Olivier Torro (38 58), fax : 01 42 17 21 40
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n° 705
Edité par Courrier international SA, société anonyme avec directoire
et conseil de surveillance au capital de 106 400 €
Actionnaire : Le Monde Publications internationales SA.
Directoire : Philippe Thureau-Dangin, président,
directeur de la publication ; Chantal Fangier
Conseil de surveillance : René Gabriel, président ; Gilles de Courtivron, viceprésident ; Bruno Patino ; Eric Pialloux ; Sylvia Zappi
Dépôt légal : mai 2004 - Commission paritaire n° 0707C82101
ISSN n° 1 154-516 X – Imprimé en France / Printed in France
journal dominical le plus populaire d’Afrique
du Sud. Jadis conservateur, il devient de plus
en plus libéral.
<http://www.opendemocracy.net>, RoyaumeUni. Soutenu par la fondation Ford, ce journal
en ligne veut être “un espace de connaissance,
d’échange et de compréhension, indépendant de
tout groupe médiatique et ne servant ni un intérêt
particulier, ni un point de vue idéologique”. Cependant le site est très nettement de gauche.
FRANKFURTER ALLGEMEINE ZEITUNG 394 000 ex.,
L’ACTUALITÉ 200 000 ex., Canada, bimensuel.
groupe que The Guardian et, comme lui,
se situe résolument à gauche.
Courrier international
année
Courrier international (USPS 013-465) is published weekly by Courrier
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Ce numéro comporte un encart Abonnement jeté sur l’ensemble du tirage.
COURRIER INTERNATIONAL N ° 705
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DU 6 AU 12 MAI 2004
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l’invité
ÉDITORIAL
Tocsin pour
le Soudan
Giovanni Sartori,
Corriere della Sera, Milan
a guerre de Bush a été un désastre. Mais l’Eu- c’était d’ailleurs l’un des arguments contre l’invasion.
rope de José Luis Rodríguez Zapatero annonce Adopter l’attitude de Zapatero n’est pas non plus la
un désastre d’une plus grande ampleur. Comme solution : en donnant l’impression de se débiner, on offre
l’a dit le président de la Commission euro- une victoire au fondamentalisme islamique qui embrase
péenne, Romano Prodi [qui s’apprête à rede- le Moyen-Orient et le dresse contre l’Occident. George
venir le chef de la gauche italienne], il a été facile W. Bush est en train de découvrir que gagner la guerre
d’entrer en Irak, mais il est difficile d’en sortir. n’est pas gagner la paix ; mais Zapatero nous montre
Et même extrêmement difficile. Pas pour le chef comment la perdre de la pire façon qui soit.
du gouvernement espagnol : il retire ses troupes sans plus Fuir ne fait qu’aggraver les problèmes. Laisser les Améattendre, et bon vent aux crétins qui restent sur place !
ricains se débrouiller (ou non) tout seuls n’est pas une
Pourquoi un départ aussi précipité ? Parce que c’était solution non plus. Certes, ils méritent une punition
une promesse électorale. Moi qui passe ma vie à étudier [pour avoir mené la guerre d’Irak comme ils l’ont fait].
les élections, cela ne m’émeut
Mais punir les autres ne
pas plus que ça. Nous savons
sert pas à grand-chose si
tous que les hommes polil’on se fait du tort à soitiques sont capables de promême.Tout le monde s’acmettre n’importe quoi pour
corde à dire qu’il faut un
gagner des élections. Par
revirement de situation. Imailleurs, on peut honorer une
possible de prêter l’armée
promesse électorale en
américaine aux Nations
attendant le bon moment.
unies, ni de faire intervenir
Zapatero n’a pas voulu attenen Irak une organisation
dre, ne serait-ce qu’un mois,
internationale qui ne disparce qu’il s’est rendu comppose pas de troupes. Certe – voilà la seconde raison
tains suggèrent de faire
■ Né en 1924 en Toscane, Giovanni
invoquée – que les Etats-Unis
participer les pays arabes
Sartori est professeur de sciences poline céderaient jamais à un
modérés. C’est oublier que
tiques à l’université Columbia de New
York et à l’université de Florence. Ce
tiers (l’ONU ou quiconque)
– hormis l’Iran, qui n’est pas
libéral de gauche est directeur de la
le commandement de leur
arabe – les pays arabes voiRevue italienne de sciences politiques
meilleure armée, celle qui est
sins sont sunnites et, par
et éditorialiste au Corriere della Sera.
stationnée en Irak. Quelle déconséquent, mal vus de la
couverte ! Dans toute l’hismajorité des Irakiens, chiites.
toire du monde, jamais une grande puissance n’a cédé Les Américains ont attaqué l’Irak alors qu’il n’était en
à d’autres son pouvoir militaire. Demander aux Etats- aucune façon une base de guerre pour le terrorisme
Unis de renoncer au contrôle de leur armée, c’est faire islamique. Mais, s’ils échouent et sont lâchés par leurs
preuve de mauvaise foi puisqu’on sait à l’avance que la alliés, alors, on verra naître cet Etat terroriste qui n’exisrequête est impossible à exaucer. Et pourtant, c’est ainsi tait pas. L’Afghanistan, misérable, ne pouvait fournir à
que Zapatero a justifié son retrait. Ce faisant, il crée Ben Laden que des camps d’entraînement. L’Irak, en
un effet domino : la gauche italienne se trouve désormais revanche, est riche en pétrole et peut fournir au terobligée de suivre les plus extrémistes, tel le leader com- rorisme international toutes les infrastructures devant
muniste Fausto Bertinotti, et le chœur puéril des paci- servir à produire des armes chimiques et bactériolofistes à tout prix [qui demandent le retrait des troupes giques qui auront, elles, un vrai pouvoir de destruction.
italiennes d’Irak]. Et bon vent, cette fois, à la crédibi- Si l’on comprend cela, on trouvera la solution. Mais
lité d’une gauche sérieuse et responsable !
quand ? Pour l’heure, c’est un peu comme si l’on contiRevenons à l’Irak. Les Américains et leurs alliés sont per- nuait à discuter – comme c’était le cas à Constantiçus comme des “occupants”. La chose était prévisible ; nople – du sexe des anges.
L
Zapatero
n’aurait pas dû
quitter l’Irak
DR
DR
Il est des pays qui semblent vouer
a u m a l h e u r. L e S o u d a n p a r
exemple. A peine le conflit au sud
venait-il de s’achever par un accord
de paix qu’une nouvelle guerre
reprenait, cette fois à l’ouest, dans
les Etats du Darfour. Une nouvelle
guerre ou un massacre ? Dans le premier cas, il
s’agissait de rebelles chrétiens et animistes qui
s’opposaient au régime très islamiste de Khartoum.
Aujourd’hui, le conflit est entre les musulmans euxmêmes, entre Khartoum l’arabe et des groupes
armés qui défendent les intérêts des ethnies africaines du Darfour.
Personne ne sait combien cette tragédie a fait de
victimes. Car Khartoum a profité de ses nouvelles
relations avec Washington et de son accord avec
les sudistes pour mener une guerre sans merci
contre les populations civiles de la région. Certains
responsables d’ONG ont dénoncé ce nettoyage
ethnique, et certains ont même parlé de “génocide”.
Une chose est certaine : les troupes de Khartoum
chassent les habitants des villages, incendient les
maisons et les récoltes, acculent des familles entières
à l’exil et/ou à la famine. C’est ce que raconte dans
un passionnant reportage Giovanni Porzio, du magazine Panorama (voir p. 44). Ce journaliste italien
est l’un des rares, avec son photographe Francesco
Zizola, à s’être aventuré au-delà de la frontière tchadienne où sont massés les réfugiés, dans les zones
ravagées du Darfour. Ce qu’il a vu est effrayant. Et
le pire est encore à venir, avec la saison des pluies
qui rendra quasiment impossible l’exil des populations massacrées.
Le Darfour est aussi au sommaire de notre
confrère Le Monde diplomatique, qui fête ce moisci ses cinquante ans. Pour son numéro anniversaire, on retrouvera des signatures de connaissance
– Noam Chomsky, Jacques Nikonoff, Aminata
Traoré – pour un dossier intitulé “Voix de la résistance”. Avec, en cadeau, un cahier où sont reproduites douze unes historiques du journal. Ce “journal
des cercles diplomatiques”, comme il était sous-titré
en 1954, est devenu ce Diplo engagé et tout d’une pièce
que nous connaissons. Une sorte de tocsin qui, imperturbable, nous rappelle les injustices du monde.
Philippe Thureau-Dangin
●
COURRIER DES LECTEURS
■ Soutenons
Zarema
Ana-Luana Stoicea-Deram
<[email protected]>
Pour fêter le 30e anniversaire
de la “révolution des œillets”,
Courrier international vous invite
à l’exposition consacrée au
dessinateur portugais António :
50 dessins de presse originaux
et hauts en couleur pour
trente ans d’histoire portugaise
et d’actualité internationale.
Centre culturel Calouste-Gulbenkian
51, avenue d’Iéna, 75016 Paris
M° ou RER Charles-de-Gaulle – Etoile
Jusqu’au 17 mai, du lundi au vendredi
de 9 heures à 17 heures. Entrée libre
L’histoire de Zarema Moujakhoïeva [CI n° 698,
du 18 mars 2004], la kamikaze tchétchène,
m’avait beaucoup émue. Sa condamnation [CI
n° 702, du 15 avril 2004] me choque. Elle choisit de ne pas commettre d’attentat, se livre
et écope de vingt ans de prison. Je crois nécessaire et urgent d’agir pour lui faire comprendre
que son choix, celui de ne pas tuer, était le bon.
■ Spínola
et non Salazar
Paulo Rapaz, 75015 Paris
Fidèle lecteur et citoyen por tugais, j’ai naturellement acheté votre numéro 703 [du 22 avril
2004] consacré au trentième anniversaire de
la “révolution des œillets”. J’y ai malheureusement trouvé une petite erreur : le panneau
d’azulejos dessiné par António figurant en couverture représente, sur les carreaux verts, le
COURRIER INTERNATIONAL N ° 705
6
DU 6 AU 12 MAI 2004
général Spínola, premier président de la République de l’après-révolution, et non Salazar, qui
n’a jamais porté d’uniforme.
■ Question
d’antériorité
Raphael Rochet, 38610 Gières
Dans votre numéro 703 [du 22 avril 2004], vous
avez publié un article sur les lentilles liquides
dont Philips revendique la paternité. Le mérite
de cette innovation reviendrait plutôt à la société
lyonnaise Varioptic, qui poursuit un travail commencé il y a dix ans à l’université JosephFournier et à l’école normale de Lyon. Elle aurait
signé un accord avec le coréen Samsung pour
la fabrication des caméras autofocus.
■ Précision
L’édition française de l’ouvrage de Samuel
Huntington cité dans la rubrique Débat du
n° 701 du 8 avril 2004, paraîtra aux éditions
Odile Jacob à l’automne 2004.
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à l ’ a ff i c h e
Portrait du chef en diviseur
’est dans une pinède au nord
de Montréal, un fusil d’assaut
entre les mains, que James
Gabriel a eu la révélation qui
allait le mener en politique.
Une nuit de 1992, le jeune
métis, fils d’un Amérindien et
d’une Blanche, était embusqué
avec une vingtaine d’hommes armés jusqu’aux dents. “J’étais prêt à tirer sur quiconque approcherait. Cette nuit-là, j’ai commencé à avoir des doutes sur la culture et les
méthodes politiques des leaders de ma communauté”, raconte-t-il. Pourtant, le 12 janvier dernier, James Gabriel, grand chef du
Conseil mohawk de Kanesatake, était
contraint de quitter le petit village amérindien qu’il dirige, laissant derrière lui sa
maison en cendres. Cette fois-ci, c’est sur
lui qu’étaient pointées les armes des siens.
“Saint James, héros et martyr de la politique mohawk, grand chef apatride de Kanesatake”, a acquis la sympathie des médias et
des gouvernants québécois, qui voient d’un
bon œil sa croisade contre le “crime organisé” dans sa communauté. Selon James
Gabriel, une trentaine de malfrats abuseraient de la relative autonomie du petit territoire amérindien. Ces truands – auxquels
il semble assimiler la plupart de ses adversaires politiques – s’adonneraient au trafic
de drogue, d’alcool, d’armes et d’immigrants
clandestins. “Ils font la pluie et le beau temps,
sont riches, se croient au-dessus de la loi et se
retranchent derrière le drapeau des Warriors
[organisation radicale de la nation mohawk]”,
dénonce-t-il. Ce bel homme au verbe agile
décrit sa cause comme un bras de fer entre
bons et méchants. Entre les deux, une majorité intimidée et silencieuse souhaiterait la
victoire des gentils. Mais la réalité est plus
Johansen Krause/Heidelberg Prepress
C
JAMES GABRIEL, grand chef du Conseil mohawk de Kanesatake, 37 ans. Le politicien amérindien vit en exil de sa communauté depuis que
des émeutiers ont incendié sa maison, en janvier.
Sa croisade contre la criminalité organisée a
provoqué l’ire de ses opposants, qui l’accusent
d’encourager l’assimilation des Amérindiens.
nuancée : en réalité, le Conseil de bande est
divisé. Des six chefs, seuls trois soutiennent
le grand chef. Et certains se demandent si
la chasse aux bandits de James Gabriel ne
viserait pas plutôt les vendeurs de cigarettes
dédouanées. Leur lucratif commerce, déclaré
illégal par le gouvernement canadien, est
une source de revenus importante dans une
communauté où le chômage touche plus du
tiers de la population active.
Pour ses adversaires, le grand chef exagère les problèmes de criminalité afin de
mieux asseoir son pouvoir. Qui plus est, il
gouvernerait “comme un Blanc” en appliquant le vote majoritaire, qui lui est légèrement favorable, plutôt que le consensus
ancestral. “C’est à la communauté de décider
et aux chefs d’appliquer les décisions de la base.
James a une façon de faire qui ne convient pas.
Il pense qu’il a le pouvoir de faire ce qu’il juge
être bon”, accuse le chef de bande John Harding. La question identitaire revêt une
importance toute particulière pour le grand
chef. Fils d’une Blanche, il n’est pas strictement mohawk puisque, dans cette nation
iroquoise, l’appartenance se transmet par
la mère. “Si on éliminait les métis, ceux qui ne
parlent pas mohawk et ceux qui vivent à l’extérieur de la communauté, il ne resterait plus
qu’un petit clan de consanguins voués à l’extinction”, se défend-il. Dans une communauté marquée par des affrontements violents avec les forces de l’ordre québécoises
au début des années 90, les rapports qu’il
entretient avec le gouvernement sont mal
vus par certains. En janvier 2004, les
troubles éclatent alors que le chef monte
une vaste opération policière contre les trafiquants, financée par le ministère des
Affaires indiennes. Pendant deux jours, le
poste de police local est assiégé. La maison
de James Gabriel est incendiée. “Il est en
train de saper notre souveraineté, de faire de
nous une municipalité comme les autres en
concluant des accords avec des forces de l’extérieur”, s’indigne John Harding, qui refuse
de voir James Gabriel reprendre ses fonctions à Kanesatake. Le grand chef en exil
se contente pour l’instant de gouverner à
distance, à l’aide des trois chefs qui lui sont
restés fidèles, en attendant que les urnes
tranchent, en juillet prochain.
(D’après L’Actualité, Montréal)
LECH WALESA,
syndicaliste et ancien président
de la Pologne
■ Volontaire
“L’intégration européenne approfondie, je l’avais prévue et depuis
longtemps. J’ai aussi prévu qu’il y
aurait un jour un président de l’Europe unie.” L’auteur de la fameuse
phrase “Je suis pour et même
contre”, entrée désormais dans le
polonais courant, veut se porter candidat à ce poste, une fois que le
mode d’élection aura été décidé.
(Gazeta Wyborcza, Varsovie)
SILVIO BERLUSCONI,
président du Conseil italien
■ Reconnaissant
“Nous ne sommes pas des alliés
soumis des Etats-Unis, mais des
alliés reconnaissants.” Il répond
à l’accusation d’avoir envoyé et de
vouloir maintenir un contingent militaire en Irak dans le but essentiel
de faire plaisir à Washington.
(La Repubblica, Rome)
ARNOLD
SCHWARZENEGGER,
gouverneur
républicain de
l’Etat de Californie
■ Conscient
“Tout simplement
parce que je viens d’un
de Xavier
pays où les préjugés
Bartumeus
ont engendré de terparu dans
El Periódico ribles préjudices, je me
de Catalunya, suis toujours dit que je
Barcelone. parcourrais le monde
pour défendre la tolérance, l’intégration et la lutte contre les préjugés”, a déclaré le politicien américain d’origine autrichienne à
l’occasion de l’inauguration du
musée de la Tolérance du centre
Simon-Wiesenthal, à Jérusalem.
(The Jerusalem Report, Jérusalem)
Dessin
PAUL WOLFOWITZ, secrétaire
adjoint à la Défense américain
■ Distrait
“C’est approximativement 500,
dont – je pourrais avoir le chiffre
exact – 350 mor ts au combat.”
Interrogé devant le Sénat sur les
pertes américaines en Irak, il n’a
pas su donner les chiffres exacts :
722 morts, dont 521 au combat.
(The New York Times, New York)
FIDEL CASTRO,
chef de l’Etat cubain
■ Déçu
“Cela fait profondément mal de voir
que le prestige et l’influence si
considérables qu’avait gagnés le
Mexique en Amérique latine et dans
le monde sont réduits en cendres.”
Cette pique du líder máximo lors
d e son discours du
1er mai à La Havane
a envenimé les relations diplomatiques entre Mexico
et La Havane.
(Página 12,
Buenos Aires)
Dessin de Perez D’Elias
paru dans ABC, Madrid.
COURRIER INTERNATIONAL N ° 705
DEREK QUINLAN
Irlandais
sans complexes
près avoir racheté
plusieurs immeubles
de bureaux en plein cœur
de la capitale britannique,
le spéculateur irlandais
Derek Quinlan vient de
frapper un grand coup :
il a racheté le Savoy Group pour 1,3 milliard
d’euros, au nez et à la barbe du richissime
prince saoudien Al Walid. Epaulé par un
groupe d’investisseurs irlandais, Quinlan met
ainsi la main sur le Claridge’s, le Savoy, le
Connaught et le Berkeley, quatre des plus
prestigieux hôtels de luxe londoniens. “Ce
rachat prouve que les spéculateurs irlandais
investissent désormais en masse sur le marché londonien”, se réjouit The Sunday Business Post. Les Irlandais ont définitivement
perdu leur complexe d’infériorité ; à 56 ans,
Derek Quinlan en est un exemple éloquent.
Fils d’officier, il est passé par le très chic
Blackrock College, où il a tissé son premier
réseau d’amis milliardaires, avant de poursuivre ses études à l’University College de
Dublin. Après cinq années à l’Inspection des
finances, il décide de monter sa société d’investissement dans les années 80. Spécialiste des niches fiscales, il réussit à convaincre
tout le gratin financier irlandais d’investir
dans ses projets de rachat ou de développement. A Londres, Quinlan était encore peu
connu. Avec le rachat du groupe Savoy, “il
entre dans la cour des grands”.
A
MUSTAFA SARIGÜL
A gauche, avec succès
ors des élections municipales du 28 mars
dernier, l’AKP (centre droit)
du Premier ministre Erdogan a confirmé sa domination sur le paysage politique turc. Face à l’AKP,
l’opposition parlementaire du Parti républicain du peuple (CHP, gauche kémaliste) ne
séduit plus que les classes moyennes et supérieures des quartiers huppés d’Istanbul et
d’Izmir. Dans ce contexte de déclin de la
gauche, un homme providentiel est en train
d’émerger : Mustafa Sarigül. Si le CHP, dont
il porte les couleurs, a été désavoué par les
urnes, lui a emporté haut la main la mairie
de Sisli (à Istanbul), réunissant une majorité
de voix dans les quartiers populaires. Né il
y a quarante-huit ans dans un village de l’est
de l’Anatolie, Sarigül émigre très jeune à Istanbul, où il réussit une ascension sociale spectaculaire. Ses origines modestes l’aident à
parler la langue du peuple, que l’élite de son
parti a bien du mal à manier. Sarigül n’hésite
pas à en rajouter dans le discours démagogique, notamment sur le plan religieux, ce qui
le distingue là aussi de son parti, qui prône
une laïcité autoritaire. Très charismatique, très
médiatisé, Mustafa Sarigül apparaît aujourd’hui comme l’homme providentiel de la
gauche turque. Le seul, en tout cas, à pouvoir
donner la réplique à Erdogan.
(D’après Tempo et Zaman, Istanbul)
L
DR
ILS ET ELLES ONT DIT
PERSONNALITÉS DE DEMAIN
HO/EPA/SIPA
Canada
●
9
LUIS ERNESTO DERBEZ,
ministre des Affaires étrangères
du Mexique
■ Fâché
“Il est clair que Mexico ne tolérera
en aucune circonstance qu’un gouvernement étranger prétende affecter ses décisions en politique intérieure et extérieure.” Réaction aux
propos du dictateur cubain Fidel
Castro.
(Reforma, Mexico)
MOUNIR MAWARI,
journaliste yéménite
et ancien employé d’Al Jazira
■ Délateur
“Je peux affirmer avec certitude
qu’entre 50 et 70 % des journalistes et des administratifs d’Al
Jazira sont des membres à part
entière ou des sympathisants des
mouvements fondamentalistes
islamiques.” Il accuse ses collègues, palestiniens pour la plupart,
d’être liés au Hamas ou au Djihad
islamique.
(Corriere della Sera, Milan)
DU 6 AU 12 MAI 2 004
705p10
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f ra n c e
●
P O L I T I QU E
Un climat de défiance insupportable vis-à-vis de l’islam
Pour le Quotidien d’Oran, les expulsions à répétition d’imams d’origine étrangère sont autant de coups portés
à la communauté musulmane française dans son ensemble.
LE QUOTIDIEN D’ORAN
Oran
près l’expulsion de deux
imams algériens, dont l’une
invalidée à deux reprises par
la justice française, le
ministre de l’Intérieur français a
annoncé le 1er mai, devant les représentants du Conseil français du culte
musulman (CFCM), qu’il comptait
poursuivre la politique d’expulsion de
“ceux qui prônent la violence”. Aussitôt dit, aussitôt fait. Cette fois, c’est au
tour d’un responsable turc d’une mosquée parisienne d’être frappé par un
arrêté d’expulsion. Midhat Güler n’est
pourtant pas un imam prêcheur. Il préside une association qui gère une mosquée dans le XIe arrondissement de
Paris. Et il ne semble pas, contrairement à l’imam de Vénissieux, qu’on lui
reproche des propos précis.
L’accusation, confirmée ensuite par
le ministère de l’Intérieur français, a
été portée par un autre Turc, Haydar
Demiryuek, président du comité de
coordination des musulmans turcs de
France et secrétaire général du CFCM.
Ce qui est reproché à Güler, ce sont
des liens supposés avec une mouvance
islamique turque radicale, Kaplanci,
qui réclame, selon lui, “un Etat islamique en Turquie”. Pour le ministère de
l’Intérieur français, Güler est “responsable d’un mouvement extrémiste turc prônant la violence et le terrorisme”.
Cette succession d’affaires – plus
d’une douzaine d’imams ont fait l’objet d’un arrêté d’expulsion depuis
A
juillet 2003, et la liste semble ouverte –
illustre clairement un climat de
défiance officielle à l’égard de l’islam.
Et plus précisément à l’égard des
imams venus de l’étranger, soupçonnés de faire du prosélytisme islamiste.
Ce sont les Renseignements généraux
qui, à “l’écoute” des prêches des mosquées de l’Hexagone, classent les
imams. Et, apparemment, cela suffit
pour être éligible à l’expulsion. La mise
en œuvre de la loi sur la laïcité risquant
de poser problème, le ministère de l’Intérieur français paraît choisir la voie de
la “preemptive action” [action préventive, allusion à la doctrine sécuritaire
de George W. Bush], même si celle-ci
prend des libertés fâcheuses avec le
droit. Il a annoncé devant le CFCM
une politique de “fermeté” à l’égard de
“ceux qui prônent la violence”, allant
jusqu’à “l’expulsion”.
A lire ce qui s’écrit en France, ce
n’est pas seulement la question du hidjab, ni même les propos ridicules de
l’imam de Vénissieux sur le traitement
à infliger aux femmes qui sont consi-
Dessin de Mayk
paru dans
Sydsvenska
Dagbladet, Malmö.
dérés comme litigieux.Toute évocation
du problème palestinien, de l’Irak ou
de la Tchétchénie semble être cataloguée dans la rubrique des prêches subversifs. Le qualificatif “salafiste”, qu’apposerait un agent des Renseignements
généraux sur la fiche d’un imam, est
désormais un label infamant qui mène
droit à l’expulsion. Mais ce qui est troublant, c’est bien cette volonté de médiatiser à outrance, de montrer que l’Etat
français est là pour endiguer un islam
“menaçant” ou “conquérant”.
Après les attentats de Madrid, la
confusion, qui est déjà largement entretenue, entre islam et terrorisme s’en
trouve confortée. Le climat de suspicion à l’égard des musulmans de
France ne fait que se renforcer. Une
douzaine d’expulsions ont eu lieu
jusque-là dans la discrétion, sans ce
tintamarre qui rejaillit aujourd’hui sur
l’ensemble de la communauté musulmane de France. Plus qu’un choix
médiatique, cela ressemble à un choix
politique dangereux. Dalil Boubakeur
– avant de se rétracter devant le crime
de lèse-majesté auquel il s’est laissé
aller dans ce moment de sincérité – a
été sévère à l’égard de cette nouvelle
méthode mise en œuvre par Dominique de Villepin. “Nous, au CFCM,
sommes excédés d’être sans cesse harcelés
par une médiatisation complètement irresponsable autour de propos extorqués à des
imams frustes et ignorants, qui alimentent
une islamophobie insupportable.” Même
si le recteur de la Mosquée de Paris
a démenti ces propos, ils sont pourtant
justes.
M. Saâdoune
CONTREPOINT
“Une décision
ferme mais juste”
■ La décision du ministre de l’Intérieur
français d’expulser [le 21 avril 2004]
l’imam algérien Abdelkader Bouziane,
qui avait recommandé aux croyants de
frapper leurs femmes, est juste. Et les
musulmans français et leur élite
devraient la soutenir, parce que le discours de cet imam contraire à la charte
des droits de l’homme, aux lois et aux
valeurs de la République française avive
l’islamophobie et n’aide pas à faire
avancer leur intégration culturelle dans
la société française.
Des dizaines d’imams de par le monde
partagent ces convictions héritées d’un
enseignement religieux hostile aux
femmes, aux non-musulmans, à la raison, ainsi qu’au libre choix des individus.
Le mufti d’Arabie Saoudite n’a-t-il pas
demandé récemment de lapider toutes
les Saoudiennes qui conduiraient une
voiture au motif que la conduite d’un véhicule était assimilable à la fornication !
Expulser l’imam algérien et ses semblables est nécessaire, mais pas suffisant. Ce qu’il faut, c’est un organisme
français capable de donner aux imams
une formation religieuse moderne, c’està-dire en rupture avec la doctrine moyenâgeuse hostile aux femmes, à la raison
Afif Lakhdar,
et à la joie de vivre.
INVITATION
ÉCONOMIE
Courrier international
face à ses lecteurs
La fusion Sanofi-Aventis, “à la seule satisfaction de Paris”
A l’occasion du numéro
Spécial Rennes
Philippe Thureau-Dangin,
directeur de la rédaction,
et Sophie Gherardi,
rédactrice en chef,
répondront à vos questions
sur l’actualité internationale,
les choix de la rédaction,
le fonctionnement
du journal…
Jeudi 13 mai,
de 17 h 30 à 19 heures,
à la FNAC de Rennes,
Centre Colombia.
Vu d’Allemagne, l’interventionnisme
du gouvernement français pour aboutir
à la réunion des deux grands groupes
pharmaceutiques fait grincer bien des dents.
J
acques Chirac et Gerhard Schröder ne
s’étaient-ils pas promis d’observer la plus
stricte neutralité dans cette affaire ?” s’interroge, ironique, un éditorialiste de la Süddeutsche Zeitung, commentant la récente
OPA du français Sanofi sur le groupe francoallemand Aventis, au détriment du laboratoire
suisse Novartis. “Visiblement, le gouvernement français a décidé de ne pas rester
neutre, mais il aurait pu au moins éviter de
le faire d’une façon aussi ostensible”, renchérit le journal. De l’autre côté du Rhin, l’interventionnisme du gouvernement français
en matière économique paraît en effet pour
le moins déplacé. “C’est le grand retour du
colbertisme”, raille le quotidien de gauche
allemand, “et la première fois depuis longtemps que la question de l’intérêt national
vient s’inviter dans une affaire économique
européenne.” Pour la Frankfurter Rundschau,
c’est plutôt l’étonnement qui prime. “En
France, on n’hésite pas à s’immiscer dans
l’économie privée en invoquant la raison
d’Etat”, note le quotidien. Une pratique choquante vu d’Allemagne, où “aucun homme
politique n’oserait invoquer une telle notion,
qui reste avant tout marquée par l’héritage
du nazisme”. La Frankfurter Allgemeine Zeitung, pour sa part, est agacée par le rôle joué
par Jean-Pierre Raffarin dans la fusion des
deux grands groupes pharmaceutiques. “Dès
le départ, il s’agissait clairement pour le Premier ministre français de défendre l’intérêt
national, un intérêt qui a même fini par l’empor ter sur l’impor tance de l’amitié francoallemande”, regrette le journal. Irrité, de surcroît, par le fait que le chef du gouvernement
français ait été le premier homme politique
à se féliciter publiquement de la fusion, le
grand quotidien conservateur de Francfort
s’emporte. “C’est vraiment un comble pour
COURRIER INTERNATIONAL N ° 705
10
DU 6 AU 12 MAI 2004
Elaph, Londres
un homme qui s’est toujours présenté comme
le héraut des petites et moyennes entreprises
et comme un ardent défenseur de la liberté
d’entreprendre. Une fois encore, Jean-Pierre
Raffarin a fait la preuve de sa grande faculté
d’adaptation”, raille le journal, qui ajoute :
“Et surtout de sa capacité à obéir aux ordres
de l’Elysée.”
Quant au très conser vateur Die Welt, il se
contente de revenir sur les coulisses de l’opération. “Victor Hugo est décidément un écrivain aux multiples facettes […]. Le voici qui
revient s’inviter au cœur de l’actualité française dans une affaire qui n’a pourtant rien
à voir avec son talent littéraire.” Selon le quotidien berlinois, Victor et Hugo étaient en effet
les deux noms de code choisis pour désigner
les entreprises Sanofi et Aventis durant les
longs mois de négociation entre les deux
groupes. Depuis le dimanche 25 avril, “les
deux noms sont de nouveau réunis”, rapporte
le journal, non sans souligner : “A la seule
■
satisfaction de Paris.”
page
de
publicité
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f ra n c e
MÉDIAS
Quotidiens régionaux cherchent lecteurs désespérément
Longtemps dominée par quelques grandes familles, la presse régionale s’ouvre aujourd’hui à des investisseurs
extérieurs pour enrayer la baisse de ses ventes et pour lutter contre la concurrence des titres gratuits.
THE WALL STREET JOURNAL EUROPE
Bruxelles
epuis la fin de la Seconde
Guerre mondiale, le plus
gros quotidien de Bordeaux est toujours resté
une affaire de famille. Fondé en 1944
par Jacques Lemoîne, Sud-Ouest a
ensuite été dirigé par son fils Jean-François pendant plus de trente ans. Mais,
à la mort de ce dernier, il y a trois ans,
la direction du journal a été confiée
pour la première fois à une personne
étrangère à la famille. Et le fief continue aujourd’hui de se lézarder : Philippe, le frère de Jean-François, et sa
nièce ont récemment décidé de vendre
leurs parts à des investisseurs extérieurs
pouvant apporter des idées nouvelles
et de l’argent frais. “Il est dans l’intérêt
du groupe d’avoir des actionnaires extérieurs qui lui fassent bénéficier de leurs
compétences”, a simplement déclaré
Philippe Lemoîne, qui possède et dirige
par ailleurs un restaurant parisien judicieusement baptisé Le Kiosque. Ses
actions qui, jointes à celles de sa nièce,
représentent plus de 20 % du capital
de Sud-Ouest, devraient être vendues
d’ici à l’été, ce qui ramènerait la participation de la famille dans le capital
du journal à 60 %.
D
UNE CRISE QUI TOUCHE AUSSI
L’ANGLETERRE ET L’ALLEMAGNE
Il est toutefois fort probable que les
Lemoîne conservent leur mainmise
sur la direction du journal pendant
quelques années encore, car les
membres restants de la famille sont
liés par un pacte d’actionnaires qui
leur interdit de vendre leurs parts dans
les six ans à venir.
A travers tout le pays, de nombreux autres titres régionaux connaissent aujourd’hui le même sort que
Sud-Ouest. Les familles qui, pendant
des décennies, ont possédé et dirigé
la presse régionale – un secteur qui
pèse 2,6 milliards d’euros – relâchent
Dessin de Boligan
paru dans
El Universal,
Mexico.
lentement leur prise. Les propriétaires de la deuxième et de la troisième générations, souvent moins
attachés à leur titre et moins impliqués dans leur direction, font aujourd’hui plus facilement appel à des
actionnaires extérieurs ayant les reins
suffisamment solides pour lutter
contre une conjugaison de facteurs
défavorables : un tassement des
ventes, un lectorat vieillissant, la
concurrence des journaux gratuits et
une crise des recettes publicitaires.
Ce faisant, ils ouvrent la porte
à des groupes de presse nationaux et
à des fonds de placement désireux
d’investir sur ce marché juteux. C’est
ainsi qu’au début du mois de mars
la famille Hersant, qui possédait le
premier groupe de presse français, la
Socpresse, a vendu ses parts à l’industriel Serge Dassault, l’une des
plus grosses fortunes du pays.
Mais le rachat des quotidiens régionaux n’est pas un phénomène purement français. En Grande-Bretagne,
une série de journaux locaux à fort
tirage ont été vendus il y a quelques
années à d’importants groupes de
presse. Tandis qu’en Allemagne plusieurs familles, touchées par le déclin
des recettes publicitaires, luttent
aujourd’hui pour conserver leurs titres,
convoités eux aussi par des groupes de
COURRIER INTERNATIONAL N ° 705
12
presse nationaux. Dans ces trois pays,
la presse régionale était pourtant jusqu’à tout récemment un secteur plus
stable que la presse nationale, car
moins concurrencée par la télévision
et la radio. En France, où certains
quotidiens régionaux jouissent encore
d’un plus large lectorat que les titres
nationaux, la réglementation de la
publicité à la télévision a longtemps
joué en leur faveur en interdisant l’accès du petit écran aux chaînes de
supermarchés et en garantissant ainsi
à la presse régionale un flux de revenus publicitaires régulier.
Au fil des ans, les quotidiens
régionaux français se sont ainsi
constitué un lectorat impressionnant
et ont parfois acquis une influence
politique considérable. Le premier
quotidien du pays, Ouest-France, se
vend près de deux fois plus que des
quotidiens nationaux plus connus
à l’étranger, comme Le Monde ou
Le Figaro. Quant au troisième quotidien régional français, Sud-Ouest,
sa diffusion est de l’ordre de
370 000 exemplaires, plus du double
de celle des journaux régionaux britanniques les plus dynamiques
comme le Liverpool Echo ou le Manchester Evening News.
Cependant, avec l’évolution des
habitudes de lecture, la presse régionale a perdu des clients et elle a vu
ses ventes baisser de plus de
600 000 exemplaires en dix ans. Plus
récemment, la concurrence des journaux gratuits lui a également porté
un coup. Des titres comme Métro et
20 minutes comptent chacun plus de
1 million de lecteurs, principalement
concentrés sur Paris. Mais ils commencent à percer en province, entamant ainsi les recettes publicitaires
traditionnellement réservées aux
titres régionaux. En outre, sous la
pression de la Commission européenne, le gouvernement français a
annoncé sa décision d’assouplir, au
cours des prochaines années, la régle-
DU 6 AU 12 MAI 2004
mentation de la publicité à la télévision qui favorisait jusqu’ici la presse
régionale.
Pour survivre, certains quotidiens
régionaux français ont donc choisi
de se diversifier en lançant des
chaînes de télévision ou des stations
de radio locales, en créant des sites
Internet, voire en distribuant des
publications gratuites. Mais cette
expansion a un coût, et les groupes
de presse ont besoin de nouveaux
partenaires pour les aider à réaliser
leurs ambitions.
Au début de l’année, La Provence,
l’un des plus gros titres du sud de la
France qui appartient au groupe
Hachette Filipacchi Médias, a créé
Marseille Plus, un quotidien gratuit
dont la diffusion avoisine aujourd’hui
les 100 000 exemplaires. Le quotidien Sud-Ouest cherche lui aussi à
lancer un journal gratuit à Bordeaux,
peut-être en collaboration avec Métro
ou 20 Minutes.
Si une large part de la presse régionale française reste néanmoins entre
les mains de quelques grandes familles,
c’est de plus en plus souvent en partenariat avec des investisseurs et des
groupes de presse plus riches et plus
puissants. Ainsi, même si la famille
Amaury est toujours propriétaire du
Parisien, le premier titre de la capitale
française, 25 % du capital a été racheté
par Hachette Filipacchi. Ce même
groupe a également acquis 12 % des
actions de La Dépêche du Midi, le journal de la famille Baylet qui se vend à
240 000 exemplaires dans la région de
Toulouse.
Simon Clow
W W W.
Toute l’actualité internationale
au jour le jour sur
courrierinternational.com
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e u ro p e
●
PAY S - B A S
R O YAU M E - U N I
Le triomphe posthume de Pim Fortuyn
Tony Blair
sermonné par
ses diplomates
La politique anti-immigration prônée par le leader populiste assassiné en 2002
est en passe d’être appliquée par le gouvernement actuel.
DE VOLKSKRANT
Amsterdam
n an avant d’être assassiné, en 2002, Pim Fortuyn disait que la politique
de l’immigration et de
l’intégration du gouvernement en place
revenait à “lutter contre le flot de l’immigration avec une serpillière”. Ses idées
sur la question ont rencontré un franc
succès : fermeture des frontières, intégration obligatoire, mesures contre les
musulmans fondamentalistes. Le chef
de file de la liste qui porte son nom [la
Liste Pim Fortuyn] n’a, comme chacun sait, jamais pu savourer son succès électoral. S’il avait encore été en
vie, il aurait jubilé à la fin de ce mois
d’avril, quand le Premier ministre Jan
Peter Balkenende a affirmé que le volet
immigration et intégration de son programme de gouvernement était finalisé. Un programme qui doit beaucoup
à celui de Pim Fortuyn.
Quand on examine de près le projet, on constate que les Pays-Bas ont
effectué en très peu de temps une véritable volte-face par rapport à leur politique précédente. Auparavant accueillants et véritable modèle de tolérance,
ils se sont transformés en un pays dont
la législation en matière d’immigration
et d’intégration est parmi les plus
sévères du monde.
Les fondations de la forteresse
Pays-Bas avaient d’ailleurs déjà été
mises en place par la dernière coalition violette [le gouvernement en
place avant les élections législatives
de mai 2002, qui regroupait les libéraux (VVD), les sociaux-démocrates
(PvdA) et les centristes (D’66)] avec
U
Dessin
de Dergachov,
Russie.
la loi sur les étrangers. Celle-ci réduisait à tel point les chances des demandeurs d’asile d’obtenir un permis de
séjour aux Pays-Bas que leur nombre
a diminué de façon spectaculaire
(13 400 l’an dernier, contre plus de
43 000 en 2000). Le gouvernement
Balkenende II est cependant allé plus
loin : il ne tolère plus, en effet, que des
demandeurs d’asile s’étant vu refuser
leur permis de séjour restent aux PaysBas. Il a annoncé une amnistie géné-
rale, mais 26 000 demandeurs d’asile
ont dû quitter le pays. En mars, le
gouvernement s’est attaqué à la
“constitution de familles” comme facteur d’immigration, en imposant des
conditions de revenu plus élevées pour
les futurs époux.
Fin avril, un nouvel obstacle a été
ajouté : l’immigrant potentiel doit passer dans son pays un examen d’“acclimatation”, puis passer aux Pays-Bas
un test sur sa connaissance de la
langue et de la société néerlandaises.
Les étrangers au chômage et ceux de
la première génération devront eux
aussi suivre un cours d’acclimatation
avec leurs enfants. Ces cours coûteront environ 6 000 euros ; les chômeurs et les femmes accusant un
important retard bénéficieront d’un
tarif inférieur. Les quatre grandes
villes du pays disposeront d’autres
moyens pour chasser les plus pauvres
d’entre eux des quartiers difficiles. Par
ailleurs, les 150 000 clandestins qui,
d’après les estimations, vivent actuellement aux Pays-Bas vont se heurter
à de plus grandes difficultés. Le gouvernement veut accélérer leur traque
et leur expulsion. Quant à ceux qui
profitent des clandestins, comme les
marchands de sommeil, ils seront également sanctionnés plus sévèrement.
La mise en œuvre de ce programme posera au gouvernement de
gros problèmes, ne serait-ce qu’en raison de l’agitation sociale qu’elle va
sans doute provoquer. Fût-ce au nom
d’une “politique d’asile et d’immigration européenne”, qui n’en est pour
l’instant qu’à ses balbutiements. La
“forteresse Europe” sera pour la prochaine étape.
Michiel Kruijt
ESPAGNE
En finir avec la violence conjugale
Depuis janvier, plus d’une quinzaine
de femmes ont succombé aux mauvais
traitements de leur conjoint. Le gouvernement
Zapatero a fait de l’éradication de ce fléau
sa priorité absolue.
L
ors de son premier Conseil des ministres,
le 23 avril, le gouvernement de José Luis
Rodríguez Zapatero a adopté le rapport à partir duquel sera élaborée la future loi contre
la violence domestique. Le gouvernement tient
ainsi l’une de ses promesses électorales,
mais, surtout, il accorde la priorité au traitement juridique de l’un des problèmes les plus
graves dont souffre la société espagnole.
Depuis le début de l’année, plus d’une quinzaine de femmes ont été tuées par leur
conjoint, et ce chiffre vient confirmer qu’elles
restent la cible privilégiée de l’agressivité et
de la violence dans la sphère familiale.
Ce n’est pas la première fois que le gouvernement tente de s’attaquer à la violence dite
sexiste. L’Espagne avait adopté en 1998 le
premier plan d’action contre la violence domestique et modifié un an plus tard le Code pénal
et le Code de procédure pénale en vue d’intensifier la lutte contre ce fléau social honteux et cruel. De nouvelles dispositions ont
été introduites par la suite, telles que les programmes de détection précoce des mauvais
traitements ou l’adoption de mesures immédiates de protection par les tribunaux d’instance. Malgré tous ces efforts, le nombre de
décès n’a pas reculé. Depuis 1998, année
où l’on comptabilisait officiellement 44 morts
violentes, le chiffre est allé en augmentant,
jusqu’au terrible bilan de 68 décès en 2003.
Envisager la violence domestique ou sexiste
non pas comme le problème individuel de
celles qui la subissent, mais comme un véri-
COURRIER INTERNATIONAL N ° 705
table fléau social est sans aucun doute la
condition sine qua non pour en venir à bout,
et les dispositions légales prises ces derniers
temps prouvent que la question a déjà été
abordée dans cette optique. Mais, étant
donné la persistance de cette forme de criminalité, il impor te que la future loi s’accompagne de mesures tendant à ce que ces
agressions soient rejetées et condamnées
par la société. A cet égard, la démarche du
gouvernement est intéressante puisqu’elle
entend prendre en compte tous les aspects
du problème et mettre en œuvre des outils
éducatifs afin de promouvoir, chez les enfants
et les jeunes, le respect entre les sexes et
le rejet moral de toute forme de violence.
L’abus de la force et la domination violente
et agressive des hommes sur les femmes
sont les racines qu’il faut arracher.
La Vanguardia, Barcelone
13
DU 6 AU 12 MAI 2004
a lettre ouverte féroce que cinquante-deux anciens diplomates britanniques ont adressée le 27 avril dernier à Tony Blair à
propos de sa politique au MoyenOrient appelle essentiellement trois
commentaires. Le premier, c’est que
sa publication constitue un événement sans précédent. Les diplomates
– même à la retraite – ont la discrétion
implantée dans l’ADN dès leur plus
jeune âge. Dans des circonstances extrêmes, ils envoient éventuellement
une note interne ou, plus rarement encore, ils demandent un entretien privé avec le Premier ministre. Ils ne lui
adressent pas de lettres ouvertes, et
certainement pas des lettres ouvertes
contenant les termes “consternation”,
“naïve”,“illégal” et “voué à l’échec”, et
ils ne les publient pas dans la presse.
C’est contraire à tous les usages.
Le deuxième commentaire concerne le contexte. Le conflit israélopalestinien, la crise irakienne et le
soutien du Premier ministre aux
Etats-Unis suscitent inévitablement
des sentiments extrêmes – et à juste
titre. Cependant, les rédacteurs de la
lettre ouverte ne s’expriment pas au
nom du ministère des Affaires étrangères, et leur opinion n’est pas parole
d’évangile.Troisième observation : ils
ont parfaitement raison. Les auteurs
de la lettre avancent trois thèses : premièrement, les Etats-Unis se sont engagés unilatéralement dans une politique
partiale dans le conflit israélo-palestinien ; deuxièmement, ils sont en train
de payer leur absence de plan efficace
pour l’Irak d’après Saddam Hussein ;
troisièmement, le Royaume-Uni n’a
rien fait pour tenter d’infléchir ces politiques dangereuses.
Le point de rupture semble avoir
été la conférence de presse conjointe
que George Bush et Tony Blair ont
donnée à la Maison-Blanche le
16 avril : M. Blair n’a rien fait – ni
implicitement ni explicitement – pour
que le Royaume-Uni prenne de la distance vis-à-vis du soutien accordé unilatéralement par les Etats-Unis au plan
de retrait annoncé par Ariel Sharon le
14 avril. Il n’a pas non plus donné
l’impression d’avoir des réserves à propos des tactiques et des priorités américaines dans les batailles de plus en
plus sanglantes qui secouent l’Irak.
M. Blair a au contraire semblé soutenir ces deux politiques, tout en faisant
preuve d’une complaisance désastreuse. M. Blair et son équipe ont certes tenté depuis de réparer les dégâts,
mais ce n’est que de la poudre aux
yeux. Cette tentative de réconcilier
l’opinion britannique avec l’unilatéralisme non déguisé qui sous-tend les
positions américaines est, comme le
déclarent les diplomates, naïve et probablement vouée à l’échec.
The Guardian (extraits), Londres
L
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e u ro p e
UNION EUROPÉENNE
Vivre à
Mayk
25
L’ÉVÉNEMENT
Bienvenue dans la taverne européenne
Depuis le 1er mai, l’Union compte vingt-cinq pays membres… et une multitude
d’alcools nationaux. Séance de dégustation pour un élargissement bien arrosé.
Moscou fête sa victoire
“L’élargissement de l’Europe
nous reviendra deux fois moins cher
que prévu”, titre le quotidien moscovite Gazeta. “C’est un grand succès diplomatique.” L’extension automatique du Traité de partenariat
et de coopération aux dix pays entrants – qui risquait de faire perdre
à Moscou 150 millions de dollars
par an – a finalement abouti à de
consistantes compensations : suppression de mesures antidumping,
augmentation des quotas d’importation d’acier russe, franchise
douanière pour la traversée de la
Lituanie à partir de Kaliningrad et
maintien de l’autorisation de vol des
avions russes Tu-154 et Il-86 dans
les pays entrants, que l’UE interdisait jusqu’à présent pour cause de
pollution sonore…
■
LA PERSONNALITÉ
Frank May/Epa/Sipa
Jürgen Peters
■ “Pas de compétition à la baisse !”
s’est exclamé le dirigeant du puissant
syndicat allemand
IG-Metall, Jürgen
Peters, en présence de ses homologues des dix pays
entrants réunis le 30 avril à Berlin
à l’initiative de la Fédération européenne de la métallurgie. “Il faut
s’opposer à ce que les entreprises,
attirées par les bas salaires, cessent d’investir à l’Ouest et bénéficient de surcroît des aides de
l’UE.” Dopés par la simultanéité de
l’élargissement et de la Fête du travail, les syndicalistes ont décidé
de mieux coordonner leur politique
dans l’Europe des Vingt-Cinq, de
défendre des minima sociaux pour
tous et de devenir les “acteurs de
l’Europe sociale”.
