Le Diable - Bibliothèque Saint Libère

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Le Diable - Bibliothèque Saint Libère
Curé tie Jf^iclçerschwihr
près Colmar (Haut-RHin)
SES PAROLES, SON ACTION
DANS
LES POSSÉDÉS D'ILLFURT (Alsace)
d'après des documents historiques
—»u—
QUATRIÈME ÉDITION FRANÇAISE,
Revue par
l'abbé WAR1N,
du Diocèse d ' A r r a s
AUGMENTÉE DU RÉCIT DE LA
POSSESSION D'UNE JEUNE CAFRE
ties Missions Catholiques tin Natal (Afrique Jn Sitti)
3 2 , Rue Gambetta, A R R A S
(France)
Biblio!èque Saint Libère
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LE D I A B L E
IMPRIMATUR
Argeniiniœ
14-1-21
G E S T , V. &
Concordat cum
Monacci
originali
2-11-21
GEORGIUS-PRUDENTIUS-MARIA,
TOUS DROITS
Ep. Monac.
RÉSERVES
A M A R I E IMMACULÉE
V I E R G E SANS TACHE
MÈRE DE
DIEU
M È R E D E S HOMMES
TRIOMPHATRICE D E SATAN
NOTRE E S P É R A N C E
L'Auteur
PRÉFACE
L'Eglise
catholique enseigne expressément
l'existence de démons, de mauvais esprits. Ce sont des êtres
personnels, de purs esprits, que Dieu avait créés dans
Vêlai de grâce et destinés à une gloire
incomparable
dans le ciel. Dieu cependant qui ne couronne personne
n'ayant d'abord lutté ( I I T i m . n , 5), soumil tous les
Anges à une épreuve pour leur donner de mériter la
bienheureuse éternité. Beaucoup de ces Anges sont
tombés : voulant être les égaux de Dieu, ils perdirent,
par un fol orgueil, la grâce sanctifiante ; leur péché
était une rébellion formelle contre Dieu, une rupture
complète de la créature avec son Créateur. Celle rébellion avail êlé commise avec Vincomparable
puissance
d'esprit et la force de volonté d'un ange se
fixant
irrévocablement dans sa révolte : nulle excuse d'obscurcissement intellectuel ou de faiblesse de volonté;
c'était un péché de pure malice. Dieu punit donc
aussitôt ces rebelles, sans leur donner l'occasion de
faire pénitence. Leurs facultés spirituelles
subirent
une prof onde transformation, par suite de l'obscurcissement de leur intelligence el Vendurcissement de leur
volonté ; et en plus de cela, ils perdirent le bonheur
éternel cl furent condamnés aux souffrances sans fin
de l'enfer. « Dieu, en effet, n'a pas épargné les Anges
qui avaient péché, mais les a précipités dans l'enfer
et les a livrés aux abîmes des ténèbres. », selon la
parole de l'Apôtre Saint Pierre ( I I P e t r . 1 1 / 4 ) .
—8 Les mauvais esprits sorti nos ennemis. Ils sont
jaloux de nous qui, d'après la doctrine de
Sainl
Thomas, devons un jour occuper leurs places dans le
royaume céleste. Ils ne peuvent rien contre Dieu luimême ; c'est pourquoi ils cherchent à nous amener au *•
péché par laientation et à nous séparer ainsi
deDieu,
pour le temps el pour Véternité.
Ils ont commencé leur œuvre néfaste en excitant nos
premiers parents à désobéir à Dieu. Par ce premier
péché, Adam et Eve et tous leurs descendants,
la
Vierge Marie seule exceptée, sont tombés sous la
puissance de Salan, jusqu'au jour où le Rédempteur
du monde, Jésus-Christ, le Fils de Dieu Incarné, vint
sur la terre et détruisit les œuvres du démon, en mourant sur la Croix, brisant ainsi sa puissance et délivrant Vhumanité déchue d'un humiliant
exclavage.
L'homme peut, avec la grâce de Dieu, surmonter toutes
les tentations de Salan el mériter la récompense
éternelle.
La foi en la puissance des démons est aussi ancienne,
aussi universelle que le genre humain lui-même. Les
païens croyaient à l'existence d'esprits
mauvais,
bien qu'ils aient défiguré celle vérité, car poussés par
la crainte, ils leur onl rendu les honneurs divins. Dans
l'histoire de l'Ancien Testament il est souvent question d'esprits infernaux;
leur influence néfaste sur
les hommes est mentionnée à maintes reprises el leur
malice condamnée. Il suffit de se rappeler
l'histoire
de Job el les épreuves terribles que Satan lui
infligea,
avec la permission de Dieu.
Au temps du Christ, la croyance du peuple juif
à l'existence el à l'influence néfaste du démon était générale. Jésus-Christ
et ses Apôtres l'ont
confirmée
par les faits et par la parole ; ils onl enseigné les
moyens de résister aux tentations des mauvais
esprits,
ils les ont chassés de nombreux possédés %
-
9 -
L'Eglise
catholique, colonne et fondement de la
vérité, continue ces traditions. Elle exige de ses fidèles
la croyance aux anges déchus ; elle leur fournit des
armes pour se défendre contre eux : le signe de la croix,
Veau bénile, les exorcismes prescrits en cas de possession, et elle donne à ses prêtres le pouvoir de briser la
puissance des démons el dp lv$ chasser des corps des
possédés.
Dieu, en effet, en ses desseins impénétrables,
permet
parfois au démon de s'emparer d'un homme par la
force, de se substituer à lui dans l'exercice des fonctions humaines,
de l'endommager
dans ses biens
temporels (obsessio) : tels les exemples célèbres de Job,
de l'ermite Saint Antoine,
de Sainte Thérèse, du
curé d'Ars, de Marie de Moerl, de Cresce.nce de
Kaufbeuern,
etc. Il arrive même parfois que Dieu
permette au démon d'entrer dans le corps d'un homme,
de s'identifier avec lui et d'exercer un pouvoir
lyrannique sur ses sens, ses organes el ses facultés.
En
vertu de celle inhabilaiion mystérieuse el de ce tyrannique empire, le démon peut se servir à ses fins des
sens du possédé, troubler l'exercice des facultés
spirituelles de l'âme, de manière à produire en lui les effets
les plus insolites el les plus merveilleux
(possessio).
Voici les signes caractéristiques de la vraie possession :
1° Connaissance de langues étrangères,
inconnues;
2° Connaissances
scientifiques et facilité
extraordinaire de parler sur des sujets scientifiques, chez des
ignorants ;
3° Connaissance
de choses distantes el secrètes,
pénétration du domaine de la pensée
d'auirui;
4° Production
d'effets, qui dépassent les forces
humaines ou naturelles ;
5° Anesihêsie de certains organes [cécité, mutisme,
surdité).
- 10 La sainie Ecriture et Vhisloire de VEglise
nous
monlre.nl que la possession n'était pas chose rare dans
les premiers siècles. Que de fois le divin Maître n'al-il pas délivré les hommes d'esprits mauvais : « II
chassa beaucoup de démons et ne leur permit pas de
parlera (Marc, i, 34) ; « Les démons sortirent de
beaucoup et parlaient en disant : « Tu es le fils de
Dieu )) (Luc, iv, 4 1 ) . — Toul le monde
connail
l'histoire des deux possédés de Gérasa (Luc, v i n , 41),
et celle de Venfanl possédé au pied du
Thabor
(Marc, i x , 34). Le divin Maître a même donné à
ses Apôtres le pouvoir de chasser les démons (Math.,
x , I). L'Eglise, d'accord avec les Pères
Apostoliques
et les Docteurs de tous les lemps affirme la croyance
au pouvoir des démons sur les possédés par ses
exorcismes, c'est-à-dire ses abjurations
solennelles à
Salan, faites aux saints noms de Jésus et de Marie,
de quitter le possédé ou de s'abstenir de toutes molestalions contre les hommes. Ehc a même institué un
ordre spécial dans la hiérarchie de ses Clercs, —
ordo exorcisiaius — pour faire ces exorcismes sur les
pauvres possédés.
Depuis la mort de Jésus-Christ
sur la Croix, la
•possession est devenue beaucoup plus rare dans les
pays chrétiens, mais elle est encore assez fréquente
dLans les contrées païennes, au dire des
missionnaires.
Il arrive même de nos' jours, — assez rarement il est
vrai, — que Dieu permette à Vesprit infernal
d'entrer
dans le corps de l'homme el d'y exercer ses ravages..
Nombreux sont encore ceux qui ont vu de leurs yeux
les deux enfants possédés d'Illfuri [Haut-Rhin)
el qui
peuvent attester la vérité des événements, cardes choses
aussi horribles restent à jamais gravées dans la
mémoire.
Nous allons relater l'histoire tragique et très intéressante des deux enfants possédés d'Illfurt,
nous
)
appwjani sur les documents authentiques de témoins
oculaires el auriculaires,
absolument dignes de foi,
puisqu'ils ont été appelés comme cxperls à examiner
le cas. Ces documents viennent en partie des archives
paroissiales
d'illfurl, en partie des relations écrites
sur place par Monsieur
Ignace
Spies,
ancien
maire de Séleslal, député au Reichslag, chevalier de
Vordre de Saint-Grégoire et par le professeur
Lacheman des Frères de Marie ; les deux ont étudié le cas
à fond et en toute conscience. Nos documents
sont
ensuite les notes de Monsieur le Recteur
Hausser,
qui a été aumônier de Saint-Charles,
celles de Monsieur André de Ribeauvillé,
qui a été pendant les
dernières semaines de la possession le gardien vigilant de Vaine des deux enfants. Nous
utilisons
également une série d'articles de la « Revue Catholique d'Alsace » de Vannée- 1870 et la courte notice
écrite par Monsieur Brey, curé d'IllfurL
Evidemment
il ne s'agit ici que de faits purement historiques, qui
n'ont donc rien à voir avec la foi catholique, mais
qui mérilenl cependant pleinement noire foi
humaine.
e
Préface de la 4 Édition
Les trois premières éditions de cet ouvrage ont été
épuisées en très peu de temps] une 4 édition est devenue nécessaire. L'histoire tragique et captivante des
deux malheureux enfants d'Illfurl a suscité de toutes
parts le plus vif intérêt et a vraiment fait
sensation.
Prêtres séculiers et religieux en ont cité des faits avec
succès dans leurs sermons et leurs catéchismes et
provoqué par là chez de nombreux pécheurs de salutaires pensées. Les éditions se sont multipliées
dans
la plupart des pays catholiques de V Univers. Outre
les cinq éditions différentes : en langue
allemande
pour V Alsace, la Suisse et l'Allemagne, il y en a eu
depuis des éditions en langue anglaise,
italienne,
portugaise, espagnole, indienne el brésilienne el il
se prépare actuellement des éditions en langue hongroise, croate, slovaque, polonaise et annamite. A la
vérilé, dans nos temps de matérialisme,
il n'est point
de lecture plus propre à affermir la foi en la réalité
de Vinfluence mystérieuse des esprits infernaux
et
inspirer une crainte salutaire de Satan el du péché
que le récit simple et véridique des scènes horribles de
possessions diaboliques chez de pauvres petits innocents.
Puisse celle
nouvelle édition pénétrer dans de
nombreuses familles chrétiennes et produire dans le
cœur des lecteurs des fruits de salut, pour la plus
grande gloire de Dieu et la sanctification des âmes.
e
Wickerschwihr,
près Colmar, le 1
e r
Aoûl 1926.
L'AUTEUR.
Pièces Justificatives
1). Archives de l'Evêché de Strasbourg (Enquête de
la Commission cpiscopale. Lettre de M. le Vicaire
général Rapp).
2.) Archives paroissiales d'Illfurt. — Origine. —
différentes scènes — émotion de la population. —
Pro el contra dans le monde savant — Rapport des
médecins. — Délivrance.
3.) Journal de M . l e député Ignace Spies, maire de
Sélestat, homme très instruit, très pieux et très consciencieux. Dans ce journal se trouvent aussi les lettres
de M. Martinot, un ami, directeur de la régie de Sélestat, homme de science et de vertu.
4.) Deux cahiers assez volumineux et détaillés de M. le
professeur Lachemann, Frère de Marie, professeur
au collège de Saint-Hippolyte, Haut-Rhin, ami et
parent de M. Spies.
5.) U n cahier-journal de M. André, gardien de Thiébaut pendant un séjour à Saint-Charles. C'était le
jardinier de St-Charlcs, plus tard sacristain de Ribeauvillc, homme très consciencieux.
6.) U n e série d'articles de M. le Sénateur Delsor dans
la Revue catholique d'Alsace, année 1870.
7.) U n e petite brochure de M. le Curé Brey qui relate
les faits les plus importants et la délivrance des enfants.
T É M O I N S LAÏQUES
1.) M. Ignace Spies; M. Martinot et M. Lachemann,
hommes d'une grande compétence et d'une haute
vertu. Ils ont observé les enfants durant les deux dernières années et ont fait les enquêtes les plus minutieuses.
— H —
2.) M. Tresch, le maire d'Illfurt qui voyait presque
journellement les possédés. Homme intelligent, et
bon chrétien.
3.) Une série de médecins dont un juif ei 2 protestants
qui ont examiné le cas en experts et qui ont constaté
le caractère surnaturel de ces phénomènes.
TÉMOINS
ECCLÉSIASTIQUES
1.) M. le curé Brey. mort en odeur de sainteté en 1906
Durant tout le reste de sa vie il est resté sujet à des tracasseries du démon comme jadis le Saint Curé d'Ars.
2.) M. le Supérieur Stumpf, plus tard Evêque de Strasbourg, théologien éminent, — item, M. le Chanoine
Freyburger, plus tard Vicaire général, et M. Serter,
doyen de Mulhouse.
3.) Le R. P. Eicher, supérieur des Jésuites et l'exorciste
le R. P. Souquât, S. J., qui avait déjà fait un exorcismc en Allemagne.
4.) Le Vicaire général Rapp, M. le Recteur Hausser,
M. le doyen Schrantzer, tous dignes de la plus grande
confiance et très compétents dans cette affaire.
a
Deux scènes dont le récit m'est parvenu de M. le
chanoine Guerber, supérieur des Sœurs de Charité (et
de Saint-Charles) et de M. le Chanoine Lang, curé
de Sélestat et ami de M. Spies.
Les Victimes
Dans le s u d de l'Alsace, à d e u x heures de m a r c h e
de la ville de Mulhouse, se t r o u v e le village d'Illfurt,
qui c o m p t a i t a v a n t 1870 environ 1.200 h a b i t a n t s .
C'est là que v i v a i t la p a u v r e mais honorable famille
Burner
Le p è r e J o s e p h B u r n e r é t a i t u n de ces
m a r c h a n d s a m b u l a n t s , qui v e n d a i e n t par t o u t le
p a y s a l l u m e t t e s e t a m a d o u . La mère, Marie-Anne
Foltzer, s'occupait de ses cinq enfants encore en bas
âge. Leur fils aîné, T h i é b a u t , é t a i t né le 2 1 a o û t
1855 e t le second J o s e p h , le 29 avril 1857. A l'âge
de 8 ans ils f r é q u e n t a i e n t l'école p r i m a i r e . C ' é t a i e n t
des enfants calmes, de talents m o y e n s , u n pou
faibles. E n a u t o m n e 1864, T h i é b a u t e t son plus
j e u n e frère furent a t t e i n t s d ' u n e m a l a d i e m y s t é rieuse. Le m é d e c i n q u ' o n appela en premier lieu
le docteur L é v y d'Altkirch, ainsi que ceux que l'on
consulta d a n s la suite, ne p u r e n t se prononcer sur le
genre de m a l a d i e . On fit p r e n d r e a u x enfant? du
vin de q u i n q u i n a ; d u r a n t les convulsions on leur
faisait respirer du chloroforme; on essaya encore
d ' a u t r e s r e m è d e s . Mais tous les m é d i c a m e n t s
q u ' o n e m p l o y a , m ê m e les plus énergiques r e s t è r e n t
1. Tiró dc~ Archiven
paroissiales
u'Jlljurl.
— 16 —
sans r é s u l t a t . T h i é b a u t d e v i n t si maigre qu'il n e
ressembla plus q u ' à u n e o m b r e m o u v a n t e .
A p a r t i r du 25 s e p t e m b r e 1865 on p u t constater
chez les m a l a d e s des p h é n o m è n e s t o u t à fait anorm a u x . Couchés sur le dos, ils se t o u r n a i e n t e t se
r e t o u r n a i e n t c o m m e u n e t o u p i e , avec u n e r a p i d i t é
vertigineuse. Puis ils se m e t t a i e n t à frapper sans
se lasser les m o n t a n t s de lit et les a u t r e s meubles
a v e c u n e force s u r p r e n a n t e , — ils a p p e l a i e n t cela
« dreschen » — b a t t r e (le blé). J a m a i s la m o i n d r e
fatigue, si long q u e fut ce b a t t a g e . P u i s ils t o m b a i e n t d a n s des convulsions e t de longs s p a s m e s ,
suivis d'un tel a b a t t e m e n t , qu'ils r e s t a i e n t des
heures entières c o m m e m o r t s , sans faire le m o i n d r e
m o u v e m e n t , rigides c o m m e des cadavres.
Ils furent pris assez s o u v e n t d ' u n e faim de l o u p
impossible à apaiser. Le b a s - v e n t r e s'enflait d é m e s u r é m e n t et il s e m b l a i t a u x enfants q u ' u n e b o u l e
roulait dans leur e s t o m a c ou q u ' u n animal v i v a n t
s'y r e m u a i t de h a u t en b a s . Leurs j a m b e s é t a i e n t
comme liées ensemble, telles des b a g u e t t e s e n t r e lacées ; personne n e p o u v a i t les séparer. T h i é b a u t
v i t en ce temps-là lui a p p a r a î t r e u n e t r e n t a i n e de
fois u n fantôme e x t r a o r d i n a i r e , qu'il a p p e l a i t son
m a î t r e . Celui-ci a v a i t u n e t ê t e de c a n a r d , des
griffes de c h a t , des pieds de cheval, e t t o u t le
corps r e c o u v e r t de plumes m a l p r o p r e s . A c h a q u e ,
a p p a r i t i o n le f a n t ô m e p l a n a i t au-dessus d u l i t de
l'enfant, qu'il m e n a ç a i t d ' é t r a n g l e r . T o u t ceci se
p a s s a i t en plein jour, en présence d ' u n e centaine de
t é m o i n s , parmi lesquels se t r o u v a i e n t des h o m m e s
sérieux, n u l l e m e n t crédules, doués d ' u n e g r a n d e
perspicacité et a p p a r t e n a n t à t o u t e s les classes de
— 17 —
la société. Tous o n t pu se convaincre de l'impossibilité d'une supercherie quelconque.
Parfois q u a n d les enfants é t a i e n t assis sur leurs
chaises de bois , celles-ci furent soulevées avec
eux par u n e m a i n invisible ; puis les enfants étaient
projetés dans u n coin, t a n d i s q u e les chaises v o l a i e n t dans u n a u t r e . U n e a u t r e fois, ils ressentirent
d a n s t o u t le corps, des démangeaisons et des piqûres douloureuses, firent sortir de leurs v ê t e m e n t s u n e telle q u a n t i t é de plumes e t de varechs,
q u e le plancher en é t a i t t o u t c o u v e r t . On a v a i t
b e a u leur changer chemises e t h a b i t s , plumes e t
varechs r é a p p a r a i s s a i e n t toujours.
Ces terribles convulsions e t les m a u v a i s traitem e n t s de t o u t e sorte, r é d u i s a i e n t les enfants à u n
é t a t tel qu'ils d u r e n t s'aliter. Leurs corps s'enflaient d ' u n e m a n i è r e démesurée. Ils e n t r a i e n t
dans de violentes colères, dans u n e vraie fureur,
q u a n d on s ' a p p r o c h a i t avec u n objet bénit, u n
crucifix, u n e médaille ou u n chapelet. Ils n e
priaient p l u s ; les n o m s de J é s u s , Marie, E s p r i t S a i n t e t c . . prononcés p a r les personnes présentes,
les faisaient tressaillir e t t r e m b l e r . Des fantômes,
visibles p o u r e u x seuls, les remplissaient de crainte
et de frayeur.
L a crainte e t la frayeur s ' e m p a r a i e n t également
des p a r e n t s , t é m o i n s attristés de ces scènes terribles, i m p u i s s a n t s à y remédier. Les voisins et les
visiteurs a r r i v è r e n t de plus en plus n o m b r e u x , de
près et de loin, car la nouvelle s ' é t a i t vite ébruitée
l
i
Revue Catholique
(PA\sace,
Année 1870
2
— 18 —
et chacun v o u l a i t voir les pauvres enfants. Tous,
étaient stupéfiés. Qu'était-il donc arrivé ?
Il y a v a i t alors à Illfurt u n e p a u v r e vieille mal
famée, q u ' o n a v a i t chassée de son village n a t a l ,
à cause de sa m a u v a i s e vie. Les enfants avaient,
dît-on, reçu d'elle u n e p o m m e qu'ils a v a i e n t m a n g é e .
Voilà le c o m m e n c e m e n t de leur maladie m y s t é r i e u s e .
C'était là du moins l'explication donnée p a r les
esprits q u ' o n disait résider dans les enfants.
Quoi qu'il en soit, on devait b i e n t ô t a p p r e n d r e
la n a t u r e de ces esprits, car l ' a r b r e se r e c o n n a î t à
ses fruits.
Les enfants r e s t a i e n t des heures entières t r a n quilles, clans u n e g r a n d e a p a t h i e . S u b i t e m e n t ils
changeaient d ' a t t i t u d e , d e v e n a i e n t n e r v e u x , excités, gesticulaient e t criaient sans a r r ê t . Leur
voix n ' é t a i t pas celle d ' u n enfant ; mais u n e
voix d ' h o m m e , forte, r a u q u e et enrouée. L a bouche
des petits r e s t a i t h a b i t u e l l e m e n t f e r m é e ; ce
n ' é t a i t é v i d e m m e n t pas eux qui proféraient ces
paroles et poussaient ces cris, mais p l u t ô t des êtres
invisibles, qui p a r l a i e n t en e u x . Des heures entières
ils criaient sans i n t e r r u p t i o n : « N u d c l n (nouilles),
Knoepfeln (ravioli) », e t a u t r e s m o t s de cuisine.
C'était à n ' y plus rien c o m p r e n d r e , e t les p a r e n t s
n e s a v a i e n t plus où d o n n e r de la t ê t e . L e p è r e B u r ner e u t l'idée de dire « Criez, mes e n f a n t s , criez
encore plus fort p o u r la gloire de Dieu. » Dès la
première ou la d e u x i è m e i n v i t a t i o n les cris se m o d é r è r e n t et, sur u n nouvel ordre, cessèrent t o u t à fait.
M. Tresch, a y a n t v u cela, se m i t de la p a r t i e , et,
c o m m e l'enfant p o u s s a i t de n o u v e a u x cris, il les fit
cesser de la m ê m e m a n i è r e . Ge qu'il y a v a i t de
t
— 19 —
s u r p r e n a n t c ' é t a i t d ' e n t e n d r e ces cris diminuer
g r a d u e l l e m e n t d'intensité à mesure q u e l'injonct i o n é t a i t répétée, au p o i n t q u ' à la troisième
l'enfant n e p r o n o n ç a i t plus son éternel refrain
« Nudeln, etc. » — q u e sur le t o n de la conversat i o n ordinaire, e t s'il s ' e n t ê t a i t à le répéter, du
moins il ne le vociférait plus. C e p e n d a n t M. Très ch.
v o u l a i t que le d é m o n se t û t du premier coup et,
pour obtenir ce r é s u l t a t , il pensa employer u n e form u l e plus efficace. C'est pourquoi, au premier cri
que. T h i é b a u t p o u s s a , il lui d i t : « Au n o m de la
T. S. Trinité crie fort, plus fort. » A u s s i t ô t l'enfant
se t u t sans a c h e v e r sa p h r a s e et sans qu'il fût besoin
de lui r é p é t e r la formule.
La m o i n d r e allusion à la T . S. T r i n i t é causait
la plus g r a n d e frayeur a u x possédés. U n e fois,
T h i é b a u t a y a n t d e m a n d é à boire, la s œ u r en lui
p r é s e n t a n t le v e r r e lui d i t : « Bois, T h i é b a u t , t o u t e s
les bonnes choses s o n t a u n o m b r e de trois » Aussit ô t l'enfant se d é t o u r n a sans vouloir accepter le
verre d'eau.
Ce qui f r a p p a i t s u r t o u t les témoins de ces scènes,
c'était la peur des enfants en présence des objets
bénits, leur aversion profonde p o u r l'Eglise, la
prière, les offices divins, puis les j u r o n s abominables
les expressions grossières qu'ils proféraient fréq u e m m e n t , s a n s les avoir j a m a i s e n t e n d u s . Ils
p a r l a i e n t les langues les plus diverses, r é p o n d a i e n t
c o u r a m m e n t e n français, en latin, e n anglais et
c o m p r e n a i e n t m ê m e les patois de F r a n c e e t d ' E s p a g n e . Il n ' e s t p a s é t o n n a n t dès lors que t o u t le
m o n d e désirât voir ces p a u v r e s victimes et que les
— 20 —
autorités civiles et ecclésiastiques s'intéressassent à
eux et fissent e x a m i n e r m i n u t i e u s e m e n t leur cas.
Le vénérable curé de l'endroit, Monsieur Charles
Brcy, h o m m e de Dieu et p a s t e u r zélé, fut t o u t le
premier pris de compassion pour la famille B u r n c r
e t s u r t o u t pour les d e u x p a u v r e s enfants. Il e u t t ô t
fait de découvrir l'origine p u r e m e n t diabolique de
ces scènes. Il c o m p r i t qu'il é t a i t en présence du cas,
rare,il est vrai, d ' u n e réelle possession. Impossible
d'expliquer r a i s o n n a b l e m e n t les choses d ' u n e a u t r e
façon. Il en référa d o n c à l ' a u t o r i t é épiscopale, qui
d é p u t a une commission de trois ecclésiastiques
pour faire u n e e n q u ê t e officielle à Illfurt.
Le curé se t r o u v a p u i s s a m m e n t a p p u y é par
le Maire, M. Tresch, h o m m e de bien e t plein de
d é v o u e m e n t , ainsi q u e par les meilleures familles
de l'endroit. Il y a v a i t sans d o u t e encore des gens
qui doutaient, mais leur n o m b r e é t a i t p e t i t et les
m a u v a i s esprits se disaient pleinement satisfaits
d ' e u x . Ces esprits é t a i e n t par contre pleins d ' a n i m o sité contre ceux qui devinaient leur n a t u r e . Ils en
voulaient s u r t o u t au curé et au maire, à M. Ignace
Spies, maire de Sélestat, à son ami, M. Martinot,
directeur de la régie, également de Sélestat,
et au professeur L a c h e m a n n de S a i n t - H i p p o l y t e ,
religieux de la Congrégation des Frères de Marie.
Ces trois Messieurs é t a i e n t venus de loin u n i q u e m e n t pour observer le cas et l'étudier m i n u tieusement.
Les Diables
1
Il y a v a i t p o u r le moins d e u x esprits infernaux
dans c h a c u n des enfants. Ils c a c h è r e n t leur n o m
aussi l o n g t e m p s q u e possible. S o m m é s a u n o m de
J é s u s par le P è r e S o u q u â t , ils se déclarèrent
enfin. T h i é b a u t , l'aîné, é t a i t possédé d'Orobas e t
d ' Y p è s . L ' u n des démons r é s i d a n t en J o s e p h , le
plus jeune, se n o m m a i t Zolalelhiel; il a été i m p o s sible d ' a p p r e n d r e le n o m de l ' a u t r e 2,
Ypès a v a i t frappé T h i é b a u t de s u r d i t é depuis le
mois de février 1868. Il a v a i t d i t qu'il le r e n d a i t tel à
cause de l'impression que faisaient sur lui les observations des personnes qui p o r t a i e n t i n t é r ê t a u x
enfants. Mais p e n d a n t ses crises l'ouïe lui é t a i t
r e n d u e et il e n t e n d a i t aussi bien q u e son frère
J o s e p h . Il n e p e r d i t cette surdité q u ' a u m o m e n t
de sa délivrance.
Les esprits d e l'enfer a v a i e n t e u x - m ê m e s des
supérieurs, des m a î t r e s qui les faisaient trembler.
De t e m p s en t e m p s ils recevaient leur visite qui n e
leur était rien moins q u ' a g r é a b l e .
1. Cf. Journal de M. Spies.
2. Cf. Cahier de M . le professeur
Luchemann.
U n jour l ' u n des enfants s'écria en délire : « Ah !
Voilà le Maître! »
— « Quel Maître ? lui d e m a n d a - t - o n .
— « E h ! n o t r e Maître ! »
— « Est-il plus fort que toi ?
— « Oh ! oui alors.
— « Quel est son aspect ?
— « Il a d e u x p a t t e s , u n corps r e c o u v e r t de
plumes, u n long cou, u n bec de c a n a r d ; ses m a i n s
s o n t c o m m e des griffes de c h a t qu'il allonge... lie
voici, le voici !...
Avec le Maître a r r i v è r e n t encore d ' a u t r e s d é m o n s ,
des satellites.
— « Nous sommes n o m b r e u x ! » a n n o n ç a alors
le possédé. » Mercredi, v e n d r e d i et samedi s o n t nos
jours de r é u n i o n ».
De t e m p s à a u t r e le d é m o n a p p a r a i s s a i t sous
la forme d ' u n s a u v a g e , d ' u n chien ou encore
d ' u n s e r p e n t . U n jour M. M a r t i n o t d e m a n d a à
l ' u n des possédés : Unde venis « D'où viens-tu ? »
Celui-ci faisant u n geste significatif lui r é p o n d i t
sèchement.
« Tu es diabolus » (Tu es u n diable).
. — Tu quoque (Toi aussi) riposta M. M a r t i n o t .
Puis il r é p é t a encore d e u x fois : « Tu es diabolus ».
A l ' i n s t a n t M. Spies lui adressa u n e a u t r e question aussi en l a t i n e t il lui r é p o n d i t :
« T u es d a e m o n i u m ».
— « J e n e suis pas u n diable, moi », fit M. Martinot, « toi, t u en es u n e t p e u t - ê t r e u n chef des
démons.
Cette pensée le flatta e t il lui d i t en a l l e m a n d :
« J e suis chef de 71 légions ».
M. Marbinot r e p r i t : « T u es chef fie 70 légions
e t » . . . lui c o u p a n t la parole, il r é p é t a :
« De 71 légions ».
« E h bien soit 71 e t toi p a u v r e chef, t u devrais
ê t r e h o n t e u x de t o n ignorance. T u ne sais ni t o n
n o m , ni le mien. »
te J e sais le m i e n e t le tien aussi bien q u e toi,
fit-il, mais je n e dirai r i e n ; j ' a i mes raisons. Si tu
étais juif, ajouta-t-il j e te répondrais d a n s t o u t e s
les l a n g u e s . »
Il disait vrai, car il r é p o n d a i t e x a c t e m e n t , q u a n d
il voulait, a u x quqstions faites en français et en
anglais. P e n d a n t cette soirée T h i é b a u t p a r l a français sans la m o i n d r e faute d u r a n t u n e demi-heure
<j
e t J o s e p h p e n d a n t a u moins dix m i n u t e s , lui qui
s a v a i t à peine lire. E t a n t u n e fois seuls avec u n e
b o n n e voisine, ils s ' e n t r e t i n r e n t en français t o u t e
une journée.
Satan et les Objets bénits
E n présence de pareils p h é n o m è n e s on se conv a i n q u i t de plus en plus d u c a r a c t è r e diabolique
de la maladie. Gela s'affirmait s u r t o u t q u a n d on
s ' a p p r o c h a i t des enfants a v e c des objets bénits,
des médailles, des chapelets e t s u r t o u t avec de l'eau
bénite. Ils c o m m e n ç a i e n t alors à t e m p ê t e r , leur
bouche d é b o r d a i t d ' é c u m e e t ils se défendaient
violemment c o n t r e t o u t a t t o u c h e m e n t . L o r s q u ' o n
mêlait s e c r è t e m e n t quelques g o u t t e s d'eau bénite à
leurs aliments, ils n ' y t o u c h a i e n t plus :
— « Enlevez cette saleté, criaient-ils, elle est
empoisonnée. » E s s a y a i t - o n alors de les forcer à
manger, ils se défendaient a v e c u n e e x t r ê m e v i o lence, se d é b a t t a i e n t en g r i n ç a n t f o r t e m e n t des
dents. Q u a n d a u contraire il n ' y a v a i t pas d'eau
bénite, ils les p r e n a i e n t e t les d é v o r a i e n t à l'envie.
On d u t conseiller a u x enfants d e p o r t e r les aliments
à la bouche avec trois doigts de la main droite, car le
diable a v a i t déclaré : « Ce que le caniche (c'est ainsi
qu'il appelait l'enfant), m a n g e a v e c la m a i n gauche
ou avec deux doigts s e u l e m e n t de la m a i n droite
c'est pour moi et n o n pour lui. »
1
1. Cf. Journal
de M-
Spies.
« U n jour (8 février 1868) M. Tresch a p p o r t a
a u x enfants des raisins secs. Il en offrit d'abord
à T h i é b a u t et lui d i t de les porter à la.bouche avec
les trois doigts de la m a i n droite. Le d é m o n t o u t
furieux réclama :
« Il n ' e s t pas nécessaire dit-il que t u apportes
au chien des crottes de chèvres ».
— « C'est toi le chien, répondit-lc m a i r e , et non
T h i é b a u t ».
« U n e a u t r e fois, r i p o s t a S a t a n , je raidirai le
b r a s du chien p o u r qu'il n e puisse plus m a n g e r . »
U n e demi-heure après l'enfant d e m a n d a à m a n ger quelques grains de raisin, M. T r e c h lui en
donna, mais il ne p u t les porter à la bouche, car
son bras é t a i t r a i d e . On les lui p r i t p o u r les lui
m e t t r e dans la b o u c h e , mais celle-ci é t a i t f o r t e m e n t
serrée. Alors le m a i r e c o m m a n d a au possédé au
n o m de Jésus d'ouvrir la b o u c h e . Il l ' o u v r i t aussitôt
e t m a n g e a trois grains. P u i s il dit : J ' e n ai assez !
U n e voisine, M a d a m e Brobeck, a v a i t mis u n peu
d'eau bénite d a n s u n e médecine que les enfants
d e v a i e n t p r e n d r e ; ceux-ci déclarèrent :
— « Nous p r e n d r o n s t o u t e s les fioles de la
p h a r m a c i e p l u t ô t que d'accepter q u e l q u e chose de
la famille Brobeck. ».
U n e a u t r e fois on leur offrit des figues bénites
p a r u n prêtre :
— « Enlevez ces têtes de r a t ! s'écria l'enfant,
le calotin à fait des grimaces dessus ! »
M. Spies t i n t u n jour u n e p e t i t e relique du
b i e n h e u r e u x G é r a r d Majella d e v a n t le visage de
T h i é b a u t en d i s a n t : « R e g a r d e , en voilà u n qui a
fait p r e n d r e la fuite à plus d ' u n de t a clique ! »
— 26 —
Aussitôt l'enfant fit u n e grimace, gonfla les joues,
grinça v i o l e m m e n t des dents e t pressa f o r t e m e n t
les lèvres. M. Spies en a p p r o c h a la r e l i q u e ; le p e t i t
se défendit avec vigueur, se t o u r n a et se c o m p o r t a
en vrai désespéré. Enfin il s'écria :
« F . . . le c a m p , Italien ! »
Gérard Majella é t a i t u n j e u n e F r è r e r e d e m p t o riste d'Italie, m o r t en odeur de s a i n t e t é . Le possédé
ne p o u v a i t le savoir d ' u n e m a n i è r e naturelle.
S a t a n craignait s u r t o u t les médailles de S a i n t Benoît. Aussi p r e s q u e tous les paroissiens d'Illfurt
d e m a n d a i e n t de ses médailles e t les p o r t a i e n t
constamment.
Q u a n d u n e fois M. Tresch l u t a u x enfants des
prières d ' u n paroissien ils s'écrièrent: « Ce n ' e s t
pas la peine q u e t u v i e n n e s ici p o u r nous parler du
Pantin sur le bois et de la Grande Dame ! » C'est
ainsi qu'ils a p p e l a i e n t c o n s t a m m e n t Notre-Seigneur
et sa Sainte Mère.
M. Tresch p o u r m e t t r e le d é m o n à l'épreuve a v a i t
a p p o r t é avec lui u n p e t i t crucifix. L ' e n f a n t a v a i t
les y e u x fermés, e t pour lui ôter t o u t m o y e n de
voir ce qu'il allait faire, M. T r e c h les lui c o u v r i t
d'une m a i n et de l ' a u t r e il posa le p e t i t crucifix
sur son corps à plusieurs reprises. E t c h a q u e fois
la croix fut lancée au loin, sans q u e l'enfant bougea.
Enfin il dit au démon d ' u n e voix forte : « J e te
c o m m a n d e au n o m de J é s u s - C h r i s t de laisser le
crucifix .là où j e le poserai. »
Le p e t i t crucifix resta t r a n q u i l l e m e n t sur la
poitrine de l'enfaiit. P e u après celui-ci s'éveilla e t
r é p o n d i t à M. Tresch, qui lui d e m a n d a i t ce qu'il
a v a i t fait : « J ' a i dormi ! »
— 27 —
Les possédés a v a i e n t u n g r a n d respect pour la
S a i n t e Vierge. M. Trcsch a y a n t placé dans l'oreille
du possédé qui é t a i t sourd, u n e médaille de N o t r e D a m e du P e r p é t u e l Secours et o r d o n n é au diable
de sortir de l'oreille, le d é m o n cria : « J e n e le puis
car il y a du souffre par là, de la résine e t de la
poix. » i
L a municipalité sur l'invitation d u Sous-Préfet
M. Dubois de J a n c i g n y m i t xlne salle de la m a i s o n
C o m m u n e à la disposition des enfants B u r n e r et
de son côté Mgr F E v o q u e de S t r a s b o u r g e n v o y a
d e u x religieuses d u c o u v e n t de N i e d e r b r o n n p o u r
les soigner. A leur arrivée elles furent reçues à
la gare p a r l e Maire e t quelques notables de la localité qui les conduisirent auprès des enfants. Ceux-ci,
q u o i q u e n e les a y a n t jamais vues ni connues les
a p p e l è r e n t c h a c u n e p a r leur n o m en les t u t o y a n t .
Ils d i r e n t à la s œ u r Severa, qui é t a i t n é e en Bavière
le n o m b r e e t les occupations de ses frères e t s œ u r s
et lui d é c o u v r i r e n t les plus intimes secrets. P u i s le
p e t i t J o s e p h lui d i t :
« T u m e ferais plaisir si t u m e donnais la p e t i t e
fiole bleue que t u as d a n s t a malle. »
L a malle en q u e s t i o n se t r o u v a i t alors encore à la
g a r e . L e Maire la fit chercher. P e n d a n t ce t e m p s il
d e m a n d a à la religieuse si l'allusion de l'enfant
était exacte.
— Oui, répondit-elle, j ' a i d a n s m a malle u n
flacon bleu, c o n t e n a n t de l'ébher p o u r m o n usage
personnel.
1. Documents
donnés
par M.
Lachemann.
— 28 —
Toute l'assistance était consternée, sauf M. Miclos.
instituteur de la c o m m u n e , qui ne croyait pas à
l'existence du diable.
Lorsque la S œ u r lui a p p o r t a i t à m a n g e r ou à boire
après avoir versé s e c r è t e m e n t quelques g o u t t e s
d'eau bénite, il ne t o u c h a i t j a m a i s a u x a l i m e n t s ;
d'ordinaire il j e t a i t l'assiette ou le verre contre le
m u r ; assiette ou verre ne se brisait p a s .
Un jeune h o m m e d'Illfurt, âgé de 24 ans, v i n t
aussi voir les enfants. Q u a n d l ' u n d'eux e n t r a en
convulsions, il se m i t à rire e t lui d i t ! « Aha, tu as
t r o u v é l'argent : t a n t dans la c h a m b r e , , t a n t dans
le lit, t a n t au grenier etc, e t il lui indiqua les s o m m e s
diverses. M, Tresch d e m a n d a au jeune h o m m e s'il
en était ainsi. Celui-ci r é p o n d i t q u e oui. Il a v a i t été
chargé par M. le Curé de recueillir dans la c a b a n e
d'une p a u v r e vieille, m o r t e le j o u r précédent., le
p e t i t pécule que la b o n n e a v a i t légué à l'église.
Pour le soustraire à quelque héritier rapace, qui
ne connaissait pas son legs, elle l ' a v a i t caché en
différentes petites s o m m e s . Q u a n d la révélation fut
faite, le possédé lui dit encore : « Oui, oui, bien
boire, bien m a n g e r et mener m a u v a i s e vie, voilà
ce qui t e conduira a u Ciel. »
Le jeune h o m m e s'éloigna t o u t effaré en a v o u a n t
qu'il croyait m a i n t e n a n t a u d i a b l e ; d ' a b o r d il a v a i t
ri de t o u t ce qu'il en a v a i t e n t e n d u raconter.
