Hors-Série Mode I - 2014

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Hors-Série Mode I - 2014
MODE
BUONOMO & COMETTI
Ce hors-série ne peut être vendu séparément Le Temps Samedi 26 avril 2014
CLARE WAIGHT KELLER,
VÉRONIQUE LEROY, THOM BROWNE,
LAETITIA CRAHAY, NOS INTERVIEWS.
LUMIÈRE, SURFACE, LANGUEUR,
PEAU, SECRETS, LES MOTS D’UN ÉTÉ
2
Le Temps l Samedi 26 avril 2014
Mode
ÉDITO
Le présent, donc. La période
que l’on traverse serait un terreau fertile pour qu’un nouveau mouvement puissant
émerge et balaie des années de
répétitions. Mais peut-être
est-on en train de le vivre sans
en avoir pleinement conscience? Un mouvement à
l’image de notre société, de nos
nouvelles habitudes de vie, de
nos nouvelles façons de communiquer, de se relier, de se
connecter, d’être surinformé,
suradapté. Quelle forme aurait
pris le punk si Internet et les
réseaux sociaux avaient existé?
Les grands et petits mouvements de mode sont enfants
d’une époque. Ce qui est en
C’est assez réjouissant
d’ailleurs. Si l’on établit un
parallèle avec le monde de
l’horlogerie, on se dit que l’arrivée de nouvelles technologies,
de nouveaux matériaux,
comme le silicium, ont permis
le développement de techniques horlogères impossibles
jusqu’alors. Et la naissance de
montres aux formes et aux
fonctions nouvelles. On continue de les habiller de métaux
précieux – d’or ou de platine –
tout comme en haute couture,
on continue d’utiliser le satin
duchesse, l’organza, le tulle de
soie, le brocard, le velours rasé
au sabre, ou bien le crin. Mais
cela n’empêche pas les horlogers d’utiliser aussi le titane, le
carbone, le silicium, ou bien la
céramique.
Les frontières entre les mondes
ne s’effacent pas, mais laissent
passer. Un peu comme l’espace
Schengen, effets pervers en
moins.
4
Londres, rule Britannia
Après la modernité à tout prix, la néo-nostalgie.
Par Lily Templeton
6
Milan, White is the new black
Silhouettes vierges comme autant de pages blanches.
DALIM
Par Catherine Cochard
8
Paris, support/surfaces
Quand le corps devient support et matière.
Par Isabelle Cerboneschi
14 Clare Waight Keller
10
Clare Waight Keller, la discrète
La directrice artistique de Chloé a su encapsuler l’esprit
parisien chic dans des vêtements hautement désirés.
La rencontre, par Isabelle Cerboneschi
14
Haute couture
Une nouvelle ère.
Par Isabelle Cerboneschi
18
«Pour faire ce métier, il faut avoir
un moral d’acier»
Dans une interview d’une rare franchise, Véronique Leroy
revient sur sa carrière, ses choix, ses collections.
SYLVIE ROCHE
On ne se rend jamais vraiment
compte que l’on vit une révolution stylistique quand on est
plongé dedans. Lorsque le
mouvement punk a émergé à la
fin des années 70, personne
n’aurait parié un kopek sur le
fait que son influence sur le
monde de la mode perdurerait
jusqu’en 2014, et sans doute
au-delà. Il n’est qu’à voir les
collections qui défilent sur les
podiums, celles dessinées par
Hedi Slimane pour Saint Laurent, notamment, et beaucoup
d’autres, pour comprendre
combien le nihilisme de l’époque a permis l’émergence
d’une créativité hors du commun, puisqu’elle inspire encore. Le slogan de ces années-là, «No Future», s’est
paradoxalement bâti un futur
qui dure depuis plus de trente
ans. Une leçon. Qui a besoin du
futur quand on a le présent?
train d’advenir actuellement? Il
est peut-être un peu trop tôt
pour le décrypter. Mais on sent
un glissement, une porosité
des frontières entre plusieurs
domaines. La mode flirte avec
l’art bien sûr, mais ce n’est pas
nouveau. L’arrivée de jeunes
créateurs dans le monde très
fermé de la haute couture, qui
est devenu un beau laboratoire
où l’on peut observer l’émergence de nouveaux courants,
n’est pas étrangère à cette évolution. Grâce à l’introduction
de nouvelles technologies,
l’imprimerie 3D par exemple,
qu’expérimente Iris van Herpen
depuis plusieurs années, ou des
techniques empruntées à une
industrie moins noble, comme
ce tissu fabriqué à la surjeteuse
dont Yiqing Yin a fait une robe
haute couture, impensable
autrefois, les mondes se mêlent. L’éthique est un mot qui
ne s’écrit plus dans la marge. Le
sportswear a droit de cité dans
les défilés haute couture: il
fallait s’appeler Karl Lagerfeld
pour oser mettre des baskets
aux pieds de tous les mannequins, lors du défilé de janvier
dernier. Il n’a pas ouvert une
brèche, mais s’y est engouffré,
en a fait un tunnel d’autoroute.
Mélanges des genres, des mondes, des matières, des techniques, des technologies. On vit
une époque de grand mix.
24Thom Browne
Par Isabelle Cerboneschi
20
24
Backstage
Reportage photographique exclusif: Sylvie Roche
Fifty shades of grey
Thom Browne, le «roi du costume gris». Interview.
Par Antonio Nieto
26
Florilège
La fleur éclôt dans les vestiaires masculins.
Par Antonio Nieto
27
La tentation sartorialiste
Le retour en force d’une valeur sûre.
Par Antonio Nieto
DR
Par Isabelle Cerboneschi
SOMMAIRE
28
28 Laetitia Crahay
Laetitia Crahay, la femme au chapeau
La directrice artistique de la Maison Michel
a su transformer le chapeau en objet de désir.
Par Marie-France Rigataux
30
Le sac à main, le luxe prêt-à-porter
Il est l’accessoire de référence de l’industrie, l’indispensable
produit de diversification des marques. Analyse.
Par Catherine Cochard
33
Portfolio
Le cri de la chair
Par Buonomo & Cometti
46
Londres sur un coin de Naples
Le cravatier Marinella fête cette année ses 100 ans.
Par Pierre Chambonnet
DR
FRÉDÉRIC LUCA LANDI
Unsouffle
48 Gardénia
48
Gardénia, fleur de paradoxes
Les gardénias fleurissent dans les parfumeries.
Par Valérie d’Hérin
50
Signes de reconnaissance
Les codes identitaires des marques de beauté.
Par Marie-France Rigataux
52
Fards pastel et touches gourmandes
La saison est candide et les filles sont des paysages.
Par Géraldine Schönenberg
54
Caroline Scheufele,
qu’avez-vous fait de vos rêves d’enfant?
Par Isabelle Cerboneschi
Portfolio Le cri de la chair
Photographies, réalisation et stylisme Buonomo & Cometti
Mannequin Michelina @Women Management, Paris;
Merilin @ Elite Paris et Evelina @ IMG, Paris.
Assistant Robert Liptak
Editeur
Le Temps SA
Place Cornavin 3
CH – 1201 Genève
Président du conseil
d’administration
Stéphane Garelli
Directrice générale
Valérie Boagno
Rédacteur en chef
Pierre Veya
Rédactrice en chef
déléguée aux hors-séries
Isabelle Cerboneschi
Michelina: mini-robe asymétrique
en cuir brodée de sequins, de la
collection prêt-à-porter printempsété 2014, Saint Laurent.
Michelina: veste en soie et laine
et jupe en soie imprimée
de la collection prêt-à-porter
printemps-été 2014 Dior.
Rédacteurs
Catherine Cochard
Valérie d’Hérin
Antonio Nieto
Marie-France Rigataux
Géraldine Schönenberg
Lily Templeton
Assistante de production
Géraldine Schönenberg
Traduction
Dominique Rossborough
Photographies
Buonomo & Cometti
Sylvie Roche
Responsable production
Nicolas Gressot
Réalisation, graphisme,
photolithos
Cyril Domon
Christine Immelé
Mathieu de Montmollin
Correction
Samira Payot
Conception maquette
Bontron & Co SA
Internet
www.letemps.ch
Michel Danthe
Courrier
Case postale 2570
CH – 1211 Genève 2
Tél. +41-22-888 58 58
Fax + 41-22-888 58 59
Publicité Le Temps Media
Case postale 2564
CH – 1211 Genève 2
Tél. +41-22-888 59 00
Fax + 41-22-888 59 01
Directrice: Marianna di Rocco
Impression
IRL plus SA
La rédaction décline toute
responsabilité envers les
manuscrits et les photos non
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Toute réimpression, toute copie
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de la rédaction. L’exploitation
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ligne, est expressément interdite.
ISSN: 1423-3967
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Le Temps l Samedi 26 avril 2014
Mode
LONDRES
Christopher
Kane
Paul Smith
David Koma
TOS:
Burberry
DR
RULE
PHO
4
BRITANNIA
Richard
Nicoll
Face à l’adversité, il n’y a pas meilleur rempart que le souvenir d’une époque plus fastueuse.
C’était le sentiment ressenti pendant la dernière Fashion Week londonienne. Les collections
du printemps-été 2014 ne sont pas un retour en arrière, mais la célébration des nombreuses richesses
d’un passé composé. Après la modernité à tout prix, la néo-nostalgie. Par Lily Templeton
A
New York
Lire la revue
sur la Fashion Week
new-yorkaise sur
www.letemps.ch/
mode
Margaret
Howell
Londres, on a toujours su opposer un
esprit de résistance
joyeux à la morosité
de temps difficiles.
Aujourd’hui,
on
vient chercher sur ses podiums un
certain esprit école d’art, cette
réappropriation permanente de
références autosuffisantes, ce snobisme du vêtement neuf et pourtant déjà vieux. Bien que les silhouettes
ne
soient
pas
rétrogrades, loin de là, elles célèbrent l’héritage culturel de cet
«empire sur lequel le soleil ne se
couche jamais», s’étendant autant
dans l’espace que dans le temps, à
la manière de Docteur Who, séminale série qui enchante des générations de Britanniques.
Dans l’espace en premier lieu,
donc, avec ces inspirations lointaines, extrême-orientales chez la
regrettée L’Wren Scott, ou indiennes chez KTZ. Parfois, elles sont
plus proches. Les imprimés floraux, par exemple. S’il est une
chose que les Britanniques
aiment, c’est leur jardin, surtout
l’été. La botanique – et pas uniquement les fleurs – s’est donc invitée chez Christopher Kane, qui a
habillé ses sweaters d’une planche pédagogique tandis qu’il découpe des pétales graphiques
dans les encolures de ses robes.
Les imprimés floraux sont décom-
plexés et déstructurés chez Mulberry ou bien Jonathan Saunders,
alors que chez Burberry, c’est un
retour en enfance avec les tons
pastel de bonbons anglais et
fleurs géantes au cœur scintillant.
Plus proche encore de la nature
qui les a inspirés, la palette du
Connemara natal de Simone Rocha rappelle les îles Britanniques
et leur verdoyante livrée.
De là au glossaire vestimentaire anglais, il n’y avait qu’un pas
dans la bruyère. Tweed, uniformes
et combinaisons de couleurs improbables offrent leurs signes distinctifs à qui veut les prendre, servis en guise de clin d’œil: pied-depoule géant brodé ou tartan
imprimé métallisé chez Paul
Smith, les tenues immaculées de
Wimbledon chez Richard Nicoll,
uniformes détournés – un short,
un blaser, des rayures – à la manière d’une volière de pensionnaires en goguette chez Margaret
Howell. Les détournements expriment en langage mode ces traits
d’humour «so British».
Dans le temps ensuite, moins
avec les sublimes revenants de
Dame Vivienne Westwood en
guise d’immuable monarque de
mode, qu’avec ces années mémorables qu’étaient les années 1950
à 70 durant lesquelles Mary Quant
dominait. Ce mouvement de libération de la silhouette féminine se
se ressent encore aujourd’hui.
Que ce soità travers la sensualité
de Fyodor Golan ou celle de Tom
Ford, elle se dessine triomphante.
Et on a une envie folle d’endurcir
simplement mais efficacement
son bouquet d’été grâce à un perfecto en cuir chez Erdem, en satin
et soie chez Antonio Berardi.
David Koma, lui, conjugue son
travail au futur, même si les inspirations de ses silhouettes ont d’anciennes racines – enfin, le swinging
London. Et c’est en cela que sa nomination au poste de directeur artistique de Mugler prend son sens:
ne rendre hommage au passé
qu’en conservant son regard
tourné vers demain. Quoi de plus
néo-futuriste que ses silhouettes
acérées dans les découpes et les
asymétries, une robe zippée, un
boléro de fils croisés, ou bien cette
robe qui semble draper ses plans
géométriques autour des courbes
de la femme?
Plus que jamais l’héritage
culturel de Londres et du style anglais s’envisage pluriel. Il n’y a qu’à
tendre le bras pour en cueillir ces
hybridations splendides. Si partout ailleurs, certaines de ces idées,
comme les imprimés digitaux, ont
fait leur temps, il reste qu’ici elles
perdurent, plantes vivaces se nourrissant du riche substrat qu’est l’excentricité insulaire. Le jardin des
modes n’en est que plus beau.
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6
Le Temps l Samedi 26 avril 2014
Mode
Sportmax
Blumarine
Max Mara
Costume
National
Salvatore
Ferragamo
PHOTOS: DR
Marni
Agnona
MILAN
White black
isthenew
Les marques italiennes illuminent la douce saison
de lueurs d’espoir. Des silhouettes immaculées
comme autant de pages blanches pour une histoire
qui reste à écrire. Par Catherine Cochard
E
Ports 1961
No 21
Emilio Pucci
n septembre dernier, l’été jouait
les prolongations dans la cité
lombarde. Une aubaine pour les
fashionistas les plus influentes
qui, en primeur, portaient les tenues sur le point de défiler. Des
vêtements pour le printemps et l’été suivants, qui s’accordaient à merveille avec
les presque 30 degrés ambiants.
De ce kaléidoscope milanais, s’il ne
fallait garder qu’une couleur, ce n’en serait pas une. Car c’est le blanc qui a
rythmé quasiment chacune des collections, ponctuant les défilés de passages
purs. Comme une respiration dans un
paysage visuel saturé, comme une pause
au milieu d’une conversation trop
bruyante.
Des silhouettes virginales, il y en a
dans la première collection imaginée
par Stefano Pilati pour Agnona. Belles
matières, finitions soignées et style
super chic à destination des plus jeunes
clientes de cette belle endormie de
60 ans, propriété du groupe Zegna. Apparitions tout aussi diaphanes chez
Dsquared2, Just Cavalli, No 21, Philipp
Plein ou encore Versace. Des marques
différentes mais qui visent le même public cible, soit une clientèle à peine sortie de l’adolescence, qui use de la pureté
du blanc pour mieux dévoiler la chair –
les jupes sont très courtes – et ses promesses de plaisirs.
Chez Blumarine, le blanc dessinait les
contours d’une femme un peu plus mûre
que d’habitude pour la maison. Une
femme sur le point de se marier, vêtue de
tenues virginales pour évoquer la cérémonie et une allure fraîche et mature,
comme revenue de la provoc facile des
jeunettes évoquées plus haut. Une
femme limpide dans ses intentions
comme chez Alberta Ferretti, Ports 1961,
Roberto Cavalli, Emilio Pucci, Francesco
Scognamiglio, Sportmax ou encore Tod’s.
Chez Costume National, les silhouettes
immaculées semblaient nées du vestiaire
masculin. Encolures découpées façon blazer, lignes droites et franches, le blanc renforçant l’allure contemporaine de l’ensemble et sa féminité racée. Elégance
semblable dans plusieurs autres looks
purs de saison, comme chez Emporio Armani, Fendi, Gianfranco Ferré, Jil Sander,
Gabriele Colangelo, Trussardi ou encore
Salvatore Ferragamo.
Après la mode de l’automne-hiver
2013-2014 qui s’en remettait aux canons
austères de l’après-guerre, le prêt-à-porter de cette saison se refait une virginité
et renoue avec la légèreté du temps de
l’innocence. Le blanc comme un nouveau
départ.
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8
Le Temps l Samedi 26 avril 2014
Mode
PARIS
Surfaces
PHOTOS: DR
SYLVIE RO
CHE
ISABELLE CE
RBONESCH
I
Support
PHOTOS: SYLVIE ROCHE
Ci-contre de gauche à droite:
Anne Valérie Hash, Cédric Charlier,
Céline, Haider Ackermann,
Pascal Millet, Givenchy, Dior.
Chanel
Akris
Vionnet
J
Barbara Bui
Si je devais ne garder qu’un seul
souvenir des collections printemps-été
2014 qui ont défilé à Paris il y a six
mois, ce serait peut-être ces
vêtements dont le corps et la peau
sont à la fois le support et la matière.
Regard posé sur quelques tableaux
vivants. Par Isabelle Cerboneschi
Véronique Leroy
DR
amais les collections printemps-été n’auront eu à ce
point besoin d’être habitées. La chair se fait matière, participe au vêtement. Elle est support ou
bien surface, mais en tout cas elle
est. Sans la chair, les jupes qui dévoilent l’os iliaque, les robes découvrant l’omoplate gauche par
une ouverture de forme organique, dessinées par Raf Simons
pour Dior, n’auraient pas de sens.
La peau est matière, elle est tissu
par omission.
La chair se révèle de manière
inattendue et transmet autre
chose que le message de séduction habituel. Au fil des défilés,
on avait le sentiment d’assister à
un cours de géométrie charnelle.
Ce sont des pans de peau émouvants, graphiques, un corps généralement caché, que les créateurs dévoilent. Phoebe Philo
révèle subtilement la clavicule.
Haider Ackermann, Riccardo
Tisci, pour Givenchy, Véronique
Leroy, pour ne citer qu’eux, choisissent d’isoler le triangle isocèle
dont le sommet est situé sur le
plexus solaire, et dont la base
passe juste en dessous du nombril. «Le fait de fermer ou d’ouvrir
le tissu permet d’accentuer la silhouette qui s’évase vers le bas, expliquait Véronique Leroy, à l’issue
de son défilé. Le propos n’est pas
de montrer ou de cacher le corps:
c’est juste une façon d’insister sur
la ligne.»
Anne Valérie Hash passe le
corps au laser et utilise un maté-
Damir Doma
Saint Laurent
riau rétro-réfléchissant qui fait
écran tandis que la dentelle en
découpes géométriques dévoile des épaules émouvantes,
des hanches, des nombrils,
des flancs, des omoplates,
des côtes. Qu’est-ce qu’on cache, qu’est-ce qu’on dévoile? «Je
n’aime pas montrer les parties du
corps que l’on considère comme
sexy: le décolleté, les fesses. C’est
trop intime. Je préfère ce qui est
caché», expliquait Anne Valérie
Hash en coulisses. «Mes robes
peuvent tout dévoiler, mais elles
peuvent aussi cacher. On dévoile
l’âme»,
soulignait
Albert
Kriemler, juste après son défilé.
Pour Chanel, Karl Lagerfeld
utilise le cercle ou le rectangle
pour faire usage de la rotondité
d’une épaule, la planéité d’un
ventre ou la perfection d’un dos
et l’intégrer à part entière dans le
vêtement. Cédric Charlier tronçonne le tissu en tranches hori-
zontales qui laissent entrapercevoir de fines sections de corps: le
haut des cuisses, une taille, un
genou ou un creux poplité. Des
dévoilements subtils. «Je suis
parti de choses solides pour arriver à des transparences immatérielles, expliquait le créateur, en
backstage. La séduction, c’est une
discipline. Je travaille beaucoup
avec l’ergonomie du corps, et certaines parties asymétriques sont
amenées à se dévoiler.»
De nombreux créateurs se sont
exprimés cette saison par des
pleins et des vides, permettant
ainsi qu’une tension se crée entre
le tissu et la peau. On ressent intimement une profondeur, une
nouvelle répartition des plans. La
chair n’est pas appel, elle n’est pas
tentation. Aucun message. La
peau existe, au même titre que le
tissu. Elle est tout à la fois toile,
pigment et châssis, parce que le
geste du créateur l’a voulue ainsi.
DR
Felipe Oliveira Baptista
Louis Vuitton
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10
Le Temps l Samedi 26 avril 2014
Mode
LA RENCONTRE
ClareWaightKeller,
ladiscrète
La directrice artistique de Chloé donne peu d’interviews: elle préfère laisser à ses créations le soin
de parler, ou pas. Cette Anglaise, mère de trois enfants, qui a grandi dans une Angleterre tout imprégnée
de punk et de «nouveau romantisme», a su encapsuler l’esprit parisien chic dans des vêtements
hautement désirés. Conversation. Par Isabelle Cerboneschi, Paris
A
Le Temps: Pendant le défilé
printemps-été, j’ai ressenti physiquement le soleil, une chaleur
sèche, comme si l’on était dans le
désert alors que l’on était à Paris en
octobre. Est-ce votre manière
de rendre hommage aux origines
égyptiennes de Gaby Aghion,
la fondatrice de Chloé?
Clare Waight Keller: J’ai commencé
cette collection en faisant des
expérimentations sur le mouvement et la fluidité, et en me rappelant que Gaby aimait la sensation
d’une peau nue, d’un vêtement
loin du corps qui permette de
recentrer celui-ci dans l’espace. J’ai
fait plusieurs voyages en Egypte,
mais la sensation de chaleur que
j’ai voulu rendre, elle me vient
d’un séjour dans le désert californien. Cette impression de sécheresse, cette envie de vêtements qui
vous effleurent à peine, comme
suspendus loin du corps, légers,
libres, fluides, c’est ce que je voulais obtenir. La palette de couleurs
s’inspire des tempêtes de sable qui
traversent l’Afrique du Nord, de
ces tourbillons de matière en
mouvement, ces très belles tonalités de poussière. Dans cette collection, on peut retrouver l’essence
de Gaby Aghion, je pense.
Les textiles que vous avez utilisés
eux aussi étaient secs.
Ils étaient secs et mats. Je sais ce
que l’on ressent dans ces endroits
désertiques, quand on ne supporte plus ces vêtements qui vous
collent à la peau: on recherche
des matières sèches, qui flottent,
qui créent une sensation de fraîcheur. C’est ce que j’ai essayé de
rendre, en tout cas.
Sans doute à cause des évocations
nord-africaines de cette collection,
certaines silhouettes m’évoquaient
l’allure deTalitha Getty.
Hmmm. Non. Pas tant que cela.
Peut-être à travers l’impression de
volume de ces tissus enroulés
autour de vous? En été, parfois, en
ville, on a envie de se couvrir un
peu plus, comme le font les Africaines: l’accumulation de tissus
apporte de la fraîcheur. C’était
intéressant de jouer avec ce
concept. Les longues robes créent
un mouvement, faisant naître
ainsi autour du corps un tourbillon d’air et une sensation de
légèreté. Tout le contraire de l’effet
que peut produire une robe
serrée.
