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CUBA : SUITE ET FIN
par Antoine de Tournemire
avec Marie-Lætitia Bouriez*
Abécédaire de la (sur)vie cubaine
En auto-stop chez Fidel
GUEVARA, DIT-ON, A DÉCOUVERT L’AMÉRIQUE LATINE AU GUIDON DE SA
MOTO. À Cuba, le meilleur moyen de découvrir les Cubains est de parler avec
eux, sur la route, en voiture, à l’abri des oreilles indiscrètes. Remettre en
cause publiquement Fidel Castro est encore puni de plusieurs années de prison.
Les autocars sont souvent remplacés par de rares camions qui embarquent dans leur
benne une soixantaine de personnes, comme du bétail. Et il n’est pas difficile de trouver
des Cubains sous les ponts, où ils s’abritent pour faire du stop.
De quoi recueillir des témoignages acides et parfois drôles sur les réalités et les fantasmes
de l’île, auprès de ceux qui se débattent encore dans la misère matérielle et politique.
En voici quelques échos savoureux, affligeants ou roboratifs, aveugles ou perspicaces.
C
HE
---------------------------------Acto de Repudio
- Manifestation de répudiation. Le CDR[1] mobilise des voisins pour manifester
« spontanément » contre un « ennemi de la Révolution ». Comme il est de plus en
plus difficile de trouver des voisins disponibles, ils sont remplacés par des « volontaires » venus d’autres quartiers ou de la police.
* Antoine de TOURNEMIRE est journaliste à VSD.
Marie-Lætitia BOURIEZ est journaliste à Public Sénat.
1. CDR : Comité de Défense de la Révolution. Unité de base du système d’encadrement policier de toute la société
cubaine.
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HISTOIRE & LIBERTÉ
Adidas
Malgré la remarque de Chávez lui conseillant de remettre son uniforme vert olive,
Fidel continue de faire de la publicité pour la marque aux trois bandes. Il est apparu à
la télévision d’État dans quatre tenues différentes. « Hélas, je n’ai pas remarqué, j’ai
une télé en noir et blanc », déplore un Cubain.
La Havane compte deux boutiques Adidas. Elles pratiquent des prix deux fois plus
élevés qu’aux États-Unis ou en Europe. On visite, on s’assoit pour parler. Mais
personne ne peut acheter…
Alimentation
- La libreta (littéralement, le « carnet ») nous permet chaque mois de pouvoir acheter
six livres de riz, autant de sucre et une demi-livre d’huile par membre de la famille…
Mais l’huile a souvent deux ou trois mois de retard… Avec ça, une famille ne vit, en
réalité, qu’une semaine!
- À sept ans les enfants n’ont plus droit au lait…
- Et pour grandir?
- Je ne sais pas…
Angola
- Je ne suis pas communiste, je suis internationaliste. D’ailleurs, je n’ai pas besoin
d’être communiste pour me faire bien voir. J’ai été envoyé deux ans en Afrique. J’étais
dans l’artillerie. Dans notre groupe, nous étions 121 en partant ; nous sommes
revenus à 110 seulement. On a perdu beaucoup de camarades à cause des accidents
de voiture ou des mines. Le titre d’ancien combattant me suffit. Nous faisons des
réunions d’anciens de tous les corps militaires de l’île: les anciens internationalistes et
aussi les « contrabanditos », les chasseurs de « contre-révolutionnaires ».
- Personne n’aime se battre et encore moins de se battre à l’étranger. Mais Raúl nous avait
envoyés pour ça. À l’époque de l’Angola, beaucoup de Cubains ont été tués. On en a tant
perdu qu’aujourd’hui, il y a sept femmes pour chaque homme sur l’île! [sic]
Apartheid
- Je n’ai pas le droit de charger des gens comme vous!
Le « bicitaxi » fait divers détours. Il évite le Malecón et remonte toute la ville par le
cimetière Colón pour éviter les postes de police.
- S’ils me prennent, c’est une amende de 20 CUC[2].
- J’ai vu l’apartheid s’installer. Les Cubains n’ont accès ni à Internet, ni aux plages, ni
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aux bons hôpitaux ou aux médicaments car tout cela est réservé aux étrangers. On
n’a pas fait la révolution pour ça! On voulait être égaux, résoudre les problèmes…
Mais les problèmes ont pris plus d’importance qu’avant… Une nouvelle classe est
née. Il y a même deux monnaies…
Apathique
- Si tu ne participes pas aux manifestations de répudiation ou de soutien, le CDR de
ton pâté de maisons le sait et te classe parmi les « apathiques ». Après, le Centre de
travail ou l’université sont interrogés à ton sujet. Dès ta naissance, un dossier te suit à
l’école. On y note tout sur ta famille, ton comportement. Si tu ne corresponds pas, tu
dois quitter l’université. Et puis de toute façon, le téléphone est sur écoute…
Armée
- On ne dit pas l’Armée, on dit Raúl!
- Tu vois là, sous ce pont, il y a des meurtrières. Et derrière, on a des tranchées où
courir se protéger en cas d’attaque. Il y a des armes, de la nourriture et de la viande.
- L’armée a tout le tourisme! C’est l’œuvre de Raúl tout ça! Eux, ils gagnent de l’argent. Ton hôtel: c’est eux! Certains, d’ailleurs, hébergeaient les Soviétiques avant; les
bus de touristes: c’est eux! Même les voitures de location! Ils se partagent tout!
- Elle a tout: l’économie, le tourisme. Mais ne peut exercer aucun pouvoir. Ces forces
tiennent à Castro car en cas de disparition, elles perdront le pouvoir. Ricardo Alarcon
ou Felipe Perez Roque tiennent à Fidel, duquel ils tiennent le pouvoir. En même
temps, ils réclament le changement pour conserver ce pouvoir. Cette contradiction
illustre la transition à Cuba.
- Ce camion de l’armée qu’on vient de croiser transportait des munitions. Dans les
collines, entre Trinidad et Cienfuegos, on a nos propres usines de balles maintenant.
La route est bien gardée, crois-moi!
Assemblée nationale du Pouvoir populaire
- Aucun ouvrier n’y siège! Elle est composée à 92 % d’intellectuels. On peut mettre en
doute sa crédibilité…
2. Deux monnaies ont cours à Cuba : la monnaie locale – le peso – réservée aux Cubains, l’autre, réservée aux
touristes, que l’on peut changer : le peso cubain convertible (CUC).
Depuis novembre 2004, le dollar n’a plus cours. En 2008, 1,48 CUC = 1 euro.
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dossier
EN AUTO-STOP CHEZ FIDEL
HISTOIRE & LIBERTÉ
Autoritarisme
- Il est beaucoup plus fort ici qu’en Yougoslavie où j’ai vécu. Même la Hongrie était
un paradis comparé à l’autoritarisme coercitif de Cuba!
Avenir
- Au Nicaragua, on vit mieux! Les gens vivent dans des maisons en carton, mais à
l’intérieur, ils ont un ventilateur et un frigo. Les Cubains, eux, ne vont pas bien et
n’ont pas d’avenir.
