Maud Comtois

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Maud Comtois
Corps dressé :
La représentation corporelle de l'honnête homme
dans les traités de civilité au XVIf siècle
Par
Maud Comtois
Département de langue et littérature françaises
Université McGill, Montréal
Mémoire soumis à l'Université McGill en vue de l'obtention du grade de M.A.
en langue et littérature françaises
Août 2006
© Maud Comtois, 2006
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•••
Canada
TABLE DES MATIÈRES
Résumé / abstract ............................................................
111
Remerciements
IV
Introduction .................................................................... .
1
Chapitre 1. - Construction rhétorique du corps ...................... .
12
. ·ll·te' ............................................ .
L , espn·t des trai·t'es d e CIVI
L'idéal de contenance .................................................... .
Éloquence corporelle ..................................................... .
13
22
2e Chapitre : Politique du corps .......................................... ..
41
Éloquence corporelle ..................................................... .
Le corps efféminé ......................................................... .
Domestication du corps .................................................. .
42
52
60
.
3e ch·t
apI re: Corps strat'egIque
.............................................. .
68
Redressement moral ....................................................... .
Le corps forteresse ......................................................... .
L'honnêteté : une comédie sociale ....................................... .
L 'honnête homme: un menteur accompli ................................ .
69
Conclusion ......................................................................... .
91
Bibliographie ....................................................................... .
96
27
73
77
82
111
Résumé
L'idéal d'honnêteté que proposent les traités de civilité résulte de la
réorganisation sociale et politique orchestrée par Louis XIV dans sa volonté d'affennir
son autorité et d'imposer un rituel curial. Les traités de cour, comme Le Nouveau traité
de la civilité qui se pratique en France parmi les honnêtes gens d'Antoine de Courtin
(1671), transmettent un idéal de comportement social où les contenances extérieures sont
minutieusement réglées. Partant du principe selon quoi l'extérieur reflète l'intérieur,
l 'honnêteté accorde une grande importance au corps.
Les ouvrages de bienséance
codifient les moindres gestes et précisent l'attitude, la tenue, le maintien, la démarche qui
pennettent de distinguer l'honnête homme de la masse. Pour répondre aux exigences
sociales, il se façonne une image extérieure et, ce faisant, il institue une distance entre le
personnage public et l 'homme privé. La représentation corporelle affecte nécessairement
l'élaboration de la personnalité de l'honnête homme, chez qui on retrouve plusieurs traits
de l'identité « moderne ».
Abstract
The ideal of honesty proposed by civility treaties results from the social and
political reorganization orchestrated by Louis XIV's desire to assert bis authority and
impose a court rituaI. Court treaties, like Antoine de Courtin's Le Nouveau traité de la
civilité qui se pratique en France parmi les honnêtes gens (1671), pass on an ideal of
social behaviour in which the appearances are meticulously planned.
Based on the
principle that the physical appearance is a reflection of the inner self, the body is of great
importance in honesty. Propriety books codify gestures and indicate the best attitude,
outfit, posture and gait to single out an « honnête homme» from the mass. In order to
respect the social standards, he moulds himself an exterior image and, in doing so, he
establishes a difference between the public character and the private man.
The
representation of the body necessarily affects the creation of the « honnête homme »' s
personality, which presents many traits of a modem identity.
IV
REMERCIEMENTS
Je tiens à remercier mon directeur, le professeur Normand Doiron,
pour ses précieux conseils, sa disponibilité et son soutien tout au
long de ce projet. Les livres rares que j'ai pu consulter à même votre
bibliothèque personnelle m'ont été très utiles.
Mes remerciements vont également à mon amie et collègue, Virginie
Dufresne, pour son appui moral et ses commentaires toujours fort
pertinents qui m'ont été d'un grand secours.
Enfin, je réserve une pensée toute spéciale à mes parents qui m'ont
toujours encouragée dans mes études et qui n'ont jamais cessé d'être
présents. Merci.
INTRODUCTION
Réformer la nature humaine: voilà le vaste projet formé au XVIe siècle. L'époque
classique voit l'épanouissement d'idées formulées dès la Renaissance. L'Humanisme
conçoit un monde qui évolue et se transforme. Cette pensée s'oppose à la représentation
d'un univers immuable, créé et ordonné par Dieu, sur lequel les individus avaient
finalement très peu d'emprise. L'honnêteté classique s'avère en quelque sorte une
conséquence de ce mouvement du monde: puisque l'homme est maître de son sort, il
convient de lui fournir une éducation appropriée et la littérature contribue largement à la
diffusion des modèles de comportement. Les traités de civilité, dont le but est d'abord de
former la noblesse, témoignent d'une volonté de perfectionnement individuel. Ils
enseignent également aux gens de la cour à maîtriser leurs pulsions afin de ne laisser
paraître que la « bonne image », celle exigée par la vie sociale.
De fait, ils constituent
des outils privilégiés pour l'étude du façonnement de l'homme et révèlent une obsession
pour le corps et le contrôle de ses signes.
2
La publication des traités de bienséance culmine sous le règne de Louis XIV : plus
de 150 traités de savoir-vivre paraissent entre 1651 et 1700 1•
C'est tout dire de
l'importance des « bonnes manières» à cette époque. Néanmoins, rappelons qu'au siècle
classique le genre du traité de civilité connaît déjà une longue tradition. Dès le Moyen
Âge, la courtoisie marque la littérature et les normes de bonnes conduites sont alors
grandement animées de l'idéal chrétien, car l'Église, confrontée à la rudesse et à la
brutalité, a voulu imposer un ordre moins violent: l'homme courtois s'oppose alors au
païen.
À la Renaissance se produit un déplacement de l'antithèse « christianisme » -
« paganisme» vers l'opposition « civilisé »- «non-civilisé »2. Une telle sécularisation
s'explique par le fait que le nouvel ordre social qui émerge vers la fin du Moyen Âge
écarte la religion au profit du pouvoir du souverain.
Le terme «civilité» apparaît pour la première fois dans le traité d'Érasme, De
civilitate morum puerilum, en 1530. L'importance de ce texte tient au fait qu'il marque
un changement majeur : la courtoisie présentait un modèle de perfection somme toute
abstrait, tandis que la civilité érasmienne s'avère une concrétisation des règles de savoirvivre. L'écho de ce texte résonnera pendant de nombreuses années, voire plus de deux
siècles: en effet, la bienséance définit désormais la bonne société européenne.
La civilité calque à plusieurs égards la tradition antique. Érasme, s'adressant à un jeune
prince, tente d'orienter le comportement de l'homme en société. Le traité insiste
particulièrement sur les convenances extérieures du corps, de même que sur les règles
d'hygiène élémentaires. Ainsi, la civilité se distingue du code courtois médiéval par
l'émergence d'une distance sociale entre les individus, «produisant à la fois une
1
2
Jean Rohou, Le XVlf siècle, une révolution de la condition humaine, Paris, Seuil, 2002, p. 383.
Norbert Elias, La Civilisation des mœurs, Paris, Calmann-Levy, 2002, p. 113.
3
perception croissante de la différence entre l'élite et le vulgaire et un mécanisme puissant
de lutte de l'être humain contre lui-même, afin de refouler l'animalité\>. La cour devient
le lieu privilégié de ce mouvement. Le modèle du courtisan italien, qui domine au XVIe
siècle, sera bientôt relayé par l'honnête homme français. La France, avec la montée de
Louis XIV au pouvoir, impose un idéal de comportement qui marquera l'homme
moderne et la culture classique accorde une place prépondérante à la civilité. Acquérir
cette vertu devient synonyme de se posséder : un sentiment de gêne, de pudeur se met en
place et se renforce tout au long du XVIIe siècle, ce qui dénote une sensibilité nouvelle,
cruciale dans l'évolution des mœurs.
Nous restreindrons notre étude à la seconde moitié du
xvue
siècle, période
décisive dans la formation d'un code de comportement, où le grand nombre de traités de
civilité et leur popularité retentissante démontrent la volonté de fixer des normes pour
uniformiser la conduite et même l'apparence des courtisans. Nous analyserons
principalement un texte qui nous paraît fort significatif et qui témoigne de la mentalité
classique : Le Nouveau Traité de la civilité d'Antoine de Courtin, dont la première
édition date de 1671. Incontournable en raison, d'une part de la réception de l'œuvre au
xvue siècle, d'autre part de la synthèse qu'il propose, ce texte a fait l'objet d'une édition
critique faite par Marie-Claire Grassi en 1998. S'il demeure méconnu aujourd'hui, la
réception de l'ouvrage atteste de son importance à l'époque qui nous préoccupe. Le traité
de Courtin répond aux besoins du temps, d'ailleurs le nombre de rééditions et de
traductions qu'il connaît tout au long des XVIIe et XVIIIe siècles impressionne: près de
35 éditions en langue française auxquelles s'ajoutent les traductions latine, allemande,
3
Robert Muchembled, L'Invention de l 'homme moderne. Culture et sensibilité en France du xV" au XVllf
siècle, Paris, Fayard, 1994, p. Il.
4
anglaise et italienne4 • Faisant le tour de la question de façon méthodique, ce traité,
intéressant tant pour la forme que pour le contenu, a servi de modèle au genre et plusieurs
auteurs ont repris à leur compte les propos de Courtin. Ce dernier, né à Riom en 1622,
provient d'une famille de bourgeoisie d'office. Il fait de solides études et sert ensuite
comme volontaire dans les armées du roi en Flandres en 1643, avant de quitter deux ans
plus tard, pour la Suède où il est remarqué par la Reine Christine qui le prend à son
service. Anobli en 1651, il occupe la fonction de secrétaire chargé de la correspondance
française et travaille au service de Gustave de Suède et de Louis XIV, qui le nomme
« résident vers les rois, princes, villes hanséatiques du Nord et ports de la Baltique» et
Courtin est amené à fréquenter Versailles pour y traiter différentes affaires. En raison de
sa carrière diplomatique et de ses fonctions dans les milieux princiers, l'auteur, qui se
retire du monde en 1668 pour des raisons de santé, connaît très bien les rouages de la vie
de cour et, après avoir observé et côtoyé les courtisans durant plusieurs années, il se
trouve en bonne position pour en parler. Aussi a-t-il circonscrit dans leur totalité les
différents champs de la pratique sociale pour l'époque qui nous intéresse.
Nous compléterons notre étude avec différents textes qui viendront ajouter à ce
premier ouvrage de différentes façons. Mentionnons notamment, L'Esprit de cour ou les
conversations galantes divisées en cent dialogues 5 publié à Paris en 1662 par René Bary,
philosophe mondain et conseiller du roi, qui, à travers une série d'entretiens, fournit de
nombreux conseils sur la façon de se comporter et
présente les vues opposées de
différents personnages sur la vie à la cour. De plus, Le Traité de la civilité nouvellement
4
5
Voir le tableau des éditions et traductions dans Marie-Claire Grassi, « Introduction », dans Antoine de
Courtin, Le Nouveau traité de la civilité, Saint-Étienne, Publications de l'Université de SaintÉtienne, 1998, p. 38-39.
René Bary, L'Esprit de cour, ou Les conversations galantes, divisées en cent dialogues, Paris, Charles de
Sercy, 1666, 467 p.
5
dressé d'une manière exacte & methodique & suivant les regles de l'usage vivant 6 publié
anonymement en 1681 attire notre attention, parce qu'il s'adresse aux enfants qu'on
désire éduquer selon les préceptes de la bienséance et démontre ainsi une évolution des
règles de bienséance qui doivent être intériorisées dès l'enfance. Ce texte apparaît comme
un guide pratique dans la formation des honnêtes gens. De plus, une large section du
volume est consacrée à l'image corporelle, d'où l'intérêt qu'il présente pour notre
recherche. Enfin, l'abbé de Bellegarde a publié plusieurs textes sur le sujet, dont ses
Réflexions sur la politesse des mœurs avec des maximes pour la societe civile (1698) qui
font suite à ses Reflexions sur le ridicule, et sur les moyens de l'eviter, où sont
representez les mœurs & les differens caracteres des Personnes de ce Siècle (1696).
Ces traités sont contemporains du règne de Louis XIV. Dans l'entourage du Roi
Soleil, il importe davantage « de conformer son apparence à l'attente des hommes que
son cœur aux commandements de Dieu» 7• La micro-société qui se constitue à Versailles
atteste d'une profonde réorganisation de l'expérience sociale et la cour apparaît ici
comme un lieu où s'élabore une nouvelle sociabilité. Le rituel mondain se consolide à
travers un code de bienséance qui investit le corps d'une fonction représentative cruciale.
La civilité se définit comme un « art toujours contrôlé de la représentation de soi pour les
autres, une manière strictement réglée de montrer l'identité que l'on désire se voir
reconnue 8 ».
Le titre, Corps dressé: la représentation corporelle de l 'honnête homme dans les
traités de cour du XVIf siècle en France, prend tout son sens en regard de l'idée de
6
7
8
Le Traité de la civilité nouvellement dressé d'une manière exacte & methodique & suivant les regles de
l'usage vivant, Lyon, Jean certes, 1681, 220 p.
J. Rohou, op. cit" p. 384.
Roger Chartier, « Formes de la privatisation », dans Philippe Ariès et Georges Duby (dir.), Histoire de la
vie privée, tome III, « De la Renaissance aux Lumières », Paris, Seuil, 1986, p. 166.
6
dressage. D'un côté, le terme suppose l'action de se tenir droit et sous-entend la notion
d'ordre. De l'autre, il suggère l'idée d'une éducation sévère et souligne les concepts de
domestication et d'élevage qui consistent à soumettre un animal en vue de l'habituer à
faire ce que le maître attend de lui, rapport qui n'est pas sans rappeler le lien entre le
courtisan et le monarque. Les traités de cour contribuent à ce dressage de l'homme en lui
prescrivant des préceptes qui marqueront son identité. Le contrôle s'exerce sur le corps
par des règles précises qui dictent l'apparence et la gestuelle; de fait, les ouvrages de
civilité de cette période insistent fortement sur le code corporel. En quoi l'honnête
homme est-il un être domestiqué? Les traités serviront ici à observer la façon dont le
corps est utilisé par cette nouvelle sociabilité qui se met en place à la cour. Quel est le
rôle de l'apparence dans la formation de l'identité? La représentation du corps dans ces
textes témoigne d'un changement dans le façonnement de l'individu moderne. Il s'agit
de voir comment elle répond aux besoins de l'idéologie absolutiste-curiale. À partir des
règles régissant le comportement, le maintien, la parure, la voix, la gestuelle,
l'habillement, nous envisageons l'image corporelle de l'honnête homme dans son rapport
au pouvoir dominant. L'étude des conduites, des contenances, des gestes vise à dégager
la métapsychologie de l'honnête homme, c'est-à-dire l'ensemble des règles au fondement
de son identité.
Notre recherche se situe au carrefour de deux grandes approches théoriques, soit
la psychologie historique et la rhétorique corporelle, et reprend un questionnement qui
semble avoir occupé activement la communauté intellectuelle dans les dernières
décennies: le « self-fashioning ». Le terme a été introduit par Stephen Greenbatt en 1980
7
dans son ouvrage Renaissance Self-Fashioninl et indique la façon dont l'individu se
compose en fonction de standards sociaux prédéterminés. La littérature contribue à ce
façonnement, puisqu'à cette époque elle conserve une de ses vertus les plus remarquables
qui tend à disparaître par la suite, soit « sa capacité à former l'homme pour vivre dans [le]
monde
10
».
La création d'une image de soi s'avère de la plus haute importance pour le
noble vivant à la cour. Pourtant, la question du corps, comme outil dans l'élaboration de
la personnalité, n'a guère été approfondie.
Afin de comprendre les enjeux de l'élaboration de cette image de soi dans les
traités de civilité au
xvUC siècle, une approche hybride nous permet d'aborder le corps
selon différentes perspectives. D'une part, la sociopsychologie historique insiste sur le
modelage du corps par le monde environnant: les idéologies dominantes le façonnent
pour répondre aux besoins du monarque. D'autre part, la rhétorique corporelle permet de
voir comment le corps exprime ce nouveau rapport au pouvoir, de quelles façons la
construction de l'ethos de l'honnête homme est liée à son image physique. Ainsi, l'une et
l'autre approches se combinent en vue de définir la représentation corporelle de l'honnête
homme.
De prime abord, le projet se situe dans le sillon des recherches du sociologue
allemand, Norbert Elias, et de sa théorie sur le processus de la civilisation qui demeure
encore aujourd'hui une référence majeure. Ses ouvrages, La Civilisation des mœurs, La
Dynamique de l'Occident et La Société de cour expliquent les modifications physiques,
sociales, idéologiques qui marquent la transformation du chevalier en courtisan et
Stephen Greenbatt, Renaissance Self-Fashioning: From More to Shakespeare, Chicago, University Press,
1980,321 p.
10 Emmanuel Bury, Littérature et politesse: L'invention de l 'honnête homme, Paris, Presses Universitaires
de France, 1996, p. 5.
9
8
démontrent l'apparition d'autocontraintes. L'homme exerce lui-même un contrôle
toujours plus étroit sur ses passions et ses pulsions. Parallèlement à Elias, l'étude de
Marcel Mauss, «Les techniques du corps », fournit également des bases importantes
puisque la notion de technique fait référence aux « façons dont les hommes, société par
société, d'une façon traditionnelle, savent se servir de leur corps
Il
». En tant que
technique, ces attitudes corporelles sont acquises et non naturelles. Mauss analyse la
manière dont l' « habitus », désignant ici les habitudes d'une collectivité variant selon les
convenances, les modes, les prestiges, les sociétés, est dominé par l'éducation.
Ces deux pionniers ont eu de nombreux adeptes parmi les historiens des mœurs.
En 1985 est paru une Histoire de la vie privée sous la direction de Philippe Ariès et de
George Duby, puis deux ans plus tard, l 'Histoire de la pudeur par Jean-Claude Bologne.
Enfin, des titres tels L'Invention de l 'homme moderne: sensibilité, mœurs et
comportements sous l'Ancien Régime l2, Le XVIf siècle, une révolution de la condition
humaine l3 ou encore La Cour et la ville de la littérature classique aux Lumières:
l'invention de soi/4 témoignent de l'intérêt actuel pour la question du façonnement de
l'individu sous l'Ancien Régime.
Concernant le corps et son rapport au pOUVOIr, Surveiller et punir de Michel
Foucault s'avère un ouvrage fondamental qui a grandement nourri notre réflexion. Il
développe l'idée d'un corps-outil faisant de l'enveloppe chamelle un point d'ancrage
pour une manifestation du pouvoir :
Marcel Mauss, « Les techniques du corps », dans Sociologie et anthropologie, Paris, Presses
Universitaires de France, 1950, p. 365.
12 Robert Muchembled, L'Invention de l'homme moderne. Culture et sensibilités en France du xV' au
XVII!' siècle, Paris, Fayard, 1994.
13 Jean Rohou, Le XVU< siècle, une révolution de la condition humaine, Paris, Seuil, 2002.
14 Elena
Russo, La Cour et la ville de la littérature classique aux Lumières: l'invention de soi, Paris,
Presses Universitaires Françaises, 2002.
Il
9
Le corps est aussi directement plongé dans un champ politique; les rapports de pouvoir
opèrent sur lui une prise de pouvoir immédiate; ils l'investissent. le marquent, le dressent,
le supplicient, l'astreignent à des travaux, l'obligent à des cérémonies, exigent de lui des
•
15
sIgnes .
Retraçant l'histoire des prisons et du châtiment, Foucault définit le concept de discipline
comme un art du corps humain émergeant à l'époque classique et visant à optimiser et à
capitaliser le corps tout en le rendant docile. La docilité s'apparente à l'idée de civilité
qui se veut l'expression du « passage de l'état de nature (plus ou moins sauvage) à la
pratique volontaire de la culture
16».
Docilité et discipline sont des piliers majeurs dans
l'élaboration de l'image corporelle de l'honnête homme.
Au cours des dernières années, le corps, comme objet historique de recherche, a
reçu une grande attention. L'engouement de nos sociétés pour tout ce qui se rapporte à
l'apparence physique a touché les études littéraires.
Une Histoire du corps en trois
volumes est fraîchement sortie des presses sous la direction d'Alain Corbin, de JeanJacques Courtine et de Georges Vigarello. Retraçant l'évolution historique du corps de la
Renaissance au XXe siècle, l'ouvrage insiste sur le fait que le sujet occidental est
l'aboutissement d'un intense travail corporel :
C'est ce monde immédiat, celui des sens et des milieux, celui des « états»
physiques, que restitue d'abord une histoire du corps; un monde variant avec
les conditions matérielles, les manières d'habiter, celles d'assurer les
échanges, de fabriquer les objets, imposant des modes différents d'éprouver le
sensible et de l'utiliser; un monde variant avec la culture aussi [car] nos gestes
les plus "naturels" sont fabriqués par les normes collectives: manière de
marcher, de jouer, d'enfanter, de dormir ou de manger 17 •
Plusieurs chercheurs se sont penchés sur la fonction représentative du corps: l'ouvrage
de Jean-Claude Courtine et Claudine Haroche, Histoire du visage: exprimer et taire ses
15
16
Michel Foucault, Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 2003, p. 34.
Jean-Claude Margolin, « La civilité nouvelle », dans A. Montandon (dir.), Pour une histoire des traités
de savoir-vivre en Europe, Clermont-Ferrand: Association des publications de la Faculté de Lettre et
Sciences humaines, Université Blaise-Pascal, 1994, p. 171.
17 Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et
George Vigarello, Histoire du corps, volume 1 : De la
Renaissance aux Lumières, Paris, Seuil, 2005, p. 7.
10
émotions XVI e- début xJX? siècle (1994), et plus récemment celui de Lucie Desjardins,
Le Corps parlant.' savoir et représentation des passions au XVIf siècle (2003) apportent
un éclairage fondamental sur la question. Tous deux se basent sur un postulat d'analogie
entre le corps et l'âme. Pour le xvue siècle, période où« les passions accèdent au champ
du visible en se dévoilant à la surface du COrpSl8 », leur représentation comporte un enjeu
majeur: parce qu'elles laissent automatiquement des traces au niveau corporel, il importe
d'apprendre à les déchiffrer et surtout, à les maîtriser. L'étude des passions, étroitement
liée à la civilité classique, a également influencé plusieurs travaux dont La Rhétorique
des passions (1999) par Gisèle Mathieu-Castellani, et Le Culte des passions: essai sur le
XVIf siècle français (1998) de Erich Auerbach.
La notion d'honnêteté a fait couler beaucoup d'encre. Depuis l'ouvrage pionnier
de Maurice Magendie en 1925, La Politesse mondaine et les théories de l 'honnêteté, en
France, au XVIf siècle, de 1600 à 1660, la politesse a été considérée sous différents
angles, comme un thème marquant de la littérature du XVIIe siècle. De plus, sous la
direction d'Alain Montandon, le Centre de Recherches sur les Littératures Modernes et
Contemporaines de l'Université Blaise-Pascal à Clermont-Ferrand se penche depuis une
dizaine d'années sur l'histoire des représentations de la communication dans les traités de
savoir-vivre en Europe l9 . Le genre ayant été peu étudié jusque là, le groupe comble une
lacune dans le milieu de la critique. La question des traités de civilité avait été abordée
18
19
Lucie Desjardins, Le Corps parlant: savoirs et représentations des passions au XVII" siècle, Sainte-Foy
(Québec), Presse de l'Université Laval, 2001, p. 27.
Ce groupe de recherche travaille sous les auspices intellectuelles de Norbert Elias. Le groupe a
notamment fait paraître: Alain Montandon (dir.), Bibliographie des traités de savoir-vivre en
Europe du Moyen-Âge à nos jours, 2 volumes, Clermont-Ferrand, Faculté des Lettres et Sciences
Humaines, 1995; A. Montandon, Dictionnaire raisonné de la politesse et du savoir-vivre, du Moyen
Âge à nos jours, Paris, Seuil, 1995; A. Montandon (dir.), Pour une histoire des traités de savoirvivre en Europe, Clermont-Ferrand: Association des publications de la Faculté de Lettre et Sciences
humaines, Université Blaise-Pascal, 1994; A. Montandon (dir), Étiquette et politesse, ClermontFerrand, Association des Publications de l'Université de Clermont Ferrand, 1992.
Il
principalement par le truchement des grands thèmes de la mondanité. Alain Montandon
affirme que l'extraordinaire fécondité de ce genre littéraire a été sous-estimé:
Tous ces écrits qui définissent des idéaux de comportement, des règle
d'interaction sociale, constituent une part non négligeable de la conscience
européenne et il n'est guère possible d'en faire abstraction sans méconnaître
fondamentalement les racines historiques et sociologiques, mais également les
présupposés anthropologiques, philosophiques, moraux et idéologiques de la
production culturelle de la civilisation européenne 20.