M. Tresch, a v a n t de q u i t t e r l'enfant aspergea
encore son lit d'eau bénite en d i s a n t : « Sit no?nen
Domini benedicium : Que le n o m du Seigneur soit
béni !» — « N o n sit, non sit » grogna le d é m o n .
U n jour T h i é b a u t d e m a n d a à boire. La S œ u r lui
présenta du vin. Il en b u t un peu puis r e n d i t le
verre en d i s a n t avec une grimace :
« Votre vin n ' e s t pas b o n . » On y avait mis
quelques g o u t t e s d'eau bénite. Après u n court i n t e r valle il d e m a n d a encore à boire. Cette fois la S œ u r
lui a p p o r t a de l'eau, il en b u t u n e gorgée, puis r e n d i t
le verre en d i s a n t comme a u p a r a v a n t ! « Cette eau
n ' e s t pas b o n n e . » Il y a v a i t é g a l e m e n t de l'eau
bénite. Enfin il réclama u n e troisième fois à boire.
La S œ u r lui présenta le m ê m e verre d'eau qu'il
refusa encore après en avoir g o û t é . La S œ u r r e s t a
auprès du lit t e n a n t en m a i n le verre d'eau e t
causait avec M. Trcsch. Soudain l'enfant d o n n a
u n coup au v e r r e et le fit tomber p a r t e r r e en p o u s s a n t u n rire de satisfaction. La s œ u r r a m a s s a le verre
encore entier et resta auprès du lit ; alors l'enfant —
d ' u n second coup lança des mains cle la s œ u r le
verre contre le m u r sans le briser d a v a n t a g e .
B i e n t ô t après T h i é b a u t d e m a n d a à m a n g e r .
La s œ u r lui d o n n a la portion de lentilles qui
r e s t a i t de son souper. Il en m a n g e a la moitié a v e c
b e a u c o u p d ' a p p é t i t , puis r e n d i t le reste à la s œ u r
U n q u a r t d ' h e u r e é t a i t à peine écoulé que l'enfant
r e d e m a n d a les lentilles. Cette fois-çi la s œ u r y m i t
quelques g o u t t e s d'eau bénite, sans que T h i é b a u t
p u t le r e m a r q u e r et les lui p r é s e n t a . Mais à peine
fut-elle près du lit que l'enfant j e t a n t u n regard sur
l'assiette refuse d'y toucher. La S œ u r ne q u i t t a
pas le lit. T o u t à coup l'enfant d o n n a u n coup de
pied à l'assiette pour la renverser, mais la s œ u r p u t
encore la r e t e n i r . — U n e dernière fois T h i é b a u t
d e m a n d a à boire. La s œ u r lui a p p o r t a u n v e r r e
d'eau. Il le refusa e t d e m a n d a q u ' o n lui en d o n n â t
— 30 —
du verre qui r e s t a i t sur la t a b l e . La s œ u r alla à la
table, fit s e m b l a n t d ' y p r e n d r e l ' a u t r e verre e t
revint a v e c le m ê m e . Même refus, e t m ê m e insist a n c e p o u r boire de l ' a u t r e v e r r e . L a s œ u r r e v i n t
donc u n e seconde fois à la t a b l e , p r i t l ' a u t r e v e r r e
mais y versa l'eau du premier e t r e v i n t auprès d e
T h i é b a u t . Celui-ci n ' e n v o u l u t a b s o l u m e n t pas
boire e t cela p a r c e qu'il y a v a i t de l'eau b é n i t e .
Dans c e t t e circonstance la s œ u r a v a i t pris t o u t e s
[es précautions p o u r q u ' e n r e v e n a n t à la t a b l e
T h i é b a u t n e p u t de son lit s'apercevoir de rien.
U n p r ê t r e glissa u n j o u r u n e médaille sur l'oreille
de l'un des possédés e n d o r m i s . L'oreille se m i t s u b i t e m e n t à frissonner, j u s q u ' à ce q u e la médaille
fût t o m b é e . Le m ê m e p h é n o m è n e se r é p é t a , q u a n d
on e u t placé la médaille sur la t ê t e du petit...
Avait-il réussi à cacher un objet bénit, il se
m e t t a i t à ricaner et disait à ceux qui se t r o u v a i e n t
là : « Cherche ta saleté, elle p u e . » .
Les possédés cajolaient les enfants n o u v e a u x - n é s
e t les embrassaient, m a i s ils n e les r e g a r d a i e n t p l u s
dès qu'ils é t a i e n t baptisés e t n e j o u a i e n t j a m a i s
avec u n enfant au-dessous de six a n s .
Le d é m o n se m o n t r a i t plein de h a i n e à l'endroit
des p r ê t r e s . Il n ' a v a i t p o u r e u x q u e paroles d e
dérision et d'insulte, e m p r u n t é e s au répertoire des
anticléricaux modernes, telles q u e : Sac à c h a r b o n ,
salaud, calotin, e t c .
C'étaient encore là les t e r m e s les plus innocents.
Il craignait s u r t o u t M. Brey, le s a i n t curé d'Ill1
1. Cf. Journal
de M.
Spies.
— 31 —
f u r l ; c'était u n spectacle saisissant d ' e n t e n d r e les
enfants rager e t hurler c o m m e des cerbères q u a n d
il les bénissait.
Un jour M. T r c s c h arriva à la maison Burner et
r e n c o n t r a Monsieur le Curé dans le vestibule.
M. Tresch e n t r a seul. De suite les possédés lui
d i r e n t : « Le calotin est ici, je ne ferai rien ». E t
c e p e n d a n t ils n e l ' a v a i e n t pas v u .
Là dessus ils se m i r e n t à s a u t e r e t à danser.
M. Tresch p r i t alors de l'eau b é n i t e et m a r q u a
u n e g r a n d e croix sur le plancher à l'endroit où ils
s a u t a i e n t , puis il leur d i t :
« S a u t e z m a i n t e n a n t t a n t que vous voudrez »
A u s s i t ô t c h a c u n des d e u x se m i t d a n s u n coin. Il
pria alors les a s s i s t a n t s de les conduire à l'endroit
ainsi aspergé, m a i s ils ne p u r e n t y p a r v e n i r . Que de
contorsions et de grimaces faisaient les enfants !
Ils se c r a m p o n n a i e n t à t o u t ce qui é t a i t à leur
p o r t é e et s a u t è r e n t m ê m e par dessus leurs lits.
M. le supérieur S t u m p f se v o y a i t honoré d ' u n e
haine t o u t e spéciale. « J e m ' e n vais m a i n t e n a n t chez
le p e t i t Stumpf, le salaud, pour l'agacer ! » E t u n
i n s t a n t après il d i t en t r i o m p h a n t : « Ah ! je lui en
ai j o u é u n tour, si seulement il en é t a i t crevé ! »
On s'informa de ce qui s ' é t a i t passé e t Monsieur le
Supérieur a v o u a q u ' à ce m o m e n t là m ê m e u n e
puissance invisible l ' a v a i t soulevé, que tous les
t a b l e a u x accrochés au m u r é t a i e n t t o m b é s b r u s q u e m e n t , que ses meubles a v a i e n t été dérangés, r e n versés e t q u ' u n t a p a g e infernal s ' é t a i t p r o d u i t d a n s
sa c h a m b r e , j u s q u ' à ce qu'il l'eût aspergée d'eau
bénite et qu'il e û t adjuré les esprits de l'enfer a u
n o m de Dieu de le laisser en p a i x . S a t a n d u t alors
M.
avouer : « Le p e t i t Sturnpf, le misérable, m ' a fermé
la p o r t e en b a d i g e o n n a n t sa c h a m b r e avec de la
saleté. »
I) m o n t r a i t au contraire b e a u c o u p de s y m p a t h i e
pour les juifs, les p r o t e s t a n t s et s u r t o u t pour les
francs-maçons : « Voilà de braves gens, disait-il
parfois, tous devraient leur ressembler. Ce s o n t eux
qui cherchent la vraie liberté. Ils é p a r g n e n t bien de
la peine à n o t r e Maître et lui g a g n e n t b e a u c o u p de
m o n d e . Mais les salauds e t les calotins (les c a t h o liques e t les prêtres) s o n t sa p e r t e et lui a r r a c h e n t
b e a u c o u p d ' â m e s . » Il ne disait jamais de mal d ' u n
voleur ou d'un b l a s p h é m a t e u r ; il a v a i t des éloges
pour les rares ecclésiastiques qui défendaient sa
cause en disant que t o u t ce qui se passait chez les
enfants n ' é t a i t rien. i
Le d é m o n a v a i t la s o u t a n e ou le costume religieux
en horreur. Il n e souffrait pas q u ' o n le t o u c h â t a v e c
cette livrée ; par contre il se m o n t r a i t h e u r e u x q u a n d
u n civil le r e c o u v r a i t de son m a n t e a u ou de t o u t
autre vêtement..
M. Martinot t e n a i t u n j o u r le p e t i t J o s e p h q u i
fit tous les efforts pour se tirer de ses m a i n s .
Mais M . M a r t i n o t lui d i t :
« J e ne t e laisserai aller q u e q u a n d t u m ' a u r a s
dit en quelle l a n g u e s o n t les livres que j ' a i sur
moi ».
« Tu en a un en français, l'Apostolat ».
« Bien, c'est vrai, e t les a u t r e s en quelle l a n g u e
sont-ils ?
I. Journal
de M.
Lachemann.
— 33 —
« Rien, rien »
« Menteur, dis p l u t ô t que ce qui est dans ces
livres te contrarie, te fait souffrir, mais n e dis pas
qu'il n ' y a rien. »
« Il n ' y a rien, rien du reste, ajouta-t-il en français, il y en a u n q u e t u as r a m a s s é . »
L e v o l u m e qu'il lui r e p r o c h a i t d'avoir r a m a s s é
é t a i t u n diurnal du Tiers-Ordre de s a i n t François,
q u e M. M a r t i n o t a v a i t acheté à u n e revendeuse
il y a v a i t 7 ou 8 ans, e t en si m a u v a i s é t a t qu'il ne le
p a y a que 10 ou 15 centimes, mais qu'il a v a i t fait
relier et d o n t il se s e r v a i t tous les j o u r s . L ' a u t r e
„ livre d o n t le possédé n e voulait rien savoir, é t a i t
la « Pars verna » du bréviaire r o m a i n .
Après cet a v e u , M. M a r t i n o t r e n d i t la liberté à
J o s e p h . Il se j e t a alors sur son g r a b a t e t c o m m e n ç a
à tenir des p r o p o s i n c o n v e n a n t s , toujours sous
l'influence d ' u n d é m o n et n ' a y a n t a u c u n e p a r t
personnelle à ce qu'il disait.
A v a n t leurs crises, ces d e u x enfants s ' a m u s e n t
e t j o u e n t c o m m e ceux de leur âge. D u r a n t les crises
ce s o n t de vraies m a c h i n e s , puisque les crises p a s sées, il n e leur r e s t e a u c u n souvenir de ce qu'ils o n t
d i t ou fait. D'ailleurs le d é m o n a déclaré lui-même
qu'il en é t a i t e t en serait toujours ainsi e t il a ajouté:
« Q u a n d on m ' a u r a chassé, ces d e u x p e t i t s chiens
ne se s o u v i e n d r o n t d e rien a b s o l u m e n t . »
Plusieurs fois après leurs efforts e t leurs convulsions on m i t la m a i n sur le front e t les joues des
enfants e t c h a q u e fois l'être infernal disait par leur
organe : « L e chien n ' a pas c h a u d , ce n ' e s t pas lui
qui s'agite ».
E t il disait v r a i d a n s t o u t e s ces circonstances.
3
— 34 —
Deux Sœurs de N i e d e r b r o n n employées à Altkirch é t a i e n t venues faire u n e visite à leurs consœurs d'IUfurt et aussi p o u r voir les enfants. Elles
s ' e n t r e t e n a i e n t à mi-voix d a n s la c h a m b r e de Thiéb a u t p e n d a n t q u e celui-ci y é t a i t sur son lit. L e u r
conversation r o u l a i t sur ces phénomènes s u r p r e n a n t s . L ' u n e de ces s œ u r s n e v o u l a i t pas croire à
u n e possession du d é m o n — convulsions p u r e m e n t
nerveuses. Q u a n d M. le Curé arriva accompagné
de M. L a c h e m a n n — les s œ u r s allaient p a r t i r —
T h i é b a u t qui é t a i t e n t i è r e m e n t sourd et n ' a v a i t
pu e n t e n d r e , ni c o m p r e n d r e ce que les S œ u r s
s'étaient dit e n t r e elles, lui d é c o u v r i t le sujet de
leur entretien e t dit :
« La brailleuse d ' A l t k i r c h n e le croit pas ».
E t il y m i t u n t o n de m o q u e r i e et de satisfaction.
U n solide crucifix de cuivre, q u ' o n a v a i t mis a u
cou de J o s e p h se t o r d i t a u s s i t ô t et p r i t la forme
d ' u n X j u s q u ' à ce q u ' o n l'enlevât. Ce p h é n o m è n e se
r é p é t a i t c h a q u e fois q u ' o n lui plaçait u n crucifix
sur les épaules. U n scapulaire, d o n t on le r e v ê t i t
u n jour, vola a u s s i t ô t en l'air, en d é c r i v a n t u n e
grande courbe, e t r e t o m b a sur le képi du g e n d a r m e
Wcrner, qui se t r o u v a i t là p a r h a s a r d . L ' e n f a n t n ' a v a i t c e p e n d a n t fait a u c u n m o u v e m e n t .
Le possédé d i t u n jour à M. Tresch : « Q u a n d
vous autres vous allez à la porcherie, (à l'église)
que vous élevez vos mains e t que vous braillez,
(que vous priez) vous vous dirigez t o u s vers le
h a u t », et il m o n t r a i t le ciel ; « mais ceux qui n e le
font pas v i e n n e n t chez n o u s . »
Un jour une d a m e de B e t t e n d o r f plaça u n cha-
pelet bénit sur la poitrine de l'enfant d o n t on tenait,
les m a i n s . Le p e t i t se m i t à crier :
« Si j ' a t t r a p e tes crottins de chèvres (les grains
de t o n chapelet), je m e t t r a i la queue de c h a t (le
chapelet) en m o r c e a u x ; mais je n ' a i pas le droit de
t o u c h e r l'image de la Grande Dame, qui y est suspendue !
— « Q ' y a-t-il d o n c sur la médaille ? lui d e m a n d a - t - o n alors.
— « U n p e t i t garçon e t u n e p e t i t e fille que la
Grande Darne protège. »
C ' é t a i t u n e médaille de la Salette r e p r é s e n t a n t
l ' a p p a r i t i o n de la s a i n t e Vierge a u x d e u x enfants
M a x i m i n et Mélanie.
L ' u n des a s s i s t a n t s d i s a n t p i e u s e m e n t : « Des
e m b û c h e s du d é m o n , délivrez-nous, ô J é s u s ». le
possédé entra dans u n e g r a n d e fureur e t s'écria :
« Silence, tu mens, tais-toi... non, n o n . »
L e jour de la F ê t e - D i e u M. Tresch, v o u l a n t voir
l'effet q u e p r o d u i r a i e n t sur les possédés la v u e de
la procession e t la présence du T. S.-Sacrement,les
fit conduire chez lui e t m e t t r e dans u n e c h a m b r e
a u premier, d o n t les fenêtres d o n n a i e n t sur le r e p o soir adossé à la maison ; il les confia à la g a r d e de
son d o m e s t i q u e et d ' u n a u t r e jeune h o m m e vigour e u x . B i e n t ô t a u b r u i t des s o n n e t t e s q u i r e t e n t i s s a i e n t en tête de la procession les enfants s'inquiét è r e n t . A mesure q u e la procession a p p r o c h a i t , leur
i n q u i é t u d e a u g m e n t a i t . Mais q u a n d le T . S.-Sacrem e n t passa et q u e les c h a n t s se firent e n t e n d r e la
u
1
1' Cahier de M.
Lachewann.
— 36 —
terreur des possédés fut à son c o m b l e ; ils crièrent
hurlèrent, c o u r u r e n t p a r la c h a m b r e s ' é l a n ç a n t
t a n t ô t à la p o r t e pour se sauver, t a n t ô t aux fenêtres
p o u r se précipiter dans la r u e , et ce ne fut q u ' a v e c
g r a n d peine que leurs gardiens p u r e n t les maîtriser.
Dès que la bénédiction fut donnée e t que la procession e u t disparu les énergumènes r e n t r è r e n t d a n s le
calme.
Q u a n d on fut de r e t o u r à l'église le P è r e Capucin
qui a v a i t p o r t é le S t - S a c r e m e n t à la procession
s'informa auprès de M. Tresch du b r u i t e t des
cris qu'il a v a i t e n t e n d u s d a n s la maison. M. Tresch
lui d i t qu'ils v e n a i e n t des possédés qu'il y a v a i t fait
garder. Le P è r e le pria de lui faire voir les e n f a n t s ,
et au sortir de l'église, M. Tresch le conduisit d a n s
la d e m e u r e de la famille B u r n e r . Comme toujours en
présence des prêtres, des religieux et m ê m e des
personnes pieuses les enfants furent très réservés
à la v u e du Capucin et n e firent rien. Mais q u a n d le
P è r e essaya de m e t t r e son p e t i t m a n t e a u sur les
épaules de T h i é b a u t , celui-ci se d é b a t t i t contre le
P è r e et ne souffrit a b s o l u m e n t pas q u e cet h a b i t
religieux le t o u c h â t .
Dans le c o u r a n t de l'après-midi, u n P è r e O b l a t
de Marie, qui é t a i t en visite chez des p a r e n t s à
Illfurt v i n t aussi voir les d e u x enfants : m ê m e
réserve de leur p a r t en sa présence c o m m e d e v a n t
le Capucin. Alors le P è r e Oblat, sans d o u t e a v e r t i de
ce qui s'était passé dans la m a t i n é e , essaya à son
tour de m e t t r e son m a n t e a u à T h i é b a u t . Il se d é b a t t i t de nouveau e t on ne p u t lui faire accepter ce
v ê t e m e n t . Sur la prière de M. Tresch, le Monsieur
qui a c c o m p a g n a i t le P è r e Oblat, ô t a son pardessus
37 —
et le présenta à T h i é b a u t , Celui-ci l'accepta de la
meilleure grâce, s'en affubla, se dressa et se p a v a n a
a v e c tous les signes d ' u n e vive satisfaction.
L'explication de cette résistance opiniâtre aux
d e u x Religieux, de ce refus absolu d'accepter seul e m e n t u n e pièce de leur costume n ' e s t pas difficile
à donner. L ' h a b i t religieux est b é n i t ou au moins
il couvre une personne consacrée à Dieu. Cela suffit
au d é m o n pour l'avoir en horreur. E t ce a ressort
du c o n t r a s t e f r a p p a n t qui se produisit, q u a n d le
m o n s i e u r , u n laïque, présenta à son pardessus à
l'enfant qui s'en saisit avec e m p r e s s e m e n t e t s'en
r e v ê t i t avec u n plaisir qu'il témoigna p a r les airs
de v a n i t é qu'il se d o n n a . E t pourquoi cette manière
d'agir si opposée ? C'est que le pardessus est un
h a b i t séculier e t s u r t o u t qu'il n ' e s t pas bénit, t
Mme W e r n c r , la femme du brigadier de gendarmerie leur a c h e t a u n jour u n e g r a n d e image,
r e p r é s e n t a n t u n e procession de la F ê t e Dieu. T o u s
les personnages y étaient au grand complet, depuis
le suisse j u s q u ' a u p r ê t r e ; il y a v a i t également u n
reposoir. Elle découpa et colla c h a q u e p e r s o n n a g e
sur du c a r t o n m i n c e et les m u n i t d'.un piédestal en
bois, de telle s o r t e q u ' o n p o u v a i t disposer la procession à son gré. P o u r le collage elle employa de la
g o m m e délayée dans de l'eau tiède, sauf pour le
suisse, qui é t a i t v r a i m e n t le plus beau et le plus
a t t r a y a n t d e l à collection. C'est p o u r éprouver les
d e u x enfants qu'elle composa u n e colle également
avec de la g o m m e , mais liquéfiée avec de l'eau
]
1. Relation
du gendarme
Werner.
— 38 —
bénite, puis elle p o r t a le t o u t à la mairie, où se
t r o u v a i e n t les enfants avec les religieuses p r é p o sées à leurs soins.
E n r e c e v a n t la boite qui c o n t e n a i t cette belle
procession ils furent r a v i s ; ils n ' a v a i e n t j a m a i s
vu rien de pareil. Monsieur le Curé, profitant d'un
m o m e n t de r é p i t que S a t a n laissait à ses victimes
disposa tous les personnages sur u n e table, chacun
à la place qui lui revenait, puis il leur en laissa la
libre disposition. Ils c o m m e n c è r e n t donc à déplacer
le p e t i t reposoir e t d o n n è r e n t u n e direction identique
à tous les personnages, mais c o m m e n ç a n t par la
gauche de sorte que le suisse é t a i t le dernier sujet
à placer en a v a n t de la procession. Ce f u t T h i c b a u t
qui v o u l u t y procéder ; mais le m a l h e u r e u x suisse
alla t o u t à coup s ' a b a t t r e derrière la p o r t e ; le
gamin l'y a v a i t jeté avec fureur. Son frère se précipita pour le r a m a s s e r , mais à peine y avait-il
t o u c h é qu'il fut pris de fureur e t m i t le Suisse en
pièces en d i s a n t : E n v e u x - t u , en voilà, espèce de
suisse » (Do h a s c h j e t z t , K i r c h e n s n i t z e r ) .
Monsieur le Curé d e m a n d a en p a r t a n t à M a d a m e
Werncr de lui expliquer ce p h é n o m è n e . Elle lui dit
alors, que, c o n t r a i r e m e n t a u x a u t r e s sujets, le
suisse a v a i t été collé avec de l'eau b é n i t e .
P e n d a n t les crises s o u v e n t très violentes les enfants disaient voir s e p t spectres, qu'ils n o m m a i e n t
« êtres blancs ou les s e p t feus » e t l'ainé en v o y a i t
seul et en m ê m e t e m p s u n h u i t i è m e qu'il appelait
«le Maître». U n jour ces sept m o n s t r e s leur a p p a r u r e n t et enlevèrent à T h i é b a u t le cordon de
Saint Joseph q u ' o n a v a i t lié f o r t e m e n t a u t o u r du
corps de l'enfant. Monsieur le Curé d e m a n d a a u
39 —
p e t i t où était le cordon. « Cherche-le », fut sa r é ponse, M. le Curé le chercha p a r t o u t d a n s le lit qui
fut r e m u é en tous sens, mais il ne l'y t r o u v a p a s .
Il chercha dans la c h a m b r e sans plus de succès. Il
d e m a n d a encore u n e fois a u possédé où é t a i t le
cordon : « Cherche-le », répondit-il encore. On s'en
t i n t là pour cette n u i t . Le lendemain et le surlendem a i n on chercha encore. Les recherches furent i n u tiles et a u x questions q u ' o n lui adressait sa réponse
a c c o m p a g n é e d ' u n rire m o q u e u r fut toujours :
« Cherche-le ». Enfin, u n mois après il t e n t a de
réclamer le cordon. Cette fois le d é m o n d i t par la
b o u c h e du possédé : « Cherche-le dans le lit de
p l u m e s ». On y chercha et on t r o u v a à l'une des
e x t r é m i t é s , dans le coin, le cordon roulé e t t e l l e m e n t
s e r r é qu'il n ' a v a i t pas la dimension d ' u n e p e t i t e
bille à jouer. On se d e m a n d a si T h i é b a u t a v a i t p a r
l u i - m ê m e pu enlever le cordon, le rouler, l'enchev ê t r e r et le cacher sans q u e Monsieur le Curé qui
veillait auprès de lui, p û t le v o i r .
Monsieur le Curé v o u l a n t un j o u r m e t t r e à
l ' é p r e u v e l'excessive s u r d i t é de l'aîné se proposa
de tirer t o u t près de lui quelques coups de p i s t o l e t ;
mais q u a n d il v o u l u t p r e n d r e l'arme, elle a v a i t disp a r u . Il chercha en v a i n . A p p e l a n t alors J o s e p h , il
lui dit : aide-moi à chercher m o n pistolet. L ' e n f a n t
se p r é s e n t a dans la c h a m b r e du curé et dit a u s s i t ô t :
« Voilà v o t r e pistolet là dans le coin. M. le Curé l'y
t r o u v a effectivement, surpris de ce qu'il n ' é t a i t pas
à sa place ordinaire. Il le p r i t et tira cinq coups à
1
1. Cf. la Notice de M . le Curé
Brey.
— 40 —
l'oreille de T h i b a u t ; mais celui-ci n ' e n t e n d i t rien,
si bien qu'il d e m a n d a à ceux qui se t r o u v a i e n t là
pourquoi Monsieur le Curé ne t i r a i t pas, puis a j o u t a :
« Ah, il ne s a i t pas tirer. »
Puis M. Brey aidé des d e u x s œ u r s de la mère e t
du cantonnier e m m e n a les enfants pour leur faire
faire une p r o m e n a d e à l'église du cimetière (Burnkirch), dédiée à N . - D . des S e p t - D o u l e u r s , à u n
kilomètre du village. J o s e p h m a r c h a i t volontiers,
l'ainé suivait à contre c œ u r . Arrivés a u p o n t de
1' 111 les deux enfants s ' a v a n ç a i e n t sans cesse vers
le garde-fou et v o u l a i e n t se jeter à l'eau. On e u t
de la peine à les retenir. Enfin on franchit le p o n t
et l'on arriva à u n gros noyer au pied de la colline
sur laquelle se t r o u v e n t l'église et le cimetière.
L'ainé s'arrêta alors et refusa de faire un pas de
plus. Il fallut r e n t r a l n e r . d e force. Q u a n d il fut arrivé ainsi à la p o r t e de l'Eglise, il se laissa t o m b e r
t o u t raide sur le seuil. On se saisit de lui et on le
p o r t a dans l'Eglise. Après quelques m o m e n t s il se
r e m i t et les d e u x enfants firent assez facilement
quelques prières. A u t a n t on a v a i t eu de la peine à
les conduire à ce p e t i t pèlerinage, a u t a n t fut-il
facile de les faire q u i t t e r ces lieux. Les enfants ne
m a r c h a i e n t p a s , ils couraient e t e n t r a î n a i e n t les
personnes qui les conduisaient, au p o i n t de les
fatiguer b e a u c o u p . On a v a i t t o u t e s les peines pour
les retenir.
Des scènes de ce genre, moins violentes cepend a n t , se produisaient c h a q u e fois q u ' o n m e t t a i t
les possédés en c o n t a c t a v e c u n crucifix, u n chapelet ou q u e l q u ' a u t r e objet b é n i t . Toujours la
— 41 —
m ê m e terreur, la m ê m e é p o u v a n t e , les mêmes
invectives, la m ê m e frénésie.
T o u t ceci prouve la puissance é t o n n a n t e , l'efficacité merveilleuse des s a c r a m e n t a u x , qui s o n t pour
le chrétien a n i m é de la foi u n e a r m e excellente
contre les t e n t a t i o n s e t les a t t a q u e s de l'ennemi de
notre salut.
Ce qu'ils déclaraient de la T. S. Vierge
1
Tandis que le d é m o n o u t r a g e a i t et raillait les
choses les plus saintes, sans excepter Dieu lui-mêhie,
il n'osa jamais insulter la Mère de Dieu. Interrogé
sur le motif, il r é p o n d i t : « J e n ' e n ai p a s le d r o i t ; le
P a n t i n sur la Croix m e l'a défendu. »
T h i é b a u t se r e p o s a i t u n j o u r ; on lui d o n n a u n
p e t i t tableau de la S a i n t e Vierge pour le distraire,
mais aussitôt il fut pris d'une forte crise, jeta
l'image v i o l e m m e n t à terre e t le t a b l e a u se brisa en
mille m o r c e a u x . L e Professeur L a c h e m a n n , F r è r e
de Marie de S a i n t - H i p p o l y t c , l e p r i a de rester calme
e t lui posa en latin c e t t e question :
« Ouid sentis de Immaculala
Concepiione
Bealœ
Mariœ Virginis
quœ conlrivii capui tuum : q u e
penses-tu de l ' I m m a c u l é e Conception de la Bienheureuse Vierge Marie, qui t ' a écrasé la t ê t e ? »
— « F . , le c a m p a v e c t a Grande Dame, F . . . le
c a m p , je ne v e u x pas e n t e n d r e parler d'elle ! »
fut la seule réponse de S a t a n .
Là-dessus le d é m o n se m i t à proférer des j u r o n s et
des blasphèmes si horribles que la S œ u r gardem a l a d e en fut t o u t e saisie de frayeur et d ' é p o u v a n t e
1. Journal
de M. le député
Spies
— 43 —
aspergea les enfants d'eau bénite en i n v o q u a n t la
Très-Sainte T r i n i t é . Elle leur t r a ç a ensuite* avec
l'eau sainte u n e croix sur le front, la bouche e t la
poitrine, et les possédés furent a u s s i t ô t d'un calme
parfait.
R e m a r q u o n s ici en p a s s a n t q u e , sur l'intervention de M. le curé Brey, d e u x s œ u r s de Niederb r o n n , S œ u r s Sévère e t Méthula, g a r d a i e n t e t
soignaient c o n s t a m m e n t les d e u x p a u v r e s victimes.
C'était u n bien d u r labeur ; les S œ u r s d u r e n t e n t e n t e n d r e bien des horreurs e t être témoins d e scènes
très douloureuses.
A diverses reprises le possédé p a r l a i t à M. Trcsch
de la Grande Dame qu'il conservait à la maison, d a n s
sa petite a r m o i r e .
a Mais t u ne l'as encore jamais v u e ! » répliqua
le m a i r e .
— « J e le sais t o u t de m ê m e ! » s'écria l'enfant,
t u donnes t o u t à la Grande Dame e t à son caniche ;
t u la portes toujours dans t a poche.
— « P o u r q u o i leur donnes-tu ces vilains n o m s ? »
d e m a n d a M. Très ch.
— « J e n e saurais les n o m m e r a u t r e m e n t . »
U n jour MM. Spies et M a r t i n o t e n t r è r e n t dans la
maison du possédé, accompagnés de M. Tresch.
Les enfants les a v a i e n t v u s descendre la r u e et s'en
é t a i e n t m o n t r é s fort contrariés. A peine eurent-ils
p é n é t r é dans la c h a m b r e , que le p e t i t J o s e p h d i t
à M. Tresch : « T u as écrit au « Spitz » (il d o n n a i t à
Spies le s o b r i q u e t de Spitz ou de Canisi) et celui-ci
(il désigne M. Martinot) est v e n u avec lui. »
— « Non, je n e lui ai pas écrit », répliqua M.
Tresch.
— 44 —
— « Si, si, t u as écrit a u Spitz et l ' a u t r e est v e n u
a v e c lui. » C'était v r a i .
M. Spies p r i t alors le p e t i t J o s e p h sur les genoux
e t lui posa diverses questions. T a n t ô t la réponse
é t a i t j u s t e ; s o u v e n t la réplique é t a i t : « T u n ' a s
pas besoin de le savoir. » Dans ce cas il s'agissait de
choses sur lesquelles S a t a n n ' a i m a i t pas r é p o n d r e .
« Qu'avez vous fait de Voltaire, q u a n d il est arrivé
chez vous ? »
— « Oh ! nous l'avons f a m e u s e m e n t bien reçu,
nous sommes allés a u - d e v a n t de lui en cropsession,
( m o t employé p o u r procession), mais nous l'avons
bien tenu. Q u a n d il est arrivé à la p o r t e de l'enfer,
il a été saisi de frayeur e t a fait m i n e de s'en ret o u r n e r ; mais il n ' a pas pu nous é c h a p p e r e t nous
l'avons forcé de passer p a r le t r o u e t d'aller dans le
feu, »
Lorsque T h i é b a u t é t a i t à Schiltigheim, sa m è r e
le conduisit u n jour au cimetière de l'endroit à
proximité de Saint-Charles. Il y a v a i t j u s t e m e n t u n
e n t e r r e m e n t p r o t e s t a n t . L ' e n f a n t q u i t t a sa m è r e
et se faufila à t r a v e r s la foule j u s q u ' à la t o m b e et
se t i n t auprès d u p a s t e u r en d o n n a n t les m a r q u e s
d ' u n vif c o n t e n t e m e n t . Après la cérémonie il
r e t o u r n a à Saint-Charles avec sa m è r e . L e m ê m e
soir p e n d a n t la crise il s'écria :
« L ' h o m m e q u ' o n a e n t e r r é a u j o u r d ' h u i est chez
nous en enfer». « P o u r q u o i ce a ? » lui d e m a n d a - t - o n .
Il a renié la foi, répondit-il, il a été d ' a b o r d u n sale
p u a n t (catholique), mais dans ses dernières années
il s'est fait p r o t e s t a n t » . T o u s les assistants é t a i e n t
pleins de terreur à c e t t e effrayante révélation.
Tandis que M. Spies t e n a i t toujours le p e t i t
1
J o s e p h sur les genoux, il m i l un petit, morceau de
soie derrière la t ê t e de l'enfant, de manière à ce
que celui-ci ne p û t ni le voir ni le sentir. Aussitôt le
m a l a d e cria : « E n l è v e donc ce chiffon, il m e brûle ! »
E t il essaya de se détacher de M. Spies-.
« — Ce n ' e s t pas u n chiffon, dit M. Spics, je
l'enlèverai s e u l e m e n t q u a n d t u m ' a u r a s d i t ce qu'il
y a dessus.
— « Il n ' y a rien dessus, enlève-le, il m e brûle ! »
— « T u as b e a u t e défendre, je ne l'enlèverai
pas, j u s q u ' à ce q u e t u m'aies d i t ce qu'il y a dessus»
— Il y a l'image de la Grande Dame ! » s'écriat-il avec fureur. — De fait c'était l'image de la
Sainte Vierge p e i n t e sur soie.
Là-dessus il d e m a n d a à diverses reprises : « E n lève également ce que t u as dans t a poche, ça m e
brûle ! » — Il faisait allusion à u n p e t i t crucifix
q u e M. Spies p o r t a i t sur lui e t que le m a l a d e n e
p o u v a i t n u l l e m e n t voir. Le possédé ajouta qu'il
s'y t r o u v a i t é g a l e m e n t des reliques. C'était encore
vrai. Même les médailles q u e M. Spies p o r t a i t
suspendues au cou i n c o m m o d a i e n t et b r û l a i e n t le
démon.
M. le Professeur L a c h e m a n n lui d e m a n d a u n
jour :
« Que dis-tu des Congrégations et des Congréganistes de la s a i n t e Vierge ? »
P a s de r é p o n s e . Puis il d e m a n d a en allemand :
« Où se t r o u v e l'image de la Sainte Vierge d a n s
la chapelle de n o t r e p e n s i o n n a t de S a i n t - H i p p o Iyte ? »
L e p e t i t se t u t encore. Le professeur insista e t
enfin il dit a v e c impatience :
— 46 —
« Toi ,tu es a v e c les calotins, t u brailles toujours
d a n s Tétable à porcs à gauche ».
A cette indication précise les assistants d e m a n d è r e n t au Frère de Marie ce qu'il v o u l a i t dire. Il leur
r é p o n d i t que le d é m o n v e n a i t d'indiquer la place
qui lui était assignée à la chapelle du p e n s i o n n a t —
qu'effectivement il é t a i t à g a u c h e des élèves pour la
surveillance. T o u s en furent s u r p r i s .
Perte du Ciel. — Peines de l'Enfer»
1
La pensée d'avoir perdu le Ciel pour toujours
est pour S a t a n u n e peine indescriptible. Plus d ' u n e
fois, il cria p a r la b o u c h e des m a l h e u r e u x enfants !
« Oh ! q u e c'est b e a u l à - h a u t , q u e c'est b e a u ! Si
s e u l e m e n t j ' a v a i s le b o n h e u r de voir u n i n s t a n t
cette gloire, c o m m e je serais h e u r e u x ! »
U n e a u t r e fois il dit : « A h ! q u e le ciel est b e a u !
Si je pouvais le voir u n jour ! Mais non ! jamais je n e
le verrai ! »
A la q u e s t i o n de M. Tresch p o u r q u o i il manifest a i t u n tel désir, il r é p o n d i t en gémissant : « J e suis
forcé de le faire p a r les trois qui s o n t plus forts
q u e moi ! »
Après q u e T h i é b a u t e û t été transféré clans
l ' é t a b l i s s e m e n t de Saint-Charles à Schiltigheim
il r e s t a calme e t tranquille les trois premiers j o u r s .
Au soir du q u a t r i è m e jour c e p e n d a n t le d é m o n se
manifesta de n o u v e a u dans son corps : « J e suis là,
s'écria-t-il t o u t à coup, et je suis furieux ! » Les
S œ u r s lui d e m a n d è r e n t alors q u i il é t a i t : « J e suis
le P r i n c e des T é n è b r e s . »
— « Où est t a d e m e u r e ? E n enfer ?
1. Journal
de M ,
Spies.
— 48 —
— « E n enfer ! Oui !
— « Ne v o u d r a i s - t u pas aller au Ciel ?
— « Si, mais il n ' y a plus pour moi d'espoir d'y
arriver !
— « Qui t ' a chassé du Ciel ?
— « Michel, le salaud, Michel avec son glaive !
— « Que ferais-tu pour pouvoir y arriver de
nouveau ?
— « J e r a m p e r a i s des milliers d'années sur des
pointes d'aiguilles ; je m e glisserais sur des lames
aiguisées !
— « Mais p o u r q u o i donc en as-tu été chassé ?
— « J e voulais ê t r e le premier !
— « Quel est t o n n o m ?
— « Cela n e t e r e g a r d e pas ! »
E t il ajouta qu'il é t a i t u n P r i n c e de l'Enfer,
C o m m a n d a n t d ' u n e légion de diables d a n s les airs
et que, si ces d é m o n s a v a i e n t des corps c o m m e les
h o m m e s , on n e v e r r a i t plus la lumière du jour,
t e l l e m e n t ils s o n t n o m b r e u x . On lui d e m a n d a u n
j o u r s'il ne v o u l a i t pas voir le Bon Dieu. — « Oh si,
je voudrais le voir » — « Alors adore-le » — Non,
j a m a i s , fut sa réponse, je ferai n ' i m p o r t e quoi
j u s q u ' à la fin d u m o n d e , mais jamais je n e l'adorerai. »
Il a t t e s t a q u e l'Eglise catholique enseigne la
v é r i t é au sujet de l'Enfer, mais fit c e p e n d a n t
r e m a r q u e r : « L e feu de l'Enfer n ' e s t pas ce q u e
vous vous imaginez. Vous ne pouvez pas vous en
faire u n e idée. Il est b e a u c o u p plus c h a u d , plus
b r û l a n t , on y souffre d ' u n e façon a t r o c e . »
E n p a r l a n t de l'Enfer, il disait o r d i n a i r e m e n t
qu'il désirait être a n é a n t i par Dieu.
— '19 —
Questionné sur la langue q u ' o n parle en Enfer, il
c o m m e n ç a i t d ' h a b i t u d e par être très loquace, parlait avec u n e r a p i d i t é vertigineuse et b a r a g o u i n a i t
u n mélange de latin et d'italien incompréhensible;
seul le mot « Victoria », s o u v e n t répété, était à
c o m p r e n d r e . P u i s il disait en allemand : « Voilà la
l a n g u e que n o u s parlons en ces lieux. »
— « Quels lieux ? d e m a n d a M. Tresch, est-ce
en Enfer ?
— « Oui, en Enfer, répondit-il. »
Au soir d u 28 m a r s 1868, le possédé r a c o n t a la
Passion de Jésus-Christ. P a r l a n t de l'agonie a u
j a r d i n des Olives, il s'écria s u b i t e m e n t : « Vrai,
tu as bien c h a u d , affreusement c h a u d ; t u es baigné
de sueur p o u r les péchés des h o m m e s ! » — Il a v o u a
également avoir été présent au Crucifiement, avoir
excité les Juifs à torturer leur Maître et avoir
c o m p t é les coups qui p l e u v a i e n t sur la Victime.
Après c e t t e scène l'un des assistants lui d e m a n d a
quel é t a i t l ' a s p e c t de l'Enfer.
— « Il n ' e s t pas beau ! » répondit-il.
