D`ici à 2100, 100 à 200 millions de personnes devront quitter leur

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D`ici à 2100, 100 à 200 millions de personnes devront quitter leur
Le siècle
des réfugiés
climatiques
D’ici à 2100, 100 à 200 millions de personnes devront quitter
leur terre qui aura été immergée ou rendue inhabitable à cause du
réchauffement de la planète. Où iront ces peuples ? Que provoqueront
ces exodes ? Des communautés et des cultures sont en péril.
Textes et photos Collectif Argos
D
epuis la création du GIEC
(Groupe intergouvernemental
sur l’évolution du climat) par les
Nations unies en 1988, la communauté scientifique mondiale se préoccupe sérieusement
du problème de réchauffement climatique.
Pendant une quinzaine d’années, les rapports
d’experts se sont limités, le plus souvent, au
constat, affiné au fil des recherches, d’un
réchauffement mondial qui s’accélérait.
Les temps changent. Lors de la conférence
internationale Avoiding Dangerous Climatic
Change*, qui s’est tenue à Exeter en GrandeBretagne en février 2005, le ton s’est, pour
la première fois, aggravé. Le rapport final
relève que «les écosystèmes subissent déjà les
impacts du changement climatique et que
des modifications se sont aussi produites sur
la calotte glaciaire, les glaciers et le régime
des pluies». Mais cela ne s’arrête pas là: les
scientifiques constatent également que les
bouleversements attendus entraîneront des
conséquences catastrophiques dans les pays
qui n’auront pas les moyens d’y faire face.
Des catastrophes que les hommes paieront
au prix fort, notamment par l’exil. «On pourrait compter 150 millions de réfugiés du climat d’ici à 2050 », a déclaré Rajandra
Pachauri, président du GIEC, lors de cette
conférence. De son côté, le climatologue
français Jean Jouzel, lui aussi membre du
GIEC, affirme que, si la mer monte d’un
mètre d’ici à la fin du siècle, scénario qui n’est
pas à exclure, 200 millions de personnes
devront être déplacées.
LES POPULATIONS CÔTIÈRES
EN PREMIÈRE LIGNE
Selon les chiffres du PNUE (Programme des
Nations unies pour l’environnement), 40%
de la population mondiale vit à moins de
60kilomètres des côtes. L’impact du cyclone
Katrina qui, en août 2005, a ravagé La Nouvelle-Orléans, région des États-Unis grande
comme la moitié de la France, a cruellement
mis en lumière la vulnérabilité de ces populations côtières face aux risques climatiques.
Certes, le lien scientifique qui expliquerait
l’augmentation avérée du nombre et de l’intensité des cyclones par le réchauffement climatique n’est pas clairement établi, mais pour
bon nombre de chercheurs, la cause est entendue. Les milliers de réfugiés de La Nouvelle-
Terre sauvage IXXIVI février 2006
Orléans pourraient, un jour, être désignés
comme les victimes du premier grand exode
dû au réchauffement climatique...
Les micro-États insulaires de l’océan Indien
et du Pacifique n’ont pas attendu les événements de Louisiane pour dire au monde leur
appréhension face à la montée des eaux programmée. En novembre 1989, 14 d’entre
eux (dont La Barbade, les îles Fidji, Grenade,
les Seychelles, Vanuatu) se sont réunis à Malé,
capitale des Maldives, pour une conférence
sur le réchauffement climatique et le niveau
des mers. La Déclaration de Malé appelle
tous les États de la planète à prendre des
mesures immédiates en termes d’économies
d’énergie et à s’orienter dès que possible vers
des énergies alternatives moins polluantes.
Elle marque aussi une prise de conscience
des peuples en danger et leur sentiment d’être
victimes d’une terrible injustice : les Maldives, par exemple, participent à moins de
0,01% des émissions de gaz à effet de serre,
mais seront parmi les premiers États à disparaître si le processus qui réchauffe la planète n’est pas rapidement enrayé!
DES EXILÉS DÉFINITIFS
L’augmentation du niveau des mers menace
aussi les grands deltas comme celui du Bangladesh où 14 millions de personnes –10 %
de la population du pays – sont en danger.
Plus au froid, le dégel des sols arctiques et le
recul de la banquise posent de sérieux problèmes. Tout comme la sécheresse et le changement du régime des pluies, qui affectent
l’Afrique et particulièrement les populations
riveraines du lac Tchad.