(Frankfurter Rundschau, Francfort)
LE CHIFFRE
60
■ “Je
suis allé récemment de Berlin à Tallinn en train, j’ai mis soixante heures ! J’ai dû prendre neuf
correspondances et j’ai passé la
frontière entre l’Estonie et la Lettonie à pied… Il faut aujourd’hui
deux fois plus de temps qu’en
1935, avec les locomotives à vapeur, pour faire le trajet ! Si l’on
voyageait à la même allure que
pour faire Berlin-Hanovre, on ne
mettrait pas plus de dix heures !”,
s’insurge Michael Cramer, tête de
liste des Grünen berlinois pour les
élections européennes du 13 juin
et défenseur d’une nouvelle politique des transports dans l’Europe élargie qui mise sur le rail.
(Die Tageszeitung, Berlin)
de malt et de miel ; leur adhésion fit
aussi du brandy un membre à part
entière de l’Union européenne.
De l’autre bout du continent, un
autre brandy frappa à la porte en
1981. Lors de l’entrée de la Grèce, le
metaxa déclara la guerre aux abstèmes, et l’ouzo, eau-de-vie d’anis qui,
quand on y ajoute de l’eau, devient
blanchâtre comme du lait, rendit cette
nouvelle adhésion mémorable.
NÉPSZABADSÁG
Budapest
’orgueilleux descendant des
Gaulois continue à commander du Cointreau, et le
fier Danois, à écluser du
gammle dansk. Soit ! N’empêche que
l’on trinquera désormais pêle-mêle
avec un unicum hongrois et un Jägermeister allemand, les breuvages de la
Baltique se mêleront aux whiskys irlandais, le vinjak le disputera au Weinbrand, et le jenever belge côtoiera sur
la table l’Izarra, la liqueur basque louée
par Hemingway. Bien malin qui s’y
retrouvera parmi les gnôles de l’UE !
A Bruxelles, quelques sobres fonctionnaires tentent de mettre de l’ordre
dans la jungle de ces flacons aux
contenus, aux goûts et aux caractères
nationaux si divers. Grâce à leur zèle
– mais aussi à celui du gouvernement
hongrois, qui est intervenu inlassablement en faveur de nos élixirs nationaux –, nous pouvons désormais officiellement considérer comme une
spécialité hongroise le pálinka, cette
eau-de-vie dont le nom est dérivé du
verbe slovaque pálit’, signifiant “brûler”, qui a également donné le tchèque
pálenka et le slovène paljenka. Toujours grâce à nos eurocrates, le tokay
d’Alsace ne sera plus exclusivement
une spécialité française.
L
POUR LES CELTES, L’ALCOOL
ÉTAIT L’“EAU DE LA VIE”
Au commencement étaient les boissons nationales du Vieux Continent,
dont certaines, comme celles issues
des cépages de Tokaj, remontent fort
loin. Si aujourd’hui les médecins tentent de nous faire peur avec la cirrhose, tous les peuples ont découvert
précocement les secrets de la fermentation, de la distillation et de
l’utilisation sous forme liquide de
fruits, de grains et de plantes de toute
sorte. Depuis des siècles, l’homme
alambique, cuit, filtre, distille, mêle,
allonge... Au bon vieux temps, l’alcool – aujourd’hui considéré comme
un poison mortel – était l’“eau de la
vie” (uisge beatha) des Celtes, lesquels, reconnaissons-le, étaient fins
connaisseurs.
Laissons tomber pour cette fois
l’eau-de-vie de pomme (sorry, applejack !) et l’honnête bourbon des Etasuniens, le saké japonais, le rhum
cubain et son cousin d’Asie, l’arak. Car
c’est l’Europe qui lève ici son verre !
Sur le Vieux Continent, ce sont les
Français qui ont pris l’initiative des
libations, le 9 mai 1950, en suggérant
la fondation d’une “fédération européenne”. Les convives étaient ébahis
de l’abondance des flacons proposés :
Amer Picon, anisette, armagnac,
Byrrh, cap-corse, chambéry, champagne, chartreuse, cognac, Cointreau,
Dubonnet, eau-de-vie de poire ou de
prune… et la fin de l’alphabet était
bien loin ! Parions que les proeuro-
NOS VOISINS N’ARRIVENT
PAS LES VERRES VIDES...
Dessin de Faber,
Luxembourg.
Invasion
barbare
Dès le 1er mai
au matin, Tallinn,
la capitale de
l’Estonie, était
envahie par des
milliers de
Finlandais en quête
d’alcools bon
marché. Depuis
l’entrée officielle
de l’Etat balte dans
l’Union européenne,
les voisins
finlandais peuvent
en effet ramener
des quantités
illimitées de vins et
spiritueux. Or Tallinn
n’est qu’à quatrevingts minutes de
ferry d’Helsinki et
l’alcool y est 50 %
moins cher qu’en
Finlande. Pour
ce week-end
symbolique, tous
les billets de ferry
avaient été vendus
depuis Noël 2003.
Enfin, les
compagnies
maritimes assurant
la liaison entre
les deux villes
ont enregistré une
augmentation
de 20 à 50 %
des réservations
pour ce joli
mois de mai.
COURRIER INTERNATIONAL N ° 705
14
péens, entre le marc et le Mazarin, ont
entonné La Marseillaise.
Pas de doute, la liste est impressionnante. Mais, comme dit le
proverbe hongrois, il n’y a que le bœuf
qui boive seul. Cinq autres pays
(Belgique, Allemagne, Italie, Luxembourg et Pays-Bas) ont illico rejoint
la France. Nous ignorons si l’égalité
en a pris un coup, mais, pour ce qui
est de notre sujet, l’Italie se distingue
une fois de plus : amaretto, acqua d’oro,
Aurum, Averna, Campari, Carpano,
centerbe, Cinzano, Fernet-Branca, frangelico, grappa, isolabella, Luxardo, Martini, nocino, sambuca, strega y nuancent
la palette (vous pardonnerez cette
image hasardeuse à un cerveau grisé
par une si longue dégustation).
A l’enseigne du Marché commun,
on hume désormais les alcools allemands, tels l’Obstler (eau-de-vie de
fruits), le Himbeergeist (eau-de-vie de
framboise), le Jägermeister (liqueur de
plantes médicinales), le Kirschwasser
(eau-de-vie de cerise), le Steinhäger
(eau-de-vie de grain au genièvre) ou
l’Underberg (bitter). Ce dernier est un
antidote de la gueule de bois, tout
comme l’est l’Advokaat, liqueur à
l’œuf néerlandaise délicatement épicée, qui tire sa force d’une eau-de-vie
de grain ; les Pays-Bas fournissent
aussi le bitter Boonekamp, la liqueur
Vandermint et le genever (gin hollandais). On se gardera d’oublier la
quetsch luxembourgeoise, qui malmène la gorge.
En 1973, ce sont le Danemark,
l’Irlande et la Grande-Bretagne qui
élargirent le cercle, et de façon remarquable : il faudrait consacrer des
volumes entiers aux whiskys irlandais,
sans parler du légendaire scotch. Mais
l’akvavit, eau-de-vie de grain danoise
titrant entre 38º et 45º, a aussi ses
atouts, tout comme le kirsberry (eaude-vie de cerise) et le Cloc, cet alcool
de fenouil au nom bizarre. En se rapprochant du continent, les Anglais
présentèrent leurs civilités avec du gin
et du metheglin, une liqueur à base
DU 6 AU 12 MAI 2004
1986 fut l’année de l’arrivée de l’Espagne et du Portugal. A l’auberge de
l’UE élargie par l’aile sud, on trouve
désormais du lepanto (brandy), du
malaga (vin de dessert), du pacharán
(eau-de-vie de fruits aux prunelles) et
de l’aguardiente (eau-de-vie de marc),
qui s’offrent aux clients en compagnie
de célèbres portos (Royal Oporto,
Sandeman, Fonseca, Cockburn, Ferreira) et, bien entendu, du madère.
Pour nous éviter le dessèchement
du gosier, les négociations entre la
Hongrie et l’UE ont débuté dès 1998.
Ce sont cependant l’Autriche, la Finlande et la Suède qui sont devenues
membres du club en 1995. Une
bonne compagnie, si l’on pense aux
40º à 50º de l’enzian alpin, à la liqueur
de lakka (la mûre jaune des marais)
des Finlandais, à leur vodka Finlandia, à leur brutal karhu ou au glögg
des Suédois.
C’est cette communauté des
Quinze qui a préparé l’adhésion des
treize Etats de l’Est et du Sud-Est
européen, Bulgarie, Roumanie et Turquie incluses.
“Tchin-tchin, Europe !” Nous
pouvons désormais trinquer tous
ensemble. Nous apportons pour
notre part la renommée du pálinka
hongrois, de notre bitter unicum, de
notre vermut Ampelos et de notre
liqueur d’herbes médicinales Hubertus. Mais nos voisins, eux non plus,
n’arrivent pas les mains – je veux dire
les verres – vides. Le borovicka (eaude-vie de genièvre) slovaque, la mastica (apéritif à l’anis) bulgare, le melnais balzam letton, autrement dit le
“baume noir” (une sorte de bitter),
ainsi que l’allasch (une eau-de-vie de
pomme de terre parfumée au
fenouil), qui porte le nom d’un village des environs de Riga, le midus
(bière de miel) ou le stakliskes (liqueur
de miel) lituaniens, la bière de malt
d’apparence inoffensive mais en réalité sournoise des Estoniens, la vodka
polonaise, le raki turc et le bitter slovène de l’Istrie vont faire leurs
preuves avec le temps, tout comme
la becherovka tchèque.
Faire leurs preuves... De quoi, au
fait ? Eh bien, quand nous aurons
goûté à tous les breuvages des pays
de l’UE, nous pourrons nous demander : est-ce l’Europe dont la taille s’est
accrue, ou plutôt notre foie ?
János Juhani Nagy
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e u ro p e
I TA L I E
Du pain et des jeux, mais surtout des jeux
Crise financière, contrats faramineux offerts aux joueurs et malversations des dirigeants : le monde italien
du football est en crise. Il n’en garde pas moins une place centrale dans la vie sociale et politique du pays.
LA STAMPA (extraits)
Turin
maginez qu’au lendemain d’un
dimanche de rencontres de football de première division deux
amis se rencontrent au café et
commentent l’actualité du calcio : les
supporters romains qui interrompent
un match, les récentes mesures gouvernementales d’aide au football, la
situation dramatique des finances des
grands clubs et les intrigues politicofinancières qui agitent les coulisses
de ce qui fut jadis “le plus beau
championnat du monde”. A un
moment donné, la discussion prend
un pli un peu amer.
L’un dit : “Eh, ça fait déjà un bon
moment, depuis que l’on ne parle plus de
trafic de votes, que les gens ne s’intéressent
plus tellement… Avant, les gens se
remuaient, ils décidaient à qui donner le
pouvoir, les portefeuilles, la force militaire,
la police, tout. Aujourd’hui, les gens ne
se bougent plus que pour deux choses.”
Ces deux seules choses pour lesquelles le peuple se passionne méritent
d’être mentionnées en langue originale, en l’occurrence en latin du
Ier siècle apr. J.-C., car elles sont tirées
I
Un
documentaire
Juillet 2002 : au
moment où le Brésil
et l’Allemagne
disputent la finale
de la Coupe du
monde de football
au Japon, les deux
pays les moins bien
classés, le Bhoutan
et Montserrat
(Antilles
britanniques),
respectivement
202e et 203e au
classement mondial
FIFA, s’affrontent
pour savoir qui est
vraiment le dernier.
L’Autre Finale, de
Matthijs De Jongh
et Jacqueline
Kouwenburg, sera
diffusé, jeudi 20 mai
à 21 heures, sur
National Geographic
Channel.
de Juvénal, Satires, X, 81 : Panem et circenses. Voilà de quoi se satisfait le
peuple, le public : de pain et de jeux de
cirque. Ou de stade.
Le pouvoir le sait et il lui en administre en abondance. Il y a désormais
des matchs de foot tous les jours : le
samedi, le dimanche, l’après-midi, le
soir, la nuit. Dernièrement, le foot a
fait son apparition sur les affiches des
partis politiques : les Démocrates de
gauche (DS) utilisent le foot contre le
racisme et la loi sur l’immigration, et
l’on voit sur leurs affiches un petit Philippin présenté comme un des tifosi du
joueur de l’AS Roma Francesco Totti.
Les supporters de la Lazio de Rome
[l’autre club de la capitale] ont aussitôt protesté et ont obtenu des DS une
autre affiche avec une jeune Roumaine
qui se dit amoureuse de Roberto
Mancini. Aujourd’hui, la tribune
desVIP du stade Olympique de Rome
est la vitrine du nouveau pouvoir. Politiques et magnats s’y retrouvent, avec
leurs épouses, leurs blousons et leurs
écharpes aux couleurs de leur club ; ils
se font semblables au peuple, du moins
en apparence, ils se reconnaissent les
uns les autres, ils se font remarquer. Et
tout cela roule à la perfection. Du pain,
COURRIER INTERNATIONAL N ° 705
16
il y en a plus ou moins, des jeux, en
veux-tu en voilà : le divertissement est
une valeur religieuse. C’est aussi cela,
la fin des idéologies, les nouvelles
appartenances. Et les gens se tiennent
tranquilles, comme à l’époque de
Juvénal ; ils pensent à l’AS Roma et
à la Lazio ; ils s’achètent des décodeurs
et ils s’affalent devant la télé pour voir
le Milan AC, l’Inter Milan, la Juventus Turin. Et tout se passe selon une
logique narcotique et convenue.
Jusqu’au jour où les chefs de bande
des tifosi et des ultras présentent l’addition au gouvernement, coupable à
leurs yeux de ne rien faire pour sauver
leurs équipes de la banqueroute. Alors,
il y aura encore du pain, mais le cirque
lui aura échappé des mains. Et les
ennuis commenceront.
L’équilibre est en train de se
rompre entre le pain et les jeux. Lesquels revendiquent maintenant leur
indiscutable primauté. Ils sont devenus une question désastreusement
sérieuse, annonciatrice de crises tout
à fait inédites.
Provoquée par le krach du groupe
Parmalat et par les petits jeux téméraires des banques, la déroute financière des clubs de football préfigure des
DU 6 AU 12 MAI 2004
scénarios auxquels la classe politique
ne paraît pas du tout préparée : les
actions des clubs de foot cotés en
Bourse transformées en torchons ; des
présidents de club mis en examen
(comme Sergio Cragnotti, de la
Lazio) ; des équipes allant à la débandade (comme celle de Parme) ; un flux
continu de rumeurs capables de
mobiliser les énergies destructives en
quelques minutes ; des agences d’achat
et de vente de joueurs qui se sont révélées des monopoles du commerce de
chair humaine.
La machine s’est emballée et il
semble difficile à présent de l’arrêter.
C’est aussi un fait structurel, ou culturel. La télévision pousse aux simplifications, et le système électoral majoritaire à l’italienne au manichéisme
typique des tifosi. La politique est affaiblie, elle essaie en vain de s’identifier
au grand joueur Totti et à l’entraîneur
de l’équipe nationale Giovanni Trapattoni. Le seul fait que le gouvernement ait un moment envisagé un
décret pour sauver les équipes de la
faillite démontre que le processus de
“footballisation” de la société italienne
est par certains aspects irréversible.
Filippo Ceccarelli
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e u ro p e
N O RV È G E
A Oslo, un paradis hospitalier
Le Nytt Rikshospital représente la dernière tendance de l’architecture : verrières, couloirs aérés, unité
et convivialité. Résultat, le personnel est plus productif et les patients moins stressés.
THE DAILY TELEGRAPH
Londres
es hôpitaux ont quelque
chose de ter r iblement
déprimant. Cela n’est pas
seulement dû au fait qu’ils
sont peuplés de gens malades. C’est
aussi qu’ils semblent être conçus pour
saper le moral des bien portants.
Dans l’immense majorité des cas,
les hôpitaux sont au mieux des lieux
banals, quand ils ne sont pas, bien souvent, d’une laideur décourageante,
comme si leurs concepteurs proclamaient d’un ton agressif que, lorsqu’on
est chargé de construire un bâtiment
pour des malades, on ne doit pas s’attendre à ce que l’endroit soit plaisant.
On ressort de ces hôpitaux avec
l’image de couloirs violemment éclairés au néon et surchauffés, de services
sans âme, de plateaux à roulettes
alignés contre les murs, et avec le sentiment d’être perdu et impuissant.
Aussi, aller visiter le tout récent Nytt
Rikshospital d’Oslo, dessiné par le
cabinet d’architecture norvégien Medplan, est une véritable révélation.
Qu’est-ce qui différencie donc ce
nouvel hôpital de ceux que l’on peut
L
voir ailleurs ? A première vue, son
architecture n’est pas particulièrement
impressionnante. On ne ressent rien
de ce frisson d’excitation esthétique
que provoque l’approche d’un bâtiment conçu par Norman Foster dans
ses meilleurs jours. De l’extérieur,
l’établissement est agréable et bien
tour né, quoique parfois un peu
surchargé. Il est relativement peu
élevé, construit en brique jaune, avec
une seule saillie : la tour, totalement
inutile, qui surmonte l’entrée, mais
qui permet de marquer symboliquement l’arrivée dans les lieux.
Les différences sautent aux yeux
sitôt que l’on pénètre à l’intérieur. Au
lieu d’un entrelacs de couloirs déshumanisés ou d’un ensemble de bâtiments séparés – comme c’est le cas de
l’ancien Rikshospital du centre
d’Oslo –, le Nytt Rikshospital est
conçu comme un vaste village. Une
longue rue centrale recouverte d’une
verrière court d’une extrémité à l’autre
du site. A l’image d’une rue villageoise,
cette voie n’est pas monotone et rectiligne, mais suit une légère courbe, ce
qui fait que l’on n’en distingue pas
le bout et qu’on la découvre peu à peu.
C’est un espace plein d’activité, convi-
COURRIER INTERNATIONAL N ° 705
17
vial, lumineux et aéré, à mille lieux de
la sécheresse déprimante d’un couloir
d’hôpital britannique.
D’après Arnt Jakobsen, le directeur médical du Nytt Rikshospital, la
rue a permis d’abolir les barrières
entre services et a permis une véritable communication et un réel sentiment collectif.
Sur l’un des côtés de la rue se
trouvent les chambres, disposées
comme des doigts tendus pour former une succession de cours en U
donnant sur la verdure. De l’autre
côté s’alignent les espaces techniques,
les salles d’opération et les unités de
soins intensifs, organisés autour de
plusieurs cours intérieures. Au-delà,
séparées du corps principal de l’hôpital, sont installées la maternité et les
chambres pour enfants.
Le concept est donc simple mais
extraordinairement efficace. La qualité de l’accueil et le sens de la luminosité sont frappants. Tout comme
sont évidentes la qualité des finitions,
ainsi que la fierté et la disponibilité de
tous ceux qui travaillent dans cet hôpital. A l’extrémité de chacun des
“doigts” abritant les chambres, une
fenêtre ouvre sur les arbres du parc
DU 6 AU 12 MAI 2004
(là où, pour des questions de rentabilité, les architectes britanniques
auraient casé une chambre supplémentaire). Deux ans et demi après
l’arrivée des premiers patients et l’installation du personnel, le Nytt Rikshospital n’a pas subi la moindre
dégradation.
“L’expérience d’un séjour à l’hôpital
est par nature si stressante que l’objectif
spécifique de l’architecture devrait être d’y
remédier”, souligne Sunand Prasad, de
la commission pour l’architecture et
l’environnement. “Le problème, c’est
que, depuis les années 40, l’architecture
hospitalière a été dominée par le concept
de fonctionnalité, c’est-à-dire par le processus de gestion de l’établissement. Ce
n’est que tout récemment que l’on a commencé à réfléchir à la qualité des lieux.”
Ainsi, créer des établissements qui
soient des endroits agréables a comme
premier effet de dynamiser le personnel. L’absentéisme a nettement
diminué et les demandes d’embauche
se sont multipliées depuis l’ouverture
du Nytt Rikshospital. Et, si le personnel est heureux et fier de l’endroit
où il travaille, les patients à leur tour
ne peuvent qu’en bénéficier.
Giles Worsley
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e u ro p e
RUSSIE
Somptueux palais à vendre à Moscou et à St-Pétersbourg
Le patrimoine architectural des deux capitales russes s’avère aujourd’hui trop coûteux à entretenir. Privatiser
à grande échelle pourrait être une solution – pourvu qu’il soit interdit de transformer des monuments en casinos.
La Direction de la sauvegarde des
monuments dispose d’une section
“contrats d’investissement”, dirigée par
Vladimir Chiriaev. C’est lui qui, jusqu’à ce jour, définissait les conditions
de cession des bâtiments historiques.
Il existe aussi un Fonds de vente des
monuments, dont les bénéfices servent
à la restauration des chefs-d’œuvre
publics. Les travaux du fameux Relais
de Catherine (le palais Petrov), qui
comporte un hôtel destiné aux invités
du maire de Moscou, des salles de
conférence et de réception, sont
notamment financés par ce fonds.
Nous avons appris qu’aucune liste
de bâtiments historiques à céder n’avait
été dressée à ce jour : le centre de Moscou se compose à 70 % d’édifices classés, et chaque privatisation entraîne de
longues procédures. Les deux options
les plus courantes sont le bail à long
terme (jusqu’à cinquante ans) sous
condition de remise en état et d’entretien, et l’octroi de terrains dans le
centre de Moscou aux investisseurs qui
financent une restauration. Cela s’accompagne souvent de la construction
de bâtiments annexes et d’une augmentation de la surface bâtie. A voir
l’immense centre d’affaires qui se
déploie derrière la galerie Chilov, on
comprend d’où est venu l’argent pour
restaurer et agrandir la galerie. Il se
passe la même chose avec le musée
Pouchkine et la galerie Tretiakov.
Le stéréotype soviétique selon
lequel tous les chefs-d’œuvre, y compris architecturaux, appartiennent à
l’Etat (et donc à personne) demeure
bien ancré. La grande majorité des
bâtiments historiques de Moscou est
toujours occupée par différentes administrations. Les plus beaux hôtels particuliers du XIXe siècle et du début du
XXe siècle relèvent du ministère des
Affaires étrangères et sont loués à des
NOVYÉ IZVESTIA (extraits)
Moscou
n proposant de privatiser
au plus vite les bâtiments
historiques de Saint-Pétersbourg avant qu’ils ne soient
complètement délabrés, la gouverneur de cette ville, Valentina Matvienko, a suscité de vives réactions
à Moscou, seconde capitale architecturale de la Russie. Les partisans
de cette démarche ont poussé un soupir de soulagement : enfin, les Atlantes
[qui ornent une célèbre façade du
centre historique de Saint-Pétersbourg]
restaurés ne risqueraient plus de perdre
leurs bras, et les vieux bâtiments du
centre de Moscou, tels que le Manège,
cesseraient d’être ravagés par des
incendies [cet édifice voisin du Kremlin, construit au début du XIXe siècle
et qui servait de lieu d’exposition, a
entièrement brûlé le 14 mars 2004].
Toutefois, plusieurs personnalités du
monde culturel ont critiqué cette déclaration, et les médias se sont empressés
de crier au “bradage des palais”.
En fait, Valentina Matvienko n’a
fait que mettre le doigt sur un problème
crucial pour l’ensemble de la Russie.
Tout le monde sait que si le patrimoine
architectural est en aussi piteux état,
c’est souvent par manque de fonds
publics pour l’entretenir. Exemples les
plus criants d’un besoin de reprise en
main à Moscou : l’incendie du Manège
et celui du Musée polytechnique, l’effondrement des murs du Musée zoologique, l’interminable chantier de la maison Roumiantsev, la défiguration de
pans entiers de Kitaï-Gorod [quartier
voisin du Kremlin, composé d’hôtels
particuliers d’un étage, tous classés].
Mais tout n’est pas aussi simple.
Il existe déjà, en Russie, des sociétés
privées qui louent des monuments
E
historiques. Souvent, ces bâtiments ont
perdu leur caractère, comme le quartier du Vieil Arbat, dont l’authentique
cachet moscovite s’est évanoui. Paradoxe : les experts du gouvernement
savent à quoi doivent ressembler les
monuments historiques, mais l’Etat
n’a pas d’argent, tandis que les sociétés privées qui commanditent les travaux ont de l’argent, mais sont dépourvues de toute sensibilité historique,
et les défenseurs des vieilles pierres ne
leur accordent aucune confiance. Alors,
que faire ? Et si Moscou et la Russie
entière soutenaient l’initiative de l’élue
pétersbourgeoise ? Quels résultats cela
pourrait-il donner à Moscou ? Cette
privatisation du passé ne risquerait-elle
pas de virer à la catastrophe culturelle ?
Contrairement aux autorités de
Saint-Pétersbourg, celles de Moscou
se sont toujours gardées de parler tout
haut de privatisation. Or celle-ci a été
menée à grande échelle dans l’enceinte
même de la municipalité de Moscou.
Dessin de
Miroslaw Owczarek
paru dans Gazeta
Wyborcza,Varsovie.
■
Moscou
Les investisseurs
qui se voient confier
un édifice historique
s’imaginent
pouvoir en faire
ce que bon leur
semble. Première
conséquence,
ils font entamer
des travaux par
des entrepreneurs
pour qui restaurer
signifie tout raser
et construire autre
chose. Ensuite,
ils changent l’usage
des locaux…
Novyé Izvestia, Moscou
ambassades ; les fleurons du style
constructiviste servent d’appartements
communautaires ou de banques. L’incendie du Manège a révélé le principal problème des biens nationaux :
personne ne répond de rien, et c’est
à l’Etat d’aller pêcher dans la poche
des contribuables de quoi payer des
travaux d’urgence. Plus il y a de transparence autour de l’identité des propriétaires, mieux le bâtiment est utilisé. Quel que soit l’angle sous lequel
on considère la question, céder les
monuments historiques au privé est
tout bénéfice.
Les partisans de ces privatisations
se réfèrent habituellement à ce qui se
passe dans le reste du monde : près de
80 % des merveilles architecturales de
Rome ou de Paris appartiennent à des
investisseurs. Il n’y a rien de criminel
à vendre des monuments. Si l’Europe
ne l’avait pas fait, tous les centres-villes
seraient morts. A Venise, de vénérables
palais ont été mis en vente pour une
lire symbolique ; mais personne ne s’est
précipité, tant étaient strictes les clauses
fixées par la municipalité pour leur restauration et leur entretien. La Russie
finira elle aussi par vendre ses monuments historiques, mais il faut bien voir
qu’en Europe de l’Ouest ceux-ci ont
toujours appartenu à des personnes
privées ; et, depuis environ deux siècles,
des critères précis de protection ont été
mis au point, assortis de sanctions
envers les propriétaires négligents. La
Russie n’a encore aucune base juridique dans ce domaine. Il n’existe
même pas de définition de ce qui peut
être vendu. Il serait temps de se pencher sur une loi qui permettrait peutêtre de faire disparaître le dernier
bastion de l’influence mafieuse – la spéculation immobilière –, qui prend des
proportions insensées dans le centre
de Moscou.
Sergueï Soloviev
MACÉDOINE
Un nouveau garant pour une paix fragile
U
n coup d’œil sur la biographie du troisième président de Macédoine démocratiquement élu [le 28 avril] suffit pour
constater que ce politicien-né ne vit que par
et pour la politique. Cet ingénieur, père de
deux enfants, dont les rides n’ont pas diminué le pouvoir de séduction, est né à Sarajevo en 1962, dans une famille d’officiers de
l’armée yougoslave.
Sa carrière politique a commencé en 1989 :
alors âgé de 27 ans, il est promu membre
de la présidence de la Ligue des communistes de Macédoine, à l’époque seule au
pouvoir. Elu député lors des premières élections pluripartites, en 1990, sur la liste de
son par ti, rebaptisé Alliance sociale-démocrate de Macédoine [SDSM],
il en prend les rênes un an plus
tard pour les garder jusqu’à
l’élection présidentielle de ce
printemps. Branko Crvenkovski
n’a que 29 ans lorsqu’il reçoit, en
1992, le mandat de former un
nouveau gouvernement, devenant
ainsi le plus jeune Premier ministre en Europe. De cette époque,
il garde le souvenir de sa première
rencontre avec le chancelier allemand Helmut Kohl, qui ne lui cache pas son émerveillement : “Dire que mon fils a votre âge,
et que vous, vous êtes déjà Premier ministre !” Aux élections législatives de 1994,
la coalition créée par la SDSM, les libéraux
et les socialistes obtient la majorité ; Branko Crvenkovski est reconduit dans ses fonctions. L’opposition nationaliste
macédonienne, menée par le
VMRO-DPMNE, le critique sévèrement pour avoir fait entrer au gouvernement des ministres albanais.
En 1998, son étoile pâlit ; son parti, accusé de corruption, subit un
échec électoral. A cette époque,
la communauté internationale ne
voit plus en lui qu’un ancien apparatchik et un leader postcommuniste. Son image change trois ans plus
tard, quand la Macédoine devient le théâtre
de conflits ethniques : pour mettre fin aux
tensions entre les rebelles albanophones et
les forces gouvernementales, le président
COURRIER INTERNATIONAL N ° 705
John Cogill/AP-Sipa
Le social-démocrate Branko Crvenkovski,
jusqu’alors Premier ministre, vient d’être
élu président. Il occupera le poste laissé
vacant par la mort accidentelle de Boris
Trajkovski en février 2004. Portrait.
18
DU 6 AU 12 MAI 2004
Boris Trajkovski et les chefs des quatre principaux partis macédoniens signent l’accord
d’Ohrid. Après avoir reconquis le poste de
Premier ministre aux élections de 2002,
Branko Crvenkovski s’est retrouvé dans le
rôle d’unique garant politique et moral de
l’application de ce plan de paix, les quatre
autres signataires ayant quitté la scène politique macédonienne ou finalement rejeté
l’accord. La principale figure politique de Macédoine accède aujourd’hui à une fonction
honorifique dont les prérogatives sont bien
moindres que celles de Premier ministre.
Les Macédoniens sauront bientôt si le nouveau président, garant d’une paix fragile, imposera son tutorat au nouveau gouvernement ou confiera le poste de chef du gouvernement à une personnalité d’envergure.
S. Kramarska et V. Mickovski, Utrinski Vesnik, Skopje
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amériques
●
A M É R I QU E L AT I N E
Malgré la démocratie, des veines toujours ouvertes
En trente ans, l’Amérique du Sud a changé. Si la plupart des pays sont devenus des démocraties, les inégalités
sociales sont toujours aussi criantes, souligne un récent rapport des Nations unies.
EL PAÍS
Madrid
E
“Les derniers
seront les premiers,
Oui... mais quand ?”
Dessin d’Ares,
Cuba.
Évolution de la démocratie en Amérique latine
Situation en 1977
NI
NI
C.
C.
Situation en 2002
MI
VENEZUELA
COL.
Equateur
BRÉSIL
P.
COL.
BRÉSIL
U
BOLIVIE
BOLIVIE
PAR.
CHILI
Indice de démocratie
électorale*
UR.
Plus de
démocratie = 1
ARGENTINE
Absence de
démocratie = 0
Source : PNUD
0
VENEZUELA
RO
PÉROU
* L’indice de
démocratie électorale
est calculé en fonction
de plusieurs critères :
- le droit de vote ;
- la qualité des élections
(régulières et libres) ;
- les possibilités d’accès à
la fonction publique.
Moyenne :
0,93
DO
MEXIQUE
RÉ
P.
S
DO
MI
Moyenne :
0,28
RÉ
MEXIQUE
PÉ
dirigeants politiques
estiment que
les partis politiques
ne remplissent
pas leur rôle.
• A peine 43 % des
Latino-Américains
soutiennent
pleinement
la démocratie ;
30,5 % expriment
des réserves ; et
26,5 % ont des vues
antidémocratiques.
• 54,7 % disent
qu’ils opteraient
pour un régime
autoritaire
plutôt que pour
un gouvernement
démocratique
si le premier
pouvait résoudre
leurs difficultés
économiques.
• 225 millions
de LatinoAméricains vivent
au-dessous du seuil
de pauvreté.
Source :
“La démocratie
en Amérique latine”,
PNUD, 2004
(http://www.democ
racia.undp.org).
électorales (où l’on vote) à celui de
démocraties citoyennes (où l’on participe). La politique doit être considérée partout comme la meilleure
manière de régler les problèmes en
suspens, et il faut se méfier des profiteurs qui, de façon irresponsable,
proposent de répondre aux demandes
sociales avec des solutions opportunistes à court terme qui, à long terme,
ne font qu’accroître la confusion et le
désarroi général. La démocratie est la
condition de base d’un développement économique durable et équitable (en accord avec la thèse du Prix
AS
Chiffres
• 59 % des
GU
SA ATEM
N
CO ICA LVAD ALA
ST RA OR
A GU
ÉQ
UA PAN RICA A
HO
TE
ND
UR AMÁ
UR
■
GU
SA ATEM
CO NICA LVAD ALA
ST RA O
ÉQ
A R GU R
UA
TE PANA ICA A HO
UR
ND
MÁ
UR
A
n 1971, l’écrivain uruguayen Eduardo Galeano
publiait un livre à partir
duquel des milliers de personnes ont bâti leur compréhension
du sous-continent américain : Les
Veines ouvertes de l’Amérique latine
(Pocket, 2001). Plus de trente ans
après, le Programme des Nations
u n i e s p o u r l e d é ve l o p p e m e n t
(PNUD) lance un débat et publie un
rapport intitulé “La démocratie en
Amérique latine : vers une démocratie citoyenne”, qui a été présenté à
Lima par l’administrateur du PNUD,
le Britannique Mark Malloch Brown.
Ce document – qui vient s’ajouter
aux rapports habituels des Nations
unies sur le développement humain
dans le monde arabe et dans les
Caraïbes – est le fruit du travail
exhaustif d’un important groupe de
sociologues, économistes, techniciens
et politiciens latino-américains.
En trois décennies, l’Amérique
latine a bien changé. Il y a un quart
de siècle, sur les dix-huit pays analysés (tout le sous-continent, hormis
Cuba et Haïti), seuls la Colombie,
le Costa Rica et le Venezuela étaient
démocratiques. Aujourd’hui, tous
remplissent les conditions minimales
pour être considérés comme des
démocraties. Mais, si la région, dans
ce laps de temps, a écarté les risques
de violente faillite institutionnelle,
d’autres faiblesses sont apparues, et
il semble que les forces de la démocratie s’amenuisent à vue d’œil. Les
Latino-Américains préfèrent vivre
dans un régime démocratique, mais
ils se méfient de la capacité du système à améliorer les conditions de vie
des citoyens. Les partis politiques sont
au plus bas dans l’estime publique.
L’Etat est vu à la fois avec expectative
et suspicion. Et, dans certains cas,
l’élan démocratique qui a caractérisé
les dernières décennies du XXe siècle
montre des signes d’essoufflement.
Ces tendances n’ont rien d’encourageant et sont caractéristiques d’une
démocratie “de faible intensité”.
Les idées fortes du rapport du
PNUD sont les suivantes : il est nécessaire de préserver la démocratie en
Amérique latine et de progresser à
partir de ce qui a déjà été construit.
Le remède aux problèmes de la
démocratie passe par davantage de
démocratie. Les réformes économiques néolibérales des années 90,
fondées sur le consensus de Washington*, n’ont pas eu les résultats
escomptés : le sacrifice imposé à la
population par les politiques macroéconomiques de rigueur n’a pas été
payé de retour. Les nations ne sont
pas passées de l’état de démocraties
Nobel d’économie Amartya Sen) :
l’exclusion sociale est un obstacle à la
compétitivité. Les Nations unies insistent pour dire que les acquis sont fragiles. Certes, le nombre de pays qui
ont rejoint la vague démocratique a
augmenté et les atteintes aux droits
de l’homme ont diminué, mais pas de
façon uniforme ni suffisante par
rapport au rythme de démocratisation que connaît la région. Par ailleurs,
les réformes économiques qui ont
accompagné la restauration de la
démocratie ont exacerbé les problèmes
ataviques des sociétés latino-américaines, engendrant une plus grande
concentration des richesses, une aggravation de la fracture sociale, une perte
du pouvoir et de l’autonomie de l’Etat
dans la gestion publique (parce que les
groupes de pression et les pouvoirs factices ont vu leur tâche facilitée par la
mondialisation). Les réformes structurelles de l’économie ont avancé de
façon soutenue, suscitant de grandes
attentes chez les citoyens. Mais la réalité s’est révélée décevante : la moyenne
régionale du PIB par habitant n’a pas
varié de façon significative au cours des
dernières années. La pauvreté relative
a baissé dans certains pays (le Brésil,
le Chili et le Mexique), mais elle s’est
accrue dans le cône Sud, dans les pays
andins et en Amérique centrale. Le
nombre de personnes vivant au-dessous du seuil de pauvreté absolu a augmenté en règle générale dans la région,
et l’indice d’inégalité dans la répartition des revenus est le plus élevé au
monde. “Le développement, rappelle le
PNUD, est bien davantage que la croissance. La démocratie est bien plus qu’une
façon d’élire et d’être élu.”
Le véritable trou noir des démocraties latino-américaines se situe au
niveau de la citoyenneté sociale. Dans
les premières démocraties de la planète, l’entrée en vigueur de l’Etat de
COURRIER INTERNATIONAL N ° 705
De 0,8 à 1
De 0,6 à 0,8
De 0,4 à 0,6
De 0,2 à 0,4
Moins de 0,2
nd
2 000 km
21
PAR.
CHILI
DU 6 AU 12 MAI 2004
URUGUAY
ARGENTINE
droit, de divers droits civils et même
de certains droits sociaux a généralement précédé l’extension des droits
politiques à tous les citoyens et, par
conséquent, l’instauration d’une véritable démocratie politique. En
revanche, dans une bonne partie de
l’Amérique latine, l’obtention des droits
politiques a ouvert la voie à celle des
droits civils et sociaux. Les fragilités
spécifiques de la région naissent de cet
enchaînement différent des choses.
Dans le premier cas, la démocratie a
garanti des droits civiques et sociaux
qui étaient déjà étendus. En Amérique
latine, la démocratie doit à la fois garantir et étendre ces droits. De là vient le
triangle démocratie-inégalité-pauvreté,
caractéristique de l’Amérique latine.
DE PLUS EN PLUS D’EMPLOIS
SANS COUVERTURE SOCIALE
Tous les pays de la région ont un
indice d’inégalité supérieur à la
moyenne mondiale, et 16 sur 18 peuvent être catalogués comme très
inégaux. Dans 15 pays, plus de 25 %
de la population vit au-dessous du
seuil de pauvreté et, dans 7 cas, le
pourcentage de pauvres dépasse
50 %. A l’exception du Chili, du
Costa Rica et de l’Uruguay, les droits
sociaux restent partout fragiles, et
la situation est particulièrement grave
en Bolivie, en Colombie, en Equateur, au Guatemala, au Honduras, au
Nicaragua, au Paraguay et au Pérou.
Selon le rapport du PNUD, l’emploi représente le lien le plus important entre le développement économique et le développement social, car
il est la principale source de revenus
des ménages. L’exclusion et la segmentation dérivées du manque d’emplois de qualité sont des facteurs
déterminants de la pauvreté et des
inégalités sociales, qui se perpétuent
dans le temps et se manifestent dans
l’importance et la persistance de la
concentration des revenus. Or l’emploi a perdu de sa force en tant que
facteur d’insertion sociale. Pourquoi ?
Les chiffres parlent d’eux-mêmes :
sur 10 nouveaux emplois créés dans
la région depuis 1990, 7 appartiennent au secteur de l’économie souterraine et, sur 10 nouveaux emplois
légaux, seuls 6 ouvrent des droits à
une couverture sociale. La grande
question est de savoir quels seront les
effets de l’absence de protection
sociale d’une partie importante de la
population lorsque les jeunes travailleurs d’aujourd’hui auront atteint
l’âge de la retraite ? Quel monde
sommes-nous en train de construire ?
Joaquín Estefanía**
* Le “consensus de Washington” désigne le
modèle économique préconisé par le FMI et
la Banque mondiale depuis les années 80.
** Ancien directeur d’El País.
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amériques
PA N A M Á
Un nouveau Torrijos à la présidence
Le fils de l’ancien dictateur Omar Torrijos a été élu dimanche 3 mai président du Panamá. Social-démocrate,
Martín Torrijos a pris quelques distances avec son père, et il promet un “nouveau pacte social”.
EL ESPECTADOR
Bogotá
n mois avant de mourir
dans un mystérieux accident d’avion, en 1981, le
général Omar Torrijos
envoyait à son fils aîné, Martín, ce
télégramme : “Mon fils, je t’imagine
empruntant les chemins que j’ai moimême parcourus pendant ma vie.” Cette
année-là, Martín étudiait l’économie
et les sciences politiques à la Texas
A&M University. Il avait été éloigné
très jeune de son père – de l’avis du
général, “il était très difficile de grandir
au Panamá en étant un Torrijos” – et
s’était promis dès l’enfance de ne pas
suivre l’exemple de son père. Le général Omar Torrijos, qui prit le pouvoir
au Panamá en 1968 à la faveur d’un
coup d’Etat, dirigea le pays jusqu’à cet
accident de 1981, victime, selon certains de ses partisans, d’une “conspiration de la CIA”. Aujourd’hui, vingttrois ans plus tard, cette affaire n’est
toujours pas élucidée, mais, pour ses
ennemis politiques, il reste un dictateur, un corrompu, voire un assassin.
Martín est cependant revenu au
Panamá pour défendre en partie la
mémoire du “général”. “En 1990,
explique-t-il, j’ai compris que mon
devoir était de revendiquer le nom
d’Omar Torrijos, que le gouvernement
diffamait. Je suis aussi rentré pour mener
à bien la restructuration du Parti révolutionnaire démocratique (PRD), le parti
que mon père avait lui-même fondé.”
Ainsi fut fait. L’aîné des Torrijos,
qui gérait la chaîne de restauration
rapide McDonald’s au Texas et
conseillait plusieurs sociétés américaines, a tout abandonné pour ren-
Dessin de Turcios,
U
Colombie.
■
trer au pays, en compagnie de son
épouse, Vivian Fernández, et de ses
trois enfants, et pour se lancer dans
la politique.
Son ascension a été fulgurante, en
partie grâce à son nom. Il a été nommé
vice-ministre au sein du gouvernement
d’Ernesto Pérez Balladares, alors président, avec qui il a travaillé pendant
quatre ans. Après quoi, il a été désigné
comme candidat à la présidence par le
PRD pour l’élection de 1999, à l’issue
de laquelle il a été battu par la présidente Mireya Moscoso.
Jusqu’au mois d’octobre 2003, personne n’aurait parié sur sa carrière politique. Or, aujourd’hui, l’aîné des Torrijos est le deuxième de la dynastie à
conquérir la présidence de ce pays
d’Amérique centrale.
Martín Torrijos Espino est né en
1963 d’une liaison entre Omar Torrijos et Xenia Espino. Contrairement
à son père, il est d’un caractère calme
et, sur la place publique, il ne
déborde pas de cordialité comme
c’était le cas du général. En revanche,
il a bel et bien hérité de l’habileté
politique paternelle ou, plutôt, il l’a
apprise. Martín a été présent à plusieurs moments décisifs du gouvernement de son père. Il a été le témoin
de la signature du traité Carter-Torrijos, qui a restitué à ce pays le canal
de Panamá. Le 7 septembre 1977,
Martín a vu comment son père a
obtenu du président des Etats-Unis,
Jimmy Carter, qu’il autorise le départ
des troupes américaines du territoire
panaméen et le transfert de souveraineté du canal à partir du
31 décembre 1999. Il l’a également
vu tirer les fils de la politique extérieure et l’a aidé dans ce domaine
durant les dernières années de son
gouvernement.
Toutefois, sa brève expérience
politique reste son talon d’Achille et
Référendum
Le canal de Panamá
(rétrocédé par
les Etats-Unis le
31 décembre 1999)
est la principale
ressource
économique
de l’isthme.
L’ouvrage permet
le transit annuel
de 14 000 navires
(12 % du commerce
maritime américain
et 2,3 % du
commerce mondial).
Il devient cependant
nécessaire de
l’élargir : en 2005,
près de 60 % de la
flotte mondiale
seront composés
de navires trop
grands pour y
transiter.
Conformément
à la Constitution
panaméenne,
le nouveau
président devra
soumettre à un
référendum le projet
d’élargissement.
(El Tiempo, Bogotá)
lui a valu d’être la cible de nombreuses attaques au cours de la campagne électorale. Guillermo Ford, l’un
des candidats à la vice-présidence,
colistier de son adversaire, Guillermo
Endara (droite), lui a lancé : “Moi,
je travaille depuis que j’ai 17 ans, mais
toi, Martinito, tu es un fils à papa.”
Martín s’est aussi vu reprocher le
passé du général, et cette campagne
a été l’occasion de rappeler que certains membres de son parti étaient
des hommes politiques importants
au temps des gouvernements militaires (1968-1989). “On ne peut pas
renier ses origines autoritaires et militaristes”, ont clamé ses détracteurs. Et
Martín Torrijos a promis de créer une
commission d’enquête sur les abus
commis pendant la période militaire.
Les scandales non éclaircis de
l’ancien gouvernement PRD (19951999) ont également affecté sa campagne. L’ancien président Ernesto
Pérez Balladares est actuellement
accusé de corruption, ainsi que son
ancien directeur de campagne. En
outre, des députés de son parti sont
impliqués dans des affaires de potsde-vin.
Il faut ajouter à cela l’hostilité de
Washington. Selon The Washington
Post, le gouvernement du président
George W. Bush ne voit pas d’un très
bon œil l’arrivée d’un autre Torrijos
à la présidence et s’inquiète surtout
du virage à gauche d’une démocratie
supplémentaire en Amérique latine.
Dès son élection, Martín Torrijos a
appelé à “un nouveau pacte social,
sérieux, participatif, n’excluant personne,
un pacte social pour réaliser les transformations réclamées depuis longtemps
par la société panaméenne”.
■
COLOMBIE
Pourquoi rejette-t-on les réfugiés politiques colombiens ?
Les services d’immigration britanniques
ont expulsé et renvoyé en Colombie
Jhon Reyes-Prado, dont le père,
l’oncle et les deux frères avaient été
assassinés par les paramilitaires.
Une décision aux suites dramatiques.
E
n octobre 2000, des paramilitaires d’extrême droite, réputés pour s’en prendre
aux membres des associations de défense
des droits de l’homme et à tous ceux qui
sont suspectés de venir en aide aux guérillas de gauche, ont commencé par tuer
l’oncle et les deux frères de Jhon ReyesPrado, l’obligeant à abandonner l’entreprise
de transport routier de sa famille. En 2002,
ils ont tué son père, et sa mère s’est réfugiée en Italie. Jhon Reyes-Prado, lui, croyait
avoir trouvé un abri sûr en s’installant au
Royaume-Uni avec sa femme et ses
enfants. Mais, en dépit de la campagne
menée par le député de sa circonscription,
par une association de lutte contre les
expulsions et par la municipalité de South
Shields, cet homme de 33 ans et sa famille
ont été expulsés au mois de mars dernier
par les services d’immigration.
Les craintes de ses défenseurs étaient fondées : un mois après son retour en Colombie, il a été grièvement blessé au bras par
deux hommes à moto cagoulés qui lui ont
tiré dessus. Depuis, il craint que ses agresseurs ne s’en prennent à sa femme et à
ses trois enfants, dont un est né au
Royaume-Uni. La famille avait déposé une
demande d’asile, puis fait appel de la décision d’expulsion. Les ser vices d’immigration ont estimé qu’à condition que la
famille Reyes-Prado ne retourne pas à Cali
(où avaient eu lieu les quatre assassinats)
elle serait en sécurité en Colombie. Mais
M. Reyes-Prado a été blessé à Bogotá, à
huit heures de route de Cali. Johann, son
fils de 13 ans, décrit la peur dans laquelle
il vit avec sa mère, Mar y, 30 ans, et ses
frères Andres, 8 ans, et Jhon-Paul, 3 ans.
