La rhétorique du « Changement » comme dispositif d`innovation en

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La rhétorique du « Changement » comme dispositif d`innovation en
La rhétorique du « Changement » comme
dispositif d’innovation en Tunisie
Mohamed Ali ELHAOU∗
des Tunisiens. En externe, dans un
marché peu à peu mondialisé où des
concepts-valises du type « bonne »
ou « nouvelle gouvernance », de «
transition démocratique », de «
développement durable » ou encore
de « société de l’information » sont
légion, le rôle du RCD consiste dès
lors à être une attrape tout
rhétorique.
Résumé : Les promoteurs de la «
Tunisie du changement », face à un
chômage structurel des jeunes
diplômés, trouvent refuge dans la
valorisation de l’« ère du changement
» comme unique solution innovante.
Dans
cette
configuration,
le
Rassemblement
Constitutionnel
Démocratique (RCD), le parti-État,
joue,
entre
autres,
un
rôle
communicationnel prépondérant dans
la mise en avant de l’« ère du
changement ». En ce sens, il agit au
même titre qu’une grande agence de
communication. Le parti, en interne,
aura la charge de répandre sur le
terrain l’action présidentielle auprès
Mots-clés :
communication,
changement, Tunisie, innovation,
mondialisation,
société
de
l’information,
télécommunication,
chômage
***
∗ Chargé de cours à l’ISCOM Paris et à L’IUT GEA à Paris 13, Doctorant SIC, Université
Paris 13, MSH Paris Nord et Jeune chercheur au LABSIC, Paris, [email protected]
48 Mohamed Ali ELHAOU
« Change » Rhetoric as innovation device in Tunisian
Externally, in a gradually globalized
world market
where suitcaseconcepts such as “good” or “new
governance”, “democratic transition”,
“sustainable
development”
and
“information society” are plentiful,
the RCD’s role is therefore to be a
catch-all rhetoric.
Abstract: Proponents of the “Tunisia
change”
toward
structural
unemployment of young graduates
highlight the “change’s era” as a
unique innovative solution. In this
publicity process, the Democratic
Constitutional Rally (RCD) partystate plays a major communicative
role. It acts indeed the same way as a
huge communication agency. The
party, internally, will have the
responsibility to promote the
presidential actions on the ground.
Keywords: communication, change,
Tunisia, innovation, globalization,
TIC,
Information
society,
telecommunication, unemployment
***
Introduction
Les promoteurs de la « Tunisie du changement »1, face, entre autres, à un
chômage structurel des jeunes diplômés, trouvent refuge dans la valorisation de l’«
ère du changement ». Cette mise en avant donne en partie une idée sur une conduite
tunisienne du changement à travers laquelle se produit un discours politique
promotionnel. Celui-ci se tourne résolument à l’heure de la mondialisation vers les
investissements directs étrangers comme une des principales solutions à des
problématiques économiques tunisiennes internes. Dans cette configuration, le
1 La Tunisie du changement est un axe de communication développé depuis la prise du pouvoir de Ben
Ali en 1987. C’est donc une rhétorique gouvernementale qui reconstruit l’histoire du réformisme de
Khair-Eddine en fonction de ses propres préoccupations et de la vision qu’elle entend défendre. En outre,
le « changement » comme axe de communication a immédiatement été mis en scène comme une nouvelle
version du réformisme tunisien, d’un certain réformisme qui néglige une démarche plus intellectuelle et
met l’accent sur l’action. Le Pacte national de 1988, qui traduisait le consensus entre les différentes forces
politiques tunisiennes s’inspire explicitement de l’événement fondateur du réformisme tunisien, à savoir
le Pacte fondamental de 1857. Il mentionne Khair-Eddine comme l’inspirateur des réformes que
« l’artisan du changement » et ses partisans entendent mettre en œuvre. Le réformisme à travers le
discours de Ben Ali est présenté comme la valeur unificatrice, la manière d’être, de penser, de se
comporter qui permet l’unité de la société tunisienne ; il fournit un sentiment de cohésion nationale, de
« modération » ; il est porteur de valeurs positives susceptibles d’être partagées par tous, quelles que soit
les positions sociales.
La rhétorique du « Changement » comme dispositif d’innovation en Tunisie 49
Rassemblement Constitutionnel Démocratique (RCD), le parti-État, joue, entre
autres, un rôle communicationnel prépondérant dans la vedettisation de l’« ère du
changement ». En ce sens, il agit au même titre qu’une grande agence de
communication. Le parti, en interne, aura la charge de répandre sur le terrain
l’action présidentielle auprès des Tunisiens. En externe, dans un marché peu à peu
mondialisé où des concepts-valises du type de « bonne » ou « nouvelle
gouvernance », de « transition démocratique » ou de « développement durable »
sont légion, le rôle du RCD consiste dès lors à être une attrape tout rhétorique. Il
capte tous les énoncés du discours des organisations internationales, bailleurs de
fonds, renvoyant à celles-ci l’image d’une Tunisie en phase avec « les défis et les
enjeux du XXIe siècle ». De ce point de vue, il serait la vitrine de l’Etat policé. Dans
cet article, l’introduction par le retour sur le rôle essentiel de parti principal de
l’ « ère du changement », le RCD, est une manière d’examiner dans un premier
temps le processus de mise sous silence de la liberté d’expression en Tunisie, la
construction du récit de la « Tunisie du changement » comme seul récit légitime,
une presse écrite tunisienne comme un dispositif de promotion de l’ « ère du
changement » et l’instrumentalisation de d’Internet au service de la rhétorique de la
« Tunisie du changement » ; dans un deuxième temps on analysera comment le
processus de valorisation de l’ « ère du changement » se met en train par la
délégitimation d’une action syndicale « vindicative » notamment de son organe
principal : l’UGTT. Dans un troisième temps, on verra que la progression
destructrice de « l’ère du changement » s’appuie – pour se rendre plus crédible – sur
les mutations du secteur de télécommunication. Lequel au moment où la « Tunisie
du changement » rentre de plein fouet dans la « société de l’information » devient la
principale vitrine de « l’ère du changement ».
Quand la rhétorique du changement accule au silence la liberté d’expression
Depuis le protectorat français en Tunisie, l’information est considérée comme
une donnée stratégique. Plus explicitement, le citoyen ordinaire tunisien de l’époque
était perçu comme étant un récepteur peu à même à assumer tout seul les nouvelles
responsabilités liées « au progrès, au changement et à la modernité » d’un monde
complexe car en partie en mouvement perpétuel. En ce sens, les informations qui lui
sont adressées subissent un filtrage minutieux. Fidèle à cette tradition, la rhétorique
de la « Tunisie du changement » s’impose présentement comme seule version
légitime de la « réalité tunisienne », entre autres, à l’échelle internationale. On verra
dans ce point, qu’à y regarder de plus près, la rhétorique de la « Tunisie du
changement » malgré son démocratisme apparent, passe en effet en force
notamment en acculant au silence ce qui est supposé être le quatrième pouvoir en
Tunisie : le pouvoir de la presse.
50 Mohamed Ali ELHAOU
La mise en avant du récit de la « Tunisie du changement » comme seul récit légitime
L’étendue des droits accordés à la femme tunisienne ; les efforts soutenus visant
à promouvoir l’éducation ; les soins de santé ; le souci d’endiguer la
pauvreté pendant plus de quarante ans ; la mise sur pied de la Ligue tunisienne pour
la défense des droits de l'Homme en 1977 – la première en son genre en Afrique et
dans le monde arabe – ; l’émergence d’une presse autonome quoique peu
indépendante – durant les années 60 – ; la libération de temps à autre de centaines
de prisonniers politiques ; la ratification de traités internationaux de défense des
droits de la personne, y compris la convention contre la torture ; et la tolérance
éphémère du pluralisme politique et médiatique ont constamment nourri l’espoir
d’un « changement » véritable dans la manière de faire de la politique en Tunisie.
Or ces mesures aussi généreuses soient elles, sont en réalité un construit
communicationnel à travers lequel la « Tunisie du changement » essaye tant bien
que mal de paraître comme l’ « élève modèle » de l’économie-monde européenne
voire celle des Etats-Unis. Autrement dit, au-delà de l’image de marque de l’« élève
modèle », le discours de « la Tunisie du changement » à l’heure de la mondialisation
ne laisse, à y regarder de près, que peu de place à une information autre, alternative,
critique et libre. Depuis le début des années 90, la « Tunisie du changement » avait
optée en effet d’une manière assez prononcée pour la « promotion des
investissements directs étrangers ». Parallèlement, une poignée de nouveaux
entrepreneurs proches du palais présidentiel tunisien prirent l’ascenseur social
d’une manière assez vorace. Dans cette nouvelle configuration, les autorités
tunisiennes exprimaient de moins en moins de tolérance quant à la critique de leurs
actions. La censure tunisienne devient donc une sorte de « violence légitime »2 que
les promoteurs de la « Tunisie du changement » doivent exercer afin de maintenir «
stabilité et cohésion sociale ». Cette posture est, toutefois, de plus en plus difficile à
perpétuer dans une conjoncture caractérisée par un hiatus entre pauvres et riches.
Par crainte de voir le régime tunisien s’effondrer comme un château de carte, les
promoteurs de la « Tunisie du changement » optent donc pour une « stabilité
totalisante ». Celle-ci consiste, en effet, à rétrécir autant que de besoin la place aussi
bien des partis de l’opposition que celle des journaux indépendants dans l’espace
public tunisien. Ces « virus » selon le régime tunisien sont réduits au statut de
« résistants au changement » qui « refusent le progrès ». Une nuée de journalistes et
centaines d’activistes politiques – présentement targués d’islamisme – vont même
jusqu’à être emprisonnés suite à des procès pour le moins iniques, particulièrement
2 IBN KHALDOUN, 1965, La Muqaddima, extraits, choisis et classés par G. Labica, traduction revue par
J.-E. BENCHEIKH, Paris, p. 37.
La rhétorique du « Changement » comme dispositif d’innovation en Tunisie 51
au début des années 90. En l’occurrence, Hamadi Jebali3, rédacteur en chef de
l’hebdomadaire islamiste Al-Fajr (l’aube), a purgé de lourdes peines de prison au
même titre que des individus et des membres influents du mouvement islamiste
interdit en Tunisie El nahtha4. Quant aux rapports annuels d’Amnesty International,
ils passent à croire les dires des représentants de l’Etat tunisien « pour de la jalousie
de voir la Tunisie briller, progresser et rayonner ». Aussi, les leaders du Parti
Communiste des Ouvriers Tunisiens (PCOT), en dépit de leurs modestes moyens
par rapport au RCD n’ont pas échappé à l’interventionnisme de la « Tunisie du
changement ». Présentement, ce parti n’a plus le droit à la parole au sein de
l’espace public tunisien au même titre que le Mouvement des démocrates socialistes
(MDS) et de certains avocats qui se révoltent5. Les événements du 11 septembre
2001 donnent encore plus de préséance à cette « violence légitime ». La « Tunisie
du changement » depuis n’a cessé de se vanter comme étant « précurseur » voire
« avant-gardiste » dans la lutte contre « toutes formes de résistances extrémistes,
d’intolérance et de terrorisme ». A y regarder de près, cette lutte est une manière de
poursuivre une conduite du changement autoritaire à travers laquelle les promoteurs
de la « Tunisie du changement » se placent sans ambages comme donneurs de leçon
aux dirigeants du monde entier. En ce sens, une nouvelle loi – une « réforme » dirat-on aujourd’hui – criminalisant la liberté d’expression a été votée à la fin de 2003.