Montée des océans, dégel des sols arctiques,
sécheresses, accès à l’eau potable, risques de
famine... sont autant de phénomènes qui
pousseront des communautés, voire des
peuples entiers, à migrer. Aux côtés des réfugiés politiques et économiques étaient apparus les réfugiés écologiques. Parmi ces derniers, pointent désormais les réfugiés
climatiques. Ils seront, demain, au cœur de
la problématique posée par le réchauffement
de la planète avec, en corollaire, la délicate
question de leur statut international. Mais
pour eux, le retour vers la terre d’origine sera
impossible. Or c’est justement sur cette hypothèse, réelle ou fantasmée, que les exilés, quels
qu’ils soient, s’appuient pour maintenir l’enracinement de leur culture.
◗
Guy-Pierre Chomette / Argos
* Éviter un changement climatique dangereux.
Terre sauvage IXXVI février 2006
[réfugiés]
Alaska : le village qui sombre
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our la petite communauté inupiak
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Shishmaref
de Shishmaref, en
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( USA)
Alaska, non loin du
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détroit de Béring, le
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réchauffement climatique n’est plus seulement une théorie.
Depuis une vingtaine
d’années, l’érosion naturelle des côtes de la petite
île (6 km de long sur
500m de large) s’aggrave dangereusement.
De mémoire d’anciens, la violence des tempêtes d’automne et la taille des morceaux de
rivage que la mer dévore n’ont pas d’équivalent dans l’histoire.
Accusé? Le réchauffement climatique, particulièrement prononcé en Alaska. Le permafrost, sol gelé en permanence des régions
polaires, dégèle progressivement. À Shishmaref, comme dans de très nombreux villages côtiers, le rivage a perdu la dureté du
roc et ne résiste plus à l’assaut des vagues. De
plus, la banquise rétrécit d’année en année et
RUSSIE
Les habitants ont voté le déménagement
du village sur le continent, non loin de leur
territoire de chasse et de pêche traditionnel.
Terre sauvage IXXVII février 2006
ne protège plus la rive contre l’érosion. Les
quatre digues construites pour tenter d’enrayer le phénomène ont fini par sombrer.
Avec ses éternels protège-oreilles qui le garde
de la morsure du froid, Jimmy Nayopuk est
descendu sur la plage, recouverte de neige.
D’un geste mélancolique, il montre la mer,
le rivage proche. « Ma maison était là,
explique-t-il, à 30 mètres d’ici. Pendant la
tempête de 2000, on n’a rien pu faire. Elle
s’est fracassée en tombant. J’ai perdu toutes
mes affaires… Depuis, j’habite chez ma mère.
Je n’ai pas de quoi rebâtir une maison.» Son
cousin Johnny Weyiouanna a eu plus de
chance. En 1997, à la suite d’une terrible
tempête, la municipalité a déplacé 18 maisons menacées. Johnny se souvient de sa maison suspendue dans les airs par une grue puis
tirée sur des skis géants jusqu’à l’autre bout
du village, à l’écart des flots menaçants.
DÉMÉNAGER, SANS SE PERDRE
À Shishmaref, on sait bien que cette solution est provisoire, que cela revient à reculer
pour mieux sauter. Mais sauter où ? Dans
l’inconnu. D’après les experts, les 600 Inupiak
devront avoir abandonné Shishmaref d’ici à
quinze ans. En 2002, lors d’un référendum
local, 88 % des habitants ont voté pour le
déménagement du village à Tin Creek, un
espace vierge du continent, protégé de l’érosion, qui a le mérite de n’être qu’à une quinzaine de kilomètres de Shishmaref. Cette
proximité permettrait aux Inupiak, dont la
vie est encore largement fondée sur une économie de subsistance, de conserver leur culture, intimement liée au territoire ancestral
et à l’environnement proche. Comme chaque
village de cette communauté d’Alaska, les
habitants de Shishmaref ont leurs propres
coutumes, leur dialecte, leur façon de chasser et de pêcher…
Or, rien ne dit que les Inupiak de Shishmaref obtiendront gain de cause. Estimé à près
de 200 millions de dollars, le déménagement
à Tin Creek, où toutes les infrastructures
seront à construire, coûte plus cher qu’un
relogement dans la ville de Nome, 5 000
habitants, à 200 km au sud de Shishmaref.
Une solution qui a les faveurs de l’État
d’Alaska et des agences de financement fédérales, mais qui, aux yeux des Inupiak, se traduirait par la dissolution rapide des liens
communautaires et par l’irrémédiable disparition de leur culture unique.