“La seule fois où mon père s’est rendu
chez sa belle-mère à Bogotá, on lui a tiré
dessus. Depuis quatre semaines, nous
vivons enfermés dans la maison, à regarder la télévision. Nous n’allons pas à
l’école et on ne nous autorise pas à jouer
dans le jardin de peur qu’on nous voie. Ma
grand-mère est obligée de faire les courses
pour nous. Nous sommes comme des prisonniers.” Le jour de l’agression, lorsque
la famille a appelé Sue Quantrill, une militante de 42 ans de South Shields, celle-ci
leur a conseillé de se rendre à l’ambassade du Royaume-Uni à Bogotá, mais,
selon Johann, ils avaient trop peur pour
sortir de chez eux.
A la demande des avocats de la famille,
Jenny Pearce, qui enseigne la politique
latino-américaine à l’université de Bradford, a soumis un rappor t aux ser vices
COURRIER INTERNATIONAL N ° 705
22
DU 6 AU 12 MAI 2004
d’immigration, qui l’ont rejeté. Elle y
explique que les paramilitaires disposaient
d’un réseau national et qu’il était donc faux
de présumer qu’en changeant de région la
famille pourrait être en sécurité. “Si j’en
juge par mon expérience, dit-elle, la loi de
la vendetta est très forte en Colombie. Certaines personnes continuent d’être poursuivies au bout de cinq ou six ans. Les
paramilitaires sont organisés à l’échelon
national et ont des contacts entre eux.”
Kath Sainsbury, coordinatrice de la Coalition nationale des campagnes de lutte
contre les expulsions, est consternée par
la nouvelle de l’agression, qui a donné raison aux prédictions de son organisation.
“Notre gouvernement soutenait qu’il n’y
avait aucun danger à rentrer au pays. Malheureusement, il s’est avéré que la situation n’était pas si sûre puisqu’on a tiré sur
Arifa Akbar
Jhon”, constate-t-elle.
The Independent, Londres
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É TAT S - U N I S
Où mène le mépris des lois internationales
Les humiliations subies par des prisonniers irakiens ont choqué l’opinion américaine. Un éditorial
du Washington Post y voit une conséquence de la guerre contre le terrorisme telle qu’elle est menée depuis 2001.
Washington
l’époque où Saddam Hussein régnait sur l’Irak, la
prison d’Abou Ghrab, près
de Bagdad, avait la sinistre
réputation d’engloutir pour toujours
ceux qui y entraient. L’Irak est
aujourd’hui occupé par les EtatsUnis et ce lieu, où sont détenus
désormais des prisonniers de guerre
irakiens, fait à nouveau parler de lui.
Une série de photos très troublantes
est apparue dans les médias. On y
voit des prisonniers irakiens nus,
empilés les uns sur les autres ; des
détenus la tête recouverte d’un sac
et un autre homme debout sur une
caisse, la tête également recouverte
d’un sac – on lui a dit, semble-t-il,
qu’il serait électrocuté s’il tombait
de là [voir ci-contre]. On voit également des soldats américains hilares,
désignant du doigt les détenus et faisant semblant de leur tirer dans les
parties génitales. Il s’agit là des traitements les plus dégradants, les plus
humiliants et les plus honteux qu’on
puisse imaginer : on n’est pas loin de
la torture physique.
Révélés par l’émission 60 Minutes,
sur CBS, ces clichés n’ont été dans
un premier temps repris que par
quelques rares journaux, dont The
Washington Post. Mais ils ont fait la
une dans le reste du monde, en Europe
comme dans le monde arabe. Il est
impossible d’évaluer les dégâts qu’ils
ont causés à l’image des Etats-Unis,
à la cause de la stabilité de l’Irak et
même à la cause de la démocratie au
Moyen-Orient. Les opinions étran-
A
Un prisonnier
irakien attaché
à des fils électriques.
L’une des photos
du scandale diffusées
par CBS.
RÉACTIONS
On torture
comme Saddam !
Doutes
britanniques
“Quelle que soit
la véracité des
photos qui montrent
des soldats
britanniques
humiliant et frappant
un prisonnier
irakien, le mal est
fait. Ces images
ont révulsé
le monde
arabo-musulman”,
commente
The Guardian
après la publication
de clichés montrant,
entre autres,
un soldat urinant
sur un prisonnier
agenouillé.
Le ministère
de la Défense
britannique cherche
à démontrer que
ces photos sont
truquées, tandis
que le tabloïd Daily
Mirror, qui les
a publiées, titrait
le 3 mai : “Nous
disons la vérité !”
Sipa
THE WASHINGTON POST
gères oublieront certainement que
certains des responsables de ces actes
ont, depuis, été suspendus ou punis
et il importe peu que les prisonniers
en question aient attaqué des soldats
américains. La plupart des gens ordinaires ne retiendront qu’une chose :
les Etats-Unis sont un conquérant
cynique et hypocrite, une puissance
occupante sans aucune considération pour le peuple qu’elle prétend
libérer.
Cette affaire doit servir de leçon
aux hommes politiques et aux militaires : il faut agir dans le cadre du
droit, y compris lorsqu’il s’agit des pires
ennemis de l’Amérique. Il est actuellement à la mode, dans certains cercles
de Washington, de minimiser la teneur
de la convention de Genève sur les prisonniers de guerre, de la considérer
comme une forme “dépassée” du droit
international. Cet incident montre
cependant à quel point il est important
d’en enseigner le contenu à tous les
niveaux de l’armée et de l’appliquer
aussi strictement que possible. Il montre
également les risques que prend le gouvernement en refusant d’instaurer une
véritable procédure juridique pour les
prisonniers de la guerre contre le terrorisme détenus à Bagdad, Bagram,
Guantanamo Bay et ailleurs. Mieux
que n’importe quel traité, ces photos
montrent l’effet potentiellement corrupteur de l’absence de règles qui règne
dans ces prisons. Il faut mettre un
terme au non-droit.
■
■ “L’armée américaine a pris une
étrange et malheureuse décision
quand elle a choisi d’incarcérer des
Irakiens dans la prison d’Abou Ghrab,
dont le nom, sous Saddam Hussein,
était synonyme de tor ture et symbolisait tout ce à quoi l’invasion de l’Irak
devait mettre un terme”, regrette
The New York Times. Et, aujourd’hui,
se désole le quotidien, “cer tains soldats américains ont apporté leur propre version du sadisme dans ce lieu”.
“Les terroristes comme Oussama
Ben Laden ont toujours eu l’intention
de pousser les Etats-Unis et leurs alliés à démontrer que la pire des propagandes antiaméricaines est vraie,
poursuit le quotidien new-yorkais. Abou
Ghrab est une énorme victoire pour
eux. L’invasion de l’Irak, qui commençait déjà à ressembler à un mauvais
rêve, ne peut pas devenir plus cauchemardesque.”
“Que le Pentagone ait été si lent à s’indigner, alors qu’il avait connaissance
de ces allégations depuis presque six
mois, est presque aussi dérangeant
que le compor tement répugnant de
cer tains soldats, considère de son
côté USA Today. Les efforts des huiles
du Pentagone pour étouf fer le scandale plutôt que punir les coupables rapidement et de manière décisive laissent penser que l’armée ne met pas
en pratique les valeurs qu’elle voudrait
que les Irakiens assimilent.”
TÉMOIGNAGE
“Nous avons une bonne méthode pour les faire craquer”
The Guardian a publié les extraits
du journal tenu à partir
du 19 janvier 2004
par le sergent Ivan Frederick,
l’un des six soldats qui pourraient
être jugés en cour martiale.
Conditions de détention
“Les prisonniers sont obligés de
vivre dans des cellules froides et humides. Le MI [renseignements militaires] nous a également ordonné de placer un prisonnier en cellule d’isolement pratiquement sans
vêtement, sans toilettes, sans eau
courante, sans ventilation, ni fenêtre,
pendant au moins trois jours. Dans
ces moments-là, le personnel du MI
et même les agents du CID [enquêtes criminelles de la police militaire] étaient là. Vers la première
semaine de janvier 2004, le Comité international de la Croix-Rouge
(CICR) devait visiter les installations.
Les prisonniers qui n’avaient pas encore été interrogés l’ont été immédiatement. J’ai pris le lieutenantcolonel Phillabaum à part et je lui ai
demandé comment le MI voulait que
les choses soient faites, comment
les prisonniers étaient traités. Il m’a
répondu : ‘Ne vous inquiétez pas de
ça.’ A l’étage, j’avais plusieurs petites pièces… On m’a souvent dit de
les mettre dans ces pièces, qui ne
faisaient que 1 mètre sur 1. Quand
j’en ai parlé au chef de bataillon, il
m’a dit : ‘Je me moque de savoir s’il
doit dormir debout.’ Les prisonniers
étaient obligés de dormir dans des
endroits qui n’étaient pas adaptés,
comme des tentes inondées par la
pluie, avec seulement deux ou trois
couvertures pour se protéger des intempéries. On a tiré avec des projectiles non létaux sur un prisonnier
visiblement attardé parce qu’il se tenait près d’une clôture à chanter,
alors que l’on aurait pu utiliser des
moyens moins brutaux.”
Les chiens
“Le MI nous a encouragés et nous
a dit qu’on faisait du bon boulot
parce que, maintenant, ils obtenaient des résultats positifs et des
informations. Le CID était là quand
des chiens de l’armée ont été utilisés pour intimider les prisonniers
à la demande du MI. Le 18 janvier
2004, un prisonnier insoumis, avec
un bras cassé. En présence d’une
équipe du CID, on lui a mis un carcan et il s’est évanoui.”
Mort en prison
“Vers le mois de novembre, un prisonnier a été amené. Ils l’ont tellement cuisiné qu’il est mort. Ils ont
mis son corps dans un sac rempli
de glace et l’ont laissé pendant environ vingt-quatre heures dans la
douche. Le lendemain, les toubibs
sont venus et l’ont allongé sur une
COURRIER INTERNATIONAL N ° 705
24
civière, ils lui ont mis une intraveineuse bidon dans le bras et l’ont
emmené. Il n’a jamais été interrogé
et n’a donc jamais été enregistré.”
avons un très bon rendement avec
notre méthode pour les faire craquer. D’habitude, ils craquent au
bout de quelques heures…”
Installations sanitaires
22 janvier 2004
“Grande épidémie de poux parmi
les détenus. La seule solution proposée, des rasoirs. Les prisonniers
atteints de tuberculose ont été logés au même niveau que les autres
et… les soldats, qui risquaient
d’être infectés.”
Deux courriels sont également révélateurs. L’un a été écrit avant que
les exactions ne soient découvertes,
l’autre après.
“Ça me dégoûte de voir comment
l’armée se retourne contre moi. On
dit toujours que la merde, ça descend vers le bas. Eh bien, devine qui
est tout en bas ? J’ai demandé de
l’aide, je les ai prévenus, mais personne ne m’écoutait. J’ai dit au chef
de bataillon que je n’aimais pas la
tournure que ça prenait et il m’a répondu : ‘Ne vous inquiétez pas. Je
vous donne l’autorisation de le faire.’ Si seulement je pouvais parler
à quelqu’un de ce qui est en train
de se passer, mais j’ai reçu l’ordre
de ne parler à personne en dehors
de mon avocat et du CID. Et pour ce
qui est de faire confiance à quelqu’un, c’est NON.”
18 décembre 2003
Courriel adressé à Mimi Frederick :
“C’est très intéressant de les regarder interroger ces gens. En général, ils n’autorisent personne à
les regarder, mais, comme ils apprécient ma façon de diriger la prison, ils font une exception… Nous
DU 6 AU 12 MAI 2004
The Guardian, Londres
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asie
●
PA K I S TA N
Veillée d’armes dans les Zones tribales
L’armée pakistanaise a proclamé une trêve des hostilités avec les chefs tribaux du Waziristan, qui protègent
les hommes d’Al Qaida et les alliés afghans. Elle n’en prépare pas moins activement une nouvelle offensive.
ASIA TIMES ONLINE
Hong Kong
DE MIRAMSHAH (PAKISTAN)
e 25 avril, un mois après
une sanglante offensive
contre des combattants
d’Al Qaida à Wana, dans le
Waziristan-Sud, non loin de la frontière afghane, le Pakistan a relâché
50 prisonniers pour s’assurer le soutien de la population tribale. Alors
qu’on les présentait il y a quelques
jours encore comme des terroristes,
on les pare maintenant de colliers de
fleurs en signe de réconciliation. Et
un général pakistanais s’est même spécialement rendu sur place pour superviser leur remise en liberté. Selon des
sources locales, Mohammed Sharif,
un des hommes recherchés, a été
invité, avant même que les tribus aient
fixé leurs conditions pour la trêve,
au QG de l’armée, à Peshawar. Il a
garanti au général commandant la zone
que l’insurrection contre les troupes
pakistanaises cesserait si celles-ci se
retiraient de la région et si les Zones
tribales recevaient 100 millions de roupies [environ 2 millions d’euros] de
dédommagement. Manifestement,
l’officier n’a pas eu d’autre choix que
d’accepter et c’est lui qui s’est rendu
à Wana, où, après maintes accolades
et embrassades avec les “terroristes”,
il a annoncé le versement d’une indemnité. Un peu plus tôt, les autorités
avaient d’ailleurs gracié 5 chefs locaux
accusés d’avoir abrité des islamistes et
des leaders de la résistance afghane
avant de négocier une trêve.
L
PROVINCE-DELA-FRONTIÈREDU-NORD-OUEST
A F G H A N I S T A N
Kaboul
Passe
de Khyber
Peshawar Islamabad
ZONES
TRIBALES*
WaziristanNord
Miramshah
Sh
aw
al
250 km
Wana
Lig n
urand
eD
WaziristanSud
BALOUTCHISTAN
0
P A K I S T A N
Combats
récents
Bases
américaines
et alliées
Troupes de
la force
internationale
(ISAF)
* Quasiautonomes.
Sous la pression des Etats-Unis,
le Pakistan a déployé des milliers de
soldats dans les Zones tribales depuis
la mi-mars. N’étant pas contrôlées
par le gouvernement, ces régions servent, dit-on, de refuge aux combattants rebelles du sud et de l’est de
l’Afghanistan, ainsi qu’aux membres
d’Al Qaida et peut-être même à Oussama Ben Laden lui-même. Les
combats violents qui se sont déroulés à Wana du 16 au 27 mars ont
causé de nombreuses pertes dans les
rangs des forces tribales comme dans
ceux de l’armée. On peut donc se
demander aujourd’hui combien de
temps va durer cette trêve. “Dieu
merci, tout s’est très bien arrangé, mais
nul ne peut garantir que cela durera car,
dans une telle société, ce genre de problème est récurrent”, explique Pir Naik
Zaman, député du Mutahidda Majlis-i-Amal [MMA, coalition de partis religieux extrémistes] et membre
de l’assemblée régionale du Waziristan-Nord. “Notre armée et notre peuple
sont impliqués. Au début, l’armée se
conduisait mal en faisant des incursions,
mais, aujourd’hui, elle a compris son
erreur et le problème a été réglé conformément aux traditions grâce au dialogue avec le conseil tribal”, ajoute un
de ses collègues.
UNE PAIX RELATIVE
SOUS LA SURVEILLANCE DU FBI
Si les hommes politiques semblent
confiants dans le retour de la paix, la
population l’est beaucoup moins.
Des éléments extérieurs enveniment
la situation. Des membres de tribus
locales m’ont montré un tract intitulé “Message à l’armée pakistanaise”,
très bien écrit et rédigé en ourdou,
qui avait été distribué dans tout le
Waziristan-Nord parmi les hommes
du régime posté à la frontière. Vraisemblablement conçu à Islamabad
par un groupe islamiste, il invitait les
soldats qui combattaient pour les
“croisés” à quitter l’armée et à se
livrer à une autre occupation. Ce
genre de propagande est générale-
ment bien accueillie par les habitants.
La région est d’ailleurs en proie à des
troubles accrus, en particulier depuis
que de nouvelles troupes ont rejoint
les forces pakistanaises dans la zone
frontalière, en prélude, dit-on, à une
nouvelle offensive imminente. “Auparavant, quand les soldats pakistanais patrouillaient ici, ils étaient accueillis à bras
ouverts par les paysans, qui leur offraient
des légumes. Mais, depuis l’opération de
Wana, les choses ont changé.Aujourd’hui,
ils n’osent plus se promener en uniforme
sur les marchés et,pendant leurs patrouilles,
ils ont toujours des khasadars (policiers
tribaux) à leurs côtés pour assurer leur
sécurité”, raconte un médecin.
A l’heure actuelle, la région
connaît une paix relative. Mais des
pressions sous-jacentes subsistent : les
Etats-Unis veulent que le Pakistan
entre en lutte contre les résistants
afghans (et étrangers) qui se sont
réfugiés sur son sol et contre les forces
tribales qui leur fournissent un abri
et un soutien. Le lancement d’une
nouvelle offensive n’est donc plus
qu’une question de temps. Les troupes
pakistanaises, sous l’œil attentif d’agents du FBI discrètement hébergés
dans un centre de formation professionnelle du quartier général tribal, à
Miramshah, sont déjà en train de se
regrouper dans le Waziristan-Nord.
Elles se préparent à la confrontation
qui aura lieu dans le Shawal, un no
man’s land accidenté à cheval sur la
“ligne Durand”, frontière contestée
qui sépare depuis 1893 le Pakistan de
l’Afghanistan.
Syed Saleem Shahzad
THAÏLANDE
L’usage de la force ne réglera rien
Pour que les violences cessent dans
les provinces du Sud, il faut d’abord que
le gouvernement lutte contre les trafics
et la corruption. Et qu’il rende ses droits
démocratiques à une population délaissée.
L
e jeu du chat et de la souris auquel les
forces de sécurité et les militants islamistes se livrent depuis près de quatre
mois a atteint un point critique le 28 avril,
au cours d’affrontements qui ont fait plus
de 100 mor ts chez les rebelles [pour la
plupar t armés de machettes, ils ont assailli plusieurs postes de police]. Ces événements marquent une nouvelle étape
dans la relation entre une société thaïlandaise essentiellement bouddhiste et
la minorité musulmane d’origine malaise
[regroupée dans le Sud]. Avec leur habituelle tolérance, les Thaïlandais croyaient
pouvoir maîtriser les tensions ethnicoreligieuses et maintenir des relations nor-
males entre les deux communautés. Mais
les actes de terrorisme qui ravagent le pays
depuis le 4 janvier dernier [une série d’attentats, d’incendies et d’attaques contre
des édifices publics et les forces de l’ordre
ont secoué trois provinces à majorité musulmane du Sud] suscitent une for te réprobation au sein de la population. D’autant que l’appareil de sécurité de l’Etat
s’était révélé incapable, jusqu’à ces derniers jours, de rétablir l’ordre. Mais, le
28 avril, la police et l’armée ont contreattaqué. Les combats ont culminé avec
la prise d’une vieille mosquée de la province de Pattani [dans laquelle 32 militants
ont été tués]. La manière vindicative dont
les forces de l’ordre ont lancé leur contreoffensive meurtrière a, dans certains milieux, suscité l’euphorie, voire une jubilation fanatique. Les Thaïlandais doivent retrouver la raison et ne pas se laisser
endormir par ce qui semble bien n’être
qu’un succès tactique à court terme du gouvernement Thaksin.
Si l’on veut réduire au minimum le nombre
des victimes innocentes parmi les civils, il
faut considérer l’action militaire comme un
mal nécessaire et n’utiliser la force qu’avec
la plus grande prudence. Il convient de souligner qu’un grand nombre de policiers, de
militaires et de responsables du gouvernement se livrent à des activités illicites comme le trafic de drogue, le proxénétisme et
la contrebande, souvent de connivence avec
des politiciens et des notables musulmans
corrompus. Les actions militaires du gouvernement contre les militants islamistes
armés doivent donc s’accompagner d’une
répression de la corruption.
Les politiciens musulmans ne doivent pas
être épargnés, car nombre d’entre eux exploitent impitoyablement leurs coreligionnaires et les privent d’avantages que pourrait leur procurer une participation pleine et
COURRIER INTERNATIONAL N ° 705
26
DU 6 AU 12 MAI 2004
entière à la vie politique – dont la possibilité de peser sur les décisions locales et nationales, de façon à faire mieux prendre en
compte leurs besoins. Or, bien que leur présence aux plus hauts échelons de la politique ne date pas d’hier, les politiciens musulmans du Sud persistent à refuser de partager ce pouvoir avec leurs administrés.
Ainsi, les gens qu’ils sont censés ser vir
restent enfermés dans un cercle vicieux de
pauvreté, d’ignorance, d’échec scolaire, de
chômage et de frustration. Pourquoi en
sont-ils là ? Seul l’octroi de droits politiques
et d’une véritable citoyenneté aux musulmans du Sud pourra apporter une paix durable, condition indispensable pour que
la région puisse connaître le progrès, la
prospérité et le bonheur. Ce n’est certainement pas une conspiration de bouddhistes et d’autres confessions qui parviendra à les contenir.
The Nation, Bangkok
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asie
CHINE
Hong Kong n’est plus un électron libre
Pékin dit non au suffrage universel direct pour désigner le prochain gouverneur du territoire.
Cette décision pourrait radicaliser une population de plus en plus politisée.
SOUTH CHINA MORNING POST
Hong Kong
i l’on en juge par les termes
employés, c’est dans l’intérêt de la population de Hong
Kong que le comité permanent de l’Assemblée nationale populaire [le Parlement chinois] a rejeté
l’introduction du suffrage universel
pour choisir en 2007 le chef de l’exécutif du territoire et pour les élections
parlementaires prévues l’année suivante. Cette décision met un terme
au débat sur les réformes démocratiques qui agite la Région administrative spéciale (RAS) depuis des
mois. Pour Ivan Choy Chi-keung,
professeur de sciences politiques à
l’université chinoise de Hong Kong,
“2004 marque le début du principe ‘un
pays, un système’” [en opposition au
principe “un pays, deux systèmes”
qui régulait les relations entre Hong
Kong et Pékin depuis la rétrocession,
en 1997, et permettait au territoire de
garder une certaine autonomie politique]. Les mesures décidées par Pékin
sont un camouflet infligé aux nombreux Hongkongais qui espéraient
l’établissement complet de la démocratie. L’aspiration à des réformes a
été stimulée par le rassemblement du
1er juillet 2003. Déclenchée par l’introduction d’une clause jugée liberticide et par de vieux griefs à l’encontre
du gouvernement local, cette manifestation, à laquelle 500 000 personnes
S
ont participé, a entraîné des changements radicaux sur la scène politique de Hong Kong. Ainsi, fort de
sa victoire aux élections locales du
23 novembre, le camp des démocrates a réclamé un réexamen dans
les plus brefs délais de la loi fondamentale qui régit les institutions du
territoire.
Pour M. Choy et certains observateurs, le 23 novembre a rétrospectivement représenté un tournant, marquant le début de la fin du combat
pour l’instauration rapide du suffrage
universel. “A Pékin, la nervosité s’est
accrue en novembre et en décembre. Les
autorités ont été frappées par le caractère
extrêmement imprévisible des élections.
L’élection présidentielle à Taïwan a été la
goutte d’eau qui a fait déborder le vase.
Si Lien Chan [candidat du Kouomintang réputé plus proche de Pékin] avait
gagné, [Pékin] aurait été moins nerveux
à propos de Hong Kong”, estime l’universitaire. L’ancien président de
l’ordre des avocats Alan Leong Kahkit pense qu’il est injuste d’accuser les
militants pour la démocratie d’entretenir l’agitation politique. “[En juillet],
la population est descendue dans la rue
de sa propre initiative. Les événements
tels qu’ils se déroulaient ne nous laissaient
pas le choix, insiste-t-il. Dès le premier
jour, personne ne s’attendait à ce qu’ils
[Pékin] nous accordent facilement une
démocratie totale. Mais nous n’avions
jamais pensé qu’ils l’auraient écartée
aussi brutalement.”
Le président
chinois Hu Jintao :
“Un pays, deux
systèmes”.
Dessin de Telnaes,
Etats-Unis.
Pour M. Choy, le camp favorable
à la démocratie était placé devant un
dilemme : “Si on est trop puissant, Pékin
prend peur ; si on ne l’est pas, Pékin fait
comme si on n’existait pas.” Il constate
que les événements du 1er juillet ont
apporté des changements dans la vie
politique de la RAS. “L’aspiration à
plus de démocratie est irréversible. Les
tensions politiques s’aggraveront, préditil. Le pire est que Pékin n’a pas compris le désir de changement. Le sentiment
de frustration va s’étendre à l’ensemble
de la société.”
La volonté du gouvernement central de brider la démocratie est très
risquée, prévient également Li Pang-
kwong, maître de conférences en
sciences politiques et en sociologie
à l’université Lingnan, et elle risque
de se retourner contre lui. “Nombreux
sont ceux qui se sentent blessés et persécutés par Pékin. L’identité hongkongaise et la nécessité de sauvegarder les
valeurs hongkongaises peuvent se renforcer et donner naissance à une puissante force politique”, souligne M. Li.
Pékin contrôlant toujours d’une main
de fer le choix du prochain chef de
l’exécutif [nommé par 800 représentants favorables au gouvernement central], M. Li pense que la population
utilisera le LegCo [le Conseil législatif, qui compte 60 membres] comme
contrepoids face au gouvernement.
De plus, l’augmentation du nombre
de jeunes électeurs fera à terme pencher la balance en faveur des forces
prodémocratiques. “Dans les dix années
à venir, on assistera probablement à
l’émergence d’une puissante opposition,
qui obtiendra presque la majorité au
LegCo. Le troisième chef de l’exécutif, quel
qu’il soit, ne pourra réaliser aucune avancée dans la confusion actuelle”, prédit
M. Li. Le professeur Cheung, ancien
membre du Parti démocrate et enseignant à la City University, conclut :
“Pékin participe activement à la vie politique de la RAS, et continuera de le faire.
Dans les années qui ont suivi la rétrocession, Hong Kong a continué d’agir
comme un électron libre. Désormais, le territoire est entré dans l’orbite du pays.”
Chris Yeung
INDONÉSIE
Wiranto, un candidat aux mains sales
Candidat à l’élection présidentielle,
l’ancien chef des armées indonésien
pourrait avoir des ennuis. Un tribunal
du Timor-Oriental veut en effet le juger
pour crimes de guerre.
L
e passé est en train de rattraper le général à la retraite Wiranto. L’unité pour les
crimes graves (Serious Crimes Unit, SCU)
du tribunal de grande instance du TimorOriental [aujourd’hui Timor Lorosa’e] a émis
un mandat d’arrêt à l’encontre de l’ancien
ministre des Armées et de la Sécurité de la
République indonésienne, également ancien
chef des armées. Wiranto, qui vient d’être
désigné comme candidat à l’élection présidentielle par le parti Golkar [parti de l’ancien président Suharto], peut fort bien prétendre que cette décision constitue une
manœuvre de ses rivaux politiques à l’intérieur du pays. Mais il ferait mieux de regarder la réalité en face avant l’élection, qui
aura lieu en juillet prochain.
En effet, le mandat d’arrêt de la SCU ne
remonte pas au jour où Wiranto a été officiellement nommé par le Golkar comme candidat : il est en vigueur depuis février 2003,
juste après que la SCU, sous la direction de
Siri Frigaard, a fait figurer le nom de Wiranto
sur la liste des accusés pour crimes extraordinaires au Timor-Oriental, aux côtés de six
autres officiers indonésiens. Selon la presse
étrangère, après la victoire des indépendantistes timorais au référendum de 1999,
près de 2 000 personnes ont été tuées lors
de l’opération “Terre brûlée”, qui aurait été
conduite par les milices selon un plan établi
par Jakarta et avec son plein accord. La procédure lancée par Frigaard est à présent poursuivie par Nicholas Koumjian, le nouveau président de la SCU. Il croit fermement que les
preuves qu’il a en main vont convaincre le
tribunal du district de Dili de lancer le mandat d’arrêt contre Wiranto.
Si Koumjian voit juste, ce n’est pas une
bonne nouvelle pour Wiranto. Il va devoir vraiment réfléchir à deux fois avant d’entreprendre des voyages à l’étranger. En effet,
comme il est spécifié dans les principes de
Princeton sur la juridiction universelle, tout
pays a le devoir d’arrêter et d’extrader toute
personne accusée de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre. Ce devoir lie tous
les pays signataires des accords multilaté-
raux ayant suivi la Seconde Guerre mondiale.
Au-delà de la constitution de la SCU, les
Nations unies ont aussi formé une cellule
spéciale pour les crimes extraordinaires, qui
est composée de deux magistrats internationaux et d’un magistrat national. C’est à
cette cellule juridique rattachée au tribunal
du district de Dili que Koumjian va demander
l’accord pour l’arrestation de Wiranto. L’ONU
a également initié une “cour hybride” au Timor
Lorosa’e, sur le même modèle que celle qui
existe au Cambodge. On estime que cette
“cour nationale internationalisée” est capable
de prononcer des jugements équitables, indépendants, de procéder à une justice impartiale et à un coût bien inférieur à un tribunal international ad hoc comme ceux établis
pour le Rwanda et pour l’ex-Yougoslavie.
Qu’est-ce que cela signifie pour l’Indonésie ?
N’oublions pas que les Nations unies avaient
menacé de constituer un tribunal international ad hoc pour l’Indonésie. Cette menace
a disparu lorsque Jakarta a formé une commission d’enquête sur les violations des
droits de l’homme au Timor-Oriental, ainsi
qu’un tribunal des droits de l’homme. Toutefois, l’ONU ne peut pas non plus se taire
COURRIER INTERNATIONAL N ° 705
27
DU 6 AU 12 MAI 2004
s’il est prouvé que le cercle d’impunité dans
l’affaire du Timor-Oriental ne peut pas être
brisé par la justice indonésienne. C’est ce
qui fera de la mission de la “cour hybride”
des Nations unies au Timor Lorosa’e une
alternative après que la formation d’un tribunal international aura échoué.
En tant que ministre des Armées et de la
Sécurité, également chef des armées à
l’époque de l’embrasement du Timor-Oriental, en 1999, Wiranto n’a pas son nom sur
la liste des accusés au tribunal des droits
de l’homme en Indonésie. C’est justement
là le cœur du problème : le fait qu’il n’y ait
pas de “remède local” vis-à-vis de Wiranto
rend ce dernier encore plus exposé à la mission de la cour hybride des Nations unies.
Le principe Non bis in idem – selon lequel
une personne qui a été définitivement jugée
ne peut, pour les mêmes faits, être poursuivie par une autre partie – ne peut pas l’affranchir d’une menace devant le tribunal des
Nations unies, car aucun tribunal indonésien ne l’a jamais jugé innocent ni coupable.
Rachland Nashidik*, Tempo, Jakarta
* Directeur du programme IMPARSIAL, The Indonesian Human Rights Watch.
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asie
LE MOT DE LA SEMAINE
“KIRO”
LE TOURNANT
JAPON
Séoul intéresse aussi les amis de Pyongyang
Les Coréens résidant dans l’archipel sont ébranlés. Proches de la Corée du Nord,
ils s’interrogent sur le rapprochement intercoréen en cours.
ASAHI SHIMBUN
Tokyo
a Corée du Sud doit cesser immédiatement ses manœuvres
contre l’Association des ressortissants coréens au Japon [Chosen Soren, pro-Pyongyang]”, a brusquement lancé Kim Ryong-son, chef
de la délégation de la république
populaire démocratique de Corée
[RPDC, la Corée du Nord]. Prononcé
à la fin de la réunion ministérielle intercoréenne qui s’est tenue dans un hôtel
de Séoul le 10 juillet 2003, ce propos
a laissé perplexe le ministre de la
Réunification sud-coréen, Chong Sehyon. “Il doit y avoir un malentendu”,
a-t-il répondu, mais M. Kim a réitéré
sèchement : “Tout ce qu’il faut, c’est les
arrêter.”
Après la réunion, M. Chong, désireux de connaître la raison de cette
déclaration, a ordonné une enquête.
Celle-ci a abouti à une rumeur qui a
circulé parmi les cadres de l’association Chosen Soren en juin 2003, selon
laquelle un haut représentant sudcoréen aurait proposé une aide de
300 millions de dollars en faveur d’un
organisme financier et d’établissements scolaires nord-coréens du Japon
[une centaine d’écoles, de collèges et
de lycées répartis dans l’archipel]. Or,
ces institutions constituant la base de
l’adhésion des ressortissants coréens
à l’association Chosen Soren, une telle
proposition aurait provoqué la colère
du plus haut responsable du siège central de l’association. “Le gouvernement
de Séoul cherche à s’approprier notre éducation patriotique !”
L
Les Zainichi ou Coréens du Japon
– au nombre de 625 422 en 2002 –
ont dû jongler avec des impondérables qui les ont placés devant des
choix douloureux. Si tant est que
les choses se présentaient, bien
sûr, en termes de choix. L’annexion
de la Corée par les Japonais de
1910 à 1945 a conduit ainsi près
de 2 millions de Coréens à venir travailler, souvent contre leur gré, dans
l’archipel. Après la reddition du
Japon, certains prennent le parti de
rester sur place. Un ultime décret
impérial daté de 1947 leur “octroie”
la nationalité coréenne ; l’Etat,
inquiet des conséquences électorales que pourrait entraîner le vote
d’une minorité opprimée ayant gardé
le droit de vote, les transforme du
jour au lendemain en étrangers.
Mais qu’entend-on par nationalité
coréenne ? En 1948, on le sait, la
péninsule, dans un même mouvement, recouvre sa souveraineté et
se voit divisée en deux Républiques.
Les Coréens du Japon ont alors à
lutter pour se créer une place au
sein d’une société qui leur est hostile, tout en étant pris en tenailles
entre deux régimes autoritaires qui,
se regardant en chiens de faïence
le long du 38e parallèle, tentent de
les contrôler à travers deux organismes, le Chôsen Rôren, financé
par Pyongyang, et le Mindan, proche
de Séoul. Dans les années 60, près
de 90 000 d’entre eux décideront
de rejoindre la Corée de Kim Il-sung ;
c’est du Nord, pour eux, que vient
l’espoir. Or ce schéma général
vacille : la discrimination a reculé
au Japon, la Corée du Sud s’est
démocratisée, les illusions d’un
paradis sur terre (la Corée du Nord)
se sont volatilisées. L’histoire de la
communauté coréenne, longtemps
déchirée, à l’image de la péninsule,
arrive ainsi à un tournant. Et les dialogues qui s’y nouent aujourd’hui
préfigurent, peut-être, la réconciliation d’un peuple avec lui-même.
Kazuhiko Yatabe
Calligraphie de Michiyo Yamamoto
DES JEUNES SENSIBLES AUX
SIRÈNES DE LA CORÉE DU SUD
Un peu avant cet événement, Ra Jongil, à l’époque conseiller à la Sécurité
nationale du président sud-coréen,
était venu en visite au Japon. M. Ra,
qui devrait prochainement occuper le
poste d’ambassadeur de Corée du Sud
au Japon, est un des pivots du gouvernement, qui poursuit sa politique
du rapprochement avec la RPDC.
Lors de son séjour dans l’archipel,
il a rencontré des hommes d’affaires
coréens proches de l’association Chosen Soren qui, dit-on, lui ont demandé,
au titre de la solidarité entre Coréens,
d’aider les écoles nord-coréennes et
les entreprises coréennes pro-Pyongyang du Japon qui connaissent des
difficultés. Interrogé par l’Asahi Shimbun, M. Ra a reconnu que, pour répondre à cette demande, il avait étudié à titre personnel la possibilité de
l’envoi de professeurs de coréen aux
établissements scolaires, mais il a
démenti catégoriquement avoir proposé 300 millions de dollars d’aide à
l’association. Qui a donc fait cette proposition et sous quelle forme ? Toute
la vérité est loin d’être faite sur l’affaire. Mais, en tout cas, “depuis cette
Dessin de No-río,
Aomori.
■
Chosen Soren
Les grandes lignes
politiques
de Chosen Soren,
adoptées lors
du congrès
fondateur qui s’est
tenu à Tokyo en
1955, étaient :
rassembler la
communauté
coréenne de
l’archipel autour
du régime du Nord ;
la réunification
des deux Corées,
nées à l’issue
de la guerre,
en 1953 ;
la défense des
droits des résidents
coréens au Japon.
Aujourd’hui,
l’association dirige
une vingtaine
d’organismes,
comme la Chambre
du commerce
et de l’industrie
coréenne du Japon,
ainsi que près
de 30 entreprises,
dont l’organe
de presse Chosun
Shimpo. Assumant
le rôle d’ambassade,
elle délivre aussi
passeports et visas.
Selon les autorités
japonaises, elle
rassemble environ
247 000 des
637 000 Coréens
résidant sur le sol
nippon.
COURRIER INTERNATIONAL N ° 705
28
histoire, le siège de l’association Chosen
Soren tente désespérément de resserrer les
rangs de l’organisation”, explique un
militant pro-Pyongyang.
Depuis sa fondation, en 1955, la
Chosen Soren vénère la Corée du
Nord comme sa patrie. Dans sa plateforme actuelle, la RPDC est définie
comme “la véritable patrie du peuple
coréen”. Toutefois, ces derniers temps,
dans les milieux proches de l’association, cette vision est en train de
changer sous l’influence de la démocratisation de la Corée du Sud et du
processus du rapprochement intercoréen, qui a débuté avec le sommet
historique Nord-Sud [en juin 2000].
“L’association a besoin de marquer un
revirement historique, fondé sur une vision
de l’avenir.” Ainsi, en novembre 2002,
soit deux mois après la rencontre entre
le Premier ministre japonais, Junichiro
Koizumi, et le numéro un nordcoréen, Kim Jong-il, à Pyongyang,
23 jeunes militants de la Chosen Soren
ont adressé une lettre au siège. [Au
cours du sommet, le régime nordcoréen a reconnu pour la première fois
certains des enlèvements de Japonais
par les hommes de Pyongyang dans
les années 70 et au début de la décennie suivante. L’affaire a bouleversé la
communauté pro-Pyongyang du
Japon, qui avait toujours refusé de
croire qu’un tel crime ait pu être commis par “sa patrie”.] Dans la lettre, les
jeunes désignaient la Corée du Sud
comme leur “autre patrie” et interrogaient l’association sur son attitude
vis-à-vis de Séoul. Ils demandaient
également le passage à “un mouvement
élargi et [à] une organisation plus ouverte,
capable d’accueillir n’importe quel résident coréen du Japon”.
En Corée du Sud, la loi relative
à la Sécurité nationale, qui qualifie
le gouvernement nordiste et les organisations pro-Pyongyang d’“organisations antiétatiques”, est encore aujourd’hui en vigueur. Malgré cela, des
mouvements associatifs du Sud ont
commencé à inviter les membres de
DU 6 AU 12 MAI 2004
la communauté coréenne du Japon,
proches de la Chosen Soren. C’est un
fait que, même sans être invités, ceuxci se rendent de plus en plus souvent
en Corée du Sud et que les parents
d’élèves [d’établissements pro-Pyongyang] demandent que leurs enfants
y fassent leur voyage de fin d’études
[une tradition dans l’archipel]. Cette
tendance inquiète énormément les
dirigeants de l’association. “Affirmer
que la Corée du Sud est aussi notre patrie
risque de conduire à l’effondrement de
l’association”, pouvait-on lire dans le
guide distribué au printemps 2003 aux
militants.
A la fin du mois de mai, la Chosen Soren organisera la grande assemblée générale qui a lieu tous les trois
ans. En vue de cette manifestation, elle
met sur pied depuis novembre “une
campagne de sept mois”. On perçoit
dans les documents internes, où les
dirigeants donnent des directives aux
militants, l’expression du désir d’empêcher une désaffection. “Créer un
mouvement populaire auquel puissent
adhérer les jeunes générations” ;“se mêler
à nos compatriotes et écouter ce qu’ils ont
à dire”… La Chosen Soren n’en oublie
pas pour autant d’insister sur la loyauté
envers “sa patrie”. “La position et le
principe le plus important sont de partager le sort de notre cher leader, le général Kim Jong-il.”
Quoi qu’il en soit, face aux changements qui affectent le monde dans
lequel évoluent le Japon et la péninsule coréenne, et au passage des
générations au sein de la communauté coréenne de l’archipel, la relation avec “la patrie” est remise en
question.
■
W W W.
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m oye n - o r i e n t
●
ISRAËL
Le Likoud ne veut pas de la paix
Ariel Sharon a fait croire que seul son parti pouvait assurer la sécurité du pays. Pourtant, à 60 %, les militants viennent
de rejeter son plan de retrait de Gaza. De quoi ouvrir les yeux à l’opinion israélienne qui lui faisait confiance.
HA’ARETZ
Tel-Aviv
’idée selon laquelle “rak
ha’Likoud yakhol” [seul le
Likoud le peut] est morte
et enterrée. Les militants
du Likoud et leurs dirigeants viennent de réfuter l’argument du “camp
de la paix” israélien selon lequel seule
la droite est capable d’évacuer des
implantations [colonies] et d’apporter la paix. Ariel Sharon, le chéri des
colons, n’est pas parvenu à rassembler
les membres de son parti derrière son
projet de rapatrier 8 000 colons et des
dizaines de milliers de soldats encerclés par 1,3 million de Palestiniens.
Cette initiative n’est parvenue à obtenir qu’un soutien poli des ministres
du Likoud, qui n’écraseront aucune
larme face à sa mort.
Le référendum interne du Likoud
et les positions défendues par la majorité de ses ministres ont levé le voile
que les dirigeants de ce parti avaient
posé sur son visage depuis la signature
des accords d’Oslo. [L’ancien Premier
ministre] Benyamin Nétanyahou et
Ariel Sharon avaient découvert que,
sondage après sondage, une majorité
d’Israéliens continuaient de soutenir
l’évacuation de toute la Bande de Gaza
et de la plupart des implantations de
Cisjordanie. Dès lors, Nétanyahou et
Sharon avaient troqué leur promesse
de Grand Israël contre une autre selon
L
Dessin de Michel
Kichka, Israël.
Pétition
Une pétition
demandant
au président Bush
de revoir sa
politique de soutien
inconditionnel
à Israël aurait
déjà été signée par
plus de cinquante
diplomates
américains, nous
apprend Ha’Aretz.
“Votre soutien
inqualifiable aux
assassinats illégaux
de Sharon, au mur
de séparation,
aux dures mesures
militaires dans les
Territoires occupés
et, aujourd’hui,
votre appui au plan
unilatéral de Sharon
coûtent à notre
pays sa crédibilité,
son prestige
et ses amis.”
laquelle eux et eux seuls apporteraient
la sécurité et trouveraient des partenaires palestiniens séduisants avec qui
conclure un accord de paix. Avec des
slogans aussi creux et aussi vagues que :
“J’ai confiance dans la paix de Sharon”
et “Des concessions douloureuses”, ils
étaient parvenus à attirer des électeurs
israéliens avides de paix.
La bataille autour du plan de
désengagement prouve que, s’il le
peut, le Likoud ne veut en tout cas
pas payer le prix de la paix. Des gens
qui refusent de céder une poignée
d’implantations isolées de la côte de
Gaza et du nord de la Samarie [en
Cisjordanie] ne céderont jamais Ofra
et Beit-El [dans la Bande de Gaza].
En mai 2002, le Comité central du
Likoud avait déjà décidé à une écrasante majorité qu’“aucun Etat palestinien ne serait créé à l’ouest du Jourdain”, laissant alors Sharon seul face
à une majorité de ministres emmenés
par Nétanyahou. Un parti opposé à
une solution fondée sur deux Etats
pour deux peuples, à des négociations
bilatérales et même à des initiatives
unilatérales ne peut dès lors pas être
un partenaire pour la paix. Si, malgré
les réserves de son parti et de ses
ministres, Sharon décide d’appliquer
son projet d’évacuation des colons et
des soldats de la Bande de Gaza, le
Parti travailliste et le Shinouï ne doivent lui laisser aucun prétexte pour se
dédire. Ces deux partis doivent soutenir un désengagement le plus rapide
possible, quitte à aider la droite.
Mais l’échec du référendum sur le
désengagement permet aussi aux partis situés à la gauche du Likoud de
s’adresser enfin à une opinion israélienne qui soutient majoritairement
l’idée d’un compromis et de lui prouver que “compromis” et “droite” sont
deux termes mutuellement exclusifs.
La réhabilitation du processus de paix
doit redevenir la tâche prioritaire des
forces politiques qui se font les avocats
de négociations avec les représentants
élus du peuple palestinien et ne doit
pas passer par l’imposition de solutions
tarabiscotées. La seule solution politique était et reste le cadre tracé par les
paramètres de Clinton, l’initiative de
Genève et la “feuille de route”. L’issue
du référendum du Likoud va forcer le
“camp de la paix” à rompre une fois
pour toutes avec l’illusion selon laquelle
“seul le Likoud peut”. Peut-être le peutil, mais il ne le veut certainement pas.
Akiva Eldar
C O N S T E R N AT I O N
Se tirer un obus dans le pied
Conforté par l’appui américain,
Ariel Sharon ne s’attendait pas à un tel
désaveu de la part de sa propre base,
explique Yediot Aharonot.
L
a première réaction d’Ariel Sharon à son
échec au référendum semble montrer que
le Premier ministre a compris qu’il ne pourrait
se soustraire à sa défaite. Contrairement aux
informations qui filtraient de son cabinet il y a
encore quelques jours, il ne s’agit plus de
balayer d’un revers de la main l’issue de la
consultation [des militants du Likoud] en mettant en cause ces “quelques milliers de personnes qui reculent devant une décision historique”. Depuis dimanche soir [le 2 mai],
Sharon doit faire face à un parti qui exige que
Sharon s’aligne sur lui, et non plus l’inverse.
Avant de se perdre en conjectures, il faut s’arrêter un instant et prendre la mesure de ce
qui vient de se passer : un fiasco politique
sans précédent. Alors qu’il disposait d’une
solide majorité parlementaire, d’un projet politique dont tous les sondages disaient qu’il
était soutenu par la majorité de l’opinion, et
de l’aval du président américain, le Premier
ministre a brutalement ruiné son crédit et porté
un coup mortel à son propre plan. La décision
de Sharon de soumettre son projet à un référendum interne va bientôt être enseignée
comme un cas d’école dans lequel despotisme, mépris des autres et myopie politique
conduisent un gouvernant à se tirer non pas
une balle, mais un obus dans le pied.
Le revirement des militants du Likoud qui, il y
a encore quelques semaines, se déclaraient
majoritairement en faveur du plan, est impossible à expliquer uniquement en termes de
campagne ratée ou d’influence des attentats
terroristes. Ce renversement de tendance
témoigne des lacunes fondamentales du plan
de désengagement et du manque de confiance
dans la façon dont Sharon entend le mener.
La thèse selon laquelle seule une minorité
extrémiste s’est déplacée pour voter est trop
simple. En choisissant de ne pas se déplacer,
les abstentionnistes se sont également prononcés, et il n’est pas possible d’interpréter
la décision collective de 200 000 personnes
en la ramenant à “une prise en otage du parti
par les extrémistes”.
Les militants du Likoud ont reçu par courrier
un plan dépour vu de calendrier et d’explications convaincantes sur les changements
qu’il était censé apporter. Comment auraitil pu ne pas donner l’impression qu’il s’agissait d’une fuite en avant ? Cer tes, ces
lacunes ne sont pour rien dans la vision du
monde de ceux pour qui il est inconcevable
que le vainqueur se retire ainsi des territoires
occupés. Mais ceux-là ne sont pas des militants du Likoud. Pour convaincre les militants
de son propre parti, Sharon aurait dû faire
davantage que palabrer avec Bush. Il aurait
d’abord dû montrer qu’il savait parfaitement
où son plan les menait.
Que va faire Sharon, à présent ? A coup sûr,
il a devant lui de longues nuits blanches.
Certes, dans les jours à venir, il peut s’attendre à se faire secouer par ses députés,
qui ont déjà fait savoir qu’il n’avait d’autre
choix que s’aligner sur eux. Certes, il va également devoir assumer les conséquences
d’une initiative douteuse, dont la plus mince
n’est pas l’humiliation publique d’un président américain : en effet, Bush, qui s’était
pleinement investi en faveur du plan de
désengagement, se retrouve aujourd’hui
mouché par des Gilla Gamliel et des Moshé
Feiglin [extrême droite du Likoud]. Mais ce
serait une erreur de croire que Sharon va pré-
COURRIER INTERNATIONAL N ° 705
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DU 6 AU 12 MAI 2004
senter sa démission au président Katzav
sans s’être battu d’abord.