Balsa
Par trois fois Lazaro a essayé de s’enfuir de l’île à bord d’un balsa (radeau de fortune)
- On est parti avec un copain, en emportant des cages avec vingt chats. Les requins ne
sont pas un danger, ils voyagent avec toi. Quand ils s’approchent trop, tu lâches un
chat. Avec ses cris, il les attire et les distrait… Le plus important c’est d’emporter de
l’eau et des jumelles pour ramer dans le bon sens. La dernière fois, quand on a été
repêché après trois jours de mer par un garde-côte cubain, on avait déjà balancé les
vingt chats. Et on a pris 20 CUC d’amende. Mais si tu poses le pied aux États-Unis, ils
ont l’obligation de te garder. Ils t’envoient en prison. Au bout de quelques jours ou de
quelques semaines, si quelqu’un cherche de la main-d’œuvre, ils t’embauchent pour
six mois ou un an. Ils t’emmènent jusqu’à la gare et tu pars travailler. Au bout d’un
an, tu obtiens le statut de résident. Un copain qui a fait ça a déjà un appartement et
une voiture! Tu imagines! Il s’est fait passer pour boulanger, car c’est très demandé. Il
n’y connaissait rien, mais il a été embauché. Sa chance, c’est qu’il est arrivé dans une
boulangerie où travaillait aussi une Dominicaine. Il l’a copiée, et ça a marché!
Bosque (Almeida)[3]
- Comme ceux de bon nombre de dignitaires, ses enfants ont quitté Cuba.
Cambio (changement)
- À part la sécurité d’État, les gens ne savent même pas ce que cambio[4] signifie. J’ai une
affichette cambio sur ma maison. Des voisins m’ont demandé si j’avais ouvert un
bureau de change…
3. Bosque suit Fidel Castro dès 1952 et combat avec lui lors de toutes les étapes de la révolution cubaine,
devenant commandant en 1958. Aujourd’hui vice-président du Conseil d'État.
4. Cambio: le « changement » (d’un régime à l’autre), mais aussi le change (de devises).
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© A. de Tournemire
- Une grande partie de la population
souhaite le changement. Surtout parmi les
jeunes. Les seuls qui soutiennent le gouvernement sont ceux qui l’ont appuyé toute
leur vie et qui ont tout intérêt à ce que cet
ordre-là continue. Mais avant de rendre
publique la maladie de Fidel Castro, toutes
les mesures ont été prises pour surveiller
encore plus la population. On a mobilisé les
forces aériennes, mis en état d’alerte les
informateurs et la sécurité d’État.
Le médecin Darsi Ferrer Ramírez, ici avec
sa compagne, a choisi la dissidence. Il est,
de ce fait, victime de « mitin de repudio »,
ces manifestations « spontanées » ourdies
par la police. Il affiche sa dissidence grâce
à l'écriteau « cambio » (le changement).
Las ! Un de ses voisins a cru qu'il signalait
une maison de change...
Canne à sucre
- Après 1,2 million de tonnes en 2005, la
production est tombée à 1,1 million de
tonnes en 2006. Un score digne du
XIXe siècle.
- Aujourd’hui, on importe du sucre!
De fait, le sucre servi à l’hôtel vient d’Italie.
CDR (Comité de Défense de la Révolution)
- Toute la réussite du système tient au fait que les esclaves du pays
s’espionnent entre eux. Les CDR sont une merveilleuse trouvaille. Ils
ne sont pas seulement répressifs. Ils s’occupent des dons de sang ou de la distribution
des vaccins.
Le jour des élections, ils viennent taper à ta porte. Ils viennent sans armes: on n’est
pas non plus au Rwanda. C’est plus fin. Mais si tu n’as pas voté, le lendemain matin,
tu vas au boulot et tu es convoqué. Ils te traitent de gusano (ver de terre), de contrerévolutionnaire, de mercenaire de Bush. Et tu es viré!
- Toutes les personnes de plus de quatorze ans doivent appartenir au CDR. Sinon, c’est
très mal vu. Tu as des problèmes au travail car c’est le CDR qui informe ton employeur
si tu es ou non révolutionnaire. Chaque membre du CDR est un informateur.
Censure
- Même des auteurs ou des chanteurs cubains sont interdits! Par exemple, Celia Cruz
ne passe jamais à la télévision! C’est comme si elle n’existait pas! Idem pour Bebo
Valdez ou Sandoval!
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HISTOIRE & LIBERTÉ
Chansons
- Je n’ai jamais vu le Buena Vista Social Club! Vous pensez qu’on regarde ça ici?
- Les musiciens des bars sont auditionnés chaque trimestre par des inspecteurs d’académie qui classent les chansons en fonction de la musique et de la pertinence des
paroles, etc. Ensuite, en fonction des classements, ils sont placés dans tel ou tel établissement. L’État les paie 300 pesos par mois. Mais ils peuvent vendre leurs disques, de
quoi se faire 40 dollars chacun en plus par mois. Ici joue habituellement le percussionniste du Buena Vista Social Club. Mais il est en tournée à l’étranger…
Chávez
- Il est très croyant, tu sais. Il n’est pas communiste comme nous.
- Il n’est pas un peu opportuniste?
- Si, bien sûr, mais pour commencer il faut l’être!
- L’économie va mal: nous sommes totalement dépendants du pétrole vénézuélien…
Soit plus de deux milliards de dollars annuels grâce aux médecins. Mais pour chaque
dollar que nous exportons, nous en importons quatre!
Commerce
- L’île n’a pas l’air si pauvre…
- Oui, mais si tu montes un commerce, tu vas en prison. Si tu es étranger, là c’est
facile! Il suffit de te marier ou de venir avec des millions!
Conspiration
- Deux Cubains qui parlent: c’est un dialogue. Trois: c’est une sédition!
- Sur trois Cubains qui conspirent, tu peux être sûr, qu’il y en a au moins un qui est
du G2[5].
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Cuba
- C’est une île. On ne peut pas s’enfuir en nageant. Et
personne ne peut prendre l’avion. Sauf si tu m’invites. Mais
comme ce n’est pas le cas, je reste.
- Tu ne peux pas sortir! À Cuba, si tu sors, les requins te
mangent. Si tu restes, c’est les lions qui te mangent.
- On veut tous une vie meilleure, or c’est impossible ici. On
est amoureux de notre terre. Mais là, on touche le fond.
5. Police politique cubaine.
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Débrouille
- Je ne veux pas partir de Cuba. Ici, c’est la belle vie. Ma copine, une Française avec qui
j’ai travaillé au labo, n’en a pas cru ses oreilles quand je lui ai dit qu’avec 0,80 centime de
peso convertible j’achetais deux langoustes aux pêcheurs. On se débrouille! Pareil pour
le rhum! Je vais directement à l’usine Havana Club, et j’achète la caisse pour 2 euros la
bouteille, trois fois moins cher que le prix fixé officiellement.
- Les Lada c’est le top! Ça coûte 15000 CUC. Une Peugeot 206 revient à 20000 CUC,
mais les pièces détachées coûtent une vraie fortune! Pour la Lada, à Cuba, tu trouves
toutes les pièces pour pas cher.
Dengue
L’avion Paris-La Havane est aspergé d’insecticide anti-moustique. En plus des fumigations des maisons à La Havane et dans les véhicules à l’entrée des villes de province,
la dengue est l’occasion d’un affichage impressionnant. Sur les placards, le moustique
ædes ægypti est « l’ennemi à abattre ».