Il convient de revenir aux textes: de partir des traités, dont plusieurs demeurent
méconnus, pour en extraire les éléments susceptibles d'éclairer notre compréhension du
genre et notre définition de la civilité.
L'originalité de notre démarche consiste dans le fait d'étudier la représentation
corporelle de l'honnête homme, telle qu'elle se développe dans ses textes peu explorés,
et surtout, de lier la construction de ce corps « honnête» à la formation de l'individu
moderne.
L'étude que nous proposons nous amènera d'abord sur le terrain de la
rhétorique dont l'influence est cruciale pour l'écriture des traités et pour la construction
du corps à l'honnête homme, qui s'inspire fortement de l'orateur antique. Puis nous nous
déplacerons sur le plan politique pour voir comment, et à quelles fins, le pouvoir
dominant se sert de l'apparence de ses sujets.
Finalement, en tentant de tracer la
sociogenèse propre à l 'homme de cour, nous dégagerons les principes essentiels qui soustendent le façonnement de l'individu et qui marqueront son identité à l'aube de la
modernité.
20
A. Montandon (dir.), Pour une histoire des traités de savoir-vivre en Europe. Clermont-Ferrand:
Association des publications de la Faculté de Lettre et Sciences humaines, Université Blaise-Pascal,
1994, p. VII.
Chapitre premier
CONSTRUCTION RHÉTORIQUE DU CORPS
Dans la Grèce antique, la rhétorique s'est consolidée lors de bouleversements
idéologiques majeurs dont est issue la démocratie athénienne. Il est notable que l'art de
l'argumentation acquiert un rôle crucial en période de changement, au moment où les
certitudes deviennent problématiques.
Aussi n'est-il pas étonnant de réaliser
l'importance accordée à la rhétorique à la Renaissance. Suite à l'effondrement du modèle
scolastique et théologique médiéval, émerge peu à peu une conception « moderne» du
monde.
Le XVIe siècle voit basculer les anciens schèmes; la période classique en
implante de nouveaux. La littérature, à cette époque, acquiert une valeur fondamentale et
contribue à la formation des idéaux sociaux. La rhétorique définit un protocole d'écriture
et propose également un modèle d'analyse du discours verbal de même que non verbal,
lesquels, ayant délaissé les lieux traditionnels du forum et du tribunal, s'inscrivent dans
une nouvelle organisation sociale : la cour française du XVIIe siècle, où s'affermit un
idéal d'urbanité médité par les philosophes mondains. Les traités de civilité se situent au
carrefour de la pédagogie, de la morale et de la politique, leur écriture rhétorique
participe à l'élaboration du code corporel de l'honnête homme.
13
L'esprit des traités de civilité
La civilité, en tant qu'art de la communication, est grandement redevable aux
principes rhétoriques des Anciens et plusieurs parallèles s'établissent entre ces deux
domaines. Dans son sens le plus ancien et le plus large, Alain Pons présente la rhétorique
comme « l'étude des modes de communication, verbaux et non-verbaux, caractérisant
l'homme, dans la mesure où on définit ce dernier comme un animal fait pour vivre dans
une société politiquement organisée, et possédant la capacité de parler et de raisonner 21».
Les mêmes termes définissent la civilité, d'autant plus qu'étymologiquement, le mot
réfère au latin civi/itas qui désigne la qualité de civis, le citoyen d'une cité, « c'est-à-dire
d'une communauté humaine destinée à vivre sous les mêmes lois, à jouir des mêmes
droits, à accepter les mêmes obligations, donc à entretenir des rapports pacifiques,
libéraux, sinon égalitaires et fraternels, entre ses différents membres 22».
L'espace
gouverné par la civilité est ainsi celui de l'existence collective, d'un lieu où s'établissent
des normes de conduites auxquelles tous doivent s'astreindre.
La rhétorique se substitue aux combats sanglants auxquels se livrait la noblesse
seigneuriale. La civilité devient une qualité nécessaire à la vie sociale dominée par l'art
de la conversation, car la finesse et l'esprit, qui règlent le comportement à l'ère de la
raison d'État, ont remplacé la violence ouverte des chevaliers du Moyen Âge. Briller
dans la conversation et assimiler les usages de l'honnêteté monopolisent l'attention de
cette société de cour. C'est le propre des traités de savoir-vivre de formuler des normes
2\
22
Alain Pons, « La Rhétorique des manières au XVIe siècle en Italie », dans Marc Fumaroli (dir.), Histoire
de la rhétorique dans l'Europe moderne, /450-/950, Paris, Presses Universitaires de France, 1999,
p.412.
Jean-Claude Margolin, « La Civilité nouvelle. De la notion de civilité à sa pratique et aux traités de
civilité », dans Alain Montandon (dir.), Pour une histoire des traités de savoir-vivre en Europe,
Clermont-Ferrand, Association des Publications de la Faculté des Lettres et Sciences-Humaines de
Clermont-Ferrand, 1994, p. 152.
14
de bienséance. Or, se multiplient les ouvrages traitant de l'homme en société, des règles
qu'il doit observer à la cour, des valeurs qu'il doit respecter et des modèles qu'il doit
imiter. Cette floraison de textes s'inscrit dans la tradition rhétorique, puisque « [celle-ci],
comme science et art du discours qui unit les hommes, est ainsi à la base de toutes les
autres disciplines qui ont l'homme pour objet 23».
Cette valeur unificatrice de la
rhétorique, déjà chère à Cicéron qui voulait qu'elle fût fondatrice des cités, s'apparente à
la volonté d'établir une sociabilité de cour qui lie ses membres et les distinguent de la
masse.
À cette première qualité sociale s'ajoute la composante persuasive. Concernant
essentiellement l'art de convaincre, la rhétorique nous ramène directement à la civilité
classique, qui exige de l 'honnête homme que son comportement reflète un code strict
auquel il se soumet afin d'obtenir l'approbation sociale. L'honnête homme est un orateur
en ce sens qu'il cherche à persuader l'entourage dans lequel il évolue de sa valeur
personnelle. L'avis au lecteur prononcé par René Bary pour introduire L'Esprit de cour
ou les conversations galantes est très significatif en ce sens :
J'ay tashé de faire voir de quelle façon l'on doit ouvrir le discours, comment
l'on doit envisager les matieres, de quel air l'on doit adoucir les contestations,
par quelles voyes l'on peut s'insinuër dans les Esprits; Et pour achever le
detail de toutes les particularitez qu'il contient, j'ay essayé de découvrir avec
quelles gentillesses l'on peut defendre une opinion, avec quelle galanterie l'on
peut combattre un sentiment 24.
À l'instar de l'exercice oratoire, l'honnêteté sous-entend une entreprise de séduction. Le
milieu curial est conçu comme un vaste théâtre où l'homme se trouve en constante
représentation. Nul n'y entre naïvement puisque que, sans connaître les règles du jeu, on
23
24
A. Pons, op. cit., p. 413.
René Bary, L'Esprit de cour ou les conversations galantes, Paris, Charles de Sercy, 1666, avis au lecteur.
15
tombe facilement dans le ridicule. C'est pourquoi les traités de civilité fournissent des
conseils pour éviter la raillerie et gagner la faveur du roi ou des gens importants.
La pédagogie se trouve au fondement même des traités de civilité qui projettent de
former l 'honnête homme et de le parfaire en vue de créer le sujet idéal pour soutenir le
pouvoir monarchique et assurer le rayonnement d'un souverain absolu.
La visée
didactique des traités de savoir-vivre se traduit tant par la forme que par le contenu.
Descriptions et prescriptions s'entremêlent afin de définir la civilité et d'en présenter les
règles. Au niveau de l'écriture, les livres de bienséance reconduisent une relation à
caractère pédagogique: un maître, détenteur du savoir, prodigue des conseils à un
lectorat plus ou moins précis. Le texte prend parfois la forme d'un dialogue, comme dans
le traité d'Henri Lelevel, Entretiens sur ce qui forme l 'honneste homme et le vray
sçavant, où un homme sage guide un père désireux d'élever son fils dans les préceptes de
l'honnêteté: « Dieu m'a donné un fils, vous le sçavez, Theodore, je voudrois bien en
faire un honnête homme. Comment croïez-vous que je dois m'y prendre? 25». René Bary
recoure lui aussi aux dialogues: il met en scène des personnages et leur fait discuter
différents thèmes liés à la société polie. Cette formule de l'entretien fictif rappelle celles
du Livre du courtisan de Castiglion et du Galateo de Giovanni de la Casa. Avec ce type
d'écriture, l'enseignement intervient à deux niveaux: d'une part, les personnages du
cadre narratif fournissent des modèles; d'autre part, les règles et commandements de la
civilité ressortent des propos échangés. De plus, le dialogue, tel qu'il est conçu dans ces
traités, dialogue non pas savant, mais mondain, voire galant, avec une teinte de
25
Henri Lelevel, Entretiens sur ce qui forme l 'honneste homme et le vray sçavant, Paris, Couterot, 1690,
p. 1-2.
16
philosophie dérivée des dialogues de Sénèque ou de Platon, est déjà un exercice de
l'honnêteté: une conversation.
De son côté, Courtin se démarque de ses prédécesseurs et fait preuve de
nombreuses qualités pédagogiques. D'abord, son traité, s'adressant « non seulement aux
personnes qui ont des enfants à élever et aux jeunes gens, mais à ceux-là même qui, bien
qu'avancés en âge, ne sont pas pour autant assez instruits de la politesse et de l'honnêteté
que l'on doit observer dans le commerce du monde 26», est volontairement écrit dans un
style simple, voire même familier. L'auteur s'efforce de faciliter la lecture par divers
moyens: la division du livre en plusieurs chapitres courts et les nombreuses manchettes
permettent au lecteur d'apprendre les règles de l'honnêteté « sans peine et en peu de
temps
27».
Une table des matières bien détaillée répertorie les différents chapitres portant
sur des aspects spécifiques et des situations précises de la vie en société. D'ailleurs, des
titres, tels « Ce qu'il faut observer à table », « Ce qui s'observe au bal» ou « Ce qu'il faut
observer en voyage, en carrosse, à cheval, et à la chasse », indiquent clairement le
contenu de chacune des sections. Enfin, en bon pédagogue, Courtin établit son autorité
en puisant chez des auteurs tels Cicéron, Horace, Plaute, Quintilien, Érasme, Nicole,
Pascal, La Rochefoucauld, de même que dans les Écritures saintes28 . Ces références lui
assurent une crédibilité auprès du lectorat. Ainsi, argumentations théoriques, injonctions,
anecdotes, exemples, citations et mises en situation pratiques s'enchevêtrent pour
produire une œuvre de synthèse innovatrice, notamment sur le plan de l'écriture.
26
27
28
Antoine de Courtin, Nouveau traité de la civilité, Saint-Étienne, Publications de l'Université de SaintÉtienne, 1998, p. 45.
Ibid., p. 46.
L'édition présente du Traité de la civilité établit clairement en notes les références de l'auteur.
17
Le caractère pédagogique s'applique non seulement àla forme, mais bien sûr au
contenu de ces traités, puisqu'il s'agit de former l'honnête homme à ses devoirs. La
civilité requiert bel et bien un apprentissage, elle n'est pas innée, ainsi «les personnes
naturellement douces & polies n'ont qu'à se laisser aller à leur penchant.
Mais la
politesse ne naît pas toûjours avec nous; il faut de l'usage, de l'expérience, de
l'application et de l'étude 29». La civilité est une vertu qui s'acquiert par un travail
constant sur sa personne, mais avant tout par une prise de conscience de ce qui est
honnête et de ce qui ne l'est pas. Le conviction que tout s'apprend sert de postulat à tous
les traités.
Bien qu'une telle idée puisse nous paraître évidente, elle s'avère plutôt inédite à
l'époque.
En effet, au fur et à mesure que l'on avance vers le XVIIe siècle, un
changement se fait sentir dans la conception de la nature humaine: la pensée se libère du
carcan dogmatique dans laquelle elle était maintenue. Dorénavant, l'homme peut, s'il le
souhaite, changer le cours des choses par une éducation appropriée:
Libre, l'âme humaine, considérée dans cette perspective, reste malléable dans
sa prime enfance, possédant de soi tous les ferments du bien et du mal, comme
aussi tous les germes des bonnes qualités ou toutes les tendances aux mauvais
penchants, mais à l'état virtuel: à l'éducation morale de travailler à
développer les unes et réfréner les autres 30.
Comme la noblesse s'affranchit des contraintes de l'hérédité, le seul critère du sang ne
suffit plus à déterminer l'appartenance à l'élite sociale; c'est par son comportement que
l 'honnête homme se distingue, aussi « il ne faut pas éplucher un homme en son origine, il
Jean-Baptiste Bellegarde, Réflexions sur la politesse des mœurs, avec des maximes pour la societe civile.
Suite des réflexions sur le ridicule, Paris, Jean Guignard, 1698, p. 12.
30 Jean-Pierre Collinet, « Préface» dans Louis Van Delft (dir.), Caractères et passions au XVIf siècle,
préface, Dijon, Université de Bourgogne, Centre de Recherche sur l'anthropologie au xvW siècle,
1998, p. 9.
29
18
le faut éplucher en ses mœurs 31». Il importe donc de l'initier, dès son plus jeune âge,
aux rudiments de la vie de cour.
En ce sens, l'éducation des enfants prend une
importance toute particulière, puisqu'il « est à propos d'y former l'esprit aussi-tôt qu'il
commence à paroître esprit, & le corps aussi-tôt qu'il est capable de recevoir les
impressions de l'ame qui l'anime & qui le gouverne 32».
Le souci d'édification qui caractérise les traités de bienséance fait écho à la
tradition grecque de la paideia, où les Anciens considéraient que la culture jouait un rôle
fondamental dans la formation des mœurs.
Platon, et Cicéron à sa suite, prétend que le
l'apprentissage du langage va de pair avec le degré de civilisation d'un individu33 . À ce
propos, l'historien Robert Muchembled souligne que la langue, à la fin du XVIe siècle,
devient un important critère de différenciation sociale34 • Un code culturel s'établit et
s'étend bien au-delà du langage à toutes les manifestations de la vie sociale, et tout
particulièrement à l'image extérieure. Par l'apparence, les gens du monde désirent se
démarquer de la masse populaire et démontrer leur supériorité d'esprit. Fait intéressant,
la notion de « monde» au
xvUC siècle revêt un caractère exclusif et ne concerne qu'une
infime partie de la communauté humaine. Le « monde» réfère à cette portion de la
bonne société évoluant dans l'univers clos et raffiné de la cour. La locution « savoir son
monde» revient à diverses reprises sous la plume de Courtin, par exemple, « il est d'une
personne qui sait le monde, de ne pas hésiter à chanter» si quelqu'un pour qui elle eût de
31
32
33
34
R. Bary, op. cit., p. 125.
Traité de la civilité nouvellement dressé d'une maniere exacte & mcthodique & suivant les regles de
l'usage vivant, Lyon, Jean Certes, 1681, p. 2.
Emmanuel Bury, « À la recherche d'une synthèse française de la civilité: l'honnêteté et ses sources »,
dans A. Montandon (dir.), Pour une histoire des traités de savoir-vivre en Europe, op. cit., p. 188.
Robert Muchembled, L'Invention de l'homme moderne. Culture et sensibilités en France du xV au
XVII! siècle, Paris, Fayard, 1994, p. 102.
19
la déférence l'en prie. Ainsi, une personne qui «sait le monde» se conduit de façon
honnête et respecte les règles de la bienséance.
Un texte tel celui d'Antoine de Courtin répond donc à un besoin réel des gens de
l'époque. Se rendre à la cour sans en connaître les rudiments, c'est s'exposer au ridicule
et au mépris mais, plus encore, la valeur sociale de l'individu, l'acquisition de titres ou
l'obtention de privilèges dépendent en grande partie de l'attitude: «ainsi le seul moyen
de marquer son rang consiste à l'affirmer par la manière de se montrer en société.
Affirmer son rang devient une nécessité absolue 35». De cette façon s'explique le succès
retentissant du Nouveau Traité de la Civilité de Courtin et le nombre de rééditions et de
traductions qu'il connaît. Les traités de savoir-vivre proposent un idéal de comportement
conçu pour un cercle fermé et fondé sur la reconnaissance de valeurs mutuellement
partagées, de sorte que le protocole curial participe, dans une certaine mesure, d'une
volonté de distinction des membres du groupe. Creuset initial de ce mouvement de
civilisation des mœurs, la cour revêt un caractère représentatif et central. Cependant, la
publication à grande échelle de ces textes conduit à la diffusion du modèle hors de
l'espace curial, notamment dans la bourgeoisie parisienne, puis provinciale.
Une
évolution se fait sentir dans la seconde moitié du XVIIe siècle et les traités publiés à cette
époque visent à élargir le public des règles de bienséance:
C'est la classe montante de tous ceux qui, d'origine aristocratique ou non,
étaient appelés à jouer un rôle social, politique, administratif, à la fois effectif
et représentatif, qui cherchait des leçons dans ces traités qui présentaient d'eux
des portraits dans lesquels ils aimaient à se reconnaître, ou en tout cas
auxquels ils voulaient ressembler. Et que les traductions, adaptations,
imitations se soient multipliées en France, en Angleterre, en Espagne, en
Allemagne, montre à l'envi que tous ces ouvrages n'étaient que l'expression
réussie, grâce aux qualités particulières de la culture italienne, d'un besoin
général dans l'Europe moderne en train de se former 36.
35
36
Norbert Elias, La Société de cour, Paris, Flammarion, 1985, p. 43.
A. Pons, op. cit., p. 93.
20
Rapidement, la civilité déborde le milieu curial et envahit les pratiques éducatives et
scolaires. Il est aisé de voir que les enfants jouent un rôle essentiel dans le processus de
civilisation, puisque l'individu pris à un jeune âge s'avère plus facilement malléable:
L'incorporation de la leçon de civilité est préparée par un lourd dispositif
didactique fondé sur la répétition et sur la soumission; elle est en outre
collective et saura rapidement exploiter les possibilités de contrôle mutuel
qu'offre la microsociété scolaire. De l'invention active d'une sociabilité, on
est passé à un conformisme contraint 37.
Par conséquent, la fin du XVIIe siècle marque un tournant décisif dans la littérature des
bonnes manières; les règles de civilité sont en voie d'être intériorisées.
Évidemment, un tel changement ne survient pas du jour au lendemain et pour
l'homme vivant à la cour, l'effort conscient persiste. Acquérir de la civilité implique la
capacité de gouverner ses passions or, comme l'indique Gisèle Mathieu-Castellani, la
rhétorique se définit alors comme un «art d'utiliser les émotions38 ». La maîtrise des
passions constitue un thème majeur pour les grands rhétoriciens: s'imposer à la raison ne
suffit pas, l'orateur doit encore émouvoir son auditoire. Aussi, pour Pascal, «l'art de
persuader consiste autant en celui d'agréer qu'en celui de convaincre, tant les hommes se
gouvernent plus par caprice que par raison 39». Dans La rhétorique ou l'Art de parler
publié en 1671, Bernard Lamy affirme que la persuasion dépend de la prise en
considération des intérêts et désirs de l'auditoire qui s'éloignent parfois de la raison:
« l'éloquence ne serait donc pas la maîtresse des cœurs, et elle y trouverait une forte
résistance, si elle ne les attaquait par d'autres armes que celles de la vérité. Les passions
Jacques Revel, «Les Usages de la civilité» dans Ph. Ariès et G. Duby (dir.), Histoire de la vie privée,
tome III, «De la Renaissance aux Lumières », Paris, Seuil, 1985, p. 182.
38 Gisèle Mathieu-Castellani, La Rhétorique des passions, Paris, Presses Universitaires de France, 2000,
p.15.
39 Blaise Pascal, De l'art de persuader, dans Œuvres complètes IX, Paris, Gallimard, 1914, p. 356.
37
21
sont les ressorts de l'âme, ce sont elles qui font agir 40». La maîtrise des passions devient
nécessaire à l'honnête homme, lequel, pour charmer, se pare des unes et camoufle les
autres. Lucie Desjardins mentionne que le sens donné au terme « passions» au
xvue
siècle est «tout ce qui affecte l'âme et produit un changement dans l'apparence
extérieure 41». Courtin explique que:
Toutes nos actions venant de nos passions ont au dehors les mêmes qualités
que nos passions ont au dedans. Si celles-ci sont tranquilles, nos actions sont
tranquilles, et on ne dit d'un homme qu'il est posé et qu'il se possède, que
parce qu'il possède son intérieur ou ses passions, et qu'ensuite celles-ci
retenant l'extérieur, tout ce que nous voyons de cet homme paraît posé ou
tranquille 42.
Si les passions sont naturelles, l'honnête homme tend à dominer la nature. Dans un des
entretiens de René Bary, Leonor nous fait voir que « la vertu [ ... ] previent les passions
perilleuses, & elle combat les passions criminelles »43.
Devant l'opposition de son
compagnon, elle renchérit que « la nature est bien diferente de ce qu'elle a esté; & c'est
estre foible que de preferer l'estat de sa corruption, à l'estat de son innoncence 44». En
termes théologiques s'il le faut, la bonne société impose un contrôle. Essentiellement, ce
sont les convenances extérieures de l'homme qui expriment cette maîtrise répondant à un
idéal de mesure et le corps se fait le témoin de cet impératif d'autocontrôle.
43
Bernard Lamy, La Rhétorique ou l'Art de parler [1671 J, Paris, Presses Universitaires de France, 1998,
p.229.
Lucie Desjardins, Le Corps parlant: savoir et représentation des passions au XVI!' siècle, Sainte-Foy
(Québec), Presse de l'Université Laval, 2001, p. 1.
A. de Courtin, op. cit., p. 207.
R. Bary, op. cif., p. 401.
44
Id
40
41
42
22
L'idéal de contenance
La civilité passe par le dressage du corps, puisque les passions y impriment leurs
mouvements. Par conséquent, une grande partie des traités de bienséance s'attarde sur
les contenances extérieures. La composition du Nouveau Traité de la civilité d'Antoine
de Courtin accorde une place importante au comportement : seize chapitres traitent plus
spécifiquement des mœurs et de l'attitude corporelle, tandis que quatre seulement
concernent directement les paroles. Dans le chapitre sur «L'audience d'un grand »,
l'auteur décortique chaque action: la façon d'entrer, de s'asseoir, de se tenir près du feu,
de rire, de laisser tomber quelque chose, d'éternuer, de se couvrir ou se découvrir et de se
retirer à la fin de l'audience. De plus, un chapitre entier est consacré à la notion ellemême, définie comme l'accord du dedans avec le dehors :
Le mot même de contenance l'exprime tout seul, en ce que venant du mot
contenir, une personne n'est censée avoir de la contenance, que parce qu'elle
contient en premier lieu ses passions, et puis ses membres ou ses actions, sa
langue ou ses paroles, dans les bornes où toutes ces choses-là doivent être,
pour répondre à ces circonstances 45.
Ainsi, la colère fait pâlir ceux qui se laissent emporter par cette mauvaise passion, tandis
que la douceur permet de revenir à l'ordre. De même, les différents gestes de ces
cajoleurs, qui comblent les dames de mille et une attentions ridicules et déplacées,
démontrent un penchant pour la coquetterie. Pour se corriger, l'honnête homme s'efforce
de substituer la modestie à toutes les passions viles.
Le corps est directement touché par les règles de contenance prescrites dans le
traité de Courtin :
L'assiette d'une personne assise est d'être la moitié du corps qui est la plus
haute, droite, quoique mobile, et l'autre qui est la plus basse, ferme, retirée et
immobile, sans croiser les genoux, et le respect étant fondé là-dessus, en ce
45
A. de Courtin, op. cil., p. 207-208.
23
lieu et en ce temps, il ne faut point manquer à cette contenance, ou on manque
à la civilité 46.
Le redressement de la posture et l'immobilité constituent des aspects majeurs de cette
contenance corporelle où le haut du corps, et tout spécialement la tête, jouit d'un statut
particulier dans l'anatomie. La droiture corporelle reflète la droiture de l'esprit, si bien
que la civilité d'un individu se remarque à sa contenance.
