Marie-Avril Berthet - Biennale des espaces d`art indépendants de

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Marie-Avril Berthet - Biennale des espaces d`art indépendants de
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De la culture et du bruit contre
le béton et le profit.
Marie-Avril Berthet
C’était sur une banderole, dans une manifestation, en 2010. « De la culture et du bruit contre
le béton et le profit ». Le slogan a traversé la nuit dans un cortège de bruyant pour demander des lieux de fête et de culture alternative. J’y ai repensé souvent. Une autre banderole.
« The only good system is a sound system ». Il revient régulièrement. Bien trouvé. On peut
déjà prédire que BIG produira des plaintes liées au bruit. Oui, les voisins, oui. Nous sommes
aussi vos voisins. Et notre travail d’acteurs culturels indépendant implique pour beaucoup
de raconter cette vie ensemble.
La culture alternative genevoise est une spécificité locale, un accident historique, un héritage qui semblent évident pour ceux qui s’y associent, un sac de malentendus pour ceux
qui la détractent. Depuis quand manifeste-t-on pour des lieux de fête et de culture ? En
2010, lorsque je réalisais une étude sur l’état de la vie nocturne à Genève pour le compte
du Département de la culture de la Ville, le videur d’un club de luxe a dit à sont collègue :
« laisse-la rentrer, c’est une alterno ». C’est les identités que vous n’avez pas choisies, celles
qu’on vous colle, qui font réfléchir le plus. Qu’est-ce que ça veut dire être un/une acteur(trice)
culturelle indépendante, une « alterno » à Genève en 2015 ?
J’ai grandit dans une ville où s’engager dans la culture présentait les même difficultés
qu’une visite au Brico-Loisir. Une ville où construire un cinéma pouvait se limiter à mettre
des chaises devant un écran. Organiser une fête, un dilemme de djs et de déco. Financer un
projet d’art ? Mettre en commun les ressources générées par ladite fête. Cette culture, ou
devrais-je dire, cette culture de la culture, s’est développée dans des lieux où il n’y avait qu’à
inventer, des lieux sans loyer exorbitant, sans sécus cartés par la police et sans sorties de
secours lumineuses à 1000.– pièce. Ces lieux avaient été gagnés de haute lutte par d’autres
avant nous. Puis ils avaient fleuri dans les interstices de la ville post-industrielle, mais surtout
dans les milliers de mètres carrés laissés vides par les spéculateurs immobiliers, ceux qui
s’enrichissent en achetant et en vendant de l’espace. Ces lieux ont décloisonné la culture
qui n’était plus l’affaire des musiciens et des étudiants en art ; mais l’affaire de tous ceux
qui voulaient bien s’y engager.
Quinze ans plus tard, je co-produis des projets culturels à plusieurs dizaines de milliers de
francs ; parfois plusieurs centaines. Mon estimation est qu’en général un peu moins d’un
tiers de mon budget va à la production culturelle. Le reste est une question administrative :
loyer, assurances, autorisation, amendes, salaire aux experts de la demande de subvention.
C’est une logique de l’institutionnalisation et de la professionnalisation ; ça n’est pas que
négatif. Il y a toute une économie parallèle de la culture qui fait vivre Genève : graphisme,
travail d’imprimerie, photographie, hôtellerie, tourisme, etc.
Je me force à lire la presse gratuite. C’est dur. J’y ai récemment lu que la culture alternative
est le fait du snobisme, qu’elle divertit des enfants de riches qui s’encanaillent et se fichent
de la culture populaire, qu’elle engloutit l’argent qui pourrait sauver le Servette. C’est faux et
c’est offensant. J’aime aussi le foot, le premier août et le cirque ; mais la culture alternative fait
partie de l’identité de Genève et je suis une travailleuse de la culture alternative. Ce discours
empoisonné insinue amalgame aussi terrifiant que flou entre une culture « qui coûte cher »
(institutionnelle ?) et une culture de niche (expérimentale ? alternative ?). Bien sur que la
culture coûte de l’argent. Bien sur qu’elle doit aussi servir à contester les normes sociales
et culturelles. Ça n’est ni nouveau, ni scandaleux. La culture ça n’est pas que du divertissement pour les sorties dominicales. C’est un enjeu important. La culture institutionnelle
contemporaine est même très probablement bien moins coûteuse que ne l’ont été les lieux
de culture financés par les centres du pouvoir politique autrefois (le Louvre ou la Chapelle
Sixtine ?). Elle est beaucoup plus critique, contestataire et démocratique qu’elle ne l’a jamais
été. Un jour un officier de police m’a réveillé en pleine nuit pour me demander d’éteindre
une œuvre qui simulait les lumières d’une discothèque au Bâtiment d’Art Contemporain. Ce
qui est nouveau, c’est que la culture alternative s’est vue contrainte de se glisser dans les
failles de la culture institutionnelle pour survivre. Elle est aussi devenue, et un peu malgré
elle, le bastion d’une résistance contre le contexte dans lequel elle est produite. Elle survit
dans une ville dont l’économie repose essentiellement sur des flux de capitaux financiers
et a fait de l’accès à l’espace un luxe. Elle raconte l’histoire ce ceux dont le travail est de
raconter notre histoire collective sans investissement, sans opérations juteuses, sans « asset
management » et sans profit à part le plaisir.
J’ai interviewé des organisateurs de rave parties illégales. Ils m’ont demandé de cesser de
faire usage du terme « illégal » ; « sans autorisation » c’est mieux. Car ça insiste plus sur le fait
que la culture doit être autorisée, que quelqu’un a décidé qu’il vous fallait une autorisation
pour la pratiquer. On me réveille la nuit pour me demander si la police à le droit de saisir
le sound system. Je n’en n’ai aucune idée. Je n’ai jamais dû légitimer ma pratique culturelle
devant la loi. Je demande une autorisation pour une installation d’art qui a l’aspect d’une
bibliothèque, mais avec des matelas au sol, car elle ouvrira à cinq heures du matin pour que
l’on puisse s’y reposer après la fête.
— Il aura une buvette ?
— Non.
— Mais alors vous allez y faire quoi ?
— Ecouter de la musique et regarder des films.
— A cinq heures du matin ?
— (Non, mais de quoi je me mêle sérieux ??!?). Pardon, oui, à cinq heures du matin,
on va écouter de la musique et regarder des films. Ça pose problème ?
— Mais alors c’est un hôtel ou un cinéma ?
— Ni l’un ni l’autre, ou un peu des deux si vous voulez. Mais tout est gratuit.
— Non mais alors ça, je ne sais pas si je peux vous autoriser des activités gratuites,
surtout si c’est pour plusieurs autorisations différentes. Mais c’est de l’art ?
— Il semble que c’est à vous de me le dire.
La culture institutionnelle est une arène dans laquelle se débat la définition de ce que notre
culture doit être, de sa représentation officielle, des objets qui vont concentrer et contester
la narration de notre histoire collective. La culture alternative c’est le trou noir duquel émergent ces objets et ces pratiques, les innovations sociales qui scandalisent et émerveillent.
Être un acteur de la culture alternative genevoise en 2015 nécessite d’absorber la tension
constante entre le big bang de la production culturelle et une réalité urbaine qui multiplie
la régulation les l’espace, les corps et les esprits.
Plongez dans BIG. Vous y verrez la diversité de ceux qui innovent en matière de production
culturelle ; mais vous y verrez surtout leur proximité avec la Ville dont ils sont les acteurs
culturels indépendants, les « alternos ». Et le travail accompli pour raconter notre histoire
commune. : de la culture et du bruit contre le béton et le profit.