- La CIA nous envoie la dengue de temps en temps. Maintenant ils ont des larves capables de croître dans des verres d’eau potable, et plus seulement dans les eaux stagnantes!
- Mais en Martinique, la dengue est présente aussi?
- Oui, c’est la guerre bactériologique!
Dépendance
- 84 % de l’alimentation consommée à Cuba est importée. Autrefois nous exportions.
Dissidence
- Connaissez-vous des opposants comme Oswaldo Paya, par exemple?
- Non, on ne peut pas parler de ça. C’est un coup à se retrouver en prison. Tu me fais
une faveur en m’emmenant à La Havane, mais si tu me dénonces…
Dollars
- Un ami, ingénieur de talent, travaille maintenant comme groom dans un grand
hôtel. Tout va bien pour lui ! Il gagne mieux sa vie avec les pourboires qu’en
travaillant.
Droit
- Le gouvernement viole tous les droits civils, politiques et économiques. Parmi les
droits économiques, il viole le droit de travailler librement. Si tu travailles pour le
gouvernement ça va, mais en dehors du gouvernement, point de salut. Ils ont toléré
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HISTOIRE & LIBERTÉ
quelques petits commerces durant el periodo especial. Depuis, ils en ont fermé 80 %,
en les asphyxiant de taxes et d’inspections intempestives. C’était une mesure due aux
circonstances. Mais l’État veut rester propriétaire de tout – y compris des salons de
coiffure! Il n’a vendu qu’une part de Havana Club ou de la distribution des cigares et
ça lui a rapporté 500 millions de dollars.
Éducation
- L’éducation c’est bien: le petit déjeune à l’école gratuitement…
Église
- Dans les années 1990, l’Église cubaine a fait une série de déclarations sociales. Mais
aujourd’hui, elle traverse une période de peur. Si un curé dit quelque chose, c’est son
supérieur ecclésiastique qui le réprime et non le pouvoir! Les prêtres, dont beaucoup
sont étrangers, doivent ménager le gouvernement pour obtenir leurs visas. Le clergé
en général se tient bien. Pire, il y a eu cette lettre des évêques, lors de l’annonce de la
maladie de Fidel Castro, qui demandait que l’on prie pour sa santé! Que c’est bon,
que c’est saint de la part de l’Église de demander qu’on prie pour Attila! Le problème,
c’est que ça n’était pas qu’une demande de prière, c’était un appel au calme au peuple
et aux étrangers pour ne pas porter atteinte à l’ordre public. Ce fut une vraie lâcheté
de la part de l’Église qui est infiltrée par la police politique et victime de chantage.
L’autre dimanche à la messe, le prêtre parlait du premier saint cubain (on est si
mauvais à Cuba que nous n’en n’avions pas encore!) : c’est un séminariste qui avait
vingt-trois ans pendant la Guerre civile espagnole; tout son couvent fut arrêté et on
lui permit de partir: « Profite de ta nationalité de Cubain pour être extradé ». Il a
répondu qu’il resterait avec ses frères, quoi qu’il arrive. Il a été fusillé.
- Ici l’Église s’est maintenue en marge de tout. Elle ne s’est jamais engagée. Les prêtres
ont peur et sont infiltrés! Le peuple a mis beaucoup d’espoir dans l’arrivée, pour la
première fois, d’un cardinal dans les années 1990. Mais rien n’a changé. Rigoberto
Valdez à Pinar del Rio s’est engagé, mais s’est retiré il y a quelques mois. À Santiago,
on avait aussi Pedro Meurice, qui contestait énormément le régime, mais il a aussi
pris sa retraite. Leur retrait a restreint considérablement la voix de l’Église à Cuba. Le
nouvel évêque de Pinar del Rio, Mgr Jorge Serpa, a fermé la revue Vitral[6]. Même s’il
s’en défend, il a créé toutes les conditions pour que la revue cesse de paraître. De
même, il a fermé le centre de formation civico-religieux créé par son prédécesseur.
6. Dirigée par Rigoberto Valdez, cette revue se faisait l’écho d’interrogations sociales, religieuses et philosophiques.
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Tous les employés sont au chômage. Le plus grave est qu’ils ont fermé l’une des plus
belles choses qu’on ait créée à Cuba depuis les cinquante dernières années. Une erreur
énorme de la part de l’Église. Ces deux institutions n’étaient pas simplement confessionnelles; elles étaient très ouvertes et jouissaient d’un grand prestige auprès de tous.
Cela répond à une nouvelle orientation de l’Église cubaine.
- Je vois fréquemment des représentants des Églises catholiques et protestantes; ils me
disent que tous ceux qui s’impliquent dans l’opposition subissent une forte répression.
- Il existe 300 groupes de dissidents: lequel d’entre eux l’Église peut-elle appuyer?
- Même les Églises sont infiltrées par le gouvernement. Les curés ne parlent pas des
prisonniers politiques ou des gens qui souffrent. Le seul qui en ait parlé fut JeanPaul II, quand il a demandé que Cuba s’ouvre au monde et que le monde s’ouvre à
Cuba.
Embargo
- Officiellement, Il n’y a pas de commerce avec les États-Unis. Mais au large, des
bateaux s’arrangent en cash […]. Une partie des excédents du brut vénézuélien est
vendue de cette façon.
- Malgré l’embargo, les États-Unis sont le septième partenaire commercial de Cuba et
le premier pour les produits alimentaires ! 560 millions de dollars d’importation :
téléphone, poulet, etc. Fidel parle des nouvelles ampoules écologiques… Elles
venaient de Chine puis… des États-Unis ! Elles doivent passer par des pays tiers,
comme le Panama. Même le riz ou le blé viennent de là-bas.
Énergie
- Tu vois ce petit vieux: sa carriole est pleine de bois. On cuisine au bois maintenant.
Le gaz et l’électricité sont trop chers!
État-providence
- Je n’ai pas le droit de travailler. Je me suis fracturé le dos à quinze ans en tombant
d’un tamarinier de trois mètres. Ça a été très grave. On me donne une pension de
soixante pesos…
- Des pesos convertibles?
- Non, non pas des « Abraham Lincoln ». Soixante pesos cubains, ça ne fait que trois
dollars. Pour acheter des vêtements, de la nourriture, survivre!
7. Siège du Gouvernement.
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- Je veux aller Place de la Révolution[7] pour demander à Fidel pourquoi je cherche du
boulot depuis trente ans et que je ne trouve rien. J’aimerais voir ce qu’on me répondra.
Mais si je demande de la viande, vont-ils me mettre en prison avec mon fils?
États-Unis
- Nous, on n’a pas les dollars (dolares), on a juste les douleurs (dolores)!
- Tu sais, aux Jeux Olympiques, on bat les États-Unis en nombre de médailles par
habitant.
- Quand Fidel a annoncé qu’il passait le pouvoir à Raúl, deux porte-avions se sont
approchés de Guantanamo… Pour nous impressionner!
- Est-ce pour désorienter les gringos qu’il n’y a pas de panneaux à Cuba?
- Non, on les enlève pendant la saison des cyclones, pour éviter qu’ils ne s’envolent.
