Menacer, argumenter, persuader - Usages et fonctions de la

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Menacer, argumenter, persuader - Usages et fonctions de la
Menacer, argumenter, persuader
Luigi Spina
Université de Naples Federico II
Départment de Philologie classique
Via A. Bonci 6 40137 Bologna (adr.priv.)
Italie
[email protected]
Digna loco statio: primis salit Impetus amens
e foribus caecumque Nefas Iraeque rubentes
exanguesque Metus, occultisque ensibus astant
Insidiae geminumque tenens Discordia ferrum
innumeris strepit aula Minis, tristissima Virtus
stat medio, laetusque Furor uultuque cruento
Mors armata sedet; bellorum solus in aris
sanguis et incensis qui raptus ab urbibus ignis.
Stace, La Thébaïde, VII 47-54
Potremo verificare in quale misura i meccanismi neurobiologici sono isomorfi alle strutture
formali del linguaggio, se lo sono, e definire e circoscrivere di conseguenza i limiti di
variazione di questi meccanismi per giungere a derivare su base neurobiologica la classe
delle lingue possibili. Potremo, in altre parole, avere un’«anatomia ragionata» della
grammatica. Certo, è poco, niente forse, rispetto a tutto quello che significa per noi esseri
umani il linguaggio nella sua totalità: rimangono fuori, per esempio, la poesia, le preghiere,
le condanne, le promesse, le frasi d’amore, le barzellette. Ma non abbiamo alternative
ragionevoli. È come se fossimo nella posizione di chi, per descrivere una carezza, potesse
arrivare solo a cogliere la struttura della mano e gli angoli di rotazione permessi da ossa,
muscoli e tendini che la formano: non sarà facile distinguerla da uno schiaffo, ma se non
altro si inizierà a non confonderla con un calcio.
[Nous pourrons vérifier dans quelle mesure les mécanismes neurobiologiques sont
isomorphes par rapport aux structures formelles du langage – si tel est le cas –, puis définir
et circonscrire les limites de variabilité de ces mécanismes, pour parvenir à constituer, à
partir d’une base neurobiologique, la classe des langues possibles. En d’autres termes, nous
pourrons avoir une « anatomie raisonnée » de la grammaire. Assurément, cela est peu, ce
n’est rien, peut-être, par rapport à tout ce que signifie pour nous, êtres humains, le langage
dans sa totalité : restent en dehors, par exemple, la poésie, les prières, les condamnations,
les promesses, les déclarations d’amour, les histoires drôles. Mais nous n’avons pas d’autre
solution raisonnable. C’est comme si nous étions dans la situation d’un homme qui, pour
décrire une caresse, saurait seulement analyser la structure de la main et les angles de
rotation permis par les os, les muscles et les tendons qui la composent : il ne sera pas facile
de distinguer la caresse d’une gifle, mais, et c’est déjà cela, on évitera de la confondre avec
un coup de pied.]
A. Moro, Parlo dunque sono. Diciassette istantanee sul linguaggio, Milano, Adelphi, 2012,
p. 78. (trad. fr. de L.S.)
Resumé: Dans la liste des verbes à la première personne du pluriel que Quintilien (Institutio oratoria III 4,3) suggère
pour poser la question des genres des discours rhétoriques, on ne se trouve pas un verbe qui puisse nous rappeler
l’officium du « menacer» (par exemple minamur). Et pourtant, il y a d’autres verbes cités par Quintilien - par exemple
terremus, obiurgamus, maledicimus -, qui nous autorisent, pour ainsi dire, à inclure la fonction de menacer dans le
domaines rhétoriques de la persuasion et de l’argumentation. On peut menacer seulement si l’on affirme de menacer,
c’est-à-dire, si l’on pose, verbalement, les conditions dont le manque permettrait l’accomplissement de la menace. Dans
l’exposé on analysera des textes, ainsi tant anciens (grecs et latins) que modernes, pour vérifier cette hypothèse. La
menace verbale, d’ailleurs, n’exclut pas la menace physique (du par le geste), et il sera intéressant analyser les rapports
entre discours et geste.