Elle consolide « les efforts internationaux pour lutter contre le terrorisme et le
blanchiment d’argent ». Dans cette perspective, la Ligue tunisienne pour la défense
des droits de l’homme (LTDH) a indiqué que suite à la promulgation de cette loi, «
l’année 2003 fut marquée par l’adoption de lois qui portent très gravement atteinte
au droit à l’information ».
En conduisant les « réformes » tambour battant, « la Tunisie du changement » a
révisé, au passage, la Constitution de 1959 en 2002. Par le biais d’un référendum
pour le moins à la soviétique. L’« artisan du changement » peut depuis se présenter
3 Hamadi JEBALI est un journaliste et ancien éditeur du journal Al Fajr, l'ancienne publication du parti
islamiste interdit Ennahda. Il est condamné à un an de prison en janvier 1991 après que son journal ait
lancé un appel à la réforme de la justice militaire tunisienne. En août 1992, il est condamné à 16 ans de
prison par une cour militaire pour insurrection et appartenance à une organisation illégale. Il est jugé avec
279 membres ou sympathisants supposés d'Ennahda. Ces procès sont très critiqués par les groupes de
défense des droits de l'homme. Considéré comme un prisonnier d'opinion par Amnesty International, il est
libéré le 20 mars 2006, à l'occasion des grâces du cinquantenaire de l'indépendance qui voient 81
prisonniers politiques dont 75 islamistes (dont Hamadi JEBALI) et 6 internautes graciés.
4 La Renaissance
5 Mentionnons à ce titre le cas de Mohamed ABBOU qui a été Emprisonné à la région du Kef, située à
plus de 100km au nord-ouest de la capitale Tunis, la justice tunisienne l’avait condamné, le 29 avril 2005,
à un an et six mois de prison pour « publication d’écrits de nature à troubler l’ordre public » et
« diffamation des autorités judiciaires et diffusion de fausses nouvelles ». En cause, un article publié, en
août 2004, sur le site Tunisnews où il comparaît les tortures infligées aux prisonniers politiques tunisiens
aux exactions commises par les soldats américains dans la prison irakienne d’Abou Ghraib.
52 Mohamed Ali ELHAOU
tour à tour en 2004 et en 2009. Cette modification référendaire réinstaure de facto la
présidence à vie alors même que l’ « ère du changement » est censée y mettre fin.
D’ailleurs, les élections présidentielles de 1989, 1994 et 1999 – qui étaient des
occasions relativement propices pour opérer une rupture dans la « Tunisie du
changement » – se soldent par des scores qui avoisinent les 99 % du vote. En
octobre 2004, l’ « artisan du changement » obtient tout juste 95% des suffrages.
Relative baisse qui survient à la suite des critiques internationales6.
Celles-ci estiment ces résultats inappropriés pour un pays s’acheminant vers la
« démocratie », le « changement » et le « progrès ». Quant au 5% restants, ils sont
départagés par « l’opposition officielle ». Les dirigeants de cinq formations
politiques se disputent aussi les 20% des sièges de la Chambre des députés. Laquelle
est largement dominée par le Rassemblement constitutionnel Démocratique (RCD)7.
Ces dirigeants sont peu connus à l’échelle nationale. D’ailleurs depuis 1994, la
loyauté aux « idées » de la « Tunisie du changement » est la condition sine qua non
de l’accès de ces derniers à la Chambre des députés.
Une presse écrite tunisienne au service de la promotion de « l’œuvre
civilisationnelle » de la Tunisie du changement
La « Tunisie du changement » fait de l’information une denrée rare. Selon les
promoteurs de la « Tunisie du changement », une information maîtrisée est une
façon de changer en douceur la mentalité du Tunisien voire une façon de conduire
une ouverture maîtrisée dans une mondialisation incertaine. Pour ce faire, la
communication de la « Tunisie du changement » esquive les polémiques, ne
reconnaît que rarement les crises économiques et sociales nationales. Les
promoteurs de la « Tunisie du changement » pensent dur comme fer que « soulever
les problèmes » en Tunisie signifiera ipso facto nuire à la « cohésion sociale » du
pays ainsi qu’à sa « stabilité ». La presse tunisienne en ce sens « ne doit pas »
déroger au rôle qui lui est attribué. Elle est amenée, en ce sens, à être un relais de la
conduite du changement officielle c'est-à-dire, et entre autres, amplifier les actions
des élites tunisiennes au gouvernement et principalement celles de l’« artisan du
6 Selon LABIDI K., : « D’autres soutiennent que les prochains scrutins vont offrir l’occasion à M. BEN
ALI de rappeler à l’administration américaine que son régime demeure, en dépit de ses multiples atteintes
aux droits humains, solidement implanté dans le pays ; Washington ne peut donc trouver allié plus docile
dans sa « guerre contre le terrorisme ». Le choix de Tunis pour abriter un des bureaux de l’Initiative de
partenariat entre les Etats-Unis et le Moyen-Orient (MEPI) ne relève pas du hasard » ; cf. ; « Le nouveau
masque de la politique américaine au Proche-Orient », Le Monde diplomatique, avril 2004.
7 Le Mouvement des démocrates socialistes (MDS), le Parti de l’unité populaire (PUP), le Mouvement
Ettajdid et le Parti social libéral (PSL) occupent 27 des 182 sièges de la Chambre des députés. Le PUP,
Ettajdid et le PSL ont présenté des candidats à la présidence ; tandis que le MDS et l’Union démocratique
unioniste (UDU) appuient la candidature de M. BEN ALI.
La rhétorique du « Changement » comme dispositif d’innovation en Tunisie 53
changement ». Cela s’opère de telle manière que la surenchère journalistique en
vient même à accorder une place parfois surhumaine aux promoteurs de la « Tunisie
du changement ». La presse écrite tunisienne demeure, grosso modo, prisonnière
donc du paradigme du « laisser-faire ». Que la presse tunisienne ne décortique pas
en détail les stratégies des acteurs politico-économiques, ce fait ne peut que
favoriser une rhétorique officiellement du changement qui présente les réalisations
de l’ « ère du changement » comme un « miracle ». Dans cette perspective, rares
sont les journaux tunisiens qui contredisent publiquement le récit officiel. Car la
« censure » peut survenir soit du parti (le RCD) soit du palais ou encore suite à un
mécontentement de certains dirigeants d’une des grandes entreprises en Tunisie
telles que Téléperformance Tunisie. Celles-ci demeurent donc hors de la critique car
en partie porteuses de ressources publicitaires pour des journaux tunisiens qui
cherchent tant bien que mal à survivre contre vents et marées. Dans cette position de
dépendance financière, le travail des journalistes est malaisé.
Parallèlement, l’autorisation préalable de publier un journal ou un périodique
sous « l’ère du changement » constitue pour le moins un obstacle majeur pour
l’expression libre des opinions. Très souvent l’administration se refuse le droit de
délivrer des récépissés. Elle esquive donc les situations à partir desquelles elle serait
amenée à se justifier en cas de rejet d’une demande de publication. Une fois
l’autorisation accordée, le bénéficiaire est infantilisé ou peu s’en faut. Il est
constamment mis sous pression. Une mauvaise surprise peut surgir en effet à tout
moment. Dans cette configuration, ce dernier doit s’autocensurer, scrutant à chaque
fois ce qu’il est possible de publier et surtout, la manière de le rapporter. Cela
concerne aussi bien un simple journaliste que des responsables de publications
officielles. Bref, l’autorisation de paraître pour une publication est synonyme d’un
« don ». Le cas d’un magazine de télévision «7/7», entre autres, en est l’illustration.
Sa propriétaire Souhayr Belhassen fut acculée à le saborder peu après les élections
présidentielles d’octobre 1999. Les ressources publicitaires provenant des
entreprises publiques et privées s’étaient subitement taries. Aussi Sihem Bensedrine,
journaliste active au sein de l'opposition politique, porte-parole du Conseil national
pour les libertés en Tunisie, dépose en 1999 une demande en vue de publier le
magazine Kalima. Cependant, elle ne reçoit aucune réponse. En juin 2001, elle est
arrêtée et emprisonnée durant sept semaines pour avoir critiquer la justice tunisienne
sur une chaîne de télévision privée basée à Londres. En janvier 2004, elle est
agressée par de présumés policiers en civil et voit sa troisième tentative de faire
enregistrer Kalima rejetée. Des journaux tunisiens, dont Al Chourouk8, la présente
8 Al Chourouk (‫ )اﻟﺸﺮوق‬est un quotidien tunisien en langue arabe créé en 1987 par Slaheddine EL AMRI.
Imprimé au format tabloïd (35 x 24), il paraît six fois par semaine (mardi au dimanche). Basé à Tunis, il
est tiré à 80 000 exemplaires, ce qui en fait le quotidien le plus lu du pays. Ce serait également le journal
arabophone tunisien le plus consulté sur Internet.
54 Mohamed Ali ELHAOU
comme une « prostituée », une « créature du diable », une « vipère haineuse » et une
« vendue aux sionistes et aux francs-maçons »9.
Bensedrine publie Kalima sur Internet puisqu’il reste interdit d'impression après
quatre tentatives d'enregistrement10. Elle collabore aujourd’hui avec Néziha Rejiba,
alias Om Zeid. Celle-ci a été entendue, le 27 octobre 2008, par le substitut du
procureur, au palais de justice de Tunis. La journaliste pourrait a été déférée devant
la justice pour « allégations contraires à la loi », suite à la publication d’un article
dans lequel elle avait fait porter aux autorités tunisiennes la responsabilité de
l’attaque informatique qui avait ciblé, le 8 octobre 2008, le site Internet de Kalima.
Le ministère de l’Intérieur a également interdit la distribution de l’hebdomadaire
Mouwatinoun qui avait reproduit l’article de la journaliste dans sa dernière
édition11. Cet épisode répressif est loin d’être à sa fin est, entre autres, le fruit d’un
flou juridique qui règne sur les dispositions relatives à la diffamation, les atteintes à
l’ordre public, l’offense à l’ordre moral, diffusion de fausses nouvelles, etc. En
d’autres termes, ce tohu bohu réglementaire laisse les coudées franches aux
représentants de la « Tunisie du changement ». Ceux-ci ordonnent présentement,
sans ambages, de saisir des numéros qui ne soient pas motivées par écrit aux
responsables de la publication incriminée12. Le numéro double 4/5 de fév. /mars
2002 du journal d’Attariq Aljadid en est l’illustration.
L’accès en outre aux informations officielles et aux archives nationales –
pendant du droit des citoyens à l’information – est occulté par le Code de la Presse.
La loi du 10 décembre 2003 relative au « soutien des efforts internationaux de lutte
contre le terrorisme et la répression du blanchiment d’argent » (loi 75-2003)
enfonce, toutes proportions gardées, encore le clou13. Cerise sur le gâteau, la
bipolarisation pouvoir/islamistes en Tunisie rend moins facile l’émergence d’une
conduite du changement au pluriel. Autrement dit, au risque de se voir targués
« d’islamisme » et « d’obscurantisme », les membres de l’opposition « légale »
préfèrent tantôt œuvrer pour une critique « constructive », tantôt succomber aux
9 BEAUGE F., 28 mai 2005, « En Tunisie, une journaliste cible d'une campagne de haine », Le Monde.
10 « Sur la toile », Le Monde, 8 décembre 2000.
11 Selon l’article du Reporters sans frontières du 28.10.2008 : « La rédactrice en chef de Kalima menacée
de poursuites judiciaires ».
12 Les médias étrangers n’échappent pas à la foudre de la « Tunisie du changement ». Toute publication
et tout brin critique pour la smala de Carthage sont bloqués en douane. A l’instar de leurs confrères
tunisiens, les journalistes étrangers sont également la cible d’agressions physiques. Dernier épisode en
date : en novembre 2005, l’envoyé spécial de Libération, Christophe Boltanski, a été poignardé et aspergé
de gaz lacrymogène sous le regard placide de policiers, à Tunis.