◗
Guy-Pierre Chomette / Argos
L’île où se situe Shishmaref est condamnée : la
banquise ne la protège plus assez, la mer des
Tchouktches grignote le permafrost ramolli .
La chasse au phoque, tradition ancestrale
des Inupiak de Shishmaref, assure une part
importante de leur alimentation.
Roberta et Johnny arpentent le rivage où,
il y a peu, se dressait leur maison. Elle a été
déplacée pour éviter de basculer dans la mer.
Terre sauvage IXXVIII février 2006
[réfugiés]
En rassemblant les lys d’eau, Ismail essaie une
nouvelle technique : créer un « jardin flottant »
sur une parcelle anormalement inondée.
Pendant la mousson, les digues se détériorent,
rongent les fragiles habitations. Il faut sans
cesse réparer ou reconstruire.
À Pankali, Abdul explique le réchauffement
climatique. Il montre que la mangrove sert
de protection naturelle contre les cyclones.
Concurrence pour la vie
dans le golfe du Bengale
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une
grande épuisette
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sur l’épaule, Raman
Mulah, 32 ans, saute sur
IND
DE
DE
une berge vaseuse, fraîchement découverte par
le reflux. La peur au
ventre, il reste immobile
quelques instants avant
de commencer sa pêche
aux alevins de crevettes:
au moindre frémissement
de la forêt, il se précipitera vers son bateau.
Avec l’espoir de l’atteindre avant que les crocs
et les griffes d’un tigre ne se soient enfoncés
dans ses chairs.
Raman Mulah vit à Pankali, un hameau établi à proximité des Sundarbans, une immense
mangrove, inscrite par l’Unesco au patrimoine mondial de l’humanité, sanctuaire
du tigre du Bengale. Or, depuis une dizaine
d’années, ce magnifique félin multiplie ses
attaques sur l’homme. Une agressivité qui
La crue, naturelle dans le delta, est vécue
comme une bénédiction car elle fertilise les
terres. Sauf si elle dure trop ou que les eaux
sont trop salées. Ce qui devient fréquent.
Terre sauvage IXXVIIII février 2006
n’est pas sans lien avec le réchauffement climatique. Selon le professeur Uddin Ahmed,
expert en hydrologie, le principal problème
est «l’augmentation de l’amplitude des marées.
Elle permet à l’eau salée de remonter les
rivières de plus en plus haut, provoquant
l’inondation et la salinisation des terres arables
ainsi que la contamination des nappes phréatiques du Sud-Ouest».
UNE ÉMIGRATION MASSIVE
À L’ÉCHELLE INTERNATIONALE
Cela affecte gravement la population, essentiellement rurale, de cette région: pour s’en
sortir, un nombre croissant de familles vient
puiser un complément de ressources dans
les Sundarbans. Les unes y pêchent ou chassent, les autres coupent du bois ou ramassent du miel sauvage. Au total, selon Uddin
Ahmed, plus de cinq millions de familles
dépendraient aujourd’hui de la mangrove,
pour leur subsistance, complète ou partielle.
Pas étonnant que le tigre s’en prenne à ces
concurrents envahissants. D’autant que le
fragile écosystème qui constitue son espace
vital encaisse mal la montée des eaux et l’augmentation de la salinisation.
À Pankali, la famille Mulah est très consciente
de ce qu’implique, à terme, la dégradation
des Sundarbans. Car, en plus d’un grenier,
la mangrove s’avère un rempart efficace
contre les cyclones du golfe du Bengale –
eux-mêmes susceptibles d’augmenter leur
intensité dévastatrice avec l’accentuation du
réchauffement planétaire.
Si le Sud-Ouest est la région la plus exposée
aux risques, c’est, pour Uddin Ahmed, le Bangladesh tout entier qui est aujourd’hui menacé:
sécheresses au nord-ouest, érosion fluviale et
inondations prolongées au centre, élévation
du niveau de la mer et activité cyclonique au
sud. Comme toujours, les Bangladeshi cherchent à s’adapter. Mais les scientifiques, tel
Uddin Ahmed, savent bien que, d’ici un siècle,
dans cet État qui compte déjà 140 millions
d’habitants sur un territoire cinq fois plus
petit que la France, un désastre se profile. Le
géographe Maudood Elahi résume ainsi la
situation: «Sachant que le départ vers les pays
voisins, confrontés à des problèmes identiques, sera impossible, la planification de
l’émigration massive qui s’annonce doit se
faire à l’échelle internationale.»