Mots clés: menace/menacer, actes de langage, iconologie, Homère, Cicéron
Introduction
Je voudrais commencer en vous proposant la lecture comparée de trois listes: deux, pour ainsi dire,
canoniques, la dernière plus récente.
La première liste se trouve dans la vie de Protagoras de Diogène Laërce (IX 53 sq.):
Il divisa le premier le discours en quatre espèces: la prière, la question, la réponse, le commandement (d’autres
disent en sept: la narration, la question, la réponse, le commandement, le compte rendu, la prière, l’invocation),
qu’il appelait les “fondements du discours”. Mais Alcidamas parle de quatre types de discours: l’affirmation, la
négation, la question, l’interpellation (traduction de Jacques Brunschwig, 1999).
La deuxième liste appartient à Quintilien, dans le troisième livre de l’Institution oratoire
(1,3):
Dans quel genre estimera-t-on que nous devrons nous placer, lorsque nous nous plaignons, que nous consolons,
apaisons, excitons, intimidons, encourageons, conseillons, interprétons des énoncés obscurs, racontons, conjurons,
remercions, félicitons, reprenons, invectivons, décrivons, recommandons, faisons des rétractations, des vœux, des
conjectures et bien d’autres choses? (traduction de Jean Cousin, 1976).
Finalement, c’est Emmanuelle Danblon qui nous offre la troisième liste, dans son très beau
livre L’homme rhétorique 1:
[Le citoyen] utilise la parole publique pour répondre à une infinité de fonctions nécessaires dans la vie sociale.
Ainsi, il délibère, il décide, il juge, il conseille, il célèbre, il déplore, il condamne ou il loue; il témoigne, il
réconcilie, il transmet, il critique. La liste est infinie et toujours ouverte, comme l’est toute société qui pratique
une rhétorique technique.
Nous n’avons pas trouvé, dans ces trois listes, le mot menace ni le verbe menacer, et pourtant
les fonctions que nous avons rencontrées n’excluent pas, à mon avis, la fonction rhétorique du
menacer. Je vais essayer de définir tout d’abord cette fonction du point de vue des actes de langage
ainsi que de la rhétorique, de l’argumentation, de la persuasion, puis je donnerai des illustrations,
dans la seconde moitié de mon exposé, en ayant recours à Homère et à Cicéron.
1. La menace comme acte de langage
Qu’il s’agisse d’un acte illocutoire, cela ne fait pas de doute. John Langshaw Austin a utilisé le
verbe “menacer” pour illustrer justement les verbes qui désignent des actes illocutoires, en le
distinguant des verbes qui désignent des actes perlocutoires 2: «En disant que je tirerais sur lui, je le
menaçais» vs «Par le fait de dire que je tirerais sur lui, je l’ai effrayé». Dans les pages qui suivent
(p. 136), Austin parle d’actes illocutoires qui ressemblent passablement à des performatifs
explicites, puis il remarque qu’on peut employer le performatif “Je vous avertis que…” mais non
pas “je vous convaincs que…”; le performatif “Je vous menace de …”, mais non “Je vous intimide
par”: car convaincre et intimider sont des actes perlocutoires.
1
Danblon, p. 77.
Austin, p. 130; voir Benveniste (“De la subjectivité dans le langage”, p. 258-266; “La philosophie analytique et le
langage”, p. 267-276).
2
2
Or, je ne suis pas si sûr que l’énoncé “Je vous menace de…” soit utilisé fréquemment: il est
presque impossible que le locuteur dise: “je te/vous menace”; ce sera plutôt le destinataire du
discours qui demandera: “est-ce que tu me menaces?”3.