- Tu vois ce pont? Le long du parapet, sur les côtés, c’est là qu’on vient s’abriter en cas
d’attaque. Il y a des armes et de la nourriture. En plus, tu vois, ces lacs sont artificiels.
On les doit à un barrage juste derrière. En cas d’invasion, Raúl fera sauter les digues,
ce qui inondera l’autoroute et coupera l’accès de l’envahisseur entre l’est de l’île et
La Havane…
- Aux États-Unis, il paraît que les gens sont épuisés à force de travailler. Toute leur vie
est une immense montagne de travail! Tous mes amis rêvent d’y aller, mais pas moi.
Plutôt mourir!
Fidel
On ne prononce jamais son nom pour le critiquer. On dit El Jefe (le chef) ou bien on
mime une barbe en se passant la main sur le bas du visage.
- Le Comandante est très bon. Mais, comme tous, il a des défauts… Il est vieux maintenant. Et l’île est très pauvre…
- Le problème, c’est que Fidel n’est pas au courant que les Cubains vivent mal. C’est la
seule explication… Sinon il ferait quelque chose!
France
- Vous venez de France… Quand j’entends le mot France, je sens un bon steak grillé,
humm…
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Infiltré
- Parmi les 75[8], douze ont reconnu être des infiltrés de la Sécurité d’État. Parmi eux,
de « grandes figures de l’opposition cubaine… »
Elizardo Sanchez, dissident et président de la Commission cubaine des droits de
l’homme, a été l’objet d’un livre (El Camajan, le Caméléon) et d’images diffusées à la
télévision le montrant en compagnie de la Sécurité d’État.
- Ce qui est louche avec lui c’est que, quand on l’a revu, il n’avait pas la mine de quelqu’un qui sortait de prison. En plus il est toujours au courant de tout, en particulier
de ce qui se passe chez les militaires.
- Quand j’ai vu le film à la télé montrant sa remise de médaille par le G2, je lui ai
demandé de se justifier. Il a d’abord prétendu qu’on lui avait remis un… stylo.
Ensuite il a dit qu’il avait été drogué!
Elizardo Sanchez se défend: « À mon retour de France, où Jacques Chirac m’a remis
le Prix des Droits de l’Homme, la police m’a convoqué. Ellen m’a dit que le
Comandante voulait parler avec moi. Ils ont photographié et filmé la réunion avec le
G2, puis ils ont sorti le film et le livre ».
- Lors du dernier congrès du PC, ils ont félicité une femme qui avait dénoncé son
mari parce qu’il ne respectait pas le code de conduite du Parti. Le mari incriminé est
venu au micro remercier publiquement sa femme de l’avoir puni et s’est confessé.
Informateur
Outre les membres bénévoles des CDR, il existe aussi des officiers qui enquêtent et
demandent des informations sur toi à tes voisins. Au-dessus de mon appartement, je
sais qu’il y a un bureau d’informateurs. Parfois ils nous suivent. Il arrive qu’on les
reconnaisse, mais ils envoient de nouvelles têtes…
Ingérable
- Ce qui perd le régime, c’est d’avoir éliminé toute propriété privée en 1962.
Contrairement aux autres pays socialistes, l’État a même voulu ici étatiser le petit
commerce: c’est ingérable!
Internet
- L’Internet cubain est lent et, de plus, il est bridé. Pas d’accès à la presse écrite étrangère.
- On a accès au net, mais à petite vitesse sur le téléphone… J’ai pu avoir un ordinateur. Au début mon voisin, qui appartient au Comité de Défense Révolutionnaire, me
8. Journalistes indépendants et activistes des droits de l’Homme arrêtés en mars 2003.
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suspectait. D’autant que j’ai eu l’autorisation d’avoir accès aux mails, pour travailler.
Il a fallu que mon chef vienne lui-même voir la police du quartier, l’invite à visiter ma
chambre et voir l’ordinateur pour vérifier que je n’étais pas suspect.
D’ailleurs même mon mobile est suspect. Tout le monde croit que je suis de la police
parce que j’en ai un… Celui-ci, je l’ai échangé avec un touriste allemand contre deux
boîtes de cigares… On était tous les deux gagnants!
- Les e-mails sont lus, assure un résident français à La Havane. Tout est sous contrôle.
Normal, ils ont bien appris de la Stasi.
Jineteras (prostituées)
- Vous êtes marié? Vous aimez les Cubaines? Vous êtes venu seul?
- Une fille est partie du village pour Varadero. On m’a dit qu’elle avait gagné beaucoup
d’argent. Mais elle est tombée sur des Européens complètement malades. L’un d’eux, un
Allemand l’a obligée à utiliser un vibromasseur et à s’accoupler avec un chien.
Lage (Carlos)[9]
- On dit qu’il utilise toujours les mêmes trois ou quatre chemises car le Comandante a
demandé de montrer des signes d’austérité. Ils font attention à leur vie privée.
Lait
- Après sept ans, le lait n’est plus fourni via la libreta, il coûte 5 CUC[10] le litre.
Liberté
- Ces propos sont-ils possibles dans la rue?
Elle pouffe de rire comme si je venais de lui dire que j’étais Jean-Paul II. Puis, son
grand sourire muet et ses yeux grands ouverts ont l’air de dire « tu es bête ou
quoi…? »
- On n’en parle qu’à la maison. Ils n’écoutent pas encore aux portes!
Libreta
- Le carnet de rationnement permet d’obtenir une livre de poulet et huit livres de riz
par mois. « On tient dix jours. Après on se débrouille. J’ai heureusement un bananier
dans le patio ».
9. Vice-président du Conseil d’État et secrétaire du Comité exécutif du Conseil des ministres [l’équivalent, chez nous,
d’un poste de Premier ministre]. Outsider à la succession de Fidel, il pourrait incarner la nouvelle génération de
dirigeants chargée de réformer le régime.
10. Le peso convertible.
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Logement
- Ma maison s’est effondrée à cause des pluies. Mais le gouvernement n’a pas de
matériaux. Et on n’a pas les moyens de réparer seul. Alors je me suis réfugiée chez ma
sœur à La Havane.
Cette « quadra » vit donc avec son fils dans une pièce éclairée par un soupirail, avec
pour tout confort, un lit défoncé et une table sur laquelle elle confectionne ses
bonbons… infestés de petites fourmis rouges.
- Avec mon fiancé on n’a même pas de quoi acheter des chaussures pour le petit.
- Mais pourtant vous avez deux maisons. Vous ne pourriez pas vendre l’une des deux?
- On a bien essayé, mais c’est impossible. Du coup, la mienne est en train de tomber
en ruine et ça fait plusieurs années qu’on ne vit que chez mon fiancé.
Médecins
Tu vois là, la maison blanche. C’est là que vivent le médecin au deuxième étage et l’infirmière au premier. Au rez-de-chaussée, c’est là qu’ils reçoivent les patients. Il y a des
infirmeries de ce type dans chaque pâté de maisons. C’est bien pour nous… C’est
surtout bien pour eux car ils nous ont toujours à l’œil et savent exactement si on sort,
ce qu’on fait, qui on reçoit…
- J’attends une nouvelle mission pour la Bolivie ou le Venezuela, raconte une infirmière
de vingt-neuf ans qui revient de Chine et reçoit déjà une pension de 50 dollars à vie.