◗
Donatien Garnier / Argos
Terre sauvage IXXIXI février 2006
[réfugiés]
Les Maldives, paradis artificiel
L’île d’Hulhumalé a été construite, entre 1997
et 2004, pour pallier la surpopulation de Malé.
Elle accueille déjà 2 000 personnes.
Terre sauvage IXXXI février 2006
1987 : Malé, l’île-capitale subit une inondation
terrible. Une digue en béton, qui enserre
presque l’île, est bâtie avec l’aide du Japon.
Les îles-hôtels entretiennent les plages,
rongées par l’érosion, avec des digues de sable.
Le tourisme procure 70 % des revenus du pays.
D
ans son bureau
situé au centre de
SRI
Malé, la petite capiAN
tale des Maldives, MohaOccéa
éan Indien med Ali, directeur du
Centre de recherches
environnementales,
montre les courbes qu’il
a réalisées à l’aide de
mesures prises dans tout
le pays. Ces dix dernières
années, le niveau de l’eau s’est élevé de cinq
cm! «Sur ce même rythme, cela fera vingtcinq cm d’ici à 2050, résume-t-il. Et en fait,
j’ai bien peur que cela soit pire encore, car
le réchauffement s’accélère.»
On comprend l’inquiétude du scientifique:
l’altitude moyenne de l’archipel culmine à
un mètre au-dessus du niveau de la mer. Les
Maldives, constituées de près de 1200 îles
(dont 200 seulement sont habitées) réparties dans l’océan Indien sur environ 300 km2,
pourraient disparaître en partie, d’ici à la fin
du siècle. Nul ne sait ce qu’il adviendra de
ses 320000 habitants. Où iront-ils? La société
et la culture maldiviennes survivront-elles à
l’exode? Mohamed Ali l’ignore. En revanche,
il pense que cette échéance dramatique pourrait arriver plus rapidement : « Plus que le
I ND E
niveau de l’eau, c’est l’érosion qui risque de
nous être fatale. Chaque centimètre d’eau
supplémentaire démultiplie la force d’érosion des vagues. Partout dans l’archipel, nous
constatons que l’érosion des plages, phénomène naturel que les Maldives ont toujours
connu, s’accentue depuis quelques années.»
Une mauvaise nouvelle n’arrivant jamais
seule, la barrière de corail, véritable digue
naturelle qui protège les îles en cassant l’assaut des vagues et en écartant des rives prédateurs et parasites est, elle aussi, menacée
par le réchauffement climatique. Car le corail,
organisme vivant, réagit vite aux variations
de température de l’eau.
STRATÉGIES DE REPLI
Les phénomènes climatiques semblent aussi
s’intensifier avec le réchauffement. En 1998,
El Niño a porté les eaux turquoise des Maldives de 28°C à 31°C en quelques jours. Un
coup de chaud suffisant pour anéantir une
grande partie des coraux! Depuis, les scientifiques du Centre de recherches océaniques
de Malé s’étonnent de la rapidité avec laquelle
le corail repousse par endroits. Mais il faudra une ou deux décennies avant que l’accident de 1998 ne soit effacé, si rien ne vient
l’aggraver entre-temps…
Sans aller jusqu’à parler d’évacuation générale, les Maldiviens ne se voilent pas la face.
Conçus à l’origine sans lien direct avec le
réchauffement climatique, deux programmes
de développement de l’archipel pourraient
apporter des solutions. Le premier consiste
à réduire le nombre d’îles habitées. Devant
l’impossibilité de développer correctement
200 îles, le gouvernement propose aux habitants de migrer sur 80 îles, « à développement prioritaire». Sur celles-ci, le minimum
de services publics serait assuré. Il sera toujours plus facile de les protéger contre l’érosion, à l’image de Malé qui s’est ceinturée
d’une muraille financée par le Japon.
Le second programme est encore plus ambitieux: créer des îles. Construite pour désengorger la capitale, victime d’une surpopulation galopante, l’île artificielle de Hulhumalé,
à 2 kilomètres de Malé, culmine à deux mètres
au-dessus des flots. Imaginée pour accueillir
150000 habitants à l’horizon 2050, elle sera
sans doute la seule île des Maldives à passer
le cap du XXIIe siècle à pied sec.
◗
Guy-Pierre Chomette / Argos
Aux Maldives, l’Ademe mène, avec les autorités, un
programme visant à développer les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique dans les transports et
les bâtiments pour faire face à la croissance avec des
moyens de production plus écologiques et durables.