Donc, on peut définir la menace (ou le menacer) comme un acte de langage composé qui, à
travers les mots, les gestes, l’intonation, vise à persuader (contraindre/ commander) quelqu’un de
faire quelque chose, en lui préfigurant des conséquences négatives en cas de refus. La menace n’est
pas, alors, un ordre pur et simple. Un ordre n’aurait pas besoin d’une structure hypothétique (“si tu
ne fais pas x, je vais faire y”), car désobéir à un ordre émanant d’une autorité reconnue a des
conséquences bien connues d’avance. La loi n’a pas besoin de menacer, la loi sanctionne. Mais, s’il
y a, entre deux personnes (ainsi qu’entre deux États) un équilibre de pouvoir ou une légère
disparité, l’ordre donné par l’un à l’autre devient plutôt une tentative de persuader (contraindre)
l’autre d’obéir, de certifier ainsi le véritable rapport de forces: et alors, voilà la menace, la menace
comme acte rhétorique.
2. La menace comme acte rhétorique
Je voudrais vous rappeler un article de l’Iconologia de Cesare Ripa (1593) 4:
Donna con la bocca aperta, con acconciatura di testa che rappresenti un mostro spaventevole, vestita di bigio
ricamato di rosso e nero, in una mano terrà una spada, e nell’altra un bastone in atto minaccievole. Minaccie sono
le dimostrazioni che si fanno per spaventar e dar terrore altrui, e perché in quattro maniere può nascere lo
spavento, però quattro cose principali si notano in questa figura descritta da Eustachio, e sono la testa, il vestito, la
spada, et il bastone.
Si fa con bocca aperta, per mostrare che l’impeto delle minaccie fa la voce, il quale poi accresce spavento a quelli
perché si grida, e perché nel gridare si commuove il sangue, si porta sempre un non so che spaventevole nella
faccia, e sì come la voce commove l’orecchie, così i lineamenti de la faccia spaventono per la vista dispiacevole,
come ancora la orribile acconciatura della sua testa. Il vestito bigio, per esser questo colore composto di bianco e
di nero, è messo per somigliare la notte, ch’è spaventevole non quando è scurissima ma quando ha tanta luce che
serva per veder le forme spaventevoli che si possono rappresentare confusamente in essa; […] Il bastone e la
spada fanno conoscere qual sorta di minaccie si deve adoprare con nemici valorosi, e quale con servitori e genti
plebee, che poco sanno e conoscono delle cose d’onore.
[Femme la bouche ouverte, la tête coiffée d’une manière représentant un monstre effrayant, vêtue de gris brodé de
rouge et de noir ; dans une main elle tiendra une épée et dans l’autre un bâton, en une attitude menaçante. Les menaces
sont les démonstrations que l’on fait pour effrayer et terroriser autrui et puisque l’effroi peut naître de quatre manières,
quatre choses principales se remarquent dans cette figure décrite par Eustathe [de Thessalonique]: la tête, le vêtement,
l’épée et le bâton.
Elle est figurée la bouche ouverte pour montrer que la voix fait la force des menaces, force qui accroît l’effroi chez ceux
contre lesquels on crie ; parce que le fait de crier remue le sang, un je ne sais quoi d’effrayant se porte sur son visage, et
de même que sa voix émeut les oreilles, de même les traits de son visage effraient par leur aspect déplaisant, et de
même aussi l’horrible coiffure de sa tête. Le vêtement gris, couleur qui est composée de blanc et de noir, est mis pour
ressembler à la nuit, laquelle est effrayante non lorsqu’elle est très obscure, mais lorsqu’elle comporte suffisamment de
lumière pour permettre de distinguer les formes effrayantes que l’on peut s’y représenter confusément. […] Le bâton et
l’épée font connaître quelle sorte de menaces il faut employer avec des ennemis valeureux, et quelle sorte avec des
5
serviteurs et des plébéiens, gens qui ne s’y entendent guère dans les affaires d’honneur. ]
3
À ce propos, on peut citer et analyser une situation typique des plaisanteries: quelqu’un prononce une menace, par
exemple: “si tu ne m’aimes plus, je vais te quitter”, mais la menacée repond: “s’agit-il d’une menace ou d’une
promesse?”. La différence réside dans le point de vue du destinataire de la menace, au-delà de l’intention du menaçant.