Certains hommes politiques rêvent de voir
ce fiasco finalement déboucher sur des élections anticipées. Certains rêvent également
de voir Sharon, Pérès et Lappid, ces trois
Mohicans dont l’âge total avoisine les
230 ans, créer un nouveau par ti centriste
israélien qui enverrait valser à gauche et à
droite les débris du Likoud et du Parti travailliste. Même dans les circonstances
actuelles, ce n’est pas ce qui arrivera. Ce qui
est en revanche cer tain, c’est que nous
allons entrer dans un long crépuscule, certes
riche en coups de force, mais qui ne débouchera pas sur une désintégration des structures politiques existantes.
Le plus consternant de l’affaire est que tout
cela aurait pu être évité si le Premier ministre
avait simplement décidé d’agir en Premier
ministre et de faire avaliser ses décisions
par la voie commune à toute démocratie
représentative [par la voie parlementaire],
plutôt que de recourir à une invention [la
consultation du Likoud] qui n’a aucune
chance de se faire breveter.
Ofer Shelah, Yediot Aharonot, Tel-Aviv
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m oye n - o r i e n t
SYRIE
Cafouillages à propos d’un attentat qui n’a pas eu lieu
Comment enquêter sur un attentat dans un pays fermé comme la Syrie ? Peu habituée à travailler dans l’urgence,
l’agence officielle syrienne SANA n’a cessé d’“annuler” des nouvelles qu’elle venait de diffuser.
AN NAHAR (extraits)
Beyrouth
es Arabes ont toujours eu
des difficultés à tirer rapidement les leçons des événements qui les touchent.
Encore plus si l’événement en question “n’a pas eu lieu”, comme celui qui
s’est déroulé (mais peut-être pas !) dans
le quartier de Mazzé, aux portes de
la capitale syrienne. Soyons clairs : personne ne met en doute qu’il se soit
passé “quelque chose” à Mazzé. Il y
a eu des victimes, et quelques étages
d’un immeuble – que tout le monde
à Damas sait déserté – ont été incendiés. Les prochains jours dévoileront
ou non la véritable nature de ce
“quelque chose” ! Mais il y a quand
même des leçons à tirer de cet événement. Nous voulons parler de “l’attaque terroriste par un groupe lié à la
nébuleuse Al Qaida et qui démontrerait
que la Syrie est elle aussi devenue la cible
des terroristes”, selon une logique énoncée par des porte-parole officieux du
pouvoir syrien et relayée par les
chaînes satellitaires arabes.
La première leçon est plutôt rassurante : le moindre tort causé à la
Syrie ne pourra désormais plus demeurer caché. A l’époque des satellites et
du téléphone portable, les coups de
feu tirés dans une ruelle de Damas
n’échappent plus aux antennes des
chaînes de télévision régionales.
La deuxième leçon montre que le
crépitement de ces coups de feu parvient le plus souvent amplifié par l’intermédiaire de nos écrans de télévision, comme cela s’est passé lors de
cette soirée diffusée par les différentes
chaînes satellitaires arabes. Cela a produit deux heures de délire journalistique. La chaîne Al Arabiya a tout de
suite donné à l’urgence une coloration
terroriste, en s’empressant de rattacher
l’événement de Mazzé aux dernières
attaques qui se sont déroulées en Arabie Saoudite. En fin de soirée, on se
trouvait dans une situation irréaliste
dont le summum fut atteint lorsqu’on
demanda à un commentateur – situé
dans un pays frère voisin de la Syrie, à
plus de 50 kilomètres de la localité où
avait eu lieu le prétendu événement, et
qui de plus venait d’apprendre la nouvelle à la télé – s’il pouvait CONFIRMER
ce qui s’était passé !
Mais trêve de taquineries à l’encontre des télés arabes, d’autant plus
que l’information syrienne si “crédible
et transparente” a perdu le nord dès
les premiers instants de l’attaque. C’est
la troisième leçon à tirer de ce non-événement. Le porte-parole officieux mais
autorisé du régime syrien a réussi à
dramatiser l’incident en liant l’attentat à la vague terroriste dirigée contre
d’autres pays arabes. Mais par [la
langue de bois] adoptée il a décrédibilisé ses déclarations tellement cellesci semblaient formatées et préparées.
Personne en Syrie ni à l’étranger ne
L
Dessin d’Abdelké
paru dans An Nahar,
Beyrouth.
■
Choquée !
Les doutes émis par
plusieurs officiels
américains sur
l’attentat du 27 avril
dernier à Damas ont
choqué Bouthaina
Shaabane, la
ministre des
Emigrés syrienne.
“Le choc provoqué
par l’attentat n’a
d’égal que les
déclarations des
deux membres du
Congrès américain
affirmant que le
gouvernement syrien
aurait préparé
l’attentat pour éviter
les sanctions
américaines”, écritelle dans le très
officiel Techrine.
s’attend à ce que l’agence d’information syrienne SANA dise la vérité !
Mais nul ne pensait voir cette agence
s’égarer au point de diffuser des informations qu’elle s’empressait ensuite
d’“annuler”. Or on ne peut pas annuler une nouvelle qu’on a diffusée,
comme s’il s’agissait d’une circulaire
militaire ; tout au plus peut-on la
démentir. On a l’impression que c’est
ainsi que fonctionne encore l’information syrienne ; comme une armée
aux ordres. Le pouvoir syrien peut-il
continuer à alimenter un tel système
d’information alors qu’il ne peut empêcher une nouvelle de circuler ?
Et voici la quatrième leçon à tirer :
cer taines instances vérifient les
annonces faites par la Syrie concernant
ce qui se déroule sur son territoire. Il
ne s’agit pas des journalistes “taquins”,
syriens et libanais indépendants qui
ont mis en doute les versions officielles.
Il s’agit de l’administration américaine,
première concernée par les messages
envoyés par les médias syriens.
Washington réplique qu’il n’est pas
convaincu par la version syrienne et
envoie à son tour deux messages : 1) il
ne croit pas habituellement les nouvelles diffusées par SANA ; 2) il a ses
propres sources d’information sur la
Syrie. Mais, si les Etats-Unis ont leurs
informations, comment le citoyen ordinaire syrien peut-il s’informer ? Pourrat-il trouver une réponse claire dans les
prochaines déclarations des responsables syriens, lorsque par exemple le
président Bachar el-Assad sera interviewé dans les prochains jours par
Al Jazira ? Non, puisque l’entretien
aura été réalisé avant l’événement de
Mazzé. Et c’est là la cinquième leçon
à tirer : si la Syrie est désormais une
cible – du terrorisme ou des Américains – et si l’on ne peut plus compter
sur les médias syriens, il revient au président lui-même de tenir un discours
qui ne paraisse pas “rassis” comme
celui de ses porte-parole.
La sixième leçon intéresse la sécurité nationale. Les services de renseignements syriens surveillent en priorité – et c’est étrange – la population
et perdent un temps fou dans cette
activité. Lorsqu’ils manquent de remarquer une turbulence sécuritaire, si
légère qu’elle soit, ils ne peuvent s’empêcher de l’amplifier. Soyons plus précis : la sécurité en Syrie est menacée
par des armes, non pas par des paroles,
des pétitions, des sit-in ou des conférences où se retrouvent les simples
citoyens ! “A quelque chose malheur est
bon”, dit le proverbe. Après ce qui a eu
lieu ou n’a pas eu lieu, comment les
autorités syriennes peuvent-elles encore
juger l’opposant Aktham al-Naïssa en
raison de son action en faveur des
droits de l’homme ? Comment peutelle prolonger l’incarcération des opposants syriens ? Il n’est pas facile pour
le pouvoir syrien de tirer profit de ces
leçons. Heureusement pour lui, il y a
une septième et dernière leçon à retenir et qui peut consoler ce pouvoir : ses
protégés au Liban, même en période
de danger, lui demeurent d’une fidélité aveugle…
Samir Kassir
DOUTES
Les Syriens n’ont pas pu inventer cet attentat
Selon les Israéliens, l’attentat de Damas est
une mise en scène du gouvernement syrien
pour se donner une image de pays victime
du terrorisme. Pour Asharq al-Awsat, Damas
ne peut pas se permettre un tel jeu.
L
’attentat du quartier Mazzé, à Damas, une
comédie montée de toutes pièces ? C’est
ce qu’ont prétendu les Israéliens ainsi que deux
officiels américains, en prenant pour preuve
le fait que les autorités syriennes n’avaient pas
montré publiquement les corps de deux des attaquants qui, selon elles, avaient été tués dans
les accrochages, ce qui aurait confirmé leur
appartenance au commando.
Est-il vraiment pensable qu’un régime politique
ait pu monter de toutes pièces une opération
terroriste contre lui-même, rien que pour se donner des airs de victime ? Bien sûr que non ! Qu’il
ait exécuté une opération que toutes les agences
de presse du monde ont diffusée, au risque de
ternir complètement son image ? Jamais de
la vie ! Si ce régime avait réellement découvert
un complot fomenté localement, il aurait plus
vraisemblablement cherché à en nier l’existence
et fait tout son possible pour en effacer les
traces, plutôt qu’aller l’inventer puis en claironner
la nouvelle sur les toits. Le premier objectif d’une
opération armée contre un Etat est d’en ébranler la réputation et de créer un climat de peur
au sein de l’establishment. D’autant que les
autorités syriennes se faisaient jusqu’ici une
fierté de déclarer à qui voulait l’entendre que la
Syrie faisait partie du petit nombre de pays que
le terrorisme n’avait pas réussi à atteindre. Le
régime syrien considérait que son casier sécuritaire, demeuré vierge de toute attaque terroriste, constituait une preuve indiscutable de sa
faveur populaire.
D’ailleurs, la Syrie avait été le premier pays à
faire face à la violence islamiste [révolte des
Frères musulmans à Hama, en 1980, durement
réprimée par l’armée]. On a même enseigné un
peu par tout dans le monde l’exemple syrien
d’éradication rapide des menaces intégristes
dans les écoles de formation à la sécurité ! L’opposition islamiste syrienne avait alors dû
rejoindre en exil les autres oppositions fonda-
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DU 6 AU 12 MAI 2004
mentalistes qui venaient de trouver refuge en
Allemagne, en Suède et au Royaume-Uni.
Mais d’où a donc pu venir aux Israéliens l’étrange
idée que les rafales de mitraillette, un immeuble
incendié et les photos de roquettes abandonnés dans les rues de Damas n’étaient qu’une
mise en scène du gouvernement syrien visant
à améliorer son image ? L’idée aurait peut-être
pu inspirer le scénario d’un film hollywoodien,
mais elle apparaît stupide dans une région du
monde où pullulent des esprits qui n’ont pas
besoin qu’on les pousse pour transformer les
mises en scène en drames réels sur le terrain.
En fait, la nation de poids qu’est la Syrie au plan
régional va rejoindre les pays voisins qui combattent les groupes terroristes avec plus de
détermination qu’elle ne l’avait fait auparavant.
On pouvait récemment entendre à Damas des
réflexions cherchant des excuses au terrorisme
international tant que les objectifs visés étaient
étrangers et se justifiaient par la lutte contre
Israël et contre les Etats-Unis. Il ne sera désormais plus possible d’invoquer ce prétexte.
Abder Rahman ar-Rashed, Asharq al-Awsat, Londres
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afrique
●
A F R I QU E D U S U D
Mandela : “Le monde nous croyait voué à l’autodestruction”
L’ancien président sud-africain prend rarement la plume. En avril, dix ans après la fin de l’apartheid, il revenait
sur cette décennie de démocratie de la “nation arc-en-ciel”.
SUNDAY TIMES (extraits)
Johannesburg
J
’ai 85 ans, bientôt 86, et être
encore en vie pour célébrer dix
années de démocratie en Afrique
du Sud est une expérience et un
privilège extraordinaires, que les mots
sont impuissants à décrire. Plusieurs
générations de nos combattants de
la liberté, de nos militants antiapartheid et de tous ceux qui ont subi
oppression, exploitation et conditions
de vie dégradantes ont vécu dans
l’espoir de connaître un jour la
liberté. Cet espoir les encourageait,
les motivait, et leur donnait la force
de continuer.
Un peuple en lutte et ses mouvements de libération doivent s’accrocher à l’espoir de la liberté même
dans les circonstances les plus dures,
face aux obstacles les plus difficiles
à surmonter et dans les heures les
plus sombres. Nous, les peuples
d’Afrique du Sud et leurs mouvements de libération, sommes passés
par de nombreuses phases d’abattement profond lorsqu’il nous semblait
que nous ne serions jamais libres, ou
du moins que nous ne serions plus
là pour voir ce jour que nous attendions tant.
Dix ans de démocratie !
Dix ans de démocratie, après plusieurs siècles de domination coloniale
et de dépossession. Après plusieurs
décennies passées sous le joug de
l’apartheid, la forme la plus structurée de domination et de discrimination raciales que le monde ait connue
après la Seconde Guerre mondiale.
Dix ans peuvent sembler bien peu
dans l’histoire de l’humanité. En tant
que peuple, nous, Sud-Africains,
savons que ces dix années où nous
avons vécu ensemble dans la paix,
dans la reconnaissance de notre humanité commune, dans l’accommodement démocratique de nos différences
au sein de notre unité nationale, représentent un accomplissement humain
dont l’importance et l’impact, en le
transcendant, font oublier qu’il est si
récent.
Je nous ai souvent entendu décrire
dans le monde entier comme une
nation miracle. Le monde pensait que
nous étions voués à nous autodétruire
dans une sanglante guerre civile et
raciale. Or, non seulement nous avons
évité une telle conflagration, mais
nous avons créé l’un des ordres démocratiques non racistes et non sexistes
les plus exemplaires et les plus progressistes du monde contemporain.
Nous n’apprécions peut-être pas
toujours à sa juste valeur l’importance de cet accomplissement, ni à
quel point il peut être source d’inspiration pour notre monde à cheval
sur deux siècles, en quête d’espoir et
de sens. Comme nous le rappelle un
poète célèbre en parlant du miracle
de notre transition et de notre démocratie, pour une fois histoire a rimé
avec espoir.
Ce gouvernement, le gouvernement d’unité nationale, a montré que
le peuple sud-africain et ses dirigeants élus avaient la volonté et la
capacité de faire fonctionner la
démocratie. Il a rassemblé trois mouvements politiques historiquement
opposés dans la vaste entreprise
consistant à mener notre pays vers la
réussite, à mettre en place et affermir notre démocratie, et à unir notre
peuple dans sa diversité.
Lorsque je pense à cette première
décennie de démocratie, et plus particulièrement aux cinq premières
années fondatrices, je ne peux que
rendre hommage à la sagesse et au bon
sens des leaders des partis impliqués
et de tous les membres de ce premier
cabinet. J’imagine qu’ils auront tous
l’occasion – et ils auront raison – de
rapporter mes moments d’impatience,
de colère, de folie et d’irrationalité
dans les mémoires qu’ils ne manqueront pas d’écrire. Je garde pour ma
“Donc, hurlez-le
du haut des toits...
Nous sommes enfin
libres ! Vous entendez
ça, madame ?! ...
Enfin libres !! Bravo.
... N’oublie
pas la vaisselle.”
Dessin de S. Francis,
H. Dugmore et Rico
paru dans The Star,
Johannesburg.
■ Retraite
de Mandela
Selon The Star,
“Mandela est
fatigué et va se
retirer de la vie
publique pour se
concentrer
davantage à ses
œuvres caritatives
et à la rédaction
du deuxième tome
de ses mémoires,
La Longue Marche
vers la liberté.”
part le souvenir du travail d’équipe,
du patriotisme partagé et de la fierté
que nous inspirait notre pays.
La dignité humaine est la première
valeur évoquée dans les fondements
de notre Constitution. Mais il nous
reste encore beaucoup à faire avant de
pouvoir affirmer que chacun des habitants de notre pays vit mieux. Le chômage, la pauvreté et la maladie – en
particulier cette menace terrible qu’est
le sida – nous rappellent chaque jour
l’ampleur des défis qui nous attendent
à l’aube de notre deuxième décennie
de démocratie. Et ce n’est pas minimiser ces défis ou la souffrance des
individus que de souligner que nous
affrontons le futur avec une dignité
intégralement restaurée.
J’ai voté en démocratie pour la
troisième fois cette année, la quatrevingt-sixième de ma vie. Je l’ai fait
en célébrant le dixième anniversaire
de notre démocratie. Dix ans de
dignité retrouvée. Et je me suis souvenu de mes camarades et compatriotes disparus, qui, comme moi, se
sont obstinés à avoir foi dans la
liberté.
Nelson Mandela
CÔTE-D’IVOIRE
Les vrais ennuis commencent pour Gbagbo
L
es amateurs de films policiers le savent :
le premier qui tire est un homme mor t.
Le jeudi 22 avril, Laurent Gbagbo a tiré le premier. Et pas sur n’importe qui : sur Kofi Annan
et l’ONU [il s’est plaint de l’inaction de l’ONU
face aux violations des droits de l’homme].
La riposte ne s’est pas fait attendre. Une
semaine, plus tard, lors de sa séance du vendredi 30 avril, l’institution a mis le holà aux
errements du clan des ennemis des accords
de paix de Marcoussis. Et prononcé une
sévère mise en garde au patron de la légion
des insoumis : Laurent Gbagbo himself.
Le Conseil de sécurité rappelle au président
ivoirien des vérités bien senties. Et sor t
(enfin !) ses griffes face à “l’impasse dans
laquelle se trouve le processus de paix défini
par les accords de Marcoussis”. Il fait clai-
rement peser des menaces directes et personnelles sur la tête de tous ceux qui se sont
constitués en front anti-Marcoussis. “Des
mesures pourraient être prises, si nécessaire, à l’encontre des individus dont les activités constitueraient un obstacle à la pleine
application des accords de Marcoussis”, dit
le communiqué du Conseil. Les usages à
l’ONU sont tels que l’institution ne recourt
que très rarement à des menaces aussi précises contre des individus ou des groupes
de personnes clairement identifiés en fonction de leurs méfaits.
L’ONU ne s’arrête pas là. Elle recommande
que toutes les personnes impliquées dans
les allégations de violation des droits de
l’homme soient poursuivies. Or, justement,
la mission d’enquête sur la répression de la
marche du 25 mars vient de remettre le résultat de ses investigations au secrétaire général de l’ONU. Ce rapport, chacun le sait, est
très craint par le régime. Au point que le chef
de l’Etat en personne, son épouse ainsi que
le ministre des Droits de l’homme sont montés au créneau pour le vilipender alors même
qu’il n’avait pas encore été rédigé. Ils savent
tous que ce rapport peut ouvrir la voie à des
poursuites devant un tribunal pénal spécial
pour la Côte-d’Ivoire. Ils savent que l’ONU
peut décider du jour au lendemain d’actionner sa batterie de mesures de rétorsion. Or,
en la matière, après la répression inhumaine
des 25, 26 et 27 mars, Laurent Gbagbo sait
qu’il est un client idéal pour un TPI.
Cela pour dire que le régime sent planer
autour de lui comme un air de fin de règne
COURRIER INTERNATIONAL N ° 705
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DU 6 AU 12 MAI 2004
et qu’il est résolu à se battre. Mais, en attaquant frontalement et brutalement l’ONU
comme il l’a fait, Gbagbo s’est fermé toutes
les portes diplomatiques. Il ne peut compter sur aucun Etat sérieux, sur tout pas la
France, dans la bataille qui s’ouvre entre
lui et Kofi Annan. Bientôt, on entendra que
le Conseil de sécurité de l’ONU, au vu des
blocages persistants en Côte-d’Ivoire, a pris
une série de mesures : Gbagbo et son clan
seront d’abord interdits de voyage ; ensuite,
leurs avoirs à l’étranger seront gelés ; enfin,
un procureur spécial teigneux sera lancé à
leurs trousses et ne s’arrêtera que lorsqu’il
obtiendra leur inculpation. A cet instant,
Gbagbo comprendra ce que veut dire : avoir
Moussa Touré,
vraiment des problèmes.
Le Patriote, Abidjan
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afrique
ALGÉRIE
La jeunesse est en train d’inventer un monde libertaire
Fin observateur de la société algérienne, l’humoriste Fellag juge avec sévérité l’évolution du régime en place
à Alger et son incapacité à comprendre les aspirations des nouvelles générations. Interview.
gigantesque et ubuesque lorsqu’on
leur dit que les choses vont changer.
Tant qu’il n’y a pas une première fois
concrète, quelque chose qui a changé,
qu’on touche, je ne peux pas y croire.
Quand le ministre de l’Intérieur dit :
“Je vous promets que l’administration
va être neutre”, c’est comme le loup
qui demande aux poules de le laisser
entrer dans le poulailler et promet de
ne pas les manger. J’attends de voir
la mise en œuvre de décisions politiques fortes, courageuses, qui vont
transformer ce pays.
EL WATAN
Alger
Dans votre spectacle Le Dernier
Chameau, on accède à l’Algérie
par les femmes. Pourquoi ce
choix ?
J’ai voulu témoigner encore une fois
de ces deux mondes, le monde des
hommes et celui des femmes, qui
créent un déséquilibre dans la
société, un déséquilibre psychologique. La société des femmes est en
rondeurs, en sensualité, en amour,
en affectivité, en poésie, en tendresse,
en douceur et, de l’autre côté, il y a
l’homme, raide, figé. Je le joue, ce
père rigide, la moustache tendue, qui
ne danse pas, qui a peur de se laisser
aller même pendant les festivités de
l’indépendance. C’est aussi une
symbolique.
Ces deux mondes ne se rencontrent-ils pas ?
Ils ne se rencontrent que de façon
“administrative”. Quand l’homme
rentre à la maison, un rapport de la
journée lui est établi par la mère. Evidemment, la société est en train de
changer, de bouger. Les jeunes Algériens d’aujourd’hui tendent désespérément vers cette rencontre. Je
raconte l’Algérie des années 19501960, une société tribale. Quand
l’homme et la femme se rencontrent,
c’est pour la gestion des affaires courantes. Je ne dresse pas un constat
tragique, irréversible. C’est pour
essayer d’ouvrir des perspectives.
La subversion, le changement
viendraient-ils des femmes ?
C’est la rencontre des hommes et des
femmes qui sera à l’origine du changement. Ce sont les générations
d’aujourd’hui qui le feront peut-être.
Nos parents vivaient dans le fatalisme, la dichotomie. Aujourd’hui, il
y a une réelle revendication des
jeunes hommes et des jeunes femmes
pour se rencontrer.
Raymond Delalande/JDD/Gamma
Comment expliquez-vous que la
substance de vos spectacles, qui
est algérienne, transcende les
frontières nationales ?
FELLAG L’Algérie est un terreau qui
me permet d’aller vers l’être universel.Tous les spectateurs se retrouvent
piégés agréablement par ces histoires
qui deviennent aussi les leurs, même
s’ils ne sont pas Algériens. Je reçois
des centaines de lettres de Français
de souche qui portent sur cette universalité. Cela m’amuse et me rend
heureux que des Français accèdent
pendant deux heures à l’universel en
passant par l’Algérien, parce que c’est
un juste retour des choses par rapport à une société qu’on a marginalisée et qui apporte à son tour un
modèle d’humain dans lequel on
s’identifie. C’est un jeu intéressant
pour un créateur.
Il y a dans votre spectacle beaucoup d’humour, mais aussi de la
gravité…
Comme toujours. Si ce n’était que
pour rire je n’aurais pas fait de oneman-show. J’aurais fait mon métier
de comédien normal. Là, je raconte
des choses essentielles, qui me touchent. C’est mon côté créateur,
artiste qui regarde la société, qui a
envie de la raconter, parce que je suis
blessé moi aussi. Et ces blessures-là,
je les partage avec les spectateurs, je
les partage pour m’en libérer et les
aider à s’en libérer aussi.
C’est une sorte d’exorcisme ?
C’est de l’exorcisme mais qui, en
même temps, propose une façon
d’être, des attitudes de vie face aux
problèmes, face à la société.
Le spectacle se termine par une
séquence d’espoir…
L’espoir est un sentiment qui n’engage rien. Ce n’est pas parce qu’on
a de l’espoir que les choses vont
changer. Ce n’est que par le travail,
l’engagement, la créativité qu’une
société peut évoluer. Il ne faut pas
que l’espoir devienne de la fatalité.
L’espoir doit être le stimulant d’une
action qui est déjà en marche. C’est
l’action qui donne l’espoir.
Fellag à Bobigny
lors de son dernier
spectacle, Le Dernier
Chameau.
■
Réconciliation
Malgré la campagne
de presse dont
il a été victime lors
de l’élection
présidentielle
d’avril 2004,
Abdelaziz
Bouteflika, réélu
avec 84,9 % des
suffrages, a affirmé
le 2 mai
sa “détermination
à veiller à la liberté
d’expression” en
Algérie. Il a estimé
que la presse
“doit contribuer
à la construction
de la vie
démocratique”.
Vous avez voté ?
Non. Je suis de cette génération
d’Algériens qui éclatent d’un rire
COURRIER INTERNATIONAL N ° 705
34
Un exemple de décision forte,
significative ?
Les Algériens rêvent d’en finir avec les
archaïsmes du passé qui freinent notre
envolée. Ils rêvent d’ouvrir le pays pour
que des gens du monde entier puissent
venir s’installer en Algérie pour créer
des usines et des emplois, ils rêvent
d’une école empreinte de modernité
où on pourrait étudier toutes les
langues possibles, que les femmes aient
les moyens de se libérer totalement, et
que soient promulguées des lois qui les
protègent. Par ailleurs, il faut qu’on
arrête de croire que nous sommes,
nous autres Algériens, uniques au
monde, que nous sommes les plus
grandes victimes de l’humanité, pour
nous inscrire dans une humanité plurielle ouverte. Très souvent, l’algérianité est montée sur un piédestal
comme si c’était une valeur absolue,
intouchable. Nous sommes un peuple
avec sa beauté, son courage, mais aussi
sa fragilité, ses travers. La France, l’Angleterre ont-elles perdu de leur âme en
s’étant ouvertes à toutes les cultures,
les langues, les initiatives ?
Comment percevez-vous l’image
de l’Algérie et des Algériens dans
la société, les médias français ?
Tant que le pays ne s’ouvre pas de
façon quasi absolue à la presse internationale, et libre à celle-ci de prendre
sa responsabilité d’aller où elle veut,
de faire ce qu’elle veut, tant que le
pays ne laisse pas les autres nous
regarder, nous aurons des images et
des écrits qui ne refléteront qu’une
partie de la réalité, qui ne seront pas
représentatifs de la société dans sa
profondeur. Les journalistes étrangers sont souvent contraints d’aller
dans les mêmes endroits, comme
l’hôtel Saint-Georges, ou quelques
boîtes de nuit… On leur fait faire une
espèce de circuit journalistique où ils
ne rencontrent pas le peuple avec ses
problèmes, ses contradictions. Là, on
a affaire à une espèce de marginalité bourgeoise ou politique. C’est à
nous de contrecarrer ces images. Il
faut que la presse algérienne fasse des
reportages concrets qui donnent une
autre tonalité, que la télévision fasse
des documentaires, qu’on fabrique
des images fortes qui expliqueraient
notre société, qu’on les montre et
qu’on les exporte.
DU 6 AU 12 MAI 2004
Cela montre que l’Algérie est très
complexe et contrastée…
Très complexe, et très complexée
aussi de cette image que l’on donne
de nous. Il y a des réalités multiples.
Aucun documentaire ne peut donner
à lui seul un point de vue général
d’une société. Le journaliste étranger
va toujours venir sur un préjugé, un
a priori. Comme un journaliste algérien qui va venir faire un reportage
sur la France. Qu’on cesse d’être dans
la position de celui à qui on vole son
image, il faut qu’on crée notre propre
image et qu’on aille faire des images
des autres, qu’on se confronte aussi
aux autres.
Si vous vous mettiez en situation
d’observation, comment verriezvous les jeunes Algériens ?
Les jeunes vivent les mêmes problèmes que ceux que nous avons
connus à leur âge, multipliés par dix.
Quand je reviens dans mon spectacle
sur une enfance pendant la guerre
d’Algérie, je m’en sers pour parler de
l’Algérie d’aujourd’hui. Comme
témoignage, pas comme prise
d’otages. C’est un prétexte. J’apporte
de l’eau au moulin des jeunes d’aujourd’hui, je leur apporte aussi une
mémoire qu’ils n’ont pas.
A la lecture de reportages de la
presse étrangère, ces derniers
temps, on retrouve une idée
force : la “soif de vivre” des
jeunes. Vous la percevez aussi ?
Comme nous avions inventé dans la
difficulté des espaces de liberté, de
bonheur, même s’ils étaient fugaces.
Eux aussi inventent, à leur façon, avec
d’autres codes, des attitudes qui leur
per mettent de glaner des petits
moments de bonheur et d’espoir
qu’ils puisent dans une énergie formidable. Ils ont un langage plus libéré
que le nôtre par rapport à la société
tribale. Nous, nous avions un pied
dans la ruralité et un pied dans l’urbanité. Eux sont les enfants de la ville,
une ville complètement explosée, faite
de citadinité brouillonne et bouillante.
Je suis heureux de savoir que ces
jeunes ne sont pas des fatalistes. Je
crois que le pouvoir, s’il ne les écoute
pas, sera à un moment donné marginalisé. Ce peuple, jeune, énergique,
est en train de s’inventer une démocratie libertaire, faite de modernité
anarchique au-delà d’un pouvoir qui
reste dans des codes d’un autre temps.
Si le pouvoir ne donne pas tous les
moyens à ce peuple de jeunes de
s’épanouir, ceux-ci inventeront une
autre société.
Propos recueillis
par Nadjia Bouzeghrane
page
de
publicité
705p36-37-38-39-40-41 4/05/04 15:20 Page 36
Meyer/Tendance Floue
e n c o u ve r t u re
●
Le lac salé de Tuz Gulu.
TURQUIE
C’est loin, l’Europe!
■ En décembre 2004, les chefs d’Etat et de gouvernement
des Vingt-Cinq doivent décider si, oui ou non, il convient
d’ouvrir les négociations d’adhésion qu’Ankara réclame depuis
plus de quarante ans. ■ Dès à présent, cette question anime
les campagnes pour les élections européenes de juin,
notamment en France. ■ Le débat essentiel porte sur les
limites géographiques, culturelles et politiques de l’Europe.
■ Les réponses stimulantes des presses turque et allemande.
Rappelons-nous où sont nos r
Culture, histoire et religion, nos
liens avec la Turquie sont anciens.
Les Européens seraient bien avisés
de se rafraîchir la mémoire et de
tenir les promesses faites à Ankara.
FRANKFURTER ALLGEMEINE ZEITUNG
Francfort
’est en marquant leurs différences
que l’Allemagne et la France ont pris
conscience d’elles-mêmes. Depuis
Charles Quint jusqu’aux deux guerres
mondiales, le concept d’“ennemi héréditaire” était d’usage courant. La “civilisation française” et la “culture allemande”
semblaient devoir se combattre éternellement.
Aujourd’hui, les prises de position contre l’intégration de la Turquie dans l’Union européenne
(UE) se multiplient. Aucun argument pertinent
C
ne plaiderait en faveur de l’appartenance de cet
Etat asiatique à l’Europe. Or, pendant plus d’un
demi-millénaire, les Turcs ont massivement participé à l’histoire de l’Europe en tant que puissance européenne et en tant qu’alliés d’autres
puissances européennes. Comme le consignait,
en 1745, le grand dictionnaire encyclopédique
allemand Zedler, inspiré de l’esprit des Lumières,
“l’Empire turc est un grand et puissant empire qui
compte de nombreuses provinces en Europe”. On
sait en outre que le nom “Europe” était celui
d’une princesse asiatique et que le fondateur de
la Turquie moderne, Mustapha Kemal Atatürk,
était né à Salonique.
L’Europe – faut-il le rappeler ? – n’est pas
un continent aux contours clairement définis
comme le sont l’Australie ou l’Afrique. Chaque
époque de l’histoire a redéfini à sa manière sa
frontière avec l’Asie. Diverses conceptions de
l’Europe ont souvent existé en parallèle. Les
adversaires de l’adhésion de la Turquie à l’UE
répètent à l’envi que la Bible et l’Antiquité sont
les fondements de l’identité européenne. La
COURRIER INTERNATIONAL N ° 705
36
Une serveuse
au café Ara.
Istanbul, 2001.
DU 6 AU 12 MAI 2004
Bible est utilisée ici comme synonyme de chrétienté. Or le patrimoine culturel que nous avons
hérité de l’Antiquité nous a été en grande partie transmis par les Arabes et par les Ottomans.
Ils nous ont rendu Aristote, que nous avions
perdu. Nous leur devons nos chiffres et le café.
Les premiers grands conciles de la chrétienté
se sont tenus en Asie Mineure. Constantinople,
l’actuelle Istanbul, fut l’une des toutes premières résidences d’un patriarche chrétien et
le reste encore aujourd’hui.
L’Empire romain ne fut pas le premier
empire chrétien : c’est en Arménie, en l’an 301,
que la chrétienté fut proclamée pour la première
fois religion d’Etat. L’apôtre Paul a vécu dans
la région que recouvre aujourd’hui la Turquie.
Si l’on veut définir l’Europe par la chrétienté,
on est pour le moins en droit de considérer la
Turquie comme l’un des berceaux de l’Europe.
A l’inverse, après la conquête de Constantinople, c’est la plus grande église chrétienne de
l’époque, Sainte-Sophie, qui a servi de modèle
aux mosquées. L’Empire romain d’Orient et
705p36-37-38-39-40-41 4/05/04 15:21 Page 37
Amis européens,
parlons franchement !
Si le Vieux Continent veut être
plus qu’un simple figurant de
l’Histoire, il a besoin d’un sérieux
coup de main. Qui, mieux que
la Turquie, peut le lui donner ?
demande l’écrivain Ahmet Altan.
GAZETEM.NET
Istanbul
n a coutume d’énoncer à propos des
Turcs des vérités amères qui ne sont
pas très agréables à entendre. On parle
tellement de nos défauts qu’on a fini
par les connaître par cœur. Cela dit,
il faudrait peut-être maintenant parler
aussi avec réalisme de vous autres, les Européens.
Pour avoir fondé un grand empire par le passé
et avoir perdu depuis le prestige et la puissance
inhérents à cet empire, nous sommes, nous les
Turcs, bien placés pour comprendre l’état d’esprit
de peuples qui ont perdu leur puissance et la
gloire d’antan. C’est la raison pour laquelle je
pense que nous sommes dans une position idéale
pour vous comprendre.
Il fut un temps où vous étiez puissants et
incarniez le centre du monde. C’est avec vous
que les guerres commençaient et c’est grâce à
vous qu’elles se terminaient.Vous déterminiez la
marche du monde dans les domaines scientifique, culturel et politique. Mais plus maintenant.Vous ne décidez plus de la conduite de la
guerre et du sort de la paix. Vous ne disposez
plus, en effet, de cette puissance qui vous permettrait d’éviter des guerres et de construire la
paix. Sur un plan politique, vous comparer aux
Etats-Unis d’Amérique relève de la blague de
mauvais goût. Il n’y a qu’à voir le Moyen-Orient,
où personne ne semble vouloir vous laisser avoir
voix au chapitre.
Vous ne constituez plus une avant-garde
dans le domaine scientifique. Votre créativité
artistique n’est plus qu’un lointain souvenir.
Vous ne parvenez plus à lancer la moindre initiative susceptible de changer le cours des choses
dans les domaines politique, scientifique et culturel. Vous êtes riches, nobles et cultivés, mais
vous êtes vieux. Vous semblez condamnés à ne
plus éprouver que de la nostalgie pour votre
passé glorieux. Il est difficile de croire que vous
pourrez, à vous seuls, vous sortir de l’impasse
que constitue le vieillissement de votre population. Personnellement, je pense que vous auriez
besoin de davantage d’énergie, de folie, de jeunesse et de passion, toutes qualités que vous
aviez en abondance il y a deux siècles. Aujourd’hui, dans un contexte difficile et flou de mondialisation capitaliste, vous demeurez là un peu
comme une antiquité. Vous ne parvenez pas à
sauter dans le train du changement. Lorsque,
Ulla Kimming/visun/Cosmos
O
s racines
Byzance, les liens avec les temps originels de la
chrétienté, sont demeurés présents dans les
esprits en Turquie. Le rapprochement avec
l’Europe pourrait raviver ces traditions dont les
traces ont partiellement disparu. Les plus beaux
vestiges des temples grecs se trouvent sur la côte
ouest et sur la côte sud de l’actuelle Turquie.
Les religions du Livre, le judaïsme, la chrétienté
et l’islam, ont vu le jour sur un territoire très
circonscrit du Proche-Orient : Israël, Palestine,
la Terre sainte. Celui-ci n’est pas en Europe,
mais il a fait partie de l’Empire ottoman du
début du XVIe siècle à la fin de la Première
Guerre mondiale. L’administration des Lieux
saints, à Bethléem et à Jérusalem, relève aujourd’hui encore du statut que leur a conféré un
sultan ottoman en 1852.
L’islam, en tout cas, ne devrait pas être
avancé comme argument contre une adhésion
de la Turquie à l’UE. La sécularisation est aussi
développée dans les centres urbains de l’UE
qu’en Turquie. De surcroît, en 2003, le sommet européen de Thessalonique (suite page 38) ■ Ahmet
Altan
Cet écrivain et
journaliste turc,
né en 1950,
est connu
pour ses idées
anticonformistes.
Il égratigne ainsi
fréquemment
le dogme kémaliste,
l’institution militaire
et le nationalisme
turc, notamment
sur le site
d’information
<gazetem.net>.
Il est l’auteur
de plusieurs romans
à succès,
dont Comme une
blessure de sabre
(éd. Actes Sud,
2000).
COURRIER INTERNATIONAL N ° 705
37
DU 6 AU 12 MAI 2004
bien obligés par les circonstances du moment,
vous essayez d’avancer, vous trébuchez. Si cela
continue, vous ne serez plus en mesure d’assumer le rôle principal que l’Histoire vous a
légué et que vous avez assumé avec brio jusqu’à
il n’y a pas si longtemps.
Dans ces conditions, vous avez besoin d’un
sérieux coup de main pour pouvoir revenir au
centre du jeu. Regardez donc ce qui se passe
aujourd’hui autour de nous. Une vague de terrorisme est en train de submerger le monde avec
pour seul message la proposition que musulmans
et chrétiens sont des ennemis irréductibles et
qu’ils ne peuvent en aucun cas vivre ensemble.
Il est à craindre qu’une Amérique dirigée par
George W. Bush ne soit pas loin de rendre ce scénario crédible. Les gaffes à répétition de la “superpuissance” ont en effet presque réussi à diviser
le monde en deux. Ce nouvel acteur principal
qu’est aujourd’hui l’Amérique se retrouve donc
seul sur scène, oubliant ses répliques et se faisant
finalement huer par les spectateurs. Il faut donc
absolument trouver un nouvel acteur pour jouer
ce premier rôle. Ce rôle implique de mener à
bien un projet mondial qui associerait, dans le
contexte actuel de la mondialisation, toutes les
religions, ethnies et cultures, qui permettrait par
des exemples concrets de dissiper les nuages
de désespoir qui planent sur le monde actuel
et redonnerait de l’espoir aux gens.
Vous pouvez endosser ce rôle si vous voulez,
et nous pouvons, nous, vous aider dans cette mission. En effet, l’Europe et la Turquie semblent
aujourd’hui les seuls dans le monde en mesure
de pouvoir mettre sur pied des projets de coexistence entre musulmans et chrétiens. Certes, la
Turquie a de sérieux problèmes à régler, nous ne
l’ignorons pas. C’est pour cela qu’elle a besoin
de l’Europe, cela aussi nous le savons. Mais, pour
surmonter vos problèmes, pour vous sauver du
vieillissement et pour vous éviter de passer définitivement du statut de premier rôle à celui de
figurant, n’avez-vous pas besoin d’aide ? Croyezvous vraiment que vous serez capables de faire
cela tout seuls ? Parlons franchement.Vous aussi,
vous avez besoin de la Turquie. Pourquoi ? Parce
que celui qui assumera le leadership politique au
niveau mondial sera celui qui aura réussi à rassembler sous un même toit l’islam et le christianisme, l’Occident et l’Orient. Les buts poursuivis par les acteurs du terrorisme international
donnent ainsi des indications sur les qualités dont
devra se doter ce leadership mondial.Vous pouvez évidemment ne pas voir cette réalité. Après
tout, l’Histoire est faite de tant d’occasions manquées. Vous pouvez continuer à mener le train
de vie d’un riche se complaisant dans son arrogance et vivant replié sur lui-même, vieux et fatigué. Mais, si, au fond de vous-mêmes, vous voulez encore malgré tout pouvoir assumer ce
premier rôle, alors, venez et parlons-en. On
pourra alors deviser de ces empires déchus.
Ahmet Altan
705p36-37-38-39-40-41 4/05/04 15:22 Page 38
e n c o u ve r t u re
Dessin d’Ivan
Steiger paru
dans la Frankfurter
Allgemeine
Zeitung, Francfort.
■ Aux portes
de l’Union
(suite de la page 37) a ouvert une perspective
d’adhésion pour l’Albanie, la Macédoine et la
Bosnie-Herzégovine, qui sont tous des pays
marqués par l’influence musulmane. Sans
compter que des millions de musulmans vivent
déjà au sein de l’UE.
On va parfois jusqu’à pointer l’islam comme
un élément prétendument incompatible avec la
science, avec l’esprit des Lumières. On pourrait tout autant mettre l’accent sur les points
communs. De Galilée à Darwin, il n’y a pratiquement pas d’avancée scientifique qui n’ait
été condamnée par les autorités chrétiennes. Et
pourtant, la science et la chrétienté ont fini par
trouver un assez bon terrain d’entente.
En admettant qu’on puisse dire que l’esprit
des Lumières n’a été imposé aux Turcs qu’avec
le kémalisme, il n’en fut pas autrement dans de
grandes parties de l’actuelle UE. Le système de
gouvernement du XVIIIe siècle et du début du
XIXe n’est-il pas qualifié de despotisme éclairé ?
Quant à l’Allemagne de l’Ouest, ce sont les puissances victorieuses de la Seconde Guerre mondiale qui lui ont imposé un ordre démocratique.
Comment accepter, à l’heure de la mondialisation, l’argument selon lequel l’UE serait
trop étendue géographiquement et culturellement si la Turquie en faisait partie ? Dans un
avenir très proche, l’Europe va entrer en concurrence avec une zone de libre-échange qui
regroupe toute l’Amérique, du nord au sud, et
avec une Association des nations de l’Asie du
Sud-Est (ASEAN) coopérant étroitement avec
la Chine – voire élargie à la Chine. En outre, la
Turquie est un pays jeune, alors que l’on déplore
généralement le vieillissement des sociétés de
l’UE et son impact sur les systèmes de couverture sociale. Sous cet angle aussi, la Turquie serait
un complément idéal à l’Union européenne.
Le génocide des Arméniens, en 1915-1916,
est un chapitre sombre. Mais que des Allemands
en fassent un argument pour démontrer l’incompatibilité de la Turquie avec l’Europe laisse
pantois. Le génocide dont ont à répondre les
Allemands contre les Juifs d’Europe remonte
moins loin dans le temps et est incomparable
dans son ampleur. Néanmoins, l’Allemagne fait
partie de l’UE. Certes, ce qui est différent, c’est
la manière d’aborder l’Histoire. Mais ce travail
de réflexion et de mémoire a aussi été largement imposé à l’Allemagne de l’extérieur, y
compris pour l’indemnisation récente des travailleurs forcés. L’Europe induirait un effet semblable sur la Turquie. La question de l’émancipation des Kurdes semble en bonne voie de
résolution par le biais de l’autonomie culturelle,
alors même qu’un règlement du séparatisme
corse ou basque et des violences qui leur sont
liées ne semble toujours pas en vue. Peut-être
que l’Irlande du Nord permet de nourrir
quelque espoir ou, plus encore, une solution
inspirée du Tyrol du Sud [le Haut-Adige depuis
1919]. On voit bien, par ces exemples, comment l’intégration européenne permet aussi de
désamorcer ce genre de conflits.
Ce serait une catastrophe, une faillite historique, que de refuser l’intégration au pays du
monde islamique qui aspire le plus et depuis si
longtemps à un rapprochement avec l’Occident.
La Turquie remplit globalement mieux les critères de Copenhague définis en 1993 que certains pays des Balkans auxquels une perspective d’adhésion a été proposée. Au cours des
processus d’intégration, l’Europe a déjà plusieurs fois accueilli des pays qui, contrairement
à la Turquie, n’avaient aucune tradition démocratique vivante : la république fédérale d’Allemagne, l’Espagne, le Portugal et la Grèce. A
chaque fois, il s’est avéré que l’ancrage européen stabilisait durablement les jeunes démo-
1959 La Turquie
demande pour
la première fois
son intégration dans
la Communauté
économique
européenne (CEE).
SEPTEMBRE 1963
L’“accord d’Ankara”
prévoit une union
douanière en trois
phases avec la CEE
et promet, à terme,
l’intégration
de la Turquie.
1987 Ankara
entame la procédure
d’adhésion officielle.
La Commission
européenne valide
cette demande
en décembre 1989
et le Conseil
européen,
en février 1990.
1995 La Turquie
achève la mise
en place de l’union
douanière avec l’UE.
DÉCEMBRE 1999
A Helsinki, le
Conseil européen
donne à la Turquie
le statut de pays
candidat.
2001 Le Parlement
turc amende trentequatre articles
de la Constitution.
Un nouveau Code
civil est adopté
en janvier 2002.
DÉCEMBRE 2004
Le Conseil européen
décidera d’ouvrir ou
non les négociations
en vue de l’adhésion
de la Turquie.
craties inexpérimentées. De même, on a pu
constater que la population de ces pays, partiellement pauvres au moment de l’adhésion,
n’avait pas envahi massivement l’Europe. Au
contraire, parce que le niveau de vie promettait
de s’élever, on a même parfois assisté à des flux
inverses de retour au pays.
Si l’Union européenne veut, en plus d’une
communauté économique, être aussi une communauté de valeurs, cela implique le respect
des traités conclus officiellement et ratifiés. De
ce point de vue, on ne pourra faire abstraction du fait que la perspective d’adhésion de la
Turquie a été ouverte dès 1963, avec le traité
d’association conclu à l’époque avec la Communauté économique européenne (CEE). Cette
perspective a été plusieurs fois renouvelée pendant la guerre froide et a conduit, le 14 avril
1987, à la demande d’adhésion de la Turquie.
En décembre 1999, la Turquie a obtenu le statut de candidat lors du sommet d’Helsinki. Et,
en décembre 2004, les chefs d’Etat et de gouvernement vont décider s’ils ouvrent des négociations d’adhésion avec la Turquie. L’Europe
doit-elle se désavouer elle-même ? Il se peut que
les Etats-Unis poussent l’Union européenne
à inclure la Turquie en son sein pour s’assurer les ressources naturelles du Caucase. Mais
cela n’est-il pas aussi dans notre intérêt ?
L’Europe et l’histoire de l’Europe ont été
et sont toujours une construction. L’histoire
des nations et l’histoire de l’Europe constituent
une mine de potentialités. On ne cesse d’en
assembler de manière différente les diverses
facettes, pour offrir aux individus des repères
d’identification. De nos jours, nous ne commémorons plus les batailles de Leipzig ou de
Sedan, mais la signature du traité de Rome. Le
choix des références au passé en tant qu’éléments de notre identité répond presque toujours à des motivations politiques. L’ancien
ministre des Affaires étrangères français JeanFrançois Poncet a dit un jour qu’il n’y avait
“aucune raison historique, géographique ou culturelle
qui s’impose” pour définir clairement les frontières de l’Union européenne. L’Histoire ne
nous enlève pas nos prérogatives : la décision
politique nous appartient.
Wolfgang Burgdorf*
* Chercheur en histoire moderne à l’université de
Munich. Il a publié en 1999, sous le titre Chimäre Europa
(L’Europe et ses chimères), un essai sur la tradition
du discours antieuropéen en Allemagne.
