J`ai tué, Paris 1919 Blaise Cendrars

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J`ai tué, Paris 1919 Blaise Cendrars
J’ai tué, Paris 1919
Blaise Cendrars
Il faut nettoyer ça. Je revendique alors l’honneur de toucher un couteau à cran. On
en distribue une dizaine et quelques grosses bombes à la mélinite. Me voici
l’eustache à la main. C’est à ça qu’aboutit toute cette immense machine de guerre.
Des femmes se crèvent dans les usines. Un peuple d’ouvriers trime à outrance au
fond des mines. La merveilleuse activité humaine est prise à tribut. La richesse
d’un travail intensif. L’expérience de plusieurs civilisations. Sur toute la surface
de la terre, on ne travaille que pour moi. […]. La foule des grandes villes se rue
au ciné et s’arrache les journaux. Au fond des campagnes, les paysans sèment et
récoltent. Des âmes prient. Des chirurgiens opèrent. Des financiers s’enrichissent.
Des marraines écrivent des lettres. Mille millions d’individus m’ont consacré
l’activité d’un jour, leur force, leur talent, leur science, leur intelligence, leurs
habitudes, leurs sentiments, leur cœur. Et voila qu’aujourd’hui j’ai le couteau à
la main. « Vive l’humanité ! ». Je palpe une froide vérité sommée d’une lame
tranchante. J’ai raison. Mon jeune passé sportif saura suffire. Me voici les nerfs
tendus, les muscles bandés, prêt à bondir dans la réalité. J’ai bravé la torpille, le
canon, les mines, le feu, les gaz, les mitrailleuses, toute une machinerie anonyme,
démoniaque, systématique aveugle. Je vais braver l’homme. Mon semblable. Un
singe. Œil pour œil, dent pour dent. A nous deux maintenant. A coups de poing,
à coups de couteau. Sans merci. Je saute sur mon antagoniste. Je lui porte un
coup terrible. La tête est presque décollée. J’ai tué le Boche. J’étais plus vif et
plus rapide que lui. Plus direct. J’ai frappé le premier. J’ai le sens de la réalité,
moi, poète. J’ai agi. J’ai tué. Comme celui qui veut vivre.
I killed, Paris 1919
Blaise Cendrars
Translated by Shaza Loufti and Victorija Vasiljeva, DePaul University
It needs to be cleaned up. I then claim the honor of touching a switchblade. A
dozen of them are handed out as well as a few big bombs made of melamine. Here
I am, knife in hand. This immense war machine leads to this. Women wearing
themselves out in factories. Workers slaving to death in the bottom of mines. The
wonderful human activity has been taken hostage. The fruit of intense labor. The
experience of multiple civilizations. All over the earth, they work only for me. [ ...
] . The big cities crowd rushes to the movies and fights over newspapers. Back in
the countryside, farmers sow and harvest. Souls pray. Surgeons operate. Business
men become wealthier. Godmothers write letters. Myriads people have devoted to me
a day, their strength, their talent, their knowledge, their intelligence, their habits,
their feelings, their hearts. And here today I am with a knife in hand. "Long live
humanity!" I feel a cold truth summoned by a sharp blade. I'm right. My past of
sporting youth will suffice. Here I am, wired nerves, taught muscles, ready to
leap into reality. I defied the torpedo gun, the canon, the mines, the fire, the gas,
the machine guns, all an unknown, evil, systematically blind machinery. I will
defy man. My fellow man. A monkey. An eye for an eye, a tooth for a tooth.
Now, let’s fight it out. Punching, stabbing. Without mercy. I jump on my
antagonist. I give him a terrible stab. The head is almost detached. I killed the
Boche. I was sharper and faster than him. More direct. I struck first. I have a
sense of reality, me, the poet. I acted. I killed. As one who wants to live.

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