Terre sauvage IXXXII février 2006
[réfugiés]
L’embouchure du fleuve Chari est tarie depuis
de nombreuses années. Le Chari et la mousson
sont les principaux apports en eau du lac Tchad.
Lac Tchad : une manne en sursis
L
a vie est dure ici.
Pourtant, je ne dois
TCHAD
pas me décourager.
Lac Tchad
C’est
Dieu qui a créé le
N'Djamena
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lac Tchad et il ne faut
CAMEROUN
jamais se décourager face
RÉPUBLIQUE
CENTRAFRICAINE
à une création de Dieu.»
Ne jamais se décourager...
Même si les poissons sont
de plus en plus petits et
de moins en moins nombreux. Même si les pirogues s’enfoncent dans
la vase. Et si cette eau que les familles boivent
est devenue insalubre. D’un coup de machette,
Moussa Gao assène un coup fatal à une carpe
frémissante. La recroqueville à l’aide d’un petit
bout de bois. Et la dépose sur une bâche pour
qu’elle sèche. Dans l’air brûlant.
Il y a seize ans, ce pêcheur nigérien, aujourd’hui âgé de 60 ans, a traversé le lac et s’est installé sur l’île de Blarigui dans les eaux tchadiennes. En quête d’un ciel chargé de nuages...
NIG E R
LE COLLECTIF ARGOS
Argos est un collectif de neuf journalistes,
rédacteurs et photographes, engagés
dans une démarche documentaire. Depuis près
de deux ans, avec le soutien de l’Ademe
notamment, ils mènent un projet d’envergure
sur la problématique des réfugiés climatiques
dans le monde. À travers des reportages
à hauteur d’homme, Argos souhaite raconter
l’histoire des peuples d’ores et déjà touchés
par le réchauffement climatique,
en insistant sur l’importance de leurs liens
avec l’environnement.
Terre sauvage IXXXIII février 2006
En vain. Bordée par quatre États – le Tchad,
le Niger, le Nigeria et le Cameroun–, la quatrième plus grande réserve d’eau douce d’Afrique
a perdu, en quarante ans, 90% de sa surface,
passant de 25000 km2 (l’équivalent de la Bretagne) à 3000 km2 au maximum.
Cette année, l’affaiblissement de la mousson
africaine est tel que le lac ne parvient même
pas aux frontières du Niger, privant ce pays de
son accès à l’eau. Un affaiblissement lié à la
sécheresse qui sévit depuis trois décennies au
Sahel, dont est responsable le réchauffement
de la planète. Le lac, déjà fragile du fait de sa
faible profondeur, sept mètres au maximum à
l’origine, réagit très vite aux changements climatiques. Aujourd’hui, la navigation y est quasiment impossible.
ILS MANQUENT DE TOUT
Sur les rives marécageuses, des carcasses de
bateaux rouillées témoignent d’un passé pluvieux. « Dans cette région, non seulement les
pêcheurs mais aussi les éleveurs sont des réfugiés climatiques, explique Jacques Lemoalle,
chercheur en hydrobiologie à l’Institut de
recherche pour le développement. De même
que ceux qui, à cause d’un manque de pluie
sur leur propre terre, viennent cultiver sur les
parties nouvellement émergées du lac et donc
encore humides et fertiles. Le fleuve Chari,
qui alimente le lac, déverse un volume deux
fois moins important que dans les années
1960. Deux graves sécheresses, en 1972 et
1984, ont particulièrement frappé la région.
Bras du lac Tchad asséché : le recul du lac avait
d’abord permis de cultiver de nouvelles terres
émergées. Mais aujourd’hui, c’est la désolation.
Sur les îles du lac Tchad, des pêcheurs de toutes
nationalités se côtoient. La situation pousse
certains à se reconvertir à l’agriculture.
Cette présence d’eau dans le Sahel est pourtant exceptionnelle. »
Pour aider ces hommes et ces femmes aux
paumes de misère, la Commission du bassin
du lac Tchad, un organisme inter-étatique
chargé du développement, travaille depuis
plusieurs années sur un ambitieux projet. Il
s’agit de creuser un canal de 300 kilomètres
à partir du fleuve Oubangui, situé en
Centrafrique, afin d’alimenter un affluent du
Chari. Des négociations sont en cours avec
différentes banques africaines pour débloquer
les financements.