DALIM
près un défilé, il faut
être rapide pour
voir le visage de
Clare Waight Keller.
Elle ne fait qu’une
apparition éclair,
avant de retourner dans les coulisses. Elle ne fuit pas la lumière,
mais ne la recherche pas non plus.
Quand on grandit comme elle,
en Angleterre, à Birmingham,
dans les années 80, on pousse sur
un terreau de créativité fertile.
C’est dans ce pays en pleine récession qu’a émergé l’un des mouvements les plus créatifs du siècle
dernier: le mouvement punk.
Toutes les frustrations, les négations, les rejets, le manque de
perspective d’une génération
«No Future» se sont exprimés de
manière radicale et ultra-créative
à travers le langage de la musique et celui du vêtement.
En parallèle à ce mouvement
de négation pure, en émergeait
un autre, plus doux, plus onirique, plus hédoniste aussi, les
«New Romantics», qui portaient
blouses de dentelle blanche façon
pirate et longues jupes. Clare
Waight Keller est alors très jeune,
mais c’est ce camp-là qu’elle a
choisi.
La jeune femme a discerné très
tôt la voie qu’elle désirait suivre:
vers 13 ans, elle savait déjà que ce
serait la mode. Elle étudie l’art,
puis décroche une maîtrise en
mode de la maille au Royal College of Arts, à Londres. La pratique, elle l’apprendra à New York,
chez Calvin Klein. Elle a 21 ans.
Quatre ans plus tard, on la retrouve chez Ralf Lauren, puis à
Londres, aux côtés de Tom Ford
chez Gucci, avant qu’elle soit
nommée directrice artistique de
Pringle of Scotland, puis de Chloé
en 2011.
La créatrice de 43 ans, qui a
déménagé à Paris avec son mari
architecte et ses trois enfants, a
l’art de créer des pièces qui deviennent, à peine découvertes sur
les podiums, à peine postées sur
les réseaux sociaux, d’immédiats
objets de désir.
Sa
dernière
collection
printemps-été
en
contient
d’ailleurs de nombreux, comme
cette tunique couleur de sable
aux manches comme des voiles,
ces robes en crochet bleu Klein,
ou en plissés horizontaux qui
donnent l’impression que le vêtement possède une vie propre. Des
pièces qui donnent le goût du soleil. La rencontre, elle, eut lieu un
jour de pluie. Vite oubliée, la
pluie.
Clare Waight Keller: «Cette envie de vêtements qui vous effleurent à peine, comme suspendus loin du corps, c’est ce que je voulais obtenir.»
Après un automne-hiver relativement rigoureux et des uniformes
d’écolières, ce printemps-été était
Mode
PHO
TOS
: DR
Le Temps l Samedi 26 avril 2014
Silhouettes de la collection
prêt-à-porter printempsété 2014.
l’une de vos collections les plus
sensuelles.
A travers cette collection, je voulais explorer une nouvelle facette
de la féminité, une autre idée de la
beauté, plus, comment dirais-je,
«bohémienne», mais dans un sens
très moderne. Pour apporter cette
modernité, j’ai fait énormément
de recherches sur les matériaux,
en utilisant par exemple des tissus
japonais, des mélanges de matières synthétiques et de fibres naturelles qui donnent des textures
fraîches au toucher.
Vous avez utilisé beaucoup de
plissés, or les plis sont des choses
étonnantes, car ils contiennent plus
d’air que de tissu.
Très juste. Cela m’a pris énormément de temps de créer ces volumes: deux mois en réalité. Il m’a
fallu comprendre la structure
même de ces plis, la quantité de
tissu nécessaire pour les réaliser,
la manière dont le tissu bouge,
dans quelle direction, pourquoi?
Chaque tissu se comporte différemment une fois plissé: certains
devenaient trop secs, d’autres
prenaient trop d’ampleur. On ne
s’en rend pas compte en regardant la collection, mais ces plissés
sont le résultat d’un long processus: tout d’abord il a fallu choisir
les matières, puis les envoyer au
plissage. Il fallait essayer jusqu’à
trois techniques différentes pour
un même tissu. Une fois récupéré,
on le coupait, le cousait, on en
faisait une robe, et si cela ne
fonctionnait, il fallait reprendre
tout le processus depuis le début.
Le plisseur a cherché de nouveaux
moyens pour écraser les plis, il a
essayé de travailler avec moins de
matière, afin de créer des volumes différents. Derrière l’esprit
insouciant de cette collection, ces
nouvelles formes, il y a un
énorme travail de création et de
développement.
Choisir d’utiliser des plis
horizontaux, c’était risqué!
C’était l’idée: je voulais créer
quelque chose de nouveau mais
qui n’ait pas l’air conceptuel. En
plaçant les plis à l’horizontal, on
obtient parfois des formes étranges, très amples, or ce n’était pas
ce que je recherchais. L’effet dépend du matériau choisi et du
genre de plis que vous lui imposez. J’ai finalement utilisé de la
georgette du Japon. Pour que les
plis tiennent, et que le tout reste
fluide, il faut un juste équilibre
entre les fibres naturelles et synthétiques.
Certaines robes avaient l’air
de danser toutes seules, comme
si elles avaient une vie propre.
Je voulais que tout semble simple,
immédiat, sans que l’on se demande de quoi on aura l’air dans
la robe, si elle aura l’air étrange et
nous avec. La recherche sur les
tissus, sur les drapés, a pris tellement de temps que le dessin des
robes, la conception des silhouettes sont arrivés très tard.
Pendant le défilé, on ne sentait pas
tout ce travail que vous venez
d’évoquer: on était juste transporté
ailleurs, dans une autre saison.
C’était une sorte de voyage immobile, dans le temps et l’espace.
C’était l’impression que je voulais véhiculer. Les disques dorés
du décor, qui reflétaient intensément la lumière, essayaient de
rendre ces soleils d’été et donnaient une impression de chaleur. Quand une femme se réveille le matin, ses choix
vestimentaires vont influencer
son état d’esprit. C’est pourquoi
j’avais envie de donner cette
sensation de chaleur,
de féminité.
Vous avez utilisé de la dentelle de
crochet aux motifs très graphiques.
Qu’est-ce qu’on cache, qu’est-ce
qu’on dévoile?
J’ai déjà beaucoup joué avec la
dentelle, mais cette fois-ci, avec
ces nouveaux volumes et la forme
particulière de ces jupes, cette
matière a pris une autre dimension. Le crochet a des bords irréguliers, piquants presque, un peu
comme dans le désert, ces endroits protégés où poussent des
herbes sèches. Ce crochet forme
comme un filet de protection
autour du corps, tout en gardant
une forme très féminine. Le bleu
que j’ai utilisé est nouveau pour
moi: je n’ai jusqu’à présent utilisé
que de la dentelle blanche ou
noire. Cette couleur, que portent
les hommes dans le désert, c’était
à la fois moderne et inattendu.
L’histoire de la marque Chloé a
commencé comme une rébellion:
celle d’une femme contre les idées
reçues, contre son éducation, son
milieu social. Comment traduisezvous aujourd’hui cet état d’esprit?
Des rebelles, il n’y en a plus beaucoup de nos jours dans le monde
de la mode. Il faut être vraiment
extrême, car tout a déjà été fait…
L’esprit Chloé se distingue plutôt
par les mélanges inattendus, qui
créent une tension. Comme le fait
de porter une parka avec une robe,
cela donne à celle-ci une connotation différente. L’étrangeté vient
aussi des accessoires, des lacets
bizarres, des chaussures plus
lourdes que celles que l’on pourrait imaginer. Mais au final, l’allure
reste légère. Ce n’est ni prétentieux
ni forcé. C’est l’attitude, la manière
dont on porte les choses ensemble, le stylisme, qui fait l’essence
de Chloé.
Justement, si vous deviez définir
l’esprit Chloé en quelques mots?
Féminité serait évidemment l’un
des mots clés. L’attitude serait le
numéro un. Il y a certaines mar-
ques qui se définissent par un
logo, ou la forme spécifique d’une
veste. Chez Chloé, tout tourne
autour de l’attitude. Il y aurait
aussi la féminité, le caractère
inattendu, l’idée d’une beauté
naturelle, quelque chose de vrai,
qui évoque une certaine pureté,
une fraîcheur. Ces mots, je pense,
capturent l’essence de Chloé.
Qu’est-ce qui vous a le plus surpris
quand vous vous êtes plongée
dans les archives de la maison?
La partie la plus ancienne des
archives: les années 1960-70, sous
l’ère de Karl Lagerfeld. La maison
n’était pas très connue, ni très en
vue, à l’époque. J’ai découvert un
Karl très surréaliste. Il a beaucoup
utilisé des motifs de ciseaux, de
cartes à jouer, de dominos, des
effets de trompe-l’œil sur les
robes. Pour être honnête, c’est un
travail dont je n’avais pas idée. Je
connaissais de Chloé le côté
fleurs, la fluidité des lignes, et
plus récemment, les années rock
de Stella McCartney, mais pas
cette tendance surréaliste. C’était
fascinant de découvrir cette
période de Karl: vingt-cinq ans
pendant lesquels il a exprimé son
côté excentrique, original, décalé,
sa sensibilité hors du commun. Il
a dessiné une femme Chloé très
différente, plus forte en fait, mais
drôle! Nous avons énormément
d’archives de photos, d’articles,
d’éditoriaux, et voir comment les
grands photographes de mode de
l’époque, Helmut Newton ou Guy
Bourdin, ont photographié cette
maison d’une manière quasiment
iconique, c’est fascinant.
En parlant d’archives, par quel
processus créatif réussissez-vous à
emprunter certains éléments du
passé pour en faire quelque chose
de totalement ancré dans le présent, comme si cela n’avait jamais
existé auparavant?
Cela prend forme tout au long du
processus de création de la collection. Tout commence par le
concept: comprendre le genre
d’histoire que je cherche à raconter. Les influences du passé dans
lesquelles je puise sont de simples
touches, des ajouts, dont je change
l’esprit. Il n’y a rien de littéral, dans
ces emprunts: je les absorbe et les
réutilise autrement. Par exemple,
la couleur «nude», typique de la
marque, ce fameux beige rosé, je
vais l’utiliser pour créer un vêtement qui n’a jamais été fait dans
cette couleur et cela deviendra
immédiatement du Chloé. On
reconnaîtra les codes de la marque, mais dans un contexte totalement revisité. Cela reste très subtil.
Comment réussissez-vous à marier
l’esprit très libre des origines de la
marque et ce style très parisien, car
Chloé est une marque très parisienne?
C’est étrange en réalité: la maison
a de très fortes racines parisiennes, or si vous regardez les origines des créateurs qui en ont écrit
l’histoire, ils sont totalement
cosmopolites. Gaby venait
d’Egypte, Karl est Allemand,
Stella est Anglaise, moi aussi…
Peut-être que l’esprit parisien
vient de l’utilisation de la dentelle, de la soie, de ce quelque
chose de très naturel qui se dégage de la marque et que les
Parisiennes apprécient. Elles
n’aiment pas les artifices, elles
portent peu de maquillage. C’est
un mélange de choses…
La grande majorité des directeurs
artistiques à la tête de maisons
françaises viennent de l’étranger.
Doit-on forcément être un outsider
aujourd’hui pour comprendre
l’esprit parisien et le traduire en
vêtement?
> Suite en page 12
11
Le Temps l Samedi 26 avril 2014
Mode
PATRICK DEMARCHELIER
> Suite de la page 11
Non, je ne pense pas, mais cela
vous donne une autre perspective. Quand on vient d’un autre
pays, on observe les différences.
Par exemple, je ne porterais
jamais de la dentelle en Angleterre: là-bas, elle a une connotation très girly, très fanfreluches,
alors qu’ici elle est considérée
comme extrêmement chic et
sophistiquée. Je pense que cela
est dû au fait que des maisons
comme Yves Saint Laurent Chanel
ont toujours utilisé de la dentelle.
Cela fait partie de leur histoire.
Ici, la dentelle a une tout autre
connotation et les femmes ne la
portent pas de la même manière.
Peut-être aussi est-ce dû au fait
qu’en Angleterre des marques
comme Laura Ashley ont découragé les femmes de mettre de la
dentelle?
Sûrement! (Rire.) Cette marque a
véhiculé l’aspect très champêtre
de la dentelle. Mais pour les
Anglais, elle appartient surtout
au monde de la lingerie, des
sous-vêtements.
Comment décririez-vous
l’esprit parisien?
Les Parisiennes sont extrêmement élégantes, relativement
classiques dans leur manière de
s’habiller, elles auront toujours
LE manteau super chic, des chemisiers très simples de soie ou de
coton blanc. Généralement, elles
ne succombent pas aux tendances aussi vite que les femmes
d’autres pays. Elles vont acheter le
pantalon ou la jupe qui leur va,
alors qu’en Angleterre, et dans
d’autres pays, les femmes vont se
précipiter pour acheter les dernières tendances dans les magasins «high street». Ce qui fait le
chic des Françaises, c’est qu’elles
connaissent leur style, elles savent ce qui leur va ou pas, elles
sont constantes dans leurs choix
vestimentaires. C’est fascinant de
les observer dans la rue: il n’y a
rien de flashy, rien de tape-à-l’œil,
ni de voyant dans leur look, mais
celui-ci est très réfléchi.
Vous réussissez à mener votre vie
professionnelle et votre vie privée,
sans que l’une interfère avec
l’autre. Quel est votre secret?
L’illusion fonctionne! (Rires.)
J’essaie de séparer les deux mondes: quand je suis au bureau,
j’aime tellement ce que je fais que
je me concentre totalement sur
mon travail et y consacre toute
mon énergie. Mais quand je
rentre, je ne ramène jamais de
travail à la maison. Il n’y a pas de
papiers du bureau chez moi, je ne
réponds pas aux e-mails le soir,
hormis à de très rares exceptions
qui demandent une réponse très
urgente. De cette façon, je maintiens une frontière claire entre
mes deux univers: l’un n’envahit
pas l’autre. Cela rend l’ensemble
plus harmonieux. J’ai toujours
fonctionné ainsi, mais cela demande une grande discipline.
Vous avez trois enfants, dont des
filles jumelles: sont-elles déjà
intéressées par la mode?
Oui, mais j’aimerais qu’elles
découvrent ce monde par ellesmêmes sans que je leur dise:
«Oh! Regarde ceci ou cela!» Je ne
rapporte aucun magazine de
mode à la maison. Elles ont
11 ans, elles sont d’une génération très différente de la mienne,
elles ont déjà leur vision, leurs
goûts. L’autre jour, nous regardions un documentaire à la TV
sur David Bowie, elles s’exclamaient: «On l’adore, il est vraiment génial, mais qu’est-ce qu’il
est vieux!» et moi je riais. J’aime
l’idée qu’elles soient intéressées
>> Retrouvez la vidéo
sur www.letemps.ch/mode
Modèle de la collection
printemps-été 2013.
Photographie de Patrick
Demarchelier parue dans
le magazine «Interview»
de décembre 2012-janvier
2013. In Chloé, Attitudes,
éd. Rizzoli, New York 2013
par ce personnage, qu’elles aient
envie de le connaître, mais pour
elles Facebook aussi c’est vieux!
Elles sont déjà passées à autre
chose. C’est intéressant d’observer cela, cette nouvelle énergie,
leurs influences, leurs références.
Internet est une source, tout s’y
répand de manière virale, elles y
regardent les vidéos, elles veulent être connectées avec leurs
amis. J’aurais bien sûr beaucoup
de choses à leur montrer, mais
j’aime que la demande vienne
d’elles. Je ne veux pas les influencer. Comme elles sont très curieuses, je pense que cela viendra
tout naturellement, en son
temps.
Assistent-elles aux défilés?
Oui. Et elles adorent ça. Elles en
comprennent de mieux en mieux
les coulisses, pourquoi les mannequins font ça, pourquoi elles
sont habillées ainsi, pourquoi ces
cheveux, etc. Elles saisissent les
différentes facettes d’un défilé.
Mais je pense néanmoins qu’il est
important qu’elles gardent une
petite distance.
Qu’en est-il de vous? Vous avez
choisi ce métier très jeune.
Quel en a été le déclencheur?
J’ai toujours observé ma mère
confectionner des vêtements à la
maison, je l’ai toujours vue entourée de tissus et d’objets liés à la
couture. Je ne faisais que la regarder mais j’ai petit à petit naturellement absorbé son savoir-faire.
J’aimais l’idée que l’on puisse
fabriquer soi-même les choses
dont on avait envie plutôt que de
devoir les acheter toutes faites en
boutique. En grandissant, j’ai
compris qu’il fallait des compétences, un savoir-faire, et j’ai
choisi mes études dans ce but.
Créer les vêtements que vous
voulez porter, c’était aussi ce qui
avait poussé Gaby Aghion à créer
sa marque.
J’ai grandi en Angleterre dans la
région des Midlands au début
des années 80. Une période extrêmement créative! Il y avait ces
deux mouvements qui sont nés
de la rue – les «New Romantics»
et les punks – qui influençaient
tout, de la musique à la mode.
Tout le monde faisait ses propres
vêtements à l’époque. Il ne faut
pas oublier que la situation
économique de l’Angleterre était
très difficile dans ces années
1980, on était en pleine récession, les gens n’avaient pas beaucoup de moyens, il y avait des
grèves, de la violence, ce n’était
pas un pays où il faisait bon vivre.
Les gens se sont exprimés à travers leurs vêtements. La mode a
modifié la perception des gens
sur leur façon de s’habiller, sur
leur vision du monde, leur manière de se projeter dans celui-ci.
C’était fascinant de pouvoir
s’exprimer de cette façon. J’ai
adoré découvrir ce monde et en
faire partie.
C’était une manière de vous
définir?
Exactement. Ce qui était également intéressant c’est que la
musique de l’époque était passablement segmentée. Vous aviez la
musique populaire, les «New
Romantics», les punks, mais
également un peu de musique
électronique, même un mouvement techno. Tout cela cohabitait. Tous ces groupes, ces mouvements vous influençaient d’une
manière ou d’une autre.
Aujourd’hui, il y a beaucoup
moins de netteté entre les genres,
entre les mouvements musicaux.
Dans un sens, c’est dommage, car
en découlaient beaucoup d’idées
nouvelles, une grande créativité.
Vous étiez plutôt «New Romantic»
ou punk?
Mon cœur penchait définitivement vers les «New Romantics».
Dans le coin où j’habitais, le
mouvement était très profond,
bien plus étendu.
Et donc vous écoutiez Adam
and the Ants?
Exactement! J’avais même leur
poster dans ma chambre! (Rires.)
J’aimais aussi Blondie. C’était une
époque fascinante! Je portais de
ces grandes chemises, de longues
jupes… J’étais trop jeune pour me
maquiller comme les «New Romantics» et fabriquer mes propres vêtements mais j’allais m’habiller dans les friperies. Ma sœur
était gothique. Nous étions très
différentes. Elle écoutait Siouxsie
and the Banshees, Jesus and Mary
Chain. Nous avions deux types de
posters très différents sur les
murs de notre chambre! (Rires.)
En parlant de poster, j’ai découvert
les visuels de votre dernière campagne avec Lou Doillon. Or on ne
dirait pas une campagne de publicité, mais plutôt des instantannés
qui saisissent des moments dans la
vie de quelqu’un.
J’avais envie de changement par
rapport aux saisons précédentes.
Je voulais montrer des femmes
moins jeunes. Lou et Julia approchent de la trentaine. Elles apportent une émotion, une posture,
une confiance en elles que les
jeunes mannequins n’ont pas. Je
voulais que cela transparaisse à
travers les photos, que l’on retrouve les sensations de ces derniers jours d’été, quand on se
prélasse avec ses amis. Ces moments apaisés où vous ne ressentez que de la joie, un sens de
l’amitié très pur. Je ne voulais pas
une photo de mode, mais une
image qui génère des émotions
en retour. Tout est dans la lumière, le fait que l’on puisse
ressentir que ce sont de vraies
femmes avec de vraies vies, qui
ont des amis, des maris. Je trouvais cette démarche plus poétique que de mettre simplement
des mannequins dans
des vêtements.
On a envie de se télétransporter
dans ces photos, de connaître
le moment qui a précédé la prise
de vue, et celui qui a suivi.
C’était justement le concept de
cette campagne. Quand on a
travaillé sur le scénario de la
vidéo que nous avons conçue
pour les médias électroniques,
chaque scène exprimait un questionnement. Une des questions
était «Why don’t you?» «Pourquoi
pas?» Cela pouvait tout dire:
«Pourquoi ne pas venir avec
moi?» «Pourquoi ne pas aller
là-bas?» «Pourquoi ne pas faire
ça?» Le mystère persiste. Quand
vous visionnez le clip, vous entendez Lou et Julia poser ces questions. Ce «Pourquoi pas?» c’est
une attitude très Chloé.
Gaby Aghion a dit un jour:
«Je vis de la manière dont je voulais
vivre.» Et vous, vivez-vous la vie
que vous avez rêvée?
Oui, mille fois oui! (Rires.)
Retranscription traduction:
Dominique Rossborough
Chloé, fille du soleil
En 1952, une femme venue d’Egypte, Gaby Aghion,
créait la marque Chloé, imposant un style, une allure,
une légèreté
1952. La Seconde Guerre mondiale
a pris fin sept ans auparavant, la
France est en train de se redresser,
les lendemains semblent vouloir
chanter, Christian Dior domine la
mode depuis cinq ans, depuis qu’il a
lancé le «New Look» en février
1947. Le couturier a recorseté les
femmes, rêvant de les transformer
en fleurs avec des épaules douces
et des jupes qui s’évasent en corole.
Voilà pour le contexte.
Gabrielle Hanoka, qui deviendra
Gaby Aghion après son mariage
avec Raymond Aghion, a grandi en
Egypte, à Alexandrie, dans un milieu lettré et aisé. Avec son époux,
elle s’est réfugiée en France juste
après la guerre. Pour elle, un corps
est beau quand il est libre, et si
possible nu.
Entre la haute couture et les copies,
à l’époque, il n’y avait guère d’alternative pour se vêtir quand on était
une femme issue de son milieu so-
cial. Or cette femme, cliente de la
couture, avait envie de porter des
vêtements qui lui ressemblaient. Et
comme elle ne les trouvait chez
personne, elle a décidé de les créer
elle-même. Avec ses six modèles
de robes toutes simples en popeline de coton, une matière inspirée
des tenues qu’elle avait vues dans
les clubs de sport égyptiens, Gaby
Aghion a en quelque sorte posé les
bases du prêt-à-porter qui allait révolutionner le monde de la mode
dans les années 60.
Impossible d’utiliser son nom de famille pour en faire une marque: elle
emprunte le prénom d’une amie,
Chloé Huysmans. Sa première collection de l’été 1957 a défilé au Café
de Flore. Plus parisien, ce n’était pas
possible. Succès immédiat. Il se dégageait déjà de ce premier essai
une liberté, un esprit joyeux. La
marque était lancée.