13 Cf, « Médias sous surveillance », Tunisie, mai 2004. Rapport de la LTDH sur la situation des médias
et de la liberté de communication, p. 5.
La rhétorique du « Changement » comme dispositif d’innovation en Tunisie 55
offres financières de la « Tunisie du changement »14. Ainsi, la réclamation des
journaux de l’opposition d’un espace médiatique libre – assise nécessaire à une
production journalistique de fond – reste prisonnière, comme on l’a évoqué cidessus, de leurs dépendances des mannes financières distribuées par la « Tunisie du
changement ». Celle-ci demeure dans ce domaine le principal investisseur. Par le
biais d’un système de bonus malus, la « Tunisie du changement » perpétue en effet
sa fonction providentielle notamment en plaçant des proches du palais présidentiel à
la tête des entreprises médiatiques15. Concrètement, l'État tunisien alloue une
subvention annuelle de 120 000 dinars (70 000 Euros) pour les quotidiens et
hebdomadaires des partis politiques et 30 000 dinars (18 000 Euros) pour les autres
périodiques. Ces subventions constituent, peu ou prou, « une technologie de
pouvoir ». La dépendance financière des journaux de l’opposition vis-à-vis de la
« Tunisie du changement » ne fait donc que minorer leurs actions dans l’espace
public tunisien. Empêtrés qu’ils sont dans leur stratégie de soutien à la « Tunisie du
changement », ils se condamnent nolens volens à une sorte d’allégeance forcée. Ils
toléreront voire accompagneront ceux-là mêmes contre lesquels ils sont censés se
dresser. Un parcours du combattant attendra, en revanche, les journaux
« politiquement incorrects ». En critiquant l’incritiquable, ceux-ci s’exposent à des
« corrections » financières. Ils concourent de surcroit de réels risques qui vont de
l’arrêt du journal jusqu’aux disparitions mystérieuses16. Entre ces deux extrémités,
la pratique la plus courante demeure la saisie d'une publication à un moment donné ;
le sabordage d’une publication indépendante par son propriétaire sans raisons
apparentes ; la condamnation d'un responsable d'une publication souvent liée à des
règlements de compte, ou peu s’en faut. En ce sens, l’appropriation de l’Internet par
la « Tunisie du changement » n’échappe pas, comme on le verra lors du point
suivant, aux pratiques répressives existantes.
La « Tunisie du changement » et Internet : appropriation ou instrumentalisation ?
Le déploiement de l’Internet dans le système de la « Tunisie du changement » ne
va pas sans ambivalence. L’appropriation de l’Internet était en effet marquée par un
14 La Loi du 10 avril 1999 précise les modalités d’aide financière de l’Etat en faveur de la presse
d’opposition. Mais celle-ci est appliquée sélectivement. Cf, L'éditorial d’El Mawqaf – journal
d’opposition - du 14 déc. 2001, n° 219.
15 M. Mohamed Fahd Sakher El materi, président de « Princesse Groupe », et gendre du président Ben
Ali est présentement à la tête de la « Société tunisienne de presse, d’impression, d’édition, de diffusion et
de publicité – Dar Assabah » : deuxième groupe de Presse en Tunisie. Voir la dépêche de la TAP du 18
avril 2008.
16 L’hebdomadaire indépendant Erraï (L’opinion) – lieu peu ou prou d’expressions et de revendications
démocratiques pendant les années 1977 à 1987 – dont le directeur avait décidé inopinément interrompre
ses numéros en décembre 1987.
56 Mohamed Ali ELHAOU
volontarisme politique. Lequel se souciait depuis la fin des années 90 de donner
l’image d’un pays moderne se développant et changeant en permanence à travers
l’adoption, entre autres, du modèle de la « société de l’information » dans le cadre
de la mondialisation. A examiner de près, cette appropriation relativement rapide de
l’Internet en Tunisie se conjugue donc avec une idéologisation de cet outil. Internet
dans le pays du jasmin est présentement associée à l’avènement de la « révolution
numérique ». En ce sens, elle est tolérée de facto dans la mesure où elle promeut les
acquis de la « Tunisie du changement ». Or derrière cette tolérance se profile une
accentuation de la surveillance et une présence de plus en plus imposante des
services de sécurité tunisiens. Ceux-ci opèrent, à l’occasion, un contrôle implacable
du cyberespace. Censure des sites, interception des courriels, contrôle des
« publinets » – cybercafés –, arrestations et condamnations arbitraires sont une
monnaie courante17ou peu s’en faut. Sans trop faire de ces cas particuliers des
vérités généralisables, force est de constater que la réglementation de l’Internet en
Tunisie ne s’éloigne pas, toutes proportions gardées, de celle de la presse écrite. La
première dans la même lignée que la seconde est grosso modo concernée en
première instance par la censure. Le fournisseur d’accès en Tunisie est assimilé à un
éditeur de publication au sens du code de la presse. La loi du 22 décembre 199718
en témoigne. Elle stipule que chaque fournisseur d’accès doit impérativement
désigner un directeur en charge, de fond en comble, du contenu des pages web et
des sites qu'il héberge. Eventuellement, celui-ci aura à s’expliquer devant les
autorités publiques au cas où il autorise un espace d’information « compromettant ».
Il risque pour le moins son poste. Se trouvant sous pression, « le directeur des
publications » préfère ainsi éviter de prendre des décisions pour les souscriptions
peu « claires ». Quant à l’attribution des noms de domaines et les formalités
d’enregistrement, elles sont objectivement lourdes. L’une comme l’autre requiert
une copie de l’extrait du registre de commerce s’il s’agit d’une société à caractère
commercial ; copie de l’autorisation de création s’il s’agit d’une organisation non
gouvernementale ; ou encore copie du visa légal de création, s’il s’agit d’un organe
de la presse écrite. Dans ce contexte, les quelques internautes tunisiens qui auront
placé beaucoup d’espoir dans la toile se heurteront aussitôt à une réalité sèche. La
hargne de l’Etat prométhéen tunisien est d’une vigueur telle que la « Tunisie du
17 La troisième chambre criminelle du tribunal de Tunis a condamné, le 6 avril 2004, Hamza
MAHROUK (21 ans), Amor Farouk CHLENDI (21 ans), Amor RACHED (21 ans), Abdel-Ghaffar
GUIZA (21 ans), Aymen MECHAREK (22 ans) et Ridha Hadj BRAHIM (38 ans), à 19 ans et trois mois
de prison. Ils sont accusés « d’association de malfaiteurs, de vol et acquisition de produits pour la
fabrication d’explosifs » pour avoir consulté des sites "terroristes". Selon leur avocat qui a pu leur rendre
visite en prison, ils ont été torturés.
18 La principale législation sur Internet en Tunisie.
La rhétorique du « Changement » comme dispositif d’innovation en Tunisie 57
Changement » figure dans la liste des systèmes les plus « hostiles » à l’Internet19.
En 2002, le contrôle des moyens de communication, dont Internet, a encore été
renforcé. Ce contrôle s’inscrit dans la même perspective que le code de la Poste
(tunisienne) de 1998. Celui autorise l’interception du courrier électronique et la
confiscation de tout courrier portant « atteinte à l’ordre public et à la sécurité
nationale ». Une année après les attentats du 11 septembre, une police du
cyberespace est légion20. Ses activités : traquer les sites « subversifs » pour pouvoir
en bloquer l’accès ; intercepter les requêtes vers des sites ou les courriers à contenus
« politiques ou critiques » ; rechercher le maximum d’adresses de « proxys »21;
pister et interpeller les internautes trop actifs, les cyberdissidents. À titre d’exemple,
le 4 juin 2002, Zouhair Yahyaoui a été arrêté à Tunis par les autorités locales à la
suite de sa création en 2001 du site Internet <www.tunezine.com>. Espace dans
lequel il signait ses articles sous le pseudonyme « Ettounsi » – le Tunisien. Le 10
juillet 2002, Zouhair Yahyaoui a été condamné, en appel, à une année de prison
pour « propagation de fausses nouvelles dans le but de faire croire à un attentat
contre les personnes ou contre les biens »22. Aussi, Yahyaoui a écopé d’une autre
année et quatre mois pour « vol par utilisation frauduleuse de moyens de
communication »23. Pour avoir utilisé, en l’occurrence, la connexion Internet à
l’insu du gérant de cybercafé pour lequel il travaille. Dans la même perspective,
« la Tunisie du changement » a fait adopter, le 10 décembre 2003, une loi
antiterroriste qui concerne l’usage de l’Internet. Cette loi favorise, entre autres, des
procédures expéditives pour juger « les terroristes ». Des sites comme ceux du
journal Le Monde, Le Monde Diplomatique, Libération obéissent, de temps à autre,
au même sort réservé aux « terroristes ». Ils sont ainsi pourchassés au même titre
que les sites des organisations non gouvernementales Amnesty International,
Human Rights Watch, RSF, CPJ, FIDH, REMDH, OMCT, CRLDH, CNLT, RSP,
Zeitouna, Takriz…
19 Je me réfère essentiellement sur la liste des 13 ennemis d’Internet publiée par RSF en 2006. Liste où
figure la Tunisie à coté de l’Arabie Saoudite, le Belarus, la Birmanie, la Chine, la Corée du nord, Cuba,
l’Égypte, l’Iran, l’Ouzbékistan, la Syrie, le Turkménistan et le Viêt-nam.
20 Un document publié en mai 2004 par la Ligue tunisienne pour la défense des droits de l’homme
(LTDH), note que les publinets sont soumis à un contrôle régulier. Ils dépendent également du ministère
de l’Intérieur, tombant ainsi sous le coup de la police politique. Celle-ci supervise depuis les locaux de la
Kasbah (le Châtelet tunisien), dans la longue rue Bâb Bnet qui aligne les bâtiments de style colonial des
différents ministères, à l’un des étages du Ministère des technologies de communication que sévit la
police de l’information, avec une annexe au Belvédère. C’est là, d’ailleurs qu’on trouve un matériel
d’écoute des plus sophistiqué, acheté chez la marine française.
21 Serveurs relais qui permettent aux internautes d’accéder aux sites interdits en contournant les systèmes
de blocage, et les rendre inopérants.
22 Article 306 ter du code pénal.
23 Article 84 du code des communications.
58 Mohamed Ali ELHAOU
« La Tunisie du changement » ne cesse donc de déployer l’un des dispositifs les
plus étendus de censure au monde à l’encontre d’Internet. En ce sens, de point de
vue strictement quantitatif, une étude de OpenNet Initiative24 de 2005 révèle que sur
1923 sites Internet testés de l’intérieur de la Tunisie 187 étaient bloqués. Soit une
moyenne de 10%. Instrument de gestion de la « Tunisie du changement », l’ATI
veille en outre à ce que le marché de l’Internet reste « sous sa haute bienveillance ».
Ainsi pour pouvoir exercer dans la « légalité », les fournisseurs d’accès signent un
contrat. Celui-ci stipule, entre autres, que l’usage d’Internet doit se limiter « à des
fins scientifiques, technologiques, commerciales, strictement en rapport avec les
activités des clients ». Quant aux gérants des publinets, ils sont de plus en plus
« vivement » encouragés à garder les « traces » de leurs visiteurs. Ces cybercafés
font aussi l’objet de surveillance. Des logiciels espions – implantés sur les disques
durs lors de téléchargement de logiciels gratuits – sont installés sur les ordinateurs.
Ils permettent ainsi d’épier les usagers. Au risque de perdre leur commerce, certains
gérants mentionnent, sur la bordure des écrans : « Il est strictement interdit de se
rendre sur des sites prohibés ».