4
Je le cite dans l’édition parue à Rome en 1603, et rééditée par Sonia Maffei, avec le texte établi par Paolo Procaccioli,
Torino, Einaudi, 2012; l’article MINACCIE (sic!) porte le numéro 247 (p. 390 = pp. 327-328 de l’édition de 1603); je
remercie mon cher amis Laurent Pernot pour son aide dans la traduction du passage, car il ne figure pas dans la
traduction française abrégée de l’Iconologie par Jean Baudoin (avec les illustrations de Jacques de Bie), Paris 1693 (j’ai
souligné les passages importants).
5
À la page 758, note 1, S. Maffei remarque que l’iconographie, mais non le commentaire, est tirée de Baccio Baldini,
Discorso sopra la Mascherata della Geneologia degl’Iddei de’ Gentili, ouvrage paru à Florence, Giunti, 1565, p. 48;
voir Mandowsky, en particulier p. 220, n. 55: dans le texte de Baldini on décrit, à côté des menaces, ira, morte, fraude,
furore, forza, crudeltà.
3
Si la menace est un acte rhétorique, fait de gestes et mots, nous pouvons y chercher le
fonctionnement de trois instances différentes, l’êthos, le pathos et le logos, pour reprendre la
tripartition aristotélicienne (Rhét. I 1356a 1-5).
Quant à l’êthos, il faut que l’orateur qui menace soit croyable, c’est-à-dire que le menacé n’ait
pas de doute sur la capacité du menaçant d’exécuter sa menace. Pour menacer, il faut avoir, pour
ainsi dire, le physique du rôle, autrement on devient ridicule et incroyable. Il est vrai qu’on dit:
chien qui aboie ne morde pas, mais cela signifie justement qu’il faut avoir une histoire personnelle,
une tradition de menaçant vraisemblable pour persuader de l’efficacité de ses menaces.
Quant au pathos, nous avons lu dans l’Iconologie de Cesare Ripa que la femme hurle pour
terrifier le menacé et que son visage s’adapte à sa voix. J’ajouterai que ses mots seront, alors,
cohérents avec son actio.
Et finalement, les mots, le logos. Si l’on a recours aux mots 6, au logos, cela signifie que la
situation relationnelle n’est pas encore celle d’une approche physique ou confinée uniquement aux
gestes. Le discours de menace ne doit pas seulement hurler, il faut qu’il argumente, pour persuader.
La menace est liée (et adaptée) à un ordre, qui doit être très clair et précis, et qui pourra être précédé
d’une demande ou d’une prière, comme, par exemple, dans un passage des Verrines de Cicéron, III
78: incipiunt postulare, poscere, minari.
Mais, pourrait-on se demander, comment est-il possible de concilier ordre, menace et
argumentation? La connexion entre ces trois éléments réside dans la situation pragmatique, dans le
contexte d’élocution et dans les rapports de forces entre locuteur et destinataire. Si l’on n’a pas le
pouvoir de commander et d’être obéi immédiatement, cela signifie qu’il faut prévoir (et faire
envisager au destinataire) une conséquence négative de sa désobéissance, une punition, qui va être
préfigurée au moyen d’une menace. Il faut donc avoir recours à l’inventio (chercher et trouver des
arguments forts et terrifiants), à la dispositio (lier ordre et menace), à un vocabulaire et à une
syntaxe cohérents avec la menace, en particulier la syntaxe de l’hypotaxe conditionnelle,
hypothétique. Il faut persuader le menacé, en le terrifiant, que la meilleure solution sera d’obéir à
l’ordre – plûtot que s’opposer au locuteur – afin d’éviter la punition dont on le menace, car le
menaçant sera capable de mettre en œuvre une telle punition.
Ainsi, la conclusion de l’histoire fixera le rapport de forces entre menaçant et menacé, en
faveur de l’un ou de l’autre.