Dans le champs de la rhétorique, cette attention aux attitudes extérieures fait
l'objet d'une partie distincte: l'actio. Le corps est essentiel à l'éloquence, vu que «tout
appel aux sentiments ne pourra pas ne pas être froid, si la voix, la physionomie, et pour
ainsi dire les attitudes de tout le corps ne lui donnent de la flamme 47». L'idéal de
contenance
caractérisant
l'honnêteté
classique
se
rapproche
énormément
des
enseignements rhétoriques. Pour l'honnête homme se rendant à la cour, afficher la
« bonne image» fait toute la différence; sa réussite sociale en dépend. Le corps possède
un pouvoir qu'il faut utiliser.
Les traités de bienséance participent grandement de
l'élaboration du code corporel à l'époque classique: ils énoncent les règles et permettent
leur diffusion. Pour les tenants de l'honnêteté, de même que pour les grands rhéteurs, le
corps est envisagé « comme une pure surface qu'il est possible de soumettre au regard de
manière à établir et à fixer les conditions de lisibilité des différentes passions qui agitent
l'âme 48».
Le code corporel élaboré dans les traités de civilité témoigne des changements
épistémologiques survenus au XVIIe siècle. D'abord, il existe une corrélation entre le
visible et l'invisible, Courtin souligne même « que le corps est si étroitement lié à l'âme,
A. de Courtin, op. cit., p. 210.
Quintilien, L'Institution oratoire, tome IV, livre XI, Paris, Éditions Garnier Frères, 1954, p. 185.
48 L. Desjardins, op. cit., p. II.
46
47
24
[ ... ] qu'il est vrai de dire que l'âme elle-même ne se meut presque que par le mouvement
de corps 49». La croyance populaire veut qu'une personne de laide mine présente une
âme vile et René Bary prend soin de faire valoir « que l'on ne tient compte de regarder
une personne qui ne paye pas d'apparence; l'on s'imagine que la Nature qui a manqué en
un poinct, a manqué en tous les autres 50». Si la longue tradition du rapport analogique
entre le corps et l'âme se poursuit, on assiste néanmoins à une transfonnation graduelle
au siècle classique: le signe corporel est de plus en plus envisagé dans un rapport de
causalité. À la Renaissance, le corps porte la signature de l'âme:
Le renouveau de la physiognomonie au XVIe siècle, puissamment résumé
dans l'ouvrage de Della Porta, est au cœur de ce mode de pensée
essentiellement analogique: l'invisible n'est pas seulement doublé par une
enveloppe visible, la surface dit l'intérieur, par un jeu d'affinités parfaitement
repérées (similitudes, proximités, analogiques) et les signes extérieurs sont les
marques de l'âme 5\.
Marc Escola prétend que le XVIIe siècle rompt avec cette tradition. Or, bien que le tenne
de rupture semble un peu fort pour les circonstances, il est intéressant de noter une
évolution dans le rapport de l'âme au corps. Celui-ci produit des signes qui sont les
effets d'une cause à retracer, comme « la relation même qui unit le signe à ce qu'il
signifie doit être interrogée et construite
52»,
et donc l'homme interprète les signes
corporels afin de déchiffrer les mouvements de l'âme. Les physiognomonistes se sont
attardés à répertorier une série d'indices propres à chaque passion, prétendant qu'on ne
peut cacher ni changer les signes dont la nature nous a marqués. En revanche, l'honnête
homme habile peut simuler ou dissimuler les passions qui lui sont naturelles, de sorte que
49
50
5\
52
A. de Courtin, op. cil., p. 97.
R. Bary, op. cil., p. 201.
Marc Escola, « Une archéologie du visible », dans Louis Van Delft (dir.), Caractères et passions au
XVlf siècle, Dijon, Université de Bourgogne, Centre de Recherche sur l'anthropologie au xvW
siècle, 1998, p. 113.
Ibid, p. 114.
25
tout l'art du courtisan tient à ce principe que lui enseignent les traités de cour. La civilité
incite les individus à déjouer la nature par des artifices et par la feinte, ce qui complique
l'interprétation des signes comme le constate un personnage de René Bary :
Si la beauté de l'ame avoit des signes certains, l'on pourroitjoüer à coup seur;
mais il n'y a rien de si trompeur que le visage; & jusques à ce que Monsieur
de la Chambre ait découvert le secret de connoistre les Hommes, l'on fera
bien d'estre sur la deffiance 53.
Par ailleurs, la révolution scientifique a amené de nombreuses découvertes
biologiques et anatomiques qui ont forcé les penseurs à réévaluer le corps humain. Sa
composante divine est remise en question: « soumis au droit commun des lois physiques
des forces et des fluides, celui-ci devient corps parmi les corps.
Il relève d'un
fonctionnement rigoureusement autonome, il se despiritualise 54». Descartes fait du corps
une machine:
Je veux que vous considériez ces fonctions comme se produisant
naturellement au sein de la machine en raison de la disposition même de ses
parties, ni plus ni moins que le font les mouvements d'une horloge ou d'un
autre automate à partir des poids et des rouages, en sorte qu'il n'est besoin à
cet égard de supposer dedans aucune âme végétative ou sensible, ni aucun
principe de vie autre que son sang 55.
La théorie cartésienne abandonne le corps à la mécanique et maintient les droits de l'âme
dans le domaine de la métaphysique.
Les effets de l'âme sur le corps relèvent des
passions, pourtant celui-ci n'en est plus le simple miroir, il les exprime physiquement.
Les Conférences du physiognomoniste Charles LeBrun nous apprennent que l'âme est
désormais localisée dans l'organisme:
Quoique l'âme soit jointe à toutes les parties du corps, il y a néanmoins
diverses opinions touchant le lieu où elle exerce plus particulièrement ses
fonctions. Les uns tiennent que c'est une petite glande qui est au milieu du
cerveau [ ... ] d'autres disent que c'est au cœur, parce que c'est en cette partie
que l'on ressent les passions; et pour moi, c'est mon opinion que l'âme reçoit
53
54
55
R. Bary, op. cit., p. 400.
Jean-Jacques Courtine et Claudine Haroche, Histoire du visage. Exprimer et taire ses émotions (XVf début XIX siècle), Paris, Payot & Rivages, 1994, p. 85.
René Descartes, Traité de l 'homme, dans Œuvres, Paris, Vrin, 1970, p. 202.
26
les impressions des passions dans le cerveau et qu'elle en ressent les effets au
cœur 56.
En fait, le lieu importe peu; ce qui nous intéresse est la volonté de situer l'homme
spirituel dans le corps humain: « l'homme psychologique est ramené à l'intérieur de
l'homme même tandis que le corps se dépeuple des présences magiques et des vertus
occultes qui l'habitaient 57». Le corps et l'âme sont désormais considérés comme deux
substances distinctes, mais leur étroite connexion définit la singularité humaine s8 •
Par conséquent, cette nouvelle conception entraîne une rationalisation du corps.
Le
xvue siècle se caractérise par le conflit entre l'empire de la raison et la tyrannie des
paSSIOns.
L'honnête homme, incité à maîtriser ses pulsions instinctives qui le
rapprochent des bêtes, doit, comme l'indique Courtin, repousser l'animalité au profit de
la raison:
Pour les autres actions dont la nature ne se cache point, et qui nous sont
cependant communes avec les animaux, comme cracher, tousser, éternuer,
manger, boire, etc., parce que la raison nous dicte naturellement que plus nous
nous éloignons de la manière des bêtes, plus nous nous approchons de la
perfection où l'homme tend par un principe naturel pour répondre à la dignité
de son être, le consentement de l'honnêteté veut aussi que, puisque l'on ne
peut pas se distinguer de ces actions qui sont naturellement indispensables, on
les fasse le plus honnêtement, c'est-à-dire le moins approchant des bêtes qu'il
est possible 59.
L'auteur touche ici à un principe fondamental de la civilité: dresser tout instinct bestial
afin de former un être aux manières policées conforme aux nouveaux critères de
respectabilité fort contraignants qui s'expriment à travers l'idéal de contenance. Ainsi, le
corps nécessite une surveillance attentive et constante, car tout relâchement du contrôle
Charles LeBrun, Les Conférences, cité par Jean-Jacques Courtine et Claudine Haroche, Histoire du
visage. op. cit., p. 86-87.
57 J. Courtine et C. Haroche, op. cil., p. 87.
58 Rudy Steinmetz, « Surveillance et émancipation de l'âme: la vigilance alimentaire à l'âge classique »,
dans Ph. Dubois et Y. Winkin (dir.), Rhétorique des corps, Bruxelles, De Boeck, Éditions
universitaires, 1988, p. 26.
59 A. de Courtin, op. cil., p. 64-65.
56
27
physique rencontre une censure.
De même «il faut se donner garde de dormir, de
s'allonger et de bâiller quand les autres parlent 60», de même « il faut s'abstenir de jouer
des mains en donnant des coups, et folâtrant avec l'un et avec l'autre» et « c'est aussi
contre le respect, de se prendre une dent avec l'ongle du pouce 61». En somme, le corps
est caché derrière des parures, des vêtements et les fonctions physiques ne peuvent se
faire
en
public.
Les
traités
de
bienséance
témoignent
d'une
nouvelle
conception favorisant l'escamotage du fait corporel, qui s'explique par un effort de
contrôler le corps, de le dominer, afin de le soumettre à l'impératif de la raison.
De façon pratique, l'insistance des traités de savoir-vivre sur les contenances
extérieures montre un souci de concrétisation: les règles désignent les comportements à
proscrire et ceux à favoriser et elles rendent ainsi pragmatiques les principes de la civilité
qui, autrement, resteraient abstraits et difficiles à saisir. Que veut dire Courtin lorsqu'il
affirme que « la civilité n'est que la modestie et l'honnêteté que chacun doit garder dans
ses paroles et dans ses actions 62»? Il serait impossible de modeler sa conduite sans avoir
des données précises quant à l'attitude et la bonne conduite, aussi Courtin s'efforce-t-il de
définir la contenance à avoir dans toutes les circonstances de la vie quotidienne.
Éloquence corporelle
Au
xvUC siècle, l'art de la conversation se trouve au centre de la sociabilité telle
qu'elle se développe à la cour. Or, le corps, au même titre que la parole, participe à cette
conception de l'éloquence: « à sa façon [il] parle, [ ... ] il produit du sens, institue des
60
6\
62
A. de Courtin, op. cil., p. 75.
Ibid., p. 76.
Ibid, p. 49.
28
codes, fonctionne comme un langage, avec ses signes, son lexique, sa syntaxe, sa logique,
' .
sa rhetonque
propres 63 ». Parmi les diverses conditions requises pour briller dans la
conversation, Ortigue de Vaumorière, qui nous amène sur le terrain de la rhétorique,
révèle que: « l'on ne peut plaire dans la Conversation, qu'en accompagnant ce que l'on
dit, d'une action libre & aisée, d'un air ouvert, & de je ne sai quel agrément que l'on
n'acquiert qu'avec les personnes qui l'ont déjà 64». L'allure que projette l'honnête
homme importe autant que ses propos et le façonnement de l'image de soi s'apparente à
l'élaboration du discours, c'est-à-dire que la composition du corps éloquent intègre les
quatre parties du système rhétorique aristotélicien, soit l'invention, la disposition,
l'élocution et l'action.
Dans un premier temps, le corps s'invente. Comme l'invention rhétorique, qui
consiste à repérer des arguments ou des procédés afin de produire un discours efficace et
convainquant, l'élaboration de l'image corporelle se soumet à un travail de recherche ou
plutôt, l'honnête homme prend conscience des éléments disponibles pour rendre son
apparence agréable. Quintilien affirme que les arguments doivent d'abord être tirés de la
personne 65 , soit sa famille, sa nation, son sexe, son âge, son éducation, son état physique,
sa fortune et sa condition, et ces mêmes critères servent à l'honnête homme dans la
création de son image. Par exemple, l'attitude et le comportement changent selon l'âge,
aussI «les femmes avancées en age qui veulent attirer les yeux par l'éclat de leurs
parures, agissent contre la bienséance
66».
De telles manières rendent ridicules les
femmes matures qUI cherchent à imiter toutes les façons des Jeunes demoiselles.
Philippe Dubois et Yves Winkin, « Introduction », dans Rhétoriques du corps, op. cit., p. 7.
Ortigue de Vaumorière, L'Art de plaire dans la conversation [1688], Paris, Guignard, 1701, p. 4.
65 Quintilien, Institution oratoire, livre V, Paris, Éditions Garnier Frères, 1954, p. 133.
66 Bellegarde, Réflexions sur le ridicule, et les moyens de l'eviter, Paris, Jean Guignard, 1696, p. 367.
63
64
29
Abondant dans le même sens, Courtin prend soin de mentionner que « les jeunes gens,
selon leur qualité, doivent avoir des manières un peu plus gaies, plus vives et plus
résolues, et particulièrement ceux qui sont destinés aux armes 67», alors que les personnes
âgées « doivent avoir un maintien sérieux qui marque la gravité 68» sans, par ailleurs, se
montrer aigries ou ténébreuses. De même, le sexe d'une personne influence grandement
la conduite de celle-ci; pour cette raison, Du Bosc et Grenailles ont écrit des traités
distincts pour l'honnête femme et l'honnête fille, desquelles plus de modestie et de
pudeur sont généralement exigées. Malgré une amélioration graduelle du statut de la
femme qui se remarque notamment dans le traité de Courtin où de nombreuses
prescriptions fournies sont valables pour les deux sexes, la société demeure beaucoup
plus stricte envers la femme et ses écarts sont plus sévèrement jugés.
La fonction occupée constitue un autre critère à considérer. De toute évidence, un
ecclésiastique ne peut se comporter comme un homme du monde. Chacun doit observer
la conduite appropriée à sa condition et à son rang et adapter ses habits en conséquence.
La tenue qui sied à la reine devient incongrue lorsque portée par une demoiselle de
moindre importance. Surtout, il importe de tenir compte de son état physique, car, bien
que nul ne choisisse son apparence, il appartient à chacun de bien connaître son corps
pour mettre en valeur ce qui l'avantage et camoufler les imperfections de la nature. Peu
de gens prennent garde de proportionner les habits à leur taille, ce qui est pourtant,
comme le souligne Antoine de Courtin, une chose essentielle:
Il faut observer que si la mode fait toutes les choses grandes, elles ne doivent
être que médiocres pour les petits hommes; autrement, s'ils portent un grand
rabat parce que c'est la mode, on ne voit en eux qu'un rabat; si c'est un
67
A. de Courtin, op. cil., p. 212.
68/d
30
chapeau à grand bord, ce ne sera qu'un chapeau que l'on verra marcher, ainsi
du reste 69.
Dans l'élaboration de l'image de soi projetée, le bon sens, l'équilibre et la modération
priment sur le reste quand vient le temps de se produire en public.
Enfin, il ne suffit pas de se rapporter à sa personne pour déterminer la conduite
appropriée, encore faut-il considérer le lieu et le temps. L'Honnête homme se rappelle
donc le conseil de Quintilien : « au regard de toute action, la question se pose de savoir
pourquoi, où, quand, comment et par quoi elle a été accomplie 7o ». D'ailleurs, Courtin ne
cesse de le répéter: en toutes choses, il faut tenir compte des circonstances, car ce qui est
bien à un moment peut être mal vu dans un autre contexte. Par exemple, bien qu'il soit
contre la bienséance d'être assis en présence d'une personne éminente, il serait étrange de
rester debout si cette dernière nous dictait une lettre. Aussi, selon l'endroit où il se trouve
et l'activité qui l'occupe, l'honnête homme adapte sa tenue et sa conduite. De fait, les
traités comportent souvent une section indiquant le comportement à observer dans les
Églises où « il ne faut point grimacer en priant Dieu, [ ... ] moins encore ne faut -il saluer
dans l'église quelqu'un que l'on n'aurait pas vu depuis longtemps, ni se faire des
embrassades et des compliments, la sainteté du lieu ne le permet point, et ceux qui le
voient s'en scandalisene l ».
La conduite dépend du contexte: l'air gai qui sied à un bal
devient impropre lors de funérailles. En toute situation, il importe avant tout de faire
preuve de jugement et de discernement, deux qualités de l'esprit qui pourront
éventuellement faire éviter à certains des maladresses gênantes ou encore masquer
l'inexpérience de quelques autres.
69
70
71
A. de Courtin, op. cil., p. 108.
Quintilien, Institution oratoire, livre V, Paris, Éditions Garnier Frères, 1954, p. 136.
A. de Courtin, op. cit., p. 120.
31
L'invention rhétorique concerne tous les choix faits quant à la manière de se
présenter. L 'honnête homme, en perpétuelle exhibition, accorde un soin particulier à son
ethos, point essentiel dans la rhétorique antique qui se rapporte au caractère que prend
l'orateur pour inspirer confiance aux auditeurs. Toute représentation publique implique la
construction d'une image de soi; « que l'image induite des façons de dire [et de faire]
facilite, parfois même conditionne la bonne réalisation d'un projet, c'est ce que nul ne
peut ignorer qu'à ses dépens 72». Cette citation de Ruth Amossy est d'autant plus vrai à
la cour, où prime une culture des apparences. En effet, pour remplir les conditions
minimales de crédibilité, l'honnête homme est tenu de respecter le code corporel imposé
socialement. Contrairement au proverbe, l'habit fait le moine, puisque « la propreté dans
les habits fait une grande partie de la bienséance, & sert beaucoup à faire connoître la
vertu & l'esprit d'une personne
73».
À cette remarque, s'ajoute un commentaire
d'Antoine de Courtin :
Et non seulement c'est la propreté et la bienséance des habits qui donnent
bonne impression de la personne, mais ses domestiques, son train, sa maison,
ses meubles et sa table, si tout cela a pareillement de la proportion et du
rapport à la qualité et à l'âge, parce que ce sont autant de si~nes qui nous
marquent, sans que le maître parle, s'il a de l'esprit et de la vertu 4.
En somme, il existe, en dehors de la parole, de nombreuses contraintes dans la manière de
se présenter. L'honnête homme est d'abord jugé sur son apparence et cette première
impression s'avère primordiale, étant donné que les gens croient ce qu'ils voient. Le
code corporel élaboré fait en sorte que l'image projetée facilite son insertion dans le
monde de la cour ou alors lui porte préjudice.
72
73
74
Ruth Amossy, Images de soi dans le discours: la construction de l'ethos, Lausanne, Oelachaux et
NiestIé, 1999, p. 9.
Traité de la civilité nouvellement dressé d'une maniere exacte & methodique & suivant les regles de
l'usage vivant, Lyon, Jean Certes, 1681, p. 48.
A. de Courtin, op. cit.• p. 108.
32
Dans un deuxième temps, le corps est agencé et organisé par un travail de
disposition, comme dans la production d'un discours. Il existe un code au service de la
création de l'image de soi. De fait, le premier chapitre du Traité de la civilité, intitulé
« De toutes les parties du corps », respecte un ordre dans la présentation de ces parties.
L'auteur procède de haut en bas et reprend alors la forme utilisée par Quintilien lorsqu'il
traite de l' actio dans son cinquième livre: ce dernier décompose systématiquement le
corps et donne des indications pour chacune des parties, commençant par la tête et
terminant avec les pieds. Dans le Traité de la civilité, le corps est morcelé: la tête, le
visage, les épaules, les bras, les coudes, les mains, les doigts, les ongles, les genoux et les
pieds. Cependant, ces parcelles n'occupent pas une place d'égale importance au sein du
traité, l'honnêteté met en valeur certaines parties, tandis que d'autres restent cachées. Le
texte insiste sur la tête, décrivant avec précision les cheveux, les oreilles, le nez, les joues,
les lèvres, les dents, la bouche et tout spécialement les yeux.
Dans l'ensemble des traités de civilité, la tête occupe un espace considérable et,
de toute évidence, l'idée qu'on se fait du corps humain la valorise particulièrement.
Siège de la raison, elle s'avère également un lieu important pour les passions: « le visage
exprime une grande gamme d'émotions et plus encore de signes de lien ou d'opposition
avec les êtres présents.
Salutations, défis, discours muets se font plus lisibles à cet
endroit, ou avec le chapeau qu'en utilisant le reste du corps
75».
L'individualité
s'exprime clairement au niveau de la tête. Par conséquent, plusieurs prescriptions la
concernent directement : notamment par rapport à l'expression faciale et à la nécessité de
se couvrir ou de se découvrir selon le contexte.
75
R. Muchembled, op. cit., p.225.
33
Les mains, qui avec la tête sont les seules parties du corps à s'offrir directement
au regard, arrivent en deuxième place en tenne d'importance et plusieurs commentaires
les décrivent et indiquent comment les tenir ou à quel moment les ganter.
Les
observations par rapport aux bras et aux jambes demeurent brèves: il s'agit
essentiellement de les faire oublier « en les [tenant] dans leur position naturelle sans
contrainte 76». Ainsi, ni les bras ni les jambes ne doivent être croisés et l'on ne les remue
point inutilement.
De façon générale, les traités de civilité révèlent un souci de
redressement du corps et la posture prend une importance considérable. Pour ce qui est
des « membres honteux », suivant l'expression employée dans le texte, il est tout à fait
contre l'honnêteté de les découvrir sous prétexte que,
de même que la nature ayant voulu cacher certaines parties de notre corps et
certaines actions, le consentement et l'usage s'accordent réellement à les tenir
cachées pour garder l'honnêteté. Que celui-là passerait pour le plus
déshonnête du monde, qui découvrirait publiquement ce qui ne se doit point
découvrir, ou ferait quelques actions et professerait quelques paroles pour les
exprimer contre l'honneur pour ainsi dire, et la pudeur de la nature 77.
Courtin se montre on ne peut plus strict, car l'honnête homme, et tout particulièrement
l'honnête femme, y joue son honneur. Le corps est régulé par un contrôle sévère qui
l'organise dans les moindres détails pour en faire un tout cohérent, harmonieux et
convenable.
Par ailleurs, il ne s'agit pas uniquement d'ordonner les corps de façon
individuelle, mais de les hiérarchiser les uns par rapport aux autres. Ainsi, les individus
sont disposés dans l'espace selon un plan préétabli, à chacun sa place selon le contexte:
lorsqu'une personne est forcée de marcher dans les rues auprès d'une autre de rang
supérieur, il convient de lui laisser le haut pavé et de ne pas se tenir directement côte à
76
77
Traité de la civilité, op. cit., p. 40.
A. de Courtin, op. cil., p. 64.
34
côte, mais de rester un peu derrière, à moins qu'elle ne lui parle et qu'il faille lui
répondre 78.
Certaines conventions existent: par exemple, lorsque trois personnes se
promènent ensemble, le milieu devient le lieu d'honneur pour la personne la plus
qualifiée, à la droite de celle-ci se place le second, à la gauche, le troisième. De sorte que
la promenade au jardin relève pratiquement d'une chorégraphie dans laquelle les
moindres mouvements des uns sont réglés en fonction de ceux des autres:
En général, quand on se promène deux à deux, il faut observer qu'au bout de
chaque longueur de promenade, on doit tourner en dedans du côté de la
personne avec laquelle on se promène, et non en dehors, de peur de lui tourner
le dos. Que si on se promène trois ensemble, et que l'on soit égaux, on peut se
quitter le milieu alternativement à chaque retour d'allée, celui qui était au
milieu, se reculant à côté, pour laisser au milieu un de ceux qui étaient à
côté79 •
Une telle rigidité nous semble loufoque et même absurde aujourd'hui, pourtant, elle
apparaît totalement légitime aux gens de l'époque, pour lesquels les moindres détails
s'inscrivent dans un lourd cérémonial. Les plus petits gestes revêtent une valeur de
prestige et symbolisent la répartition des pouvoirs, ce phénomène est étudié par Norbert
Elias dans La Société de cour où il fait voir le caractère fétiche de l'étiquette: « chaque
geste de cérémonie avait une valeur de prestige hiérarchisée. [... ] Il servait d'indicateur
de la place de chacun dans le jeu d'équilibre auquel tous les hommes de la cour étaient
soumis 80». L'espace physique est utilisé de façon à disposer les individus selon un ordre
hiérarchique. Tous doivent connaître les règles relatives à chaque lieu: la chambre, le
jardin, la rue, la salle à manger. Ainsi, la disposition du corps est réfléchie de façon
consciente et donne lieu à des habitudes précises.
A. de Courtin, op. cil., p. 122.
Ibid., p, 123.