Délégitimation provisoire du syndicalisme tunisien
La rhétorique des promoteurs de la « Tunisie du changement » n’a pu, en outre,
s’imposer qu’en enrégimentant peu à peu le syndicalisme tunisien. En réalité, depuis
le début du XXème siècle celui-ci jouait non seulement le rôle du défenseur des
intérêts des travailleurs mais aussi incarnait en Tunisie une voix peu ou prou
révoltée qui s’insurgeait tour à tour contre un changement se réalisant dans les
dépassements et les abus de la colonisation ; contre un changement dans le cadre
d’une modernisation guidée par un autoritarisme éclairé durant les années 60, 70, 80
et jusqu’au milieu des années 90 ; contre in fine un changement prônant
l’ « autorégulation du marché » et vantant le mérite de « l’entreprise individuelle »,
de la « performance et de la flexibilité » des modes de production. En ce sens, la
prise de vigueur de la rhétorique du changement avec l’avènement de l’ « ère du
changement » est en partie le fruit d’une domestication du syndicalisme tunisien.
Autrement dit, la faiblesse de celui-ci est le fruit de plusieurs combats perdus contre
les « réformistes » en Tunisie.
24 L’OpenNet Initiative a pour objectif d’enquêter, d’analyser et de diffuser les pratiques de censure et de
surveillance sur Internet. Elle est le fruit d’une collaboration entre quatre centres de recherche
universitaire américains, canadiens et anglais : le Citizen Lab at the Munk Centre for International Studies
de l’université de Toronto, le Berkman Center for Internet & Society d’Harvard, l’Advanced Network
Research Group de l’université de Cambridge et l’Oxford Internet Institute de l’université d’Oxford.
La rhétorique du « Changement » comme dispositif d’innovation en Tunisie 59
Le premier rapport de force : La CGTT VS le protectorat français
L’amorce de l’entreprise syndicale en Tunisie est pour le moins tourmentée. La
CGTT25 la première centrale syndicale en Tunisie fût créée en 1924 par Mohamed
Ali el Hammi26 sur fond de colère, de précarité et d’exaspération ouvrière. Dès sa
création, elle eut une bonne résonance auprès des ouvriers tunisiens. Elle répondait
un tant soit peu aussi bien à leurs frustrations qu’à leurs aspirations. Les actions de
la centrale, au demeurant, ne tardent pas à déplaire aux représentants du « projet du
changement » français en Tunisie. Parallèlement, en embrassant l’idéologie
communiste, l’entreprise syndicale n’avait que peu d’échos auprès du (vieux)
Destour27. Ce dernier avait avorté la tentative de la centrale à s’y rallier. En fait, le
Destour – à la tête du Cartel des gauches pendant la colonisation – ne voulait pas
attribuer le statut d’interlocuteur agrée à la CGTT. Celle-ci est considérée par le
parti du vieux Destour comme défendant un changement qui s’inspire de l’idéologie
de la révolution bolchevique. En 1925, en tentant de préserver sa prééminence sur la
scène politique tunisienne, le Destour va ainsi officiellement marquer ses distances
avec la Confédération. Désolidarisation qui survient après l’emprisonnement de
plusieurs dirigeants de la CGTT et le soupçon de Mohamed Ali El Hammi par les
autorités du protectorat français de communisme et de complicité avec l'Allemagne.
A ce soupçon ce dernier rétorquait au président du Conseil français : « Je
n'appartiens à aucun parti politique [...] mon travail cherche à organiser et défendre
les intérêts du prolétariat tunisien exploité par le capitalisme mondial28». Il fût
nolens volens condamné à 10 ans d’exil29. Après le décès de Mohamed Ali El
hammi en 1928, la CGTT aura tenté une nouvelle entrée en juin 1937 sur la scène
politique tunisienne. Celle-ci fut encore avortée ; cette fois par le Néo-Destour.
Celui-ci finissant avec le « projet archaïque » du (vieux) Destour et son leader
emblématique Abdelaziz Thâalbi, rejette la « repentance » de la Confédération sous
prétexte de la persistance des « idées dérangeantes » en son sein. Autrement dit, les
actions de la nouvelle CGTT nuisaient au projet de changement – à « la stratégie de
résistance » – du Néo-Destour. Après avoir été rejetée deux fois en tant qu’acteur
« officiel » dans le champ politique tunisien, la troisième entrée en scène de la
25 La Confédération Générale Tunisienne du Travail.
26 Mohamed Ali El Hammi (‫)ﻣﺤﻤﺪ ﻋﻠﻲ اﻟﺤﺎﻣﻲ‬, né le 15 octobre 1890 à El Hamma (Sfax) et décédé le 10
mai 1928 en Arabie saoudite, est considéré comme le père du syndicalisme tunisien.
27 Issu du mouvement « Jeune-Tunisie » du cheikh Thaalibi, il fut fondé en 1920. Il revendiquait une
constitution (en arabe déstour) et la fin du protectorat français. Cette revendication est assez complexe car
elle n’arrivait pas tellement à proposer un projet politique et économique alternatif au projet du
changement français en Tunisie.
28TABABI H., Mohamed Ali El Hammi, (éd), 2005, Tunis, Institut supérieur de l'histoire du mouvement
national, pp. 13-36
29 Ibidem.
60 Mohamed Ali ELHAOU
nouvelle CGTT coïncide avec un contexte de tumulte populaire. Contexte où les
mouvements de grève des travailleurs tunisiens culminent. Cette troisième fois
aurait été la bonne, la nouvelle CGTT a réussi à s’imposer, entre autres, grâce à
l’impulsion des militants syndicalistes dont certains avaient appartenu à la première
CGTT. Les élites de la CGTT se distinguaient d’ailleurs de celles du Néo-Destour.
Elles étaient autodidactes ou de formations scolaire primaire, issus de milieux
populaires et originaires du Sud tunisien. Aussi, la CGTT comptait parmi ses
membres des néo-destouriens. Son secrétaire général, Belgacem Guenaoui en est
l’illustration. La présence des membres du Néo-Destour dans la centrale syndicale
fut en quelques sortes, la condition sine qua non de la reconnaissance de cette
dernière dans le champ politique tunisien. Champ à l’époque sous la tutelle de la
puissance colonisatrice française. Cette reconnaissance ne fût pas acquise
sempiternellement. Elle se réalise en effet dans la difficulté. En 30 Janvier 1938, la
CGTT tenait un congrès extraordinaire, lorsqu’une trentaine de membres de la
Jeunesse destourienne conduits par des dirigeants du parti, dont Salah Ben Youssef
et Hédi Nouira, firent irruption dans la salle et prirent le contrôle. Cet événement
marque non seulement l’interventionnisme d’un certain membre du Néo-Destour
mais aussi une dichotomie au sein même de la CGTT. Dichotomie entre ceux qui
prônent une action et un changement indépendants de la centrale ; et ceux qui
envisagent une action enrégimentée de la CGTT. Le conflit entre ces deux visions
antagonistes de l’action de la CGTT aura une courte durée. L’une et l’autre
s’éclipsèrent aux lendemains des émeutes du 9 avril 1938. Néanmoins, les idées
sous-jacentes à ce quiproquo redessineront les contours de l’action syndicale
tunisienne tout au long du 20eme siècle.
Le deuxième rapport de force : L’UGTT VS le principe de l’indépendance par étape
Le syndicalisme tunisien fait une deuxième rentrée en scène avec l’Union
générale tunisienne du travail (UGTT). Ce retour est, en partie, facilité par le
rétrécissement de la place du Néo-Destour dans le champ politique tunisien. En
d’autres termes, la mise sur pied de l’UGTT survient à un moment de discrédit de
l’action du Néo-Destour aussi bien de la part de la puissance colonisatrice française
que de la part de la population tunisienne. La première juge le parti incapable de
maîtriser les « indigènes » ; la seconde le juge déconnecté des préoccupations
tunisiennes. Dans cette posture inconfortable, le parti se trouvait dans l’obligation
de s’associer à d’autres forces son but est de prôner une version du changement
tunisienne indépendante et libre au-delà même de l’interventionnisme du protectorat
français. L’association du Neo-destour avec l’UGTT s’effectuait dans le cadre de
« fronts ». La nouvelle centrale syndicale, partie prenante du « Front national pour
l’indépendance » de 1946 au même titre que les deux Destours et le parti
communiste, commençait à avoir une certaine autonomie. En effet, l’UGTT était
forte des revendications des travailleurs tunisiens et de leurs protestations liées à des
La rhétorique du « Changement » comme dispositif d’innovation en Tunisie 61
conditions de travail objectivement difficiles. En 1952, alors que Bourguiba et Ben
Youssef, les principaux dirigeants du Néo-Destour, étaient « de nouveau
emprisonnés » ou en « exil », un autre leader, Farhat Hached, secrétaire général de
l’UGTT à l’époque, prend la tête du mouvement indépendantiste. Dès le départ, les
actions de Hached vont à l’encontre de la conduite du changement coloniale.
Ses origines plébéiennes en sont pour beaucoup. Hached30 incarnait en effet un
tout autre type d’élite. Il opérait d’emblée une identification avec les couches
populaires, allant jusqu’à les personnifier. « Je t’aime, ô peuple ! ». Les grèves, les
mouvements de protestations et les manifestations de rue comme étant des
résistances au changement français se multiplient donc avec Hached. Les Tunisiens
pendant un court laps de temps retrouvent leur leader. Leader incarnant un projet de
changement collé, un tant soit peu, aux aspirations des classes populaires dont les
revendications premières sont l'indépendance et l'amélioration des conditions de vie
et de travail. Aussi, sous la conduite de Hached, l'UGTT31 joue un rôle central dans
le déclenchement, l'encadrement des mouvements et la radicalisation des
revendications populaires. Elle assumera à partir du dernier trimestre de 1952 aussi
bien la responsabilité de diriger la « résistance » politique que de galvaniser la
« résistance » armée ; principalement contre les autorités du protectorat français.
Elle profitait surtout d’une certaine amnistie. En l’occurrence, ses actions sont, peu
ou prou, avalisées par la loi sur les libertés syndicales et le soutien de la CISL ;
outre l’appuie du syndicalisme américain et de quelques démocrates au pouvoir aux
États-Unis. A la fois leader du mouvement national, chef de la résistance et homme
de communication, Hached en personne organise les groupes d'activistes dans les
locaux de l'UGTT. Il mène des attaques armées contre les symboles de l'autorité
30 Farhat HACHED (‫)ﻓﺮﺣﺎت ﺣﺸﺎد‬, né le 2 février 1914 à El Abbassia (Kerkennah) et mort le 5 décembre
1952 près de Radès, est un homme politique et syndicaliste tunisien. Il est l'un des principaux chefs de file
du mouvement indépendantiste aux côtés d'Habib Bourguiba et de Salah Ben Youssef. Fils d’une famille
de pêcheurs des îles Kerkennah au large de Sfax, il avait pour tout capital scolaire le certificat d’études
obtenu à l’issue de sa formation dans une école primaire franco-arabe. Il accède à des responsabilités
diverses aux niveaux local et régional et dans l'administration centrale auprès d'Albert Bouzanquet. C'est
pourquoi, il est renvoyé de son emploi en 1939 et vit des jours difficiles avec la Seconde Guerre mondiale
et l'interdiction de toutes ses activités politiques et syndicales sous le régime de Vichy. Durant la guerre, il
se porte volontaire auprès du Croissant Rouge en vue de secourir des blessés, tâche qu'il accomplisse en
dehors de ses heures de travail. En 1943, il arrive à Sfax après son recrutement en qualité de fonctionnaire
des travaux publics et reprend ses activités syndicales à l'Union régionale de Sfax. Employé d’une société
de transports, il avait d’abord milité à la section de Tunisie de la CGTT dont il était devenu l’un des
dirigeants, avant de créer, en 1944, l’Union des syndicats autonomes du Sud tunisien. La fusion de cette
Union avec celle des syndicats autonomes du Nord et la Fédération des fonctionnaires donnerait
Naissance à l’UGTT en 1946. Cf. Juliette BESSIS, « Farhat Hached (1914-1952) », Jeune Afrique, 883, 9
décembre 1977, p. 36 – 64.