Si la menace entre, ainsi, parmi les fonctions de la rhétorique naturelle, laquelle se fait
technique (pour citer encore Emmanuelle Danblon), nous pouvons analyser des exemples tirés de
l’antiquité (les cultures grecque et latine). J’ai choisi deux passages de l’Iliade, avec deux
différentes situations de menace. Le premier est tiré du début de l’Iliade, chant un, vers 25 à 33.
C’est Agamemnon qui parle à Chrysès. Il sait que Chrysès est venu en suppliant, qu’il est
protégé par le dieu Apollon, et pourtant il rejette la supplique, il veut montrer à Chrysès (et aux
Achéens, ajouterai-je) sa force et son pouvoir (la traduction, cela va sans dire, est celle de Paul
Mazon, 1937, rééd. 1967):
Brutalement il congédie Chrysès, avec rudesse il ordonne (kratero;n d∆ejpi; muvqon ejtevlle):
«Prends garde, vieux, que je ne te rencontre encore (mhv se kiceivw) près des nefs creuses, soit à y traîner
aujourd’hui, ou à y revenir demain. Ton bâton, la parure même du dieu pourraient alors ne te servir de rien (mhv
nuv toi ouj craivsmh/). Celle que tu veux, je ne la rendrai pas. La vieillesse l’atteindra auparavant dans mon
palais, en Argos, loin de sa patrie, allant et venant devant le métier et, quand je l’y appelle, accourant à mon lit.
Va, et plus ne m’irrite si tu veux partir sans dommage (ajll∆ i[qi, mhv m∆ejrevqize, sawvteroı w{ı ke nehvai).»
Il dit, et le vieux, à sa voix, prend peur et obéit (e[ddeisen d∆oJ gevrwn kai; ejpeivqeto muvqw/).
6
On peut rappeler et comparer Isidore de Sévill, Étymologies X 177: Minax, a facie oculorum, quando furiose
ardescunt, ut amplius videns pertimescat. Minator et monitor. Sed monitor dicitur cum praenuntiat bona; minator, cum
nuntiat adversa.
4
L’ordre est exprimé du point de vue du sujet qui parle: “que je ne te rencontre encore”, au lieu
d’un ordre direct: “ne reviens pas”. Il est répété à la fin: “Va, et plus ne m’irrite”, et est accompagné
par une forme indirecte de menace: l’aide du dieu ne sera pas suffisante pour éviter la punition du
roi. Cette menace est elle-même répétée à la fin, avec la préfiguration de la conséquence positive de
l’obéissance: “partir sans dommage”.
Il est très intéressant de lire, à propos de ce passage homérique, les remarques faites par les
philologues alexandrins (Aristonicos, qui cite, peut-être, Aristarque de Samothrace), dans les
scholies à l’Iliade (A 29-31), pour justifier la proposition d’athétiser (c’est-à-dire de supprimer, en
tant qu’interpolation) les vers 29 à 31 (“Celle que tu veux … accourant à mon lit”):
On les athétise, car ils annulent la force de l’énoncé et la menace (ajnaluvousi th;n ejpivtasin tou` nou`
kai; th;n ajpeilhvn). [Suit un passage corrompu] Il est inconvenant (ajprepevı) qu’Agamemnon dise ces mots».
Selon Aristonicos/ Aristarque, donc, il n’était pas convenable, pour bien menacer, d’ajouter
les détails du destin qui attendait la jeune Chryséis: il suffisait à Agamemnon de rendre vain
l’espoir de Chrysès en l’aide d’Apollon.