En attendant, les habitants de l’île de Blarigui
survivent plus qu’ils ne vivent. « Nous manquons de tout. J’ai besoin de puits pour que
les 500 habitants puissent boire de l’eau
propre, d’un dispensaire pour soigner les
malades et d’une école pour éduquer les
enfants.» Allongé à l’ombre, sur sa natte colorée, au seuil de l’unique maison de l’île bâtie
en dur, Al Hadjil Kanë, le chef de village,
égrène ses souhaits comme il égrène les billes
de son chapelet qu’il tient bien serré dans sa
main calleuse. Les pêcheurs, eux, s’en remettent à Dieu. Dans un souffle, Samuel
Ngargoto, 35 ans, répète cette prière: «Il faut
que Dieu fasse un miracle, parce que vivre
sur ce lac, c’est trop de souffrance. »
◗
Aude Raux / Argos
À 29 ans, Mahamat Ayouba pêche au filet
épervier : une technique encore possible
au centre du lac, où il atteint sa profondeur
désormais maximale de... deux mètres.
Terre sauvage IXXXIIII février 2006
[réfugiés]
Christopher Horner - ETC
Photos : G. Le Gallic/Alofa Tuvalu
Tuvalu : un État à rayer des cartes ?
La mer apporte l’essentiel des ressources
et de l’alimentation. Très dépendante des
importations, la nation ne veut pas sombrer.
onnez-moi un
levier et un point
d’appui, et je soulèverai la Terre.» Ce défi,
attribué à Archimède,
une ONG française
créée en 2005, Alofa
Tuvalu, a décidé de le
relever à Tuvalu. Ce petit
archipel de neuf atolls,
sur 26km2 en tout, est la
plus petite nation du
monde ou presque. Il fait partie de ce chapelet d’îlots situés au large de l’Australie et
connus pour leurs images paradisiaques, leurs
plages de rêve et leurs rugbymen baraqués:
Tonga, Samoa, Fidji... Il fut désigné, en juin
1998, seul État au monde auquel on ne peut
reprocher une quelconque violation des droits
de l’homme. C’est aussi le premier pays qui
risque de totalement disparaître avant cinquante ans, faisant de ses 11000 habitants
Occé
O
D
Terre sauvage IXXXIVI février 2006
Nation modèle, Tuvalu prévoit la production de
biodiesel à partir de noix de coco et de déchets
organiques et l’usage d’énergies renouvelables.
les premiers réfugiés climatiques de la planète à l’échelle d’une nation. Les cocotiers
sont décimés par l’érosion et, l’eau de mer
remontant par le sol, les Tuvaluens ne peuvent déjà plus cultiver leur terre. Avec le soutien de l’Ademe, Alofa Tuvalu a mis en place
le programme Small is beautiful.
DÉPLACER UNE NATION ENTIÈRE
Premier objectif: aider les Tuvaluens à survivre
en tant que nation, si possible en leur permettant de rester sur la terre de leurs ancêtres
et en mettant en avant le développement
durable pour faire de Tuvalu une nation exemplaire. Simple, non? Évidemment, cela suppose d’adopter quelques mesures bénignes,
comme ralentir les émissions de gaz à effet de
serre à l’échelle planétaire, et respecter les autres
domaines du développement durable. À défaut
(un peu de réalisme ne nuit jamais...), cela suppose aussi d’étudier les solutions d’adaptabilité sur place et, le pire devant être envisagé,
À chaque marée haute, tous les mois, l’eau de
mer s’infiltre dans le sol. Alors Tuvalu importe
des graines de légumes poussant en surface.
de rechercher des terres d’asile où recréer la
nation de Tuvalu et de prévoir un statut de
réfugié environnemental/climatique.
Small in beautiful est un programme planifié
sur dix ans. Il comprend toute une panoplie
d’actions locales, très techniques ou très pédagogiques, mais aussi tout un volet de sensibilisation des pays développés. Car prétendre
résoudre le problème de Tuvalu en n’agissant
qu’à Tuvalu, c’est vouloir vider la mer avec une
petite cuillère: le problème est global, les solutions doivent l’être aussi !
Vous voulez en savoir plus? Tous les détails
sont sur le site d’Alofa Tuvalu. Et rendez-vous
en 2014: si Small is beautiful est un succès, le
pari d’Archimède aura été gagné.
◗
Infos sur [www.alofatuvalu.tv].
L’Ademe a soutenu l’action de l’association Alofa Tuvalu
à travers une BD, À l’eau la Terre, (en ligne sur le site
www.ademe.fr) pour sensibiliser les enfants, dessinée par
le chanteur Kent. Elle a aussi lancé une expertise sur l’archipel pour promouvoir les énergies renouvelables et l’utilisation de biocarburants locaux pour le cabotage.

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