Homeland Irak année zéro

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Homeland Irak année zéro
Homeland Irak année zéro
De Abbas Fahdel
Un documentaire émouvant sur le quotidien d’Irakiens avant et après
l’invasion américaine.
A
vec les abominations commises par l’Etat islamique aujourd’hui, on a oublié celles que perpétrait
Saddam Hussein quelque dix ans plus tôt. Si les premières sont menées aujourd’hui au nom du
califat, les secondes le furent au nom du parti.
Mais, entre le raïs et le calife, peu de différences
si ce n’est que la dictature du premier, qui régna 25 ans, fut d’une cruauté extravagante et
grotesque, comme en témoigne l’excellente
série de la BBC The House of Saddam, irremplaçable documentaire-fiction sur la nomenklatura baasiste. Survint l’invasion américaine et
Hollywood colla à l’événement avec des films,
comme Green Zone, avec en arrière-plan le
singulier conflit entre la CIA et le Pentagone,
puis Démineurs, qui magnifie l’un des plus durs
boulots au monde, et surtout American Sniper,
le film de Clint Eastwood sur la vie d’un Black
Seal (les commandos d’élite de l’US Navy), qui
fut démoli par un pan de la critique française peut-être ne voulait-elle pas voir le conflit tel qu’il fut -,
mais adulé par les reporters qui le suivirent, justement
pour cette raison.
Il manquait la guerre racontée par les Irakiens à un réalisateur irakien - Abbas Fahdel. C’est chose faite avec Homeland, qui raconte, avec les yeux d’une famille aisée de
Bagdad, ce que fut son quotidien pendant deux ans. Soit
un documentaire de cinq heures et demie, divisé en deux
parties : la première consacrée aux semaines qui ont précédé la prise de la capitale, la seconde à celles qui ont
suivi. Même si, comme le dit Abbas Fahdel, «l’Irak est
invivable», son film est comme irradié par sa joie d’être
aux côtés des siens, dans les épreuves, dans les chagrins,
dans les joies - la naissance d’un enfant ou la réussite
d’un examen.
Dans la première partie, on voit peu l’Irak, la caméra
s’attachant à décrire l’attente interminable de la guerre
au sein de la famille. D’où un certain ennui qui finit par
contaminer le film même si tous les membres se révèlent
Le 09.02.2016 Libération
des acteurs exceptionnels. La seconde partie, parce que
le chaos s’installe, que les gangs apparaissent dans un
Bagdad abandonné aux ténèbres en dépit de l’occupa-
tion américaine, est beaucoup plus dramatique. Et puis,
la parole commence à percer les murs du silence bâtis
par la dictature. Les Irakiens trouvent les mots pour dire
ce que fut le défunt régime. Puis les gestes, comme ces
gifles aux portraits du dictateur. «Voyez comme les Irakiens sont hypocrites ! lance une jeune étudiante. Hier, ils
étaient obligés de lui écrire [pour son anniversaire, ndlr] ;
maintenant, ils crachent sur lui.» S’ensuivra la montée du
ressentiment à l’égard des «libérateurs» qui, multipliant
les bavures et se montrant incapables de rétablir l’ordre,
vont muter en occupants.
D’un bout à l’autre, le film est traversé par des moments
d’une grande émotion, comme la visite de l’Office du cinéma, brûlé par les pillards qui ont détruit la mémoire du
cinéma irakien. Un réalisateur ramasse une bobine et la
berce comme un enfant. Dans ce geste, toute l’universalité du cinéma même sous la plus affreuse dictature : «On
peut se venger d’un régime mais pourquoi se venger de
la culture ?» Question, hélas, sans réponse.
Jean-Pierre Perrin

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