80 N. Elias, La Société de cour, op. cil .• p. 72.
78
79
35
Ensuite, l'élaboration de l'image corporelle tire aussi profit de l'élocution qui, en
rhétorique, concerne la rédaction du discours, le choix du style, l'usage des figures et
dont la première qualité est la correction, c'est-à-dire la justesse, la pureté et surtout le
fait de ne pas s'écarter de la bienséance. Le langage non-verbal se plie aussi au bon
usage et Courtin insiste à maintes reprises sur l'importance de s'y conformer: « il
faudrait observer exactement ce que l'usage a établi parmi nous pour honnête, et éviter de
même aussi tout ce qu'il a condamné comme indécent 81». Le corps met en œuvre divers
procédés pour plaire. Le fait de parier d'une élaboration consciente et réfléchie de
l'image corporelle nous situe dans le domaine de l'élocution; le corps, à l'instar du
discours oratoire, est soigné dans ses moindres détails en fonction des critères de beauté
et d'élégance de l'époque. La mode fait office de figure ornementale et le choix des
parures s'avère de la plus haute importance. Dans leur habillement, les honnêtes gens
peuvent faire valoir leur bon goût par un judicieux équilibre entre la simplicité et
l'ostentation. Courtin mentionne que « cette mode a les deux extrémités vicieuses
82»
et
il condamne tout autant l'excès de négligence que l'excès d'affection, prétextant que
l'exagération fait souvent paraître les gens ridicules, comme en témoigne ces quelques
exemples:
Lorsqu'on portait des hauts-de-chausses larges par en bas, ils y mettaient deux
aunes de largeur. Si le bas de la robe d'une dame devait traîner de demi-aune,
on y mettait une et demie; si les manches étaient courtes, on ne faisait que des
ailerons; si on portait du ruban à côté des hauts-de-chausses, on en mettait
jusques dans la pochette; et tout le reste à proportion, jus~ues aux nœuds des
souliers, qui étaient d'un pied de long quand on en portait 8 .
Ainsi, la mode, qui permet d'enjoliver son apparence, est dictée par le bon goût et se
soumet aux critères de la bienséance.
81
82
83
A. de Courtin, op.cit., p. 63.
Ibid, p. 106.
Ibid, p. 107.
36
Les « Classiques» refusent l'exubérance baroque et lui préfèrent la sobriété, ou
plutôt l'apparence de sobriété. L'image du masque revient fréquemment dans le discours
sur l'honnête homme. En effet, celui-ci se compose un visage qui « ne doit point être
comme d'un fantasque, d'un severe, d'un êtonné, d'un melancolique, d'un chagrin, d'un
inconstant, ni de telle sorte que l'on puisse remarquer quelque passion ou affection
déréglée: mais il doit être gay & doux 84». Le masque lui permet de dissimuler ses
passions et de conserver un air impassible, même si la réserve affichée n'est bien souvent
qu'une illusion entretenue par le courtisan et, qu'à la cour, la figure de l'hypocrisie
l'emporte.
L'art suprême consiste à cacher l'artifice pour avoir l'air naturel, ce qUi
correspond à la quête classique de la coïncidence de l'être et du paraître.
Puisque l'élocution, sur le plan physique, manifeste l'emphase 85 et renforce
l'expression corporelle, c'est à elle, encore, que revient la tâche de filtrer les passions que
l'orateur désire laisser voir. Ici, il s'agit avant tout d'une question d'intérêt, à savoir
quelles passions sont les plus susceptibles d'émouvoir l'auditeur dans le sens voulu.
L'obligation, pour l 'honnête homme, de contraindre ses émotions affecte son
comportement, jusque dans sa démarche, qui doit faire voir sa modestie :
Il faut observer aussi d'avoir un marcher modeste, ne frappant point fortement
le plancher ou la terre, ne traînant point les pieds, ne marquant point la
cadence de la tête ou des mains, mais se retenant en soi-même et marchant
doucement, sans tourner la vue ça et là 86.
Les manifestations passionnelles trop intenses au niveau corporel sont supprimées et,
conformément à l'exigence générale de modération, l'attitude extérieure correspond en
Traité de la civilité, op. cit., p. 8-9.
Georges Molinié, Dictionnaire de rhétorique, Paris, Librairie Générale Française, 1992, p. 129.
86 A. de Courtin, op. cit., p. 70.
84
85
37
rhétorique au style moyen 87 . En effet, pour l'honnête homme, « le grand art de plaire
consiste à trouver le milieu entre trop et trop peu; ce tempérament fait la perfection des
vertus humaines 88 ». Bellegarde ici semble s'être inspiré de Cicéron lui-même qui
indique que « dans toutes les choses il faut voir le ''jusqu'où'' : en effet, quoique chaque
chose ait sa mesure, le "trop" choque pourtant plus que le "trop peu" 89».
L'équilibre
constitue un trait essentiel de l'esthétique classique qui en tout recherche l'harmonie du
sujet.
Les concepts d'invention, de disposition et d'élocution ont permis de montrer que
le code corporel fonctionne comme un discours. Toutefois, le système rhétorique prévoit
une partie distincte consacrée au corps: la quatrième section, l' ac/io, se veut le
parachèvement du travail rhétorique et porte sur la voix, la gestuelle et la mimique.
Faret, dans L 'Honnête homme, affirme:
Le premier soin que doit avoir celui qui veut hanter les cabinets, et les réduits,
et se jeter dans l'entretien des femmes, c'est de rendre sa présence agréable.
Car la première chose qu'elles considèrent dans un homme, c'est la mine, et
l'action extérieure, que Cicéron nomme l'Éloquence du Corps. 11 ne la divise
qu'en deux parties, le geste et la voix: mais au sujet que nous traitons, il faut
encore ajouster l'habit et la composition du Corps même 90.
Le corps joue donc un rôle capital dans une société dominée par l'art de la conversation.
L 'honnête homme classique est touché des mêmes prescriptions que l'orateur antique
quant à la gestuelle, à l'air et à la voix.
Les gestes remplissent une fonction communicative complémentaire à la parole et
favorisent l'échange.
Le corps parle un langage universel où les mains s'avèrent
Albert Mechtild, « L'Éloquence du Corps - Conversation et sémiotique corporelle au siècle classique »,
Germanische Monatsschrifi. n° 39,1989, p. 157.
88 Bellegarde, Réflexions sur le ridicule. et sur les moyens de l'eviter. Où sont représentez les différens
caractéres & les mœurs des personnes de ce siécle, op. cit., p. 369.
89 Cicéron, L'Orateur, Paris, Les Belles Lettres, 1964, p. 26.
90 Nicolas Faret, L 'Honnête homme ou l'Art de plaire à la cour, Genève, Slatkine Reprints, 1970, p. 91.
87
38
particulièrement éloquentes, car ce sont elles qui, aux dires de Faret, enflamment l'action.
Quintilien mentionne qu'elles font presque autant de mouvements qu'il existe de mots.
Les traités de civilité insistent sur la nécessité de les maîtriser convenablement et de ne
pas, « quand on parle, faire de grands gestes des mains; cela sent d'ordinaire les diseurs
de riens, qui ne sont pathétiques qu'en mouvements et en contorsions de corps
91».
Courtin se démarque ici du traité de Nicolas Faret qui démontrait un grand enthousiasme
face à la gestuelle.
Au fur et à mesure que l'on avance dans le XVIIe siècle,
l'expressivité des mains devient indécente parce qu'elle renvoie au code populaire et
grossier duquel l'honnête homme tend à se distinguer. L'art de la gestuelle exige grâce et
retenue; toute contorsion disgracieuse sera bannie des manières de la cour. L'action
rencontre alors les mêmes paramètres que l'élocution: le style moyen l'emporte.
En
tout, il faut éviter le laisser aller et l'emportement, la modération reste la règle d'or.
L'idéal d'honnêteté en est un de contrôle et la voix n'échappe certes pas à la règle.
Courtin souligne « qu'il faut prendre garde au ton de la voix que l'on a naturellement 92».
Cet avertissement à se méfier de la nature est révélateur: l'image corporelle associée à
l'honnêteté résulte d'une attention constante pour réprimer tout instinct, sans que cet
effort ne paraisse. Les prescriptions de Faret demeurent valables à la période classique et
l'honnête homme prendra garde à ce que « le ton de la voix n'ayt rien ny de rude, ny
d'aigre, ny de trop éclatant, ny de trop foible : au contraire, qu'il soit doux, clair, distinct,
plein et net, en sorte qu'il penetre facilement jusques dans l'ame, sans trouver aucune
91
92
A. de Courtin, op. cÎt., p. 83.
Ibid, p. 87.
39
résistance à rentrée
93».
Le mot d'ordre: rendre sa voix agréable de sorte qu'elle plaise à
la compagnie.
La mimique répond aux mêmes exigences. Lieu par excellence où se manifestent
les émotions, le visage requiert évidemment un contrôle sévère, d'autant plus que les
pensées s'y lisent avant même que la langue n'ait le temps de les formuler. Les yeux,
considérés comme la partie la plus expressive, dévoilent les secrets de l'âme et
constituent un danger à qui ne s'en méfie,
aussi vaut-il mieux faire voir un regard
paisible, aimable, modeste, marque d'un esprit posé et humble. L'expression faciale
constitue un enjeu majeur pour l'honnête homme forcé de contraindre ses émotions. Cet
impératif affecte nécessairement le comportement non-verbal de l'individu qui cherche à
supprimer et à rationaliser les signes naturels des passions qui l'agitent. Courtin prend
soin de peindre avec précision l'air qu'il convient d'afficher:
Il est malséant aussi de faire en parlant certaines grimaces d'habitude, comme
de rouler la langue dans la bouche, de se mordre les lèvres, de se relever la
moustache, de s'arranger le poil, de cligner des yeux, de se frotter les mains
de joie, de faire craquer les doigts en se les tirant l'un après l'autre, de se
gratter, de hausser les épaules, ect. Il ne faut pas avoir non plus une
contenance toute d'une pièce, fière, arrogante et dédaigneuse 94.
L'expression ne trahit aucun signe de trouble ni d'émotion, l'impassibilité domine, sans
toutefois que le visage ne paraisse froid, distant ou insolent.
Être social avant tout,
l'honnête homme garde un air ouvert, engageant, empreint de bienveillance et d'humilité.
Enfin, la physionomie en entier est mise à profit dans cette entreprise de séduction
propre à la sociabilité sous le règne de Louis XIV. Le code corporel élaboré dans les
traités de civilité s'inspire grandement des enseignements de la rhétorique antique, vu
93
94
N. Faret, op. cil., p. 94.
A. de Courtin. op. cil., p. 83.
40
que, pour se tailler une place à la cour, la nouvelle classe sociale visée par les traités de
civilité doit exceller dans l'art de convaincre:
L'action, loin d"être un pur ornement, joue un rôle important au service de la
persuasion. Car toute polie qu'elle soit, la conversation familière ne cherche
pas moins à convaincre, faisant appel à tous les moyens de l'éloquence du
corps, puisqu'il s'agit de vaincre deux sens à la fois, et d'assiéger également
les esprit par les yeux et par les oreilles95 •
Comme le dit si bien La Rochefoucauld, « ce qui fait qu'on déplaît souvent, c'est que
personne ne sait accorder son air et ses manières avec sa figure, ni ses tons et ses paroles
avec ses pensées et ses sentiments 96». Ainsi, l'idéal anthropologique classique valorise
un parfait accord entre la parole et le geste.
Finalement, des traités de civilité émerge la constitution d'un idéal classique du
corps, où prime la notion d'ordre, c'est-à-dire que l'aspect physique relève d'une
organisation esthétique méticuleuse.
Le beau se pense en termes de proportion,
d'harmonie et d'équilibre et se définit comme un art possédant une unité de réalisation.
Centrale à l'idéologie classique, la quête de cette unité amène la société à s'assurer d'une
emprise ferme sur tout ce qui se rapporte à l'apparence extérieure, de façon à optimiser le
discours, à l'appuyer, à le renforcer par des airs, des manières, des gestes appropriés et
réfléchis.
95
%
A. Mechthild, loe. cit., p. 159.
François de La Rochefoucauld, De l'air et des manières, dans Œuvres complètes, Paris, Gallimard,1957,
p.512-513.
Chapitre Il
POLITIQUE DU CORPS
Impossible de dénier le caractère politique des traités de civilité: ces textes
reproduisent des données idéologiques, des pratiques culturelles et des conventions
sociales propres à la société dans laquelle ils circulent.
Les manuels de bienséance
contribuent à construire des identités répondant à l'idéologie dominante: «the
pedagogical aim of conduct books is to mold men and women from the roles they are
supposed to assume, roles that are gendered specifie and suitably respectful of power
relation 97». La finalité délibérative de la littérature didactique vise à proposer un modèle
de comportement et place l'éthique au centre de l'élaboration d'un idéal de l'honnêteté.
En tant que système normatif, le code de l'étiquette « se veut un guide pour une conduite
sociale 'adaptée' et 'policée' et est ainsi le garant d'un certain ordre où chacun sait la
place qui lui est assignée et ce qu'il doit y faire
97
98
98».
Les traités de cour, donc, concourent
Valeria Finucci, The Lady Vanishes: Subjectivity and Representation in Castiglione and Ariosto,
Standford, Standford University Press, 1992, p. 6.
Dominique Picard, « Caractéristiques et évolution de la ritualité sociale dans les traités de savoir-vivre
contemporains », dans A. Montandon (dir.), Pour une histoire des traités de savoir-vivre en Europe,
Clermont-Ferrand: Association des publications de la Faculté de Lettre et Sciences humaines,
Université Blaise-Pascal, 1994, p. 373.
42
à façonner une image à laquelle l'individu s'identifie et se soumet afin d'être accepté de
la bonne société.
Pour atteindre leur objectif, ces textes formulent une série de
prescriptions quant au comportement à adopter à la cour, préceptes qui, bien souvent,
passent par le dressage du corps.
Le corps politique
Parce qu'il est façonné par l'idéologie, le corps humain est investi d'une
dimension politique et devient un instrument dans les mains du pouvoir dominant qui le
modèle à son gré. Dans Surveiller et punir, Michel Foucault formule l'hypothèse que
« les rapports de pouvoir opèrent sur [le corps] une prise de pouvoir immédiate; ils
l'investissent, le marquent, le dressent, le supplicient, l'astreignent à des travaux,
l'obligent à des cérémonies, exigent de lui des signes99 ». Le corps est donc envisagé
comme un objet manipulable qu'utilise le souverain pour parvenir à ses fins par le biais
de l'étiquette qui, d'une part, lui sert d'appareil de domination de la noblesse et d'autre
part, lui permet de manifester sa puissance aux yeux de tous.
Le contexte politique du règne de Louis XIV permet de comprendre comment se
constitue l'élite sociale formant la cour française durant la seconde moitié du XVIIe
siècle. Le roi est âgé de cinq ans lorsqu'il hérite de la couronne à la mort de Louis XIII;
s'ensuit alors une période de régence: n'ayant aucune expérience politique, Anne
d'Autriche, la mère du jeune souverain, s'en remet entièrement à son premier ministre, le
Cardinal Mazarin, pour diriger la France. Enfant, Louis subit les conséquences de la
Fronde, née d'un mécontentement général dû, entre autres, à l'augmentation de la
99
Michel Foucault, Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 2003, p. 34.
43
pression fiscale entraînant la haute noblesse à contester l'autorité du souverain; menacée,
la famille royale est forcée de quitter Paris. En réaction à ces événements, Louis XIV
développe une obsession de l'ordre et il s'applique, par la suite, à affaiblir les membres
de la noblesse d'épée en l'écartant des charges administratives, qu'il octroie de
préférence à des gens qui lui doivent tout. Dès 1661, le roi assure lui-même le contrôle
du gouvernement en s'entourant d'un petit nombre de conseillers choisis non dans la
famille royale, dans le haut clergé ou dans la haute noblesse, mais parmi des robins
fraîchement anoblis qui lui sont totalement attachés et dévoués vu leur dépendance à son
égard. Quant aux nobles, ne leur restent guère plus que les emplois militaires (et encore)
et les charges curiales; leur statut se limite désormais à un rôle purement figuratif. À
partir de 1682, Versailles devient définitivement le centre de la vie publique pour
l'aristocratie et le roi y organise de nombreuses fêtes, des bals, des banquets, des pièces
de théâtre, des parties de chasse et des activités de toutes sortes pour distraire la noblesse
et la tenir occupée. Sur le plan politique, le règne de Louis XIV, poursuivant la
centralisation des pouvoirs entamée depuis la fin de l'époque féodale, contribue
fortement au renforcement de l'autorité monarchique et marque ainsi l'apogée de
l'absolutisme. Finalement, l'échec de la Fronde a consacré la victoire de la monarchie
absolue et provoque par conséquent l'assujettissement politique général 100.
Dans cet esprit, l'étiquette instituée par Louis XIV constitue de prime abord un
moyen efficace de domination des courtisans. L'apparence physique est grandement
touchée par les nouvelles règles de savoir-vivre qui sont imposées à la cour, car plusieurs
contraintes codifient le comportement et réglementent 1'habillement, le maintien,
100
Jean Rohou, Le XVII' siècle, une révolution de la condition humaine, Paris, Seuil, 2002, p.286.
44
l'expression. La civilité, à travers les restrictions corporelles, cherche à atteindre l'âme
de l'honnête homme puisque, comme l'indique Antoine de Courtin, « le corps est si
étroitement lié à l'âme, [ ... ] qu'il est vrai de dire que l'âme elle-même ne se meut
presque que par le mouvement du corps
lOI».
Aucun souverain n'a été aussi strict en
matière de bienséance et de politesse que Louis XIV. L'obsession dont il fait preuve
pour toutes les questions d'étiquette trahit son souci d'ordre et sa volonté d'assujettir la
noblesse.
Dans ce but, il conçoit Versailles où les nobles se rassemblent autour de lui, ce qui
lui permet de mieux les contrôler comme l'explique Norbert Elias :
La conception de Versailles répond parfaitement à ce double souci de la
royauté de subvenir aux besoins d'une partie de la noblesse, de lui donner un
statut à part, de la dompter et tenir sous son contrôle. Le roi se montre
généreux avec ses favoris, mais il exige qu'on lui obéisse; il n'oublie jamais
de faire sentir aux nobles qu'ils dépendent entièrement de lui, de l'argent et
des chances qu'il veut bien leur distribuer 102 •
À la fois instrument de domination et d'entretien de la noblesse, la cour offre à Louis
XIV la possibilité de s'assurer la parfaite soumission de ses sujets rendus dépendants
grâce à un système de privilèges pour lesquels ils rivalisent entre eux. Courtin fait
mention de la compétition qui s'établit entre les individus souhaitant se démarquer auprès
des personnes importantes et particulièrement en présence du souverain. Les courtisans
sont prêts à tout pour l'emporter: la médisance est une arme particulièrement prisée,
comme en témoigne ce passage du Nouveau Traité de la civilité:
Mais d'où vient donc, me dites-vous, que deux personnes de même profession
ne peuvent se souffrir, ne peuvent jamais dire de bien l'une de l'autre? C'est
pour une autre raison qui est, ou l'intérêt, ou le désir de l'honneur. I\s
s'aiment par la conformité de leur inclination, mais ils se craignent l'un
Antoine de Courtin, Nouveau traité de la civilité qui se pratique en France parmi les honnêtes gens,
Saint-Étienne, Publications de l'Université de Saint-Étienne, 1998, p. 97,
102 Norbert Elias, Dynamique de l'Occident, Paris, Calmann-Levy, 2003, p. 143.
101
45
l'autre, parce qu'ils tendent à une même chose, qui n'est pas de l'essence ou
qui est tout à fait différente de cette inclination 103.
Parce qu'ils luttent pour les mêmes avantages et qu'ils ont à cœur les mêmes intérêts,
tous se méfient les uns des autres. Le souverain exploite les antagonismes entre les
honnêtes hommes et suscite leur jalousie, se servant de l'étiquette pour déterminer la part
de prestige dévolue à chacun, de sorte que cette concurrence empêchent les nobles de se
liguer en un groupe homogène et d'ainsi constituer une menace pour le roi qui craint une
révolte semblable à la Fronde.
Plusieurs auteurs de l'époque, généralement patronnés par le souverain, valorisent
l'esprit de sujétion en exaltant l'honneur de servir le roi, puisque « se conformer à son
prince, c'est une marque que l'on a de l'esprit 104». Au
xvue siècle, une entreprise de
pacification transforme la notion d' « honneur» qui cesse de se rapporter aux exploits
guerriers pour se déplacer vers un nouvel idéal d'urbanité, lequel prend, en France, la
forme de l'honnêteté. Les révoltes antérieures ayant provoqué le chaos dans le royaume
durant plusieurs années, les sujets eux-mêmes sont redevables au prince de la paix
restaurée et Saint-Évremond note à ce propos qu' « il faut respecter la subordination qui
est entre les hommes, sans cela on ne verroit que confusion & que desordre 105». La
théorie de Norbert Elias sur le processus de civilisation explique pourquoi les
débordements de violence sont bannis de l'état absolutiste:
L'agressivité [ ... ] a été conditionnée comme les autres manifestations
pulsionnelles par l'état avancé du partage des fonctions, par la dépendance
plus marquée de l'individu envers ses semblables et envers l'appareil
technique; elle a été émoussée et limité par une infinité de règles et
d'interdictions qui se sont transformées en autant d'autocontraintes. Ainsi,
elle a été « affinée» et « civilisée» comme toutes les autres pulsions sources
A. de Courtin, op. cit., p. 101.
Ibid., p. 102.
105 Saint-Évremond, « Pensées sur l'honnesteté)), dans Œuvres mélées. Paris, C. Bardin, 1670, p. 20.
103
104
46
de plaisir: elle ne se manifeste plus dans sa forme brutale et déchaînée qu'en
rêve et dans quelques éclats que nous qualifions de pathologiques 106.
Le corps est directement visé et l'homme s'efforce de réprimer ses instincts et de policer
ses manières selon les nouveaux critères sociaux. Dans les manuels de savoir-vivre,
humilité et respect définissent la civilité, car « il n'y a rien [ ... ] qui soit plus agréable,
plus touchant et qui gagne plus le cœur, que l'affabilité et la soumission, ou ces
sentiments et ces démonstrations humbles et charitables de bonne volonté
107».
Par leur
attitude et leurs gestes, les honnêtes gens témoignent leur déférence envers le roi ou toute
personne considérée supérieure à laquelle ils doivent respect.
Parfait exemple de la matérialisation de la civilité, la révérence prend une valeur
symbolique importante: lorsqu'il s'incline devant une personne éminente, l'honnête
homme se positionne de manière à se trouver plus bas que son supérieur et ainsi, par son
corps et sa posture, il manifeste son respect et démontre son admiration.
Pratique
courante, la révérence s'exécute suivant des règles précises explicitées dans les traités de
civilité que consultent aussi bien les hommes que les femmes: « [elle] ne doit jamais
être, ni courte ni trop précipitée, mais basse et grave, et pourtant succincte, où il y a lieu
de la faire, ou au moins en s'inclinant un peu du corps, quand on ne fait que passer
108».
Tous s'exercent à se courber avec élégance et grâce pour éviter de paraître empoté et
maladroit.
La révérence varie selon l'importance des individus et, en présence de
plusieurs personnes de qualité, il faut s'incliner devant la plus illustre de toutes. Deux
gentilshommes d'égale condition baissent légèrement la tête pour manifester leur respect
mutuel, alors que « passant devant les personnes royales, il faut faire de très profondes
Norbert Elias, La Civilisation des mœurs, Paris, Calmann-Levy, 1973, p. 421.
A. de Courtin, op. cil., p. 53.
108 Ibid, p. 69.
106
107
47
révérences, si ce n'est quand on danse
109».
Ne pas s'abaisser devant le roi constitue une
offense de lèse-majesté. En résumé, toute l'honnêteté tient donc à la nécessité de
connaître ses devoirs à l'égard des personnes éminentes, de leur manifester déférence et
de les servir avec un empressement proportionnel à leur rang.
Par ailleurs, l'étiquette agit également comme facteur de différenciation, c'est-àdire que les règles de la civilité permettent de maintenir le caractère distinctif de la
noblesse et, surtout, de démontrer la puissance du monarque. En effet, la vie de cour
s'avère, à l'époque de Louis XIV, le seul moyen d'afficher sa supériorité sociale. Fondée
sur la hiérarchie sociale, l'étiquette revêt une grande importance pour Louis XIV, parce
qu'elle détermine sa propre position et la manifeste aux yeux de tous. Les ouvrages de
civilité insistent sur le fait que le roi incarne la civilité suprême et qu'il faut suivre son
exemple et se plier à ses exigences:
La personne du souverain doit être le centre de toutes les amitiés et de tous les
désirs de ses sujets, car si tout bon sujet doit préférer à toutes choses l'amour
de la patrie, il doit par conséquent aimer son prince plus que toutes choses,
puisqu'en lui se renferment l'état et la patrie, et qu'il est le pilote de ce grand
vaisseau. Et si ceux qui sont dans un navire reçoivent uniquement la loi du
pilote, il est sans contredit, selon les règles du bons sens, que la volonté du
prince doit pareillement être la règle de toutes les autres volontés 110.
