Comptes rendus 789 Jurgen Voss, Jean

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Comptes rendus 789 Jurgen Voss, Jean
Comptes rendus
789
Jurgen Voss, Jean-Daniel Schoepjlin (1694-1771). Un Alsacien de l'Europe
des Lumières, traduit de l'allemand p a r Bernard Rolling (Universitat, Geschichtsivissenschafi und Diplomatie im £'eitalter der Aujklàrung :
Johann Daniel Schopjlin (1694-1771),
Munich, Wilhelm Fink,
1979), Bar-le-Duc, 1999, 386 p., ill. (« Publications de la Société
savante d'Alsace », coll. « Recherches et documents », t. 63).
L'ouvrage est la traduction française d'une thèse allemande parue en 1979.
Bien que remaniée en vue de cette nouvelle version, la problématique porte sans
doute le sceau de la date originelle et de son contexte allemand, alors peu sensible
aux acquis récents français et anglo-saxons sur l'histoire sociale des Lumières. En
vue de renouveler le genre de l'historiographie et l'étude des Lumières, l'auteur
prend en considération les éléments structurels, méthodiques et culturels de
l'historiographie pratiquée dans la France du XVIe siècle, insérée dans son contexte
social et culturel. L'observatoire privilégié pour cette démarche est l'Alsace du
xviir siècle, région de contacts et d'échanges entre la France, le Saint-Empire et la
Suisse, et en particulier sa métropole. Son annexion par la France en 1681 n'a pas
relégué Strasbourg au rang des capitales endormies. La ville alsacienne, qui
conserve son statut de ville libre d'Empire (elle peut lever ses impôts, exercer sa
censure et rester en retrait de toute obligation militaire de façon autonome) tout
en devenant le siège de l'intendance d'Alsace, connaît une croissance démographique soutenue, passant de 36 000 à 50 000 habitants. Coupée de la bourgeoisie
locale majoritairement germanophone et conservatrice, tiraillée par des tensions
religieuses entre les communautés protestante et catholique, la société française
anime des salons fréquentés par des princes allemands ; VAujklàrung y connaît un
succès foudroyant.
Ce succès est analysé à travers la biographie de Jean-Daniel Schoepflin, fils
d'un petit employé du pays de Bade, bénéficiaire, du fait de son érudition, d'une
ascension sociale fulgurante qui le porte au rang de professeur d'histoire et
d'éloquence à l'Université de Strasbourg. Après des années de tensions avec la
nouvelle université épiscopale, créée en 1702, l'Université protestante de Strasbourg connaît un regain dans les années 1720. Schoepflin y enseigne durant cinquante ans. En 1752, Schoepflin obtient une place clé à l'université, et collabore
au Journal des savants. Ses cours publics et gratuits respectent la norme traditionnelle prévue par les statuts de l'Université, mais ses cours privés abordent les
matières nouvelles comme l'histoire de l'Empire et la statistique. Si, du fait de la
rigidité de l'université, Schoepflin ne parvient pas à créer un séminaire d'histoire,
il ne forme pas moins de très grands historiens, tels Pferster, Pfeflel, Lamey, etc.
Membre des plus grandes académies de l'époque (la Royal Society où il adhère
en 1728, l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres de Paris en 1729, les Académies de Cortona en 1737, de Saint-Pétersbourg en 1741, de Besançon en 1757 et
de Gôttingen en 1764), il crée une académie à Mannheim à la demande du
prince-électeur du Palatinat, qui devint l'un des phares de l'étude de l'histoire. À
Bruxelles, Schoepflin ne parvient à créer qu'une « Société littéraire » en 1769 ;
mais trois an^ plus tard l'Académie impériale et royale y est fondée, sur le modèle
de l'Académie de Mannheim.
Adepte de la Fruhaujklàrung et très marqué par la pensée de Christian WolfT,
Schoepflin rédige une série d'ouvrages historiques de l'Alsace, qui se veulent scientifiques : l'Alsatia illustrata (puis, pour le margrave de Bade, YHistoria ^aringo-Badensis
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Comptes rendus
en 1751-1752), YAlsatia LitUrala, YAlsatia Sacra, YAlsatia Diplomatica et des Scriptores
rerum alsaticarum entre autres ; il y montre le souci de s'appuyer sur des sources précises, même si ces documents sont bien souvent des copies d'actes médiévaux.
L'originalité majeure de Schoepflin réside toutefois dans sa carrière de diplomate. Profitant du mariage de Louis XV avec Marie Leszczinska en 1725 pour se
faire remarquer, il noue des relations très étroites avec la cour de Versailles,
devient durant quelques années le conseiller du cardinal Fleury, puis est nommé
en 1740 historiographe du roi. Vienne et des princes de l'Allemagne du Sud-Ouest
tentent aussi de l'attirer. À la faveur de son expérience personnelle, il fonde une
école diplomatique privée, unique école en France (et qui, en Allemagne, n'a
d'équivalent qu'à Gôttingen) à former des diplomates de carrière ; fréquentée par
des nobles, elle dispense des cours sur l'histoire, les constitutions des pays européens, les traités de paix et la politique. Si Leibniz et Schoepflin, pour finir, ont
l'un et l'autre effectué des missions diplomatiques, Leibniz n'a pas fondé d'école.
Leibniz était certes un philosophe hors du commun, mais Schoepflin défendit
durant les cinquante années de son enseignement à l'Université de Strasbourg la
conception de l'homme et de la société préconisée par YAuJklàrung à ses débuts.
O n pourra éventuellement regretter que l'auteur ne mette pas plus en avant
les aspérités du personnage (sa façon de tourner la censure de Strasbourg en
imprimant à Colmar par exemple, ou ses querelles avec le préteur Klinglin), que
cet ouvrage n'adopte pas les acquis les plus récents sur les valeurs de la sociabilité,
de la civilité et de la mondanité des élites du XVIII' siècle, et qu'il n'étudie pas plus
profondément le rôle joué par Schoepflin de médiateur culturel entre une aire
francophone et une aire germanophone (allemande ou suisse). Il n'en reste pas
moins vrai que cette étude déploie une érudition impressionnante. La bibliothèque, les oeuvres posthumes et les papiers et dossiers de Schoepflin ayant brûlé
en 1870, l'auteur est allé chercher ses papiers et sa correspondance en Allemagne,
en France, mais aussi dans bien d'autres pays, jusqu'en Suède et en Russie. Ce
livre apporte ainsi une importante contribution à l'histoire de l'Alsace et en particulier à celle de l'Université de Strasbourg au XVIIIe siècle, et à une nouvelle historiographie sociale articulant les faits à la pensée.
C l a i r e GANTET.

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