C o m m e on lui d e m a n d a i t d ' a u t r e s détails plus
amples, le d é m o n se m o n t r a e n n u y é e t dit ; « Cela
n e t e r e g a r d e p a s ; fais en sorte d'y venir et alors tu
l'apprendras ! »
S a t a n c h e r c h a i t à faire de la p r o p a g a n d e . C ' e s t
ainsi qu'il offrit u n jour 100 francs à un visiteur,
s'il v o u l a i t se m e t t r e à son service. Il fit môme a u
père B u r n e r u n e offre de 1.000 francs s'il consentait
à la suivre. Il d i t également à M. Tresch : « J e
possède de n o m b r e u x sacs d'or e t d ' a r g e n t ; je t e les
ferai t r o u v e r .
— « Bien, je suis d'accord, répliqua M. Tresch,
4
—
T)0 —
je les donnerai h l'église ou je les distribuerai a u x
pauvres.
— « Non, non, pas c o m m e ça. Ce n ' e s t pas là
m o n intention ! » p r o t e s t a le Malin.
N e croirait-on pas e n t e n d r e le m ê m e d é m o n
qui, t e n t a n t Notrc-Seigneur dans le désert, Lui
disait « J e vous d o n n e r a i t o u t cela, si en vous
p r o s t e r n a n t d e v a n t moi vous m ' a d o r e z ! »
Le prince de l'Enfer plein d ' u n i m m e n s e orgueil,
doublé de jalousie haineuse, éternellement m a l h e u r e u x , n ' a pas de désir plus vif que d ' e n t r a î n e r tous
les hommes à son service.
Satan et les Fêtes: bals et danses
1
Les possédés a v a i e n t parfois des heures et des
journées plus calmes. Les démons étaient a b s e n t s :
les enfants m a n g e a i e n t et b u v a i e n t , causaient e t
j o u a i e n t c o m m e ceux de leur âge, e t n ' a v a i e n t pas
souvenir de ce qui leur é t a i t arrivé d u r a n t la possession. C ' é t a i t o r d i n a i r e m e n t les après-midi du dim a n c h e q u e S a t a n é t a i t loin d ' e u x . Lorsque à la
reprise de la possession on lui d e m a n d a i t où il
a v a i t été p e n d a n t ce t e m p s , il r é p o n d a i t qu'il é t a i t
allé dans tel ou tel village voisin à la fête populaire,
q u ' o n s'y é t a i t bien amusé, qu'il s'était mêlé à
l'orchestre et qu'il a v a i t fait u n e riche moisson. Il
a j o u t a i t qu'il y t r o u v a i t son plus g r a n d plaisir à
exciter les jeunes gens et à les pousser au dévergondage.. De t e m p s en t e m p s q u a n d l'enfant é t a i t
couché l ' é d r c d o n se levait et se soulevait en cadences r y t h m i q u e s . Interrogé le possédé déclarait :
J e suis à Mulhouse au bal et je danse. *
A Saint-Charles il s'écria u n jour : « Donnez-moi
à boire ! »
« Mais t u ne p e u x pas boire, puisque t u es u n
1. Relation
2. Cahier
de M. André
Spies.
Ribeauvillé.
— T-)2 —
esprit. Que v e u x - t u boire ? Va-t-en en enfer ! »
lui d i t M. André.
« J e me mets à côté des ivrognes, r é p o n d i t
S a t a n , je les engage à boire, j u s q u ' à ce qu'ils soient
saouls. Quand ils s o n t ivres, ils r é p a n d e n t le liquide
sur la table et sur le sol et t o u t cela est alors pour
moi ».
E t i! se m i t à raconter, qu'il a i m a i t b e a u c o u p
les danses et les bals ; que c'était lui qui poussait
les gens a danser et à l'aire des sottises. Ceci dit,
il q u i t t a l'enfant.
Quelque dix m i n u t e s après il é t a i t de r e t o u r et
cria en r i c a n a n t : « M a i n t e n a n t j ' a i été à la brasserie ! » E t il désigna la brasserie et son tenancier,
parla encore d ' a u t r e s auberges et de leurs p r o p r i é taires ; l ' c n î a n t c e p e n d a n t n ' a v a i t jamais été à
Schiltighcim. Enfin il conclua : « Mes affaires v o n t
b i e n ; je suis satisfait, m o n chef sera c o n t e n t de
moi. »
II se réjouissait s u r t o u t loi*sque dans ces cafés on
t e n a i t des conversations à double sens ou des
propos impurs, ce qui n ' a r r i v e m a l h e u r e u s e m e n t
que t r o p souvent.
Une a u t r e fois quelques jeunes gens, à moitié
ivres, v i n r e n t à passer d e v a n t la maison, se disp u t a n t v i v e m e n t . « A t t e n d s , s'écrie s u b i t e m e n t le
démon, je m ' e n vais les pousser à se b a t t r e . »
Cinq m i n u t e s après, u n e violente b a g a r r e se p r o d u i sit, et par trois fois r e p r i t de plus belle. Le possédé
riait de toutes ses forces.
I
1. AI. Cahier
Spies.
— :>3 —
Un jour, le diable i n t e r r o m p i t s u b i t e m e n t son
b a v a r d a g e et s'écria : « Silence, nous le tenons ! ».
— « Mais qui donc ?
— « E h bien ! ce jeune h o m m e , qui dans le
café N... de Sélestat, est en t r a i n de danser. » Il
n o m m a la r u e e t le café.
Puis s u b i t e m e n t il cria : « A présent nous le
tenons, m a i n t e n a n t il est chez nous ! »
On fit a u s s i t ô t une e n q u ê t e à Sélestat et on découv r i t q u ' à l ' h e u r e m ê m e , dans le d i t café, u n j e u n e
h o m m e a v a i t été frappé d ' u n coup d'apoplexie
p e n d a n t la d a n s e et qu'il é t a i t t o m b é raide m o r t .
A Illfurt il a v a i t r a c o n t é ce qui suit : « Ce b o u c
de N . . . e t sa femme s o n t allés dans la porcherie
(l'église) p o u r faire les gloutons (communier). Ils
a v a i e n t faim. A peine r e n t r é s chez eux, ils o n t
commencé à se chamailler et à jurer c o m m e des
fous furieux. Les plus horribles jurons s o r t a i e n t de
leur b o u c h e , c o m m e des flocons de neige. J e m e
suis t o r d u de joie. Ils a u r a i e n t pu le soir aller de
n o u v e a u d a n s la porcherie, car leur é t a t é t a i t pire
q u e le m a t i n . J ' a i mis leurs j u r o n s dans u n e cassette
pour les conserver. »* U n jour s'adressant à M. Spies:
« Dites au Curé L a n g de Sélestat,s'écria-t-il que j ' a i
b e a u c o u p de plaisir avec ses paroissiens. On s ' a m u s e
bien a u x environs de la tour a u x sorciers. » E n effet,
les danses e t t o u t e s sortes de libertinage é t a i e n t
fréquentes d a n s le quartier de H e x e n t u r m (vieille
t o u r au N o r d de la Ville).
C'est ainsi qu'il e x a l t a i t o u t r e mesure danses e t
bals, disputes e t j u r o n s .
1. Relation
de M. le chanoine
Lang,
Sélestat
Le diable prophète
Il ressort clairement de ce q u e nous a v o n s r a c o n t é
que l ' E s p r i t de l'Enfer c o n n a î t avec précision ce
qui se passe à distance, voire m ê m e d a n s les pays
les plus éloignés. Mais il est également t r è s fort en
histoire. Il faisait c o n n a î t r e s o u v e n t des événem e n t s , qui se s o n t déroulés dans u n passé lointain,
complètement i n c o n n u s des témoins présents.
Bien plus il prédisait parfois des jours, des semaines
à l'avance ce qui allait arriver, et la réalisation
exacte de ces prédictions m e t t a i t t o u t le m o n d e
dans l'étonnement.
S o u v e n t il disait a u x visiteurs à brûle p o u r p o i n t
leurs méfaits passés, leur r e p r o c h a i t les péchés les
plus secrets ; b e a u c o u p s'esquivaient alors au plus
vite sans t a m b o u r ni t r o m p e t t e . De t e m p s à a u t r e
il se m e t t a i t m ê m e à prêcher. C'est ainsi qu'il d i t
u n jour à un voisin : « Ivrogne q u e t u es, n ' é t a i s - t u
donc pas là, quand le calotin a dit q u ' o n n e doit
pas s'enivrer ? T u es allé malgré cela à N..., pour t e
saouler. C'est toi, oui, c'est toi la cause que ta fille
et tes bestiaux s o n t m a l a d e s . »
Le jour des R a m e a u x , il s e r m o n n a u n a u t r e
1
1. C f . Journal
de M.
Spies.
paroissien d'IIlfurt : « Compagnon de la dive
bouteille, n ' a s - l u pas e n t e n d u que le calotin a d i t
dans la porcherie q u ' o n ne doit pas aller à l'auberge
C'est ainsi q u e tu obéis ? — N'^s-tu pas allé dans
l'auberge X . . . pour boire de la bière avec le b o u langer de F l a c h s l a n d e n (village voisin) ? »
D ' a u t r e s p a y a i e n t plus cher encore leur curiosité.
Ils s'enfuyaient t o u t pâles ou r e s t a i e n t c o m m e
frappés par le foudre, q u a n d S a t a n leur révélait
de terribles secrets ou r e p r o c h a i t de grandes fautes
de leur vie passée, qu'ils croyaient a b s o l u m e n t
oubliées ou i n c o n n u e s .
Le m a i r e d ' u n e localité des environs de S t r a s bourg dit u n jour, après u n e séance du conseil m u nicipal : « Y a-t-il, Messieurs, q u e l q u ' u n p a r m i
vous qui veuille m ' a c c o m p a g n e r d i m a n c h e p r o c h a i n
k Schilligheim, voir les possédés ? »
Plusieurs s'offrirent, q u a n d l'un des conseillers
fit r e m a r q u e r : « Sachez, Monsieur le Maire, q u e
le diable d i t quelquefois de terribles vérités, à ce
qu'on raconte. »
— a E h bien ! dit le Maire, savez-vous quoi ?
c'est a u j o u r d ' h u i s a m e d i ; allons à l'église n o u s
confesser ; d e m a i n nous communierons à la première
m e s s e ; alors le diable ne p o u r r a rien nous r e p r o cher. ».
Ainsi fut fait. Le d i m a n c h e ils se r e n d i r e n t à
Schiltigheim. A y a n t tiré le cordon de la s o n n e t t e ,
u n e ' s œ u r v i n t d e m a n d e r a u x Messieurs ce qu'ils
1. Relation de M . le chanoine Joseph Guerbcr, supérieur
des
Sœurs de la Charité, Communiquée par M. le chanoine BrachHagenau.
désiraient. « Nous voudrions voir les possédés »,
r é p o n d i t le Maire.
« Venez, messieurs, je vais vous conduire auprès
d'eux. »
Quand la soeur e û t o u v e r t la p o r t e , le possédé
s'écria : « R e g a r d e - m o i ça, voilà le Maire de X...
avec l'adjoint e t d ' a u t r e s conseillers. Hein ! vous
n'étiez pas bien rassurés, puisque vous êtes allés
à l'église, vous faire racler la croûte de v o t r e conscience. Mais il y en a u n p a r m i vous, qui n ' a pas
bien fait son affaire, il a v a i t volé des raves ! »
« Oui, mais j ' a i r e s t i t u é en d o n n a n t l ' a r g e n t aux
propriétaires, » r é p l i q u a l ' h o m m e en q u e s t i o n t o u t
effaré.
« Les gens n ' o n t pas reçu cet a r g e n t , r e p r i t le
démon. »
E t le maire d'ajouter : « Venez, Messieurs, allonsn o u s - c n ; il p o u r r a i t bien encore m e faire des reproches à moi aussi. »
E n un clin d'œil, t o u t e la b a n d e s'était esquivée.
L'épisode fut v i t e connu et le voleur de raves en
fut pour son c o m p t e de persiflage.
' A plusieurs reprises T h i é b a u t p r é d i t la m o r t
d ' u n e personne. D e u x heures a v a n t le décès d ' u n e
d a m e Muller, il se m i t à genoux sur son lit et fit
s e m b l a n t de tirer sur la corde d ' u n e cloche. Un
a u t r e jour il fit la m ê m e m i m i q u e : « P o u r qui sonnestu donc ? » lai d e m a n d a - t - o n .
— « Pour Grégoire Hun<%el répondit-il.
1. Cahier de M. le professeur
Luchemann.
C'était le père d'une demoiselle, qui é t a i t justem e n t présente. Celle-ci s'écria indignée :
« Mais, p e t i t m e n t e u r , m o n père n ' e s t pas malade
ni m o r t , puisqu'il travaille en ce m o m e n t m ô m e à
la construction du n o u v e a u Séminaire de Zillisheim ».
— « Possible,,mais il v i e n t de faire la c u l b u t e »
répondit-il, Vas y voir. ».
C'était e x a c t . Cet h o m m e , ouvrier maçon, a v a i t
fait u n e c h u t e de l'échafaudage et s ' é t î j i t t u é sur
le coup à la m ô m e h e u r e où l'enfant s o n n a i t . P e r sonne encore à lllfurt ne connaissait cet accident.
Le s a m e d i a v a n t le troisième d i m a n c h e de
carême, il a n n o n ç a que le lendemain plusieurs
centaines d'étrangers a r r i v e r a i e n t à lllfurt, p a r c e
que la nouvelle s'était r é p a n d u e que les enfants
é t a i e n t délivrés de S a t a n . L e l e n d e m a i n les visiteurs
furent excessivement n o m b r e u x . Au soir, le d é m o n
manifesta u n e vive joie et poussa des cris e n t h o u siastes, parce q u e t a n t de gens a v a i e n t m a n q u é
l'office à cause du faux b r u i t qu'il a v a i t fait r é pandre.
II p a r l a i t d ' é v é n e m e n t s de v i n g t , t r e n t e e t m ê m e
c e n t ans en arrière, avec u n e assurance e t u n e
précision telle q u ' o n a u r a i t p u croire qu'il en a v a i t
été le t é m o i n oculaire.
M. Tresch a v a i t été n o m m é m a i r e d ' l l l f u r t
en janvier 1869. On ne le s a v a i t pas encore au
village, q u e déjà le possédé s'adressait à lui c o m m e
à « Monsieur le Maire. » P e u a v a n t le p e t i t a v a i t
%
I
1. Brochure de M . le curé
Bretj.
— 58 —
d i t à sa mère : « J e suis t e l l e m e n t en fureur, que
j ' e n « crève » p r e s q u e .
— « P o u r q u o i donc ? » lui d e m a n d e la mère.
— « Parce q u e ce s a l a u d a été élu m a i r e ; les
miens et moi en m e u r e n t presque de r a g e . »
Il parlait ainsi à l'heure m ê m e ou la n o m i n a t i o n
p a r t a i t de la préfecture de Colmar.
Q u a n d M. Tresch e n t r a , il r e m i t à T h i é b a u t des
figues. M. Brcy les c o u v r i t de son c h a p e a u et les
b é n i t à l'insu de tous excepté de M. Tresch, puis il se
se retira. Peu après T h i é b a u t se leva de sa chaise,
se g r a t t a la tête (c'était le signe précurseur d ' u n e
scène), alla se jeter sur son lit, et e n t r a aussitôt,
en convulsions. Gomme il é t a i t à plat v e n t r e cl
qu'il se cachait la figure, M. T r e c h le r e t o u r n a sur
le dos. Alors les y e u x h e r m é t i q u e m e n t fermés, il dit
d ' u n e voix r a u q u e et t o u t étrangère, en s'adress a n t à M. Tresch :
« T u es u n h o m m e d'église, tu as été a Siedlen
(Einsiedeln. — N o t r e - D a m e des E r m i t e s en Suisse),
— « T u es u n m e n t e u r », répliqua M. Tresch,
dis-moi où j ' a i été. »
— « A Stadt. »
— « Dans quel S t a d t ? »
— « A Schlet » ( S c h l e t t s t a d t — Sélestat).
C'était exact. E t le p e t i t d'ajouter :
« T u as été é g a l e m e n t chez les chiffonniers,
(c'est ainsi qu'il a p p e l a i t les C a p u c i n s ) ; t u leur
as a p p o r t é de l'argent, pour faire des-chiffons ; —
(faire dire des messes) et pour m e chasser et ils
n ' o n t pas voulu venir. J e ne m ' e n irai q u e q u a n d
Brey me chassera, mais d'ici là je ne q u i t t e r a i pas
les petits chiens, dussé-je m e r e t r a n c h e r dans l'ongle
de l'orteil de l ' u n d ' e u x .
E n effet, M. Tresch était allé peu a u p a r a v a n t
au couvent des capucins de D o r n a c h près Baie,
e t a v a i t prié le P è r e Gardien de dire d e u x messes
pour la délivrance des possédés. P e r s o n n e à 111furt n e le s a v a i t en dehors de M. Brobeck, qui
l ' a v a i t a c c o m p a g n é . Puis il se m o q u a des d e u x
voyageurs d ' u n air m e n a ç a n t , ce qui procura à
M. Tresch l'occasion de lui répéter ce qu'il lui disait
souvent :
« T u sais q u e je n e te crains pas, j e m e m o q u e de
toi et de tous les tiens. J e vous défie tous ensemble »
D u r a n t u n e crise e x t r a o r d i n a i r e m e n t violente,
le d é m o n fit savoir que plusieurs prêtres, d o n t il
d o n n a i t les n o m s e t la paroisse, a v a i e n t écrit à son
sujet à l'évoque et a l'autorité civile :
« Le calotin d e X . . . et celui de Z... ont écrit au
g r a n d calotin qui p o r t e le g r a n d b o n n e t , et le
g r a n d b o n n e t a envoyé la réponse à Mulhouse, a u
sujet des petits chiens », (les d e u x petits possédés).
Se t o u r n a n t vers l'une des s œ u r s Gardes-Malades il ajouta : «Toi, brailleuse, avec tes crottins à
la queue de c h a t (chapelet), t u n e passeras plus
trois nuits, ici, dans la p e t i t e c h a m b r e à côté. »
G r a n d fut l ' é t o n n e m e n t des personnes présentes,
des sœurs s u r t o u t , qui ne se cloutaient pas d'un
c h a n g e m e n t de résidence. Le soir m ê m e u n e l e t t r e
du c o u v e n t v i n t enjoindre a u x s œ u r s de faire leurs
adieux a u x m a l a d e s e t de r e t o u r n e r à Mulhouse,
dans les q u a r a n t e - h u i t heures.
U n j o u r le p e t i t J o s e p h d i t à M. Tresch ;
« J e vais te rappeler u n épisode de t a jeunesse.
— 60 —
T u es allé dans la forêt, u n jour, pour couper du
bois et un s e r p e n t v i n t r a m p e r près de toi.
— « Qu'en ai-je fait ? » d e m a n d a M. Tresch.
— « Tu lui as coupé la t ê t e , en i n v o q u a n t les
trois noms (de la S a i n t e T r i n i t é ) . Sais-tu que t u as
alors t u é l'un de m a clique ? Si tu ne l'avais pas
fait mourir en i n v o q u a n t les trois n o m s , t u te serais
égaré et jamais plus t u n ' a u r a i s t r o u v é d'issue. »
M. Tresch s'en s o u v e n a i t p a r f a i t e m e n t .
U n e a u t r e fois M. Tresch s'était r e n d u dans la
forêt pour chercher des rosiers sauvages, afin de les
r e p l a n t e r dans s o n j a r d i n . II a v a i t a v e c lui u n chien
de basse-cour. A l'entrée dp la forêt il t r o u v a un
h o m m e de fort m a u v a i s e mine, a y a n t aussi avec lui
u n petit chien noir. L e soir du m ê m e j o u r M. Tresch
alla voir les enfants. L ' u n d ' e u x lui d i t :
« Tu as r e n c o n t r é u n h o m m e avec u n chien à
telle heure *à l'entrée du bois ? »
« Oui, mais q u i t e l'a d i t ? ».
« Eh, qui m e l'a d i t . C'était moi. »
« Toi ? »
« Oui, moi »
« Que faisais-tu donc là ? »
« J e t ' a t t e n d a i s , e t t u as eu de la chance d'avoir
de la saleté (chapelet) dans t a poche, car sans cela
je t'aurais d o n n é u n e rossée, d o n t t u t e serais
souvenu longtemps »,
« E t pourquoi ? »
« Parce que tu portes t r o p d ' i n t é r ê t à ces d e u x
petits chiens, q u e t u racontes t o u t ce qui se passe
1
1. Cahier de M. le professeur
Lachemann.
—
61
—
et que tu l'écris m ê m e à d'autres personnes ». Puis
il ajouta !
« As-tu r e m a r q u é que t o n chien ne flairait pas le
mien ? »
« Oui, mais je n ' y ajoutais a u c u n e i m p o r t a n c e ,
dis-moi p o u r q u o i ? »
« C'est que m o n chien é t a i t aussi un des n ô t r e s .
Si t u avais fait a t t e n t i o n , t u aurais r e m a r q u é q u e
cet h o m m e n ' a v a i t pas de pieds »
E n effet M. T r c c h ne s'en é t a i t pas aperçu. U n e
a u t r e fois en se r e n d a n t dans la foret avec son gros
chien de g a r d e pour couper des églantincs il fit
encore la r e n c o n t r e d ' u n h o m m e de m a u v a i s e
mine a c c o m p a g n é d ' u n p e t i t chien. M. Tresch le
salua d ' u n e p a r o l e ; il r é p o n d i t fort sèchement.
Q u a n d il fut passé le maire le suivit des y e u x et il
lui p a r u t très suspect. Q u a n d il se leva le lendem a i n , il s e n t i t a u x d e u x talons u n e douleur,
c o m m e si on les lui a v a i t percés. Il e u t la pensée d'y
m e t t r e de l'eau bénite, et le soir la douleur a v a i t
disparu. Les enfants lui r a c o n t è r e n t plus t a r d q u e
l ' h o m m e qu'il a v a i t r e n c o n t r é é t a i t leur m a î t r e
e t le p e t i t chien u n de ses satellites.
« N'est-ce p a s , s'écrièrent-ils, t o n gros chien n ' a
flairé ni l ' h o m m e ni son p e t i t chien ». C'était v r a i .
M. Tresch, lorsqu'il était âgé de 8 à 9 ans, a v a i t
vu dans le cimetière situé assez loin du village,
u n e g r a n d e flamme v e n a n t à lui ; il en e u t peur e t se
s a u v a . U n j o u r qu'il faisait u n e visite a u x enfants,
il d e m a n d a à l ' u n d'eux l'explication de cette vision.
Le possédé r é p o n d i t :
« C'était le c o m t e ( h o m m e m a r q u a n t d'lllfurt,
qui fut a t t a c h é à la queue d ' u n cheval, traîné par les
— 62 —
rues, et qui p e r d i t la vie par ce supplice) qui voulait t e montrer où il a v a i t caché son argent. Il s'est
encore manifesté à d ' a u t r e s qui o n t eu peur comme
toi aussi ; cet a r g e n t est toujours au m ô m e endroit
e t y restera encore l o n g t e m p s . »
Mais, lui dit M. Tresch, puisque t u sais où il se
trouve, dis-le moi ».
« Non ».
« Pourquoi ? »
« P a r c e que tu le donnerais au calotin et vous
feriez bâtir u n e g r a n d e porcherie ? »
Deux élèves de Moissac
(Tarn-et-Garonne)
é t u d i a n t s à Besancon, é t a i e n t venus faire un
voyage à S a i n t - H i p p o l y t e , p e n d a n t leurs vacances
de P â q u e s . M. L a c h e m a n n leur d o n n a u n e l e t t r e
de r e c o m m a n d a t i o n pour M. Tresch, afin de leur
faire voir les e n î a n t s . Ils se r e n d i r e n t à la maison
Burner et y r e s t è r e n t j u s q u ' à u n e h e u r e du m a t i n .
Surpris d ' e n t e n d r e T h i é b a u t parler avec u n e grosse
voix d ' h o m m e sans r e m u e r les lèvres, ils adressèrent
a u x enfants des questions dans le patois de leur
p a y s , patois qui ressemble b e a u c o u p à l'espagnol.
M. Tresch ne p u t c o m p r e n d r e . Mais l'enfant r é p o n dit e x a c t e m e n t en français à t o u t e s leurs questions.
Ils lui d e m a n d è r e n t enfin d'où ils v e n a i e n t et où ils
allaient, les possédés leur r é p o n d i r e n t en allemand ;
« T u n'as pas besoin que je t e le dise, car t u vas
t o u t rapporter a u x calotins ».
U n jour le d é m o n dit à M. Tresch : « T u es u n
h o m m e des Q u a t r e - T e m p s , je n e puis t e souffrir. Si
l'on n ' a v a i t pas fait déchirer des chiffons (dire des
messes) pour toi, t u m e verrais dans m a forme de
diable. » M. Tresch é t a i t effectivement né a u x
Q u a t r c - T e m p s , circonstance inconnue à Jllfurt.
L e possédé r a c o n t a i t parfois dos t r a i t s se rapport a n t a u x c o m m e n c e m e n t s du genre h u m a i n , en
t o u t conformes au récit de la Bible, tl disait avoir
assisté à la t e n t a t i o n de nos premiers p a r e n t s ainsi
q u ' à la d e s t r u c t i o n de Sodomc e t de Gomorrhe. 11
r a c o n t a i t t o u t e x a c t e m e n t c o m m e la Bible le r a p porte- Il p a r l a i t aussi d ' A d a m e t d ' E v e et a j o u t a i t :
« T u n ' a u r a i s p a s besoin de brailler (prier), ou de
souffler à t r a v e r s la grille (te confesser), si je n ' a v a i s
pas cueilli la p o m m e p o u r E v e ».
D c t e m p s à a u t r e , il p a r l a i t de l'histoire des
temps passés : « D u r a n t la guerre des Suédois, on
n'a pas d é t r u i t la vieille porcherie (la chapelle du
cimetière) mais on y a tué le calotin à l'autel, a u
m o m e n t où il t e n a i t l'ostensoir. U n s o l d a t s'apprêt a i t à t r a n c h e r la t ê t e à la Grande Dame, q u a n d il
t o m b a en arrière et creva. J e l'ai e m p o r t é avec bien
d ' a u t r e s . La Grande Dame ne souffre pas q u ' o n vole
dans la porcherie ».
Il d o n n a encore bien des détails sur les crimes
horribles, commis dans le passé à Illfurt.
C'était le 12 m a r s 1868. M. Tresch se t r o u v a i t
encore près des enfants, qui é t a i e n t t o u t calmes. S u b i t e m e n t le Malin fit son a p p a r i t i o n : « Me voici ! »
vçria-t-il a v e c u n e voix d ' h o m m e enrouée, m a i s
sinistre.
— « D'où viens-tu ? » d e m a n d a M. T r e s c h .
— « De chez Garell ».
]
1. Journal
de M.
Spies.
—
6-1 —
— « Qui est-ce Garel] » ?
— « U n relieur. »
— « D'où ? »
— « De l'endroit des d e u x qui v i e n n e n t te voir
quelquefois. » — (Sélestat).
— « De quels d e u x veus-tu parler ? »
— « Du g r a n d et du vieux. »
— « Quel est leur n o m ? »
— « Canisi. (M. Spies). J e ne sais pas le n o m de
l ' a u t r e (M. M a r t i n o t ) , il m e dégoûte. »
— « Qii'as-tu fait chez le relieur ? »
— « J e suis r e s t é t o u t e la j o u r n é e chez lui. Il
é t a i t en train de relier u n beau livre, dans lequel il
a i m a i t à lire. J ' e n é t a i t bien a i s e ; t o u t e la jouz^née
je suis resté à ses côtés. »
— « Demcure-t-il loin du grand ? »
— « Non, quelques maisons s e u l e m e n t plus loin.»
— « Ne v a s - t u pas aussi chez le g r a n d ? »
— « Non, la p o r t e est t r o p basse pour que je
puisse y pénétrer. »
— « De quoi as-tu encore peur chez le Grand? »
— « De la Grande Dame, qui est à l'extérieur. »
— « E t que fais-tu du vieux ? »
— « J e ne v e u x rien savoir de celui-là, il m e
dégoûte t r o p ».
— « N e vas-tu pas chez lui également ? »
— « Non, il p o r t e quelque chose, qui m ' e n
empêche. »
— <f N'est-ce pas le crucifix, que t u as déjà v u
ici ? »
— «Non, c'est q u e l q u e chose que le calotin élève
en l'air, e t ça m e piquerait, si j'allais chez le vieux. »
Il s'agissait d ' u n e relique de la vraie croix, dans
u n p e t i t reliquaire en argent, en forme de croix.
Q u a n d M. Spics e u t appris de M. Tresch le récit
de cotte conversation, il se r e n d i t aussitôt chez le
relieur Garcll, qui d e m e u r a i t dans son voisinage,
r u e des Chevaliers, e t lui d e m a n d a si, tel jour, il
n ' a v a i t pas relié u n livre dans lequel il a v a i t lu.
M. Garell, ne se s o u v e n a n t plus e x a c t e m e n t , consulta son registre et r é p o n d i t qu'il a v a i t en effet ce
jour-là relié u n e Bible p r o t e s t a n t e pour le p a s t e u r
de Sélestat, et qu'il y a v a i t lu des passages. M. Spies
lui m o n t r a alors la l e t t r e d'UlfurL Le relieur s'écrie,
c o m m e frappé par la foudre : « C o m m e n t se fait-il
que le diable s'occupe de moi ? »
M. M a r t i n o t , qui a v a i t accompagné M. Spies, dit
alors qu'il n ' y a v a i t rien d ' é t o n n a n t à cela, é t a n t
donné la doctrine cle l'Eglise, d'après laquelle le
d é m o n rôde a u t o u r de n o u s , comme u n lion rugiss a n t , c h e r c h a n t u n e proie à dévorer. E t il lui p a r l a
plus l o n g u e m e n t de la n a t u r e des esprits de l'enfer,
de leur m y s t é r i e u s e influence sur les destinées de
l'homme.
M. Garell lui d i t : « J e vous autorise à dire q u e le
fait est vrai, s e u l e m e n t taisez m o n n o m »
Sur cela M. M a r t i n o t se retira et laissa livré à ses
frayeurs le p a u v r e h o m m e , qui, parait-il, r a c o n t a
d a n s sa famille en présence de ses petites filles ce qui
venait cle se passer. Celles-ci arrivées en classe le
. dirent à leurs c o m p a g n e s . B i e n t ô t t o u t le m o n d e
c o n n u t l'histoire et celui à qui elle é t a i t arrivée.
Car au sortir de l'école t o u t e s les petites filles
n ' e u r e n t rien de plus pressé q u e de r a c o n t e r à qui
voulait l ' e n t e n d r e q u e le diable a v a i t été chez
5
Garell et avait (à 15 lieues de distance) révélé ce
qu'il a v a i t fait. Le relieur en fut v i v e m e n t contrarié,
et oubliant que lui-même a v a i t t o u t divulgué par
son indiscrétion, c r u t q u e M. M a r t i n o t l ' a v a i t
ébruité et alla s'en plaindre au p r o c u r e u r impérial.
Ce m a g i s t r a t invita M. M a r t i n o t à venir le t r o u v e r ,
ce que ce dernier fit a u s s i t ô t et il se justifia sans
peine.
tLe démon ne c a c h a i t pas n o n plus sa m a n i è r e de
voir en politique. 11 n ' a i m a i t pas l'empereur N a p o léon I I I , p r o b a b l e m e n t parce que l ' e m p e r e u r entret e n a i t alors de bonnes relations avec le P a p e . A
diverses reprises, il m a n i f e s t a i t a u c o n t r a i r e ses
préférences,pour le régime républicain, car s o u v e n t
il saluait les visiteurs par ces m o t s : « Liberté,
E g a l i t é , F r a t e r n i t é ! — Vive la R é p u b l i q u e ! »
M. Spies lui dit : T u es u n s o t ; t u ne c o m p r e n d s
pas ce que t u dis. P o u r q u o i crier ainsi ?
« Oh, certes, je comprends, répondit-il en allem a n d , Vivent la Liberté, l'Egalité, la F r a t e r n i t é ;
c'est u n t e m p s favorable pour nous a u t r e s . »
Le 24 juillet 1798, le t r i b u n a l révolutionnaire de
Colmar a v a i t c o n d a m n é à m o r t , M. l ' a b b é J e a n
Bochelen, vicaire de Seppois-le-Bas, e t originaire
d'IIlfurt. Le motif a p p a r e n t a v a i t été l'infraction à
la loi sur l ' é m i g r a t i o n ; le motif réel, la haine de la
religion. On le fusilla le soir du m ê m e jour dans la
sablière, hors la ville. Les amis conservent comme
de vraies reliques les objets a y a n t a p p a r t e n u au
1. Journal de M.
Spies.
2. Archives
paroissiales.
— 67 —
confesseur de la F o i ; l a famille Bochelen r e c u l la
chemise ensanglantée.
Le 28 juillet 1842 un violent incendie détruisit
plusieurs maisons à Ulfurt. U n e des maisons de la
dite famille Bochelcn entre a u t r e s fut la proie des
flammes. On p u t c e p e n d a n t sauver la caissette
c o n t e n a n t le calice, les lettres, le bréviaire et
d ' a u t r e s objets du vicaire mis à m o r t par les r é v o lutionnaires. Mais u n e relique précieuse, la chemise
ensanglantée du m a r t y r , d i s p a r u t , q u e l q u ' u n l ' a v a i t
volée.
T o u t e s les recherches é t a i e n t restées sans r é s u l t a t . M. le Professeur L a c h e m a n n d e m a n d a u n
jour à T h i é b a u t : « Dis donc, T h i é b a u t , connais-tu
Bochelen ? »
« N e m e parle pas de ce R i t t e r - S t r i t t e r ( c o m b a t t a n t - c h e v a l i e r ) , r é p o n d le possédé. J e ne v e u x
pas e n t e n d r e parler de lui. Dans t r e n t e ans
d'ici, q u a n d on le déterrera, on parlera déjà assez
de lui. »
T r e n t e ans après, en 1897, on édita le livre écrit
p a r M. le curé Soltner, successeur de M. Brey, i n t i t u l é : « J e a n Bochelen, le dernier m a r t y r de la
g r a n d e R é v o l u t i o n en Alsace. » Cet ouvrage s a u v a
de l'oubli le souvenir de ce héros et glorifia à n o u v e a u ses admirables v e r t u s . D e v a n t le n o u v e a u
p r e s b y t è r e , on érigea u n s u p e r b e m o n u m e n t au
noble Confesseur de la Foi ; u n médaillon en cuivre,
enchâssé d a n s le socle, r e p r é s e n t e la scène de
l'exécution.
« Ce m o n u m e n t fut béni solennellement le 24
juillet 1898 au centenaire du m a r t y r e de M. B o chelcn. T o u t e l'Alsace parla alors de ce héros de la
— 68 —
Foi, d o n t le souvenir est resté bien v i v a n t dans
t o u t e la population.
« La prophétie du d é m o n a v a i t été faite 30 ans
a u p a r a v a n t en avril 1868 ».
Quelques jours après la visite du professeur
L a c h c m a n n , u n petit-fils de la famille Bochclen
d e m a n d a au morne possédé : « T h i é b a u t , qu'est-il
a d v e n u de la chemise de Bochelen ? »
— « Tais-toi, cria l'enfant, u n b r a v e garçon
(brave au dire du diable) l'a volée (lors d e l ' i n c e n d i e ) ,
a u t r e m e n t on en a u r a i t par après fait des capsules
de héros. » (des reliquaires).
Q u a n d il fut fusillé, la cervelle de l ' a b b é Bochelen
s ' é t a n t r é p a n d u e à terre, quelques personnes la
r a m a s s è r e n t et la conservèrent c o m m e u n e relique.
Q u a n d on la m o n t r a à l ' u n des possédés il d i t :
« C'est u n chevalier celui-là. Ils o n t ramassé sa
cervelle comme les chats q u a n d ils s ' e m p a r e n t
d ' u n e proie. »
VD+tfv
Nouvelles ruses
i L e sort des p a u v r e s garçons é t a i t bien t r i s t e .
L ' e s p r i t infernal les t o r t u r a i t affreusement, s u r t o u t
q u a n d il é t a i t en fureur à cause d ' u n e médaille ou
de q u e l q u e a u t r e objet bénit. Le possédé n ' a v a i t
alors plus d'égards pour p e r s o n n e ; il déchirait ou
cassait t o u t ce qui lui t o m b a i t sous la m a i n . Si
q u e l q u ' u n essayait d'opposer la force à sa s a u v a gerie, il se défendait avec la plus g r a n d e violence
et c'était u n e t â c h e e x t r ê m e m e n t difficile q u e d'en
venir à b o u t . Le d é m o n a v a i t déclaré à diverses
reprises, qu'il résiderait plus volontiers d a n s u n
h o m m e fort, à l'âge m û r ; qu'alors on ne p o u r r a i t
pas le maîtriser si facilement, mais c o m m e il
d e m e u r a i t d a n s u n enfant, il n ' a v a i t pas le d r o i t
d'user d ' u n e force plus g r a n d e que celle que perm e t t a i t l'âge du garçon.
S a t a n en v o u l a i t p a r t i c u l i è r e m e n t à M. Tresch,
qui v e n a i t presque tous les jours faire sa visite a u x
possédés : « J ' a i encore u n c o m p t e à
régler
avec celui-là », dit-il u n j o u r que le m a i r e v e n a i t
de p a r t i r . P e u après u n e de ses vaches se cassait
l. Archives
paroissiales.
— 70 —
la j a m b e . « Voilà pour c o m m e n c e r ; il en suivra
d'autres. »
À quelques jours de là, d e u x v e a u x lui crevèrent.
« Voilà encore quelque chose pour lui, ricana le
diable, mais ce n ' e s t pas fini. » 11 se passa u n t e m p s
considérable, puis le maire, t o m b a n t sur l'escalier,
se cassa l ' a v a n t - b r a s . Tandis q u e l ' a c c i d e n t se prdr
duisait, le démon, le r a c o n t a i t déjà d ' u n t o n m o queur a u x personnes présentes. U n e fois S a t a n d i t
à M. Tresch en l'injuriant.
« J'enverrai mes satellites a u p r è s du Curé pour
. l'exciter si bien contre toi que t u n e viendras plus
jamais ici. »
« J e ne crains ni tes satellites, ni t o u t e la puissance
infernale, lui répondit-il ; avec le secours de J é s u s
et de Marie, je v o u s repousserai t o u s d a n s l'abîme >\
E n mars 1868 M. Tresch a v a i t a c h e t é un porc. L a
b ê t e avait toujours été bien p o r t a n t e . Des le surlendemain de l'achat, plus a u c u n e envie de m a n g e r ,
la p a u v r e bête dépérissait. Le vétérinaire ne t r o u v a
p o i n t la maladie. C'est alors qu'il v i n t au maire
l'idée 'd'expliquer l'histoire d'une a u t r e façon. Il
suspendit une médaille b é n i t e de Saint-Benoît
dans la porcherie; la bête se r e m i t a u s s i t ô t et m a n gea comme a u p a r a v a n t . A la p r o c h a i n e visite de
M. Tresch dans la maison B u r n e r , le d é m o n déclara :
« A présent je n ' a i plus le droit d ' e n t r e r chez t o i ;
nous sommes obligés de voltiger par-dessus le toit,
depuis que tu as suspendu de la saleté d a n s t o n
étable. »
L ' a n n é e précédente M. Tresch, qui é t a i t épicier,
r e m a r q u a q u ' u n t o n n e a u de sirop é t a i t crevé e t q u e
le sirop s'était r é p a n d u dans la cave. S a t a n lui
— 71 —
r a p p e l a cette circonstance e t lui dit qu'il a v a i t eu
sa p a r t de sirop, parce que dans sa préoccupation M. Tresch n ' a v a i t pas pensé a u x âmes du purgatoire.
U n e a u t r e fois le d o m e s t i q u e v i n t en t o u t e h â t e
avertir M. T r e c h que son plus beau cheval se roulait
à l'écurie en proie à de terribles convulsions.
M. Tresch y court, il essaie avec le d o m e s t i q u e de
relever le cheval, mais vains efforts. La crise cont i n u e . Alors l'idée lui v i n t que le m a l i n lui j o u a i t
u n t o u r , e t aussitôt il r e c o u r t à u n r e m è d e efficace ;
il p r e n d de l'eau b é n i t e e t en lave l'échiné du cheval,
celui-ci se calme i m m é d i a t e m e n t et se relève
s p o n t a n é m e n t ; il é t a i t c o m p l è t e m e n t guéri.