Ainsi, le Roi Soleil porte bien son nom: occupant le centre, tous gravitent autour de lui et
lui confèrent prestige et autorité. À cette époque de consolidation du pouvoir où « la
condition des Rois a quelque chose de divin
III»,
il était primordial que la puissance
monarchique fût montrée publiquement. Dans ses mémoires, Louis XIV révèle comment
il entend se servir de l'étiquette pour gouverner:
Ceux-là s'abusent lourdement qui s'imaginent que ce ne sont là qu'affaires de
cérémonie. Les peuples sur qui nous régnons, ne pouvant p~nétrer le fond des
109
110
III
A. de Court in, op. cil.. p. 144.
Ibid, p. 102.
Saint-Évremond, op. cil., p. 14.
48
choses, règlent d'ordinaire leurs jugements sur ce qu'ils voient au-dehors, et
c'est le plus souvent sur les préséances et les rangs qu'ils mesurent leur
respect et leur obéissance. Comme il est important au public de n'être
gouverné que par un seul, il lui est important aussi que celui qui fait cette
fonction soit élevé de telle sorte au-dessus des autres qu'il n'y ait personne
qu'il puisse ni confondre ni comparer avec lui, et l'on ne peut, sans faire tort à
tout le corps de l'État, ôter à son chef les moindres marques de la supériorité
qUi'1 e d"Istmgue des mem bres 112.
Le protocole curial marque la distance qui sépare le souverain de ses sujets. Louis XIV
en tire profit pour se mettre en valeur, étant donné que « dans une société qui se
réorganise, qui recompose et renforce ses hiérarchies et ses statuts, tout doit pouvoir être
exposé et, partant, évalué à sa place 1\3 ». Ce besoin de représentation de soi affecte en
premier lieu le physique: l'apparence est sévèrement jugée et les comportements relèvent
d'une mise en scène de soi qui permet de se faire voir socialement à la cour. Le corps est
l'outil de la représentation, il démontre la distance, il incarne la soumission, il devient,
par les bienséances, la scène vivante où se joue le spectacle du pouvoir monarchique.
Les traités de civilité indiquent une multitude de façons de témoigner son respect
à l'égard des personnes de qualité: des règles touchent le comportement, la façon de se
tenir, l'habillement et même le lieu où l'on se place par rapport à une personne
supérieure. En effet, la disposition dans l'espace est fort révélatrice, tous ceux qui sont
bien avisés de l'étiquette curial devraient pouvoir en déterminer le rang des individus les
uns par rapport aux autres: dans une pièce, les gens de moindre qualité se tiennent au
bas bout, « qui est toujours du côté de la porte par laquelle nous somme entrés », tandis
que le « haut bout
114»
est réservé aux personnes plus émérites. De même, le maintien et
la façon de se tenir lors d'un entretien révèlent le rang des deux individus, puisque celui
Louis XIV, Mémoires, Il, 15, cité par Norbert Elias, La Société de cour, op. cit., p. 116.
Jacques Revel, « Les Usages de la civilité », dans Roger Chartier (dir.), L 'Histoire de la vie privée,
tome 3, Paris, Seuil, 1986, p. 186.
114 A. de Courtin, op. cit., p. 81
112
1\3
49
qui a l'honneur d'être reçu par un supérieur ne doit pas « se mettre côte à côte de la
personne qualifiée mais vis-à-vis, afin qu'elle voie que l'on est tout prêt à l'écouter; il
faut avec cela tourner le corps un peu de côté et de profil, parce que cette posture est plus
respectueuse que de se tenir de front
115».
La puissance et la supériorité du souverain se
manifestent à travers le rituel politique et social qui s'établit à la cour. Les nobles étaient
très pointilleux sur les questions de l'étiquette, la moindre modification entraînait un
bouleversement hiérarchique duquel résultait une perte de prestige pour l'individu
concerné.
Pour cette raison. les nobles acceptent leur dépendance envers le roi parce que
seule la vie de cour leur permet de maintenir leur supériorité sociale 116. Afin d'amener
les aristocrates à se comporter en honnêtes hommes polis et distingués, les traités de
bienséance misent sur le fait que la
civilité permet d'afficher sa noblesse en se
distinguant des gens grossiers. Le XVIe siècle, en dépit des ordres sociaux, présentait une
grande fluidité socioculturelle qui tend à s'effacer au siècle suivant alors que la
différenciation entre les classes se fait de plus en plus poussée 117. Pour conserver le
prestige de leur rang, les nobles veulent se démarquer du peuple et rejettent tout
comportement jugé rustique. La cour devient un modèle de raffinement, d'élégance et de
politesse. Dans Les Conversations galantes, René Bary met en scène un courtisan qui
tente de convaincre une jeune veuve de revenir à la cour, dépeinte comme un lieu où se
rassemblent les gens distingués pour fuir la grossièreté des campagnes:
Quittez donc le village pour la Ville, le ramage pour les concerts, le desert
pour le monde, la rusticité pour la politesse; & ressouvenez vous que les
Païsans n'ont qu'un jargon, que les Oyseaux n'ont qu'une notte; & que
A. de Courtin, op. cit., p. 82.
Norbert Elias, La Société de cour, Paris, Flammarion, 1985, p. 92.
117 Robert Muchembled, L'Invention de l'homme moderne, Paris, Hachette/pluriel, 1994, p. 139.
115
116
50
comme les bois, les eaux, & les rochers, ne parlent point, ils ont plus de
convenance avecque les bestes qu'avecque les creatures parlantes ll8 .
Pour reprendre les mots de Saint-Évremond, tout ce qu'il y a de fin, et de plus pur se
rencontre à la cour, «les façons de parler, les modes, l'air & les manières y sont
excellentes
119»,
et il ajoute que «ce qui sent les provinces, les petites villes & les
quartiers particuliers est de méchant goût» 120. Dans ce lieu clos s'implante une étiquette
stricte, tous les gens qui gravitent autour du roi sont tenus de s'y conformer, sous prétexte
que ce code de conduite différencie les courtisans et forme une élite sociale.
À l'époque de Louis XIV, le clivage social se manifeste principalement par des
critères physiques visibles: les vêtements, les accessoires, la coiffure, les manières. En
matière d'habillement, les plus riches se démarquent
en choisissant des étoffes de
meilleure qualité comme le velours, le satin, les serges de soie, les droguets d'or et
d'argent l21 .
Quant aux accessoires, les traités de civilité mentionnent, par exemple,
qu'« il faut avoir alors, ou son épée au côté, ou son manteau sur ses épaules ou si on est
d'épée et que l'on soit en manteau ce jour-là, il faut avoir le manteau et l'épée, étant
indécent de paraître autrement
122».
Porter l'épée demeure un privilège réservé à
l'aristocratie; privilège essentiellement emblématique puisque, le duel ayant été
formellement interdit par Richelieu en 1626, l'art de manier l'épée n'est plus enseigné
dans le but de combattre, mais plutôt dans celui de développer des habiletés physiques.
L'extrait du Bourgeois gentilhomme de Molière présente un maître d'armes éduquant son
élève, un bourgeois ambitieux:
René Bary, L'Esprit de cour, ou Les conversations galantes, Paris, C. de Sercy, 1666, p. 6-7.
Saint-Évremond, op. cÎt., p. 31.
120 Ibid., p. 41.
121 François Trassard, Dimitri Casali et Antoine Auger, La Vie des Français au temps du Roi-Soleil,
Montréal, Larousse, p. 46.
122 A. de Courti n, op. cil., p. 137.
118
119
51
Allons, Monsieur, la révérence. Votre corps droit. Un peu penché sur la
cuisse gauche. Les jambes point tant écartées. Vos pieds sur une même ligne.
Votre poignet à l'opposite de votre hanche. La pointe de votre épée vis-à-vis
de votre épaule. Le bras pas tout à fait si étendu. La main gauche à la hauteur
de l'œil. L'épaule gauche plus quartée. La tête droite. Le regard assuré.
Avancez. Le corps ferme. [ ... ] Avancez. Partez de là. Une, deux. Remettezvous. Redoublez. Un saut en arrière. En garde, Monsieur, en garde 123 •
Ce qui frappe, d'abord, c'est la continuité, et la presque confusion de la révérence et de la
mise en garde, des règles de bienséance et des règles du combat. Par ailleurs, bien qu'il
s'agisse d'une comédie, mettant en scène des personnages fictifs, le portrait dressé fait
écho à la réalité étant donné que, dans les traités techniques d'escrime, l'attitude et le
maintien apparaissent comme des éléments majeurs: « pour que le corps soit bien situé il
faut le tenir droit et sans contrainte avec l'action hardie, tourner le visage vers
l'adversaire et ensuite avancer le pied droit d'un pas naturel
124».
Le maniement des
armes devient une véritable école de civilité et de maîtrise de soi.
Peu à peu, l'épée de cour se transforme en fleuret à pointe mouchetée pour
diminuer les risques d'accidents; décorée et enrubannée, elle n'est guère plus qu'un
symbole social qui, à l'aube du XVIIIe siècle, sera remplacé par la canne, agrémentée
d'un pommeau d'ivoire, d'agate ou de cristal 125 • D'autres accessoires, tels les rubans, les
dentelles et les bijoux, ornent la parure des hommes et des femmes à la cour en gage de
richesse et de distinction. Bien que les traités condamnent les excès de vanité déclarant
qu' « il ne faut avoir rien de remarquable ny de trop brillant, dans ses habits, dans ses
discours & dans ses manières », nul ne peut se soustraire aux dépenses de prestige et de
représentation, critère indispensable à l'affirmation de l'identité sociale, spécialement à la
cour où une perpétuelle compétition tient en haleine tous les intéressés. Parce que le rang
123
124
125
Molière, Le Bourgeois gentilhomme, Acte Il, scène 2, Paris, Classiques Français, 1993, p. 179.
Philibert de Latouche, Les Vrais principes de l'épée seule, Paris, 1670, p. 6-7.
F. Trassard, D. Casali et A. Auger, op. cil., p. 50.
52
social s'affiche visuellement, le cercle fermé de la noblesse s'élargit aux bourgeois
enrichis, capables d'encourir les dépenses en frais de représentation. Ces nouveaux riches
peuvent se permettre le train de vie autrefois réservé à l'aristocratie et ils consultent en
grand nombre les traités de civilité afin d'assimiler les principes de la bienséance. À
partir de ce moment, l'épithète « honnête» s'ouvre graduellement et tend à se répandre à
travers les couches sociales inférieures.
Pour les gens fréquentant la cour de Louis XIV, maîtriser les bonnes manières
dépasse la simple mode: c'est une absolue nécessité, ce qui explique la popularité des
traités de civilité à cette époque. Les règles qu'on y retrouve expriment « le désir du roi
de ne pas seulement exercer son pouvoir, mais de le manifester par des actes
symboliques, d'en voir le reflet dans son triomphe sur les autres, dans leurs actes de
soumission 126». Le corps est enfermé dans un rapport de pouvoir très serré qui codifie
chaque geste, le contraignant à une étiquette sévère et rigide à laquelle nul ne peut se
soustraire sans encourir de lourdes conséquences. Ceux qui ne suivent pas les règles du
jeu se voient alors renvoyés à la campagne, comble de la disgrâce. Le mode de vie curial
exige une adaptation de la part des nobles, lesquels doivent se soumettre aux règles de la
bienséance, modifier leur conduite, ajuster leur tenue selon la mode du moment, se
conformer au protocole curial pour s'assurer la bienveillance du roi.
126
N. Elias, La Société de cour, op. cil., p. 141.
53
Le corps efféminé
Sur le plan social, un autre changement a considérablement affecté la définition de
l'honnêteté : la présence plus marquée des femmes, de même que leur plus grande
visibilité sur la scène publique au
xvue siècle, modifie le paysage de la cour.
Du coup,
l'apparence est soumise à de nouveaux paramètres. L'honnêteté française se conçoit
dans un monde où le concours des deux sexes est nécessaire à l'épanouissement social 127 •
La plus grande place accordée aux dames dans le milieu curial transforme les rapports
sociaux; avec elles émerge un idéal d'urbanité basé sur un raffinement des mœurs. Une
nouvelle « science du monde» reposant sur une vaste culture générale détrône l'érudition
savante des humanistes principalement réservée aux hommes, alors que l'éducation des
femmes se limitait souvent aux travaux d'aiguilles et leurs lectures, à certains textes
religieux. Peu de demoiselles avaient la chance d'être initiées au latin ou au grec, ce qui
les empêchait d'accéder aux textes des Anciens.
l'avant au
Toutefois, pour la culture mise de
xvue siècle, les femmes possèdent un avantage certain sur les hommes, car
elles ne sont pas encombrées d'une érudition trop savante qui fait paraître guindé et
affecté. Plus spontanées, les dames ont ce petit quelque chose de naturel qui charme leur
entourage et qui rend leur compagnie agréable, de sorte que leur présence est devenue
indispensable à la cour, où la vie se fonde sur les conversations galantes et les jeux de
séduction.
Par conséquent, les attributs féminins sont idéalisés et la dame de cour est
présentée comme une source d'inspiration pour accéder aux mœurs galantes imposées par
les règles de bienséance. En effet, puisque leur naturel permet aux dames de réaliser plus
127
Jean Mesnard, « "Honnête homme" et "honnête femme" dans la culture du xvII" siècle », dans La
Culture du XVI!' siècle, Paris, Presses Universitaires de France, 1992, p. 142.
54
parfaitement les exigences de l'honnêteté, leur commerce s'avère une excellente école en
matière de courtoisie, «soit que les femmes soient naturellement plus polies & plus
galantes, ou que pour leur plaire, l'esprit s'éleve & s'embelisse; c'est principalement
auprès d'elles, qu'on aprend à estre agréable» 128.
Comme le déclare l'abbé de
Bellegarde, le désir de leur plaire force les hommes à abandonner leurs manières frustres,
car « les femmes qui sont naturellement plus douces, plus complaisantes, plus gracieuses
que les hommes ont aussi plus de politesse; et c'est principalement dans le commerce
qu'on a avec elles, que l'on apprend à être civils, & poli, par l'envi qu'on a de leur
129
paIre»
l ·
. À ce sujet, les auteurs sont unanimes: plaire au beau sexe s'avère un
excellent moyen de s'assurer de ses honnêtes qualités. Méré lui-même soulève le point:
Les entretiens des dames, dont les grâces font penser aux bienséances, sont
encore plus nécessaires pour s'achever dans l'honnêteté. Ceux qui ne sont pas
faits à leur manière délicate et mystérieuse ne savent bien souvent que leur
dire, [ ... ] mais un galant homme, qui s'accoutume à leurs façons, le désir
d'acquérir leurs bonnes grâces lui fait prendre un tour insinuant et le rend tout
autre \30.
Ainsi, pour les questions de politesse, les demoiselles s'érigent en juges, considérant en
premier lieu la mine et l'apparence comme en témoignent certaines lettres de femmes qui
fréquentaient la cour à l'époque de Louis XIV. Dans sa correspondance avec sa fille,
Madame de Grignan, Madame de Sévigné prend soin de la tenir au fait des nouvelles
tendances à Versailles :
Elle [Mme de Montespan] était toute habillée de point de France; coiffée de
mille boucles; les deux tempes lui tombaient fort bas sur les deux joues; des
rubans noirs sur la tête, des perles de la maréchale de l'hospital, embellies de
boucles et de pendeloques de diamant de la dernière beauté, trois ou quatre
poinçons, une boîte, point de coiffe, en un mot une triomphante beauté 131 •
(Lettre à Mme de Grignan, 29 juillet 1676)
Saint-Évremond, op. cit., p. 44.
Morvan de Bellegarde, Reflexion sur la politesse des moeurs avec des maximes pour la societe civile
suite des reflexions sur le ridicule, Paris, Jean Guinard, 1698, p. 5.
130 Méré, Œuvres posthumes, Paris, Roches, 1930, p.74.
131 Madame de Sévigné, Lettres, Paris, Garnier Flammarion, 1976, p. 207.
128
129
55
La mode alimente bien des conversations et nul n'a envie d'être victime de railleries en
raison d'une tenue douteuse. Comme le dit si bien Baltasar Gracüin, mieux vaut être
« fou avec tous, que sage tout seul 132». Personne ne peut se soustraire aux caprices de la
mode sans risquer de se voir exclu du commerce mondain.
Les traités de civilité de l'époque fournissent des conseils précis sur tout ce qui
touche à l'apparence et décrivent la tenue convenable, vu que « la propreté fait une
grande partie de la bienséance et sert autant que tout autre chose à faire connaître la vertu
et l'esprit d'une personne, car il est impossible que, voyant sur elle des habits ridicules,
on ne conçoive incontinent l'opinion qu'elle est ridicule elle-même» 133. En ce domaine,
le costume du courtisan est tout aussi élaboré que celui de la dame de cour, tout orné de
plissées, de dentelles, de rubans et de fioritures de toutes sortes. Cependant, il ne suffit
pas d'être bien habillé, encore faut-il être net, car les dames, réputées pour leur grande
sensibilité, ne tolèrent aucune négligence au niveau de la toilette:
A vec cela, il faut avoir soin de se tenir la tête nette, les yeux et les dents, dont
la négligence gâte la bouche et infecte ceux à qui nous parlons, les mains
aussi, et même les pieds, particulièrement l'été pour ne pas faire mal au cœur
à ceux avec qui nous conversons. Il faut aussi se tenir les cheveux longs ou
courts, la barbe d'une telle ou telle manière, selon la mode ordinaire,
tempérant le tout, à l'âge, à la condition, etc\34.
Dans le domaine de la mode, les femmes ont bien souvent une longueur d'avance sur le
sexe opposé, elles initient de nouvelles tendances et s'infonnent avec intérêt de toutes les
nouveautés. Pour leur part, les hommes se soumettent aux différentes modes pour plaire
aux dames, ils désirent avant tout éviter de se voir montrer du doigt, aussi se conformentt-ils au bon goût commun.
Baltasar Gracian, L'Art de la prudence, Paris, Payot & Rivages, 1994, p. 114.
A. de Courtin, op. cil., p. \06.
134 Ibid, p. \08.
132
\33
56
Or, ce n'est pas seulement dans le domaine de la mode que les hommes imitent
les dames, toute leur attitude emprunte des façons de faire au beau sexe. Conséquence de
la mixité des sexes à la cour, la galanterie témoignée aux femmes et spécialement leur
empressement auprès de ces dernières transforment les comportements sociaux de façon
importante. Madame de Lafayette, dans La Princesse de Clèves où elle dépeint avec
beaucoup d'attention les mœurs curiales, montre l'influence des dames sur leurs
compatriotes masculins, lesquels se préoccupent de plaire et de séduire. Les intrigues
amoureuses représentent une part importante de la vie publique, «l'ambition et la
galanterie étaient l'âme de cette cour, et occupaient également les hommes et les femmes.
Il y avait tant de cabales différentes et les dames y avaient tant de part que l'amour était
toujours mêlé aux affaires et les affaires à l'amour
135».
Le commerce des deux sexes
avait donc des répercussions importantes sur la vie politique et, bien sûr, les habitudes
sociales.
Une féminisation des mœurs s'observe dans le milieu curial: les nouvelles règles
de civilité ont forcé les anciens chevaliers aux valeurs guerrières à se transformer en
courtisans pacifiques, tout ce qui définissait la masculinité est remis en question. Encore
une fois, le modèle de l 'honnête homme qui ressort de La Princesse de Clèves est
éloquent et M. de Nemours incarne cette transformation du comportement masculin
dorénavant valorisé dans la société. Lorsqu'il vient retrouver la Princesse de Clèves qu'il
aime secrètement, le Duc de Nemours « s'assit vis-à-vis d'elle, avec cette crainte et cette
timidité que donnent les véritables passions. Il demeura quelque temps sans pouvoir
135
Madame de Lafayette, La Princesse de Clèves, Paris, Gallimard, 2000, p. 53.
57
parler
136».
L'honnêteté, nous le rappelons, constitue un idéal à atteindre et la fiction, à
cette époque, conserve le dessein de former l'homme, de le rendre meilleur.
La
littérature du XVIIe siècle présente un modèle de l'honnête homme parfait auquel tous et
chacun s'efforcent de ressembler afin de se rapprocher de la perfection, qui demeure
somme toute fictive. Néanmoins, l'attitude de ce héros de roman révèle un changement
majeur dans la mentalité classique qui se traduit de façon éloquente dans les traités de
civilité dans lesquels l'agressivité masculine cède le pas à un comportement beaucoup
plus modéré, rappelant l'idéal de tempérance du classicisme. La crainte et la timidité
sont deux caractéristiques typiquement féminines, ici attribuées à un homme qui n'en
perd pas pour autant sa virilité. La force, la vigueur, le courage et même la brutalité qui
caractérisaient la masculinité sont appelés à disparaître peu à peu, remplacés par une
nouvelle attitude plus posée, contrainte par les mêmes règles que celles auxquelles se
soumettent les femmes.
Au niveau du comportement social rattaché à l'honnêteté chez les hommes, la
modestie et la réserve remplacent l'intrépidité et la hardiesse autrefois vantées.
Par
exemple, dans la manière de se déplacer, « il faut observer aussi d'avoir un marcher
modeste, ne frappant point fortement le plancher ou la terre, ne traînant point les pieds, ne
marquant point la cadence de la tête ou des mains, mais se retenant en soi-même et
marchant doucement, sans tourner la vue ça et là \37». Les dames font preuve d'une plus
grande délicatesse et les honnêtes hommes, pour éviter de les offenser, doivent
contraindre leurs pulsions. Le raffinement des mœurs, inspiré de la douceur et de la
136
137
Madame de Lafayette, op. cil., p. 110.
A. de Courtin. op. cÎt., p. 70.
58
pudeur féminine, les incite à retenir un trop grand enjouement et les enjoint à ne pas se
montrer trop familiers:
Il est aussi fort indécent dans une compagnie de dames, et même en toute
compagnie sérieuse, de quitter son manteau, d'ôter sa perruque, ou son
justaucorps, de se couper les ongles, de se les ronger avec les dents, ou de se
les nettoyer, de se gratter quelque part, de raccommoder une jarretière, un
soulier qui blesse, de prendre sa robe de chambre et ses pantoufles pour se
mettre, dit-on, à son aise 138.
Les qualités féminines, tant sur le plan physique, que moral et intellectuel, sont souvent
vantées par les auteurs concernés par l'honnêteté. En donnant la femme comme modèle à
l'honnête homme, la civilité valorise un idéal de douceur, voire même de faiblesse, qui
répond aux besoins de l'idéologie absolutiste.
La courtoisie médiévale incitait les chevaliers à servir les dames de la même
manière qu'!ls servaient leur seigneur et cet idéal de servilité est conservé dans
l 'honnêteté classique. Le christianisme mondain a influencé les auteurs des traités de
civilité et a laissé ses traces dans le façonnement de l'honnête homme qui n'a d'autre
choix que de se soumettre à ces nouveaux critères d'humilité et de respect, vertus
essentielles du bon chrétien:
Le respect particulier est celui que l'on rend aux personnes qui ont quelque
caractère de grandeur et d'autorité comme juridique sur nous, car à l'égard de
ces sortes de personnes, le respect est mêlé non seulement de soumission et
d'amour, mais aussi d'admiration et de crainte 139.
La morale chrétienne et l'ordre social commandent aux femmes une déférence à l'égard
des hommes, lesquels, s'ils se plient aux désirs du sexe faible dans le cadre de
l'honnêteté, s'efforçant par mille cajoleries de leur plaire, sont leur maître dans le cadre
juridique. JI faut mentionner que, si le discours s'entend sur une égalité des sexes, en
aucun cas, dans la vie réelle, ne se remarque une inversion des rôles ou une quelconque
138
139
A. de Courtin, op. cil., p. 76.
Ibid, p. 61.
59
modification des statuts. Déjà au XVIe siècle, Castiglione, théoricien marquant pour ce
qui deviendra en France l 'honnêteté, mentionnait:
De même qu'aucune pierre ne peut être plus parfaitement pierre qu'une autre
quant à l'essence de la pierre, ni un morceau de bois plus parfaitement de bois
qu'un autre, de même un homme ne peut être plus parfaitement homme qu'un
autre, et par conséquent le mâle ne sera pas plus parfait que la femelle, quant à
sa substance formelle, parce que l'un et l'autre sont compris dans l'espèce de
l'homme, et ce en quoi ils diffèrent l'un de l'autre est chose accidentelle et
non essentielle l40 •
Courtin conclut également à cette égalité, «non seulement par la nature ou la dignité,
mais encore par le rôle social
141».