31 L’adhésion de l’UGTT à la Confédération internationale des syndicats libres (CISL) en 1949 mène
Hached de réunion en réunion (Afrique du Nord, Milan, etc.).
62 Mohamed Ali ELHAOU
coloniale. Que les arrestations atteignent plus de 20 000 personnes, Hached
participe, contre vents et marées, à des actions de grèves et de mobilisations. Dans
une note adressée au comité exécutif de la CISL le 21 octobre 1952, Hached décrit
la conjoncture comme suit : « certaines mesures auxquelles on aurait voulu donner
le caractère d'apaisement sont toujours assorties d'autres mesures brutales qui ne
font que rendre le climat plus malsain encore. C'est ainsi qu'au mois de mai, les
ministres qui avaient été internés à Guibilli puis transférés à l'île de Djerba étaient
libérés. Mais ils étaient tenus de ne recevoir personne chez eux […] Les rafles se
succédaient à un rythme infernal et des condamnations à la peine de mort étaient
prononcées. Au mois de septembre, les internés des camps de concentration étaient
soi-disant libérés, mais on leur assigne pour résidence le périmètre communal de
leur localité, ou bien on leur interdit le séjour dans la circonscription du contrôle
civil de leur résidence habituelle. Les syndicalistes ne sont pas libérés. Ils sont
transférés à l'île de Djerba et on les laisse sans ressource et sans pourvoir à leur
nourriture et à leur logement. Les ouvriers libérés des camps sont congédiés de leur
emploi. D'autres sont expulsés de Tunisie sans préavis, sur l'Algérie. Au même
moment, des centaines de détenus politiques sont transférés dans les prisons
d’Iambèze en Algérie, où ils sont sous le régime du véritable bannissement. À ce
jour, plus de 3 000 condamnations ont été prononcées par le tribunal militaire, dont
9 à mort, 12 aux travaux forcés à perpétuité, 65 à la réclusion, le tout totalisant plus
de 13 000 années de bagne, 2 500 prévenus attendent encore de comparaître devant
le tribunal militaire... Plus de 20 000 personnes avaient été ainsi arrêtées, un grand
nombre d'entre elles ont subies des tortures et des sévices de toutes
sortes. » Aussitôt la « résistance » tunisienne devenue sérieuse, la puissance
colonisatrice française ne la tolèrera plus. Elle y mettra fin en assassinant Hached le
5 décembre 1952 dans de sombres circonstances. Selon Antoine Moléro, ancien
agent des services français au Maroc, « Hached a bien été assassiné par La Main
rouge qui avait reçu l'ordre de le faire. La Main rouge était une organisation dont
l'État français se servait pour ne pas se mouiller. » De toute façon, « il fallait se
débarrasser de Hached, d'une façon ou d'une autre ». Hached était une entrave au
projet du changement français pour la Tunisie.
En effet, la relation de Hached avec les Tunisiens était, toutes proportions
gardées, d’une osmose rare. Son projet de changement pour la Tunisie s’inspire des
aspirations des ouvriers tunisiens et de la frange de la société tunisienne la plus
fragilisée. Avec Hached le syndicalisme tunisien prend l’allure de la « résistance »
voire de la « révolte ». Un syndicalisme qui négocie, certes, dans les palais mais
aussi dans les rues et dans les mines du phosphate. Toutefois, cette période du
« syndicalisme révolté » fut éphémère. Après l’assassinat de Farhat Hached, le NéoDestour est remis en sel. Profitant de la disparition d’un homme charismatique, les
néo-destouriens se faufilent dans la direction de l’UGTT. Le parti du « combattant
suprême » profite ainsi de l’occasion pour renouer le lien d’avec les franges
populaires tunisiennes.
La rhétorique du « Changement » comme dispositif d’innovation en Tunisie 63
Sous l’égide d’Habib Bourguiba, le Néo-Destour prône présentement la
nécessité d’introduire un changement tunisien qui s’esquisse par « réflexion,
ruse, étapes et patience ». Derrière cette rhétorique, il est vraisemblable que les
élites Néo-destouriennes adoptent un pragmatisme et un réalisme suite à une mesure
des disparités des rapports de force entre la France et la Tunisie. Désormais, le but
de ces élites conduites par le « combattant suprême » est la « pacification » des
relations avec la puissance colonisatrice française. Toutefois, ce changement
stratégies s’éloigne ipso facto des causes des plus démunis : les mineurs, les
ouvriers agricoles, les populations du Sud et du Centre tunisiens. En ce sens, après
l’assassinat de Farhat Hached, l’UGTT n’est plus pour un « changement radical »
mais plutôt pour un changement procédant par étapes. Cette conception de la
conduite du changement qui relativise les difficultés quotidiennes d’une grande
partie de la population tunisienne du sud ne va sans heurts. Au début des années
1955, les populations du sud feront des grèves, protesteront, se révolteront contre la
misère et le dénouement. Deux phénomènes sociaux que la communication du NéoDestour essayera tant bien que mal d’occulter. Le « pragmatisme » bourguibien
s’en sort quasi indemne de sa première épreuve notamment grâce au soutient
subreptice de la direction néo-destourienne de l’UGTT. Celle-ci à travers des
promesses à ses populations démunies ont pu faire passer au mieux la conduite du
changement par étapes. L’UGTT jouera ainsi un rôle de premier plan dans la tenue
et l’issue du congrès du Néo-Destour réuni à Sfax en novembre 1955. Lequel a
scellé le ralliement à Bourguiba de la majorité des dirigeants et des militants du
parti contre les « rebelles yousséfistes ».
A partir de là, la mission de l’UGTT consiste certes à se préoccuper des
questions économiques et sociales mais œuvrera aussi pour la promotion de la
rhétorique du changement et de la modernisation bourguibienne. Peu à peu,
l’activisme de la centrale se réduit donc comme une peau de chagrin. La UGTT ne
soutiendra présentement que les « grèves organisées ». Elle relancera les
revendications d’un statut de l’ouvrier agricole. Elle proposera même un plan de
développement du Centre et du Sud tunisiens. Ces actions visent donc moins à
discréditer le projet du changement bourguibien qu’à le conforter. Dans ce
deuxième rapport de force, depuis l’assassinat de Farhat Hached, le temps n’est plus
à la « Révolution ». L’UGTT est par surcroît un acteur politique qui a des
responsabilités. L’« atténuation des disparités régionales » en est une. L’UGTT
œuvre donc pour « la stabilité » de la conduite du changement bourguibienne. Sa
défense des revendications des ouvriers agricoles et du « prolétariat » s’inscrit
désormais dans les limites compatibles avec l’« univers des possibles » du régime
bourguibien32.
32 Que les dirigeants de l’UGTT, à l’instar de Hmid BEN SALAH, son secrétaire général de l’époque,
inquiètent par leurs idées communistes et par leurs proclamations « radicales » les intérêts de la
bourgeoisie tunisienne, ils modéraient en réalité une exaspération et une crise sociales. En ce sens,
64 Mohamed Ali ELHAOU
Après l’indépendance, l’UGTT sera présente dans l’échiquier politique sous le
patronage de Bourguiba à partir d’avril 1956. Composée de nombreux
fonctionnaires et enseignants, les actions de l’UGTT sont certes ancrées dans le
mouvement ouvrier tunisien mais seront de plus en plus teintées des couleurs de la
« realpolitik » c’est à dire de la conduite du changement par étape. Ce qui n’enlève
rien à la persistance d’un éthos révolutionnaire quoique discret remontant aux deux
figures emblématiques du syndicalisme tunisien : Mohamed Ali El Hammi et Farhat
Hached. Dans la mise en train du projet du changement bourguibien, l’UGTT fit
donc l’objet de pressions pour participer au gouvernement. Son secrétaire général
Hmid Ben Salah refusa le portefeuille ministériel que lui proposait Bourguiba. La
forte personnalité du syndicaliste faisant craindre au Néo-Destour que l'UGTT
n'échappe à son contrôle. Que Ben Salah puisse créer un parti travailliste était le
scénario à éviter. Ainsi, un courant néo-destourien se forme rapidement au sein de
l'UGTT pour obtenir son éviction. Au congrès du mois de septembre 1956, un
courant animé par Habib Achour pénètre la commission administrative et, sous son
influence, certaines unions régionales refusent de s'affilier à l'UGTT et se groupent
en une union adverse : Union des Travailleurs Tunisiens (UTT). En outre, le NéoDestour, s'appuiera sur les syndicats patronaux et paysans. À l’issue de cette contreattaque orchestrée par le parti devenu aussitôt hégémonique du « combattant
suprême », Ben Salah sera « mis sur le carreau » en décembre 1956, mais pas pour
longtemps. Ahmed Tlili jusqu’à lors à la fois membre de la commission
administrative de la centrale et du bureau politique du parti Destourien chapeautera
l’UGTT. Dans ces premières années après l’indépendance, la conduite du
changement bourguibienne se met en train en semant les troubles au sein de
l’UGTT. L’objectif est que celle-ci demeure prisonnière de ses tracas internes. Ce
qui permet de vedettiser « l’œuvre » bourguibienne du changement en Tunisie.
Aussi, la conduite du changement bourguibienne ne se gênait pas à convertir les
membres les plus influents qui lui sont les plus hostiles. Ainsi, en juillet 1957, Hmid
Ben Salah après avoir été dans le collimateur du « combattant suprême » et après
avoir perdu sa place au sein de l’UGTT, entrait au gouvernement en qualité de
secrétaire d’Etat à la Santé publique.
Après avoir changé trois fois de ministre de l'économie en quatre ans, Bourguiba
tente la planification puis opte enfin pour le socialisme. Ben Salah l’ennemi du
départ devient un des premiers partenaires de Bourguiba. Ce dernier le met en
charge du ministère de la planification et des finances en 1961 dans un contexte où
la Tunisie recherche présentement un modèle économique viable. En 1965, la
politique socialiste de Ben Salah est omnipotente. Elle menace l’autonomie de
l’UGTT. La centrale résiste à la conduite du changement autoritaire de Ben Salah.
Habib Achour et Ahmed Tlili y sont pour beaucoup. Ces deux acteurs ont été, toutes
l’annulation de l’ordre de grève générale que la direction de l’UGTT a initialement lancé pour le 10 août
1955 en est l’illustration.
La rhétorique du « Changement » comme dispositif d’innovation en Tunisie 65
proportions gardées, derrière l’éviction de Hmid Ben Salah de la tête de l’UGTT.
Ainsi, dans le sillage de sa politique des « coopératives », Ben Salah s’acharne à
prendre sa revanche personnelle. Il finit par aligner l’UGTT au grand dam de Tlili et
d’Achour. En juillet 1965, Tlili quitte discrètement la Tunisie pour l'Europe. Il y
effectue des déclarations hostiles au régime du président Habib Bourguiba. À partir
de janvier 1969, dans la même lignée que Tlili, les commerçants et les gros et
moyens agriculteurs – menacés par « les coopératives de production » instaurées en
1962 – unissent leurs forces contre Ben Salah. Ce dernier ne peut s'assurer l'appui
des paysans pauvres. Sa chute sera rapide. Démis de ses fonctions ministérielles en
septembre 1969, il est aussitôt exclu du Néo-Destour. Il sera même déchu de son
mandat de député et ensuite accusé d'avoir « abusé de la confiance » de Bourguiba.