D’autres créateurs ont ensuite con-
RAYMOND AGHION
12
tinué à rédiger son histoire, Karl Lagerfeld étant celui qui en a écrit les
plus longs chapitres: de 1964 à
1984 puis de 1992 à 1997. Les
autres pages furent signées par des
femmes: il y eut Martine Sitbon
(1987-1992), Stella McCartney
(1997-2001), Phoebe Philo (20012006),
Hannah
MacGibbon
(2008-2011) et, depuis 2011, Clare
Waight Keller, qui vient d’écrire
pour le printemps-été un chapitre
très solaire, une histoire de corps
libéré. I. Ce.
MAGIE | ÉCLAT
LACRIMA
Collection de bijoux ornés de diamants
de l’atelier Bucherer
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HORLOGERIE BIJOUTERIE JOAILLERIE
Basel Bern Davos Genève Interlaken Lausanne Locarno Lugano Luzern St. Gallen St. Moritz Zermatt Zürich
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14
Le Temps l Samedi 26 avril 2014
Mode
HAUTE COUTURE
Nouvelleère
La haute couture, cette exception culturelle française, est en train d’être revivifiée
par l’arrivée de nouveaux noms. Reportage photographique exclusif dans les coulisses
des défilés parisiens. Textes: Isabelle Cerboneschi. Photographies: Sylvie Roche.
A la fin de la Seconde Guerre mondiale,
Paris comptait une centaine de maisons de couture
contre 14 en 2014. Les temps n’étaient pas les mêmes,
certes, et le prêt-à-porter n’existait pas encore. Mais l’on a vu au
fil des ans les grands noms disparaître des calendriers: Yves Saint
Laurent, Christian Lacroix, Torrente, Givenchy, pour ne citer qu’eux. On
ne s’improvise pas couturier, pas plus que l’on ne revendique l’appellation
«haute couture» comme on le souhaite. Cette appellation est décernée par le
Ministère de l’économie à la demande de la Chambre syndicale de la couture.
Pour l’obtenir, il faut remplir certaines conditions: avoir défilé cinq ans de suite
comme membre invité, réaliser les modèles à la main dans des ateliers où
travaillent au minimum 20 personnes, préparer deux défilés par an d’au moins 25
modèles chacun. Des critères qui ont été assouplis en 2001 pour permettre à de
jeunes créateurs d’accéder au statut de couturier. En décembre dernier, cette
appellation était décernée à Bouchra Jarrar (lire Hors-série Mode du 22.09.2010).
La «haute couture» est une appellation juridiquement protégée émanant d’un
décret de 1945. Pour en comprendre les raisons, il faut se souvenir que, pendant
la Seconde Guerre mondiale, Hitler souhaitait délocaliser la couture à Berlin
et détrôner Paris de son titre de capitale de la mode. C’est grâce à Lucien
Lelong, alors président de la Chambre syndicale de la couture, que les
couturiers continuent de défiler à Paris, et nulle part ailleurs.
La photographe Sylvie Roche était dans les coulisses des défilés
haute couture printemps-été 2014. Incursion dans le monde
de l’extraordinaire.
Bouchra Jarrar
Atelier Versace
Chanel haute couture
Valentino
Alexis Mabille
Armani Privé
Mode
Le Temps l Samedi 26 avril 2014
Jean Paul Gaultier
Stéphane Rolland
Maison Martin Margiela
Viktor & Rolf
Elie Saab
Giambattista Valli
Alexandre Vauthier
LesmétamorphosesdeYiqingYin
Julien Fournié
Quelques jours avant
le défilé, l’atelier de Yiqing
Yin est une ruche où tout
le monde s’affaire,
elle la première.
Les mains s’agitent,
les doigts volent
sur la matière. Visite
émerveillée.
Franck Sorbier
ISABELLE CERBONESCHI
va pourtant le détruire. Je trouve ces
paradoxes très inspirants. A la fois
esthétiquement, et bien sûr parce
qu’ils aident à la narration.
J’ai eu beaucoup de plaisir à trouver des traductions esthétiques et
des techniques issues de la couture
que j’ai détournées pour illustrer
les différents types de robes de l’animal, ses ailes. La chenille, on dirait
qu’elle est habillée d’un manteau en
SYLVIE ROCHE
Dior haute couture
Difficile d’imaginer une collection lorsqu’elle n’est pas entièrement terminée, lorsque certains tissus ressemblent à une mer agitée
sur les grandes tables d’un atelier.
Mais quand on découvre le mood
board – de superbes lépidoptères –
on comprend l’histoire que va raconter Yiqing Yin quelques jours
plus tard. Et parce qu’elle a l’art de
nous emporter avec ses mots, on
ouvre les guillemets et on écoute:
«C’est une collection inspirée par
le papillon de nuit, dit-elle. Une
créature que je trouve fascinante, et
qui me fait peur aussi. Elle obsède
et révulse. De loin, c’est magnifique.
Sa robe est composée de façon
quasi parfaite, il y a une richesse de
textures, de couleurs, de formes incroyable pour quelque chose
d’aussi petit et d’aussi fragile.
C’est un animal qui me touche,
car il passe à travers toutes ces étapes de métamorphose: de la chenille au cocon, jusqu’au déploiement des ailes et à l’envol. Ces étapes
qui sont autant d’analogies avec la
vie humaine. C’est un animal éphémère, une créature de la nuit qui est
attirée par la lumière, par le feu, qui
fourrure. J’ai donc travaillé la fourrure de manière très souple, en
maille, ou en broderie sur de la
mousseline très fine. J’ai aussi tissé
mes propres matières avec une surjeteuse, normalement utilisée dans
l’industrie pour les finitions bas de
gamme. On a décidé de faire des
robes entières avec cela. J’aime la
rencontre de quelque chose de
luxueux, comme la couture, avec
des techniques industrielles, très
brutes, façon «Arte Povera». En plus
comme la surjeteuse possède quatre fils, on a pu composer des dégradés de couleurs très subtils. Avec
des fils de lurex, cela donne des effets irisés.»
Des papillons, des déchirures,
des ailes, la nuit, la lumière… On ne
peut s’empêcher de penser que
cette histoire est une allégorie qui
lui ressemble. La marque d’un envol. I. Ce.
>> Découvrir le reportage
photographique réalisé par Isabelle
Cerboneschi dans les ateliers
de Yiqing Yin sur
www.letemps.ch/mode
15
La métamorphose, une histoire Hermès
Carrés en twill de soie
Sac « Maxibox »
en veau Evercolor
Hermès à Bâle, Berne,
Crans-sur-Sierre, Genève,
Gstaad, Lausanne, Lucerne,
Lugano, St. Moritz, Zurich.
Hermes.com
Le Temps l Samedi 26 avril 2014
Mode
TRAJECTOIRE
«Pourfairecemétier,ilfaut
avoirunmorald’acier»
Dans une interview d’une rare franchise, Véronique Leroy, la plus Parisienne des créatrices belges, revient sur sa
carrière, qui a débuté en 1990, sur ses choix, ses collections, son processus de création, et explique pourquoi la mode
est un métier difficile, exigeant, où le succès, paradoxalement, peut parfois entraîner la chute. Par Isabelle Cerboneschi
V
éronique Leroy aime
habiller les femmes
et elles le lui rendent
bien. Elle a l’art de
créer des silhouettes
à la modernité paradoxale, qui plaisent aux unes et à
leurs exacts contraires.
Sa carrière est un voyage sur
une route pas droite, un peu cabossée par endroits, avec de beaux
chemins de traverse, des affaissements de chaussée, des vitesses de
croisière, des dérapages contrôlés,
des paysages contrastés, de belles
éclaircies, un voyage à l’image de
la vie qui a débuté il y a trente ans.
En très bref, l’histoire a commencé
avec ses études au Studio Berçot à
Paris en 1984 dont elle est sortie
diplômée en 1987. Cette même
année, elle entre chez Azzedine
Alaïa comme assistante styliste;
elle y reste trois ans. Après un passage chez Martine Sitbon, elle décide de créer sa propre marque en
1990. Après six ans difficiles en
autogestion où elle travaillait avec
toute son équipe dans un studio
de 30 m2, elle trouve enfin des financiers en 1996 avec qui elle s’associe et qui l’abandonnent un an
plus tard. En 1997, le monde de la
mode ne donne pas cher de sa
marque. Erreur. Véronique Leroy
n’a jamais cessé de défiler, de créer
et, en 2005, elle ouvre sa première
boutique rue d’Alger à Paris. Outre
ses propres collections, elle devient consultante pour Leonard
en 2000 avant d’en prendre la direction artistique. L’aventure s’arrête en 2011. Depuis 2010, elle
dessine pour la marque Mus.
La collection printemps-été
est, comme le dit Véronique Leroy, «un pont entre le début de
ma carrière et aujourd’hui». Un
exercice de style autour de la féminité. Une mise au point: que
reste-t-il de l’esprit de ses débuts?
Pour le savoir, elle a marché sur
ses propres traces, elle a refait des
petites robes sexy, non pas
comme hier, mais depuis le
temps présent, avec la maturité
acquise et toutes ses expériences,
qu’elles soient bonnes ou mauvaises. L’occasion rêvée pour revenir sur sa trajectoire, ombres et
lumières comprises.
Le Temps: Votre carrière me rappelle la carte du Tarot «La roue de
la Fortune». Lorsque vous avez créé
votre marque, vos débuts furent
difficiles, puis vous avez trouvé des
associés qui ont mis des fonds,
avant de les ôter, puis ce fut de
nouveau une période difficile,
suivie d’une renaissance.
Véronique Leroy: Je dirais que ce
sont les montagnes russes, plutôt
que la roue de la Fortune. Je n’ai
pas un regard négatif sur ces
années passées, et pourtant certaines, durant lesquelles je me
trouvais dans un état d’esprit de
coup de créateurs qui, durant
leur carrière, perdent pied. Je les
comprends.
Est-ce dû à la pression, à l’exigence
de devoir renouveler les collections
dans un temps qui est de plus en
plus court?
C’est terrible, oui. Mais, en même
temps, il y a quelque chose de
positif dans ce timing très court:
j’ai le sentiment de me refaire
tous les six mois. Comme je ne
suis jamais satisfaite de ce que je
fais, ou alors c’est très furtif, je me
dis que, la saison prochaine, je
vais devoir faire mieux. C’est
comme si on avait une nouvelle
chance, tous les six mois. Ce n’est
pas du tout le cas en réalité, mais
je le vis comme ça.
Depuis que vous avez quitté Leonard en 2011, j’ai l’impression que
vos propres collections sont plus
légères, mais aussi plus intenses.
Je le vis comme cela. J’ai beaucoup
aimé travailler pour Leonard.
C’était un challenge. Chaque
saison, trouver la motivation de
faire une collection qui me séduise, avec des imprimés qui
n’étaient pas toujours de mon
choix, c’était un vrai exercice de
style, mais c’était amusant. Ce
manque de liberté, ces limites
très précises m’ont permis de
travailler plus en profondeur, de
trouver une liberté dans la verticalité, de me délivrer en creusant.
C’était quelque chose que je
n’avais jamais fait. Ça m’a appris
aussi à être au service. Chose qui
n’est pas évidente pour moi!
JAN WELTERS
18
survie, plus que de développement, étaient très difficiles. Et si je
fais l’addition, j’ai été plus longtemps en état de survie. Mais je
suis contente des choix que j’ai
opérés. Je les referais, si c’était à
recommencer. Je ne ferais peutêtre pas les mêmes erreurs, en
revanche. J’étais jeune quand mes
premiers associés se sont approchés de moi (en 1996, Véronique
Leroy avait 31 ans, ndlr). Je n’avais
personne pour me conseiller, et je
peux dire aujourd’hui qu’ils ont
abusé de ma confiance, de ma
naïveté et de ma crédulité. J’avais
cédé 50% de ma société à l’époque, pour très peu d’investissement. Je travaillais comme une
artiste, sans penser à la réalité
économique. L’argent était une
notion très abstraite pour moi, à
l’époque. Quand ces gens sont
venus, c’était une famille et je les
trouvais très sympathiques, et je
ne me suis pas du tout rendu
compte des frais qu’engendrait le
développement d’une société
comme la mienne. Ce fut une très
mauvaise association. Au bout
d’un an, comme ils avaient investi
très peu, on était trop court en
trésorerie. Ils m’ont alors dit qu’ils
allaient devoir remettre de l’argent dans la société, et comme je
n’en avais pas, que je devais leur
céder des parts, sinon, ils licencieraient toute l’équipe. J’ai dit non,
et on est allés au clash.
Vu de l’extérieur, quand on regarde
les photos dans les magazines, les
défilés à la télévision, les carrières
de certains créateurs, on pense que
la mode est un métier glamour et
facile. Or les gens n’ont pas conscience à quel point il est difficile de
survivre dans ce monde, où le
succès, paradoxalement, peut faire
couler une société. Vous le savez
mieux que moi, quand vous recevez
plus de commandes, cela implique
de produire plus, ce qui entraîne
des dépenses supplémentaires
pour payer les fournisseurs, or les
acheteurs ne paient pas toujours en
temps et en heure, et c’est parfois
le début de la chute.
Oui, bien sûr. Mais en dehors des
difficultés économiques et des
besoins financiers pour se développer, c’est un métier très difficile psychologiquement. Il faut
avoir un moral d’acier. Il y a beau-
Le fait de devoir éviter les bornes
en passant par-dessous, est-ce que
cela a apporté quelque chose à vos
propres créations?
Pas pendant ma collaboration
avec Leonard, non. C’est seulement aujourd’hui que j’en ressens
les effets positifs au sein de ma
propre marque. Et puis j’ai plus
de temps pour travailler sur mes
propres collections surtout.
Travailler chez Leonard vous a-t-il
appris à lâcher ce besoin de tout
contrôler?
Oui, cela m’a appris à être engagée, mais sans oublier que je
n’étais pas chez moi.
Depuis quelques saisons, vos
collections semblent s’adresser à
une femme encore plus affirmée
dans ses choix. Est-ce le cas?
C’est peut-être cela la maturité
(rire)! Quand je dessine mes
propres collections, même si je
refais toujours un peu la même
chose, j’explore des recoins que
j’avais un peu laissés de côté, ou
que j’avais touchés du bout du
doigt la saison précédente et que
je creuse la saison suivante.
Aujourd’hui, je travaille avec plus
d’assurance. J’ai des doutes, toujours. Je me demande si je
n’aurais pas pu faire mieux. Mais
le fait d’être là depuis toutes ces
années me rassure. Et puis le
produit commercialement
fonctionne mieux, la revente
en boutique est très bonne.
Ça aide.
A l’issue de vos défilés, vous
racontez toujours une petite
histoire qui est comme un synopsis
de la collection. Quand vous créez,
commencez-vous vraiment
par vous raconter une histoire?
Non, je ne pars de rien. Ensuite
viennent les matières, les formes.
La petite histoire que je raconte
naît au fil de la collection. Il peut
parfois y avoir un livre, une expo,
un artiste que je découvre et dont
l’œuvre me trotte dans la tête,
cela me donne de petits points de
départ. Mais, en général, je ne
pars de rien. Ce qui me fait peur.
C’est tellement plus facile de
décider d’un thème, parce qu’on
n’a plus qu’à l’appliquer! Il m’arrive parfois de partir de quelque
chose que j’ai amorcé la collection précédente et que j’ai envie
de pousser plus loin. Mais c’est
toujours dangereux de refaire ce
que l’on a fait. Ce n’est pas simple.
Je ne suis pas simple. Ma devise
c’est «pourquoi faire simple
quand on peut faire compliqué»
(rires).
Les tissus que vous utilisez ne se
contentent pas d’être au service de
vos collections. Quel rôle jouent-ils
dans le processus de création?
Le premier sens qui m’aide à
démarrer, c’est le toucher. Et le
tomber à partir du toucher. Les
tissus que je choisis définissent le
volume, la lourdeur, l’occupation
dans l’espace. Mais je ne prends
pas des matières faciles. Elles ne
sont pas forcément séduisantes
au premier regard. Pourtant une
fois que le vêtement est fait, une
alchimie se crée.
Vous faites très peu d’imprimés.
Est-ce que les textures de vos
tissus jouent ce rôle-là?
Je fais de temps en temps des
imprimés, mais quand on travaille avec des matières qui parlent, qui sont visuelles, qui sont
texturées, «armurées», «tweedées», ajouter un imprimé en
plus, ça n’aurait pas de sens. Les
imprimés se suffisent souvent à
eux-mêmes sur des tissus lisses.
Vous aimez beaucoup les matières
mal-aimées.
Oui, les matières rêches, pas
séduisantes. Souvent, on me fait
cette réflexion comme une
critique. Leur beauté devient
évidente par la suite, mais il faut
se donner un peu de mal. Il faut
les apprivoiser. De loin, je préfère
Mode
Le Temps l Samedi 26 avril 2014
19
Silhouettes
de la collection
prêt-à-porter
printemps-été
2014.
>> Retrouvez la vidéo
sur www.letemps.ch/mode
La laine qui gratte, cela ressemble
à un souvenir d’enfance, non?
Certainement. Il doit y avoir une
raison enfouie pour que j’aime
cette laine-là, mais on va la laisser
là où elle est.
Cette manière de voir la beauté
là où elle semble ne pas y être au
premier abord, vous accompagnet-elle aussi dans la vie?
Oui. Même moi, je suis comme ça:
je ne suis pas séduisante, ni sympathique au premier abord (rire).
Quelles matières ont
votre préférence?
La popeline de coton. Je choisis
toujours la même, que j’achète au
même endroit, chez des Anglais.
L’éponge aussi. J’ai toujours aimé
l’éponge, qui n’est pas forcément
séduisante.
Pourquoi l’éponge?
Parce que j’en aime la matière.
J’aime les tissus qui ont un aspect.
L’éponge, c’est brut. J’aime les
choses simples mais qui ont du
relief. Et qui peuvent avoir plusieurs niveaux de lecture. Une
éponge, ça peut être comme une
petite fourrure, en fonction de la
taille de la boucle. Je l’imagine
toujours autrement.
Vous avez commencé votre carrière
par un stage chez Azzedine Alaïa.
Quand on a 20 ans, comment
le vit-on?
C’était magnifique! Lui, il est
engagé! Ça, c’est l’école! J’ai été
formée là-bas. J’ai gardé le même
acharnement à refaire, à recommencer, à faire mieux. Il part
toujours de zéro. J’ai travaillé chez
lui en sortant de l’école et c’était
magique: il était tellement
acharné, travailleur, passionné,
habité, occupé, obnubilé par ce
qu’il faisait, qu’il m’a entraînée.
J’étais là de 9h à pas d’heure, 6
jours sur 7, voire 7 jours sur 7. Je
n’ai pas pu travailler ailleurs,
après. A part pour moi, mais de la
même manière.
Comment vous a-t-il choisie, vous,
et pas une autre?
On était plusieurs et on nous a dit:
«On vous rappellera dans 15
jours.» C’était long!… Au bout de
15 jours, j’ai pris mon téléphone et
on m’a répondu que Monsieur
Alaïa n’avait pas encore décidé. J’ai
appelé à peu près tous les jours
pendant deux mois! Au bout de
deux mois, son assistante m’a dit:
«Vous avez tellement envie de
venir, alors venez demain.» J’ai pris
mon téléphone et j’ai appelé toute
la Belgique, toutes mes amies!
Comme elles ne savaient pas qui
était Alaïa, elles n’ont pas réagi,
mais c’était plus fort que moi, il
fallait que je le dise. Je pense qu’il
m’a prise aussi parce que j’étais
petite: ma taille a joué en ma
faveur. Si, si, je le pense vraiment.
Et j’étais dans un engagement
total, comme dans une église.
Quelle belle carrière il a menée! Et
il n’a pas lâché. Il n’est pas rentré
dans le système. C’est un artiste. Il
travaille à son rythme, il produit à
son rythme et il a besoin de ce
temps de maturation pour être
«C’est la manière
de montrer, ou de ne pas
montrer, qui rend
quelque chose sexy.
J’aime donner envie,
mais pas immédiatement,
pas consciemment,
amener le désir
par d’autres biais»
bon. Il y a un juste équilibre entre
le temps qui passe, le stress de la
date butoir, qu’il repousse… Tout
cela fait qu’il est excellent.
Comment supportez-vous le
rythme des collections, toujours
plus intense, avec les collections,
les pré-collections?
Je suis plus docile qu’Azzedine
Alaïa. Mais à chaque saison, je me
dis que si j’avais eu deux semaines
de plus, j’aurais fait mieux. Je n’ai
jamais le sentiment d’être prête
ou que mes collections sont
abouties. Alors que quelqu’un
comme Rei Kawakubo (la fondatrice de la marque Comme des
Garçons, ndlr) par exemple, aura
tout fini deux semaines avant les
défilés! Moi, je crée jusqu’à la
dernière minute en me disant
que la dernière pièce sera mieux
que les précédentes.
S’il n’y avait qu’un seul vêtement
essentiel, ce serait?
J’en ai plusieurs: la chemise, toujours et la veste cardigan. J’ai
longtemps eu des gilets, que je ne
fais plus et que je devrais refaire,
d’ailleurs. Je fonctionne par
cycles. Il y a la combinaison aussi.
J’adore ça, la combinaison.
Si l’on devait choisir un détail qui
serait votre signature, pourrait-on
prendre les épaules?
Oui, c’est vrai, je fais mon vêtement à partir de l’épaule. Parfois
ce sont des épaules très appuyées,
où l’on sent que le vêtement
s’assied dans le creux. Mais ces
derniers temps, depuis trois
saisons, j’ai plutôt essayé de faire
des épaules suspendues, comme
si elles ne reposaient que sur un
point. Elles sont un peu pentues,
un peu grandes, comme en équilibre, déposées sur la pointe de
l’épaule, ce qui est très difficile. Je
n’ai pas fini d’explorer le sujet.
C’est un équilibre
dans le déséquilibre?
Exactement. Comme un équilibre
sur le fil du rasoir. Cela correspond à ma vie aussi. L’épaule est
le point d’accroche, de démarrage. Et pas simplement de face.
Elles peuvent de profil être légèrement déportées vers l’avant,
elles tombent ou elles
se redressent.
Quelle était l’histoire derrière votre
collection printemps-été?
Le scénario derrière la collection,
c’était un film de Pierre Dewaere
inspiré d’une nouvelle de Tennessee Williams: une histoire de
sadomasochisme qui s’instaure
entre un masseur et son patient,
une relation de dominant/dominé. L’idée c’était d’avoir des
filles portant du long, plus masculines, et d’autres en court, plus
féminines, plus sexy.
En parlant de sexy, vous avez
dévoilé des parties de corps inattendues: en général, on montre le
décolleté, la cuisse, le dos jusqu’à
la raie des fesses, or vous révélez
d’autres pans de peau.
