le projet de foire internationale d`oscar niemeyer à tripoli, liban

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le projet de foire internationale d`oscar niemeyer à tripoli, liban
LE PROJET DE FOIRE INTERNATIONALE D’OSCAR NIEMEYER À
TRIPOLI,
LIBAN (1968-1974)
JAD TABET
Lorsqu’Oscar Niemeyer débarque dans le port de Beyrouth en ce mois de Juin 1962 il est, à cinquante
cinq ans, l’architecte prestigieux de Brasilia, la nouvelle capitale implantée par le président Kubitschek
au centre du pays, sur un plateau venteux en plein coeur du Cerrado. Mais ce voyage revêt pour lui
une importance particulière puisqu’il s’agit de la toute première commande qui lui est confiée à
l’étranger, en dehors du continent américain.
Le Liban connaît alors ce qu’il est convenu d’appeler rétrospectivement son « âge d’or ». A l’issue
d’une mini-guerre civile de quelques mois provoquée par les conflits sur la politique arabe du Liban et
les déséquilibres entre les régions du pays, le chef de l’armée, Fouad Chéhab, est appelé à la
présidence de la République à l’automne 1958. Pour reconstruire l’unité nationale, il veut s’appuyer
sur un Etat renforcé dans ses prérogatives et tente de mettre en place une politique de
développement socio-économique du pays plus en phase avec les grandes tendances de l’époque.
Cette politique va s’appuyer sur les études confiées à un organisme français, l’Institut de Recherche et
de Formation en vue du Développement (IRFED), dirigé par le Père Louis-Joseph Lebret. Ce
dominicain, héritier du catholicisme social, avait réalisé durant les années d’après-guerre de
nombreuses études sur la situation des familles ouvrières en France, en même temps qu’il participait
au débat sur la définition d’une politique d’aménagement du territoire. Durant les années cinquante, il
s’était impliqué dans plusieurs projets de développement en Amérique latine et en particulier au Brésil.
Appelé au Liban par le nouveau pouvoir, il entreprend des enquêtes approfondies qui révèlent
l’ampleur des inégalités sociales et régionales aggravées par le développement “mortifère” de
Beyrouth. À une stratégie fondée sur la planification économique, il adjoint le souci d’un
développement plus équilibré entre les différentes régions du pays, à travers l’élaboration d’une grille
d’équipements visant à renforcer les pôles régionaux.
La construction d’une grande foire internationale à Tripoli, la capitale du Liban-Nord, constitue le projet
phare de cette nouvelle politique. Implanté dans un des bastions de l’arabisme qui vibre alors à l’appel
du nassérisme militant et non à Beyrouth, la capitale marchande du pays, ce projet est porteur d’une
symbolique forte. A l’image des grandes foires-expositions qui ont marqué le paysage des capitales
européennes à la fi n du 19ème siècle et dans les premières décennies du 20ème siècle, exaltant la
puissance industrielle et les ambitions coloniales des nations à l’époque de l’impérialisme triomphant,
les années cinquante voient la floraison de grands équipements baptisés « foires internationales »
dans les capitales des pays arabes nouvellement indépendants, comme la Foire internationale de
Damas, installée en 1955 sur les rives du Barada, qui s’étend sur près de 10 hectares à l’entrée ouest
de la ville, et la Foire internationale de Bagdad, fondée un an plus tard, qui occupe 30 hectares au
coeur de la capitale irakienne. La décision de créer une foire internationale à Tripoli relève donc d’une
symbolique double qui vise d’une part, à affirmer le rôle central du Liban dans l’économie de la région
et d’autre part à annoncer la fi n de l’hégémonie beyrouthine et la distribution des fruits de la
croissance dans les régions du pays autrefois négligées. Avec ses 70 hectares, le terrain choisi pour
abriter l’exposition semble être à la mesure de cette ambition. Quelques jours après son arrivée au
Liban, Niemeyer s’installe à Tripoli. Il y passe un mois entier durant lequel il produit l’essentiel des
idées qui donnent corps au projet de foire internationale. Dans ses mémoires publiées 40 ans après, il
explique les principes qui ont guidé sa démarche. Tout d’abord, il s’agit d’inscrire le projet dans un
plan global d’urbanisation de la ville. Dans les années soixante, la ville comporte deux noyaux urbains
séparés par de vastes orangeraies : le centre ancien (Tripoli Ville), regroupé autour de la forteresse
croisée, et le quartier du port (Al-Mina). Un croquis datant probablement de 1962 exprime la volonté
de Niemeyer de profiter des opportunités offertes par le projet de foire internationale pour créer un
troisième noyau urbain comportant logements, commerces, ainsi que des équipements de sport et de
loisir. Dans l’idée de l’architecte, peut-être s’agissait-il de reconstituer la trilogie urbaine qui aurait
donné son nom à la ville : Tri-polis.
Un deuxième croquis, plus explicite, exprime le parti urbain qui organise l’ensemble de la composition
: le bâtiment principal de la foire, immense halle couverte en forme de boomerang, s’inscrit dans une
ellipse traversée par l’autoroute côtière qui relie Beyrouth au nord du pays. Entre la foire et la mer, le
projet prévoit un développement urbain constitué de barres en « peigne », laissant ouvertes les
perspectives sur la mer.