Mieux, il sera soupçonné d'avoir pris avantage – dans les deux dernières années – du
mauvais état de santé du « combattant suprême ». Il finit par être traduit devant la
Haute Cour. Il sera condamné le 25 mai 1970 à 10 ans de travaux forcés. Au
moment des règlements de compte entre Bourguiba et son hyperministre Hmid Ben
Salah, l’UGTT regagne son autonomie de fonctionnement mais elle de plus en plus
perplexe quant à la manière avec laquelle elle doit mettre en place une conduite du
changement qui ne soit pas autoritaire et qui œuvre pour les populations et les
ouvriers les plus fragiles.
Le troisième rapport de force : L’UGTT VS le libéralisme économique tunisien
A partir des années 1970, l’UGTT comme étant un acteur important dans la
construction d’un Etat tunisien s’orientant peu à peu vers système de libéralisme
social développe à son tour des succursales dans les milieux les plus divers et
parfois dans des situations antagonistes. La centrale a pris la dimension d’un vaste
rassemblement, bien au-delà de la seule classe ouvrière ou des couches salariées les
plus modestes. Elle comptait en 1977 plus de 500 000 adhérents contre 40 000 en
1970. L’élargissement et la diversification de l’UGTT vont avec un renouvellement
des cadres de syndicats de base. Une proportion importante de militants âgés de
moins de 35 ans y a accédé aux responsabilités. Une large place est de surcroît
réservée aux enseignants et aux journalistes. Ceux-ci proviennent majoritairement
de la région de Sfax et de Gafsa – les deux principaux bastions historiques du
syndicalisme tunisien –. Aussi, le rajeunissement de l’effectif de l’UGTT ne va pas
sans une distance critique quant au nouveau souffle que prend la conduite du
changement bourguibienne après l’épisode Ben Salah. « Réformisme » que le
premier ministre Hédi Nouira se charge de mettre en place. Ce dernier ayant rejeté
le socialisme de son prédécesseur Hmid Ben Salah, entreprend une politique
économique libérale. Celle-ci ne tarde pas, après une décennie euphorique, à
susciter à son tour le mécontentement d’une grande majorité des Tunisiens.
Orchestré par l’UGTT celui-ci dégénère en un « jeudi Noir ». Le 26 janvier 1978, en
l’occurrence, sera le jour de l’escalade de la violence et du bras de fer entre les
66 Mohamed Ali ELHAOU
forces de l’ordre – sous les commandes de Zine el Abidine Ben Ali – et les grévistes
animés par l’Habib Achour. Ce « jeudi noir » fût, toutes proportions gardées,
l’amorce d’une presque guère civile à Tunis. Des graves incidents à Tozeur et à
Sousse se produisirent dans la même semaine. Militants syndicaux, lycéens ou
étudiants et laissés-pour-compte de la croissance se sont retrouvés dans la rue, lieu
de convergence de plusieurs formes de contestation. Devant les locaux de l'UGTT,
Achour tient un discours vindicatif. Selon lui « il n'y a de combattant suprême que le
peuple ». Des jeunes venus de la périphérie de la ville, rejoignent dans les rues de la
capitale les personnes également sorties de chez elles. Un coup de feu tiré aux
abords de la médina ait marqué le début des émeutes. Des enfants se seraient alors
mis à jeter des pierres depuis les terrasses où ils se sont regroupés. Des milliers de
manifestants convergent vers la médina, les rues commerçantes du centre-ville et les
quartiers bourgeois du Belvédère et de Mutuelleville. Ils dressent des barricades,
brisent des vitrines et mettent le feu à des bâtiments administratifs. Sur réquisition
des autorités civiles, l’armée est intervenue pour rétablir l’ordre, au prix de plus
d’une centaine de victimes et de près d’un millier d’arrestations. Cette fois l’UGTT
a pris vraiment un coup dur. Il ne reprendra un nouveau souffle qu’en 7 novembre
1987. Après la destitution du président Bourguiba par son premier ministre Zine el
Abidine ben Ali, l’UGTT a de plus en plus à faire à un libéralisme tunisien
incarnant et communiquant sans cesse sur le « Changement ». Réunifiée en 1988,
l’UGTT profite peu ou prou d’un air de liberté qui regagne pour une courte durée la
Tunisie. A bien regarder, cette liberté est en effet une distanciation vis-à-vis du parti
unique tunisien. Ce denier, selon la rhétorique de l’ « artisan du changement » est
prêt à « jouer le jeu démocratique » en accordant certes plus de liberté à l’opposition
mais aussi en rappelant l’importance de la question de responsabilité.
En ce sens dans le cadre de ce paysage teintée présentement de pluripartisme, la
centrale est censée être autonome toutefois dépolitisée notamment par l’observation
d’une attitude de « neutralité » à l’égard des actions du Rassemblement
Constitutionnel Démocratique (RCD) et des autres partis légalement reconnus. Cette
neutralité partisane, synonyme d’autonomie fonctionnelle, signifie de facto
l’alignement de l’UGTT sur les grandes orientations de l’ « ère du changement ». En
d’autres termes, dans la « Tunisie du changement », l’UGTT défendra présentement
les intérêts des salariés et aura les coudées franches sur le plan de son organisation
interne et le choix de ses membres et leaders. Son autonomie sera préservée pour
autant qu’elle ne franchisse pas « la ligne rouge » de la politique protestataire.
Autrement dit, ses critiques doivent être « constructives », en faveur de la
« cohésion nationale » et de la « stabilité » de l’ « ère du changement ». Ainsi,
l’UGTT aura avec l’ « ère du changement » de plus en plus le rôle
d’accompagnateur des « réformes économiques ». Dans cette perspective, l’ébauche
de la privatisation et de la libéralisation de l’économie tunisienne vers la fin des
années 80, amène l’UGTT à caler tant bien que mal son action sur les changements
engagés par les autorités tunisiennes. « Réformes » qu’elle ne critique qu’à la
La rhétorique du « Changement » comme dispositif d’innovation en Tunisie 67
marge. Dans ce processus de libéralisation, l’UGTT perd de surcroît ses lieux de
prédilection dans les entreprises publiques. Elle est peu à peu confrontée à la
volatilité de ses adhérents. Ce fait remet en question l’autonomie de l’UGTT vis-àvis de l’Etat. En d’autres termes avec de moins en moins d’adhérents, la centrale est
amenée, nolens volens, à rechercher ses ressources financières dans les caisses de
l’Etat. Par conséquent, la centrale concentre ainsi son activité sur la défense de
l’emploi. Ces critiques en ce domaine demeurent circonscrites dans le cadre de la «
contestation légale » tracée par la « Tunisie du changement ». À titre d’exemple, au
lieu de remettre en cause la flexibilité croissante du marché de l’emploi33 et
notamment l’augmentation de la précarité dans les rangs des diplômés de
l’enseignement supérieur, l’UGTT s’intéressa plutôt aux statistiques globales
relatives au chômage en Tunisie. Celles-ci, d’ailleurs, selon les chiffres officiels,
avoisinent les 15 %34. En d’autres termes, « l’UGTT ne s’oppose plus aux autres
instances de l’Etat-parti, ne serait ce que sur les registres du travail et du salariat,
mais participe, au même titre que les autres institutions, à l’élaboration des
politiques économiques, contribue à la régulation de la crise de l’emploi et in fine au
maintien de « l’ordre public » et de la « paix sociale ». »
En 1995 avec l’adhésion de la Tunisie au processus de Barcelone, le rôle de
l’UGTT se rétrécit sérieusement. Le programme « de mise à niveau » adopté par les
autorités tunisiennes enferme, toutes proportions gardées, l’UGTT dans les cercles
vicieux des licenciements et du droit syndical. En témoigne, les circonstances dans
lesquelles est survenue la « démission » d’Ismaïl Sahbani35, en septembre 2000.
Celui-ci après avoir été le « bon élève » de la « Tunisie du changement » et après
avoir été fortement appuyer par celle-ci notamment pour sa réélection à la tête de
l’UGTT durant la période de 1994 à 1999, franchi « la ligne rouge » en parlant de
son éventuelle candidature aux élections présidentielles de 1999. Dans une « Tunisie
du changement » qui conçoit le pouvoir comme une propriété privée, Sahbani est
aussitôt accusé de « malversations et de mauvaise gestion ». Il sera contraint à la
démission en septembre 2000 et traduit en justice et condamné, en octobre 2001, à
13 ans de prison ferme et à de fortes amendes. Une fois sa carrière politique détruite,
il sera amnistié en 2003. Sahbani est, certes, réputé par son refus du dialogue, sa
33 Voir le Code du travail de février 1994 portant sur la flexibilité du travail.
34 Selon l’INS (Institut national des statistiques) le Taux de chômage : 15,0 % en 2001. Sur le taux de
chômage en Tunisie et ses bases de calcul qui masqueraient un recul du chômage.
35 Le parcours d’Ismaïl Sahbani avant son élection à la direction de l’UGTT, à l’âge de 42 ans, était celui
d’un jeune cadre syndical indépendant du pouvoir politique. Cet ancien ouvrier avait été arrêté en janvier
1978 et condamné en septembre de la même année par la Cour de sûreté de l’Etat à cinq ans de travaux
forcés. Lors du procès, il avait fait état de tortures infligées durant les interrogatoires par la police.
Secrétaire général de la Fédération de la métallurgie en 1980 après son élargissement, il avait rejoint en
1983 le bureau exécutif de la centrale. C’est à l’issue du congrès extraordinaire tenu en avril 1989 au
lendemain d’une nouvelle réunification qu’il est devenu le secrétaire général. Confirmé à ce poste par le
congrès de décembre 1993 et avril 1999, il a assumé la responsabilité de la reconversion de l’UGTT.
68 Mohamed Ali ELHAOU
centralisation excessive des mécanismes de décision (et, du même coup, une
certaine marginalisation de la base), l'accaparement des finances de l'organisation, la
mauvaise gestion des entreprises appartenant à celle-ci (assurances Al-Ittihad, hôtel
Amilcar, Union tunisienne du tourisme...), voire certaines opérations financières
douteuses et un enrichissement personnel trop rapide36. Il n’en demeure pas moins
que sa conduite devant la justice pour des « affaires de corruption » semble peu
crédible37 car les créances douteuses, le « clientélisme » et la « corruption » sont
loin d’être l’apanage de l’UGTT.
Grosso modo, on a pu voir dans ce point l’enregimentation de l’UGTT. Celle-ci
à travers trois « coup de poing » historique – le premier à l’époque de l’entreprise
coloniale française en Tunisie, le deuxième au moment de la mise en train du projet
de la « Tunisie indépendante » et le troisième lors de la mise en œuvre d’une
conduite du changement en faveur du libéralisme économique après l’échec du
politique collectiviste de Ben Salah – est peu a peu réduite au silence. En ce sens,
l’UGTT eut le même sort que celui de la presse tunisienne. Le malheur de ces deux
institutions fait le bonheur de la « Tunisie du changement ». Celle-ci matérialise
présentement son discours du changement et le légitime auprès des Tunisiens en
s’appuyant notamment sur les technologies de l’information et de la communication
et plus précisément sur le secteur de télécommunication. Ce secteur est jaugé
comme la clé de voûte de l’avenir de la Tunisie dans la mondialisation.
Les télécommunications comme vitrine de « l’ère du changement »
Dans les deux points précédents on a montré un tant soit peu comment la
communication de la « Tunisie du changement » passe en force notamment en
s’appropriant d’une manière assez répressive les espaces de paroles et les lieux de
revendications aussi bien de la presse tunisienne que ceux de l’UGTT. Cette
récupération de ces deux institutions ne suffit, toutefois, pas à expliquer à elle seule
la force avec laquelle s’impose la communication du changement dans l’espace
public tunisien. Dans ce point troisième on montrera, en l’occurrence, comment la
mutation du secteur des télécommunications en Tunisie nourrit l’idéologie du
changement en Tunisie.