C’est la manière de montrer, ou
de ne pas montrer, qui rend
quelque chose sexy. J’aime donner envie, mais pas immédiatement, pas consciemment, amener
le désir par d’autres biais.
En ce qui concerne la féminité, peu
importe que ce soit long ou court.
Oui, les deux silhouettes étaient
féminines, mais de manière très
différente. Personnellement, je
préfère le long: c’est un sexy
moins facile d’accès, moins ostentatoire et il faut plus de clés pour
le décoder. Alors que les petites
silhouettes courtes, c’est un sexy
plus facile à comprendre. Je voulais reprendre les codes des débuts de ma carrière. La silhouette
Véronique Leroy des débuts était
très sexy, au premier degré. Pour
cette collection d’été, je me suis
demandé comment je pourrais
associer la vision que j’avais du
sexy, du féminin, de la mode, en
début de carrière, et celle que j’ai
aujourd’hui, on va dire en milieu
de carrière. Et c’est ainsi que je
suis arrivée à cette collection,
avec ce jeu entre le long, austère
au premier abord, et les silhouettes plus courtes, plus marquées,
plus pétillantes. Cette collection
est un pont entre le début de ma
carrière et aujourd’hui.
Qu’est-ce qui a changé fondamentalement entre ces deux moments?
Je pense qu’au début, mon travail
était très instinctif. Je travaillais
pour moi, je pouvais m’exprimer
librement. Au bout de quelques
années, j’ai dû transformer ce
côté instinctif et spontané en
réflexion car j’ai eu besoin d’analyser, de réfléchir, de renouveler
mon capital créatif, d’explorer
des choses que je n’avais jamais
faites. Petit à petit mon travail
s’est affiné.
PHOTOS: SYLVIE ROCHE
un beau shetland à un cachemire.
J’aime la laine qui gratte.
Est-ce que cette évolution n’est pas
aussi liée à l’image de la femme, qui
s’est modifiée au fil des décennies?
Oui. Disons qu’il y a eu beaucoup
d’influences: celles du moment,
celle de mon évolution personnelle, la lassitude, la peur de rester
dans un cercle fermé. J’avais très
peur de me répéter bêtement: j’ai
cherché une manière de me répéter, mais pas bêtement (rires). J’ai
biaisé pour avoir le sentiment
d’explorer de nouvelles choses.
20
Le Temps l Samedi 26 avril 2014
Mode
Lanvin
BACKSTAGE
Lesfeux
del’été
Valentin Yudashkin
Rynshu
Vionnet
La photographe genevoise
Sylvie Roche a capturé l’instant
dans les coulisses parisiennes
des défilés de prêt-à-porter
printemps-été 2014. Exclusif.
Felipe Oliveira Baptista
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Vanessa Bruno
Giambattista Valli
Mode
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Tsumori Chisato
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Louis Vuitton
Agnès B
Maxime Simoens
Akris
Carven
Dior Homme
Jean-Charles de Castelbajac
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Junko Shimada
Smalto
Alexis Mabille
21
22
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Mode
BACKSTAGE
no editions
Barbara Bui
Guy Laroche
Lanvin Homme
Elie Saab
Chanel
Andrew GN
Véronique Branquinho
Hermès Homme
Damir Doma
<wm>10CAsNsja1MLUw1DUwMDA1MQEAFahLQw8AAAA=</wm>
<wm>10CFWLIQ7DMBAEX2Rrb71nOz0YmVkBVblJVdz_oyZlATtDZucMz_hvH8drPMO7d0sAXIpOZqgpjGqZcgUKG2F6WOVmHbo9TtUi2LqShJLYltWTqXCxWv6-Pz8bVi4idAAAAA==</wm>
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24
Le Temps l Samedi 26 avril 2014
Mode
INTERVIEW
Les collections de Thom Browne ne laissent personne indifférent.
Grâce à des costumes à la coupe allurée, toute une jeune génération
s’est entichée de pantalons portés retroussés sur des chaussures
trop grandes. Interview exclusive de celui que l’on surnomme
le «roi du costume gris». Par Antonio Nieto, Paris
O
SYLVIE ROCHE
n aime ou on n’aime
pas. Mais depuis
qu’il a remporté en
2006 le Prix du
conseil des créateurs de mode américains parrainé par Anna Wintour, Thom Browne a su imposer
au monde sa vision dépoussiérée
d’un vestiaire citadin masculin
qu’il porte quotidiennement
d’ailleurs. Rien ne le prédestinait
au monde de la mode, si ce n’est un
environnement familial où père et
mère avocats portaient le costume
strict d’une bourgeoisie améri-
caine de bon ton. Il a gardé les stigmates stylistiques de ces costumes
gris presque uniformes qui habillaient les années 60. Après avoir
fait de vagues études de business,
alors qu’il voulait être acteur, il est
devenu vendeur chez Armani en
1997. Avant de lancer sa propre
marque en 2001.
C’est à travers des expériences
professionnelles déterminantes,
notamment avec Ralph Lauren
puis Brooks Brothers avec qui il
collabore depuis 2007 au travers
de sa gamme «Black Fleece», qu’il a
pu affirmer la pertinence de son
style que l’oxymore «rigoureuse
aisance» pourrait définir. Car
Thom Browne est un perfectionniste de la décontraction élégante, un artiste du chic non
guindé et c’est pour cela qu’il attire ceux qui n’osaient plus porter
de costumes de peur de paraître
compassés.
En 2013, une boutique à son
nom s’est ouverte à Tokyo, où l’on
peut découvrir sur trois niveaux
les collections homme et femme
ainsi qu’un département, qu’il
vient de lancer, de costumes sur
mesure. Rencontre.
PHOTOS: DR
Fiftyshades
ofgrey
Le Temps: Vous êtes créateur
et businessman.
Thom Browne: Je n’aime pas cette
idée et je voudrais pouvoir ne pas
me préoccuper de la partie business mais je dois m’assurer de ne
pas perdre le contrôle de mon
entreprise. Certains pourraient
penser que l’entreprise doit être
gérée par des hommes d’affaires
plus aguerris et pourtant c’est en
ne perdant pas de vue l’aspect
commercial que l’on arrive à
conserver un équilibre. J’essaie de
m’en accommoder. Ce qui ne m’a
pas empêché de concevoir mon
dernier show en janvier dernier
comme une œuvre d’amour et une
véritable performance artistique.
Comment cette idée du show/
performance vous est-elle venue?
En quelques minutes! Le réaliser
tel qu’on le désire prend une
éternité. Des étudiants ont aidé à
la réalisation du projet. Il nous a
fallu beaucoup de temps pour le
conceptualiser afin que le niveau
artistique soit à la hauteur de nos
attentes et que l’œuvre d’art soit
reçue comme telle, c’est-à-dire
sérieusement.
Vos shows sont devenus
un événement attendu lors
de la Fashion Week parisienne.
C’est agréable d’entendre que l’on
apprécie mon travail, car cela
demande tellement de temps et
d’investissement entre les répétitions, les chorégraphies, qui ne
donneront que douze minutes de
défilé, mais que j’ai toujours envie
de voir se prolonger un peu plus
comme récompense à toutes ces
heures qu’il a demandées
en amont!
Grâce à vous, le costume est entré
dans une nouvelle ère: ceux qui
Mode
Le Temps l Samedi 26 avril 2014
CIRCE
pensaient qu’il était démodé
ou trop connoté businessman
ont-ils découvert une nouvelle
façon de le porter?
Surtout aux Etats-Unis, oui.
Quand je vois des hommes et
même des membres de mon
équipe porter ma collection de
costumes gris, il se dégage d’eux
quelque chose. Comme si leurs
vêtements les rendaient plus
forts, plus sûrs d’eux. J’aime cette
idée d’avoir redonné une nouvelle vie au costume gris, cet
élément si classique et pourtant
si nouveau.
Vous avez commencé à faire
de la mode en 2001.
Qu’est-ce qui vous y a poussé?
J’ai fait des vêtements parce que
c’est ceux que je voulais porter.
Dix ans après, les gens les aiment
toujours, car ils ont été créés de
façon sincère sans envie de
provoquer. Je leur reste fidèle
jusqu’à aujourd’hui. Ils sont
indémodables et je pense que
j’aurai toujours envie de les
porter. Mes 21 premiers costumes
comportaient déjà les trois
silhouettes qui sont devenues la
signature de mes collections. Le
costume classique, le costume
«Saks» et le costume ajusté, et je
souhaite qu’ils ne disparaissent
pas, tout simplement parce qu’ils
ont belle allure et qu’ils me
définissent.
Si on devait en tracer les lignes
essentielles?
Les épaules sont étroites, la veste
est courte et le pantalon «slim».
Votre idée fait penser à celle
de Gabrielle Chanel quand
elle a proposé la petite robe noire.
C’était simple mais assez
provocateur à l’époque.
Chanel est une de ces marques au
design parfait, car ses vestes ou
ses jupes classiques restent toujours tellement chics.
Elle aussi a commencé en créant
des vêtements pour elle-même.
En créant pour soi, et en portant
ses propres créations, on provoque une réaction plus réelle.
Vous êtes très attaché à l’idée
d’uniformes?
Oui, mais sans que cela soit une
obsession. L’uniforme génère une
certaine aisance, une confiance
en soi, une force quand on le
porte.
Votre éducation scolaire a-t-elle
d’une certaine façon influencé
votre style, cette rigueur, cette
discipline?
Je pense que c’est cette grande
famille américaine typique dans
laquelle j’ai grandi en faisant du
sport qui a forgé le caractère que
j’ai aujourd’hui, plus que ma
scolarité.
Il fallait bien montrer au public
que nous ne prenions pas le sujet
trop sérieusement! C’était la note
d’humour nécessaire pour
désamorcer la moindre
ambiguïté!
Comment avez-vous trouvé
l’inspiration pour les soldats?
Des réminiscences lointaines des
uniformes, mais je n’aime pas
l’idée de coller à une réalité avec
des références précises. Je trouve
plus intéressant de travailler avec
mon imaginaire, ce qui rend la
réinterprétation plus facile et
plus éloignée d’une réplique
sans intérêt.
Votre ligne de vêtements
sur mesure n’existe-t-elle
qu’à New York?
Elle va être développée
mondialement. C’est une
nouvelle collection qui sera
réalisée avec le même niveau de
qualité que les collections
précédentes, mais inspirée de
lignes un peu plus classiques,
pour toucher un plus grand
nombre d’hommes.
Thom Browne: «Je ne pense pas qu’il y ait d’homme idéal ou alors ce serait celui qui s’habille hors mode et sans efforts.»
Vous portiez un uniforme?
Nous portions tous à peu près la
même chose. La veste en flanelle
kaki, bleu marine ou grise. Mes
parents s’habillaient très bien.
Mon père portait des costumes et
ma mère aussi. Mais nous ne
parlions pas de mode du tout.
Quel est l’idéal masculin
à vos yeux?
C’est un mélange d’idéaux. Les
années 50 et 60 indémodables,
quand il n’y avait pas tant de
choix vestimentaire. Je ne pense
pas qu’il y ait d’homme idéal ou
alors ce serait celui qui s’habille
hors mode et sans efforts.
Pourquoi le gris est-il votre couleur
favorite?
Parce que c’est une infinité de
dégradés de gris indémodables.
On ne sait pas si c’est une couleur
mode, peut-être… Mais je ne
l’utilise pas comme telle. Je l’aime
mais pour son côté éternel.
Le fait d’être copié par
de nombreux designers vous
rend-il heureux ou en êtes-vous
contrarié?
Je n’y pense pas beaucoup, à vrai
dire. Je crée ce que je crée, et c’est
bien si les gens reconnaissent
mon travail. Je ne pense pas qu’il
faille s’en préoccuper, car être
copié, cela arrivera de toute façon. Cela vous fait avancer et c’est
une bonne chose. Je ressens qu’à
chaque saison il y a un mouvement qui vous porte. Dix ans
après, cette sensation est toujours
là! La compétition pousse à se
réinventer sans cesse. Je ne crée
pas mes vêtements pour les voir
forcément portés dans la rue. Ce
n’est pas un désir absolu. Je crée
pour toujours aller de l’avant.
Parfois la mode masculine va
d’ailleurs un peu trop loin, je
préfère être plus classique. Mais
un peu de compétition ne nuit
pas, cela vous galvanise!
Quelle est votre définition
de l’élégance?
La simplicité et l’aisance.
Et le style: naît-on avec ou peut-on
l’acquérir?
Je pense que l’on peut l’acquérir.
Nous naissons avec un certain
niveau de style et de goût. Mais
vous pouvez vous améliorer
avec l’expérience. J’ai grandi en
Pennsylvanie et j’ai vu tellement de choses dans ma vie
depuis qui m’ont ouvert les
yeux. Il suffit d’être ouvert,
d’essayer de comprendre,
d’accepter les nouveautés et
de faire en sorte de les apprécier.
Vous portez une pince de cravate:
créez-vous des accessoires?
Des pinces de cravate, des boutons de manchette mais pas
énormément, car je n’en porte pas
vraiment en dehors des montres,
pour lesquelles j’ai une véritable
passion!
Et d’où vient l’idée de ce ruban en
gros-grain tricolore, qui est aussi
votre signature?
C’est une histoire assez simple: un
jour, dans une mercerie, je suis
tombé en arrêt devant une bande
de gros-grain tricolore bleublanc-rouge! Depuis, elle orne
tous mes modèles.
A vos débuts, vous vouliez être
acteur?
Je ne savais pas ce que je voulais
vraiment faire donc j’ai essayé.
Aimeriez-vous poursuivre cette
expérience un jour?
Oui, assez! Mais je suis plus
attiré par la mise en scène
que par le métier d’acteur.
J’aime l’idée de créer des
images sur une histoire.
Revenons à la collection
printemps-été, qui était très
militaire…
Comme je vous le disais,
j’aime les uniformes. Je
voulais depuis longtemps
faire une collection en utilisant
les codes militaires. C’était le bon
moment et j’ai matérialisé cette
envie!
Le drapeau blanc au final,
c’était inattendu…
Silhouettes de la collection
printemps-été 2014.
25
Le Temps l Samedi 26 avril 2014
Mode
Gucci
Dries Van Noten
Sacai
Saint Laurent
Jean Paul Gaultier
Junya Watanabe
HISTOIRES DE MODE
Phillip Lim
Florilège
Wooyoungmi
Alexander McQueen
Prada
D
epuis que la mode
existe, les fleurs ont
toujours orné les toilettes des femmes:
utilisées en gerbes
naturelles dans les
cheveux, piquées sur les vêtements, brodées, tissées sur les damas les plus précieux. Pas seulement. On a pu l’oublier, mais elles
ont paré le vestiaire masculin durant des siècles et font leur grand
retour dans les collections homme
printemps-été 2014.
Le XIXe siècle, et sa déferlante
de couleurs sombres et de coupes
austères, avait presque effacé ces
modes qui, au XVIIe et au
XVIIIesiècle, avaient couvert les
hommes et les courtisans de tissus
chatoyants aux motifs floraux, rebrodés de guirlandes fleuries.
Aujourd’hui, seuls les cravates, les
foulards et quelques trop rares gilets gardent la trace de ce passé
floral.
«Dans l’histoire du tissage, Diderot d’ailleurs l’indique dans
son Encyclopédie, on parle très
tôt de «fond» et de «fleurs», explique Jean-Paul Leclercq, qui fut
conservateur au musée de La
Mode et du Textile – Les Arts décoratifs à Paris de 1994 à 2006 et
commissaire de la très marquante exposition L’homme paré
en 2005. Pourtant il ne faut pas
entendre dans le mot «fleurs» un
quelconque décor floral. Au XIIIe
ou au XIVe siècle, ce mot recouvre
tout élément qui ressort sur le
fond. Or, ce ne sont pratiquement
jamais des fleurs mais plutôt des
animaux. A partir du XVe siècle,
un renversement s’opère, on commence à créer des décors aux allures plus végétales que florales à
proprement parler. C’est au
XVIIe siècle que la passion florale
atteint son paroxysme, dans la
broderie surtout. Sur les tissus, les
fleurs tissées sont souvent petites
et non identifiables. Jussieu parle,
dans ses écrits, du Jardin du Roi
(aujourd’hui Le Jardin des Plantes) qui alimentait en modèles
floraux les brodeurs qui vont, durant toute cette période, créer des
ornements d’une richesse incomparable, que l’on retrouve sur les
gilets, les revers de poches, en ga-
Pour ce printemps-été 2014, la fleur
fait son grand retour dans les collections
masculines. Effeuillage d’une tendance.
Par Antonio Nieto
lons autour des poignets ou en
feston.»
Les justaucorps, que l’on appellera plus tard «habits», sont souvent faits de brocart de coton à
fleurs alignées en guirlandes par
exemple roses, vert lime et cantaloup, des couleurs aux connotations
féminines
encore
aujourd’hui. Le tableau du roi
Gustav III de Suède avec ses frères (1771) par Alexander Roslin, que l’on peut admirer au
Nationalmuseum de Suède,
montre la magnificence de
tous ces ajouts de fleurs brodées qui sublimaient les coupes seyantes des habits taillés
dans des soies précieuses qui,
jusqu’aux dentelles évanescentes recouvrant les poignets, se
paraient d’un herbier sublime
et coordonné.
«Le motif dit «à grenades»
reste un grand classique du costume civil classique à cette époque, il peut d’ailleurs tout aussi
bien représenter un artichaut
que des chardons ornés des
feuilles très découpées de ces deux
plantes», ajoute Jean-Paul Leclercq. Les broderies, souvent
géantes, occupent alors tout le
plastron des justaucorps eux-mêmes réalisés dans des soies aux
couleurs parfois très vives: jaune
citron ou bleu indien. Les boutons
aussi sont recouverts de broderies
aux motifs floraux assortis créant
ainsi une interaction unique entre
les fonds unis aux reflets irisés et la
richesse des ornements fleuris
dont l’habit est recouvert: petites
broderies de bouquets sur le gilet,
galons de fleurs en guirlande qui
entourent les poches, tout cela
s’assortissant à merveille avec les
broderies des vestes rivalisant
d’inventivité dans des réalisations
de grandes broderies où des fleurs
exotiques rêvées se mélangent à
une végétation de jardin d’Eden.
Les fleurs s’arborent aussi et sur-
PHOTOS: DR
26
Tom Ford
tout dans les appartements où les
robes de chambre d’inspiration
orientale étaient elles aussi superbement décorées d’une véritable
explosion de corolles tournoyantes, comme l’atteste le portrait de
Marc de Villiers, secrétaire du roi,
immortalisé en longue robe de
soie ocre recouverte de lianes vertes exubérantes d’où émergent de
fines fleurs jaunes, par Jacques André Joseph Aved en 1742 et visible
au Getty Museum de New York.
Jean-Paul Leclercq souligne que
«malgré la cure d’austérité imposée aux hommes au XIXe siècle, le
motif cachemire leur a malgré
tout permis de continuer à arborer un dessin quasi floral sur les
gilets et les robes de chambre. Il
faut préciser que la production de
ces tissus se faisait non seulement
à Nîmes et à Lyon mais aussi à Paris
où se trouvaient alors bon nombre
d’ateliers. François Croco, l’un de
ces artisans parisiens, a d’ailleurs
exposé ses magnifiques dessins de
cachemire mais aussi de fleurs
dans différentes expositions universelles.»
Preuve étant faite que la fleur
n’est pas l’apanage du sexe féminin, il n’est donc pas étonnant
de la voir éclore sur les chemises, les pantalons et autres
shorts de la saison printempsété.
Mais il ne s’agit pas de se
contenter de la traditionnelle chemise hawaïenne telle qu’elle réapparaît périodiquement. Les créateurs ont véritablement réhabilité
l’histoire de ces motifs floraux,
présents dans notre inconscient et
les ont intégrés parfois de façon
omniprésente comme chez Dries
Van Noten où les volutes fleuries
envahissent vestes et pantalons en
teintes sombres et chaudes de
marron et de bleu ou parfois en
explosion colorée. Un style que la
surcharge florale assumée rend irrésistible. Dolce & Gabbana met
en scène de délicates fleurs de cerisier imprimées sur des chemisessweaters aux tons pastel. Raf Simons
préfère
les
tulipes
modernistes et stylisées de couleurs très vives qu’il «incruste» sur
ses T-shirts noirs tandis que Burberry Prorsum propose des chemises à la coupe pyjama sur lesquelles semble s’être abattue une pluie
de myosotis blancs.
D’autres créateurs ont revisité
ces motifs fleuris en vogue durant
le siècle des Lumières et les ont fait
éclore en gerbe, sur une épaule de
veste comme l’a si bien réalisé Ann
Demeulemeester, en une broderie
rutilante presque académique sur
un parement tel Dries Van Noten.
Prada a utilisé un motif de fleurs
et de feuilles souvent sur fond
rouge pour l’intégrer dans différentes silhouettes sur des pulls,
des sweaters ou des chemises.
Alexander McQueen, Jil Sander
et Sacai ont osé le total look: sur
des costumes à motifs floraux très
XVIIIe chez le premier et plus estivaux chez les suivants, aux petites
fleurs multicolores ou monochromes. La sobriété et les couleurs
presque automnales sont aussi de
mise dans le costume que propose
Wooyoungmi ou dans la veste de
Kolor. Gucci fait, quant à lui, une
proposition de costumes plus enlevée et estivale et s’aventure dans
des mélanges en camaïeu surprenants très réussis. Les roses, les
bordeaux et les bleus se mêlent
dans un dédale fleuri précieux et
baroque comme un clin d’œil rococo.
Cette déferlante est présente
même chez les plus timides: la
chemise à motif hibiscus blanc sur
fond rouge associée à un T-shirt
rayé marine et à une veste de smoking chaudron pailleté sur un
pantalon en vernis noir de Saint
Laurent ou Tom Ford dont la veste
de soirée aux guirlandes de fleurs
bleu irisé sur fond gris de Payne est
à elle seule une promenade dans
un jardin luxuriant. Enfin Etro a
apposé un bouquet de tendres
marguerites sur une ceinture de
cuir, comme un blason fleuri. Une
manière de dévoiler un peu de la
douceur enfouie dans le cœur des
hommes?
Mode
Le Temps l Samedi 26 avril 2014
HOMMES
Latentationsartorialiste
Tous les courants qui font la mode ne peuvent éclipser une tendance plus discrète, mais tout aussi prégnante
qui fonde la garde-robe d’un homme: le look «sartorial». Par Antonio Nieto
PHOTOS: DR
De gauche à droite: Chez Balmain, Olivier Rousteing met le spencer à l’honneur. Z Zegna: la veste de smoking est détournée et associée avec un pantalon large et des nu-pieds. Costume National: les vestes restent classiques
et s’allient à des couleurs sport. Jil Sander: des silhouettes sobres et des effets de cuir lustré surprenants.