UTOPIE
En 1623, un projet d’unification avec les Ottomans
■ La Turquie et l’Empire ottoman n’ont
pas toujours été dans un rapport d’hostilité avec l’Europe. En 1623, un moine
français, Emeric Crucé, publiait sous un
titre programmatique, Le Nouveau
Cynée, un plan d’unification européenne.
(Cynéas est ce conseiller de Pyrrhus
[318-272 av. J.-C.] dont Plutarque avait
tiré l’archétype de l’homme politique
dévolu à la paix.) Emeric Crucé s’opposait à l’idée de Jean Bodin, qui soutenait que la guerre était nécessaire
pour dévier les énergies des conflits
intérieurs. Crucé fut le premier penseur
COURRIER INTERNATIONAL N ° 705
à relier immédiatement les concepts
d’unification à des objectifs sociaux et
politiques. Pour améliorer le bien-être
des habitants de la fédération, il prônait
le libre-échange, une monnaie commune
et un système de poids et mesures
unique. Pour prouver que l’idée maîtresse n’était pas d’imposer la suprématie chrétienne, il devait revenir au sultan turc d’assurer la présidence de la
fédération, les deuxième et troisième
positions devant être attribuées au pape
et à l’empereur. En dépit de ses
réflexions visionnaires, Crucé n’est
38
DU 6 AU 12 MAI 2004
jamais par venu à devenir vraiment
célèbre. Néanmoins, au début
du XXe siècle, cer tains – tel l’historien
allemand Kurt von Raumer – virent en lui
une “nouvelle sorte d’apôtre du dogme
de la paix”. Il ne s’agit pas d’en faire une
icône, mais il n’est pas banal qu’au début
du XVIIe siècle un clerc français ait eu, en
matière de tolérance et d’ouverture, une
telle avance sur un certain nombre de
représentants actuels de l’élite intellectuelle de l’Union européenne.
Wolfgang Burgdorf,
Frankfurter Allgemeine Zeitung, Francfort
705p36-41 4/05/04 15:39 Page 39
TURQUIE C’EST LOIN, L’EUROPE !
BIÉLORUSSIE
ROYAUMEUNI
P-B
UNION
EUROPÉENNE
B.
Les tracés délimitant
les différents ensembles
sont schématiques.
Etats ayant posé
leur candidature
à l’adhésion à l’UE
FRANCE
AUTRICHE
M O N D E
T U R C O P H O N E
RUSSIE
ROUMANIE
CROATIE
Etats ne faisant pas partie
des ensembles présentés
KAZAKHSTAN
UKRAINE
HONGRIE
SUISSE
La Turquie au croisement
de plusieurs mondes
MONDE
RUSSE
POLOGNE
B-H
BULGARIE
ITALIE
GÉORGIE
MAC.
ALB.
GRÈCE
ESPAGNE
ARM.
Ankara
Istanbul
PORT.
AZÉRB.
T U R Q U I E
TURKMÉNISTAN
M O N D E
SYRIE
CHYPRE
TUNISIE
KIRGHIZISTAN
OUZBÉKISTAN
S-ET-M
TADJIKISTAN
AFGHANISTAN
IRAN
IRAK
M U S U L M A N
MAROC
ISRAËL
ALGÉRIE
JORD.
LIBYE
M O N D E
A R A B E
ÉGYPTE
Repères sur la Turquie
Population de l’UE des 25 : 453 124 000 habitants
Population de la Turquie (2003) : 71 200 000 habitants
(2e pays le plus peuplé derrière l’Allemagne en cas d’intégration)
PIB-PPA par hab. (2002) : 6 094 $ (soit 25 % de la moyenne des Quinze)
PAKISTAN
ARABIE SAOUDITE
Superficie : 780 576 km2 (la Turquie deviendrait le plus vaste pays de l'UE)
En 2002, 51,5 % des exportations turques ont été destinées à l'UE.
En retour, 45,5 % des importations turques étaient issues de l'UE.
Espérance de vie (2003) : 66 ans pour les hommes, 71 ans pour les femmes
Courrier international d’après “Pourquoi les guerres” (F. Géré, éd. Larousse)
ALLEMAGNE
IRLANDE
Croissance du PIB (prév. 2003) : 4,8 %
Inflation : 25,4 %
Déficit budgétaire : 12,2 % du PIB
Dette extérieure totale : 71 % du PIB
A tous ceux qui craignent le chaos
Il n’y aura pas de zone-tampon entre l’Europe
et le monde musulman. Voilà pourquoi l’adhésion
de la Turquie est dans l’intérêt de l’UE.
La rejeter équivaudrait, qu’on le veuille ou non,
à la rendre tributaire des Etats-Unis.
FRANKFURTER RUNDSCHAU
■ Etat-providence
Francfort
“Que répondre
aux eurosceptiques
turcs qui pensent
que l’UE n’a aucun
intérêt à accepter
la Turquie
en son sein ?” écrit
l’économiste Eser
Karakas sur le site
d’information turc
<gazetem.net>.
Il suffit, propose-t-il,
d’évoquer
le système européen
de protection sociale,
qui va connaître
des problèmes
de financement
après 2010. Ce
système étant très
important dans la
culture européenne
occidentale,
on imagine mal
les Européens
accepter
sans broncher
son déclin. L’Europe
va donc avoir besoin
après 2010 d’un
afflux de population
jeune. Et la Turquie
est probablement
la mieux placée
pour satisfaire
cette demande.
es populistes aiment les raisonnements
simples : “Combien coûte l’adhésion de la
Turquie ? Eh bien, voilà ce que nous économiserons si elle ne devient pas membre de
l’UE.” Raisonner ainsi, c’est oublier que
la mise à l’écart de la Turquie de l’Union
européenne (UE) a également un coût et que ce
coût est probablement largement supérieur à
celui de l’adhésion.
Depuis le début des années 90, la Turquie
a trois options géopolitiques : l’appartenance à
l’Europe, le rapprochement avec le monde arabomusulman et une alliance avec les peuples turcophones d’Asie centrale. Il est indéniable que
l’Europe constitue l’option la plus attrayante pour
la Turquie. C’est pourquoi les élites économiques
et politiques du pays ont misé sur la carte européenne. Mais, si les Européens font trop traîner,
voire rejettent l’adhésion, les deux autres options
risquent fort de regagner de l’intérêt. Dans ce
cas, il semble peu probable que les élites maintiennent leur ligne proeuropéenne.
Les deux autres options, islamique ou grandturque, auraient des conséquences phénoménales pour la stabilité du flanc sud-est de l’Europe. Même s’il est douteux que la Turquie puisse
réellement dominer les peuples turcophones
d’Asie centrale, le seul fait de s’y essayer risquerait de créer un foyer de crise qui, s’ajoutant aux
problèmes du Caucase, pourrait prendre des proportions inquiétantes. Les Européens – tout par-
L
ticulièrement les Européens – ont un intérêt vital
à ce que les problèmes du Moyen-Orient, y compris l’Irak, et ceux du pourtour méridional de
l’ex-Union soviétique ne viennent pas s’entremêler. Entre ces deux régions de crise, deux pays
forment un verrou : l’Iran et, surtout, la Turquie.
Jouer la carte grand-turque ferait sauter ce verrou, et les Européens perdraient toute influence :
ils deviendraient alors dépendants de l’attitude
des Etats-Unis et de l’intérêt de ces derniers à
maintenir ce verrou ouvert ou fermé.
L’autre option, le rapprochement de la
Turquie du monde islamique, n’aurait guère de
conséquences plus réjouissantes pour les Européens. La région du Proche- et du Moyen-Orient
est, depuis quelques décennies, la pierre d’achoppement de la politique internationale, la zone où
règnent les plus grandes tensions et où se mènent
la plupart des guerres. Gardons-nous d’intégrer
la Turquie, clament d’aucuns haut et fort, afin
de ne pas avoir de frontière directe avec cette
zone d’instabilité.
Or c’est précisément la conclusion inverse
qu’il faut tirer : faute de perspective d’adhésion
à l’UE, la Turquie se rapprochera de cette région
instable et rapprochera encore davantage ce foyer
de crise du cœur de l’Europe. Il faut être doué
d’une grande naïveté politique pour suggérer,
à l’instar de beaucoup d’adversaires de l’intégration, qu’une Turquie maintenue à distance
de l’UE puisse à terme se muer en zone-tampon
entre l’Europe et le monde arabo-musulman.
Il faudra attendre longtemps pour qu’existe une
zone-tampon entre l’Europe et le monde islamique – la vérité est qu’il y aura une frontière
directe. La seule question ouverte est la suivante :
où passe cette frontière et quelles chances les
Européens ont-ils d’exercer une influence sur le
développement politique et économique de cet
espace ? Bien entendu, on peut dire que nous
ferions mieux, nous, Européens, de nous tenir à
l’écart des énormes problèmes du monde arabomusulman : à lui – ou à qui que ce soit d’autre –
COURRIER INTERNATIONAL N ° 705
39
DU 6 AU 12 MAI 2004
de les résoudre ! Mais le monde arabe ne nous
fera pas ce cadeau. Jusqu’à présent, chacune
de ses crises s’est immédiatement répercutée en
Europe. Et ce sera encore davantage le cas à l’avenir. L’appartenance de la Turquie à l’UE augmente les possibilités des Européens d’intervenir activement dans la politique du monde arabe.
Certes, ce n’est pas sans risques. Mais les risques
liés à un rejet de la Turquie par l’UE seraient
nettement plus grands.
Le flanc sud-est de l’Europe, tout particulièrement la région des Balkans, devrait rester
longtemps encore la première zone de problèmes
pour l’Europe. Personne ne peut sérieusement
contester que, après les récentes guerres civiles,
la perspective de restauration d’un ordre politique stable n’est pas pour demain. Personne ne
peut croire que l’adhésion de la Bulgarie et de
la Roumanie va engendrer une solide stabilisation des Balkans. On ne stabilisera pas le fragile flanc sud-est de l’Europe avec la seule Roumanie et la seule Bulgarie, pas même en liaison
avec la Grèce. Cela n’est possible qu’avec la Turquie. Les Etats-Unis l’ont toujours su : c’est pourquoi, à l’époque de la confrontation Est-Ouest,
outre l’Allemagne de l’Ouest, c’est la Turquie qui
a toujours été leur partenaire le plus important
au sein de l’OTAN. Pour cette même raison, les
Etats-Unis ne regarderont pas sans rien faire la
Turquie dériver vers le monde islamique. On
peut aisément imaginer ce que cela signifie : ce
sera le renforcement de l’influence de l’armée,
voire une prise de pouvoir par les militaires [en
Turquie]. Or une telle évolution ne serait guère
souhaitable pour les Européens, non seulement
parce que cela constituerait la perte d’un maillon
contribuant au renforcement de la démocratie
et de la société civile dans cette zone, mais encore
parce que les antagonismes qui ont été supprimés au fil des dernières années entre la Turquie
et la Grèce reviendraient nécessairement en force.
L’argument de l’identité est incohérent et se
heurte à la logique politique et constitution- 705p36-37-38-39-40-41 4/05/04 15:29 Page 40
e n c o u ve r t u re
nelle des Etats européens. C’est pourquoi on
a récemment mis en avant un autre argument,
celui de la capacité de manœuvre politique : l’Europe a une si lourde tâche devant elle pour parfaire l’élargissement à Vingt-Cinq qu’elle ne peut
se permettre d’intégrer un grand pays comme la
Turquie avant longtemps. Mais, s’il en est ainsi,
pourquoi avoir donné priorité aux pays d’Europe centrale et orientale sur la Turquie, alors
qu’ils sont entrés beaucoup plus tard en jeu avec
leur demande d’adhésion ? La réponse ne fait
aucun doute : pour des raisons géostratégiques.
Pour stabiliser politiquement et économiquement la zone d’où s’était retirée l’Union soviétique dans les années 90 et parce qu’on était
d’avis que le temps était compté.
Les considérations géostratégiques qui, du
début au milieu des années 90, ont plaidé pour
l’adhésion de la Pologne, de la République
tchèque, de la Hongrie et des Etats baltes plaident aujourd’hui pour l’adhésion de la Turquie.
Et, s’il existe une hiérarchie des facteurs géopolitiques en fonction de l’urgence, ceux qui plaident pour la Turquie pèsent désormais nettement plus lourd que ceux qui plaident pour les
pays d’Europe centrale et orientale.
L’argument de la capacité de manœuvre politique n’est évidemment qu’une variante de l’argument de l’identité. Simplement, on l’avance
surtout lorsqu’on s’adresse à la Turquie, alors
que l’argument identitaire sert surtout au sein
de l’UE. Il y a une raison simple à cela : l’identité se laisse plus facilement exploiter politiquement. L’identité commune tient lieu de promesse
de communion chaleureuse et rassurante, et c’est
ce que beaucoup semblent attendre. Mais on ne
fait pas de bonne politique avec un tel argument.
Si l’argument de l’identité politique a un fond
rationnel, c’est un fait que les systèmes démocratiques fonctionnent d’autant mieux qu’ils sont
portés par des sentiments d’appartenance et
d’interdépendance réciproque. Une Europe limi-
tée à l’Allemagne, la France, le Benelux et l’Italie (du Nord) en serait peut-être plus loin sur
la voie du projet d’union que ne l’est la communauté européenne actuelle, qui a joué la carte
d’un processus constant d’élargissement depuis
le début des années 70. Lors de l’élargissement
de l’UE au sud – avec d’abord la Grèce, puis
l’Espagne et le Portugal –, l’argument essentiel
fut qu’on voulait soutenir la fragile démocratie
qui venait de s’instaurer dans ces pays. Un tel
argument pourrait tout à fait être avancé aujourd’hui dans le cas de la Turquie. A l’époque, on
s’est gardé d’avancer l’idée de communion chaleureuse et rassurante. Bien nous en a pris, et
cette orientation est irréversible.
Assurément, le processus d’élargissement ne
peut se poursuivre indéfiniment. Mais, comme
nous venons de le montrer, l’arrêter avant d’avoir
intégré la Turquie aurait un impact désastreux.
Ceux qui avancent l’argument de l’identité semblent croire que la situation politique de l’Europe dans le monde ressemble à celle de la Suisse
en Europe : entourée d’amis, elle disposerait d’un
temps illimité pour se décider. Or l’Europe vit
dans un environnement politique et économique
1) Dans sa vie
privée.
2) Dans sa vie
politique…
Sur les pancartes :
Droits de l’homme ;
Démocratie ;
Liberté d’opinion ;
Foulard islamique.
Dessin de
Turhan Selçuk
paru dans
Milliyet, Istanbul.
qui ne lui offre pas ce luxe. Les Européens sont
obligés de stabiliser leurs frontières et leur pourtour, s’ils ne veulent pas être confrontés à des
problèmes auxquels ils ne sont pas préparés. Faire
avancer l’adhésion de la Turquie à l’UE est une
forme de politique active de consolidation de
l’Europe, là où risquent de se poser les plus
grands défis. Refuser cette politique, c’est livrer
les Européens au bon vouloir des Etats-Unis,
qu’on le veuille ou non.
Reste l’argument selon lequel il n’est pas
possible de faire avancer la démocratisation de
l’Europe s’il n’existe pas de sentiment d’appartenance commune. Ce n’est pas faux ; mais qui
peut prétendre que le sentiment commun naît
du renoncement à de grandes ambitions, qu’il
naît d’une succession d’hésitations et de reculades ou d’une accumulation de destinations de
vacances et d’habitudes culinaires ? Faudraitil davantage de boutiques de kebabs en Allemagne et davantage de touristes allemands à
Antalya pour que la Turquie soit plus compatible avec l’UE ? Difficile à croire, d’autant que,
s’il en était ainsi, le pays devrait être depuis longtemps membre de l’UE. Ou, pour le dire autrement, sa candidature devrait convaincre bien
plus rapidement que celle de tous les nouveaux
pays membres.
Un sentiment politique d’appartenance commune – et c’est bien de cela qu’il s’agit – naît de
l’approche commune et de la maîtrise en commun des grands défis à relever. A trop peu faire
confiance à l’Europe, on est en train de démontrer qu’on a déjà abandonné la partie – et renoncé
à toute ambition d’envergure.
Herfried Münkler*
* Professeur de sciences politiques à l’université
Humboldt de Berlin, Münkler est passé de l’histoire des
idées politiques à la réflexion politique et stratégique, à
l’étude de la société civile, des “nouvelles guerres”, de
l’“empire” américain et de la politique étrangère de
l’Allemagne. Dernier ouvrage paru : Der neue Golfkrieg
(La nouvelle guerre du Golfe), éd. Rowohlt, 2003.
CONTRADICTIONS
Chypre en Europe, la Turquie en Asie…
■ En turc, lorsqu’on veut dire que quelqu’un
est perplexe, qu’il hésite, on dit qu’il “reste
comme un Français”. Cette expression ne
se vérifie que trop : les Français semblent
tout à coup se réveiller et découvrir que la
Turquie est candidate à l’UE. La grande discussion du moment est de savoir si notre
pays est européen ou non. Le plus drôle,
c’est que même les partisans de l’adhésion de la Turquie doutent de son européanité. Vous savez quel est le sujet de
débat, maintenant ? Les frontières géographiques de l’Europe. A quel endroit celleci doit se dire : “Arrêtons-nous là, ce n’est
plus l’Europe” ! Toujours la même question :
la Turquie se trouve-t-elle sur le continent
européen ou sur le continent asiatique ?
Ceux qui sont opposés à l’adhésion de la
Turquie, comme Valéry Giscard d’Estaing,
expliquent du ton le plus sérieux que
l’Europe s’arrête au Bosphore ; comme la
Turquie n’a qu’une petite portion de son territoire en Europe et que le reste se trouve
en Asie, elle ne peut être incluse dans les
frontières européennes.
Et savez-vous ce que répondent ceux qui se
prononcent pour l’adhésion de la Turquie ?
Tout en partageant grosso modo les vues
des premiers, ils se cachent derrière l’argument suivant : “Nous avons commis l’erreur de signer avec eux [les Turcs] et, légalement, nous n’avons plus la possibilité de
revenir en arrière.”
Pour ou contre, aucun de ces messieurs
n’a apparemment jamais déroulé une carte
devant lui pour regarder où se trouvait
Chypre ! Personne n’ose dire que la partie sud de Chypre, membre à part entière
de l’UE depuis le 1er mai, a une capitale
commune avec le Nord turc, Nicosie, qui se
trouve sur le même méridien qu’Ankara. Personne ne rappelle que cette ville divisée par
le milieu est en fait plus éloignée qu’Ankara
du centre ou des frontières actuelles de
l’UE. L’île de Chypre est à plusieurs centaines de kilomètres de la Grèce, qui est
membre de l’UE, alors qu’elle se trouve à
70 kilomètres au sud de la Turquie et à seulement 60 kilomètres de la Syrie, qui fait
partie du Moyen-Orient. Quand vous mon-
trez une carte à ces handicapés de la géographie et que vous leur démontrez l’erreur
de leur logique qui voit “Chypre en Europe
et la Turquie en Asie”, ils se tournent vers
l’histoire. Et, si vous leur dites que les Turcs
aussi ont écrit cinq cents ans de l’histoire
européenne, ils vous rétorquent : “Mais il
s’agit de l’histoire musulmane ; nous, on
parle de l’histoire chrétienne.” Ils font fi de
ces millions de musulmans qui vivent en
Europe et sont leurs propres citoyens. Seul
un racisme aveugle peut ignorer à ce point
le passé, le lire comme il veut ou ne pas le
lire du tout. Mais peut-il empêcher que les
Turcs et tous ces immigrés venus vivre dans
l’UE participent à l’écriture de l’avenir de
l’Europe ? Non.
Si je comprends bien, quelle que soit la légitimité du désir d’Europe de la Turquie, son
adhésion comme membre à part entière ne
semble pas possible dans les dix années
à venir. Et, même l’obtention, fin 2004,
d’une date pour l’ouver ture des négociations semble improbable. Ceux mêmes qui
défendent le droit de la Turquie à l’adhésion
COURRIER INTERNATIONAL N ° 705
40
DU 6 AU 12 MAI 2004
manipulent le sujet avec des pincettes. Ils
se demandent comment maintenir la Turquie à distance sans toutefois rompre les
liens. Toute l’UE, qu’il s’agisse des partisans ou des adversaires de l’adhésion
turque, est à la recherche d’une formule qui
prévoirait pour la Turquie un “partenariat privilégié”. Il y a tout à parier que c’est une formule de ce genre qui nous sera proposée à
la fin de cette année. La raison principale
n’en est ni la religion, ni la foi, ni l’histoire,
ni la géographie bien entendu. La Turquie
fait peur, avec sa taille, avec sa population
et avec ses problèmes. On dit qu’en cas
d’adhésion à l’UE elle va coûter à cette dernière 17 milliards d’euros par an.
Pourtant… L’UE a coûté à la Turquie 60 milliards de dollars depuis 1996, date de la
signature de l’accord de l’union douanière.
En un certain sens, l’UE se prépare à financer l’entrée des dix nouveaux pays avec les
60 milliards de dollars qu’elle a gagnés grâce
aux sacrifices de la Turquie, mue par le leurre
incertain d’une adhésion à l’UE.
Mine G. Kirikkanat, Radikal, Istanbul
705p36-37-38-39-40-41 4/05/04 15:29 Page 41
TURQUIE C’EST LOIN, L’EUROPE !
●
L’islam, même turc, ne sera jamais européen
Croire que la laïcité “à l’européenne”
serait plus bienveillante
envers le fait religieux que
sa version turque est une grossière
erreur, selon le journal
islamiste modéré Yeni Safak.
Demandez donc au pape…
YENI SAFAK
Istanbul
tonnamment, les milieux religieux turcs
se sont laissé “convaincre” de l’intérêt
d’une adhésion à l’Union européenne.
Un paradoxe qui s’explique surtout par
la polémique sur le port du foulard islamique en Turquie. La majorité des islamistes modérés pensent, en effet, que les règles
de droit de l’Union européenne tordront le bras
à l’intransigeance laïque qui, estiment-ils, sévit
dans le pays. Ils espèrent qu’une interprétation
moins dogmatique de la laïcité permettra aux
jeunes Turques de porter un foulard islamique
à l’université ou dans un espace public sans risquer l’exclusion ou les foudres de la justice.
D’une certaine façon, ils ont rejoint dans la foi
européenne d’autres couches de la société qui
espèrent qu’avec l’adhésion les problèmes économiques du pays seront résolus comme par
magie, que tout le monde trouvera du travail
et qu’un monde d’opportunités s’ouvrira
devant eux.
Pourquoi parler de paradoxe ? Parce que ces
islamistes, même modérés, sont les héritiers d’un
système de valeurs et d’une histoire pour le
moins différents de ceux qui ont structuré l’Europe actuelle. En fait, leur “suivisme” procède
d’un double malentendu. Ils ont fait l’impasse
sur une réflexion sérieuse à propos de la genèse
de l’idée européenne et de sa concrétisation, à
savoir l’Union européenne elle-même, et de la
véritable identité de celle-ci.
Prenons un exemple précis. Dans le débat
sur l’identité chrétienne de l’Union, il a semblé
évident au gouvernement turc de soutenir l’identité laïque de l’Europe. A première vue, cet engagement est cohérent. En soutenant ce point de
vue, la Turquie voulait éviter que l’Europe soit
confinée à une seule identité religieuse. Une
façon, dans l’éventualité de l’adhésion turque,
de maintenir un équilibre parfait entre toutes
les religions et de préserver un espace pour les
valeurs musulmanes au sein de l’Europe élargie. Mais cette approche a plusieurs faiblesses.
Tout d’abord, autant le dire franchement, la Turquie n’a historiquement aucun rôle dans la formation de l’Union européenne, ni du point de
vue philosophique, ni même du point de vue
historique ou culturel. Les civilisations ottomane
et musulmane ont certes influencé l’Europe,
mais la pensée qui a abouti à cette union du
Vieux Continent s’est forgée dans un processus
qui nous est largement étranger. Pour l’Europe,
l’islam, c’est “l’autre”, et la civilisation occidentale est le produit de valeurs élaborées à
Rome, Athènes et Jérusalem – pas à Istanbul.
E
En clair, quelle que soit l’attitude de nos élites
politiques, la place de la Turquie dans l’Union
est en soi contestable.
Mais, surtout, les islamistes modérés ont
commis une erreur dans leur analyse de la laïcité “à l’européenne”. D’un point de vue philosophique, on le sait, la laïcité refuse que les
valeurs religieuses s’immiscent dans la vie sociale
et dans la conduite des affaires de l’Etat. Un
pays laïc, au sens européen comme au sens turc,
permet à ceux qui ont des convictions religieuses
de vivre conformément à celles-ci, mais sans que
ces convictions empiètent sur le domaine public.
Le fait religieux doit donc rester une affaire strictement privée. A priori, il n’y a pas de contradictions entre les visions turque et européenne.
A cette différence près que le monde chrétien
est déjà largement sécularisé. En revanche, en
Turquie comme ailleurs, l’islam n’a nulle part
accompli cette évolution. Les Européens le
savent et, en évitant toute référence religieuse
dans leur texte constitutionnel, ils se préparent
à opposer aux Turcs toutes sortes de réserves et
de restrictions d’ordre religieux, qui viendront
Dessin de Patrick
Chappatte paru dans
NRC Handelsblad,
Rotterdam.
■
A lire
La Turquie fait-elle
partie de l’Europe ?
Pour alimenter
la réflexion
sur ce sujet brûlant,
on peut lire le très
instructif La Turquie
aujourd’hui, qui
vient de paraître
aux éditions
Universalis. Cet
ouvrage collectif
a été dirigé par
Olivier Roy, un des
grands spécialistes
français de l’Asie
centrale et de
l’islam politique.
s’ajouter aux préjugés historiques concernant
l’islam. Le plus étonnant dans cet “aveuglement”
face aux valeurs européennes est qu’il a conduit
à écarter délibérément les véritables alliés des
positions islamistes modérées, à savoir les autorités catholiques et d’autres églises chrétiennes.
Le pape Jean-Paul II s’est en effet opposé à l’interdiction du port du foulard islamique. Il serait
d’ailleurs intéressant de se demander si l’ajout
d’une référence religieuse dans la Constitution
européenne ne réglerait pas plus de problèmes
qu’elle n’en créerait. Au fond, en privilégiant
une stricte approche laïque, les Français ont,
par exemple, mis sur un pied d’égalité la croix
symbolique portée autour du cou et le foulard
islamique, dont le port est un précepte religieux.
Si la Turquie devait entrer dans l’UE (inutile
de préciser mes réserves à ce sujet), je pense
qu’il serait stratégiquement plus aisé d’ajouter
l’islam dans un texte qui reconnaîtrait l’importance du fait religieux. En clair, l’alternative est la suivante : doit-on continuer à soutenir un modèle laïc qui considère la religion
comme une perversion de la nature humaine
ou, au contraire, doit-on appuyer celui qui
intègre le fait religieux ? Pour ramener cette
alternative à un problème domestique : laquelle
de ces deux approches nous donnerait le plus
de facilité pour expliquer que le foulard islamique n’est pas un symbole, mais bien une
obligation religieuse, qu’il convient de respecter ? Celle des défenseurs de la laïcité, qui le
considèrent comme un débordement intolérable du religieux sur l’espace public, ou celle
qui, au contraire, accorde aux religions une
place centrale dans l’identité européenne ? En
fait, à l’instar de l’entrée dans l’Union européenne, la laïcité est devenue une sorte de
Graal, un mythe intouchable et lointain dans
lequel chacun place ses espoirs sans jamais en
interroger les fondements ni la validité. Ce phénomène est d’autant plus saisissant lorsqu’il
touche, comme c’est le cas actuellement, les
personnes les moins soupçonnables de sympathie “laïcarde”, à savoir les religieux, même
modérés, qui nous gouvernent.
Akif Emre
HOSTILITÉ
La modernisation n’est qu’une fiction
■ Les Turcs prirent Constantinople en
1453, avec pour conséquences immédiates et prévisibles la transformation de
Sainte-Sophie en mosquée, le pillage et
la profanation généralisés des églises et
la consécration de presque tous les lieux
de culte chrétiens à l’islam. A la fin du
XVIIIe siècle, il ne restait plus que trois
sanctuaires byzantins aux mains des chrétiens. Aujourd’hui, 1 % seulement de la
population de la Turquie est toujours chrétienne et, il y a quelques jours à peine,
des Européens bien alimentés et juste
un tout petit peu inquiets en raison du
terrorisme islamiste condamnaient les
Chypriotes grecs qui venaient de rejeter
COURRIER INTERNATIONAL N ° 705
le projet d’union avec les Turcs du nord
de leur île. Ceux qui vivent le problème
en direct dans leur chair depuis plus de
cinq siècles ont refusé de participer au
jeu d’intérêts et de troc auquel se livrent
la France et l’Allemagne, ainsi que leurs
imitateurs espagnols. Les Serbes avaient
refusé eux aussi, et c’est pour cela qu’ils
furent écrasés. L’adolescente de 14 ans
assassinée récemment par son père au
motif qu’elle avait été violée vient nous
prouver pour la énième fois que la modernisation – en théorie, déjà ancienne –
entreprise par Kemal Atatürk n’a pas touché la grande masse de la population. Elle
se maintient en tant que fiction garantie
41
DU 6 AU 12 MAI 2004
par l’armée à la porte de l’Europe, demandant à entrer pour manger à la même
table, rien que ça, et faisant montre de
sentiments prétendument démocratiques,
proeuropéens et ouverts qui ne sont que
pur blabla. Le refus de la Turquie de collaborer au renversement du tyran irakien
n’a pas suffi. Combien de jeunes filles
doivent encore être victimes de “crimes
d’honneur” pour que l’on pr enne
conscience qu’il ne s’agit pas d’un conflit
religieux, qu’il ne s’agit pas de savoir si
l’Europe est chrétienne ou non ? Ce dont
il s’agit, c’est de la très ancienne confrontation entre civilisation et barbarie.
Serafín Fanjul, ABC, Madrid
705p42_43 4/05/04 14:33 Page 42
enquête
●
L’ÈRE DU MARKETING POLITIQUE
Electeurs, vous êtes cernés !
New York
upposons que l’on vous demande de “vendre” aux
citoyens des Etats-Unis l’un des deux candidats
à la présidentielle de 2004. Au lieu de mettre au
point un rédactionnel politique classique qui vante
le charisme du candidat et sa force de caractère ou qui
martèle son message sur les impôts ou la sécurité sociale,
on vous intimerait de vous concentrer uniquement sur
les personnes que vous voulez convaincre. En d’autres
termes, ne vous préoccupez pas de la subtilité des idées
de votre candidat sur la conquête spatiale ou sur la
manière de mettre un terme à la guerre en Irak. Ne vous
préoccupez pas des spots télévisés, de la radio, des débats,
des aléas de l’actualité. Préoccupez-vous des électeurs
et uniquement d’eux. Ne les envisagez pas seulement en
tant que grands ensembles démographiques comme les
personnes âgées, les Blancs de la classe moyenne, les
jeunes femmes célibataires. Ne pensez pas à eux uniquement en termes de zones géographiques comme
les districts, les circonscriptions ou même les quartiers.
Préoccupez-vous de ce qu’ils aiment, de ce qu’ils font et
de ce qu’ils consomment. Préoccupez-vous d’eux individuellement. Nom par nom, adresse par adresse, numéro
de téléphone par numéro de téléphone.
De nos jours, la première étape est d’avoir recours à
une banque de données exhaustive sur les électeurs américains. Il en existe moins d’une demi-douzaine. L’une
se nomme Voter Vault [la chambre forte des électeurs].
Elle appartient au Comité national républicain (RNC).
Une autre se nomme Datamart et dépend du Comité
national démocrate (DNC). Grâce aux progrès technologiques et à la compétition à laquelle se livrent les deux
partis, les campagnes électorales ressemblent de plus en
plus à du marketing commercial. Chaque parti dispose
dans sa banque de données du nom de chacune des
168 millions de personnes inscrites sur les listes électorales, ainsi que de leurs numéros de téléphone, adresse,
choix électoraux précédents, niveau de revenus et ainsi
de suite. Ces informations ont été recueillies dans les
listes électorales ou à partir des relevés de recensement,
en exploitant des données sur la consommation et par
le marketing direct. Les partis ont également amassé des
informations détaillées sur les convictions politiques et
sociales des électeurs, que leurs militants ont recueillies
par téléphone ou en faisant du porte-à-porte lors des
campagnes précédentes.
La fiche d’un électeur type tel que moi mentionnera
mon âge, mon adresse, mes numéros de téléphone, les
élections auxquelles j’ai voté ces dix ou quinze dernières
années, mon adresse électronique. Elle précisera aussi
si j’ai déjà voté par procuration. Elle fera état de mon
appartenance à un parti (le Parti démocrate du New
Jersey en ce qui me concerne) et indiquera si j’ai contribué financièrement (ce n’est pas le cas). Elle mentionnera mes revenus approximatifs, mon appartenance ethnique, mon statut marital et le nombre d’enfants qui
vivent sous mon toit. Grâce à l’accès immédiat aux listings d’abonnement, aux données sur les emprunts
immobiliers et aux certificats de garantie d’appareils
ménagers, les partis pourront se servir de paramètres
tels que les journaux que je lis, l’ordinateur sur lequel
je travaille, les catalogues de vêtements que je reçois
et la valeur hypothécaire de ma maison.
S
Pour convaincre les électeurs,
il suffit de savoir qui ils sont.
Aux Etats-Unis, les partis
recoupent listes et fichiers
pour établir leur profil et leur
promettre ce qu’ils veulent.
Ces bases de données et ces outils statistiques permettent aux candidats un ciblage individuel. En d’autres
termes, quelqu’un qui ne semble pas partisan de tel ou
tel parti, ou qui lui-même ne se considère pas comme
tel, peut receler en lui un “ADN politique” que les partis sont à même de décoder. Si l’élection de 2004 devait
se jouer sur quelques Etats très disputés, il se pourrait
bien que le facteur crucial du résultat ne soit pas ce que
les électeurs connaissent des candidats, mais, au contraire,
ce que les candidats connaissent des électeurs.
Après le scrutin de l’an 2000, chaque parti politique,
convaincu que son adversaire prenait l’avantage, a accru
ses investissements dans la technologie et la collecte d’informations. Craignant que les démocrates n’aient mieux
réussi qu’eux à circonvenir les électeurs, les républicains
ont élaboré ce qui s’est finalement appelé la “Force
72 heures”. Il s’agit d’un programme intensif destiné à
obtenir des votes à l’arraché en lançant des “troupes
au sol” de démarchage électoral dans les localités et Etats
importants quelques jours avant l’élection. A plusieurs
occasions, en 2001, 2002 et 2003, les républicains ont
pu tester l’efficacité de leur programme.
Dans le même temps, les techniciens du Parti républicain ont perfectionné leur “chambre forte”. Essentiellement constituée d’un catalogue de fiches électroniques recensant leurs électeurs éventuels à l’échelle
nationale, la “chambre forte” permet, selon le manuel
de formation que le RNC distribue à ceux qui travaillent
pour lui, de se connecter sur Internet, d’y sélectionner
La vie privée
des Américains entre
les mains des politiques
Roger L. Wollenberg/Upi/Gamma
THE NEW YORK TIMES MAGAZINE
Militants démocrates lors d’un meeting de John Kerry en Virginie.
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la fiche d’un électeur et, après l’avoir appelé ou lui avoir
rendu visite avec un ordinateur portable, de compléter
sa fiche avec des informations décisives le concernant.
Il y a quelques mois, des volontaires du ticket BushCheney ont parcouru le pays pour démarcher et interviewer des particuliers pour le compte de la “chambre
forte”. Cette campagne d’exploitation de données sous
haute surveillance a bénéficié du soutien ostensible de
personnalités du Parti républicain comme Ralph Reed,
le président de la campagne Bush-Cheney pour le SudEst. Il a demandé à ses sympathisants de fournir au parti
une copie des registres des membres de leurs églises et
de leurs clubs de chasse, ainsi que les annuaires de leurs
amicales universitaires.
Bien sûr, les démocrates souhaiteraient agir de
même.“Si les deux partis ne procèdent pas de la même
manière,il y en a un qui se retrouvera avec un avantage considérable”, m’explique Laura Quinn, une consultante du
DNC qui a supervisé l’essentiel du travail de ciblage des
démocrates. Quand on parle avec des responsables des
deux partis, en exercice ou non, on est frappé de constater tout ce que les deux comités nationaux, malgré leurs
différences idéologiques, ont en commun en termes de
sensibilité et de stratégie. Chacun considère la ventilation informatique détaillée de l’électorat américain
comme une variante high-tech des techniques électorales qui existaient avant l’ère de la télévision, lorsque les
campagnes étaient conduites par des agents électoraux
qui allaient au-devant des électeurs un par un et étaient
susceptibles de leur fournir un message politique individualisé parce qu’ils connaissaient leur famille, leur travail, leur origine ethnique et leurs valeurs.
Quinn explique que cette technologie présente trois
avantages importants. D’abord, en localisant les électeurs potentiels avec une grande précision, elle permet
de rationaliser les dépenses de campagne. Deuxièmement, elle crée des méthodes innovantes pour découvrir
et convaincre de nouveaux électeurs. Enfin, elle permet d’élaborer un message plus ciblé et plus personnalisé afin que les partis puissent entretenir leurs sympathisants éventuels des choses qui les préoccupent le
plus. “Voici ce que saura nous apprendre un microciblage”,
indique Dave Carney, un consultant de longue date pour
les républicains. “Si vous avez plus de 50 ans, que vous possédez une Ford Explorer, que vous jardinez et que vous aimez
les activités de plein air, il y a de fortes chances pour que vous
soyez sensible au thème de la réforme de la loi sur les responsabilités civiles. Je ne sais pas comment ça se fait. J’étais
moi-même sceptique, mais ça marche.”
Par une glaciale journée de janvier, j’ai rendu visite
à Hal Malchow, un affable homme du Sud spécialiste
du marketing direct à Washington, qui travaille pour
les démocrates. Il est le premier opérateur de campagne
à avoir introduit des données de consommation dans
l’arène politique. “La politique commence tout juste à
s’éveiller à des techniques qui dominent le marketing commercial depuis plus de vingt ans”, se félicite-t-il. Quand
je lui demande comment il utilise ces données dans une
campagne politique, il lance sur son ordinateur un logiciel appelé Réponse trois, qui contient les données
recueillies au cours de l’une de ses campagnes nationales
récentes. “Pour cette élection, nous divisons l’électorat de
l’Etat en quinze segments”, explique-t-il en me montrant
les quinze cases qui apparaissent sur l’écran. Il en sélectionne une, puis, en pianotant, la découpe en tranches
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Jonathan Elder field/Gamma
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toujours plus fines selon des facteurs géographiques et
démographiques, et selon les circonscriptions électorales.
Dans ce cas précis, les électeurs indépendants, mariés et
non hispaniques, vivant dans la circonscription, ont “un
coefficient extrêmement élevé de perméabilité à la persuasion”.
Autrement dit, ils constituent d’excellentes cibles. Il a
fallu quatre-vingt-dix secondes pour les repérer. L’étape
suivante consistera à transférer leurs caractéristiques sur
la base de données des électeurs afin d’obtenir leurs nom,
adresse et numéros de téléphone. Après quoi, pour concevoir son mailing, Malchow analysera le résultat des sondages afin de connaître les sujets sur lesquels ils seront
le plus réactifs. Si le besoin s’en fait sentir, et si les fonds
le permettent, les “cibles” pourront être relancées par
courrier, par téléphone ou par des démarcheurs. Les
agents électoraux feront tout leur possible pour les pousser vers l’isoloir le jour de l’élection.
Peu après avoir assisté à la démonstration de Malchow, je me suis rendu à Manassas, en Virginie, pour rencontrer Richard Viguerie, qui envoie 120 millions de mailings par an, la plupart du temps au nom de causes ou
pour des candidats conservateurs. Ce Texan vif et charismatique travaille avec diligence pour trouver le message précis auquel seront sensibles les 3,5 millions d’électeurs listés auxquels il s’adresse. Il n’interrompt ses treize
à quinze heures de travail quotidien que pour étudier
le marketing commercial pendant deux ou trois heures
chaque après-midi. “Peu de gens de la sphère des activités
non lucratives le comprennent, mais l’important, c’est la valeur
pérenne d’un donateur, explique-t-il. En politique, les gens
pensent en termes de collecte de fonds. Ils ne comprennent pas
que nous construisons un mouvement afin d’identifier nos
partisans, de faire passer des lois et d’en faire abroger d’autres.”
Je demande à Viguerie si un bon listing de noms comprenant l’identification des sujets politiques favoris de
chacun n’est pas en fait un instrument de gouvernement.
“Ah, nous y voilà. C’est exactement de cela qu’il s’agit”,
réplique-t-il avec un large sourire.
Depuis le cafouillage du scrutin de Floride, les observateurs politiques ont décrit les Etats-Unis comme un
pays politiquement divisé en deux blocs égaux. Considérer ce pays à l’aune de données chiffrées, ainsi que
le font les spécialistes du marketing Lunettes
politique, c’est l’envisager comme un en forme de carte
Lego d’innombrables appartenances du Texas,
religieuses et ethniques, de proprié- George W. Bush
taires, de parents, de diplômés de et Dick Cheney
à la boutonnière,
l’université, de gens qui ont plaqué
cette militante
le lycée, d’entrepreneurs, de pêcheurs, du Parti républicain
d’électeurs réguliers, d’électeurs par est l’une
procuration et d’électeurs irréguliers. de celles qui iront
Il convient également de remarquer à la chasse
que les “clients” qui “achètent” le aux électeurs
message d’un candidat réagissent indécis.
plus par rapport à un problème politique ou social spécifique qu’à une idéologie donnée. Les
stratèges politiques considèrent qu’il serait plus pertinent de décrire les Etats-Unis comme un pays dont la
population comprend deux blocs importants mais non
dominants. L’un profondément rouge [la couleur de la
droite], l’autre profondément bleu [la couleur de la
gauche], avec, entre les deux, une infinité de nuances.
Même ainsi, seulement 90 % de l’électorat s’identifierait à l’un ou l’autre camp, les 10 % restants étant assurément versatiles. Si le parti adverse dispose d’un meilleur
candidat, d’une meilleure organisation, d’un meilleur
message ou, comme à présent, d’un meilleur ciblage, que
feront les électeurs aux faibles convictions idéologiques ?
Si l’on considère le processus politique en termes de marketing, il ne s’agit plus de convaincre ces électeurs sur la
base de dix ou quinze positions partisanes, mais sur une
seule idée bien ciblée. Comme l’explique Richard Viguerie, “si vous pouvez les convaincre sur un point politique
ou social précis, vous pourrez leur en présenter un deuxième,
puis un troisième”. Il peut s’agir, par exemple, de cibler
une petite femme d’affaires qui approuve les positions
républicaines en matière de dérégulation, puis de la sensibiliser à sa politique étrangère. Ou alors de rechercher,
à propos des armes à feu, le soutien d’un sportif passionné avant de lui parler des réductions d’impôt.
Pour les défenseurs du droit à la vie privée, ces nouvelles bases de données sont une violation de la confidentialité des opinions politiques. Oscar Gandy, de l’université de Pennsylvanie, fait en outre remarquer que le
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ciblage du marketing politique est à même d’écarter des
urnes les portions du corps électoral les moins susceptibles de voter ou de se laisser convaincre. Pourquoi,
en effet, se préoccuper de quelqu’un que les statisticiens
ou les ordinateurs ne considèrent pas comme une “cible”
intéressante ? Dans le même temps, d’autres s’inquiètent des dangers qu’il y a à concevoir des messages individualisés à partir de données électorales. “Le scénario
catastrophe serait que les bases de données aboutissent à la
création de manipulateurs d’opinion”, me confie Peter Swire,
expert en la matière, qui a travaillé au ministère du Trésor sous le mandat de Clinton. “Si ce cauchemar se réalise, chaque électeur recevra un message conçu sur mesure
en fonction des informations recueillies sur lui. On pourrait
envisager qu’il y ait différents messages envoyés à un seul
domicile. Un pour l’épouse, un pour le mari, un pour le fils de
23 ans.” Pour lui, cette vision cauchemardesque implique
que le contenu des débats publics n’a plus d’importance
et que les élections se jouent dans l’intimité de ces messages ciblés. Le candidat connaît tout de l’électeur, mais
les médias et l’opinion publique ignorent quelles sont les
convictions réelles du candidat. Il s’agit de fait d’une perversion presque parfaite du processus électoral.
Il est frappant de constater que ce qui préoccupe les
défenseurs du droit à la vie privée est justement ce qui
suscite tant d’enthousiasme de la part des stratèges des
partis politiques. De part et d’autre, on ne fait montre
d’aucun cynisme quand on parle de “messages politiques
vraiment personnalisés”. Ce nouveau marketing est une
façon d’attirer les gens dans le processus électoral par
le biais d’un ou de quelques problèmes politiques et
sociaux qui les concernent. “Personne ne regarde les débats
électoraux télévisés”, justifie un ancien responsable du
DNC. Les nouvelles technologies d’exploitation des
données permettent de faire campagne en dépit du brouhaha médiatique de la vie moderne. Dans un monde
trépidant, c’est peut-être la meilleure façon d’attirer l’attention des gens, de voir ce qui les préoccupe vraiment,
de pénétrer à l’intérieur de leurs cerveaux. Et, bien sûr,
de les circonvenir pour tenter de creuser un faible mais
décisif écart politique entre les deux adversaires.
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Jon Gertner
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re p o r t a ge
●
NETTOYAGE ETHNIQUE AU SOUDAN
Massacres à l’écart des caméras
Une nouvelle guerre
ensanglante depuis un an
la région du Darfour, mettant
en fuite des centaines de
milliers de villageois. Le récit
d’un reporter pris en charge
par un groupe de rebelles.
PANORAMA
Milan
DE MUSBAT
elle une sentinelle solitaire, le minaret se dresse au
milieu d’un paysage de mort et de destruction. Les
hélicoptères et les bombardiers Antonov n’ont épargné que la mosquée de Musbat, un petit village
perdu dans la savane désolée de l’Etat du Darfour-Nord,
à la croisée de plusieurs pistes caravanières. Nous avançons prudemment au milieu des cases réduites en
cendres, en enjambant les grenades qui n’ont pas explosé
et les cratères laissés par les bombes : la population s’est
enfuie, les entrepôts de blé ont été brûlés, les cadavres
T
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des animaux pourrissent sous un soleil de plomb. Alors
que le conflit qui durait depuis vingt ans dans le sud
du Soudan et qui a fait déjà 2 millions de victimes
touche à son terme (le régime de Khartoum et les
rebelles de l’Armée/Mouvement de libération des
peuples du Soudan [A/MLPS] autour de John Garang
ont signé un accord qui prévoit l’autonomie du Sud
chrétien et animiste et le partage des richesses pétrolières), une autre guerre d’extermination dévaste cette
région aride à la frontière du Tchad.
La révolte a éclaté l’année dernière. Elle est menée
par deux groupes armés, l’Armée de libération du Sou-
dan (ALS) et le Mouvement pour la justice et l’égalité
(MJE), qui accusent tous deux le gouvernement central de favoriser systématiquement les Arabes au détriment des ethnies africaines. D’après le coordinateur
des Nations unies au Soudan, Mukesh Kapila, cette
révolte a provoqué une campagne de nettoyage ethnique d’une grande sauvagerie. Il s’agit sans doute,
explique-t-il, de “la plus grave crise humanitaire que
connaisse le monde à l’heure actuelle”.
Les chiffres sont terribles. On sait qu’il y a eu des
milliers de morts. On estime que 1 million de personnes
chassées de leurs villages rasés (on en compterait plus
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de 2 000) errent désespérément en quête de nourriture. Plus de 100 000 d’entre elles se sont déjà réfugiées au Tchad, où elles survivent tant bien que mal,
disséminées le long des 600 kilomètres de frontière.
