juste un peu de soleil

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juste un peu de soleil
ISABELLE À DÉCIDÉ DE VIVRE PLUTÔT QUE
DE',RÊVER SA VIE'. ELLE NE DEMANDE PAS LA LUNE.
':JUSTE UN PEU DE SOLEIL:'
J
PAR LOU,~E VINCENT
1
Le Capri Palace
Hotel &Spa, à
Anacapri, une des deux
bourgades de Capri.
Ce six-étoiles
de 87 chambres avec
piscine est la propriét~
d:4ntonio Cacace,
un esthète tombé sous
le charme d'Isabelle.
e ne suis en quête de
personne, Je fais
confiance à la vie. Même
si mon système de
confiance dans les
hommes a été \jctime
d'un séisme recent ... »
C'était en mars, dans une suite du
George V. Isabelle Adjani venait de
recevoir un cinquième César,pour
«Lajournée de la jupe», deveriant
ainsi l'actrice la plus récompensée
du cinéma français. Et soudain, devant nous, elle s'était mise à marcher son trophée sur la tête, jouant à
nous faire rire. Elle nous montrait
ainsi qU'elle était capable de garder
l'équilibre, et même de marcher sur
un fiL Tête droite entre les précipices qui guettent les acrobates.
L'hiver avait été atroce. Une
suite d'avalanches emportant les
dernières certitudes. La tr,a hison de '
Delajoux, le médecin qui lui avait à
nouveau fait croire au bonheur. Elle
s'en doutait pourtant: «Avec lui, jè
me dis que je suis faite pour la tranquillité. Je recherche la paix, le bien-
être. Un de mes amis dit: que le bienêtre, c'est la salle d'anesthésie ...
Mais bon, je me ~ens bieI1.» Seulement, il avait fallu se réveiller ... Et
souffrir encore. Qui aimer, qui
croire, pour de vrai? Trop d'échecs à
l'heure des inévitables bilans. On '
peut devenir folle à se rép~ter toujours les mêmes questions, à ressasser-les mêmes doutes. On peùt
même en faire des livres. «Les plus
désespérés sont les chants les plus
beaux. Et j'en sais d'immortels qui
sont de purs sanglots», écrivait
Musset. Mais justement, de ces
douleurs-là, Isabelle ne veut plus.
«Je me suis longtemps acharnée
à sortir un homme de sa douleur, de ,
ses ambivalences, de sa dépression.
n fallait que mon amour l'amène à
me dire: "Je t'aime inconditionnellement pour la vic::." Ce que je cher~
chais à obtenir de mon père, évidemment.,Cela m'a dirigée vers des
hommes malheureux qui m'ont rendue malheureuse. » Isabelle a longuement pratiqué l'analyse. Elle
connaît la recette. Le temps de macération des larmes. Depuis ses
20 ans, cette créature solaire a
cultivé le désespoir comme d'autres
cherchent un coin d'ombre. Le
drame était son idéal; la tragédie,
_ son élément. Il lui fallaitvjvre
comme dans Shakespeare. Camille
Claudel, Adèle H., ce ne seraient pas
des rôles dans une vie d'actrice, ,
mais de nouvelles peaux dont elle ne
ferait jamais vraiment la mue. Ces
héroïnes guettées par la folie étaient
des sœurs. A force de sonder les
profondeurs, on peut s'y,perde. Aujourd'hui, Isabelle regarde en ar, rière. Et il arrive qU'elle rie d'ellemême. Etait-ce elle qui s'enfermait
, pour lire dans sa chambre quand
Sean Penn et Madonna étaient les
invités d'un homme éperdu
,'d'amour pour elle: Warren Beatty?
n voulait hii parler mariage et enfants. Elle succombait au séducteur
qui s'avouait repenti, mais comme
elle l'aurait fait d'un personnage de
Fitzgerald. Littérairement. Le scénario qu'il avait à lui offrir ne l'intéressait pas, ni dans la vie, ni dans «Dick
Tracy». Elle le laissait à Madonria.