Passons au deuxième chant de l’Iliade et à notre deuxième exemple: l’épisode de Thersite. On
se rappelle que Thersite – agitateur et mauvaise tête – dresse un long et véhément réquisitoire
contre Agamemnon (vers 225 à 242), discours presque identique à celui d’Achille dans le premier
chant (122-129; 149-171). À la fin de l’invective de Thersite, Ulysse prend la parole et le menace
(257-266):
Eh bien! Je te le déclare, et c’est là ce qui sera: que je te trouve encore à faire l’idiot, comme tu le fais, et je veux
que cette tête cesse de surmonter les épaules d’Ulysse, je veux même cesser d’être appelé père de Télémaque, si je
ne te prends, ne t’enlève tes hardes, le manteau et la tunique qui couvrent ta virilité, et ne te renvoie de
l’assemblée aux fines nefs, tout en larmes, honteusement roué de coups.
Mais Ulysse ne se contente pas de menacer: «Il dit, et de son sceptre, il le frappe au dos, aux
épaules». La menace se concrétise, pour l’occasion, en un premier avertissement: on dirait, dans le
langage du football, carton jaune.
Par ailleurs, si nous relisons les derniers mots de la page de Cesare Ripa sur les menaces: «Le
bâton et l’épée font connaître quelle sorte de menaces il faut employer avec des ennemis valeureux,
et quelle sorte avec des serviteurs et des plébéiens, gens qui ne s’y entendent guère dans les affaires
d’honneur», il n’est pas imprudent de reconnaître, chez le critique italien, un souvenir de la scène
iliadique qui précéde immédiatement l’intervention de Thersite (v. 198-99), quand Ulysse essaie de
ramener les chefs et les soldats à l’assemblée en usant de la force du sceptre contre l’homme du
peuple.
Il vaut la peine d’analyser la structure de la menace d’Ulysse, qui est plus riche que celle
d’Agamemnon. Les ordres adressés à Chrysès et à Thersite sont semblables, c’est-à-dire qu’ils
consistent à interdire de répéter quelque chose (un geste, des mots etc.). Mais Ulysse, outre son
ordre et sa menace (menace de dénuder Thersite, de le frapper et de le renvoyer aux nefs), ajoute
une affirmation forte d’ethos. Le héros met en jeu sa vie et sa paternité (pour mieux dire: sa vie et
la vie de Télémaque aussi 7) pour confirmer sa crédibilité de menaçant. La conclusion de l’épisode
(v. 265-276) nous apprend que le mélange menace/argumentation/acte de frapper a réussi: Thersite,
persuadé par les mots et par les coups, pleure; les soldats, persuadés eux aussi, louent Ulysse et sont
sûrs que Thersite ne répétéra plus son geste.
7
Le commentateurs anciens ont remarqué la double cible de la malédiction d’Ulysse: soi même et son fils (scholia ad
Iliadem B 260a; Eustace, Commentarii ad Homeri Iliadem B 259-260, p. 328,8-15 van der Valk).
5
Pour notre troisième exemple, je vous propose de nous transporter à Rome, à l’époque de
Marcus Tullius Cicéron et de son frère Quintus. On attribue à Quintus le Commentariolum
petitionis, Petit manuel de campagne électorale, une lettre de conseils à son frère pour les élections
au consulat de 63 avant J.-C. Le texte est très intéressant et il a fait l’objet de multiples traductions
modernes 8 même s’il y a des savants qui considérent le Commentariolum comme apocryphe ou qui
y voient un pamphlet anti-cicéronien de l’époque augustéenne. Au delà de cette controverse sur
l’authenticité, je voudrais vous signaler un passage qui nous montre un type de menace plus
politique, qui est très proche – en tenant compte, comme il se doit, des différences de contexte
historique et de culture – des menaces que nous lisons aujourd’hui dans la presse quotidienne. Au
paragraphe 55 et suivant, il est question, en conclusion, de la corruption à Rome.
Et puisque le plus grand vice de cette cité est d’oublier la vertu et la dignité dès qu’apparaît la corruption, tâche de
bien te connaître à cet égard – je veux dire, tâche de comprendre que tu es le seul à pouvoir inspirer à tes
compétiteurs la crainte le plus vive d’un procès et de tous ses dangers. Arrange-toi pour qu’ils sachent que tu les
surveilles, que tu les observes: ils ne redouteront pas seulement ton application, ton autorité et la puissance de ta
parole, mais aussi, assurément, le dévouement de l’ordre équestre à ton égard. [56] D’ailleurs, je souhaite que tu
leur présente ces avantages; non pour avoir l’air de préparer déjà leur accusation, mais pour utiliser cette terreur
en vue de parvenir plus facilement à tes fins» (trad. N. Waquet, 2007).