“Nous assistons à une tentative de génocide comparable
à celui que connut le Rwanda en 1994 ; s’il est sans doute
moins important, il utilise les mêmes méthodes”, ajoute
M. Kapila. Or ce génocide est jusqu’ici passé pratiquement inaperçu aux yeux du reste du monde. Le gouvernement de Khartoum a en effet déclaré la région du
Darfour zone militaire et a formel Scènes
lement interdit l’accès de la région
de détresse
aux journalistes et aux organisations
dans la savane
humanitaires. Les volontaires de
aride
Médecins sans frontières (MSF),
du Darfour-Nord.
qui assistent les malades et les blesLes villageois
sés installés à la frontière, sont donc
fuient leurs villages
contraints de rester sur le territoire
bombardés
tchadien. “Dans quelques mois, avec
par l’armée
soudanaise.
la saison des pluies, les pistes de l’inLa plupart d’entre
térieur seront impraticables et les réfueux se replient
giés ne pourront même plus rejoindre
en territoire tchadien.
les camps construits par les ONG”,
Reportage photo :
constate Yvan Sturm, le responsable
Francesco Zizola,
des urgences du Haut-CommissaMagnum.
riat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). Les rares nouvelles qui
traversent la frontière sont toujours terribles. Le village
de Tawila a été incendié, raconte un réfugié. Bilan :
75 personnes massacrées, des centaines de femmes
et d’enfants enlevés et 41 jeunes élèves d’une école violées devant leurs propres parents.
Il faisait encore nuit lorsque j’ai franchi l’oued
Howar avec un photographe, pour pénétrer clandestinement dans le Darfour. Un convoi de quatre Toyota
chargées de guerriers armés de kalachnikovs et de
lance-grenades nous attendait, camouflé entre les gommiers. Certains des guérilleros – qui appartenaient
presque tous à l’ethnie zaghawa, majoritaire dans DU 6 AU 12 MAI 2004
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●
Massacre au Soudan
la région – étaient extrêmement jeunes. Ils portaient
des colliers d’amulettes autour du cou et de la ceinture. Ces pochettes en cuir renferment des versets
du Coran et sont censées prolonger la vie de ceux qui
les portent.
Nous avons roulé vers le nord-est, puis vers le sud,
le long du lit asséché du Sinin, entourés de l’ocre des
dunes et des plateaux de roches brunes fouettés par un
vent caniculaire. C’est vers midi que nous avons approché un premier village. Il était abandonné. Les cases
étaient carbonisées. Et le sol était jonché de carcasses
d’ânes, de moutons et de chameaux. “De nombreux puits
ont été minés et empoisonnés”, précise Abdel Rahim Arga,
un docteur en droit de l’université du Caire, qui a quitté
son travail pour s’enrôler dans l’ALS.
Les rebelles se nourrissent en chassant des antilopes
et des gazelles qu’ils font cuire sur des braises, après la
prière du crépuscule. A l’aube, ils démontent leurs fusils
automatiques et les lubrifient avec la moelle des animaux. Ils se déplacent sans cesse pour ne pas être repérés par les hélicoptères de l’armée. Ils connaissent parfaitement toutes les étroites vallées du territoire, tous
les plis et replis du désert, les moindres sentiers qui serpentent dans la savane. Et l’usage du Thuraya, un téléphone satellitaire portable, permet aux “commandants”
de garder le contact, de s’échanger des informations
sur les mouvements de l’ennemi et de planifier des guetapens et des embuscades.
Au bout de trois jours, nous atteignons les collines
bordant l’oued Koro, à trois heures de 4 x 4 de Musbat : c’est la base où le chef militaire de l’ALS, Minni
Minawi Arkou, qui campe là avec une centaine de
rebelles, nous a fixé un rendez-vous. Il nous reçoit assis
sur une natte, sous l’ombre avare d’un acacia épineux,
son pistolet brésilien Taurus rangé dans son fourreau.
Il parle parfaitement anglais : “Bienvenue dans le territoire libéré, commence-t-il. Vous êtes actuellement les seuls
journalistes présents dans le Darfour.”
Le commandant Arkou nous affirme qu’il ne reçoit
aucune aide de l’étranger. Mais des caisses de munitions provenant de Libye sont entassées au milieu des
rochers et quelques jeunes combattants portent des teeshirts représentant le colonel Kadhafi. “Nous avons récupéré des armes, des véhicules, du carburant et des systèmes
de communication en attaquant des unités de l’armée gouvernementale. Celle-ci contrôle les villes, comme El Fasher
et Nyala, et les routes principales. Mais elle ne bouge pas
beaucoup et n’est pas très motivée. Il faut dire que la plupart des hommes, qui sont mal payés, sont originaires du
Darfour. Nous, au contraire, nous sommes capables de frapper en infligeant de lourdes pertes avant de disparaître.
Aujourd’hui encore”, poursuit le commandant Arkou,
qui affirme qu’il dispose de “milliers” de guérilleros
entraînés, “nous avons attaqué l’ennemi à l’ouest d’El
Fasher. Nous avons certes perdu 17 combattants mais nous
avons tué 150 militaires.”
Face à une guérilla qui se fond dans la population,
le régime de Khartoum a choisi de pratiquer la politique de la terre brûlée : les Antonov, les Mig et les
hélicoptères larguent sur les villages des missiles et des
bombes à fragmentation pour obliger les bergers et les
paysans à abandonner leurs terres et à se réfugier au
Tchad. Des rumeurs font écho d’autres combats qui
ont lieu plus au sud, dans les Etats fertiles du DarfourOuest et du Darfour-Sud et sur le massif du mont
Marra [3 088 m], forteresse inaccessible de la résistance et de son leader politique, Abdelwahid Mohammed Ahmed Nur. Quelques réfugiés qui en viennent
se cachent dans les cavernes ou dans le maquis de
l’oued Hawa ; une vieille femme aux joues creusées
par les rides et la faim est restée dans sa case de
branches séchées : “Les avions nous ont bombardés avanthier, raconte-t-elle. Les animaux se sont enfuis. Deux
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enfants ont disparu. Maintenant, les janjawid [cavaliers
du diable] peuvent venir.” Les janjawid, ce sont les milices
arabes irrégulières qui sèment la terreur parmi les civils
dans cette région sans écoles, sans électricité et sans
hôpitaux qui est depuis des siècles le théâtre d’affrontements et de conflits culturels entre les Noirs sédentaires et les envahisseurs nomades venus du nord. Les
janjawid ont pour habitude de fondre à l’improviste sur
la population sans défense. A dos de cheval ou de dromadaire, mais aussi à bord de pick-up, ces bandes qui
peuvent compter plusieurs centaines d’hommes tuent,
saccagent, violent les femmes, pillent le bétail et enlèvent les enfants, qu’ils vendent comme abid (esclaves)
dans les plantations des rives du Nil.
Dans les ruines de Musbat, un vieil homme aux yeux
pleins de terreur, Ali Isa Abdullahi, abreuve à la citerne
quelques brebis malades qui ont échappé aux razzias.
Par moments, il s’immobilise et regarde le ciel aux reflets
cuivrés. Car les gens se rassemblent là où il y a de l’eau,
et les bombes des Antonov frappent là où il y a des gens.
Situation au début mai 2004
ow
ar
26°
Est
Oued H
Musbat
DARFOURNORD
TCHAD
S O U D A N
Abéché
El Fasher
El Geneina
Tawila
Mont
Marra 3 088 m
Koulbo
DARFOUROUEST
12°
Nord
Nyala
LIBYE
DARFOURSUD
Khartoum
Camps de réfugiés soudanais
0
DARFOUR
“SUD-SOUDAN”
200 km
0
1 000 km
“De quoi vivrons-nous pendant les pluies ? Les janjawid ont
mis le feu aux réserves de céréales.”
La plupart des survivants se cachent dans le maquis,
à un jour de marche de là. Au milieu de ballots de
haillons et de bidons de plastique, des enfants presque
nus et dénutris attendent, muets, leur unique nourriture quotidienne : du gowo, une pâte verdâtre composée d’herbes et de farine de millet que les femmes
broient avec des meules de pierre rudimentaires.
Bahita, 34 ans, a perdu son mari et elle ne sait comment nourrir ses quatre enfants qui dépérissent à cause
de la dysenterie. Son visage semble taillé dans l’ébène
et son regard est aussi sombre qu’un puits tari. Lors
d’un premier bombardement, il y a plusieurs mois, un
éclat de bombe lui avait arraché le bras gauche. Et la
blessure de son moignon reste purulente. Si bien qu’elle
ne peut plus ramasser de bois pour le feu.
Sous un arbuste calciné, des hommes enturbannés
et vêtus d’une tunique blanche lisent le Coran. Ils célèbrent le rite funèbre de Mukhtar Bush et de ses deux
compagnons, repartis vers le village à dos de chameau
pour chercher du millet : les janjawid les ont surpris
et dépouillés de leurs biens avant de les tuer. Mais
pas moyen d’aller leur donner une sépulture : leurs
corps devront être laissés aux vautours et aux hyènes.
Un groupe
de rebelles
appartenant
à l’Armée
de libération
du Soudan,
en lutte contre
le régime
de Khartoum.
Incursion
au Tchad
■
Les janjawid,
les milices arabes
pro-Khartoum
qui commettent
des massacres
dans le Darfour,
ont attaqué
le 28 avril la localité
tchadienne
de Koulbo,
où s’étaient
amassés
des réfugiés venus
du Soudan.
Un civil tchadien
a été tué lors
de cette incursion.
En un an, le conflit
du Darfour
a déjà forcé plus de
100 000 personnes
à passer
la frontière.
Des tentatives
de négociations
entre les
mouvements
rebelles
et les autorités
de Khartoum
se sont achevées
le 25 avril
à N’Djamena sans
marquer d’avancée
majeure.
Giovanni Porzio
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●
Wilmann Thomas/Polfoto-Abaca
enquête
Une cité “libre”
sans voitures.
LE PHALANSTÈRE DANOIS TRENTE ANS APRÈS
Christiania la hippie, un peu fanée
mais toujours attirante
POLITIKEN (extraits)
Copenhague
our tous les utopistes en mal de cités radieuses,
Christiania est un symbole. Celui d’une cité libre,
autogérée depuis trente-trois ans par ses habitants
et officiellement exemptée par le gouvernement
danois des contraintes qui pèsent sur les métropoles européennes. Les quelques rues qui composent ce quartier
situé à l’est de la capitale sont synonymes de liberté – et
notamment celle de consommer et de vendre librement
du haschisch – et d’une certaine utopie communautariste issue des années 60. L’histoire commence en 1971.
Le 26 septembre de cette année-là, un groupe de hippies fonde la cité libre de Christiania après s’être emparé
de la caserne de Bådmandsstræde. Ces pionniers devront
résister jusqu’en 1989 pour qu’enfin le Parlement danois,
le Folketing, adopte une loi qui légalise leur occupation et exempte Christiania des règlements sur la protection du patrimoine et de l’environnement. Cette loi
sera même complétée en 1991 par un plan local qui fait
de Christiania une “zone libre” accessible à tous et sans
voitures, relevant de l’unique responsabilité de ses occupants. Les fumeurs de haschisch de 1971 avaient donc
gagné la partie.
Trois décennies plus tard, la cité libre n’a rien perdu
de son attrait. Aujourd’hui encore, ils sont nombreux
P
Que reste-t-il de ce quartier
mythique de Copenhague ?
Peu de chose, répond un
rapport du Parlement danois.
Un parfum de liberté,
rétorquent ses 878 habitants.
Kastellet
Vers l’Øresund
La Petite Sirène
Place
Amalienborg
Château de
Rosenborg
CENTRE
VILLE
Docks
Nyhavn
Château de Christiansborg
Strøget
Vers le
quartier
de Frederiksberg
Tivoli
Chri
Bourse
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ns
ILE
Musée
national
Glyptothèque
Carlsberg
stia
Quartier
de Christiania
havn
AMAGER
0
48
1 km
à vouloir y vivre. S’il était possible de s’inscrire sur une
liste d’attente, elle s’allongerait très rapidement. “Il y
a quelques années, nous avons fait des listes mais elles
n’étaient pas prises au sérieux. On ne les utilisait pas”,
explique Peter Post, qui habite dans une petite maison
et travaille comme secrétaire, homme politique, activiste, et fait beaucoup d’autres choses à Christiania. En
fait, quand un logement se libère, une petite annonce
paraît dans l’hebdomadaire du “village” et on a rapidement une quarantaine de demandes. Même les
rumeurs de logement vacant se propagent vite. “Quand
un logement, même sans eau ni électricité, est libre, on voit
débouler des gens de Fredriksberg, la banlieue chic de Copenhague, qui veulent tous vivre ici. J’ai l’habitude de dire qu’en
chacun de nous sommeille un hippie.”
Comme il n’y a pas assez de place pour tous, la sélection est drastique. Pour “en être”, mieux vaut connaître
quelqu’un à Christiania et se préparer au grand oral. Car,
comme dans beaucoup de communautés des années 70,
il faut passer par un entretien de motivation, être adoubé
par les habitants. “Il y a deux façons d’entrer, explique
Peter Post, se mettre en ménage avec un autochtone ou travailler à Christiania, par exemple à la voirie, dans un bistrot
ou à l’autogestion, et se faire remarquer.”
Tout irait donc pour le mieux si le gouvernement
danois n’avait décidé de normaliser la situation de cette
drôle d’enclave, jugée “trop refermée sur elle-même”.
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A la danoise, les autorités ont d’abord voulu évaluer la
réalité sociologique de Christiania et ont donc créé une
commission spéciale. Les dix fonctionnaires affectés
à ce travail ont mis dix mois à cartographier la cité et
ses habitants. Le résultat de leur travail – des milliers
de pages rassemblées en plusieurs volumes – devrait
aider le gouvernement et le Folketing à décider de l’avenir de Christiania.
Les conclusions de ce rapport sont étonnantes, car
elles dressent un portrait de la cité extrêmement paradoxal. Officiellement, celle-ci compte 878 habitants et
les chiffres montrent que la population ne se renouvelle
pas beaucoup. En une décennie, les habitants ont, en
moyenne, vieilli de… dix ans. En fait, la moitié des habitants ont entre 30 et 49 ans et, malgré les 150 enfants
dénombrés, il y a peu de jeunes et presque pas de personnes âgées. Par ailleurs, alors qu’on s’attendrait à une
rigoureuse égalité entre les sexes, Christiania compte
une majorité d’hommes. “Sur le plan démographique,
Christiania est un quartier de quadras”, constate la “commission Christiania”. De la même façon, alors que la
cité libre proclame son antiracisme militant, “elle ne
l’étude, mais les habitants de Christiania ont du mal
à trouver les millions nécessaires aux travaux. En fait,
14 des 24 bâtiments devraient normalement être évacués pour insalubrité.
Pour vivre à Christiania, chaque adulte paie
1 600 couronnes danoises [215 euros] par mois. Tout
compris : électricité, chauffage, voirie, impôt foncier,
crèche, jardin d’enfants, centre de loisirs et frais collectifs. On peut donc vivre à Christiania sans être riche.
Et la plupart des habitants de cette cité sont d’ailleurs
loin d’être riches. En moyenne, leurs revenus imposables
s’élèvent à l’équivalent de 14 250 euros – la moitié de ce
que gagnent les habitants de la capitale. Un habitant de
Christiania sur trois gagne moins de 6 700 euros par an,
et seul un sur huit gagne plus de 27 000 euros. Des
chiffres en phase avec la réputation bohème de la cité
libre, mais qu’il faut tout de même prendre avec prudence. D’abord, les habitants de Christiania vivent souvent en autarcie au sein d’une économie parallèle. Ceux
qui, par exemple, travaillent pour la communauté touchent un salaire “christianiesque”, grâce auquel ils peuvent payer dans les magasins et les restaurants du quar-
Faut-il pour autant tirer un trait sur cette expérience
urbaine et sociale ? La commission se garde bien de tirer
des conclusions aussi radicales. Car, malgré ses problèmes, Christiania continue d’être un espace d’accueil
unique pour beaucoup de marginaux de la capitale
danoise. “Le jour, Christiania a une fonction sociale, car de
nombreux paumés viennent y passer la journée, notamment
des malades mentaux”, constate la commission. Grethe
Jensen, qui vient de consacrer un livre à Christiania et
qui travaille dans un quartier voisin, Christianshavn, souligne elle aussi que la ville de Copenhague aurait des problèmes avec ses exclus si Christiania venait à disparaître.
“Ce genre d’individu est mieux accepté qu’ailleurs dans la
cité libre et je me demande ce qu’on ferait d’eux si Christiania devait être normalisée, comme il en est question.”
Comme c’est le cas depuis sa création, Christiania
ne parvient pas à mettre tout le monde d’accord. Un
exemple ? D’un côté, les voisins de Christianshavn
avouent en avoir assez du trafic de haschisch. De l’autre,
ils viennent d’écrire au Folketing en assurant aux députés que “Christiania est un lieu formidable qu’il faut préserver”. Les habitants de Christianshavn sont ravis que
“Christiania
Jens Dresling/Polfoto-Abaca
a une fonction
sociale : de
nombreux paumés
viennent y passer
la journée.”
compte presque pas d’immigrés extra-européens”. Contrairement à Copenhague.
La suite de ce portrait est à l’avenant. Les habitants
de Christiania sont, par exemple, plutôt bien logés dans
ce lieu historique et classé. Si les habitants de Copenhague disposent, en moyenne, de 44 mètres carrés, ceux
de Christiania jouissent de 50 mètres carrés. Une différence d’autant plus appréciable, explique la commission, que, exemptée des règlements concernant les parcs
et jardins, Christiania a vu certains petits malins littéralement “privatiser” les espaces verts en les clôturant.
Pour être juste, ajoutent nos experts, la plupart des logements n’ont cependant rien de luxueux. Beaucoup de
maisons n’ont toujours ni eau chaude, ni sanitaires, même
si les restaurations entreprises par les habitants ont nettement amélioré le bâti ces dix dernières années.
Autre caractéristique du quartier : sa vétusté.
Quatre-vingt-cinq pour cent des logements se trouvent
dans d’anciennes casernes classées de l’armée danoise :
des bâtisses datant de 1837 qui sont aujourd’hui dans
un triste état. Le bâtiment principal, attaqué par les
champignons, est inadapté au logement. Plusieurs autres
sont aussi atteints. Des projets de rénovation sont à
tier. Or la commission a évidemment éprouvé des
difficultés à évaluer le cours de la couronne de Christiania face à celui – officiel – de la couronne danoise.
D’autre part, les revenus du commerce du haschisch ne
sont guère déclarés au fisc. Personne ne sait ce qu’ils
représentent. Mais la police et les habitants de Christiania évoquent souvent un chiffre d’affaires de plus de
67 millions d’euros. Une coquette somme qui est répartie entre les membres de la communauté
En résumé, un habitant de Christiania sur trois travaille, un autre tiers touche des allocations ou une préretraite, et le reste n’a pas de revenus connus. De plus,
les habitants de la cité libre sans voitures possèdent plus
de voitures par personne que les habitants de Copenhague. Un paradoxe pour des défenseurs affichés de l’écologie urbaine. Globalement, les chiffres recueillis par la
commission donnent une image contrastée de Christiania. Une partie importante des 878 habitants a un emploi,
des revenus confortables et de bons logements. Une autre
a de gros problèmes sociaux, consomme beaucoup d’alcool et de haschisch. On y trouve même quelques Groenlandais marginalisés, ajoute la commission, qui n’a pas
voulu être prise en défaut de précision.
COURRIER INTERNATIONAL N ° 705
49
leurs enfants puissent faire du vélo et grimper aux arbres
en toute sécurité dans le périmètre boisé de Christiania.
“Ils peuvent y faire des feux de camp et faire cuire des saucisses au bord de l’eau avec leurs enfants, sans que quiconque
vienne leur demander de partir.Tout simplement parce qu’il
y a ici moins de règles et que les habitants de Christiania sont
plus tolérants que les Danois moyens”, écrit Julius Lund
dans une lettre également adressée au Folketing. “Il est
important que ce lieu soit sauvegardé pour les nombreux
originaux, sans-logis et malades mentaux qui utilisent la cité
libre jour et nuit sans y loger.”
Quant aux habitants de Christiania, ils sont aussi convaincus d’être utiles à ceux qui habitent à l’extérieur de
la petite communauté. “Nous apportons aux gens une expérience qui leur manque.Une proximité au quotidien.Un lien
permanent entre vie professionnelle et vie privée”, affirme
Allan Lausten, 40 ans, qui vit ici depuis quatorze ans.
“Nous sommes un village comme il y en avait au Danemark
il y a plusieurs siècles. Il y a ici une véritable communauté.
A l’extérieur, deux voisins peuvent se haïr des années durant.
Ici, ils n’ont pas le droit.Ailleurs, les gens vivent dans la solitude et les personnes âgées peuvent crever sans qu’on s’en rende
compte. Christiania suit une autre voie.” Hans Drachmann
DU 6 AU 12 MAI 2004
705p50-51 3/05/04 19:42 Page 50
débat
●
UNE PENSÉE TRÈS ACTUELLE
Kant et le conflit irakien
Le philosophe allemand, mort il y a tout juste deux cents ans, a développé dans son œuvre l’idée de
paix perpétuelle fondée sur un droit international. Cela l’aurait-il conduit à s’opposer à la guerre en
Irak ? Les points de vue du penseur britannique Roger Scruton et de la députée allemande Antje Vollmer.
La guerre contre
le despotisme est légitime
Kant aurait dit oui à une opération dont le but
était d’aboutir à une paix durable, soutient
le philosophe conservateur Roger Scruton.
“Ils mettent le feu
au monde et ils disent
que c’est pour
qu’il n’y ait pas
d’incendies.
— Comme
si tu t’y connaissais
en géopolitique !”
Dessin d’El Roto
paru dans El País,
Madrid.
OPENDEMOCRACY
Londres
e 12 février dernier a marqué le bicentenaire
de la mort d’Emmanuel Kant. L’événement
a été passé sous silence par les médias britanniques, qui considèrent que les philosophes morts n’ont que peu d’intérêt comparés à nos célébrités bien vivantes. Même les
Allemands, pourtant naturellement fiers de leur
plus grand philosophe, ont décrété que, pour parler de Kant, il fallait le rattacher à l’actualité. Et
la question choisie a été la guerre en Irak : Kant
l’aurait-il approuvée ?
Kant considérait effectivement que l’on ne pouvait légitimement faire la guerre qu’à des fins défensives et qu’une attaque préventive n’était pas un
acte de défense. Mais les circonstances ont changé,
et je peux trouver des raisons tout à fait kantiennes
pour affirmer que, face aux dangers qui le menacent aujourd’hui, le monde civilisé doit prendre
des mesures préventives lorsqu’il a affaire à des
“Etats voyous” comme l’Irak de Saddam Hussein.
C’est relativement tard dans sa vie que Kant
a développé sa philosophie politique, alors que
ses capacités intellectuelles déclinaient. Elle n’est
par conséquent que rarement étudiée en détail.
Mais, quand on démarre dans l’existence avec les
capacités d’un Kant, on peut s’offrir le luxe d’en
perdre un peu en cours de route. Il est donc
regrettable que les commentateurs s’attardent sur
le Projet de paix perpétuelle (1795) et négligent
sa présentation détaillée du gouvernement républicain contenue, entre autres, dans sa Métaphysique des mœurs (1797).
Si l’on s’en tient à une lecture superficielle
du Projet de paix perpétuelle, on peut en déduire
que le droit international administré par une
“Ligue des nations” remplacera le recours à la
guerre et dotera les nations d’un intérêt commun
les poussant à régler les conflits par la négociation. Les guerres éclatent parce que les nations
existent dans un état de nature les unes vis-à-vis
des autres. En s’intégrant à une ligue, elles avancent vers une “république mondiale”, où les intérêts nationaux sont dilués dans la quête commune d’un ordre juridique.
Quand on lit Kant, on court toujours le risque
de passer à côté de sa critique profonde de la raison
Harlingue/Roger Viollet
L
Emmanuel
Kant
■
Né en 1724
et mort en 1804
à Königsberg,
l’actuelle Kaliningrad,
il est l’une des
figures majeures
de la philosophie
occidentale.
Ce grand penseur
des Lumières
influencé par Hume
et par Rousseau
a cherché dans
son œuvre à apporter
une réponse
aux questions
suivantes : que puisje savoir ? que doisje faire ? que m’estil permis d’espérer ?
On lui doit notamment
la Critique de la
raison pure (1781),
la Critique
de la raison pratique
(1788), ainsi
que le Projet de paix
perpétuelle (1795)
et la Métaphysique
des mœurs (1797).
et de ses buts. Bien qu’il fût convaincu que la raison était la marque distinctive de la condition
humaine, Kant pensait également qu’elle a parfois
tendance à trop présumer de ses forces. Ainsi quand
la raison interprète une idée simplement “régulatrice” comme un principe constitutif. La république
mondiale est l’une de ces idées simplement régulatrices. Pour Kant, elle n’indique pas un état qu’il
faut effectivement atteindre, mais plutôt un “idéal
de raison”, une idée qu’il faut garder à l’esprit, afin
de comprendre les nombreuses façons qu’ont les
créatures mortelles de ne pas l’atteindre. La façon
la plus courante que nous avons de ne pas satisfaire à cet idéal est de ne pas instaurer de république du tout, même au niveau local. Et Kant dit
clairement qu’une Ligue des nations ne peut établir de véritable ordre juridique que si ses membres
sont eux aussi des républiques. Tant que cette
condition n’est pas remplie, les nations en restent à leur état naturel de rivalité. En république,
c’est le peuple qui est l’auteur des lois qui le gouvernent, et aucun dirigeant ne peut se prétendre
au-dessus d’elles. Les membres d’une république
ne sont pas des sujets, mais des citoyens, liés par
des droits et des devoirs réciproques, et gouvernés
par des institutions représentatives.
Oui aux mesures
préventives contre
les “Etats voyous”
De surcroît, la raison exige que nous traitions
chaque être rationnel comme une fin, et non seulement comme un moyen. Les Etats dont les dirigeants ne respectent pas cette exigence sont des
Etats qui enfreignent le droit moral. Ils sont intrinsèquement illégitimes, ce qui signifie que leur disparition est une bonne chose, et qu’elle est l’objectif et le souhait de tous les êtres rationnels. Cela
ne veut pas dire qu’il est justifié de renverser le despotisme par la violence, puisque la violence a un
coût moral difficile à accepter. Malgré tout, le
recours au droit international, pensait-il, présuppose que les membres de la Ligue des nations soient
des républiques. Si ce ne sont pas des républiques
mais des entités qui se considèrent comme étant
dans un état de nature vis-à-vis d’autres Etats, il
peut alors être nécessaire de s’opposer à elles par
la violence afin de les empêcher d’imposer leur
volonté. La violence doit évidemment être proportionnelle à la menace et avoir pour but d’aboutir à une paix durable. Mais une guerre menée
au nom de la paix était, pour Kant comme pour
ses prédécesseurs dans la tradition de la “guerre
COURRIER INTERNATIONAL N ° 705
50
DU 6 AU 12 MAI 2004
juste”, le modèle de la belligérance légitime.
Supposons donc le cas suivant. Nous sommes
confrontés à un Etat manifestement despotique,
qui n’est ni une république ni un membre de la
Ligue des nations respectueux des lois, un Etat
dans lequel les droits élémentaires des citoyens
sont bafoués et où le pouvoir en place commet
régulièrement des crimes. Menace évidente pour
la paix, il a déjà envahi sans motif des Etats voisins, a perpétré un génocide contre ses propres
minorités et semble déterminé à promouvoir ses
intérêts, quelles qu’en soient les conséquences
pour les autres. Cela n’empêche pas cet Etat
d’avoir voix au chapitre au sein de la Ligue, où il
s’efforce d’influencer le droit international afin
de perpétuer et de renforcer sa puissance.
Supposons maintenant qu’il existe une puissance plus importante, une république qui brûle
d’étendre le gouvernement républicain au reste
du monde, mue peut-être par quelque version de
l’idéal de raison que Kant met en avant dans le
Projet de paix perpétuelle. Supposons que cette puissance plus importante soit persuadée qu’elle peut
détruire l’Etat despotique en causant le minimum
de souffrances à son peuple, moins en tout cas
que si le régime despotique était resté en place.
Supposons que, ce faisant, il y ait l’espoir de planter le germe de la république dans une région du
monde qui n’avait jusque-là connu que despotisme et dominations impériales. Supposons
encore que la république entre en guerre non dans
l’intention de s’emparer du territoire ou des ressources de l’Etat despotique, mais afin de créer
les conditions qui permettront à son peuple de
décider par lui-même de sa forme de gouvernement. Supposons que ses intentions soient également de créer les conditions d’une paix durable
dans une région où la paix est constamment compromise par des tyrans et des fanatiques.
Supposons tout cela, puis posons la question
à Emmanuel Kant : est-il légitime que ma république hypothétique fasse la guerre à mon Etat
despotique hypothétique ? Ses principes l’obligeraient à répondre “oui”.
Il n’est pas question de devoir prouver l’existence d’armes de destruction massive ou quoi que
ce soit d’autre en dehors des faits déjà établis sur
le comportement passé de l’Etat despotique. La
seule question est dans quelle mesure mes exemples
hypothétiques correspondent à la réalité de l’Irak
de Saddam Hussein et des Etats-Unis. Selon moi,
le parallèle est suffisamment frappant. Certes, les
Etats-Unis ne sont pas une république pleinement
accomplie au sens où Kant l’entendait. Mais,
comme il aurait été le premier à le reconnaître, rien
de ce qui est façonné à partir de la glaise fragile de
l’humanité n’est pleinement accompli, et encore
moins un exemple de ce qui est, somme toute, un
idéal de raison.
Roger Scruton
705p50-51 3/05/04 19:43 Page 51
La paix perpétuelle est plus qu’un idéal
On imagine mal Kant cautionner une intervention
fondée sur tant de mauvaise foi, rétorque
Antje Vollmer, vice-présidente du Bundestag
et une des figures de proue des Verts allemands.
OPENDEMOCRACY
Londres
oger Scruton commémore le bicentenaire
de la mort de Kant en avançant une thèse
singulière : à l’en croire, le philosophe de la
“paix perpétuelle”, architecte intellectuel de
l’idée d’une ligue de nations liées par le droit
international, aurait pu soutenir la guerre menée
en 2003 par les Etats-Unis pour renverser le
régime de Saddam Hussein. Avant de répondre
à cette affirmation, je commencerais par manifester mon assentiment sur un point : Kant a très
clairement exprimé son opposition à une guerre
d’agression, catégorie qui englobe la guerre préventive. Jusque-là, ça va.
Mais ensuite Roger Scruton suit un raisonnement qui peine à me convaincre, et encore plus
à la lumière de ce que nous savons désormais des
circonstances entourant la guerre en Irak. Le premier point de désaccord entre nous concerne
l’interprétation de la vision qu’avait Kant d’Etats
unis au sein d’une nouvelle fédération internationale : cela ne représente-t-il qu’un idéal ou
est-ce un objectif que l’humanité est effectivement en mesure d’atteindre ? Pour Roger Scruton, il ne s’agit là que d’un “idéal de raison” kantien. Or, selon moi, c’est la direction que doit
emprunter l’humanité si nous voulons survivre :
nous devons tendre vers une communauté mondiale fonctionnant dans le cadre d’un système de
droit commun à tous.
Le deuxième point de désaccord tient à la
façon d’appliquer les idées de Kant à la guerre en
Irak. Ce conflit illustre le fait que, à l’ère de la
mondialisation, une guerre d’agression ne permet pas de contrer la menace du terrorisme.
Roger Scruton étaye sa théorie à l’aide d’une série
d’hypothèses inspirées de la définition que Kant
donne d’une république et d’un Etat despotique.
Puis il applique cette définition respectivement
aux Etats-Unis et à l’Irak de Saddam Hussein,
arguant du fait que “le parallèle est suffisamment
R
■
Les auteurs
Né en 1944,
Roger Scruton est
l’un des penseurs
conservateurs
les plus brillants
du Royaume-Uni.
Philosophe,
agriculteur et chef
d’entreprise,
il est l’auteur d’une
trentaine de livres,
parmi lesquels une
introduction à la
pensée de Kant et,
le dernier en date,
The West and the
Rest: Globalization
and the Terrorist
Threat (L’Occident
et le reste.
Mondialisation et
menace terroriste),
paru en 2002.
Le seul livre de lui
traduit en français
est son Spinoza
(Le Seuil,
coll. “Points Essais”,
2000). Antje Vollmer,
61 ans, est membre
des Verts allemands
depuis 1985
et présidente
du Bundestag
depuis 1994.
Cette théologienne
de formation est
notamment l’auteur
de Die schöne
Macht der Vernunft:
Auskünfte über eine
Generation (Le beau
pouvoir de la raison :
renseignements
sur une génération),
paru en 1991.
frappant”. J’évoquerai maintenant plus en détail
les quatre points sur lesquels je diverge plus particulièrement.
Premièrement, dans son exposé de la nature
d’un Etat manifestement despotique, Roger Scruton liste les crimes de l’ancien régime irakien :
répression du peuple, éradication des minorités,
attaque contre les pays voisins. L’histoire récente
de l’Irak est sans aucun doute celle d’un despote
et d’un meurtrier qui a commis des crimes innombrables qu’il ne faut aucunement sous-estimer.
Mais il est également vrai que certains de ces forfaits avaient déjà entraîné une réaction militaire
(la première guerre du Golfe, en 1991, en est le
meilleur exemple) ; d’autres avaient été contrés
par des garanties internationales de sécurité (les
zones d’exclusion aérienne et le soutien accordé
à l’autonomie des Kurdes dans le nord de l’Irak).
Avant la guerre de mars et avril 2003, rien ne justifiait véritablement que l’on accuse à nouveau
l’Irak. Pour contourner cette réalité gênante, les
Etats-Unis ont avancé deux chefs d’inculpation
très différents : d’une part, Saddam Hussein possédait des armes de destruction massive susceptibles d’être déployées à tout moment ; d’autre
part, l’Irak était l’un des soutiens majeurs du terrorisme international. En menant une guerre
contre son régime, on ferait donc d’une pierre
deux coups. L’issue de la guerre n’a permis de
prouver la justesse d’aucun de ces deux arguments. On voit mal Kant approuver une initiative
fondée sur tant de mauvaise foi, d’inexactitudes
et d’erreurs de jugement.
Deuxièmement, Roger Scruton décrit une
grande puissance qui souhaite répandre le modèle
de gouvernement républicain dans le monde. La
référence aux Etats-Unis contemporains est claire.
L’idée mérite certes qu’on la défende. Mais,
contrairement à ce que laisse entendre Scruton,
Kant n’aurait assurément pas approuvé que l’on
diffuse les idéaux républicains par les armes.
Troisièmement, Roger Scruton décrit cette
république (sous-entendu, les Etats-Unis) comme
une puissance qui souhaite répandre la paix et
qui pense pouvoir libérer le peuple du joug du
despotisme au prix de pertes réduites. Il apparaît
aujourd’hui que Washington se trompait à ce sujet.
Un an après la proclamation de la victoire, on ne
cesse d’enregistrer des pertes humaines. Il est
désormais évident que rien n’avait été prévu en
COURRIER INTERNATIONAL N ° 705
51
DU 6 AU 12 MAI 2004
détail pour l’après-guerre en Irak. Par ailleurs, le
conflit israélo-palestinien est à la racine de tous
les conflits au Moyen-Orient. Ce doit être là le
point de départ de toute stratégie visant à instaurer la paix et la démocratie dans la région.
Vu sous cet angle, il est difficile de croire les EtatsUnis quand ils affirment qu’ils sont intervenus
pour apporter la paix. Une fois encore, on voit
mal Kant cautionner cette dangereuse entreprise.
Quatrièmement, Roger Scruton affirme que
la république s’est engagée dans la guerre précisément dans l’espoir d’instaurer la démocratie et une paix durable dans la région. La faille de
ce raisonnement est que seules les populations
d’Etats individuels peuvent parvenir par leurs
propres efforts à la démocratie. De l’extérieur,
nous ne pouvons qu’apporter notre connaissance
de la démocratie et de ses institutions, ainsi que
notre propre expérience. Mais la guerre ellemême, menée de l’étranger, ne peut pas apporter la démocratie et une paix durable. Emmanuel
Kant l’aurait compris mieux que tout autre.
La guerre a bien eu lieu, et a fait des milliers
de victimes. En Irak même, la situation reste
extrêmement explosive. Et nombre d’autres pays
sont le théâtre de nouveaux attentats terroristes
de dimensions alarmantes, qui semblent, en partie du moins, liés au conflit irakien. Quels qu’aient
pu être les véritables motivations de cette guerre,
ni le Moyen-Orient ni le monde ne sont aujourd’hui plus sûrs, plus démocratiques ou plus paisibles qu’avant l’invasion de l’Irak. Selon moi, cet
état de fait est contraire à ce que Kant espérait
d’une application réussie de la raison humaine.
Les idées de Kant sur la paix mondiale, sur
une communauté internationale et un système de
droit s’appliquant à tous les Etats de la Ligue des
nations restent d’une parfaite actualité : les Etatsnations se sont multipliés et ils sont de moins en
moins nombreux à réussir à établir des structures
et des institutions stables et conformes à l’Etat de
droit. Et pourtant, dans le monde développé, nous
ne critiquons pas les manques systémiques des
pays émergents ou n’engageons le dialogue à leur
sujet que trop rarement. Nous manquons à la fois
de principes généraux et applicables à tous et d’arguments juridiques précis pour identifier ceux des
Etats qui méritent d’être la cible de critiques. Au
lieu de cela, nous exerçons des pressions sur les
Etats d’une façon qui semble souvent arbitraire
(pourquoi l’Irak, mais pas le Zimbabwe, par
exemple ?) et qui peut avoir pour conséquence de
freiner les efforts de réforme internes.
Kant était convaincu que les citoyens des Etats
individuels devaient comprendre par eux-mêmes
le sens du gouvernement républicain et du droit
international, puis les instaurer de leur propre initiative. Pour Kant, la Révolution française, malgré les excès commis en son nom, en était un
exemple positif.
La communauté internationale doit se défaire des arguments purement moraux et aller
vers une politique fondée sur la raison et offrant
le plus haut degré possible d’objectivité. Cette
évolution si nécessaire est guidée par un impératif catégorique, source de principes reposant
sur le jugement plutôt que l’hystérie, sur un
humanisme solide plutôt qu’un moralisme
hypocrite. Kant aurait approuvé une telle politique car elle place la raison au-dessus de tout,
y compris pour ceux qui occupent des positions
à responsabilité politique.
Antje Vollmer
705p52-53-54 3/05/04 18:03 Page 52
économie
économie
Une
entreprise
caritative, ça
se gère ! p. 54
■ médias
Les télés
arabes ont
des oreilles
■
p. 57
sciences
Peut-on
vraiment faire
confiance à
un ordinateur ?
●
Il est temps de relever les taux d’intérêt
FINANCE Tout risque de déflation
■
étant écarté, la Banque centrale
américaine doit maintenant
augmenter le loyer de l’argent,
estime The Economist. Le but :
éviter la formation d’une nouvelle
bulle spéculative.
■
p. 58
Une sonnette
d’alarme
moléculaire
p. 59
écologie
Quand
les écolos
critiquent
la destruction
des barrages
■
i n t e l l i ge n c e s
p. 61
THE ECONOMIST
Londres
’argent n’a jamais été aussi bon
marché et aussi facile à obtenir.
Les taux d’intérêt à moyen terme
aux Etats-Unis, au Japon et en
Europe sont à un niveau historiquement bas, pour le plus grand bonheur
des ménages et des entreprises, qui ont
emprunté avec frénésie.
Après l’éclatement de la bulle boursière, en l’an 2000, la Réserve fédérale
américaine (Fed) et d’autres banques
centrales, confrontées aux risques de
déflation, ont baissé leurs taux. Mais,
maintenant que l’économie mondiale
va beaucoup mieux, a-t-on encore
besoin de taux aussi bas ? Tout indique
que l’inflation s’accélère. En mars, l’indice des prix à la consommation (le
core rate ou indice de base, c’est-à-dire
hors produits alimentaires et énergétiques) a fait un bond inattendu de
1,6 %, contre 1,1 % seulement en janvier. Au Japon, avec la vive reprise économique, les pressions déflationnistes
se sont atténuées : pour l’exercice à fin
février, les prix à la consommation ont
cessé de baisser, tandis que les prix à
la production ont augmenté pour la
première fois depuis près de quatre ans.
Dans la zone euro, l’inflation s’est
remise à progresser. En Chine, où la
déflation a sévi il y a un peu plus d’un
an, l’inflation devrait dépasser 5 %
avant la fin de l’année. Ce pays exporte
maintenant l’inflation plutôt que la
déflation ; sa forte croissance économique (officiellement 10 % l’année
dernière) et sa demande insatiable de
matières premières poussent à la hausse
les prix mondiaux des produits de base.
L
SELON LES MARCHÉS, LA FED
DEVRAIT RÉAGIR CET ÉTÉ
De fait, l’activité semble bien repartie dans le monde. La croissance
moyenne du PIB mondial a approché
6 %, en rythme annuel, au second
semestre de 2003 – du jamais vu
depuis 1999. Le Fonds monétaire
international (FMI) a revu ses prévisions de croissance à la hausse pour
cette année, à 4,6 %. Aux Etats-Unis,
les consommateurs continuent de
dépenser sans compter. Les ventes au
détail se sont envolées : + 9 % au premier trimestre, par rapport à la même
époque de l’année précédente. Et le
recul du chômage en mars donne à
penser que les entreprises commencent enfin à embaucher. Il n’en reste
pas moins que, depuis les années 30,
jamais une reprise n’a été aussi peu
créatrice d’emplois. Néanmoins, le
risque de déflation semble s’éloigner,
Dessin paru dans
The Economist,
Londres.
■
Croissance
La croissance
de l’économie
américaine est
restée soutenue
au premier
trimestre : le produit
intérieur brut
a progressé
de 4,2 % en rythme
annuel, une hausse
nettement
inférieure, toutefois,
aux 5 % attendus
par les économistes.
La consommation
des ménages est
restée ferme
(+ 3,8 %), malgré
le plongeon
des achats
de biens durables
(- 4,7 %), tout
particulièrement
les voitures.
Parallèlement,
des pressions
inflationnistes
apparaissent :
l’indice des
dépenses de
consommation
personnelle, mesure
favorite de
l’inflation de la
Réserve fédérale,
a progressé
de 2 % en rythme
annuel, contre
1,2 % au cours du
trimestre précédent.
La banque centrale
semble d’ailleurs
considérer
désormais que
le risque d’une
hausse de l’inflation
est équivalent
à celui d’un
ralentissement
de la croissance,
ce qui devrait
se traduire
prochainement
par une hausse
des taux d’intérêt.
COURRIER INTERNATIONAL N ° 705
52
comme l’a reconnu Alan Greenspan,
le président de la Réserve fédérale, fin
avril devant le Congrès. Il y a de fortes
chances de voir l’inflation s’accélérer
aux Etats-Unis. Dans ce cas, l’inflation
mondiale pourra cesser de reculer.
Depuis un an, la Fed et la Banque
du Japon s’efforcent précisément d’encourager les prix à monter. Au début
de cette année, le taux d’inflation de
base n’était que de 1 % en moyenne
dans les pays du G7. La plupart des
banquiers centraux le jugent trop faible
et préféreraient le voir avoisiner les 2 %.
On est en droit de s’étonner : l’inflation n’est-elle pas censée être un fléau ?
Pas forcément. Sa légère accélération
préviendrait une spirale descendante
des prix, qui risque de provoquer
encore plus de dommages qu’une spirale ascendante. De plus, l’inflation ne
risque guère de s’emballer au point
d’échapper à tout contrôle parce que
la plupart des pays développés disposent d’abondantes capacités de pro-
gataire et immobilier. Les ménages
contractent de plus gros emprunts
pour l’achat de leurs logements et de
leurs voitures, allant à la limite de leurs
capacités de remboursement. Par rapport aux revenus et aux loyers, les prix
de l’immobilier battent des records
dans de nombreux pays, notamment
aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, en
Australie et en Espagne. L’alourdissement de la dette rend l’économie plus
vulnérable à une chute brutale des prix
de l’immobilier ou à une hausse des
taux d’intérêt. Face à ce danger, la
Banque d’Angleterre et la Banque de
réserve d’Australie ont d’ailleurs
récemment relevé leurs taux.
La politique monétaire extrêmement libérale des Etats-Unis risque
de provoquer des bulles spéculatives
dans le pays comme à l’étranger. A
travers le monde, les spéculateurs
empruntent des dollars à bon compte
avant de les investir dans des obligations à rendement élevé au Brésil ou
duction inutilisées et connaissent un
chômage élevé. Aux Etats-Unis, grâce
aux importants gains de productivité
et aux augmentations modérées des
salaires, les coûts unitaires de maind’œuvre diminuent. Les excédents de
capacités de production dans le monde
continueront également de peser sur
les prix des biens manufacturés. Aussi
est-il prématuré de craindre une nouvelle période de forte inflation.
Désormais, la position adoptée par
la Fed lors de la dernière réunion de
son comité de politique monétaire, à
savoir qu’elle peut se montrer “patiente
avant d’abandonner sa politique conciliante”, paraît déplacée. Même en l’absence d’une menace inflationniste à
court terme, il est temps pour elle de
relever les taux d’intérêt.
Les marchés financiers s’attendent
qu’elle le fasse en été. Mais, à la
Banque centrale, certains pensent qu’il
ne faut pas toucher aux taux avant que
les prix à la consommation n’augmentent davantage. Attendre serait
toutefois une erreur. A travers le
monde, le faible loyer de l’argent a
favorisé un endettement excessif, ainsi
que la spéculation sur les marchés obli-
en Afrique du Sud, ou encore dans
l’immobilier à Shanghai. Les économies d’Asie disposent de liquidités
surabondantes en raison de l’intervention massive des banques centrales
sur les marchés des changes pour
empêcher leurs monnaies de s’apprécier par rapport au dollar. C’est
pourquoi l’inflation s’accélère à travers le continent. Pour les gouvernements asiatiques, la solution serait évidemment de laisser leurs monnaies
s’apprécier. Faute de quoi, les distorsions créées par l’extrême laxisme
monétaire des Etats-Unis s’aggraveront dans le monde entier.
Il est temps pour la Fed de renverser la vapeur. Un relèvement
modeste des taux maintenant freinera
peut-être un peu la croissance économique à court terme. Mais plus la Fed
les maintient à des niveaux aussi bas,
plus elle accroît le risque que la poussée des prix des actifs et de l’endettement ne provoque une véritable
débâcle. Si cela se réalisait, alors la
faible inflation actuelle aux Etats-Unis
pourrait se transformer en dangereuse
déflation – cela même que la Fed s’efforce d’éviter.
■
DU 6 AU 12 MAI 2004
705p52-53-54 3/05/04 18:03 Page 53
●
économie
intelligences
Sortie de crise chaotique sur le marché mondial du café
MARCHÉ La baisse de la production
■
au Brésil pousse depuis quelques
mois les cours à la hausse.
Mais la situation reste critique
pour les petits cultivateurs
des pays en développement.
LA FIN DE LA CRISE ?
Evolution du prix indicatif composé mensuel (en dollars par livre)
0,75
Ce prix, calculé par l'Organisation internationale du café (OIC),
est le résultat du croisement des prix des cafés arabicas
et robustas de diverses provenances.
Mars 2004
0,61
0,60
0,45
THE OBSERVER (extraits)
Londres
0,30
Quinzaine
équitable
près quatre années pendant lesquelles les cours du café étaient
tellement bas que nombre de
planteurs ont renoncé à le cultiver, les prix se sont fortement appréciés au premier trimestre 2004. Mais
la reprise reste fragile, mettent en
garde les experts.
Une crise de surproduction avait
provoqué une chute des cours à
41 cents la livre en septembre 2001,
niveau le plus bas en termes réels depuis 100 ans. La remontée s’est ensuite engagée progressivement, le
rythme semblant s’accélérer cette année. Le prix de l’Organisation internationale du café (OIC) est passé de
48 cents la livre en moyenne en 2002
à 52 cents en 2003 et à 59,7 cents au
cours des trois premiers mois de
2004. Il a même atteint 60,8 cents en
mars, ce qui signifie une hausse de
près de 50 % depuis septembre 2001.
Selon l’OIC, qui gère l’accord international sur le café conclu entre les
pays exportateurs et importateurs, la
production est actuellement insuffisante pour couvrir la demande. La raison tient, semble-t-il, au fait que le
Brésil, numéro un mondial du secteur, a produit beaucoup moins cette année. Après le record atteint en
2002-2003, avec 48,5 millions de sacs
de 60 kilos, la production brésilienne
A
■
2000
2001
2002
2003
2004
Source : OIC (elle regroupe 45 pays exportateurs et 18 pays importateurs)
Le café sera l’un
des produits mis
à l’honneur lors
de la quatrième
quinzaine
du commerce
équitable,
du 1er au 16 mai.