Dans le cadre de l’économie nationale tunisienne, le discours de la « Tunisie du
changement » fait, en effet, des télécommunications un des vecteurs essentiels de la
matérialisation de l’idée du changement. Ce processus de théâtralisation commence
aux alentours de 1995. Il coïncide avec la mise en valeur de la technologie
36 Voir (J.A./L'intelligent n° 2062).
37 Le comité pour le respect des libertés et droits de l’homme en Tunisie (CRLDHT, Paris) a diffusé, le
17 avril 2001, une lettre de prison d’Ismaïl Sahbani dénonçant une « effroyable machination ».
La rhétorique du « Changement » comme dispositif d’innovation en Tunisie 69
numérique. Par la suite, il se met en train par le biais de la libéralisation des
services. En cette période, les promoteurs de la « Tunisie du changement » ont
œuvré pour un changement du régime institutionnel. Ils commencent tout d’abord
par une certaine idéologisation de « la révolution des technologies de
télécommunication ». Ils espèrent dans cette perspective de dissiper les
« résistances au changement » liées à la sécurité que procure un système de
monopole public et surtout celles liées à l’incertitude à un système plus libéral où les
maîtres-mots sont la « concurrence internationale » et la « compétitivité ». La toile
de fond de ce discours tunisien – qui vedettise le secteur des télécommunications –
est, entre autres, les engagements internationaux pris lors du processus de
Barcelone. A cette occasion la « Tunisie du changement » avait procédé à des
« réformes » dans la perspective de rendre son économie plus libérale et ouverte.
Cela signifie, théoriquement, le désengagement de l’État des activités de production
des services de télécommunication. Selon la définition des institutions
internationales comme la Banque mondiale ou le FMI38, ce secteur est intrinsèque
« aux normes du progrès ». Or, en réalité, la « Tunisie du changement » a certes
œuvré pour la libéralisation des télécommunications mais celle-ci a été faite de telle
manière que l’Etat gardait une certaine main mise sur ce secteur. Car à l’heure de la
mondialisation, la « Tunisie du changement » est peu à peu consciente que la
crédibilité de son récit passe moins par une presse tunisienne docile voire par un
certain nombre de responsables de l’UGTT compromettant avec l’œuvre de
« l’artisan du changement » qu’à travers la modernisation du secteur des
télécommunications. Dans cette perspective, l’éloge de celui-ci est une manière pour
les autorités tunisiennes, de prouver non seulement l’intégration de la Tunisie dans
le « rang des pays développés » mais aussi une façon de dire que l’ « économie
tunisienne » dispose des atouts nécessaires lui permettant d’accueillir des « leaders
mondiaux » à l’image de Téléperformance Tunisie. Les élites tunisiennes à travers
une infrastructure de télécommunication « moderne » avancent donc un pays où
quand les entreprises étrangères à l’image de Téléperformance s’y installent peuvent
« avoir une longueur d’avance » – technologique et managériale – sur leurs
concurrents.
On verra en détail en ce qui concerne ce troisième point, qu’aux trois phases
marquant la mutation du secteur des télécommunications en Tunisie correspond une
prise de vigueur de la rhétorique du changement en Tunisie. En d’autres termes,
principalement techniques, les trois phases de la mutation du secteur des
télécommunications en Tunisie s’inscrivent dans une politique volontariste plus
large. Celle-ci consiste à « mettre à niveau » les entreprises tunisiennes et
améliorer le cadre du travail des entreprises étrangères à l’instar de
Teleperformance.
38 Le fond monétaire international.
70 Mohamed Ali ELHAOU
En ce sens, le secteur des télécommunications en Tunisie est mis en vedette
comme étant « le » secteur qui « prouve » désormais le dynamisme du tissu
économique tunisien. Plus précisément, c’est un secteur qui selon la rhétorique de la
« Tunisie du changement » annonce l’avènement de la « société de l’information »
et du « savoir » et fait rentrer la Tunisie dans la « nouvelle économie » celle de
« l’économie intelligente ».
Ces trois phases sont : premièrement la
phase « réseau ». Elle est caractérisée par une présence forte de l’Etat, visant à
équiper la Tunisie avec un minimum d’infrastructure de télécommunications.
Deuxièmement une phase transitoire. Caractérisée par le souhait d’insérer la notion
de service dans le « réseau ». Cette phase marque l’essoufflement du monopole
public en Tunisie. La troisième phase marque l’engouement des politiques publiques
pour le « réseau numérique ». Celui-ci est envisagé comme tremplin nécessaire pour
accéder à « l’économie du savoir ».
L’heure de la rigidité : le monopole de l’Etat
Dans une perspective historique, le développement du secteur des
télécommunications a pris place successivement dans deux contextes spécifiques.
D’abord, celui de l’économie coloniale39. Ensuite celui des modèles de
39 Il importe de signaler que le modèle français de régulation a fortement influencé les orientations de
politique sectorielle en Tunisie. Et ce à double titre. D’une part, les séquences de réorganisation
administrative et industrielle sont globalement similaires. D’autre part, le rôle central attribué à l’INT
(Instance Nationale des Télécommunications (INT) crée par l’article 63 de la loi n°2001-1 du 15 janvier
2001. Sur le site www.intt.tn, son activité est décrite comme suit : « L’Instance Nationale des
Télécommunications ambitionne d’informer les différents acteurs concernés par le développement du
secteur des technologies de l’information et de la communication (TIC) sur ses activités et ses
programmes. Consciente des missions qui lui sont confiées et des mutations profondes du secteur des TIC
sur ses différents aspects d’organisation, de privatisation, de libéralisation, et d’innovation technologique,
l’INT œuvre pour sauvegarder un environnement réglementaire, favorable, prévisible, transparent,
technologiquement neutre et propice à une concurrence saine et loyale entre les opérateurs de
télécommunications et devant attirer en conséquence les investisseurs privés locaux et étrangers et
renforcer la coopération internationale.) - au même titre que l’A.R.T. (Créée par la loi de réglementation
des télécommunications du 26 juillet 1996, l'Autorité de régulation des télécommunications (A.R.T.) est
une autorité administrative indépendante dont la mission spécifique est de veiller au bon fonctionnement
du régime de concurrence instauré par la loi. Ses rôles sont les suivants :- elle donne un avis sur les
projets de loi ou de règlement ;- elle instruit les demandes d'autorisation (licence) d'opérateurs de réseau
ouvert au public et de fournisseurs de service téléphonique au public, soumises à la signature du ministre
;- elle délivre les autorisations d'ouverture et d'exploitation de réseaux indépendants ;- elle établit et gère
le plan de numérotation national, et attribue les ressources en numéros et en fréquences ;- elle évalue le
coût du service universel et donne son avis sur les tarifs du service universel (et des services en monopole
de fait) ;- elle détermine les opérateurs « puissants sur le marché » et approuve le catalogue
d'interconnexion des opérateurs de réseaux ouverts au public ainsi qualifiés ;- elle règle les différends en
matière d'interconnexion, de partage d'infrastructures existantes et de fourniture de services de
La rhétorique du « Changement » comme dispositif d’innovation en Tunisie 71
développement postindépendance. Ceux-ci ont structuré l’édification des
infrastructures de base. L’Indépendance de la Tunisie en 1956 avait ouvert, en effet,
une phase de développement du secteur des télécommunications, marquée d’abord
par la nationalisation systématique des concessions. Ensuite, le transfert du
développement et de l’exploitation des infrastructures à l’administration centrale. Le
service universel devenait l’objectif central, garantissant un accès aux réseaux élargi
à l’ensemble du territoire. Depuis, l’État porta deux casquettes : celle d’opérateur et
celle d’organisme de réglementation. A l’époque de la « modernisation »
bourguibienne, le ministère des Postes et des Télécommunications et le ministère
des Communications et du Transport ont été désignés pour être l’autorité de
régulation du monopole des télécommunications. Jusqu’à la fin de la présidence du
« Combattant suprême », soit vers la fin des années 80, la mise en place du
monopole public fortement réglementé découle de prime abord d’un impératif de
souveraineté politique et économique. L’État cumulait ainsi les fonctions de
production, de financement et de gestion des infrastructures, de maître d’œuvre du
cadre réglementaire, de la standardisation technique et de formation de personnel
qualifié.
Bref, l’activité des télécommunications était strictement encadrée par l’État,
témoignant de sa volonté de se réapproprier le développement, « le changement » et
le contrôle du réseau national de télécommunication. La rhétorique dominante de
l’époque fût celle de la construction de la « société civile tunisienne » et la
préparation de la « Tunisie de demain ». La modernisation de la société, la
possibilité de mobilité de ses membres et de ses entreprises sont, peu à peu, affaire
de l’Etat-providence. Dans cette posture le président de la République jouait le rôle
du « guide suprême »40. Il avait pour mission conduire la société tunisienne vers le
changement pour ne pas dire « la lumière » selon les préceptes du modèle français.
L’heure de l’essoufflement de l’Etat-providence
Le régime de monopole commence à perdre peu à peu pied en Tunisie à partir du
début des années 1980. Il a montré pleinement ses limites au cours des années 1990.
En l’occurrence, l’accès des Tunisiens au réseau de la téléphonie fixe est insuffisant.
La frénésie Internet, la généralisation de la numérisation, l’extension des capacités
de transmission via le câblage sous-marin en fibre optique et les liaisons par satellite
ne sont que des progrès relatifs. Le développement de nouvelles technologies de
communication, téléphonie cellulaire, téléphonie mobile, transmission de données
relevait, dans ce contexte, d’un cadre qui dépasse les moyens de la « Tunisie du
télécommunications sur les réseaux câblés.) en France - devait permettre dans une phase de transition une
redéfinition du champ d’action des politiques publiques.
40 Un surnom attribué au président Habib Bourguiba. Il fût aussi appelé le « combattant suprême ».
72 Mohamed Ali ELHAOU
changement ». Tunisie Télécom, le seul acteur à bord, jusqu’à la fin des années 90,
se trouvait, en l’occurrence, dans l’impossibilité de satisfaire une demande
croissante de technologie de l’information et de la communication. Les Tunisiens
peu ou prou subjugués par les prouesses techniques dans le « monde moderne »
réclament donc à corps et à cri les nouvelles technologies d’information et de la
communication. En terme de chiffres, alors qu’en 1990 la télédensité de la
téléphonie fixe s’élevait à 3,7 % en Tunisie, en 1997, ce taux est passé à seulement
7,4 % contre plus de 55 % en moyenne dans les pays de l’Union européenne41. De
même, la télédensité de la téléphonie mobile en 1997 atteignait à peine 0,3 % en
Tunisie. Bref, la qualité des prestations de l’opérateur public Tunisie Télécom était
jugée « médiocre » par les consommateurs. Les réclamations incessantes de ces
derniers témoignaient d’une insatisfaction chronique : des encombrements
récurrents du réseau, une assistance technique insuffisante, un système de
facturation peu transparent et sans oublier le clientélisme : des relations de
connivence sont quasi indispensables pour l’obtention d’une ligne téléphonique
ainsi qu’un raccordement rapide. Dans cette conjoncture, le gouvernement tunisien
communiquait sur le changement comme une manière de dire qu’il n’avait plus de
réponse immédiate à ce problème. Au-delà du secteur des télécommunications, la
communication du changement en Tunisie est l’indice que le gouvernement tunisien
insiste peu à peu sur le caractère irrévocable de la politique d’ouverture. À partir de
la fin des années 90, cette nouvelle orientation rétrécit en effet le choix des
entreprises tunisiennes. Celles-ci doivent présentement suivre le rythme de la
mondialisation au risque d’être condamnées à exercer à la marge. En ce sens, la
politique d’accompagnement mise en place par les autorités tunisiennes s’est
articulée autour du concept de « mise à niveau ».