Le contexte politique, soit dit en général, est un contexte où les rapports de forces se
mesurent, où la dissuasion par la terreur est une arme aussi bien individuelle, de la part des
personnes, que collective, de la part de l’État. Nous retrouvons dans les mots de Quintus la menace
qui se fonde, pour impressionner les adversaires politiques, sur la terreur, la terreur qu’on leur
inspire d’être surveillés, d’être observés, d’être dénoncés, d’être accusés, d’être traînés en justice. Il
ne s’agit donc pas, dans le texte de Quintus, de menaces liées explicitement à un ordre, mais il faut
considérer que le protagoniste des paroles de menace sera Marcus Tullius, pendant sa campagne
électorale. Et l’on peut imaginer que les menaces seront prononcées indirectement, devant des tiers,
mais qu’elles parviendront aux adversaires de Cicéron avec la même efficacité que les menaces
d’Agamemnon ou d’Ulysse.
Il y a toutefois une différence: c’est que les sociétés plus complexe que la société homérique,
à partir de la république romaine jusqu’à nos démocraties, connaissent des formes de
communication et de discours qui multiplient les fonctions de la parole publique.
Conclusion
Les listes dont nous sommes partis témoignent de la vitalité de la rhétorique dans la vie sociale et
politique et dans les rapports entre les hommes et les femmes qui échangent leurs discours dans la
polis désormais globale que nous habitons. Tel est le cas du discours de menace, que j’ai essayé
d’analyser en recourant surtout à l’Antiquité grecque et romaine, mais en étant un peu préoccupé
par les menaces modernes, car la métaphore de la menace et du menacer, appliquée à une nature
personnifiée et aux éléments que l’homme ne peut pas contrôler complétement, ouvre un nouveau
domaine d’analyse. Heureusement, les métaphores sont filles de la rhétorique, naturelle aussi bien
que technique. Ce fait nous permettra, si nous sommes capables de bien argumenter, de repousser
les menaces les plus dangereuses.
8
Quintus Cicéron, Petit manuel de campagne électorale, suivi de L'art de gouverner une province de Marcus Cicéron,
traduit du latin et présenté par J.-Y. Boriaud, Paris, arléa, 1992; Quintus Tullius Cicéron, Petit Manuel de campagne
électorale, suivi de la Lettre de Marcus Tullius Cicéron à Atticus et du Pro Murena par Marcus Tullius Cicéron, traduit
du latin, préfacé et annoté par N. Waquet, Paris, Rivages poche, 2007; Ph. Freeman (transl.), Quintus Tullius Cicero.
How To Win an Election: an Ancient Guide for Modern Politicians, Princeton-Oxford, Princeton University Press, 2012
(Compte rendu: L. Spina, Bryn Mawr Classical Review: http://bmcr.brynmawr.edu/2012/2012-08-12.html); Quintus
Tullius Cicéron, Lettre à mon frère pour réussir en politique, trad. L.A. Constans (1934), Paris, Les Belles Lettres,
2012.
6
Bibliographie
Austin, John Langshaw, Quand dire c’est faire, trad. fr. G. Lane, Paris, Éditions du Seuil, 1970 (How to do
things with words, 1962).
-
Benveniste, Émile, Problèmes de linguistique générale I, Paris, Gallimard, 1966.
-
Danblon, Emmanuelle, L’homme rhétorique. Culture, raison, action, Paris, Éditions du Cerf, Paris, 2013.
Mandowsky, Erna, “Ricerche intorno all’Iconologia di Cesare Ripa”, La Bibliofilia 41, 1939, p. 7-27, 111-24,
204-35, 279-327.
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