M. Tresch a v a i t reçu en présent u n t o u t j e u n e
chien de chasse. P e u de jours après la p a u v r e p e t i t e
b ê t e , couchée dans son panier, se m i t à gémir e t à
pousser des cris plaintifs. On a c c o u r t et on v i t
q u ' u n e enflure douloureuse s'était p r o d u i t e à son
m u s e a u , comme s'il a v a i t été piqué par u n e guêpe,
on n ' e n fit pas g r a n d cas. Mais le chien r e d o u b l a n t
ses cris e t ses gémissements, on v i n t encore l'exam i n e r . T o u t e sa t ê t e n e ressemblait plus q u ' à u n e
boule informe ou l'on n e distinguait plus rien. S u p p o s a n t q u e c'était u n coup de l'esprit infernal on alla
chercher de l'eau bénite et on en lava la t ê t e du p e t i t
chien. Cinq m i n u t e s après l'enflure a v a i t complèt e m e n t disparu sans laisser a u c u n e t r a c e . — Le
m a u v a i s esprit faisait de temps en temps du tapage dans d ' a u t r e s maisons d'Illfurt.
1
1. Cahier de M.
Larhanann.
L a famille Brobeck, voisine des Bu mer, s ' é t a i t
dévouée dès le d é b u t a u x p a u v r e s possédés ; c'en fut
assez pour devenir l'objet des tracasseries du
d é m o n . U n samedi, vers le milieu de la n u i t , t o u t e
la famille fut réveillée p a r u n b r u i t e x t r a o r d i n a i r e
dans la c h a m b r e s u p é r i e u r e ; c'était comme si l'on
y d a n s a i t avec fureur. On se lève en t o u t e h â t e e t
l'on c o u r t voir ce qui s'y p a s s e ; il n ' y a v a i t personne, t o u t é t a i t à sa place, r a n g é c o m m e toujours,
nulle t r a c e de désordre. On n e t a r d a pas à avoir la
solution de l'énigme e t p a r celui-là m ô m e qui en
é t a i t l ' a u t e u r . L e l e n d e m a i n d i m a n c h e soir, le
père Brobeck se présente chez les possédés. A peine
parait-il dans la c h a m b r e que T h i é b a u t l u i crie d ' u n
t o n narquois : « Hein, nous avons été chez toi la
n u i t dernière, nous t ' a v o n s fait u n joli s a b b a t ».
« C'est donc vous qui avez fait ce t a p a g e ? lui
dit M. Brobeck. — « E h oui, nous avons dansé, il y
a v a i t de la place dans la c h a m b r e , elle é t a i t v i d e .
Une a u t r e fois il fit périr en d e u x n u i t les abeilles
de v i n g t ruches a p p a r t e n a n t à M. Brobeck. Les
abeilles a v a i e n t la tête coupée. S a t a n a y a n t a v o u é
que cette é t r a n g e o p é r a t i o n é t a i t son œ u v r e M. B r o beck fit bénir le rucher e t cette bénédiction p a r a lysa a u s s i t ô t la puissance de l'ange d e s t r u c t e u r .
« J e ne puis continuer d'assouvir m a haine, s'écriat-il en gémissant, m a v e r t u de n u i r e a été n e u t r a lisée par les simagrées du calotin. »
U n a u t r e jour le d é m o n s ' a m u s a à extraire a u x
mêmes Brobeck, les a m a n d e s d ' u n e g r a n d e q u a n t i t é
de n o i x ; particularité r e m a r q u a b l e , on t r o u v a les
coques a b s o l u m e n t fermées e t m a r q u é e s d ' u n e
légère égratignure.
— 73 —
Marie-Anne Kleiber, une voisine, é t a i t en Lrain
de couper des t r a n c h e s de pain p o u r le p o t a g e . Catherine, la s œ u r aînée, assise près de la fenêtre,vit
u n e souris se glisser dans la c h a m b r e : « MarieAnne, cria-t-elle, u n e souris ! écrase-là ! » La petite
obéit, mais à l ' i n s t a n t ses pieds et ses j a m b e s s'engourdissent, c o m m e paralysés. Catherine s o u p ç o n n a n t u n vilan t o u r de S a t a n e t v o u l a n t en
avoir le c œ u r n e t , alla consulter les possédés. Ceuxci l'eurent à peine aperçue qu'ils s'écrièrent :
« Hein ! la souris ! » lui r é v é l a n t ainsi le secret,
a u sujet duquel elle v e n a i t les questionner. Après
trois jours de souffrance la famille fit bénir la
m a i s o n ; la m a l a d e se frotta avec de l'eau bénite,
e t la guérison fut aussi parfaite q u ' i n s t a n t a n é e .
Leur père B e n j a m i n Kleiber, m a r é c h a l - f e r r a n t
à illfurt e t très b r a v e h o m m e a v a i t u n e g r a n d e
confiance en l'eau b é n i t e et en faisait avec sa famille u n s a i n t e t fréquent u s a g e ; il en a v a i t t o u jours u n e bouteille pleine sur u n e étagère d a n s la
c h a m b r e d ' h a b i t a t i o n . C'en fut assez pour avoir
sa p a r t des v e x a t i o n s du diable, car celui-ci fit au
b r a v e h o m m e p a r la bouche d ' u n des possédés la
m e n a c e qu'il lui renverserait son eau sale », son
« ordure », et il t i n t parole. U n beau jour, peu
a v a n t le diner, la m è r e envoya u n de ses enfants
dans la c h a m b r e chercher quelque c h o s e ; l'enfant
y court, mais b i e n t ô t r e v i n t auprès de sa mère et lui
a n n o n c e qu'il a t r o u v é la bouteille brisée p a r
t e r r e et l'eau b é n i t e sur le plancher. A la première
visite de M. Kleiber chez les possédés le diable lui
r a c o n t a d ' u n air satisfait qu'il a v a i t renversé
« son ordure ».
L a famille Z u s b a r c h a v a i t n o n moins à souffrir
des vexations de l'esprit des t é n è b r e s . Leur domest i q u e , e n t r a n t u n jour d a n s l'ébable.à vaches y
t r o u v a u n e chèvre à l o n g poils. Il c o u r u t aussitôt
aussitôt en avertir s o n m a î t r e en le p r i a n t de
venir voir. Le père Zusbach qui ne croyait pas à ces
a p p a r i t i o n s , n ' y alla p a s . P e u de jours apès le dom e s t i q u e r e t r o u v a encore la chèvre p a r m i les
vaches ; il en a v e r t i t le m a i t r e lui d i s a n t : « Venez
m a i n t e n a n t , la chèvre est là ». M. Z u s b a r c h se
r e n d i t avec le d o m e s t i q u e à l'écurie, mais q u a n d ils
y entrèrent, la chèvre s'esquiva. Les enfants
Z u r b a c h la p o u r s u i v i r e n t ; mais arrivée d a n s la
cour, elle d i s p a r u t .
C e t t e m ê m e famille Zusbach fut encore cruellem e n t éprouvée : la moitié de leurs bêtes à corne et
d e u x magnifiques c h e v a u x périrent en ce t e m p s là.
On a t t r i b u a i t t o u t cela à l'influence maligne des
démons, qui bouleversaient alors Illfurt.
Le diable p r e n a i t u n vif plaisir à voir des figures
de chiens ou de s e r p e n t s . Il en traçait parfois des
modèles très curieux, à la craie ou au c r a y o n :
« Nous en avons de cette espèce en enfer, disait-il,
ce s o n t nos p a t r o n s . »,
U n jour T h i é b a u t se plaignit à la s œ u r qui le
soignait : « Ma s œ u r , j ' a i des p o u x . » La s œ u r
l'examina a t t e n t i v e m e n t e t v i t sur la tête de
l'enfant u n e m u l t i t u d e d e p o u x rouges. Elle se m i t
avec trois autres personnes à promener peigne e t
brosse sur la tete du p a u v r e m a l a d e . Mais plus
1
1. Archines paroissiales
a? Illfuri.
elles écrasaient de vermine, et plus les petites bêtes
devenaient n o m b r e u s e s . Alors le père cria t o u t
indigné : « A t t e n d s , S a t a n , j e vais t e chasser avec
tes sales p o u x . » Il alla chercher de l'eau bénite,
en aspergea la t ê t e de l'enfant en d i s a n t : « Au n o m
de la Très-Sainte Trinité, je t ' o r d o n n e de q u i t t e r
m o n enfant ». Au m ê m e i n s t a n t les p o u x disparurent . Le m ê m e m o y e n réussit a d m i r a b l e m e n t pour
J o s e p h , qui c o m m e n ç a i t aussi à se plaindre de la
vermine.
Lorsqu'il v e n a i t u n visiteur n ' a y a n t sur lui a u c u n
objet bénit, sa m o n t r e s ' a r r ê t a i t d ' h a b i t u d e et le
d é m o n se m o q u a i t de lui. M. Tresch lui a y a n t dem a n d é , pourqoi il ne lui j o u a i t pas le m ê m e touv,
le diable r é p o n d i t : « J e le ferais bien si je pouvais ! »
*Les enfants c u r e n t u n e assez longue période de
calme d u r a n t l'été 1868. Le 2 2 juillet le démona v a i t dit : J e m ' e n vais mais je reviendrai à la
Catherine (25 N o v . ) . C'est en effet à p a r t i r du
25 Nov. ( d a t e d e Sainte Catherine) q u e les crises
r e c o m m e n c è r e n t . Cela ne v e u t p a s dire que les
p a u v r e s enfants étaient délivrés de leur h ô t e
infernal; mais l'action du d é m o n n e se manifestait
plus par des convulsions ou des crises violentes. Ce
fut aussi le m ê m e jour de la S a i n t e Catherine que
les trois années précédentes, les enfants t o m b è r e n t
malades pour plusieurs mois.
Lorsque la c r i s e ' e u t repris, M. Tresch d e m a n d a
au m a u v a i s génie :
I. Journal
de M.
Spies.
— 76 —
— « Où étais-tu p e n d a n t cet été ?
— « J ' a i fait b e a u c o u p de commissions.
— « As-tu été en E s p a g n e ? » (on sait qu'il y
a v a i t eu une r é v o l u t i o n ) .
— « Oui, c'est là que nous avons eu le plus à
faire. Il y a pas mal de chutes (apostasies.)
— « As-tu coopéré a u x m a c h i n a t i o n s qui ont
fait chasser la reine ?
— « Parfaitement.
— « E t pourquoi donc ?...
— « Parce q u e là-bas il y a presque dans
c h a q u e maison u n calotin.
— « Y en a-t-il donc t e l l e m e n t « plus qu'ici ? »
Là-dessus il r é p o n d i t à M. Tresch : « Si je réussissais à te gagner toi e t le calotin d'ici, je pourrais
rester. Mais t u es u n d u r à cuire, c o m m e aussi le
Spitz (Spies) de Sélestat et le g r a n d braillcur
(Martinot)...
— « Dis, n'est-ce pas que la Sainte Vierge m e
protège et assure m a persévérance ?...
— « Tais-toi, silence ! » s'écria-t-il alors.
Dans une a u t r e circonstance le diable a v o u a
avoir aidé dans ses crimes T r o p p m a n n , le b a n d i t
fameux qui a v a i t assassiné t o u t e u n e famille.
Le Martyre des Enfants
Le triste é t a t des deux possédés constituait p o u r
eux u n v é r i t a b l e m a r t y r e . Le seul fait de les voir
inspirait u n e g r a n d e pitié et frappait d ' é p o u v a n t e .
D u r a n t les d e u x premières années, ils d u r e n t presque toujours garder le lit.
D e u x ou trois fois l'heure ils croisaient les j a m b e s
d ' u n e m a n i è r e t o u t à fait anormale, les e n l a ç a n t
comme les fils d ' u n e corde et les t e n a n t si serrées
qu'il é t a i t impossible de les dénouer. Puis s u b i t e m e n t , les j a m b e s s'écartaient avec la rapidité de
Téclair. Parfois ils se m e t t a i e n t sur la t ê t e et les
pieds en m ê m e t e m p s e t soulevaient le v e n t r e
bien en l'air. A u c u n e pression n ' é t a i t capable de
donner au corps sa position naturelle, j u s q u ' a u
m o m e n t où il plaisait à S a t a n de laisser sa victime
en repos.
S o u v e n t , q u a n d les enfants é t a i e n t au lit, ils se
r e t o u r n a i e n t vers la muraille, faisaient des grimaces
diaboliques à ceux qui leur p a r l a i e n t ou qui cherchaient à les distraire. L o r s q u ' o n glissait u n chapelet sur l ' u n des possédés endormis, l'enfant dis1
1. Cahier de M. le professeur
Lachemann.
— 78 —
paraissait i n s t a n t a n é m e n t sous la c o u v e r t u r e et ne
réapparaissait pas a v a n t que le chapelet fut enlevé.
Le possédé était-iJ assis sur une chaise, celle-ci é t a i t
fréquemment soulevée en l'air avec lui, pais r e t o m b a i t violemment : la chaise volait dans u n coin et
l'enfant dans u n a u t r e . La m è r e B u r n c r elle-même,
assise sur un b a n c à côté de son petit, fut ainsi soulevée avec lui, puis projetée d a n s u n coin, sans en
ressentir le m o i n d r e m a l . Le corps se gonflait p a r fois au point d'éclater ; le possédé se m e t t a i t à vomir
e t r e n d a i t de l'écume, des plumes, du v a r e c h . Ses
h a b i t s étaient s o u v e n t t o u t couverts de ces plumes,
qui empestaient t o u t e la maison.
Dans la cour ou d a n s le j a r d i n , les enfants grimp a i e n t souvent, agiles c o m m e des c h a t s , sur les
plus faibles b r a n c h e s , qui n e cassaient j a m a i s .
Dans la c h a m b r e des possédés u n e chaleur atroce,
insupportable, se r é p a n d a i t de t e m p s en temps
b r u s q u e m e n t ; il ne s'y t r o u v a i t c e p e n d a n t pas de
poêle. Quand on en manifestait de l ' é t o n n e m e n t , le
, diable criait en r i a n t : « H e i n ! je chauffe bien !
N'est-ce pas que chez moi, il fait c h a u d ! »
L a mère couchait d a n s la m ê m e pièce q u e les
p e t i t s ; la chaleur lui d e v e n a n t i n s u p p o r t a b l e , elle
se levait pour asperger le lit d'eau b é n i t e . La temp é r a t u r e normale r e v e n a i t aussitôt et on p o u v a i t
alors se reposer. Les s œ u r s garde-malades o n t souv e n t éprouvé la m ê m e chose. Quel doit donc être
le feu de l'enfer, allumé pour t o r t u r e r les anges
réprouvés ? On songe a u x paroles du p r o p h è t e :
1
1. Notice de M . le curé Erey.
s
— 79
« Qui p o u r r a rester dans le feu d é v o r a n t , dans le
brasier éternel ? (tsaie, x x x m , 14.).
Les bonnes sœurs de Niederbronn, Sévère et
Melhula, a v a i e n t u n e r u d e corvée à donner leurs
soins a u x possédés. T a n t ô t des mains invisibles
a r r a c h a i e n t les r i d e a u x des fenêtres et celles-ci
solidement fermées c e p e n d a n t , s'ouvraient b r u s q u e m e n t ; t a n t ô t chaises, tables et autres meubles
é t a i e n t renversés et traînes à travers la c h a m b r e
par le Malin E s p r i t ; t a n t ô t la maison t o u t e entière
é t a i t ébranlée c o m m e par u n violent t r e m b l e m e n t
de terre.
S'il s u r v e n a i t u n prêtre ou quelque chrétien fervent, a u s s i t ô t les possédés r a m p a i e n t en t o u t e
h â t e sous la t a b l e ou sous le lit, ou encore s a u t a i e n t p a r la fenêtre. Lorsque, au contraire des
esprits forts ou libre-penseurs, v e n a i e n t voir les
malades, ceux-ci témoignaient une vive joie e t
criaient : « E n voilà u n des n ô t r e s . Tous d e v r a i e n t
leur ressembler ; nous en serions bien c o n t e n t s . »
Après q u e T h i é b a u t fut arrivé dans l'établiss e m e n t Saint-Charles, le d é m o n ne souffla m o t ,
trois jours d u r a n t . Le q u a t r i è m e jour seulement, il
cria vers 8 heures du soir : « J e suis là et suis t r è s
furieux fc » — « Qui e s - t u ? » d e m a n d a la s œ u r qui
veillait.
« J e suis le P r i n c e des t é n è b r e s . »
La voix ressemblait aux beuglements d'un v e a u
qu'on étrangle.
Q u a n d le garçon e n t r a i t en colère, il p r e n a i t alors
1
1. Journal
de M,
Spics.
— 80
u n aspeci terrifiant. Il n ' a v a i t plus d'égards pour
personne, m ô m e p o u r sa mère. Il déchirait ses
h a b i t s , cassait t o u t ce qui lui t o m b a i t sous la main,
j u s q u ' à ce q u ' o n e û t réussi à le maîtriser. Lui donn a i t - o n un h a b i t a v e c u n e médaille cousue dans
l'étoffe, il n ' a v a i t rien de plus pressé q u e de déchirer
la doublure, de b a t t r e le v ê t e m e n t p o u r faire tomber la médaille. Il é t a i t tellement sourd q u ' u n jour
où M. le supérieur Stumpf v e n a i t de décharger u n pistolet t o u t près de son oreille, il s'écria :
« Oh ! le malin ! il v e u t tirer des coups e t n ' y réussit
pas ! »
M. le Supérieur v i n t u n jour en v o i t u r e avec
u n curé de S t r a s b o u g pour voir le m a l a d e .
T h i é b a u t b a t t a i t t o u t j u s t e la générale sur les carr e a u x de la fenêtre. A y a n t aperçu l ' a t t e l a g e de loin,
il ricana : « A h ! voilà le salaud. A t t e n d s , je m ' e n
vais lui en jouer u n t o u r . » D e u x secondes après
u n e roue se d é t a c h a ; nos deux Messieurs d u r e n t
descendre de v o i t u r e e t faire le r e s t e du t r a j e t à
pied.
J o u e r de vilains t o u r s à d ' a u t r e s , t o r t u r e r les
« p e t i t s chiens » ( T h i é b a u t e t J o s e p h ) , les m a r t y riser, telle é t a i t l'occupation de l'esprit infernal. Cet
é t a t de choses d e v a i t durer plus de q u a t r e ans,
parce que dans la g r a n d e capitale, il y a v a i t des
Messieurs, qui n e v o u l a i e n t pas croire a u x possessions démoniaques, m ê m e après le compte-rendu
de la première e n q u ê t e officielle. Quelques mois
plus t a r d s e u l e m e n t on fit u n e seconde e n q u ê t e ;
celle-ci devait enfin m e t t r e u n t e r m e à ce doulour e u x m a r t y r e p a r la délivrance définitive des
d e u x pauvres victimes.
— 81 —
i Un jour, u n officier d ' u n régiment d'Afrique, en
garnison à Mulhouse, vint, poussé par la curiosité,
voir les d e u x enfants. Ceux-ci, v o y a n t le brillant
officier, lui firent dans u n langage du plus pur
français, u n e x a m e n de conscience si précis, si
détaillé, q u e le militaire en rcsla coi, p r i t la fuite
et se c o n v e r t i t sérieusement. La m ê m e scène se
reproduisit p o u r u n inspecteur des écoles de Mulhouse e t d e u x autres messieurs de la m ê m e ville,
que la curiosité a v a i t amenés à Illfurt. Les e x t r a vagances du d é m o n o n t fait d'eux dans la suite de
très bons chrétiens.
L e 3 m a r s 1868, c'était u n m a r d i m a t i n , le père
B u r n e r se r e n d i t au m a r c h é à Mulhouse. A peine
arrivé d a n s la ville, u n p e t i t b o n h o m m e , m a r c h a n d
a m b u l a n t , v e n d a n t du fil e t des aiguilles, connu
dans t o u t e la région, v i n t à lui et lui fit ces amères
reproches :
« T u es t o i - m ê m e responsable du malheur de tes
enfants ; t u fais le c h a r l a t a n avec eux. » E t il cont i n u a sur le m ê m e t o n . L e père B u r n e r se défendit
de son m i e u x , mais ne réussit pas à convaincre son
i n t e r l o c u t e u r . De retour à la maison, il e n t e n d i t le
possédé lui crier de loin ! « Ah, a h ! hein, le p e t i t
camelot t ' e n a fait une scène ; il t ' a dit que tu faisais
le c h a r l a t a n avec tes enfants ! »
— « E t a i t - c e aussi l'un des liens ? » d e m a n d e
alors le père.
— « Oui, je l'ai déjà pris d a n s mes filets. »
« E h bien ! alors, je vais dire de suite un Paler
1. Cf. Journal
de
Spies.
6
— 82 —
1
p o u r lui, afin de le sauver, et je n e lui garderai pas
r a n c u n e pour sa grossièreté. » E t le père B u r n e r
récita sur le c h a m p son Pater. S a t a n se m i t aussitôt
à gémir : « Malheur ! Voilà que m o n filet se déchire,
et mon homme m'échappe. »
U n jour d'abstinence, T h i é b a u t réclama vivem e n t de la v i a n d e , et disait en très b o n français :
« Va m e chercher de la v i a n d e , ou je sors p a r la
fenêtre. » J a m a i s il n ' a v a i t d e m a n d é de la v i a n d e
u n a u t r e jour.
Il a v a i t la prière en horreur. M. Tresch a v a i t
a p p o r t é un v i e u x m a n u e l de prières de Tannée
1646, qui c o n t e n a i t quelques formules énergiques
contre les m a u v a i s esprits. A peine l'eut-il ouvert,
que les possédés l'agonisèrent d e t o u t e s sortes
d'injures.
« Ah ! nous en sommes là, dit alors M. T r e s c h ;
eh bien ! p u i s q u e t u commences, je m ' e n vais
continuer. »
Les possédés s u r s a u t è r e n t sur leur lit en c r i a n t :
« T u apportes t o u t le t e m p s de ces vieux, de ces
sales bouquins », e t T h i é b a u t d ' a j o u t e r : « T u m e
m e t s hors de moi, je n e puis plus t ' e n t e n d r e , je deviens fou; q u ' o n m e conduise à Stephansfeld », (maison d'aliénés près de S t r a s b o u r g . )
Ils firent s e m b l a n t de s a u t e r sur leur adversaire,
de le mordre et"de le griffer. M. Tresch leur t e n d i t la
main, en leur enjoignant d'y frapper, s'ils en a v a i e n t
le courage. Ils f r a p p è r e n t en effet, m a i s toujours à
côté, t a n t ô t à droite t a n t ô t à g a u c h e .
Du reste les possédés n e réussissaient q u e r a r e m e n t à m e t t r e à exécution leurs vilains projets
contre leurs adversaires. U n jour c e p e n d a n t , c'était
à Saint-Charles, T h i c b a u t p a r v i n t à griffer légèrem e n t M. l'abbé Schrantzer, qui le contredisait
M. S c h r a n t z e r ne fit pas a t t e n t i o n à la petite
blessure, qui, du reste, n e l ' i n c o m m o d a i t guère.
Mais q u a n d le doigt s'enfla d é m e s u r é m e n t le deuxième jour e t lui causa de violentes douleurs, il p r i t
peur e t l a v a la blessure avec de l'eau bénite. Le
l e n d e m a i n la douleur a v a i t disparu. E n u n e a u t r e
circonstance, l'enfant p r i t u n e chaise e t la lança
contre l ' a b b é S c h r a n t z e r . P o u r u n rien il l'eût
frappé à la t ê t e Comme T h i é b a u t voulait essayer,
u n e seconde fois, le p r ê t r e lui t o u c h a la m a i n avec
de l'eau b é n i t e . Le possédé lâcha la chaise, et se
s a u v a d a n s u n coin, e n ' m u r m u r a n t e t en g r o g n a n t .
A Notre-Dame des Ermites
E n mai 1868 les enfants é t a i e n t très m é c h a n t s
et comme furieux. Ils t e n a i e n t u n langage grossier
et parfois d é g o û t a n t , de sorte que le Maire et
M . B r o b c c k se décidèrent à conduire T h i é b a u t à
N . - D . des E r m i t e s pour le faire exorciser. P e r s o n n e
au village n ' e n s a v a i t quelque chose sauf les personnes intéressées au v o y a g e .
Le lendemain, 22 mai, l'aîné dit à M. Tresch :
« Toi et Lien (le curé d'Orschwiller, qui les accomp a g n a ) , vous voulez me conduire au-delà des
montagnes ; cela n e m e plaît pas, je n'irai pas.Quoi ?
J e devrais entrer là ! » (dans le c o u v e n t de N . - D .
des E r m i t e s ) .
Le cadet dit alors : « J e vais m e marier ! » —
E t l'aîné de lui répliquer : « Oui, avec l'enfer.
Mais moi ?... M. Tresch lui dit à son t o u r : «Toi
t u iras a u x noces ; puis-je y venir aussi ? » — « Oui,
répondit T h i é b a u t , toi et Lien. » — « E t qui encore ? » ; continua le Maire. — « E t encore quelques
autres, mais gare à vous, la m o n t a g n e est h a u t e . —»
« J e ne crains pas tes menaces », finit M. Tresch.
Or les enfants n e p o u v a i e n t rien savoir du voyage
p r o j e t é ; le diable seul le s a v a i t . Les possédés, sérieux et rêveurs ne p o u v a i e n t cacher leur dépit.
Mais laissons la parole à M. le Professeur Lachem a n n qui fut de la p a r t i e .
Le jour du d é p a r t arriva, Messieurs les curés Brcy
et Lien, ainsi que Messieurs Tresch et Brolcux
conduisirent le p e t i t T h i é b a u t à la gare. L ' e n f a n t
ne v o u l u t pas entrer dans le c o m p a r t i m e n t ; on d u t
employer la violence.
E n p a r t a n t de Mulhouse pour Bâle la Providence
nous d o n n e pour compagnons de r o u t e M. Loetsch,
Provincial des Frères de Marie, M. Klein, chef de
gare de Colmar et M. "Webcr sacristain de la
c a t h é d r a l e de S t r a s b o u r g . D u r a n t t o u t le voyage,
il se t i n t p o u r t a n t tranquille, s ' a m u s a n t à voir le
p a y s et t o u t ce qui s'offrait à ses regards ; il m a n g e a i t et b u v a i t avec les a u t r e s .
Le lendemain de n o t r e arrivée nous nous rendîmes au c o u v e n t pour nous annoncer. On nous d i t
de nous t r o u v e r à neuf heures dans la salle où nous
a t t e n d a i t le P è r e Exorciste.
Q u a n d nous voulûmes y conduire l'enfant, il
refusa de m a r c h e r . Toutes nos ruses n ' a b o u t i r o n t à rien. J e le pris dans mes bras et le p o r t a i clans la
salle. Le P è r e L a u r e n t H e c h t le questionna de
toutes manières, mais il resta m u e t et ne fit a u c u n e
réponse. Quand le Père faisait les prières d'usage,
il t r é p i g n a i t et se défendait. On nous dit alors de
revenir à u n e h e u r e .
R e v e n u s auprès du Père, celui-ci m i t l'étole
a u t o u r du cou du possédé et pria sur lui. L ' e n f a n t
se d é b a t t a i t ; nous étions q u a t r e personnes pour le
tenir. 11 resta quelques m i n u t e s étendu p a r terre,
puis il se releva p r é c i p i t a m m e n t de lui-même et
— 86 —
v o u l u t sortir. N o u s fûmes obligés de le retenir fortement.
Le second jour le P è r e N é p o m u c è n e B u c h m a n n
r é p é t a les mêmes cérémonies et les mêmes convulsions se reproduisirent. Toujours l'enfant r e s t a i t
silencieux. Alors le P è r e nous conduisit dans la
g r a n d e salle, où s o n t apposés les p o r t r a i t s de divers
souverains. L ' e n f a n t les considéra avec a t t e n t i o n ,
mais s u r t o u t celui du roi de Prusse. Il a p p e l a i t ces
personnages des s o l d a t s . Arrivé d e v a n t le p o r t r a i t
de P i e I X , il baissa la t ê t e e t ne v o u l u t pas le voir.
J e le forçais à relever la tête, il ferma les y e u x .
L e P è r e dit alors : « Cela m e suffit ».
Mercredi et jeudi on le porta d e v a n t la chapelle
miraculeuse. P e n d a n t que les assistants disaienteinq
Pater et cinq Ave, il -tremblait de tous ses m e m b r e s .
Sa t ê t e et ses m a i n s s'agitaient. Il v o u l a i t toujours
sortir e t p e n c h a i t la t ê t e dès q u ' o n c o m m e n ç a i t à
prier. E n s o r t a n t on a v a i t peine à le retenir, t a n t il
a v a i t h â t e . Quelle crainte, quel effroi é p r o u v a i t
S a t a n en présence de l ' I m a g e de la Mère de Dieu !
U n e fois de plus les Pères firent les cérémonies de
l'exorcisme sans obtenir de succès. Ils conseillèrent
alors d'avoir recours à l ' a u t o r i t é episcopale, pour
qu'elle e n t r e p r i t d'office l'affaire de la délivrance.
Déjà les Pères Capucins de D o r n a r c h en é t a i e n t
arrivés à cette conclusion. Le R. P . L a u r e n t
dans u n e l e t t r e de r e c o m m a n d a t i o n donnée à
M. le Curé e x p r i m a i t son opinion bien arrêtée q u ' o n
é t a i t en présence d ' u n e vraie possession diabolique.
P e n d a n t le v o y a g e de r e t o u r l'enfant fut t r a n quille; son sommeil aussi fut calme. Mais de r e t o u r
à 111 furt l'enfant resta quinze jours sans parler.
— 87 —
Après ce fui la m ê m e histoire. A la Fête-Dieu on
conduisit, les enfants à l'Eglise. Les m ê m e s scènes
q u ' à Einsiedeln se r e n o u v e l è r e n t . Après l'office.
M. Trcsch les r a m e n a avec lui d a n s sa maison. Ils
ne v o u l u r e n t pas rester dans la salle. M. le Maire
m i t alors de l'eau bénite à la serrure de la p o r t e et
ils ne v o u l u r e n t plus sortir. Il les conduisit ensuite
d e v a n t l'image de la Sainte Vierge, qui était d a n s
sa c h a m b r e à coucher. Ils refusèrent de la regarder.
P o u r m i e u x l'observer e t p o u r l'occuper u n peu
M. Tresch m i t T h i é b a u t au n o m b r e de ses ouvriers.
Il l'envoya u n jour au grenier pour tasser le foin
q u ' o n y déchargeait. E n m ê m e t e m p s il ordonna à
la s e r v a n t e de s'y présenter e t de faire signe à
T h i é b a u t (qui é t a i t encore toujours sourd) de l'aider
à m o n t e r a u p r è s de lui et p o u r cela de lui présenter
la m a i n droite à laquelle elle p o r t a i t un a n n e a u
bénit. La s e r v a n t e fit ce que M. Tresch lui a v a i t
ordonné, mais q u a n d l'enfant se présenta pour la
tirer à lui e t qu'il a p e r ç u t l ' a n n e a u , il recula et
refusa de saisir la m a i n de la s e r v a n t e . Celle-ci lui
offrit alors la m a i n gauche où elle ne p o r t a i t p o i n t
d ' a n n e a u , a u s s i t ô t l'enfant la saisit e t aida la servante à monter.
Aveux de Satan
>M. M a r t i n o t r a c o n t e dans u n e de ses lettres
c o m m e n t le maire d'Illfurt a v a i t c o n t r a i n t l'un des
possédés à lui avouer quelle é t a i t la véritable religion. L ' e n f a n t s'écria : « Sache-le bien, c'est la
t i e n n e ; t o u t e s les a u t r e s s o n t fausses.— Mais comm e n t se fait-il, continua M. Tresch, que t u fasses
pareil aveu ? »
— « J ' y suis c o n t r a i n t p a r l e s Trois de l à - h a u t . J e
suis encore forcé de te dire que nous sommes sans
pouvoir sur ceux qui p e n s e n t et agissent c o m m e toi.
Nous ne pouvons rien c o n t r e ceux qui se confessent
et c o m m u n i e n t dignement, qui s o n t dévots à la
Grande Dame e t i n v o q u e n t celle qui est aussi cause
de n o t r e m a l h e u r . N o u s n e pouvons rien contre
ceux qui s u i v e n t l o y a l e m e n t la doctrine de Celui
que nous haïssons, qui s o n t a t t a c h é s e t dévoués
au Père de tous les chiens (au P a p e ) et soumis à la
G r a n d e Porcherie, » (l'Eglise).
M. Martinot lui a y a n t d e m a n d é son n o m , il
r é p o n d i t : « J e connais m o n n o m et le tien aussi
bien que toi, mais je ne t e le dirai p a s ; j ' a i mes
1. Lettres de M. Martinot,
citres dans le Jouriinl <le AI. Spies.
— 80 —
raisons pour cola. Si lu étais juif, je t e répondrais
dans t o u t e s les langues. »
Le l e n d e m a i n M. Tresch lui d e m a n d a pourquoi,
la veille, il s ' é t a i t m o n t r é aussi e n t ê t é et aussi grossier contre les d e u x messieurs de Sélestat :
« J e ne puis souffrir le « Spitz », pas plus que
l ' a u t r e . Celui qui h a b i t e Sélestat mais qui est originaire d'ailleurs. (M. M a r t i n o t é t a i t originaire du
d é p a r t e m e n t de la M e u r t h e ) , prie b e a u c o u p t r o p .
Il p r i t t a n t qu'il p e u t . Il donne t o u t ce qu'il a a u x
p a u v r e s . J e n e puis pas le souffrir. N e m ' e n parle
plus. »
S a t a n ne se m o n t r a i t pas g a l a n t envers M. Tresch.
Il l'appela u n j o u r « le grand r a m e a u , qui s'étend
au loin » et a j o u t a : « T u es u n sordide avare, u n
l a d r e ; t u n e m e donnes rien, pas m ê m e les épluchures cle p o m m e s de terre. T o u t est pour la Grande
Dame et pour son chien. T u as m ê m e la Grande
Dame avec le caniche sur les genoux dans ta demeure. ».
— « Où est-elle donc placée, la Grande Dame ? »
— « Au dessus de la p o r t e ».
— « Mais ce n ' e s t pas celle-là q u e tu r e d o u t e s ? »
— « Non, mais celle qui est clans t a p e t i t e
armoire et qui t i e n t le caniche sur ses g e n o u x . »
C'était u n e Piela que le m a i r e a v a i t reçue de sa
t a n t e e t qu'il v é n é r a i t t o u t spécialement.
U n d i m a n c h e m a t i n , tandis q u e la cloche de
l'Eglise s o n n a i t p o u r annoncer l'élévation de la
Messe, le d é m o n e n t r a dans u n e g r a n d e fureur. La
s œ u r g a r d e - m a l a d e lui dit alors :
— « A t t e n d s , t u seras b i e n t ô t forcé de t'en aller.
Est-ce que je n e puis pas t e chasser moi-même ? »
— 90 —
— « Ton nez est t r o p c o u r t », d i t le diable en
ricanant...
— « Qui alors p o u r r a le faire ?...
— « Charles Brey », fut la réponse.
L e démon qui résidait d a n s l'aîné a n n o n ç a égal e m e n t qu'il serait obligé de céder, en présence de
douze personnes et que le p e t i t chien ( T h i é b a u t )
recouvrerait alors le sens de l'ouie. « Mais ajotita-t-il
je m e défendrai sérieusement. »
Nous verrons plus loin, que la résistance opposée
à l'exorciste fut terrible, e t q u e c'est e x a c t e m e n t en
présence de douze personnes que la délivrance
s'est opérée.
U n saint p r ê t r e , ancien aumônier de SaintCharles, v i n t exprès à Schiltighein p o u r faire u n e
visite aux possédés. E n e n t r a n t dans la pièce, il
salua en d i s a n t - : « In nomine Jesu owne genu
(leclaiur » (Au n o m de J é s u s t o u t genou fléchit au
ciel, sur la t e r r e e t d a n s l'enfer). A peine eut-il
prononcé ces m o t s , q u e le garçon s'effondra comme
u n e masse, se m i t à gémir, à hurler et alla en r a m p a n t se cacher sous le lit. L e p r ê t r e r e d i t les m ê m e s
paroles et ordonna à l'enfant de s ' a p p r o c h e r . Le
possédé s'y refusant, il aspergea le dessous du lit
a v e c de l'eau b é n i t e . Là-dessus l'enfant, r a m p a n t
sur les quatres m e m b r e s s'avança, se t o u r n a e t
se r e t o u r n a sur le p a r q u e t en gémissant, puis se
s a u v a dans u n coin le plus loin possible du p r ê t r e .
Mademoiselle Spics qui v i t encore, e t s œ u r du
m a i r e de Sélestat é t a i t é g a l e m e n t v e n u e à Illfurt.
Elle t r o u v a les enfants inoccupés dans la c h a m b r e ,
a y a n t l'air très insouciants. Quelques i n s t a n t s
s'écoulèrent sans que rien d ' e x t r a o r d i n a i r e se p a s -
— 91 —
sât, mais q u a n d elle dit : Des embûches du démon,
délivrez-nous Seigneur, les enfants e n t r è r e n t en
colère, puis se calmèrent aussitôt. E n s u i t e elle
sortit et à l'insu de toutes les personnes présentes,
elle m i t u n a n n e a u bénit de S a i n t - H u b e r t s u r m o n t é
d'une plaque p o r t a n t le Christ en Croix. E n e n t r a n t
elle s'approcha de T h i é b a u t , le t o u c h a n t cle la
m a i n droite où elle p o r t a i t la b a g u e , elle lui dit :
« C o m m e n t t'appelles-tu ? ». Il lui lança un regard
irrité e t se r e t i r a en s é c h a n t : « Oh ! t u as du feu, il
me brûle ! — Elle lui m o n t r a alors la m a i n et lui
d i t : « R e g a r d e , je n ' a i p o i n t de feu » Mais il dét o u r n a les y e u x . U n e seconde fois elle m i t sa m a i n
droite sur lui e n lui d e m a n d a n t quel âge il a v a i t :
C o m m e t o u t à l'heure, il la regarda avec colère et se
retira en s ' é c r i a n t : « Oh ! t u as du feu, il m e brûle !
M
Spies lui d e m a n d a alors de dire quel é t a i t
son n o m à elle. « T u es u n e vieille m a r a , répondit-il
t u viens de Sélestat, t u as u n vieux chiffon (voilette)
sur t o n c h a p e a u pour t e g a r a n t i r contre les piqûres
des m o u c h e s . Hein, les bombes n ' o n t p u pénétrer
dans ta c a b a n e , t u y as la Grande Dame. (Il v o u l a i t
parler du siège de Sélestat en 1814, car a u c u n p r o jectile n ' a v a i t t o u c h é la maison Spies, qui fut égal e m e n t épargnée plus t a r d p e n d a n t la guerre de
1870).
Après c e t t e seconde scène M Spies leur d e m a n da : « Qu'en est-il de la persécution religieuse ?» —
« T u v e u x savoir beaucoup de choses, r é p o n d i t le
possédé, si t u v e u x en savoir d a v a n t a g e , va à
Mulhouse d a n s telle r u e e t chez tel libraire acheter
le journal e t t u verras. »
P o u r la 3 fois elle lui présenta la m a i n droite
n e
l l e
e
— 92 —
a v e c la bague en d e m a n d a n t : « Quel est Celui qui
est sur cette b a g u e ? » Il d é t o u r n a les y e u x e t ne
r é p o n d i t rien, elle r é p é t a sa question, le r é s u l t a t
fut le même. Enfin elle lui d i t : « Il faut que t u
baises Celui-ci ?. A ces m o t s il e n t r a en fureur,
s a u t a d'un coin du lit à l ' a u t r e toujours poursuivi
p a r le doigt avec la b a g u e . Enfin il r e s t a blotti dans
u n coin du lit é c u m a n t de rage. M
Spies le força
à baiser la b a g u e , sur ce il s'élança sur elle avec
fureur e t v o u l u t déchirer ses h a b i t s . M. Tresch
(son cousin) l'aida à se débarasser de lui.
Î ]y[iic spies p r o p a g e a i t , comme son frère, le Messager du Sainl-Cœur de Jésus, le Propagateur
de ta
dévotion à Saint Joseph, é t a i t zélatrice du Rosaire
Vivant et de VApostolat de la Prière. E h bien ! le 8
m a i 1868 dans u n e visite que cette personne fit
' a u x deux enfants, le d é m o n de l ' u n d e u x lui dit
t o u t d'abord des injures, il fit u n grossier calemb o u r sur son n o m de Marie, puis il lui r e p r o c h a ses
bonnes œ u v r e s . Il lui n o m m a le libraire où elle
allait chercher les livraisons des différentes publications citées plus h a u t , n o m m a la r u e e t i n d i q u a
le n u m é r o de la m a i s o n où d e m e u r a i t le libraire.
L ' e n f a n t n ' a v a i t j a m a i s été à S é l e s t a t ; il ne connaissait pas plus le libraire que les rues de la ville.
Il ne connaissait p a s M
Spies e t ignorait-absolum e n t de quoi elle s ' o c c u p a i t et c e p e n d a n t d a n s cette
circonstance il le lui d i t clairement e t e x a c t e m e n t .
Parfois le d é m o n a p p e l a i t M. Spies « Canisi »
ou « Canisant » C e t t e d é n o m i n a t i o n paraissait
l l e
Ï I e
]. i\. Cahier de JV/.