De gauche à droite: Dior Homme raccourcit la veste et minimalise son col. Le satin des smokings est repris et détourné formant de larges passepoils sur les poches et le devant., Lanvin associe l’ampleur de pantalons
à des vestes trois boutons strictes aux couleurs sobres. Hermès et ses complets aux couleurs estivales bleu outremer. Christophe Lemaire joue la carte du total look.
«S
artorialiste.»
Le mot s’emploie sans que
l’on en connaisse la signification
exacte. Ce terme, dérivé du latin
moderne «sartorius», désigne tout
ce qui est relatif au travail du
tailleur. En anatomie, le muscle sartorius est un muscle fléchisseur de
la jambe dans la cuisse et rotateur
interne du genou qui permet de
prendre la position dite «en
tailleur», d’où son ancienne appellation de «muscle couturier». En effet, les fabricants de vêtements
étaient autrefois soit assis sur leur
table, soit – comme en Orient ou en
Afrique – sur le sol, les jambes repliées et croisées. Cette position
leur permettait de conserver une
stabilité pour travailler.
De sartorius est né l’adjectif «sartorial», l’esprit «tailleur» de la fabrication sur mesure. Le «sartorialiste»
emprunte principalement ses valeurs au bespoke britannique dont
le mot est lui-même dérivé du verbe
anglais «bespeak» signifiant «donner un ordre pour que quelque
chose soit fait». On peut comparer
ce terme à celui qui est employé (et
farouchement protégé) en France
de «haute couture» (lire p. 14). Cette
acception s’emploie donc à travers
toute l’Angleterre et l’Europe
quand il s’agit de caractériser un
vêtement réalisé selon des règles
strictes: un savoir-faire ancestral,
un travail fait main sur la quasi-totalité du vêtement, un patron spécifique à la mesure, un large choix de
tissus, une écoute et un conseil haut
de gamme, un archivage des différentes commandes afin de répondre au mieux aux attentes du client.
Réservé aux seuls costumes, le mot
«bespoke» peut aujourd’hui être
employé pour désigner des chaussures, des accessoires ou des bijoux
réalisés à la demande.
Cette excellence n’est à la portée
que de quelques happy few. C’est
pourquoi l’esprit couture prend un
essor nouveau et envahit les boutiques de mode masculine. Les modèles présentés y sont réalisés en
tenant compte des mensurations
de l’homme qui les portera. Ces costumes adoptent dans leur finition
un esprit intemporel: boutonnières
passepoilées ou keyhole ouverte,
surpiqûres en pick stitching sur les
revers des vestes, qualité des boutons, travail des doublures sont des
détails que va scruter l’homme élégant, même dans le prêt-à-porter. Il
plébiscite ce look fait main, cette
impression «couture» qui est pour
lui garant d’un choix qui va asseoir
son style, inscrire sa silhouette dans
l’air du temps, affirmer sa position
sociale, tout en l’éloignant de certaines modes éphémères. Ce prêt-àporter aux allures couture est en
train d’envahir les podiums.
Au long des défilés, les observateurs ont assisté au triomphe du
costume masculin. Certains ont mis
à l’honneur l’esprit pur du style bespoke: le costume intemporel noir
d’Hedi Slimane pour Saint Laurent
ou la longue redingote classique
grise de Balenciaga. Le costume
classique croisé en grosse toile bleu
profond de Berluti ou le classique à
l’état pur et à la coupe impeccable
du somptueux costume croisé en
prince-de-galles gris clair de Brioni.
Les hommes portant la collection de Kim Jones pour Louis Vuitton ont aussi arboré des coupes irréprochables qui viennent renforcer
une silhouette affirmée que les accessoires dérident. Sans oublier les
classiques parfaits de Ports 1961 en
costumes croisés et costumes plus
près du corps dans des tissus écossais blanc et noir ou bleu marine ou
ceux, intemporels, de Valentino magnifiés par quelques détails créatifs:
des épaulettes discrètes, des revers
col châle noirs sur une veste bleu
nuit ou de larges bandes gris, bleu
et noir formant une veste.
D’autres créateurs ont décidé de
casser les codes. C’est encore Hedi
Slimane pour Saint Laurent qui surprend avec une silhouette androgyne au mélange punk d’un pull en
mailles lâches et d’un jeans slim en
cuir, couplés à une veste de costume stricte à rayures tennis sur
fond noir. Il joue également la carte
du total look en assortissant les chemises aux costumes et en s’éloignant de la mode près du corps
créant ainsi une ligne plus souple et
personnelle. Balenciaga propose
un costume noir skinny avec une
épingle à nourrice faisant fonction
de boutonnière. Il remplace la veste
par la redingote dont le revers de
col reprend le satin des smokings
ou utilise du nappa noir pour une
veste de costume à revers à crans
aigus.
Chez Balmain, Olivier Rousteing
met le spencer à l’honneur. Spencer col châle bleu marine gansé
d’une large bande blanche et orné
de boutons en métal pour un look
féminisant, ou spencer blanc de
smoking aux manches retroussées
sur un T-shirt bateau bleu marine
et blanc assorti d’un pantalon loose
décontracté et des mocassins bicolores assortis. Comme chez Saint
Laurent, il ose lui aussi le total look
en cuir bleu marine et veste col
châle avec épaulettes et boutons
dorés de blazer portée avec un
jeans slim décoré sur la poche pla-
quée d’un écusson en fil d’or de
blazer.
Chez Bottega Veneta, Thomas
Maier rend hommage au travail de
l’artisan avec un spencer anthracite
dont les coups de craie du tailleur
restent visibles formant un liseré
tout autour du col, des poches et du
milieu des manches. Il mélange le
classicisme et la décontraction.
Alessandro Sartori chez Berluti travaille le look dandy voyageur. La
maison Fendi met les vestes courtes
trois boutons à l’honneur, portées
comme un habit sportswear. Chez
Armani, certaines vestes très cintrées et souples se portent comme
un chandail et en ont l’aspect.
Certains créateurs se permettent
aussi des impertinences heureuses
tel Viktor & Rolf dont la veste
courte et à simple boutonnage
flanquée de deux poches verticales
passepoilées ainsi que le pantalon
slim, le tout bleu pétrole, semblent
être conçus comme une réminiscence des uniformes d’écolier tandis que Maison Martin Margiela
joue avec un effet «double veste» en
trompe-l’œil.
Manches et revers de pantalons
retroussés ou arborés dans les règles de l’art, les costumes, complets,
redingotes et autres spencers seront les pièces de vestiaire les plus
vues de l’été.
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Le Temps l Samedi 26 avril 2014
Mode
KARL LAGERFELD
28
La directrice artistique
de la Maison Michel,
Laetitia Crahay, a su
transformer le chapeau
en objet de désir.
Rencontre exclusive
avec une artiste
qui revendique
ses racines surréalistes.
Par Marie-France Rigataux, Paris
Laetitia Crahay,
directrice
artistique de la
Maison Michel
et responsable bijoux
Chanel: «Il y a des
têtes à trilby, à
capeline, à canotier
ou à Panama.»
INDISPENSABLE
LaetitiaCrahay,
lafemmeauchapeau
L
e jour où nous la retrouvons, dans son bureau parisien de la rue Cambon –
Laetitia Crahay est aussi
responsable des bijoux
Chanel depuis près de
quinze ans –, elle n’arbore pas ses
délicates oreilles de lapin en résille qui ont désacralisé le côté attendu du bibi à voilette. Tout de
nuit vêtue, trilby en feutre cerné
d’une bande de métal sur la tête,
elle endosse le rôle de la boss. Une
directrice artistique pas comme
les autres, dont le modèle est Karl
Lagerfeld himself. Silhouette ultramince, voix joliment éraillée, elle
a cette gouaille propre aux gens
du Plat Pays. Une belgitude qu’elle
endosse et qui n’est sûrement pas
étrangère à sa nature singulière,
extravagante et pragmatique à la
fois. Laetitia Crahay est une instinctive et une visionnaire, à l’instar de son célèbre grand-oncle,
Pierre Caille, sculpteur, graveur,
peintre et céramiste…
Votre formation à l’Ecole nationale
supérieure des arts visuels de
La Cambre, en section stylisme et
création de mode, semblait vous
destiner davantage au vêtement
qu’à l’accessoire. Pourquoi vous
êtes-vous, à l’issue de vos études,
tournée vers ce «détail»?
Parce que je voulais absolument
rentrer chez Chanel. Une seule
chose m’intéressait: intégrer
cette belle maison pour travailler
avec Karl Lagerfeld. J’ai dû
téléphoner 10 000 fois à Paris, au
point que Virginie Viard, la
directrice des studios, a fini par
me faire remarquer que Karl
dessinant tous les vêtements, je
ne pourrais m’exprimer que dans
l’accessoire. Et ma ténacité a
payé: j’ai été engagée, semant la
perplexité dans mon entourage,
qui ne comprenait pas ma
démarche. J’étais sortie de l’école
avec la plus grande distinction et
il paraissait naturel à tous mes
amis que je lance ma propre
marque. Il faut être très
prétentieux pour donner son
nom à une griffe. Je me disais:
«Que vais-je apporter de plus
dans le schmilblick de la mode?»
Je me fichais d’inscrire mon nom
en haut de l’affiche. J’ai toujours
préféré être comme une actrice
qui interprète des rôles
différents. Une fois avec Scorsese,
une fois avec Spielberg ou avec
un autre grand, plutôt que de
faire mon petit film d’auteur à
deux francs cinquante. Travailler
dans une aussi belle maison que
Chanel puis, plus tard, chez
Maison Michel, c’est l’assurance
de côtoyer des artisans
d’exception, extrêmement doués,
qui me font profiter des
meilleures techniques dans tous
les domaines, tout en me laissant
une vraie liberté. Bien sûr dans
certaines limites: il faut que ce
soit beau, ensuite que ça se
vende, sinon cela ne présente
aucun intérêt.
D’où vient votre inspiration? En
matière de chapeaux, on pense aux
années 40, 50 où cet accessoire
était roi. Les archives de la maison
sont-elles une source à laquelle
vous puisez?
C’est un tout. Je suis aussi architecte
de formation. La Cambre est une
école hyper-exigeante. On y fait un
master sur cinq ans. Quand on
rentre, on est 400; quand on finit,
on est trois. On suit une formation
très poussée en architecture, en
histoire de l’art, en perspective, en
céramique, en peinture, en textile…
C’est un grand réservoir d’information. On passe par toutes les étapes,
on évolue, on épure. C’est tout un
parcours, suivi par une expérience
de quinze ans chez Chanel, qui
donne une nouvelle finesse à l’œil.
C’est tout cela qui fait que l’on est
inspiré. La mode est aussi un terrain d’expérimentation sociologique. Quand j’ai été invitée au mariage de Tatiana Santo
Domingo et Pierre Casiraghi à
Gstaad, par exemple (en février
dernier, ndlr), j’ai croisé des gens
venus du monde entier. J’observe,
je regarde. Ce brassage de cultures
différentes participe au fait que
l’on acquiert un œil aiguisé pour
créer. Surtout on ne peut pas créer
sans se préoccuper des femmes à
qui l’on destine les modèles; cela
ne marcherait pas. Prenez Karl
Lagerfeld, qui est un génie de la
sociologie: il observe, rien ne lui
échappe. En plus d’avoir une
immense connaissance de l’Histoire, il vit dans son époque. On ne
peut le planter sur rien, il a de
multiples centres d’intérêt, les plus
divers. Chez Maison Michel (la
maison, fondée par Auguste Michel, existe depuis 1936, ndlr), on
a conservé tous les bois. Certains
m’inspirent. On dirait une collection de sculptures de Brancusi.
Comment faire sans cesse évoluer
le chapeau, lui garder son caractère
contemporain?
Mode
Le Temps l Samedi 26 avril 2014
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Virginie
Virginie Paille
Puzzle André
Paint
André
Puzzle Virginie
PHOTOS:
DR
Mélanie Paille
Blanche Paille
«Si j’avais voulu faire
des créations seule
dans ma cave, je serais
devenue céramiste.»
Feutre Métal
Laetitia Crahay
> Un feutre exclusif
Chez Maison Michel, on privilégie LE feutre par excellence:
un poil de lapin synonyme de tenue et d’imperméabilité.
Mais comme il faut toutefois éviter de le porter sous la pluie
– il y perdrait son éclat –, certains modèles de l’automne-hiver prochain seront façonnés dans un feutre de castor, beaucoup plus souple et ultra-doux. Toutes les garnitures – gros
grains, fleurs, plumes – sont réalisées dans des matériaux
ultra-luxueux et proviennent, régulièrement, des maisons
Lesage et Lemarié, la fine fleur des artisans du luxe qui font
partie eux aussi de Paraffection, la filiale de Chanel où sont
Commencer par retirer le faux
humour que certains créateurs y
ont placé et qui leur a fait plus de
tort que de bien. Je ne veux pas
créer des chapeaux tarés, c’est
même tout ce que je déteste. Sans
paraître coincée, je désire
imaginer des modèles qui mettent
les femmes en valeur. Quel est
l’intérêt de créer de l’importable?
Pour qu’il reste dans une armoire
alors que cela a coûté l’énergie
d’un ouvrier? Je garde les pieds sur
terre, mais je recherche, à chaque
fois, un twist particulier. Il peut
m’arriver de dessiner des formes
excentriques pour un défilé
spécifique, dans un contexte
précis, mais, pour moi, le chapeau
est lié à l’élégance, comme c’était le
cas dans les années 50. J’adore
Audrey Hepburn, par exemple, qui
était magnifique! En ce moment,
je suis carrément obsédée par la
série Downton Abbey dans laquelle
les femmes portent des chapeaux,
des capelines incroyables… Le vrai
kif, c’est de se rendre compte que,
comme des petits pains, les
chapeaux Maison Michel
grouillent dans les rues, que les
femmes prennent plaisir à les
porter. Si j’avais voulu faire des
créations seule dans ma cave, je
serais devenue céramiste.
Y a-t-il des têtes à chapeau?
Je dirais plutôt qu’il y a des têtes à
trilby, à capeline, à canotier ou à
Panama… Le chapeau doit être
bien proportionné. Dans des
formes qui dépendent du
contexte – hors contexte cela peut
vite devenir vulgaire! –, de l’âge,
de la couleur de l’iris. Plus que de
l’écart entre les yeux souvent
évoqué. Une blonde aux yeux
bleus ne va pas opter pour les
mêmes tons qu’une Asiatique ou
une fille à la chevelure foncée.
Karl parle souvent des «petits
bouchons», ces mannequins
spécialisés, plutôt petits, qui, à
l’époque, portaient
> Découvrir Maison Michel
réunis les différents métiers d’art. Interrogée sur les vedettes
des collections, la créatrice cite le Virginie, repérable à la
virgule qui se dessine sur le dessus de la calotte. André, au
bord un peu moins large, modèle mixte, ou le Mélanie, petit
canotier en feutre, revisité à chaque saison. Produit iconique
de la maison, très souvent photographié, les Heidi, ou
oreilles de lapin, de chat ou d’ours, sont travaillés dans une
dentelle d’exception. Pour cet été, les tendances sont aux
bicolores, aux effets trompe-l’œil, aux pailles, parfois peintes, façon Jackson Pollock. MF. R.
particulièrement bien le chapeau.
Le conseil est utile. Dans notre
boutique éphémère, nous y
sommes très attentives. Il ne faut
pas se tromper. Rihanna, à la
peau basanée, tout en courbes, ne
va pas porter le même chapeau
que Lou Douillon, androgyne, à la
peau blanche. Je ne vois pas une
dame plus âgée, quel que soit son
style, arborer un chapeau avec
des oreilles de lapin. Mon but
n’est jamais de choquer.
De quelle création êtes-vous
le plus fière?
C’est nous qui avons réinventé le
fameux headband, ce bandeau
comme on en portait dans les
années 20. La preuve que les
bijoux de cheveux ont du succès,
c’est qu’on en voit partout sur les
écrans. Dans ce feuilleton dont je
vous ai parlé tout à l’heure, dans
le film Gatsby, etc. Franchement,
je pense aussi que Maison Michel
a remis le chapeau à la mode.
La marque est distribuée dans le monde entier, via des points de vente
très sélectionnés, mais c’est à Paris que s’est ouverte la première
boutique éphémère où, dans un écrin pareil à un appartement haussmannien, décoré par Laetitia Crahay, on peut s’offrir ces indispensables créations – trilby en feutre, accessoires de tête, capelines – qui
ont fait le succès de la maison. Un service de demi-mesure permet, en
outre, de personnaliser ses achats grâce à une sélection de fleurs et
de plumes, ou d’initiales embossées dans le cuir. MF. R.
Jusqu’à la fin de l’année au 19, rue Cambon
Prouvant combien il participe à
l’élégance, donne du style à la
silhouette, l’achève.
On connaît désormais la place
de l’accessoire, qui participe
à l’élégance. Si vous deviez définir
cette dernière, vous diriez?
Pour moi, l’élégance consiste à
assumer ce que l’on est, ne pas
porter des total looks, ne pas en
faire trop quand ce n’est pas
nécessaire. Et bien choisir les
bons accessoires. Une femme
chic peut parfaitement sortir en
robe Zara mais ne peut se permettre de porter des perles en
plastique. Il est plus difficile de
repérer si une veste vient de chez
Zara ou de chez Armani; en
revanche les détails doivent être
impeccables. Dans de belles
matières.
Vous êtes très attachée à la Belgique, à Bruxelles où vous retournez
souvent. Où placer votre belgitude?
(Dans son bureau, on repère une
ancienne boîte à biscuits à l’effigie
du roi Baudoin)…
La Belgique, c’est un peu moche.
Ni propre ni nécessairement bien
entretenue comme l’est la Suisse.
On peut même dire que c’est
parfois crade, mais cela a du
charme. Cela donne plus envie de
créer que si on vit dans un pays
plus parfait comme la Suisse. La
Belgique, c’est Magritte, Pierre
Caille, d’autres. Les surréalistes.
J’ai une fille de deux ans,
Theodora, qui passe son temps à
faire des installations toute la
journée, c’est son truc préféré
(elle rit). Des installations
bizarres… Mon père, ma mère,
mon frère sont architectes. Ma
grand-mère galeriste. J’espère
juste que Theodora deviendra
décoratrice comme Jacques
Garcia et pas artiste
contemporaine. Vu l’état du
marché, je me suiciderais
(éclat de rire).
Le Temps l Samedi 26 avril 2014
Mode
BUSINESS
Lesacàmain,
leluxeprêt-à-porter
Il est l’accessoire de référence de l’industrie,
l’indispensable produit de diversification
des marques du segment supérieur
du marché arrivées à maturité. Analyse.
Par Catherine Cochard
C
omme les tendances,
on pensait que celle
du IT bag – ce sac du
moment prisé, envié
puis dépassé la saison
suivante – ne durerait
qu’un temps. «Tout a commencé
vers la fin des années 1980 lorsque
Chanel a redonné un coup de
jeune à son 2.55 – le modèle matelassé à chaîne dorée – en lançant de
nouveaux coloris et matières, nous
explique la journaliste américaine
Dana Thomas, auteure en 2007 du
best-seller Deluxe: How Luxury Lost
Its Luster. Le succès fut tel que tous
les acteurs du luxe suivirent le
mouvement en commercialisant
leur propre sac.» Autour de 2009,
la crise mondiale qui s’installait fit
dire à certains observateurs que le
succès commercial des sacs à main
prendrait fin. «On pensait que ce
type de produits, superficiels et
aux marges trop élevées, n’allaient
pas survivre, se souvient Leyla Belkaïd Neri, anthropologue du luxe et
de la mode. Or, ça n’a pas du tout
été le cas.» Contre toute attente, les
sacs s’accordant aux collections de
saison des marques de mode continuèrent d’inonder le marché, faisant leur entrée – et leur promotion – d’abord au bras des
mannequins des défilés.
«Pour moi, le luxe doit être
quelque chose d’exceptionnel et
qui fasse preuve d’une expertise
unique. Lorsque ces qualités sont
réunies, payer très cher fait sens,
reprend Dana Thomas. Mais je ne
parviens pas à comprendre pourquoi les consommatrices sont prêtes à payer si cher pour un sac
conçu pour vite se démoder, produit massivement et qu’on aura vu
au bras de tout le monde pendant
une saison. Les consommatrices
ne semblent pas non plus remettre
en question l’augmentation des
prix de ces produits. J’ai comparé
les prix actuels et ceux d’il y a six
ans de plusieurs de ces sacs. En
2008, l’étiquette en magasin affichait en moyenne 700 dollars
contre 1700 dollars aujourd’hui.
Et en six ans la production a elle
aussi augmenté, ce qui veut dire
que ces sacs sont non seulement
moins rares qu’auparavant mais
qu’en plus ils coûtent à présent
plus du double! Les marques n’ont
pourtant aucune peine à les vendre. Les clients font même parfois
la queue devant les boutiques!»
L’apogée du sac à main ne date
pas d’hier. «Dans les années 40, Jackie Kennedy faisait partie des
exemples à suivre en la matière»,
poursuit Leyla Belkaïd Neri. Le
mouvement de démocratisation à
large échelle commence vers la fin
SYLVIE ROCHE
30
Le sac Colorama de Chanel, une interprétation d’un modèle classique revisité dans les couleurs et le style du défilé printemps-été 2014.
des années 80, début 90. C’est alors
le besoin de se distinguer et d’affirmer sa différence sociale qui permet au sac à main de s’affirmer. «La
mode s’était tellement démocratisée qu’il fallut bien trouver le
moyen de montrer qu’on avait de
l’argent… Et c’est par l’accessoire
que cela s’est fait, principalement le
sac, plus facile à montrer que les
chaussures et s’usant aussi moins
vite. Surtout le sac habille n’importe quelle femme, peu importe
sa silhouette, ses formes, sa couleur
de peau, sa longueur de jambes.»
Accessoire quasiment indispensable aux femmes, le sac à
main est aujourd’hui un poids
lourd de l’industrie du luxe. Selon
une recherche menée par le cabinet de conseil en stratégie et management Bain & Company en collaboration avec la fondation
Altagamma qui défend les intérêts
des maisons de prestige italiennes,
le segment sacs et chaussures représente 28% du marché total du
luxe lié à la personne (en croissance constante depuis plus d’une
dizaine d’années, ce segment a gagné +4% en 2013). «Pour répondre
aux demandes de plusieurs de nos
clients, nous avons publié en 2012
un rapport spécifique, le World-
HandbagReport», explique Laetitia
Hirschy, responsable de cette
étude – actualisée tous les deux
ans – pour le Digital Luxury Group,
une société genevoise spécialisée
dans l’intelligence économique
pour les marques de luxe.