À ce propos l'abbé Pic va encore plus loin, puisqu'il
fait bien voir qu'une telle égalité n'entraîne aucune confusion des fonctions respectives à
chaque sexe :
Les femmes ont leur mérite aussi bien que les hommes. Si elles ne se
distinguent pas par les grandes actions, parce qu'on leur en ôte les moyens en
les éloignant des grands emplois, on peut dire que par leur esprit, par leur
politesse et par tous les charmes qu'elles savent répandre quand il leur plaît
dans leurs manières, elles font la plus grande partie de l'agrément de la société
civile. Et quant aux qualités solides, si l'on doit aux soins et à l'habileté des
hommes l'ordre et la règle qui conserve les Etats, on doit rapporter aux soins,
à l'économie et à l'intelligence des femmes, l'ordre et la règle qui conserve et
l42
augmente le bien des familles •
À chacun ses forces, à chacun son rôle au sein de la société, ces remarques ne sont donc
animées d'aucun esprit de contestation: « les usages sont admis comme faisant partie des
réalités dont il faut s'accommoder, mais aussi dont il faut tenir compte pour une juste
.
des choses et des eAtres
appre'henslOn
143 ».
Il serait donc erroné de voir dans ces
considérations des traces de féminisme, puisqu'il ne s'agit pas de chercher des raisons de
se plaindre, mais plutôt de voir le plus clairement possible la situation telle qu'elle se
présente afin d'en tirer le meilleur parti.
Aussi faut-il demeurer prudent devant les
commentaires de quelques-uns qui croient que «la réflexion sur l "'honnêteté",
140
141
142
143
Baldassar Castiglione, Le Livre du courtisan, Paris, Garnier Flammarion, 1991, p. 243.
Michel Bouvier, La Morale classique, Paris, Honoré Champion, 1999, p. 75.
Abbé Jean Pic, cité dans M. Bouvier, La Morale classique, op. cit., p. 75-76.
M. Bouvier, op. cit., p. 76.
60
concurremment avec le cartésianisme, a contribué à la promotion de la femme et à la
mise des deux sexes sur pied d'égalité
sexes au niveau des relations
144».
Si une certaine parité s'établit entre les deux
interpersonnelles et sociales, il faudra encore attendre
quelques siècles pour une réelle égalité de statut. La prééminence masculine demeure,
bien que, parallèlement, s'observe une valorisation des femmes, nécessaires à
l'épanouissement d'une vie agréable et polie à la cour.
La monarchie constitue une forme de gouvernement patriarcal où la domination
du roi sur ses sujets s'apparente à celle de l'homme sur la femme au sein de la famille,
« à l'autorité des rois en tant que maîtres de leur cour répond le caractère patrimonial de
l'État absolutiste, dont l'organe central n'est autre que la maison du roi au sens, large du
terme, c'est -à-dire la cour
145».
Ainsi, honnêtes hommes et honnêtes femmes se plient à
l'autorité d'un maître qui leur est supérieur et leur déférence envers celui-ci s'exprime à
travers leur attitude et leur comportement.
Domestication du corps
Une relation de type dominant/dominé s'installe, le monarque façonne à son gré
ses sujets, tenus au respect, car lui seul peut leur assurer le niveau de vie auquel ils
aspirent.
Du coup, crainte et adoration caractérisent l'attitude des honnêtes gens. La
domestication de l'homme de cour s'apparente donc au dressage des bêtes qu'on désire
dompter: comme pour l'animal, c'est d'abord la liberté physique qui est visée. Les
qualités morales vantées dans les traités de civilité s'expriment à travers une attitude et
144
145
J. Mesnard, op. cil., p. 150.
N. Elias, La Société de cour, op. cil., p. 17.
61
une apparence physique appropriées susceptibles de démontrer que l'individu possède les
vertus nécessaires pour survivre dans le milieu curial. Par conséquent, l'assujettissement
du courtisan requiert la correction du corps, puisque, à travers lui, on rejoint l'âme.
Le XVIIe siècle invente une conception du corps comme objet et cible de
pouvoir: la discipline s'impose alors en tant que formule de domination et de
manipulation. Se démarquant de façon innovatrice, tant par le but visé que par les moyens
employés, des autres rapports de force tels l'esclavage, la vassalité et le régime
monastique, les disciplines se définissent comme « des méthodes qui permettent le
contrôle minutieux des opérations du corps, qui assurent l'assujettissement constant de
ses forces et leur impose un rapport de docilité
146».
Pour arriver à ses fins, Louis XIV se
passe de la violence et favorise la subtilité et la finesse:
Le pouvoir disciplinaire en effet est un pouvoir qui, au lieu de soutirer et de
prélever, a pour fonction majeure de « dresser ». [ ... ] La discipline
« fabrique» des individus; elle est la technique spécifique d'un pouvoir qui se
donne les individus à la fois pour objets et pour instruments de son
•
147
exercice .
Les règles de civilité produisent des normes sociales de comportement et d'entretien du
corps et assurent une coercition subtile ainsi qu'une pression constante sur les individus
qui assimilent les contraintes, de façon consciente d'abord, puis, progressivement,
inconsciente.
Que le corps se voie imposer des obligations n'a rien d'exceptionnel, le processus
est propre à toute société, mais la différence, à l'époque de Louis XIV, s'observe dans la
façon de gérer les rapports de force. La psychologie de cour s'inspire de l'esthétique
classique: le sens aigu de la mesure, la maîtrise de l'affectivité, l'évaluation
146
147
M. Foucault, op. cil., p. 161.
Ibid, p. 200.
62
conSCIenCIeuse observée dans les relations interpersonnelles modèlent l'attitude de
l 'honnête homme. Le comportement planifié résulte du code de l'étiquette, dont les
principes sont exposés dans les traités de civilité. En ce sens, les manuels de bienséance
fournissent des informations précieuses et ils permettent de mieux comprendre comment
le souverain dresse les corps afin de dompter les âmes. Un examen attentif de ces textes
révèle comment le protocole curial contribue à l'assujettissement des individus.
La première remarque concerne l'établissement d'un système fortement
hiérarchisé où le rang des individus prend une importance considérable, car chacun lutte
pour s'élever dans l'échelle sociale. Le gouvernement des individus se fonde sur un
principe d'interchangeabilité des éléments les uns avec les autres. Pour Foucault, l'unité
de domination mise de l'avant dans ce système est donc le rang, ainsi, la discipline
« individualise les corps par une localisation qui ne les implante pas, mais les distribue et
les fait circuler dans un réseau de relations
148
».
Engagés dans des rapports sociaux
hautement structurés, les hommes de cour ne peuvent, ni ne veulent se soustraire aux
obligations liées à leur statut, puisqu'une modification de l'étiquette entraîne forcément
un changement dans l'ordre hiérarchique. Les traités de cour avancent que chaque geste
doit être savamment calculé en fonction du rapport hiérarchique que les individus
entretielment les uns avec les autres.
En fait, la civilité repose sur des considérations hiérarchiques, c'est-à-dire que les
règles de bienséance se basent sur le rapport d'infériorité ou d'égalité entre les individus.
Le rang dicte la conduite et Courtin insiste lourdement sur l'importance «de prendre
148
M. Foucault. op. cit., p. 171.
63
toujours garde à la qualité de la personne avec laquelle on traite
149»,
car l'honnête
homme doit faire preuve de complaisance et « régler [ses] actions sur les actions des
personnes qui ont le droit de l'exiger de [lui]
150».
En tout temps et toute circonstance, il
se conduit conséquemment au rang qu'il occupe par rapport aux autres individus qui
l'entourent. Ce principe s'avère fondamental en matière de civilité:
S'il faut être civil envers nos égaux d'une civilité d'amitié, il faut l'être encore
davantage avec des personnes qui auront quelque qualité sur nous [ ... ] et s'il
faut l'être envers celles-ci, il faut l'être encore plus à l'égard de celles qui
seront d'une qualité éminente par-dessus nous, et encore plus à l'égard des
princes qui seront par-dessus ces personnes-là, et enfin bien plus exactement
des têtes couronnées. ou des personnes qui les touchent de près et qui sont audessus des autres princes, puisqu'alors la civilité devient un devoir l5l .
Même les types de chaises sont hiérarchisées, « le fauteuil est le plus honorable, la chaise
à dos après, et ensuite le tabouret
152»,
de sorte que lorsqu'un gentilhomme entre dans une
pièce où se trouve une personne plus qualifiée que lui, le premier prend soin de choisir un
siège moins considérable que celui de son hôte, et s'il se trouvait un tiers qui lui soit
inférieur, ce dernier devrait s'asseoir sur une chaise de moindre qualité. Ce qui est
considéré comme conforme aux bonnes manières varie selon la place qu'occupe un
honnête homme et. en tout temps, il importe qu'il soit conscient de sa propre modestie:
C'est une incivilité de se faire rendre honneur en présence d'une personne
plus qualifiée que nous ne sommes, et à qui nous devons nous-même du
respect, parce que l'honnêteté qui demande que l'on s'humilie partout, l'exige
de droit absolu dans cette rencontre, où le plus grand, selon l'ordre de la
nature, rabaisse et efface le moindre 153.
L'humilité, c'est reconnaître sa subordination face à un maître et accepter sa dépendance
avec sérénité. Le roi prédomine et tous ceux qui l'entoure, conscient de leur infériorité,
rampent à ses pieds pour satisfaire avec empressement ses moindres désirs.
149
150
151
152
153
A. de Courtin, op. cil., p. 51.
Ibid., p. lOI.
Ibid., p. 217.
Ibid., p. 81.
Ibid., p. 199.
64
Dans un tel contexte, l'obéissance constitue inévitablement une vertu encouragée
par l'autorité disciplinaire. Punitions et récompenses sont couramment utilisées à la cour
par le souverain pour maintenir son emprise sur ses sujets. Dans ses Mémoires, SaintSimon indique que « le roi utilisait les nombreuses fêtes, promenades, excursions comme
moyen de récompense ou de punition, en y invitant telle personne et en n'y invitant pas
telle autre
154».
Les dompteurs de bêtes procèdent de la même manière: ils récompensent
l'animal lorsqu'il se conforme à ses attentes, encourageant ainsi certains comportements,
en décourageant d'autres.
Toutes les affaires du royaume se jouent à Versailles, dans la maison du roi qui
agit à titre de père tout puissant imposant sa loi. Les gens regroupés sous le même toit et
soumis au même maître sont bel et bien entraînés dans un processus de domestication
qui, d'un côté, restreint leur liberté individuelle, mais de l'autre, garantit sécurité et bienêtre.
Suivant les règles prescrites dans les traités de civilité, les hommes de cour
répriment leur spontanéité dans le but de plaire au roi ; un échange se crée entre les deux
parties. La Fontaine a d'ailleurs composé une fable dans laquelle un chien apprivoisé
chante les avantages de la vie de servitude qu'il mène. Il incite le Loup à le suivre,
l'assurant qu'il lui suffit de l'imiter pour avoir« un bien meilleur destin »:
Flatter ceux du logis, à son maître complaire:
Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs de toutes les façons,
Os de poulet, os de pigeons,
Sans parler de maintes caresses 155.
D'un côté, cette fable illustre la perte de liberté du courtisan, de l'autre, la misère et
l'isolation dans lesquelles se retrouve celui qui refuse de se soumettre. La situation est
154
155
Saint-Simon, Les mémoires, cité dans Norbert Elias, La Société de cour, op. cil., p. 119.
Jean de La Fontaine, « Le Loup et le chien », dans les Fables, Paris, Hachette, 1992, p. 29-30.
65
fort représentative de la relation qui unit l'honnête homme au roi, le premier troquant sa
liberté contre la sécurité que peut lui apporter le second.
Une surveillance constante, rendue possible par le rassemblement de la noblesse à
Versailles, assure la domestication de l'homme de cour. Le fait de regrouper les sujets
dans un même endroit garantit leur contrôle. À l'instar de Dieu, le roi voit tout et entend
tout, ce qu'il n'observe pas de ses propres yeux, l'un ou l'autre des membres du groupe
se fait un plaisir de le lui raconter, ne se gênant pas pour démolir la réputation d'un rival,
dans l'espoir de se faire valoir auprès du souverain. Les moindres incidents lui sont
rapportés, de sorte qu'une pression constante s'exerce sur les courtisans qui doivent
maîtriser leurs élans corporels à tout instant s'ils veulent éviter d'être les victimes des
commérages incessants.
La surveillance s'effectue à deux niveaux: d'une part, le maître surveille ses
sujets et d'autre part, ces derniers s'épient entre eux. Cette situation est doublement
astucieuse, puisque, dans un premier temps, elle uniformise la surveillance et la
transporte partout, de sorte que nul n'est jamais à l'abri à la cour; dans un deuxième
temps, elle force les honnêtes hommes à se dénoncer entre eux, ce qui contribue à les
isoler. De cette façon, les nobles se sentent investis d'une mission. S'il est vrai que
l'organisation pyramidale du système monarchique tel qu'il se développe à la cour de
Louis XIV se trouve sous l'hégémonie d'un chef suprême, il n'en demeure pas moins que
l'appareil tout entier produit du « pouvoir» et répartit les courtisans dans ce champ
permanent et continu :
Ce qui pelmet au pouvoir disciplinaire d'être à la fois absolument indiscret,
puisqu'il est partout et toujours en éveil, qu'il ne laisse en principe aucune
zone d'ombre et qu'il contrôle sans cesse ceux-là même qui sont chargés de
66
contrôler; et absolument « discret », car il fonctionne en permanence et pour
une bonne part en silence l56 •
Ainsi se crée un système de surveillance efficace auquel rien n'échappe, se passant de la
violence pour contraindre. Mis au courant des faits et gestes de chacun, le roi punit les
moindres faux pas de façon à consolider l'ordre qu'il souhaite voir triompher dans son
royaume. La théorie de Foucault selon laquelle« l'exercice de la discipline suppose un
dispositif qui contraigne par le jeu du regard; un appareil où les techniques qui
permettent de voir induisent des effets de pouvoir, et où, en retour, les moyens de
coercition rendent clairement visibles ceux sur qui ils s'appliquent 157» résume bien la
situation observée à la cour. Dans ce petit milieu refermé sur lui-même, la visibilité de
chacun est accrue, aussi le plus petit écart de conduite peut-il prendre une ampleur
considérable et ruiner rapidement la réputation de quelqu'un. La pression constante qui
accable tous les courtisans les oblige à s'autocorriger afin de s'adapter à leur milieu de
vie. C'est ici qu'entrent en jeu les traités de civilité, qui fournissent des conseils afin
d'éviter de tomber dans les nombreux pièges de la cour. Un honnête homme averti en
vaut deux et il réussira plus aisément à se faufiler vers les sommets de la pyramide.
Enfin, la troisième et dernière observation porte sur le contrôle des activités de la
noblesse et sur la façon dont chaque action est décortiquée afin d'harmoniser
globalement le corps de l'honnête homme. En effet, les disciplines permettent de
pratiquer une coercition au niveau de la mécanique des mouvements et des gestes dont le
but est de contrôler l'emploi du temps de chacun. Cette façon de procéder permet, pour
reprendre rexplication de Foucault, de majorer les forces en termes économiques d'utilité
et de les diminuer en termes politiques d'obéissance: la discipline « dissocie le pouvoir
156
157
M. Foucault, op. cit., p.208.
Ibid, p. 201.
67
du corps; elle en fait d'une part une "aptitude", une "capacité" qu'elle cherche à
augmenter; et elle inverse d'autre part l'énergie, la puissance qui pourrait en résulter, et
elle en fait un rapport de sujétion stricte 158 ». La force cesse d'être un attribut essentiel
du corps désormais investi d'un pouvoir de séduction dont l'honnête homme tire profit
pour plaire, l'esthétique prime. La danse, de par la précision et la rigueur qu'elle
nécessite, témoigne de ce changement: contrairement aux danses villageoises qui
dénotent un refus de soumission corporelle, « celle qui se pratique à la Cour et à la ville
est au contraire une école de discipline pour masquer l'animalité et pour exprimer
l'importance de la civilité
159».
La futilité de cette activité n'altère en rien l'effort
déployé par les courtisans pour maîtriser les séries de pas et les exécuter le plus
gracieusement possible, car «c'est un spectacle ridicule de voir un homme hors de
cadence
160».
L'agilité, l'harmonie et la beauté sont mises en valeur. Ainsi, la danse
rappelle les maîtres d'animaux domestiques qui domptent leur bête afin de leur apprendre
un comportement particulier qui ne lui est pas naturel, par exemple, faire le beau ou
donner la patte. Le chien se plie à ces exigences dans l'espoir d'en retirer des avantages,
qu'il s'agisse de câlins ou de nourriture. L'honnête homme est tel un animal qui se laisse
apprivoiser: il accepte de réduire sa liberté et de se conformer aux ordres d'un maître,
pour éviter de perdre son titre et son prestige. Une différence cependant, au XVIIe siècle,
l'honnête homme conserve encore le souvenir de la liberté et de la puissance de ses
ancêtres, ces petits seigneurs qui étaient rois et maîtres de leur domaine. Peu à peu la
mémoire s'en estompe, les contraintes sont intériorisées et l'homme de cour est
domestiqué.
M. Foucault, op. cil., p. 162.
R. Muchembled, op. cil., p. 273.
160 A. de Courtin, op. cil., p. 143.
158
159
Chapitre III
CORPS STRATÉGIQUE
De toute évidence, l'élaboration de l'image corporelle de l'honnête homme
influence la formation de son identité. Les données culturelles, politiques et religieuses
affectent nécessairement le corps qui constitue un facteur déterminant dans le
façonnement de la personnalité. Après avoir analysé l'image que l'homme de cour
s'efforce de projeter, il s'agit maintenant de comprendre comment cette attention précise
pour les moindres manifestations corporelles le transforme intégralement. L'honnête
homme, tel qu'il s'accomplit à Versailles sous le règne de Louis XIV, arrête les bases de
la psychologie moderne. La représentation du corps dans les traités de cour révèle une
nouvelle conception de l'individu qui, en réponse à la pression du clergé et au contrôle
monarchique, s'affirme en développant une vie intérieure de plus en plus riche,
dorénavant essentielle à son équilibre mental. L'observation minutieuse des mœurs et
des manières auxquelles se plient les hommes de cour fait ressortir les principaux traits
qui définiront la psychologie humaine pour les siècles à venir. Ce chapitre s'intéresse
aux structures psychiques spécifiques rattachées aux rituels de la société civile et tente
d'établir la sociogenèse de l'individu moderne en s'appuyant sur les évolutions qui se
font sentir au niveau du comportement et des attitudes corporelles.
69
Redressement moral
Dans le cadre de la Contre-Réfonne, l'Église cherche à renouveler la foi pour
mieux lutter contre le protestantisme et entreprend une vaste propagande spirituelle et
morale. Avec l'enracinement de la Réfonne catholique se répand un large mouvement de
redressement des mœurs et, dès les règnes de Henri IV et de Louis XIII, avec des
ouvrages comme l'Introduction à la vie dévote de François de Sale (1609) et La Cour
sainte (1628) de Nicolas Caussin, l'Église entreprend de faire pénétrer la morale
chrétienne jusque dans les comportements des courtisans. C'est encore dans cet esprit
que fut écrit le traité d'Antoine de Courtin, fortement marqué par cet effort de
conciliation entre l'Église et la cour. L'auteur fait de la civilité non seulement la morale
de l'homme du monde, mais aussi celle du chrétien.
À différents égards, les traités de politesse s'apparentent aux œuvres morales de
l'époque c1assique 161 , notamment par leur volonté d'éduquer l'homme et par leur sens de
l'observation et d'analyse de cet animal social, qu'ils étudient attentivement dans son
milieu. En outre, les auteurs de la civilité poursuivent le même but que les Moralistes, ils
visent à maintenir et à fortifier la société à la recherche du bien commun, car « on ne peut
nier que la Politesse ne soit le plus grand channe de la société civile
162».
Courtin précise
qu'il a écrit son traité dans le but d'instruire les gens de «la politesse et de l'honnêteté
que l'on doit observer dans le commerce du monde 163» de façon à rendre les rapports
sociaux agréables et hannonieux. Enfin, les œuvres de bienséance, comme les œuvres
Michel Bouvier donne les quatre traits caractéristiques de l'œuvre du moraliste, sur lesquelles nous nous
sommes basés pour établir une comparaison avec les traités de civilité; voir M. Bouvier, La Morale
classique, Paris, Honoré Champion, 1999, p. 13.
162 Bellegarde, Réflexions sur la politesse des mœurs, Paris, Jean Guignard, 1698, p. 3.
163 Antoine de Courtin, Nouveau Traité de la civilité qui se pratique en France parmi les honnêtes gens,
Saint-Étienne, Publications de l'Université de Saint-Étienne, 1998, p. 45
161
70
morales, font du lecteur le véritable héros, lui donnant la possibilité, à travers sa lecture,
de s'accomplir dans le monde. Les écrivains comme Courtin incitent les gens à modifier
leur conduite, à se transformer et à agir conformément aux valeurs proposées dans leurs
ouvrages. En somme, les auteurs de la civilité sont bel et bien des écrivains de la réalité
vécue et ils croient que l 'homme est une créature fondamentalement libre et
individualisée possédant tous les attributs nécessaires pour s'accomplir de façon civilisée
dans le monde.
L'exergue des Réflexions sur la politesse des mœurs de l'abbé de Bellegarde, «la
politesse est un précis de toutes les vertus morales
164»,
ne laisse guère de doute quant à
l'étroite relation entre moralité et civilité. La politesse plonge les gens dans le domaine
de l'éthique, branche de la philosophie qui traite de tout ce qui touche à l'action humaine.
Le terme français est calqué du latin ethica, lui-même produit à partir du grec êthikos, et
concerne l'art de diriger la conduite. De fait, Courtin émet une série de prescriptions sur
le comportement que l'homme doit adopter à la cour et il formule de nombreuses
interdictions à partir desquelles le lecteur se forme un idéal de comportement à atteindre :
Il est aussi fort indécent dans une compagnie de dames, et même en toute
compagnie sérieuse, de quitter son manteau, d'ôter sa perruque, ou son
justaucorps, de se couper les ongles, de se les ronger avec les dents, ou de se
les nettoyer, de se gratter quelque part, de raccommoder une jarretière, un
soulier qui blesse, de prendre sa robe de chambre et ses pantoufles pour se
mettre, dit-on, à son aise 165.
De tous ces interdits, l'honnête homme déduit qu'il doit se contenir et réprimer ses envies
physiques et surtout, il comprend que la vie publique exige une certaine gêne et bannit
tout laisser-aller au niveau des mœurs. Les interdictions se font au nom de la morale qui
proscrit certains comportements trop familiers et encourage chacun à maintenir une
164
Bellegarde, op. cit., p. 1.
165
A. de Courtin, p. 76.
71
distance face à ses semblables. Le mouvement de moralisation entrepris par les autorités
religieuses, auxquelles s'est joint le pouvoir monarchique, travaille à un resserrement
strict des mœurs pour contrebalancer les excès des siècles précédents. Se basant sur le
principe selon lequel c'est par le corps qu'on rejoint l'âme, le clergé contraint ses fidèles
dans le but de diriger leur conduite. Le comportement, l'attitude et l'apparence sont
désormais soumis à une pudicité animée des valeurs chrétiennes qui influencent
fortement les mentalités et transforment les mœurs.
Les règles de la pudeur, inspirées de la « nature », entrent dans l'usage social et le
codifient: «de même, la nature ayant voulu cacher certaines parties de notre corps et
certaines actions, le consentement et l'usage s'accordent réellement à les tenir cachées
pour garder l'honnêteté
166».
À l'époque qui nous intéresse, les femmes ont depuis
longtemps acquis et intériorisé ces principes de la pudeur, apparue dans un premier temps
pour préserver la chasteté féminine sur laquelle repose l 'honneur de la lignée. Elles ont
devancé leurs compagnons masculins sur ce point, alors le XVIIe siècle se charge surtout
de policer les hommes « qui, à quelques exceptions près, gardent l'esprit - et les gestes gaillards de la Renaissance
167».