Lachcmann
— 93 —
singulière e l incompréhensible et M. Spies n e
p o u v a i t s'imaginer quelle analogie il p o u v a i t y
avoir e n t r e lui e t S a i n t Canisius, d o n t le démon se
plaisait à lui donner le n o m . Mais un jour M. Spies
se t r o u v a n t a v e c le P è r e Supérieur des J é s u i t e s
d ' I s e n h e i m , la conversation t o m b a sur les possédés
d'Illfurt, e t h cette occasion il lui r a c o n t a q u e
s o u v e n t le d é m o n dans sa m a u v a i s e h u m e u r l ' a p pelait Canisi ; qu'il ne p o u v a i t c o m p r e n d r e , ce
qu'il p o u v a i t y avoir de particulier en cela. L e P è r e
Supérieur d é c o u v r i t a u s s i t ô t ce qu'il y a v a i t de
m y s t é r i e u x e t de significatif dans ce n o m p a r
r a p p o r t à M. Spies et lui d i t qu'il existe en Suisse
u n excellent catéchisme composé par S a i n t Canisius, S. J . e t q u e pour cela j u s q u ' à nos jours on
l'appelle v u l g a i r e m e n t « le Canisi ». De plus cet
ouvrage a v a i t été réédité u n siècle plus t a r d par u n
P è r e Spies de la m ê m e Compagnie.
D ' a p r è s ce fait on doit r e c o n n a î t r e au d é m o n u n e
g r a n d e connaissance de l'histoire e t la m é m o i r e des
faits. D ' a b o r d il cite u n livre publié par S t Canisius,
m o r t en j a n v i e r 1597, et qui a c t u e l l e m e n t en Suisse
p o r t e son n o m , « le Canisi », ensuite il fait allusion
à u n P è r e Spies, jésuite aussi, lequel u n siècle plus
t a r d , réédite le m ê m e o u v r a g e e t c'est à l'occasion
de M. Spies, h o m o n y m e du P è r e Spies, que le d é m o n
se plait à faire ces deux allusions.
Mais c o m m e n t l'enfant a-t-il pu c o n n a î t r e ces
d e u x faits historiques ? Si les incrédules n i e n t le
s u r n a t u r e l d a n s l ' é t a t des d e u x enfants d'Illfurt, il
faut a d m e t t r e q u e d'enfant a acquis cette connaissance de l'histoire en a l l a n t avec u n père sur les
marchés et les foires v e n d r e des allumettes e t de
— 94 —
l ' a m a d o u , — c a r ' c e n ' e s t p o i n t à l'école du village
qu'il a pu l'acquérir, moins encore d a n s u n collège,,
puisqu'il n'en a j a m a i s fréquenté. Mais c o m m e n t
a d m e t t r e une pareille a b s u r d i t é ?
L'Enquête épisoopale
1
Monseigneur Racss, évoque de S t r a s b o u r g , i n formé de t o u t ce qui concernait les d e u x p a u v r e s
victimes, é t a i t resté l o n g t e m p s s c e p t i q u e . C é d a n t
enfin à des i n s t a n c e s réitérées, s u r t o u t de la p a r t
de M. le c h a n o i n e Lemaire, d o y e n d'Altkirch, il
n o m m a le 13 avril 1869 u n e commission de trois
ecclésiastiques, pour faire u n e e n q u ê t e m i n u t i e u s e .
C ' é t a i e n t M. le chanoine Stumpf, supérieur du
G r a n d S é m i n a i r e , plus t a r d é v ê q u e de S t r a s b o u r g ,
M. Scster, c u r é de Mulhouse e t M. F r e y b u r g e r ,
curé d ' E n s i s h e i m , p a r la suite Vicaire général d u
diocèse. Ces Messieurs se r e n d i r e n t à Illfurt.
« M. le Curé é t a n t absent, d i t le r a p p o r t , n o u s
fîmes a v e r t i r de n o t r e arrivée M. le Maire, qui v i n t
aussitôt n o u s rejoindre au p r e s b y t è r e e t s'offrit
à nous a c c o m p a g n e r auprès des enfants, sans d e m a n d e r qui n o u s étions. Arrivés d e v a n t u n e cab a n e c o m p l è t e m e n t isolée du village, M. le Maire
nous prie de faire le tour de la d e m e u r e pour a t teindre la p o r t e d ' e n t r é e sans passer d e v a n t la
fenêtre, où se t e n a i e n t d ' o r d i n a i r e les enfants. L a
porte, fermée à l'intérieur s ' o u v r i t b i e n t ô t d e v a n t
1. Extrait fies Archives
de VEvêché de
Strasbourg»
— 96 —
n o u s et nous fûmes reçus par une femme d ' e n v i r o n
q u a r a n t e ans, p a u v r e , simple et a b a t t u e par la.
tristesse : c'était la m è r e . Elle fit u n signe à M.
Tresch, disant t o u t bas q u e les enfants é t a i e n t là
E n t r é s dans la pièce voisine nous vîmes en effet u n
p e t i t garçon, occupé à dévider des bobines de coton.
« C'est l'aîné », n o u s d i t le m a i r e . « E t l ' a u t r e ,
ajouta-t-il, où est-il ? » — L a m è r e r é p o n d i t avec
surprise : « Mais il é t a i t là il n ' y a q u ' u n i n s t a n t :
se serait-il encore sauvé, p a r la fenêtre ? »
M. le Maire se m i t à la recherche de l'enfant d a n s
la pièce voisine et finit p a r le t r o u v e r sous u n lit,
d'où il l ' a r r a c h a avec effort, p o u r n o u s l ' a m e n e r .
L ' e n f a n t se d é b a t t a i t a v e c u n e violence e x t r ê m e et
réussit à nous cacher sa figure p e n d a n t plus de
dix m i n u t e s . M. le Maire ferma la p o r t e de comm u n i c a t i o n e n t r e les d e u x c h a m b r e s e t se t i n t sur le
seuil, p o u r empêcher l'enfant de s'évader.
E n a t t e n d a n t nous observions l'aîné, qui n e dét o u r n a i t presque p o i n t les y e u x de son t r a v a i l .
C'est u n beau garçon de 13 à 14 ans, c o m p l è t e m e n t
sourd, d'une t e n u e m o d e s t e e t calme, d ' u n regard
simple et franc, d ' u n e figure ingénue, mais p o r t a n t
je n e s a i s quelle e m p r e i n t e de langueur e t detristesse.
Après l'avoir observé quelques i n s t a n t s sans rien
dire, je tirai de m a p o c h e u n e médaille b é n i t e p a r
le Saint-Père et je l'offris au plus petit, d o n t le
caractère c o n t r a s t e p é n i b l e m e n t avec celui de son
frère. C'est u n l u t i n , qui n e p a r a î t aimer q u e les
a m u s e m e n t s et les j e u x . Il t i e n t la t ê t e c o n s t a m m e n t baissée et ne r e g a r d e j a m a i s personne en face.
Sa figure est celle d ' u n espiègle, qui ne p r e n d rien
au .sérieux et qui ne cherche q u ' à faire du m a l . Il
est revêehe, m o q u e u r et n o n m o i n s insensible a u x
bons procédés q u ' a u x m a u v a i s .
C'est à celui-ci que je présentai d ' a b o r d la médaille.
Mais il l'eût à peine aperçue en clignant de l'œil,
qu'il recula aussi loin qu'il put, et q u a n d il se sentit arrêté p a r le m u r , il m e fit d ' u n coup de poing,
t o m b e r la médaille de la m a i n et p a r u t m ê m e
vouloir se servir des j a m b e s pour se défendre. M. le
Maire r a m a s s a la médaille et chercha à la lui faire
baiser, ce qui d o n n a lieu à u n incident fort pénible :
l'enfant l u t t a n t avec force contre le maire, g r i m a çait et se t o r d a i t entre ses bras t o u t e s les fois que la
médaille t o u c h a i t son corps, a b s o l u m e n t comme s'il
e û t éprouvé p a r ce c o n t a c t la b r û l u r e d ' u n fer
rouge.
L ' a î n é r e s t a impassible à c e t t e scène et contin u a n t son t r a v a i l , jeta u n e ou d e u x fois à peine u n
regard indifférent sur son frère a u x abois. Quelques
i n s t a n t après, je pris la médaille des mains de M. le
m a i r e et l'offris à T h i é b a u t . A u s s i t ô t cet e n f a n t
jusque-là si calme, repoussa ses bobines et recula
d ' é p o u v a n t e . Sa figure d e v i n t p o u r p r e , sa respiration plus forte e t ses y e u x se t r o u b l è r e n t . C e p e n d a n t
v o y a n t que je n'insistais p o i n t p o u r lui faire a c cepter la médaille, il se r e n d i t b i e n t ô t , r a m a s s a les
objets qu'ils a v a i t jetés, les serra d a n s une b o î t e
et s'assit t r a n q u i l l e m e n t derrière la table.
M. le curé d'Ensishcim s'assit à côté de lui : au
m ê m e i n s t a n t le p e t i t garçon r o u g i t de n o u v e a u et
recula à l ' a u t r e e x t r é m i t é du b a n c j u s q u ' a u m u r .
Quand il v i t q u ' o n ne le s u i v a i t pas, il se mit à
jouer m a c h i n a l e m e n t avec quelques m o r c e a u x de
papier, qui se t r o u v a i e n t sur la table, ou bien il
7
— 98 —
t r a v a i l l a i t ses doigts avec les ongles, a y a n t l'air
très préoccupé e t s e m b l a n t craindre u n nouvel
a s s a u t de n o t r e p a r t . L e Maire lui a y a n t j e t é sur
les doigts quelques g o u t t e s d'eau bénite, il r e t o m b a
dans u n e violente a g i t a t i o n . Il cherchait à fuir et,
ne trouvant- a u c u n e issue il se laissa choir sous la
table pour se cacher. M. le Maire l'en retira et le
plaça d e v a n t nous sur un a u t r e b a n c , au pied d ' u n
lit, t o u t près de moi. D ' u n b o n d l'enfant se précip i t a à l ' a u t r e e x t r é m i t é du b a n c pour se soustraire
à ce voisinage, e t r e p r i t son calme, le dos t o u r n é vers
le pied du lit.
Ce lit est protégé par u n p a u v r e rideau de coton
bleu, d e s c e n d a n t du plafond. V o u l a n t s o u m e t t r e
l'enfant à une nouvelle épreuve, je priai M. le Curé
de Mulhouse de lui jeter de l'eau bénite de derrière
ce rideau, pour n ' ê t r e pas aperçu. M. le Curé le fit,
et l'enfant p a r u t de n o u v e a u inquiet, c o m m e sous
le poids d'une douleur i n c o n n u e et m y s t é r i e u s e .
P r e n a n t ensuite d a n s m o n bréviaire u n e p e t i t e
image, je fis m i n e de vouloir l'offrir à l'enfant, mais
il m e repoussa avec violence et il ne m e fut possible
de l'approcher q u e grâce à M. le Maire qui le t e n a i t
fortement serré d a n s ses b r a s . J e lui posai alors
l'image sur la tête, mais il la fit t o m b e r aussitôt, et
cette épreuve s e m b l a i t l'avoir fatigué b e a u c o u p .
Il s'essuya le visage avec les deux bras en r e s p i r a n t
avec effort. J o s e p h p e n d a n t ce t e m p s s'était s a u v é
par la fenêtre pour aller jouer avec ses frères e t
sœurs d e v a n t la maison.
Sa mère nous d o n n a ensuite différents détails.
Ce sont, dit-elle, les aînés de six enfants. Ils a v a i e n t
toujours été sages, n o t a m m e n t le plus g r a n d e t
— 99 —
a v a i e n t fréquente l'école avec plaisir. C'est eu reven a n t de- l'école, q u ' u n jour ils c h a n g è r e n t tout-àcoup de c o n d u i t e , n e v o u l a n t plus ni prier, ni t o u cher à a u c u n o b j e t de piété. Depuis longtemps le
plus âgé a de fréquentes convulsions, qui s'emp a r e n t de lui o r d i n a i r e m e n t à 10 heures du soir ou
à m i n u i t . Sa voix change s u b i t e m e n t dans ces
accès, et il p e r d connaissance. U n e voix étrangère,
u n e grosse voix d ' h o m m e , parle alors par sa b o u c h e ,
sans que l ' e n f a n t r e m u e les lèvres. Cette voix r é p o n d toujours e n a l l e m a n d a u x différentes q u e s tions q u ' o n lui adresse soit en allemand, soit en
français, soit e n latin. Les personnes et les objets,
d o n t on lui parle, s o n t presque toujours désignés
p a r des s u r n o m s ou des termes h a b i t u e l l e m e n t
grossiers ou odieux... »
Les trois m e m b r e s de la Commission Episcopale
q u i t t è r e n t les enfants vers midi, convaincus de leur
é t a t a n o r m a l . Ils p r o p o s è r e n t de retirer les enfants
d'Ulfurt, t a n t p o u r m e t t r e fin à l ' a g i t a t i o n de c e t t e
localité et des villages e n v i r o n n a n t s , que p o u r
m i e u x c o n s t a t e r la vraie n a t u r e de ces singuliers
p h é n o m è n e s . M. le Préfet du H a u t - R h i n , disait-on,
a u t o r i s a i t la c o m m u n e à s'imposer les sacrifices
nécessaires p o u r faire m e t t r e les enfants d a n s
quelque i n s t i t u t i o n , et M. le Maire d'Ulfurt assur a i t q u e les p a r e n t s n ' y m e t t r a i e n t point d'obstacle, à la condition toutefois-que les enfants n ' e u s sent pas à souffrir des épreuves, auxquelles on les
s o u m e t t r a i t . M. le supérieur S t u m p h proposa de les
m e t t r e d a n s u n établissement de religieuses à
S t r a s b o u r g , où l'on p o u v a i t e n t r e p r e n d r e l'exorcisme, et M. le supérieur Spitz offrit à cet effet,
— 100 —
l'orphelinat Saint-Charles à Schillighcim, qui a p p a r t i e n t au c o u v e n t de la T o u s s a i n t .
Après le d é p a r t de la commission, T h i é b a u t r a conta à M. Tresch, d'où les trois Ecclésiastiques
é t a i e n t venus, de Mulhouse, d ' E n s i s h e i m e t de
Strasbourg : « Le premier, dit-il n ' y croit pas t r o p ,
mais les deux a u t r e s o n t leur opinion bien a r r ê t é e .
J e crains s u r t o u t celui de S t r a s b o u r g , q u e le Gros
B o n n e t a envoyé à Illfurt. Mais je leur donnerai
du fil à r e t o r d r e . »
M. Marula, vicaire général, fut d'avis de n e t r a n s férer d ' a b o r d à Schiltigheim que T h i é b a u t , l'aîné.
Celui-ci y resta cinq semaines sous la g a r d e des
sceurs de l'établissement, q u a n d sonna p o u r lui
l'heure de la délivrance.
On a v a i t l o n g t e m p s a u p a r a v a n t projeté u n e
enquête officielle, mais elle n ' a v a i t pu a b o u t i r p a r
suite de circonstance spéciales. S a t a n l ' a v a i t p r é d i t .
L o r s q u ' u n jour l'aîné des enfants fut pris d ' u n e
crise, M. Tresoh lui d e m a n d a en présence de
MM. Spies et M a r t i n o t : « Dis donc, où as-tu été
aujourd'hui ?
—- « Oh ! je n ' a i pas p e r d u m o n t e m p s , r é p l i q u a
le diable, j ' a i été à S t r a s b o u r g . »
— « Qu'y as-tu fait ?
— « J ' a i berné cinq calotins.
—• « C o m m e n t cela ?...
— « H é ! j ' a i mis u n e s o u t a n e , de la sorte j ' a i
réussi à les duper. »
Ces Messieurs a p p r i r e n t plus t a r d , q u ' e n effet
1
1. Cf. Journal
de M.
Spies.
—
101
—
l'evêché a v a i t o r d o n n é une e n q u ê t e officielle, mais
q u e le p r ê t r e , qui en a v a i t été chargé, n ' e n était pas
e n c h a n t é . 11 v i n t à Illfurt mais ne v i t pas les enfants, ni leurs p a r e n t s , ne franchit m ê m e pas le
seuil de la m a i s o n B u r n e r . L ' e n q u ê t e t o m b a n a t u rellement à l'eau et la cause du diable en fut puiss a m m e n t renforcée.
L ' i n s t i t u t e u r d'Illfurt, M. Mi clos é t a i t l'un des
p r i n c i p a u x sceptiques. Il s ' a m u s a i t à l'école à t o u r ner en ridicule les é v é n e m e n t s de la famille B u r n e r ,
et concluait p a r ces m o t s : « Enfin de c o m p t e , il n ' y
a m ê m e pas de diable ! »
U n jour, le m a r i de cette p e r s o n n e mal famée
qui a v a i t d o n n é la p o m m e a u x enfants Burner se
présenta au p r e s b y t è r e pour offrir à M. le curé B r e y
u n g r a n d poisson qu'il a v a i t c a p t u r é d a n s 1* 111 —
il exerçait le métier de pêcheur. Mais le Curé refusa
d'accepter quoi q u e ce soit de cette famille. Alors
il q u i t t a le p r e s b y t è r e en g r o m m e l a n t : « Le Curé
n ' e n a pas voulu, l ' i n s t i t u t e u r le p r e n d r a ». E n effet
par esprit d'opposition M. Niclos a c h e t a le poisson
et le m a n g e a . P e n d a n t que ceci se passait le diable
s'écria p a r la b o u c h e des enfants : «Ah, a h ! nous
le tenons m a i n t e n a n t l'instituteur, mais nous n e
l'aurons q u e d a n s u n a n .
Effectivement peu de temps après il v o u l u t se
r e n d r e avec d e u x de ses enfants dans son village
n a t a l non loin de Golmar pour traiter quelque
affaire. E n p a s s a n t près du C h a m p de Mars de
Colmar, il v i t u n e compagnie de soldats en t r a i n
1
1. Relation
de M. le chanoine
Lang.
— 102 —
de faire la m a n œ u v r e . Il alla se planter d e v a n t la
compagnie en s'écriant : « J e suis Napoléon, l'empereur des Français ». P u i s p r e n a n t u n m o r c e a u
de papier il alla droit à l'officier p o u r le décorer.
L e p a u v r e était devenu fou. On le conduisit à l'hôpital et de là à la maison des aliénés à Stephanfeld où
il resta environ 9 mois. Il y fut soigné p a r S œ u r
Martial (sœur de monsieur le chanoine L a n g , directeur de l'orphelinat de C l a m a r t ) qui est m o r t e
depuis Supérieure des prisons civiles de S t r a s b o u r g .
A l'hospice des aliénés M. Miclos fut très calme.
Son unique occupation é t a i t de c h a n t e r les Vêpres
en latin, à t u e - t ê t e , en a r p e n t a n t le g r a n d corridor ;
il n e m a n q u a i t pas u n m o t . P o u r le reste il é t a i t
t a c i t u r n e et n e p a r l a i t à p e r s o n n e .
Enfin on lui p e r m i t de r e n t r e r ; il é t a i t en a p p a rence guéri. Puis u n e h u i t a i n e de jours après son
r e t o u r on le t r o u v a p e n d u dans le grenier de 1?
maison c o m m u n e . Le brigadier W e r n c r coupa
lui-même la corde et M. le D o c t e u r P e n c c l o t d'Altkirch constata le suicide. L e d é m o n l ' a v a i t encore
p r é d i t et s'était s o u v e n t m o q u é de l'incrédulité de
M. Miclos.
Quelle en fut la suite ? B e a u c o u p de gens se
convertirent et d e v i n r e n t de bons chrétiens. C'est
ainsi q u ' u n jour u n e b r a v e femme v i n t chez les
Pères Rédemptoristes de Landscr, p o u r refaire sa
confession générale, faite a u p a r a v a n t . Elle disait
avoir été chez les possédés d'Illfurt, e t avoir
r e m a r q u é que le diable s e m b l a i t c o n t e n t d'elle;
voilà
pourquoi elle se t r o u v a i t très anxieuse,
c r o y a n t n'avoir pas la conscience en règle.
Rapport de IVI. W e r n e r /
brigadier de gendarmerie
U n soir de N o v e m b r e 1868, je fus informé p a r
le g e n d a r m e de p l a n t o n qu'il y a v a i t u n a t t r o u p e m e n t considérable de personnes d e v a n t la maison
B u r n e r . J e m ' y . suis de suite r e n d u , afin d'en
connaître la cause et j ' a p p r i s q u e les a u t o r i t é s
locales é t a i e n t déjà rassemblés d a n s u n e c h a m b r e
au premier étage, où les enfants B u r n e r se livraient
à des bizarreries. J ' a i fendu la foule e t suis m o n t é .
J ' a i t r o u v é les d e u x enfants couchés dans le m ê m e
lit. Ils é t a i e n t très pâles e t leur physionomie é t a i t
craintive et h é b é t é e . Gela m ' i n t r i g u a i t parce que jè
les avais t o u j o u r s connus gais e t très intelligents.
M ' a d r e s s a n t au père afin de m ' e n q u é r i r de quoi il
s'agissait, il m e r é p o n d i t qu'il croyait que les
pauvres enfants é t a i e n t ensorcelés.
J ' i n v i t a i le père B u r n e r à faire visiter les m a l a d e s
par u n médecin et j'allais m e retirer lorsque le
Maire et les quelques conseillers m e prièrent de
rester avec e u x pour mieux observer les enfants.
T r o u v a n t l ' i n v i t a t i o n très j u s t e , puisqu'elle m e
1. Rapport de M. Werner, brigadier
la Sous-Préfecture
de Mulhouse.
de gendarmerie
à Ili furi
à
— 104
p e r m e t t a i t de m'édificr e t de me renseigner j ' e n t e n dis vers minuit T h i é b a u t s'exclamer :
« L e voici, le voici ».
E t aussitôt son v e n t r e se gonfla d é m e s u r é m e n t .
Sa respiration d e v i n t sifflante, sa poitrine se gonfla
progressivement, puis se souleva et s'abaissa c o m m e
un soufflet de forge. C r o y a n t à u n e supercherie — (car
pour moi les vessies n e s o n t pas des lanternes) — j ' a i
a p p u y é mes d e u x mains sur le v e n t r e . C o m m e je ne
pouvais réprimer ces m o u v e m e n t s , u n conseiller se
joignit à moi, puis u n a u t r e , puis u n troisième.
J ' a i enfin cédé m a place à u n M. Bouvier, u n
colosse, m a r c h a n d de farine. Tous les q u a t r e pesaient sur l'enfant a v e c u n e telle force, q u e les
planches du lit c r a q u a i e n t , sans pouvoir arrêter
ces m o u v e m e n t s . C r a i g n a n t des lésions internes
pour l'enfant, j ' a i prié ces Messieurs de le laisser
libre. A notre g r a n d e surprise il r é p o n d i t : « Mais je
ne ressens a b s o l u m e n t rien. Vous pouvez vous
m e t t r e en plus g r a n d n o m b r e si vous le voulez. »
Sa voix était très claire, très calme.
Le petit J o s e p h s ' é t a i t m o n t r é très i n q u i e t .
«- T o u t à l'heure, dit-il, ce sera m o n t o u r ». J ' a i
pris le père à p a r t sur le palier et l'ai interrogé sur
la fréquence de ces crises. Il m ' a affirmé q u e d a n s le
laps de 4 à 6 jours, ces crises s'étaient répétées déjà
plusieurs fois chez les d e u x ; mais moins prolongées
parce qu'il y coupait c o u r t en s u i v a n t le conseil de
M. le Curé, à savoir en les a s p e r g e a n t avec de l'eau
bénite et que si cette fois il n ' e s t pas i n t e r v e n u , c'est
s i m p l e m e n t pour nous d o n n e r t o u t e l a t i t u d e p o u r
observer. Quand je revins dans la c h a m b r e dix
m i n u t e s après, l'enfant se t r o u v a i t toujours d a n s
—
105
—
le m ê m e é t a t . J e fis d i s c r è t e m e n t signe au père
d'employer s o n m o y e n . Il j e t a sur lui quelques
gouttes d'eau b é n i t e . U n g r o g n e m e n t sortit de la
poitrine, le v e n t r e se dégonfla, la crise a v a i t cessé.
Nous nous s o m m e s mis ensuite a épier le petit
J o s e p h , d o n t la crise d e v a i t être p r o c h e ; mais rien
d ' a n o r m a l ne se produisit. Les d e u x enfants, v a i n cus par le sommeil, s ' e n d o r m i r e n t p r o f o n d é m e n t .
Nous en a v o n s profité p o u r n o u s retirer. Il n ' y
r e s t a i t que l ' a p p a r i t e u r et sa femme, désignés p a r
le Maire p o u r veiller.
J e n ' y suis r e t o u r n é que quelques jours plus t a r d
e t je m ' y suis r e n c o n t r é avec M. B r e y . Après avoir
échangé nos s a l u t a t i o n s , le p r ê t r e m e fit la question
que j'allais lui adresser :
— « Q u ' e n pensez-vous, Monsieur ? »
— « Ma foi, lui répondis-je, ceci est pour moi
u n m y s t è r e i m p é n é t r a b l e e t ce q u e j ' a i v u
l ' a u t r e jour m ' a étonné. »
— « E h , bien, m e répliqua-t-il, si ces d e u x m a l h e u r e u x se t r o u v e n t dans l ' é t a t où je les p r é s u m e ,
v o t r e é t o n n e m e n t v a s'accroître. »
Il tira d e sa s o u t a n e u n c o r d o n n e t en soie qu'il
passa dans l ' a n n e a u de cuivre d ' u n e p e t i t e croix
en bois très d u r — en buis je crois. Il nous la fit
examiner à t o u s à t o u r de rôle. C h a c u n tira sur le
cordon de t o u t e s les forces et a u c u n ne p u t le
r o m p r e , c'était u n cordon de S a i n t François et la
croix était b é n i t e .
M. le Curé passa ce cordon a u t o u r du cou d e
T h i é b a u t et pria l ' u n des assistants de faire u n
triple n œ u d , après quoi c h a c u n de nous vérifia;
le n œ u d se t r o u v a n t sur la n u q u e e t la croix sur la
—
106
—
poitrine, il était donc impossible à l'enfant de
défaire les n œ u d s , c o m m e il lui é t a i t impossible de
casser le cordon. D'ailleurs on faisait b o n n e g a r d e .
Les enfants se p r ê t è r e n t docilement à t o u t et ils
r é p o n d a i e n t a u x questions des assistants avec
lucidité et complaisance, lorsque t o u t à coup T h i é b a u t r o m p i t l'entretien, b l ê m i t et se m i t à trembler
en s'écriant :
« Le voicij le voici ! »
J ' a i p r e s t e m e n t rejeté la c o u v e r t u r e e t nous
avons tous constaté la disparition du collier. T o u t e
l'assistance é t a i t stupéfiée. T h i é b a u t , d e v i n a n t
m o n intention de fouiller le lit, se leva et fit aussi
lever son frère..
« M a i n t e n a n t cherchez, m e dit-il, mais c'est
inutile, le cordon n ' e x i s t e plus. Q u a n t à la croix,
m o n t e z sur cette chaise, vous en t r o u v e r e z u n e
p a r t i e derrière les livres qui se t r o u v e n t sur le
r a y o n au-dessus du lit, puis une p a r t i e sous la pile
de bois derrière le fourneau et le reste d e v a n t la
p o r t e sur le palier.. C ' é t a i t très e x a c t . P e n d a n t que
je fouillais le r a y o n , o ù je mis la m a i n sur u n b r a s de
la croix, d'autres personnes r a m a s s a i e n t les d e u x
a u t r e s parties a u x points désignés : q u a n t a u cordon il n ' a plus été r e t r o u v é .
J ' é t a i s ébranlé et ce n o u v e a u fait m y s t é r i e u x fit
le surlendemain le tour des j o u r n a u x de la région,
e t les équipages de t o u t e sorte chargés de m o n d e
affluèrent de tous les côtés dans la c o m m u n e . La
foule des curieux é t a i t si c o m p a c t e p o u r voir ces
enfants, qu'il d e v e n a i t u r g e n t d'établir u n service
d'ordre pour prévenir u n e c a t a s t r o p h e , car le plancher m e n a ç a i t de s'effondrer.
— 107 —
J ' a i enfin informé le p a r q u e t e t la sous-préfecture
de Mulhouse, de ce qui se. p a s s a i t d a n s ma résidence. M. le Sous-Préfet Dubois de J e n c i g n y dépêcha i m m é d i a t e m e n t M. le D o c t e u r Krafft, p r o t e s t a n t , afin de visiter les enfants e t d ' é m e t t r e son
opinion dans u n r a p p o r t . C e médecin légiste s ' a p p r o cha des enfants d ' u n air m o q u e u r et n a r q u o i s .
Après s'être fait r a c o n t e r p a r le Maire les diverses
phases p a r lesquelles p a s s a i e n t les enfants il
répondit :
« Il n ' y a là ni diable, ni sorcière, mais t o u t
s i m p l e m e n t u n e maladie q u e nous appelons « danse
de S a i n t - G u y . »
Dans l'assistance les uns épiloguaient, t a n d i s
que d ' a u t r e s é t a i e n t indignés de t a n t d ' a u d a c e .
Mais vous venez seulement d'arriver, objecta-t-on
au docteur, Vous n e pouvez pas encore d o n n e r
d'opinion, il f a u t d'abord voir. »
« C'est j u s t e , répliqua-t-il, je vais donc p r o v o q u e r
u n e crise et ça n e sera pas long »
Il tira sa m o n t r e d'or e t l ' a p p r o c h a n t t o u t près
des y e u x de T h i é b a u t il lui d i t :
« Il y a sur le boitier de c e t t e m o n t r e u n e g r a v u r e
r e p r é s e n t a n t u n oiseau. Cherche bien e t si tu le
trouves, la m o n t r e sera à toi »
L ' e n f a n t fixa d u r a n t cinq m i n u t e s au moins e t
sans sourciller, son r e g a r d t e n d u sur la m o n t r e ,
sans découvrir l'oiseau (il y a v a i t des dessins h é t é roclites, mais p o i n t d'oiseau).
Puis il s o u m i t le p e t i t J o s e p h à la m ê m e é p r e u v e ,
mais sans plus de succès. Cette é p r e u v e d e v a i t p r o voquer u n e crise de nerfs qui d e v a i t donner raison
à l ' h o m m e de l ' a r t . Cet insuccès du Docteur con-
—
108
—
Lribua encore à raffermir n o t r e opinion sur le caract è r e surnaturel et de son côté le Docteur a v o u a
qu'il ne s'agissait plus de maladie n e r v e u s e .
Mais quoi alors? M. Antoine Zurbach, conseiller
municipal se chargea de lui dessiller les y e u x . D ' u n
signe il l'éloigna des enfants e t le fit sortir sur le
palier. Là il rinça d e u x verres, qu'il e m p l i t d'eau
fraîche, puis présenta a u Docteur u n troisième verre
c o n t e n a n t également de l'eau, e t le pria de vouloir
bien t r e m p e r u n doigt d a n s cette dernière eau et
d'en laisser t o m b e r u n e g o u t t e seulement d a n s l ' u n
des verres d'eau fraîche. Après quoi il présenta le
b r e u v a g e a u x d e u x enfants toujours altérés. Ils
allongèrent les m a i n s avec avidité et c h a c u n saisit
u n verre. T h i é b a u t vida le sien d ' u n seul trait, mais
J o s e p h , sans le p o r t e r à ses lèvres j e t a le sien sur
le plancher en s'écriant :
« Oh ! la saleté ! »
Le Docteur paraissait fort e m b a r r a s s é ; il ret o u r n a sur le palier e t vérifia l'eau c o n t e n u e dans
le troisième verre.
« Mais elle n ' a a u c u n g o û t révélateur » s'exclama
t-il.
« Mais eût-elle u n g o û t quelconque, cela serait
sans importance, lui objecta M. Zurbach, puisque
l'enfant ne l'a m ê m e pas p o r t é e à ses lèvres. »
« Mais qu'est-ce donc q u e cette eau » ?
« De l'eau bénite, M. le D o c t e u r . »
« J e n ' y comprends plus rien », répondit-il, puis
c o n s u l t a n t sa m o n t r e il ajouta :
« Mais c'cstl'heure du t r a i n , je r e n t r e à Mulhouse. »
Il oublia cette fois son sourire.
P u i s q u e je m e t r o u v e au c h a p i t r e de l'eau bénite,
— 109 —
je dois aussi n a r r e r u n e petite m é s a v e n t u r e , arrivée
à la d a m e NiroL, aubergiste au Cheval Blanc h
Ulfurt. Les m é n a g e s aisés de la localité s'étaient
concertés pour fournir à tour de rôle les aliments
a u x d e u x e n f a n t s . Or u n jour, M a d a m e Nicot, d o n t
- c'était le jour ,leur envoya p a r sa nièce, Mademoiselle Lina Mcyer, une soupe a u x lentilles. C'était
leur régal à t o u s deux, et ils se m o n t r è r e n t fort
j o y e u x à la v u e de ce m e t s favori. Ils se disposaient
à m a n g e r lorsque d ' u n m ê m e m o u v e m e n t ils r e p o u s s è r e n t a v e c colère la soupière q u ' o n leur
p r é s e n t a i t en d i s a n t :
« Enlevez b i e n v i t e cette salelé ».
Qu'était-il clone arrivé ? Ils n ' y a v a i e n t m ê m e
pas encore g o û t é : A y a n t appris l'incident je m e suis
rendu le soir m ê m e auprès de M a d a m e Nicot p o u r
m e renseigner. Elle m ' a v o u a 1res f r a n c h e m e n t
qu'elle é t a i t incrédule et pour éprouver ces enfants
elle a v a i t a d d i t i o n n é d i s c r è t e m e n t la soupe a u x
lentilles d ' u n e cuillerée d'eau b é n i t e et qu'elle
était à p r é s e n t convaincue qu'il ne s'agissait p a s
de comédie, c o m m e elle l ' a v a i t cru j u s q u ' a l o r s .
J ' a v a i s d a n s m a brigade u n g e n d a r m e n o m m é
Schini, ancien sous-officier d'artillerie, décoré de la
médaille, militaire e t d ' a u t r e s ordres. Il a p p a r t e n a i t à la religion p r o t e s t a n t e e t riait sous cape en
v o y a n t j o u r n e l l e m e n t t a n t de m o n d e venir de si
loin pour voir les « bêtises » que faisaient les d e u x
gamins. P o u r t a n t u n soir, ne p o u v a n t plus résister
à l ' e n t r a î n e m e n t , il v i n t m e d e m a n d e r la permissions d'y aller. J e la lui ai accordée, friais à la
condition qu'il n ' y allât pas en uniforme et qu'il
a t t e n d i t la n u i t close. Q u a n t à moi j ' é t a i s autorisé
— 110 —
p a r n o i r e capitaine à m ' y r e n d r e en uniforme
q u a n d bon m e semblait, puisque je devais fournir
des- r a p p o r t s a u x a u t o r i t é s , m a i s le rôle du gend a r m e se b o r n a i t au service d ' o r d r e d a n s la r u e a u x
abords de la m a i s o n B u r n e r .
Schini e m p r u n t a donc u n c o m p l e t de civil et se
r e n d i t à cette m a i s o n à la b r u n e ; mais arrivé là, il
fut obligé de faire queue au bas de l'escalier en
a t t e n d a n t son t o u r p o u r m o n t e r chez les e n f a n t s ;
mais malgré qu'il y e û t foule l ' a t t e n t e fut de courte
durée. Les e n f a n t s couchés d a n s leur lit dans u n e
c h a m b r e au p r e m i e r étage firent signe à leur m è r e
de s'approcher d ' e u x e t l'un d ' e u x lui d i t - à voix
basse :
« Va donc s u r le palier e t t â c h e d ' é c a r t e r le
m o n d e , pour q u e le g e n d a r m e Schini qui se
t r o u v e au bas de l'escalier puisse pénétrer j u s q u ' à
nous ; il y a si l o n g t e m p s que nous n e l'avons v u . »
La mère pzit unfc l a m p e e t obéit, mais n e v o y a n t
pas de g e n d a r m e , elle r e v i n t vers les enfants pour
leur faire p a r t de leur erreur. « Si, si, s'écrièrent les
deux, M. Schini est en bas, il est en civil. »
C'est alors le père qui descendit t r o u v e r Schini
pour le faire m o n t e r , mais il refusa e t se retira. L e
père n ' é t a i t p a s encore r e m o n t é que déjà les
enfants s'écriaient :
« Hein, il s'est s a u v é P a p a Schini ».
— « Déjà » — dis-je à Schini lorsque je le vis
rentrer à la caserne « E h ! bien, q u ' a v e z - v o u s vu ? »
« J e n'ai rien vu, mais j ' a i e n t e n d u , cela m e
suffit » dit-il e t il m e r a c o n t a qu'il a v a i t été r e connu sans p o u r t a n t avoir été v u .
« C'est drôle t o u t de m ê m e , ajouta-t-il, n o t r e
religion à nous nous défend la superstition et
p o u r t a n t : c o m m e n t expliquer ce m y s t è r e à moins
q u e ces enfants ne soient cloués d ' u n e double v u e .
Au mois de Février 1869, u n après midi,je m e
t r o u v a i s près des enfants. 11 n ' y a v a i t en ce m o m e n t que très peu de m o n d e et les cnfanls p a r a i s saient assez calmes depuis plusieurs jours parce
que, disaient-ils « Lucifer fait c a r n a v a l ; il fréq u e n t e les bals ». La m è r e B u r n e r profita de ce
r é p i t p o u r arranger leur lit. Elle les fit asseoir en
chemise, c h a c u n sur u n e chaise près du poêle. J e
m e disposais alors à m e retirer et je m e t r o u v a i s
déjà s u r le palier, é c h a n g e a n t quelques m o t s a v e c
M. F r i n d e l , chef de gare, qui v e n a i t de m o n t e r .
T o u t à coup nous e n t e n d î m e s u n e clameur surgir de la c h a m b r e . N o u s y é t a n t précipités nous
vîmes T h i é b a u t soulevé p a r u n e force m y s t é r i e u s e
e t p l a n a n t au-dessus de son siège à 30 ou 40 centim è t r e s environ. 11 r e s t a plusieurs m i n u t e s dans
cette a t t i t u d e . T o u t e l'assistance é t a i t très i m p r e s sionnée. U n e j e u n e demoiselle saisit le bénitier e t
fit des aspersions. Après avoir hésité, et p a r
saccades, l'enfant r e t o m b a sur son siège; il p a r a i s s a i t épuisé e t d e m a n d a à se recoucher. A m a
q u e s t i o n les p a r e n t s , ainsi q u e quelques assistants,
m e p e r s u a d è r e n t que ce fait s'était déjà r e p r o d u i t
plusieurs fois chez tous les d e u x e t l e - p c t î t confirma
leurs dires.
U n jour, a y a n t e n t e n d u dire que la veille Thiéb a u t a v a i t a r r a c h é des plumes à u n oiseau m y s térieux, je m ' y suis r e n d u . Le père B u r n e r m e
m o n t r a u n e b o î t e r e n f e r m a n t les dites p l u m e s . Elles
é t a i e n t d ' u n e n u a n c e j a u n â t r e et entières.
— 112 —
Personne n ' a pu les identifier. Ce n ' é t a i t pas des
p l u m e s de la literie; car nous avons m i n u t i e u s e m e n t vérifié. Celles de la literie é t a i e n t des plumes
d'oies grises a y a n t les extrémités rognées. J e m e
suis adressé h l'enfant afin d ' a p p r e n d r e sous quelle
forme son m y s t é r i e u x visiteur lui a p p a r a i s s a i t .
Il m ' a répondu :
« Sous la forme d ' u n e grosse oie, mais avec u n
bec très long e t de g r a n d s y e u x v e r t s comme du
phosphore ».
J e m e suis t o u r n é ver le p e t i t J o s e p h et lui ai
d e m a n d é si son frère disait la vérité. Il m ' a r é p o n d u
q u e ce n ' e s t n u l l e m e n t u n oiseau qu'il v o y a i t lui,
mais u n p e t i t animal poilu c o m m e u n cochon
d ' I n d e noir- « C'est p o u r q u o i », ajouta le père,
J o s e p h ne gonfle pas a u t a n t que son frère. »
Enfin j ' a i d i t à T h i é b a u t de déplumer l'oiseau
lorsqu'il reviendrait. Sur ces entrefait u n e d a m e
é t r a n g è r e distribua quelques friandises a u x enfants
qui se m i r e n t à croquer, t o u t en r é p o n d a n t a u x
questions d o n t on les accablait.. T h i é b a u t lâcha
s o u d a i n e m e n t le b o n b o n qu'il allait p o r t e r à la
bouche et t e n d a n t les m a i n s en a v a n t il cria :
« Le voici, le voici ».