Selon la version du gouvernement, l’asphyxie de l’économie revient moins à la
mauvaise gestion des politiques publiques – l’efflorescence de la corruption et
l’environnement des créances douteuses – qu’à l’absence d’inventivité des
entrepreneurs tunisiens ainsi que leurs « résistances » à prendre à bras-le-corps les
nouvelles technologies de la communication. Ceux-ci, aux yeux des élites
réformistes tunisiennes manquent encore d’expérience et ont besoin, par
conséquent, de « rattraper leur retard » par l’inscription dans la ligne politique tracée
par la « Tunisie du changement » à savoir : la « mise à niveau ». Dans ce contexte,
entreprises publiques et entreprises privées seront présentement amenées à jouer le
jeu du dynamisme, de la mobilité, de la réactivité et de la flexibilité proposé par les
promoteurs de la Tunisie du changement et des bailleurs de fond étrangers.
41 Données de l’Union internationale des Télécommunications.
La rhétorique du « Changement » comme dispositif d’innovation en Tunisie 73
L’heure du monde connexionniste : le réseau numérique universel
Comme on l’a précédemment mentionné, l’adhésion de la Tunisie aux accords
de l’OMC42 et l’association au partenariat euroméditerranéen – prévoyant la
création d’une zone de libre-échange avec l’Union Européenne – accélère, le
passage en Tunisie d’un régime institutionnel vers la logique de régulation. Dans
cette mutation, le secteur de télécommunications aura un rôle fédérateur. A la suite
de ces accords, la Tunisie est tenue de procéder à une ouverture de son marché à la
concurrence internationale. Or, la libéralisation est d’autant plus ambivalente que les
pratiques concurrentielles sont peu ancrées en Tunisie. Outre que la régulation
économique en Tunisie demeure caractérisée par un fort interventionnisme public. À
titre d’exemple, lors d’un déjeuner-débat sur le thème « Le secteur des
télécommunications à l'horizon 2011 » organisé par CTFCI43, le ministre tunisien
des Technologies de la communication M. Montassar Ouali parle d’une volonté
présidentielle de faire de ce secteur « un maillon important de l'économie du
savoir »44. Car ce secteur est « l'un des éléments stratégiques de la politique de
développement économique et social définie pour la période 2007-201645 » disait-il.
Certes le marché tunisien s’ouvre à la concurrence notamment par l’entrée
de l’operateur Egyptien Orascom Telecom dans le marché de la téléphonie mobile
en 2002 ainsi que l’entrée en 2004 de Divona Télécom dans le marché de
télécommunications46 par Satellite et Wimax47 et par la cessation en 2006 de
42 Le 11 avril 1997
43 La Chambre tuniso-française pour le commerce et l'industrie (CTFCI)
44Voir <http://www.infotunisie.com/2007/05/160507-12.html> : « Le secteur des télécommunications à
l'horizon 2011 » thème d'un déjeuner-débat à Tunis.
45 Ibidem
46 DIVONA TELECOM, Premier Opérateur de Télécommunication par Satellite et Wimax en Tunisie,
créé suite à la concession par le gouvernement Tunisien d’une licence VSAT et Wimax attribuée à un
groupement Tuniso-Monégasque, a développé un portefeuille de services permettant aux utilisateurs de
choisir la solution qui répond le mieux à leurs attentes (pour Centres d’Appels (LLI, Wimax,...), Solutions
Interconnexion des réseaux locaux, VOIP).
47 WiMAX (acronyme pour Worldwide Interoperability for Microwave Access) est une famille de normes,
certaines encore en chantier, définissant les connexions à haut-débit par voie hertzienne. C'est également
un nom commercial pour ces normes, comme l'est Wi-Fi pour 802.11 (la Wi-Fi Alliance est en cela
comparable au WiMAX Forum). WiMAX regroupe des standards de réseaux sans fils auparavant
indépendants : HiperMAN, proposé en Europe par l'ETSI (European Telecommunications Standards
Institute), et 802.16 proposé par l'IEEE (Institute of Electrical and Electronics Engineers). WiMAX utilise
des technologies hertziennes destinées principalement à des architectures point-multipoint : à partir d'une
antenne centrale, on cherche à toucher de multiples terminaux. WiMAX promet des débits de plusieurs
dizaines de mégabits/seconde sur des rayons de couverture de quelques dizaines de kilomètres. WiMAX
s'adresse notamment au marché des réseaux métropolitains, le MAN (metropolitan area network) de
HiperMAN. Plusieurs standards relèvent du terme WiMAX : les plus avancés concernent les usages en
74 Mohamed Ali ELHAOU
Tunisie Télécom de 35 % de son capital à l’émirati Tecom DIG48; mais, cette
ouverture vient plus car les moyens à la disposition de la « Tunisie du changement »
sont insuffisants. Dans cette perspective, au lieu d’évoquer un certain essoufflement
du modèle de l’Etat-providence, les promoteurs de la « Tunisie du changement »
préfèrent vanter les mérites de l’organisation-réseau. Celle-ci, selon ces derniers, va
permettre par la maîtrise des nouvelles technologies de l’information et de la
communication à la Tunisie d’accéder ipso facto au « rang des pays développés » et
surtout intégrer une économie-monde en « pleine effervescence ». Une économiemonde qui prend donc les allures d’« un village global » où tous les pays de la
planète cohabiteront dans la « quiétude et le bonheur ». Un village tel un corps
humain, en besoin constant de tous ses organes pour assurer son harmonie ainsi que
l’équilibre de tout l’organisme. En ce sens, Pierre Musso nous met en garde contre
le fait que le « réseau porte toujours en lui un imaginaire de la transition entre la
libération d’un système pyramidal et hiérarchique, dont l’Etat est l’archétype, et la
promesse d’un système futur, celui de l’association universelle, annonciateur d’un
nouveau type de relation égalitaire. Cette utopie se réaliserait par l’accélération du
développement des réseaux techniques, c’est à dire leur prolifération sur un mode
viral, toujours évoquée par la métaphore de l’organisme ». La libéralisation partielle
des télécommunications en Tunisie, comme secteur au cœur des politiques
« développementalistes », a participé, en partie, à la légitimation d’un discours
prêchant le pragmatisme, le dynamisme et la réactivité. Discours préparant en
grande pompe, en effet, la désimplication et le souhait de l’Etat-providence de jouer
autrement son rôle de guide « vers la lumière ». En décortiquant ce discours, on
découvre donc un Etat tunisien qui veut de moins en moins aujourd’hui assumer son
rôle de « bâtisseur » des « grands projets » nationaux. Un Etat qui ne souhaite plus
protéger « ses » Tunisiens les plus faibles, ni même assurer son rôle de « relais »
auprès des grandes entreprises. Au contraire, les responsables politiques dans le
pays du jasmin font désormais l’apologie de l’ « autogestion », de
l’ « autorégulation », du « réseau », de la « mobilité », de « l’esprit d’entreprise » et
du « changement ». Laissant, ainsi, libre champ aux rivalités, à la concurrence et à la
situation fixe (le client ne bouge pas), mais une version mobile (connexion à haut-débit en situation de
mobilité) est également prévue un peu plus tard.
Un des objectifs fondateurs du WiMAX Forum est la recherche de l'interopérabilité : elle est obtenue par
les voies de la normalisation et de la certification, et est un des enjeux majeurs du WiMAX, comme elle
l'a été, avec un assez bon succès, pour le Wi-Fi. C'est un enjeu d'autant plus important que WiMAX est
défini pour une large bande de fréquences, de 2 à 66 GHz, dans laquelle on trouve des technologies
existantes, comme le Wi-Fi, et qui autorise des débits, des portées et des usages très variés. Cette
multiplicité des bandes de fréquences visées, des débits, portées et usages possibles, est d'ailleurs le
principal écueil qu'affronte le commentateur : selon l'angle choisi, WiMAX est tour à tour un simple
prolongement du Wi-Fi, le cœur de réseau du Wi-Fi, ou mieux, la convergence du Wi-Fi et du réseau
cellulaire de troisième génération (UMTS, dite « la 3G »).
48 Le Consortium Tecom (Technology, Electronics, Commerce, and Media Zone Authority) et DIG
(Dubaï Investment Group) (TECOM-DIG) sont membre du Dubaï Holdings Group présidé par Cheikh
Mohamed Ben Rashed Al Maktoum, le prince héritier de Dubaï et ministre de la Défense des EAU.
La rhétorique du « Changement » comme dispositif d’innovation en Tunisie 75
spéculation dans une mondialisation qui se dessine de facto en dehors des modestes
marges de manœuvres de la Tunisie. Malgré sa souplesse apparente, ce discours de
la « Tunisie du changement » – qui s’appuie sur le secteur des télécommunications –
renoue avec des pratiques répressives et autoritaires.
Conclusion
On a démontré dans cet article comment la rhétorique de « l’ère du
changement » progresse en réduisant les espaces de prise de parole et des médias
tunisiens et de l’organe le plus influent du syndicalisme tunisien : l’UGTT. On a mis
l’accent, dans cette perspective, sur le fait que la rhétorique de la « Tunisie du
changement » déni certes le rôle des médias tunisiens et du syndicalisme en tant
qu’acteurs principaux du changement. Cette réduction, toutefois, lui permet de
choisir son secteur de prédilection : les télécommunications. En outre, la répression
d’un syndicalisme revendicatif et d’un journalisme qui fouille dans les affaires de
l’Etat est une propension de la « Tunisie du changement » de quitter la scène
économico-politique d’avant-garde sans douleur. C’est en partie pour cela qu’elle
garde le monopole communicationnel sur la scène nationale. Autrement dit, en
destituant de leurs rôles d’acteurs du changement médias tunisiens et syndicats, la
« Tunisie du changement » maintient tant bien que mal le monopole de la
prospective, de l’avenir et de la communication. Aussi, son accaparement de la
rhétorique du changement est une manière de dire aux Tunisiens qu’elle détient
encore la clé de la fameuse porte du progrès économique et de la croissance ; qu’elle
est présentement là non pas pour engager des grands projets mais plutôt pour assurer
les Tunisiens par la communication contre l’incertitude d’un marché mondialisé où
les crises deviennent un passage obligé ; qu’elle est là pour assurer un « changement
dans la stabilité » c'est-à-dire un changement en douceur. En d’autres termes,
la rhétorique du changement » en colonisant – au sens habermassien – les espaces
d’expression en Tunisie tend à transmettre peu à peu aux Tunisiens un message
selon lequel elle ne représente plus le rôle du père qui satisfait les besoins de ses
enfants mais qu’elle assure désormais un rôle de « coach » orientant les Tunisiens
dans la « bonne direction ».
En ce sens, l’Etat devient un simple régulateur du marché. Il serait amené ainsi à
tisser des « relations de confiance » avec les Tunisiens en toute « transparence ». En
ce sens « l’artisan du changement » disait à l’occasion du discours d’ouverture du
Congrès de Défi du RCD : « …notre pays restera un apôtre de la bonne action et de
la paix, oeuvrant à conforter les bases d’un développement mondial solidaire, à
consacrer le dialogue entre les cultures et civilisations, à bannir la violence,
l’extrémisme et le terrorisme et à édifier un monde plus équitable, plus développé et
plus stable ». Cette communication oeuvrant pour la « bonne parole » produit en
effet un univers où les problèmes et les crises sont évacués pour ne pas dire bannis.
76 Mohamed Ali ELHAOU
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