American Sniper - Clint Eastwood

Commentaires

Transcription

American Sniper - Clint Eastwood
American Sniper
Avec son nouveau film, American Sniper, sorti dans les salles françaises le 18 février 2015, Clint Eastwood
nous raconte en 2h12mn la courte vie de Chris Kyle, sniper dans les Navy Seals à l'époque de la guerre en
Irak et devenu célèbre pour ses « talents » de tireur.
A son actif, 160 ennemis officiellement abattus (et probablement une centaine de plus non répertoriés).
Au fur et à mesure de ses 4 missions en Irak entre 2003 et 2009, Chris Kyle est devenu une légende dans son
pays. L'Amérique a vu en lui un héros comme elle les aime et comme elle aime surtout les créer depuis
toujours pour transmettre au monde l'image d'une nation conquérante et invincible.
Celui que l'on appelait « la légende » ou « l'oeil de la mort » fut assassiné le 2 février 2013 à l'âge de 38 ans
par un jeune vétéran atteint de stress post-traumatique alors même que Chris Kyle, revenu à la vie civile,
tentait de lui venir en aide.
Le film nous transporte donc tout à tour, et par le jeu de flash-back subtiles, sur les terrains d'opérations
militaires en Irak mais aussi dans l'enfance du sniper et dans sa vie d'homme marié et père de famille pour
conclure logiquement sur de très poignantes images de ses obsèques.
Quand on connait un tant soit peu l'univers eastwoodien, on sait qu'il faut « lire » ses films sur deux registres.
Avec ses yeux et avec son cœur.
Apprécier Bradley Cooper avec ses yeux n'est pas chose bien difficile même avec 20 kgs de muscles
supplémentaires et une barbe envahissant son visage d'ordinaire si attrayant. L'interprète de Very Bad Trip et
autre Happiness Therapy colle parfaitement à son rôle et il faut avouer que le t-shirt gonflé à bloc par les
biceps toout neufs lui va à ravir.
Au-delà de cette appréciation toute féminine, on peut dire que le film est visuellement magnifique. C'est du
Eastwood dans toute sa splendeur ! Les reconstitutions de scènes de guerre sont superbes, donnant au film un
réalisme irréprochable.
Les dialogues vont à l'essentiel. Economie de mots pour que tout passe dans l'émotion.
On retrouve l'alternance des ombres et des lumières si chères au réalisateur, hormis pour les scènes de guerre
proprement dites où la débauche de bruit, de fureur et de sang traduit la violence physique et psychologique
des affrontements.
A noter en guise de clin d'oeil, l'apparition furtive de Clint à l'écran, entrant de dos dans une église et en
costume clair au début du film. Démarche reconnaissable entre mille......
Apprécier un film de Clint avec son cœur c'est très souvent l'apprécier aussi avec ses tripes !
On ne ressort jamais intact d'un film eastwoodien et c'est une très bonne chose à mon goût parce que le but
premier de Clint est de nous faire réfléchir, de nous obliger à nous remettre en question en nous mettant face
à nos dérives humaines.
En ce sens, American Sniper ne démérite pas. En nous racontant la vie de ce héros malgré lui, de cet antihéros même, Clint Eastwood nous montre de nouveau l'image d'une Amérique en perdition, de cette
Amérique en perte de valeurs déjà dépeinte dans Gran Torino, où les notions de Bien et de Mal
n'ont plus aucun sens et où les individus ne savent plus quoi faire de leur vie.
American Sniper n'est pas un film manichéen, il ne le pourrait pas, tellement les bons et les méchants se
mélangent constamment. Essayer d'y trouver une opposition bien tranchée entre eux ferait passer à côté du
film.
Entre tuer un enfant porteur d'une bombe ou le massacrer à la perceuse, qui est le méchant ?
Entre un père irakien prêt à se sacrifier pour son fils et un père américain tenant son bébé dans ses bras, qui
est le gentil ?
Qui est le héros ?
La vérité, comme toujours chez Eastwood, est dans l'oeil de celui qui regarde .
Même Chris Kyle lui-même ne se considère pas comme un héros. Il en est même assez gêné et la scène chez
le garagiste le montre sans détours lorsque le soldat amputé d'une jambe le glorifie devant son fils. Chris
Kyle se sauve presque en courant car pour lui, le héros c'est ce vétéran amputé, pas lui.
De même chez le psy lorsqu'il dit ne pas regretter ses 160 meurtres mais plutôt de ne pas avoir réussi à
sauver plus de ses camarades.
En fait, Chris Kyle ne se pose pas ce genre de questions.
Les attaques du 11 septembre ont servi de détonateur dans son esprit et ont motivé son engagement chez les
Marines. Pas pour tuer dans un esprit vengeur mais pour être utile, dans une vie qui lui paraissait pour le
moins décousue jusque-là.
Et son job qui consiste à protéger ses camarades lui convient parfaitement et le comble d'une certaine
manière. D'où la difficulté à y renoncer pour sa vie familiale.
Parmi les trois catégories d'hommes que son père appelait « les moutons », « les loups » et « les chiens de
berger », Chris Kyle est de la dernière catégorie. Il est là pour protéger ses camarades et faire en sorte d'en
laisser le moins possible sur le terrain.
Et lorsqu'un prédateur s'attaque au troupeau, on le pourchasse et on finit le job. Même si ça n'est jamais facile
d'arrêter un cœur qui bat.
Les détracteurs d'Eastwood ont perçu dans ce film des relents fascisants, accusant le réalisateur de
propagande pro-US éhontée et de racisme primaire.
C'est méconnaître totalement ses cinquantes années de cinéma et le message humaniste qu'il y fait
passer constamment!
Ce film permet au contraire de poser le constat affligeant que la guerre n'est pas une solution en soi, ni pour
l'individu, ni pour la société.
Que lorsqu'un homme tombe, dix autres se lèvent pour tomber à leur tour et que les conflits persistent
néanmoins.
Et que lorsqu'ils ont la chance de rentrer vivants au pays, ces hommes meurtris ne sont que des morts-vivants
hantés par les horreurs de cette boucherie d'hommes, de cet abattoir à ciel ouvert.
A tel point que certains d'entre eux, pour exister encore, finissent par tuer la légende. Pour exorciser la peur
en devenant celui qui a été plus fort que le héros.
A presque 84 ans, Clint Eastwood nous offre beaucoup plus qu'un film magnifique et techniquement très
abouti.
En nous choquant au 1er degré, il nous transmet une sorte de testament humaniste sous-jacent et sa vision
d'un monde à l'apothéose de la violence.
En regardant ce film, non plus avec ses yeux mais avec son cœur et ses tripes, on comprend qu'il est urgent
de revenir à l'Homme et à ses vraies valeurs.
Nelly Razik. 21 février 2015

Documents pareils