- J’ai un ami médecin qui est parti deux fois en mission. La dernière, c’était en Afrique
du sud. Il est revenu millionnaire! Payé à Cuba, il a trouvé le moyen d’exercer là-bas à
titre privé! En plus, quand il est revenu, il a reçu un permis d’acheter une voiture!
- L’accès aux soins est gratuit. Seul problème, les meilleurs médecins sont partis en
mission à l’étranger: vingt mille au Venezuela, au Bengladesh, ou au Nicaragua…
Pour un Français, la consultation vaut 25 Cuc. Les prix sont ajustés aux revenus. La
dernière fois, j’ai acheté un tube de crème anti-allergisante dans une pharmacie de la
rue pour 0,50 peso cubain; à la vue de mon passeport l’hôpital voulait me la vendre
plus de 20 Cuc. Les touristes payent donc mille fois le prix! C’est surréaliste!
- Depuis que Cuba envoie ses médecins en mission à l’étranger, il n’y a plus qu’un
seul médecin pour tout mon quartier. Avant ils étaient quatre, et il y avait déjà beaucoup d’attente pour les consultations.
- La dernière fois, je suis allée chez le médecin parce que je toussais, il m’a prescrit des
comprimés, mais je me suis rendu compte que le médicament était introuvable dans
les pharmacies cubaines. Parfois, ils laissent des boîtes vides sur les étagères pour faire
illusion, mais on manque même d’aspirine!
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HISTOIRE & LIBERTÉ
Mesa redonda
- En prison c’est la seule émission qu’on nous autorise à voir. De fait, cette émission
pseudo-journalistique commente l’actualité autour, précisément, d’une table ronde – la
mesa redonda – et de Granma, le journal du Parti. Ses cibles préférées: Bush et les
Américains. L’émission entretient la peur d’une transition dans le sang et la peur « qu’ils
viennent récupérer leurs maisons, leurs hôpitaux et fusillent ceux qui résistent! »
Miami
- Mon appartement n’est pas très grand. Quand j’ai reçu mon diplôme, mon oncle,
qui habite en Floride m’a offert les trois mille euros pour l’acheter. Mon père était
dans la Sierra Maestra. Mais je ne sais toujours pas de quel côté il penche car il s’entend très bien avec mon oncle de Miami.
- Fidel ne va pas bien… Je le sais par les Bolitas… Les Bolitas (les boules), c’est le
surnom donné à Radio Marti (la principale radio dissidente en provenance des ÉtatsUnis) qu’on appelle ainsi parce qu’à 9 heures du soir on y entend le tirage du loto qui
s’effectue avec des boules. Des intermédiaires à Cuba recueillent l’argent et les paris.
Et on joue donc sur la loterie de Floride.
- Je peux l’écouter sur mon poste?
- Oui, si tu as la FM!
Microphones
Dans une ambassade on montre successivement du doigt les murs et les oreilles :
« Venez, on sera mieux dans le jardin pour parler… ».
- Je suis sans cesse surveillé. Mon téléphone est sur écoute. Même les ministres sont
écoutés par leur propre service de sécurité qui les surveille.
- J’ai travaillé dans le bâtiment. Les micros passent dans le système électrique. Dans
les hôtels ce serait dans les câbles TV.
- Tout le monde est surveillé. Même toi. On m’a rapporté des choses que j’ai dites à
ma femme au lit… Quand ils viennent, ils dérangent les choses, pour qu’on sache
qu’ils sont passés. À La Habana Vieja, il y a deux mois, ils m’ont volé mon appareil
numérique après une rencontre d’auteurs. J’ai attendu cinq heures au commissariat
de police pour pouvoir porter plainte.
Monte rouge
- Cette marque de café a donné son nom à un court-métrage satirique de 2003 réalisé
à la barbe de Fidel. Un Cubain reçoit la visite de deux policiers chargés de poser des
micros dans son appartement. L’un d’eux explique notamment que c’est un grand
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privilège de recevoir de pareils micros étant donné leur rareté… [NDLR : la vidéo est
disponible sur youtube.com].
Morale
- À Cuba, le totalitarisme nous a donné deux morales. Mais on en a quatre. Vis-à-vis
de l’État, du CDR, de son employeur et même de nos enfants…
Nécessité
- Ici, on pique même les interrupteurs. Ne crois pas qu’on soit des voleurs. On est
simplement « nécessiteux ». Les médecins, les ingénieurs, les profs, tout le monde s’est
fait avoir ! Les autres (NDL : la nomenklatura) vivent dans un autre monde. Même
moi, je revends. On vole à l’État. Parce que c’est le seul qui ait quelque chose. C’est un
sport national.
Nomenklatura
- Comme en URSS où ils avaient des datchas, ici, ils ont leurs maisons et leurs villas
pour se reposer. Le Comandante et son frère ont des voitures puissantes. La nomenklatura utilise des Lada neuves, pour conserver une façade d’austérité. Bien sûr, d’un
point de vue macroéconomique, ils ne représentent pas grand-chose. Mais il y a
toujours eu un contraste entre leur niveau de vie et celui des gens. Ils ont accès à
Internet, aux téléphones portables, aux chaînes satellites, à plusieurs voitures pour
leur femme et leurs enfants, aux chauffeurs. Leurs salaires véritables sont bien audessus de ce qu’on dit.
Le Comandante ne reçoit officiellement qu’une solde de 900 pesos cubains (soit
37,50 dollars)… Mais c’est lui qui possède l’île! Il a porté le même uniforme vert
olive pendant plus de quarante ans. Mais il en possédait quarante taillés sur mesure!
Idem pour les ministres. Ils ne dépendent pas de leurs salaires mais d’autres sources
de revenus d’affaires dont ils s’occupent, de leurs avantages ou de leurs voyages à
l’étranger, entièrement à la charge de l’État.
Operación Milagro (Opération Miracle)
- À Cuba, il existe une manière originale d’exporter la révolution: aider les gens à
retrouver la vue. Pendant plusieurs années, des milliers de patients piochés au hasard en
Amérique latine (principalement au Venezuela) sont venus se faire opérer des yeux à
Cuba: aller-retour en avion, séjour à l’hôpital, opération… Le tout, sans rien payer!
Depuis l’année dernière, l’opération continue hors de Cuba: des hôpitaux ont été construits dans différents sites et une brigade de médecins cubains a été envoyée sur place.
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Opposition
- Elle est faible et très divisée. Ni leader, ni
Gorbatchev. Les gens depuis 2005 sont plus
« rebelles ». Ils parlent dans le bus, par exemple.
Alors qu’avant ils se taisaient. Quand un
Cubain laisse échapper quelque chose de
négatif sur Fidel, il s’empresse de vérifier autour
Mémorial Antonio Maceo
de lui que personne ne l’a entendu. Mais la
révolte sans leader peut mener à ce qui s’est
passé en 1994. Quelques personnes ont détourné des bateaux dans la baie de La Havane.