Il fit le simulacre d ' a r r a c h e r ; je lui saisis prest e m e n t u n poing, t a n d i s q u e l ' a u t r e fut r e t e n u par
u n assistant. Q u a n d nous lui ouvrîmes les poings,
deux boulettes de plumes s'en é c h a p p è r e n t . Les
a y a n t développées e t examinées n o u s avons const a t é qu'elles é t a i e n t identiques à celles qui se
t r o u v a i e n t dans la boite. J ' a i conseillé au Maire de
faire examiner ces plumes par u n e x p e r t chimiste,
mais j ' i g n o r e si cela fut fait. »
i
—
113
—
Le brigadier, qui a v a i t perdu la foi depuis loni^
l e m p s , fut bouleversé par t o u t ce qu'il voyait el
e n t e n d a i t . Il déclara h sa femme qu'il allait com­
mencer u n e a u t r e vie et devenir u n fervent chré­
t i e n . Jl t i n t parole, fréquenta à p a r t i r de ce jour les
offices, a u t a n t que son service le p e r m e t t a i t et
s'approcha c h a q u e mois des S a c r e m e n t s .
8
Une scène à Saint-Charles
1
Dans u n e l e t t r e fort intéressante, d a t é e du
5 octobre 1869, écrite p a r M. Charles A n d r é , j a r dinier à Saint-Charles, n o u s lisons le récit d ' u n e
scène p o i g n a n t e . M. A n d r é en a été l'un des a c t e u r s :
— « Samedi, la s œ u r D a m a s e m e d i t de conduire l'enfant ( T h i é b a u t ) à la chapelle de l'établissement, lors m ô m e qu'il faudrait lui faire violence.
J e pensais q u e ce serait là chose facile; je m e
t r o m p a i s . J e pris l'e garçon âgé de 14 ans et le tins
bien fort. Les s œ u r s lui b a n d è r e n t les y e u x , p o u r
qu'il n e se r e n d i t pas c o m p t e où on v o u l a i t le
conduire, et je m e dirigeai vers l'église. A peine
avions-nous fait quelques pas dans cette direction,
que T h i é b a u t d e v i n t furieux, — il a v a i t été calme
jusque-là, — e t n e v o u l u t plus avancer. J e le soulevai p o u r l ' e m p o r t e r . Il é t a i t si lourd qu'il m e fallut
toutes mes forces pour en venir à b o u t . J'allais,
t a n t bien que mal, t a n t ô t le t r a î n a n t , t a n t ô t le
p o r t a n t . De sa bouche ne s o r t a i t point d ' a u t r e son
q u e les cris d ' u n chien qui h u r l e .
Les sœurs v o u l u r e n t m ' a i d e r à le porter et le
p r i r e n t par les j a m b e s , q u e T h i é b a u t écarta b r u s 1. Relation
de M. Ch-André
Ribeaiwillê,
gardien de
Thiéhaul.
q u c m e n t avec u n e violence telle q u e les s<eur
furent projetées au loin. Quand je fus arrivé,avec
l'enfant sur les marches de l'église, il e n t r a en fureur, se m i t à geindre, se t o u r n a e t se r e t o u r n a dans
mes bras c o m m e u n serpent. T o u t - à - c o u p il enlaça
mes j a m b e s avec les siennes si f o r t e m e n t que personne ne réussit à m e dégager. J e m e t r o u v a i
c o m m e é t r a n g l é e t t o m b a i sur le côté, contre le
m u r de la c h a p e l l e ; s u a n t à grosses g o u t t e s , j ' a v a i s
de la peine à respirer. Après m ' ê t r e u n peu reposé,
je gravis de m o n m i e u x les m a r c h e s de l'escalier
e t parvins j u s q u ' à la p o r t e d'entrée, q u ' o n o u v r i t
alors.
J'allais e n t r e r q u a n d l'enfant, s u b i t e m e n t
comme frappé p a r la foudre, s'effon.dra dans mes
bras, comme s'il fût m o r t . Sa bouche é t a i t couverte
d'écume ; ses y e u x enfoncés dans leurs orbites
r e s t a i e n t v i o l e m m e n t fermés. Le p a u v r e enfant n e
d o n n a i t plus a u c u n signe de vie. J e le t r a î n a i
j u s q u ' a u milieu de l'église, où nous t o m b â m e s t o u s
d e u x sur le p a v é . L ' e n f a n t resta à peu près d e u x
m i n u t e s i n e r t e c o m m e u n c a d a v r e . T o u t - à - c o u p il
se r a n i m e e t crie c o m m e u n chien enragé : « E n l e vez cette saleté ! Sortons de cette porcherie ! » Ce
disant, sa b o u c h e se couvrit d'une é c u m e t o u t e j a u n e
V o u l a n t alors observer a t t e n t i v e m e n t ses v e u x
je me penchai sur lui : l'enfant m e crachet l'écume
au visage. Il se t o r d a i t comme u n ver q u ' o n piétine
et criait à faire peur ; en m ê m e t e m p s il essayait de
r a m p e r vers la p o r t e . Ses m o u v e m e n t s étaient
devenus très l e n t s . On l ' a u r a i t d i t foudroyé.
C'était terrible, atroce, e t l'obscurité de la n u i t
a u g m e n t a i t encore n o t r e frayeur.
116
—
Apres une demi-heure d ' a t t e n t e , je le traînai de
n o u v e a u dehors. A peine eut-il franchi le seuil qu'il
se releva de lui-même e t m a r c h a t o u t seul. J e le
pris par la m a i n et le conduisis dans sa c h a m b r e .
Nous en étions tous saisis, n e disions m o t , t o u t
pensifs et frappés d ' é t o n n e m e n t .
On le conduisit ensuite dans sa c h a m b r e où l ' a t t e n d a i t son souper. 11 n ' y toucha pas, mais se m i t
au lit et s'endormit. A peine l'enfant fût-il endormi
que le diable commença à parler de lui d ' u n e
voix r a u q u e et caverneuse. Il dit :
— « Ah ! je suis en colère ».
— « Où é t a i t T h i é b a u t ce soir ? » lui d e m a n d a t-on.
— « Dans la porcherie ».
— « Qui l'y a conduit ? »
— « Le v a g a b o n d , la grosse tête ? (André).
— « Oui encore ? » lui d e m a n d a la S œ u r .
— « Toi ».
Puis il se m i t à grommeler et à j u r e r . La S œ u r lui
demanda encore :
— « Oui t'a aspergé d'eau bénite ? »
— « La p u a n t e , fit-il, qui est avec le^ p e t i t s
chiens ».
C'était en effet la S œ u r , de l'école. Le d é m o n
désignait les enfants par le n o m de petits chiens.
La Sœur reprit :
— « Toi tu n e l'as pas v u , tu avais les y e u x
bandés. »
1
I. Cf Cahier de M
Larhe.mann.
— « Ne sais-lu p a s , r é p a r t i t le d é m o n , que je
vois p a r t o u t ? »
— « E t p o u r q u o i , continua la S œ u r , n'as-tu
p a s laissé T h i é b a u t p r e n d r e son repas ? »
— « Ce chien n ' e n a v a i t pas besoin, j ' e n ai eu
assez à la porcherie ».
La m è r e de l'enfant alla en ville p o u r rendre
c o m p t e à la Mère Supérieure des Sœurs de Charité,
S œ u r Angélique, e t à M. Spitz, l'archipretre,
de t o u t ce qui s ' é t a i t passé chez T h i é b a u t depuis
qu'il é t a i t à Saint-Charles. Q u a n d la m è r e fut de
r e t o u r le d é m o n lui r é p é t a p e n d a n t la n u i t en présence de d e u x S œ u r s t o u t ce qu'elle a v a i t dit à
M. Spitz e t à la Mère Supérieure.
On p o u v a i t forcer le d é m o n à parler en asperg e a n t l'enfant d'eau bénite ou en lui a p p l i q u a n t
u n e médaille, ce qui irritait le d é m o n . Alors une
fois en colère il n e connaissait plus personne, il
déchirait, il b r i s a i t t o u t ce qui lui t o m b a i t sous les
m a i n s et q u a n d on v o u l a i t l'arrêter, il se défendait
avec u n e e x t r ê m e violence et ce n ' é t a i t q u ' à grand
peine q u ' o n p o u v a i t le retenir.
Dans ces m o m e n t s l'enfant n ' a v a i t pas conscience de l u i - m ê m e . Ses y e u x étaient p r o f o n d é m e n t
enfoncés d a n s leur orbite. On p o u v a i t secouer
l'enfant, le frapper, le piquer avec des épingles, il
ne r e v e n a i t pas à lui. On s a v a i t o r d i n a i r e m e n t que
le d é m o n q u i t t a i t l'enfant q u a n d il disait : « J e
m ' e n vais à mes affaires ». Alors la crise cessait e t *
l'enfant r e p r e n a i t son é t a t n a t u r e l .
Mais laissons la parole à M. A n d r é :
Le p a u v r e garçon est sourd ; nous l'avons éprouve de toutes les manières. 11 parle très peu le jour
e t alors il parle comme u n p e t i t enfant, d'une voix
t o u t e fine. Mais q u a n d le diable parle en lui, la
voix devient forte, comme celle d ' u n e grosse basse,
enrouée e t difficile à c o m p r e n d r e .
Tl p a r a î t t o u t indifférent, à ce q u i se passe a u t o u r
de lui, circule c o m m e u n idiot, n e r e g a r d e pas u n
enfant au-dessous de six ans ou de s e p t ans, et n ' e n
t o u c h e a u c u n . De m ê m e il n e r e g a r d e jamais u n e
image de piété. P a r contre T h i é b a u t manifeste la
plus g r a n d e satisfaction à la v u e des bêtes, des
araignées, des c r a p a u d s . Ce s o n t là ses préférés.
S o u v e n t il cherche des insectes joue avec eux, les
laisse courir sur ses m a i n s e t leur arrache les
p a t t e s ; d ' h a b i t u d e il m a n g e c o m m e les autres, mais
il a des m o m e n t s , où il d e v i e n t g l o u t o n ;
c'est
ainsi q u e d e r n i è r e m e n t il a vidé u n grand panier de
pommes, les m a n g e a n t toutes j u s q u ' à la dernière.
Lorsque la S œ u r lui a p p o r t e à m a n g e r et m e t une
g o u t t e d'eau b é n i t e dans les aliments ou les t o u c h e
avec u n e médaille bénite e t cela à la cuisine, où
l'enfant n e p é n è t r e j a m a i s , il le s a i t aussitôt. Il
s'approche alors des aliments, les r e g a r d e a t t e n t i v e m e n t et dit : « J e n ' a i pas faim ; il y a de la saleté
dedans, » ou bien « c'est empoisonné. » Il n ' y
touche pas d a n s ce cas, n e m a n g e rien, si on n e
lui apporte a u t r e chose. Il en est de m ê m e pour la
boisson.
L'église pour lui est u n e porclierie, l'eau bénite,
de l'eau p u a n t e ou de l'eau sale, les prêtres, des
sacs à charbon, des calotins etc... Les Sœurs s o n t
1
1. Archives paroissiales
d*IIIfurl.
des malades enduites de saleté, les catholiques, des
s a l a u d s ; les enfants, des c a n i c h e s . P a r contre il est
plein de louanges pour les francs-maçons ainsi que
p o u r les p r o t e s t a n t s . 11 disait en p a r l a n t d'eux :
« E n voilà de b r a v e s g e n s ; il en faut de ce calibre,
ils v e u l e n t la vraie liberté. » Sa joie de parler d'eux
é t a i t manifeste. « Ils nous r e n d e n t de grands ser­
vices, à nous Seigneurs », car il se n o m m e le
« Palron » et les démons « ses Seigneurs ». Il
disait des francs-maçons qu'ils lui é p a r g n a i e n t
b e a u c o u p de peine e t lui a m e n a i e n t de n o m b r e u x
clients. Les salauds e t les calotins, au contraire,
leur faisaient g r a n d t o r t , leur causaient b e a u c o u p
de souci e t leur a r r a c h a i e n t b e a u c o u p d ' â m e s .
L o r s q u e le diable parle par la bouche de l'enfant,
c'est c o m m e si le possédé é t a i t en e x t a s e ; il est
couché comme u n c a d a v r e . C'est u n b e a u garçon,
mais pâle, à l'aspect mélancolique. Il v i t e t circule
c o m m e q u e l q u ' u n qui est accablé de g r a n d s cha­
grins ».
Délivrance de Thiébaut
1
Au c o m m e n c e m e n t de s e p t e m b r e 1869 on conduisit l'aîné des d e u x possédés à l ' o r p h e l i n a t S a i n t Char! es à Schiltigheim. Sa p a u v r e mère l'accomp a g n a . Sur l'ordre de Monseigneur l ' E v ê q u e , on y
î a i t u n e nouvelle et m i n u t i e u s e e n q u ê t e . M. R a p p ,
Vicaire Général, M. le supérieur S t u m p f et le R é v é rend Père Eicher, supérieur des J é s u i t e s de S t r a s bourg en furent chargés. E n o u t r e M. l'aumônier
Hausser se chargea avec u n séminariste de S t r a s bourg, M. l'abbé Schrantzer, d'observer le possédé
a t t c n t i v e m p n t . (M. l'abbé S c h r a n t z e r , n é en 1847 à
Minversheim soigna les blessés au G r a n d Séminaire
p e n d a n t le b o m b a r d e m e n t de S t r a s b o u r g en 1870.
Puis il fut volontaire à Villefranche, d e v i n t p r ê t r e
en 1872, puis p r é c e p t e u r e t curé et m o u r u t R e c t e u r
de Schirmeck en 1906).
L ' a s p e c t extérieur du garçon a t t i r a i t déjà
l ' a t t e n t i o n . Il é t a i t sec e t pâle, c o m m e u n e n f a n t
qui a grandi t r o p vite. Ses g r a n d s y e u x noirs d é n o t a i e n t un m a n q u e d'assurance, de l'inquiétude ; ses
traits étaient fatigués c o m m e après une longue
1. Journal
de M.
Spies
m a l a d i e . Tl é t a i t c o m p l è t e m e n t sourd ; le plus sonv e n t , il se t e n a i t t r a n q u i l l e , t u a i t le t e m p s à jouer
ou à se p r o m e n e r d a n s la c o u r ; s ' e n t r e t e n a i t avec
les visiteurs en très b o n français et r é p o n d a i t môme
en l a t i n , sans c e p e n d a n t j a m a i s p r e n d r e l'initiat i v e de parler en cette l a n g u e . Mais il ne voulait
pas e n t e n d r e parler de la Chapelle. On a v a i t beau
lui b a n d e r les y e u x , le mener en faisant des détours
p a r les corridors, dès qu'il a r r i v a i t à p r o x i m i t é de
l'église, il se d é b a t t a i t avec violence e t rien ne p o u v a i t le faire a v a n c e r . 11 h u r l a i t alors comme u n
chien. E s s a y a i t - t - o n de l'y faire entrer p a r force, il
se laissait t o m b e r c o m m e u n e m a s s e i n e r t e ; son
visage d e v e n a i t horrible à voir. L o r s q u ' o n l'aspergeait d'eau bénite, il se t o r d a i t c o m m e u n ver
piétiné et ne d e v e n a i t calme q u ' a p r è s avoir été
mis hors du s a i n t lieu.
U n jour, M. le supérieur Stumpf p o r t a i t sur lui
le Très-Saint S a c r e m e n t dissimulé sous sa s o u t a n e .
L e possédé, é p r o u v a n t u n e influence mystérieuse
s'agita v i o l e m m e n t et chercha à se cacher dans
t o u s les coins.Quand M.Stumpf s o r t i t de la c h a m b r e
pour r e p o r t e r le S a i n t - S a c r e m e n t à la chapelle, le
possédé le suivit aussi loin que possible et cracha
sur la t r a c e de ses p a s .
Le 2 octobre les orphelins de St-Charles é t a i e n t
allés en p r o m e n a d e . L ' u n d'eux s ' é c h a p p a pour
aller voler u n raisin. On le s u r p r i t et d a n s la crainte
d ' u n e punition il se s a u v a . De r e t o u r à l'orphelinat
M. Schrantzer d e m a n d a au d é m o n ce q u ' é t a i t deven u le voleur. Il r é p o n d i t qu'il l ' a v a i t excité à se
sauver.
« A-t-il couru en se s a u v a n t ? D e m a n d a M . l ' a b b é .
— 122 —
« Non, il b o i t a i t » r é p o n d i t le possédé. E n effet le
garçon a v a i t m a l à u n p i e d ; il b o i t a i t . Le d é m o n
ajouta ensuite :
« Mais il r e v i e n d r a dans quelques jours ?
Effectivement, cinq jours après le fuyard r e v i n t
à Saint-Charles.
Le dimanche 3 octobre, u n e v o i t u r e se t r o u v a i t
dans la cour de l'orphelinat, p o u r aller chercher à
Strasbourg M. le Supérieur, la R é v é r e n d e Mère
Générale et le P è r e , qui d e v a i t faire les exorcismes.
T o u t était p r ê t p o u r le d é p a r t e t M. l'abbé S e h r a n t zer donna au cocher u n e médaille de Saint-Benoît.
T h i é b a u t se t r o u v a i t dans u n e a u t r e p a r t i e de la
cour, séparée p a r u n b â t i m e n t , en sorte que le
possédé ne p o u v a i t a u c u n e m e n t avoir connaissance
de la remise de la médaille. À d e u x heures ces Messieurs a r r i v è r e n t et on c o m m e n ç a les exorcismes
aussitôt.
L'enfant fut p o r t é de force à la chapelle ;
MM. Schrantzer, Hausser et A n d r é , le jardinier,
le t i n r e n t solidement. T h i é b a u t é t a i t d e b o u t sur u n
tapis, d e v a n t la t a b l e de c o m m u n i o n , le visage
tourné vers le t a b e r n a c l e , la figure rouge, congestionnée c o m m e celle d ' u n fiévreux. U n e é c u m e
épaisse d é b o r d a i t de ses lèvres e t coulait sur le
p a v é . L'enfant se t o u r n a i t et se r e t o u r n a i t , c o m m e
s'il avait été s u r u n gril e m b r a s é , se dirigeant
c e p e n d a n t toujours vers la p o r t e de sortie. T o u t e s
les fois que M. S c h r a n t z e r lui t o u c h a i t la poitrine
1
1. Cahier de M. le professeur
recleur
Hausser-Benfcld.
Lachemann
el Notices
de M. le
—
123
—
a v e c u n crucifix, celle-ci se v o û t a i t et se gonflait
c o m m e u n ballon.
On c o m m e n ç a les cérémonies de l'exorcisme.
L e P è r e S o u q u â t , désigné par Monseigneur l ' E v ê q u c
pour cette difficile o p é r a t i o n hésita d ' a b o r d , ne
c r o y a n t pas sérieusement k la possession; il n ' é t a i t
pas encore e n t r é en c o n t a c t avec l'enfant, ou du
moins depuis très peu de t e m p s . « F . . . le c a m p , cria
alors S a t a n , f... le c a m p , salaud ! »
E n présence de cinq ecclésiastiques M. l ' a r d u p r ê t r e Spitz, M. Stumpf, supérieur du G r a n d Séminaire, M. Rossé, professeur de morale, M. Hausser,
a u m ô n i e r et M. l ' a b b é S c h r a n t z e r , de six religieuses
et de la m è r e du p a u v r e enfant, le P è r e S o u q u a i
c o m m e n ç a les litanies des Saints. A u x m o t s :
« S a i n t e Marie, priez p o u r nous » le d é m o n cria
d ' u n e voix formidable : « Hors de la porcherie !
S a l a u d ! — J e n e v e u x pas ! »
C ' é t a i e n t i n v a r i a b l e m e n t les m ê m e s cris à l'invocation d ' u n g r a n d S a i n t , mais s u r t o u t l o r s q u ' o n
dit : « T o u s les Saints Anges e t Archanges, priez
p o u r nous ! » Q u a n d le P è r e fut arrivé à l'invocation : « Des embûches du diable délivrez-nous,
Seigneur ! » le possédé fut t o u t ébranlé, t r e m b l a de
t o u t son corps, poussa des cris é p o u v a n t a b l e s , se
t o u r n a e t se r e t o u r n a a v e c u n e telle violence que.
les d e u x ecclésiastiques aidés du jardinier p u r e n t à
peine le retenir.
Après la récitation des Litanies, le P è r e se plaça
d e v a n t l'enfant et fit les prières indiquées dans le
Rituel, tandis q u e le possédé criait sans discontinuer : « Salaud ! sortons de la porcherie ! » Va-t-en,
sale ê t r e .
Àu « Gloria Palri » il h u r l a : « J e no v e u x pas »
(rendre gloire au Père, au Fils et au S a i n t - E s p r i t . )
A v a n t la lecture cle l'évangile de S. JeanJ le
Père traça u n p e t i t signe de croix sur le front, sur
les lèvres et la poitrine du possédé, qui h u r l a i t
c o m m e u n chien, c h e r c h a n t à h a p p e r la m a i n du
P è r e pour le m o r d r e .
Le P è r e S o u q u â t lui posa alors en allemand cette
question : ce E s p r i t des ténèbres, s e r p e n t qui a été
écrasé, moi, c o m m e p r ê t r e du Seigneur, je t ' o r donne au n o m de Dieu de m e dire qui t u es. »
— « Qu'est-ce que ça p e u t t e faire, salaud, je
le dirai à qui je v e u x », fut la r é p o n s e .
— « Voilà bien, r é p l i q u a le P è r e , t o n esprit
d'orgueil et le langage que t u as t e n u en présence
du Dieu t o u t p u i s s a n t , q u a n d il t ' a rejeté du ciel.
Mais je te l ' o r d o n n e - : S a t a n , éloigne-toi, sors de
cette église, t u n e dois pas être d a n s la maison de
Dieu ; t a place est dans les ténèbres de l'enfer. »
— « Mais je n e v e u x pas, dit le- diable, m o n
temps n ' e s t pas encore v e n u ! »
Le Père a v a i t prié e t peiné trois heures d u r a n t ; il
était inondé de sueur. Il s'arrêta, p r i t congé, pour
reprendre cette pénible t â c h e u n e a u t r e fois. L e
p e t i t fut conduit hors de la chapelle et se calma
.aussitôt.
Dans la n u i t T h i é b a u t dit à M. l ' a b b é Schrantzer :
« H é ! t u avais bien fait de lui donner u n e petite
lamelle (médaille).
— « A qui donc ? »
— « Mais au cocher. »
— « C o m m e n t le s a i s - t u ? Q u ' a u r a i s - t u fait sans
cela ? »
— « J ' a u r a i s renverse c h e v a u x c l voitures,
avec les h o m m e s ; je galopais à côté des c h e v a u x . »
— « Hein ! nous t ' a v o n s fameusement t o r t u r é
hier. Connais-tu celui qui t ' a béni ?
« Oh ! oui, il a déjà chassé une fois l ' u n de nos
Seigneurs. »
E n effet, le père S o u q u â t avait, bien des années
a u p a r a v a n t , chassé u n diable d'une maison d'Allem a g n e . Le p e t i t ne p o u v a i t connaître ce fait que
d'une manière supranaturelle.
Cette conversation e u t pour effet de convaincre
enfin c o m p l è t e m e n t le P . S o u q u â t qu'il y a v a i t
v r a i m e n t possession diabolique.
Le l e n d e m a i n , lundi, vers d e u x heures de l'aprèsmidi, la m ê m e Commission arriva de S t r a s b o u r g ,
e t le P è r e c o m m e n ç a a u s s i t ô t l'exorcisme. C e t t e
fois-ci on m i t u n corset de fer à l'enfant q u ' o n a t t a cha sur u n fauteuil r o u g e . Le d é m o n c e p e n d a n t se
d é m e n a i t plus que j a m a i s . Tl souleva en l'air le
fauteuil a v e c l ' e n f a n t e t projeta les trois Messieurs,
qui m o n t a i e n t la garde, t a n t ô t à droite, t a n t ô t à
gauche, é c u m a n t de r a g e e t p o u s s a n t des hurlem e n t s atroces.
L o r s q u e , d e u x heures après, les litanies e t a u t r e s
prières liturgiques furent terminées, le Père se leva
et d i t au possédé : « A - p r é s e n t , E s p r i t i m m o n d e ,
ton h e u r e est arrivée. J e t ' o r d o n n e au n o m de
l'Eglise catholique, au n o m de Dieu et en m o n
n o m à moi, p r ê t r e du Seigneur, de me, dire combien
vous êtes. »
— « Q u ' e s t q u e ça p e u t bien te f... s a l a u d ? »
répondit-il c o m m e la veille.
— « Voilà bien, r e p r i t le P è r e , les fiers propos,
— 126 —
q u e tu liens e t q u ' o n t i e n t en enfer. Ta place est
donc dans l'abîme des ténèbres e t non à la lumière.
Va-t-en donc en enfer, i m m o n d e S a t a n ! »
— « J e ne v e u x pas y r e n t r e r ; j e v e u x aller d a n s
u n a u t r e lieu. »
—« J e t ' a d j u r e , S a t a n , de m e dire combien vous
êtes ! »
— « Nous n e sommes que d e u x . »
— « Quel est t o n n o m ?
— « Oribas.
— « E t l'autre ?
— « Ypès.
— « E h bien ! E s p r i t s i m p u r s , je vous l'ordonne,
sortez de la maison de Dieu. Vous n ' a v e z rien à y
faire. Esprits de m a l h e u r , éloignez-vous, je vous
c o m m a n d e au n o m du T r è s - S a i n t - S a c r e m e n t ! ».
— « J e n e v e u x pas, salaud, tu n ' a s a u c u n p o u voir, m o n h e u r e n ' e s t pas encore v e n u e . »
' L'exorciste t r e m b l a i t , suait, é t a i t t o u t saisi
d'émotion. Les s p e c t a t e u r s ne l ' é t a i e n t pas m o i n s ;
tous d e m e u r a i e n t consternés. L e p r ê t r e r e p r i t n é a n moins la l u t t e avec le démon, saisit son crucifix e t
le p l a ç a n t d e v a n t la figure du possédé, il d i t :
« Misérable S a t a n , t u n'oses m ê m e pas regarder ce
crucifix en face ; t u détournes le visage pour n ' ê t r e
pas obligé de le voir, .et t u b r a v e s le p r ê t r e ! P a r s
d'ici, je te l'ordonne, cours d a n s l'enfer, qui t ' a
été préparé.!
— « Mais je ne v e u x pas, cria le diable, il n ' y
fait pas bon ! »
— « Tu n ' a v a i s q u ' à obéir à Dieu, d i t le P è r e ;
mais ton orguoil t ' a p e r d u . T u es u n esprit de
— 127 —
ténèbres. Eloigne-toi donc de la lumière, et va-t-cn
d a n s les ténèbres préparées pour toi. »
E t S a t a n de crier de n o u v e a u : « Mon heure
n ' e s t pas encore v e n u e ; je n ' y vais pas. »
Le P è r e p r i t alors u n cierge béni par le P a p e et
dit :
« Orgueilleux S a t a n , je te place u n cierge sur la
t è t e , p o u r t'éclairer sur le chemin qui c o n d u i t en
enfer. C e t t e lumière est celle de l'Eglise catholique
et toi, t u es u n esprit de ténèbres. Va donc en enfer
e t restes-y avec tes c o m p a g n o n s .
— « J e reste ici, r é p o n d i t le diable. J e suis bien
où je suis et il ne fait pas bon en enfer ! »
Enfin le P è r e S o u q u â t p r i t u n e s t a t u e de la
S a i n t e Vierge e t dit : « Vois-tu là la Bienheureuse
Vierge Marie ! Celle-ci doit encore u n e fois t'écraser
la tête. Elle doit t e signer de n o u v e a u et t'inscrire
les n o m s de J é s u s e t de Marie sur la poitrine, pour
que tu en sois brûlé éternellement. Ainsi donc, tu
n e v e u x pas p a r t i r ! J e t e l'ai ordonné au n o m de
J é s u s , au n o m de l'Eglise catholique, au n o m de
N o t r e S a i n t Père le P a p e , au n o m du Très S a i n t Sacrement.
T u n'écoutes pas la voix du p r ê t r e . A présent.
S a t a n , c'est la JVIèrc de Dieu qui t e c o m m a n d e .
Elle te force à p a r t i r d'ici. Eloigne-toi donc, E s p r i t
i m m o n d e , à la v u e de l ' I m m a c u l é e Conception. Elle
t e c o m m a n d e de fuir ! »
P e n d a n t ce t e m p s les assistants r é c i t a i e n t le
Memorare.
L e diable se m i t à pousser, avec u n e forte voix
de basse, u n cri plus formidable que j a m a i s . :
« Maintenant
je dois céder ! »
— 128 —
Le possédé se r e t o u r n a et se t o r d i t comme u n
s e r p e n t piétiné. Soudain un léger c r a q u e m e n t se
fait entendre d a n s le c o r p s ; l'enfant s'allonge, se
détend et t o m b e comme raidc m o r t .
Le démon éluil parli !
Ce fut pour les témoins de la scène un spectacle
horrible, terrifiant.
T o u t à l'heure encore u n e r a g e à faire frémir, u n
visage rempli de colère, des réponses i n s o l e n t e s ;
m a i n t e n a n t l'enfant reste là, é t e n d u p e n d a n t u n e
heure au moins, comme assoupi dans u n profond
sommeil.
11 est délivré, ne réagit plus contre le crucifix e t
l'eau bénite e t se laisse p o r t e r dans sa c h a m b r e
sans opposer la m o i n d r e résistance.
Mais b i e n t ô t il se réveille, ouvre et se frotte les
y e u x . (Le possédé a v a i t les y e u x fermés p e n d a n t
t o u t e la durée des exorcismes) r e g a r d e avec é t o n n e m e n t les n o m b r e u s e s personnes qui l ' e n t o u r e n t
et qu'il ne r e c o n n a î t pas.
« Me reconnais-tu ? » lui d e m a n d e M. S c h r a n t z e r
— « Non, je ne vous connais pas, » r é p o n d
l'enfant.
La mère t o u t heureuse poussa u n cri de joie.
Son T h i é b a u t n ' é t a i t plus s o u r d . Son enfant é t a i t
délivré de l'esprit infernal. Tous adressèrent de
vives actions de grâces à Dieu, qui a donné à sa
sainte Eglise u n tel pouvoir sur l'enfer.
La mère s'en r e t o u r n a à Illfurt avec son fils, le
cœur plein de joie, avec la ferme confiance de voir
b i e n t ô t la délivrance de J o s e p h . Cet espoir d e v a i t
se réaliser le 27 du m ê m e mois.
Délivrance de Joseph
1
R e n t r é à la maison, T h i é b a u t fut de n o u v e a u
gai, toujours de b o n n e h u m e u r . Il n e s o u p ç o n n a i t
m ê m e pas ce qui s ' é t a i t passé, ne reconnaissait plus
m o n s i e u r le curé Brey, n e se s o u v e n a i t pas d'avoir
j a m a i s v u la nouvelle mairie de son village. 11 a v a i t
a p p o r t é de S t r a s b o u r g quelques médailles p o u r
s o n j e u n e frère J o s e p h e t les lui offrit. Mais celui-ci
les j e t a à t e r r e en d i s a n t : « Garde-les p o u r toi, je
n ' e n v e u x p a s . » T h i é b a u t t o u t étonné d e m a n d a
alors à sa m è r e : « M a m a n , est-ce que J o s e p h serait
d e v e n u fou ? » On se g a r d a bien de donner le vrai
motif de ces procédés.
Mercredi soir le p e t i t s'écria : « Mes d e u x c a m a r a d e s (les d e u x démons de T h i é b a u t ) s o n t des
froussards. M a i n t e n a n t c'est moi le plus fort, c'est
moi qui suis le m a î t r e ; je n e p a r t i r a i pas d'ici a v a n t
six ans, car je n ' a i pas peur des calotins. »
— « E s - t u donc si p u i s s a n t ? » lui d e m a n d a
M. Tresch.
— « P a r f a i t e m e n t , je m e plais ici, je m ' y suis
installé ; j ' e n t r e dans u n nid et j ' e n sors q u a n d cela
me plait. »
1. Archives
paroissiales
d* infurici
Nuiice tic M. le cure Brey
•
9
— 130 —
E n t r e temps M. le curé B r e y a v a i t d e m a n d é à
Monseigneur l ' E v ê q u e la permission de procéder à
l'exorcisme, car l ' é t a t du m a l h e u r e u x enfant deven a i t de jour en jour plus l a m a n t a b l e , t a n d i s q u e
T h i é b a u t allait régulièrement à l'école et à l'église,
s'était m ê m e déjà confessé depuis sa délivrance. 11
était redevenu le gentil garçon d'autrefois, mais ne
s a v a i t rien des q u a t r e dernières a n n é e s ; il lui s e m b l a i t avoir dormi t o u t ce t e m p s .
Enfin l ' a u t o r i s a t i o n épiscopale p a r v i n t à Illfurt
et M. le curé fixa au 27 octobre la cérémonie de
l'exorcisme.
Au jour m a r q u é , de b o n m a t i n , on p o r t a l'enfant
dans la chapelle du cimetière de B u r n e n k i r c h , dist a n t e d ' u n q u a r t d'heure environ du village. Le plus
grand secret a v a i t été gardé pour éviter le rassemble
m e n t de la foule. Quelques témoins seulement furent
invités : le professeur L a c h c m a n n , de S a i n t - H i p p o lyte, M, Ignace Spies, de Sélestat, M. Martinot,
M. Tresch, m a i r e d ' I l l f u r t ; les p a r e n t s de J o s e p h
v i n r e n t é v i d e m m e n t aussi ; le nouvel i n s t i t u t e u r
v o u l u t être de la p a r t i e ainsi q u e le chef de gare,
M. Findel, et S œ u r Hilaire, la directrice de l'école
des filles.
A six heures, la messe c o m m e n ç a , Aussitôt le
possédé se m i t à faire du b r u i t a v e c les pieds, e t à
se retourner de tous c ô t é s ; on d u t lui lier les pieds
et les mains. Mais dès les prières a u bas de l ' a u t e l
il gigotta si bien qu'il p a r v i n t à se dégager e t d ' u n
coup de pied lança la courroie j u s q u e d e v a n t le
célébrant. M. M a r t i n o t se l ' a t t a c h a alors sur les
genoux. Là-dessus, le possédé a b o y a comme u n
chien, puis grogna comme u n porc, e t d ' u n e voix
— 131 —
enrouée poussa des sons inarticulés. Il r e n t r a d a n s
le calme du Sanclus j u s q u ' à la fin fie la messe, ce
qui étonna t o u t e s les personnes présentes.
Le p r ê t r e a y a n t déposé les o r n e m e n t s sacrés, se
r e v ê t i t du surplis et de l'étolc violette, v i n t s'agenouiller au pied de l'autel et commença les prières
prescrites pour l'exorcisme : d ' a b o r d les Litanies
des Saints, puis quelques formules d'exorcisme. Il
se t o u r n a ensuite vers le possédé e t lui enjoignitde
dire combien de démons étaient là présents :
« T u n'as pas besoin de le savoir » répondit-il.
A u n e nouvelle injonction le p e t i t r é p o n d i t
sèchement : « Ypès »
C'était le n o m du d é m o n d o n t son frère aîné
a v a i t été possédé.
Impossible d'en tirer d a v a n t a g e .
D u r a n t la lecture de l'évangile de S a i n t - J e a n , le
possédé se m i t à insulter M. le curé et s'écria : « J e
ne p a r t i r a i pas ! »
P e n d a n t trois heures l'exorciste fit tous les
efforts possibles. T a n t ô t il plaçait des reliques sur
la t ê t e de l'enfant, t a n t ô t il lui m e t t a i t le cierge
pascal entre les b r a s ; puis il l'aspergeait d'eau
b é n i t e e t e m p l o y a i t les formules d'exorcismes les
plus énergiques. Le diable n e cessait de hurler :
« J e n e p a r t i r a i p a s ; je ne v e u x pas ! »
Les témoins de c e t t e scène c o m m e n ç a i e n t à se
décourager. Mais le curé, p o u r t a n t épuisé, les exhort a i t à persévérer e t à réciter le chapelet, M. Trcsch,
qui a v a i t tenu l'enfant p e n d a n t t o u t ce t e m p s , le
r e m i t à M. L a c h e m a n n : « Tiens ! t e voilà aussi,
c a m u s ? » s'écria le possédé.
M. le curé r e v e n a i t de l'autel, où il a v a i t prié
— 132 —
quelques i n s t a n t s avec u n e g r a n d e ferveur et promis
u n e neuvainc d'action de grâces. Se t o u r n a n t vers
le possédé, il lui dit :
« Au n o m de Marie, la Vierge I m m a c u l é e , je
t ' a d j u r e de q u i t t e r cet enfant ! »
— « Faut-il qu'il vienne également avec la
Grande Dame, r é p o n d i t S a t a n en fureur. M a i n t e n a n t
je dois m ' e n aller ! »
Là-dessus u n e émotion indescriptible s ' e m p a r a
de toutes les personnes présentes, persuadées m a i n t e n a n t que l'heure de la délivrance allait sonner.
M. le curé B r e y r e p r i t u n e seconde fois le m ê m e
exorcisme :
« Il me faut p a r t i r , vociféra le diable de n o u v e a u
je v e u x entrer d a n s u n t r o u p e a u de porcs ! »
— « E n enfer ! » lui cria le curé.
« J e sortirai p a r les orteils », s'écria le diable.
P o u r la troisième fois r e t e n t i t le m ê m e exorcism
et le mauvais E s p r i t supplia encore :
« J e v e u x entrer dans u n t r o u p e a u d'oies ! »
— « E n enfer » ! fut la réplique.
— J e ne connais pas le chemin, q u i y conduit,
je v e u x entrer d a n s u n t r o u p e a u de m o u t o n s »
U n e dernière fois r e t e n t i t l'ordre catégorique .
« E n enfer ! »
— « M a i n t e n a n t je suis forcé de p a r t i r ! »
A ce cri, l'enfant s'allonge, se t o u r n e et se ret o u r n e , gonfle les joues et fait u n e dernière convulsion.
Puis il devient silencieux, immobile. On détache
les courroies : les bras s'affaissent, la t ê t e r e t o m b e
en arrière. U n i n s t a n t après il élève les bras, s'étire
comme q u e l q u ' u n qui sort du sommeil, ouvre les
y e u x restés fermés p e n d a n t t o u t e la cérémonie, et
p a r a î t t o u t é t o n n é de se t r o u v e r dans, u n e église,
au milieu d ' é t r a n g e r s .
T o u t e s les personnes présentes étaient émues, Le
cœur d é b o r d a n t de reconnaissance on récita le
Te Deum, les Litanies de la Sainte Vierge, le Salve
Regina et d ' a u t r e s prières, J o s e p h , à genoux à
l ' a u t e l p r i a i t d é v o t e m e n t a v e c les autres de sa voix
d ' e n f a n t la plus claire. Mais l'émotion était si
g r a n d e que s o u v e n t ces prières furent littéralement
coupées par les sanglots des assistants. M. le Curé
cessa m ê m e t o u t à fait, t a n t il était ému e t u n des
assistants d u t continuer à sa place t a n t bien q u e
m a l . E t en pouvait-il ê t r e a u t r e m e n t ? L e prodige
opéré p a r Marie I m m a c u l é e é t a i t si évident.
Après avoir r e n d u de ferventes actions de grâces
à Dieu et à la Sainte Vierge, tous les assistants
q u i t t è r e n t l'église — il é t a i t près de dix heures —
pleins de joie glorifiant Dieu et e x a l t a n t la Vierge
I m m a c u l é e qui v e n a i t de faire éclater u n e fois de
plus sa miséricorde et sa puissance.
Chemin faisant, le p e t i t J o s e p h qui s u i v a i t à
q u e l q u e distance, s'écria t o u t à coup : « Mon père,
voyez qu'ai-je ici ? » On se r e t o u r n a pour voir ce
qu'il en était. U n crucifix p e n d a n t dessous ses
Habits. — « Ah, d i t M. le Curé, c'est m o n Christ
indulgencié, d o n t je m e sers auprès des malades,
e t q u e j ' a v a i s lié sous le gilet a u t o u r d u corps de
J o s e p h ». — « Voilà, r é p a r t i t M. Tresch, je m ' e x plique m a i n t e n a n t ce q u ' a v a i t dit le d é m o n a v a n t
1
1. Cahier
de M. Je professeur
Lache mann.
ou p o n d a n t l'exorcisme : « Quand je serait force de
partir, je déchirerai quelque chose ». 11 a v a i t été
impossible à l'enfant de déchirer lui-même le
cordon qui r e t e n a i t la Croix, puisqu'il a v a i t les
mains liées et que le Crucifix é t a i t a t t a c h é a u t o u r
de son corps sous ses h a b i t s .