Cette grande
campagne
d’information
est coordonnée
par la Plate-forme
française du
commerce
équitable, qui
rassemble une
vingtaine
d’associations.
De nombreuses
animations auront
lieu dans toute
la France
(www.commercequit
able.org/).
a plongé durant la saison en cours,
qui se termine en avril, à 28,5 millions
de sacs. “La récolte brésilienne 20032004 sera telle que la production mondiale sera inférieure à la consommation
pour la première fois depuis 1997-1998”,
prévient le directeur de l’OIC, le Colombien Nestor Osorio. Quant aux
perspectives pour la saison 20042005, qui démarre en mai, elles demeurent modestes : les estimations
officielles brésiliennes tournent autour de 35,8 millions de sacs. Après
la récolte exceptionnelle de 20022003, les analystes s’attendaient à ce
que la production de ce pays baisse,
et la sécheresse qui a sévi au mauvais
moment n’a rien arrangé. Le niveau
très bas des prix a également amené
certains cultivateurs à négliger leurs
plantations ou à se diversifier dans
d’autres cultures. Au Vietnam, deuxième producteur mondial, la récolte a
également reculé, passant de 14,7 millions de sacs en 2001 à 11,2 millions
en 2003, en raison de la désaffection
des cultivateurs.
Selon M. Osorio, la récente augmentation des cours est “très importante, même si elle n’annonce pas la fin
de la crise provoquée par une longue pé-
riode de bas prix”. Car les conséquences
de la faiblesse sans précédent des cours
ont été graves. Environ 25 millions de
familles paysannes dans quelque
80 pays en développement cultivent
le café, souvent sur de petits lopins aux
côtés de cultures vivrières. Nombreux
sont ceux qui se retrouvent lourdement endettés ou se sont tournés vers
d’autres cultures plus rémunératrices.
En Colombie, on trouve désormais
des plantations de coca dans des régions traditionnellement vouées au
café. En Ethiopie, premier producteur
africain, certains agriculteurs ont remplacé le café par le qat, dont on extrait
une amphétamine interdite.
Au Vietnam, certains ont vendu
leurs biens pour rembourser leurs
créanciers. Des planteurs de café
mexicains ont trouvé la mort en tentant de pénétrer clandestinement aux
Etats-Unis après avoir abandonné
leurs exploitations. En Inde, des cultivateurs endettés se sont suicidés. “La
situation favorise l’exode rural et l’émigration vers les pays industrialisés”,
déplore l’OIC.
La chute des prix met aussi à mal
les finances publiques des pays producteurs. Au début des années 90, les
revenus d’exportation de ces pays se
situaient entre 10 et 12 milliards de
dollars par an, alors que les ventes au
détail du café avoisinaient 30 milliards
de dollars. Mais en 2002, ces ventes
ont dépassé 70 milliards de dollars, et
les pays producteurs n’ont reçu que
5,5 milliards de dollars.
“On peut espérer que les cours vont
évoluer de manière plus positive que ces
dernières années, affirme M. Osorio.
Les données fondamentales du marché
semblent jouer en faveur d’une orientation à la hausse.” Une évolution qui
serait la bienvenue pour les Etats et
peut-être – mais rien n’est moins
sûr –, pour les cultivateurs aux abois.
Les prix demeurent inférieurs au coût
de production pour nombre d’entre
eux. Et, faute d’informations sur les
cours, ils risquent fort d’être exploités par des négociants qui leur achètent leur récolte pour la revendre à
des intermédiaires. Le café peut changer cent cinquante fois de mains avant
de parvenir au consommateur.
Environ 5 % des cultivateurs vendent leurs grains sur le marché dit
durable – produits biologiques et
commerce équitable –, où les ventes
atteignent 1,1 million de sacs par an.
Ceux-là sont mieux lotis, puisqu’ils
reçoivent 126 cents par livre.
La production mondiale pour
2003-2004 devrait se situer à 101,5
millions de sacs, contre 119,7 millions
pour la saison précédente. Quant à la
consommation, elle est estimée à
111,5 millions de sacs, contre
109 millions l’année dernière. Pour
autant, l’Organisation des Nations
unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) craint que la remontée des prix ne “reste fragile et incertaine”. D’après ses experts, “la plupart
des pays producteurs continueront à se
débattre dans les difficultés”.
John Madeley
É TAT S - U N I S
Du rififi dans le business du commerce équitable
De petits torréfacteurs, écœurés par
l’arrivée des grandes entreprises sur leur
créneau, veulent créer leur propre label
de café équitable.
L
e café issu du commerce équitable est à
la mode : les quantités vendues aux
Etats-Unis ont presque doublé l’an dernier
(à 8,6 millions de tonnes). Ce système s’efforce d’assurer des salaires décents et un
développement environnemental et culturel
durable aux petits producteurs, en fixant un
prix d’achat de base de 1,26 dollar la livre
– soit environ 0,75 dollar de plus que le
cours actuel du marché.
Mais l’extension récente du mouvement – qui
inclut désormais certaines grandes marques
comme Starbucks, Procter & Gamble, Green
Mountain et Dunkin’ Donuts – sème la dissension chez les petits torréfacteurs. Selon
eux, les grandes sociétés, qui empiètent sur
leur niche, n’achètent qu’un petit pourcentage de café équitable, et ce avec une finalité
de marketing, et non pour aider les produc-
teurs. Pour d’autres, en revanche, l’arrivée des grandes
entreprises sert la cause
commune. “Si une énorme multinationale torréfie 500 tonnes de
café équitable par
an, c’est toujours
plus que ce que certains petits torréfacteurs – qui ne travaillent qu’avec des
grains issus du commerce équitable – feront au cours de toute
leur existence”, souligne
Paul Rice, le PDG de TransFair USA, l’organisme de certification qui chapeaute l’industrie
du commerce équitable aux Etats-Unis.
Certains petits torréfacteurs, qui n’achètent
que du café labellisé, sont à la recherche
d’un nouveau modèle qui leur permettrait
d’apparaître comme les seuls véritables pra-
tiquants du commerce équitable. Plusieurs d’entre
eux ont quitté TransFair
(qui gère la marque
“Certifié commerce
équitable”) ces derniers mois. Ils affirment pouvoir
faire davantage
pour élever la
conscience des
consommateurs
en faisant cavalier
seul. Larry’s Beans
a ouver t la voie le
9 avril, et Just Coffee,
Dean’s Beans et Café
Campesino ont suivi. Les détails de leur nouvelle association
restent à mettre au point.
Avec le système actuel, des chaînes comme Starbucks peuvent déclarer soutenir le
commerce équitable en n’achetant que 1 à
2 % de leur café à des producteurs certifiés.
COURRIER INTERNATIONAL N ° 705
53
DU 6 AU 12 MAI 2004
Starbucks sert du café équitable une fois
par mois dans le cadre de l’opération “Café
du jour” dans les 7 834 points de vente qu’il
possède dans le monde. Le groupe reconnaît que ce café ne représente qu’un faible
pourcentage de ses achats totaux, mais affirme qu’il existe d’autres moyens pour assurer un traitement juste des producteurs.
Selon Sue Mecklenburg, vice-présidente pour
les pratiques commerciales, le groupe achète tous ses grains (certifiés équitables ou
non) au prix moyen de 1,20 dollar la livre.
En 2003, la chaîne a acheté 2,1 millions de
livres de grains labellisés et a vendu 28 millions de tasses de café du jour équitable.
“Tout le café acheté par Starbucks n’est pas
cer tifié commerce équitable, conclut Sue
Mecklenburg, mais 100 % de notre café est
acheté à des conditions qui sont équitables
pour les producteurs.”
Tim Rogers,
The Christian Science Monitor (extraits), Boston
Dessin de Vlahovic paru dans Nin, Serbie.
705p52-53-54 3/05/04 18:04 Page 54
économie
i n t e l l i g e n c e s
●
Une entreprise caritative, ça se gère !
SOCIAL L’association catholique
■
allemande Caritas emploie
des milliers de salariés et brasse des
milliards d’euros. Mais la gestion
décentralisée de ses finances
commence à poser de sérieux
problèmes de contrôle.
SÜDDEUTSCHE ZEITUNG (extraits)
Munich
aritas est la plus grande association caritative et le plus gros
employeur d’Allemagne. Elle
compte actuellement 499 213 salariés : plus que DaimlerChrysler et
Siemens réunis. A cela s’ajoutent environ 500 000 bénévoles, qui conseillent
les ménages endettés, rendent visite
aux malades et aux infirmes, ou tiennent la main des mourants, pour le seul
amour de Dieu.
Elu en septembre 2003, Peter
Neher, le nouveau président de Caritas, théologien de formation et ancien
banquier, a pris ses quartiers au siège
de Fribourg, où travaillent 200 salariés. Mais, si l’association a la taille
d’une multinationale, elle est dirigée
comme une boutique de province. Ses
structures embrouillées ont jusqu’à
présent habilement échappé à toute
tentative de centralisation. Caritas ne
gère que le quart des 94 000 institutions du secteur caritatif privé, mais
elle regroupe 40 % de ses effectifs. Elle
se distingue des groupes industriels
classiques par le fait que nul ne connaît
exactement l’état de ses caisses, pas
même Robert Batkiewicz, son directeur financier. Et il n’a d’ailleurs pas
à justifier cette ignorance. Il lui suffit
de rappeler que cet empire de la charité – dont le fonctionnement obéit au
principe de subsidiarité – se compose
de 27 associations diocésaines indépendantes, lesquelles chapeautent
600 groupes aux niveaux régional, cantonal et municipal, le tout représentant
25 460 institutions et services et près
de 1,2 million de places et de lits.
Ces groupes locaux font un peu de
tout. Selon leur bon vouloir, ils gèrent
des hôpitaux, des jardins d’enfants, des
centres sociaux, aident les malades,
conseillent les immigrés, essaient de
sortir de la dépendance les jeunes drogués ou les alcooliques, trouvent des
logements et du travail aux handicapés mentaux. Ils ne fonctionnent pas
selon un modèle économiquement raisonnable, anticyclique. Pour parler
clair : à l’époque où les subventions
publiques affluaient, ces groupes ont
élargi leurs prestations sans compter.
Mais, alors qu’aujourd’hui l’amour du
prochain se chiffre à la virgule près, ils
raclent les fonds de tiroir et rognent
sur tout parce qu’ils n’ont rien mis de
côté en prévision des mauvais jours.
L’ensemble des organisations caritatives génère environ 60 milliards d’euros de chiffre d’affaires par an.Toutes
redoutent de voir l’opinion publique
se pencher sur leurs comptes. Car la
C
Dessin
de Basyrov,
Russie.
■
En France
Le Secours
catholique est
membre depuis
les années 50 de la
fédération Caritas
Internationalis.
Il a d’ailleurs
adopté l’appellation
officielle de Secours
catholique-CaritasFrance en 1985.
C’est par le biais
de ce réseau de
solidarité que
l’association
française intervient
dans les pays
du Sud.
professionnalisation des métiers du secteur social ne s’est pas accompagnée
d’une professionnalisation du management, qui est resté amateur et imparfaitement contrôlé. Et, tant que l’argent de l’Etat affluait, il n’y avait pas
de raison de vérifier la viabilité économique de ces organisations. Actuellement, elles dépendent à 90 % des
fonds publics. Les dons des particuliers ont diminué ces dernières années
et ne pèsent plus grand-chose (4 % du
budget). Quant aux recettes fiscales
destinées à l’Eglise [les cultes sont
financés par l’impôt], elles ne sont pas
précisément en augmentation et ne
représentent plus qu’une quantité
négligeable.
“C’est sûr”, confie Thomas Broch,
responsable des relations extérieures,
“on a fait beaucoup de choses ces dernières
décennies tout simplement parce que les
moyens étaient là. C’est toujours pareil :
c’est après qu’on devient plus malin.” On
en est là aujourd’hui. Avec la réforme
du système de santé, il faut réviser des
budgets critiquables, intégrer une
rigueur nouvelle en matière de tarifs
d’hospitalisation ou, pis encore, digérer le retrait de l’Etat du financement
de certaines activités.
Prenons l’exemple de la Hesse : ce
Land dirigé par le chrétien-démocrate
Roland Koch prévoit de diminuer de
30 % ses aides aux organisations caritatives, entraînant ainsi une réduction
automatique du financement de l’Etat
fédéral et des communes. Caritas n’a
donc pu éviter la fermeture de certaines
de ses institutions. Rien que dans le
Land de Hesse, le groupe recevra
4 millions d’euros de moins de subventions régionales. Seront essentiellement touchées les activités qui ne perçoivent rien des caisses d’assurance
maladie : conseil aux parents et aux
endettés, foyers de femmes, aide aux
sans-abri, aux drogués, aux alcooliques
et aux malades mentaux, travail social
dans les zones sensibles. Peter Neher
s’inquiète pour la “mission première”,
“la raison d’être” de l’association. “Si
le scandaleux exemple de la Hesse fait
école, on devra se demander si l’Etat va
assurer les responsabilités que la Constitution lui attribue en matière sociale.” Les
collaborateurs de Caritas descendent
déjà dans la rue, comme à Düsseldorf
en décembre dernier, pour dénoncer
“des économies meurtrières”.
Il n’y a pas d’autre solution : Caritas doit se moderniser, se donner de
nouvelles structures. Certes, le groupe
se dote d’une image plus moderne. Au
siège, à Fribourg, on voit aujourd’hui
circuler des jeunes gens en costume
trois pièces, attaché-case à la main, téléphone portable à l’oreille. Cette évolution est aussi le signe avant-coureur
d’une époque que certains dénoncent
comme celle de l’asservissement du
social à l’économie.
Mais l’amour du prochain peut-il
être chiffré ? Hejo Manderscheid, qui
dirige depuis 1998 l’association diocésaine Caritas de l’évêché de Limburg, a la réputation d’être l’un des critiques les plus pertinents de sa propre
“entreprise”. Selon lui, le dogme de la
charité inconditionnelle conduit parfois à engluer les gens dans l’assistanat. Les dirigeants de Caritas sont souvent incapables de s’adapter aux
changements sociaux en raison des
structures sclérosées héritées du passé.
Du coup, “ils se délestent petit à petit de
ce qu’ils possèdent au lieu de réfléchir à des
changements de fond”.
Mais n’est-ce pas là un phénomène
fort répandu ? Confrontées à une
concurrence accrue, nombre d’entreprises privées ne songent souvent à rien
d’autre qu’à réduire d’abord et avant
tout leurs coûts.
Dagmar Deckstein
LA VIE EN BOÎTE
Aidez vos collègues et votre productivité augmentera
L
a générosité a-t-elle des effets bénéfiques
sur l’individu ? Il semble que oui, du
moins au travail. Selon un article paru récemment dans l’Academy of Management
Journal, la productivité augmenterait avec
l’entraide. Francis Flynn, de l’université américaine Columbia, a enquêté auprès de
161 ingénieurs d’une entreprise de télécommunications située près de San Francisco. Répartis en huit équipes, ces ingénieurs traitent individuellement les demandes d’assistance technique qu’ils
reçoivent de tout le pays. M. Flynn a demandé à chacun d’entre eux dans quelle
mesure ses collègues et lui s’entraidaient
– le nombre de fois où ils échangeaient des
avis ou se soumettaient des propositions –
et, dans chaque cas, lequel avait donné
Dessin d’Owczarek
paru dans Gazeta Wyborcza,Varsovie.
plus que l’autre. Sur la base de ces données, il a déterminé la fréquence des
échanges et la générosité de chacun. Il a
également invité les ingénieurs à fournir
une appréciation sur leurs collègues. En
confrontant ses résultats avec les informations de l’entreprise sur la productivité du
personnel, il s’est rendu compte que ceux
COURRIER INTERNATIONAL N ° 705
54
DU 6 AU 12 MAI 2004
qui sont généreux mais reçoivent peu en
échange sont moins productifs que ceux qui
reçoivent autant qu’ils donnent. Dans l’ensemble, les échanges ont tendance à améliorer à la fois la productivité et l’image personnelle dans l’entreprise. Pourquoi des
échanges fréquents ont-ils un effet positif
sur la productivité ? M. Flynn a deux explications : tout d’abord, en découvrant ce
qu’ils peuvent s’apporter les uns aux autres,
les salariés deviennent plus efficaces dans
leurs échanges ; ensuite, ils apprennent à
se faire confiance et sont d’autant plus disposés à se rendre service qu’ils savent qu’ils
peuvent compter sur une contrepartie. Il est
bien évidemment plus agréable de travailler
avec des gens serviables !
The Economist, Londres
ci n°705 3/05/04 17:26 Page 1
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COURRIER INTERNATIONAL N ° 705
55
DU 6 AU 12 MAI 2004
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multimédia
i n t e l l i g e n c e s
●
Le double langage des chaînes de télévision arabes
MÉDIAS L’affaire
■
des otages en Irak
a fait découvrir aux
responsables italiens
que les télés arabes
suivaient avec intérêt
leurs faits et gestes,
et qu’elles n’hésitaient
pas à les retourner
contre eux.
PANORAMA
Milan
e 18 avril, j’ai interviewé pour
Panorama Ahmed Cheikh, le directeur de la télévision arabe Al Jazira.
J’étais à Doha, la capitale du Qatar,
où se trouve le siège de la chaîne. Je
cherchais à obtenir des informations
sur la vidéo du meurtre de Fabrizio
Quattrocchi, l’un des quatre gardes
privés italiens enlevés le 12 avril dernier en Irak. Je voulais savoir qui l’avait
transmise aux journalistes de la télévision du Qatar et aussi découvrir pourquoi elle n’avait jamais été diffusée. J’ai
demandé à Ahmed Cheikh s’il pensait
que l’appel des familles des otages pouvait favoriser leur libération.“Je ne pense
pas, m’a-t-il répondu, parce que les
familles ne disent pas ce qu’elles devraient
dire, à savoir que l’Italie ne devait pas
envahir l’Irak et que Silvio Berlusconi ne
représente pas les aspirations des Italiens.”
Puis il a ajouté une remarque prémonitoire : “Soit vous manifestez dans la
rue contre la guerre et vous chassez Berlusconi, soit vous devez vous attendre à ce
que les Irakiens kidnappent des Italiens.”
Cette phrase présente bien des
similitudes avec le message adressé aux
Italiens par les ravisseurs et diffusé
le lundi 26 avril par Al Arabiya, la télévision de Dubaï. “Nous veillerons à libérer les otages si vous montrez que vous
soutenez notre cause en collaborant avec
nous. Si vous dites non à la politique de
votre Premier ministre en manifestant
dans les rues de votre capitale en signe de
L
protestation contre la guerre.” On peut
se poser la question de savoir quel est
le rapport entre les ravisseurs, dont
l’objectif est d’influencer la politique
intérieure et étrangère italienne, et les
télévisions qui diffusent leurs messages.Y aurait-il une forme de connivence, voire de complicité ?
En un cer tain sens, on peut
répondre par l’affirmative si l’on
considère que les téléspectateurs
arabes sont mus par des sentiments
semblables. La ligne éditoriale des
directeurs palestiniens d’Al Jazira ou
des journalistes d’Al Arabiya est passablement identique : donner libre
cours à la haine contre les EtatsUnis, Israël et leurs alliés, et influencer les opinions publiques non seulement arabes, mais mondiales. Ils
caressent leur public dans le sens du
poil tout en lui assénant des “vérités” de façon récurrente. Pour ce qui
est de la politique de Berlusconi,
voilà le type de message régulièrement répété : 1) Berlusconi est à la
botte des Américains ; 2) il ne se soucie pas de son peuple, et encore
moins des otages ; 3) il a envahi l’Irak
pour se faire bien voir de son chef,
George W. Bush, et pour passer
quelques week-ends agréables dans
son ranch ; 4) le peuple italien, historiquement ami du monde arabe,
est victime d’un chef de gouvernement qui ne le représente pas ; 5) les
Italiens ne pensent pas comme Berlusconi, mais ils n’ont pas le courage
de s’en débarrasser ; 6) nous devons
leur faire comprendre qu’ils doivent
renvoyer leur Premier ministre et
élire une nouvelle majorité.
Dès mon arrivée à Al Jazira, un
journaliste palestinien m’apostrophait : “Un de tes ministres a déclaré que
vous expulserez des immigrants islamiques pour chaque jour de détention des
otages.” En réalité, il ne s’agissait pas
d’un ministre, mais du vice-président
du Sénat et membre de la Ligue du
Nord Roberto Calderoli. Il avait
déclaré : “Pour chaque jour de détention des otages, chaque pays concerné
devrait refuser d’accorder des permis de
séjour et expulser 1 000 immigrants islamiques venant des Etats voyous. La loi
du talion est une loi cruelle, mais c’est la
seule qui puisse être entendue des bêtes
sanguinaires de ce genre.” La déclaration de Calderoli a été transmise et
retransmise par les télévisions arabes.
Comme l’a été la déclaration de Berlusconi selon laquelle il entendait rester en Irak après le 30 juin.
TOUJOURS PRÊTS À CARESSER
L’OPINION DANS LE SENS DU POIL
Situation
critique.
“Quatre Italiens
otages en Irak.
— Et tous les autres
otages en Italie !”
Dessin de Vauro paru
dans Il Manifesto,
Rome.
DES MÉDIAS QUI
ONT LA MÉMOIRE LONGUE
Plusieurs reportages approfondis sur
la politique italienne sont diffusés par
les télévisions arabes, et, tous les
matins, les téléspectateurs d’Al Jazira
ont droit à une revue de presse des
articles critiques à l’égard du gouvernement Berlusconi. Encouragés
par les éditoriaux des journaux italiens, les médias arabes sont convaincus de pouvoir influencer notre
opinion publique. Ce n’est pas un
hasard si le directeur d’Al Jazira,
après avoir décidé de ne pas transmettre la vidéo de l’assassinat de
Quattrocchi pour des raisons officiellement humanitaires, a envoyé en
Italie Imad Atrache, un journaliste
libanais qui parle parfaitement italien. L’objectif d’Al Jazira était de
raconter que le peuple italien était
majoritairement hostile à la politique
de son gouvernement.
La seconde guerre d’Irak est une
guerre médiatique, et cette fois ce ne
sont plus les Américains, mais les
Arabes qui mènent la danse. Les terroristes ne sont ni incultes ni désinformés. Ils kidnappent et assassinent
en gardant toujours près d’eux une
caméra pour filmer la scène. Ils transmettent les films aux télévisions les
plus regardées du monde arabe,
alternativement Al Jazira ou Al Arabiya, et attendent l’effet que produisent leurs films sur les journaux télévisés italiens. Ils regardent la RAI [la
télévision publique italienne]. Ils suivent les débats internes de la politique italienne à travers les chaînes
arabes, qui les informent dans les
moindres détails de la politique de
Silvio Berlusconi.
I N F O R M AT I O N
Cafouillage autour des otages
■ Ils sont vivants. Ils sont détenus dans un
lieu plus décent que celui dans lequel on les
a vus dans le premier film vidéo envoyé par
Al Jazira et ils ont à manger. Voilà déjà deux
bonnes choses. Une troisième est encore
meilleure : les ravisseurs veulent négocier.
Ils demandent au gouvernement italien de
faire le premier pas. Ils sont pressés. Ils veulent en finir et libérer Maurizio Agliana,
Umberto Cupertino et Salvatore Stefio. Leur
requête – “une grande manifestation de soutien à la cause irakienne” dans les rues de
Rome – ne s’adressait pas au gouvernement,
mais au peuple italien. Elle ne s’adressait
pas à la majorité, mais aux partis et aux orga-
nisations de l’opposition. Son but est d’isoler le gouvernement de notre pays en tenant
une mitraillette appuyée sur les tempes des
trois otages. C’est la confirmation que, derrière cet enlèvement, il y a un metteur en
scène “italien”, un Arabe qui connaît bien la
situation politique italienne, qui se tient
informé de tout ce qui se produit ici. Mais le
calcul politique du “souffleur” s’est révélé
(apparemment) hasardeux : il n’y a pas eu
une semaine au cours de cette année, en Italie, sans que l’on ait vu défiler, dans les rues
des grandes et petites villes, des manifestants qui demandaient “la paix et le retrait
des troupes italiennes d’Irak”. Et cependant,
COURRIER INTERNATIONAL N ° 705
face au chantage des terroristes, personne
au sein de l’opposition ou parmi la société
civile ne s’est dit prêt à répondre au chantage des ravisseurs. Pendant ce temps, les
assassins de Fabrizio Quattrocchi [le quatrième otage, exécuté le 14 avril], qui ont
“transféré” les otages à Bagdad, ont fait monter les enchères pour leur libération ou bien
– seconde hypothèse – ils les ont confiés
à une autre bande, qui demande au gouvernement italien de se manifester afin de
conclure un “deal” dont le prix pourrait ne
pas être exclusivement économique.
Giuseppe D’Avanzo,
La Repubblica, Rome
57
DU 6 AU 12 MAI 2004
Les Irakiens connaissent notre
politique. Ils se rappellent les phrases
prononcées il y a quelques jours par
Berlusconi, mais aussi celles du
passé. Juste après le 11 septembre
2001, Berlusconi avait parlé de la
supériorité du monde occidental sur
le monde islamique et reçu un
accueil hostile. Deux ans et demi
après, les journalistes d’Al Jazira
m’ont renvoyé cette phrase à la
figure. “Nous n’avons pas oublié que
ton Premier ministre dit que la civilisation islamique est inférieure à la vôtre.”
Al Jazira et Al Arabiya se font une
concurrence acharnée et n’hésitent
pas pour cela à surenchérir dans la
haine contre les Etats-Unis et leurs
alliés. La télévision de Doha appartient à l’émir Hamad Bin Khalifa atThani, le premier chef d’Etat à s’être
envolé pour New York après l’attaque
des tours jumelles pour présenter ses
condoléances et celles de son peuple
au président américain. Au sud de
Doha se trouve une base militaire
d’où partent les missions américaines,
et des troupes qatariennes sont présentes en Irak. Il y a une semaine, une
conférence de l’OTAN organisée par
les Etats-Unis et qui avait pour thème
l’élargissement aux pays arabes a eu
lieu au Qatar. La position d’At Thani
est ambiguë : d’un côté, c’est le plus
grand ami des Américains dans le
Golfe ; de l’autre, il considère Al Jazira
comme sa créature. Une fois, il a
même déclaré : “Je tiens plus à cette
télévision qu’à ma famille.”
Al Jazira donne la parole aux sentiments profonds du monde arabe, à
sa haine des Américains et des Israéliens. Mais elle est aussi sensible,
parce que l’émir l’est, aux remarques
des Etats-Unis. Chaque fois que ces
derniers critiquent la chaîne, l’émir
s’empresse d’en congédier les directeurs, en faisant mine de tout changer sans rien bouger véritablement.
Parce que, lorsque la chaîne devient
modérée, son public part sur Al Arabiya. Les nouveaux dirigeants reprennent alors la ligne éditoriale originelle,
et Al Jazira redevient intégriste.
Silvia Grilli
705p58-59 3/05/04 18:13 Page 58
sciences
i n t e l l i g e n c e s
●
Peut-on vraiment faire confiance à un ordinateur ?
MATHÉMATIQUES La démonstration
■
d’un problème célèbre
– la conjecture de Kepler –
vient enfin d’être publiée, six ans
après son annonce. Elle contient
des données informatiques que
personne ne parvient à vérifier.
THE NEW YORK TIMES
New York
ne éminente revue de mathématiques vient d’admettre
qu’un problème mathématique
depuis longtemps insoluble – à
savoir la mise en équation de la façon
optimale de stocker des oranges – a
finalement été résolu de manière
concluante. La solution, subodorée
depuis longtemps par les experts et les
marchands de primeurs, consiste à
empiler les fruits en pyramide. Cela
permet de mettre à profit les creux laissés par la couche inférieure et d’occuper ainsi moins de place que si les
oranges étaient empilées les unes sur
les autres. Le problème remonte au
moins à 1590, lorsque sir Walter
Raleigh, à l’occasion d’une expédition
navale, se demanda s’il y avait une
manière rapide de calculer, en se fondant sur la hauteur de la pile, le
nombre de boulets de canon qu’il
pourrait stocker. C’est son second,
Thomas Harriot, qui lui présenta
l’équation demandée. Des années plus
tard, Harriot mentionna le problème
à l’astronome Johannes Kepler. Celuici conclut que c’était le stockage en
pyramide qui était le plus efficace (une
disposition alternative où chaque
couche de sphères est disposée selon
le modèle d’un rayon de miel est tout
aussi probande sans être toutefois
meilleure), mais n’en produisit pas
la démonstration mathématique.
U
L’ÉQUIPE DE VÉRIFICATEURS,
ÉPUISÉE, ABANDONNE
Pour obtenir celle-ci, il fallut attendre
quatre siècles et le travail de Thomas
Hales, professeur de mathématiques
de l’université de Pittsburgh. Mais la
publication des centaines de pages
de l’article du scientifique, en 1998,
en laissa plus d’un sceptique, car la
démonstration de ce problème, connu
désormais sous le nom de “conjecture
de Kepler”, s’articulait sur une série
complexe de calculs informatiques
trop nombreux et trop fastidieux
pour que les mathématiciens puissent les vérifier manuellement. Y
accorder du crédit requérait par
conséquent que l’on présuppose que
l’ordinateur avait procédé à ces calculs sans vice de procédure et sans
bogue dans les programmes. Pour une
discipline comme les mathématiques,
fondée sur une logique exempte de
passion et constituée de vérités et d’erreurs ne souffrant pas l’ambiguïté, cet
aléa représentait une zone d’ombre des
plus incommodante. En raison de ce
problème, la prestigieuse revue Annals
of Mathematics décida de ne publier
Dessin de Steve
Fricker paru dans
The Daily Telegraph,
Londres.
■
Polémique
En 1990, Wu-Yi
Hsiang,
de l’université
de Californie
à Berkeley, prétendit
avoir mis au point
une démonstration
mathématique
de la conjecture
de Kepler. Il publia,
en 1993,
une ébauche
de démonstration,
puis, en 2002,
une preuve qu’il
considère complète
dans un livre. Mais
ses collègues
mathématiciens
le critiquèrent
vivement, déclarant
que son exposé
contenait des failles
logiques
insurmontables.
Aussi, peu d’entre
eux se sont donné
la peine d’étudier
en détail ce livre :
“Hsiang n’a pas
bonne réputation.
Je ne veux pas
perdre mon temps
à prouver qu’il a
tort”, déclare ainsi
dans The New York
Times Frank Quinn,
professeur
de mathématiques
à l’université
de technologie
de Virginie.
.
que les énoncés théoriques de la
démonstration qui avaient pu être vérifiés de façon traditionnelle. Une autre
revue, plus spécialisée, Discrete and
Computational Geometry, en publierait
les passages concernant les données
informatiques. Cette décision représente un compromis entre l’acceptation sans réserve et le rejet catégorique
des techniques informatiques, dont
l’usage devient de plus en plus commun dans les mathématiques.
Le débat au sujet des démonstrations mathématiques assistées par ordinateur est l’extrapolation de la controverse au sujet de l’usage de calculettes
en classe de mathématiques. Est-ce que
la technologie incite à de plus grandes
performances en accélérant les calculs
ou bien est-ce qu’elle prive les élèves
de la pratique fondamentale du calcul ?
“Je n’aime pas ça, parce que, en quelque
sorte, on n’a pas le sentiment de comprendre ce qui est en train de se passer”,
dans la démonstration. Celles-ci furent
promptement corrigées, mais cette
affaire laissa une très mauvaise impression à de nombreux mathématiciens,
comme le rapporte Robert MacPherson, l’un des éditeurs des Annals.
Pour éviter qu’un tel incident ne
se reproduise, les Annals exigèrent une
vérification complète et méticuleuse
de la démonstration mathématique
de Hales. “Cela ne se passa pas comme
prévu. Ce fut une déception pour nous
tous”, reconnaît MacPherson. Le
groupe recruté pour vérifier la démonstration mathématique y passa plusieurs
années et, épuisé, finit par abandonner
l’an passé. Tout ce qui fut vérifié se
révéla exact, mais la perspective de vérifier tous les calculs était par trop décourageante – un peu comme authentifier
tous les noms et les adresses d’un
annuaire téléphonique.
Les Annals envisagèrent alors de
publier l’article avec une sorte de
démonstrations établies à l’aide
d’ordinateurs avaient leur mérite
propre, mais que le journal leur accorderait un statut inférieur à celui des
démonstrations traditionnelles et les
considéreraient plutôt comme des
expériences de laboratoire fournissant
des preuves secondaires.
Cette décision n’étonne par Akihiro Kanaromi, professeur de l’université de Boston et spécialiste de l’histoire des mathématiques : le degré de
rigueur et de détail que les mathématiciens exigèrent des démonstrations
a fluctué au cours des siècles. Aux
XVIIIe et XIXe siècles, des champs mathématiques majeurs, comme le calcul
et la topologie, se sont développés sans
faire l’objet de démonstrations rigoureuses. “Dans les mathématiques, pendant une période assez longue, l’argumentation était surtout descriptive. Les
intéressés fournissaient ce que nous appellerions maintenant des arguments informels”, déclare Kanamori. Aujourd’hui,
les mathématiciens continuent de
débattre pour savoir quel degré de
rigueur est nécessaire pour valider une
démonstration et si trop d’importance
accordée aux détails n’est pas susceptible d’étouffer la créativité.
DE NOUVELLES DÉMONSTRATIONS
DÉCOUVERTES PAR ORDINATEUR
déclare John Conway, professeur de
mathématiques à l’université Princeton. D’autres mathématiciens y voient
pourtant une avancée majeure. A l’instar des ordinateurs actuels, qui peuvent battre les plus grands maîtres
d’échecs, les ordinateurs de demain
seront peut-être capables d’élaborer
des démonstrations qui se sont jusqu’ici dérobées aux plus grands mathématiciens.
La conjecture de Kepler n’est pas
la première démonstration mathématique à être réalisée par ordinateur. En
1976, deux chercheurs utilisèrent des
calculs informatiques pour démontrer
le “théorème des quatre couleurs”, qui
postule que n’importe quelle carte ne
requiert que quatre couleurs pour
qu’aucune région adjacente à une autre
ne soit de la même couleur. Mais les
collègues des deux scientifiques ne
furent pas longs à trouver des erreurs
COURRIER INTERNATIONAL N ° 705
58
mise en garde affirmant que cette
démonstration mathématique n’était
que partiellement vérifiée. Mais, de
l’avis de John Conway, et malgré son
aversion pour les démonstrations par
l’informatique, un tel avertissement
projetterait un soupçon injuste sur la
publication.
Les éditeurs des Annals confièrent
alors l’article à d’autres mathématiciens. Les nouveaux vérificateurs tombèrent d’accord sur le fait que ses fondements théoriques étaient solides,
et les éditeurs en vinrent à une sorte
de jugement de Salomon : ils partagèrent l’article en deux.
“La partie qui sera publiée dans les
Annals of Mathematics est une démonstration. Nous avons la conviction qu’il
représente une contribution mathématique
importante”, affirme MacPherson.
Adoptant une nouvelle politique éditoriale, les Annals ont décidé que les
DU 6 AU 12 MAI 2004
Parallèlement, certains chercheurs
considèrent que les ordinateurs, source
de controverse sur la démonstration
de Thomas Hales, vont en fait calmer
le débat sur les preuves. Car, au lieu de
servir simplement d’outil de calcul,
comme ce fut le cas dans la démonstration de Hales, les ordinateurs peuvent aussi être utilisés pour tenir des
raisonnements formels. Des mathématiciens, tel Larry Wos, du laboratoire
national d’Argonne, utilisent des programmes de “raisonnement automatisé” : ils entrent une série d’axiomes,
et l’ordinateur passe au tamis l’ensemble des possibilités à la recherche
d’une preuve possible. “L’avantage des
ordinateurs est leur absence d’idée préconçue : ils peuvent suivre des voies qu’un
humain trouverait totalement contre-intuitives.” Grâce à cette méthode, Wos a
découvert plusieurs nouvelles démonstrations. Celles-ci sont, selon lui,
“rigoureuses en tout point et formelles dans
le meilleur sens du mot”. Hales s’est
embarqué dans un projet similaire,
appelé Flyspeck (F, P et K pour
preuve formelle de Kepler), pour
mettre fin aux doutes sur sa démonstration. Mais les ordinateurs actuels
ne sont pas encore capables de résoudre des problèmes aussi complexes. Il estime qu’il faudra attendre
encore vingt ans avant d’y arriver.
Aussi, pour revenir à la publication
finale de sa démonstration de 1998,
six ans après une vérification qui ne
devait durer que quelques mois,Thomas Hales explique que ce qui devait
être un événement s’avère, en quelque
sorte, décevant. “Le moment vraiment
important pour moi, c’est lorsque j’ai
achevé la démonstration, dit-il. Je ne
pense pas que ça changera grand-chose
lorsque je la verrai imprimée noir sur
blanc.”
Kenneth Chang
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●
sciences
intelligences
Une sonnette d’alarme moléculaire
■
1
Un dispositif 2 000 fois
plus fin qu’un cheveu
permet de détecter
la présence d’une seule
molécule de virus,
et même d’en mesurer
le poids.
Capteur
Vue de profil
Laser
Le “cantilever” pèse-virus
“Cantilever”
MECHANICAL ENGINEERING
New York
La position du cantilever est mesurée grâce à un rayon
laser (1). Quand un virus se pose sur le cantilever,
celui-ci s’incurve. La déviation du rayon laser qui en résulte
permet de mesurer la masse du virus (2).
2
ombien pèse un virus ? Environ
10 millionièmes de milliardième
de gramme, selon des chercheurs
de l’université de Purdue, qui ont
construit un minuscule dispositif capable de peser la masse d’un seul
micro-organisme. Rashid Bashir,
ingénieur biomédical et directeur de
l’équipe qui a réalisé cette mesure,
raconte que, peu après les événements
du 11 septembre 2001, quand la
menace bioterroriste s’est brutalement
précisée, les National Institutes of
Health [instituts américains de recherche médicale] ont émis un appel d’offres afin de financer la recherche sur
le développement de systèmes capables de détecter en temps réel les
agents pathogènes dans les lieux publics. C’est alors que Rachid Bachir,
en collaboration avec Amit Gupta et
Demir Akin, a conçu ce projet de
détecteur nanotechnologique.
La première étape consistait à
trouver un moyen pour détecter la présence d’un seul virus, un bout d’ADN
à peine vivant encapsulé dans un étui
de protéines dont la masse se mesure
généralement en femtogrammes
Vue de face
C
Vue de profil
Virus
“Cantilever”
Virus
(millionièmes de milliardième de
gramme). Il s’agissait avant tout de
trouver un dispositif à l’échelle virale,
capable de réagir à quelque chose
d’aussi infime. L’équipe de Bachir a
opté pour la solution d’une fine languette de silicium (une sorte de plongeoir minuscule pour virus), un carbone qui a naturellement tendance à
vibrer à une fréquence précise et régulière, laquelle dépend de sa masse et
de sa longueur. Que l’on modifie la
masse, et la fréquence de vibration s’en
trouve changée. Si une particule virale
atterrit sur la languette – appelée “cantilever” –, la vibration change de façon
Photo : School of Electrical and Computer Engineering, Purdue University
NANOTECHNOLOGIES
presque immédiatement perceptible.
Cette modification peut être mesurée
par un rayon laser pointé sur le dispositif. L’équipe a réussi à démontrer
que l’on parvenait ainsi à repérer une
masse équivalant à un unique virus.
La languette utilisée pour l’expérience
ne mesurait que 4 micromètres de
long pour 30 nanomètres de large (elle
était 2 000 fois plus fine qu’un cheveu). On s’est servi du virus de la vaccine, qui est habituellement utilisé
pour les vaccins contre la variole.
Les chercheurs ne disposent pas
encore pour autant d’un système de
détection. “Il faudrait équiper le système
de filtres qui élimineraient tout objet d’un
diamètre supérieur à 0,5 micron, comme
les poussières, les spores et les bactéries”,
reconnaît Rachid Bachir. Il faudrait
ensuite pouvoir définir quel type de
virus le dispositif a détecté. Pour ce
faire, l’équipe de l’université de Purdue prévoit de revêtir la languette d’anticorps réagissant à un virus spécifique.
Fonctionnant comme une sorte de Velcro moléculaire, les anticorps se collent à un type particulier de virus et
rejettent tous les autres. Et une batterie de cantilevers tous enduits d’un
anticorps différent pourrait ainsi repérer un éventail d’agents biologiques
potentiellement meurtriers, qu’ils
soient d’origine naturelle ou qu’ils aient
été répandus par des terroristes. Bachir
espère être en mesure d’enduire une
languette d’anticorps d’ici à la fin de
l’été. Mais, à ce niveau de recherche,
les choses se compliquent : comment
faire fonctionner l’ensemble du système ? Les anticorps sont des particules biologiques qui opèrent idéalement dans des environnements liquides
ou, à la limite, dans un air extrêmement humide. Les dispositifs nanométriques, eux, sont plutôt adaptés au
vide. Pour l’heure, l’intégration de ces
deux éléments et l’addition d’autres
composants pour aboutir à un flux
d’air constant constituent des obstacles
majeurs. Mais, assure Rachid Bachir,
une fois qu’un système sera opérationnel, il offrira des avantages qui
dépassent le cadre de la lutte contre le
bioterrorisme. Grâce à lui, il deviendra possible de surveiller la diffusion
d’agents pathogènes dans les hôpitaux
ou d’alerter les autorités en cas de
pénétration de souches épidémiques
de la grippe dans les établissements
scolaires.
Jeffrey Winters
LA SANTÉ VUE D’AILLEURS
Ces traitements qui font plus de mal que de bien
S
ouvent, le meilleur traitement
est l’absence de traitement.
Telle est la constatation étonnante
de l’étude de l’hebdomadaire britannique British Medical Journal
(BMJ). Consultable sur Internet,
“BMJ Best Treatments” [les
meilleurs traitements du BMJ,
<www.besttreatments.co.uk>] remet en cause les plus grands
mythes de la médecine moderne.
Dans certains cas, l’étude ne recommande aucun traitement particulier, au motif qu’il n’y en a aucun dont l’efficacité soit prouvée !
Le cas du cancer de la prostate est
exemplaire. C’est le plus répandu chez les hommes et le nombre
de personnes atteintes croît de
façon rapide : au Royaume-Uni,
27 000 nouveaux cas sont diagnostiqués chaque année. Or, selon le guide, la chirurgie risque de
faire plus de mal que de bien et les
gens qui optent pour une “attente
vigilante” vivent aussi
pu être prouvé –, ou celongtemps que celles
lui selon lequel l’exerqui se font opérer.
cice physique serait
En cas de cancer du
dangereux en cas de
sein, la mastectomie
problème cardiaque,
ne prolonge pas plus
voire pourrait précipiter
la vie des malades que
les infarctus. En fait, un
l’inter vention moins
entraînement physique
lourde qui consiste à
modéré est bénéfique.
retirer uniquement la
Selon Luisa Dillner, sa
tumeur, en conservant
rédactrice, ce guide se
le sein. L’extraction
base sur les concludes dents de sagesses
sions les plus récentes
non sor ties – qui se
pour fournir aux mapratique de façon halades la même inforbituelle depuis des démation qu’à leur mécennies – est inutile
decin. “Le grand mythe
Dessin de O.Tesler paru dans les Izvestia, Moscou.
sauf en cas d’infection.
de la médecine, c’est
rien ne prouve que les traitements
En cas de mal au dos, mieux vaut
que ‘les médecins savent ce qui
actuels soient efficaces. Parmi
ne pas rester au lit et poursuivre
marche’. En fait, l’efficacité de
les autres mythes médicaux déses activités normales, en prenombreux traitements n’est pas
noncés, il faut noter celui selon
nant des analgésiques si nécesprouvée. Les médecins ont tenlequel l’ablation des amygdales
saire. Pour l’anxiété, il faut éviter
dance à exagérer les bénéfices de
permettrait de réduire les risques
les tranquillisants – sauf sur le
ce qu’ils font parce qu’ils veulent
d’infections – ce qui n’a jamais
court terme. Quant à l’anorexie,
aider leurs patients, mais je pen-
COURRIER INTERNATIONAL N ° 705
59
DU 6 AU 12 MAI 2004
se qu’il est impor tant de transmettre l’incer titude. Il faut dire
quand on ne sait pas.”
Le BMJ avait déjà réalisé un guide
destiné aux médecins. Intitulé Clinical Evidence, il compile les
meilleures études pour prodiguer
des conseils actualisés sur les traitements efficaces. “Nous avons
pensé qu’il était logique de donner aux malades l’information dont
disposent les médecins. Nous
avons découvert au cours de nos
recherches que les patients souhaitent lire ce que lit leur médecin
et non ce que leur médecin pense
qu’ils devraient lire”, explique Luisa Dillner. Pour Rosie Winterton,
le ministre de la Santé, “cette démarche constitue une étape importante. Elle donne aux patients
les moyens de prendre une décision en connaissance de cause.”
Jeremy Laurance,
The Independent (extraits), Londres
page
de
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écologie
i n t e l l i g e n c e s
●
Quand les écolos critiquent la destruction des barrages
HYDROLOGIE Détruire
■
un barrage n’est pas
forcément bénéfique
pour les cours d’eau.
Cela permet aux
poissons de circuler
plus facilement, mais
peut aussi polluer ou
favoriser des espèces
invasives.
SCIENCE NEWS (extraits)
Philadelphie
n ce 23 février 2004, des milliers
de badauds se sont rassemblés le
long de la rivière Rappahannock
[en Virginie] pour assister à un
spectacle plutôt inhabituel : la destruction d’un barrage. Comme prévu,
les 300 kilos d’explosifs ont percé un
trou de 40 mètres de long. Aussitôt,
l’eau a commencé à s’écouler de l’exbarrage d’Embrey. On n’avait pas vu
ça depuis la construction du premier
barrage à cet endroit, il y a cent cinquante ans. Grâce à cette explosion,
le hareng et l’alose savoureuse,
migrant depuis l’Atlantique par la
Chesapeake Bay, pourront maintenant parcourir les 170 kilomètres libérés en amont du barrage, où ils trouveront une nouvelle zone de frai.
“Enfin voir cela, après y avoir travaillé
pendant dix ans, c’est formidable”, se
réjouit Alan Weaver, du département
de la chasse et de la pêche de l’Etat
de Virginie. Non seulement le barrage de 6,7 m de haut ne contribuait
plus à l’approvisionnement en eau de
la région, mais, en plus, il était d’un
entretien coûteux et empêchait la
migration des poissons.
E
150 000 MÈTRES CUBES
DE SÉDIMENTS CONTAMINÉS
A l’image de l’ouvrage d’Embrey, plus
de 500 barrages, principalement de
petite taille, ont été démantelés ces
trente dernières années. Hormis les
problèmes de sécurité et les coûts d’entretien élevés, la protection de l’environnement est un argument de plus en
plus souvent avancé. En effet, les scientifiques reconnaissent que la construction de barrages a généralement des
effets néfastes sur les rivières. Et, intuitivement, beaucoup prétendent que
leur démantèlement pourrait rétablir
l’ancien écosystème du cours d’eau.
Toutefois, une étude récente a jeté
un pavé dans la mare : la destruction
des barrages n’aurait pas que des
effets positifs. “Ce n’est jamais une
équation simple”, constate Emily Stanley, écologiste des rivières à l’université du Wisconsin. La première conséquence de la suppression d’un barrage
est la libération de l’eau et des sédiments retenus en amont dans son lac
ou dans son réservoir. Mais, si le relargage des sédiments améliore la topographie de la rivière en renforçant ses
berges, il libère aussi des polluants
Dessin de Bryan
Poole paru dans
le Financial Times,
Royaume-Uni.
■
Mékong
Les barrages
que la Chine
a construits sur
le Mékong seraient
la cause des
variations subites
et bizarres du fleuve,
selon New Scientist.
Ces variations
pourraient, d’après
la Commission
du fleuve Mékong,
une institution
internationale
à laquelle la Chine
a refusé de se
joindre, mettre en
danger les ressources
en poisson du fleuve
et les 20 millions
de personnes qui
en vivent tout
au long de ses
4 200 kilomètres.