Ils ont perçu un certain frémissement dans la population et ils se sont sentis forts. Ils ont
communiqué avec la Représentation des intérêts américains. Mais ils ont dû reculer et se
rendre car l’armée possède des défenses antiaériennes près du Maceo[11]…
Il y a eu un cas intéressant la même année; lors d’une bastonnade de policiers, un ami
journaliste indépendant s’est rendu compte que les policiers faisaient semblant de le
frapper. On dirait que la peur est réciproque entre pouvoir et opposition. On dirait un
dessin animé où quand le chat rattrape la souris pour la manger, les deux personnages se
regardent avec une peur réciproque.
- L’opposition? Mais tout est contrôlé! En plus, la société civile n’est pas assez structurée pour s’opposer. Ils sont très intelligents, mais ils n’y arrivent pas.
- Les opposants à Castro ont peur. Dans leur subconscient demeure le précédent de la
Baie des Cochons et la Crise des fusées. Ils savent qu’en cas d’échec, la riposte du
gouvernement sera très sévère. Les opposants, même les plus tièdes, furent l’objet
d’arrestations massives et rassemblés dans des stades – comme Pinochet le fit plus
tard. Après la Crise des fusées, on dit que trois mille personnes –des femmes et des
enfants, des familles entières – furent emprisonnées à la prison de la Cabaña[12] à
La Havane, pendant deux ou trois jours…
- Ils ne nous mettent plus en prison, explique le représentant d’une ONG cubaine. Mais
nous ne pouvons pas louer de bureaux (on doit sacrifier sa maison), ni accéder à
Internet, ni utiliser de compte bancaire ou encore acheter une voiture. Si on réussit à
utiliser un véhicule, le gouvernement le vole. C’est ce qui nous est arrivé! Après, on a pu
utiliser une voiture des années 1950, mais la police politique est venue nous voir pour
nous dire que le véhicule était trop vétuste et donc trop dangereux pour être utilisé…
11. Mémorial Antonio Maceo: ensemble monumental, représentant une statue équestre du lieutenant général
Antonio Maceo, indépendantiste cubain ayant participé à toutes les opérations contre le régime colonial
espagnol; 23 énormes machettes en acier escortent le héros; c’est l'œuvre du sculpteur Alberto Lezcay.
12. Ancien fort espagnol qui domine la baie de La Havane. C’est là que Guevara supervisa les premières exécutions, en janvier 1959.
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Ordinateur
- Leur vente est interdite[13]. Sur le marché noir, on en trouve, ainsi que des DVD. Ils se
vendent au marché noir. Les médecins qui sont au Venezuela rapportent des pièces
détachées. Avec des dollars, tu peux acheter ce que tu veux!
- Dans mon quartier, il y a une fille qui a réussi à obtenir un ordinateur et Internet.
Du coup elle sous-loue la connexion et toutes les filles du quartier viennent s’inscrire
sur le site de rencontre Meetic. Elles feraient tout pour qu’un étranger les fasse sortir
du pays ; alors, bien sûr, elles n’hésitent pas à enjoliver la réalité : ma voisine, par
exemple, qui frôle la soixantaine, prétend, sur le site, qu’elle a trente ans!
Pape
- Lors de la venue de Jean-Paul II en 1998, j’ai vu un vendeur de journaux qui criait:
« le Pape reçoit le Pape! ». Il a disparu ensuite de la circulation durant toute la visite
pontificale!
Papier toilette
- Si vous n’en trouvez pas dans les toilettes des restaurants ou des lieux publics, ce
n’est pas de la malchance. Comme beaucoup de produits d’hygiène, le papier toilette
représente un investissement et brille souvent par son absence. Mieux vaut s’équiper
que de compter sur un coup de chance.
Parti communiste
- Ce n’est pas un parti. C’est une structure d’ordre public. Ils ne sont plus marxistes.
Dans les années 1980 quand j’ai étudié la philosophie marxiste, j’ai compris que Fidel
n’était qu’un caudillo sud-américain, qu’il n’était pas plus marxiste que patriote.
L’entourage de Fidel Castro a été choisi pour sa médiocrité. À chaque fois qu’on le voit à
la télé, il est entouré de personnes laides. Même Ricardo Alarcon ne fait pas le poids face
à lui. Sur la photo de famille, la fille de quinze ans, la mariée, les témoins et le photographe, tous doivent être Fidel Castro! Il n’y a de place pour personne d’autre! Il a
parfois laissé sortir quelques personnages, pour aussitôt les faire disparaître. On dit
même qu’un acteur, rendu populaire par une telenovela, a rapidement disparu pour lui
avoir fait de l’ombre… Aujourd’hui, Fidel Castro lui-même a disparu. Il n’est plus le
13. Jeudi 13 mars 2008: Les autorités cubaines ont levé toutes les restrictions sur les achats d'ordinateurs et de lecteurs de DVD et vidéo, premier signe d'une amélioration de l'accès aux biens de consommation voulue par le
« nouveau président », Raùl Castro. Un document gouvernemental interne, que Reuters a pu lire, précise que
ces biens de consommation peuvent être mis en vente immédiatement. Seuls les ressortissants étrangers et les
compagnies étrangères présentes à Cuba pouvaient jusqu'alors acheter des ordinateurs. Parmi ces biens de
consommation figurent aussi des postes de télévision aux écrans de 48 et 61 cm, des alarmes de voiture, des
fours à micro-ondes et des vélos électriques.
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seigneur du château, mais son fantôme. Même si on veut encore nous faire croire qu’il
écrit. Dans un récent article, j’ai dit que quelqu’un écrivait sur l’île sous le pseudonyme
de Fidel Castro et qu’il en imitait même le style!
- J’ai fait mes deux ans de service militaire, puis j’ai dû prendre la carte des Jeunesses
communistes. Je ne suis pas du PC, mais c’est mieux pour évoluer. Une fois par mois, on
va voir cinq hommes qui nous parlent pendant trois heures, des réunions sans intérêt
mais j’y vais. Sinon, ils pensent qu’on est contre eux. Les opposants vont en prison. Si tu
dis ça en public, tu peux prendre dix ans!
- Tu en connais?
- Bien sûr. Tout le monde en connaît.
- Si tu souhaites étudier à l’université: tu dois t’inscrire. Une fois diplômé, tu déclares
que tu n’es pas encore assez mature pour être un bon communiste, et tu rends ta carte.
- Ils veulent aussi le changement. Ils le disent discrètement. Le castrisme va finir. Mais il
y a beaucoup de dangers à l’avenir. Si tu parles à un intellectuel cubain, il te dira qu’« ici
c’est le Comandante en jefe qui dirige tout ». Si tu lui parles en confiance ou s’il parle
avec ses amis ou sa famille, il te dira que « toute cette folie ne mène à rien »! La majorité
a très peur de parler.
- Il y a beaucoup d’intellectuels, d’historiens, de statisticiens, etc. dans le Parti. Certains
voudraient le changement. Les idées sont là. Mais ils ont peur. Tout le monde a peur du
massacre. Tout le monde attend. Le problème, c’est que l’état de la population est si
déplorable qu’un soulèvement pourrait survenir avant qu’ils ne comprennent…
- Les membres de la nomenkatura ont un grand désir de changement. En plus, ils ont
plus d’informations que nous.
Peur
- De l’extérieur, notre pays semble très beau. Mais de l’intérieur, c’est très différent.
On ne peut pas parler de ça non plus… C’est dangereux. Pour toi, pour nous. Il y a
beaucoup d’infiltrés.