U n des témoins M. le professeur L a c h e m a n n
r a c o n t e la suite :
A cette occasion je désirais aussi voir son frère
T h i é b a u t , l'exorcisé de Schiltigheim. J e priai le
père de m e l'amener. Il v i n t chez M.Tresch avec les
d e u x enfants vers la fin de n o t r e dincr que nous
avions avancé à cause de n o t r e d é p a r t . J e fus charmé de voir T h i é b a u t et de le considérer de près :
il avait grandi depuis u n e année et demie que je ne
l'avais plus vu ; mais il conservait sa b o n n e figure
ouverte, douce, amaigrie e t pâle il est vrai, par
suite des t o r t u r e s e t des convulsions qu'il a v a i t
endurées presque continuellement p e n d a n t q u a t r e
années. Sa taille é t a i t frêle e t élancée, mais son
caractère était encore le m ê m e , candide, affable,
u n peu timide, tel que je l'avais p u juger d i x - h u i t
mois a u p a r a v a n t dans les m o m e n t s de calme. Ses
manières étaient modestes et polies ; du reste sa
conduite avait toujours été irréprochable, ainsi que
celle de son frère J o s e p h . Celui-ci é t a i t plus vif et
plus b r u y a n t e t quoique bien convenable aussi, il
n ' a v a i t pas la m o d e s t e réserve de son aîné. T o u t
ce que je viens de dire sur les d e u x enfants p r o u v e
q u e leur éducation a v a i t été chrétienne et que t o u t
ce q u ' o n a v a i t osé r é p a n d r e sous ce r a p p o r t sur
le c o m p t e de leur père é t a i t p u r e calomnie.
P o u r m'assurer si réellement ni l ' u n ni l ' a u t r e
n ' a v a i e n t conservé a u c u n souvenir du passé, je
d e m a n d a i à l ' u n et à l ' a u t r e , s'ils n e m e connaiss a i e n t p a s . . . s'ils n e m ' a v a i e n t jamais vu ? E t à
t o u t e s mes questions ils r é p o n d a i e n t s i m p l e m e n t
e t a v e c a s s u r a n c e : « Non,Monsieur.» E t c e p e n d a n t
j ' a v a i s eu de fréquentes entrevues avec les d e u x
p a u v r e s enfants u n e a n n é e e t demie a u p a r a v a n t .
C o m m e nous étions au dessert on versa à boire au
père e t a u x enfants e t l ' o n p o r t a avec u n e franche
e t s a i n t e gaîté, différents t o a s t s , u n e n t r e a u t r e s
au s a i n t e t bien aimé Pontife Pie I X , le Pontife de
l'Immaculée-Conception.
Il é t a i t midi e t T h i é b a u t devait se r e n d r e au
p r e s b y t è r e ; le p a u v r e e n f a n t d o n t la s a n t é a v a i t
besoin d ' u n régime confortable qu'il ne t r o u v a i t
pas chez ses p a r e n t s , p r e n a i t depuis sa délivrance
son dîner chez M. le Curé. Le digne p a s t e u r ne voulait pas faire les choses à demi, t o u t en s ' o c c u p a n t
de l ' â m e de T h i é b a u t , il voulait aussi rétablir sa
s a n t é . Il l ' a v a i t aussi mis au n o m b r e des premiers
c o m m u n i a n t s (l'enfant a v a i t 14 ans passés) et
l ' i n s t r u i s a i t a v e c soin. Q u a n t a J o s e p h qui se
r e s s e n t a i t aussi de sa s i t u a t i o n passée, il d e v a i t
p e n d a n t q u e l q u e t e m p s p r e n d r e son dîner chez
M. Trcsch,
A v a n t de n o u s séparer des enfants, nous leur
d o n n â m e s M. M a r t i n o t e t moi des images e t des
médailles. Ils les a c c e p t è r e n t avec plaisir et nous
en r e m e r c i è r e n t poliment, u n e p r e u v e de plus qu'ils
é t a i e n t délivrés de leur h ô t e t y r a n n i q u e , qui a u p a r a v a n t leur a v a i t fait rejeter avec horreur ces
sortes d'objets ainsi q u e t o u t ce qui p o r t a i t u n
c a r a c t è r e religieux. M. M a r t i n o t e t moi nous nous
— 136 —
rendîmes encore chez M. le Curé p o u r y faire nos
adieux.
Nous eûmes a v e c ce digne et s a i n t prêtre environ
u n q u a r t d ' h e u r e d ' e n t r e t i e n . On se c o m m u n i q u a
toutes les impressions q u ' a v a i t produites l'impos a n t e cérémonie et l'heureux r é s u l t a t de l'exorcisme. Nous lui révélâmes aussi la t e n t a t i o n de
d é c o u r a g e m e n t q u e n o u s avions éprouvée à la v u e
de la résistance opiniâtre du d é m o n . A cette occasion, M. le Curé nous a v o u a q u e lui m ê m e a v a i t
éprouvé quelque crainte de n ' e n pouvoir devenir
m a î t r e , que de t e m p s à a u t r e c é d a n t u n peu à cette
pensée et aussi à la fatigue il i n s i s t a i t moins.fortem e n t dans ses a d j u r a t i o n s ; mais q u ' a u s s i t ô t il
s e n t a i t que le d é m o n en devenait plus fort et plus
opiniâtre. « C'est dans ces circonstances si difficiles,
ajouta-t-il, que je cessai l'exorcisme et que je vous
priai d ' i n t e r r o m p r e la récitation d u chapelet et de
vous unir avec m o i dans le silence : Alors à genoux,
au pied de l'autel je fis v œ u à la s a i n t e Vierge de
dire p e n d a n t neuf jours u n c h a p e l e t si elle voulait
bien m'aider à chasser le d é m o n . J e m e relevai
ensuite plein de confiance et r e p r e n a n t les exorcismos, j ' a i pu t r i o m p h e r de S a t a n . » Puis s'adress a n t à M. Tresch il lui dit : « E t m a i n t e n a n t M. le.
Maire, il faut q u e nous élevions u n m o n u m e n t en
l'honneur de l'Immaculée-Conception de la S a i n t e Vierge. Elle n o u s a p u i s a m m e n t a i d é ; c'est à elle
que nous devons t o u t le succès. Il faut lui exprimer
n o t r e reconnaissance coûte que coûte.
La Victoire de la Reine du Ciel
P r è s de la g r a n d e place publique d'Illfurt,
d a n s u n j a r d i n , face à l'ancienne maison B u r n e r se
dresse majestueuse, sur u n e g r a n d e colonne en
pierre, u n e belle s t a t u e de l ' I m m a c u l é e en fonte
dorée. Le m o n u m e n t a dix mètres de h a u t e t
d o m i n e t o u t e s les constructions du voisinage. Sur
le socle on lit ces m o t s : In memoriam
perpétuant
liberalionis duorum possessomm Teobaldi et Josephi
Burner obleniae per intercessionem
Beaiœ
Mariœ
Virginis Immaculatœ.
Anno Domini 1869. Ce qui
signifie : E n souvenir de la délivrance des d e u x possédés T h i é b a u t e t J o s e p h Burner, due à l'intercession d e la Bienheureuse Vierge Marie I m m a c u l é e .
L ' a n du Seigneur 1869.
M. le curé Brey a v a i t t e n u à offrir ce t r i b u t de
reconnaissance à la Reine du Ciel. Ses paroissiens,
avec d ' a u t r e s fidèles serviteurs de Marie, a v a i e n t
voulu généreusement contribuer à cet h o m m a g e .
L ' I m m a c u l é e a v a i t en effet, chose digne de r e m a r q u e , t r i o m p h é du D r a g o n infernal t a n t à
Schiltighcim q u ' à Illfurt. Elle a v a i t en définitive
écrasé à n o u v e a u la t ê t e du Serpent. Tous les autres
exorcismes, prolongés des heures entières, étaient
restés sans r é s u l t a t ; S a t a n n ' a v a i t capitulé que
— 138 —
d e v a n t la puissance de la Grande Dame. Dieu a v a i t
mis la victoire en ses mains, c o m m e il l ' a v a i t donnée
à l'Archange S a i n t Michel, lors de la première
g r a n d e bataille. Marie est la « femme forte » de
l ' E c r i t u r e , la t e r r e u r de l ' E n î e r ; t o u t e s les puissances des ténèbres doivent céder d e v a n t elle. A la
Vierge donc gloire, h o n n e u r et reconnaissance à
jamais !
Les Témoignages des Savants
i U n e vive opposition c o n t r e le fait de la possession diabolique des d e u x enfants dTllfurt s'était
manifestée dès le d é b u t . Elle v e n a i t a v a n t t o u t de
gens qui a priori ne v e u l e n t pas croire au d é m o n
et qui e x p é d i e n t avec quelques considérations,
dites scientifiques, les cas de possession et les exorcismos de l'Eglise, en y a j o u t a n t leur sourire
moqueur.
Le c o m p t e - r e n d u d ' u n s a v a n t physiologue b a v a rois sur le cas qui nous occupe offre quelque i n t é r ê t .
L e « H e r r Professor » Dr. H o p p c , professeur de
l'Université de Baie, r e p r é s e n t a n t de la « Science »,
a v a i t é t u d i é la question, lu la brochure de M. le
curé B r e y et conféré à ce sujet avec des p r ê t r e s
catholiques et des p a s t e u r s p r o t e s t a n t s . Il é t a i t
arrivé à la conclusion q u e voici : le fait historique
d'Illfurt est u n p h é n o m è n e n a t u r e l l e m e n t inexplicable ; c e p e n d a n t il n e v o u d r a i t pas pour t o u t au
m o n d e contribuer à raviver la croyance superstitieuse à la possession diabolique.
Il écrit : « J e reconnais q u e les exorcismes du
prêtre c a t h o l i q u e o n t guéri les deux enfants non
Cf. Archives
paroissiales
cPIUfurt.
—
110
—
pas en chassant le diable, c o m m e on le croit, mais
on o p é r a n t p s y c h i q u e m e n t la guérison d ' u n cerveau
m a l a d e . J e t r o u v e d a n s chacun des d e u x malades
u n e aberration h y s t é r i q u e , doublée de chorée,
e t j ' e x p l i q u e les é v é n e m e n t s c o m m e il suit : c'est
l'âme t o u t entière ou le cerveau a n i m é des d e u x
enfants qui a causé lui-môme ces p h é n o m è n e s soidisant diaboliques e t qui a é g a l e m e n t opéré la
guérison; ceci é t a i t possible grâce à l'organisme du
cerveau et à son m é c a n i s m e spirituel...
« Les enfants o n t fait p r e u v e d ' u n g r a n d savoir,
très varié, ces connaissances é t a i e n t l a t e n t e s en
eux, ce n ' é t a i t pas du n o u v e a u ni de l ' i n é d i t ; seulem e n t on ne les a v a i t pas r e m a r q u é e s . Du reste, la
constante s u r e x c i t a t i o n cérébrale intensifiait ces
connaissances. Ainsi 1 es p h é n o m è n e s , e x t r a o r d i naires eux-mêmes n ' o n t plus rien d ' é t r a n g e en sorte
qu'il n'est pas nécessaire de les considéicr comme
des effets diaboliques. La croyance à l'entrée du
démon dans le cerveau de l ' h o m m e est t r o p facile,
pour qu'on puisse encore l ' a d m e t t r e . . . »
Permettez, « H e r r Professor », voilà u n e argum e n t a t i o n bien faible, t o u t ce qu'il y a de moins
scientifique. Quel cerveau spécial faut-il avoir pour
faire des choses aussi peu n a t u r e l l e s ? Il s'agit
d'enfants de 8 e t de 10 ans, sans i n s t r u c t i o n et sans
expérience, sans connaissance de politique ou
d'histoire. Quelle est donc c e t t e organisation de
cerveau, pour que des enfants p a r l e n t c o u r a m m e n t
les langues étrangères, qu'ils n ' o n t j a m a i s apprises,
découvrent l ' é t a t de conscience des a u t r e s et leur
révèlent les fautes les plus secrètes, s ' e n t r e t i e n n e n t
sur des questions scientifiques avec la compétence
des plus g r a n d s s a v a n t s prédisent des choses à
venir qui se réalisent e x a c t e m e n t , déploient u n e
force qui dépasse de b e a u c o u p celle d ' u n enfant ?
Quelle e x t r a o r d i n a i r e puissance de mémoire, lorsq u e des enfants, nés en 1855 et 1857, se souv i e n n e n t p a r f a i t e m e n t des détails survenus d a n s
des familles d'Illfurt p e n d a n t la guerre des Suédois en 1639 ou p e n d a n t la G r a n d e R é v o l u t i o n en
1794 !
E n vérité, « H e r r Professor », l'explication de
tels p h é n o m è n e s par u n e a b e r r a t i o n h y s t é r i q u e
doublée de chorée est p a r t r o p facile, et m o n t r e à
quelles a b s u r d i t é s le « s a v a n t » doit avoir recours,
q u a n d il v e u t rejeter à t o u t prix t o u t ce qui est
surnaturel...
i N a t u r e l l e m e n t les j o u r n a u x libéraux et r a d i c a u x
de l'époque o n t en choeur fait flèches du m ê m e
bois. E n voici u n e p r e u v e d a n s le « J o u r n a l d ' A l t kirch » du 18 j a n v i e r 1868 :
« P o u r ce qui concerne le diable, nous s o m m e s
devenus assez sceptiques, e t q u a n d on nous parle
des possédés, n o u s en rions. Mais la superstition est
là, e t on n e s a u r a i t j a m a i s protester assez énergiq u e m e n t c o n t r e des opinions q u ' o n e n t r e t i e n t d a n s
la m a s s e du peuple à des fins q u e nous n e voulons
pas e x a m i n e r d e v a n t a g e . . . Les d e u x enfants q u ' o n
a fait soigner au d é b u t pas des médecins, ont été
confiés d a n s la suite à u n e « dormeuse », puis l ' u n
d'eux a été soumis à u n drôle de t r a i t e m e n t d a n s
u n c o u v e n t de capucins des environs. C e p e n d a n t le
i . Archives
paroissiales.
— 142 —
diable ne voulait pas s'en aller, et l'histoire devenait
de plus eu plus sensationnelle pour le public. Que
faire ? Tous les remèdes p a r a i s s a i e n t épuisés,
lorsque le g o u v e r n e m e n t e u t la b o n n e idée de faire
faire sur place u n e e n q u ê t e p a r l e brigadier de la
gendarmerie, E h bien ! ce que la science et le
magnétisme, ce q u e les exorcismes n ' a v a i e n t p u
obtenir, u n Monsieur à galons l'a o b t e n u . Dès la
première visite de l ' a u t o r i t é les enfants se s o n t
calmés ; leurs forces spirituelles se s o n t rassérénées ;
leurs m o u v e m e n t s se s o n t réglés, e t le diable s'en
alla à tous les diables. B o n v o y a g e ! »
Voilà c o m m e n t u n journaliste sans esprit et sans
conscience faisait de l'histoire, n o n pas en E s p a g n e
ou en Hollande, mais à Altkirch, à 10 kilomètres
seulement d'Illfurt. Le d é m o n lui a u r a i t fait u n
bel examen de conscience, si le publiscistc a v a i t eu
le courage de v e n i r voir lui-même les d e u x p a u v r e s
enfants.
Un a u t r e c o r r e s p o n d a n t de j o u r n a l , qui v o u l u t
faire de l'esprit, e n v o y a p o u r le n u m é r o du 1
février 1868 les railleries qui s u i v e n t :
« Le diable e s t à Illfurt ! Quelle riche moisson
dès lors pour les chroniqueurs g r a n d s e t petits ! Les
d e u x faibles c r é a t u r e s , d o n t il a choisi le corps
pour lui servir de logement, sans ê t r e armés de la
massue d'Hercule, font pâlir d e v a n t leurs exploits
le Demi-Dieu e t ses t r a v a u x . Les crucifix, les a m u lettes a t t a c h é s à leur cou se pulvérisent avec
fracas et a c c o m p a g n e m e n t de flammes vertes e t
1
e r
1. Archives
paroissiales
— 143 —
bleues e t de parfums sulfurés: ils a n n o n c e n t l ' a v e n n ,
et, o comble du miracle, sans cordes ni cloches,
s o n n e n t à t o u t e s volées le glas funèbre de ceux qui
v o n t mourir ! E t ce n e s o n t là, é v i d e m m e n t que des
p r é l u d e s ; c h a q u e jour a p p o r t e r a u n prodige nouv e a u , j u s q u ' à ce qu'il plaise à S a t a n , et puisse ce
désir n e lui venir que bien t a r d ! de regagner pour
un t e m p s son d o m a i n e .
J e n e l'ignore pas, les esprits forts poseront
d'indiscrètes questions ; ils d e m a n d e r o n t pourquoi
ces j e u n e s enfants, de préférence à t a n t d ' a u t r e s ,
qui y a v a i e n t i n c o n t e s t a b l e m e n t plus de t i t r e s , o n t
m é r i t é le pénible h o n n e u r de loger le Dieu cornu ; si
on leur parle de cris r a u q u e s , d ' y e u x h a g a r d s , de
convulsions e t de s p a s m e s , ils r é p o n d r o n t p a r :
h y s t é r i e , v a p e u r s ou épilepsie e t au lieu d'eau
b é n i t e r e c o m m a n d e r o n t des douches, u n e n o u r r i t u r e forte et m ê m e le régime si cher à MM. F l e u r a n t ,
P u r g o n e t Diafoirus; h e u r e u x s'ils ne p r é t e n d e n t
q u e c r o y a n t s e t exorciseurs, exorciseurs s u r t o u t ,
o n t e u x - m ê m e s u n diable d a n s le corps, et le plus
i n t r a i t a b l e de tous, celui de l ' a b s u r d i t é ! »
Voilà bien u n e x e m p l e de la légèreté frivole,
avec laquelle le m o n d e incrédule j u g e a i t des p h é n o m è n e s aussi e x t r a o r d i n a i r e s , sans se donner la
peine de les e x a m i n e r de plus près. La doctrine sur
l'enfer et les esprits (lamnés ne leur c o n v e n a n t pas,
ils se c o n t e n t e n t de hausser les épaules et de l'accabler de leur satire railleuse.
Les nlédecins qui o n t soigné les enfants dans la
première période de leur m a l a d i e , ont m o n t r é plus
de r e t e n u e , spécialement les docteurs Krafft,
H e n r i W e y c r e t Alfred Szerteçki de Mulhouse. Ils
t r o u v a i e n t la m a l a d i e inexplicable mais n ' o s a i e n t
pas se prononcer sur sa n a t u r e . Le médecin c a n t o nal d'Altkirch, le d o c t e u r L é v y , u n juif, disait ouv e r t e m e n t à M. le curé Brcy, que sa science m é d i cale é t a i t i m p u i s s a n t e e t q u e l'Eglise c a t h o l i q u e
p o u r r a i t mieux p o r t e r r e m è d e .
La nouvelle de la possession diabolique, et de la
délivrance des d e u x enfants p a r v i n t j u s q u ' à P a r i s .
Les j o u r n a u x des b o u l e v a r d s s'en occupèrent, pas
toujours dans le b o n sens. C'est ainsi q u ' E d m o n d
About avait donné, dans « L'Opinion Nationale »
u n e relation, qui r e p r é s e n t a i t t o u t e l'affaire c o m m e
u n e vilaine farce et qui affirmait la persistance du
misérable é t a t des d e u x enfants.«
L'Industriel
Alsacien » et le « J o u r n a l de Colmar » r e p r o d u i s i r e n t l'article.
L ' é v ê c h é de S t r a s b o u r g p r i t alors officiellement
position dans l'affaire, e t fit parvenir a u x r é d a c t e u r s
par la p l u m e de M. R a p p , Vicaire général, la
c h i q u e n a u d e q u e voici :
l
« Strasbourg,
le 9 janvier
1870.
« Monsieur le R é d a c t e u r ,
« Vous avez publié d a n s v o t r e n u m é r o du 7
janvier u n e c o r r e s p o n d a n c e de S t r a s b o u r g , qui
d e m a n d e quelques rectifications.
« A Illfurt u n p e t i t garçon é t a i t affecté depuis
4 ans d ' u n mal e x t r a o r d i n a i r e , d o n t les h o m m e s de
l ' a r t n e p o u v a i e n t d é t e r m i n e r la cause e t la n a t u r e .
1. Archives
de PÉvêché de
Strasbourg.
— 145 —
À la d e m a n d e réitérée du Maire et du Curé, u n e
e n q u ê t e fut o r d o n n é e par Mgr de Strasbourg, et
l'on décida q u e Venfant serait t r a n s p o r t é à l'orphel i n a t de Schiltigheim, dirigé par les s œ u r s d e C h a r i t c .
P e n d a n t plusieurs semaines dos faits extraordinaires, qu'il s e r a i t superflu d'exposer ici, m a i s
q u ' o n exposera avec tous les détails nécessaires
d a n s u n e feuille religieuse de l'Alsace, c o n t i n u è r e n t
à se produire, e t la commission,dont personne, en
dehors de v o t r e correspondant, ne contestera ni les
lumières, ni l ' a u t o r i t é c r u t r e c o n n a î t r e que ces faits
n e p o u v a i e n t avoir q u ' u n e cause surnaturelle.
<( L'Eglise a des prières pour cette espèce de cas,
m ê m e d o u t e u x ; ces prières furent récitées et l'enfant est c o m p l è t e m e n t guéri.
« Votre c o r r e s p o n d a n t a d i t le contraire de la
vérité, en affirmant avec surprise que l'enfant est
resté dans le m ê m e é t a t .
« Les observations, les plaisanteries, les insultes
d o n t vous avez assaisonné v o t r e article o n t p e u t être plû à vos lecteurs, je ne m ' y arrêterai pas.
« J e n'ai voulu q u e rétablir les faits, et j ' a t t e n d s
de v o t r e l o y a u t é q u e vous insériez cette l e t t r e dans
u n des plus prochains numéros de v o t r e j o u r n a l . »
Signé
: RAPP,
vicaire
général.
10
Une lettre de Thiébaut
Tandis que J o s e p h B u r n e r , qui n ' a v a i t que h u i t
ans au d é b u t de sa maladie, s a v a i t à peine lire e t
écrire, son frère aîné é t a i t déjà plus a v a n c é e t sav a i t lire et écrire en a l l e m a n d aussi bien q u ' e n
français, i m p a r f a i t e m e n t il est vrai et avec b e a u coup de fautes. Mais a u m o m e n t de la crise, les
d e u x étaient v r a i m e n t maîtres de plusieurs langues,
e t p a r l a i e n t parfois des heures entières avec les
visiteurs en u n français impeccable.
Nos lecteurs s e r o n t h e u r e u x de lire u n e l e t t r e de
remerciement écrite par T h i é b a u t , dans le mois où
e u t lieu sa délivrance, à M. H a u s s e r , alors a u m ô nier de Saint-Charles. Nous la transcrivons telle
quelle :
Illfurl, le 31 octobre 1869.
J . M. J .
La sainte volonté de D i e u
1
« Monsieur L a b é , aumônier,
« J ' a i l ' h o n n e u r de vous m o n t r e r mes reconnaissances de t o u s les bienfaits q u e j ' a i reçu chez
vous dans v o t r e maison sacré p a r la grâce de n o t r e
1. Relation
de M, la recteur H
ausser-Benfeld.
Soigneur Jésus-Christ e t sa très s a i n t e Mère. C'est
chez vous que j ' a i a remercié m o n b o n h e u r de la
délivrance de mes m a u x s u r n a t u r e l s , je suis très
h e u r e u x m a i n t e n a n t h e u r e u x comme j a m a i s je me
réjouis m a i n t e n a n t avec m o n frère J o s e p h qui a v a i t
la m ê m e m a l a d i e c o m m e moi e t qui est guéri depuis
le 27 octobre p a r n o t r e cher Monsieur le Cure et
a u j o u r d ' h u i d i m a n c h e nous avons célébré l'action
de grâce avec t o u t le m o n d e à l'Eglise avec le T e
D e u m e t les sonnes des gloches e t bénédiction du
s a i n t e s a c r e m e n t pour ce boneheur infini.
« M a i n t e n a n t nous allons à l'Eglise e t à l'Ecole
c o m m e si nous aurions été jamais m a l a d e , mais je
crois que nous avions eu n u e trole de m a l a d i e parce
q u e nous nous r a p p e l o n s nous a a u c u n e souffrance,
mais grâce à Dieu encore u n e fois n o u s s o m m e
guérie.
« J e finix en Dieu e t en m e r e c o m m a n d a n t dans
vos prières.
« recevez mes r e s p e c t u e u x
Thiébaut
Salutation
BOURNER.
« e t aussi bien des c o m p l i m e n t pour la Mère Supérieure et pour la s œ u r D a m a s u n bonjour de mes
P a r e n t s pour t o u t e s les s œ u r s . »
ÉPILOGUE
Le lecteur se d e m a n d e r a ce q u e sont, devenus les
d e u x pauvres enfants. Ils s o n t m o r t s jeunes t o u s
les deux. T h i é b a u t m o u r u t d e u x ans après sa délivrance, le 3 avril 1871, à l'âge de 16 ans. Son frère
travailla à Zillisheim,où il est m o r t en 1882,âgé de
25 ans. M. le curé Brey é t a i t v e n u exprès d'Illfurt,
pour lui administrer les derniers s a c r e m e n t s .
Ce p r ê t r e zélé dirigea près de 30 ans la paroisse
d'Illfurt avec u n d é v o u e m e n t e t u n succès a d m i rables. Il m o u r u t en odeur de s a i n t e t é le 26 m a r s
1895, à l'âge de 68 ans. Ses paroissiens r a c o n t e n t
a u j o u r d ' h u i encore qu'il a eu, c o m m e le s a i n t c u r é
d'Ars, b e a u c o u p à souffrir, la n u i t s u r t o u t , des
moles ta tions des démons. Il réussissait toujours à
les chasser avec de l'eau b é n i t e . Il engageait les
rares visiteurs, qui p a s s a i e n t la n u i t dans sa maison,
à faire comme lui.
Le successeur de M. Brey fut le curé A u g u s t e
Soltnev, qui v e n d i t on 1901 l'ancien p r e s b y t è r e et
fit construire la cure nouvelle à proximité cle
l'église. D e v a n t la façade principale se dresse le
b e a u m o n u m e n t de M. l ' a b b é Bochelcn, le dernier
m a r t y r de la R é v o l u t i o n en Alsace.
FIN
S U P P L É M E N T
POSSESSION D'UNE JEUNE CAFRE
des Musions catloliam (ta Natal (Afflue du Sud)
Pendant la Sainte IVIesse
Le P. Erasme Hoerner, trappiste, missionnaire
en
Cafrerie (Natal, Afrique du Sud), nous rapporte un
cas de possession, qui s'est produit en 1906, et qui
ressemble beaucoup à celui d'Illfurl.
Ce cas 1res
inléressanl confirme à nouveau la vérité de la doctrine catholique touchant Vexistence des
mauvais
esprits et leur sinistre pouvoir, aussi bien que la
gravité du péché mortel ci la grande ulililé du Sacrement de Pénitence. Mais il nous prouve aussi la
puissance de l'Eglise catholique sur les esprits infernaux, selon la parole du Sauveur à ses apôtres :
« En mon nom, vous chasserez les démons » (Marc.
16,
17.) Le P. Schobilzï
rédemplorisle,
a déjà
publié une partie de ces fails sous ce titre : « Y a-l-il
encore des démons de nos jours ? »
D u r a n t Tété de 1906 se manifestèrent chez la
jeune Cafre Claire-Germaine Cele des é t a t s t o u t à
fait extraordinaires, inexplicables d ' u n e façon naturelle. Cette j e u n e fille — elle a v a i t alors dix-sept
ans — a v a i t été baptisée lorsqu'elle é t a i t en basâge, et elle a v a i t été amenée, vers sa cinquième
—
150
—
année, h l'école de la Mission Saint-Michel. Lors
de sa naissance, «os,parents é t a i e n t encore païens,
ils se c o n v e r t i r e n t p l u s . t a r d , m a i s n ' e u r e n t j a m a i s
bonne réputation.
Dans leur h u t t e on n e faisait q u e se quereller, se
b a t t r e et s'injurier. L ' e n f a n t elle-même était u n e
fillette fluette, u n peu élancée, assez bien douée, e t
b o n n e chanteuse. C e p e n d a n t elle é t a i t d ' h u m e u r très
capricieuse, a u j o u r d ' h u i d ' u n e gaieté d é b o r d a n t e , le
lendemain s o m b r e e t silencieuse; mais elle é t a i t
toujours très vive e t facilement irritable. Après sa
Première C o m m u n i o n elle se t i n t très bien p e n d a n t
quelque t e m p s . C e p e n d a n t la légèreté d'esprit r e p r i t
bientôt le dessus, elle négligea la p r a t i q u e des
sacrements e t p r i t des manières é t r a n g e s .
Elle é t o n n a i t t o u t le m o n d e p a r l'éclat sinistre de
ses y e u x . La n u i t elle se d é m e n a i t comme u n e folle
Elle criait et vociférait : « J e suis perdue, je m e suis
confessée et j ' a i c o m m u n i é d ' u n e façon indigne ! Il
faut que je m e p e n d e . S a t a n m ' a p p e l l e ! » T o u t e s
les exhortations é t a i e n t vaines. P e u à peu elle, d e v i n t
plus tranquille. U n jour elle r e m i t au P . E r a s m e u n
écrit par lequel elle se v o u a i t au d é m o n . C o m m e n t la
jeune fille avait-elle été a m e n é e à faire pareille
chose, personne n e p o u v a i t l'expliquer,, mais elle
ne s'approcha plus de la S a i n t e T a b l e .
L e 20 a o û t 1906, elle se m i t à vociférer d ' u n e
façon inouïe, déchira sa robe, grinça des d e n t s ,
a b o y a comme u n chien et cria au secours ; « Ma
s œ u r , appelle-moi le P . E r a s m e . 11 faut q u e je m e
confesse et m a i n t e n a n t je vais t o u t dire. Mais v i t e ,
a u t r e m e n t S a t a n m e t u e r a . J e suis en son p o u v o i r .
J e n ' a i plus rien de bénit, car j ' a i jeté les médailles
que t u m ' a v a i s mises au cou. »
S œ u r Julienne, la Supérieure de Saint-Michel,
é p r o u v a u n e g r a n d e frayeur ; elle lui a t t a c h a aussitôt au cou u n Agnus Dei, u n p e t i t reliquaire, u n e
Médaille Miraculeuse e t u n e médaille de saint
Benoît, et elle l'aspergea d'eau bénite. Mais alors
elle s'écria à h a u t e voix : « Oh ! sœur, tu m e brûles :
Fais venir le P . E r a s m e ; lui seul p e u t m e secourir ! »
On envoya chercher le P è r e . Il t r o u v a Germaine
au milieu de ses c o m p a g n e s . Trois s œ u r s se trouv a i e n t là également. Elle é t a i t en violente querelle
a v e c u n ou d e u x êtres invisibles, et l ' u n d ' e n t r e eux
criait : « M a i n t e n a n t n o t r e h e u r e est v e n u e . Maint e n a n t b e a u c o u p des nôtres s o n t envoyés sur la
t e r r e p o u r t e n t e r les âmes, les torturer e t les séduire.
Malheur à toi, Germaine ! J u s q u ' à p r é s e n t j ' é t a i s
seul, mais voici qu'il en v i e n t b e a u c o u p pour te
tourmenter. »
Mais la j e u n e fille s'écriait : « Qu'avez-vous à
démêler avec moi ? Ce n ' e s t pas m a faute. Les
s œ u r s o n t appelé le p r ê t r e . Mais je n e lui ai pas
encore dit ce qu'il y a de plus grave ».
L e P . E r a s m e d o n n a sa bénédiction à la p a u v r e
enfant. Germaine le regarda fixement e t d i t ensuite :
u Dois-je le lui dire ? Oui, je vais le dire. J ' e n ai
assez e t t u m e t o u r m e n t e s t r o p . Il a aussi l'engag e m e n t que tu r e d e m a n d e s . 11 l'a pris... Oh ! celui
qui est en moi m e t o r t u r e d ' u n e façon é p o u v a n t a b l e ! S a t a n est son n o m . »
L e P è r e E r a s m e lui d e m a n d a alors : « Qui es-tu
donc ? — C'est moi. — E s - t u Germaine ? •— Non,
je n e suis pas G e r m a i n e . Il faut que je sorte. P o u r t a n t Germaine m ' a p p a r t i e n t . J ' e n suis le m a î t r e .
E n l è v e cette i m a g e (la médaille de la Très Sainte
Vierge). Elle m ' a écrasé la tête. C'est Marie.
Enlève-là ! Voyez-vous le s e r p e n t sous ses pieds ?
C'est le nôtre, le d r a g o n ». E t il se m i t à rire d'une
façon sinistre e t à ricaner.
— 152 —
E t Germaine dit : « J ' a i appelé S a t a n , et il est
venu à moi. J ' a i communié q u a t r e fois dignement,
mais ensuite d ' u n e façon sacrilège toujours. Aussi
je n'ai pas avoué que celui-là é t a i t venu en moi. J e
suis perdue, il faut que je désespère. Oh ! qu'il est
terrible de désespérer ! »
Le dimanche 26 a o û t 1906, le Père ordonna de
conduire la possédée à la s t a t i o n de la Mission
Saint-Michel p o u r l'office dominical. U n e s œ u r e t
une a u t r e jeune Gafre r o b u s t e la firent entrer dans
la chapelle, mais t o u t e s trois r e s t è r e n t dans u n
coin dans le fond.
Dès le d é b u t de la g r a n d ' m e s s e Germaine s'agita,
fit des grimaces e t commença à b a v a r d e r . A l ' E v a n gile on e u t de la peine à la m a i n t e n i r . Alors le p r ê t r e
commença le prône et cita ces paroles du S a u v e u r
à ses Apôtres, qui a v a i e n t en v a i n t e n t é de chasser
le démon d ' u n sourd : « Ce genre de démon ne se
chasse que par le j e û n e et la prière. » (Math. 17,20).
Alors le v a c a r n e se déchaîna. La j e u n e fille essayait
de troubler le p r ê t r e de t o u t e s les façons : elle criait,
b a t t a i t des mains et riait. E n s u i t e elle se r é p a n d i t
en injures et en cris de rage, en g r i n ç a n t des d e n t s ,
et soudain elle s'enfuit de l'Eglise.
Quelques s œ u r s firent r e n t r e r Germaine e t
lui firent une place au premier b a n c , dans leurs
propres rangs. E n t r e temps le p r ê t r e e x h o r t a i t les
assistants à la prière et à la vigilance, afin de ne pas
tomber dans les pièges de l'ennemi. « Car, disait-il,
S a t a n est un m e n t e u r et il ne cherche qu'à séduire
les h o m m e s . »
« Mensonges ! », s'écria Germaine, en f r a p p a n t
sur le banc et en j e t a n t p a r terre les livres de
prières.
« Silence », lui c o m m a n d a le p r ê t r e et « confesse
la vérité ! »
« Oui, t o u t cela est la vérité », avoua le jeune
fille à h a u t e v o i x .
E t le p r é d i c a t e u r continua à décrire la m a n i è r e
d o n t S a t a n t r o m p e les âmes, p a r la convoitise, la
sensualité et l'orgueil. » B e a u c o u p d ' h o m m e s se
laissent t r o m p e r p a r lui, v i v e n t paisiblement dans
leurs péchés et les c a c h e n t encore en confession ».
« Ne vous confessez pas », i n t e r r o m p i t G e r m a i n e .
L e p r ê t r e ordonna le silence e t poursuivit, p a r l a n t de l'esclavage du péché et de la misère de ceux
qui, p a r la réception indigne des S a c r e m e n t s , port e n t u n e fois de plus sur Dieu une m a i n sacrilège.
« Cachez t o u t , s'écria-t-elle encore u n e fois. »
Mentez c a r r é m e n t en confession. »
— « Ne tiens pas de semblables discours ; confesse p l u t ô t la v é r i t é .
— « Oui, t o u t ce q u e tu dis est la v é r i t é . »
E t le prédicateur continua en p a r l a n t des moyens
de persévérance : « Croyez en Dieu, aimez-le,
honorez-le, et observez ses c o m m a n d e m e n t s . »
Germaine grognait et aboyait, contrefaisait les
paroles du prêtre, t i r a i t la langue, puis elle s'écria :
« Qu'est-ce que croire ? Dieu ? — Où est Dieu ?
— ' T u n ' a s pas vu Dieu. C o m m e n t p e u x - t u dire
qu'il y a u n Dieu.
— Tais-toi, esprit i m p u r , et dis la v é r i t é .
— «Oui, il y a u n Dieu ! dit Germaine. Il est au
ciel, p a r t o u t , e t je l'ai vu... »
Le p r ê t r e e x h o r t a les croyants à la pénitence et
au retour à Dieu par u n e b o n n e confession.
« Ne faites pas cela, hurla la j e u n e fille. Ce n'est
que mensonge e t t r o m p e r i e . Cesse donc t o n sermon
tu me tourmentes. »
E t le Père c o n t i n u a de prêcher, toujours interr o m p u par les cris de Germaine : « Mensonges !
ne le faites pas ! » U n e fois elle s'écria : « Faites
seulement s e m b l a n t de vous confesser, n e vous y
préparez pas du t o u t , n ' e x a m i n e z pas v o t r e
conscience, ne vous excitez pas à la contrition, ne
prenez pas de résolutions e t ainsi vous irez au
ciel. »
Lorsqu'il fut question de sanctifier le d i m a n c h e
et d'arriver à t e m p s à la sainte Messe, elle s'écria :
« Ne le faites-pas, n ' a r r i v e z q u ' a p r è s la Consécration ! Causez et riez à l'église e t p a r t e z au milieu
de la messe ». U n i n s t a n t après elle cria : « C o m m e
t u proches longtemps ! Q u a n d donc cesseras-tu ? »
P o u r conclure le p r é d i c a t e u r pria les assistants
de s'agenouiller .Avec eux il récita l'acte de c o n t r i tion, la formule de r é n o v a t i o n des promesses du
B a p t ê m e , ainsi q u ' u n e i n v o c a t i o n pour o b t e n i r
l'intercession de la Mère du Ciel.
J e ne m'agenouille p a s , vociféra la j e u n e fille,,
je ne puis témoigner m a v é n é r a t i o n pour Dieu.
Faites tous c o m m e moi. Donnez-vous tous p a r
écrit à S a t a n ! »
Les gens é t a i e n t comme pétrifiés d ' é p o u v a n t e ;
tous étaient p r o f o n d é m e n t é m u s . — On e n t o n n a le
Credo. A Y Et incarnalus, G e r m a i n e se b l o t t i t e t
aboya comme u n chien. Au milieu de l'Offertoire
elle s'éleva de terre, passa p o u r ainsi dire en v o l a n t ,
environ à deux mètres de h a u t e u r , par-dessus les
bancs, et s ' a b a t t i t en r i c a n a n t d a n s le c h œ u r derrière le célébrant. E n s u i t e elle se t o u r n a vers le
peuple et cria : « Adorez-moi ! » Le p r ê t r e lui ordonna de se taire e t de se retirer. « J e ne puis pas
honorer Dieu, répondit-elle, c'est impossible. »
A la Consécration elle poussa des g r o n d e m e n t s
et des cris, de m ê m e au m o m e n t de la bénédiction
du T . S. S a c r e m e n t : « Cesse donc avec t a fumée.
J e ne puis pas m'agenouiller, je n e puis pas adorer. »
Les spectateurs n ' o u b l i è r e n t jamais cette m e s s e .
Satan et le Crucifix
U n jour G e r m a i n e grimpa, c o m m e elle l ' a v a i t
déjà fait assez s o u v e n t a u p a r a v a n t , sur u n m u r do
s é p a r a t i o n , h a u t de 2 m . 50, qui n ' a l l a i t pas j u s q u ' a u toit, e t se m i t à danser dessus. T o u t à coup
elle s ' a r r ê t a . Sous ses pieds é t a i t accroche u n crucifix. Alors elle commença, c'est-à-dire le d é m o n
qui é t a i t en elle, à rire a u x éclats e t à b a t t r e des
mains.
« Ah ! s'écria-t-ellc, le voilà donc ce J é s u s . Fils de
l ' H o m m e , Fils de Dieu ; il est suspendu à la croix,
ah, ah, a h ! U n j o u r il fut dit dans le ciel : le Verbe
de Dieu se fera h o m m e . . . alors n o u s devons, nous,
les anges, adorer aussi cet h o m m e , qui s'appelle
J é s u s , parce qu'il est Dieu. A h ! Ce n ' é t a i t pas nous
les anges, les p u r s esprits, qui devions être choisis
p o u r jouer le rôle de R é d e m p t e u r s en u n i o n avec ce
Verbe, pas m ê m e Lucifer, le plus élevé des Anges...
Ah, ah, a h ! — Dieu voulait devenir u n h o m m e vérit a b l e , avec u n corps tiré de la t e r r e — Dieu et
h o m m e en une seule personne. E t n o u s , les anges,
p u r s esprits, nous devions alors adorer cet h o m m e ,
J é s u s ! Ah ! ah, a h ! Non serviam ( J e n e servirai
p a s ) , dit alors Lucifer et u n g r a n d n o m b r e avec lui.