Les règles de bienséance édictées par la cour et les
ordonnances de la police les concernent au premier chef, car pour ce qui est des dames, la
vertu la plus stricte est déjà de rigueur. Le sens chrétien de la culpabilité culmine dans la
bonne société à l'époque classique, temps où la querelle des jansénistes bat son plein, et
façonne un homme nouveau, préoccupé de ses attitudes corporelles. Les auteurs de la
civilité ne cessent de s'en prendre aux coquettes pour blâmer leurs excès de vanité, mais
ils s'attaquent maintenant également aux hommes et à leurs manières frustes.
166
167
A. de Courtin, op. cit., p. 64.
Jean-Claude Bologne, Histoire de la pudeur, Paris, Hachette, collection Pluriel, 1986, p. 87.
72
Le critère de la décence joue un rôle primordial dans le jugement moral des
conduites. Est décent ce qui sied, ce qui est convenable et bienséant. Chez Courtin, le
terme d' «indécence» est fortement péjoratif et sert à identifier des comportements
immoraux qu'il faut bannir à tout prix. Par exemple, « c'est une très grande indécence de
s'asseoir sur le lit, et particulièrement si c'est d'une femme 168»; ou encore: «c'est une
chose tout à fait indécente de se présenter devant des personnes au-dessus de nous, et
particulièrement devant des dames, et de montrer la peau à travers la chemise et la veste
ou d'avoir quelque chose d'entr'ouvert qui doit être clos par honnêteté 169». La politesse
interdit tout comportement qui risque de susciter des désirs concupiscents. La décence va
souvent de pair avec une certaine pudeur qui se manifeste par un sentiment de gêne, de
retenue, de délicatesse causé par des valeurs morales. Dans la langue française du xvrf
siècle, le mot «modestie » correspond au sentiment moderne de pudeur et du XVIe au
xvnf
siècle, «pudique» et «décent» s'appliquent tout autant à des actes qu'à des
sentiments 170.
Enfin, la civilisation des mœurs passe par une moralisation des comportements.
La politesse, telle qu'elle se conçoit à la cour, a formalisé les distance sociales selon des
principes d'éloignement des corps : la retenue, la pudeur, la réserve, la décence 171. Dans
le cadre de la vie collective, les moindres manifestations corporelles sont dictées par les
règles de bienséance commandant les comportements de façon à les ajuster en fonction
de l'effet qu'ils sont censés produire.
A. de Courtin, op. cit., p. 81.
Ibid., p. 82.
170 J.-C. Bologne, op. cit., p. 20.
171 André Rauch, « Frontière du corps: des civilités à la sociabilité », Revue des Sciences Sociales, nO 31,
2003, p. 207.
168
169
73
Le corps forteresse
Le resserrement strict du contrôle des apparences mène paradoxalement au
développement de la subjectivité individuelle. En retrait de l'espace social, se constituent
des espaces corporels protégés du regard des autres, donnant naissance à une intimité
nouvelle qui s'institue en premier lieu dans le for familial. C'est ainsi que l'on peut alors
parler d'une différenciation de l'intérieur et de l'extérieur chez l'homme de cour pour qui
«l'observation des apparences accentue la distance entre personnage public et moi
intime; l'espace intérieur se creuse et se complexifie au-delà de la surface corporelle
offerte au regard 172». La scission qui s'établit entre la vie privée et la vie publique
s'avère fondamentale dans le développement de la personnalité de l'honnête homme de
même que dans sa façon de concevoir et d'utiliser son corps.
La théorie de Norbert Elias sur le processus de civilisation explique le phénomène
de différenciation de plus en plus poussée entre les sphères publique et privée observée à
la cour dans la seconde moitié du XVIf siècle
173.
La progressive construction de l'État
absolutiste apparaît comme une condition nécessaire au développement d'un espace privé
qui s'oppose à un espace public clairement identifiable.
Deux traits essentiels de
l'absolutisme nous permettent de comprendre l'évolution des mœurs qui se transforment
considérablement avec l'étiquette curiale du règne de Louis XIV: le monopole de la
violence, qui devient une prérogative du roi, et l'interdépendance, qui lient les individus
entre eux.
Parce qu'il vise à la pacification de l'espace social, partant la censure de toute
violence sauvage, parce qu'il intensifie et règle les dépendances qui lient les
Jean-Jacques Courtine et Claudine Haroche, Histoire du visage. Exprimer et taire ses émotions (XVr début XIX siècle), Paris, Éditions Payot & Rivages, 1994, p. 185.
173 Voir Norbert Elias, La Civilisation des mœurs, Paris, Calmann-Lévy, 2003, 320 p.
172
74
existences individuelles les unes aux autres, parce qu'il produit une formation
sociale nouvelle, la cour, distinguée par un code de comportement d'autant
plus contraignant qu'il est progressivement imité par les autres couches
sociales, l'État de type nouveau [ ... ] institue une manière inédite d'être en
société, caractérisée par le contrôle plus sévères des pulsions, la maîtrise
mieux assurée des émotions et l'élévation du seuil de la pudeur 174.
La gestion centralisée de la violence et l'élargissement du réseau des interdépendances
provoquent une réorganisation de la sociabilité. À partir du moment où l'agressivité
impulsive ne règle plus l'existence, les actes doivent relever d'une fine planification. Le
comportement est réfléchi, rationnel. L'honnête homme, forcé de contrôler ses émotions,
intègre cette économie rationnelle à son mode de vie et cette nouvelle manière d'être se
manifeste notamment dans l'apparence physique.
En réponse à la pression constante qu'il subit, l'individu se réfugie dans une
intimité nouvelle qui lui permet de préserver ses distances face aux autres. Avec la
civilité, l'homme de cour développe une vie intérieure plus riche et, du coup, la sphère de
la subjectivité s'élargit. Désormais, les apparences extérieures érigent des barrières entre
le moi intime et le moi public:
Ce souci de séparation drastique entre les deux sphères et cette contamination
fatale de la société par les représentions et les pratiques politiques montrent
d'abord que la duplicité requise dans l'exercice du pouvoir d'État et la forme
même de ce pouvoir (absolu, mais extérieur, voir supra), ne tolèrent pas
seulement, mais impliquent en fait la duplicité des sujets eux-mêmes, dont on
exige la mise en œuvre permanente d'une capacité de discernement et de
séparation effective entre l'intériorité - convictions privées, passions
intestines, pensées secrètes, etc. - et la soumission extérieure aux lois,
cérémonies, ordres, règles de bienséance, coutumes autorisées, etc 175.
Les honnêtes gens font l'apprentissage de la discrétion, vertu essentielle de la politesse,
qui « fait qu'un homme se possede, & le rend maître de soi, de ses paroles, de ses actions,
de ses clin d'yeux, des mouvemens de son visage; en sorte que rien ne lui échappe contre
Roger Chartier, Histoire de la vie privée, tome III: De la Renaissance aux Lumières, Paris, Seuil, 1986,
p.22.
175 Jean-Pierre Cavaillé, «De la construction des apparences au culte de la transparence. Simulation et
dissimulation entre le XVIIe et le XVIIIe siècle », Littératures classiques, vol. XXXIV, automne
1998Cavaillé, p. 88.
174
75
la bienséance, ou qui puisse blesser ceux avec qui il est en commerce
176».
Les émotions
qu'il ne laisse pas transparaître et les propos qu'il garde pour lui-même contribuent au
développement d'une réflexion intérieure. L'homme du XVIIe siècle prend peu à peu
conscience de son caractère particulier et de son individualité. Il apprend peu à peu à
préserver son intimité.
En effet, l'attitude de l'honnête homme change de façon consciente lorsqu'il est
dans le monde: certains comportements, tolérés en privé, sont inacceptables en public;
Il n'est pas d'un honnne de qualité, s'il se trouve en compagnie de dames, de
patiner et de porter la main tantôt à un endroit, tantôt à un autre, de baiser par
surprise, d'ôter la coiffe, le mouchoir, quelque bracelet, de prendre quelque
ruban, de s'en faire une faveur, de se l'attacher pour faire le galant, le
passionné, d'emporter des lettres d'une dame, ou de ses livres, de regarder
dans ses tablettes, etc. 177
De même, il est déplacé, lorsqu'on est en compagnie, de se laisser aller à des effusions
sentimentales qui relèvent de l'intimité.
La proximité physique, même entre mari et
femme, ne peut s'afficher aux yeux de tous, «un mari est tout à fait ridicule de caresser
sa femme devant le monde
178».
Il faut se retenir et attendre d'être à l'abri des regards
indiscrets. Courtin évoque la situation où un honnête homme est forcé, à cause du
mauvais logement, de partager la chambre d'une personne à qui il doit respect: dans ces
circonstances, la civilité oblige « de la laisser déshabiller et coucher la première, et après
se déshabiller à l'écart et contre le lit où on doit coucher, et se coucher sans bruit,
demeurant tranquille et paisible durant la nuit
179»
pour éviter tout contact physique avec
elle. Courtin ajoute que:
Connne on s'est couché le dernier, la civilité veut qu'on se lève le premier,
afm que la personne qualifiée nous trouve le matin tout habillé, la bienséance
Bellegarde, op. cit., p. 134.
A. de Courtin, p. 76.
178 Ibid., p. 73.
179 Ibid., p. 148.
176
177
76
ne souffrant pas qu'une personne que nous devons respecter, nous voie nu et
en déshabillé, ni aucune de nos hardes traîner ça et là, non plus que notre lit
découvert, ou la chambre en désordre \80.
Le temps où tous partageaient la même couche et se servaient dans un même bol, prenant
leurs doigts pour ustensiles, est bel et bien révolu. Une distance de plus en plus grande
conditionne les rapports entre les individus au moment où la civilité abolit tout
rapprochement physique.
La dichotomie privé / public résulte notamment d'une nouvelle conception du
pouvoir politique: l'art de gouverner repose sur l'habile maîtrise des apparences et de ce
qu'elles cachent. Le même phénomène se remarque chez les courtisans qui reproduisent
le clivage entre l'être et le paraître de façon à mettre en scène et en œuvre «les
transformations des relations de pouvoir et de servitude qui parcourent l'ensemble de la
société, à partir de leur source unique et secrète; relations structurées par le leurre et
l'illusion 181». Ainsi, la personnalité de l'honnête homme se définit par une dualité qui
détermine son intégration à la vie sociale tout en lui permettant de protéger son espace
intérieur en recourant aux apparences extérieures pour établir une barrière.
Autrement dit, le corps est une forteresse qui défend une zone personnelle et le
protège contre le monde extérieur. Cependant, comme le statut social dépend de l'opinion
des membres de la communauté, l'émancipation individuelle ne peut se réaliser que dans
le monde.
Destiné à entrer en relation avec les autres, l'honnête homme se soumet aux
exigences du commerce social où il apprend un nouveau langage des corps qui le projette
hors de lui-même à la recherche de l'éloge du groupe.
Être libre et dynamique, en
perpétuelle transformation, 1'honnête homme cherche à se faire remarquer par un
\80
\8\
A. de Courtin, op. cÎt., p. 148
J.-P. Cavaillé, lac. cÎt., p. 87.
77
comportement et une attitude exemplaire. Or la bienséance qui dicte sa conduite constitue
«le moyen d'acquérir cette politesse et cet agrément qui sait si bien nous concilier
l'affection et l'applaudissement du monde
182».
Cette reconnaissance publique est
essentielle à l'homme de cour dont le rôle consiste à séduire la compagnie afin d'obtenir
son approbation. Sans la sanction du regard collectif, il n'est rien.
L'honnêteté: une comédie sociale
La distance qui se forme entre l'homme public et l'homme privé encourage
l'individu à abandonner une part de lui-même pour mieux se posséder. La manière d'être
de l'honnête homme repose sur une pratique du détachement de SOi 183 . L'effet marquant
de cette distanciation consiste en une théâtralisation de la vie publique où une politique
des apparences estompe le visage sous un masque. C'est un travail de nonchalance et de
désintéressement calculé qui recèle des intentions inavouées.
Se cachant derrière l'image qu'il se crée, l'honnête homme joue un rôle, il incarne
un personnage, il se forme un caractère qui l'aidera à évoluer dans le milieu difficile de la
cour; bref, c'est un acteur.
Il entre en scène sans savoir quel rôle il doit jouer
(évidemment, puisque le personnage reste encore à composer et le caractère à former), or
la façon dont il tiendra son rôle sera jugée et évaluée par tous. Michel Bouvier explique
qu'il ne s'agit pas là d'un jeu absurde, étant donné que l'acteur peut apprendre les astuces
qui lui permettront de bien fignoler son jeu :
Cet acteur entre en scène « inexistant» pour recevoir une existence, une
condition, et bientôt capable de se donner à lui-même l'existence, l'état pour
lequel il est fait, un état pleinement personnel et qu'il lui est donné d'atteindre
182
183
A. de Courtin, op. cit., p. 50.
J. Courtine et C. Haroche, op. cit., p.186.
78
en jouant le personnage pour lequel il a été envoyé, « embarqué ». Si
pleinement doué de liberté qu'il peut ne pas jouer son personnage comme il
doit, mais à sa fantaisie, en sachant que dans ce cas il se donnera une
existence infiniment misérable, et pour toujours. S'il crée son rôle selon les
suggestions de Dieu, selon son poids et son ordre, s'il remplit sa place, le
bonheur inflni l'attend 184.
Suivant cette idée, l'être humain est libre de se construire comme il l'entend, seulement la
morale existe pour le guider, sinon pour le contraindre. Pris dans les jeux contradictoires
de l'être et du paraître, l'honnête homme se construit une image derrière laquelle il
s'expose publiquement. Son devoir consiste à jouer son rôle dans la société au mieux de
ses capacités pour donner à son personnage le plus de justesse et de crédibilité possible:
C'est un talent fort rare que d'être bon Acteur dans la vie, il faut bien de
l'esprit et de la justesse pour en trouver la perfection; je ne parle que de cette
Perfection qui dépend de la connaissance et du sentiment: car les dehors ne
sont pas si considérables. Mais de faire toujours ce qu'il faut par l'action que
par le ton de la voix, et de s'en acquitter d'une manière si juste, que la chose
produit l'effet qu'elle doit, cela me paraît un chef-d'œuvre I85 •
Méré clame haut et fort la ressemblance entre 1'honnête homme et le comédien, alors que
d'autres refusent d'admettre le jeu théâtral auquel se prête le courtisan, préférant vanter
les vertus de la sincérité et de la transparence.
Néanmoins, clairement affichée ou
dissimulée à cause de considérations morales, l'esthétisation du paraître relève d'un
nouveau théâtre social où le jeu des acteurs met en scène l'intériorisation du mécanisme
d'autocontrôle qui caractérise le processus de la civilisation occidentale selon Norbert
Elias.
Pour réussir dans le zoo humain qu'est la cour, l'honnête homme développe une
conscience aiguë de soi, de ses capacités et limites afin d'agir au mieux de ses intérêts
personnels. L'assujettissement forcé qu'il subit se traduit par une autodiscipline grâce à
laquelle il se transforme pour devenir plus autonome et efficace:
184
185
Michel Bouvier, La Morale classique, op. cit., p. 297.
Méré, Œuvres complètes du Chevalier de Méré, Amsterdam, P. Mortier, 1692, p. 145.
79
À la cour et dans la vie mondaine, en réaction à la sujétion, on se replie sur
l'intimité dissimulatrice, où l'on précise sa connaissance et sa maîtrise de soi,
en s'aidant d'une psychologie qui s'affIne à la faveur des lectures,
conversations et intrigues d'une société oisive. Dans une existence très
concurrentielle pour les faveurs de l'ambition et de la galanterie, chacun
ourdit ses intrigues et cherche à déceler, à déjouer celles des autres. Ainsi,
l'assujettissement politique se combine avec une affIrmation psychologique et
relationnelle de personnalités stratégiques, de brillants acteurs maîtres de leurs
expressions et de leurs effets - et déjà prêts à se lancer dans les entreprises
libérales dès que l'autorité politique s'affaiblira 186.
Le
xvrr
siècle trace les premières ébauches de l'individualisme qui se précisera au
xvnf siècle, il s'agit alors d'un changement majeur dans la manière de penser l'homme.
L'idéal humaniste d'un individu maître de son destin se réalise en l'honnête homme qui
assume la responsabilité de sa réussite et dont l'ambition pousse à divers stratagèmes. La
Bruyère illustre bien l'idée qu'à la cour, c'est l'intérêt qui détermine en premier lieu la
conduite:
L'on se couche à la cour et l'on se lève sur l'intérêt: c'est ce qu'on digère le
matin et le soir, le jour et la nuit; c'est ce qui fait que l'on pense, que l'on
parle, que l'on se tait, que l'on agit; c'est dans cet esprit qu'on aborde les uns
et qu'on néglige les autres, que l'on monte et que l'on descend; c'est sur cette
règle que l'on mesure ses soins, ses complaisances, on estime, son
indifférence, son mépris 187.
Chacun est poussé par sa propre ambition et par l'idée du bénéfice qu'il peut en retirer.
C'est alors que le corps devient un instrument stratégique et que les moindres détails dans
le comportement se doublent d'une intention cachée. L'image projetée s'élabore en
fonction de l'effet produit, étant donné qu'« en la conduite de toutes nos actions, nous
devons considerer [ ... ] la fin principalle à laquelle elles doivent tendre 188». Parce qu'elle
tient à l'impact des gestes à long terme, l'attitude du courtisan est façonnée par l'intérêt et
ses manières sont minutieusement calculées. Derrière ses élans de générosité, l'honnête
homme agit pour lui-même, aveuglé par sa soif de puissance et son désir d'être reconnu.
Jean Rohou, Le XVlr siècle, une révolution de la condition humaine, Paris, Seuil, 2002, p. 378.
Jean de La Bruyère, Les Caractères, De la cour, Paris, Gallimard, 1965, p. 182-183.
188 Eusèbe du Refuge, Traicté de la cour ou instruction du courtisan (1616), Amsterdam, Elzeviers, 1656,
p.178.
186
187
80
Dans cette course au succès, les principes comptent moins que les effets et dans
la comédie qu'il joue, l'honnête homme n'hésite pas à recourir aux artifices s'il croit
pouvoir faire avancer sa cause. Pour cette raison, les auteurs des traités incitent leurs
lecteurs à la méfiance, puisque «ces mêmes hommes qui vous flattent & qui vous
caressent, quand ils ont besoin de vôtre credit, sont embarassez de vous, depuis qu'il ons
obtenu ce qu'ils prétendoient
189».
Saint-Évremond ajoute que «les hommes ne loüent
jamais gratuitement & sans interest : Il faut que quelque bien leur en vienne, ou qu'il en
couste quelque chose à celuy qu'ils veulent bien loüer 190». La prudence domine et le jeu
du courtisan requiert une grande habileté ainsi que beaucoup de jugement. La
concurrence pour les faveurs du roi motive à sonder les moindres propos entendus, à
scruter leur signification, à interpréter chaque geste et expression pour dégager les
desseins secrets qu'ils peuvent receler. Les mémoires de Saint-Simon offrent ici un
exemple éloquent:
Je m'aperçus bientôt qu'il se refroidissait; je suivis de l'œil sa conduite à mon
égard pour ne pas me méprendre entre ce qui pouvait être accidentel dans un
homme chargé d'affaires épineuses et ce que j'en soupçonnais. Mes soupçons
devinrent une évidence qui me fIrent retirer de lui sans toutefois faire
semblant de rien 191.
L'observation de l'autre s'avère en effet un aspect important de cette personnalité
stratégique que se forme l'homme de cour afin de survivre dans ce monde sans pitié, car
« l'art d'observer les hommes était la base même de l'art de les manier 192». Ainsi, les
nécessités de la vie de cour donnent naissance à la faculté de se rendre compte avec
précision des motivations et du caractère de ceux qui nous entourent.
Bellegarde, op. cit., p. 281-282
Charles de Marguetel de Saint-Denis de Saint-Évremond, Œuvres mélées, Paris, C. Bardin, 1670,
p. 19-20.
191 Saint-Simon, Mémoires, tome XVIII, chap. XXXI, Paris, Gallimard, 1983, p. 172.
192 Norbert Elias, La Société de cour, Paris, Flammarion, 1985, p. 101.
189
190
81
Dans le milieu curial, les hommes sont observés et analysés en fonction de leur
valeur sociale. Toutefois, l'art de l'observation ne touche pas uniquement les autres, il
s'applique d'abord et avant tout à soi-même, car« l'on ne saurait être maître de soi-même
que l'on ne se connaisse à fond
193».
Une sérieuse réflexion s'impose pour que «quand
l'image extérieure s'échappera, [ ... ] l'intérieure la retienne et la corrige
194».
C'est une
question de prudence et dans le même esprit, l'abbé de Bellegarde conseille d'« être
toûjours attentif sur soi, pour ne rien laisser échapper devant des personnes indifferentes,
qui en pouroient faire un mauvais usage
195».
De même que l'honnête homme est perdu
s'il n'arrive à percer les intentions de ceux qui l'entourent, de même il doit connaître ses
propres passions s'il veut les dissimuler derrière une attitude impassible ne laissant rien
voir des intérêts qui l'habitent.
Sous des apparences de fidèle serviteur, l'objectif premier est de briller et les
manières prescrites par Courtin visent «à donner à l'honnête homme une stratégie
personnelle de comportement en vue d'une tacite et mutuelle reconnaissance sociale
196».
Au fur et à mesure que l'individu entre dans le jeu des représentations, il se façonne une
image extérieure et se découvre une personnalité qui se renforce alors qu'il apprend à se
dominer et surtout à s'adapter aux diverses situations.
Il s'agit d'une émancipation
tactique et l'art de plaire auquel se prête l'honnête homme suppose non seulement une
habile maîtrise de soi, mais aussi une subtile analyse des autres, comme le souligne Mme
de Chartre dans une mise en garde adressée à sa fille, la princesse de Clèves, dans le
roman de Mme de Lafayette: «si vous jugez sur les apparences en ce lieu-ci, [.. ] vous
Baltasar Gracian, L'Art de la prudence, Paris, Payot & Rivages, 1994, p. 86.
Ibid., p. 87.
195 Abbé de Bellegarde, op. cit., p. 135.
196 Marie-Claire Grassi, « introduction )}, dans A. de Courtin, op. cit., p. 12.
193
194
82
serez souvent trompée: ce qui paraît n'est presque jamais la vérité
197».
Cette phrase clé
du roman révèle un aspect majeur de la réalité curiale: dans une société où tous se
donnent en représentation, le jeu consiste à surveiller sa propre apparence, tout en
essayant de percer celle des autres.
Ce jeu théâtral auquel participe l'homme de cour l'amène à prendre une certaine
distance face à lui-même et à son corps pour répondre aux exigences de la politesse qui
valorise une surveillance constante de soi : «le gouvernement de soi par le détachement
est une forme de maîtrise qui revient à se traiter comme un autre, de haut, de loin; un
éloignement de soi-même, calculé non sans négligence
198».
Nul doute qu'il s'agit ici
d'une composante moderne de la personnalité, soit la capacité à se détacher quelque peu
de soi et à prendre du recul par rapport à ses actes.
En somme, l'honnête homme
s'éloigne des personnes qui l'entourent pour mieux les contrôler. C'est le corps qui érige
les frontières: parce qu'il laisse échapper des signes, il faut donc s'en méfier lorsqu'il est
question de soi et demeurer vigilant lorsqu'il s'agit des autres. Tout passe par
l'apparence, l'enjeu social dépend de l'habilité à la maîtriser et à la déchiffrer: voilà l'art
de l'honnêteté.
L'honnête homme: un menteur accompli
Avec l'instauration du modèle de l'honnête homme émerge une nouvelle réalité
sociale, le mensonge, qui déterminera désormais le comportement de tous et marquera la
vie collective. La duplicité qui caractérise le courtisan le rend capable de dissimuler ses
passions. La Bruyère écrit qu' «un homme qui sait la cour est maître de son geste, de
197
198
Madame de Lafayette, La Princesse de Clèves, Paris, Gallimard, 2000, p. 71.
J.-J. Courtine et C. Haroche, op. cit., p. 186-187.
83
ses yeux et de son visage; il est profond, impénétrable; il dissimule les mauvais offices,
sourit à ses ennemis, contraint son humeur, déguise ses passions, dément son cœur, parle
et agit contre ses sentiments 199». Le mensonge est inhérent à l'honnête homme, car
dorénavant sa survie en dépend et, dans l'univers concurrentiel de la cour, l'égoïsme
devient le principal mobile de ses actes. Seule espèce à avoir intégré la capacité de mentir
à l'ordre des nécessités quotidiennes, l'humain le fait «naturellement », chaque fois qu'il
20o
en ressent le besoin .