Pour analyser le secteur du sac à
main, le rapport a récolté plus de
120 millions de requêtes concernant 120 marques, effectuées sur
les moteurs de recherche principaux (Google, Bing, Yandex et
Baidu) de 10 marchés (Brésil,
Chine, France, Allemagne, Inde,
Italie, Japon, Russie, Angleterre et
Etats-Unis). But de la démarche:
pouvoir identifier clairement les
différentes tendances autour de ce
produit – couleurs, matières, formes, usages, consommation –
pour mieux aider les maisons à se
positionner.
Parmi les nombreux enseignements du WorldHandbagReport,
une confirmation: le statut d’objet
culte du sac à main en Chine. «C’est
l’accessoire qui domine le marché
chinois en comptabilisant près de
90% des requêtes totales (les autres
produits étant les lunettes de soleil, les chaussures, les ceintures,
les gants, etc.), continue Laetitia
Hirschy. L’autre surprise, c’est le
Mode
Le Temps l Samedi 26 avril 2014
«Les marques
prennent de court
les contrefacteurs,
qui n’arrivent pas
à reproduire assez
vite les découpes
compliquées
des IT bag et à refaire
à l’identique certaines
pièces métalliques
complexes»
modèle numéro Un dans l’Empire
du Milieu, soit le Luggage de Céline, qui n’est pourtant commercialisé que depuis 2010. Avant
d’analyser spécifiquement le marché, nous pensions que le sac à
main le plus recherché en Chine
serait un Hermès. Or, le Birkin n’arrive que second.» Pourquoi ce modèle Céline plaît-il tellement aux
consommatrices de ce pays asiatique? «De nombreux facteurs ont
contribué au succès de ce sac,
parmi lesquels les efforts en matière de publicité et de communication. Les célébrités asiatiques qui
l’ont adopté et se sont fait photo-
graphier avec ont également
participé à ce résultat. Mais il y a
aussi un élément tout à fait autre,
qui réside dans la forme elle-même
de l’accessoire. Le Luggage a beaucoup plu aux Chinois, car il ressemble visuellement au pictogramme
utilisé sur Internet pour évoquer
un visage souriant.» Les découpes,
les anses, et la poche frontale incarnent – de façon maroquinière –
l’équivalent de notre «smiley.» Il est
alors aisé de comprendre que
l’idée de suspendre à son bras un
accessoire joyeux puisse plaire et
convaincre un grand nombre de
consommatrices.
Si le Luggage arrive premier en
Chine, c’est le Birkin d’Hermès qui
atteint le sommet du classement
mondial
en
comptabilisant
10,28% du total des recherches (selon le WorldHandbagReport de
2012) derrière le Kelly de la même
marque. Une suprématie qu’on retrouve également sur le marché
des enchères où c’est aussi les produits de la maison française qui se
revendent le mieux. «Les sacs Hermès – les Birkin et les Kelly – demeurent les modèles les plus recherchés, confirme Christina
Robinson, responsable du département maroquinerie et haute
couture de l’Hôtel des Ventes à Genève. Même des pièces des années70-80 se vendent très bien,
entre 1500 et 2500 francs, alors
qu’elles ont presque 40 ans… En
moyenne, les sacs partent pour
30% de moins qu’en magasin. Le
plus cher qu’il m’ait été donné
d’adjuger était un Kelly d’Hermès
en croco noir datant des années
1980 et en parfait état. L’adjudication a atteint les 16 000 francs.»
C’est en 2010 que l’Hôtel des
Ventes a lancé des sessions spéciales «maroquinerie». «Dès 2008, on
a commencé à recevoir toujours
plus de sacs à vendre, surtout des
Louis Vuitton et des Hermès, et on
s’est rendu compte qu’ils se vendaient très bien. Souvent, les vendeuses qui mettent leurs sacs à
l’encan sont des femmes qui en
achètent régulièrement des nouveaux. Elles les portent quelques
saisons puis se lassent, les mettent
aux enchères et, ainsi, avec l’argent
de la vente, s’en rachètent!» Une
façon de faire qui illustre bien la
double inclinaison du marché du
sac à main, avec d’un côté les modèles iconiques – Birkin, Kelly – et
les IT bag dont l’intérêt ne dure
qu’un temps. Un rythme effréné
qui permet néanmoins de contrer
la contrefaçon. «Ce sont surtout les
modèles iconiques qui sont copiés. En lançant des modèles dont
la vie sera plus courte, les marques
prennent de court les contrefacteurs, qui n’arrivent pas à reproduire assez vite les découpes
compliquées des IT bag et à refaire
à l’identique certaines pièces métalliques compliquées.»
Les maisons qui ont une histoire intrinsèquement liée à la
maroquinerie sont celles qui sont
le plus à même d’imposer leurs
pièces en tant que modèles iconiques. «Elles ont un réservoir de
style dans lequel puiser, explique
Leyla Belkaïd Neri. Comme, par
exemple, Gucci qui a ressorti son
Lady Lock datant des seventies.»
Une remise au goût du jour portée par les images de stars de ces
années-là arborant le même modèle et le rendant ultra-désirable
pour les consommatrices qui
pensent ainsi s’acheter un bout
d’histoire. «En revanche, pour des
maisons jeunes, c’est plus compliqué puisqu’elles n’ont que peu
d’archives sur lesquelles s’appuyer. Il faut créer un patrimoine,
un défi difficile mais aussi très
stimulant. Hedi Slimane s’en sort,
quant à lui, assez bien avec le Sac
de jour qu’il a conçu pour Saint
Laurent et qui fonctionne très
bien. Je pense que ce modèle a
tout ce qu’il faut pour dépasser le
statut d’IT bag et devenir un modèle iconique!»
Aujourd’hui, les marques de
mode ne peuvent pas se passer
d’avoir leurs propres modèles de
sacs. «Dès qu’une marque est viable et qu’elle a le soutien d’investisseurs, la première chose que ces
maisons font c’est de commercialiser leur IT bag. On l’a vu chez
Phillip Lim, Alexander Wang ou
Alexander McQueen. C’est devenu
un élément incontournable qui
participe à l’image de la marque,
beaucoup plus facilement que des
vêtements. Un sac se voit et s’identifie de loin.»
31
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Mode
Le Temps l Samedi 26 avril 2014
PORTFOLIO
En page 33:
Michelina: veste en soie et laine et jupe en soie
imprimée de la collection prêt-à-porter
printemps-été 2014 Dior.
Michelina: manteau sans manches en organza
de soie effilochée et pochette en cuir verni, le tout
de la collection prêt-à-porter printemps-été 2014 Chanel.
Sandales Girafina Flat Specchio en cuir doré,
Christian Louboutin.
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Le Temps l Samedi 26 avril 2014
Mode
PORTFOLIO
Michelina: haut en résille brodée, pantalon brodé
et ceinture à franges de la collection
prêt-à-porter printemps-été 2014
Louis Vuitton.
Le Temps l Samedi 26 avril 2014
Mode
PORTFOLIO
Michelina: top en viscose et jupe plissée en georgette
de soie imprimée Brush Stroke Newspaper et pochette laser
cut en veau nappa, le tout de la collection prêt-à-porter
printemps-été 2014 Céline.
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Mode
Le Temps l Samedi 26 avril 2014
PORTFOLIO
Michelina: écharpe en mousseline de soie vintage, jupe en coton
de la collection prêt-à-porter printemps-été 2014,
bracelets et manchette en argent, le tout Hermès.
Bagues haute joaillerie Harry Winston.
Mode
Le Temps l Samedi 26 avril 2014
PORTFOLIO
Merilin: longue robe en mousseline de soie
et résille avec applications de soie et de perles,
de la collection prêt-à-porter printemps-été
2014 Gucci.
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Le Temps l Samedi 26 avril 2014
Mode
PORTFOLIO
Michelina: robe en mousseline de soie avec dos
rebrodé de perles, de la collection
prêt-à-porter printemps-été 2014
Alexander McQueen.
Le Temps l Samedi 26 avril 2014
Mode
PORTFOLIO
Michelina: longue robe chemisier plissée en mousseline
de soie tissée de médaillons anthracite et broche
Altaïr, de la collection prêt-à-porter printemps-été
2014 Lanvin.
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Le Temps l Samedi 26 avril 2014
Mode
PORTFOLIO
Evelina: longue robe en mousseline
de soie rebrodée de la collection
prêt-à-porter printemps-été 2014
Givenchy.
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Le Temps l Samedi 26 avril 2014
Mode
STYLE
Marinella,uncoin
deLondresàNaples
Soies anglaises, élégance italienne, cravates d’exception. La petite boutique E. Marinella fête cette année
son 100e anniversaire. Partie intégrante de l’histoire napolitaine, la marque familiale farouchement attachée
à son indépendance est adulée par les élégants du monde entier. Visite d’un bout d’Angleterre
dans l’Italie du Sud. Texte et photos: Pierre Chambonnet
standard. Sa fabrication artisanale, entièrement à la main, mobilise quatre personnes différentes
et prend trois heures. Trois cents
cravates maximum sont fabriquées en tout chaque jour.
Au moment de rencontrer
Maurizio Marinella, un mini-cérémonial se prépare. Celui d’une purification avant le rituel, quasi religieux, du caffè façon Napoli: on
boit le verre d’eau avant le divin
breuvage, servi ristretto dans une
tasse brûlante. L’ablution avant
l’extase. «Difficile, pour nous les
Napolitains, de boire un bon café
en dehors de Naples, y compris
ailleurs en Italie.» Ici, cela va sans
dire, on est fier de la ville et de ses
patrimoines.
D’autant plus qu’avec son savoir-faire, la marque est ellemême un morceau de l’histoire de
Naples. C’est l’une des meilleures
ambassadrices de la ville, ce Babel
décati, chargé de splendeurs passées.
Une
cité
éclatante,
brouillonne, agitée, vivante, à la
fois solennelle et immédiatement
accessible. Décontraction, nonchalance, fluidité, emphase, exagération… Naples offre par
ailleurs un panorama unique sur
un style à part. Le vestiaire masculin dans toute sa splendeur:
O
n se lève tôt chez les
Marinella. De père
en fils. Quand Maurizio rejoint la minuscule boutique
du 287 Riviera di
Chiaia, le jour vient tout juste de
se lever sur Naples. Comme son
père Luigi et son grand-père Eugenio avant lui, Maurizio Marinella,
la soixantaine, s’apprête à entamer, dès l’aube, sa journée d’ambassadeur au service de l’élégance
masculine. Un rituel comme un
hommage à l’artisanat «made in
Italy» d’exception, quotidiennement répété depuis cent ans. Devant l’échoppe mythique, la
piazza Vittoria s’étire face à la mer.
Il est 6h30, Naples s’éveille.
Moteurs à bout de souffle, selles flapies, carrosseries éreintées.
Un essaim de guêpes folles – des
Vespa antédiluviennes – descendent du Vomero vers le centre historique, pétaradant sur la place
encore alanguie, là où il y a un
siècle les chevaux de l’aristocratie
napolitaine battaient le champ de
course bordant la mer entre deux
bouquets de palmiers. Sur le trottoir, deux hommes. Age mûr, silhouettes incroyablement ajustées. Foulards, lunettes de soleil,
veste jaune pour l’un, pantalon
rouge brique pour l’autre. Les
deux Napolitains de carte postale
devisent en se tenant par le bras.
Maurizio va bientôt lever le volet de la boutique E. Marinella –
20 m2 – créée par son grand-père.
L’adresse est connue dans le
monde entier: c’est ici que l’on
trouve les cravates dont raffolent,
entre autres, tous les hommes
d’Etat ou presque. A Noël et à Pâques, les clients moins illustres
forment une file devant la boutique. Maurizio lui-même leur sert
café et pâtisseries sur le trottoir
pour les faire patienter.
Fasciné par la mode anglaise,
Eugenio Marinella, son grandpère, avait ouvert en 1914 une
échoppe lilliputienne restée quasi
en l’état aujourd’hui, loin des
marques franchisées qui s’étalent
«VENDRE
LA MARQUE?
NON, MERCI»
Maurizio Marinella, la troisième génération du cravatier installé au 287 Riviera di Chiaia, dans la capitale de la Campanie.
sur des milliers de mètres carrés
aux quatre coins du globe. Comptoirs et vitrines en acajou, moulures et armoiries sur les murs. Ici on
chérit, fabrique et vend un petit
morceau d’Angleterre au beau milieu de l’Italie du Sud. D’abord
chemisier et cravatier de renom
des aristocrates napolitains en pamoison devant la distinction et
l’élégance anglaises, Marinella deviendra finalement le grand spécialiste de la cravate, renonçant
aux chemises à la génération précédente.
On trouve dans cette échoppe
d’abord une ambiance conviviale.
On y vient pour les soies anglaises
– imprimées ou tissées –, dessinées
par et fabriquées exclusivement
pour le cravatier napolitain. En
version standard ou en version
cinq, sept ou neuf plis, toutes ont
une finition exceptionnelle. Les
prix s’échelonnent entre 100 et
200 euros pièce. Pour les cravates
à sept plis (le best-seller), le carré
de soie est plié sept fois vers l’intérieur, pour créer une ossature
moelleuse qui donne à l’accessoire une tenue et une consistance
inimitables.
Deux pâtés d’immeubles plus
loin, un premier étage appliqué:
l’atelier de fabrication. Uniquement des femmes, une douzaine,
qui façonnent tout à la main, dans
des gestes fluides. Pas plus de quatre cravates réalisées à partir de la
même étoffe. Difficile de trouver
deux fois la même cravate Marinella à la table d’un conseil
d’administration ou au sommet
d’un G8: les couleurs et motifs des
carrés de soie imprimés spécialement pour la marque dans le Kent
changent tous les quinze jours.
Une nouvelle collection toutes les
deux semaines.
Pour les hommes très grands
(cravates de plus de 148 centimètres de long, la taille standard), un
service sur mesure, avec un choix
presque infini de couleurs et de
motifs. Le client a la possibilité de
faire ajouter ou non une triplure
dans sa cravate, une bande fine de
laine qui fait office de colonne vertébrale et préserve ainsi la forme.
Pour un drapé sans commune mesure, la cravate à neuf plis, inventée par Marinella, nécessite deux
fois plus de tissu qu’une cravate
épaule naturelle et tombante des
vestes (par opposition à l’épaule
romaine, beaucoup plus structurée grâce à son rembourrage, le
padding anglais), boutonnière
cousue main, poche poitrine barchetta (légèrement incurvée vers
le bas comme la coque d’une barque).
Mais au-delà des spécificités
vestimentaires locales et surtout
des clichés faciles – pizzas-mandolines –, Maurizio Marinella se
bat contre l’image d’Epinal négative, qui colle à Naples. Certes, la
Camorra, comme le Vésuve, menace tout près. Mais le cravatier
met d’abord en avant une «terre
de tradition qui fabrique des produits honnêtes et exceptionnels».
Il n’y a pas si longtemps encore,
il fallait être du sérail pour
connaître la boutique. L’adresse se
griffonnait à la hâte sur une serviette en papier dans le bar d’un
grand hôtel de Londres ou de Paris, comme un sésame pour la
luxueuse coterie. Mais dans les années 80, Marinella se trouve un
Mode
Le Temps l Samedi 26 avril 2014
47
Quelques-unes des nombreuses soies anglaises parmi lesquelles un client peut choisir une cravate sur mesure.
grand-père Eugenio. Une école
centrée sur la courtoisie et les rapports humains, avant tout aspect
commercial.
Pour lui, la cravate est un accessoire qui en dit long sur la
personnalité de celui qui la porte
(lire ci-contre), son rapport aux
autres. C’est aussi un élément clé
du vestiaire masculin: lorsqu’on
vous observe, on passe du visage
aux chaussures par le torse et
donc la cravate. Une forme d’élégance parfaitement verticale. La
verticalité, un autre point commun avec la ville.
Colonnes antiques et pins parasols, statues et façades d’églises.
Naples est une ville verticale, truffée d’aplombs plantés dans l’horizon plat du golfe. Une ville droite
aussi du fait de la sédimentation
de l’histoire. En s’agrandissant, la
cité a été bâtie verticalement. En
témoigne ce basso, ce lieu d’habitation populaire d’un rez-dechaussée du centre historique,
aménagé dans les arches supérieures d’un théâtre romain anti-
que. Comme les sfogliatelle, ces
pâtisseries locales dont les couches de pâte feuilletée s’empilent
les unes sur les autres, Naples repose sur un empilement de strates. Le cravatier de la piazza Vittoria est l’une d’elles.
Mais la stratification s’arrête là
chez les Marinella. Impensable de
verticaliser la marque au-delà du
patriarche familial. Malgré les innombrables ponts d’or de grands
groupes de luxe, tous plus alléchants les uns que les autres, Maurizio a toujours fait la sourde
oreille. «Marinella est une affaire
familiale que je dirige pour le moment. Vendre la marque? Non,
merci. Cela reviendrait à vendre
une partie de l’histoire de Naples,
et elle n’a pas de prix.» Son fils
Alessandro fait actuellement des
études de business: le jeune
homme de 20 ans reprendra bientôt les affaires familiales, quand il
aura fait ses armes. Il prendra
alors le chemin de la boutique. De
bon matin. On se lève tôt chez les
Marinella.
La boutique, créée en 1914. Vingt mètres carrés et souvent une file d’attente.
Leçon de style
> Quelle(s) cravate(s)?
Quel(s) nœud(s)? Maurizio
Marinella pose les bases
En haut: une façade du quartier
espagnol, dans le centre historique.
En bas à gauche: des pièces de soie
(100 x 65 cm), dans lesquelles on
réalise une seule cravate neuf plis
ou deux cravates standards.
A droite: un détail de l’atelier de
fabrication, où tout est fait à la main.
PHOTOS: PIERRE CHAMBONNET
ambassadeur d’envergure. Après
les inconditionnels de la marque –
d’Annunzio, Agnelli, Mastroianni,
Onassis, JFK, et tant d’autres – le
président de la République italienne en personne – «un ami» –
scelle son destin. Lors de ses voyages officiels, Francesco Cossiga
apporte en cadeau à ses homologues un coffret de cinq cravates.
Plus tard, à l’occasion du sommet
du G7 organisé à Naples en 1994,
les officiels de la République perpétuent cette tradition, qui fait
aussitôt des inconditionnels de la
marque. L’un des murs de la boutique, couvert de lettres officielles
autographes des dirigeants du
monde, en témoigne.
Rentré tout juste du Japon
quand nous le rencontrons, Maurizio Marinella est en pleine effervescence. Il prépare les festivités
du centenaire de la maison au carnet d’adresses planétaire, mais se
montre malgré tout disponible et
accueillant, comme pour chacun
de ses clients. Il a été formé à l’école
la plus exigeante: celle de son
«Le nœud correspond à une création personnelle. C’est
un geste répété au quotidien qui fait que la cravate portée
n’est jamais exactement la même d’un jour à l’autre. Par
sa cravate, l’homme envoie un message à son entourage
et à ses interlocuteurs. Il manifeste sa personnalité dans
sa façon de la nouer. Personnellement, j’utilise le plus
souvent un nœud simple. C’est un classique par excellence qui a l’avantage de s’adapter à tous les types de
cravates et de cols de chemise. Il est très équilibré, ni trop
étroit ni trop large et sa forme oblongue allonge le cou.
Mais j’aime aussi le demi-Windsor, qu’on appelle mezzo
Scappino en Italie. Il est moins conique que le Windsor.
Un homme élégant devrait posséder au moins cinq cravates dans une garde-robe de base: une unie bleu marine,
une de cérémonie avec un fond bleu et des petits motifs
blancs, une rayée Regimental («régimentaire», ndlr) avec
une dominante bleu foncé, une plus claire dans les tons
pastel qui peut être portée le matin. Et puis, étant Napolitain, je conseillerais une cravate plus voyante, bleu ciel
soutenu, jaune vif ou encore blanche, typiquement napolitaine. L’étiquette recommande de porter les cravates
claires le matin et les sombres en soirée. Les rayures sont
à porter essentiellement avec la veste bleu marine et le
pantalon gris. La cravate est l’élément le plus fragile de la
garde-robe masculine, elle doit être dénouée tous les
soirs, puis roulée ou détendue.» P. C.
Le Temps l Samedi 26 avril 2014
Mode
PARFUMS
Gardénia,
fleurdeparadoxes
Ce printemps, nombreux sont les gardénias qui fleurissent
sur les présentoirs des parfumeries. Qu’ont-ils de différent
avec les précédents? Une vision plus nuancée
de la féminité, à l’image de cette fleur qui est peut-être
le plus beau paradoxe offert par la nature aux parfumeurs.
Par Valérie D’Herin
L’
air se réchauffe. Lentement, les ambres, les
encens et les cuirs
regagnent leurs flacons. On veut de la
fleur. Le parfumeur
Jean-Claude Ellena l’a bien compris. Ce printemps, il livre un Jour
d’Hermès comme une brassée de
mille et une fleurs. Lesquelles?
Peu importe. Toutes si vous voulez. Les notes florales n’ont pas été
dévoilées, laissant ainsi à chaque
femme le luxe de rêver le bouquet
qui lui plaira. La seule fleur que le
parfumeur accepte de mentionner est le gardénia. Quand on lui
demande pourquoi, il répond:
«Parce que Jour d’Hermès s’articule autour des fleurs du matin et
du soir et que le gardénia est une
fleur dont le parfum s’exprime au
mieux la nuit.»
Aussi fraîche que capiteuse
Selon que le nez est matinal ou
flirte avec les étoiles, la fleur du
gardénia ne lui tient pourtant pas
le même discours. L’écrivain Colette disait suffoquer de son parfum au petit matin1 dans un muet
discours vert et frais que Camille
Goutal a elle aussi entendu lors
d’un de ses voyages au Japon. Elle
se souvient. «Le gardénia, dans
mon enfance, c’était Gardénia
Passion. Je me souviens de ma
mère portant ce parfum féminin,
rond, voluptueux avec un côté très
femme fatale. J’étais impressionnée. Il semblait mettre une barrière entre la femme qui le portait
et ceux qui l’approchaient. Quand
j’ai pu mettre le nez sur un vrai
gardénia, je me suis rendu compte
que la réalité de la fleur était beaucoup plus douce, presque fragile,
très éloignée de l’image capiteuse
que les parfumeurs d’antan lui
avaient conférée. A cette époque,
j’allais souvent au Japon durant la
saison des pluies. Les gardénias
avaient un côté très aérien, fragile,
humide. Isabelle Doyen (la parfumeuse de la maison, ndlr), qui
avait déjà composé Gardénia
Passion aux côtés de ma mère,
voulait retravailler un gardénia de
façon plus réaliste. Dans Un Matin
d’Orage, nous avons donc
combiné ses envies avec les images que j’avais en tête après ces
voyages. Nous nous sommes plus
approchées de la réalité de la fleur
sur le buisson, qui possède des notes légères et transparentes, légèrement champignon avec un côté
feuille verte coupée, alors que ma
mère a travaillé un gardénia
d’après une fleur qu’elle avait
cueillie. La fleur du gardénia devient beaucoup plus capiteuse et
animale quand elle est cueillie.