Alors, il y e u t u n c o m b a t . Le misérable Michel
nous v a i n q u i t : nous succombâmes, et Dieu, par
l'entremise de l'odieux Michel nous chassa du ciel
et nous précipita d a n s le feu éternel, à la torture !
— Oh ! comme le ciel é t a i t beau ! — Cependant Non
serviam pour l'éternité. J a m a i s nous n'adorerons
Dieu que nous haïssons, j a m a i s nous n ' a d o r e r o n s
le Fils de l ' H o m m e . »
Alors le démon s'arrêta, t r e m b l a n t . T o u t à coup
il s'écria de n o u v e a u p a r la bouche de la jeune fille :
« Ah, ah, ah ! être l'égal de Dieu, de Dieu q u e je
hais. J e voulais dresser m o n t r ô n e au-dessus de son
trône, je voulais être l'égal de Dieu. Alors par l'entremise de l'odieux Michel Dieu, que je hais, q u e
nous haïssons, nous précipita en bas de n o t r e t r ô n e
hors du ciel. — M a i n t e n a n t je m e tiens c e p e n d a n t
au-dessus de lui, au-dessus de Jésus, Fils de Dieu,
Fils de l ' h o m m e . — Ah, ah, a h ! à bas J é s u s ! je lui
m a r c h e sur la tête, à ce Fils de l ' H o m m e . » E t en
m ê m e t e m p s la possédée m e t t a i t r a g e u s e m e n t son
pied sur le Crucifix, c r a c h a i t et r é p é t a i t en r i c a n a n t :
« Ah ! ah. ah ! m a i n t e n a n t il est en b a s , le Fils de
l ' H o m m e , et moi, je suis en h a u t . Il est au-dessous
de moi, et je suis au-dessus de lui.
Il a été dit d a n s le P a r a d i s : Elle t'écrasera la
tête. Oui, le J é s u s , le Fils de Marie d e v a i t nous écraser la t ê t e . M a i n t e n a n t je m e t r o u v e au-dessus de
lui et je lui m a r c h e sur la t ê t e ! » De n o u v e a u elle
frappa r a g e u s e m e n t de son pied sur le crucifix,
cracha et s'écria : « Les h o m m e s ont bien a r r a n g é
ce Fils de l ' H o m m e : ils l ' o n t b a t t u j u s q u ' a u s a n g
avec des fouets, ils lui o n t craché au visage et l ' o n t
t o u r n é en dérision, pour en faire u n roi ils L'ont
couronné d'épines et ils l ' o n t cloué à la croix. A h
ah, ah ! le voilà suspendu m a i n t e n a n t , l ' H o m m e Dieu, Fils de Dieu, Fils de l ' H o m m e , S a l u t à toi,
roi ! J e suis au-dessus de toi, e t tu es au-dessous de
moi, ah, ah, ah ! »
Soudain elle s a u t a en bas, se b l o t t i t par terre e t
en tressaillant elle poussa des cris de détresse,
désespérés. Comme u n chien b a t t u elle s'enfuit de là
dans le dortoir.
-—-t-CS3ftfc?>*»
Un sermon de l'esprit infernal
Le T o u t - P u i s s a n t p e r m e t parfois que l'esprit
m a u d i t soit obligé de r e n d r e aussi témoignage à la
vérité. C'est ainsi que dans le cas d'illfurt, S a t a n
confessa la v é r i t é de l'enseignement catholique et
de la doctrine clu Christ. C'est ainsi que la m a l h e u reuse jeune Cafre fit également u n j o u r u n sermon
saisissant sur le T. S. Sacrement. Plusieurs ecclésiastiques et des religieuses y assistaient. Germaine
se plaça d e v a n t le m a î t r e - a u t e l et cria d'une voix
forte, mois c o m p l è t e m e n t changée :
« Là, dans le tabernacle, dans la sainle hostie,
J é s u s est présent comme Dieu et c o m m e h o m m e ,
avec son corps e t avec son âme, avec sa chair et
avec son sang. Oui, il est v é r i t a b l e m e n t présent ici,
l'IJomme-Dieu q u e je hais ! B e a u c o u p d'anges l'ent o u r e n t et l ' a d o r e n t . J e les vois, nous les v o y o n s ;
vous ne les voyez pas, mais nous les v o y o n s . Ils
s o n t là, là. Ah ! les anges a d o r e n t J é s u s , leur Dieu,
v o t r e Dieu, que nous haïssons. Adorez aussi Jésus
comme les anges. Nous ne l'adorons p a s . Nous ne
pouvons ni ne voulons l'adorer, Lui, le Dieu que
nous haïssons. — J é s u s , qui est ici présent, a beaucoup de légions d'anges qui l ' a d o r e n t et le servent.
11 est assis sur son t r ô n e . Tous s'inclinent d e v a n t
lui. Voyez donc, voyez comme tous l'adorent, — il
n ' y a que nous qui ne l'adorons p a s .
Ah ! nous a v o n s aussi u n roi ; il est assis sur u n
trône de feu. Il a u n e couronne de feu sur la t ê t e .
T o u t a u t o u r de lui, c'est du feu. Des légions le
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servent, elles s o n t obligées de le servir e t elles s o n t
torturées dans le feu. Lucifer est le n o m de n o t r e
roi. Il a son r o y a u m e e t son trône dans l'enfer. Malheur, malheur à nous ! E t e r n e l l e m e n t dans l'enfer,
dans le feu éternel, d a n s les souffrances éternelles ! »
— E t elle poussait des cris de douleur. — « C'est
é p o u v a n t a b l e dans l'enfer : il y a de la chaleur e t du
froid, du feu, et il y fait u n froid, u n froid atroce ; il
y a u n feu terrible, et malgré cela il y fait s o m b r e ,
sombre. C e p e n d a n t tous les d a m n é s se v o i e n t les
uns les autres d a n s ces ténèbres, les anges déchus e t
les h o m m e s ; ce n ' e s t q u ' i m p r é c a t i o n s et malédictions, haine et discorde ; ils se t o r t u r e n t les u n s les
autres, se haïssent et se m a u d i s s e n t , toujours,
toujours, sans fin, sans pouvoir j a m a i s en sortir,
toujours dans les t o r t u r e s , d u r a n t t o u t e la longue
éternité, m a l h e u r , m a l h e u r !
Oh ! c'était si beau d a n s le ciel ! Nous avions v u
Dieu. Nous ne v o u l û m e s pas le servir. M a i n t e n a n t
nous sommes r é p r o u v é s , d a m n é s par Dieu q u e nous
haïssons. Malheur ! C e p e n d a n t le plus pénible et le
plus dur est encore à venir. Au dernier jour ce J é s u s ,
qui est ici présent d a n s le s a c r e m e n t de l'autel,
viendra, comme u n juge t o u t - p u i s s a n t , p o u r juger
les h o m m e s et les anges, n o u s , les anges r é p r o u v é s .
Oh ! si seulement nous n e devions pas c o m p a r a î t r e
à ce t r i b u n a l , d e v a n t t o u t le m o n d e . C'est terrible !
Mais nous le devons ! Dieu, q u e nous haïssons, n o u s
y force. Oh ! ce jour d ' é p o u v a n t e , cette t o r t u r e !
J é s u s , l'Homme-Dieu, le J u g e t o u t - p u i s s a n t , fixera
sur nous u n regard chargé de colère. Qui p o u r r a
soutenir ce regard ? — Malheur, m a l h e u r ! Car la
sentence sera celle-ci : Allez, m a u d i t s , dans la souffrance éternelle, retirez-vous de moi p o u r t o u t e
l'éternité, vous, les endurcis e t les obstinés. »
A ces mots de grosses l a r m e s r o u l è r e n t sur les
joues ele la possédée. De sa b o u c h e s'échappèrent,
p o i g n a n t s , des cris de douleur e t de désespoir'
Tous les assistants étaient p r o f o n d é m e n t émus. Le
P . Apollinaire a j o u t a encore quelques m o t s : « Oui,
s'il é t a i t permis d'avoir de la compassion p o u r
S a t a n , on p o u r r a i t v r a i m e n t avoir pitié de lui ; mais
il ne v e u t pas e n t e n d r e parler de conversion, il n e
v e u t pas h o n o r e r Dieu, il ne v e u t pas le servir; il
s'obstine dans son iniquité. — C o m m e il doit ê t r e
terrible cle t o m b e r entre les mains du Dieu v i v a n t !
Celui qui m a l g r é cela va en enfer, il y va, p a r c e
que lui m ô m e le v e u t . Comme c'est terrible ! »
La possédée r é p é t a i t s o u v e n t qu ' u n g r a n d
n o m b r e d ' h o m m e s se d a m n a i e n t éternellement à
cause de l ' i m p u r e t é e t de la l u x u r e , et aussi que le
feu de l'enfer n ' é t a i t pas c o m p a r a b l e au feu de la
terre, et qu'il é t a i t impossible d'en décrire les
tourments.
Crainte de la sainte Vierge, de saint
Miche!; Sa grande science
Dans la salle il y a v a i t aussi u n e i m a g e de la
Mère de Dieu, de l ' I m m a c u l é e , le pied posé sur la
t ê t e du serpent. L o r s q u e Germaine v i t c e t t e
image, elle e n t r a d a n s u n e fureur folle e t d e v i n t
v é r i t a b l e m e n t enragée. Elle essaya de transpercer
l'image avec des clous ou des aiguilles, elle cracha
dessus en é c u m a n t de r a g e . Alors son r e s s e n t i m e n t
éclata avec violence : « Celle-là, oui. c'est celle-là
qui nous a écrasé Ija t ê t e p a r son Fils, le Fils de
l ' H o m m e , Jésus, q u e nous haïssons. E h ! nous
avons « eu » la première E v e dans le P a r a d i s .
Elle voulait devenir l'égale de Dieu — ses y e u x dev a i e n t s'ouvrir, ah, ah ! Oui, les y e u x d ' A d a m et
d ' E v e se s o n t o u v e r t s , ils s o n t t o m b é s c o m m e nous
ils é t a i e n t perdus... Voici que v i e n t la seconde E v e ,
cette Miriam, cette Marie, sur qui nous n ' a v i o n s
a u c u n pouvoir, e t elle est d e v e n u e la m è r e du Fils
de l ' H o m m e , la m è r e de Dieu que nous haïssons. »
Du doigt elle indiqua ensuite le serpent, et en
r i a n t d ' u n e façon diabolique et en b a t t a n t des
mains elle s'écria : « C'est l ' u n d ' e n t r e nous, le v i e u x
serpent, ah, ah, ah ! Le s e r p e n t est p r u d e n t e t r u s é .
— Oh ! comme nous haïssons cette Marie, qui a
écrasé la t ê t e du s e r p e n t ! »
Soudain elle s'arrêta, p a r t i t , s'assit dans u n coin,
se m i t à gronder e t à m u r m u r e r , en c a c h a n t son
visage. De t e m p s en t e m p s u n e crise s'ensuivait,
au cours de laquelle Germaine é t a i t si f o r t e m e n t
— 161 —
t o u r m e n t é e qu'elle rugissait e t h u r l a i t comme si
elle é t a i t en proie au désespoir.
Après Dieu e t la T. S. Vierge, la possédée é t a i e n t
remplie d ' u n e r a g e diabolique c o n t r e s a i n t Michel.
U n e haine a r d e n t e se manifestait dans ses paroles
e t dans ses gestes, lorsqu'on v e n a i t à parler de l'Archange. Ce premier c o m b a t dans le ciel et la victoire qui s'ensuivit doivent avoir été quelque chose
d'inouï. Cette r a g e de S a t a n e t de ses p a r t i s a n s se
c o m p r e n d , si l ' o n songe à ce que les anges posséd a i e n t e t qu'ils o n t p e r d u . On a v a i t peur c h a q u e
fois q u e s'élevait le cri de désespoir au sujet du
b o n h e u r p e r d u p o u r t o u t e l'éternité, e t c e p e n d a n t
c'était toujours le m ê m e refrain qui retentissait :
« Nous n ' a d o r o n s pas, nous ne voulons pas servir ! »
Dieu j u s t e , quel effroi !
L o r s q u e le P . E r a s m e p a r t i t p o u r R o m e , personne n ' a v a i t connaissance de son voyage, à l'exception du frère Médard, qui observait à ce sujet
le plus g r a n d silence. Le P è r e a v a i t seulement dit
en p a r t a n t , qu'il se r e n d a i t à la S t a t i o n voisine
d ' H i m m c l b e r g , p o u r y e n t e n d r e la confession des
O u a t r e - T e m p s des Sœurs, ce qu'il fit du reste. De
là c e p e n d a n t il se r e n d i t à D u r b a n et y p r i t le b a t e a u
qui d e v a i t le p o r t e r en Italie. Le soir la possédée dit
a u x s œ u r s en r i a n t : « Oh ! les niaises ! Vous pensez
que le P è r e est p a r t i pour H i m m e l b e r g e t qu'il
reviendra d e m a i n . Il ne reviendra pas, car il se rend
demain à D u r b a n et de là par le b a t e a u en E u r o p e ,
à R o m e , oui, il v a à R o m e . »
T o u t e s s ' é t o n n è r e n t et o u v r i r e n t de grands y e u x ,
et elles p e n s è r e n t que la j e u n e fille plaisantait.
Elles r e c o n n u r e n t b i e n t ô t c e p e n d a n t qu'elle a v a i t
dit la vérité. G e r m a i n e disait toujours d'une façon précise où le P è r e se t r o u v a i t , à Spire, à Oelen11
— 162 —
berg, près de L u t t e r b a c h , à Milan, à R o m e . Le
jour, l'heure, t o u t correspondait e x a c t e m e n t .
L o r s q u ' o n lui d e m a n d a i t , c o m m e n t elle p o u v a i t
c o n n a î t r e t o u t cela e t d ' a u t r e s choses aussi secrètes,
le d é m o n qui é t a i t en elle r é p o n d a i t : « Oh ! il n ' y
a que Dieu, que je hais, qui soit p r é s e n t p a r t o u t ,
et qui sache t o u t , à p a r t lui personne. Les Anges
ne le peuvent, et nous, les Esprits, non plus. Mais,
aussi r a p i d e m e n t que la pensée, nous p p u v o n s
ê t r e ici ou là, mais n o n à différents endroits en
m ê m e t e m p s . Nous s o m m e s b e a u c o u p de légions,
si nombreuses, qu'il ferait sombre si les h o m m e s
p o u v a i e n t nous voir. Ces esprits i n n o m b r a b l e s
qui s o n t dans l'air, sur terre et à tous les endroits
du m o n d e , voient e t e n t e n d e n t t o u t ce q u e disent
et font les h o m m e s , m ô m e ce qu'ils p e n s e n t . N o u s
nous rassemblons aussi v i t e que l'éclair et nous
nous c o m m u n i q u o n s t o u t . Nous devons aussi
renseigner nos chefs. Lucifer lui-même a p p r e n d
tout.
Il d o n n e ses ordres a u x p r i n c i p a u x , e t ceux-ci
nous les t r a n s m e t t e n t . »
Bien s o u v e n t elle r é p é t a i t : « E n ce m o m e n t
(de 1906 à 1907) des t r o u p e s entières, d ' i n n o m b r a bles démons s o n t lâchés de l'enfer. Lucifer luim ê m e en est sorti. Lucifer, n o t r e roi. Nous p a r c o u rons tous le m o n d e p o u r séduire les h o m m e s . N o u s
travaillons tous de t o u t e s nos forces p o u r r é p a n d r e
p a r m i les h o m m e l'envie, la haine, la discorde, la
l u t t e et la guerre, les péchés e t les vices. Oui, n o u s
travaillons, car n o t r e t e m p s est c o u r t ; mais m a i n t e n a n t Dieu, q u e je hais, nous a permis de t e n t e r
e t de séduire les h o m m e s . Sans sa volonté, sans sa
permission nous ne pourrions rien faire. Oh ! que
les h o m m e s sont sots ! » E t alors elle s ' i n t e r r o m p i t .
Autres phénomènes
Dans ses crises Germaine Cele c o m p r e n a i t toutes
les langues d a n s lesquelles on l'interrogeait. Au
cours de l'exorcisme elle r é c i t a i t en latin des p a s sages entiers des formules, les corrigeait, s'en m o q u a i t et t o u r n a i t différentes choses en ridicule. De
t e m p s en t e m p s elle poussait de n o u v e a u des h u r l e m e n t s de désespoir qui p é n é t r a i e n t les assistants
j u s q u ' à la moelle des os, son corps se gonflait, elle
p l a n a i t au-dessus du sol. Après la crise elle é t a i t
de n o u v e a u t o u t à fait calme, mais très fatiguée.
L e diable q u i é t a i t en elle, é t a i t s o u v e n t très
indiscret. 11 révélait de préférence les fautes les
plus secrètes e t les péchés des assistants de telle,
sorte que b e a u c o u p s'éclipsaient confus.
Il révélait cela en i n d i q u a n t le m o m e n t e t l'endroit, et en n o m m a n t les personnes. La jeune fille
ne p o u v a i t rien savoir de t o u t cela d ' u n e façon
naturelle, puisqu'elle é t a i t privée de t o u t e c o m m u nication. Mais c e p e n d a n t si les gens s'étaient bien
confessés, la possédée se taisait, p a r contre elle
révélait les péchés cachés en confession. A cette
époque b e a u c o u p de personnes m i r e n t ordre à leur
conscience.
A l'invocation des Saints n o m s de Jésus et de
Marie, S a t a n e n t r a i t s o u v e n t d a n s u n e rage absol u m e n t insensée et p r o n o n ç a i t des blasphèmes
é p o u v a n t a b l e s . Le corps de la j e u n e fille devait
endurer q u e l q u e chose d'incroyable. S o u v e n t la
jeune fille gémissait et h u r l a i t de douleur. Quelle
— 164 —
t o r t u r e inexprimable ce doit être que de tomber,
corps e t âme, au pouvoir de S a t a n p o u r l'éternité !
Lorsque la jeune fille s'élevait en l!air, cela se
passait d'une façon t o u t à fait particulière, t a n t ô t
horizontalement, t a n t ô t verticalement. Germaine
s'élevait h o r i z o n t a l e m e n t du lit, sur lequel elle é t a i t
couchée, lentement, de plus en plus h a u t , j u s q u ' à
d e u x mètres au-dessus du lit, et elle s ' a r r ê t a i t
alors étendue h o r i z o n t a l e m e n t , p l a n a n t en l'air
sans soutien. E t ce faisant, les v ê t e m e n t s ne t o m b a i e n t pas sur les côtés, mais r e s t a i e n t a d h é r e n t s ,
c o n v e n a b l e m e n t collés au corps e t a u x j a m b e s .
E n s u i t e , après u n long m o m e n t , elle redescendait
lentement. .
Parfois aussi elle s'élevait v e r t i c a l e m e n t , m ê m e
d a n s l'église en présence de t o u t e la paroisse. Elle
r e s t a i t souvent, à u n m è t r e et demi au-dessus du
sol, d u r a n t u n t e m p s assez long dans cette position, à tel p o i n t q u ' a u c u n e puissance n e p o u v a i t la
faire descendre. Même en u n i s s a n t leurs efforts
les sœurs et plusieurs femmes indigènes n ' y pouv a i e n t parvenir. Ce n ' e s t q u ' e n l ' a s p e r g e a n t d'eau
bénite q u ' o n la faisait aussitôt redescendre. Cela
se produisait alors avec des g r o g n e m e n t s et des
explosions de r a g e . E t a u s s i t ô t après elle s'affaissait
et p l e u r a i t c o m m e u n enfant.
w
S a t a n la t o r t u r a i t aussi d ' a u t r e s façons. T a n t ô t
c'était la poitrine qui se gonflait f o r t e m e n t , t a n t ô t
c'était le ventre, mais s e u l e m e n t pour peu de t e m p s .
Parfois la tête d e v e n a i t t o u t à coup d ' u n e grosseur
difforme, le cou d ' u n e longueur e x t r a o r d i n a i r e ,
puis les joues se gonflaient d'une façon effrayante,
ou bien il se formait au cou en u n clin d'œil u n e
é n o r m e t u m e u r , qui disparaissait t o u t aussi r a p i d e m e n t . E n s u i t e son corps se t o r d a i t e t se c o n t o u r -
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n a i t d ' u n e laçon m o n s t r u e u s e , e t elle faisait p a s ser sa l a n g u e à la manière des serpents.
S o u v e n t aussi u n e sorte de corde, de la grosseur
du doigt, lui courait sous la p e a u t o u t a u t o u r du
corps, par dessus les bras, les épaules, le cou, sur les
flancs, et descendait j u s q u ' a u x peids. Alors la
jeune fille p o u s s a i t des cris de douleur. Dans ce
cas é g a l e m e n t l'eau bénite e t aussi la bénédiction
du p r ê t r e p r o d u i s a i e n t u n effet excellent. Les
p h é n o m è n e s et les accès cessaient aussitôt.
Ce qui causait le plus de frayeur dans ces crises,
c'était ses y e u x , a r d e n t s , étincelants. La rage, la
colère, la haine et là moquerie s ' é c h a p p a i e n t alors
de ces y e u x f l a m b o y a n t s c o m m e du feu. A cette
vue, les assistants étaient p a r c o u r u s comme par u n
c o u r a n t à la fois b r û l a n t et glacé. Ils é p r o u v a i e n t
la sensation q u e l'esprit infernal voulait les dévorer
et les a n é a n t i r . B e a u c o u p r é a p p r i r e n t à prier avec
une piété et u n e dévotion telles qu'ils ne l ' a v a i e n t
encore j a m a i s fait de leur vie.
On r e d o u t a i t chez la jeune possédée la connaissance parfaite qu'elle a v a i t des choses les plus
secrètes, et en particulier des péchés e t des défauts des personnes qui la visitaient. A plusieurs
jeunes gens et jeunes filles, s u r t o u t à ceux qui
s'étaient enfuis de l'école, elle dit en face, p u b l i q u e m e n t , les péchés qu'ils a v a i e n t cachés en confession,
de telle sorte que les intéressés c h a n g e a i e n t de
couleur de peur et d'effroi Le P . E r a s m e d u t souv e n t lui imposer silence sur le ton le plus s é v è r e ;
alors le malin esprit s'écriait furieux : « J e suis lié
p a r le prêtre ; si je n e 1'.étais pas, je dirais des choses
effrayantes. »
Elle t r a i t a d ' u n e façon p a r t i c u l i è r e m e n t r u d e
d e u x jeunes étrangers, Louis et F r a n ç o i s . Tous
d e u x se r e n d i r e n t à l'église p r o f o n d é m e n t troublés
e t firent une excellente confession. 11 en arriva de
m ê m e avec deux jeunes filles, Cordula e t Crescentia.
Cordula t r e m b l a de t o u t son corps, lorsque l'invisible lui reprocha p u b l i q u e m e n t tous ses forfaits ;
elle devint blanche c o m m e de la cire e t n e p o u v a i t
prononcer une seule parole. A u n e congréganiste
d'Himmelberg la possédée dit : « T u es m a i n t e n a n t
« ail right »; mais crois-tu le rester ? A t t e n t i o n ,
nous t ' a u r o n s . »
Elle se c o m p o r t a d ' u n e façon p a r t i c u l i è r e m e n t
é t r a n g e avec u n e jeune fille, qui a v a i t été a u t r e fois son amie intime, e t qui depuis l o n g t e m p s n ' a l l a i t plus à confesse. Lorsqu'elle e n t r a dans la
— 167 —
salle, G e r m a i n e bondit, la saisit par la m a i n e t
s'assit avec elle sur un b a n c . Elle la caressa, la flatta
très a m i c a l e m e n t et dit : « Oui, tu es à moi ! T u
m'obéis t o u t à fait comme je le désire. Tu es m o n
esclave. » E n s u i t e elle lui passa le bras a u t o u r du
cou e t la frappa familièrement sur l'épaule en dis a n t : « Oui, t u es m a c o m p a g n e . » E t pour t e r miner elle lui m u r m u r a à l'oreille : « Ne te confesse
pas, n e te confesse pas, c'est mal ! »
L'intéressée r e t o u r n a chez elle, p e n a u d e , et se
b â t a de faire u n e b o n n e confession. E n général
S a t a n n e r e m p o r t a i t pas grand succès. Au contraire les enfants des écoles n ' a l l è r e n t j a m a i s si
n o m b r e u x à Saint-Michel et les adolescents convertis ne s ' a p p r o c h è r e n t jamais en si grand n o m b r e des
s a c r e m e n t s q u ' a cette époque-là.
Quelle leçon t e r r i b l e p o u r c . e s catholiques tièrles,
qui v i v e n t t o u t e l'année dans leur péché et diffèrent
toujours la confession qui leur serait c e p e n d a n t si
nécessaire, qui se c o n t e n t e n t de la confession p a s cale et n e la font encore que d ' u n e façon superficielle e t p o u r sauver les a p p a r e n c e s . Oh ! s'ils sav a i e n t combien l'esprit infernal est c o n t e n t d'eux !
Première délivrance de Germaine
L'évêquo du N a t a l , originaire d ' A r r a c o u r t près
de Metz, Mgr Henri Delallc, des Oblats de Marie,
fut informé des é v é n e m e n t s é p o u v a n t a b l e s de
Saint-Michel. Comme, à cause d'un v o y a g e u r g e n t
en E u r o p e , il n e p o u v a i t se r e n d r e lui-même à la
S t a t i o n , il chargea, le 10 sept. 1906, les P P . M a n s u e t
e t E r a s m e de procéder à l'exorcisme solennel.
L a cérémonie fut fixée au mercredi 12 sept,
à 7 h. du m a t i n . Les d e u x recteurs des S t a t i o n s
de Lourdes et de Marienthal, le P . Apollinaire et le
P . Solène, étaient également présents. Germaine,
accompagnée de trois jeunes filles et de plusieurs
femmes Gafrcs, entra dans le chœur de l'église et se
niit sur u n prie Dieu. Dès que le P è r e e n t o n n a les
Litanies des Saints, la possédée commença à s'agiter convulsivement, se l e v a n t e t d é c h i r a n t sa
coiffure.
C o m m e on lui d e m a n d a i t son n o m , le d é m o n
r é p o n d i t : « Mélec », ce qui en h é b r e u signifie roi.
Puis il ajouta : « E n c o r e un t o u t p e t i t i n s t a n t , ensuite il me faudra p a r t i r . J e passerai p a r u n e fen ê t r e de la tribune, mais Germaine doit y passer
avec moi. Si elle t o m b e m o r t e sur le sol, j e l'ent r a î n e en enfer. »
C o m m e l'exorciste n ' y consentait pas, S a t a n
se m i t à hurler et à faire u n b r u i t é p o u v a n t a b l e .
E t cela p r i t de telles proportions q u ' o n d u t lier les
m a i n s de la jeune fille. Son visage s'altéra d ' u n e
façon horrible. Elle cria s u r t o u t lorsqu'on a p p r o c h a
d'elle la parcelle de la vraie Croix et l o r s q u ' o n l'aspergea d'eau b é n i t e . Elle c o m p r e n a i t manifestem e n t toutes les prières et les adjurations du Rituel
latin et r é p o n d a i t très c o r r e c t e m e n t a u x questions
q u ' o n lui posait en latin. Elle fut t r a n s p o r t é e de
colère lorsque le p r ê t r e dit ces m o t s ! « Inimicus
fidei et generis humani, auclor morlis, radix maliliœ.
E n n e m i de la foi e t du genre h u m a i n , a u t e u r de la
m o r t , racine de t o u t mal. »
A u x questions du p r ê t r e Germaine r é p o n d i t
entre a u t r e s choses : « N o t r e prince, c'est Lucifer. De
m ô m e que Dieu a ses armées, Lucifer a les siennes.
Nous s o m m e s p a r t a g é s en différents grades. Chez
nous il y en a des grands et des p e t i t s . »
—« E s - t u u n g r a n d ou u n p e t i t ? — J e suis u n
petit. — Q u a n d t ' e n iras-tu ? » — Il r é p o n d i t en
p o u s s a n t des cris de douleur qui faisaient frissonner les assistants : « Malheur, il ne m ' e s t plus accordé b e a u c o u p de temps ! J e descendrai en enfer
et je n e r e v i e n d r a i plus j a m a i s , jamais, j a m a i s
plus. » E t i n d i q u a n t le t a b e r n a c l e : « Jésus est là,
qui m ' a permis d'entrer en G e r m a i n e . Il est là.
Germaine l'aime, mais moi je le hais ! »
, P e n d a n t ce t e m p s midi é t a i t arrivé. Le soir on
continua l'exorcisme, j u s q u ' à u n e heure avancée
de la n u i t — mais encore u n e fois en v a i n . P o u r
Germaine la n u i t fut t o u t à fait terrible. Les sœurs
la veillèrent. Vers 2 h. du m a t i n elle leva la t ê t e ,
regarda effrayée à sa gauche et s'écria : « Voici
q u ' u n des n ô t r e s v i e n t de l'enfer ».Puis ce fut comme
si elle é c o u t a i t quelque chose e t r é p o n d i t : « J e
l'aurais fait, m a i s les Pères o n t refusé. J e ne puis
pas, je n ' a i a u c u n pouvoir. »
Le m a t i n (13 sept. 1906) on r e p r i t l'exorcisme
devant de n o m b r e u s e s personnes. Germaine était
effrayante à voir. Son visage é t a i t défiguré d ' u n e
170 —
façon horrible. Elle se frappait elle-même, et on
d u t lui lier les m a i n s et la g a r r o t t e r . Ce n e fut pas
facile, car elle s'éleva en l'air avec la chaise et enentraîna avec elle la s œ u r Anacleta qui voulait
la maintenu?.
Lorsqu'enfin on l ' e u t maîtrisée, elle m o r d i t la
s œ u r au bras, lui c a u s a n t une vive douleur. Morsure
extraordinaire ! La m a n c h e de la robe ni les autres
v ê l e m e n t s ne furent e n d o m m a g é s . On n ' y v o y a i t
que de l'écume e t la t r a c e des d e n t s . Mais sur le
b r a s a p p a r u r e n t des m a r q u e s d ' a b o r d rouges, puis
bleues et v e r d â t r e s , c o r r e s p o n d a n t a u x d e u x r a n gées de dents. Au milieu il y a v a i t u n e p e t i t e plaie
rouge, comme u n e m o r s u r e de s e r p e n t . Le lendem a i n m a t i n , l ' e n d r o i t é t a i t r e c o u v e r t de grosses
ampoules, remplies d ' u n liquide j a u n e , c o m m e celles
qu'occasionnent les b r û l u r e s . Le bras souffrit encore
longtemps.
Le prêtre r e c o m m e n ç a encore avec foi et confiance, mais c e t t e fois avec succès. De n o u v e a u
Germaine s'éleva d ' u n e façon visible au-dessus de
t o u s , se m i t à crier e t à rugir à u n degré qui défie
t o u t e description. T o u t à coup elle s ' a b a t t i t . Elle
se tordit quelques fois comme u n e m o u r a n t e , puis
s'étendit t o u t de son long.
C'était fini. G e r m a i n e é t a i t délivrée. On enleva
'ses liens. Elle pria ensuite avec les a u t r e s avec u n e
piété d'enfant. Le calme e t la p a i x é t a i e n t r e v e n u s
dans son cœur. U n T e Deam solennel t e r m i n a la
cérémonie.
Seconde et définitive conversion
de Germaine
P e n d a n t les différentes crises le d é m o n de Germ a i n e a v a i t déclaré q u e s a n s d o u t e il p a r t i r a i t ,
mais qu'il r e v i e n d r a i t , et q u e la seconde fois ce
serait plus terrible que la première.
E t de fait au p r i n t e m p s de 1007 elle fut encore
possédée de l'esprit infernal.Les mêmes et horribles
phénomènes se manifestèrent, comme précédemm e n t . Le P . E r a s m e d u t p a r t i r en E u r o p e au d é b u t
de Mars, Alors l'évoque, Mgr Delalle, décida de
procéder lui-même à l'exorcisme. Le 24 avril 1.907
il v i n t lui m ê m e à Saint-Michel avec d e u x religieux
oblats
Le premier jour, a l t e r n a n t les prières de l'exorcisme avec trois prêtres,!] travailla péniblement de
8 h . à 12 h., et de 2 h. à 8 h . du soir — mais t o u t à
fait en v a i n . Il n e p u t amener la possédée à se taire,
ni le d é m o n à se retirer. Celui-ci déclarait toujours :
« Vous n e pouvez rien j u s q u ' à l'heure fixée. Maint e n a n t j ' a i la permission de Dieu, que je hais, de p a r
1er et de faire des révélations ; il faut que je le fasse,
a u t a n t que le temps m ' e n est accordé. »
Le second jour de l'exorcisme, après d e u x heures
et d e m i e d e travail dans l'église, la possédée s'éleva encore u n e fois en l'air, à environ 2 mètres de
h a u t e u r . De là elle b r a v a i t l'évêquc déconcerté et
lui criait : « E h bien, évêque, t u m e regardes là
t o u t é t o n n é ! Allons, évêque, fais-en u n peu a u t a n t
que moi ! » E t , ce disant, elle riait t a n t qu'elle,
p o u v a i t . L ' é v ê q u e e t les prêtres r e g a r d a i e n t et ne
s a v a i e n t que faire. Au b o u t d ' u n long m o m e n t la
possédée, qui a v a i t les mains et les pieds liés, redescendit e t se t i n t d e b o u t sur le sol.
Alors Mgr Delalle récita lui-même avec u n e foi
convaincue les formules de l'exorcisme et i n v o q u a
spécialement s a i n t Michel et l ' I m m a c u l é e . Cela
d u r a bien encore u n e heure. Mais enfin la Vierge
conçue sans péché r e m p o r t a la victoire sur l'enfer
et sur le démon. La b ê t e infernale s'en alla enfin en
faisant u n b r u i t é p o u v a n t a b l e e t en proférant des
malédictions et des cris de rage, e t Germaine s'affaissa comme i n a n i m é e . L o r s q u ' o n la releva, elle se
s e n t i t délivrée de son b o u r r e a u , qui dès lors n e
r e v i n t jamais. J o y e u x , l'évêque e n t o n n a le Magnific a t et le Te D e u m , et t o u t e l'assemblée récita avec
lui et avec G e r m a i n e de ferventes prières d'action
de grâces.
Germaine Cele v é c u t encore six ans d ' u n e manière
exemplaire. A Noël 1912, par suite d ' u n refroidiss e m e n t elle fut a t t e i n t e d ' u n e p n e u m o n i e , qui dégén é r a en phtisie g a l o p a n t e . Le 14 m a r s 1913, le jour
de la fête de N . - D . des Sept-Douleurs, elle m o u r u t
d ' u n e façon édifiante, très calme, s ' a b a n d o n n a n t à
la volonté du b o n Dieu.
P o u r conclure nos bienveillants lecteurs p r e n d r o n t certainement la résolution s u i v a n t e :
J e ne me livrerai j a m a i s v o l o n t a i r e m e n t p a r
le péché mortel à la t y r a n n i e de ce m o n s t r e épouv a n t a b l e qu'est le démon, afin de ne pas devenir
sa malheureuse victime au sein de t o u r m e n t s
éternels.
FIN.
T f i B l l E
D B S
JVÏflTIB^ES
Pages
DÉDICACE
5
PRÉFACE
7
PRÉFACE DE LA 4
PIÈCES
e
ÉDITION
JUSTIFICATIVES
Les "Victimes
Les Diables
Satan et les Objets bénits
*.
Ce qu'ils déclaraient- de la T. S. Vierge
Perte du Ciel. — Peines de l'Enfer
Satan et les Fêtes : bais et danses
Le diable prophète
Nouvelles ruses
Le Martyre des Enfants
À Notre-Dame des Ermites
Aveux de Satan
L'Enquête épiscopale
Rapport de M. Werner, brigadier de gendarmerie
Une scène à Saint-Charles
\ ..
Délivrance de Thiébaut
Délivrance de Joseph
La Victoire de la Reine du Ciel
Les Témoignages des Savants
12
13
15
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88
95
103
114
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129
137
139
Une lel tre de Thiéhaut : La sainte volonté de
Dieu
146
EPILOGUE
148
Possession d'une jeune Cafre :
Pendant la Sainte Messe
Satan et le Crucifix
Un sermon de l'Esprit infernal
Crainte de la sainte Vierge, de saint Michel ; Sa
grande science
Autres phénomènes
Germaine et la Confession
Première délivrance de Germaine
Seconde et définitive conversion de Germaine.
SUPPLÉMENT.
DU MÊME
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171
AUTEUR
L ' A N T I F R A N C E A L ' Œ U V R E . Scènes et Images de
Vépoque des Inventaires, d'après les documents les plus
authentiques, avec 35 illustrations. Approbatur de
Mgr Ruch, évêque de Strasbourg, dm. 12. Editions
Alsatia, 104, rue Bastholds, Colmar (Haut-Rhin).
— Prix : 3 fr. 50.
C'est un recueil des scènes les plus émouvantes et les
plus poignantes du martyre d e l Eglise de France.
1
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Société
Anonyme
tin Pas-de-Calais.
À mat
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Sur la Vie et là Doctrine.de Jésus-Chris t. d'après les quatre
évangélistes par le R. P . AVANCIN S. J. N i v e l l e édition
revue avec soin,, augmentée d'une méthode d'oraison par
le R. P. BUSÉE. S. J. 2 vol. in-18 d'ensemble 784
Edition pour les prêtres et les séminaristes. 16 fr. — Id. Edition,
pour les communautés et les personnes pieuses vivant dans
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« Vous avez bien voulu m'interroger sur ^opportunité d'une réédition des
Méditations d'Avancin » J e ne puis qu'encourager v i v e m e n t votre projet. Il
n ' e x i s t e p a s p o u r l e s m é d i t a t i o n s r t e n o s s é m i n a r i s t e s d e m a n u e l idéal, d'une
doctrine solide e t prenante t o u t e à la fois. Avancin s'en rapproche
autant
que possible. Il est concret (quoi de plus v i v a n t que l'Evangile ?) concis, substantiel, suggestif'.'autant de qualités dont l'ensemble rarement réalisé, le placent
hors pair parmi les livres de méditations. Il était'difficile de faire passer ces
qualités dans une traduction fiariçaise. Plusieurs s'y s o n t essayé qui o n t
médiocrement réussi. Seule la tiaduction du P. Busée S. J. conserve de Voriginal toute la vigueur et toute la saveur. La rééditer c'estrendre aux prêtres, aux
grands et petits séminaires, aux communautés
religieuses,
aux
personnes
pieuses en général, un service inappréciable.
J e në m ' é t o n n e pas qu'il a i t
tenté un d é v o u e m e n t acquis d e longue date a u x intérêts de la science e t d e
la piété catholique. »
1
Lettre
du 15 juin 1926 de Monsieur le chanoine
Grand Séminaire d'Arras aux éditeurs.
Caron, supérieur
du
RÈGLEMENT DE VIE SACERDOTALE
DIRECTOIRE D U J E U N E P R Ê T R E A U S O R T I R
D U SÉMINAIRE car le chanoine GONTIER, ancien
supérieur du Séminaires de Philosophie de Sommervieu
4 édition 1926 m i s é au point pour l a documentation
et l e s œuvres du t e m p s présent. In-12.
S $
e
L'Ami du Clergé écrivait en juillet 1896 à la suite d'une longue étude de la2 édition de cet ouvrage,: « // nous semble que le Règlement de vie Sacerdotale
sera bien accueilli du Clergé, que ce sera un livre classique dans nos séminaires. »
Ce v œ u est aujourd'hui u n fait'accompli e t là 4 édition du 10 au 12° mille*
revue et augmentée 1926 est un témoignage suffisant de la valeur de l'ouvrage
et de la force de sa diffusion.
Cet ouvrage est bien connu des prêtres e t des élèves des. grands séminaires
qui lui font le meilleur accueil depuis nombre d'années. Il a été refondu il apparaîtra que c'est bien ici un livre nouveau qui répond aux besoins de l'heure et présente les directives que les séminaristes,et
les jeunes prêtres désirent et espèrent
y trouver : Précis fidèle e t souvent éloquent des conseils reçus de leurs vénérés
supérieurs e t directeurs pendant les années de transformation cléricale.
Le Cardinal Mathieu, alors évêque d'Angers, écrivait à l'auteur au sujet de
la l édition de cet ouvrage :
i
a J'ai lu avec le plus grand intérêt votre « Règlement de vie sacerdotale », je
« v o u s félicite d'avoir écrit ce livre excellent. Vous a v e z t r o u v é m o y e n de
« rajeunir ce sujet ancien par u n accent vraiment personnel d'onction e t de
« conviction, par la justesse des remarques e t de t e m p s en t e m p s par une
« sorte de poésie pieuse qui donne.Beaucoup dé charmes à ces pages édi« fiantes e t leur assureront, j'en ai la confiance, tous le succès qu'elles m é r i « tent. »
e
e
re

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