- À Cuba, nous sommes en prison!
Quand on se fait doubler par une voiture de police, la mère de famille de 49 ans
baisse machinalement la voix.
- Ils ont créé un combat d’idées. La théorie qu’ils assènent depuis des années, c’est
qu’en cas de changement on fusillera les CDR, les dirigeants du Parti. Ils jouent làdessus. C’est faux. Même ceux qui viendront de Miami ne feront pas ce qu’ils veulent.
On ne permettra à aucun pays de faire du mal au peuple cubain. Ce sera pacifique.
Tant qu’il y aura cette peur, les gens ne voudront pas changer. On est tous prisonniers
de l’île, du Commandant.
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Police
- À Cuba, il y a plus de militaires et de policiers en civil qu’en uniforme. On connaît
les policiers en civil qui surveillent notre quartier. Mais en cas d’opération, ils
s’échangent les quartiers pour être plus discrets.
Presse
- Savez-vous où je peux trouver un journal?
- Un journal? Pour quoi faire?
Privatisation
- Les parqueros qui gardent les voitures dans leur rue la nuit reversent 40 pesos convertibles à l’État par mois pour avoir le privilège de demander – aux touristes – 2 ou 3 pesos
convertibles par jour en échange de leur surveillance.
- Avant, tout ça c’était de la canne… Mais maintenant le rhum n’est plus cubain, il est
aux étrangers. Ils rachètent tout. Même les champs.
Privilèges
- Si tu vois une BMW ou une limousine Audi, c’est soit une plaque noire, un diplomate,
soit un artiste! Autrefois les artistes devaient reverser l’intégralité de leurs revenus à
Fidel qui leur reversait un millier de dollars. Ça a changé parce que les sportifs et les
musiciens profitaient des tournées pour s’enfuir! C’est le cas du joueur de base-ball
José Contreras, qui fait partie de l’équipe des Yankees maintenant. Il a fui Cuba lors
d’un match au Mexique en octobre 2002 pour devenir lanceur dans l’équipe de New
York. Son salaire: 66 millions de dollars par saison. Ensuite il a envoyé deux hors-bord
chercher sa femme et ses enfants une nuit près de Pinar del Rio d’où il est originaire.
Tu te rends compte que ce type n’avait même pas de voiture quand il habitait à Cuba!
Raúl
- Là [nous sommes à l’ouest de La Havane], tu vois, il y a des policiers sous chaque
pont dans cette zone.
Tu sais pourquoi? Parce que ces champs, ces immeubles, ces fermes, tout appartient à
Fidel et à Raúl. Des laiteries, de l’élevage, et plus loin, sous ces grandes antennes, l’immeuble où séjournaient les Soviétiques accueille maintenant des militaires vénézuéliens,
nos « nouveaux camarades ». Il n’y a pas de propriété privée, mais eux, ils ont tout.
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Réconciliation
- Les Bacardi réclament quarante ans de dommages et intérêts, dont, notamment le
remboursement des ventes non réalisées pendant cette période!
Remesas
- On estime qu’il faut entre 65 à 80 CUC par mois pour vivre à La Havane. Or le
salaire moyen reste à 20 CUC environ.
- Cuba recevrait tous les trimestres un milliard de dollars des exilés. Mais les Noirs,
qui en général n’ont pas de famille exilée, ne reçoivent rien et sont donc les plus
touchés par la misère.
Salaire
- Une annonce du cimetière Colón : « Recherche artisan. Salaire mensuel : 400
pesos », soit 16 CUC.
- Les Cubains ne peuvent plus vivre de leur salaire. Un travail honnête ne permet plus
de faire vivre sa famille. Ils sont obligés de voler sur leur lieu de travail. Ils ont même
changé de vocabulaire pour masquer cette évidence. On ne dit plus « voler »: on dit
« lutter » ou « résoudre »…
Santeria
- La seule chose à laquelle ils pensent, c’est à la manière de te prendre de l’argent. Ils te
trouvent un problème et ils te disent comment le solutionner : il faut payer. Par
exemple, ils te demandent 2500 pesos pour sacrifier des animaux: colombe, lapin,
etc. Les animaux sont devenus affreusement chers. Une petite chèvre te revient à 500
pesos! Beaucoup de gens vivent de cela.
Statistiques
- Selon des statistiques officielles, le taux de natalité a reculé de 70 % depuis les
années 1960. Le taux de suicides (disparu des statistiques officielles après 2004) est de
dix-huit à dix-neuf pour 100000 personnes. Un des pires du monde avec le Japon. En
plus, nous sommes le pays du monde où l’on divorce le plus!
Bacardi: Grande famille de propriétaires terriens expropriés par la Révolution.
Santeria: religion associant catholicisme et culte africain très répandue à Cuba, prônant le sacrifice des animaux.
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Survie
- Depuis la crise de 1991, on voit des vieux fouiller les poubelles ou bien vendre des
journaux, voire leur dentifrice quand ils n’ont plus beaucoup de dents…
- Quand j’étais jeune, mon frère et moi, on n’avait qu’un seul pull à peu près correct.
Résultat : quand l’un des deux sortait le soir, l’autre restait à la maison… il fallait
attendre son tour!
Tarjeta blanca (la carte blanche)
Pour voyager à l’étranger, on a d’abord besoin du visa du pays visité pour demander
ensuite cette autorisation au gouvernement cubain. J’ai été invité à des congrès; je l’ai
donc demandée. J’ai payé 150 dollars à chaque fois. Puis ils ne répondent plus. Ils font
cela à chaque fois. Les médecins ont aussi du mal à sortir car le gouvernement a peur
qu’ils ne reviennent jamais.
Télévision
- Beaucoup de gens disent qu’ils m’ont vu sur une chaîne de Floride. Je m’étonne car
ces chaînes sont interdites. Mais ici, on pirate le câble. Le CDR lui-même touche sa
commission et prévient les gens quand la police vient, afin de dissimuler les câbles!
- J’ai le satellite, c’est interdit mais ce n’est pas un crime non plus. Pour 10 dollars on a
pu se brancher au câble coaxial du voisin. C’est beaucoup moins cher que d’acheter une
antenne parabolique qui se négocie ici autour de 800 pesos convertibles.
- Des camions de l’armée passent au pas dans les rues avec des détecteurs de réception satellite. Ils ont du très bon matériel pour ça, crois-moi. S’ils se rendent compte
que tu captes les chaînes américaines, ils entrent chez toi de force et te suppriment
tout ton matériel ! Magnétoscope, télé, antenne… Une télé ici, c’est introuvable à
moins de 500 dollars! [NDLR : En tout cas, avant la libéralisation de mai 2008].
- Je vais changer mon modèle de téléviseur russe en noir et blanc pour prendre un
modèle chinois en noir et blanc aussi. Mais plus grand.
Tourisme
- J’ai découvert Varadero quand mon époux, chimiste, a gagné la médaille du meilleur
travailleur. Nous n’étions que quatre Cubains dans tout l’hôtel! C’était comme un
rêve, tout était inclus! Mais c’était mérité: pour être le meilleur travailleur, il a dû aller
au labo tous les jours, même malade et à l’heure en plus! On nous a aussi offert un
gros pot de glace de deux litres pour la petite et un magnum de whisky pour nous!