C’est là tout son paradoxe.»
Le paradoxe des genres
Un paradoxe qui pousse jusqu’à
retrouver la fleur en parangon de
l’élégance sereine et unisexe dans
La Panthère de Cartier ou dans
des compositions plus masculines, pour le soir, telles que Gardénia Grand Soir chez Parfumerie
Générale et Boutonnière n° 7
FauveSérénité
Cartier lance ce
printemps La Panthère,
un floral composé
autour d’un gardénia
lumineux et serein pour
les peaux réconciliées
avec leur animalité.
Entretien avec
Mathilde Laurent,
la parfumeuse
qui l’a créé.
GETTY IMAGES / PHOTO ALTO
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Le Temps: Parmi les nouveautés
florales qui sortent ce printemps,
La Panthère surprend, car elle
se fond autant sur la peau des
hommes que sur les cheveux des
jeunes filles. Etait-elle destinée
à un public féminin au départ?
Mathilde Laurent: Dès qu’on entre
dans le vrai plaisir olfactif, on se
rend compte que le parfum va
sur tout le monde. Il n’y a pas de
réalité dans la segmentation
pour homme ou pour femme.
Porter un parfum qui s’adresse à
l’autre sexe, c’est utiliser un
langage non verbal pour
signifier un univers commun aux
hommes et aux femmes, un
univers de séduction et de plaisir
qui peut s’exprimer
olfactivement. Je crois qu’on se
trompe complètement
aujourd’hui sur la manière
d’aborder la séduction
en parfumerie.
D’où la surprise après les premières notes de La Panthère. Elle
n’attaque pas, elle rassérène.
J’ai créé La Panthère avec l’envie
d’apporter du plaisir, du bien à
ceux qui veulent plus de beauté,
qui désirent voyager, découvrir
des choses. Lors d’une seconde
lecture, on peut aussi dire que
c’est un floral fauve. Il y a du
gardénia, des muscs, du chypre.
Après, si on veut, on peut aller
encore plus loin: retrouver Jeanne
Toussaint, la panthère de Cartier.
Il y a plein de choses à visiter dans
ce parfum.
Que symbolise ce gardénia
pour vous?
Pour moi, le gardénia est un très
joli équilibre que nous offre la
nature, frais, un peu vert dans sa
fraîcheur, extrêmement fruité et
délicatement floral. C’est probablement la fleur qui allie à la fois
le plus de fruité et le plus de
fraîcheur entre ses pétales, et
seule la nature parvient parfaitement à harmoniser toutes ses
facettes. Elle fait d’ailleurs beaucoup mieux les choses que les
parfumeurs, car on a trop d’horreurs fruitées en parfumerie, trop
de gros bonbons chimiques.
J’avais envie de proposer ma
vision du gardénia car le fruité,
c’est aussi Mitsouko, Femme de
Rochas, des parfums incroyables.
On ne peut extraire le parfum du
gardénia. Cela vous est-il frustrant
en tant que parfumeur ou,
au contraire, vous sentez-vous
plus libre de réinterpréter la fleur
à votre guise?
Pour un parfumeur, ce n’est pas
frustrant. Quand on extrait le
parfum de la rose, on n’obtient
pas l’odeur de la rose, on obtient
un ingrédient qui permet de
créer un grand nombre de parfums magnifiques, mais il y a un
gros travail à faire derrière. Si on
veut vraiment reproduire l’odeur
Mode
Le Temps l Samedi 26 avril 2014
d’Arquiste, un parfum qui s’inspire des dandys de la Belle Epoque. Ces messieurs glissaient la
fleur charnelle à leur boutonnière
les soirs d’opéra dans l’espoir que
son sillage irrésistible guide les
demoiselles jusque dans leurs
bras. Est-ce pour autant que les
séducteurs modernes oseraient
s’approprier un gardénia comme
arme de séduction massive? «La
parfumeuse Calice Becker et
Rodrigo Flores-Roux m’ont prévenu que nous étions en train de
travailler avec une des Ferrari de
la féminité et qu’il était difficile
d’imaginer d’une Ferrari qu’elle
soit autre chose qu’une voiture de
sport», confie Carlos Huber, le
fondateur de la maison Arquiste,
revenant sur la création de Boutonnière n° 7. «De la même manière, il leur semblait difficile de
concevoir un gardénia qui n’allait
pas être complètement féminin,
mais nous avons persévéré jusqu’à obtenir Boutonnière n° 7.
Pour moi, le gardénia a un parfum très vert qu’un homme peut
porter également au naturel sans
cette association de jasmin et de
tubéreuse que l’on trouve dans les
parfums féminins.»
Gardénia, Les Exclusifs, Chanel
Gardénia, Isabey
Opulente muette
Farouche amoureuse
Gardénia Grand Soir,
Parfumerie Générale
PHOTOS: DR
Aussi vert que charnel, le gardénia
attire les différents sens mais ne
s’offre pas facilement. «On n’a
qu’une envie quand on approche
d’un buisson, reprend Camille
Goutal avec gourmandise, c’est de
toucher la fleur, de caresser ses pétales qui sont comme une peau de
lait. On peut être surpris, ne rien
sentir quand on met le nez dessus
puis il suffit d’un rien, d’un rayon
de soleil, de quelques degrés de
plus pour que, soudain, elle dégage un parfum renversant.»
Renversant mais impossible à
extraire, un autre de ses troublants paradoxes. «C’est une fleur
très fragile, explique la parfumeuse Cécile Zarokian, créatrice
de Nuit Andalouse pour MDCI.
Jusqu’à présent, elle ne semble
pas avoir donné de résultat satisfaisant par extraction ou distillation, ni un rendement suffisant. Il
faut la recréer et l’interpréter
pour faire vivre cette fleur dans
un parfum.»
L’équipe de Pierre Guillaume,
chez Parfumerie Générale, nous
explique la méthode qu’il a utilisée pour recréer le gardénia dans
Gardénia Grand Soir, une méthode que la parfumeuse
Mathilde Laurent (lire le Hors-série Beauté du 22.02.2014) a ellemême utilisée pour La Panthère
de Cartier. Cette méthode s’appelle le «headspace». «Elle permet
au parfumeur d’analyser les corps
odorants diffusés par une fleur ou
une plante. C’est une sorte de photographie olfactive. Techniquement, on place le végétal sous une
cloche équipée d’un capteursonde. L’échantillon collecté par le
microcapteur est ensuite analysé
afin d’identifier les éléments chimiques en présence.»
Ainsi, les parfumeurs ont fini
par trouver le moyen de faire parler le gardénia, mais il reste à retranscrire son discours car, bien
que muet, il est fort bavard.
Gardenia, Penhaligon’s
Aliénor Massenet, parfumeuse
chez IFF et auteure de Parlez-moi
d’amour… encore pour Galliano,
donne quelques indications: «Un
gardénia se caractérise par des facettes telles que la rose, le crémeux
du santal, des lactones et un côté
champignon. Plus vous poussez
l’effet champignon et le côté chaud
(crémeux, vanille), plus votre gardénia est perçu comme mûr.»
Le meilleur exemple en est certainement Gardénia Pétale de Van
Cleef & Arpels, qui offre l’ivresse
d’un gardénia mûr sur fond de vanille sans être capiteux. Les peaux
qui ne veulent pas se sentir nues à
l’approche de l’été pourront se lover sous ses effluves comme sous
le Cruel Gardénia de Guerlain
dont la cruauté réside essentiellement dans le sentiment de douceur qui s’échappe de cette
composition chargée en muscs. Le
gardénia est un grand tendre.
Sophie Labbé nous avait déjà
expliqué avoir choisi le gardénia
pour représenter le blanc crémeux, très pur, presque laiteux de
la jeune fille au cœur d’Organza
(lire le Hors-série Luxe du
4.12.2013). Il symbolise l’amour
secret que ressent Madame Butterfly pour Pinkerton au sein d’Honour Woman d’Amouage et dans
le langage des fleurs, rappelle-t-on
chez Creed à la sortie de Fleurs de
Gardénia, le gardénia représente
l’amour inavoué, la timidité.
Et si le parfum envoûtant du
gardénia n’était là que pour détourner le nez des intrus de la fragilité de son cœur? Et si Billie Holiday ne s’était pas coiffée d’un
gardénia pour cacher la brûlure
d’un fer à friser mais pour mettre
une barrière entre elle et ses démons, entre elle et l’amour? C’est
une piste qu’on explore en se penchant sur Une Voix Noire de Serge
Lutens, un hommage olfactif à la
chanteuse des amours perdues
sur fond de note de tabac. Des générations de jeunes mariées ont
par la suite copié le style de la
chanteuse. Elles se sont rendues à
l’autel coiffées de ces fleurs aux
pétales généreux, le cœur gonflé
d’espoir quant à l’amour. On a
même révélé récemment que Son
Altesse Royale la Duchesse de
Cambridge portait White Gardenia Petals d’Illuminum le jour de
son mariage.
Qui sait si la grande Billie Holliday ne voulait pas, elle, se protéger de ce maudit amour sous les
épais pétales qu’elle arborait chaque soir sur scène.
Après tout, le gardénia n’est
plus à un paradoxe près.
49
Jour d’Hermès Absolu,
Hermès
Cruel Gardenia, L’Art
et la Matière, Guerlain
Une Voix Noire,
Serge Lutens
Gardénia Passion,
Annick Goutal
Gardénia Pétale,
Collection Extraordinaire,
Van Cleef & Arpels
1. Le Monologue du Gardénia,
Colette (lire Hors-série Luxe
de décembre 2013)
Boutonnière N° 7,
Arquiste
d’une fleur fraîche, ce n’est pas
avec son essence ou son absolu
qu’on va y arriver tout de suite.
Parfois, on réussit à faire quelque
chose de plus bluffant sans y
mettre l’absolu ou l’essence.
Le parfumeur sait qu’il y a
des fleurs «avares».
Les fleurs dites muettes?
Dire qu’elles sont muettes signifierait qu’elles n’ont pas d’odeur
du tout. Je préfère parler de fleurs
avares, car elles ont une odeur
incroyable mais ne veulent la
donner à personne. Le gardénia,
c’est une fleur jalouse, en fait. Elle
est jalouse de sa beauté. Elle ne va
pas la donner à tout le monde.
Saviez-vous que, dans le langage
des fleurs, le gardénia symbolise,
entre autres, la timidité, l’amour
tendre et inavoué. N’est-ce pas
surprenant pour une fleur
au parfum si enivrant?
Je suis d’accord avec vous. Ce n’est
pas une fleur mièvre. C’est pour
cela que je l’ai choisie. Elle me
semblait avoir suffisamment de
caractère pour correspondre à
des femmes de caractère et à une
Jeanne Toussaint en particulier
mais, au bout du compte, j’aime
bien cette idée de timidité, car je
trouve qu’on manque de timidité
en parfumerie. On manque de
remise en question. Cette panthère, je l’ai voulue justement
plus timide, plus douce. Sa
sensualité est plus en nuances. Ce
n’est pas celle qu’on nous sert en
permanence, celle de la femme
extravertie, qui pourrait presque
se promener en soutien-gorge
dans la rue.
Auriez-vous pu choisir
une autre fleur?
Je ne voulais pas d’une fleur galvaudée. La rose, le jasmin sont des
fleurs très galvaudées. Je n’aurais
pas pu prendre un muguet non
plus. Le muguet, ce n’est pas
Jeanne Toussaint. Elle n’aurait pas
fait ce choix.
Vous la prenez beaucoup
comme référence dans la création
de La Panthère.
Oui. Oui et non. Tout un faisceau
d’inspirations a entouré la création de La Panthère. Il y avait la
maison Cartier au sens très global. Il y avait la panthère, l’animal,
l’icône, toutes les pièces incroyables de la haute joaillerie. Et puis,
il y avait Jeanne Toussaint ainsi
que mon idée de l’animalité, de la
féminité, ma vision de la femme
d’aujourd’hui…
Quelle est votre vision
de la féminité?
Je pense que plus personne ne
s’adresse réellement à notre
féminité. On s’adresse plus à des
caricatures des femmes qu’à la
féminité en elle-même. Les femmes d’aujourd’hui me semblent
beaucoup plus épanouies qu’on
ne le croit. Est-ce que les médias,
les marques et le marché du luxe
ont compris cela? J’ai plutôt
l’impression qu’ils sont restés
dans les années 90 à croire que les
femmes sont toujours assoiffées
de pouvoir. Je crois au contraire
que la femme a conquis beaucoup de choses dans notre société
et qu’elle est plutôt dans une
période d’épanouissement. Elle a
gagné en sérénité.
Et votre idée de l’animalité?
L’animalité, c’est quelque chose
de très important à rappeler en
parfumerie, car on pourra faire
tout ce que l’on veut, on pourra se
laver 48 fois par jour, utiliser des
déodorants qui coupent la production des odeurs corporelles,
se faire des rajouts de cils, de
pommettes, on restera des animaux faits de chair, de sang, de
liquides. Je trouve que c’est très
important de ne pas perdre cela
de vue, car je ressens un côté
eugéniste un peu dangereux dans
l’odorisation galopante du
monde. Comme si aucune odeur
non contrôlée n’était acceptable.
C’est dramatique! Il est important
de rappeler en douceur, en toute
sérénité, que nous sommes des
animaux, des êtres humains tout
simplement. Si l’on commençait
par s’accepter en tant qu’humain,
ce serait un bon début. Et s’il y a
des mauvaises odeurs sur cette
Terre, c’est parce qu’on y vit.
Essayer de tout cacher pour avoir
un monde parfait, c’est tout simplement nier la vie. Balancer du
sent-bon dans les parkings pour
dire que ça ne sent plus l’essence
a l’air d’être une bonne intention
mais, au bout du compte, on peut
se dire «attention! Qu’est-on en
train de faire? Que cherche-t-on à
nier, à cacher à nos yeux?»
A notre nez…
Oui mais, au bout du compte, le
nez, il ne réfléchit pas tellement.
Il envoie dans les viscères, dans le
cerveau. C’est le cerveau qui réagit
de manière instinctive. Ensuite, il
faut fermer les yeux pour ne pas
voir. Je trouve que c’est très dangereux de tout odoriser. Supporter des odeurs partout, c’est antiluxueux. Pour moi, le luxe,
justement, c’est la liberté. La
liberté de choisir son temps, son
odeur, son espace alors que notre
société semble être dans une
espèce de contrôle absolu de tout.
On comble tous les vides, tous les
silences, tous les espaces et on
odorise tout.
Vous sentez-vous libre
chez Cartier?
Chez Cartier, je n’ai aucun «brief».
Je fais ce que je veux à 100%. C’est
cela la liberté, le luxe, la haute
parfumerie. C’est cela aussi
La Panthère.
Propos recueillis par V. d’H.
Fleurs de Gardenia,
Creed
Des Gardenias,
Fueguia 1833
Gardez-moi, Jovoy
Nuit Andalouse, MDCI
Tuberose
Gardenia, Private
Collection,
Estée Lauder
50
Le Temps l Samedi 26 avril 2014
Mode
PACKAGING
Signesdereconnaissance
CHRISTIAN DIOR
Tout comme les maisons de couture puisent dans leurs racines pour pérenniser un style, nombre de grandes
marques de cosmétique et de parfum restent fidèles à des formes, à des codes, à des graphismes devenus
hautement reconnaissables qui participent à leur identité. Par Marie-France Rigataux
Le fameux «pied-de-poule», symbole identitaire de la maison Dior et que l’on retrouve sur le flacon Miss Dior.
C
omment garder au fil
du temps l’identité
d’une maison, rester
fidèle à ses racines
qui la résument, tout
en ne lassant pas des
femmes de plus en plus tentées
par la nouveauté? Si la question
est récurrente en mode, elle le devient aussi en cosmétique et en
parfumerie où le design des flacons et des produits, la légende
qui s’y attache, permet l’identification spontanée d’un nom sans
qu’il soit même nécessaire qu’il
apparaisse en toutes lettres. De façon à assurer une notoriété et un
engouement qui traversent les décennies.
Spontanément, le N° 5 de Chanel vient à l’esprit. Avec son flacon
très pur, inspiré des bouteilles que
l’on trouvait dans les mallettes de
voyage masculines au début des
années 20, aussi révolutionnaire
pour l’époque que son contenu, il
est l’exemple même d’une réussite
qui doit beaucoup à la créativité et
à l’intelligence de Gabrielle Chanel et d’Ernest Beaux, qui en fut le
créateur. «Ce parfum qui rompait
déjà, à l’époque, avec tous les codes en vigueur, contenant compris, a su garder son caractère
avant-gardiste, transgressif, voire
rebelle, souligne Vincent Grégoire, chasseur de tendances, directeur du département «art de vivre» du bureau de conseil
NellyRodi. Aux antipodes de certaines maisons qui, à force de faire
de la reconstitution historique, finissent par s’encroûter ou qui font
dans le pastiche quand elles
commencent à imaginer des légendes artificielles, pour montrer
qu’une marque existe depuis
longtemps, donc n’est pas dans
l’éphémère.» Démarche qui a
pour but de rassurer les consommateurs à une époque où ils aspirent à acheter du sens, de l’expérience, de la noblesse.
Par le petit bout
du packaging
«L’histoire d’une marque, son
passé, son héritage peuvent être
interprétés de deux manières, remarque Vincent Mottier, directeur marketing de Lancôme en
Suisse. Négative, parce que passéiste, donc démodée; ou positive,
quand on arrive à transmettre une
émotion sans tomber dans un excès de nostalgie.» Et de citer le
logo de la maison, une rose, très
légèrement modernisée en près
de 80 ans. Dessinée par les graphistes maison sur les emballages
de tous les produits dès la création
de la marque en 1935, elle s’est
même matérialisée, en 1973,
grâce au talent de Georges Delbard, horticulteur de renom qui a
voulu donner vie à cette fleur
fuchsia. Suffisamment stylisée
pour pouvoir s’accommoder des
formes ultra-contemporaines de
certaines lignes de soin dites futuristes, comme Visionnaire ou
DreamTone. «Quand on évoque le
futur, il faut designer les produits
en conséquence. Mais il est important aussi de conserver les symboles qui identifient Lancôme depuis sa création par Armand
Petitjean, parfumeur-créateur de
la marque», poursuit le directeur.
Vivre avec son temps, sans pour
autant bouleverser exagérément le
produit original pour permettre
son identification immédiate, c’est
aussi le souci de La Prairie, parfait
exemple du luxe helvétique. «Initiée il y a plus de 25 ans, la ligne
Skin Caviar a conservé son pot bleu
saphir, son capot argent ourlé d’un
anneau dit de mariage, relève
Werner Dirks, General Manager de
la maison en Suisse pour qui il est
primordial que le packaging soit
identifiable au premier coup d’œil.
C’est même inhérent aux produits
de luxe. Tel un message, gage
d’authenticité et de crédibilité dans
le temps, qui reflète la constance
d’un discours. Contrairement aux
lignes de vêtements forcées de
s’adapter aux saisons, il n’est pas
souhaitable de modifier sans arrêt
l’emballage qui participe, forcément, à l’élégance du produit et à
son message.» Il avoue que, même
si le coffret généreux et la soie qui
emballe le pot sont critiqués par les
écologistes, fervents défenseurs
des packagings minimalistes, la
richesse de l’ensemble fait partie
des codes du luxe et ravit les
consommatrices qui conservent les
pots vides ainsi que les minicuillers design qui les accompagnent.
S’inscrire dans la durée
Souhaitant revenir aux valeurs
d’origine chères à son fondateur,
Dior a décidé de conjuguer au
plus-que-parfait le pied-de-poule,
les nœuds, le gris, l’or, tous ces
éléments clés du langage du cou-
turier. Histoire de redonner une
vraie cohérence à cette marque de
légende qui semblait, parfois,
s’être un peu dispersée entre plusieurs courants. C’est ainsi que, depuis quelques saisons, on retrouve, gravé dans le verre, sur le
fond et les flancs d’un flacon
«coupé comme un tailleur», le fameux pied-de-poule, le nœud poignard de la couture façonné dans
le métal d’un capuchon ou esquissé dans la poudre. Ou l’or qui
habille le flacon de J’Adore l’Or,
une allusion à la dorure à l’or fin
de l’étoile fétiche du parfum original Miss Dior, de 1949.
Présentée, aujourd’hui encore,
par Valérie Nowak, porte-parole,
directrice de la communication et
de l’image chez Yves Saint Laurent, comme «audacieuse, libertaire, affranchie», telle que la voulait son créateur, la marque se
veut plus que jamais dans l’air du
temps.
«Ultra-contemporaine,
mais sans compromis avec ses
fondamentaux.» Parmi les premières à avoir misé sur des écrins
que l’on ne craignait plus d’exposer, à une époque où il était inconvenant de se maquiller en public,
la maison reste fidèle à l’or des
premiers boîtiers remontant à
1978 et aux couleurs fétiches,
ultra-pigmentées du couturier:
bleu Majorelle, noir tuxedo et
fuchsia.
Beaucoup plus jeune, la griffe
By Terry, 13 ans d’âge, a déjà une
très forte personnalité. Celle de sa
créatrice, Terry de Gunzburg, maquilleuse-styliste puis directrice
internationale de la création ma-
quillage auprès d’Yves Saint Laurent, entre 1985 et 2000. Fabriqués en France, ses «objets de
beauté», comme les appelle cette
artiste allergique au terme packaging, misent autant sur le caractère intemporel de boîtiers massifs, en métal, que sur un style très
personnel, donc très reconnaissable. «Enfant, j’étais fascinée par le
thermomètre qui, en se cassant,
laissait échapper la boule de mercure dont la couleur variait entre
l’or, l’argent et le bronze. Une couleur qui capture toutes les lumières ambiantes, dont la profondeur
est très sensorielle. C’est elle qui
m’a soufflé l’idée de ce galet poli.»
Ainsi sont nés, dès l’an 2000, les
écrins de ses poudres, gouttes
massives en métal, au toucher sensoriel, reconnaissables dans un
univers où le plastique, plus ou
moins proche de la laque, ou la
bakélite, règnent en maîtres. Une
rondeur sculpturale, indémodable et surtout rechargeable. «La
création juste pour la création
m’ennuie terriblement. J’aime sublimer le quotidien, mais je
n’aime pas que les objets que l’on
crée ne servent à rien. Même s’il
s’agit de beauté. Le très beau n’exclut pas la praticité.» Le discours
séduit Vincent Grégoire, persuadé
que les femmes sont, de plus en
plus, en attente d’objets qui prolongent leur personnalité. «Notamment en parfumerie où elles
ont envie de garder un flacon s’il
représente un vrai moment de
création. Quelque chose qui a du
chien, qui évoque vraiment une
maison.»