Elle ne serait jamais une héroïne de
«comédie romantique », une de ces
pretty women vouées aux happy
end. C'est presque dégoûtant, le
bonheur, pour une jeune fille raffinée. Et elle a pris ses jamb~ à son
cou. Comme avec MarIon Brando '
Le shopping est
des attraits de C
Antonio Cacace
initie Isabelle à
l'élégance de Ma
temple du style
et du raffinemenl
qui voulait t'emmener dans son île
du Pacifique. Vexé, il lui a offert un
petit sac noir avec un miroir et tine
balle de revolver. Traduction: «Kill
your narcissism», tue ton narcissisme. Est-ce qU'elle s'en veut
aujourd'hui? Pas question. Ça al,lssi,
c'est du temps perdu.
Isabelle est devenue raisonnable. Presque méthodique. Elle s'est
fait un portrait-robot de l'homme
idéal, celui que toutes les mères devraient fournir à leurs filles. plus de
prince charmant ni de poète maudit.
Comme dans une prière à glisser
entre deux pierres, elle décline:
«n doit juste vouloir mon bien,
sincèrement. Avoir envie de me protéger, de m'aimer humainement.
Pas pour ce que je représente mais
pour ce que je suis. Pour ce que je ne
suis pas aussi, avec mes défauts de
tous les jours.»
Et puis, elle a ajouté un
dernier mea culpa: «J'ai cherché à
être comprise, aimée, protégée.
J'ai compris que cela était juste
impossible et que je n'avais qu'à
m'en charger moi-même. »
Changement d'époque. Coinme
dans «La journée de la jupe»,
Isabelle retourne la situation et met
en joue ses angoisses! La voilà même
qui interprète les scandaleuses. '
«Voulez-vous que je vous dise mon
plus grand regret? Ne pas avoir eu
assez d'amants. Etre la femme d'un
instant ... cela doit être merveilleux.
Je me suis toujours vécue comme la
femme d'une vie. » Et elle jure qu'on
ne l'y reprendra plus. Le romantisme est à bannir. Elle a décidé de
vivre, plutôt que de rêver sa vie. Elle
ne demande pas la lune. «juste un
.peu de soleil ... »
Tiens, le soleil. L'Italie ... n
paraît qu'ils se sont rencontrés chez
des amis. Antonio Cacace est un
séduisant célibataire de 51 ans.
,Œil bleu, toujours brorizé. La voix
douce, jamais trop haute. Elle ne
veut pas en savoir davantage.
n dirige le palace dont il a hérité,
des chambrés grises et blanches,
raffinées, décorées de tableaux
contemporains. Un jardin au cœur
de Capri, dans la baie 'd e Naples.
Le nom seul sonne comme une
déclaration d'amour. n lui a dit qu'il
aimait l'art et les actrices, qu'il avait
donné des noms de stars aux plus
belles suites de son hôtel.
Et qu'il aimerait bien donner le sien
à l'une d'elles. Accepterait-elle de
venir lui rendre visite?
Yourcenar, Nietzsche, Neruda,
Malaparte, Goethe ... ont écrit sur
Capri, séjour préféré 'des empereurs
, romains. Mais ce n'est pas ce qu'est
venue chercher Isabelle. A Capri, ori
peut aussi devenir idiot. Se balader
en yacht sur la mer turquoise, écouter les sirènes, visiter la grotte Bleue.
A Capri, on ne porte pas de short et
de tee-shirt. On est élégant comme
pour des courses Faubourg-SaintHonoré. Les boutiques sont les
mêmes. Nulle part le snobisme n'est
plus chatoyant. On peut même
écouter des ritournelles napolitaines
en sirotant un drink. A Capri, on oublie les tempêtes. Isabelle se laisse
porter. Au printemps, elle avait décidé d'aller à la piscine. Ça n'a l'air
de rien, sauf quand on a une peur
maladive de l'eau .. . Elle sortait cheveux mouillés, fière de proclamer
qU'elle apprenaide dos crawlé : là
aussi il faut faire confiance. «Je crois
que je vais être beaucoup plus gaie
dans la deuxième partie de ma vie »,
nous a-t-elle amioncé. '
Sur la baie de Naples, le ciel est
obstinément bleu. n est temps
d'ouvrir la fenêtre. «Maman a toujours eu, jusqu'au bout, une excitation
de petite fille. Elle faisait preuve
d'une gaieté et d'une joie de vivre
que je suis en train de ressentir
en vieillissant. » Isabelle ne croit plus
qu'on aime pour souffrir. La tragédienne est renvoyée dans les limbes.
Isabelle réclame sa part de petites
«gorgées de bière ». Un simple
bonheur de chat, au soleil. _