A la suite de ces
protestations,
la Chine a annoncé
la “suspension”
du projet
de construction
d’un nouveau grand
barrage sur
le Nujian,
un affluent
du Mékong. Pour
combien de temps ?
auparavant piégés derrière le barrage.
La prise de conscience des scientifiques et des gouvernants commence
en 1973, lorsque la démolition du barrage de Fort Edwards sur l’Hudson
provoque une catastrophe écologique :
des tonnes de PCB [un polluant utilisé en particulier dans les plastiques]
sont déversées en aval, et l’Etat de
New York doit interdire la pêche sur
la rivière : 150 000 mètres cubes de
sédiments contaminés sont enlevés,
et, en 1983, l’Agence américaine de
protection de l’environnement inscrit
tout un tronçon de la rivière sur les
listes du Superfund [le programme
américain de lutte contre la pollution].
A la suite de cet événement, plusieurs
projets de destruction de petits barrages sur la Blackstone, une rivière du
Massachusetts, sont abandonnés, au
début des années 90. En effet, des
tests ont révélé la présence dans le
réservoir de sédiments contaminés aux
métaux lourds. Ces polluants piégés
dans les barrages sont “l’un des points
noirs en cas de démantèlement”, reconnaît David Hart, de l’académie des
sciences naturelles de Philadelphie.
Mais, tandis que certains scientifiques se concentrent sur l’état de l’eau
après la démolition, d’autres examinent le comportement des poissons.
En fait “c’est la préoccupation principale
de la plupart des gens”, commente
Emily Stanley. Depuis des décennies,
on soupçonne que les barrages ont des
effets néfastes sur les poissons. En
1880, les prises annuelles de saumon
dans les cours d’eau du Maine s’élevaient à environ 10 000 poissons.
Mais, en 2003, seulement 800 saumons étaient revenus dans ces cours
d’eau, si l’on en croit Lewis Incze, un
océanographe de l’université du Maine
du Sud à Portland. Certes, les barrages
ne sont pas les seuls coupables : la disparition des saumons s’explique aussi
par la pollution industrielle, par l’implantation de pêcheries en haute mer
et par les changements climatiques.
Mais, dès les années 30, l’Etat de
l’Idaho dynamitait le barrage de Sunbeam, sur la rivière Salmon, pour améliorer la migration du saumon rouge.
A priori, il semble évident que
le démantèlement d’un barrage améliore le sort des poissons. “Dans la
mesure où l’on agrandit leur habitat, on
augmente leurs possibilités de survie”,
assure Lewis Incze. Ainsi, en 1999,
COURRIER INTERNATIONAL N ° 705
61
quelques mois après la destruction
du barrage d’Edwards sur la Kennebec, près d’Augusta (Maine), on a vu
des bars d’Amérique, des harengs de
rivière, des saumons atlantiques et
des esturgeons noirs. C’était la première fois en cent cinquante ans que
ces poissons migrateurs avaient accès
aux 28 kilomètres de rivière en amont
du barrage. Mais, dans les faits, il est
difficile de tirer des conclusions
claires : les quelques études disponibles indiquent que certaines espèces
se portent mieux tandis que d’autres
pâtissent de la transformation.
DES PLANTES EXOTIQUES
ET LES ORTIES EN PROFITENT
En 1997, le biologiste Paul Kanehl
et ses collaborateurs du ministère des
Ressources naturelles du Wisconsin
ont ainsi surveillé les populations de
poissons après l’enlèvement du barrage de Woolen Mills sur la rivière Milwaukee. Les résultats ont montré que
la population de carpes avait décliné
dans l’ancien réservoir, tandis que celle
de l’achigan à petite bouche progressait. La carpe n’est pas native du Wisconsin et “n’est pas très appréciée dans
la région”, note Stanley. Peu savoureuse, elle rend les eaux boueuses en
se nourrissant au fond des rivières ; ce
faisant, elle les rend impropres à l’achigan à petite bouche, lequel est bien
plus apprécié des pêcheurs. La disparition de cette espèce mal aimée n’a
pas soulevé les foules.
D’un autre côté, après le démantèlement du Waterworks Dam, en
1998, le nombre total d’espèces a
explosé, passant de 11 à 26. En
revanche, d’autres espèces, telles que
la carpe et le meunier noir, ont mal
supporté le changement d’environnement. Celles-ci, qui représentaient
presque la moitié des poissons avant
le démantèlement, n’en représentaient plus que 2 à 15 % après. Autant dire qu’il y a du pour et du
contre. “Est-ce mieux ou non pour les
poissons ? Tout dépend des espèces que
vous aimez voir dans une rivière”,
conclut David Hart.
Outre les poissons, d’autres espèces d’animaux sont concernées. La
transformation d’un réservoir en
rivière peut aussi amener un renouvellement des populations d’oiseaux
attirées par les eaux poissonneuses. Ce
fut le cas après la démolition du barrage d’Edwards [sur l’Hudson] : les
pygargues à tête blanche et les grands
hérons, autrefois rares, sont devenus
plus nombreux. Autre exemple : les
mollusques. Emily Stanley explique
que les populations de moules, à la fois
en amont et en aval du barrage de
Rockdale, dans le Wisconsin, ont
beaucoup souffert de sa destruction.
Lorsque le niveau d’eau a baissé,
nombre d’entre elles se sont échouées,
tandis que d’autres, en aval, ont été
enfouies sous les sédiments. La végétation elle aussi se transforme, sans
nécessairement revenir à son état antérieur. A mesure que le réservoir se
vide, tant les plantes autochtones
que les espèces invasives peuvent
proliférer sur les sédiments mis à nu.
Dans le Wisconsin, en particulier,
des plantes exotiques comme l’alpiste roseau ou des mauvaises herbes
urticantes comme les orties ont profité des éléments nutritifs présents
dans les sédiments.
Pour David Hart, il faut donc se
garder d’extrapoler à partir d’une
seule observation. “On ne doit pas
généraliser, il existe peu d’études, notet-il. De trop nombreux facteurs influent
sur les dégâts ou sur les bénéfices écologiques lorsqu’on enlève un barrage.”
Aussi, comme le remarque Martin
Doyle, de l’université de Caroline du
Nord, “il n’y a malheureusement aucune solution miracle pour les écosystèmes
des cours d’eau. Il ne suffira pas de
détruire les barrages pour résoudre tous
les problèmes.”
Edna Francisco
ROMAN ■ Nok en stock
L’apparition de mystérieuses têtes
ensanglantées sur les plages
basques sème la panique.
De Biarritz à Lagos, un voyage
dans les eaux troubles de la presse
et de l’Afrique.
Nok en stock, par Pierre Cherruau,
éd. L’Ecailler du Sud, 8,50 euros
DU 6 AU 12 MAI 2004
704p62-63-64 3/05/04 18:19 Page 62
voya ge
●
À TRAVERS L’ARGENTINE, LE CHILI ET LE PÉROU
Sur les traces
de Che Guevara
Rene Burri/Magnum
En 1953, Ernesto Guevara
a 25 ans quand il part avec
son ami Alberto Granado
pour un périple à moto
en Amérique du Sud.
Un demi-siècle plus tard,
le journaliste et géographe
italien Pietro Tarallo
a suivi le même itinéraire.
Bien sur, tout a changé !
D (LA REPUBBLICA DELLE DONNE)
Milan
L
A TLANTIQUE
G.
S. G-F
COLOMBIE
ÉQ.
Iquitos
M a ra
Tingo María
Cerro de Pasco
Lima
ño
Amazon
Equateur
e
n
yali
Uca
a pleine lune se détache sur la mer et étend sur
les vagues ses reflets argentés.Assis sur une dune,
nous contemplons le mouvement incessant de
la marée. Un spectacle nouveau qui nous trouble
étrangement.” C’est par ces mots qu’Ernesto Guevara commence son Voyage à motocyclette [éd. Mille
et Une Nuits, 1997], “cette déambulation sans but
à travers notre Amérique majuscule qui m’a changé
plus que je ne l’aurais cru”. L’image est idyllique,
mais date des années 50. Celui qui allait devenir plus tard le Che et son ami Alberto Granado
se trouvent à Villa Gesel, alors paisible village
de pêcheurs au bord de l’Atlantique, devenu
aujourd’hui une station balnéaire proche de Buenos Aires destinée aux classes aisées. Beaucoup
d’autres localités d’Amérique du Sud ont connu
le même sort. San Carlos de Bariloche, par
exemple. Le Che raconte dans son journal combien Alberto et lui, en route pour le Chili, avaient
été fascinés par “les bois millénaires et le parfum de
la nature émanant de ce village solitaire de montagne”.
Aujourd’hui, Bariloche est une ville qui a grandi
trop vite, remplie d’hôtels énormes et d’immenses
immeubles, subissant un va-et-vient continuel de
4 x 4 chargés de touristes européens en quête
d’aventure soft en Patagonie.
Quand on passe au Chili, l’impression se
confirme. Santiago aussi a changé. Le Che disait
que la ville ressemblait à Córdoba, une somnolente
petite ville de province du nord de l’Argentine. Le
quartier Bellavista avec ses gratte-ciel postmodernes
de verre et d’acier est la carte de visite de la nouvelle artère qu’a fait tracer le président Ricardo
Lagos. Les travaux de restauration de la Plaza de
la Constitución, où se trouve le palais de la
Moneda, ont été achevés à temps pour commémorer le triste trentième anniversaire du coup
d’Etat de Pinochet. Le siège du gouvernement,
repeint d’un blanc éblouissant, n’est plus inaccessible : les carabineros qui montent la garde à l’en-
O CÉAN
VENEZUELA
Leticia
BRÉSIL
PÉROU
Machu Picchu
Cusco
Lac Titicaca
Puno
BOLIVIE
Arica
Humberstone
Iquique
PAR.
San Pedro
edro d’Atacama
Antofagasta
CHILI
Santiago
ARGENTINE
Córdoba
UR.
Buenos Aires
Villa Gesel
O CÉAN
San Carlos de Bariloche
P ACIFIQUE
La Havane.
1963. Ernesto Che
Guevara, en ministre
de l’Industrie cubain,
fonction qu’il exerça
de 1961 à 1965.
0
1 000 km
trée autorisent désormais les touristes à pénétrer
dans la cour intérieure et à prendre des photos. Et
ceux-là sont nombreux à s’arrêter, en repensant
à ces journées tragiques, devant le monument dédié
à Salvador Allende, qui, avec ses formes rappelant
les sculptures futuristes de Boccioni [peintre et
sculpteur italien né en 1882 et mort en 1916, l’une
des grandes figures du futurisme], semble veiller
sur le palais où il trouva la mort et où disparut avec
COURRIER INTERNATIONAL N ° 705
62
DU 6 AU 12 MAI 2004
lui l’utopie de l’Unité populaire. “Les gens veulent
oublier le passé”, affirme Antonio Hecheverria, journaliste au Mercurio, le quotidien le plus lu de la
capitale. “Les rues du quartier branché de Bellavista
– une succession de cafés, de pubs, de restaurants, de
boutiques et de boîtes de nuit – ne désemplissent pas
avant l’aube.” Beaucoup de Santiaguitos s’attablent,
à partir de 5 heures de l’après-midi (après le
bureau), aux cafés avoisinants. Les serveuses provocantes, court-vêtues et juchées sur des talons
aiguilles, genre panoplie fétichiste, leur servent des
pisco sour (le cocktail national : eau-de-vie, jus de
citron, blanc d’œuf, et quelques gouttes d’angustura). Les décolletés et les tenues hypersexy sont
aussi l’uniforme des barmaids du Tantra Lounge,
la discothèque culte des jeunes amateurs d’atmosphères “tantriques hyperréalistes” avec déco léopard et DJ techno.
Le nord du Chili est un autre monde, où le
temps est immobile.Tout n’y est que nature primitive, ciels infinis, vies de frontière. Dans le désert
d’Atacama, le plus aride de la Terre, le peuple des
“travellers chic” [voyageurs branchés] a trouvé sa
nouvelle Mecque, entre mondanités baba cool et
rituels classiques du New Age, dans cet endroit
perdu au pied des Andes, devenu un puissant carrefour d’énergies positives. Au crépuscule, de jeunes
créatifs de Santiago et des posthippies venus d’un
peu partout se donnent rendez-vous pour fumer
un chilom d’herbe sur l’énorme dune de sable doré
de la vallée de la Lune. Le soir venu, ils se promènent dans la Calle Caracoles, la ruelle centrale
de San Pedro d’Atacama, parmi les odeurs d’encens qui s’échappent des boutiques d’artisanat New
Age, envoient des courriels depuis le cybercafé ou
dînent dans les restaurants végétariens et bio qui
prolifèrent. Les anciennes mines de salpêtre du
désert, entre Iquique et Arica, sont devenues des
musées d’archéologie industrielle à ciel ouvert. Il
y eut ici, dans les dernières années du XIXe siècle,
plus de 180 usines d’extraction et de conditionnement du salpêtre-nitrate, utilisé alors comme
fertilisant [et composant de poudre à canon]. Les
villes fantômes de Santa Laura et d’Humberstone
n’ont pas changé depuis la visite du Che : calcinées par le soleil, avec des machines gigantesques
et des bâtiments début de siècle ; Humberstone
abrite même un théâtre en bois parfaitement
conservé et une piscine en fer avec des plongeoirs.
Le “lac du Soleil”, c’est le lac Titicaca, ainsi
surnommé par le Dr Ernesto Guevara : le lac le
plus haut du monde, enchâssé à 3 700 mètres d’altitude entre la Bolivie et le Pérou. José Umayo, un
jeune délégué de la communauté indienne locale,
accueille les rares voyageurs qui se risquent jusqu’à
l’île de Taquile, la plus grande du lac. Depuis le
petit port, 500 marches creusées dans la roche
conduisent à la minuscule Plaza de Armas. Il est
tôt le matin, tous les habitants, très élégants et
dignes dans leurs habits de cérémonie bleu et noir
brodés de rouge, sont assis par terre, adossés au
Patrick Zachmann/Magnum
Patrick Zachmann/Magnum
704p62-63-64 3/05/04 18:19 Page 63
mur de pisé (les typiques briques de boue et de
paille séchées au soleil) de la mairie et de l’église.
“Aujourd’hui, c’est un jour particulier”, explique José,
très fier. “On élit le maire, le gouverneur et les trente
conseillers qui, pendant un an, auront en charge l’île,
que nous administrons selon un système social communautaire.” La cérémonie est complexe : elle dure
jusqu’à midi et se conclut par une messe célébrée
en quechua par le sage du village parce qu’il est
rare que les prêtres arrivent de Puno jusqu’ici. A
la fin, les fidèles échangent le “geste de paix” : les
feuilles de coca passent de main en main. La coca
n’est pas ici la poudre blanche “magique” qui procure une lucidité et une énergie éphémères, mais
un don des dieux qui sert à vaincre la faim et la
fatigue. Au Machu Picchu, la cité sacrée des Incas,
beaucoup refont ce que fit le Che, qui, avec Alberto,
échappa à la surveillance des gardiens : dans la prison, dans le quartier des intellectuels, les touristes,
surtout japonais et américains, tentent d’enfiler un
bras, à travers les trous dans les murs, difficilement
et douloureusement comme les condamnés qui
y étaient enfermés. Mais rares sont ceux qui, sur
les traces du héros révolutionnaire, gravissent les
hautes marches glissantes du Huayna Picchu, l’éperon rocheux haut de 360 mètres qui surplombe la
Plaza Mayor. Là, dominant le site archéologique,
on peut encore jouir du silence absolu et du vol
des aigles dans le ciel peuplé de nuages.
“Lima est une belle ville qui a enterré son passé
colonial sous les nouvelles constructions”, écrit encore
le Che. Un demi-siècle plus tard, la capitale du
Pérou a retrouvé les fastes du passé. Alberto Alejandro Andrade Carmona, le maire écologiste, surCOURRIER INTERNATIONAL N ° 705
63
Le nord du Chili
est un monde
à part, immobile.
En haut, désert
d’Atacama,
un vendeur sur
l’autoroute
panaméricaine.
En bas, à 100 km
au nord
d’Antofagasta.
DU 6 AU 12 MAI 2004
nommé “le Jardinier”, a fait planter des fleurs partout et achevé la remise en valeur du “casco antiguo” [le centre historique], en aménageant des
zones piétonnes et en restaurant les façades des
immeubles. Il a aussi lancé la campagne “Adoptez un balcon”, pour sauvegarder grâce à des dons
privés les vérandas en bois ajouré, d’inspiration
arabe et andalouse, qui ornent les façades baroques
de 169 casonas [grandes demeures coloniales].
Des Andes à la forêt. De Cerro de Pasco à
Tingo María. Des neiges éternelles, royaume des
lamas et des condors, au labyrinthe vert de lianes
et d’arbres gigantesques. En descendant la rivière
Marañón, on arrive d’abord “au confluent de
l’Ucayali, où commence le plus grand fleuve de la Terre
[l’Amazone]”, puis à Iquitos, avec une longue
barque équipée d’un moteur hors-bord en 704p62-63-64 3/05/04 18:20 Page 64
voya ge
●
Sur les traces de Che Guevara
carnet de route
Y ALLER ■ Air France offre dans ses promotions
Patrick Zachmann/Magnum
un vol aller-retour Paris – Buenos Aires direct
à partir de 665 euros. L’aller-retour Paris – Santiago est plus cher : à par tir de 855 euros.
Ensuite, il n’y a plus qu’à continuer : en moto,
en voiture, en bus, en avion, en train, en stop,
voire même en bateau sur un petit bout d’Amazone. Tout cela selon l’inspiration du voyageur
et ses moyens…
À SAVOIR ■ Le 29 décembre 1951, lorsqu’il
monte sur le siège arrière de la Norton 500
toute rafistolée de son ami Alber to Granado,
baptisée Poderosa II la Fougueuse, Ernesto
Guevara est encore étudiant en médecine et
ne manifeste que très peu de préoccupations
politiques. Aucun des deux amis ne se doute,
en entreprenant ce voyage, que leur vie va être
transformée par la rencontre avec la réalité de
tout un continent.
À LIRE ■ Voyage à motocyclette. Latinoame-
Jeremy Horner/Panos/Editing Ser ver
ricana d’Ernesto Che Guevara, traduit de l’espagnol par Martine Thomas (avec une postface
de Ramon Chao) ; collection Littérature chez
Dans un village sur le fleuve Amazone.
Panos/Editing
Mille et une nuits, 2001. Première édition chez
Austral, 1994. Second Voyage à travers l’Amérique latine d’Ernesto Che Guevara, éd. Mille
et une nuits, 2002. Ce journal intime retrace un
voyage effectué entre 1953 et 1955 et la rencontre du Che avec Fidel Castro au Mexique.
“Le ‘bufeo’ mange
les hommes
et viole les femmes”
mauvais état. A part l’avion, c’est le seul moyen
d’y arriver car il n’existe pas d’autre route qui relie
la ville au reste du monde. En bordure du fleuve
Amazone, Iquitos est une plaque tournante pour
trafiquants de drogue, prospecteurs de pétrole,
globe-trotters et baroudeurs prêts à toutes les aventures. “L’histoire de Carlos Fitzcarrald, baron du
caoutchouc, mélomane et grand amateur de femmes,
que le film de Werner Herzog, en 1982, fit connaître
dans le monde entier, a relancé l’image de notre ville
au cœur de la forêt tropicale”, raconte sir Philip
Duffy, consul honoraire britannique, avec son
étrange espagnol à l’accent anglo-saxon. Il suffit, pour s’en rendre compte, de s’asseoir à l’une
des tables de son établissement, The Regal Pub, au
second étage de la Casa de Hierro : en l’espace de
quelques heures, nous croisons des dizaines et des
dizaines d’étrangers qui proviennent de tous les
coins de la planète. Iquitos compte de nombreux
mystères, dont celui-ci, le plus “sexy” : les pêcheurs
racontent encore la légende du bufeo [dauphin de
l’Amazone], qui, comme l’écrit le Che, “mange les
hommes et viole les femmes. La femelle de ce dauphin d’eau douce qui vit dans les cours d’eau d’Amazonie possède, entre autres caractéristiques étranges, un
appareil génital semblable à celui des femmes. Les
Indiens l’utilisent parfois comme substitut, mais ils doivent tuer l’animal aussitôt après le coït, parce qu’il
se produit une contraction de sa zone génitale qui
empêche le pénis de resortir.” Le bateau de ligne, qui
dessert chaque petit port du gigantesque fleuve,
s’arrête à la nuit tombante à Leticia, extrême avantposte de la Colombie. Sur l’Avenida Internacional, on trouve de tout : boutiques, hôtels, restaurants, discothèques, “señoritas muy calientes”
[demoiselles très chaudes], bureaux de change,
dealers, drogués et guérilleros financés par le trafic de drogue. Mais, sur cette avenue qui est la scène
de théâtre de la ville, les garçons habillés à l’américaine et les Métisses en pantalons hypermoulants
ne s’en soucient guère. Ce sont eux qui tiennent
la scène tout au long des nuits où l’on s’agite jusqu’à l’aube au rythme des salsas, merengues et
autres cumbias, dans des fleuves de rhum brun
et de poudre blanche. Un monde stromboscopique
fragile et en marge, qui n’a plus grand-chose à voir
avec le monde romantique fait de “quelques
lumières” aperçu par le Che sur le fleuve Amazone.
Pietro Tarallo
COURRIER INTERNATIONAL N ° 705
64
À VOIR ■ Le film inspiré par le voyage à motocyclette et réalisé par le Brésilien Walter Salles,
Central do Brasil, est très attendu au festival
de Cannes. Le Che, jeune, sexy, aux yeux verts
est incarné par l’acteur mexicain Gael García
Bernal. Le film a été très bien accueilli par le
public et la critique, en janvier, au festival annuel
de Sundance. Il sort en France le 8 septembre.
SE LOGER ■ A Santiago du Chili : l’Hotel Orly
Désert d’Atacama.
Entre Antofaggasta
et Calama.
Pérou.
Une femme quechua
traversant les puits
salants de Maras,
prês de Cusco.
( a v e n i d a P e d r o d e Va l d i v i a 2 7 , t é l . :
00 56 2 231 89 47) est situé dans une
demeure de charme de style 1900 (environ
90 euros la chambre). La discothèque Tantra
Lounge (calle Ernesto Pinto Lagarrigue 154,
tél. : 00 56 2 732 32 68) possède aussi un
bon restaurant. Donde Augusto (Mercado Central, calle San Pablo, tél. : 00 56 2 672 28 29)
est un des meilleurs restaurants de la capitale.
A Cuzco : l’Hotel Monasterio (calle 136 y plazoleta Nazarenas, tél. : 00 51 84 24 246 419),
situé dans un monastère construit en 1592,
est l’un des plus beaux hôtels de luxe d’Amérique latine. A défaut de s’y loger (chambre à
partir de 190 euros), on peut toujours se promener dans les jardins, visiter ses cloîtres austères et admirer les meubles d’époque.
A Iquitos : l’Hotel Ambassador (calle Pevas
260, tél. : 00 51 65 233 110) est fréquenté
par les grands voyageurs. Toutes les chambres
ont vu sur le fleuve (à partir de 40 euros).
L’ensemble des informations pratiques sur
la région, enrichi de liens, peut être consulté
sur le site de Courrier international :
courrierinternational.com
DU 6 AU 12 MAI 2004
705 p65 4/05/04 18:22 Page 65
tendance
●
Notre cortex sous l’œil intéressé des pubeux
sée et du jugement. “Cela montre
que les sujets ont laissé leurs souvenirs et leurs impressions – en
d’autres termes, l’image de marque
de la boisson – déterminer leur préférence.” Il semble donc qu’une
marque forte puisse triompher des
papilles gustatives. Conclusion : si
on découvre ce qui stimule le cortex
médial préfrontal, on aura peut-être
la recette de la parfaite campagne
publicitaire.
Les travaux du Dr Montague ont été
repris par le Brighthouse Institute of
Thought Sciences, [un organisme
privé] basé dans l’aile consacrée aux
neurosciences du CHU Emory d’Atlanta, en Géorgie.
”Le cortex médial préfrontal est relié
à la conscience de soi”, explique
Clint Kilts, son directeur scientifique.
Les lésions de cette zone provoquent par fois une modification
spectaculaire de la personnalité.
“Si cette zone est activée à la vue
d’un produit donné, il est probable
que c’est ce produit que l’on achètera, car cette région correspond
à l’image qu’on a de soi-même.”
L’équipe du Brighthouse a constaté
que le cortex médial préfrontal s’active sur les images IRM quand les
volontaires affirment “vraiment
aimer” quelque chose.
La méthode peut aussi fournir d’autres informations. Quand les chercheurs voient le cortex somato-sensoriel activé, ils savent que le sujet
est en train d’imaginer qu’il utilise
un objet ; cette région, qui contrôle
nos mouvements physiques, est
également activée quand nous pensons à un mouvement. Tant que le
cortex médial préfrontal reste non
activé, c’est que nous ne nous identifions pas pleinement au produit.
A terme, les entreprises voudront
sans doute savoir si leurs produits
déclenchent cette réaction essentielle. “Les préférences ont des correspondances mesurables dans le
cer veau ; elles sont bel et bien
visibles”, précise Justine Meaux, du
Brighthouse Institute. “On peut les
utiliser pour élaborer une campagne
de marketing.”
Regarder ainsi dans le cerveau des
consommateurs revient cher. Un imageur qui génère des images animées
coûte environ 1 000 dollars (836 euros)
de l’heure ; une expérience faisant
appel à 12 sujets peut atteindre les
50 000 dollars (41 800 euros). Le Brighthouse Institute a récemment mené
une étude portant sur 30 volontaires,
à qui on a soumis une série d’images
– scènes d’alpinisme, photos de George
W. Bush ou de BMW, images du National Enquirer. Coût : 250 000 dollars
(209 000 euros) – mais les informations
ainsi récoltées constitueront peut-être
un avantage publicitaire valant des
millions.
Le neuromarketing reste pour le
moment un phénomène essentiellement américain. En Allemagne,
l’université d’Ulm [qui a bénéficié
pour l’occasion d’un soutien financier de DaimlerChrysler] a cependant récemment demandé à un
groupe d’hommes de juger l’attrait
de différentes automobiles. Quand
ils regardent des photos de voitures
prestigieuses, une Porsche ou une
Ferrari, par exemple, l’IRM dévoile
une activité dans la région servant
à la reconnaissance des visages
– une aire fortement reliée aux principaux centres des émotions.
Selon d’autres études reposant sur
le procédé plus basique de l’électroencéphalogramme (EEG), qui enregistre l’activité électrique du cerveau
au moyen d’électrodes posées sur
le cuir chevelu, l’activation du cortex préfrontal gauche indique une
réaction d’acceptation, tandis que
celle du cor tex préfrontal droit
indique une réaction de rejet.
L’EEG a aussi été utilisé pour étudier le degré de mémorisation d’un
message. Pour M. R. Silberstein, de
la Swinburne University of Technology,
en Australie, “plus on se souvient
d’un message commercial, plus on
a de chances d’acheter le produit”.
Inutile de crier à la manipulation et
au contrôle. Certains chercheurs,
en effet, affichent leur scepticisme.
Chris Frith, de l’Institut de neurologie de Londres, confie : “Sous prétexte que l’on peut voir et mesurer
l’augmentation de l’activité cérébrale, certains pensent que cette
technique est plus fiable que l’ana-
lyse de ce que les consommateurs
disent penser ou éprouver. Mais
nous n’en savons pas encore assez
sur le fonctionnement du cer veau
en tant que système pour pouvoir
mettre ces recherches en application. Il est trop tôt pour connaître les
implications de ces découvertes.”
Les travaux des chercheurs de l’institut Max Planck de Tübingen, en
Allemagne, soulignent cette incertitude : les clichés d’IRM donnent
des données précises sur la quantité d’information qui arrive dans
une région du cerveau, mais ne fournissent que peu de renseignements
sur ce qui est transmis ailleurs.
Peut-être ne racontent-ils qu’une
moitié de l’histoire.
Jerome Burne
Financial Times (extraits), Londres
Stephen Lock/The Daily Telegraph
Q
u’est-ce qui vous passe
par la tête, au supermarché, quand vous parcourez
les rayons des yeux et que
vous choisissez un paquet de lessive plutôt qu’un autre ? Que fait
votre cerveau quand vous feuilletez
un catalogue et que vous vous arrêtez sur telle ou telle veste ? Les
responsables marketing investissent chaque année des millions en
groupes de discussion pour tenter
de décr ypter les décisions des
consommateurs.
Ils s’intéressent aujourd’hui à une
nouvelle technique – le neuromarketing –, qui permet de photographier l’activité cérébrale au moment
crucial du choix du produit, grâce à
l’imagerie par résonance magnétique (IRM). Les volontaires sont
placés dans un imageur, on leur
soumet des photos de biens de
consommation et l’on obser ve ce
qui se passe dans leur cerveau. Les
résultats semblent offrir de nouvelles
possibilités de manipulation. Mais
voilà déjà cinquante ans que l’on
craint que la science ne confère aux
entreprises de sinistres pouvoirs et
cette crainte s’est toujours avérée
infondée.
Il y a peu de temps encore, l’IRM
était utilisée uniquement par les
médecins, pour diagnostiquer les
accidents vasculaires ou découvrir
des tumeurs, et par les chercheurs,
pour identifier les régions du cerveau
liées aux mouvements ou aux émotions. Les laboratoires se tournent
aujourd’hui vers les besoins des
entreprises. Deux centres de neuromarketing, le Brighthouse Institute
et le Mind Marketing Laboratory, ont
ouvert voilà peu aux Etats-Unis.
L’an dernier, on a ainsi fait appel
à l’IRM pour tenter d’élucider une
célèbre énigme commerciale : pourquoi Coca-Cola vend-il plus que
Pepsi, alors que les tests à l’aveugle
montrent souvent que les gens préfèrent le goût du Pepsi ? Comme
dans le Pepsi Challenge [des
années 70 et 80], Read Montague,
du Baylor College of Medicine de
Houston, au Texas, a procédé à des
tests de dégustation à l’aveugle sur
des volontaires. Il a alors constaté
que ceux qui préféraient le Pepsi
présentaient une réaction cinq fois
plus importante dans le putamen,
l’un des centres de la récompense,
que ceux qui aimaient le Coca. Les
volontaires sont ensuite repassés
à l’IRM mais, cette fois, en sachant
ce qu’ils buvaient.
“Le résultat est étonnant”, confie le
Dr Montague. Non seulement les
sujets ont pratiquement tous déclaré
préférer le Coca, mais, en plus du
putamen, une autre région du cerveau était alors activée : le cortex
médial préfrontal, centre de la pen-
Pour brûler des calories, poussez
donc un chariot “fitness”
a chaîne de supermarchés britannique Tesco lance le chariot
fitness, qui transforme vos courses
en séance de musculation.
Reprenant la technologie des appareils de gymnastique, l’engin est
conçu pour offrir différents degrés
de résistance, échelonnés de 1 à
10. Des capteurs logés dans la
barre avant mesurent votre rythme
cardiaque et votre dépense énergétique, qui s’affichent sur un écran
central. L’appareil indique également
la distance parcourue. Vous arpentez les rayons depuis quarante
minutes au niveau 7 ? Bravo ! Vous
avez brûlé 280 calories, soit 30 %
de plus qu’avec un chariot ordinaire
– et l’équivalent d’une demi-heure de
jogging ou de vingt minutes de nata-
L
COURRIER INTERNATIONAL N ° 705
65
tion. Le Daily Telegraph s’est prêté à
l’exercice. “Au niveau 7, il faut vraiment faire un effort pour pousser :
mon rythme cardiaque est passé de
80 battements par minute à près
de 130, rapporte le journaliste. Cela
fait travailler les mollets, les cuisses
et les fesses.” Au niveau 10, il faut
s’arc-bouter sur le chariot pour réussir à le faire avancer. “De toute évidence, ça fait aussi travailler la poitrine et les épaules.” Tout compte
fait, conclut le quotidien anglais,
c’est moins barbant de se muscler
dans les allées du supermarché que
dans un club de gym : au moins, on
fait deux choses à la fois. Sans parler de l’“effet subliminal”… “Vous
poussez votre Caddie : allez-vous y
mettre un gâteau au chocolat ? Non,
DU 6 AU 12 MAI 2004
vous allez penser : ‘J’ai vraiment pas
la forme. Il faut que je mange plus
sainement’”, s’enthousiasme Wayne
Asher, qui a conçu ce chariot pour
le fabricant allemand Wanzl. Les premiers de ces chariots (dix fois plus
chers que les modèles traditionnels)
seront testés dans le quartier londonien de Kensington avant de faire
leur apparition dans le reste du pays.
Mais la révolution n’en est qu’à ses
balbutiements : les spécialistes planchent déjà sur des engins qui vous
guideront des surgelés au rayon crèmerie et enregistreront électroniquement vos achats préférés, note
The Independent. D’ici à ce que
votre Caddie vous passe un savon
parce que vous avez acheté trop de
charcuterie…
705p66 3/05/04 18:38 Page 66
l e l i v re
épices & saveurs
●
ADOLESCENCE EN PAYS IBO
Un tyran épris
de liberté
Peter McKenzie/Panapress
La jeune Nigériane Chimamanda Ngozi
Adichie est l’une des voix
les plus prometteuses de la littérature
de son pays. Dans son premier roman,
elle raconte l’éclatement d’une famille
sur fond d’instabilité politique.
THE TIMES LITERARY SUPPLEMENT
Londres
e Nigeria postcolonial a produit une excellente littérature en prose, et le premier
roman de Chimamanda Ngozi Adichie
s’inscrit dans cette tradition. Purple Hibiscus* [L’hibiscus pourpre] est l’histoire d’une
adolescente qui assiste à l’éclatement de sa
famille en même temps qu’à celui de son pays.
Comme dans beaucoup de sociétés postcoloniales, la vie privée est indissociable de la vie
politique, mais ici la désintégration de l’Etat
nigérian (un coup d’Etat militaire a lieu au début
du roman) n’est rien en comparaison de celle
de la famille qui se trouve au centre du roman.
Le récit a pour toile de fond le pays Ibo, dans
l’est du Nigeria, et la narratrice, une adolescente
de 14 ans prénommée Kambili, est la fille unique
et obéissante d’Eugene, un homme imposant et
sévère, de religion catholique, industriel prospère de la ville d’Enugu. Eugene est propriétaire
d’un journal dans lequel, malgré les risques
énormes encourus, il défend courageusement la
liberté d’expression contre la dictature militaire,
tandis qu’il régente sa famille de la façon la plus
tyrannique qui soit.
Adichie brosse un portrait complexe de cet
homme qui lutte contre ses propres démons et
se défoule sur ceux qu’il aime : sa femme, Beatrice, son fils, Jaja, et Kambili. Difficile d’éprouver de la sympathie pour ce père de famille qui
bat sa femme enceinte et qui, après avoir déploré
les brûlures de cigarette infligées par les militaires à son rédacteur en chef, verse de l’eau
bouillante sur les pieds nus de sa fille adorée
pour la punir de n’être que la deuxième de la
classe. Pourtant Eugene, cet homme qui s’est
fait tout seul et qui est en fin de compte pétri de
haine de soi, est le personnage le plus solitaire
du livre. Son christianisme mal interprété l’a
L
W W W.
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■
Biographie
Chimamanda Ngozi
Adichie est née
en 1977 à Nsukka,
une ville
universitaire
de l’est du Nigeria,
où ses parents
étaient enseignants.
Elle réside depuis
1998 aux EtatsUnis, où elle a fait
ses études
supérieures
et publié ses
premiers textes
dans des revues
littéraires. Son
roman Purple
Hibiscus a été
sélectionné pour
le prestigieux
Orange Prize
britannique, qui
récompense chaque
année une œuvre
de fiction écrite
par une femme.
poussé à rejeter les croyances animistes de son
vieux père et même à renier ce dernier, dans une
haine perverse dirigée moins contre le péché que
contre le pécheur. “C’était… comme s’il était accablé par quelque chose, une chose dont il ne pouvait
se défaire”, note Kambili à un moment du récit.
Le roman donne une image très authentique
du Nigeria actuel, montrant un pays doté d’un
grand potentiel et d’une classe moyenne hautement qualifiée, un pays où un coup d’Etat peut
survenir d’un moment à l’autre et où le rédacteur en chef d’un journal local peut être assassiné en raison de ce qu’il écrit – un pays dont les
habitants sont conscients des défauts, mais
auquel ils restent farouchement attachés et dont
ils hésitent à émigrer tant que la situation n’est
pas vraiment désespérée. Tel est le destin de la
sœur d’Eugene, Ifeoma, professeur d’université
et veuve. Sa famille est aux antipodes de celle
d’Eugene. Elle laisse à ses enfants une relative
liberté d’expression et fait ainsi découvrir à Kambili et à Jaja qu’il existe un monde au-delà de
leur univers familial soumis à une discipline toute
militaire.
La principale force de Chimamanda Adichie
réside dans ses dialogues : lorsque ses personnages parlent, on entend la voix du Nigeria
moderne. Ses descriptions, cependant, manquent
parfois de subtilité, et elle a tendance à abuser
du symbolisme : les objets se brisent en même
temps que la famille, et l’hibiscus pourpre envahit le jardin soigné, alors que les enfants et leur
mère goûtent à la liberté. La voix narrative est
généralement convaincante avec ce ton naïf
d’une enfant jusque-là protégée et désormais
confrontée au monde des adultes, bien qu’à certains moments Kambili semble manquer de sincérité. C’est particulièrement vrai lorsqu’elle
évoque son béguin d’écolière pour un jeune
vicaire catholique affreusement vertueux, qui est
le seul personnage du roman qui ne parvient pas
à convaincre. Dans l’ensemble, Purple Hibiscus, qui a été présélectionné pour le prix du
Commonwealth, est une histoire captivante,
racontée avec beaucoup d’assurance par une
jeune romancière au talent prometteur.
Ranti Williams
* Ed. Fourth Estate, Londres, 2004 (pas encore traduit en
français).
COURRIER INTERNATIONAL N ° 705
66
DU 6 AU 12 MAI 2004
MEXIQUE Le parfum
■
fétiche des Aztèques
n s’extasie souvent sur la vanille de Tahiti
ou de Madagascar. Mais la vanille est en
fait originaire du Mexique. Elle est omniprésente sur le marché de Papantla – une petite
ville de l’Etat de Veracruz qui figure rarement
sur l’itinéraire des touristes – sous forme de
gousses, de liqueur, de par fum, d’extrait et
même de bracelets, de croix ou d’amulettes
tressés avec des gousses. On la retrouve dans
de nombreux desserts et parfois dans des plats
de poulet et de fruits de mer. “Chez nous, la
vanille a des propriétés mystiques”, explique
M. Vallejo, un producteur local.
La vanille est le fruit d’une orchidée grimpante
ver t pâle. Une fois arrivées à maturité, les
gousses sont cueillies, chauffées pour ne pas
germer, puis séchées au soleil. La vanille, comme
le cacao, était jadis cultivée du Mexique jusqu’au
sud du Venezuela. Les Indiens Totonaques
payaient jadis un tribut aux Aztèques en vanille
– dont les suzerains par fumaient leur chocolat. Leurs descendants en perpétuent la culture.
Ce n’est qu’après l’arrivée des Européens que
le reste du monde a fait sa connaissance.
Le Mexique a gardé le monopole de la culture du
vanillier jusqu’au XIXe siècle. Les Français ont
alors eu l’idée d’introduire des boutures sur certaines îles de l’océan Indien, où elle est en général appelée vanille Bourbon [de l’ancien nom de
l’île de la Réunion]. Madagascar est depuis lors
devenu le champion de la vanille avec environ
60 % de la production mondiale. Au Mexique, les
fleurs sont pollinisées par la mélipone, une abeille
indigène. Cet insecte n’existant pas à Madagascar, les Français ont développé des méthodes
de pollinisation artificielle [au milieu du XIXe siècle].
Les plantations ne font aujourd’hui plus appel
aux abeilles, même au Mexique.
Madagascar a malheureusement vu un tiers de
ses plantations détruites par des cyclones en
2000. On a replanté, mais il faut attendre quatre
ans avant la première floraison. Le Mexique
(10 % de la production mondiale) et l’Indonésie ont eux aussi souf fer t des intempéries,
et les productions tahitienne, ougandaise et
indienne sont insuffisantes pour compenser
ces pertes. C’est pourquoi les cours restent
très élevés depuis trois ans. Et les choses,
disent les professionnels, ne devraient pas s’arranger avant la fin de l’année.
Les pâtissiers préfèrent généralement utiliser la
vanille Bourbon. Elle a du corps mais est un peu
moins parfumée, elle n’a pas cette touche de
cannelle et de café qui caractérise la mexicaine
et qui lui donne, au dire de la plupart des experts,
sa qualité extrême. Faut-il en acheter sur place,
du côté de Veracruz ? Pourquoi pas ? Mais ne
vous attendez pas à faire des affaires : la gousse
coûte 2 dollars au marché de Papantla. C’est
certes moins cher qu’à New York, où elle vaut
5 dollars, mais ce n’est quand même pas donné.
Florence Fabricant, The New York Times (extraits),
New York
O
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insolites
●
inq couples désespérément
en manque d’enfants face
à une adolescente enceinte,
qui cherche à donner le sien,
encore à naître… Prête à tout pour
attirer le public en cette période où
les chaînes font le bilan de leur
audience, ABC a consacré l’un de
ses magazines, 20/20, à une
émission très spéciale : Jessica,
16 ans, célibataire, devait décider quel couple allait adopter son
futur enfant. “C’était comme si je
jouais à Dieu”, confie la jeune fille
sur le site de la chaîne. Un texte
consacré à l’émission, intitulée Be
my baby [Sois mon bébé], proclame fièrement que “les caméras
C
de 20/20 étaient là en octobre
[2003], quand la compétition pour
le bébé de Jessica a commencé. Les
cinq familles sont arrivées à l’agence
d’adoption une par une. Chaque
couple allait essayer de convaincre
Jessica qu’ils seraient les meilleurs
pour accueillir son enfant.”
A en croire ABC, cette exploitation
– le gros lot de cette émission est
quand même un bébé ! – n’est pas
de la télé-réalité. L’idée en a pourtant effleuré certains, dont l’un des
aspirants pères, Tab Brown. “On
disait en rigolant que c’était
comme le Bachelor. Ce soir, tu
restes ou tu sors.” Une femme
– qui confie être la mère biologique
d’un enfant adopté – a écrit à ABC
qu’elle était “complètement écœurée. L’adoption est une chose douloureuse, chargée d’émotion, pas
un jeu télévisé.”
La chaîne défend les mérites de son
programme. “Nous espérons seulement que les spectateurs répondront présents et qu’ils se feront
leur propre opinion.”
Si le public répond à l’appel, peutêtre qu’à la prochaine évaluation
d’audience ABC dénichera une personne à l’agonie et la mettra dans
une pièce avec des patients en
attente de transplantation d’organes.
Robert Luseticj,
The Australian (extraits), Sydney
Tribune Media Ser vices
Télé : qui veut gagner un bébé ?
“Now, General Barksider… Here’s my proposal… Will you marry me?”
“Bon, général Barksider… voilà ce que je vous propose… voulez-vous m’épouser ?”
Dessin de Buddy Hickerson, Etats-Unis.
Sécurité
routière (1)
Sécurité
routière (2)
Apprenties
prostituées
Les dealers taxés
Les conducteurs russes peuvent
prendre la route en paix grâce à
une assurance auto leur garantissant la protection divine. Une filiale
de la compagnie d’Etat Rosgostrakh a conclu une alliance avec
l’Eglise orthodoxe pour que leurs
souscripteurs bénéficient de messes
à leur intention. Un office destiné
aux assurés a déjà été célébré en
la cathédrale Pierre-et-Paul de
Saint-Pétersbourg par le père
Alexandre Fiodorov, qui n’a pas
voulu divulguer le montant de la
transaction. En sus des prières,
les automobilistes ont droit à un
kit comprenant une icône autocollante à apposer sur le pare-brise,
des cierges consacrés et un dépliant leur expliquant comment
bénir eux-mêmes leur voiture. Du
côté de la concurrence, on apprécie moyennement l’initiative. “Notre
pays est multiconfessionnel. En
affaires, ce n’est pas correct de
favoriser une religion particulière”,
s’insurge le directeur de l’Union
russe des assurances. Même son
de cloche chez Rousskimir. “On se
demande pourquoi l’Eglise se
laisse exploiter de la sorte. Et les
musulmans, qu’est-ce qu’on va leur
proposer ?” Pour en avoir le cœur
net, la journaliste des Izvestia s’est
rendue à la mosquée de SaintPétersbourg. La réponse fut sans
appel : “Jamais nous n’organiserons de tels offices. La foi n’est
pas à vendre.”
Jaguar a fait revenir 64 000 voitures construites avant juin 2003
après avoir découvert un défaut
qui pourrait faire passer le véhicule en marche arrière à grande
vitesse. Les modèles concernés
– la Jaguar XJ, la S-type et le
coupé XK – coûtent entre 47 000
et 65 000 livres (entre 70 000 et
97 000 euros), indique The Daily
Telegraph.
Les entreprises allemandes de plus
de dix personnes devront engager
des apprentis sous peine d’une
amende – et les lupanars ne feront
pas exception à la règle. Ainsi en
ont décidé les autorités berlinoises,
malgré l’opposition de cer tains
Verts de la coalition. Une dérogation pour les péripatéticiennes
aurait “causé des difficultés considérables”, a estimé le ministre de
l’Education, responsable de cette
(Der Spiegel, Hambourg)
décision.
Le hasch et la coke vont doper les finances du fisc québécois. Revenu
Québec réclame le paiement de la taxe sur les ventes (TVQ) à cinq gros
trafiquants – des Hells Angels ayant écoulé pour 40 millions de dollars
canadiens de drogue (plus de 24 millions d’euros) avant leur arrestation.
La cotisation réclamée correspond à 7,5 % du montant des ventes,
plus les pénalités de retard. L’avis de cotisation le plus important (2,1 millions de dollars canadiens) a été adressé à Gerald Matticks, membre
influent du “gang de l’Ouest”. “Tous les biens vendus dans le cadre d’une
activité commerciale sont sujets à taxation”, rappelle le ministre du Revenu,
Lawrence S. Bergman. Seuls sont exemptés de TVQ “l’épicerie et des
articles vendus par les sociétés dont le chiffre d’affaires n’excède pas
30 000 dollars canadiens par an”. Les petits dealers peuvent dormir sur
(La Presse, Montréal ; The Globe and Mail, Toronto)
leurs deux oreilles.
Des lions en
culottes courtes
Loisirs
Économie
Sciences
Politique
Sport
Porter la marque Puma, cela coûte
cher à l’équipe nationale de football du Cameroun. Les Lions indomptables entament la phase éliminatoire du Mondial 2006 avec
6 points de pénalité. Motif : ils ont
disputé la Coupe d’Afrique des
nations avec une tenue non réglementaire, malgré l’avertissement
de la Fédération internationale.
L’uniforme incriminé est composé
d’un maillot ajusté cousu au short,
histoire d’éviter les tirages indélicats. La sanction (assortie d’une
amende de 80 millions de francs
CFA, soit 128 000 euros) risque
for t de mettre l’équipe camerounaise hors jeu. Elle a d’ores et
déjà coûté sa place au ministre
des Spor ts, Bidoum Mpkat,
accusé de “laxisme, légèreté et
incompétence dans sa mission”.
(Abidjan.net)
- Crédit photo : Christophe Abramowitz
La compagnie aérienne All Nippon Airways s’est confondue en
excuses. L’un de ses pilotes
s’est endormi aux commandes
de son Boeing avec 184 passagers à bord. Le commandant de
bord a piqué un somme vingt
minutes après le décollage de
l’aéroport d’Haneda. L’appareil
était alors en pilotage automatique.
(BBC News Online, Londres)
Les abeilles de Car tagena, en
Colombie, semblent prises de folie.
Les attaques recensées par les
pompiers ont plus que doublé en
un an. Cette agressivité soudaine
semble due à la champeta. Ce
rythme afro-caribéen né dans les
quartiers populaires de la ville portuaire résonne à plein volume dans
les banlieues le week-end et exciterait furieusement les insectes.
Culture
Roupillon
Bzzzzz !
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France Info, une radio de Radio France
COURRIER INTERNATIONAL N ° 705
67
DU 6 AU 12 MAI 2004
et vous savez…
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