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Le Temps l Samedi 26 avril 2014
Mode
Météorites Perles, 1. Clair, Blossom Collection, Guerlain
Gloss Lip Lover Rose
Ballet, Lancôme
Le Vernis, Ballerina, Chanel
Crayon à lèvres. Colorbust
Lacquer Balm, Coquette, Revlon
Fard à joues poudre Joues
Contraste, Vivacité, Chanel
Crayon à lèvres Phyto
Lip Twist, Pinky, Sisley
CANDIES
Vernis gel LED, n° 14300,
ANNY
Fard à joues Plum Pop,
Cheek Pop, Clinique
Fardspastelettouches
gourmandes
Des halos rosés comme des bouffées d’air
pur caressent les pommettes, des gloss
nouvelle génération embuent délicatement
les lèvres et des aplats azur élèvent le regard:
la saison est candide et les filles sont
des paysages. Par Géraldine Schönenberg
Ultra Shine Nail Lacquer, Little
Ballerina, BeYu
PHOTOS: DR
Dream Touch Blush N° 5,
Maybelline New York
Wind Dancer Nail Polish
Cantaloupe, NARS
SYLVIE ROCHE
L
a femme qui défile sur les Balmain, le rose est absolu, en halo
podiums du printemps autour des yeux, sur les lèvres et le
2014 ne connaît rien de la teint, composant des visages pétavie ou alors elle l’a aperçue les «cuisses de nymphe» ou «drade loin, en spectatrice, gée» semblant éclore d’un jardin
comme une rêveuse qui anglais. Chez Burberry Prorsum,
contemple assise dans l’herbe le un incarnat accentue lourdement
courant d’une onde fraîche. Il y a le regard donnant un effet «yeux
six mois, sur les catwalks, ont déam- rougis par les larmes» ou chez Robulé de jeunes pousses insoucian- chas s’étirant haut sur la paupière,
tes et légères, qui avaient laissé
mêlé d’un violacé quasi organileurs épines au vestiaire. Ce
que. Mais quelles raisons
printemps, fini les regards
aurait donc une nymphe
plombés d’intentions et les
d’éprouver du chagrin?
sourires rouge danger. La véEt puis il y a les mutines au
néneuse attend des jours
sourire humide et à l’œil juvéplus gris pour réchauffer l’atnile surligné de tons pastel ou
mosphère, elle qui se comcouleur de bonbons. Elles ont
plaît dans la séduction.
des airs de poupée, de gamiAujourd’hui, le temps est à la
nes joueuses qui se seraient
douceur ingénue, à la gaieté,
appliquées à faire de leur vià la féminité inoffensive.
sage un coloriage. Comme
La saison met en lumière
chez Chanel, où les paupières
les beautés naïves aux aspirasont bariolées de tons vifs, entions romantiques, celles qui
tre pointillisme et maaffichent cet air innocent
quillage rituel. Ou chez Jason
que ne trouble pas une omVu, avec un étrange cocktail
bre de malice. Elles ont le rede paupières pailletées et de
gard virginal, le teint lavé,
lèvres rose craie, et encore
sans aspérité, l’expression céchez Mary Katrantzou, reine
leste. Leurs traits séraphide l’imprimé extravagant,
ques sont auréolés de
où les bouches sont
Dior Addict
grâce: des tons craie, des Fluid Stick, Kiss comme badigeonnées à la
transparences suaves, des
gouache en dégradé, du
Me, Dior
aplats tendres. Du vert
rose pâle au fuchsia. Quant
cru, végétal. Du rose poudré, du au regard, il se teinte de vert
mauve velouté, du blanc talc en amande chez Giorgio Armani en
touches impressionnistes. Ces fem- halo tout autour des paupières, de
mes-là sont des tableaux et non bleu lagon en tracé épais chez Marc
plus des créatures, leur visage est by Marc Jacobs ou de blanc poudré
une abstraction, un paysage sans chez Altuzarra.
reliefs, une aquarelle.
Ces gourmandes-là ont besoin
Chez Chloé, le rose frais teinte de sensations et de montrer
les lèvres et cerne le regard tout qu’elles sont vivantes: leur gloss en
en délicatesse, tout comme chez bâton sent la menthe, leurs paupièDerek Lam ou Diane von Fursten- res sont couleur de ciel et leurs onberg. Chez Fendi, les bouches gles courts parfumés au basilic. Les
sont repulpées par du brillant au matières sont légères, le brillant à
cœur de la lèvre et les regards lèvres enrobe en transparence et se
sans artifice.
fait oublier, le rouge se matifie et
Pour Giambattista Valli, Alexan- devient poudre impalpable fusionder Wang, Vera Wang, Gucci ou nant avec la peau. Leurs ongles aux
Backstage du défilé prêt-à-porter printemps-été 2014 Giambattista Valli.
Mode
Le Temps l Samedi 26 avril 2014
Fard à paupières Ombre
Crème Satinée,
Konpeito, Shiseido
Histoire de…
Lapetiteboîte
rondedeBourjois,
néedansuneloge
dethéâtre
Vernis à ongles parfumé,
Ginger Melon, Revlon
Parfumerie, Revlon
Palette lèvres et joues Prismissime
Euphoric Pink, Givenchy
Baby Doll Kiss & Blush, Fuchsia
Désinvolte, Yves Saint Laurent
Fard à joues Collector Palette Rosy
Blush, Yves Saint Laurent
Fard à joues Cellularose Blush Glacé
Rose Melba, By Terry
Publicité de 1927 parue dans l’album «Pan» édité par Paul Poiret.
1870
1881
1914
1927
1936
2014
PUBLICITÉ
Vernis Trianon
Vernis à ongles
Edition, Porcelaine, Fashion Playground,
Dior
Essie
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<wm>10CFWLOQ6AMAwEXxRrbcchxiVKF1Eg-jSImv9XHB3SjqaZ7T2M8LG0dW9bWLXKCcBUPDKMqkNCqpI7PJChAs4zCyBFVH6PR0UzeLxNwjMdzMk8mQ43o-s4byK1G6d0AAAA</wm>
PHOTOS: DR
tons layette ou barbapapa ne servent pas à griffer, ou alors en passant comme une petite fille espiègle. Quant aux blushs, ils sont
fondants comme de la crème pâtissière et les fards à paupières aériens
comme du sucre glace. Un vrai
goûter au «pays des merveilles» où
inviter le Chapelier fou et le Lièvre
de mars.
Du côté des maquilleurs, chez
Dior, la gamme Trianon réinterprète le XVIIIe et compose une
marquise plus jouvencelle que
courtisane aux lèvres teintées de
«Rose crinoline» ou de «Pink Pompadour», les joues rehaussées de
«Corail Bagatelle» et les ongles laqués de bleu «Porcelaine». Chez
Chanel, les paupières sont badigeonnées de rose ou de gris lavande en transparence comme un
coup d’éclat. By Terry invente le
Blush glacé à la texture façon gelée
de fruits: «Flower Sorbet» ou «Frozen Petal» tandis que L’Oréal tente
un Baume caresse mi-gloss, mipommade hydratante destiné aux
jeunes filles.
Chez Guerlain, les fameuses
Météorites deviennent boîte de
dragées avec Blossom Collection
et Lancôme concocte un Lip Lover
dans un camaïeu de roses tel «Corail Cabriole». Le gloss est en
pleine mutation, comme l’évoque
Lloyd Simmons directeur artistique maquillage d’Yves Saint Laurent Beauté: «Avec l’arrivée de formules nouvelle génération, le
gloss procure une sensation de légèreté unique sans l’inconvénient
d’être gras ou collant.» Encore
plus aérien: le Baby Doll Kiss &
Blush, fusion d’un fond de teint et
d’un rouge à lèvres, que la marque
sortira en mai. Enfin c’est la folie
des crayons style écolier, mats ou
brillants, qui déclassent le raisin à
lèvres, resté dans la cour des grandes. Chez Sisley (Phyto-Lip Twist)
ou Revlon, les pigments se déposent sur la bouche sans l’aide de
miroir et laissent une sensation
«lèvres nues» et parfois un goût de
menthe.
Quant aux vernis à ongles, en
voilà qui laissent un sillage olfactif en séchant comme la gamme
Parfumerie, chez Revlon encore,
tel «Lime Basil», un vert crémeux
au parfum citron-basilic. De quoi
cabotiner à la mode champêtre
comme dans un tableau de
Monet…
BOURJOIS
N
ous sommes en 1863. Le Tout-Paris
bruisse des frous-frous des bourgeoises se rendant à l’Opéra-comique où
débute la cantatrice Marie Hippolyte
Ponsin, dite Marie Roze. Celle qui inspira la
Carmen de Bizet a un frère comédien, JosephAlbert, qui se désole de la piètre qualité des
«fards pour le grime» de l’époque. Délaissant la
scène, il s’improvise, dans son appartement,
créateur de fards et parfumeur, Alexandre Dumas fils l’aidant à constituer son fonds de commerce, la «Parfumerie Théâtrale Ponsin». Ses
produits – raisins, bâtons et petits boîtiers
ronds – se démocratisent un an plus tard dans
les parfumeries des Grands Boulevards, les
fards gras (aux noms de personnages: Jaloux,
Rachel, Américain) restant destinés aux comédiens, dont Sarah Bernhardt qui en était
friande.
Mais plus visionnaire qu’homme d’affaires,
l’extravagant Joseph-Albert Ponsin est
contraint de vendre son entreprise à Alexandre-Napoléon Bourjois qui n’en était alors que
le gérant. Du «Blanc de perles», fond de teint
blanchissant, aux Fards de Ville – dont le «Rose
de ville», emblématique – et aux Fards de Java,
ses petites boîtes ensorcellent les Parisiennes.
La Poudre de riz de Java devient l’icône planétaire de la marque en 1879, le boîtier portant
une traduction en cinq langues du slogan de
l’époque: «Cette poudre adhère à la peau et lui
communique le velouté et la fraîcheur de la
plus éclatante jeunesse». La même année, la
marque s’intitule «Fabrique spéciale de produits pour la beauté des dames».
Dès 1891, Bourjois offre un catalogue étoffé
de plus de 700 produits de maquillage et de
parfumerie et possède son usine à Pantin. C’est
ici que se moulent les fameux fards à joues
compacts, séchés sur plaque selon un procédé
unique pour l’époque: une pâte de poudre et
d’eau cuite au four dans des moules bombés,
puis taillée à la main. Des cakes à la texture
aérienne qui colorent subtilement l’épiderme,
tel que le dictait la mode de la fin du XIXe tout
en fraîcheur et discrétion. C’est en 1914 que
naissent les Fards Pastel qui en plus des teintes
délicates, telles «Cendre de Roses» ou «Velouté
de Pêche», s’égayent de «Rouge Mexicain» ou de
«Cendre de violettes», la femme émancipant
son allure. Chaque boîte en carton imitation
galuchat, agrémenté d’une houppette, est de la
couleur du fard qu’il contient, un concept qui
perdure.
En 1931, on pouvait lire dans L’Officiel de la
mode n° 123: «Pour la première fois en France,
une grande firme a créé des produits de beauté
qui sont accessibles, par leur prix, aux classes
moyennes de la société; ce fut la raison du
succès de Bourjois.» G. S.
Fard à paupières
Diorshow Mono,
Trianon Edition,
Opaline, Dior
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Le Temps l Samedi 26 avril 2014
Mode
INTERVIEW SECRÈTE
Caroline Scheufele,
qu’avez-vousfaitdevosrêvesd’enfant?
BUONOMO & COMETTI
Dans chaque numéro, Isabelle
Cerboneschi demande à une
personnalité de lui parler de l’enfant
qu’elle a été et de ses rêves. Une
manière de mieux comprendre l’adulte
qu’il ou elle est devenu(e).
Plongée dans le monde de l’imaginaire.
Chemisier, ceinture et jupe Azzedine Alaïa, souliers Christian Louboutin. Make-up: Mina Matsumara. Coiffure: Stéphane Bodin.
Mode
Le Temps l Samedi 26 avril 2014
C
aroline Scheufele est
l’atout flamboyant
de la maison Chopard. Le nom de cette
maison joaillière et
horlogère, installée à
Genève et en mains familiales, est
entré dans la lumière lorsque sa
vice-présidente s’est alliée au Festival de Cannes et que Chopard en
est devenue le partenaire officiel.
C’était en 1998. Depuis lors, on ne
compte plus le nombre de stars
qui ont arboré ses bijoux griffés
sur les tapis rouges. Depuis mai
2013, Caroline Scheufele a transformé le rouge en vert, symboliquement s’entend, en acceptant
de participer au Green Carpet
Challenge, initié par Livia Firth.
Cette journaliste et fondatrice
d’Eco-Age, accessoirement splendide épouse de l’acteur Colin
Firth, a convaincu bon nombre
d’acteurs et d’actrices d’arpenter
les tapis rouges dans des tenues
de créateurs qui respectent une
certaine éthique. Le projet a plu à
la vice-présidente de Chopard,
qui a eu l’idée de lancer la première collection de joaillerie
Green Carpet l’an passé, avec des
bijoux utilisant de l’or «fairmined», qui provient de mines
contrôlées par l’une des ONG sudafricaines les plus influentes, The
Alliance for Responsible Mining
(ARM). La prochaine Palme d’or
2014 sera d’ailleurs fabriquée en
or «fairmined». Une jolie manière
de faire du story telling, tout en
étant pionnière en la matière. En
janvier dernier, lorsqu’elle a gagné le Golden Globe de la
meilleure actrice pour Blue Jasmine de Woody Allen, Cate Blanchett portait une paire de boucles
d’oreilles de la Green Carpet Collection. Elle l’avait choisie pour
cela, d’ailleurs: pour l’histoire.
Le Temps: Quel était votre plus
grand rêve d’enfant?
Caroline Scheufele: J’ai longtemps
fait du ballet et je rêvais de devenir prima ballerina. Mais mes
parents n’ont pas retenu l’idée
(rires). J’ai toujours gardé les
petits chaussons que je portais
quand j’avais
6 ans. Ils sont là-haut (elle montre
le plafond de son salon). Si j’avais
voulu continuer, j’aurais dû entrer dans une école spécialisée à
Stuttgart. Mais j’étais trop petite
pour décider, je crois. Mes parents ont décidé que je pourrais
faire de la danse pour m’amuser,
mais que l’école normale était
plus adéquate. Sinon, je rêvais de
construire, de créer. J’étais tout le
temps en train de bricoler quelque chose, soit avec les Lego de
mon frère, soit avec la pâte Fimo
Qu’est-ce que vous construisiez?
Des tas de choses: des maisons,
des châteaux, des bateaux.
Je dessinais beaucoup, aussi.
Quelle trace en reste-t-il
dans votre vie?
Une grande trace chez Chopard!
Je suis à la tête de la création,
donc je continue de créer, mais
d’une autre manière. Et,
aujourd’hui, c’est du sérieux! Je
dois respecter des deadlines qui
n’existent pas quand on est enfant: Bâle, Cannes… Mais, parfois,
il m’arrive de préparer des projets
que je mets de côté: je les cache,
comme je le faisais quand j’étais
petite. Et quand ils sont prêts, je
les ressors.
Le livre que vous venez de
présenter avec votre collection
de bijoux d’animaux, qui aurait dû
sortir pour les 150 ans de la maison
l’an passé, c’était l’un de
ces fameux projets cachés?
Non, mais je ne me suis pas laissé
mettre sous pression. La collection de joaillerie Animal World
n’était pas terminée et quand
l’année a pris fin, je me suis dit
qu’il n’y avait plus d’urgence pour
sortir ce livre. Jusqu’au jour où
mon père m’a demandé si je le
préparais pour les 150 ans de la
maison ou pour les 175 ans
(rires). J’ai clôturé les pages. Il
manque un ou deux animaux,
parce que les clientes n’ont pas
voulu les prêter pour qu’ils soient
photographiés. Elles avaient
sans doute peur qu’ils ne
s’échappent…
Quel métier vouliez-vous faire
une fois devenue grande?
Je voulais faire plein de métiers!
Ça a commencé par vétérinaire.
D’ailleurs il y a neuf chiens dehors. Je voulais aussi être docteur,
peintre, chanteuse, danseuse…
Fleuriste, aussi, parce que j’adorais faire des bouquets. Il y avait
une petite maison dans le jardin
que mon grand-père m’avait
offerte. Je posais une grande table
devant. Je coupais les fleurs du
jardin, ou dans celui du voisin, je
faisais des petits bouquets, et
mon père devait les racheter. Je
lui faisais aussi des soupes au
gazon… Le pauvre!
Vous n’aviez jamais imaginé faire
ce que vous faites aujourd’hui?
Non, je crois que l’on n’y pense
pas quand on a 5 ou 6 ans. Peutêtre que Mozart, enfant, avait
l’intuition qu’il deviendrait celui
qu’il est devenu, mais sinon… J’ai
su vraiment ce que je voulais faire
plus tard, quand j’avais 15 ans. Et
je l’ai fait.
Quel était votre jouet préféré?
J’avais beaucoup de poupées mais
ce n’était pas nécessairement mes
jouets préférés. Je me suis beau-
«Une poupée,
on l’habille, on la
déshabille, on l’habille,
on la déshabille…
Une fois que vous lui
avez coupé les cheveux
et que vous avez
remarqué qu’ils ne
repoussaient pas,
vous en faites quoi?»
coup occupée avec les jouets de
mon frère. Ils étaient bien plus
intéressants que les miens! Les
petites voitures, les Lego. On
jouait beaucoup ensemble.
J’aimais aussi les peluches. Je les
aime toujours d’ailleurs. Elles
m’ont toujours plus inspirée que
les poupées.
Pour quelle raison?
Je ne sais pas. C’est plus doux. Une
poupée, on l’habille, on la déshabille, on l’habille, on la déshabille… Une fois que vous lui avez
coupé les cheveux et que vous
avez remarqué qu’ils ne repoussaient pas, vous en faites quoi?
Avez-vous gardé vos jouets?
Oui. Mes peluches sont toutes là.
Il y en a deux qui voyagent tout le
temps avec moi et qui m’ont
inspiré la collection Animal
World: le lapin et le chimpanzé.
J’ai aussi gardé les poupées – avec
les cheveux coupés – dans un
carton. De temps en temps, je les
donne aux enfants, à des gens qui
me sont proches, j’en ai donné à
Caroline-Marie, ma filleule.
A quel jeu jouiez-vous
à la récréation?
Des choses actives. On jouait
beaucoup à la marelle,
à l’élastique.
Grimpiez-vous dans les arbres?
Oui, on avait construit une maison dans les arbres. Plus mon
frère que moi, d’ailleurs. On
grimpait dedans. Un jour, on y
avait caché un chat. Qui s’est
évidemment sauvé.
Et qu’est-ce que vous aviez
comme sensation, là-haut?
Grimper à un arbre, c’est arriver à
quelque chose, à un but, quand
on est enfant. Je n’ai jamais été
peureuse: je sautais dans l’eau
sans savoir nager. Ma grand-mère
en bas me disait: «Saute, je te
rattrape», et je sautais de
10 mètres. Je skiais aussi beaucoup, je faisais des compétitions,
j’étais bien obligée de suivre,
sinon je restais derrière et je
n’aimais pas du tout cela.
Quelle était la couleur
de votre premier vélo?
Blanc et bleu ciel, je crois.
Quel superhéros rêviez-vous
de devenir?
Superwoman. Elle sait tout faire,
elle est belle, elle est intelligente,
elle surpasse tout.
De quel super-pouvoir vouliez-vous
être dotée?
Avoir le don d’être partout en
même temps.
Rêviez-vous en couleur ou en noir
et blanc?
En couleur. Mais à force de changer d’école, je rêvais en plusieurs
langues. Aujourd’hui encore,
d’ailleurs.
Quel était votre livre préféré?
Momo. C’était une petite fille qui
vivait dans une ville envahie par
des messieurs en gris qui volaient
le temps des gens. Ils travaillaient
tout le temps, ils n’avaient plus de
moments libres, ils sont devenus
tristes, la vie était sans joie. Momo
voulait changer le monde, faire
revenir le sourire dans la ville.
C’est un livre de Michael Ende.
L’avez-vous relu depuis?
Non, mais je l’ai bien en tête.
J’aimerais bien le retrouver. Je n’ai
pas tous mes livres ici. Certains
sont restés en Allemagne.
Quel goût avait votre enfance?
Concombre et pâté de foie. On
appelle ça le Leberwürste, en
allemand. Je n’étais pas trop
sucré. Plutôt salé. Encore maintenant, j’adore un bon petit pain
noir avec ce pâté et des concombres coupés tout fin dessus, c’est
délicieux!
Et si cette enfance avait
un parfum, ce serait?
Un parfum de fleurs, de roses
peut-être. Je ne me souviens
pas des parfums que portait
ma mère…
Pendant les grandes vacances,
vous alliez voir la mer?
Oui, on allait assez souvent en
Norvège, à Oslo, on allait voir la
mer du Nord plutôt que la Côte
d’Azur.
Savez-vous faire des avions
en papier?
Oui! Bien sûr! (Rire.)
Aviez-vous peur du noir?
J’avais peur quand j’étais petite: il
ne fallait surtout pas fermer la
porte. Alors que maintenant j’ai
besoin du noir absolu pour
dormir.
Qu’est-ce qu’il y avait dans ce noir
qui vous faisait peur?
Le vide. On ne sait pas ce qu’il y a
devant, s’il y a quelqu’un, une
ombre…
Vous souvenez-vous du prénom
de votre premier amour?
Hmmm. C’était un petit garçon
que j’ai connu au ski, j’ai une
photo de lui mais je ne me souviens pas de son nom. On s’était
échappés de l’école de ski et on
était partis skier tous les deux.
C’était le fils d’un politicien allemand. Très mignon, avec des
cheveux rouges. Ce n’est pas du
tout mon style aujourd’hui. Il
m’avait demandé de danser avec
lui. Je devais avoir 6 ou 7 ans.
Et de l’enfant que vous avez été?
Je crois que j’étais toujours en
action. Et je faisais pas mal de
bêtises.
Quel genre de bêtises?
Pas des choses graves. Je peignais
les petites voitures de mon frère,
par exemple. Il les voulait bleues,
je les voulais rouges, alors j’avais
pris un gros pot de peinture et j’en
avais mis partout dans le jardin…
J’adorais aussi prendre les
chaussures à talons de ma mère, je
rentrais dedans avec mes
chaussures et je me promenais
partout dans la maison ornée de
tous ses bijoux. Je ne suis pas sûre
qu’elle adorait. J’ai aussi mordu le
dentiste jusqu’au sang, un jour.
Primo, je n’aimais pas ce dentiste,
et, secondo, j’avais dit à mes
parents que je n’irais plus chez lui
jusqu’à ce qu’ils me donnent un
chien. Après cet épisode, le
dentiste n’a plus voulu me voir et
une amie de ma mère m’a donné
un petit fox-terrier qui s’appelait
Teddy.
Est-ce que cette enfant
vous accompagne encore?
Oui! Je crois que je suis toujours
prête à faire quelques bêtises…
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