Ainsi, l'honnête homme travestit la réalité, il se forge une image se rapprochant le
plus possible de l'être parfait et il invente sa propre vérité peu à peu, mensonge après
mensonge, pour vivre de façon harmonieuse avec ses semblables: «la réussite sociale
implique de se mettre en marche pour réussir socialement, et pour parvenir à réussir
socialement chacun se projette dans l'état de ce qu'il espère devenir 201». De plus, il a
tendance à enjoliver la réalité ou à la transformer à son profit, aussi «il est rare de voir
les gens se corriger de leurs défauts; la raison en est [ ... ] qu'on ne les regarde point
comme des defauts, & ainsi on en est moins touché 202». Dans cet art du travestissement,
le corps constitue un outil indispensable, une barrière entre ce que l'honnête homme
laisse paraître et ce qu'il dissimule, et les ouvrages de civilité lui enseignent justement
quelles passions il peut faire valoir, celles qu'il doit éviter, ainsi que les comportements
souhaitables dans le commerce du monde.
Au cœur de la personnalité «moderne» se trouve un paradoxe fondateur. D'un
côté, le mensonge est présenté comme le principal vice: tous les discours (moral,
Jean de La Bruyère, op. cit., p. 176.
Philippe Turchet, La Synergologie, Montréal, Les Éditions de l'Homme, 2004, p. 14.
201 Ibid., p. 15.
202 Bellegarde, op. cit., p. 338.
199
200
84
religieux, politique) exhortent les individus à la franchise et ils condamnent sévèrement
l'hypocrisie. Tous accordent une immense valeur à la sincérité, considérée comme une
qualité morale essentielle. De l'autre, le mensonge sous-tend toutes les règles de la
politesse qui dictent la conduite humaine, car sans lui, aucune vie commune n'est
possible. En effet, l'homme de cour est forcé de prendre en considérations les goûts et
les attentes des autres, ce qui le contraint parfois à taire ses propres désir et ses sentiments
afin de rendre agréable le commerce social. Philippe Turchet résume ainsi la situation:
Le mensonge apparaît ainsi comme une certitude nécessaire, et pourtant. .. et
pourtant, nos éducations, qu'elles aient été modelées par des préceptes
religieux ou non, ont toutes en commun le bannissement du mensonge. Les
projets éducatifs, aussi divers soient-ils, sont tous conçus à partir des mots de
'droiture' et de 'rectitude'; 'l'honnête homme' traverse les siècles,
indémodables 203.
Sans le mensonge, c'est l'édifice social en entier qui s'écroulerait.
L'hypocrisie est
devenue une composante de la personnalité moderne par nécessité, parce que sans l'art
mensonger, la violence dominerait et mettrait en péril l'équilibre social. Bien que la
vérité soit dangereuse, l'homme de bien ne peut s'en détourner, toutefois, il doit
apprendre à en jouer204 . C'est ici qu'intervient l'artifice; « la discrétion développe là
toute son adresse: avec une même vérité elle flatte l'un et assomme l'autre 205».
Véritablement, à cause de la vie qu'il mène, l'homme de cour ne saurait se passer de
l'artifice, mais lorsqu'il y recourt, subtilité et prudence sont de mise.
Cette nécessité engendre donc un dilemme moral important pour la société curiale
sous Louis XIV. Est-il honnête d'encourager la dissimulation ou faut-il plutôt chercher la
parfaite transparence? Les auteurs de la civilité se contredisent eux-mêmes à ce sujet:
l'Abbé de Bellegarde consacre un chapitre entier à vanter la sincérité sans laquelle «la
P. Turchet, op. cit., p. 15.
Ibid., p. 165.
205 Ibid., p. 165.
203
204
85
société civile est une espece de brigandage », il y méprise « ces personnes si concertées
qui ne parlent que par poids & par mesure, & qui usent de mile détours pour cacher leurs
sentiments
»206;
pourtant, il y note également que «la sincérité passe quelquefois pour
grossièreté et rudesse 207» et qu'il importe de faire preuve de discernement en la matière.
Pour sa part, Baltasar Graciân formule la maxime suivante: «ne point mentir, mais ne
pas dire toutes les vérités », qu'il commente en disant que «rien ne demande plus de
circonspection que la vérité, car c'est se saigner au cœur que de la dire 208». Il termine
son propos sur l'idée que «toutes les vérités ne se peuvent pas dire; les unes parce
qu'elles m'importent à moi-même, et les autres parce qu'elles importent à autrui 209».
Souvent, la façon de présenter la vérité fait toute la différence.
René Bary, dans L'Esprti de cour ou les conversations galantes, "personnifie" le
débat sur la dissimulation, en présentant les différents points de vue sous forme de
dialogue:
BELISE
S'il est ridicule de faire du premier venu son confesseur, on ne doit pas
condamner une fille de ce qu'elle déguise quelquefois ses sentiments.
TEROVANE
Comme les pensées doivent représenter les choses, les paroles doivent
représenter les pensées.
BELISE
On nous demande quelquefois, si nous aimons les jeunes Hommes, aurionsnous bonne grace de dire qu'ils nous plaisent? On nous demande quelquefois
si nous sommes insensibles aux aiguillons de l'âge, aurions-nous bonne grace
de dire qu'ils nous importunent? Vous voyez bien, Monsieur, que la mesme
bienseance qui veut qu'on dise quelque chose, ne veut pas qu'on dise
tousjours vray, & que la dissimulation qui est souvent une suite de la crainte,
est quelquefois un effet de la pudeur.
TEROVANE
Je ne veux pas (contre ce que j'ay cy-devant dit) que sur de certaines
interrogations les Filles se définnissent; mais à l'exception des confessions
indécentes, je suis tellement pour la franchise, que je voudrois mesme que
l'ingenuité du visage découvrist le fonds du cœur, que le silence fust parlant,
Bellegarde, op. cit., p. 348-349.
Ibid., p. 332.
208 B . G"
. p. 86 .
raclan, op. cli.,
209 Id.
206
207
86
que le regard fust interprétatif, qu'on connust par le mouvement du dehors les
ressorts du dedans.
ARIMENE
La pensée precede toûjours l'ouverture du cœur: & comme la pensée est
quelquefois fausse, la franchise est quelquefois injurieuse.
TEROVANE
Quand on est incertain des choses, l'on doit estre retenu & la retenüe en ce cas
est plûtost une crainte qu'une dissimulation.
ARIMENE
L'on ne se repend gueres de s' estre voilé, l'on se repend souvent de s' estre
découvert.
BELISE
La dissimulation est d'un grand usage.
ARIMENE
La dissimulation est d'une grande utilité.
TEROVANE
Quelle confiance peut on prendre en une personne qui masque toujours?
BELISE
Une personne dissimulée est plus capable de garder le secret, qu'une personne
ouverte; l'une est taciturne, & l'autre babillarde; la première est ordinairement
circonspecte, & l'autre est ordinairement imprudente.
ARIMENE
S'il Y avoit icy des Politiques, ils ne diroient seulement pas avecque Tibere &
Louis XI, que celuy qui ne sçait pas dissimuler, ne sçait pas regner; ils diroient
encores avecque tous les Sages du Monde, que celuy qui ne sçait pas se
contreminer contre les artificieux, ne sçait pas vivre2lO •
Les propos échangés résument bien les enjeux de chacun des partis et il est aisé de voir la
position de l'auteur sur le sujet, puisque deux des trois personnages parlent en faveur de
la dissimulation, alors qu'un seul tente de faire voir en quoi elle est négative. De plus, la
réplique finale d'Arimène ne laisse guère de doute:
Pour terminer le diferend, il suffit de vous dire que le Chirurgien cache la
lancette, que l' Apoticaire dore les pillules, que le Medecin flate l'esperance,
que le Capitaine use de stratagéme, que le Politique se sert de pretextes, & que
les font des feintes enfm que les Cerfs rusent, que les Dains coupent, & que
les Insectes contrefont les Mortes 211.
Si la nature elle-même recourt à la dissimulation, l'homme ne peut que se plier «aux
expediens que la Prudence invente, & aux mouvements que la Necessité inspire »212.
La littérature classique ne manque pas d'exemples pour illustrer les dangers d'une
candide franchise et les avantages de l'artifice bien maîtrisé. Le personnage du
R. Bary, op. cit., p. 154 à 156.
Ibid., p. 157.
2l2/d.
210
211
87
Misanthrope dans la comédie de Molière constitue une figure importante sur le thème de
la vérité et ses conséquences. Alceste, partisan de la sincérité pure, considère qu' «on
devrait châtier, sans pitié, ce commerce honteux de semblants d'amitié» et dit:
Je veux que l'on soit honune, et qu'en toute rencontre
Le fond de notre cœur dans nos discours se montre.
Que ce soit lui qui parle, et que nos sentiments
Ne se masquent jamais sous de vains compliments 213.
Son ami, Philinte, tente de le raisonner :
Il est bien des endroits où la pleine franchise
Deviendrait ridicule et serait peu permise;
Et parfois, n'en déplaise à votre austère honneur,
Il est bon de cacher ce qu'on a dans le cœur214 •
La suite des événements lui donne raison, faisant la preuve que la bienséance et la
franchise sont deux réalités très difficiles à faire coexister.
Les récriminations du
misanthrope sont jugées « trop sauvages ». Cette épithète, donnée par Philinte, oppose la
sincérité nue à la civilité.
La politesse exige que l'on cache certaines choses: l'art de l'honnête homme
repose sur le mensonge poli. N'est-il pas dit «qu'il n'y avoit point de maladie plus
dangereuse que celle qui changeoit la face »? Sans une certaine hypocrisie, les échanges
se font dans l'animosité et la rancune et débouchent sur une effusion de violence comme
cela se produisait au Moyen-Âge, alors que le comportement était encore impulsif et dicté
par la nécessité et le contexte immédiat. Dorénavant a cours une nouvelle définition de
la virilité: la force de l'homme repose sur sa capacité à se maîtriser, alors que le femme
fait voir sa faiblesse lorsqu'elle dévoile ses émotions et se laisse aller à des épanchements
sentimentaux. Cette conception de la masculinité a traversé les siècles et se retrouvent
encore dans les mentalités actuelles.
213
214
Molière, Le Misanthrope, Acte premier, scène 1, Paris, Classiques Français, 1993, p. 89-90.
Ibid., p. 90.
88
Dans cette ère de profonde réorganisation de l'expérience sociale s'observe une
légitimation du mensonge, qui est non seulement toléré, mais promu au rang de vertu.
Insistant sur le refoulement de la spontanéité, l'éducation discipline, et même
conditionne, au mensonge. Par exemple, quand on reçoit un présent, «il ne faut point
témoigner de mortification de son peu de valeur, ni en murmurer en aucune manière; tout
cela est d'un esprit étroit et ne sent pas l'honnête homme. [ ... ] Il est de l'honnêteté de
n'en rien témoigner 215». La modestie, définie par l'abbé Bellegarde comme «un espece
de vernis, qui releve nos talens naturels, & qui leur donne du lustre 216» ou encore comme
«un voile fort commode pour dérober aux personnes les plus éclairées les choses que
nous voulons tenir secrette 217», est directement reliée au mensonge par un champ lexical
des plus évocateurs.
Par souci d'efficacité et de rentabilité, l'honnête homme filtre ce qu'il laisse
transparaître et ce qu'il cache. Le déguisement constitue sa stratégie, stratégie qui est fort
différente de celle qui découlera de la rationalité bourgeoise-industrielle fondée sur le
capitalisme, c'est-à-dire qu' « elle sert en premier lieu à calculer les chances de puissance
fondées sur le capital privé ou public 218». Au contraire, la rationalité noble repose sur les
contraintes de l'interdépendance sociale et mondaine des élites et «elle sert en premier à
calculer les relations humaines et les chances de prestige considérées comme des
instruments de puissance219 ».
Parce que, dans le milieu restreint de la cour, les gens
dépendent les uns des autres sans possibilité de rechange et que les relations qu'ils
établissent sont durables, la prudence et la réserve revêtent une importance particulière. Il
A. de Courtin, op. cit., p. 164.
Bellegarde, op. cit., p. 66.
217 Ibid., p. 73-74.
218 N. Elias, La Société de cour, op. cit., p. 108.
219 Id.
215
216
89
s'agit de gagner des alliés qui pourront s'avérer précieux un jour ou l'autre et qui
risquent, si l'on n'y prend garde, de passer rapidement dans le camp ennemi. Les auteurs
de la civilité insistent sur l'idée que pour bien vivre en société, il faut porter une grande
attention aux paroles comme aux actes , autrement «souvent un bon mot nous fait un
ennemi irréconciliable d'un homme qui auroit pû nous rendre des services essentiels, si
on eût sçu le ménager 220». Graciân distingue judicieusement le "faire" et le "faire
paraître", soutenant que « les choses ne passent point pour ce qu'elles sont, mais pour ce
qu'elles paraissent être. [ ... ] Bien des choses paraissent tout autres qu'elles ne sont. Le
bon extérieur est la meilleure recommandation de la perfection intérieure 221».
À l'époque de Louis XIV, on admire ceux qui parviennent à dominer leurs
passions et à maîtriser les élans corporels de façon à ne pas dévoiler leurs intentions :
Pour tenir long-tem les gens dans l'admiration, il est quelquefois à propos de
ne montrer que l'échantillon de la pièce, que l'on développe peu à peu. C'est
un manège que de savoir déguiser les bonnes qualitez que l'on a : il y a plus
d'esprit qu'on ne pense à cacher son esprit; c'est le moïen de n'être jamais le
dupe des autres 22 •
L'honnête homme met tout en œuvre pour s'assurer que son interlocuteur soit dans une
disposition favorable à son égard et pour éviter de le froisser. La folie, ce n'est pas d'être
fou, mais bien de ne pas savoir cacher son état.
Au delà d'une simple justification du mensonge, les auteurs vont jusqu'à
l'associer à l'honneur. «Un homme d'honneur ne doit jamais se licencier à dire des
paroles trop libres », nous apprend l'abbé Bellegarde. Il ne doit non plus agir sans
retenue, ni se laisser aller à des comportements grossiers qui risqueraient de jeter le
discrédit sur sa personne. Courtin indique qu'il faut bannir une certaine familiarité, celle
Bellegarde, op. cit., p. 136-137.
B. Gracian, op. cit., p. 112-113.
222 Bellegarde, op. cit., p. 72-73.
220
221
90
«qui ne se cache de rien, non pas même de ce qui est déshonnête, et c'est la familiarité
dont usent les personnes qui ont perdu tout sentiment pour l'honneur, et par conséquent
ce n'est pas celle dont nos jeunes gens doivent user 223». La dissimulation devient une
seconde nature à l'homme qui intériorise l'image qu'il s'est forgée de toutes pièces à
partir des préceptes de la civilité, comme l'exprime si bien La Rochefoucauld dans sa
maxime, «nous sommes si accoutumés à nous déguiser aux autres qu'enfm nous nous
déguisons à nous-mêmes 224».
Enfin, 1'honnête homme est un diplomate, là surtout tient sa modernité. Cette
habileté à gérer les relations sociales et à faire preuve de tact, de finesse et de
circonspection, lui est transmise par l'éducation qu'il reçoit et qui vise à en faire un être
social. «À sa naissance, le petit homme montre par ses cris qu'il est sincère, spontané,
naturel. Ces trois qualités sont celles de l'être humain libre. Le travail de l'éducation
consiste à mettre des filtres sur ces trois qualités pour rendre l'adulte efficace 225». Dès
son plus jeune âge, il apprend la discrétion, la retenue, la pudeur, qui, toutes, l'amènent à
intégrer le mensonge à son naturel, afin de ménager la sensibilité d'autrui. Typique des
changements psychologiques qui affectent et transforment l'individu au XVIr siècle, la
retenue qu'exigent désormais les relations sociales contient le principe de la personnalité
moderne.
A. de Courtin, op. cit., p. 92.
Françcois de La Rochefoucauld, Maximes, Paris, Garnier-Flammarion, 1977, p. 50.
225 P.Turchet, op. cit., p. 13.
223
224
CONCLUSION
L'intérêt de notre recherche est qu'elle se base sur une lecture attentive des traités
de cour, ouvrages trop souvent méconnus par la critique leur reprochant leur manque de
qualités esthétiques. Pourtant, parce qu'ils définissent des règles d'interaction sociale,
parce qu'ils proposent des idéaux de comportement et parce qu'ils fournissent les
prémisses d'un art de vivre en société qui transforme l'habitus des individus, les traités de
civilité s'avèrent des sources extrêmement fécondes pour comprendre l'évolution des
mœurs et des mentalités à la période classique, de même que le façonnement de l'identité
de l'honnête homme, qui constitue à maints égards l'ancêtre de l'individu « moderne ».
Les ouvrages comme ceux d'Antoine de Courtin, de René Bary et de l'Abbé de
Bellegarde regorgent d'une foule de renseignements précieux quant aux manières à
observer à la cour, à la façon de s'habiller, de se tenir, de se comporter afin d'obtenir
l'approbation des pairs et, tout spécialement, de retenir l'attention du souverain ou des
personnages éminents. Le but ultime de l'honnête homme est de plaire et l'apparence y
joue un rôle déterminant.
92
L'aspect physique est soumis à un code rigoureux qui enserrent les individus dans
un moule. Moyen d'expression et de communication, le langage corporel suit des règles
au même titre que la langue. Les traités de cour se basent sur les principes de la
rhétorique, étant donné que l 'honnête homme est non seulement appelé à communiquer et
à charmer, mais encore à persuader le cercle dans lequel il évolue de sa valeur, de son
importance. L'appartenance à l'élite curiale se démontre par une apparence extérieure
« sophistiquée », un air agréable, des manières empreintes de nonchalance et de grâce
« naturelle ». La maîtrise des passions, point central de l'honnêteté, provient également
de la rhétorique, puisque, comme l'orateur, le courtisan cherche à émouvoir son auditoire.
L'honnête homme donc domine ses passions en se pliant à un idéal de contenance
marqué par la mesure et l'équilibre, rappelant le style moyen.
La littérature du XVIIe siècle se réclame encore de sa capacité à former les
individus dans le but de les rendre meilleurs.
Or, c'est de manière concrète que les
écrivains de la civilité instruisent leurs lecteurs pour en faire des honnêtes hommes, en
leur fournissant des conseils précis sur les manières, l'attitude et la tenue à adopter dans
le commerce du monde. Une telle littérature suppose l'idée de progrès moral, introduite à
la renaissance. Elle indique un changement majeur: l'élargissement du cercle fermé de
la cour aux bourgeois. Ce phénomène s'explique d'une part, par le fait que la civilité
s'apprend, elle ne dépend pas de la naissance, mais plutôt du travail et de l'effort de
chacun à maîtriser ses passions. D'autre part, la haute bourgeoisie s'enrichit sous le
règne de Louis XIV, qui cherche à éloigner les nobles de l'administration royale et
préfère confier les charges curiales à la noblesse de robe. Les riches bourgeois sont de
plus en plus nombreux à la cour. Ces derniers ont tout particulièrement avantage à
93
.'
maîtriser les rudiments de la politesse, car «c'est précisément le plus faible en rang qui
doit reconnaître toutes les ressources de l'art de la conversation. C'est lui qui court les
plus grands dangers. 226» Durant le règne de Louis XIV, les traités de bienséance se
multiplient et s'adressent à un lectorat plus vaste. Le modèle de l'honnêteté gagne les
citadins et se transmet graduellement aux classes sociales inférieures.
Les traités de
civilité auront contribué, d'une certaine façon, au processus de «démocratisation» des
mœurs.
Pour l'honnête homme qui évolue à la cour, tout est matière à représentation. Son
attitude, ses manières, sa démarche, son comportement, son maintien, ses airs, sa tenue
sont constamment jugés par ses pairs qui épient ses moindres gestes et se délectent du
plus petit écart. Louis XIV entretient les rivalités entre les courtisans pour assurer son
pouvoir et maintenir son emprise sur ses sujets. Investis d'une visée politique, les traités
de civilité instituent un modèle de comportement qui répond aux besoins de l'idéologie
absolutiste-curiale. Le corps, suivant la théorie de Foucault227 , constitue un outil
manipulable par le souverain qui se sert de l'étiquette pour afficher sa puissance et
manifester son autorité. Cependant, le mouvement prend une double direction: d'une
part, le gouvernement centralisé fait miroiter sa puissance dans l'attitude corporelle des
hommes de cour; d'autre part, ceux-ci en retour s'efforcent de régler leur conduite sur
celle du monarque et de faire valoir leur propre importance en se démarquant des autres.
Par l'idéal d'honnêteté, l'homme est domestiqué, coupé de ses anciennes valeurs
de guerrier, confiné à un modèle de comportement exigeant et contraignant qui le force à
développer une personnalité stratégique. Ce changement majeur de l'habitus, parce qu'il
226
227
Norbert Elias, La Société de cour, Paris, Flammarion, 1985, p. 103.
Voir Michel Foucault, Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 2003.
94
nécessite une inhibition corporelle et le retrait en son for intérieur,
affecte
nécessairement l'élaboration de l'identité. Une distance s'établit graduellement entre soi
et les autres au fur et à mesure que l'homme intègre cette nouvelle économie rationnelle
qui touche l'attitude corporelle et la manière d'être dans son ensemble.
Dans un milieu aussi concurrentiel que celui de la cour, l'honnête homme apprend
à tirer son épingle du jeu. Le jeu est d'ailleurs un terme bien choisi: l'homme de cour
joue un personnage, il s'arme des qualités qui sont à son avantage pour tirer profit d'une
situation. C'est un caméléon qui peut s'ajuster selon les circonstances et les personnes
avec qUI il traite.
Derrière son masque, il juge ses compagnons et les étudie
attentivement pour percer leur image sans qu'on pénètre la sienne. À l'ère de la raison
d'État, diplomatie et tact règlent désormais les interactions sociales. Sous un air affable,
1'honnête homme agit en fonction de ses intérêts personnels tout en se montrant
bienveillant à l'égard des autres. Nous en sommes au début de l'individualisme, «que
plusieurs considèrent comme la plus belle conquête de la modernité 228».
En se créant une image, c'est toute une conception de soi que crée 1'honnête
homme, une nouvelle vision du monde et, surtout, de la place de l'homme dans le monde.
L'homme de cour du
xvrr siècle entame un virage important: il devient maître de son
existence. Pour Charles Taylor, c'est à ce moment que l'on peut parler de l'avènement de
la liberté moderne :
Nos ancêtres croyaient faire partie d'un ordre qui les dépassait. Dans certains
cas, il s'agissait d'un ordre cosmique, d'une « grande chaîne des êtres », dans
laquelle les êtres humains figuraient à leur place parmi les anges, les corps
célestes et les autres créatures terrestres. Cet ordre de l'univers se reflétait
dans les hiérarchies de la société humaine. Les gens étaient souvent confinés à
un endroit donné, à une fonction et à un rang qui leur étaient dévolus et
228
Voir Charles Taylor, Grandeur et misère de la modernité, Boucherville, , Bellarmin, 2004, p. 12.
95
auxquels il leur était pratiquement impensable d'échapper.
moderne a fini par discréditer de telles hiérarchies 229.
La liberté
Au siècle Classique, la hiérarchie sociale atteint un point culminant avec l'étiquette
imposée par Louis XIV. Face à une pression sociale qui devient écrasante, les individus
entreprennent une émancipation qui se traduit par un détachement, détachement face à la
société au profit de l'ambition personnelle.
Il est trop tôt encore au XVIIe siècle pour parler d'affranchissement social.
Néanmoins, par sa volonté de maîtriser les moindres signes qui lui échappent, l'honnête
homme possède en lui-même tous les éléments nécessaires à son succès. Il n'en est qu'à
ses premiers balbutiements vers une autonomie dont il prendra la pleine mesure à
compter de la fin du XVIIr siècle, suite à la Révolution Française, et surtout au XIXe
siècle, avec le développement de la société capitaliste.
Si, de nos jours, certains
philosophes voient en l'individualisme le principal maux de la civilisation moderne, c'est
parce qu'il a conduit à une «désacralisation du monde» et à une «perte de la dimension
héroïque de la vie» (pour reprendre les termes de Charles Taylor). Le XVIIe siècle se
tient en équilibre entre deux mondes: l' « ancien» et le «moderne» et le bricolage
culturel et idéologique qui le forme est fascinant. Ce qui étonne dans la lecture des
ouvrages de bienséance de cette période est que l'on est forcé de se reconnaître dans cette
culture des apparences où règne une hypocrisie, somme toute indispensable pour
maintenir la cohésion sociale.
229
C. Taylor, op. cit., p. 13.
BIBLIOGRAPHIE
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