- Varadero? C’est là où il y a plus d’argent à Cuba. Car c’est un des hauts lieux du trafic
de drogue! À Varadero, ils nous empêchent de parler aux touristes parce qu’ils ont peur
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de la délation, du commerce et de la prostitution, du trafic de drogue ou d’enfants.
Beaucoup d’étrangers viennent pour adopter nos enfants, par exemple. Les Cubains sont
dans le besoin et ils sont prêts à tout pour s’en sortir.
- Quand tu loues une chambre, ton hôte remplit une fiche: il y indique jusqu’à ta
taille, l’heure à laquelle tu rentres et si tu es seul. Une fois par semaine, un agent passe
recueillir les fiches.
Varadero
- Pour entrer à Varadero, il
faut montrer patte blanche.
Au paradis du « tout
compris », les touristes sont
marqués au poignet. Pour
accéder aux plages, aux
restaurants sans bracelet,
mieux vaut porter des
manches très longues pour
échapper à la surveillance
Ramassage scolaire à Varadero, paradis des touristes.
du personnel.
- Conséquence du « tout
compris » et du système de self-service, une fois les estomacs rassasiés, les assiettes
regorgent encore de viandes, de pâtes, de légumes. À la fin de chaque service, des
montagnes d’aliments abandonnés trônent sur les tables.
- Un jeune touriste italien de Varadero: « Tu te rends compte? Le salaire moyen des
Cubains c’est à peine 500 dollars! »
- Je crois que tu te trompes Giovanni, c’est moins de 15 dollars.
- Tu rigoles, j’espère.
Train
- Pour aller de Santiago de Cuba à La Havane [soit près de mille kilomètres] le trajet
dure 24 heures. Sans eau, sans nourriture.
- Le train s’arrête-t-il?
- Oui, quand il casse, alors il faut attendre qu’on trouve une locomotive qui fonctionne.
Transition
- Dans les années 1990, on a cru voir deux Gorbatchev potentiels. L’un d’eux, Carlos
Aldana, était membre du Politburo, le n° 3 ou 4 de la nomenklatura. Ensuite, il y eut
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le ministre des Relations extérieures, Roberto Robaina, qui était en relation avec le
gouvernement espagnol. Ils ont été chassés et isolés. Ils ont échappé à la prison par
miracle et sont devenus des « lépreux sociaux ». Ils ne peuvent plus s’exprimer et ils
ont très peur…
- Au sein du gouvernement, certains veulent le changement. Mais on ne sait pas qui,
car eux-mêmes ont peur. Dès que quelque un a manifesté le moindre désir de changement, il a été éliminé. Comme le fut Arnaldo Ochoa: fusillé. L’ancien ministre de
l’Intérieur, José Abrahantes, est certainement allé en prison pour cela. Il y est mort
mystérieusement. Carlos Aldana, considéré dans les années 1980 comme le troisième
homme, a été condamné pour corruption. On l’a accusé de tout, y compris d’être
homosexuel – c’était encore un crime à l’époque!
- Je pressens une transition à la vietnamienne. Les voyages y sont fréquents, les
échanges aussi. Leur Premier ministre est venu il y a peu… Le problème est la figure
symbolique de Fidel: un mélange de fascination et de terreur.
- J’ai repéré deux Gorbatchev, mais je ne peux pas dire leurs noms.
- Ces deux Gorbatchev pourraient être Ricardo Alarcon. Le président de l’Assemblée
nationale et représentant de Cuba à l’Onu est expert en relation avec les États-Unis.
C’est le seul à répondre directement sur son portable quand on l’appelle. Il est parfois
plus ultra que Fidel lui-même. Mais c’est un vrai vicieux. Il est brillant, capable de
changer si Fidel disparaît. […] Le deuxième serait Carlos Lage. Il est Premier ministre
de facto. Ce médecin n’a jamais exercé. Mais c’est le maître d’œuvre de l’ouverture
économique au tourisme de Raúl. Il a sa base en province où il est très apprécié.
Tandis qu’il compte moins d’appui au sommet. Il apparaît aussi régulièrement que
Raúl. Son discours d’ailleurs est similaire: Vérité et pragmatisme, mais moins idéologique. Il recherche l’efficacité. Aucun charisme! Mais c’est un orateur capable de tenir
une heure sur n’importe quel thème. Il appartient à la génération Angola.
- Raúl pourrait aller vers un modèle vietnamien. Mais tant qu’il y aura son frère, je
doute qu’il ose. En 2002, il a reculé. Même le tourisme, qu’il a développé dans les
années 1990, est maintenant en retrait. Avant, le tourisme était une priorité, plus
maintenant. Il est vu comme un danger car il véhicule des idées de démocratie.
Aujourd’hui on a l’argent du Venezuela.
Témoins de Jéhovah
- Ils sont poursuivis. Juste après les opposants, ils sont la bête noire du pouvoir. La
raison en est simple : ils ne saluent pas le drapeau, ne mettent pas le foulard des
pioneros, ne font pas le service militaire et ne chantent pas l’hymne.
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Vaches sacrées
- Comme en Inde, on trouve à Cuba des zébus. Leur consommation est interdite.
- On a à Cuba une nouvelle race de vache qui ne donne ni viande ni lait!
- Même le lait a disparu. Il est rationné pour les enfants jusqu’à sept ans
- Si tu tues une vache, tu es condamné à trente ans de prison. La viande n’est pas pour
nous. Fidel a décidé qu’elle était réservée aux « défenseurs du pays », aux militaires,
donc. Et aux touristes! Mais pour nous: rien…
- Et si tu tues ta propre vache?
- Pareil, trente ans! Tu dois la vendre à l’État.
- On a reçu la Reina! Sur cet autocuiseur chinois, une étiquette indiquait la température pour cuisiner le riz, la soupe, le lait et même le bœuf. Imagine-toi: la Reina est
« contre-révolutionnaire » !
Fidel nous a supprimé la viande pour qu’on n’ait plus la force de nous soulever, ditelle sur le ton de la plaisanterie. Pourquoi le ferait-il sinon?
On a perdu la viande. Elle n’existe plus! L’usage s’est perdu sur la table et même dans
les recettes cubaines. Et le poulet vient de l’étranger.
- La vache, c’est interdit!
- Qui les mange?
- Je ne sais pas.
- À Cuba, c’est la ley seca [la loi qui interdit l’alcool le jour et la veille d’élections], le
mot « viande » est un gros mot. Tais-toi!
- Ici la viande bovine n’existe pas. Maintenant, c’est poulet, œufs et porc. Mais le porc,
c’est vénéneux, bourré de cholestérol. Mauvais pour le cœur.
- En Russie, pendant la guerre, les pauvres, ils mangeaient des steaks d’herbes. On
devrait faire pareil.
- Il y avait de la viande avant?
- Il y en a toujours, mais elle n’est pas pour nous. Il y a des sujets dont on ne peut pas
parler.
- Les vétérinaires de l’État contrôlent tes vaches. Si un veau naît, tu dois reverser une
part du lait au gouvernement. Alors j’ai acheté des porcs.
Antoine de Tournemire avec Marie-Lætitia Bouriez
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